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Rea 0035-2004 1902 Num 4 2 1266

Cet article de Camille Jullian examine la plus ancienne religion gauloise en se basant sur des textes classiques grecs et romains, qui, bien que limités, offrent des aperçus sur les croyances et pratiques des Gaulois. Il souligne l'importance de la religion dans la vie des Gaulois, ainsi que la tendance des écrivains antiques à interpréter ces croyances à travers leur propre prisme culturel. Jullian évoque également des éléments de la religion gauloise, notamment des cultes astrals et la vénération des divinités célestes.

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Cet article de Camille Jullian examine la plus ancienne religion gauloise en se basant sur des textes classiques grecs et romains, qui, bien que limités, offrent des aperçus sur les croyances et pratiques des Gaulois. Il souligne l'importance de la religion dans la vie des Gaulois, ainsi que la tendance des écrivains antiques à interpréter ces croyances à travers leur propre prisme culturel. Jullian évoque également des éléments de la religion gauloise, notamment des cultes astrals et la vénération des divinités célestes.

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Revue des Études Anciennes

XVI. Remarques sur la plus ancienne religion gauloise


Camille Jullian

Citer ce document / Cite this document :

Jullian Camille. XVI. Remarques sur la plus ancienne religion gauloise. In: Revue des Études Anciennes. Tome 4, 1902,
n°2. pp. 101-114;

doi : https://doi.org/10.3406/rea.1902.1266

https://www.persee.fr/doc/rea_0035-2004_1902_num_4_2_1266

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4fr*

NOTES GALLO-ROMAINES1

XIV

REMARQUES SUR LA PLUS ANCIENNE RELIGION


GAULOISE

Les textes relatifs à la religion celtique peuvent être classés


en deux groupes. — Les uns se rapportent à la Gaule
transalpine, et ils sont presque tous postérieurs aux voyages de Posi-
donius (vers l'an ioo avant notre ère a). — Les autres concernent
les Celtes du dehors, et ils relatent des faits pour la plupart
antérieurs à cette date. — Ce sont ces derniers textes qui nous
rapprochent le plus de la religion gauloise primitive. Nous
voudrions ici les réunir et les étudier3.
Il faut cependant, à leur sujet, faire une réserve.
Ces renseignements émanent tous d'écrivains classiques,
grecs ou romains. Très peu, en outre, nous ont été conservés
par des contemporains. Ils nous font donc connaître non pas
exactement ce qu'étaient les croyances et les pratiques des
Gaulois, mais surtout la manière dont leurs adversaires se les
sont figurées ou les ont interprétées 4.

Religiosité des Gaulois

Les anciens ont été frappés de l'importance de la· religion


dans la vie des Gaulois. — C'est une remarque qu'ils ont faite,
i. Voyez tous les fascicules de la Revue des Études anciennes, depuis le premier
de 1899.
3. Cf. Fragmenta historicorum graeeorum, Didot, t. III, p. 346; Müllenhoff, t. II,
p. 1 38 et suiv. ; Susemihl, t. H, p. 1 39.
3. Gontzen (Die Wanderung der Kelten, 1 86 1, p. <jtt et suiv.) en a fait un relevé, mais
fort incomplet.
4. Fréret (Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. XXIV, 1736, p. 391): «II y a
une réflexion générale à faire sur tout ce que les Grecs et les Romains ont dit des
religions étrangères : ils vouloient que ces religions fussent au fonds la même que la
leur. »
IO'2 REVUE DES ETUDES ANCIENNES
d'ailleurs, toutes les fois qu'ils se sont trouvés en présence de
peuples barbares, moins avancés que les Grecs et les Romains
dans la vie laïque1.
Ce que César dit des Celtes, sous la date de 53, qu'ils sont
« fort adonnés aux pratiques de la religion » 2, a été écrit, un
peu partout et dans tous les temps, de leurs ancêtres et de
leurs congénères. « C'est une race fort peu négligente des
choses du culte,» rappelait incidemment Tite-Live à propos
des vainqueurs de l'Allia3. Ce fut une exception unique, dans
l'histoire des Gaulois, que l'attitude de Brennos le sacrilège,
plein de mépris pour les dieux de ses adversaires comme pour
les traditions de son peuple4 : du reste, ses compagnons ou
héritiers tinrent à répudier la solidarité de ses crimes et à expier
les profanations qu'il avait commises5. En revanche, les Celtes
passaient pour être, de toutes les races d'hommes,- la plus
expérimentée dans l'art augurai : c'est ce que disait le Voconce
Trogue -Pompée, qui les connaissait bien0, et c'est ce que
confirme Cicerón, qui fut l'hôte de Déjotarus7. Lorsque le
roitelet celtique Catumarandus 8 fit visite aux Marseillais ses
ι . Dcnys d'Halicarnassc, VII, 70: Χρόνο; οΰθε\; μέχρι του παρόντος άπομαθεΐνη παρα-
νομήσαί τι περί του; οργιασμου; τών θεών επεισεν οΰτ' Αιγυπτίου; ούτε Λίβυα; οΰτε Κελ-
του; οΰτε Σκύθα; οΰτ ' Ίνδου; οΰτ ' άλλο βάρβαρον εΟνο; ουδέν άπλώ;. Remarques
identiques chez Élicn, Historia varia, II, 3 1 : ...οΰτε 'Ινδό; οΰτε Κελτο; οΰτε Αιγύπτιος...
'Κξ ων δτι τοΰ; θεού; ίσχυρω; κα\ σέβουσι και τιμωσιν ωμολόγηται. — Tacite dira des
Germains {Germanie, Χ) : Auspicia sortesque, nt qui maxime, observant; Justin, des
Parthes (XLI, 3, 6) : In superstitionibus ac cura deorum praecipiia omnibus veneratio est;
Pline, des Hyperboréens {Hist, nat., IV, 89) : Deorum cultus viritim gregalimque; Solin,
des Irlandais (?) (XXII, 7, p. n4, Mommson): Deos percolunt, scientiam futurorum pariter
viri ac feminae ostentant. Etc.
s. César, VI, iC, 1 : Natío est omnis Gallorum admodum dedita religionibus.
3. V, 46, 3 : Seu religione etiam motis, cujus haudquaquam neglegens gens est.
4. Voir notamment Pausanias, X, 21, 1 : Brennos se prépare au combat οΰτε
"Ελληνα έχων μάντιν, οΰτε Upoî; Επιχωρίοι; χρώμενο;, ε'ι δη εστί γε μαντεία Κελτική : cette
dernière insinuation caractérise l'esprit tendancieux de tout l'épisode de Brennos, car
Pausanias ni les Grecs ne pouvaient ignorer l'importance de la divination chez les Celtes.
5. Athénée, VI, a5 (d'après Posidonius? cf. 24/ et a3 d); Justin, XXXII, 3, 9;
Strabon, IV, 1, i3 (d'après Timagène).
6. Justin, XXIV, 4, 3 : Nam augurandi studio Galli praeter ceteros callent.
Remarquez que cette phrase, tout comme celle de Tite-Live (note 3), est jetée incidemment
dans le récit des migrations gauloises. — On notera que, dans tous les récits des
guerres gauloises racontées par Troguc-Pompée, la couleur religieuse est très
fortement marquée du côté celtique.
7. De Divinatione, I, i5, 2G : Dejolarum..,, qui nihil unquam nisi auspicato gerit, et
tout le passage; II, 3G, 76 : DU immortales! quantum differebat! ut quaedam essent etiam
contraria. Atque Ule Us (auguriis) semper utebatur : nos, etc.
8. Chef de Celtes et de Ligures, mais son nom est celtique. Les manuscrits des
classes J et Τ portent Catumandus, qui doit être la vraie leçon (cf. mandu- et ses
dérivés, Holder, t. II, col. 4o3-6, et le féminin Cartimandua).
NOTES GALLO-ROMAINES lOÒ
voisins, il les félicita du zèle avec lequel ils s'acquittaient de
leurs devoirs envers les dieux immortels1. Car les Gaulois,
disait Denys d'Halicarnasse, ne savent ani désapprendre ni
enfreindre les cérémonies qui regardent les dieux » *, et Arrien
rappellera plus tard que la loi des Celtes est « que rien de bon
n'arrive aux hommes sans la volonté des puissances divines » :\
Des habitudes de leurs conquérants romains, c'est le
scepticisme qui les gagna le moins4.

