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Avis de Tempete (LDP Thrillers) - Serge (Brussolo

Serge Brussolo, auteur prolifique de thrillers, est reconnu pour son imagination et son talent de conteur, se plaçant parmi les grands du genre comme Stephen King. Son roman 'Avis de tempête', publié en 1993, met en scène Ancho Arcafio, un homme confronté à une révolte populaire, tandis qu'il lutte avec ses propres démons et son passé d'analphabète. Le récit explore des thèmes de pouvoir, de violence et de survie dans un contexte de chaos imminent.
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Avis de Tempete (LDP Thrillers) - Serge (Brussolo

Serge Brussolo, auteur prolifique de thrillers, est reconnu pour son imagination et son talent de conteur, se plaçant parmi les grands du genre comme Stephen King. Son roman 'Avis de tempête', publié en 1993, met en scène Ancho Arcafio, un homme confronté à une révolte populaire, tandis qu'il lutte avec ses propres démons et son passé d'analphabète. Le récit explore des thèmes de pouvoir, de violence et de survie dans un contexte de chaos imminent.
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Texte intégral

pba.)
AVIS DE TEMPETE

Né en 1951, Serge Brussolo a beaucoup écrit. Il se


consacre désormais au thriller, explorant le suspense sous
toutes ses formes. Doué d’une imagination surprenante, il
est considéré par la critique comme un conteur hors pair,
a l’égal des meilleurs auteurs du genre, et certains
n/hésitent pas a lui trouver une place entre Stephen King
et Mary Higgins Clark. Il a regu le Prix du Roman d’Aven-
tures 1994 pour Le Chien de minuit, paru au Masque, et
son roman Conan Lord, carnets secrets d’un cambrioleur, a
été élu Masque de l'année 1995.
Grand maitre des atmosphéres inquiétantes, Serge Brus-
solo a également regu le Grand prix RTL-Lire, pour La
Moisson d’hiver (éditions Denoél).
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SERGE BRUSSOLO

Avis de tempéte

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Avertissement

Ce roman étant un strict produit de ‘imagination


de l’auteur, toute ressemblance — de quelque nature
que ce soit — avec des personnes existant, ou ayant
existé, ne serait qu'un pur effet du hasard.

Avis de tempéte a été publié en 1993 sous le titre


Derelict. La présente édition a été revue et corrigée par
Vauteur qui, saisissant l'occasion, en a profité pour
redonner a l’ouvrage son titre original.
Les coups de bélier emplissaient le palais pré-
sidentiel de leur écho sourd. Ancho Arcafo se
- contraignit 4 demeurer impassible car ses
hommes I’observaient avec nervosité. Penché sur
la grande table de travail qu'il avait jadis fait
venir d’Espagne, Arcafio s’appliqua a écrire quel-
ques mots d’une main qu’il voulait ferme. Depuis
dix ans il traduisait chaque jour un paragraphe
des Vies des douze Césars, de Suétone. Il aimait
tout ce qui se rapportait a l'’empereur Tibére,
mais son latin restait approximatif et sa copie
manquait d’élégance.
Or il bralait d’une infamie plus honteuse encore,
écrivit-il. J] entrainait de jeunes garcons a peine
sortis de l’enfance, qu'il surnommait ses petits
poissons, & nager entre ses cuisses, a le lécher et a
le mordre...
L’écho du bélier fit de nouveau trembler les
murs. Arcafio ferma les yeux, imaginant la popu-
lace, dehors; cette populace qui avait tordu les
grilles du palais, lynché les gardes, renversé les
automitrailleuses, escaladant les remparts de
sacs de sable pour finalement s’agglutiner sur les
hes de marbre du grand escalier d’honneur.
mbien étaient-ils? Trois mille? Peut-étre
¥
Ss aw
plus? Une populace haillonneuse qui empestait
le piment et l’oignon frit. De quoi se servaient-ils
pour enfoncer la porte? De l'un des arbres
séculaires — des séquoias rouges — que le pré-
sident avait fait venir de Californie 4 grands
frais, et planter de chaque cété de I’allée d’hon-
neur?
Boum-boum... L’écho emplissait le hall, faisait
trembler les grilles. Sous les vibrations, les
miroirs se fendillaient. L’énorme lustre 4 pende-
loques de cristal cliquetait comme 4 |’approche
d’un tremblement de terre. Arcafio leva les yeux
de ses travaux d’écriture pour regarder la coupe
de champagne a demi pleine posée sur un pla-
teau d'argent. A chaque nouveau heurt, la coupe
se déplacait imperceptiblement en émettant une
note cristalline, ou plutét une sorte de gémisse-
ment ténu. Cela rappelait 4 Arcafo le cri de
détresse des souris qu'il étranglait entre le pouce
et l’index, lorsqu’il avait dix ans et qu'il vivait au
bidonville de Liento-Leproso, sur l’une des
quatre collines qui bossuaient la géographie de la
cité. La coupe allait-elle éclater? I] songea a la
fameuse légende du contre-ut des cantatrices.
Cette note si aigué qu'elle fait exploser les verres.
Maintenant le champagne était chaud, presque
toutes ses bulles envolées. « De la pisse », pensa-
t-il en réprimant une grimace.
Boum-boum... La haute porte d’ébéne renfor-
cée d’acier n’allait plus tarder 4 céder. Ensuite ce
serait la ruée, le saccage. Les statues grecques
basculées par-dessus la rampe de l’escalier, les
miroirs du xvu* brisés 4 coups de manche de
pioche. Vandalisme de clochards, de boeufs a la
cervelle étriquée.
Les gardes s’agitérent. Ils étaient trois:
Maniego, Sozo et Tetone. L’odeur acide de leur

; Ss. hh

sueur emplissait toute la piéce. Leurs mains
moites laissaient des taches embuées sur I’acier
des armes.
— Excellence, hasarda Sozo. II ne faudrait pas
attendre plus longtemps...
Arcafio le dévisagea sans répondre. Sozo avait
été son meilleur élément au cours des cinq der-
niéres années. C’était un paysan des montagnes,
un macheur de coca aux gencives cuites par la
drogue. Il avait une épaule plus haute que I’autre.
Cette disgrace physique — qui avait fait de lui le
souffre-douleur de son clan — l’avait peu a peu
métamorphosé en un sociopathe particuliére-
ment dangereux. Dangereux et inventif, Arcafio
avait pu sen rendre compte lors des interroga-
toires qui avaient lieu dans la crypte du palais.
Emu par le zéle de cette gargouille, Arcafio lui
avait appris a lire et A compter. Depuis, le bossu
lui vouait une adoration indéfectible.
— Excellence... répéta Sozo.
Il y avait une curieuse note de supplication
enfantine dans sa voix. Arcafio ne répondit pas. Il
était comme anesthésié. I savait que s’il se levait,
la peur tomberait sur ses épaules, lui faisant plier
les genoux. II se contraignit a écrire encore quel-
ques mots de sa belle écriture. I] utilisait un stylo
a plume, trés cofiteux, un Bright Flood Shadow,
dont on lui avait dit qu’il était couramment uti-
lisé par les universitaires et les hommes de lettres
anglo-saxons. I] en avait commandé une version
en platine. Son profil avait été gravé sur le capu-
chon, au-dessus de la devise :Obra siempre con
buen fin. Pour l’honneur, toujours...
Il traga une nouvelle ligne. Dés qu'il avait
obtenu un poste de responsabilité au palais, il
avait pris des cours de lecture et d’écriture, en
secret. A trente ans il s’était mis a réciter |’alpha-
bet, 4 remplir des cahiers entiers de a, de i, de o,
comme un vulgaire écolier. Pour que personne
ne le sache, aprés chaque lecon, il enfermait les
cahiers dans un coffre-fort, avec les rapports que
lui communiquait sa section d’assainissement
urbain sur les menées subversives des opposants.
Il lui avait fallu beaucoup de temps pour parve-
nir a maitriser complétement les subtilités de
l’écriture, mais il avait réussi, la comme ailleurs.
Ensuite il avait fait assassiner son professeur
particulier, comme ¢a, pour que personne ne
sache, jamais, que Ancho Arcafio avait été
jusqu’a l’Age de trente ans un parfait analpha-
béte.
Baissant les yeux pour ne plus voir les reflets
huileux des Ingrams et des M16, il écrivit : parmi
les tortures qu'il avait imaginées, il y en avait une,
sournoise, qui consistait a faire boire aux gens du
vin en abondance, puis a leur ligaturer brusque-
ment la verge...
Il était fier de parvenir aujourd’hui a décrypter
le latin de Suétone, et cela méme si sa traduction
manquait de style. « Excellence... », implora
Sozo. Arcafio s’ébroua. Pourquoi pensait-il a tout
cela? Etait-ce vraiment le moment? Mais ne
dit-on pas qu’on voit défiler toute sa vie lorsqu’on
s’'appréte a mourir? Non, c’était idiot! Et puis il
n’allait pas mourir, il n’en était pas question.
Cette fois il repoussa la chaise a haut dossier et
se leva. Une impulsion irrésistible le tira vers la
fenétre. Cing centimétres de verre blindé l’isolait
de l’extérieur. On pouvait le mettre en joue et
ouvrir le feu, il ne risquait rien. La balle s’écrase-
rait sans méme féler la vitre. Non, c’était d’en bas
que viendrait le danger, quand la porte monu-
mentale céderait dans un grand craquement. La
garde prétorienne du président disséminée dans

10 j
le hall, 4 l’abri des colonnes doriques, ne résiste-
rait pas plus de quelques minutes. La vague hail-
lonneuse la balaierait.
Lors des premiers affrontements, aux abords
du quartier résidentiel de Siete Leones, les insur-
gés avaient littéralement démembré les soldats
du groupe anti-émeute. Les pauvres types
avaient été écartelés par une troupe de femmes
en furie, jusqu’a ce que leurs articulations
cédent, que leurs chairs se déchirent.
Dans la Caravana, la grande artére commer-
cante du centre-ville, on avait vu danser des tétes
coupées piquées sur des bambous brandis par
des gosses de douze ans. Arcafio devait toutefois
admettre qu’a cet Age une pareille exhibition
laurait follement amusé, lui aussi. Mais il n’avait
plus douze ans, et il était maintenant de Il’autre
cété de la barriére.
Sozo revint a l’assaut. C’était un tortionnaire
avec une mentalité de chien fidéle, un quasi-
modo que certains airs de tango faisaient pleur-
nicher. L’angoisse le rendait téméraire, et il osa
enfoncer l’une des touches de |’Interphone tré-
nant sur le bureau de son maitre. Aussitét, les
micros installés a l’extérieur captérent les vocifé-
rations de la foule. « Donnez-nous La Chapa et
son boucher! », hurlaient les femmes. « El pre-
sidente y su carnicero! » Elles ponctuaient leurs
revendications de hululements gutturaux, a
indienne.
La Chapa, c’était le surnom du président
Naranjo qui s’empourprait 4 la moindre contra-
riété, et cela méme 4 la télévision, en dépit du
maquillage. Le « boucher », c’était lui, Ancho
Arcafio, le chef de la police secréte. On l’appelait
également « la cagoule », 4 cause d’une certaine
forme d’interrogatoire qu'il avait personnelle-
ment mise au point.

11
— Il faut partir, dit Sozo. C’est fini mainte-
nant.
Oui, c’était fini, il avait raison. Les troupes
réguliéres s’étaient débandées ou avaient
retourné leur veste aux premiéres heures de
linsurrection. Cela n’avait rien d’étonnant puis-
que depuis plusieurs mois déja on ne les payait
plus guére qu’au moyen de sachets de cocaine
fortement coupée. Que pouvait-on attendre d’une
armée amollie par la drogue, et qui laissait rouil-
ler les fusils d’assaut livrés par la CIA dix ans
plus tét?
Arcano éteignit le haut-parleur d’un geste trop
nerveux. A présent qu'il était debout il commen-
cait A transpirer. A la flamme d’inquiétude qui’
vacillait dans le regard de ses hommes, il comprit
qu'il devait avoir piteuse allure. I] se jura de les
tuer dés qu'il n’aurait plus besoin d’eux. I] ne
voulait pas quiils puissent un jour se vanter de
l'avoir vu comme ¢a, en état d’infériorité. Disci-
plinant sa respiration, il recapuchonna son stylo,
posa un buvard sur les lignes encore humides
qu'il venait de tracer, et referma le cahier. II tra-
duisait au hasard, de maniére discontinue, pour
son seul plaisir. Dans une mallette blindée recou-
verte de peau de serpent, il placa le manuscrit a
cété de son exemplaire des Vies des douze Césars.
Il avait la sensation d’agir au ralenti et de perce-
voir la réalité 4 travers une vitre embuée. II son-
gea qu'il avait fété ses quarante-six ans trois mois
plus t6t, dans une atmosphére d’insouciance
puérile, et voila que, tout a coup, l’univers bas-
a Un univers qu'il avait cru immuable, éter-
nel.
« Non, c’est faux, corrigea une voix au fond de
son crane. Tu savais que la fin du monde était
proche. Sinon tu n’aurais pas fait réarmer el Cru-
cero... »

12
Il pivota sur ses talons pour admirer une der-
niére fois la pompeuse salle d’apparat dont il
avait fait son bureau. Les marbres, les antiquités
grecques échangées contre leur valeur en cocaine
a d’habiles détrousseurs de musées internatio-
naux. Les vases Ming... I] avait toujours interdit
que le moindre objet d’art indien soit introduit
dans ses appartements. I] haissait tout ce qui lui
rappelait de prés ou de loin ses origines. Au fil
des années, il s’était inventé une noble ascen-
dance hispanique, vierge de tout métissage, et il
avait fini par croire lui-méme 4 cette fable. Sur
les documents officiels, il signait Arcafio y
Arcafio, redoublant son patronyme a la maniére
des vieilles familles de colons venues directe-
ment d’Espagne.
Le bruit sourd du bélier le fit frissonner. Sozo
tendit la main pour prendre la mallette, Arcafio
la lui abandonna, c’était mieux ainsi, il aurait
moins Il’air de prendre la fuite. Une balle ricocha
sur la vitre blindée avec un miaulement de chat
en folie. Ils tiraient... Ces fils de truie, ils osaient
tirer sur sa silhouette alors que deux mois plus
tdt ils se bousculaient pour dégager la chaussée
chaque fois que sa limousine s’engouffrait dans
une rue.
— Votre excellence, insista Sozo. Il faut y
aller...
Les gorilles levérent leurs armes, et, d’un mou-
vement de poignet professionnel, engagérent une
balle dans la culasse avec un ensemble parfait
qui donnait a cette mise en marche quelque
chose de militaire.
« Je les ai bien éduqués », pensa Arcafio avec
une pointe d’auto-satisfaction.
Tetone ouvrit la porte du bureau. Derriére,
c’était l’enfilade des corridors aux murs plaqués

13
d’interminables miroirs qui couraient du sol au
plafond. Une mini-galerie des glaces pour un dic-
tateur analphabéte qui passait son temps a se
faire lire par ses secrétaires des ouvrages histo-
riques sur Louis XIV, ce Francais des temps
anciens qui se faisait appeler le roi Soleil. El pre-
sidente Arturo Naranjo, ancien chercheur d’or,
ancien coupeur de canne, ancien ramasseur de
caoutchouc, qui avait fini par faire fortune dans
le chlorhydrate de cocaine avant de truquer les
élections et de se faire élire « défenseur du
peuple a vie »...
Sozo avait pris la téte du groupe. Il avangait un
peu courbé, dans I’attente d’un coup de feu, et
cette posture faisait ressortir sa bosse. Arcafio
regardait machinalement les statues antiques
jalonnant le couloir. Des trésors archéologiques
véritables, pas des reproductions. Le président,
qui n’était guére sensible a cet aspect des choses,
avait toutefois exigé qu’on retaille les seins des
déesses selon ses gotits personnels, car il aimait
par-dessus tout les aréoles protubérantes. II avait
donc demandé au ministre de la Culture — un
ancien marbrier funéraire de ses amis — de pro-
céder lui-méme a cette rectification.
Arcafio s’arréta une seconde au sommet du
grand escalier d’honneur. On avait entassé des
centaines de sacs de sable contre la rampe, et
quarante soldats se tenaient la, agenouillés, les
mains crispées sur le métal de leurs armes, I’ceil
fixé sur la porte a double battant que le bélier
disloquait chaque minute un peu plus. La peur
des hommes emplissait l’air de son odeur
d’urine. Certains fixaient l’entrée depuis tant
d’heures qu’ils avaient fini par sombrer dans une
auto-hypnose qui leur donnait un air hébété.
Arcanio se fit la réflexion que la plupart d’entre

14 ents
i%
eux étaient probablement camés jusqu’aux yeux.
Quand la foule envahirait le palais ils se laisse-
raient déchiqueter sans méme pousser un cri.
Tout a coup, alors que le chef de la police allait
se remettre en marche, le président fit irruption
dans le couloir. Il était en bras de chemise,
trempé de sueur, la cravate en bataille, et bran-
dissait un 202GR version police avec disperseur
de gerbe. L’arme luisait de graisse.
— Tu pars? langa Naranjo en tripotant mala-
droitement son fusil 4 pompe perfectionné. Tu
fiches le camp...
— Je peux t'emmener, mentit Arcafio.
Le président haussa les épaules.
— Non, dit-il en adoptant une expression
butée. J’ai pris mes précautions moi aussi, si je
voulais je pourrais faire comme toi. Mais non...
Je les attends de pied ferme. J'ai des couilles,
moi.
— Ils vont te mettre en piéces, murmura
Arcafio. Tu le sais?
— Oui, s’entéta le président. Tu vois, Ancho, je
ne regrette qu'une chose, qu’on n’ait pas l’arme
atomique, sinon je les ferais tous sauter, je te le
jure. Si j'avais une mallette avec un bouton rouge
4 l'intérieur, comme le président des Etats-Unis...
Il eut un rire sourd qui sonnait comme le hale-
tement d’un homme en train de jouir.
— Dis, Ancho, ricana-t-il. Tu imagines un peu
_ le baroud d’honneur? Tout le pays rayé de la
carte? Ah! pourquoi on n’a pas pu se I’acheter
cette foutue mallette, hein? La mallette avec le
bouton rouge 4a |'intérieur... On n’était pas assez
riches?
Arcafio haussa les épaules.
— On aurait pu. Dans pas longtemps, répon-
dit-il avec une certaine mélancolie.

15
Et il ne mentait pas. On disait que I’Irak pour-
rait bientdt le faire, alors pourquoi pas eux?
— Ca m/aurait bien plu, soupira le président.
Il était trés rouge. La peur, la rage lui dessi-
naient deux taches écarlates sur les joues. Il avait
lair d'un comédien de foire, maquillé a la hate.
Arcafio ne parvenait pas a se décider a bouger.
Ses semelles collaient au marbre des dalles. Il
examina les mains du président. Elles étaient
curieusement petites pour un homme de cette
corpulence. Trop petites pour manipuler un fusil
a pompe avec efficacité.
Par la chemise entrouverte, Arcano distingua
une plage de peau plus sombre, presque noire,
qui contrastait étrangement avec la chair
blanche des mains et du visage. On racontait que
le président était en réalité un métis d’Indien et
de Noir. Le sang africain ayant dés la naissance
fortement teinté sa peau, Naranjo — qui détes-
tait son métissage — avait, a la maniére de cer-
tains Afro-américains, entrepris de se décolorer
dés son accession au pouvoir, s’enduisant |’épi-
derme de dermo-corticoides qui délayaient la
mélanine contenue dans sa chair. Xessal. Au fil
des ans, il était devenu de plus en plus blanc,
mais sa figure, ses avant-bras et ses mains
avaient pris un aspect maladif un peu irréel qui
lui donnait l’allure d’un mort-vivant. Terrorisé
par la perspective d’un cancer de la peau, il
s’était contenté d’un blanchissement partiel: la
téte, les mains, laissant au reste de son corps sa
couleur originelle. Il faisait l'amour toutes
lumiéres éteintes, afin que ses maitresses ne
puissent découvrir la supercherie. Deux ans
auparavant, il avait fait arracher la langue a un
médecin qui avait osé le mettre en garde contre
lextréme toxicité des pommades décolorantes.

16 “il
Personne n’avait le droit d’évoquer ce probléme
en sa présence, et Arcafio s’était toujours gardé
d’y faire allusion, méme quand la peau du pre-
sidente était devenue aussi fine que du papier cal-
que, et qu'on avait commencé a voir le tracé des
veines en transparence.
— Tu pars, grommela Naranjo. Tu as les
couilles moins grosses que je pensais. Tu n’as pas
envie de mourir l’arme a la main, comme un vrai
macho, en faisant éclater les cranes de ces pouil-
leux?
Arcafio ne répondit pas. Il détestait les armes a
feu. Il avait toujours été mauvais tireur. Dans sa
jeunesse, trop pauvre pour se procurer le moindre
revolver, il s’était surtout servi du machette. C’était
la une bonne arme, sans complication, et qui ne
risquait pas de s’enrayer ou de devenir inutile par
manque de munitions.
Naranjo fit un pas vers son chef de la police, le
saisit aux épaules et l’attira contre lui pour
lembrasser sur la bouche, comme il l’avait vu
faire aux dignitaires de l’ex-URSS.
— Va, dit-il en larmoyant. Suerte, Ancho... I
n’y a pas de raison pour que tu restes. Et puis ils
te feraient sGrement plus de mal qu’a moi... C’est
surtout toi qu’ils détestent, n’est-ce pas?
« Vieille fripouille », pensa Arcafio en répri-
mant un mouvement de haine.
— Ecoute! renchérit le président. C’est de toi
qu'ils parlent, tu n’entends pas? Le boucher... Le
boucher... c'est ¢a quiils crient. On dit que les
femmes ont juré de te sodomiser avec un fer a
souder... Va, pars. Si tu as de la chance tu arrive-
ras peut-étre au port.
» — Et toi? se sentit forcé de demander Arcano.
Le président haussa les épaules.
_— Je suis trop vieux pour repartir a zéro,

17
— ——- = —
soupira-t-il. Aprés ce que j'ai connu ce serait
minable. Je ne veux pas finir dans la peau d’un
rentier barricadé dans une villa de Miami, et qui
tremble au moindre craquement du plancher.
Car c’est ¢a qui t'attend, Ancho, tu y as pensé? La
trouille de voir surgir le commando venu faire
justice... Et puis l’angoisse, la maladie de cceur,
les petites pilules, l’interdiction de faire trop
souvent l'amour... Non, ce n’est pas pour moi.
Sozo s’impatientait. De l’autre c6té du mur de
facade, les vociférations de la foule en colére
scandaient le martélement du bélier.
Le président se détourna, « pompa ». une car-
touche dans la culasse de son arme, et prit une
posture martiale en haut du grand escalier, la
crosse métallique bien calée sur la hanche.
Arcano pensa que tout cela sentait la mauvaise
mise en scéne, puis il s’apergut dans l'un des
miroirs et se reconnut a peine, avec son costume
de lin blanc. La chair de son visage lui semblait
tendue sur ses pommettes, comme s’il avait ter-
riblement maigri au cours des derniéres heures.
Il n’eut pas le temps de s’attarder, Sozo le tirait
par la manche. I] fallait se décider 4 tout aban-
donner, les jeux étaient faits.
Arcano s’engouffra a la suite des gorilles dans
le puits sombre d’un escalier dérobé dont I’accés
était dissimulé par un panneau de marbre coulis-
sant. Ce n’était pas un passage secret moyen-
Ageux, mais bel et bien une voie de circulation
souterraine dans laquelle pouvait rouler un
camion militaire lourdement chargé.
El presidente \avait fait aménager dés son
accession au pouvoir, avec la plus grande discré-
tion. Arcafio s’était luicméme chargé d’éliminer
tous les ouvriers qui avaient eu la malchance d’y
travailler. Le tunnel s’étirait sous les trottoirs de

e 4
la ville, serpentant sur plus de trois kilométres.
Les tremblements de terre étant fréquents 4 San-
Pavel, il avait fallu consolider la vofite du passage
a plusieurs reprises, et ces rafistolages s’inscri-
vaient en cicatrices platreuses sur le béton des
parois. Au bas de l’escalier deux véhicules ron-
ronnaient, préts 4 démarrer sur les chapeaux de
roue : une Toyota land cruiser pour les gorilles,
et une limousine pour Arcafio. Deux chauffeurs
attendaient prés des portiéres ouvertes, le visage
crispé par l’inquiétude.
— Votre excellence, gémit l’un d’eux en
saluant le chef de la police secréte. Le comman-
dant Brocha m’a prié de vous faire savoir que la
météo était mauvaise. La station diffuse un avis
de tempéte force 7 pour toute la zone.
Arcafio ne daigna pas répondre. Il était hors de
question qu'il demeurat a terre plus longtemps.
Sa seule chance de salut consistait a rejoindre
son yacht, el Crucero, et a filer le plus vite pos-
sible, cap au large. Pour la destination, on verrait
plus tard.
Il s’installa a l’arriére de la limousine ot
lattendait déja un magnum de Mouton-Roth-
schild 1951. Il avait lu quelque part que c’était
une bonne cuvée qui valait son poids d’or, et il en
buvait toujours avec ostentation, méme si, au
demeurant, il détestait le champagne qu'il tenait
pour une boisson de femme.
Sozo écarta le chauffeur d’une bourrade pour
prendre sa place. Tout le monde toussait déja
sous l’effet des gaz d’échappement accumulés
sous la vofite. L’aération laissait a désirer. La
- faute en revenait 4 la végétation en folie qui
croissait de plusieurs centimétres par jour et
envahissait tout.
Le convoi sélanga. Les moteurs grondaient
,

19
avec une puissance terrible, et Arcafio se
demanda avec inquiétude si ces vibrations
n’allaient pas faire s’ébouler le tunnel fortement
éprouvé par le dernier séisme. San-Pavel avait
été édifié sur une ligne de faille, et chaque sou-
bresaut de l’écorce terrestre jetait ses édifices a
bas. Depuis deux siécles on vivait au milieu des
ruines.
Le marin assis 4 cété de Sozo essaya encore
une fois de parler de la tempéte, mais Arcafio le
fit taire d’un geste de la main. I] n’aimait ni la
mer ni les bateaux. Dés le départ il n’avait vu
dans le yacht qu’un éventuel moyen d’évasion. II
l’avait fait aménager en secret, loin des regards
curieux, puis il avait choisi pour lieu de mouil-
lage une crique peu fréquentée parce que infes-
tée de crocodiles. Mais l’idée d’appareiller le met-
tait mal a l’aise. Il aurait encore préféré
s’enfoncer dans la jungle qu'il connaissait bien
pour y avoir passé une bonne partie de son
enfance. Mais on ne va nulle part dans la jungle,
et a force de vivre avec les singes on devient
comme eux.
Se penchant vers la vitre latérale, il leva les
yeux pour considérer la voiite. C’était dréle de
penser qu'il se déplagait sous les pieds de la foule
en colére, et que ceux qui le cherchaient pour le
mettre en piéces ignoraient qu'il était justement
la, 4 quelques métres au-dessous des trottoirs.
Sozo ralentit. Le convoi émergeait a l’air libre. La
sortie du tunnel était dissimulée sous un pan de
roche artificiel qui basculait 4 la maniére d’une
porte de garage dés qu’on coupait le faisceau
d'une cellule photo-électrique. D’un seul coup, la
limousine se retrouva en pleine jungle, sur une
piste qu’envahissaient les lianes et les hautes
herbes caoutchouteuses. Sozo ne leva pas le

20
J
pied. Il roulait comme une brute, au risque
d’emboutir un tronc abattu en travers du che-
min. L’odeur de sa peur emplissait le véhicule.
« Je dois puer autant que lui», songea Arcafio,
que cette idée contraria.
La voiture descendait une pente vive, se rap-
prochant de la mer. On ne voyait rien de l’océan.
La nuit changeait le littoral en un grand trou
noir que piquetait, ¢a et la, le scintillement d’une
balise. Au bruit creux soulevé par les roues,
Arcafnio réalisa qu’on remontait le long du débar-
cadére. Sozo daigna enfin ralentir. Arcafio ouvrit
la portiére et fit trois pas sur le bois pourri du
wharf. La force du vent et le bruit des vagues le
surprirent. Il eut du mal 4 comprendre ce que le
matelot lui criait aux oreilles. Maintenant il fal-
lait descendre la petite échelle d’acier au bas de
laquelle dansait le hors-bord qui allait lui per-
mettre de rejoindre le yacht. Au moment ot il
posait le pied sur le premier barreau, il connut
une seconde de panique, mais il se maitrisa. Tout
autour de lui les lames se déchainaient avec
fureur. Elles claquaient sur les piliers du débar-
cadére, explosant en gerbes d’éclaboussures gla-
cées. Quand il posa le pied sur le fond du canot,
le chef de la police secréte de San-Pavel était déja
trempé. La houle lui retourna l’estomac. Il se
maudit d’avoir choisi ce moyen d’évasion, mais
_ cétait le plus sar qu'il avait été capable d’imagi-
ner. Le yacht était en réalité un navire de
patrouille militaire habilement maquillé. Un
hydroptére long de 45 métres, déplagant 210
tonnes, et qui pouvait atteindre 60 ncoeuds en
vitesse de pointe, un bolide géant flirtant avec les
110 km/heure grace a un systéme d’ailes immer-
, disposées sous la quille, et qui diminuaient
rtance de la coque a grande vitesse. Le plan

