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Incarnation Et Trinite

L'article d'André-Marie Ponnou-Delaffon explore le lien entre l'Incarnation et la Trinité, soulignant que l'Incarnation du Verbe révèle la dynamique trinitaire de l'amour divin. Il affirme que la coexistence des natures divine et humaine en Jésus-Christ illustre la relation entre le Père, le Fils et l'Esprit Saint, tout en préservant l'unicité de Dieu. L'auteur conclut que la compréhension de l'Incarnation enrichit notre perception de la Trinité et de la nature de Dieu.

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Incarnation Et Trinite

L'article d'André-Marie Ponnou-Delaffon explore le lien entre l'Incarnation et la Trinité, soulignant que l'Incarnation du Verbe révèle la dynamique trinitaire de l'amour divin. Il affirme que la coexistence des natures divine et humaine en Jésus-Christ illustre la relation entre le Père, le Fils et l'Esprit Saint, tout en préservant l'unicité de Dieu. L'auteur conclut que la compréhension de l'Incarnation enrichit notre perception de la Trinité et de la nature de Dieu.

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127 No 3 Juillet-Septembre 2005

Incarnation et Trinité*
André-Marie PONNOU-DELAFFON

p. 427 - 435

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Tous droits réservés. © Nouvelle revue théologique 2025


REVUE PUBLIÉE TOUS LES TROIS MOIS
PAR UN GROUPE DE PROFESSEURS
DE LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS – BRUXELLES

Sommaire Tome 127/n° 3 JUILLET-SEPTEMBRE 2005

Hommage à Benoît XVI . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 353

Y. SIMOENS, S.J.
La famille à la lumière des données bibliques . . . . . . . . . . . . . . . . . . 354

M. SALAMOLARD
Le mal: Dieu responsable et innocent.
Réflexions inspirées par A. Gesché . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 373

H. JACOBS, S.J.
Diversité des approches actuelles de la pensée de saint
Thomas d’Aquin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 389

B. GUITTENY, S.M.M.
Le texte authentique du Traité de la vraie dévotion à la
Sainte Vierge de saint Louis-Marie Grignion de Montfort . . . . . . 403

A.-M. PONNOU-DELAFFON
Incarnation et Trinité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 427

J. RIGAL
La Nouvelle Évangélisation
Comprendre cette nouvelle approche. Les questions qu’elle suscite 436

BIBLIOGRAPHIE (voir en page 528 la liste des ouvrages analysés)


ÉCRITURE SAINTE: 455 • MARIE: 480 • MORALE ET DROIT: 494

OUVRAGES ENVOYÉS À LA RÉDACTION: 522

AFGIFTEKANTOOR 3000 LEUVEN 1


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NRT 127 (2005) 427-435


A.-M. PONNOU-DELAFFON

Incarnation et Trinité*

À la mémoire du Père Albert Chapelle, sj.

La méditation néo-testamentaire, notamment johannique et


paulinienne, de l’Incarnation en situe la logique dans l’horizon
trinitaire. Le prologue de saint Jean médite le «devenir chair» du
Verbe dans la grammaire de son éternelle relation au Père. «Le
Verbe était auprès de Dieu… et le Verbe devint chair... et nous
avons contemplé sa gloire, gloire qu’il tient de son Père comme
Fils unique, plein de grâce et de vérité… Nul n’a jamais vu Dieu.
Le Fils unique, qui est tourné sur le sein du Père, lui, l’a fait
connaître» (Jn 1,1.14.18). La grande hymne de saint Paul aux Phi-
lippiens décline aussi la kénose du Christ selon l’indicatif de sa
communion à Dieu le Père dont il partageait la condition divine
et de qui il reçoit son exaltation. «Lui de condition divine ne
retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéan-
tit lui-même… Aussi Dieu l’a-t-il exalté... pour que toute langue
proclame de Jésus-Christ, qu’il est Seigneur, à la gloire de Dieu le
Père» (Ph 2,6…11). La véritable adresse du Verbe incarné est
auprès du Père!
C’est pourquoi, le mystère de l’Incarnation, en ce qu’il est, nous
révèle admirablement le mystère de la Trinité «enveloppé de
silence aux siècles éternels» (Rm 16,25). La vérité du Dieu fait
homme est prégnante de l’amour échangé par les personnes
divines et dans lequel elles s’identifient. Car l’amour, qui est l’ul-
time motif de l’Incarnation, n’est pas d’abord mesuré par la condi-
tion finie et pécheresse de l’humanité, ni non plus déterminé par
un besoin divin de susciter un partenaire d’alliance. Dieu est éter-
nellement amour. L’Incarnation et l’exhaussement dont elle grati-
fie l’humanité en sont le déploiement et la manifestation. Cette