Des dieux célestes de l'origine

César, sous cette même date de 53, écrivait de la religion


des Germains : « Ils ne considèrent comme dieux que ceux
qu'ils voient et dont ils sentent l'action manifeste : le Soleil,
Vulcain et la Lune5;» et c'est le plus ancien état connu de
la religion germanique6. Il est impossible d'affirmer que la
religion gauloise ait débuté de la sorte. Voici cependant
quelques faits qui semblent des survivances d'un temps où les
principaux dieux celtiques étaient, comme dit César, les dieux
que l'on voit dans le ciel :
i° Lorsque, en 61 de notre ère, les Romains débarquèrent
dans l'île de Mona, les Druides bretons les attendaient, « lançant
des imprécations, les mains levées vers le ciel7, » et cependant,
semble- 1- il, c'était au fond des bois que ces prêtres logeaient

1. Justin, XLIII, 5,7 : Gratulatusqae Massiliensibus, quod animadverteret eos adeuram


deorum inmortalium pertïnere.
a. Cf. p. 102, n. 1.
3. Cynégétique, XXXV, 1 : Koù εγώ άμα τοΐ; συνθηροις έπομαι τω Κελτών νόμω, χα\
άποφαίνω ώς ουδέν άνευ θεών γιγνόμενον άνθρωποι; ε; αγαθόν άποτελευτα. Il s'agit des
Celtes de la Galatie.
4. Nous reviendrons plus loin sur les attaques de Cicerón contre les Gaulois (Pro
Fonteio, X, ai), attaques qui ont, du reste, été assez bien réfutées par Pelloutier,
Histoire des Celtes, éd. de 1771, t. V, p. a5 et suiv. : «Examen d'un passage de Cicerón. »
5. VI, 31,2: Deorum numero eos solos ducunt quos cernant et quorum aperte opibus
jiwantur, Soient et Vulcanum et Lunam; reliquos ne fama quidem aeeeperunt.
6. On a eu le tort (ce qu'ont fait entre autres Grimm, p. 93 = I, p. 85 ; Golther,
p. 486) de taxer César d'ignorance ou de légèreté. Une preuve que telles étaient bien,
à l'origine, les croyances germaniques peut être tirée de la prière du chef Boiocalus
(en 58 ap. J.-C, Tacite, Annales, XI11, 55) : Solem inde respieiens et cetera sidéra vocans.
Cf. le culte militaire de la nouvelle lune chez les Suèves, César, 1, 5o, 5 ; Plutarquo,
César, XIX. De même peut-tMrc aussi choz les Slaves, Léger, La Mythologie slave, 1901
p. 48. Etc.
7. Tacite, Annales, XIV, 3o : Sublatis ad caeîum manibus.
Ιθ4 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
leurs dieux i. Mais le geste dont ils accompagnaient leurs
prières datait d'un temps où ils les plaçaient dans le ciel : la
croyance change plus vite que le rituel.
2° On pourra faire la même remarque au sujet d'un fait
contemporain. Cette même année 61, Boudicca,
reine-prêtresse de la nation bretonne des Icènes, invoqua contre les
Romains sa déesse nationale Andrasté, « en tendant la main
vers le ciel3, » et cependant Andrasté était honorée dans un
bois 3.
3° J'indique ici quelques faits sur le rôle joué par le jour,
la lune ou la nuit dans la vie militaire des Gaulois, mais je
suis loin d'affirmer qu'ils soient les indices de la prédominance
primitive des cultes astraux. Les Gaulois, après la bataille de
l'Allia, eurent peur de la nuit4. Cette même peur, au
lendemain de la défaite de Delphes, acheva le désastre des
compagnons de Brennoss. Le ier septembre 218, une éclipse totale6
de lune arrêta dans leur marche les mercenaires galates
d'Attale?.
4° Strabon rapporte des Celtibères : « On dit qu'aux époques
de pleine lune, eux et les peuples qui leur sont limitrophes
du côté du Nord célèbrent là fête d'un dieu anonyme : toute
la famille prend part à la fête, elle dure toute la nuit, a lieu
devant les portes de la maison, et consiste en danses8. » Ce
dieu sans nom pouvait-il être autre, du moins à l'origine,
que la lune elle-même9, fêtée sous son nom communio? Et on
dirait, en lisant Strabon, que ce dieu est sinon le seul, du