21
porteur arriére était fixe et muni d’hélices de pro-
pulsion; le plan avant, lui, était orientable. Ces
dispositions faisaient du « yacht » un redoutable
engin de chasse en haute mer. Arcafio y avait fait
installer deux citernes totalisant une contenance
de 20000 litres d’eau douce, deux distillateurs
électriques, et tout ce qui se faisait de mieux en
matiére d’équipement électronique, depuis le
récepteur de cartes météo jusqu’au navigateur
par satellite. Ses flancs, ses superstructures
étaient en acier blindé, capable d’encaisser les
salves les plus sévéres. Il suffisait d’abaisser un
commutateur électrique pour faire jaillir du pont
une tourelle de tir équipée d’un canon et de deux
mitrailleuses jumelées. Ce n’était pas une précau-
tion inutile, car dans ces parages, la mer était
encore sillonnée par de nombreuses embarca-
tions pirates n’hésitant pas a s’attaquer aux voi-
liers skippés par des plaisanciers naifs.
El Crucero était bourré d’armes et de muni-
tions. I] emportait dans sa soute assez de vivres
et d’eau pour permettre a l’équipage de tenir au
moins trois mois en mer sans avoir a jeter
l’ancre. Un architecte naval avait fort astucieuse-
ment banalisé son profil en l’équipant de mats et
de voiles qui prendraient le relais du moteur dés
qu'on serait en haute mer. Mais la véritable parti-
cularité du navire tenait dans l’agencement de sa
cale qui faisait de lui un véritable bunker flot-
tant.
Le matelot langca le moteur du canot, et la
petite embarcation se jeta bravement a |’assaut
des vagues. Arcafio se cramponnait de tous ses
ongles au dossier de son siége. Chaque fois que
l’étrave du hors-bord plongeait, il avait l’impres-
sion que l’océan allait l’avaler. Sozo n’était pas
plus rassuré. Homme de la jungle, il ne connais-

22 J
sait pas grand-chose aux subtilités du grand
large. Par-dessus tout il avait peur de la faune
des profondeurs: les requins, les crocodiles que
neffrayait nullement l’eau salée, et qui n’hési-
taient pas a séloigner du rivage pour s’en
prendre aux tortues. « Ce soir, au moins, la tem-
péte les fera tenir tranquilles », songea Arcafio en
essayant de maitriser la nausée qui lui tordait
l’estomac.
On avait atteint le yacht, les lames drossérent
durement le canot contre la coque du batiment,
et le chef de la police crut un instant que l’embar-
cation allait éclater sous le choc. Des cris tom-
bérent de la lisse. Quelqu’un avait allumé un pro-
jecteur mobile, Arcafio vit qu’on avait déroulé un
filet le long de la coque. La mer était trop agitée
pour qu'on puisse espérer grimper sagement par
l’échelle de coupée, comme des yachtmen civili-
sés. Le marin lui tapa sur |’épaule en hurlant
quelque chose d’incompréhensible. Arcafio
comprit qu'il allait lui falloir escalader le flanc du
navire en se cramponnant aux mailles du filet. I
se demanda s'il aurait assez de force pour se his-
ser jusqu’au bastingage. S’il lachait prise, s'il
tombait a |’eau, il risquait d’étre broyé entre la
coque du yacht et celle du hors-bord. « Je suis
trop vieux pour ce genre d’exercice », pensa-t-il
en se jetant en avant, les doigts tendus comme
des serres. A peine avait-il engagé les pieds dans
les mailles du filet qu’une vague le pilonna,
_Técrasant contre les téles de la coque. II eut la
certitude qu’un camion venait de le heurter a la
'hauteur des omoplates, et il suffoqua, poussant
un cri que la tempéte arracha au sortir de sa
bouche.
_ A demi assommé, il rampa 4 la verticale, se
issant vers le bastingage par pur réflexe de sur-
. Des mains jaillirent de l’obscurité, le sai-

23
sirent sous les aisselles et le déposérent sur le
pont.
— Commandant, hurlait le capitaine. Ca va,
commandant ?
Ce titre purement honorifique exaspéra
Arcafio qui détestait tout ce qui se rapportait a la
navigation, et dont la science maritime se rédui-
sait A distinguer babord de tribord. On lui jeta
une couverture sur les épaules et on le conduisit
jusqu’a sa cabine. Il se redressa avec rage,
repoussant ceux qui voulaient le soutenir. I] lui
semblait de mauvais augure qu’on osat le tou-
cher, méme pour lui venir en aide. Trois jours
plus t6t personne ne se serait risqué a lui tendre
la main sans quéter son autorisation préalable.
Trois jours plus tét il était encore un dieu dont
on redoutait le contact. Méme les filles que lui
amenait Sozo ne se décidaient a le caresser que
lorsqu’il leur en donnait la permission... ou
l’ordre.
Il dégringola plus qu’il ne descendit l’escalier
de coursive, s’empétrant dans la couverture
mouillée. Son costume de lin dégoulinait, lais-
sant de grosses flaques sur le teck ciré dont on
avait recouvert les téles du sol afin de donner a
l’ancien navire militaire un aspect plus conforme
a ce qu'il était censé étre, a savoir un simple
bateau de plaisance.
Dans la cabine, le capitaine se dépécha d’allu-
mer un radiateur électrique soufflant afin qu'il
puisse se changer sans attraper froid, et courut
faire couler l’eau chaude dans la minuscule
cabine de douche. C’était un gros homme qui
portait bien mal l’uniforme mais devait dormir
sa casquette a galon d’or rivée sur la téte. Ancien
patron pécheur, il s’était un temps recyclé dans le
piratage des voiliers gringos descendant de Cali- /

24
fornie, et barrés par de naifs navigateurs soli-
taires. Une fois le skipper jeté au requin, on
maquillait l’embarcation qu’on revendait dans
une fle 4 un quelconque analyste financier en
mal d’aventure. C’était un trafic qui vous assurait
une petite aisance d’honnéte artisan, rien d’extra-
ordinaire cependant.
Le gros homme s’appelait Jesus Brocha, mais
était-ce seulement son vrai nom? Arcafio n’en
savait foutre rien.
— Commandant, gémit Brocha. C’est une
mauvaise nuit pour lever l’ancre. Le vent souffle
force 7. Les lames ont des creux de quatre
métres. Dés que nous serons au large nous allons
étre secoués comme une capsule de biére dans
une machine 4a laver.
Arcafio ne répondit pas. Aprés s’étre rapide-
ment douché pour se débarrasser du sel et de
l’écume qui poissaient sa peau, il enfila des véte-
ments secs. I] eut du mal a passer son pantalon
car le bateau, bien que dressé face a la lame, bou-
geait déja fortement.
— Je veux inspecter la cale, dit Arcafio. Aprés
tu léveras l’ancre. La tempéte couvrira notre
fuite. Si certains ont dans l’idée de nous pour-
suivre ils devront renoncer.
Sans doute les émeutiers étaient-ils en ce
moment méme en train d’investir le palais pré-
sidentiel. Combien de temps leur faudrait-il pour
s'apercevoir que le boucher de San-Pavel n’était
nulle part? Si par malheur ils découvraient le
passage secret, ils seraient sur la plage en moins
‘une heure.
_ Ecartant le capitaine de son chemin, Arcafio
_ gagna la coursive. De nature méfiante, il voulait
-_vérifier que tout était en ordre avant de partir. A
Taide d’une clé de stireté reliée par une chaine a

25
sa ceinture, il déverrouilla une porte blindée
défendant l’accés de la cale. Toute cette partie du
navire avait été renforcée par des plaques d’acier
intransper¢ables. C’était la un travail délicat, qui
avait beaucoup alourdi le vaisseau et diminué sa
maniabilité. Brocha s’en était plaint.
Arcafio descendit au-dessous de la ligne de
flottaison par une petite échelle de fer. A ce
niveau, le bruit des lames frappant la coque était
impressionnant. Arcafio dut étendre les bras de
part et d’autre pour conserver son équilibre.
Au fond de la cale brillaient les chromes d’une
porte blindée en tout point semblables au battant
d’une chambre forte. Sans le bruit des vagues en
furie, on aurait pu se croire dans la section des
coffres d’une grande banque moderne.
Arcafio regarda instinctivement par-dessus son
épaule pour vérifier que personne ne I’avait suivi,
puis il tendit la main vers la premiére des trois
molettes nickelées et entreprit de former les
chiffres de la combinaison qu'il était seul a
connaitre. Quand il eut égrené le dernier numéro,
il manceuvra le volant et fit pivoter la porte.
L’ouverture du battant alluma automatiquement
un plafonnier a l’intérieur de la cale. Comme
chaque fois qu'il jetait un coup d’ceil dans la
caverne de fer, Arcafio fut ébloui par le scintille-
ment soyeux de I’or. I] y avait 1A une tonne de lin-
gots soigneusement entassés dans des caissons
d’acier amarrés entre eux, de maniére a ne pas
céder aux mouvements des flots. Une fortune
colossale amassée au cours des dix meilleures
années du «régne» d’Arturo Naranjo, le pré-
sident 4 vie du Terremoto, ce minuscule Etat
coincé entre l’Equateur et le Pérou, et dont seuls
les géographes et les politologues bien informés
connaissaient vaguement l’existence. _
Au seuil de la chambre forte, Arcafio lutta
?
26
. _ bio ae
contre le désir qui montait en lui d’aller caresser
le métal des lingots. La soie de Jor... Il ne se las-
sait pas d’y promener les doigts. C’était son tré-
sor de guerre, une addition sanglante de pots de
vin, de fortunes confisquées, et de narco-dollars.
Il y avait la la rangon de prisonniers rachetés par
leurs familles, et qu’on n’avait tirés des gedles
que pour leur permettre d’aller rendre |l’Ame
entre les bras de leurs femmes ou de leurs
enfants. Il y avait les avoirs de tous les comptes
bancaires « subversifs » gelés par |’Etat.
Né dans un bidonville, ayant grandi dans la
jungle, Ancho Arcafio ne croyait pas aux
méthodes modernes de gestion de l’argent. Les
comptes en Suisse, les cartes bancaires ne lui
inspiraient aucune confiance. Il était trop facile
de bloquer un avoir, quelques dictateurs en fuite
en avaient fait l’amére expérience, et il ne tenait
pas a rejoindre leurs rangs. Il voulait garder son
trésor sous la main, comme les pirates de jadis.
Ne jamais s’en séparer et l’emmener n’importe
ou. Ainsi il n’était pas a la merci d’une décision
internationale le décrétant criminel politique et
bloquant ses biens ot qu’ils fussent dans le
monde.
En dépit de la mauvaise tournure qu’avaient
prise les choses, ce c6toiement prodigieux le ras-
sérénait. Destitué, en fuite, sa téte mise a prix par
le peuple, il n’en demeurait pas moins confiant
en l'avenir. L’or était sa médecine, sa magie. Son
aura chaude le protégerait du malheur, il en
avait l’intuition.
Il s'ébroua, essayant d’échapper 4a l’hypnose
qui le saisissait chaque fois qu'il s’attardait a
_ contempler son trésor. On attendait son ordre
pour lever l’ancre. Il fit un pas en arriére,
repoussa le battant blindé dont il changea la

27
combinaison sur un coup de téte, choisissant une
suite de chiffres symbolique qu'il ne risquait pas
d’oublier. Et pour cause!
Il avait saigné le Terremoto, et il partait avec
son butin, laissant un pays exsangue. Rien n’‘était
perdu. II] devait avoir foi en son étoile.
Une lame plus forte que les autres faillit lui
faire perdre |l’équilibre, et il se dépécha de
remonter. Quand il émergea dans le poste de
commandement, le capitaine lui jeta un regard
de détresse.
— Nous sommes en eau peu profonde, haleta-
t-il, si nous attendons encore, les brisants vont
casser la chaine d’ancre et nous mettre en mor-
ceaux...
Il n’exagérait pas. Dehors les vagues défer-
laient, noyant l’étrave, et on les entendait dis-
tinctement claquer sur la coque. Le yacht avait
beaucoup de mal a se tenir face a la lame; ripant
sur son mouillage, il chassait par le travers. Un
rouleau plus puissant que les autres pouvait le
renverser. Arcafio donna le signal du départ.
Jesus Brocha essuya son front trempé de sueur
sous sa casquette chamarrée, et consulta les ins-
truments.
— Cest mauvais, gémit-il. On va lancer le
moteur pour se mettre debout a la lame, mais le
vent souffle a plus de cinquante noeuds. Regar-
dez, la mer est toute blanche...
Il avait dit cela d’une voix lugubre. Arcafio tres-
saillit désagréablement, comme 4 l’annonce
d’une malédiction. Derriére lui Sozo serrait les
machoires pour ne pas claquer des dents. A tra-
vers la vitre du poste de commandement, il dis-
tingua l’océan a la faveur d’un éclair. C’était
maintenant une immense plaine d’écume mous-
seuse, livide. La mer démontée offrait au regard

28 | ail
un paysage chaotique owt! le creux des vagues
dépassait maintenant les dix métres.
Le yacht plongeait et montait, escaladant
chaque rouleau, et il fallait se tenir aux montants
de cuivre courant le long des parois pour ne pas
perdre l’équilibre. Arcafio consulta |’anémo-
métre. La pression du vent atteignait les 70 kilos
au métre carré. La peur commenga & s’insinuer
en lui.
— Au large ce sera pire, pleurnicha Jesus Bro-
cha. La météo annonce une force 10 a 11. Si
nous heurtons un rocher le navire se disloquera.
Il manceuvra plusieurs manettes, emballant les
moteurs dont la trépidation devint sensible a tra-
vers les toles du pont. Arcafio ne comprenait rien
a ces subtilités de vieux loup de mer. II ne voyait
qu'une chose: s'il s’attardait dans la crique, les
insurgés monteraient a l’abordage aux premiéres
lueurs de l’aube. La tempéte servait ses desseins,
elle interdirait méme aux hélicoptéres de décol-
ler.
Tout autour du yacht le bruit était énorme. Les
bourrasques vaporisaient les vagues, elles dres-
saient dans la nuit un mur liquide interdisant
toute visibilité.
Arcafio luttait contre la nausée qui lui tordait
Yestomac. Il ne savait plus depuis combien de
temps il était la, les phalanges nouées a la main
courante de cuivre. Le yacht se dressait puis
retombait 4 intervalles réguliers tandis que des
trombes s’abattaient sur le pont dans un vacarme
de cataracte. Les projecteurs n’éclairaient plus
rien tant le rideau d’eau était épais. Arcafio faillit
s’étaler. La poigne de Sozo le retint a la derniére
seconde. Le visage de l'Indien était vert. Le vent
soufflait 4 plus de 110 kilométres/heure et les
mats gémissaient, préts a se fendre. Filins et cor-

29
dages, arrachés, fouettaient la t6le. Les mem-
brures du navire malmené hurlaient comme si
elles allaient se disloquer.
Le vieux fonds de superstition sommeillant
chez tout métisse était en train de se réveiller
dans l’esprit d’Arcafio. « On veut m’empécher de
partir, pensa-t- il en proie 4 un début de confu-
sion mentale. Les forces de la nuit sont contre
moi... »
Il n’était pas loin de voir, dans cet assaut
liquide, un tourbillon maléfique né d’une incan-
tation balbutiée par un sorcier indigéne, ces sor-
ciers qui, parfois, quittaient la jungle pour venir
vivre dans les cabanes du bidonville de Liento-
Leproso.
Il y eut un craquement, quelque part sous leurs
pieds. Un bruit sourd provenant de la cale.
Durant une seconde, Arcafio imagina la masse
des lingots, rompant ses amarres et s’éparpillant.
Si les cassettes allaient et venaient, pilonnant les
parois, elles pouvaient déstabiliser le navire, le
conduisant a se coucher et 4 embarquer des
tonnes d’eau. II n’ignorait pas qu’on coulait trés
vite de cette fagon. De plus l’eau salée étoufferait
le moteur, rendant le yacht ingouvernable.
Jesus Brocha se pencha vers le micro de I'inter-
com, cherchant a établir le contact avec les
hommes qui se tenaient dans la cale. Il devait
hurler pour dominer le mugissement incessant
de la tempéte. Une voix crachotante lui répondit,
et il dut coller son oreille contre la grille du haut-
parleur pour comprendre ce qu'elle disait.
— Ona heurté quelque chose, bafouilla-t-il en
se tournant vers Arcafio. Peut-étre un tronc
d’arbre...
— Un tronc d’arbre? aboya le chef de la
police, mais nous sommes en pleine mer...

30 j
— Ca n’empéche pas, riposta le gros capitaine.
Le fleuve méle ses eaux a l’océan sur plus de dix
kilométres. Tout ce qui descend son cours se re-
trouve rejeté au large... ou alors c’est un récif.
Il déglutit, puis ajouta: « Il y a une infiltration
dans la salle des machines. Les gars sont en train
de pomper, mais ¢a se remplit vite... »
La panique tirait ses traits flasques. En dépit
de ses bajoues il paraissait soudain curieusement
décharné. Arcafio se maudit de n’avoir embauché
que des marins de pacotille. Il s’était attaché
avant tout a sélectionner des hommes politique-
ment stirs, des marionnettes promptes a obéir
sans discuter, a présent il s’en mordait les doigts.
Jesus Brocha n’avait sans doute jamais affronté
une tempéte digne de ce nom, chaque fois que le
vent forcissait, il allait se sotiler avec d’autres
bons a rien de son espéce dans l'un des bouis-
bouis du port. Le coup de tabac de cette nuit
le laissait complétement démuni et il s’agitait
comme un pantin au milieu des instruments
électroniques dont il savait 4 peine déchiffrer les
données.
Dans la demi-heure qui suivit personne ne pro-
nonga une parole. Le yacht devenait mou et
répondait de plus en plus mal au gouvernail. Il
avait tendance a encaisser les lames par le tra-
vers et 4 se coucher sur tribord. La vitre du cock-
pit ruisselait d’écume, les essuie-glaces peinaient
en crissant pour maintenir un semblant de visibi-
lité. Une voix terrifiée s’échappa du haut-parleur.
Arcafio crut comprendre que la pompe était
désamorcée et que l'eau montait de plus en plus
vite.
__ — On va couler, bégaya Brocha. I] faut mettre
les canots a la mer et abandonner le navire avant
_détre trop loin du rivage.

31
Arcanio tressaillit, le saisit par le revers de son
uniforme et le rejeta en arriére.
— Pas question! hurla-t-il. Si nous revenons a
terre nous serons mis en morceaux dés qu’on
nous reconnaitra.
— Vous pourrez vous cacher, balbutia misé-
rablement Brocha. La jungle est grande...
Un brouillard de colére envahit le cerveau
d’Ancho Arcanio. Cela lui était souvent arrivé par
le passé, quand un prisonnier politique lui résis-
tait ou se montrait insolent. Le brouillard mental
submergeait sa raison, précédant la colére de
quelques secondes a peine. La colére et la folie.
Le besoin de faire mal. Trés, trés mal. Plongeant
la main sous sa veste, il se saisit du couteau qu'il
conservait en permanence dans une gaine de
cuir, entre ses reins. C’était une vieille arme qu'il
possédait depuis son enfance, un poignard qu'il
avait fabriqué de ses propres mains et dont les
afffaittages innombrables avaient fini par réduire
le fer de moitié. Il le conservait comme un talis-
man. Il l’avait promenée dans bien des chairs,
cette lame fidéle, et il ne comptait plus les nez,
les lévres, les oreilles ou les doigts qu’elle avait
tranchés... L’éclair d’acier fila, entaillant le triple
menton du capitaine.
— Si tu donnes l’ordre d’évacuation je te
saigne, gronda Arcajfio. Je t’ouvre du haut en bas,
et avant de crever tu auras le temps de voir tes
tripes sortir une a une de ton ventre...
— Vous étes fou, haleta Brocha. On va couler,
c'est sir. Rester 4 bord c’est du suicide. Je vous
avais prévenu, c’était pas une nuit pour prendre
la mer...
Chaque fois que le yacht encaissait l’assaut
e vague la pointe du couteau zigzaguait sur
?

la gorge du gros homme, y dessinant une plaie

32
bizarrement contournée. Sozo, qui jusqu’alors
était demeuré muet, crut bon d’intervenir.
— Excellence, gémit-il. I] dit peut-étre la
vérité. Il n’y a qu’a relever les coordonnées de
notre position. Si le bateau coule nous pourrons
revenir plus tard récupérer I’or.
— Il... il a raison, s’empressa de bafouiller
Brocha. Nous sommes sur un haut-fond, dans le
secteur sud/sud-ouest, ce ne serait pas trés diffi-
cile de...
— Tais-toi! hurla Arcafo, tu mens. Tu sais
bien que nous dominons une faille de l’écorce
terrestre. Au-dessous de nos pieds c’est l’abime.
Si le yacht coulait il descendrait jusqu’au centre
du monde!
D’un revers de la main il avait balafré le visage
du capitaine, lui ouvrant la joue du menton
jusqu’a l’oreille. A l’idée d’abandonner son trésor
il se sentait devenir fou. L’or le protégeait, l’or
était son talisman. Tant qu'il resterait a proxi-
mité des lingots il serait invulnérable...
— La jungle! ricana-t-il. Pauvre con! Tu ne
sais méme pas de quoi tu parles! Pour se cacher
dans la jungle il faut devenir une béte... manger
des insectes, des larves, des racines... Je le sais, je
lai déja fait. Je suis trop vieux pour recommen-
cer.
Une violente secousse l’arracha au capitaine
pour le rejeter de l’autre cété de la cabine.
L’espace d’une seconde ce fut comme si le yacht
se préparait A prendre son envol, |’étrave levée
vers le ciel, presque 4 la verticale. Puis la proue
replongea dans le creux de la lame. Dans le cock-
pit tout volait : cartes, tasses a café, casquettes,
cirés. Les hommes eux-mémes roulaient comme
des ballots, se meurtrissant aux manettes du
tableau de bord.

33
— Le moteur est noyé! hurla Brocha qui ne
songeait méme plus au sang ruisselant de sa
blessure. Le yacht va se mettre en travers de la
lame, nous sommes foutus!
D’un coup de poing il écrasa un bouton rouge,
déclenchant une siréne d’alarme qui vrilla les
tympans d’Arcafio. « Ordre d’abandon immédiat!
cria-t-il dans le micro de l'intercom. Tout le
monde aux canots! »
Cette fois Arcafio vit rouge. Il était tombé sur
le sol mais il n’avait pas laché son couteau. D’un
rapide va-et-vient de la lame, il trancha les jarrets
du capitaine qui s’effondra en gémissant. Sozo
voulut intervenir, mais Arcafio lui fit face, les,
yeux fous.
— Excellence, supplia le bossu. J’ai noté les
coordonnées, 1a, sur la carte électronique, on
pourra retrouver le bateau quand on le voudra,
ce sera facile... Venez. Si vous restez la vous allez
mourir...
Il avait l’air d’un chien battu. Ayant passé son
arme en bandouliére, il tendait vers l’ex-chef de
la police secréte ses grosses mains nues.
— Venez! dit-il encore. Je vous protégerai. Je
connais des coins dans la jungle. Je chasserai
pour vous. Nous nous cacherons en attendant de
pouvoir monter une expédition...
Arcafio cracha de colére. C’était un plan stu-
pide, un plan d’imbécile. Ancho Arcafio ne pou-
vait pas se cacher. Tout le monde connaissait son
visage, t6t ou tard on finirait par le reconnaitre,
et alors... Et puis une fois a terre, il serait de nou-
veau pauvre, sans le premier sou pour financer
cette expédition dont parlait le gorille. Non,
c’était idiot. Il ne devait pas se séparer de son tré--
sor. Comme le bossu essayait de lui saisir le poi-
gnet, il agita dangereusement son couteau.

34
=
— Fiche le camp, ordonna-t-il. Fiche le camp
si tu as peur, moi je reste. Je m’en sortirai tout
seul...
Jesus Brocha rampait vers la porte, trainant
ses jambes ensanglantées qui ne le portaient
plus. Quand il ouvrit le battant, le vent de la tem-
péte s’engouffra dans le cockpit, emplissant
l’étroit habitacle d’un vacarme de fin du monde.
Sozo devint bléme et se boucha les oreilles, sub-
mergé par les terreurs superstitieuses de son
enfance.
— Vous étes dingue, vociféra Brocha que les
paquets de mer avaient déja trempé de la téte aux
pieds. Le yacht aura sombré avant une heure.
Vous étes foutu.
Sozo fit un nouvel essai pour s’avancer vers
son maitre et le saisir a bras-le-corps, mais
Arcafio ne voulait pas étre sauvé de force, son
couteau zébra lair, inscrivant une balafre rouge
sur la poitrine du bossu qui fit un saut en arriére.
Sur le pont, les matelots luttaient contre le
vent pour tenter de mettre les chaloupes a la
mer. Arcafio brandit son poignard, forgant le
gorille et le capitaine 4 quitter l’habitacle, aprés
quoi il s’enferma 4 |’intérieur du poste de
commandement, seul maitre 4 bord. Sur le pont
la confusion était extréme. On avait descendu
une chaloupe et l’on se préparait a en larguer une
seconde. Les matelots se battaient avec les
gorilles pour y prendre place. Personne ne
s’occupait de Brocha qui, incapable de se redres-
ser, appelait vainement a l'aide en se trainant sur
le roof. Une lame finit par l’emporter, le faisant
basculer par-dessus bord, bras et jambes écartés.
Sozo s’attarda un instant prés du bastingage, les
yeux tournés vers le poste de commandement,
comme s'il espérait que son chef allait se raviser

35
a la derniére minute, puis il enjamba le plat-bord
4 son tour pour rejoindre les autres. Arcafio eut
un ricanement sec. Qu’il parte! Qu’ils partent
tous! Et que la tempéte les engloutisse, lui il res-
tait. Il ne craignait rien, l’or le protégerait. D’un
geste calme, il coupa le signal d’alerte et se
campa devant le gouvernail dont la roue tournait
en tous sens. A la lueur d’un éclair, il entrapercut
la silhouette des canots de sauvetage qui s’éloi-
gnaient, ballottés par les vagues. I] eut la certi-
tude qu’ils couleraient tous deux avant d’avoir
touché la céte. Il rangea le couteau dans sa
gaine, entre ses reins, et posa les mains sur le
gouvernail, l’immobilisant. I] ne savait pas si cela
servait A quelque chose, mais cela équivalait
pour lui 4 une prise de possession symbolique.
Désormais il était le seul maitre 4 bord, capitaine
sans galons d’un étrange vaisseau fant6me.

Trois ans plus tard...