* L’auteur de cet article, docteur en théologie de l’Institut d’Études Théolo-


giques de Bruxelles avec une thèse intitulée Le chiffre trinitaire de la vérité chez
Hans Urs von Balthasar. La Trinité comme principe d’intelligibilité de l’articu-
lation de la philosophie et de la théologie dans La Théologique, vient de publier
La Théologie de Balthasar, coll. Essais de l’École Cathédrale, Paris, Parole et
Silence, 2005, 162 p.
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428 A.-M. PONNOU-DELAFFON

herméneutique de l’Incarnation est «théo-logique»; nous venons


d’en énoncer les linéaments. L’Incarnation est diaphane du
contenu et de la modalité de la vérité trinitaire qui s’imprime et
s’exprime dans le mystère du Verbe fait chair.

* *
*

Dans l’Incarnation, Dieu se fait homme; il devient ce qu’il n’est


pas sans rien perdre de ce qu’il est de toute éternité. Celui qui est
infini et parfait entre dans la condition finie de la créature; celui
qui est immortel et éternel, la source de toute vie, assume la mor-
talité des fils d’Adam; celui qui possède par lui-même et en lui-
même la béatitude souveraine entre dans l’histoire qui le mènera
jusqu’aux souffrances et à la déréliction de la croix. Cependant
aucun des attributs propres à la divinité n’est perdu par le Verbe
qui s’incarne.
Ce devenir-autre, où rien n’est abandonné de ce qui le consti-
tuait hypostatiquement et essentiellement, est au cœur de l’Incar-
nation du Verbe. Il est signifié par la modalité de sa conception
dans le sein de la Vierge Marie et de sa naissance. Marie conçoit
sans avoir connu d’homme et elle enfante sans perdre sa virginité.
L’épisode de l’adoration des mages est comme la sigillation de la
théophanie propre à l’Incarnation: Dieu est reconnu et adoré
dans la vulnérabilité d’un homme. La vie du Christ, marquée par
la brutalité et l’opacité de toute vie humaine, est aussi transie
d’événements qui en manifestent la divinité: il guérit les malades
et ressuscite les morts; il a pouvoir sur les éléments naturels (le
vent et la mer qu’il apaise; l’eau qu’il change en vin). Les ensei-
gnements du Christ sont pétris des mots et des images de notre
humanité finie et pourtant la vérité divine s’y exprime: «Ils
étaient frappés de son enseignement car il les enseignait comme
ayant autorité» (Mc 1,22). Le mystère de la mort du Christ, où il
peut encore exhaler l’Esprit de Dieu, et celui de sa résurrection,
qui l’établit Fils de Dieu, scellent l’union, en sa personne, de l’hu-
manité et de la divinité.
La coexistence, en Jésus Christ, des deux natures divine et
humaine, signifie substantiellement la logique hypostatique des
processions en Dieu. La vérité de l’altérité humaine, assumée sans
effacement de l’identité divine du Verbe, traduit l’engendrement
du Fils en lequel le Père pose l’autre de lui-même (qui n’est pas
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INCARNATION ET TRINITÉ 429