1. Ibidem.
2. Dion, LXII, 6 : Ή Βουδουΐκα την χείρα ες τον ούρανον άνατείνασα είπε.
3. Dion, LXII, η.
U. Noctem veriti, Tite-Live, V, 3g, 3.
5. Pausanias, X, a3, 7-8.
6. Staehelin, Geschichte der Kleinasiatischen Galater, 1897, p. 43.
7. Polybe, V, 78.
8. Strabon, III, 4, 16 : Του; δε Κελτίβηρας και τον; προσβόρου; των ¿μόρων αυτοί;
ανωνύμω τιν\ 6εω [θύειν?] ταΐ; πανσέληνοι; νύκτωρ προ τών πυλών, πανοικίου; τε
χορεύειν κα\ παννυχίζειν. Renseignement emprunté sans doute à Posidonius (cf.
Hübner apud Wissowa, III, col. 1887).
9. Cf. Tylor, La Civilisation primitive, trad, franc., t. II, p. 387 etsuiv., où on
trouvera un assez grand nombre d'exemples de peuples célébrant la nuit, par des chants
et des danses, et sur le seuil de leurs maisons, la nouvelle et la pleine lune.
10. L'anonymat de la divinité signifie, je crois, qu'elle n'avait pas de nom propre,
comme Artémis, Diane, etc.
SOTES GALLO-ROMAINES 1θ5
moins le principal chez les Geltibères ». Mais il est diflicile
de dire si ce culte astral est un élément d'origine celtique,
ibérique ou mixtes
5° Chez ces mêmes Celtibères, rapporte Silius Italicus,
l'usage est d'abandonner aux vautours les corps de ceux qui
sont morts dans les combats : ils croient que par là les
défunts remontent au ciel et aux dieux d'en haut3 :
Caelo credunt Superisque referri,
Impastas carpai si membra jacentia vultur.

6° Les Gaulois qui attaquèrent Delphes avaient la même


tradition et sans doute la même croyance; ils ne firent pas
demander par un héraut la permission d'enlever les cadavres
des leurs : « II leur était indifférent, » dit Pausanias, « qu'on
leur donnât un peu de terre, ou qu'on les laissât devenir la
proie des bêtes *. »
Bretons, Celtibères ou Galates sont les rameaux les plus
excentriques de la race celtique; or, il n'est point rare que
les colonies lointaines d'une nation conservent plus longtemps
que la nation -mère les croyances et les rites qu'elle leur a
transmis.
Mais de l'hégémonie de ces dieux célestes il n'est jamais
nettement question dans les textes relatifs à la Gaule. Ils se
i. Tylor, t. II, p. 388 : « En Afrique, le culte rendu à la lune joue le rôle principal
dans une immense région où Le culte rendu au soleil est insignifiant ou inconnu.»
— Nous verrons plus loin l'importance du culte d'Artémis chez les Galätes d'Asie,
chez les Ibères et les Geltibères, culte qui a été peut-être en partie une transformation
de celui du dieu lunaire.
a. L'importance du culte des astres chez les Ibères proprement dits est attestée par
différents indices : i" le fait que Strabon parle, ici même, des voisins septentrionaux
des Celtibères, qui doivent être les Vascons, Gantabres et Astures; 2* le culte du Mars
solaire chez les Bastètans (p. 106, n. 1); 3* το τη; Φωσφόρου ιερόν, ην χαλοΟσι ΑοΟχεμ
Δουβίαν, près d'Ebura en Bétique (Strabon, III, ι , g ; cf. les inscriptions NOCT VRNO en
pays de migration celtique; Brescia, V, 4387 ; Salone, III, 1946); 4* la fréquence relative,
en Espagne, des inscriptions kSol, Lana; Lux divina àTurgaliumen Lusitanie (Corpus, II,
676,
ß* peut-être
677); 5* aussi
la présence
certaines
du survivances
croissant oulinguistiques,
d'étoiles sur les
partombes
exemple(ibidem,
celle-cip.qui
iao4);
est
célèbre : en Basque, Yaungoikoa, qui est le nom de Dieu, paraît devoir être traduit,
par « le seigneur lune, » yaun, maître, goiko, lune), ce qui est l'indice d'un culte
primitif et souverain rendu à la lune (voyez là-dessus d'excellentes remarques chez
Hovelacque et Vinson, Éludes de linguistique et d'ethnographie, 1878, p. 79 et s : α Lu
mot Dieu en basque», par Vinson; de même, Webster, Les loisirs d'un étranger en
pays basque, igoi, p. ia).
3. Silius Italicus, III, 34 » -3.
4. X, ai, 6. — La comparaison de cette croyance ou de cette coutume avec celle
des Perses a «ito souvent faite (Je Belloguul, Le Génie gaulois, p. i4i, etc.).
Ιθ6 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
sont effacés« devant les dieux de l'activité humaine. De la
même manière, le Soleil, le Feu et la Lune des Germains
contemporains d'Arioviste ont été dépossédés par Mars et
Mercure entre le temps de César et celui de Tacite3.