C’était un vieux DC 9, curieusement peint en


vert, de la téte 4 la queue, comme si on avait
voulu I’harmoniser avec la jungle environnante.
Oswald Caine songea que si l'appareil avait le
malheur de se crasher dans la forét, les sauve-
teurs n’auraient aucune chance d’en repérer
l’épave depuis le ciel. Ce n’était pas une pensée
trés réjouissante, surtout si l’on avait le malheur,
lors de l’embarquement, de remarquer les nom-
breuses traces de rouille maculant le fuselage de

# wl
l'appareil. Mais que pouvait-on espérer d’un pays
ou l’atmosphére était saturée a 98 % d’humidité ?
Caine ne se plaignait pas. Il avait eu de la
chance de dénicher une place sur l’unique vol
hebdomadaire qui reliait encore la Colombie au
Terremoto. Depuis la révolution qui avait vu la
chute et l’exécution sommaire du dictateur
Arturo Naranjo, trois ans plus t6t, aucune grande
compagnie ne desservait plus San-Pavel.
quarante-deux ans, Caine aimait retrouver
linconfort des charters de sa jeunesse, lorsque,
jeune hippy, il s’évadait du campus de Berkeley
pour aller se perdre sur les hauts plateaux d’Asie,
a la recherche d’une sagesse illusoire. De cette
époque qui lui semblait parfois lointaine, parfois
toute proche, il avait conservé la silhouette
mince et la barbe broussailleuse. Celle-ci était
devenue poivre et sel, puis franchement grise,
mais il avait toujours refusé de la couper. Pas
uniquement par nostalgie cependant, car il avait
le poil si dur qu’aucun rasoir, méme le plus
perfectionné, ne parvenait a lui faire les joues
nettes.
En ce moment méme, tandis que |’avion sortait
ses volets pour amorcer un atterrissage approxi-
matif sur une piste ot s’‘égaillaient de temps a
autre des troupeaux de cochons noirs, il jubilait
secrétement d’avoir fui la Californie, déguisé en
routard, bien a l’aise dans sa vieille veste de cuir
_ fauve des époques héroiques, cette veste dont il
avait mille fois rafistolé les coutures et dont les
poches avaient transporté les objets les plus hété-
roclites, depuis la barrette de shit jusqu’a un olis-
bos d'ivoire malais volé 4 un collectionneur anti-
pathique. Oui, il se régalait d’étre 1a, sanglé dans
- son jean a claire-voie, avec aux pieds ses bottes
_de buckaroo. Des bottes inusables qu'il avait trai-

37
nées sur toutes les routes du monde et auxquelles
la boue des marécages avait fini par donner une
teinte indéfinissable.
« Je suis dingue », pensa-t-il alors que l’appa-
reil rebondissait durement sur le tarmac. Un
homme de son Age, romancier 4 succés de sur-
croit, n’avait pas a voyager dans ces conditions.
Peut-étre était-il en train de perdre la boule
comme tant d’autres 4 Los Angeles? Middle age
crisis, c’est comme ¢a que les psychiatres dési-
gnaient l’état dans lequel il se trouvait depuis
quelques années. Une espéce de fringale qui le
poussait a briler la chandelle par les deux bouts.
Une gourmandise noire qui l’amenait a se jeter
dans les situations les plus inextricables, parce
qu'il ne se sentait jamais aussi vivant que
lorsqu’il avait peur...
Or il se voulait vivant, brdlant de fiévre, les
veines charriant des tonnes d’adrénaline, la
sueur aux tempes et les mains moites. I] ne vou-
lait pas de la momification sournoise du confort.
La richesse avait failli faire de lui un zombi, un
convalescent sans appétit que plus rien ne faisait
vibrer. Il s’était échappé in extremis, alors qu'il
commengait sérieusement 4 envisager d’aller
raconter ses angoisses sur le divan d’un psycha-
naliste. Il ne reviendrait plus en arriére.
L’avion vibrait de toutes ses tdles, et Caine se
demanda s'il allait vraiment réussir a s’arréter
avant de percuter la tour de contréle. II fit crisser
l’ongle de son pouce dans sa barbe, pour se don-
ner une contenance. Une manie qui avait prodi-
gieusement agacé son ex-épouse, Mary-Sue, au
cours de leur bréve vie commune.
Le DC 9 s’'immobilisa enfin alors que les passa-
gers commengaient a s’entre-regarder avec
anxiété. Une hétesse un peu pale se forga a sou-

5g). .
‘ a
rire en annongant que la température extérieure
était de 130 degrés Fahrenheit, ce qu’on devait
considérer comme clément pour la saison. Dés
que la porte coulissa on put sentir l’odeur de
caoutchouc brilé des pneus rabotés par la piste.
Le systéme de freinage imposait quelques révi-
sions d’urgence. Caine déboucla sa ceinture et
tata ses poches pour s’assurer qu'il n’avait rien
oublié. Il voyageait sans valise, et ses bagages se
résumaient 4 un carnet de format 10 x 18 a cou-
verture de caoutchouc qu’on pouvait rendre
étanche au moyen d’une fermeture 4 glissiére,
d'un stylo a plume Bright Flood Shadow rempli
d'une encre indélébile résistant méme a |’immer-
sion prolongée dans l’eau de mer, d’un slip de
rechange et d'un exemplaire de son dernier
roman. Chaque fois qu'il passait une frontiére,
Oswald Caine tournait résolument le dos au
confort.
La chaleur moite le fit suffoquer et il faillit
retomber sur son siége. Il avait suffi de quelques
secondes pour que la sueur jaillisse de tous ses
pores et colle sa chemise sur son torse. Les pas-
sagers se bousculaient pour quitter au plus vite
l'appareil, sans doute parce que |’odeur de brilé
leur faisait craindre une explosion prochaine des
réacteurs. Caine sortit le dernier. Il n’y avait pas
de bus-navette pour emmener les voyageurs
jusqu’aux batiments de |’aéroport; cette cou-
tume, relevant d’un privilége injustifiable, avait
été supprimée depuis la révolution. Caine se mit
en marche sans grommeler, il n’était pas dans ses
habitudes de pester contre les choses dont le
contréle lui échappait totalement : la chaleur, le
froid, la pluie... Il les accueillait avec un égal stoi-
cisme, essayant de détourner son esprit des désa-
gréments assaillant son corps. Et puis il ne lui

39
était pas désagréable de se sentir sale, moite,
empestant la sueur, l’homme. Aprés l’‘atmosphére
aseptisée des milieux littéraires, ces cures de
« réalité » — comme il avait l’habitude de les
nommer — remettaient les pendules a l’heure. Il
se gratta furieusement |]’entrejambe sous |’ceil
horrifié d’une Anglaise que le soleil avait déja a
moitié ébouillantée. Ses six pieds deux pouces ne
lui permettaient guére de passer inapergu, mais
il s’en moquait.
Les batiments de l’aéroport étaient sales. La
plupart des [Link]ées saccagées lors des
émeutes avaient été remplacées par des mor-
ceaux de contre-plaqué que l’humidité avait vite
recouverts de champignons. Les ventilateurs
brassaient un air moite, digne d’un bain de
vapeur. A la douane, une jeune fille maussade
arborant un brassard vert considéra d’un ceil sus-
picieux ce touriste sans bagages 4 la silhouette
dégingandée. Elle lui ordonna de vider ses poches.
Caine s’empressa d’exhiber le roman dont il était
lauteur. Cette série, trés connue, figurait depuis
des années sur tous les tourniquets des librairies
d’aéroport. Exécrée par la critique, elle avait la
faveur du public et faisait un véritable malheur
en Californie ot son héros était l’objet d’un culte
jaloux de la part des surfers adolescents et des
plagistes. La jeune fille examina le volume. Au
dos figurait la photo de Caine. Ce cliché valait
tous les passeports, tous les visas. Dés qu'il était
reconnu pour l’auteur du roman, Caine cessait
aussit6t d’étre considéré comme un voyageur
suspect, un trafiquant potentiel, pour entrer dans
la catégorie des plumitifs inoffensifs et des pisse-
copie sans importance. I] n’en désirait pas plus.
— Crazy Bodybuilder, déchiffra la maigre
jeune femme au brassard vert. Vous n’avez pas

40
‘ A” a ft;
honte d’écrire de telles absurdités? Ici, A San-
Pavel, vous ne trouverez personne pour vous
lire! La jeunesse révolutionnaire crache sur les
mirages de l’impérialisme norteamericano!
Caine aurait pu lui répliquer que n’étre pas lu
au Terremoto n’aurait rien d’étonnant puisque
97 % de la population était analphabéte, mais il
s’abstint. Il avait obtenu l’effet escompté: a
savoir passer pour un bouffon. Avec un mépris
non dissimulé, la douaniére cracha sur un timbre
en caoutchouc et tamponna son passeport. Caine
franchit la barriére. Une jeune femme |’attendait
dans le hall. Elle était grande, blonde, les che-
veux rasés en une coupe militaire qui ne parve-
nait pas a l’enlaidir. Elle était belle, avec toute-
fois quelque chose de maussade et de négligé,
une affectation dans la dégaine, qui évoquait la
mise d’un ancien top model reniant ses années
de futilité mais trahi par la grace instinctive de
ses gestes. La crew-cut durcissait des traits que
n’adoucissait aucune trace de maquillage, et la
bouche se plissait en une moue lasse, un peu
hostile. Caine savait qu’elle s’appelait Kitty
O’Nealy et qu'elle serait sa « correspondante »
sur place. Lorsqu’il s’'approcha d’elle, il s’apercut
qu'elle sentait la sueur et que son T-shirt était
constellé de taches. Elle tenait 4 la main un vieux
roman de Caine, utilisant la photo placée en qua-
triéme page de couverture pour tenter de repérer
celui qu'elle avait pour mission de piloter a tra-
vers la ville.
— Ah! dit-elle quand Caine s’approcha. C’est
vous. J’ai bien failli ne pas vous reconnaitre, vous
_ €tes plus vieux que sur la photo.
’ Cette charmante entrée en matiére ne désarma
nullement le romancier.
— Vous étes Kitty, fit-il en choisissant d’igno-
5

41
rer le coup de griffes. Bumper m’a dit que vous
étes géologue.
— Si ¢a l’amuse de le croire! grogna la jeune
femme. C’est lui qui me paye, je suis donc tout ce
qu'il veut que je sois. On y va?
Avec une négligence affectée, elle se débar-
rassa du roman dans I’une des poubelles du hall.
Elle avait beau étre sale et habillée de loques pro-
venant des surplus, elle marchait comme si elle
portait une robe haute couture, avec une grace et
une fluidité dont elle n’avait probablement méme
pas conscience et qui résultaient d’un apprentis-
sage dont elle n’avait pas réussi a se défaire.
Dés quils sortirent de l’aéroport Caine fut
frappé par le spectacle de désolation qu’offrait la
ville. Partout ce n’était que maisons lézardées,
immeubles en ruine. La chaussée et les trottoirs
étaient sillonnés de crevasses, quant au béton des
quelques buildings dominant la pouillerie des
rues, il était luicméme strié de craquelures pro-
fondes qui couraient sur les fagades, du rez-de-
chaussée jusqu’au sixiéme étage.
— C’est a cause des tremblements de terre,
expliqua Kitty en faisant démarrer la jeep. Le
pays tout entier est situé sur une ligne de frac-
ture de l’écorce terrestre. Il ne se passe pas une
journée sans que le sol bouge. On ne peut rien
construire de durable, c’est pour ¢a qu’aucun
industriel ne veut investir dans la région. I] suffit
d’une secousse de moyenne importance pour dis-
loquer en dix minutes une usine qu’on a mis six
mois a batir.
Caine hocha la téte. En bon Californien, il
n’avait plus rien 4 apprendre en matiére de trem-
blement de terre.
— Terremoto, dit-il, ¢a signifie « séisme »? | \
— Oui, grogna la jeune femme qui luttait pour

42
s'insérer dans le flot chaotique de la circulation
presque uniquement composée de bicyclettes, de
triporteurs et de carrioles tirées par des mules.
On raconte que les Nations Unies ne veulent pas
reconnaitre l’existence du pays parce qu'elles
sont persuadées qu'il va s’abimer au fond de
l’océan a la prochaine grosse secousse.
— Et cest vrai? Je veux dire: pour la cata-
strophe.
Kitty haussa les épaules. On la sentait fatiguée
par avance du réle de guide qu’elle allait devoir
jouer.
— Ca n’a rien d’iimpossible, soupira-t-elle. Le
sous-sol est trés endommagé. Beaucoup de
cavernes souterraines qui font comme d’énormes
bulles dans le relief. Et des crevasses. Nous
sommes dans une zone trés instable, volcanique
a l’excés. La population oscille entre le fatalisme
et la panique. Certains voudraient s’expatrier,
mais tout autour c’est la jungle, alors on reste sur
place et on prie.
— Ils sont religieux?
— Plut6t superstitieux. La révolution les y
encourage. Depuis l’exécution de Naranjo on vit
dans le culte du retour aux sources, de la
reconquéte de l’identité indienne. Tout ce qui
vient des Etats-Unis porte la marque du diable.
Les gringos sont trés mal vus. La propagande
explique aux jeunes qu’ils sont tous infectés par
le virus du Sida et qu'il faut éviter tout contact
avec eux. Surtout les contacts sexuels.
— Charmant...
— Céest normal. Les aberrations du régime de
Naranjo ont provoqué une réaction puritaine.
Désormais on se veut pauvre mais propre. La
propagande travaille d’arrache-pied dans ce sens.
Naranjo c’était Caligula version cocaine. La révo-

43
lution a instauré un régime austére qui a banni la
télévision et le cinéma. La technologie est prohi-
bée, surtout dans le domaine des loisirs. Ici pas
d’ordinateurs, de disques laser, de magnéto-
scopes, de chaines stéréo. D’ailleurs il n’y a
d’électricité que trois heures par jour en
moyenne.
— Et ils s’en accommodent ?
— Ils veulent faire sans, retrouver une espéce
de paradis perdu d’avant |’ére technologique. Un
décret récent est méme allé jusqu’a interdire le
commerce et l’usage des objets en plastique.
Désormais une simple cuvette en PVC est consi-
dérée comme un objet subversif.
La jeune femme jeta un coup d’eeil hargneux aa
Caine, et il devina qu'elle avait espéré le sur-
prendre en train de sourire.
— Jai l'impression que ma présence ne vous
remplit pas de joie, observa-t-il.
— Je n’aime pas les types comme vous, siffla
Kitty. Vous venez en voyeur, parce que vous pen-
sez que le Terremoto est un pays pittoresque,
une toile de fond qui amusera vos lecteurs. Et la-
dessus vous allez batir une de vos conneries de
roman... Comment déja? Crazy Bodybuilder? Le
culturiste fou...
_— Je n’écrirai rien sur le Terremoto, dit dou-
cement Caine. Du moins pas comme vous
l’entendez. Je vous expliquerai ¢a plus tard, si
vous avez le temps de m’écouter.
— Mais Mc Murphy m’a dit que vous veniez
vous documenter...
— Je mens depuis des années 4 Mc Murphy,
ne vous inquiétez pas pour ¢a. Je ne suis ni bien
élevé ni trés scrupuleux.
Kitty fronga les sourcils, décontenancée. Gaine
remarqua que le soleil lui avait desséché la peau

. 44
et que de petites rides se formaient déja au coin
de ses yeux. On vieillissait vite sous les tropiques.
Il en fut bizarrement ému. Un silence géné s’était
installé dans le véhicule, et Caine en profita pour
examiner le décor étrange de la ville. Des bi-
donvilles avaient été érigés au milieu des ruines.
Les fenétres des buildings secoués par le dernier
séisme n’avaient pas été remplacées et les appar-
tements semblaient des cavernes béantes offertes
a la pluie et au vent.
— Plus personne r’habite dans les gratte-ciel,
dit la jeune femme. On les surnomme des termi-
tiéres. Ce sont des piéges a gringos. Ces construc-
tions sont anciennes, aucune d’elles n’obéit aux
normes antisismiques. Les gens de San-Pavel leur
préférent des cabanes légéres, faciles A recons-
truire, et situées au ras du sol. L’idée d’habiter
a soixante métres au-dessus de la chaussée les
terrifie.
Caine nota que beaucoup de gens se dépla-
caient en brandissant de grands parapluies noirs
poussiéreux ou décolorés par la lumiére trop
vive. Ils ne les tenaient pas négligemment renver-
sés sur l’épaule, comme |’on fait des ombrelles,
mais bien au-dessus de leur téte, comme s'il était
vital pour eux de se protéger de la morsure du
soleil. C’était étrange, ces parapluies noirs, oscil-
lant céte a céte. Vus d’en haut, on devait les
prendre pour des insectes ronds se déplagant en
colonnes interminables.
— Vous savez pourquoi la ville se nomme San-
Pavel? interrogea la jeune femme.
Il y avait dans sa voix une fausse jovialité qui
mit Caine en alerte. Comme il ne répondait pas,
elle se décida a parler.
- — On raconte que la cité a été fondée par un
- moine russe, expliqua-t-elle en surveillant son

45
passager du coin de l’ceil. Un condisciple de Ras-
poutine, le pére Pavel Pavelovitch. Il serait venu
ici, fuyant la révolution bolchevique, les bagages
remplis de saintes reliques. Il a fondé une église
en expliquant aux indigénes qu’ils n’auraient
plus rien a redouter, désormais, des tremble-
ments de terre. Assez curieusement, cette vieille
chapelle de bois est le seul batiment qui ne s'est
jamais effondré en dépit de tous les séismes qui
ont ébranlé le pays. C’est pittoresque, non? Vous
pourriez mettre ¢a dans votre roman.
Caine ne releva pas la provocation. Il fixait
toujours les parapluies noirs dont la lente pro-
cession emplissait les deux cétés de la rue. Les’
difficultés de la circulation provenaient en
grande partie de ce que la meute des cyclistes
couvrant la chaussée s’obstinait 4 pédaler une
main sur le guidon, l'autre agrippée au manche
d’un parapluie. Cette posture, qui les déséquili-
brait, donnait 4 leur avance une allure zigza-
guante pleine d’embardées imprévisibles. Kitty
conduisait, les doigts crispés sur le volant, en
alerte.
— L’essence est rationnée, expliqua-t-elle.
Seuls les militaires et les étrangers roulent en
voiture. Je ne vous dis pas ce qui se passerait si
nous avions le malheur de renverser un cycliste.
— Lynchage?
— A peu prés assuré. Et les flics laisseraient
faire. On y verrait presque un acte de guerre de
limpérialisme technologique.
— Pourquoi tous ces parapluies? interrogea
Caine.
— A cause des tireurs des toits, dit Kitty. La
postrévolution ne se déroule pas trés bien. Cer-
tains ne sont pas vraiment emballés par le retour:
aux valeurs ancestrales, ils pensent que d'ici dix

46
pee oe
ans le pays sera retourné a |’Age des cavernes.
Liidéal du lama, du poncho et de la quefa,
n’enthousiasme guére les jeunes.
Caine se pencha 4 la portiére, Kitty le retint
aussit6t par la manche, le forgant a réintégrer
Vhabitacle.
— Ne déconnez pas, fit-elle. Ces dingues tirent
sur tout ce qui bouge, principalement les étran-
gers. La capote qui est au-dessus de nos tétes
cache une plaque de blindage épaisse de deux
centimétres.
— Et les parapluies, ils sont en kevlar?
— Non, mais on les utilise pour géner un éven-
tuel tireur. Vous verrez, c'est trés désagréable
d’avancer a visage découvert en se disant qu’une
lunette de visée est peut-étre en train de prendre
votre crane pour cible. Evitez de vous promener
les mains dans les poches. Vous étes trop grand,
on ne verra que vous au milieu de la foule. Vous
serez une véritable provocation pour les tireurs
isolés.
— Est-ce qu’on fait quelque chose contre eux?
— Qui, de temps 4 autre un hélico, un vieux
Chinook récupéré dans les surplus du Viét-nam,
prend son envol et tourne au-dessus de la ville.
Le mitrailleur ouvre alors le feu sur tout étre
vivant se prélassant sur les toits. Le probléme
c'est que les balles traversent les tuiles trop
minces et tuent les familles entassées aux étages
inférieurs. Un attaché culturel de l’ambassade de
Grande-Bretagne s’est fait flinguer comme ¢a,
parce qu'il essayait de bronzer, et que son Walk-
man l’a empéché d’entendre le moteur de l’héli-
copteére.
— Je dois donc m’acheter un parapluie et évi-
ter les toits?
— Evitez surtout de sortir en plein jour. Avec
votre silhouette d’échalas, c’est un peu comme si
vous aviez une cible dessinée sur la poitrine.
— Les gilets pare-balles doivent se vendre a
prix d’or.
— Ne plaisantez pas. Les ambassades en font
distribuer aux touristes par l’entremise des
agences de voyage. L’homme de la rue, lui, se
contente d’un parapluie. Les plus peureux
portent sous leurs vétements deux plaques de
tole reliées par des ficelles. Une devant, une der-
riére, A la maniére des hommes-sandwichs. Mais
cest trés inconfortable, surtout avec la chaleur.
— Ou vais-je loger? demanda Caine.
— A Vhétel, dit Kitty. Ils sont tous vides. Ne
vous attendez pas a des miracles et essayez de ne
pas vous hypnotiser sur les crevasses des murs. I]
n’y aura ni télévision ni air conditionné. L’électri-
cité est réservée par priorité aux installations
militaires.
— Et vous? s’enquit Caine. Ow habitez-vous?
— Je campe sur un atoll, dans la baie. Nous y
effectuons des relevés sismiques. C’est trés
inconfortable, vous n’aimeriez pas.
— Le gouvernement vous tolére? C’est de la
technologie avancée, pourtant?
— Nous n’avons pas le droit de commettre la
moindre erreur. Si survient un jour un séisme
que nous n’aurons pas su prévoir, nous serons
fusillés, on nous a prévenus. Ce n’est pas une
menace vaine. Ces gens-la ne plaisantent pas. Ils
se sentent complétement abandonnés par le reste
du monde, ils se moquent des institutions
comme |l’ONU, ou de Il’opinion publique inter-
nationale... Ils sont acculés a la pauvreté sur une
terre qui peut s’effondrer sous leurs pieds a tout
moment. Ce sont vraiment des desperados.
— Et la politique la-dedans ?

48
_— Ils ne croient plus a la bonne parole des
Etats-Unis qui ont longtemps soutenu cette cra-
pule de Naranjo. Ils savent qu’ils n’ont plus rien a
attendre de |’Est; quant aux narcos, ils veulent
plus fricoter avec eux. Ils sont obsédés par la
pureté. Au risque de paraitre romantique je dirai
que ce sont des animaux blessés, donc dange-
reux.
— La pureté, réva sombrement Caine. C'est
une marque de lessive qui a tué beaucoup de
gens, non?
— Je sais, s impatienta Kitty. Par contre, je me
demande ce que vous venez faire ici. Je n’arrive
pas a déterminer si vous étes une crapule, un
charognard de journaliste ou un type compléte-
ment allumé qui poursuit un trip commencé il y
a vingt ans...
Caine sourit.
— Crest dréle, vous me faites la méme impres-
sion, rétorqua-t-il. Vous avez un profil incertain :
ancien top model ayant viré sa cuti et recyclé
dans l’ceuvre caritative ? Petite fille riche devenue
passionaria d’un groupe de révolutionnaires illet-
trés ? Poseuse de bombes ou apprentie-Mére Thé-
résa, j/hésite...
— Dans un de vos romans je serais une salope
de la haute société ne mouillant que pour les ter-
roristes internationaux, et ne pouvant prendre
son pied qu’a condition de se faire culbuter sur
une caisse de grenades.
Elle opposait A son passager un visage tendu,
aux lévres tremblantes.
« Une cover-girl au faite de la gloire, terrorisée
parce qu’elle vient de basculer du mauvais cété
de la trentaine... », diagnostiqua mentalement
'Caine. Mais il savait trop ce que signifie la peur
du temps pour jeter cet argument 4 la téte de
7
Kitty.

49
— Arrétons-nous 1a pour panser nos blessures,
proposa-t-il. Gardons un peu de sang pour les
rounds suivants, voulez-vous?
Kitty reporta son regard sur la route.
— Excusez-moi, dit-elle aprés une minute de
silence. Je suis 4 cran. Toute l’équipe stresse a
mort ces derniers temps. Je n’aime pas ce que
vous publiez... Je m’étais préparée a rencontrer
un crétin imbuvable. Vous ne ressemblez pas a
ce que vous écrivez.
— Et jai l’air de quoi?
— D’un dingue... Vous avez un regard
d’allumé. C’est 4 croire que vous aimez avoir
peur. Est-ce que vous étes un de ces cinglés du
Viét-nam qui ne peuvent vivre qu’assis sur une
grenade dégoupillée?
— Je ne suis pas allé au Viét-nam. C’est Bum-
per le vétéran, ne ]’oubliez pas. Bumper, notre
cher patron.
— Comme s’il se privait de nous le rappeler!
Elle ralentit pour s’engager sur le parking de
l’hétel. Le batiment avait l’allure d’une ruine pro-
mise a la démolition. L’enseigne lumineuse
géante s’était décrochée du toit au cours d'un
séisme pour aller se ficher comme la pointe
d'une fléche au milieu de la pelouse.
— Ne vous fiez pas au nom prestigieux, ricana
la jeune femme. Le confort est sommaire. On ne
remplit plus la piscine, elle est trop lézardée et se
vide en moins d’une heure.
Un portier s’était précipité 4 leur rencontre,
déployant la corolle de soie noire d’un immense
parapluie. Il semblait se donner beaucoup de
mal pour protéger ses clients d’une averse qui
n’existait que dans son imagination.
— Vous comprenez, expliqua Kitty avec une
pointe de sadisme. Le parapluie empéche le flin-

50
gueur embusqué de viser avec précision. Il en est
réduit a tirer au hasard, ce qui laisse une chance
a la cible.
— Je vois, dit Caine. La balle vous arrache le
bras au lieu de vous faire éclater la téte.
— Exactement, approuva la jeune femme.
Mais vous n’avez pas besoin des deux mains pour
taper vos textes, n’est-ce pas?
— Non, soupira Caine. Puisque je me sers de
mes pieds... C’est cela que vous voulez dire? C’est
une blague qui m’a fait rire, jadis, il y a mille ans.
Depuis je l’ai entendue trop souvent dans la
bouche des critiques.
— Installez-vous, coupa Kitty en retournant
vers la jeep. Je passerai vous voir ce soir. Cet
aprés-midi j'ai du travail.
— Mademoiselle! gémit le portier affolé en
voyant la jeune femme traverser le parking sans
protection. Mademoiselle, attendez, vous risquez
une insolation. Le soleil est mauvais a cette
heure.
Caine admira l’euphémisme. Dés qu'il eut
conduit le romancier a ]’abri du hall, le groom se
langa a la poursuite de Kitty pour |’abriter sous
son parapluie de service jusqu’a ce qu'elle se soit
glissée dans la jeep. Caine se retourna vers le
réceptionniste.
— Bienvenue a San-Pavel, lui langa celui-ci
avec un charmant sourire.

51
La chambre était plongée dans la pénombre a
cause des panneaux de contre-plaqué qu’on avait
vissés a la place de la baie vitrée fracassée par le
séisme. Caine ne préta aucune attention aux
lamentations génées du garcon d’étage qui lui
expliquait qu’en raison des trop fréquentes cou-
pures de courant l’ascenseur était a éviter, du
moins si l’on ne voulait pas passer le reste de la
journée bloqué entre deux étages. Toutefois ce
n’était pas trop génant puisqu’on avait réparti la
totalité des clients sur quatre niveaux. Pour la
plupart des voyageurs, San-Pavel ne constituait
qu'une bréve étape, une sorte de cauchemar tro-
pical né d’une poussée de fiévre due a la malaria.
— L’hétel a bien un groupe électrogéne,
confirma le garcon. Mais avec le rationnement
de l’essence, il n’est pas facile de le faire fonction-
ner.
Caine avait faim, il commanda des pancakes,
du sirop d’érable et un litre de café noir. « Du
café francais », précisa-t-il pour éviter l’immonde
lavasse dont ses compatriotes avaient l’habitude
de s’abreuver. Puis il entreprit de vider ses
poches. II accueillait la chaleur moite, le manque
de confort avec une satisfaction secréte, toute
sensation physique aigué lui confirmant qu'il
était bien vivant. Chaque fois qu'il parvenait a
s’échapper des Etats-Unis, il avait l’impression de
sortir d’une longue période de convalescence ou
de somnambulisme.
Quand le room service lui eut apporté son pla-
teau, il retira ses bottes, ses chaussettes, et s’ins-
talla sur la moquette, prés de l’ancienne baie
vitrée pour observer la ville dans les interstices

SZ
du contre-plaqué. Le ballet incessant des para-
pluies noirs le fascinait. Ils pullulaient au long
des rues, progressant comme des insectes affo-
lés. Un gros Chinook passa, s’attardant en vol
stationnaire au-dessus de certains toits suspects.
Par la porte latérale grande ouverte on distin-
guait la silhouette d’un mitrailleur, l’arme bra-
quée vers le sol.
Caine arrosa ses crépes de sirop et commenga
& manger pour reprendre des forces. Quand il eut
terminé, il se versa une tasse de café trés fort et
trés sucré, la vida d’un trait, puis saisit son car-
net noir A couverture de caoutchouc, son stylo
Bright Flood Shadow, et se mit a écrire. Il fallait
qu'il s’accorde une heure de vérité quotidienne.
Une heure de narration pure, sans concessions
commerciales d’aucune sorte. C’était sa drogue,
son médicament, sa seule fagon de survivre a
lesclavage dans lequel l’avait plongé le succés
regrettable du Culturiste fou.
Pendant que la plume courait sur le papier,
étalant une encre d'une noirceur luisante, la terre
trembla, et les mots se déformérent sur la page,
comme si la main de Caine était soudain prise
d'un tremblement sénile annonciateur de décré-
pitude.
Il se demandait souvent comment il en était
arrivé a vivre cette double vie. Auteur de best-
sellers de drugstores aux Etats-Unis, routard
vieillissant hors des frontiéres... La faute en reve-
nait sans doute 4 Murphy Mc Murphy, le P.-D.G.
des éditions Screaming Black Cat.
Douze ans plus té6t Caine, qui revenait du
Népal aprés avoir passé deux années entiéres
dans une lamaserie, avait éprouvé le besoin
imbécile de voir publier le contenu de son pre-
ier carnet noir. Il avait eu un mouvement de
sympathie pour cet éditeur non-conformiste
dont les bureaux étaient installés 4 Venice, au
bord de la plage, et qui passait plus de temps
avec les bodybuilders luisants de lotion solaire
qu’avec les conseillers littéraires et les contré-
leurs de gestion.
Murphy Mc Murphy était lui-méme un cultu-
riste achevé, et son corps, sillonné de cicatrices
ramassées au Viét-nam, ressemblait 4 un mons-
trueux assemblage de hernies sur le point
d’exploser. A cause de ses pectoraux monstrueux
qui saillaient tels des pare-chocs, on le surnom-
mait Bumper. II fallait le voir, en slip léopard,
jonglant avec la fonte en écoutant de vieux suc-
cés des années soixante. A cinquante-quatre ans
il avait une anatomie d’hercule de foire. En quel-
ques années il était devenu le dieu des plagistes,
des rollers, et des gigolos qui hantaient la plage.
Caine, qui n’aurait jamais osé entrer dans les
bureaux d’une maison d’édition, était allé le trou-
ver, son carnet noir a la main. Quand il y repen-
sait, il avait envie de se donner des coups d’hal-
tére sur le crane. Comment avait-il pu étre aussi
béte? Probablement souffrait-il d’une sorte de
décalage mental résultant de son trop long séjour
en Asie? A fréquenter les moines et a regarder
ruminer les yacks, sans doute s’était-il mis a
croire 4 la bonté humaine ?
Murphy avait feuilleté le carnet, le front ridé
par l’attention. I] avait méme commencé a chu-
choter certains des haikus composés par Caine,
comme s'il était pris sous le charme. Caine trans-
pirait sous le soleil. Aux picotements qui parcou-
raient son front et son nez, il savait qu'il était en
train d’attraper un sérieux coup de soleil, mais il
s’en fichait, il était heureux. Les textes qu'il
venait de montrer a |’éditeur, il se les était arra-

54
at Salk
chés du ventre et du cerveau, avec une extréme
exigence. Ils constituaient pour lui la seule rai-
son qui le retenait encore de s’ouvrir les veines
dans la baignoiré du motel minable ot il végétait
depuis son retour. Le carnet noir, c’était son der-
nier sursis.
— Tu écris avec un rasoir, petit, avait laissé
tomber Bumper en refermant le calepin. C’est
l’autopsie, pas de l’écriture pour pédé littéraire.
Faut se revoir pour parler, tous les deux. Je crois
- que j'ai quelque chose pour toi.
Oui, c’est comme ¢a que tout avait commencé.
Et Caine s’en était allé, la figure rouge, a demi
cuite, pendant que Murphy reprenait ses poids.
Ils s’étaient revus, toujours sur la plage, ot
Bumper venait s’entrainer avec pour seul bagage
un téléphone cellulaire et une serviette de bain.
C’était dréle de voir de temps a autre un cadre en
costume Armani, la cravate vissée au cou, se
tordre les chevilles dans le sable pour venir
apporter a son patron en slip léopard un paquet
de listings ou un fax étiqueté « urgent ».
— Jai une stratégie pour toi, avait laché Bum-
per.
Car Bumper n’avait jamais d’idée. Par contre,
il avait des stratégies, des offensives, des contre-
attaques.
— Tu débutes, avait-il expliqué. T’es rien du
tout, une goutte de pisse dans la grande chiotte
de l’édition. Faut que tu te fasses la main. Et puis
la poésie c'est pour les fiottes. Je suppose que tu
n’as pas envie de passer d’emblée pour un
_ défoncé de la rondelle, hein? Le premier bou-
quin c'est une sorte de patrouille de reconnais-
gance, un /urp comme on disait au Nam. Trés
souvent les critiques tirent 4 vue, et on nen
-revient pas. Je suppose que t'as pas envie de te
f
55
faire pilonner 4 ta premiére sortie? Tu veux
vendre, hein?
Caine ne savait déja plus trop ce qu'il voulait. Il
subissait l’envotitement de ce dréle de bon-
homme au visage buriné, aux cheveux carotte.
— Tu vas me bricoler une commande, mur-
mura Murphy sur un ton de complot. J'ai une
idée de série qui me trotte dans la téte depuis
longtemps. Je sais que ¢a peut faire un malheur,
mais jai jamais trouvé l’auteur adéquat. Toi,
avec ton style saignant, ta maniére de tailler dans
le vif...
C'est ainsi qu’était né Crazy Bodybuilder, le
Culturiste fou. L’argument en était aussi simple
qu’atterrant: Molloy Mc Molloy, un ancien du
Viét-nam, avait pour habitude d’aller secouer la
fonte sur la plage de Venice (Californie). Un soir
d’orage, la foudre s’abattait sur lui, attirée par
lhaltére qu’il brandissait au-dessus de sa téte. La
décharge ne le tuait pas, mais éveillait en lui
d’étranges pouvoirs paranormaux. Dés lors, Mol-
loy Mc Molloy devenait une sorte de détective
extralucide, capable de prévoir les crimes deux
heures avant quils ne soient commis. Deux
heures, pas une minute de plus. Se heurtant a
l'incrédulité des services de police, il devait lutter
par ses propres moyens pour identifier, localiser
et sauver la future victime entrevue au cours de
sa transe cataleptique. Ses visions se produi-
saient chaque fois qu’un orage éclatait au-dessus
de la ville. Les victimes potentielles étaient tou-
jours des filles magnifiques. Les romans se
dérouleraient en cent vingt minutes, 4 un rythme
-extrémement rapide.
Caine en était resté foudroyé. Pendant un
moment il s’était cru victime d’une hémiplégie
due 4a la stupeur. Puis il avait dit oui. Pourquoi ?