autre que lui-même). L’unicité substantielle de Dieu, préservée


dans cet engendrement comme dans la procession de l’Esprit
Saint, est admirablement exprimée dans l’unicité hypostatique du
Verbe incarné. L’altérité intra-divine c’est-à-dire trinitaire, la
possibilité pour Dieu de devenir l’autre de lui-même sans se
perdre, est attestée dans l’union hypostatique des deux natures du
Verbe incarné.
Nous avons énoncé comment l’assomption de l’humanité par le
Verbe inscrivait en Dieu le chiffre de la finitude propre de l’hu-
manité créée et blessée par le péché. Le Verbe s’est fait semblable
à nous en tout à l’exception du péché mais la chair qu’il a enhy-
postasiée fut celle de l’humanité blessée par le péché: la fatigue, la
souffrance et la mort du Christ en signent l’actualité. En amont,
l’intégrité divine du Verbe ne l’exempte pas d’assumer intégrale-
ment la modalité essentielle et existentielle de l’humanité. Pour
être celui en qui toutes choses ont été créées, le Christ ne se
donne pas pour autant sa vie d’homme lui-même: il la reçoit de
Marie obombrée par la puissance de l’Esprit Saint. Lui qui,
comme Dieu, mesure et détermine l’existence de tout homme,
dans ses tâches quotidiennes comme dans sa vocation la plus
noble, doit apprendre à parler, marcher, vivre et aimer comme un
homme. Lui, qui n’a rien perdu de l’intimité de communion qui
l’unit éternellement au Père, fut initié par d’autres à observer les
commandements de sa religion et à prier Dieu son Père. S’il n’eut
d’autre désir et dessein que de faire librement et spontanément
(sponte) la volonté de Celui qui l’envoya, il en reçut de son Père,
par l’Esprit, l’indicatif et les instances; il ignore même l’heure de
sa parousie: «Quant à la date de ce jour, et à l’heure, personne ne
les connaît, ni les anges des cieux, ni le Fils, personne que le Père
seul» (Mt 24,36). Lui qui, enfin, donne la vie à toute chose se la
fit prendre quand le Père le livra à ceux qui le livrèrent à la mort.
Cette coïncidence en Jésus-Christ de la liberté divine avec
l’obéissance et la réceptivité propres de la créature décline quelque
chose de la vérité du Dieu trinitaire. En Dieu, dans le mouvement
d’amour trinitaire qui distingue les personnes dans leur union
indéchirable, existe cette coïncidence de l’autonomie et de la
dépendance, de l’immunité et de la réceptivité, de l’être-pour-soi
et de l’être-pour-l’autre. Cette simultanéité, qui est la variation
trinitaire du Dieu unique, est attestée et révélée par les caractéris-
tiques de l’Incarnation que nous avons colligées. Elles nous révè-
lent de Dieu l’indice de son être trinitaire. L’extase divine du Père
coïncide avec son ipséité. L’être-soi de chaque hypostase a la
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430 A.-M. PONNOU-DELAFFON

consistance de son être-pour-l’autre. Sans sacrifier à la précédence


des actes sur les personnes (generat quia Pater et pas Pater quia
generat), il faut dire que Dieu existe comme Père dans l’engendre-
ment éternel où il pose le Fils avec lequel il spire l’Esprit Saint. À
l’instar de Balthasar, on pourrait parler d’une kénose paternelle
intra-trinitaire; celle où le Père ne revendique pas pour lui-même
le privilège de la divinité mais s’en fait déhiscent pour le Fils dans
l’Esprit Saint. Cette «réceptivité» et ce partage du Père ont leur
correspondant dans l’être trinitaire du Fils qui se reçoit intégrale-
ment de son Père et se remet à lui en toute intégrité. Cet échange
est spiration active de l’Esprit Saint. La liberté du Verbe incarné,
déployée à l’intérieur du cadre dessiné par la Volonté du Père,
correspond, dans la Trinité, à son être hypostatique: le Fils éternel
est tout ce que le Père lui donne d’être, c’est-à-dire ce qu’a et est
le Père, mais selon la modalité filiale qui lui est propre. Parce que
le Fils est l’image de son Père, il faut aussi d’une certaine manière
penser cette coïncidence de la liberté et de la «nécessité» dans
l’acte d’engendrement du Père. Celle-ci atteste que la prolation du
Verbe n’est ni optionnelle, ni arbitraire. Si le Père avait pu ne pas
engendrer le Fils, sa paternité serait un amoindrissement de sa
divinité dans la mesure où celle-ci est, par nature, infiniment libre
et sans la limite que la négation d’une potentialité impliquerait.
Cette coïncidence ne peut être théologiquement entendue que
selon une herméneutique de l’amour.