Le grand dieu des migrations, Mars

Les Gaulois des temps de la migration obéissent à des


dieux, dit0, divi1*, z\ 6ec'5, qui commandent aux hommes.
Mais, parmi ces dieux, ils en écoutent et ils en adorent un
de préférence, leur grand dieu, b θεός : dieu dont le caractère
est ainsi défini par Brennos, le vainqueur de l'Allia : « C'est
une loi juste et naturelle, et la plus ancienne de toutes, que le
plus fort s'empare des choses du plus faible : et c'est la loi qui
commence au dieu et qui finit aux bêtes6. »
Le principal dieu des Gaulois, à l'époque des lointaines
aventures, était, en effet, un dieu de guerre, de force et de
conquête. Son peuple l'avait fait à l'image de la race. Les Grecs
le désignaient sous le nom de "Αρης7, les Romains sous celui
1. Je dis effacés, les textes ne me permettant pas de dire autre chose; mais
j'incline à croire qu'il y a eu non pas déclassement, mais transformation des dieux,
et que l'hypothèse faite au sujet du dieu céleste suprème des Germains (même page,
n. 2) peut s'appliquer à la religion gauloise. Cf. la note 1 de la p. io5 sur Artémis. De la
même façon, il serait possible que, parmi les surnoms du Mars gaulois, il y en eût
qui rappelassent une origine solaire : par exemple, Mars Loucetius ou Leucetius dans
les pays rhénans, en Bretagne et ailleurs (Angers, XIII, 3087), s'il est vrai que le
radical leuc- doive être traduit par «éclair» ou «brillant» (Holder, t. II, col. 193; cf.
Jupiter Lucetius, Preller- Jordan, t. I, p. 189 et 334). — A Acci, chez les Bastétans,
simulacrum Martis radiis ornatum maxima religione celebrant, Neton vocantes, ce qui
fait dire à Macrobe (I, 19, 5): Martern solem esse quis dubitet?
2. En réalité, ce fut moins une depossession qu'une transformation : Von ïiaus aus
Naturgottheiten, nahmen sie mit wachsender Kultur einen ethischen Gehalt an... Et de
Tyr : Wohl war bei den meisten Stämmen die alte Herrschaft des Gottes über den Himmel
verdunkelt; infolge ihrer Beschäftigung mit Krieg war er zum Kriegsgotte geworden. Mogk
dans Grundriss de Paul, t. I, p. io5a-io54. — De même Mitlira apres avoir été « le
génie de la lumière céleste», devint, sous les Achéménides, «le dieu des armées».
(Cumont, Les Mystères de Mithra, p. 2.)
3. Tite-Live, V, 34, 3 et 4; Justin, XXVI, a, a. — Cf. Cicerón, Pro Fonteio, X, ai ;
Lucain, I, 452; III, 4o4, 4ia, 417, 4a3, 448; César, VI, i4, 0; Hirtius, VIII, 43, 5;
Tacite, Amales, XIV, 35.
4. Silius Italicus, IV, 21 5.
5. Diodore, XXXI, i3. — Cf. V, 3i, 3a; Diogene de Laerte, 1, p>\, 6.
6. Plutarque, Camille, XVII : Τω πρεσβυτάτω των νόμων ακολουθοΟντες, ος τω κρείτ-
τονι τα τών ήττόνων δίδωσιν αρχόμενος άπο τοΟ θεοϋ και τελευτών εις τα θηρία. — Qu'il
soit dit, une fois encore, que ce texte, comme les autres, comporte la réserve indiquée
plus haut, p. 101.
7. En admettant qu'il faille voir un nom propre dans les vers : "Ας ό βιατας Κελτών
sU ταΰτην μοΐραν 'έτρεψεν "Αρης (Anthologie palatine. VII, 4ç>a), ce qui est douteux; et
NOTES GALLO-ROMAINES IO7
de Mars ou de Gradivus » ; on le trouve assimilé au Mars latin
chez les Gaulois de la Cisalpine, comme chez ceux du Danube.
C'est à « leur Mars » que les Gaulois vouaient les plus belles
offrandes faites du butin3, à lui qu'ils consacraient leur
chevelure3, à lui, enfin, qu'ils immolaient les prisonniers après la
bataille4. Il était le génie particulier de chaque guerrier5, et le
protecteur tout-puissant de la tribu en armes6. Il avait la soif
du sang, l'amour de l'or, le goût de la violence : la rapine
était sa vie, et la raison du plus fort était sa loi7.

De Mars a Mercure

Deux ou trois siècles plus tard, le principal dieu des Gaulois


transalpins avait un caractère fort différent.
Au temps de César, lorsque les Celtes de la Gaule Propre,
désormais exclus des courses conquérantes, cherchaient à se
constituer en corps de nation, leur divinité souveraine était
une puissance paisible, qui protégeait les routes et les
marchés, qui fondait et ne détruisait plus. Elle ressemblait
à Mercure8; les Romains s'habituaient à lui donner le nom de
ce qui l'est encore plus pour l'hymne delphique : [Ό βάρ] βάρος "Αρης οτε, etc.
(Bulletin de Correspondance hellénique, t. XVIII, p. 355).
1 . L'épithète de Gradivus parait avoir servi chez les Romains à l'adaptation de leur
Mars à des divinités barbares : Mars apud Thraeas Gradivus dicitur, Isidore de Seville,
Origines, VIII, 11, 5a; Marti Gradiv., à Aquilée, Corpus, V, 8a36; Mar[ti\ Gra[d]ivo,
à Turn-Severin, Corpus, III, 6379.
3. Ariovisto duce (les Insubres et les accolae Alpium, en ss3) vovere de nostrorum
militum praeda Marti suo torquem. Floras, I, 30 = II, 4·
3. Silius Italicus, IV, 200-3 (il s'agit d'un Boïen ou d'un Sénon, lors de la bataillé
du Tessin, en 318) :
Occumbit Sarment, flavam qui poneré victor
Caesariem crinemque tibi, Gradine, vovebat
Àuro certantem et rutilum sub vertice nodum.
4. Scordisei..., sa/eoi quondam et truces, ut antiquitas docet, hostiis captìvorum
Bellonae litantes et Marti, humanumque sanguinem. in ossibas capitum cavis bibentes
avidius. Ammien Marcellin, XXVII, 4, 4.
5. Note 3. — Gf. Corpus, XIII, i353 : Marti suo, expression qui se retrouve assez
souvent ailleurs (XII, 3986, 4331, 4333).
6. Notes s et 4.
7. P. 106, n. 6. — Le culte de Mars semble avoir été prépondérant chez les
Bastatane qui sont ibères (ici* p. 106, n. 1), chez les Lusitani et montagnards du
Nord (Strabon, III, 4, 7), etc. De la même façon, chez les Aquitains, sa
prépondérance sur tous les autres dieux est nettement marquée par le fait que c'est à lui qu'on
a adapté, presque toujours, tes dieux locaux, et que sun nom «il öeiui gui est le
plus représenta parmi les noms des grands die,ux (Corpus, XIII» 87* io&-it7, 309-313.
3-4j, 366, 43O-4).
8» César, VI» 17» 1.
Ιθ8 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
ce dieu, et les Gaulois se prêtaient volontiers à ce compromis
ou à cette adaptation1. Mars, en ce moment, existait toujours
chez ces Celtes : mais il n'avait plus, dans la Gaule inféodée à
Mercure, qu'un rang subordonné, et le simple rôle d'un chef
de guerre».
Voici, par suite, un important problème à résoudre :
Le Mars gaulois de la première époque est-il un dieu
distinct du Mercure de la seconde? ces deux divinités ont-elles
coexisté dès l'origine, l'une comme souveraine, l'autre comme
secondaire? et, par suite, y a-t-il eu plus tard, chez tout ou
partie des peuples celtiques, interversion dans leur rang
respectif, Mercure ayant pris, en Gaule Transalpine et au
Ier siècle avant l'ère chrétienne, la place que Mars avait
occupée au me siècle sur les champs de bataille de l'Italie? —
Ou bien, ces deux noms de Mars et de Mercure ont-ils servi,
tour à tour, chez les auteurs classiques, à désigner le même
grand dieu des Gaulois? aura-t-il par suite, atténué son
caractère militaire pour prendre des attributs plus civils? — Ou
bien encore, hypothèse qui complète la précédente, ce dieu
national souverain se sera-t-il graduellement dédoublé en
dieu de la guerre et dieu de la paix, et la figure pacifique de
son être aura-t-elle pris l'hégémonie religieuse des peuples
les moins barbares3?
L'hypothèse d'une interversion de rang entre deux divinités
coexistantes est celle qui a toujours paru la plus
vraisemblable4; et voici les motifs qu'on peut alléguer en sa faveur.