56
|. Cire
Aujourd’hui encore il s’‘interrogeait sur les rai-
sons qui l’avaient poussé a signer ce pacte avec
un diable aux muscles hypertrophiés et aux che-
veux rouges. Solitude? Fascination? Lassitude?
Murphy Mc Murphy I’avait cueilli comme le font
les virus: 4 un moment de moindre résistance
organique. II ne voyait pas d’autre explication.
Crazy Bodybuilder était rapidement devenu une
légende a Venice. La couverture en relief ot sail-
laient les pectoraux du détective extralucide avait
peu a peu colonisé tous les tourniquets des drug-
stores, puis le phénoméne s’était changé en épi-
démie, et toutes les villes de la c6te ouest avaient
été contaminées. Caine, compromis, jugé par la
critique sans méme avoir été entendu, avait été
catalogué « auteur de best-sellers ». Trés rapide-
ment, toutefois, il avait compris que Bumper
entendait écrire par procuration, et qu'il avait
moins engagé un auteur qu’un ghost writer
prompt a s’exécuter.
— Jai un sacré sujet pour toi, petit, langait-il
en se massant les deltoides avec un liniment spé-
cialement fabriqué 4 son intention. Tu ne dois
pas oublier que je suis un fils de la guerre, j'ai été
formé a l’école de la cible mouvante. Je connais-
sais pas mal de gars de la 175° Brigade, celle qui
a été décimée A Cao-Dan. A cing reprises les
medevacs, hélicoptéres du service médical, m’ont
ramené 4 l’arriére. On m’a charcuté, recousu.
C’est en faisant de la rééducation que j'ai
commencé a tater du culturisme.
Bumper savait tout de la guerre et des pou-
voirs paranormaux. II attribuait sa survie aux
divers pressentiments qui l’avaient assailli la-bas,
dans la jungle. Il croyait dur comme fer au
»sixiéme sens, aux signes, aux présages. Comme
beaucoup de vétérans, il était extrémement

57
superstitieux. Caine réalisa qu'il entendait qu’on
le prenne pour modéle. Le Culturiste fou, c’était
lui! D’ailleurs il retouchait les dialogues sur
manuscrit, grommelant lorsqu’il ne trouvait pas
assez de bons mots dans la bouche du héros, ou
que ce dernier n’employait pas suffisamment
l’'argot des vétérans.
— C’est pas dur, pourtant, soupirait-il. Y a
qu’a m’écouter parler.
Le Culturiste fou et la fille aux yeux de pan-
thére... Le Culturiste fou et la femme aux seins
d’acier... Le Culturiste fou...
Caine avait enchainé roman sur roman. Six
par an, une sorte de plongée vertigineuse qui ne
lui laissait plus le temps de penser. Une anesthé-
sie de l’esprit qui lui permettait de supporter la
douleur du réveil, chaque matin.
Bumper lui avait présenté sa fille :Mary-Sue.
Une rousse au visage laiteux, d’une incroyable
pureté, et 4 la bouche de petite fille. Elle sortait
d'une école religieuse ot elle avait fait de si bril-
lantes études littéraires que la directrice de |’éta-
blissement lui avait proposé un poste d’ensei-
gnante dés que la jeune fille avait obtenu son
diplome.
Caine et Mary-Sue s’étaient mariés. Mais
Mary-Sue avait un probléme, Caine en prit
conscience le jour ot il la découvrit allongée nue
sur le lit de la chambre a coucher, les jambes
relevées dans une posture d’examen gynécolo-
gique. Appuyée sur ses coudes, elle examinait
l'image de son sexe dans la glace recouvrant la
porte de l’armoire.
— On dira ce qu’on veut, soupira-t-elle. Ca n’a
pas visage humain, il faut vraiment étre un
homme pour oser s’enfoncer la-dedans. » §
Par la suite, elle fit montre de beaucoup

58
d’inquiétude chaque fois que Caine lui faisait
l'amour.
— Tu vas tinfecter, murmurait-elle 4 son
oreille pendant qu'il s’activait en elle. Les
femmes sont pleines de saletés. Il faudra bien te
nettoyer ensuite.
Cette phobie n’avait fait qu’empirer au cours
des deux ans qu’avait duré leur vie commune.
Peu de temps avant leur divorce, Mary-Sue en
était arrivée a se considérer comme |’agent infec-
tieux responsable du Sida. En confidence, elle
avouait avoir « inventé » cette maladie — elle, et
elle seule, parce qu'elle était la plus sale de toutes
les femmes de la Création — et elle en concevait
un grand sentiment de culpabilité. Bumper
lavait poussée a consulter les plus grands ana-
lystes de la Céte; elle avait refusé, rétorquant
qu'elle n’était pas folle mais seulement conta-
gieuse. Elle avait fini par se prendre pour une
sorte de virus déguisé en femme. Elle vivait dans
un appartement-bulle, n’entretenant aucun
contact avec l’extérieur, n’acceptant les visites
qu’a condition qu’on enfile une combinaison de
nylon en sa présence. Elle essayait de se purifier
par l’ascése. En trois ans, elle avait perdu vingt
kilos et tenait 4 peine sur ses jambes.
— Il faut affamer le virus, expliquait-elle.
Lorsqu’il sera devenu trés faible, une simple
injection d’antibiotique le tuera.
Elle aussi ne parlait plus que stratégie, offen-
sive, contre-attaque.
C’est a cette époque que Caine avait commencé
a s’échapper, prenant la fuite sous le couvert de
voyages de documentation. C’est a cette époque
également qu'il avait commencé a racheter des
carnets noirs.
Entre-temps il avait découvert que Bumper,

59°
loin d’étre un simple éditeur de séries populaires,
avait beaucoup d'argent investi dans des secteurs
aussi différents que l'industrie chimique de
pointe ou l’aviation civile. Les éditions Screaming
Black Cat n’étaient pour lui qu’un hobby. Cer-
tains n’auraient pas hésité a dire: une couver-
ture... Qui était Bumper? Personne ne le savait.
Avait-il vraiment fait partie des forces spéciales ?
Avait-il travaillé pour la CIA? Sa faconde de
clown et ses pectoraux de lutteur de foire ne par-
venaient pas toujours a faire oublier l’éclat gla-
cial de ses yeux bleus. A Venice, sur le toit de la
maison d’édition, était remisé un hélicoptére
Tomahawk racheté aux surplus. Certaines nuits,
l'haleine empuantie par la Dexedrine « comme
au bon vieux temps! »), Bumper grimpait 4 bord
de cet engin au profil de coléoptére venimeux, et
langait les rotors. Il avait la détestable manie
d’entrainer Caine dans ces expéditions étranges
au-dessus de la ville endormie.
— On se croirait au Nam, murmurait-il au
bout d’un moment. C’est tout pareil. Ecoute le
bruit, tu entends?
Caine n’aimait pas l’expression hallucinée que
prenait alors son visage.
— Tu sais que l’hélico n’est pas entiérement
désarmé? chuchotait-il en expédiant un coup de
coude a son gendre. Si on voulait, on pourrait
faire un sacré carton... Du nettoyage par le vide...
Et comme Caine p§lissait, il lachait avec un
gros rire:
— Allez, te bile pas, c’était pour rigoler.
Mais le romancier n’en était pas totalement
certain.
C’est peu de temps aprés que Mary-Sue ait
décidé de ne plus le voir qu’au travers d'une vitre
de protection, que Caine avait été gagné par

60
Yillusion d’habiter un corps mort. Cela l’avait
pris au cours d’une réception fastueuse. D’un
seul coup il s’était vu, dans les miroirs qui tapis-
saient le hall de la galerie d’Art contemporain. I]
s'était vu, avec son costume Armani, sa Rolex
personnalisée, ses souliers Gucci... et il avait eu
l'impression d’étre un mort dont on venait de
faire la derniére toilette. Un cadavre exposé dans
un funeral parlour, quatre-vingts kilos de chair
faisandée artistement maquillés et parfumés par
le croque-mort local. Il était assez frotté de psy-
chanalyse pour savoir que cette impression
détestable avait tout du syndrome schizoide. S’il
restait 14, une minute de plus, 4 macérer dans ce
luxe auquel, de tout temps, il s’était senti étran-
ger, il ne tarderait pas 4 rejoindre Mary-Sue dans
la folie. Alors il avait rempli d’encre son fidéle
stylo, glissé dans sa poche son second carnet
noir, et s‘était enfui.
Bumper I’avait approuvé. C’était une bonne
idée de promener le Culturiste fou a travers le
monde, de le confronter 4 des criminels inter-
nationaux, des sectes fanatiques et secrétes...
Caine se moquait du Culturiste et de ses pressen-
timents. Il ne cherchait qu’un prétexte pour
échapper a la procédure d’embaumement dont il
faisait l'objet. Il devait se guérir lui-méme, par
ses propres moyens. Cesser d’étre un cadavre
dont on remplissait les veines de formol. Un
cadavre souriant, analogue a tous ceux qui
déambulaient dans les rues de Los Angeles. Des
morts, des morts aux corps superbes, bronzés,
admirablement proportionnés, mais des morts
quand méme, se déplacant dans un décor en
trompe-l’ceil, un décor 4 la mesure des paysages
factices de ces murals qui s’étendaient parfois
sur des centaines de métres carrés.

61
bal
*

Trois coups frappés a la porte tirérent Caine de


son hypnose. Il réalisa qu'il était toujours assis
sur la moquette, le carnet sur les genoux, et qu'il
avait couvert dix pages d’une écriture fine, ser-
rée, indélébile, sans méme savoir de quoi il avait
bien pu parler. Comme il tardait a réagir, la
porte s’entrouvrit, laissant passer Kitty.
— Vous étes encore vivant? interrogea la
jeune femme. J’ai cru un instant qu’un tireur des
toits vous avait abattu.
— Non, soupira Caine. J’écrivais.
— Vous avez l’air défoncé, oui, observa Kitty
en s'agenouillant sur la moquette décolorée.
Avec un sourire géné, elle sortit une bouteille
de vodka du sac informe qu'elle portait en ban-
douliére.
— Pour me faire pardonner, dit-elle. Je lai
prélevée sur les réserves médicales de l’équipe
scientifique.
— Vous étes réellement géologue? interrogea
Caine.
Kitty secoua négativement la téte.
— Non, pas du tout, mais je me débrouille
avec un bateau a voiles. J'ai un petit sloop qui me
permet de faire la navette entre les iles volca-
niques et San-Pavel. Dans un monde privé
d’essence, c’est bien utile.
— Vous étes bon marin?
— On le dit. Vous voulez m’engager pour
pécher le marlin?
— Peut-étre.
La jeune femme avait plissé les yeux. Elle avait
de nouveau une expression méfiante. me
— Qu’est-ce que vous faites ici? murmurats
t-elle. J'ai le pressentiment que vous allez nous*

62
attirer des ennuis. Vous avez I’air d’un dingue.
Quand j’étais mannequin javais un petit ami, il
était pilote de Formule 1. Chaque fois qu'il grim-
pait dans un de ses foutus bolides il avait la
méme téte que vous. Une espéce de regard qui
passait au travers des choses... comme vous en ce
moment.
— Qurst-ce qu'il est devenu?
— Il s'est écrasé contre le mur des tribunes.
— C'est pour ¢a que vous avez renoncé a votre
carriére de poupée professionnelle ?
Kitty haussa les épaules et déboucha la bou-
teille.
— Posez-moi les questions, murmura-t-elle. Je
veux dire: les vraies questions. Celles pour les-
quelles vous étes venu jusqu’ici.
— D’accord, fit Caine. Parlez-moi d’Ancho
Arcafio. Le boucher...
La jeune femme écarquilla les yeux. La sur-
prise l’avait figée, le bras en I’air, le goulot de la
bouteille 4 quelques centimétres des lévres.
— Yapas a dire, haleta-t-elle, vous étes réelle-
ment dingue! Vous venez de prononcer le seul
nom vraiment tabou ici, 4 San-Pavel.
— Arcanio?
— Il est mort. Il a coulé avec son yacht en
essayant de prendre la fuite la nuit ot le peuple a
mis le palais présidentiel A sac. Vous le savez.
Tout le monde le sait.
— Non. On murmure des choses.
— Des légendes!
— Parlez-moi de lui.
— Vous voulez faire des cauchemars? C’était
un fou sadique. Un tortionnaire. Méme
aujourd hui, trois ans aprés sa mort, les gens ont
encore peur de lui. Ils ne se font pas a l’idée qu'il
ait pu mourir. Ils avaient fini par le croire indes-

63
tructible et omnipotent, comme une sorte de
démon. Il... il avait inventé un supplice: la
cagoule. Lors de |’interrogatoire, dans les caves
du palais, on vous attachait sur la téte un sac de
toile épaisse, rempli d’araignées. Des mygales,
des tarentules, je ne sais pas exactement. On ser-
rait une corde autour de votre cou pour empé-
cher les bestioles de s’en aller, et on vous laissait
la, ficelé sur une chaise, pendant que les arai-
gnées se promenaient dans vos cheveux, sur
votre visage, essayaient d’entrer dans votre
bouche si vous aviez le malheur de hurler. Beau-
coup de gens ont fait des crises cardiaques sous
l’effet de la terreur et du dégoiit. Ca vous suffit
comme documentation ? Je suppose que le Cultu-
riste fou supporterait ¢a sans broncher? Peut-
étre méme mangerait-il les araignées?
— Arcafio, comment était-il, physiquement ?
— Un bel homme, mince, nerveux. Visage
émacié, profil de rapace, style Cocaine cow-boy
de série télévisée. Trés bien habillé. Il faisait peur
aux femmes, et en méme temps, elles s’accor-
daient pour le trouver terriblement séduisant. Je
ne l’ai pas connu. Je suis arrivée ici au lendemain
de la révolution.
— Alors, selon vous, il est mort?
— Qui. Son yacht a coulé a pic. La tempéte l’a
brisé en deux alors qu'il essayait de gagner le
large. L’équipage a fui, mais Arcafio est resté a
bord.
— Comment sait-on cela?
— Les marins, les gardes... Une des chaloupes
s'est retournée, mais l’autre a pu rejoindre la
terre. Quand les types ont débarqué, toute la
population était la, 4 les attendre.
La jeune femme avait baissé instinctivement la
voix et parlait en détournant les yeux. Elle évo-

64
quait les matelots et les tortionnaires saisis par la
foule, frappés, lacérés par les femmes, les
enfants.
— Pendant que les hommes les maintenaient,
les femmes leur brisaient les doigts. Les gosses,
eux, leur enfongaient des tessons de bouteille
dans les mollets. On les a forcés 4 marcher le
long de la plage. A chaque pas, une main jaillis-
sait de la foule pour leur arracher une poignée de
cheveux. On dit que lorsqu’ils sont arrivés sur le
lieu de l’exécution, ils étaient tous chauves, a
demi scalpés. Les enfants galopaient autour
d’eux en riant et leur plantaient dans les fesses et
dans le ventre des bambous taillés en biseau.
Quelques guérilleros ont essayé de s’interposer,
de parler de procés, de jugement public, mais on
les a fait taire.
Kitty but une gorgée de vodka au goulot,
s'étrangla, toussa. La pénombre envahissait la
chambre. Dehors, il s’était mis a pleuvoir, et
laverse cinglait le contre-plaqué des fenétres en
produisant un roulement sourd. En quelques
phrases hachées, la jeune femme évoqua l’exé-
cution : Les fuyards crucifiés au tronc d’un pal-
mier au moyen de gros clous de forgeron, nus,
saignant de toutes parts, et la foule s'acharnant,
les dépecant avec lenteur.
— Chaque fois qu’on leur arrachait un mor-
ceau de chair, on le jetait aux chiens. Chacun
venait avec son meilleur couteau, méme les vieil-
lards, et les grand-méres aussi, les pleureuses, les
abuelas avec leur téte recouverte d’un fichu noir.
Cela formait une interminable file d’attente.
ss Peut-étre méme y avait-il plus de femmes que
dhommes. Et ]’on raconte qu’elles étaient les
plus féroces... Elles les ont épluchés, en prenant
leur temps. En veillant bien a les faire « durer »
le plus longtemps possible.

65
D’une voix presque inaudible, elle expliqua
qu’au matin, les os des prisonniers avaient été
mis 4 nu sans qu’on touche cependant aux
organes vitaux. Deux d’entre eux étaient morts
sous l’effet de la souffrance. Quant aux survi-
vants, on les ranimait 4 chaque syncope en les
aspergeant d’eau de mer. La féte macabre avait
rassemblé une foule immense qui noircissait les
abords du rivage. Des adolescentes brandissant
des torches couraient le long de la plage, a la
lisiére des vagues, dans l’espoir de découvrir le
cadavre rejeté par la mer d’Ancho Arcafio, le bou-
cher. On s’était promis de le profaner, de le faire
dévorer par des porcs, de le laisser pourrir en
plein soleil sur la place de I’hétel de ville... Cha-
cun rivalisait d’imagination pour infliger au tor-
tionnaire de San-Pavel une ultime humiliation.
Mais on ne découvrit que les débris d’une barque
fracassée par les lames, et trois cadavres de
marins, déshabillés par la tempéte, livides, la
bouche pleine de sable, d’algues et de crabes
minuscules...
— Avant de mourir, les prisonniers ont tous
juré avoir vu sombrer el Crucero, le yacht du bou-
cher, conclut Kitty. Ils ont affirmé qu’une lame
gigantesque |’avait englouti. C’est vrai qu’on n’a
jamais découvert le moindre débris provenant de
’épave, mais les courants sont trés puissants au
large. Si l'on commet I’erreur de s’y engager un
jour sans vent, et quon ne dispose pas d’un
moteur assez puissant, on se met a tourner en
rond, on devient prisonnier d’un cercle liquide
dont le périmétre peut mesurer des milliers de
miles. Il y a la, tout prés, des dizaines de couloirs
sous-marins qui forment un vrai labyrinthe et
peuvent vous expédier de l'autre cété du cap
Horn, ou au milieu du Pacifique. Si l’on se fait

66
happer par l’un d’eux on part a la dérive, on se re-
trouve a des milliers de kilométres de son point
de départ. C’est arrivé a plus d’un pécheur.
Caine ferma les yeux. L’humidité tropicale
envahissait la chambre, apportant ses odeurs de
moisissure. Les images évoquées par la jeune
femme hantaient son esprit.
— Ils ont mis trés longtemps 4 mourir, dit
Kitty comme si elle devinait ses pensées. La foule
ne les a pas achevés, elle a laissé ce soin aux
oiseaux de mer, et aux crabes. Le président a eu,
lui, une fin plus rapide. Quand la population a
envahi le palais, il a mis le canon de son arme
dans sa bouche et s’est fait sauter la téte. Ca a
rendu les gens fous de colére. Ils ont profané son
cadavre d’une maniére que je n’ai pas envie de
décrire. Ils étaient... frustrés. Terriblement
décus. C’est pour cela qu'il ne faut jamais évo-
quer le nom d’Arcafio devant eux. La simple idée
qu’Arcafio soit mort sans payer ses crimes leur
fait bouillir le sang.
— Ce... boucher, observa Caine. II avait une
maitresse, non?
— Qui, admit Kitty. Une certaine Carlita
Pedrén. Une chanteuse qui était venue a San-
Pavel en tournée. Arcafio lui a fait tourner la téte
et elle est restée la. On la surnommait « la
chienne ». Elle a tourné un feuilleton télé trés
célébre ici: La reine de l’'Amazone. Elle y char-
mait les animaux féroces et les hommes en chan-
tant. C’était une actrice exécrable mais elle avait
une belle voix, rauque, un peu... bestiale. Le type
de voix qu’on donnait aux femmes fatales dans
les films des années 50.
- Etait-elle sur le yacht, la nuit du naufrage ?
Kitty fit la moue et secoua négativement la
téte. .

67
— Les marins n’en ont jamais parlé. On ne sait
pas ce qu'elle est devenue. Elle a disparu de la
circulation du jour au lendemain. Bien lui en a
pris parce que les femmes de San-Pavel ne lui
auraient pas pardonné d’avoir tant fait fantasmer
leurs maris. Je crois qu’elles l’auraient défigurée,
ou lui auraient coupé les seins.
Elle poussa un profond soupir et se redressa
d’un coup de reins.
— Je ne sais pas ce que vous cherchez, dit-elle
en considérant d’un air soucieux Oswald Caine,
toujours assis sur la moquette. Mais faites bien
attention a ne pas réveiller les fant6mes de San-
Pavel. C’est comme si vous vous amusiez a arra-
cher les sutures d’une plaie mal cicatrisée. Tout
cela date de trois ans a peine, et la haine est tou-
jours 1a.
— Je ferai attention, murmura Caine.
— Vous feriez bien, siffla Kitty en tournant les
talons. Sinon vous vous retrouverez cloué 4 un
palmier avant d’avoir pu comprendre ce qui vous
arrive. Ils vous éplucheront, comme les marins
d’el Crucero. Ils sont trés forts a ce jeu-la, par ici.
Surtout les vieilles en fichu noir.

Caine dormit assez mal cette nuit-la. Retran-


ché sous la moustiquaire couvrant le lit, il se
retourna interminablement d’un cété sur l'autre
avant de sombrer dans |’inconscience. L’absence
de baie vitrée lui donnait |’impression de dormir
dans une caverne béant a flanc de montagne. A
68
plusieurs reprises, il fut réveillé par des coups de
feu isolés ou le passage d’un hélicoptére de
patrouille. Chaque fois qu’il fermait les yeux, les
images évoquées par Kitty dansaient sous ses
paupieéres. Il se leva de bonne heure, descendit a
la salle 4 manger pour se faire servir ses habi-
tuelles pancakes, le sirop d’érable, et le litre de
café noir trés sucré sans lesquels il était inca-
pable d’affronter une nouvelle journée.
En mangeant, il songea aux circonstances
étranges qui l’avaient amené a s’envoler pour
San-Pavel. Cela s’était produit 4 Venice, un jour
qu'il déambulait le long de la plage. Tout 4 coup,
en tournant la téte, il avait apergu au bout d’une
rue un mural qu'il ne connaissait pas. La fresque
naive occupait toute la hauteur d’un vieux mur.
Inachevée, elle s’élevait 4 plus de dix métres du
sol. A Los Angeles, ces peintures urbaines étaient
choses communes. Elles recouvraient parfois la
facade d’un immeuble ou le mur aveugle d’une
fabrique. Dans le quartier latino, elles avaient
toujours une tonalité religieuse. Parfois, elles
prenaient l’allure d’une revendication politique.
La plupart du temps elles donnaient l’impression
qu'un enfant géant s’amusait a barbouiller les
murs de la cité de ses gribouillis maladroits.
Cette fois, c’était différent. La fresque représen-
tait un navire perdu sur une mer démontée, un
navire au profil de crocodile, une barcasse de
cauchemar fouettée par les embruns et 4a la
ee
as
eS
proue duquel se tenait un homme maigre et nu,
au visage émacié, qui paraissait dominer la tem-
péte. En dépit de la facture naive du dessin, il y
avait tant de méchanceté dans le regard du navi-
gateur solitaire que Caine en avait éprouvé un
curieux malaise. Il avait pensé immédiatement
qu'une photographie de cette ceuvre approxima-

69
tive ferait une merveilleuse couverture pour |’un
de ses prochains romans.
Il était resté planté devant la paroi de brique,
fasciné par le visage pervers et menacant du nau-
fragé. Le vaisseau s’enfongait sous les pieds du
navigateur solitaire, avalé par les abimes, mais
homme paraissait s’en moquer, comme s'il se
savait indestructible, plus fort et plus méchant
que |’ouragan lui-méme.
Caine prit la planque, attendant le passage de
artiste. Il lui fallut trois jours pour voir enfin
arriver un latino portant une grande échelle et
tout un assortiment de pots de peinture dans un
méchant sac de jute. C’était Anastasio Diario,
homme qui avait rencontré le vaisseau fan-
tome...
— L'image, expliqua-t-il dés que Caine lui eut
payé une biére, l'image elle est la, imprimée dans
ma téte. Il faut que je l’en sorte ou sinon je
deviendrai fou. Tu comprends, hombre ? La-bas,
dans mon pays, personne ne veut me croire, mais
je l’ai rencontré, le bateau du maudit. Il n’a pas
coulé, comme on le raconte. II flotte toujours.
A l’époque, Caine n’envisageait pas autre chose
que l’autorisation de reproduire la fresque
moyennant finance, mais peu a peu le mono-
logue d’Anastasio avait piqué sa curiosité. Anas-
tasio avait été pécheur, il venait du Terremoto,
de San-Pavel, trés exactement. Il avait fui son
pays un an aprés la révolution, parce que le nou-
veau gouvernement I’avait fait interné dans un
asile de fous.
— Ils ont dit que je colportais des propos
démoralisateurs, subversifs, marmonnait-il, le
nez dans sa biére. Qu’il ne fallait plus prononcer
le nom du boucher, jamais. Et pourtant je I’ai vu,
et il m’a regardé avec ses yeux de demonio,
comme j'ai essayé de le représenter sur le dessin.