* *
*

La Trinité, telle qu’elle apparaît dans la réalisation du mystère


du salut, nous révèle la Sainte Trinité elle-même. Les relations du
Verbe incarné aux deux autres personnes de la Trinité disent
celles qu’il a éternellement avec elles dans ce qu’on appelle par-
fois la Trinité immanente. Comme un leitmotiv de tout son
enseignement, le Christ proclame son union indéfectible au Père:
«Moi et le Père, nous sommes un» (Jn 10,30). Cette union se tra-
duit par le fait que le Christ ne veut rien révéler sinon ce que le
Père lui a donné de manifester. Il ne fait rien sinon ce qu’il voit
faire par son Père. Cette communion correspond à son caractère
iconique: «qui m’a vu a vu le Père» (Jn 14,9).
Dans la vie du Christ, sa relation d’intimité avec le Père semble
comme scellée dans l’Esprit Saint qui vient du Père et auquel il
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INCARNATION ET TRINITÉ 431

est lui-même uni. Avec le Père, le Christ partage la joie de l’Es-


prit Saint: «le Père vous donnera un autre Défenseur, l’Esprit de
vérité, pour être à jamais avec vous» (Jn 14,16-17); «Je vous
enverrai l’Esprit de vérité d’auprès du Père» (cf. Jn 15,26). Et
l’Esprit rendra témoignage au Père et au Fils (cf. Jn 16,15).
La vie du Christ est donc spécifiquement marquée par son
union au Père et à l’Esprit Saint. Mais dans sa relation écono-
mique à l’Esprit quelque chose semble inversé par rapport à sa
relation éternelle. Tandis qu’en Dieu l’Esprit procède du Père et
du Fils, c’est inversement par l’Esprit que le Fils devient homme
et par le même Esprit qu’il est guidé dans sa mission. Jésus est
conçu par la Vierge Marie visitée par le pouvoir de l’Esprit (cf. Mt
1,18). Son baptême inaugure une vie menée par l’Esprit Saint qu’il
reçoit alors: «Ayant été baptisé, Jésus aussitôt remonta de l’eau: et
voici que les cieux s’ouvrirent: il vit l’Esprit de Dieu descendre
comme une colombe et venir sur lui... Alors Jésus fut emmené au
désert par l’Esprit» (Mt 3,16; 4,1). Jésus parcourra la Galilée et la
Judée dans la puissance de l’Esprit Saint, et par lui expulsera les
démons, guérira les malades et tressaillira de joie (cf. Lc 10,21).
Tout se passe comme si l’Esprit Saint exerçait un rôle de média-
tion dans le rapport de mission entre le Père et le Fils venu dans la
chair.
Ce rôle de l’Esprit doit pouvoir être compris comme la traduc-
tion économique des relations intra-trinitaires du Père et du Fils.
L’inscription de la propriété filiale dans l’amour du Père, inter-
prétée comme un acte de réception active de la part du Fils,
s’énonce, dans l’économie, par l’inversion trinitaire. Précisons
encore. Deux attitudes se rejoignent dans la vie du Christ:
l’obéissance totale (s’exprimant en pauvreté et abandon) et la
liberté souveraine (s’exprimant en autorité). Pour autant que
Jésus est obéissant, l’Esprit descend sur lui comme celui qui
montre la volonté du Père. Pour autant que Jésus est souveraine-
ment libre, l’Esprit demeure en lui comme amour filial. L’attitude
d’obéissance l’emporte dans l’existence de Jésus et elle est mani-
festée par l’inversion trinitaire. Celle-ci traduit économiquement
la distance intra-trinitaire entre le Père et le Fils qui consiste en
leur relation d’origine. Le Père est celui qui n’est pas engendré
mais qui engendre, tandis que le Fils est celui qui est engendré
mais qui n’engendre pas de telle sorte que le Fils reçoit alors
toute sa divinité et tout son être filial du Père: c’est l’aspect de sa
réceptivité et de sa disponibilité filiales. Sa docilité à l’Esprit dans
la chair atteste son éternelle disponibilité filiale.
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Dans l’état d’abaissement du Christ, l’aspect d’égalité commune