ι . Statistique des inscriptions et des monuments figurés. Le culte de Mercure est


également plus développé que celui de Mars chez les Gaulois de la Cisalpine. La
persistance de l'hégémonie de Mercure est attestée par les récits hagiographiques du
iv* siècle (Sulpice Sévère, Vita Martini, XXII; Dialogues, I = II, i3, 6).
3. Martern bella regere (César, VI, 17, 2).
3. Même problème en ce qui concerne, chez les Germains, la situation successive
de Tyr etdeWuotan. Mogk, p. 1069: Es tritt nun die Frage heran: ist (Wôdan) von
Haus aus ein Dämon, der sich lokal zur höheren Gottheit entwickelt hat, oder ist es
nur die eine Seite der Thütigkeit des alten Himmelsgottes, die in gewissen Gegenden der
Mittelpunkt des Kultverbandes und hier zur höheren ethischen Gottheit emporgehoben
lourde? — Et ce problème se pose dans bien d'autres religions.
4. C'est peut-être la solution préférée par M. Rhys {Celtic Heathendom, 1888, p. ¿19).
Voici, du reste, la page la plus concluante de son beau livre; nous la citons en
entier, parce qu'elle a, sur plus d'un point, déterminé notre opinion : All the facts
bearing on the history of the Gaulish war -god conspire to prove that he was once the
supreme divinity of the Celtic race; and though it is found convenient to term him briefly
NOTES GALLO-ROMAINES IO9
— Dans les régions celtiques les plus tardivement civilisées,
Mars a gardé là prépondérance sur Mercure *. — Même dans
la Gaule dont parle César, même dans celle des empereurs
romains, on trouve des survivances d'une époque où Mars
était un dieu supérieur à Mercure et distinct de lui : c'est à lui
que sont consacrés, au temps de César, ces grands sanctuaires
municipaux où s'amoncellent les trésors des butins2; et il est
le seul des dieux de la Gaule romaine auquel les Augustes
permettent de léguer des héritages3.
Mais ces différents faits peuvent également s'expliquer dans
l'hypothèse d'un dieu souverain unique, se transformant et se
dédoublant, et dont les deux hypostases n'auraient point pris
partout le même rang4. — C'est cette hypothèse queje préfère
jusqu'à nouvel ordre 5, et voici le système qui me paraît
concilier tous les textes : système que je ne puis donner, bien
entendu, que sous réservée.

the Celtic Zeus or Jupiter, it would be more correct to speak of him in terms of Roman
theology as a M vrs- Jupiter. Bui the fact of his occupying only the third position of
honour in Csesar's time, is weighty evidence to the great progress in (he arts of peace and
their ideas of a settled mode of life which the Continental Celts had made since the time of
their conquering those portions of Europe which they inhabited when they became subject
ία Rome. The old god associated with the sky teas eclipsed by the younger gods, the Gaulish
Mercury and the Gaulish Apollo, just as even before the Wicking période Tyr had been
cast into thè cold shade by the rude glories of Wodtn, a younger god of a many-aided
character. — Sur cette situation respective de Tyr et de Wuotan, qui rappelle
exactement celle de Mars et de Mercure gaulois, cf. Grimm, p. i6a et s.; Golther, Handbuch
der germanischen Mythologie, 1896, ρ· ag5-6 : d'après ce dernier, Wuotan-Mercure prit
la première place en l'enlevant à Tyr-Mars, et cela, sous l'influence des idées
pacifiques dues au contact de Rome.
1. En Bretagne, l'index du Corpus, t. VII, indique, ^öur 61 inscriptions à Mars,
8 seulement à Mercure (il est vrai qu'il faut tenir compte de l'organisation militaire
de la province et de la prédominance des cultes de soldats). En Norique et aux abords
(t. III, a), Mars est à peine inférieur à Mercure (18 inscriptions contre a5).
2. César, VI, 17, 3-5 : «..Multis in civitatibus... Ce texte a été très habilement
commenté par M. Rhys, p. 5o. C'est à ces trésors municipaux de Mars qu'il faut peut-être
assigner le sacerdoce du gutuater Mariis (Corpus, XIII, a585). On remarquera que le
seul dieu qui ait des flamines en Gaule (en laissant de côté Auguste et les princes) est
le dieu Mars (cf. Dictionnaire Saglio, F, p. 1173). Le grand nombre de Mars locaux
(cf. p. na, η. ή) s'explique peut-être également de cette manière.
3. Déos heredes instituere non possumus praeter... Martern in Gallia, Minervam
Iliensem, Herculem Gaditanum, etc. (Ulpien, XXII, 6). Il s'agit, dans ce texte, de
sanctuaires déterminée et antérieurs, je crois, à la conquête romaine.
4. Une hypothèse à peine différente est celle de Belloguet (p. i43-4) : Esus-Teutatès
fut tour à tour « le dieu même de la guerre », puis le dieu des relations étrangères,
tout en demeurant « le dieu créateur, le dieu père du peuple ». Cf. aussi le passage
de Pellouticr cite, p. m, Ωα de la note 3.
5. De la même manière que Mogk (p. 1070) préfère le dédoublement de Tyr·
Wuotan, plutôt que la marche distincte et ascendante de Wuotan.
Rev. Et . anc. 8
iio revue des etudes anciennes

Teutatès

Les Celtes ont eu, dès le temps où ils formèrent « un corps


et un nom»1, un dieu souverain, national par excellence,
« le dieu du peuple » : c'est celui que les anciens nous ont fait
connaître sous le nom de Teutatès2, ce qui ne veut pas dire
qu'il n'ait pas eu d'autres noms.
Ce mot vient du thème indo-européen tenta ou tonta, «la
cité, le peuple ou l'État 3. » C'est le nom en quelque sorte
« commun » et « public » de l'être divin qui commande aux
clans associés ou aux tribus fédérées. Et ce dieu est le deus
patrias par-dessus tous les autres 4.
Dans la période des migrations et des conquêtes, Teutatès
fut surtout un, dieu d'offensive militaire; il n'apparut du moins
que comme tel aux Grecs et aux Latins : ils l'identifièrent
à Mars.
Dans la période des essais d'empire gaulois, des
confédérations et des guerres civiles, il fut surtout un dieu de trêve, et
par là un dieu des marchands et des voyageurs; aussi ce fut

-i. J'emprunte ces expressions à Tacite, cf. note 4.