70
Son histoire était relativement simple. Partant
pour la péche, il avait été surpris par un grain et
sétait mis 4 dériver, mat et gouvernail brisés,
moteur en panne. C’est alors qu'il avait apercu,
jaillissant du brouillard, la silhouette terrifiante
d’un yacht trés abimé mais flottant encore.
L’étrave du navire avait failli couper sa barcasse
en deux.
— Il puait comme une vieille barrique de sau-
mure, balbutiait Anastasio chaque fois qu’il évo-
quait ce souvenir. Sa peinture avait pelé, et des-
sous on voyait la téle de ses flancs, toute rouillée.
Ses cordages pendaient du pont et flottaient der-
riére lui, comme les cheveux d’une femme noyée.
Le mat s‘était rompu 4 mi-hauteur, écrasant la
dunette et le cockpit de commandement. C’était
vraiment une épave, un bateau mort, mais qui
flottait toujours. Ma barque a frotté sur sa coque,
et j'ai encore le bruit du raclement dans les
oreilles.
Obéissant a une impulsion, il avait tendu la
main pour saisir l’un des filins.
— Jai pensé que je pourrais amarrer mon
canot bord a bord, et grimper sur l’épave. C’était
sGrement plein d’objets de valeur. Des trucs
faciles 4 revendre. Des vétements, de I’alcool, des
bijoux.
Sur l’instant il avait cru que le yacht apparte-
nait a des gringos. Des crétins descendus de Cali-
fornie et se prenant pour des navigateurs soli-
taires. Il suffisait d'une grosse tempéte pour les
expédier par-dessus bord. Le bateau, sans capi-
taine, se mettait ensuite a dériver au hasard des
courants. .
— Au moment ou je me préparais a empoi-
gner la corde, il est sorti d’une espéce d’abri
fabriqué avec de la toile a voile, et i/ m’a regardé
:

71
droit dans les yeux. Je l’ai reconnu aussitét.
C’était Ancho Arcafio, le boucher. Il avait maigri,
mais il était vivant, et il avait l’air plus fou que
jamais. C’était lui! Et le bateau fantéme, c’était el
Crucero.
De retour a terre, Anastasio s’était empressé de
raconter son histoire dans toutes les tavernes du
port. Deux jours aprés, on |’arrétait pour propa-
gande subversive. Comme il s’obstinait 4 procla-
mer sa bonne foi, on l’avait décrété fou et bouclé
a l’asile de la Colombra, d’ot il avait fini par
s’échapper.
Cette histoire avait laissé Caine songeur. La
légende du vaisseau fant6me I’avait fait sortir de
état de léthargie dans lequel il végétait depuis six
mois. I] avait commencé a se documenter sur San-
Pavel et la derniére croisiére du boucher. Bien
évidemment, Anastasio Diario, demi-clochard
travaillant au noir dans une entreprise de pein-
ture dont il pillait les stocks pour parachever sa
fresque, n’était pas un témoin trés crédible, et
pourtant... Caine avait commencé a réver de
l’épave flottante, du navire de rouille sur lequel
s’obstinait 4 survivre un tortionnaire en fuite.
Cette obsession était peu a peu devenue si vivace
qu'il avait fini par prendre I’avion.
kod
as

Caine acheva son déjeuner. Dés qu'il manifesta


son intention de sortir en ville, le réceptionniste
se précipita pour lui remettre un magnifique
parapluie noir que n’aurait pas désavoué un
businessman de la City.
— Contre les méfaits du soleil, bégaya
l’employé du desk. I faut faire trés attention a ne
pas s’exposer plus que de raison.

72
Caine s‘empara du pépin et quitta I’hétel. En
déployant la corolle de soie noire, il se sentit
d’abord un peu ridicule, mais il éprouva bientdét
cette démangeaison a la hauteur de la nuque qui
vous assaille lorsqu’on vous observe a votre insu.
Caine se courba en avant, essayant de réduire sa
haute taille de quelques pouces. II n’avait aucune
peine a imaginer que I’ceil d’un viseur s’attachait
a chacun de ses pas. La-haut, sur les toits,
quelqu’un I’avait-il déja pris pour cible? I] avan-
¢ait en rasant les murs, accrochant son parapluie
aux marchandises pendues aux crochets des
échoppes. Aurait-il le temps de se jeter a terre
lorsque exploserait la détonation ? Pour se rassu-
rer, il se fit la réflexion que, vu d’en haut, son
parapluie était semblable a tous ceux qui
encombraient la rue. L’uniformité le protégeait.
Du sommet des toits, aucun tireur ne pouvait
plus désormais déterminer sous quel pépin se
cachait le gringo.
Parvenu indemne et vivant jusqu’a la place de
l’hétel de ville, Caine fouilla dans sa poche a la
recherche du plan sur lequel il avait indiqué la
route a suivre pour rejoindre l’asile d’aliénés de
la Colombra. I] ne voulait pas signaler sa qualité
d’étranger en demandant trop souvent son che-
min.
Il se trompa deux fois, 4 cause du dernier
tremblement de terre qui avait obstrué la rue
qu'il avait prévu d’emprunter. Le détour I’obligea
a se lancer dans un labyrinthe de ruelles cras-
seuses ot! son parapluie le protégea a trois
reprises des brocs d’immondices qu’on déversait
par les fenétres.
L’asile de la Colombra se trouvait situé en
dehors de la ville, a la lisiére de la jungle. Son
parc, que personne n’entretenait plus, retournait

73
lentement a |’état sauvage. La forét vierge langait
ses lianes, ses mousses et ses hautes herbes a tra-
vers les grilles, envahissant chaque jour un peu
plus la propriété. L’hépital, quant a lui, se
composait de trois gros batiments grisatres en
trés mauvais état. Caine s’arréta devant la porte
d’entrée fermée par une chaine et un cadenas. Un
vieux gardien a barbiche blanche faisait les cent
pas sur le trottoir, une batte de base-ball sous le
bras.
— Hé, caqueta-t-il en avisant Caine. Tu veux
entrer la-dedans, mon gars ? Fais bien attention...
— A qui? demanda Caine. Aux malades?
— Non, non. Aux singes, expliqua le vieux. Ils
sortent de la jungle pour venir fouiller dans les
poubelles. Ils s’enhardissent de plus en plus. Par-
fois méme, ils essayent d’entrer dans la cuisine.
Ils sont mauvais comme la gale, ils mordent tout
le monde.
Le vieux agita sa batte, et proposa :
— Pour trois dollars je vous loue mon gour-
din. Vous me le rendrez en sortant.
— D’accord, dit Caine. Mais je vous laisse mon
parapluie en dépét.
— Ca marche! approuva le vieillard. Mais
faites attention, c’est du sérieux. Avant j/avais
une carabine et je leur tirais dessus, mais depuis
que l’armée a confisqué toutes les armes, ils ont
cessé d’avoir peur de nous.
Caine paya et s'empara de la batte. Le gardien
tira alors de sa poche une grosse clé reliée 4 sa
ceinture par une ficelle, et déverrouilla le cade-
nas.
— Je dois demander a quelqu’un I’autorisation
de pénétrer dans le batiment ? s’enquit-il en fran-
chissant le seuil.
— Mon pauvre gars, soupira le cerbére. Il n’y a

74
7 te P
tia ,—. § =.”
plus que dix infirmiers pour s’occuper des trois
cents malades et combattre les singes. Faudra te
débrouiller tout seul.
Caine n’en désirait pas davantage. Cette
pagaille faisait son affaire, elle correspondait a la
description que lui en avait donnée Anastasio
Diario, le peintre de murals. Le romancier dispo-
sait également d’un plan détaillé fourni par
l’'ancien pécheur. Le parc se révéla tout de suite
envahi par la végétation. L’herbe caoutchou-
teuse, poisseuse de séve, avait recouvert la plu-
part des statues encore debout, mais aussi les
bancs disséminés dans le jardin, et ce qui sem-
blait étre un kiosque 4 musique. I] aurait fallu
tondre tout cela, repousser les assauts de la forét,
mais le personnel avait manifestement d’autres
chats a fouetter. Caine emprunta I’allée centrale.
Un brusque vacarme métallique le fit sursauter,
et il apercut trois singes occupés a renverser des
poubelles dont on avait tenté de maintenir les
couvercles en place au moyen de grosses pierres.
Les animaux s’en donnaient a coeur joie, fouillant
dans les détritus qu’ils gofitaient méthodique-
ment.
Il essaya de passer la téte haute, sans trahir la
peur qui s’insinuait en lui. Les singes lui mon-
trérent les dents et esquissérent une bréve panto-
mime menagcante.
Un peu plus haut, il rencontra les premiers
malades. Deux vieillards 4 la physionomie égarée
et une Indienne trés grasse qui tirait sur ses
nattes en marmonnant une rengaine incompré-
hensible. Les deux vieux portaient pour tout
vétement une chemise dont les pans battaient
leurs cuisses maigres. La femme était nue. Ils se
pelotonnaient les uns contre les autres en suivant
d'un ceil effrayé le manége des singes qui escala-

75
daient la grille d’enceinte pour s’introduire dans
le pare. Un infirmier jaillit du batiment en bran-
dissant un balai et entreprit d’en donner des
coups sur les barreaux pour effrayer les bes-
tioles. I] revint, en sueur, ficelé dans une blouse
qui avait sirement été blanche, un jour...
— Vous cherchez quelqu’un? aboya-t-il en
dévisageant Caine. J’ai pas le temps de vous gui-
der. Et puis ces connards de cinglés ne restent
jamais dans les salles qu’on leur a attribuées.
— Ne vous inquiétez pas, fit le romancier. Je
me débrouillerai. Vous avez déja assez de pro-
bléme avec les singes.
En disant ces mots, il avait glissé un billet dans
la paume de I’infirmier qui se décida a sourire.
— Faites gaffe. Ces saloperies de macaques
sont vraiment agressifs. Ils mordent. Ils essayent
de s’‘introduire dans le batiment pour voler de la
nourriture. Heureusement qu'il y a des barreaux
a toutes les fenétres.
Trainant son balai, il accompagna Caine
jusqu’au pied de l’escalier.
— L’emmerdant, ajouta-t-il, c’est que les cin-
glés ont tellement peur d’eux qu’on n’arrive plus
a les faire sortir prendre Jair.
— Il y a eu des accidents?
— Quais, de vilaines morsures. Ces singes sont
vicieux. S’ils trouvaient quelqu’un dans le parc,
au milieu de la nuit, ils le mettraient en piéces.
Le soir, on passe notre temps a compter et a
recompter les malades pour s’assurer qu’on n’en
a pas oublié un dehors.
Caine entra dans la batisse. Comme il l’avait
prévu, la salle commune empestait l’urine. Les
installations étaient vétustes, les murs couverts
de moisissures et de graffitis exécutés a l’aide de
matiére fécale. Les malades, que personne ne

a
surveillait, déambulaient le plus souvent entiére-
ment nus. Certains se chamaillaient comme des
enfants pour la possession d’un objet sans impor-
tance: un bout de chiffon, un vieux chapeau,
mais la plupart demeuraient étendus sur leur
paillasse, fixant le plafond tavelé, une expression
d’effarement sur le visage.
Caine jeta un coup d’ceil au plan dessiné par
Diario et suivit les indications fléchées. II tra-
versa rapidement la salle commune du rez-de-
chaussée pour grimper au premier. Des malades
l’interpellaient au passage, lui posant des ques-
tions saugrenues. Caine essayait de leur adresser
des sourires rassurants. I] savait, par le peintre
de murals, que les infirmiers puisaient sans
remords dans la pharmacie de l’hospice, reven-
dant drogues et tranquillisants aux camés de
San-Pavel. Les patients de la Colombra étaient
donc le plus souvent abandonnés a leurs démons
intérieurs sans aucune protection chimique. Cela
les rendait parfois dangereux. Quand ils s’agi-
taient trop, on les bouclait dans une camisole et
on les attachait sur leur lit jusqu’a ce que la crise
passe. Anastasio Diario avait vite compris qu'il
devait se faire oublier s’il voulait pouvoir
s‘enfuir. Il avait joué la prostration et on avait
cessé de le surveiller.
« Je me suis échappé en pleine nuit, avait-il
expliqué a Caine. A cette heure-la, les singes
envahissent le parc. Les infirmiers savent que
personne n’osera plus ni entrer ni sortir, et ils se
rassemblent pour se sofiler dans la salle de
garde. » Anastasio avait descellé un barreau, au
rez-de-chaussée, et s’était glissé dans le jardin.
La, il n’avait dQ sa survie qu’a sa vélocité, car les
singes furieux l’avaient aussit6t pris en chasse.
«Ce sont de vrais fauves, marmonnait-il

77
chaque fois qu'il évoquait cet épisode. S’ils vous
mettent la main dessus, ils vous arrachent le nez
et les oreilles. Les doigts aussi. Dés le coucher du
soleil, le parc devient leur territoire. »
En arrivant au deuxiéme, Caine nota que de
nombreux malades présentaient des traces de
morsures suturées ala diable. La chaleur a l'inté-
rieur du batiment était insupportable et il ruisse-
lait de sueur sous ses vétements. L’odeur de pis-
sat le suffoquait, il crut un instant qu'il allait
rendre son déjeuner au détour d’un couloir. La
moisissure et la mousse recouvraient compléte-
ment certains murs, 1a oti le batiment s’adossait
a la forét. En traversant la salle commune, il ren-
contra un autre infirmier a qui il graissa la patte.
Le gorille, sanglé dans une blouse trop étroite, se
désintéressa aussitdét de lui.
— Je cherche un vieux type avec qui j/allais
pécher le marlin, inventa le romancier. Une fois
que jétais passé par-dessus bord, il m’a sauvé la
vie. On m’a dit qu'il avait perdu la boule et qu'il
était ici.
Il débita cette fable deux fois encore avant
d’atteindre le troisiéme étage. Les infirmiers ne
semblaient guére décidés a s’éloigner des ventila-
teurs sous lesquels ils feuilletaient des revues
érotiques de contrebande. Se guidant sur le plan
d’Anastasio, il découvrit enfin ce qu'il cherchait :
un long corridor auquel on accédait par une
porte munie d’une serrure si simplette qu'il n’eut
aucun mal a la crocheter. Derriére le battant
s’étirait un couloir jaune, rongé par l’humidité,
qu éclairaient trois fenétres munies de barreaux
et renforcées par du grillage. « C’est l’ancien
quartier des fous dangereux, avait chuchoté
Anastasio. Celui des cellules capitonnées et des
douches froides. C’est 1a qu'elle se cache. Je le

78
sais, je l’ai vue a trois reprises. Et j'ai entendu sa
voix. On n’oublie pas une voix pareille. »
Caine essuya la sueur qui dégoulinait de ses
sourcils et lui brélait les yeux. Il respirait avec
difficulté, oppressé par l’atmosphére de déliques-
cence et de folie qui planait sur les lieux. Les
talons de ses bottes résonnaient sur le dallage. Ca
et la, s’ouvrait l’espace carrelé d’une salle de
douches abandonnée. II préféra ne pas préter
attention aux insectes qui grouillaient sur la por-
celaine, escaladant les sanitaires. Alors qu'il était
a mi-chemin, un brusque vacarme le fit sursau-
ter, mais ce n’était qu’un singe furieux qui,
agrippé aux barreaux d’une fenétre, secouait le
grillage pour essayer de se ménager une entrée.
Caine pressa le pas, se rapprochant de la porte a
ceilleton qu’il n’avait cessé de fixer.
« Cest la quElle est, lui avait dit Anastasio. La
reine de l’'Amazone. Elle n’est pas enfermée.
Pourquoi le serait-elle ? Vous n’aurez qu’a tirer le
battant pour la rejoindre. »
Caine s'immobilisa, les doigts sur la poignée de
la porte. Et si Diario avait tout inventé, pour se
faire valoir... ou, justement, parce qu'il était bel
et bien fou? Caine en arrivait presque A le sou-
haiter. Retenant son souffle, il ouvrit la porte.
Une femme se tenait 1a, allongée sur un lit, vétue
d'un peignoir de soie rouge. Elle se redressa d’un
bond a son entrée. Elle était trés belle, la téte
auréolée d’une épaisse chevelure d’un noir
bleuté. C’était Carlita Pedrén, l’ancienne mai-
tresse d’Ancho Arcafio, le boucher de San-Pavel.
Carlita Pedrén, ancienne chanteuse de tangos
crapuleux et reine de |’‘Amazone dans un feuille-
ton télévisé peuplé de crocodiles en caoutchouc.
Caine avait eu beaucoup de mal a mettre la main
sur les disques qu'elle avait jadis enregistrés, car

79
CS eee)
ceux-ci avaient tous été mis au pilon au lende-
main de la révolution. Carlita, «la chienne »,
était 1a, devant lui, et il n’en revenait pas d’avoir
pu la retrouver aussi facilement. C’était comme
un fant6me surgi des brumes d’une époque de
sang et de folie.
— Qui étes-vous? dit-elle d’une voix que la
peur rendait encore plus rauque que de coutume.
C’était maintenant que tout allait se jouer, en
quelques secondes. II suffisait qu’elle appelle a
l'aide pour que la piste s’arréte ici.
— Ne craignez rien, dit Caine en lui tendant
son passeport et l’exemplaire du roman qui ne le
quittait jamais. Je suis écrivain, pas flic. Je ne
vous veux pas de mal, seulement parler, et vous
aider, si c’est possible.
Carlita avait pris le livre en tremblant.
— Oh, dit-elle avec un pauvre sourire. C’est
vous qui écrivez ¢a... Jen ai lu des dizaines
quand jétais en tournée. Je trouvais ¢a béte mais
je ne pouvais pas m’empécher de les acheter au
fur et 4 mesure. Je ne sais pas pourquoi...
Elle examina la photo, au dos du livre.
— Qui, soupira-t-elle. C'est bien vous. Mais
vous avez vieilli.
La piéce était une ancienne cellule matelassée
pour malade obsédé de |’auto-mutilation. Une
ampoule nue pendait au plafond, et la lumiére
du jour pénétrait par une minuscule fenétre gril-
lagée ouverte dans la paroi, a plus de huit pieds
du sol. Dans un coin, on avait installé un télé-
viseur et un magnétoscope. Une pile de cassettes
vidéo trénait sur l'appareil. Caine vit qu'il s’‘agis-
sait des différents épisodes de La reine de l’'Ama-
zone. Carlita Pedrén surprit son coup d’eeil.
— Crest tout ce qui me reste de mes années de
splendeur, dit-elle en se rasseyant. Ce feuilleton

80
qui m’a rendue célébre et m’a condamnée a me
cacher ici. La reine de l’Amazone! Elle a bonne
mine, n’est-ce pas? Au début je les regardais
pour me consoler, mais maintenant, avec les
coupures de courant...
Caine la regarda. Elle était restée belle en dépit
de ses tristes conditions de survie. Sa chevelure
épaisse semblait une fourrure jetée sur ses
épaules, mais sa bouche aux lévres épaisses avait
pris une expression lasse, et ses mains trem-
blaient. A sa facon de renifler toutes les dix
secondes, Caine devina qu'elle prenait de la
cocaine depuis longtemps.
— Ca me fait dréle de voir quelqu’un de I’exté-
rieur, balbutia-t-elle. Comment m’avez-vous re-
trouvée ?
Elle retomba sur le lit plus qu'elle ne s’assit.
Dans un vieux réflexe de coquetterie, elle croisa
trés haut les jambes. Elle était nue sous le pei-
gnoir, mais ses cuisses avaient forci. Caine lui
parla d’Anastasio Diario, il disposait de peu de
temps et il voulait la rassurer le plus vite pos-
sible. Le contact se devait d’étre bref pour ne pas
éveiller la méfiance des infirmiers.
— Vous ne risquez rien, conclut-il. Anastasio
vit 4 Los Angeles maintenant. Il ne vous dénon-
cera pas. Et puis c’est un de vos fans. I] pense
toujours 4 vous, méme ]a-bas. Il me raconte
souvent des épisodes du feuilleton.
— Vous voulez parler de moi dans vos livres?
interrogea Carlita en allumant nerveusement une
cigarette.
Elle avait dit cela avec une sorte d’espoir puéril
qui, l’espace d’une seconde, avait ranimé son
visage amorphe.
— Ce n'est pas exclu, éluda Caine. Comment
étes-vous arrivée ici? Pourquoi n’étes-vous pas
partie avec Ancho Arcafio ?

81
Tout de suite les traits de Carlita se durcirent,
et elle prit une expression rusée qui permit a
Caine de prendre conscience de ce qu'elle était
réellement : une garce redoutable empatée par la
claustration. Il se maudit d’avoir failli céder a
l’attendrissement. Pourquoi devenait-il aussi vul-
nérable dés qu'il repérait une ride naissante sur
la peau d’une jolie femme?
— Qurest-ce que ¢a me rapportera? siffla Car-
lita. Dans ma situation on ne donne rien pour
Tiers
— Qur’est-ce que vous voulez?
Elle eut un rire de souffrance un peu théatral,
qui lui renversa la téte en arriére.
— Vous étes idiot ou quoi? cracha-t-elle. Sor-
tir d'ici, bien sir. Comment croyez-vous que je
paye la complicité des infirmiers? Je suis leur
pute. Depuis trois ans. Ils me cachent a condition
que je me laisse baiser sans rechigner. Ils sont
douze, et ils ne me font pas de cadeau. C’est un
loyer trés lourd a payer.
Elle haletait, tous ses traits reflétaient la haine.
Sa bouche frémissait de rage contenue, et Caine
crut qu'elle allait faire une crise de nerfs, la, sous
ses yeux. Tout a coup ses épaules s’affaissérent et
elle se mit a parler d’une voix molle.
— Le jour ot la révolution a éclaté, balbutia-
t-elle, j’étais dans la jungle, en plein tournage. La
catastrophe nous a cueillis a froid. En dix
minutes |’équipe s’est débandée et je me suis re-
trouvée toute seule, en costume de reine de
l’Amazone, comme une pauvre conne. Je n’ai pas
pu rejoindre Ancho qui s’était replié au palais
présidentiel, avec ce crétin de Naranjo. J'ai
essayé, mais les rues étaient pleines de monde.
Aucune voiture ne pouvait circuler sans étre aus-
sit6t arrétée par les émeutiers, saccagée et

82 ial ”
enflammeée. I] était hors de question que je sorte
a visage découvert. J’étais trop célébre. Toutes les
femmes de San-Pavel me détestaient. Elles
m/auraient arraché les yeux, mutilée. Ce sont des
folles, des bigotes converties par les mission-
naires. Elles disaient que j’avais la chatte en feu,
et que le jour ow elles me mettraient la main des-
sus, elles m’empaleraient sur un piquet de cldé-
ture, pour me calmer, définitivement. J’ai appelé
Ancho, pour qu'il m’envoie un hélicoptére, mais
l'armée avait déja retourné sa veste.
Elle écrasa sa cigarette dans la soucoupe qui
lui servait de cendrier et s’essuya les yeux.
— J’étais terrifiée, murmura-t-elle. Je ne
savais pas quoi faire. La nuit tombait et je ne
pouvais pas rester dans la jungle, alors j'ai appelé
un type... Un fan, un admirateur. Une espéce de
groupie qui me poursuivait depuis des années.
Un pauvre type, et je lui ai demandé de venir a
mon secours.
— Il était infirmier ici?
— Oui. C'est lui qui dirige cet asile depuis
qu'on a fusillé la plupart des médecins. I] m’a
assuré que personne ne me trouverait ici. Pen-
dant un mois j'ai vécu en paix, et puis ses col-
légues m’ont découverte, et tout a commencé. II
a fallu que je paye un « loyer » pour ne pas étre
jetée a la rue. Ils me tiennent, vous comprenez ?
S‘ils me chassaient je serais perdue. Pour les
gens de San-Pavel je suis la putain du boucher...
Mais jamais Ancho ne m’a traitée comme le font
ces porcs!
A présent elle sanglotait, le visage caché dans
les mains. Tout a coup, elle se jeta contre Caine,
lui nouant les bras autour du cou. Son peignoir
s'était ouvert et ses seins nus s’écrasaient sur la
poitrine du romancier, boules chaudes et moites.

83
— Aidez-moi, supplia-t-elle. Vous étes améri-
cain, vous avez des relations... Aidez-moi...
— Je ne peux pas faire prendre I’asile d’assaut
par une compagnie de marines, objecta Caine.
Mes pouvoirs sont limités. Je ne suis pas un
agent de la CIA.
Carlita releva la téte, le fixant dans les yeux
avec une énergie qui frisait la folie. Ses pupilles
étaient deux énormes trous noirs.
— Je peux monnayer mon passage, haliewd
t-elle. Je sais des choses que vous ignorez, que
tout le monde ignore. Si vous m’aidez a sortir
d’ici je vous rendrai riche. Plus riche que
nimporte qui.
— De quoi parlez-vous?
— Du trésor d’Ancho Arcafio. Son trésor de
guerre. Il était A bord du yacht, je le sais, il me
avait dit.
— Carlita, le yacht a coulé...
La jeune femme se rejeta en arriére sans se
soucier de rajuster son peignoir grand ouvert.
Caine essaya de ne pas préter attention a la
grosse touffe noire de son pubis.
— Le bateau n’a pas coulé, souffla-t-elle. J’en
suis certaine.
— Allons, fit Caine. Comment le sauriez-vous ?
Vous n’étiez pas la-bas le soir de la tempéte.
— Je le sais, martela Carlita. Je le sais parce
que je connais quelqu’un qui était a bord.
— Ils ont tous été lynchés.
— Non, pas lui. Il était dans la deuxiéme
barque, celle qui s'est retournée. I] a pu nager
jusqu’a la plage. Il s’appelle Sozo, c’était l'un des
chiens de garde d’Ancho. Le plus dévoué peut-
étre.
Caine plissa les yeux. Son trouble sexuel s’était
évanoui.

84
— Vous étes certaine de ce que vous avancez?
interrogea-t-il. Sozo? Et il aurait survécu a la
tuerie?
— Oui. Ila pu se faufiler dans les rochers pen-
dant que la populace s’acharnait sur les marins.
Il est entré dans la jungle, parce qu'il savait que
personne ne chercherait de ce cété-la. Il m’a
affirmé que le yacht n’a pas coulé, que |’équipage
a cédé a la panique. II regrettait d’avoir suivi les
autres, d’avoir abandonné son maitre. C’était une
idée qui le torturait. Mais il avait eu peur de la
mer, de l’ouragan. Je l’ai vu pleurer comme un
gosse au souvenir de ce moment de faiblesse.
— Vous l’avez vu?
— Oui, il est venu ici, il y a un an. I] avait long-
temps cherché a retrouver ma trace. Mais il est
malin, il a fini par se rappeler ce fan qui m’inon-
dait de lettres et fouillait dans les poubelles du
palais pour essayer de dénicher des sous-véte-
ments m’appartenant. Nous avions ri ensemble
de ce cinglé, et Sozo.a remonté la piste, lente-
ment. Quand il est arrivé ici, il était méconnais-
sable, vieilli, barbu. Une épave...
— Et il vous a assuré que le yacht n’a pas
coulé...
— Qui. Il voulait que nous partions a sa
recherche, pour secourir Ancho.
— Cela vous semblait possible?
— Je pense qu’Ancho est mort depuis long-
temps. Personne ne peut survivre trois ans sur
une épave, sans eau douce. Mais l’or est toujours
la, dans les cales du bateau.
— Et comment vous y seriez-vous pris pour
retrouver le navire ?
— Sozo avait noté la position exacte d’el Cru-
cero au momentde son abandon. Avec ces coor-
données, on peut sGrement déterminer quel cou-

85
rant l’a emporté, et dans quelle direction il
dérive.
Caine fourragea dans sa barbe, faisant crisser
l’ongle de son pouce dans les poils gris couvrant
sa joue droite.
— Mais Sozo n'est jamais revenu, dit-il. C’est
ca, n’est-ce pas? Il vous a oubliée.
— Non, cria Carlita. Il ne m’aurait pas laissée.
Me ramener a Ancho, c’était pour lui la seule
fagon de se faire pardonner son moment de fai-
blesse. Je ne sais pas pourquoi il n’est pas
revenu.
— Il vous a donné ces coordonnées ?
— Non. Il a peut-étre di se cacher, s’enfoncer
dans la jungle. Il est peut-étre malade, blessé...
— Ou mort, compléta Caine. Vous savez que
sans lui on ne retrouvera jamais le yacht? Les
courants l’ont peut-étre expédié a |’autre bout de
la terre, on ne peut pas prendre la mer en s’en
remettant au hasard. Il faudrait pouvoir au
moins délimiter un secteur de recherches.
— Sozo connait la derniére position du
bateau, insista la jeune femme. Je vous dirai
comment le retrouver si vous m’aidez a sortir
d'ici.
— Comment voulez-vous que je m’y prenne?
— Procurez-vous une arme. Vous menacerez
les infirmiers. Ils ne pourront pas nous empécher
de partir. Une arme et une voiture.
— Mais ensuite? Vous dites vous-méme que
tout le monde connait votre visage...
— Vous me cacherez dans votre chambre
d’hétel. Vous m’emménerez a l’ambassade des
Etats-Unis et je réclamerai l’asile diplomatique.
Vous étes célébre, vous m’appuierez. On vous
écoutera.
Elle parlait 4 toute vitesse, sans reprendre res-

86
piration. Caine se demanda quelle téte ferait le
consul en voyant débarquer une réfugiée « poli-
tique » a la réputation aussi douteuse. Si l’affaire
s’ébruitait, ce serait un coup a se retrouver
assiégé par la population en colére.
— Une fois a l’ambassade, continua Carlita,
vous ferez venir un chirurgien esthétique d’Amé-
rique, un docteur qui modifiera mes traits. Je
vous rembourserai sur ma part du trésor. Dés
que je serai méconnaissable, nous partirons a la
recherche du bateau.
C’était de la folie pure, une stratégie de bande
dessinée, mais elle semblait avoir perdu tout sens
des réalités. Son visage et son corps ruisselaient
de sueur.
— Calmez-vous, dit Caine en la saisissant aux
épaules. On va vous entendre.
Brusquement, alors que Carlita se serrait
contre lui, la porte de la chambre s’ouvrit violem-
ment.
— Qurest-ce que tu fous ici? rugit une voix
d‘homme en colére.
Liinstant d’aprés, Caine sentit un bras noueux
senrouler autour de sa gorge, et il se mit a suffo-
quer. Carlita poussa un hurlement déchirant et
se jeta griffes en avant pour secourir le roman-
cier. Mais un autre infirmier s’interposa, la sai-
sissant par les poignets.
— Du calme, querida! gouailla-t-il. Je suis sir
que tu n’as pas envie de te retrouver sous la
douche froide! Laisse-nous nous occuper de ce
maricon.
Caine essayait de se débattre, mais les gorilles
avaient l’habitude de. maitriser les agités. En
quelques secondes, il se retrouva complétement
paralysé.
— Sortez-le de 1a, aboya celui qui semblait

87
commander le groupe. Je vais lui passer l’envie
de venir nous faire cocus!
Caine fut trainé le long du couloir tandis qu’on
rejetait Carlita Pedrén 4a |’intérieur de sa cellule
capitonnée.
demi étranglé, le romancier suffoquait en
expédiant au hasard des coups maladroits qui
faisaient s’esclaffer ses tortionnaires. Dés qu'il
fut dans la salle commune, ils entreprirent de le
frapper avec méthode, se le renvoyant mutuelle-
ment comme un punching-ball humain. Le
souffle coupé par la douleur, Caine essayait de
dévier les coups en leur présentant les parties les
moins vulnérables de son anatomie. [I ne pouvait
pas faire mieux. Il avait dénombré cing ou six
aides-soignants taillés en hercules de foire. Exci-
tés par le spectacle de la correction, les fous
s’étaient mis a gesticuler et a crier. Certains
applaudissaient en riant, d’autres se cachaient la
téte sous leurs draps.
— Qu’est-ce que tu fichais ]a-haut? rugit
l’infirmier-chef en saisissant Caine par les revers
de sa veste de cuir. Qui t’a donné le tuyau ? Hein?
— Cst un putain de journaliste! gronda l'un
de ses subordonnés. Si on le laisse sortir d'ici, il
va tout raconter dans son putain de canard!
— Crest vrai! renchérirent les autres. S’il ouvre
sa gueule tout le monde saura, et on viendra
nous la prendre...
Caine tomba a genoux, bavant du sang. Il
n’arrivait plus 4 respirer par le nez car ses
narines étaient emplies de caillots.
— Tu vois, lui chuchota son bourreau. Tu vas
nous obliger a étre trés méchants avec toi. On
laime, nous, notre petite reine de l’Amazone.
C’est notre star 4 nous, pas question qu’on nous
l’enléve. T’es mal barré, pédale. Je sens que tu es
trés mal barré...