entre le Père et le Fils, et l’aspect subjectif de l’Esprit1, qui exprime
la commune spiration active de l’Esprit par le Père et le Fils, s’ef-
facent dans l’histoire du salut, pour mettre en pleine lumière la dis-
tance et la réceptivité du Fils par rapport au Père: l’aspect objectif
de l’Esprit, qui exprime la différence et l’altérité des trois Per-
sonnes divines, rend ainsi possible l’obéissance sotériologique du
Christ. Mais l’autre aspect — de l’entente parfaite entre le Père et
le Fils — reste présent dans l’abaissement du Christ comme dispo-
sition fondamentale, afin qu’il puisse, sans aucune hétéronomie, se
livrer à la volonté du Père. Nous pouvons donc apprécier dans cet
aspect de l’Incarnation comment se fondent en Dieu une certaine
obscurité, un effacement de la puissance. Ceux-ci sont toujours
l’œuvre de l’amour et son expression économique.

* *
*

Dans la personne du Verbe incarné, nous contemplons la figure


de Dieu: en lui, Dieu, que nul homme n’a jamais vu, se donne à
voir comme le fond dans la figure esthétique où il se montre. En
effet, la figure n’existe pas en elle-même et pour elle-même, elle
est révélation d’une profondeur. Simultanément, la profondeur, à
laquelle renvoie la figure, est présente dans la figure elle-même et
non dans un arrière-fond. La figure comme apparition relève de
l’ordre phénoménal mais ne s’y réduit pas; la profondeur ontolo-
gique lui est inhérente. Le fond se présente dans la figure car il y
est présent.
Entre le Christ et Dieu le Père qu’il révèle, il existe le même
double mystère de distance et d’intimité qui unit le fond et la
figure. Cette polarité traverse la vérité du Verbe incarné, vrai
Dieu et vrai homme. C’est ainsi qu’il est ce qu’il révèle, c’est-à-
dire Dieu (identité), mais il n’est pas celui qu’il manifeste, c’est-à-

1. Nous faisons ici allusion à la pneumatologie de Balthasar à laquelle nous


empruntons les concepts d’Esprit subjectif et d’Esprit objectif. «Nous avons
signalé l’impossibilité d’approcher l’Esprit Saint autrement que par deux côtés:
comme quintessence (subjective) de l’amour réciproque du Père et du Fils, et en
tant qu’il se manifeste lui-même alors comme leur lien (nexus) et comme fruit
(objectif) résultant de cet amour et l’attestant» (VON BALTHASAR H.U., La
Théologique. III. L’Esprit de vérité, tr. J. DORÉ et J. GREISCH, Bruxelles, Cul-
ture et Vérité, 1996, p. 151).
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INCARNATION ET TRINITÉ 433