3. Lucain, Pharsale, I, 444-5 : Et quibus inmitis placatur sanguine diro Teutates. —
Lactance, Institutiones divinae, I, 21 : Galli Esum atque Teutaten humano cruore placabant.
Il ne me paraît pas prouvé que Lactance n'ait fait que copier ou paraphraser Lucain,
comme on le répète d'ordinaire (Holder, 1. 1, c. 1479, etc.) : Lactance ne cite pas Taranis,
et intervertit les rangs donnés par le poète aux deux dieux. Nous verrons plus loin,
p. 112, la variante Toutates.
3. Osque touto, ombrien tota, tuta (Bréal, Les Tables Eugubines, p. 27 ; de Planta,
t. II, p. 708); ancien irlandais tualh, cambrique tut (populus, Zeuss, p. 34); breton tud,
anglo-saxon theod, gothique thiuda (Rhys, p. 45); ancien haut-allemand diot, diota
(Volk, Kluge, au mot Deutsch); moyen haut-allemand diet {Volk, Leute, Lexer, t. 1.
p. 429). — Cf. en Gaule : Apollini Touliorigi=patrio ou regi patrio? (Brambach, 1529);
τοουτιου; Ναμαυσατις = civis ou magistratus Nemausensis ou ((king of Nîmes η (Zeuss,
p. 34; Rhys, p. 46; Corpus, XII, p. 162); Cassia Touta Segusiav. (Corpus, XIII, 35a),
peut-être civis Segusiava; pagus Tout. (Corpus, XIII, 294g), qui est peut-être
l'équivalent gaulois d'un pagus Mercurialis (mais il y a bien d'autres traductions possibles).
— Cette étymologie de Teutates me paraît n'avoir presque jamais été combattue. Elle
est en germe chez Glüver (Germania antiqua, éd. de i63t , p. G6), et sans doute chez d'autres
avant lui. Teutatès est « le père du peuple», dit de Belloguet (Le Génie gaulois, p. i44 ;
cf. Glossaire, p. 279). Il « est proprement le dieu de la cité, de l'État », d'après d'Arbois
de Jubainville (Les premiers habitants de l'Europe, t. II, 1894, Ρ· 38ο; cf. le même,
Noms gaulois, 1891, p. i5; etc.). De même, Rhys, Celtic Heathendom, p. 45. Etc.
4. Cf., chez les Germains, le discours dès Tenderes aux Ubiens (Tacite, Histoires,
IV, 64) : Redisse vos in corpus nomenque Germaniae communibus deis et praecipuo deorum
Marti grates agimus.
-NOTES GALLO-ROMAISES 1 II
sous le nom de Mercure1 que les Romains et César se sont
habitués à le faire connaître3. L'énergie guerrière de Teutatès

ι . Je crois cependant trouver la trace d'une « interprétation romaine » de Teutatès