88
Puis il le gifla avec une extréme violence en lui
demandant comment il avait appris le secret de
la cachette. Exilé 4 Los Angeles, Anastasio Diario
ne risquait pas grand-chose. Caine livra son
nom. Il avait l’impression que ses tympans
avaient éclaté. Les infirmiers se concertérent.
Diario? Oui, ils voyaient vaguement... Un petit
bonhomme trés tranquille qui passait ses jour-
nées a dessiner... Trop tranquille. Puis ils fouil-
lérent dans les poches de Caine, cherchant son
passeport. La mention « écrivain» ne fit que
confirmer leurs craintes.
— C’est un fouille-merde et un bavard, dia-
gnostiqua l'infirmier-chef. Si on le laisse partir, il
nous fera pisser le sang. Faut se débarrasser de
lui, mais que ¢a ait l’air d’un accident... Ouais,
d'un accident pour connard de touriste.
— Attendons la nuit et jetons-le aux singes!
proposa quelqu’un. Les singes lui feront son
affaire!
Caine voulut se redresser, mais une matraque
s abattit sur sa nuque. I] vit le carrelage souillé se
rapprocher de son visage 4 une vitesse prodi-
gieuse, et il pensa: « Je vais me casser le nez, et
en me réveillant j’aurai l’air d’un boxeur », mais
il avait perdu conscience avant d’avoir touché le
sol.
ae
OK

Quand il ouvrit les yeux, il était allongé par


terre, et des bestioles couraient sur son visage. I]
voulut bouger et découvrit qu'il était compléte-
ment entravé, pas par des cordes, plutét au
moyen d’une espéce de vétement qui lui mainte-
nait les bras croisés sur la poitrine. Une cami-
sole. Une camisole de force! I] tenta de bouger

89
les jambes. Elles étaient garrottées elles aussi par
de grosses laniéres de cuir qui lui bloquaient les
genoux et les chevilles. Il avait mal a la téte et
envie de vomir. I] songea qu'il devait avoir un
hématome gros comme une assiette a la hauteur
de la nuque. II resta ainsi un long moment,
essayant de récupérer. Son ventre et ses cétes lui
semblaient en charpie. Chaque fois qu'il bou-
geait, la douleur lui coupait la respiration. Sou-
dain la porte du cagibi s’ouvrit, et les infirmiers
entrérent. Ils brandissaient des lampes-tempéte
autour desquelles bourdonnaient des nuées de
moustiques. Caine comprit que la nuit était tom-
bée.
Le chef du groupe s’accroupit. Il avait un
visage gras que barrait une moustache soigneu-
sement taillée de danseur de tango. Sans doute
était-ce lui le fan débile venu au secours de Car-
lita Pedrén?
— On va te balancer dans le parc, expliqua-
t-il. Les singes vont te réduire en miettes. Ce soir,
ils sont particuliérement de mauvaise humeur...
peut-étre parce qu’on n’a pas cessé de leur jeter
des cailloux tout |’aprés-midi, va savoir? Malgré
leur petite taille ils sont trés dangereux et trés
féroces. Je pense quils vont t’arracher les
oreilles, le nez et les lévres. C’est toujours par ¢a
qu'ils commencent. Tu pourras crier trés fort si
¢a te soulage. Personne ne viendra a ton secours,
ici on est habitué aux hurlements des cinglés. La
camisole résistera un moment, mais ils finiront
par la déchirer avec leurs dents. A trois ou
quatre, ils sont capables d’écarteler un homme
robuste. Une fois je les ai vus démembrer un gros
chien : un dogue allemand. Ils lui ont arraché les
pattes comme si c’était de la guimauve.
Il s'interrompit pour laisser 4 ses compagnons
le temps de s’esclaffer.

90
— Demain matin on cachera les débris de la
camisole, conclut-il. Et on mettra a cété de ton
cadavre une caméra qui fera de toi un connard
de touriste venu photographier les singes de la
Colombra. Il y a déja eu des accidents, ¢a n’éton-
nera personne.
Il se redressa et fit signe aux autres d’emmener
Caine a l’extérieur. Le romancier fut trainé sur le
carrelage a travers la salle commune du rez-de-
chaussée. A son passage, les fous se dressaient
sur leur paillasse et poussaient des glapissements
déchirants.
— Ca tapprendra, marmonna le gros homme
moustachu avec une hargne d’enfant contrarié.
Ca t'apprendra a venir déranger notre petite
reine de l’Amazone. C’est 4 nous qu'elle appar-
tient maintenant. Dehors on lui ferait du mal. Ici,
on la protége. Elle est a l’abri.
On ouvrit l'une des portes blindées donnant
sur le jardin, et Caine fut poussé dans |’escalier
de marbre de I|’entrée principale. I] roula sur les
marches, se meurtrissant les c6tes aux arétes des
degrés. Dés qu'il fut dans I’herbe, les infirmiers
se dépéchérent de refermer le battant.
Caine tenta de ramper, dans |’espoir imbécile
d’atteindre la grille. Peut-étre que s’il se rappro-
chait de la rue quelqu’un I|’apercevrait et lui por-
terait secours ? Mais non, c’était idiot. La Colom-
bra se dressait a l’écart de la ville, et personne
sans doute n’éprouvait le besoin de venir se pro-
mener en pleine nuit du cété de I’asile d’aliénés.
Les sangles qui lui liaient les jambes |l’empé-
chaient de se redresser et d’esquisser le moindre
pas. Il en était réduit 4 se trainer sur le ventre
comme une limace. A bout de souffle, il s’immo-
bilisa pour écouter la nuit. Derriére lui l’hospice
n’était plus qu’une masse sombre. On avait éteint

91
toutes les lumiéres afin de ne pas effrayer les
singes plus longtemps, et de les encourager a se
rapprocher. En jetant un coup d’ceil autour de
lui, Caine vit que ses bourreaux avaient méme
poussé le souci du détail jusqu’éa répandre des
débris alimentaires sur la pelouse pour éveiller la
convoitise des animaux. Il y avait de la viande et
des fruits gatés. Des tranches de pain moisi arro-
sées de jus de tomate. Tout un rebut de cantine
que les primates devaient flairer avec gourman-
dise derriére l’écran des broussailles.
Caine n’ignorait rien de la férocité des singes
dés lors qu’ils sont a l'état sauvage et se déplacent
en troupe. En Afrique, il avait vu une horde de
cynocéphales s’en prendre a4 un léopard et le bles-
ser griévement. I] savait les singes irritables et
facilement méchants. A Los Angeles il avait pu
bavarder avec un gardien de zoo qui, un beau
matin, s’était fait arracher trois doigts par un
chimpanzé « parfaitement apprivoisé ». Ces
petits corps poilus recelaient une force stupé-
fiante qu’on avait bien du mal a maitriser en cas
de violence.
Il ne savait que faire. Hurler? Se débattre ?
Combien de temps ses gesticulations tiendraient-
elles les primates a |’écart? La peur paralysait
son intelligence. I] roula sur le flanc pour obser-
ver la partie broussailleuse du jardin. C’étaient
de 1a qu’ils viendraient dés qu’ils l’auraient suffi-
samment observé. Caine s’installa sur le dos, de
maniére a pouvoir les frapper avec ses pieds
lorsqu’ils seraient a sa portée. S’il réussissait a en
tuer un, du premier coup, les autres prendraient
peut-étre la fuite? Mais serait-il assez rapide? I
s’entraina 4 ramener les genoux sur sa poitrine et
a détendre violemment les cuisses. C’était diffi-
- cile, A cause des courroies qui lui bloquaient les

92
articulations, et ses ruades manquaient de force.
Par bonheur la lune était pleine, et sa lueur bleu-
tée éclairait le parc, permettant de surveiller la
pelouse mal tondue. Au bout d’une vingtaine de
minutes ils sortirent des buissons. Courbés,
appuyés sur leurs bras fléchis. Ils paraissaient se
concerter avant de passer 4 l’attaque. Caine en
dénombra une dizaine rassemblés autour d’un
vieux male a la stature plus imposante. IIs se
dandinaient en poussant des cris aigus de
convoitise et de colére. La nourriture les alléchait
mais la présence de l'homme les contrariait.
Etait-il 14 pour leur disputer leur part du butin?
Caine hurla, sans parvenir 4 les effrayer. Pro-
bablement étaient-il habitués depuis longtemps
aux vociférations des fous hantant le parc?
Les singes s'approchérent, d’abord lentement,
puis trés vite. Avant que Caine ait eu le temps de
se rejeter en arriére, ils étaient la. Leurs petites
mains terreuses tatant la grosse toile de la cami-
sole. Dés que le romancier esquissait un mouve-
ment, ils sautaient en arriére mais revenaient
aussit6t a l’attaque, obstinément. Ils criaient,
caquetaient, comme une assemblée de vieilles
femmes, se bousculant pour griffer la camisole.
Deux d’entre eux, attirés par l’odeur du cirage,
_ mordaient les bottes de Caine. L’écrivain leur
expédia une ruade qui ne parvint pas 4a les
effrayer. Déja, ils s’enhardissaient, l’encerclant.
Caine savait que s‘ils lui touchaient le visage, il
était perdu. Ils commenceraient a lui arracher les
cheveux a pleines poignées, puis ce serait le tour
de ses oreilles. Il entendait leurs ongles griffer la
camisole. Ils s’énervaient de rencontrer tant de
résistance. Leur odeur de suint et d’urine était
insoutenable. Une main fréla sa joue, se referma
sur sa barbe et tira, séechement, lui arrachant une

93
grosse poignée de poils gris. Il hurla, la chair a
vif. Déja d’autres doigts fourrageaient dans ses
cheveux, cherchant 4a le scalper. Il se débattit,
roula sur lui-méme. La horde le recouvrit, le che-
vauchant comme une carcasse qu'il s’agissait de
dépecer au plus vite. On le mordait a travers la
camisole, et sans la protection de sa veste de
cuir, il aurait eu la chair entamée par les dents
des primates. Ses bonds excitaient la colére des
animaux et ses ruades désordonnées ne leur cau-
saient aucun préjudice. Il sentait leurs dents,
partout sur lui, a travers le cuir des bottes, le
maroquin de la veste. Deux d’entre eux l’avaient
saisi par les bras et tiraient de toutes leurs forces
dans l’intention de le désarticuler. Sans les
laniéres de la camisole qui lui attachaient les
mains dans le dos, il aurait eu les bras arrachés.
Il avait si peur qu'il pissa dans son jean, sans
méme s’en rendre compte. Il ne cessait plus de
rouler sur lui-méme pour protéger son visage.
C’était la seule stratégie qu'il se sentait capable
d’inventer.
Ses dérobades rendaient les .bétes folles de
fureur. Grimpées sur ses épaules et son dos, elles
l’écrasaient de leurs poids conjugués, rendant ses
mouvements de plus en plus difficiles. [1 comprit
qu’au moment méme ot il cesserait de remuer,
les singes lui arracheraient la téte. Malgré la ter-
reur qui lui commandait de hurler de fagon
continue, il résistait 4 la tentation du cri, s’éver-
tuant a conserver la bouche fermée de peur
qu’une main velue ne s'introduise dans sa cavité
buccale pour lui saisir la langue. C’était un mets
de choix, que les prédateurs n’oubliaient jamais.
Des ongles lui labourérent le visage et une nou-
velle méche de cheveux céda sous la traction, lui
laissant une partie du cuir chevelu a vif. Cette

94
fois la horde le submergeait, l’empéchant de
remuer. I] était perdu.
A instant ot une face aux babines retroussées
s'approchait de son nez pour le mutiler d’un
coup de dents, la nuit explosa. Caine ferma les
yeux, aveuglé par la gerbe d’étincelles qui venait
de s’embraser au milieu de la pelouse. Cela scin-
tillait comme un feu d’artifice, pétaradait en tous
sens, projetant dans les broussailles des ricochets
de lumiére magnésique. Terrifiés, les singes
prirent la fuite en couinant. Caine, ébloui, distin-
gua une silhouette qui se penchait sur lui. La
lame d’un couteau scia les laniéres de cuir lui
entravant les jambes.
— Est-ce que vous pourrez marcher?
demanda une voix féminine.
C’était Kitty. Il voulut se mettre debout, trébu-
cha, car ses muscles étaient engourdis.
— Appuyez-vous sur moi, commanda la jeune
femme. Il faut redescendre vers la grille. La jeep
est la.
Fébrilement, elle manipula une sorte d’énorme
revolver dans lequel elle glissa une cartouche
jaune, presque aussi grosse qu'une canette de
biére.
— Attention, dit-elle. Fermez les yeux.
— Qu’est-ce que c'est?
— Des fusées d’alarme maritimes. Je n’avais
aucune arme sous la main.
Elle tira. Une nouvelle gerbe de lumiére incen-
dia le parc, tel un feu d’artifice explosant au ras
du sol.
Ils avaient atteint la grille. Caine vit que Kitty
avait sectionné la chaine retenant le cadenas au
moyen d’une cisaille.
— Comment m’avez-vous retrouvé ? interrogea-
_t-il en se laissant tomber sur le siége de la jeep.

95
roe.
— Votre carnet, haleta la jeune femme. Vous
l’'avez oublié sur votre lit, a I’hétel. Je l’ai lu. Vous
parliez de votre intention de vous rendre 4 la
Colombra.
Elle démarra et langa le véhicule dans la rue en
pente.
— Je crois que je suis arrivée a temps,
observa-t-elle. J'ai eu l’impression que vous ne
parveniez pas a vous faire aimer de ces animaux.
Caine cracha une injure. Il avait eu trop peur
pour avoir envie de plaisanter.
— Jen ai pissé dans mon froc, constata-t-il
amérement.

Kitty ne s’arréta qu'une fois sur le parking de


hotel. A l’aide d’un couteau de plongée, elle
entreprit alors de sectionner les laniéres de la
camisole dont Caine était toujours revétu.
— Je vais vous raccompagner dans votre
chambre, dit-elle. Essayez de faire bonne figure
devant les gens du desk. Nous dirons que vous
avez eu un accident de voiture.
Caine voulut approuver, mais, sous l’effet de la
réaction nerveuse, il claquait des dents. Il avait
du mal a surmonter le choc; jusqu’a la derniére
seconde il avait été convaincu que les singes
allaient le mettre en piéces.
Kitty refusa l’aide du chasseur et le soutint
tout le temps qu’ils mirent a gravir l’escalier. Elle
était forte et solide sous ses allures de jeune fille
gatée. Dés qu’ils furent dans la chambre, elle dés-

96°
habilla le romancier. Caine se laissa faire. Il était
trop secoué pour avoir encore le moindre réflexe
de pudeur. Kitty avait ouvert les robinets de la
baignoire. Si elle n’était pas chaude, l’eau était
du moins parfaitement propre. Caine s’y laissa
glisser. D’énormes hématomes marbraient déja
sa poitrine et son ventre, la ot les infirmiers
lavaient frappé. Il renversa la téte en arriére et
ferma les yeux. La jeune femme allait et venait
dans la chambre, manipulant des flacons.
— Je vais nettoyer vos plaies et vous faire une
injection antitétanique, dit-elle. J’ai pris la
trousse de premier secours du bateau. J’espére
que vous étes vacciné contre la rage.
Caine s’abandonna, essayant de ne pas grima-
cer sous la morsure des désinfectants.
— Jai parcouru votre carnet, murmura-t-elle
tandis qu'elle officiait. C’est étrange... On dirait
que cest écrit par quelqu’un d’autre. C’est trés
beau. Tellement différent de vos histoires de
Culturiste fou. Pourquoi ne les publiez-vous pas ?
— Je ne sais pas. Je crois que ¢a n’intéresserait
personne.
— Vous vous trompez. Vous avez beaucoup de
talent. C’est par pur masochisme que vous vous
efforcez de passer pour un imbécile?
Caine gémit. L’alcool 4 90° coulait dans ses
écorchures comme du feu liquide.
— Je vais vous laver, décida Kitty. Ne bougez
pas.
Elle le savonna lentement. Elle procédait
comme une infirmiére, sans souci d’épargner la
pudeur de son patient, lui nettoyant les parties
intimes avec indifférence. Caine subit ces attou-
chements sans trouble aucun. I] était lessivé. Il
avait la sensation affreuse que les singes allaient
surgir tout 4 coup de derriére la porte et bondir

97°
dans la baignoire pour achever le travail qu’ils
avaient commencé dans le parc.
— Vous étes une boule de nerfs, constata la
jeune femme. Allongez-vous sur le lit, je vais vous
masser.
Elle l’aida a s’extirper de la baignoire. Caine
apercut son reflet dans le miroir, avec ses poils
gris, collés, dégoulinants; il se trouva I’air d’un
grand chien efflanqué qu’on viendrait de sortir
du canal. II tituba jusqu’au lit et 's’y étendit avec
précaution.
— Vous étes vraiment obligé de faire tout ¢a?
senquit Kitty d’une voix sourde. Je veux dire: |
prendre ces risques insensés, aller réveiller les
fant6émes d’une époque ot les gens étaient tous
plus fous les uns que les autres?
— Qui, souffla Caine. Quand je me contente
de vivre comme tout le monde j'ai |’impression
d’étre mort.
— Cest dréle, pouffa la jeune femme. Quand
jétais top model j’avais la méme sensation. Mon
psy y voyait un sympt6éme schizophrénique
patent.
Elle rabattit le peignoir de bain sur les fesses
maigres de Caine et commenga 4 lui pétrir les
muscles du dos.
— Alors vous l’avez trouvée, n’est-ce pas?
interrogea-t-elle. Carlita Pedrén, elle est la-bas,
dans cet asile?
Caine lui raconta ce qu'il avait appris au cours
de sa bréve entrevue avec la « star » déchue.
— Vous croyez qu'elle invente ? hasarda Kitty.
Cette histoire d’or est tout a fait plausible.
— Et les courants? Qu’en pensez-vous? Vous
qui étes une spécialiste de la voile...
— Sans les coordonnées du lieu d’abandon, on.
ne peut pas déterminer quel courant a satellisé le |

98
yacht. Il y en a trop, et qui parcourent ]’océan
dans des directions contraires. Le bateau a pu
partir vers le nord, le sud, l’ouest. Il nous faudrait
au moins une indication pour restreindre les
recherches.
Elle avait arrété son massage, et trag¢ait sur le
drap, du bout de |’index, une carte approximative
de la céte.
— Nous sommes dans une zone de turbu-
lences extrémes, insista-t-elle. Ces courants
constituent de véritables couloirs d’aspiration ot
s’engouffre tout ce qui flotte a la dérive : vieilles
barques, troncs d’arbre, cadavres...
— Jai étudié les derelicts, dit pensivement
Caine. On en a localisé qui sont devenus célébres.
La Marie-Céleste, par exemple. Certains de ces
vaisseaux fant6mes dérivaient depuis dix ans,
sans personne a bord, et sans qu’aucun autre
navire n’ait croisé leur route jusqu’au jour de leur
découverte.
Je sais, soupira Kitty. Mais, de nos jours,
les épaves sont le plus souvent récupérées par les
pirates.
— Pas el Crucero, riposta Caine. Personne
n’oserait monter a bord de ce bateau. I] est mau-
dit. Maudit et puissamment armé d’aprés ce que
jai pu lire a son sujet.
— Vous étes en train de vous embarquer dans
une histoire de dingues, lacha Kitty. De toute
maniére vous ne pouvez rien pour Carlita,
n'est-ce pas?
— Non, a moins de prendre I’asile d’assaut a la
téte d’un bataillon de marines... C’est une opéra-
tion qui pourrait tenter Bumper.
me l’instant ot cette fille sortira de sa
cachette, elle sera lynchée, martela la jeune
femme. Ne l’oubliez pas. Elle est en prison,
)

99

seal vi tee
d’accord, mais c’est sa seule chance de survivre.
Pensez-vous qu'un consul accepterait de monter
une opération pour la récupérer?
— Non, c’est hors de question. Elle s’est trop
compromise avec Arcafio. On a dit d’elle qu'elle
assistait aux séances de tortures et y prenait
grand plaisir. Est-ce que c’était du roman? Nous
ne le saurons jamais.
Kitty étouffa un baillement. Décrochant le télé-
phone, elle appela le room service pour faire
monter du café bouillant et de la vodka polo-
naise.
— Cétait 4 un cheveu prés, ce soir, dit-elle en
se passant la main sur le visage. Si je n’étais pas
montée ici et si je n'avais pas trouvé votre carnet
ouvert sur le lit...
— Cest dréle, observa Caine. Parfois je ne me
souviens méme pas de ce que j'ai écrit. C’est un
peu comme de |’écriture automatique. Je n’ai
aucun souvenir conscient d’avoir parlé de la
Colombra.
— Vous étes un cinglé. Vous devriez repartir
au Népal et recommencer a méditer, le cul vissé
au sommet d’une montagne.
Le garcon d’étage frappa a la porte avant que le
romancier ait eu le temps de répondre. Kitty fit
le service, remplissant les verres et les tasses. Ils
se mirent a boire en silence, alternant vodka gla-
cée et café bralant. Il faisait sombre dans la
chambre qu’éclairait seulement la lumiére prove-
nant de la salle de bains dont la porte était
demeurée entrouverte. Caine finit par s’endor-
mir.
Ce fut la main de Kitty, secouant violemment
son €paule, qui le réveilla. Il faisait jour et le
soleil était déja haut dans le ciel.
— Il se passe quelque chose! dit la jeune
femme d’une voix sourde. Venez voir.

100
Caine voulut se redresser d’un bond, mais les
hématomes constellant son torse freinérent son
ardeur. Ramenant sur lui les pans du peignoir de
bain, il tituba jusqu’a l’ancienne baie vitrée. Kitty
se tenait sur le balcon, le buste penché au-dessus
de la rambarde.
— La-bas! dit-elle en désignant un attroupe-
ment qui s’‘était formé 4a l’entrée du parking. On
dirait qu’on pourchasse quelqu’un...
En effet, une horde de femmes hurlantes par-
courait les ruelles en agitant des batons. Aucune
d’entre elles n’avait pris cette fois la précaution
de se munir du traditionnel parapluie noir. Des
gosses précédaient ces furies, et elles encoura-
geaient a fouiller les buissons, comme une meute
de chiens de chasse lancés a la poursuite d’un
gibier. D’ot il se tenait, Caine n’eut aucun mal a
localiser la « béte » poursuivie par les harpies.
C’était une mince silhouette féminine qui se
tenait pour l'heure ratatinée derriére un mon-
ceau d’ordures.
— Attendez, dit Kitty. Jai des jumelles, dans
mon sac.
Elle revint, brandissant une paire de 7 x 50 aux
verres un peu rayés. Caine s’en empara, gagné
par un pressentiment désagréable. Dés qu'il eut
fait la mise au point, il jura grossiérement.
— C’est Carlita Pedr6én, balbutia-t-il. Bon
sang! C’est bien elle! Elle a réussi a s’échapper...
— Céest vous qu'elle vient voir, dit Kitty d’une
voix blanche. Elle n’a pas eu grand mal a vous re-
trouver, il n’y a plus qu’un seul hétel habitable en
ville.
Caine observait la scéne, les yeux rivés aux
oculaires gainés de caoutchouc. Les lentilles lui
donnaient l'illusion de se tenir 4 moins d’un
métre de la fugitive. I] la voyait haleter. Il discer-

101
nait la sueur qui ruisselait sur son front. Elle
avait essayé de cacher ses cheveux sous un fichu
et s’était habillée d’oripeaux décolorés, sans
doute volés a l’une des pensionnaires de la
Colombra. Elle tenait quelque chose sous son
bras, une sorte de baluchon fait d’un morceau de
tissu écarlate. Dans l’espoir de tromper la curio-
sité des passants, elle s’était barbouillé les joues
de terre, mais ce stratagéme avait manifestement
échoué. Quelqu’un l’avait reconnue. Une
matrone prenant le frais sur le pas de sa porte.
Une abuela en fichu noir qui s’était empressée de
donner l’alerte. Déja les abords du parking
étaient noirs de monde. Une foule presque exclu-
sivement composée de femmes jeunes ou vieilles,
et qui hululaient en s’excitant au carnage, les
unes les autres. Les gamins lancés en éclaireurs
participaient activement a la chasse, n’hésitant
pas a escalader les monceaux d’ordures ou a
ramper dans les buissons. Recroquevillée der-
riére la haie que formaient les poubelles de
l’hétel, Carlita essayait de reprendre son souffle.
Malgré son déguisement de pauvresse, elle res-
tait belle, séduisante. Caine se fit la réflexion
qu'elle avait l’air costumée pour un tournage.
C’était sans doute cela qui avait éveillé la
méfiance des comméres : ce manque de naturel.
— Il faut prévenir la police, langa-t-il. Ces
folles vont la massacrer.
— Vous ne connaissez pas les flics d’ici, ricana
amérement Kitty. Ils ne sont pas armés et ne se 7——

déplacent qu’a vélo. Ce sont les militaires qui


assurent l’ordre. Et je ne suis pas convaincue
qu’ils soient disposés 4 entrer en conflit avec la |—
e

population pour sauver la « chienne du Bou-


cher »...
Elle avait décroché le téléphone et appelait la

102
réception pour prévenir l’employé du desk du
lynchage qui s’organisait sous les fenétres de
V’hétel.
— Il faut descendre, lancga Caine en cherchant
ses vétements. Nous ne pouvons pas laisser faire
¢a.
— Vous voulez nous faire massacrer? hoqueta
Kitty. Elles sont au moins cing cents, et il en
arrive de tous les cétés!
Elle n’exagérait pas. La meute des abuelas ne
cessait de grossir. Vue d’en haut, elle évoquait un
grouillement d’insectes noirs. Tout 4 coup un
grand cri de victoire jaillit de la poitrine des
matrones. Elles avaient découvert Carlita, recro-
quevillée dans son abri. Aussit6t des mains se
tendirent, avides de faire mal.
— Cest trop tard, souffla Kitty en enfongant
ses ongles dans le bras de Caine. Elle est fichue.
Le romancier saisit les jumelles. Déja, Carlita
était emportée par la foule, soulevée, jetée dans
les airs, secouée comme une poupée. Chaque fois
qu'elle retombait, on lui arrachait une piéce de
vétement et une méche de cheveux. Trés vite elle
se retrouva entiérement nue, le corps zébré de
griffures. Elle se débattait en hurlant, mais la
vocifération de la meute couvrait ses cris, et sa
bouche grande ouverte ne semblait produire
aucun son.
— Il faut descendre! balbutia Caine.
Kitty s’accrocha 4 lui, l’empéchant de bouger.
— Non! rugit-elle. Ces folles vont nous mettre
en piéces. Je ne veux pas mourir pour cette pute!
Elle sera morte avant que nous soyons en bas.
La horde avait reflué vers l’entrée du parking.
Les comméres se pressaient les unes contre les
autres, se bousculant, se battant presque. Cha-
cune voulait sa part du carnage. Chacune voulait