dire le Père (altérité). Le fait de l’Incarnation confirme encore,


dans la dialectique du fond et de la figure, l’articulation du
nombre en Dieu. L’identité divine essentielle fonde la distinction
(distance) hypostatique. Le subsistere de chaque hypostase est
ainsi identifié dans sa propriété sans qu’il y ait d’opposition à la
nature divine ni confusion des personnes. Cette dialectique
atteste ainsi l’excès déployé par le mouvement divin trinitaire, à
savoir que Dieu est toujours plus grand: «Deus semper major!».
Le Père ne s’épuise pas dans son image proférée mais il ne s’exta-
sie jamais que dans celle-ci; la plénitude divine ne s’épuise pas
dans l’engendrement du Fils, éternellement elle s’excède dans la
spiration, commune au Père et au Fils, de l’Esprit d’Amour.
L’Incarnation est ordonnée au salut des hommes et à leur divi-
nisation parce qu’elle est manifestation de l’amour intra-trinitaire,
de l’amour divin de l’humanité et ultimement révélation de Dieu
lui-même. Comme figure de révélation, l’Incarnation trouve un
premier achèvement dans le Crucifié, rejeté par les hommes et
défiguré par la souffrance. C’est vers ce paradoxe que s’achemine
l’Incarnation toute ordonnée vers la Passion. Ainsi, même la mort
et la laideur du péché cristallisées dans le Crucifié révèlent Dieu.
Balthasar écrit à ce sujet «que l’abandon du Fils s’offre comme la
manifestation économique du don aimant de la Trinité dont le
Père est la source»2. L’amour intra-trinitaire se révèle donc en son
contraire dans la sigillation du non-amour, c’est-à-dire du péché
sur la Croix. S’indique ici en filigrane comment l’Incarnation, qui
révèle le mystère trinitaire, exhausse la logique analogique de la
révélation. Si dans l’analogie il faut se souvenir que la dissem-
blance est encore plus grande que la ressemblance (cf. quatrième
concile de Latran), alors dans la figure du Verbe incarné crucifié,
est portée à son comble la manifestation analogique de Dieu dans
la dissemblance!

* *
*

En conclusion, nous aimerions énoncer deux déterminations


théologiques qui fondent notre propos. La première a été évo-
quée dans l’incipit. La logique de l’Incarnation est révélatrice du

2. VON BALTHASAR H.U., La Dramatique divine III. L’action, tr. R. GIVORD


et C. DUMONT, S.J., Namur, Culture et Vérité, 1990, p. 308.
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434 A.-M. PONNOU-DELAFFON

mystère de la Trinité en tant qu’elle s’exprime comme logique de


l’amour. Mais inversement, la réalité de l’Incarnation est portée
par la vérité de l’amour dans les relations trinitaires. En effet, l’es-
sence divine ne préexiste pas à la déhiscence intra-divine en
laquelle le Père engendre le Fils et spire avec lui, comme d’un seul
principe, leur Esprit commun. Autrement, il y aurait en Dieu non
pas une trinité mais une quaternité. La prolation du Verbe est
transmission sans retenue par le Père, source de toute divinité, de
la substance divine. Le Fils ne possède rien d’autre que toute l’es-
sence divine du Père; la modalité d’être cette divinité varie cepen-
dant: il la possède comme étant donnée et reçue. L’essence divine
est donc coextensive à l’événement des processions; elle n’existe
que comme «paternelle, filiale et pneumatique; elle peut être
décrite comme la manière d’être l’une dans l’autre de chaque
hypostase et c’est ainsi qu’elles dessinent ensemble le visage
unique, libre et personnel de Dieu»3. Dans l’économie trinitaire
du salut, l’amour est le motif du don du Fils et de l’Esprit. «Dieu
a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique» (Jn 3,16); «Le
Père aime le Fils» (Jn 5,20). Dans l’amour sont scellés l’auto-
donation du Père au Fils et le don du Fils au monde par le Père.
Selon la logique explicitée, nous pouvons étendre cette affirma-
tion: la sigillation du don dans l’amour, du point de vue écono-
mique, est significative de la vie de la Sainte Trinité. Le dépouille-
ment intra-trinitaire est déclinaison de l’amour: amour qui est le
chiffre de la divinité.
La seconde détermination concerne le statut d’expressivité par le
Fils de la Trinité tout entière. Encore une fois, ce statut lui appar-
tient hypostatiquement. Le Père invisible peut et veut s’extériori-
ser et s’exprimer, se dire dans son Verbe proféré. Le motif de cette
extase divine n’est autre que l’amour. Le contenu du Verbe pro-
féré est identiquement l’amour. «Si donc le Logos de Dieu est
défini comme le lieu où se développe une logique divine, celle-ci
sans se supprimer elle-même en tant que logique ne peut être qua-
lifiée que comme une logique de l’amour»4. Si l’hypostase du Fils
est constituée par l’entière réception de tout ce qui appartient au
Père, alors son subsistere doit intégrer le dynamisme du Père
exprimé dans l’amour donné, partagé. Il appartient à la personne
du Fils unique comme telle d’être un dynamisme qui suscite