(pour parler comme Tacite, Germanie, XLIII) différente de celle par Mercure, et
cependant contemporaine de César, œuvre soit de Posidonius, soit plutôt de Varron : c'est
la traduction de ce dieu par Saturne. Γ Comparez, en effet, saint Augustin (De Cimtate
Dei, VII, 19 : Deinde ideo dicit (Varrò) a quibusdam pueros ei (Saturno) solitos immo-
ìari, sicut a Poenis, et a quibusdam etiam majores, sicut a Gallis) à Tertullien
(Apologétique, IX : Major aetas apud Gallos Mercurio prosecatur) ; a* lisez Denys (I, 38) : Αέγουσι
δε χάι τα; θνσίας έπιτελεΐν τω Κρόνω τους παλαιούς, ώςπερ εν Καρχηδόνι... και παρά
Κελτοΐς εις τάδε χρόνου γίνεται, et comparez-le aux textes de Tertullien et des autres
Pères de l'Église (cf. p. 11 3, n. 2) sur les sacrifices humains au Mercure gaulois : il
semble bien que le Saturne des uns soit le Mercure des autres. — Voilà qui pourrait
justifier l'antique hypothèse que le Dispater gaulois de César (VI, 18, 1) ne serait
qu'une forme ou une hypostase de Mercure-Teutatês (dorn Martin, 1. 1, p. 3a3; Pellou-
tier, t. V, p. 11 5, etc.), puisque le culte de Saturne^ a toujours eu d'étroits rapports
avec celui de Dispater (Preller-Jordan, t. II, p. 17). Il faudrait, à ce point de vue, faire
une étude particulière des inscriptions sacrées de Vérone chez les Cénomans,
inscriptions qui nous donnent, je crois, une interprétation des dieux celtiques indépendante
de celle de l'épigraphie. transalpine et peut-être plus voisine de leur état primitif
(Corpus, V, 333 1 : Deo Magno Aeterno; 3225 : Diti patri; 3291-3 : Saturno; sans parler de
Diana lucifera, conservatrix, 33 23-4) ' je ne suis point d'accord avec M. Mommseu
(p. 327, 390), qui croit ces divinités rhétiques ou préceltiques.
2. L'identification avec Teutatès du Mercure de César, c'est-à-dire du principal
dieu de la Gaule propre, a dû être faite pendant tout le cours du Moyen-Age ; car elle
se trouve non seulement dans les scholies de Lucain (cf. p. n3, n. 1), mais, dès la fin
du xv· siècle, chez Annius de Viterbe, inspiré peut-être de ces scholies : Porro Teu-
tanes Mercurius Germanorum extitit [on faisait alors des Germains et des Celtes une
même race]... dicente Lucano in primo libro... Teutones [lecture fautive du texte de
la Pharsale); Annius, Antiquitatum variarum volumina, etc., i5is, f°cxxxix v°. Et elle
se trouvait, sans doute dès le xv' siècle également, dans quelque glose, disparue
aujourd'hui, de Ti te -Live (au passage XXVI, 44), puisque les premières éditions
de l'historien latin impriment toutes quem Mercurium Teutatem appellant (éd. princeps.
vers 1469, que M. Gœlzer a bien voulu consulter pour moi; éd. de i543, p. 177;
de Gruter, 1608, p. agi; de i635, p. 147; de i644, t. II, p. 390), et ce n'a été que
Gronovius qui a chassé du texte cette glose Teutatem (édit. de 1664, t. II, p. 496);
le manuscrit de Paris lat. 5730, la seule source pour ce passage, porte, m'écrit
M. Gœlzer, Mercuriumcant, corrigé par les éditeurs modernes en Mercurii vocant.
Depuis Annius de Viterbe, d'ailleurs, l'interprétation Teutatès-Mercure n'a jamais
quitté les livres de science. On la trouve chez ce digne Clüver (Germania antiqua,
p. 65), qui a dit d'excellentes choses, el chez son jeune et vaillant imitateur
Schedius (De Dis Germanis, i648, p. 110 : Mercurius... hic a Celtis seu Germanis Priscis
Theutates dictas fuitJ. Dom Martin écrivait, en 1727 (t. I, p. 3o4): «Ce seroit donc
vouloir se fatiguer inutilement que d'employer plus de tems à prouver que le
Theutates étoit la même chose que le Mercure de César. » A peu près seul, Frérot
faisait alors des réserves (Mémoires de l'Académie, 1756, t. XXIV, p. 393), qui ont et/·
peu relevées. Au xix* siècle, voyez de Belloguet, Le Génie gaulois, 1868, p. i44;
Desjardins, Gaule romaine, t. II. 1878, p. 5i3; et une infinité d'autres. Je me hâte de dire
que ce consentement presque universel n'entre absolument pour rien dans mon
opinion personnelle. — La découverte d'inscriptions à Mars-Teutatès (cf. p. 1 1 a) a contribué
fortement à* modifier ces idees, et c'est désormais cet accouplement de nom» que
proposent les crudits. Cf. Mowat, Inscriptions de Paris, i883, p. 4o; d'Arbois de Jubain-
ville, Le Cycle mythologique irlandais, i884, p. 378, etc.; Rhys, p. 44; etc. — L'opinion
que j'apporte ici peut être regardée comme un essai de conciliation entre les deux qui
précèdent. Elle se trouve en germe chez Pelloutier, Histoire des Celtes, édit. de 1771,
t. V, p. 303-337 : « Concluons. . . que les Peuples Celtes n'adoroient tous qu'un seul Dieu
1I2 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
devint, sous un autre nom, une divinité distincte, que -les
Romains transformèrent en Mars.
Mais l'évolution de Teutatès en dieu pacifique ne fut point
générale; elle paraît s'être faite surtout dans la Gaule Propre,
celle des Arvernes, des Garnutes et des Éduens. Hors de la
Gaule, par exemple en Bretagne! et dans le Norique3, dans les
pays de colonisation lointaine où les mœurs restèrent plus
longtemps sauvages et la vie plus guerrière, la nature
primitive de la divinité fut plus fidèlement conservée : ce qui
explique que, dans ces pays, les inscriptions accouplent le
nom de Toutates et celui de Mars3.
Dans la Gaule Propre elle-même, les Celtes romanisés
paraissent avoir balancé entre le type de Mars et celui de
Mercure pour représenter leur dieu le plus familier, et ils
ont souvent fait vivre ces deux types côte à côte, sans les
distinguer toujours avec une grande netteté '*.
Plus tard enfin, quand les glossateurs voulurent rapprocher
Teutatès d'une divinité romaine, ils hésitèrent, eux aussi,
suprême, qu'ils appeloient Teut ou Tis [le Tyr germain], et que les étrangers ont
appelé tantôt Mercure, tantôt Mars, Jupiter, Saturne ou Pluton. »
Quant au Mercure de César, il a, par suite de ce changement d'idées sur le nom de
Teutatès, dû chercher d'autres équivalents. M. Rhys a proposé Ogmios (p. 18), ce qui
était assez nettement indiqué 'déjà par dorn Martin (t. 1, p. 3o6) et par d'autres.
M. d'Arbois de Jubainville a présenté l'hypothèse d'un grand dieu national Lug-Mer-
cure, qui a eu une incroyable fortune, et sur laquelle nous reviendrons.
1. MARTI TOVTATI, Corpus, VII, 84. Remarquez la découverte, en même temps
que cette inscription, de figures Martis gradientis.
1. MARTI TOVTATI à Flavia Solva, Corpus, III, 53ao : il y a bien TOVTATI et
non TIOVTATI (suppl., 11721, p. i834). — Cf., à Rome, le nom d'un soldat des vigiles,
F]LAVIVS T.OTATIGENVS, VI, a4o7, postérieur, je crois, à Antonin.
3. Teutatès s'adapte à Mars, dans ces inscriptions, comme, dans l'inscription DEÓ
MARTI THINGSO (Hermes, t. XIX, p. a3a), Mars s'accouple à Thingsus, qui est le dieu
national germain Tyr, Ziu, ou Tiuz.
4. Dans la Gaule Xarbonnaise, Mars reçoit surtout des épithètes topiques ; Mercure,
au contraire, presque uniquement des épilhètes générales. Dans la Gaule Chevelue,
la localisation de Mercure est plus fréquente, celle de Mars est demeurée encore fort
intense. Voici comment ces faits peuvent s'expliquer. Ces sanctuaires locaux étaient,
à l'arrivée des Romains, attribués au môme grand dieu gaulois; mais, en Narbonnaisc,
où la latinisation du dieu a commencé plus tôt, ce dieu ressemblait davantage à
Mars; ailleurs, il ressemblait davantage à Mercure. Je ne donne cette explication
qu'avec réserves. Mais, en tout cas, avant d'être habillés à la romaine, ces Mercures
et ces Mars gaulois ne devaient pas être fort différents l'un do l'autre; et leur rôle ne
pouvait guère être spécialisé dans la paix ou dans la guerre. — De fait, les scholiastes
(Usener, p. 3a) disent également : Hesum Mercurium credunt, si quidem a mercatoribus
colitur. — Certaines épitliètes, comme celle de Vesucius ou Visucius, sont communes à
Mars et à Mercure. — On trouvera chez Holder (t. II, col. 438) des exemples
d'association de Mars et de Mercure. — De la même manière, Wuotan fut parfois appelé
NOTES GALLO-ROMAINES 1 I3
entre Mars et Mercure1. Mais, comme avait fait César, ils
finirent par préférer ce dernier3.
De telles incertitudes, une telle fluctuation entre Mars et
Mercure ne s'expliqueraient pas, si Teutatès avait toujours eu
un caractère bien tranché, et s'il n'avait pas paru tantôt un
dieu de la guerre contre l'étranger et tantôt un dieu de la paix
entre les Gaulois 3.
Dire qu'il y eut chez les Celtes un dieu toujours semblable