103
pouvoir griffer, pincer, cette peau laiteuse qui
avait éveillé tant de réves sales dans l’esprit des
hommes. A présent Carlita n’avait presque plus
de cheveux, et Caine eut un frisson de terreur en
découvrant son crane 4 demi chauve 4 travers les
lentilles grossissantes des jumelles. Les matrones
l’avaient presque scalpée, 4 mains nues, en
empoignant chacune de ses méches entre leurs
gros doigts. Sans doute, en rentrant chez elles,
jetteraient-elles sur la table du ménage leur part
du scalp en disant a leur mari:
« Tiens, je t'ai rapporté un souvenir de la reine
de l’Amazone. Je pensais que ¢a te ferait plaisir
puisque tu n’en manquais jamais un épisode! »
Carlita ne se débattait plus que mollement.
Elle avait recu tant de coups que ses yeux étaient
fermés par l’enflure, comme ceux d’un boxeur
massacré par son adversaire. La foule semblait la
porter en triomphe, a bout de bras.
— Qu’est-ce qu’elles vont lui faire? bégaya
Caine.
— L’empaler, répondit Kitty. C’est ce qu’elles
s’étaient toujours promis si elles lui mettaient la
main dessus. L’empaler sur un de ces piquets oti
l'on suspend les filets, pour qu’ils séchent.
— Mais qu’est-ce que font les flics? s’emporta
le romancier.
— Ils se planquent au coin de la rue en atten-
dant la fin de la cérémonie, dit la jeune femme. i

Vous ne croyez tout de méme pas qu’ils vont ris-


quer de prendre un mauvais coup pour secourir
la maitresse du Boucher?
Un cri terrible fusa soudain, dominant le gron-
dement de la populace. Caine porta les jumelles a
ses yeux. Carlita paraissait suspendue dans les
airs, mais tout son corps était mou, et son men-.
ton reposait sur sa poitrine. Lorsque la foule

104
s’écarta, il vit qu’on avait « assis » l’ancienne
actrice sur une sorte de mat taillé en pointe que
les pécheurs avaient fiché dans le sol. L’épieu, en
ressortant, lui avait crevé la peau du dos a la hau-
teur de la nuque. Le silence se fit, succédant au
tumulte et aux you-you des femmes surexcitées.
Les abuelas restérent un moment figées, puis se
dispersérent en courant, poussant les enfants
devant elles. En l’espace d’une minute le parking
fut de nouveau vide. Les policiers arrivérent
alors, a pied, tenant leur vélo 4 la main. Caine
abandonna les jumelles et sortit de la chambre,
Kitty sur les talons. Le hall de l’hétel était
encombré de touristes effrayés, se serrant les uns
contre les autres. Les employés de la réception,
les garcons d’étage, les femmes de chambre,
essayaient de leur dispenser des paroles rassu-
rantes, ce qui n’était guére facile étant donné les
circonstances. Lorsque Caine manifesta ]’inten-
tion de gagner le parking, le responsable du desk
essaya de ]’en dissuader, mais le romancier ne lui
préta aucune attention.
A l'autre bout de I’aire de stationnement, les
policiers en short kaki examinaient le cadavre de
Carlita Pedr6én, toujours empalé. Seraient-ils seu-
lement capables de l’identifier? Aprés ce qu’avait
subi la jeune femme, Caine n’en était pas certain.
La main de Kitty se referma sur son bras, l’arré-
tant dans son élan.
— Ca ne sert plus a rien, murmura-t-elle. Ne
faites pas de zéle inutile. Ces flics sont déja de
mauvaise humeur 4 l’idée qu'il va leur falloir
rédiger un rapport.
Caine hocha la téte. Elle avait raison. I
simmobilisa, fouillant machinalement dans ses
poches. Il ne fumait pas, il n’avait méme jamais
fumé de sa vie, mais chaque fois qu'il était sous

oti. ol. 105


le coup d’une émotion vive, il se répétait qu’une
cigarette l’aurait sGrement aidé 4a surmonter
lobstacle. C’était idiot, mais il avait soudain
envie d’aspirer 4 pleins poumons la fumée Acre
d’un tabac hautement cancérigéne et de faire cli-
queter le capot d’un gros Zippo nickelé. Comme
si ces gestes magiques allaient le rendre plus fort.
Il haussa les épaules. Subitement, alors qu'il
allait rebrousser chemin, il avisa quelque chose
derriére le rempart des poubelles renversées ott
s’était abritée Carlita. C’était le baluchon rouge
qu'elle serrait contre sa poitrine au moment ott
elle était entrée dans le champ des jumelles. Elle
avait laché le paquet lorsque les matrones
lavaient empoignée, et, dans la confusion qui
s’était ensuivie, personne n’avait prété attention
a ce ballot que fermait un noeud grossier. Caine
s’assura que personne ne pouvait le voir, et
sempara du bagage. Ses doigts tremblaient en
desserrant le noeud. Le chale, une fois défait,
contenait une vingtaine de cassettes vidéo sur
lesquelles étaient enregistrés les quatre-vingts
épisodes de La reine de l’'Amazone... et le roman
que Caine avait utilisé comme carte de visite. Il
soupira, décu par ce butin dérisoire. Quittant
lasile, Carlita avait tenu 4 emporter ce qui, a ses
yeux, constituait l’ceuvre majeure de sa vie: la
minable série télévisée dont elle avait été jadis la
vedette.
Le roman, la soixante-quatriéme aventure du
Culturiste fou, ajoutait une note pathétique 4 cet
ultime choix.
— He! souffla Kitty. Regardez a l’intérieur du
bouquin, il y a quelque chose d’écrit sur la page
de garde... g
Caine se dépécha d’ouvrir le livre. On avait
effectivement couvert les premiers feuillets d’une

106
grosse écriture enfantine qui avait tendance a
senvoler en bout de ligne, comme si celle qui
lavait tracée n’avait pas l’habitude d’écrire ail-
leurs que sur du papier quadrillé.
« Cher Monsieur Caine, disait le message. Votre
visite m’a fait comprendre que je ne pouvais pas
rester éternellement cachée a la Colombra. Je sais
que vous avez échappé aux singes, j'ai entendu
Chico, Carlos et les autres en parler ce matin. Je
vais m’enfuir pendant qu’ils s’occupent du déjeu-
ner des dingues. Ce n'est pas trés difficile. Ils ne me
surveillent pas, ils savent que mes chances de sur-
vie a l’extérieur sont trés réduites. Ils ont raison,
mais ¢a ne fait rien, je vais tenter le coup. Les ser-
rures ne sont la que pour me protéger de la curio-
sité des cinglés, pas pour m’empécher de partir, et
jai la cleé.
Je ne vous ai pas menti pour lor. Le trésor
existe, c'est vrai, je le jure. Je vais me déguiser et
jirai a votre hétel. Il n’y en a plus qu’un a San-
Pavel. Si vous n’étes pas la, je déposerai ce paquet
a la réception, pour vous, et j'essaierai de me
cacher quelque part jusqu’au soir, en attendant
votre retour, parce qu’on ne me laissera pas mon-
ter habillée comme je le suis. J'ai peur. C'est la pre-
miére fois que je mets le nez dehors depuis trois
ans. Si les choses tournent mal (vous voyez ce que
je veux dire, mais je ne l’écris pas parce que ¢a
pourrait me porter malheur) prenez ce qu'il faut
sur ma part du trésor et graissez la patte aux gens
de la télévision californienne pour qu’ils diffusent
La reine de l’‘Amazone, ¢a me ferait trés plaisir. Je
vous mets les cassettes dans le paquet, comme ¢a,
¢a sera plus simple pour vous. Je ne serai peut-étre
plus la pour voir le feuilleton, mais cette idée me
donne le courage de ficher le camp. »
» Le message s’arrétait 1a, mais un peu plus loin,

107
au-dessus de la mention Chapitre Premier, on
avait rajouté d’une écriture chaotique et presque
illisible : « Je crois que les bonnes femmes m’ont
reconnue. Je suis fichue. Pour la personne que
vous savez, allez jusqu’a Rancho-Colonial et entrez
dans la forét. Une heure de marche vers le sud.
N’oubliez pas de faire diffuser le feuilleton. »
Le texte était rédigé d’une maniére phonétique,
et Caine dut le relire deux fois avant de parvenir
a le déchiffrer dans sa totalité. Kitty se pressait
contre lui, essayant de regarder par-dessus son
épaule.
— Elle vous donne l’emplacement de la
planque de Sozo, observa-t-elle. Rancho-Colonial,;
c’est une ancienne mission en ruine que la forét a
fini par engloutir. Vous irez?
Caine referma le roman et refit le baluchon.
Kitty eut un ricanement.
— Vous emportez les cassettes? Vous n’allez
tout de méme pas les faire diffuser?
— Pourquoi pas?
— Mon Dieu! Vous étes d’un romantisme tel-
lement ringard que j'ai envie de vous flanquer
des claques. Cette fille était une pute, et elle a
partagé l’intimité d’un monstre sans jamais s’en
offusquer. Flanquez ces merdes a la poubelle et
n’en parlons plus.
Mais Caine avait déja tourné les talons pour
regagner I|’hétel. Kitty le suivit avec un temps de
retard. Elle semblait furieuse.
— Vous allez partir a la recherche de Sozo?
interrogea-t-elle. Vous aurez besoin d'un guide,
et d'une voiture. Rancho-Colonial, c’est trés loin.
Plus personne ne va dans ce coin-la depuis le
dernier séisme. Le terrain est instable. ‘i:
— Pourquoi cela vous inquiéte-t-il? persifla,
Caine. On dirait que vous vous sentez soudain

108
impliquée dans cette affaire? C’est le mot « tré-
sor » qui vous a fait changer d’avis?
— Je vous ai sauvé la vie, rétorqua séchement
la jeune femme. Vous n’avez pas le droit de me
parler comme ¢a. Si nous étions des Indiens de la
céte vous m’appartiendriez, comme un esclave.
Jaurais désormais la liberté de décider de votre
existence comme de celle d’un enfant. Je pour-
rais vous imposer d’étre mon mari ou mon
ouvrier, et vous devriez chaque soir m’en remer-
cier en me lavant les pieds et en me préparant
mon diner.
— Ne révez pas, dit Caine. Vous n’étes pas
indienne, et pour ce qui est du diner je ne suis
pas sGir que vous seriez emballée, j’ai des habi-
tudes alimentaires déplorables.
— Je sais, fit Kitty. Pancakes et sirop d’érable.
Ses doigts se refermérent sur le poignet du
romancier.
— Vous irez 4 Rancho-Colonial? répéta-t-elle.
— Jai trés peu de qualités, dit Caine. Mais je
suis entété. Je vais toujours jusqu’au bout de ce
que j'ai commencé.

La jeep cahotait sur la route défoncée. Au fur


et A mesure qu’on se rapprochait de la jungle,
Caine se sentait submergé par une moiteur pour-
rissante qui lui donnait l’impression d’avoir la
fiévre. Tout son corps se liquéfiait, comme s’il
avait soudain décidé de rendre l'eau contenue
dans ses tissus. Il songea que sa veste de cuir

109
allait puer encore un peu plus. Jadis, ¢’avait été
un sujet de dispute avec sa femme, Mary-Sue.
Elle ne comprenait pas qu’il puisse conserver
cette relique de sa jeunesse qui empestait le bouc
a dix lieues 4 la ronde, cette veste de combat truf-
fée de multiples poches dans laquelle il avait
transpiré sous toutes les latitudes. Malgré les
scénes de ménage, il s’était toujours refusé a faire
nettoyer le vétement par des spécialistes. I] avait
limpression que s'il avait agi ainsi, il aurait
perdu quelque chose de son passé. Un peu
comme s'il avait soudain jeté au feu les albums
contenant toutes les photographies de son
enfance. I] ne lui déplaisait pas d’imaginer que la
sueur de ses vingt ans était toujours la, stockée
dans l’épaisseur du cuir craquelé, comme 4a I|inté-
rieur d’un buvard. Caine était un incurable
romantique.
Kitty conduisait la téte rentrée dans les
épaules, les doigts noués sur le volant, comme si
elle se battait avec la piste. A chaque virage, les
muscles saillaient sur ses avant-bras et on avait
l'impression qu'elle affrontait le véhicule en un
étrange rodéo. Caine observait le paysage. Point
n’était besoin de grandes connaissances en géo-
logie pour constater que les glissements de ter-
rain avaient ravagé les lieux. Des centaines
d’arbres brisés s’entassaient en un affreux péle-
méle de chaque cété de la piste. La coulée de
boue, a présent durcie, les avait 4 demi engloutis. a
i
a

Des millions de parasites grouillaient sous les


écorces, se nourrissant de la pulpe du bois
pourri. Seuls les Indiens se risquaient encore ici,
pour collecter les larves qui constituaient leur
ordinaire et les empéchaient de mourir de faim/
— Crest a moi de vous demander maintenant®,
pourquoi vous vous lancez dans cette aventure ?’

110
hurla Caine pour dominer le bruit du moteur.
Vous n’avez pas le profil d’une femme désirant
fourrures et bijoux...
— Jai déja eu tout ¢a, ricana Kitty. Le vison,
les diamants, les résidences luxueuses. Quand on
est top model, ce n’est pas difficile, tous les
hommes veulent vous coucher sur un matelas de
dollars.
— Alors? insista Caine. Pourquoi m’emboiter
le pas?
— Peut-étre pour m’offrir le luxe de venir en
aide a ces familles qui bouffent des vers, qui font
rotir des cancrelats pour ne pas crever de faim...
et dont les hommes politiques se fichent comple-
tement.
— Une ceuvre caritative dont vous seriez le
sponsor indépendant ?
— Pourquoi pas? Je ne suis pas douée pour
aller mendier des fonds, pour quéter avec ma
petite sébile et mon gentil sourire auprés des
grandes compagnies. Je l’ai fait, mais ceux qui
signent les chéques m’ont rapidement laissé
entendre que le nombre de zéros augmenterait si
jécartais davantage les cuisses. Je n’ai pas encore
atteint le degré de sainteté suffisant pour me
désintéresser complétement de ce qui arrive a
mon corps, vous comprenez? Alors je me dis : ce
trésor, pourquoi pas? En le redistribuant aux
pauvres ce serait une sorte de blanchiment.
Caine se garda de tout commentaire. Kitty
était-elle sincére ou se moquait-elle de lui? Il
s’‘avouait incapable de trancher, mais la conver-
sion de la jeune femme n’avait rien d’exception-
nel aprés tout, on avait déja vu des mannequins-
vedettes devenir petites sceurs des pauvres, terro-
_ristes, ou aides-soignantes bénévoles quelque
_ part dans l’un des multiples enfers du tiers-
- monde.

111
— Cest une histoire de dingue, insista Kitty.
Avez-vous seulement pensé 4 ce que vous ferez
lorsque vous vous retrouverez en face de Sozo?
Vous voulez vous associer avec cette ordure?
Vous croyez qu'il va vous donner pour rien-les
derniéres coordonnées du yacht? Vous serez
forcé de l’emmener avec vous, et qu’est-ce qui se
passera quand vous aurez mis la main sur le
bateau fant6éme ? Vous partagerez le magot, tran-
quillement, sans l’ombre d’un remords ? Ou bien
vous croyez-vous assez fort pour le supprimer a
ce moment-la ?
— Ne vous excitez pas, lacha Caine. Si je vais
a Rancho-Colonial c’est parce que je pense que
Sozo est mort depuis longtemps. Sinon pourquoi
aurait-il abandonné Carlita et son projet de sau-
vetage ? Je crois que si nous trouvons sa planque,
nous avons une chance de découvrir une indica-
tion, un message, quelque chose... C’était un
énorme secret. Il a peut-étre essayé de le consi-
gner quelque part. De tracer un plan ou je ne sais
quoi... I] faut tenter le coup.
La jeune femme arréta la jeep au pied d’une
énorme souche hérissée d’échardes. Le bois
spongieux grouillait de vermine.
partir d'ici il vaut mieux continuer 4 pied,
annonga-t-elle. Mais attention a la boue, a cer-
tains endroits elle est aussi dangereuse que les
sables mouvants. Posez de préférence vos
semelles sur les pierres, et sondez le sol avec un
baton au fur et 4 mesure que vous avancez.
La touffeur des lieux était suffocante, l’odeur
de pourriture végétale si intense qu'elle avait
quelque chose d’excrémentiel.
— Qurest-ce que vous savez de Sozo? mur-
mura Caine en mettant soigneusement ses pan
dans ceux de sa compagne.

112
— Pas grand-chose, soupira Kitty. C’était une
sorte de chien fidéle. Un Indien pétri de super-
stition. Il vivait dans l’ombre d’Arcafio. On dit
aussi qu'il avait beaucoup d’imagination dés qu'il
s'agissait de torturer un prisonnier. Il était bossu,
mais c’est assez fréquent ici, 4 cause des
mariages consanguins dans les tribus en voie de
disparition. Certains clans sont tellement isolés
du reste du monde qu'il ne leur reste plus que la
solution de l'inceste s’ils ne veulent pas dispa-
raitre.
Ils se turent car un batiment en ruine venait
d’apparaitre devant eux. La batisse, dont I’archi-
tecture évoquait celle d'une église espagnole,
avait été littéralement avalée par la végétation.
Des arbres avaient poussé entre ses murs, cre-
vant le toit. Des branches jaillissaient du clocher
fissuré, et des torrents de lianes débordaient des
fenétres ogivales. La maconnerie écartelée,
émiettée par cette formidable poussée interne ne
tenait plus debout que parce que la végétation
l’enveloppait d’une espéce de filet naturel empé-
chant l’éboulement des pierres. Ce spectacle
emplit Caine d’un mauvais pressentiment, et il
frissonna a l’idée qu’ils allaient devoir s’engager
sous le couvert.
— Ici la nature est plus forte que tout, mur-
mura Kitty. C’est comme si la forét voulait cica-
triser. Un jour elle se refermera sur San-Pavel, et
ce sera peut-étre aussi bien comme ¢a.
Elle sortit une boussole de son sac et fit le
point.
— Crest par 1a, dit-elle en jetant un coup d’ceil
a sa montre. Une heure de marche. Vous croyez
_ qu'il est toujours 1a ?
_ » — Est-ce qu’on peut survivre trois ans dans
cet enfer?
113
— Oui, quand on a du sang indien.
Dés qu’ils eurent franchi la lisiére de la forét,
ce fut comme sils entraient dans la nuit. La
votte végétale était si dense qu'elle interceptait
presque complétement la lumiére du soleil. Une
pénombre glauque régnait entre les troncs. Les
hautes herbes, gluantes de séve et d’humidité,
montaient au-dessus de leur téte. Kitty com-
menga a s‘ouvrir un chemin a la machette. La
progression était lente et oppressante. Pendant
une heure ils n’échangérent pas un mot et se
relayérent au coupe-coupe, puis Caine trébucha
sur le premier cadavre... Plus exactement son
pied se posa sur une cage thoracique dont les os
craquérent. Il se figea, mais Kitty lui tapa sur
l’épaule pour le rassurer.
— Cest un squelette de singe, haleta-t-elle. Ne
paniquez pas.
Caine se remit en marche. Trois métres plus
loin, sa chaussure heurtait un crane couvert de
mousse.
— Bon sang, souffla-t-il. Il y en a partout.
Regardez, c’est un cimetiére...
C’était exactement cela. Un cimetiére ou un
champ de bataille. Ici lherbe était plus rase
quailleurs, comme si on |’avait approximative-
ment tondue pour dégager une sorte de clairiére
au centre de la forét. Les squelettes se
comptaient par dizaines, parfois disloqués, par-
fois intacts, 4 des stades divers de la pourriture.
L’odeur levait l’estomac. Caine n’osait plus bou-
ger, rien autour de lui n’expliquait cette héca-
tombe. S’agissait-il d’une guerre entre primates?
Un universitaire trés sérieux lui avait affirmé un
jour que les singes n’hésitaient nullement 4 se /
faire la guerre, comme les hommes, et a s’exter-
miner en de sanglants combats. Il consulta sa '

114
montre. Il y avait un peu plus d’une heure qu’ils
marchaient. Si les renseignements communiqués
par Carlita étaient exacts, ils devaient se trouver
sur le territoire de Sozo, l’adjoint fidéle du bour-
reau de San-Pavel. Kitty respirait avec difficulté.
La sueur avait inscrit sa coulée sombre sur le
devant de son T-shirt militaire.
— Cest la, chuchota-t-elle. Et il est toujours
ici. Regardez, certains de ces cadavres sont la
depuis moins de trois jours.
Caine plissa les yeux et tourna lentement la
téte, essayant de découvrir une cabane, un abri,
mais le tissu végétal était si dense qu’on aurait pu
y cacher une locomotive sans grande difficulté.
Depuis qu'il était entré dans la clairiére, le
romancier avait la certitude d’étre observé.
C’était comme une démangeaison mentale assez
désagréable.
— Vous... gronda soudain une voix qui tom-
bait des arbres. Ne bougez pas... Je vous vots.
Est-ce que vous étes morts ou vivants? Hein?
Morts ou vivants ?
Caine, qui parlait pourtant parfaitement
espagnol, avait du mal a saisir tous les mots.
Sans doute parce que la prononciation en était
relachée, pateuse, a la limite du bredouillement.
On eft dit l’invective d’un homme pris de boisson
s'apprétant a franchir la dangereuse frontiére du
delirium tremens.
— Morts ou vivants? hurla de nouveau la voix.
Kitty frissonna. Il y avait quelque chose de bes-
tial dans ce timbre caverneux. Une sauvagerie
qui ne demandait qu’a exploser.
— Vivants! répondit Caine sans réfléchir.
Vivants et amicaux. Nous n’avons pas d’armes.
Il leva ses paumes nues pour faire preuve de sa
bonne foi.
115
— Déshabillez-vous... ordonna la voix. Faut
que je vérifie si vous n’avez pas de blessures.
Vous pourriez étre des morts déguisés... pour me
tromper... et je serais forcé de vous détruire...
Déshabillez-vous et tournez sur vous-méme,
pour que je voie bien votre corps...
— Obéissons, souffla Kitty. Ou sinon ce cinglé
va nous flinguer comme les singes.
Elle avait déja jeté son sac sur le sol et se
dépouillait de son T-shirt. Caine l’imita. Ils
furent bient6t nus au seuil de la clairiére, leurs
vétements entassés sur le sol.
— Tournez, commanda la voix. Jai des
jumelles. Je peux voir si vous avez des plaies:
Je ne laisse jamais les morts m’approcher...
Jamais...
Caine et Kitty pivotérent, les bras levés au-
dessus de la téte. La peau de la jeune femme
paraissait incroyablement blanche dans la lueur
glauque du sous-bois. Caine ne put s’empécher
de constater qu'elle était trés belle.
— Ca va... dit la voix. Vous pouvez venir. Mais
ne vous rhabillez pas. Je veux pouvoir surveiller
vos corps.
Ils se mirent en marche, enjambant les osse-
ments des singes entassés. Caine nota que la plu-
part des cranes avaient explosé sous l’impact
d’une balle de fort calibre. Quand ils eurent
atteint le centre de la clairiére, ils distinguérent
enfin une espéce de casemate juchée entre les
branches d’un arbre a |’écorce rougeatre. Une
échelle de corde permettait d’y accéder. Pour le
moment, elle était repliée 4 mi-hauteur.
« Bon sang, constata Caine avec un rire ner-
veux. C’est la cabane de Tarzan! » )
Mais au fond de lui-méme il grelottait de peur.
L’échelle fut dénouée et se déroula jusqu’au pied’

116
de l’arbre en faisant pleuvoir des débris d’écorce
sur la téte du romancier. Caine leva les yeux. Il
distingua une figure hirsute au milieu des fron-
daisons. Un étre contrefait, enveloppé dans des
haillons, et dont le visage était 4 moitié mangé
par une barbe broussailleuse. « Sozo », pensa-t-il
en saisissant le premier barreau de |’échelle.
— Grimpez, dit l’ancien gorille. Je vous
observe... J'ai un fusil et des balles, plein de
balles... Si vous étes des morts revenus pour
m’embéter, je vous ferai exploser la téte...
Il avait de toute évidence perdu la raison.
C’était sans doute pour cela que Carlita avait vai-
nement attendu son retour. Caine entreprit de se
hisser. C’était une échelle artisanale faite de
simples bambous enchAssés dans des tresses de
liane. I] lui fallut parcourir une hauteur d’envi-
ron dix métres avant de pouvoir prendre pied sur
la plate-forme entourant la cabane. Sozo s’était
recroquevillé a l’autre bout de cet espéce de
radeau coincé entre les fourches de quatre
branches maitresses. Sur le qui-vive, il brandis-
sait un fusil rouillé dont il caressait nerveuse-
ment la détente. Sa barbe et ses cheveux emmé-
lés lui donnaient l’aspect d’un naufragé ayant
peu a peu perdu toute humanité. Caine remar-
qua qu'il haletait et que ses pupilles n’étaient
plus que deux énormes trous noirs. Kitty se hissa
a son tour sur la plate-forme. Elle ne paraissait
nullement génée par sa nudité. Probablement
avait-elle appris 4 perdre toute pudeur lorsqu’elle
était mannequin.
— Approchez... balbutia Sozo. Faut que je
vous touche. Faut que je voie si vous étes
chauds... Les morts sont glacés. Complétement
glacés. Ils viennent, la nuit, poser leurs mains sur
moi, pour me faire mourir de froid. C’est pour ¢a

117
que je ne dors plus... Je monte la garde... Sinon
ils viendraient me voler ma chaleur...
Brandissant son fusil d’une main, il se dandina
a la fagon d’un crabe pour s’approcher de Kitty.
Sa main gauche, noire, terreuse, sortit de des-
sous ses haillons pour se poser sur le ventre de la
jeune femme qu'elle palpa.
— Qui... oui, balbutia Sozo. Elle est chaude.
Elle est vivante... pleine d’organes qui remuent
sous la peau. A toi maintenant...
Caine dut se préter a l’examen. La paume de
l’ancien tortionnaire laissa une empreinte
gluante sur son épiderme. Sozo paraissait avoir
repris confiance. I] se laissa tomber sur la plate-!
forme et releva le canon de son arme. La distor-
sion de son épaule s’était beaucoup accentuée
au cours des derniéres années et la bosse qui
déformait son dos le pliait maintenant en deux.
Linfirmité comprimait ses poumons et génait
ses mécanismes respiratoires, si bien que le
moindre mouvement le mettait au bord de la suf-
focation, tel un asthmatique en pleine crise.
Caine et Kitty s’agenouillérent avec précau-
tion. La plate-forme était faite de rondins atta-
chés avec des lianes. La cabane s’enracinait sur
ce socle plus ou moins branlant, paillote de bam-
bou, d’écorce et de feuilles habilement tressés.
L’abri dégageait une puanteur qui prenait a la
gorge. Caine crut y distinguer un sac de cou-
chage militaire, une moustiquaire rapiécée, des
caisses dont il ne put déchiffrer les inscriptions.
On marchait sur les douilles qui formaient un
tapis cliquetant. Une gamelle trainait, emplie
d'une bouillie grisatre. Caine se demanda s'il ne
s'agissait pas d’une décoction de champignons:
hallucinogénes. is
— Je métais caché ici, expliqua péniblement

118
Sozo. Mais les morts m’ont retrouvé... Ils
n’arrétent pas de me harceler. Je vois leurs sil-
houettes entre les troncs... Ils portent des man-
teaux de fourrure, comme les belles dames du
palais présidentiel, dans le temps. Je leur dis de
se déshabiller, comme j'ai fait avec vous, mais ils
n’obéissent jamais. Ils s’obstinent 4 garder leurs
manteaux malgré la chaleur... Alors je tire. Dans
la téte. C’est de leur faute... Ils n’ont qu’a se dés-
habiller et 4 me montrer leur corps...
D’un geste tremblant il désigna la clairiére ou
s’entassaient les cadavres des singes.
— Les morts, dit-il en baissant la voix. Ils ont
la peau pleine de plaies... Des marques de
tenailles... des brdlures de cigarette... Des mor-
ceaux de chair enlevés a la ponceuse, aussi... Je
sais que c'est pour moi qu'il viennent, pour me
montrer ce que je leur ai fait dans les caves du
palais. Mais ¢a sert a quoi? C’est du passé tout
ca... Je faisais ce que Son Excellence me deman-
dait de faire, c’est tout. J’étais un bon ouvrier...
Jessayais de contenter mon patron... Est-ce
qu’on punit un bon charpentier? Ca ne tient pas
debout ces histoires.
Il s'interrompit, dévisagea Caine et Kitty d’un
ceil fou et apeuré. Le romancier suait a grosses
gouttes. Il s’était placé devant la jeune femme,
essayant de masquer la nudité de sa compagne
au cas oti ce spectacle aurait allumé des idées
génantes dans la cervelle de l’idiot.
— Cest Carlita qui nous envoie, dit-il en déta-
chant les syllabes. Carlita. La reine de l’‘Amazone.
— Ah! Carlita! répéta Sozo. Oui... oui... La
petite poupée de Son Excellence. Elle était si
mignonne avec son pagne en peau de léopard. Je
regardais tous les épisodes sur la télé du palais.
Jai méme tourné dans I’un d’eux... Si! Si! c'est
119
vrai... Javais rien 4 dire mais je jouais le réle
d’un sorcier... C’est Carlita qui avait demandé au
metteur en scéne de m’engager... Ca s’'appelait La
reine de l’Amazone et le roi des crocodiles. C’était
pas moi qui faisais le roi des crocodiles, juste le
sorcier, mais c’était bien quand méme. Elle était
gentille, Carlita.
Il se tut, soudain en alerte, le fusil de nouveau
brandi. Un singe se faufila entre les lianes, atter-
rit dans la clairiére et plongea dans les brous-
sailles.
— Vous avez vu? triompha Sozo. Une fille
avec un manteau de fourrure, encore! Un mort
de plus qui venait exhiber ses plaies... Qu’est-ce
que jen ai a fiche? Jai fait que mon travail. Le
mieux possible, et javais pas le choix, Son Excel-
lence ne rigolait pas avec le boulot. Souvent il me
disait : « Mon vieux Sozo, si tu ne fais pas parler
ce pore, je te jure que je te rentre ta bosse dans le
corps, méme si pour ¢a je dois t’allonger sous un
marteau-pilon. » Alors les morts ils peuvent bien
se pavaner sous mon nez avec leurs blessures, j'ai
rien a me reprocher... J’étais une sorte de plom-
bier, et eux c’étaient les tuyaux. Les tuyaux on les
travaille au chalumeau, a la scie, a la tenaille,
n’est-ce pas ?
Il se rassit, serrant son fusil contre lui. Le
métal en était tout brillant 14 ot ses mains ne
cessaient de le caresser.
— Un plombier, répéta-t-il pour lui-méme.
Caine ne savait comment procéder. I] redoutait
une brusque explosion de colére. Encerclé par la
jungle et par ses remords, Sozo avait de toute
évidence perdu la téte depuis longtemps déja. La
piste du trésor s’arrétait peut-étre la, car com-
ment extirper de cette cervelle détraquée les
coordonnées exactes du naufrage? Caine sentit