3. Cf. ID., La Théologique. II. Vérité de Dieu, tr. B. DÉCHELOTTE et C.


DUMONT, S.J., Bruxelles, Culture et Vérité, 1995, p. 148.
4. Ibid. p. 164.
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INCARNATION ET TRINITÉ 435

l’autre de lui-même, qui n’est pas autre que lui-même: Filioque!


Le Fils spire l’Esprit avec le Père; le Père donne à son Fils, dans
l’auto-donation qui le suscite, d’être lui aussi, avec lui, principe
originant de l’Esprit Saint. Et la procession de l’Esprit se situe
dans l’acquiescement du Fils au Père en même temps que dans son
dépassement; elle est simultanément dans la concaténation de la
double déhiscence intra-divine et dans la fécondité du retour du
Fils au Père. Le Verbe exprime la Trinité tout entière, c’est-à-dire
l’amour du Père et l’Esprit d’Amour dans lequel se noue leur
amour. Il devient ainsi l’expression de la Trinité tout entière; ou,
en d’autres termes, il est l’amour trinitaire entier dans la forme de
l’expressivité.
Cette logique inscrite dans la vie de la Trinité Sainte vaut aussi
pour la Trinité dans l’Économie. La mission du Fils est le pro-
longement et l’accomplissement, dans le monde, de la réalité de sa
procession. Il est envoyé par amour tout en étant l’amour qui
envoie. Comme dans l’éternelle Trinité, l’achèvement de sa mis-
sion est lié au don de l’Esprit au monde et à la reddition de l’Es-
prit au Père: «Recevez l’Esprit» (Jn 20,22), «Père entre tes mains
je remets mon Esprit» (Lc 23,46).

F – 75012 Paris André-Marie PONNOU-DELAFFON


11, rue de la Nativité

Sommaire. — Cet article propose une méditation trinitaire et christo-


logique dans laquelle l’auteur montre comment le mystère de l’Incarna-
tion révèle celui de la Trinité. En effet, l’unicité de la nature divine et la
trinité des personnes divines sont attestées dans l’être et la vie du Verbe
fait chair qui nous permet, notamment, de comprendre comment l’être-
soi de chaque hypostase divine a la consistance de son être-pour-l’autre.
Par ailleurs, la relation économique du Christ à l’Esprit (inversion trini-
taire) nous enseigne sur la logique d’amour trinitaire dont le Fils est
l’icône visible.

Summary. — The present article proposes a trinitarian and christo-


logical meditation, in which the A. indicates how the mystery of incar-
nation reveals the mystery of the Trinity. The unicity of the divine
nature and the trinity of the divine persons are both attested in the very
being and in the life of the Word made flesh, who allows us to under-
stand the way that being-oneself in each divine hypostasis has the con-
sistance of his being-for-the-other. Besides, Christ’s economic relation-
ship to the Spirit teaches us something of the logic of trinitarian love, of
which the Son is the visible icon.

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