Mars aussi bien que Mercure (Grimm, p. 100, m) : le dieu indigène(?) de Car-
thagène est appelé tantôt Mercure et tantôt Saturne (p. m, η. ι); et l'on pourrait
multiplier presque à l'infini les exemples de ces variantes de traductions. Cf. sur
oes systèmes d'adaptation, Tylor, t. II, p. 337 et suiv.
1. Scholies de Lucain, Commenta Bernensia, edit. Usener, 1869, p. 3a. — I"glose,dans
les manuscrits Β et C (Bernenses Ί5 et 370, x' siècle): ms. B: Mercurius lingua Gallorum
Teutatès dicitur, qui humano apud illos sanguine colebatur; le manuscrit C remplace ici
Teutatès par Altais (comparer avec le Alteus Tusci Jilius d'Annius de Viterbo,
f* cxxxix v°). — II"· glose : ms. C : Teates .Mercurius sic apud Gallos placa tur. —
III"* glose: ms. C. : Item aliter exinde in alus ¡nvenimiis: Teates Mars sanguine dim
pUicatur. — «Autres gloses, dans une seconde classe de scholies anciennes, Adnola-
tiones super Lucanum, représentées par le manuscrit Bern. 370, le manuscrit Wallorstoin
à Munich, et transcrites aussi en marge des manuscrits de Leyde l'assumas II et de
Jiruxellos Gemblacensis 533o: Teutatès Mercurius sic dicitur qui aGallis hominibus caesia
placati! r (Theithates Wall.). » Communication faite obligeamment par M. Usener. —
Tous ces renseignements ont dû être fournis par des glossaires gallo-romains.
·>.. C'est évidemment le principal dieu des Gaulois que les écrivains de l'Iígliso
appellent Mercure : Mimicius Félix, Octavias, VI, 1 ; XXX, 4; Tertullien, Apologétique.
IX et XV (est-ce bien, dans ce dernier texte, le Mercure gaulois?); Scorpiacc, VII.
3. On a souvent remarqué (Schedius, p. 110; deBelloguet, p. i4ô,ctc.)quc les anciens
ont aimé à assimiler à Hermès-Mercure le dieu national des peuples barbares :
Wuolan chez les Germains ( Tacite, Germanie, IX; cf. Grimm, p. 100); le grand dieu
des Thraces (Hérodote, V, 7; cf. Tomaschek, Die alten Thraker, II, p. 56); voyez aussi
Tite-Live (XXVI, 44) où l'historien appelle Mercurius, chez les peuples voisins di·
Carthagène, le dieu que Polybo appelle Κρόνο; (X, io). Cela vient de ce que le dieu
national était, chez les Gaulois, les Germains et ailleurs, non pas seulement dieu de
guerre, mais dieu de sagesse et d'invention, d'initiative intelligente aussi bien quo
militaire, un arbiter paeis et armoram. Ses attributs intellectuels correspondaient,
si je puis dire, à une entité divine reléguée peu à peu au second rang chez les
Romains, sinon chez les Grecs. — J'ajouterais, cependant, que, pour so remire un
compte exact des motifs qui ont fait traduire par Mercure le nom de divinités
barbares, il faudrait d'abord songer moins au dieu latin des temps classiques qu'à
l'Hermès grec, et il faudrait ensuite connaître un peu mieux l'histoire et le caractère
du Mercurius italiotc primitif: car je ne serais pas étonné qu'il fallût assigner à ce
dernier, dans le panthéon romain d'avant Enuius, une place plus grande que crll<>
qu'on lui attribue d'ordinaire (mômes remarques quo cello faite par M. S. Reinach
à l'endroit du Sylvain gaulois, Bronces, p. i(i3).
Il faut, du resto, à propos de cos interprétations religieuses gallo-romaines, faire
une remarque générale. Quand les Romains ou les Gaulois habillèrent Teutatès en
Mercure, et tels autres eii Mars ou Sylvain, ils songèrent peut-être moins à la forme
que ces dieux avaient prise dans le panthéon ollicicl et savant, qu'à celle qu'ils
avaient eue dans les croyances primitives de l'Italie, et quo les gens du peuple et
de la campagne leur conservaient. Il en fut do la religion comme de la langue (cf.
Mohl, Introduction, p. a.'n). Le compromis entre les éléments romains et les éléments
celtiques se fît sur le domaine archaïsant dos faits populaires et rustiques do l'Italie.
Il4 BEVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
à Mars et un dieu toujours semblable à Mercure, c'est
concevoir leur religion sur le modèle de celle des peuples civilisés
dans leur âge littéraire. Les dieux des Gaulois n'eurent pas
cette constance dans la physionomie que la théologie et l'art,
ou, si l'on préfère, que le besoin de préciser dans la langue,
la statuaire et la science religieuses, a fini par donner aux
membres du panthéon gréco-romain1.
Et, après tout, y a-t-il une religion primitive dont oh puisse
dire qu'elle eut une divinité souveraine à caractère" permanent?
Chez les Romains des premiers temps, Mars et Vulcain n'ont-
ils pas, eux aussi, joué leur rôle dans la paix et dans la guerre?
leur attitude ne se modifiait-elle pas suivant les phases de la
vie de leur peuple2? Apollon ne fut -il pas tour à tour la
lumière du soleil, le chef du cri de guerre et de l'hymne de
victoire, le bienfaiteur conciliant de la Grèce3? Les dieux
principaux des plus vieilles mythologies eurent tous la même
incertitude de tempérament, la même profusion d'attributs;
et, quand ils se dédoublèrent, ce fut chez leurs héritiers le
même chassé-croisé de symboles et d'épithètes4.

(A suivre.) Camille JULLIAN.

i. Ces remarques, d'ailleurs, ont été déjà souvent faites. Dom Martin avait pensé
à peu près do même (t. I, p. 33 It). M. Rhys a dit quelque chose de semblable à propos
d'Hercule (p. 20) : The view taken of the god by the Celts ivas even more comprehensive.
a. Bas: die Götter genau so beschaffen sind, wie die Völker, welche sie anbeten, disait
très justement W. Arnold des dieux de la Germanie {Deutsche. Urzeit, 2* ¿dit., 1880,
p. Itoli).
3. Voyez, de même, ces différents caractères apparaître chez Mïthra (Cumont, p. a-3).
li. Cf. Tylor, t. H, p. 328 : « Même chez les races inférieures, les dieux reconnus
par la tradition et qui ont été l'objet d'un long culte acquièrent bientôt une
personnalité mixte et complète. Le mythologue qui cherche à établir la définition précise
du dieu Peau-Rouge Michabu, sous les divers caractères qu'il revêt comme dieu lu
ciel et dieu de l'eau, comme créateur de la terre et comme premier ancôtre t\e
l'homme, de même que celui qui étudie la personnalité du Maui polynésien dans
ses rapports avec le soleil, comme maître du ciel ou de l'Hadès, comme premier
homme, comme héros des îles du Pacifique, éprouvera certainement une vive
sympathie pour le savant qui cherche à démêler les attributions hétérogènes de Baal et
d'Astarté, d'Héraklès et d'Athéna. »

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