120
le découragement le gagner. Le silence s’installa.
Sozo semblait avoir oublié |’existence de ses visi-
teurs. Il chantonnait un air de tango, l’ceil en
éveil, surveillant le lacis de lianes derriére lequel
se cachaient les singes.
— L’important c’est de ne pas dormir, dit-il
sur le ton du secret. Si l’on dort, les morts se rap-
prochent... Il faut manger des champignons...
Estupendosos... et le sommeil s’en va. Plus besoin
de fermer les yeux, jamais...
Une heure s’écoula ainsi. Caine sentait ses
genoux s’ankyloser. Il était étonné de voir sa
sueur couler avec une telle régularité. N’aurait-il
pas dai déja étre plus sec qu'une vieille momie?
La moiteur de la jungle lui paralysait l’esprit et
une énorme migraine cognait 4 ses tempes, lui
rendant toute réflexion difficile. Par bonheur,
Kitty vint a son aide.
— Sozo, murmura-t-elle, vous étiez sur le
bateau avec Son Excellence quand la tempéte a
éclaté...
— Comment vous savez ¢a? aboya le bossu.
Il avait sursauté, leur faisant face, ses sourcils
velus plissés par la méfiance.
— Carlita, s‘empressa de lancer Caine. C’est
Carlita qui nous I’a dit... Carlita a dit que vous
vouliez affréter un bateau pour partir au secours
de Son Excellence.
— Qui... oui, admit le fou. El Crucero n’a pas
coulé. Je le sais. J'ai longtemps surveillé la plage |
pour voir si on trouvait des débris... Non, il ne
pouvait pas couler... C’était un bateau militaire,
en acier... J'ai été lache, j’aurais da rester, mais
javais peur de la mer... Toute cette eau, tout ce
bruit... et la colére des vagues... Ce n’était pas
une bonne facgon de mourir. J’aurais eu ]’impres-
sion d’étre dévoré, avalé par l’océan... Un coup de

121
couteau, une balle, oui, mais pas ¢a. J’ai eu
peur... Je suis monté dans le canot avec les
autres. Et la barque s’est retournée avant d’avoir
atteint la plage. Je ne sais pas comment j/ai
réussi a nager. Je me suis caché dans les rochers
pendant qu’on torturait les autres marins.
Aprés... Aprés je suis entré dans la forét.
Il marmonnait, évoquant sa longue planque
dans la jungle. Il avait vécu comme un animal,
sortant de temps a autre pour agresser un soldat,
voler un fusil, des munitions, dans un poste de
surveillance avancé. Il s’était déplacé, 4 plusieurs
reprises, cherchant la cachette la plus sire:
Lorsque sa barbe avait suffisamment poussé, ik
avait commencé 4a se risquer en ville, pour re-
trouver les autres, ses anciens compagnons, mais .
tout le monde était mort. Il ne restait plus que
Carlita. Carlita que certains croyaient noyée avec
le Boucher. Sozo savait que c’était faux. Carlita
se cachait, comme lui. II fallait la retrouver. Cela
lui avait pris des mois et des mois. Déguisé en
vendeur de citrons, il hantait les ruelles. A force
de vivre recroquevillé au fond des trous humides,
sa bosse s’était développée, faisant de lui un
infirme méconnaissable. Jamais on ne I’avait
inquiété. Lorsqu’il avait retrouvé Carlita, la petite
reine de |’Amazone, il avait cru que les forces
allaient lui revenir, qu’ils allaient pouvoir, tous
les deux, partir a la recherche de Son Excellence.
Il avait méme trainé sur le port, essayant de déni-
cher le bateau qui conviendrait. Une grosse
barque solide, pas trop compliquée a manceu-
vrer. Il suffirait de la voler, ensuite... Ensuite,
hélas, les morts avaient commencé 4a le persé-
cuter, a venir lui voler sa chaleur, et il avait d@
renoncer a sortir de sa cachette. I] était resté
sous le couvert, mangeant des fruits, piégeant

122
des rongeurs, ramassant les larves qui pullu-
laient sous les écorces. I] n’avait pas beaucoup de
besoins, son estomac savait se contenter de peu.
Caine tenta a plusieurs reprises de lui faire
raconter la tempéte, le naufrage, mais Sozo se
contentait de répéter les mémes phrases, les
mémes mots. Parfois il s’arrétait au milieu de son
discours pour se mettre 4 fredonner un tango:
Se otan en el campo los gritos de los soldados,
Ahora, el creptisculo tiene la color de la sangre
La derrota es amarga...
Il n’allait jamais plus loin que cette « amére
défaite » et reprenait le couplet depuis le début,
inlassablement.
Vers le soir, il alluma une pipe de marijuana
qu'il tendit 4 Caine aprés en avoir tiré quelques
bouffées.
— La demoiselle aussi, insista-t-il en dési-
gnant Kitty. Il faut faire provision de courage
pour la nuit.
Caine prit garde d’inhaler le moins possible,
mais l’herbe était trés forte, redoutable méme, et
la téte lui tourna.
— La nuit, marmonna Sozo en levant un doigt
vers la vofite végétale, la nuit va venir. Vous allez
partager ma hutte... Je vous aime bien. Je chan-
terai pour la demoiselle, je connais plein de
chansons, je les passais sur un électrophone
quand je travaillais dans la cave du palais. Par-
fois c’était long, et je m’ennuyais.
A Vidée de passer la nuit dans la cahute de
lidiot, Caine sentit un frisson lui hérisser
léchine. Les moustiques le harcelaient depuis
qu'il avait quitté ses vétements et sa peau n’était
plus qu'un immense semis de cloques. Il songea
aux pastilles contre la malaria qui étaient restées
dans la poche de sa veste de cuir. Kitty n’était pas

123
mieux lotie. A force de grattage, ses seins étaient
constellés d’estafilades rosatres.
— Entrez! ordonna Sozo en désignant I’ouver-
ture qui permettait d’accéder a la casemate. La
nuit sera bientdt la. Il faut se barricader.
Caine se courba. L’odeur était effroyable. Un
mélange d’urine et de crasse qui vous suffoquait
a la premiére bouffée. Sozo fit entrer Kitty, puis
obtura l’ouverture au moyen d'un panneau de
bambous qu'il lia fortement. I] ne lachait jamais
son fusil trés longtemps, et Caine vit, dans la
trouée de ses hardes, qu'il portait un pistolet
automatique a la hauteur du nombril. La case-,
mate était si basse qu'il ne fallait pas espérer s'y
tenir autrement qu’agenouillé. Le long de la
paroi, on avait entassé des caisses d’aspect mili-
taire. Des rations volées dans un poste avancé,
ainsi qu'une grande quantité de cartouches. Sozo
ouvrit une boite de boeuf qu'il fit circuler a la
ronde pour que chacun puisse y piocher avec les
doigts, puis il désigna la paillasse, sous la mous-
tiquaire.
— Vous allez vous coucher contre moi,
décida-t-il. Pour me tenir chaud. II y a trop long-
temps que les morts me volent ma chaleur. C’est
a mon tour maintenant...
Comme Caine hésitait, Sozo devint véhément,
et il fallut obéir. Kitty s’allongea sur le flanc,
essayant de cacher ses seins et son ventre. Sozo
se défit de ses haillons, dévoilant son corps
maigre et distordu. Sa bosse était énorme sous la
peau tendue a craquer. II s’allongea sur la pail-
lasse, avec pour seul vétement son pistolet qui lui
pendait sur le bas-ventre dans un étui de cuir
graisseux. Tout de suite il se colla contre la jeune
femme qu'il enlaga de ses bras maigres.
— La chaleur de la demoiselle est bonne,
marmonna-t-il. Elle me fait du bien aux os.

124
Redoutant le pire, Caine chercha du regard un
objet qu'il pourrait faire exploser sur le crane du
fou au cas ov les choses prendraient mauvaise
tournure. Du bout des doigts il attira une cale-
basse. I] dut rejoindre le couple sous la mousti-
quaire et se coller lui aussi contre Sozo qui gre-
lottait.
— Crest l'heure de la fiévre, hoqueta le bossu.
Il me faut de la chaleur. La chaleur des vivants...
C’est bien, votre peau est bonne, vous allez me
guérir.
Caine serra les dents. I] lui semblait déja sentir
la vermine le recouvrir. Sozo ne semblait pas
attendre d’eux autre chose qu’un simple contact
épidermique. L’usage continuel de la drogue
lavait sans doute réduit 4 l’impuissance depuis
longtemps, mais c’était déja une dure épreuve de
supporter son intimité sur cette couche que la
saleté avait graissé de son suif. Aprés quelques
minutes de marmonnements incompréhensibles,
il s’endormit. Caine, en dépit des bruits de la
forét, entendit claquer les dents de Kitty.
— Ca va? s’enquit-il a voix basse.
— Je crois que je vais devenir folle, gémit la
jeune femme. Est-ce que vous pensez qu'il va
nous tuer?
Tout était a craindre, et Caine n’était guére ras-
suré quant a la suite des événements. D’ailleurs
le répit fut de courte durée car Sozo s’éveilla au
bout d’un quart d’heure.
— Ils ne sont pas venus? demanda-t-il. Les
morts, ils ne vous ont pas touchés?
— Non, non, s’‘empressa de répondre Caine.
Tout va bien.
— Alors il faudra que vous restiez avec moi,
décida le bossu. Vous me faites du bien. Avec
vous je sens que je vais guérir. Quand jirai

125
—_ ey ae oe, 4 »
mieux, il faudra aller chercher Carlita et partir
au secours de Son Excellence.
Caine eut l’impression que ses cheveux se dres-
saient sur sa téte. Avait-il bien compris? Le
bossu leur avait-il réellement annoncé qu’ils
étaient désormais ses prisonniers?
— Ta femme transpire bien, observa Sozo.
Avec vous je vais vite redevenir un homme.
Quand j’'aurais retrouvé mes forces de jadis je
vous ferai l'amour, a tous les deux. J’avais beau-
coup de femmes dans le temps. Toutes les pri-
sonniéres du palais. Elles m’aimaient bien parce
que je savais leur faire découvrir le plaisir. Elles
m’avaient surnommeé « le roi Sozo ». Jallais les;
retrouver dans leur cellule... et les garcons aussi.
Je leur faisais du bien pour me faire pardonner
d’avoir a leur faire du mal, le lendemain. Cétait
une compensation. Plaisir pour douleur...
Caine se demanda s’il serait assez rapide pour
saisir la crosse du pistolet qui bougeait douce-
ment sur le ventre de l’idiot, au rythme de sa res-
piration. Il n’en était pas certain. Il essaya de
décomposer le mouvement dans sa téte : attraper
la crosse, armer la culasse... Non, c’était trop
long. Sozo sentirait venir le danger. D’ailleurs
le pistolet n’était peut-étre méme pas chargé...
C’était sans doute un appat, un piége pour tester
leurs intentions. Les tremblements spasmo-
diques de Kitty se communiquaient a toute la
paillasse. Caine comprit qu'elle était sur le point
de faire une crise de nerfs.
— Le bateau, dit réveusement Sozo. Je sais ou
il est. Je suis béte, mais je sais lire les cartes. Son
Excellence m’avait appris. Avant de grimper dans
le canot, j'ai regardé les instruments du bord:
L’écran électronique. Ca aussi je savais le faire.
Je sais bien me servir des machines. Sur el Cru-

126
cero cétait facile, 4 cause des cadrans ow tout

s'inscrivait en lettres rouges. C’est la, dans ma


téte... Je me rappelle de tout. Ca fait des années
que je me le répéte pour ne pas oublier. Le yacht,
je sais quel courant il faut suivre pour le
rejoindre. Son Excellence m’attend. J’espére qu'il
me pardonnera. Je lui dirai: « Punissez-moi, je
l’ai mérité, je ne suis qu'un Indien peureux. Mais
je me suis racheté, je suis venu vous chercher. »
Caine veilla toute la nuit, bercé par le mar-
monnement de Sozo. Quelques minutes avant
l’aurore, il sommeilla, fauché par la fatigue, mais
le bossu n’entendait pas leur laisser de répit. Dés
que le soleil fut levé et que ses rayons percérent
la vofite de feuilles, le bossu se dressa, menant
grand tapage sur la plate-forme.
— Allez! Allez! s’impatientait-il. Il faut monter
la garde. Et puis il faut aller au ravitaillement...
Hier c’était féte, j'ai ouvert une boite de conserve,
mais aujourd’hui il faudra que vous trouviez
vous-méme votre nourriture. Je ne veux pas enta-
mer mes réserves, jen aurai besoin si les morts
décident un jour de m’encercler.
Caine et Kitty furent poussés dehors, hagards.
La jeune femme se retrancha dans un angle de la
plate-forme, les bras croisés sur les seins. Elle
avait le visage ravagé par la tension nerveuse et
ses épaules tremblaient spasmodiquement.
Caine essayait de faire bonne figure car Sozo les
observait.
— Descendez, ordonna |’ancien bourreau.
Mais ne sortez pas de la clairiére, les morts vous
prendraient... Vous n’aurez qu’a soulever les
écorces pour trouver des larves, c’est facile et trés
bon.
Caine n’aimait pas la lueur de méfiance et de
ruse qui brillait dans ses yeux rougis. Les mains

4 127

ee ee
du bossu manipulaient le fusil, comme s'il bra-
lait de s’en servir. Caine se demanda s'il n’allait
pas les abattre dés qu’ils auraient posé le pied
dans la clairiére.
— Venez, dit-il en prenant Kitty par la main.
Sozo jeta l’échelle de corde le long du tronc
pour leur permettre de descendre. Dés qu’ils
furent en bas, Kitty se jeta contre la poitrine du
romancier.
— Fichons le camp! gémit-elle. Je n’en peux
plus. Il n’a pas arrété de me tripoter toute la nuit.
Je sens encore ses mains sur moi. J'ai |’impres-
sion que je les sentirai toujours.
— Je crois qu'il ne nous laissera pas partir,
murmura Caine. Nous sommes ses prisonniers.
Si nous tentons de sortir de la clairiére, il nous
abattra.
La voix du bossu tomba du haut des branches,
aigué, trahissant son impatience.
— Ne bavardez pas! gronda-t-il. Cherchez la
nourriture si vous voulez manger.
Caine dut tirer Kitty par le bras pour la forcer
a remuer. La jeune femme grelottait comme si
elle avait la malaria et ses machoires claquaient
de facon continue. Ils firent le tour de la clai-
riére, enjambant les carcasses de singes, arra-
chant avec les ongles le bois spongieux des
écorces. Le bossu avait dit vrai : de grosses larves
jaunes, extrémement vulnérables, se prélassaient
dans la pulpe des arbres. Les Indiens avaient
lhabitude de s’en gaver, et on les commerciali-
sait jusqu’au Mexique ow on les servait frites,
saupoudrées de sel, et cela dans les meilleurs
hétels. En réalité, leur chair avait un goat de
coco. Lors des stages de survie, on habituait les
apprentis Marines a s’en repaitre. Caine entassa
les larves au centre d’une grande feuille arrachée

128
a un buisson. I] savait que Sozo observait chacun
de ses gestes, son index noiratre polissant inter-
minablement la détente de son arme.
Ils passérent prés de leurs vétements abandon-
nés. Des insectes les recouvraient. C’était cela la
jungle : moins les grands fauves qu’une proliféra-
tion de la vermine. Des insectes par millions, qui
sourdaient du sol, de l’herbe, de l’écorce. Une
armée de pattes, de carapaces et de mandibules
qui recouvrait tout. Une faune minuscule perpé-
tuellement grouillante, se reproduisant 4 une
vitesse hallucinante.
Pour leur faire comprendre qu’ils ne devaient
pas s’attarder ni s’éloigner, Sozo abattit un singe
qui filait a travers le feuillage. C’était un coup de
fusil magnifique étant donné la vitesse a laquelle
l’animal se déplacait. Le corps du primate tomba
comme une pierre jetée du haut des arbres, fra-
cassant les branches. Kitty hurla quand la
dépouille roula a ses pieds, le pelage inondé de
sang. Sozo tirait avec un fusil d’assaut, et
limpact de la balle avait 4 demi déchiqueté la
bestiole.
— Calme-toi! souffla Caine. Il ne faut rien
faire qui puisse exciter ce dingue un peu plus.
— Ca suffit, aboya Sozo au méme moment.
Revenez. Vous avez vu? Les morts se rap-
prochent. Ils ont senti votre chaleur.
Caine plia en quatre la feuille contenant les
larves qui se tortillaient, et étreignit la main de sa
compagne.
— Pas de panique, murmura-t-il. [Il ne faut pas
qu'il sente notre peur. II faut rester amicaux, lui
sourire si possible.
La jeune femme le regarda comme s'il était
devenu fou, et il n’osa insister. Ils étaient tous
deux a bout de nerfs et la fatigue commengait a

129
se faire sentir. Ils regagnérent la plate-forme.
Kitty voulut s’installer le plus loin possible de
Sozo, mais Caine la contraignit 4 s’en rappro-
cher. I] voulait se trouver le plus prés possible du
dément afin de pouvoir lui sauter dessus si
celui-ci faisait mine de braquer son arme dans
leur direction.
— Mangez, mangez, commanda le bossu en
désignant les larves. Il faut vous nourrir pour
conserver votre chaleur. Si vous maigrissez vous
deviendrez froids, et vous ne me servirez plus a
rien.
Caine mourait de faim. En Asie il avait déja
mangé des larves, mais grillées. Il savait que ce
n’était pas un mets beaucoup plus répugnant que
ces escargots dont se délectent les Frangais.
Comme le bossu insistait, il fit un effort de volonté
et écrasa en deux coups de dents la premiére bes-
tiole. Kitty, elle, refusa d’y toucher.
La matinée s’écoula dans une moiteur qui
paraissait figer l’écoulement du temps. La
lumiére verte filtrée par la voGte installait dans la
clairiére une atmosphére irréelle de cauchemar
éveillé. Sozo avait repris sa faction, la joue collée
a l’acier de son arme. Il chantonnait son irritante
petite chanson, répétant a n’en plus finir ce cou-
plet inachevé qui finissait par-vous scier les
nerfs. De temps a autre il abattait un singe d’un
coup de fusil magistral. Caine songea que s'il
devait fuir en compagnie de Kitty, ils n’auraient
pas une chance de sortir de la clairiére vivants.
Sozo semblait capable de faire mouche sur un
timbre-poste 4 cent métres de distance, et cela en
dépit d’une luminosité exécrable.
Quand il eut tué son troisiéme singe, le bossu
se mit 4 monologuer. Il parlait du passé, des
années durant lesquelles il avait fidélement
assisté Ancho Arcafio. :
130
id eal
— Jaimais bien la crypte, dit-il réveusement.
Quand je marchais dans la travée des cellules,
l’écho de mes semelles montait jusqu’a la vote.
C’était comme une espéce d’église. J’observais les
prisonniers derriére les barreaux. C’était bizarre
de les voir allongés dans leur saleté, tout nus.
Avant d’entrer dans la crypte ils avaient porté de
beaux vétements. C’étaient des professeurs, des
journalistes, des banquiers, des écrivains. Des
gens qui parlaient avec des tas de mots compli-
qués et qui ne m’auraient pas jeté un regard si
jétais passé 4 cété d’eux dans la rue. C’étaient
des gens qui voulaient le bonheur du peuple mais
n’auraient jamais serré la main a un pauvre de
peur d’attraper des poux... Et puis d'un seul
coup, ils se retrouvaient 1a, a poil, forcés de faire
leurs besoins pendant que je les regardais. Et ils
dormaient en grelottant sur une fourchée de
paille, et ils apprenaient subitement que les
grands mots ne peuvent pas tuer les morpions...
Il eut un rire caquetant et fourragea dans sa
barbe hirsute.
— La politique j’'y ai jamais rien compris,
avoua-t-il. C’était trop compliqué pour moi. Ce
que je voulais c'est étre un bon soldat... me
dévouer pour un grand général. Etre un outil...
Le reste je m’en foutais. Je crois que Son Excel-
lence était contente de moi, et c'est ¢a qui
comptait... seulement ¢a...
Caine devait lutter contre l’engourdissement
que faisait naitre en lui cette voix monocorde
alternant confidences et fredonnement. Le som-
meil lui tombait sufr les épaules, aggravé par
.Yabominable touffeur de la forét.
_. Un peu plus tard, au début de |l’aprés-midi,
_ Sozo évoqua la nuit de la tempéte. I] employait
toujours les mémes tournures de phrase comme

131
sil récitait une sorte de poéme naif dont il aurait
été l’auteur.
— Lor, dit-il soudain. Je l’ai vu. Jai aidé Son
Excellence a le mettre en tas dans la cale. C’était
trés lourd, des lingots dans des petites cassettes
de bois avec deux tresses de corde qui servaient
de poignées. Ca brillait... Ca paraissait chaud
comme la crofiite d’un gateau merveilleux. Un
gateau de soleil. Il y en avait une montagne. Son
Excellence disait qu’avec ¢a on pouvait acheter
un pays entier et les Ames de tous ses habitants...
Je ne sais pas sil plaisantait ou s'il disait la
vérité, j'ai jamais rien compris a l’argent. Jai
jamais eu envie d’étre riche. Tout ce que je vou-
lais c’était des habits propres, un beau chapeau,
un beau fusil, et avoir toujours mon assiette
pleine... Le reste c’est trop compliqué.
Caine avait dressé l’oreille. Il n’osait inter-
rompre le monologue du bossu par une question
malhabile, sachant qu’il risquait de provoquer
une réaction de méfiance instinctive.
— Lor, répétait Sozo. En l’entassant, j’avais
limpression de poser les briques d’une maison.
Je batissais un mur. Un mur qui scintillait. Je
n’arrétais pas de toucher les lingots... Ca me fai-
sait dréle de ne pas me briler les doigts. Aprés,
Son Excellence a fermé la porte de la cale. Une
grosse porte de coffre-fort, comme dans les
banques. Ca a fait « clong! », et les téles de la
soute ont vibré. C’était tout blindé, partout, des-
sus, dessous. Méme que le capitaine ralait parce
que ¢a alourdissait le bateau.
Caine haletait, chaque détail s’inscrivait au fer
rouge dans sa mémoire. Ainsi el Crucero avait été
construit comme une chambre forte flottante.
Une version améliorée du coffre au trésor des
pirates de jadis. S’il voulait mettre la main sur les

132
ee
lingots, il lui faudrait s’ouvrir un chemin au cha-
lumeau oxhydrique, découper des plaques de
tdle épaisses de plusieurs centimétres... Com-
ment se procurer et transporter un tel équipe-
ment sans éveiller ]’attention?
Puis le doute s’empara de lui. Et si le bossu
inventait tout cela? Pouvait-on se fier 4 ce détra-
qué amoindri par l’usage quotidien des halluci-
nogénes ?
Le passage d’un nouveau singe brisa le mono-
logue de l’infirme qui épaula, tira, puis se remit a
‘fredonner. Dans les heures qui suivirent, il n’évo-
‘qua plus jamais le trésor du Boucher. Kitty
demeurait prostrée a l’écart. Elle ne cessait de
trembler que pour se gratter jusqu’au sang. La
vermine passait a l’attaque, et Caine lui-méme ne
pouvait résister aux démangeaisons qui l’assail-
laient.
Lorsque Kitty voulut descendre de l’arbre pour
satisfaire ses besoins naturels, Sozo entra dans
une violente colére et lui interdit de bouger. Elle
n’avait qu’a faire la, en équilibre au bord de la
plate-forme, expliqua-t-il. D’ailleurs lui-méme ne
procédait pas autrement. Kitty dut s’exécuter. Et,
durant toute l’opération, le bossu ne cessa de
l’examiner, le sourcil froncé, comme si ce caprice
lavait décu.
— Tes trop coquette, grogna-t-il tandis que.
Kitty se détournait, morte de honte. Tu me fais
penser a ces belles dames qu’on m’amenait dans
la crypte... Elles en faisaient des chichis, mais je
les dressais vite. Ici, t’es chez moi, faut te plier a
mes lois. A la loi de Sozo le Bossu. Sinon ¢a ira
“mal...
Liincident I’avait contrarié, et 4 partir de cet
instant son humeur vira au noir. Il frappa Caine
dans les cétes avec le canon de son fusil parce

133
que le romancier |]’avait géné pendant qu'il ajus-
tait un singe.
— Salopards de cochons blancs, grommela-
t-il. Vous avez intérét 4 ce que j'aie bien chaud
cette nuit, sinon je coupe les tétons de la petite
dame. J'ai pas besoin d’outils, je peux le faire
avec les dents, comme pendant les interroga-
toires.
Et il partit d’un rire hystérique qui fit s’envoler
les perroquets massés dans les branches. L’esto-
mac de Caine se noua. Les choses allaient mal
tourner, cela devenait évident. Une fois de plus il
chercha une arme; mais toutes les armes réelles :
pistolet, poignard, baionnette étaient suspendus
au ceinturon militaire que Sozo avait bouclé
autour de sa taille, sous le poncho loqueteux qui
dissimulait sa nudité. Malgré son infirmité le
bossu était rapide et nerveux. En prédateur pro-
fessionnel, il savait anticiper les mouvements de
ses adversaires avec un véritable instinct animal.
Caine s’estima incapable de le prendre de vitesse
s'ils devaient s’affronter face a face.
L’atmosphére ne cessa de s’alourdir au fil des
heures. Sozo ne dissimulait plus son exaspéra-
tion qui se focalisait principalement sur Kitty. Le
réflexe de pudeur de la jeune femme avait
réveillé en lui de vieux souvenirs qu'il remachait
en grommelant. Caine devina que la crise explo-
serait a Ja tombée de la nuit, et quelle serait
grave.
Alors que les rayons du soleil s’éteignaient et
que l’obscurité s’installait dans la clairiére, Sozo
s’approcha de Kitty et emprisonna dans ses
doigts sales les paumes glacées de la jeune
femme morte de peur.
— T’as les mains froides, constata-t-il avec un
rictus de méchanceté. Si ¢a se trouve tu ne me

134
S anim ee
réchaufferas méme pas cette nuit... T’as intérét a
avoir la fiévre d’ici que je me couche, si tu ne
veux pas que je te punisse.
Puis il marmonna quelque chose a propos des
belles dames prétentieuses qu'il avait dressées
autrefois, dans les caves du palais.
— Dés qu'on leur avait coupé deux ou trois
doigts, ricana-t-il, c’est fou ce qu’elles devenaient
obéissantes. J’en avais honte pour elles, c’est ter-
rible de manquer de dignité a ce point-la.
Caine n’avait qu’a observer les tics qui défor-
maient le visage du bossu pour savoir que les
prochaines heures seraient difficiles. Il n’était
plus question désormais de chercher a lui extir-
per un quelconque renseignement, mais bel et
bien de s’organiser pour survivre.
Sozo s’enfongait dans une bouderie ponctuée
de brusques invectives. I] se retrancha a l'autre
bout de la plate-forme pour absorber quelques
cuillerées de sa décoction de champignons.
Caine avait posé les mains a plat sur ses cuisses
pour les empécher de trembler. Il pria pour
que les hallucinogénes foudroient le bossu, leur
permettant de s’échapper, mais bien sir cela
n’arriva pas, et Sozo redressa la téte, les pupilles
plus dilatées que jamais. I] parlait trés vite, dans
un dialecte indien que Caine ne comprenait pas.
Cramponnant son fusil d’assaut 4 deux mains, il
se redressa sur ses jambes maigres et esquissa un
dandinement qui pouvait passer pour une danse
rituelle.
— Jai peur, gémit Kitty en glissant sa main
glacée dans celle de Caine. I] va nous tuer, j’en
suis stre.
Brusquement Sozo poussa un hurlement
démentiel et braqua son arme a quelques centi-
métres de leurs deux visages.

135
— Dans la maison! ordonna-t-il. Le vieux
Sozo est redevenu un homme... Le bossu est
redevenu un guerrier... Il va entrer en vous et
pomper toute votre chaleur... Vite. Sur le lit, tous
les deux...
Caine et Kitty reculérent; 4 quatre pattes, ils se
glissérent dans la cahute. Comme ils tardaient a
s’exécuter, Sozo leur expédia un coup de crosse
entre les épaules, les forgant a s’allonger sur la
paillasse. Puis il retourna l’arme, en glissa le
canon entre les genoux serrés de la jeune femme,
la forgant a écarter les jambes.
— Je veux voir ta figue, balbutia-t-il. Je vais
aller chercher ta chaleur tout au fond de ton
ventre, 1a ow tu la caches. C’est de ta faute puis-
que tes mains sont froides.
Kitty sanglotait sans qu’aucune larme ne coule
de ses yeux. Caine voulut se redresser sur un
coude, mais Sozo lui enfonga le canon du fusil
dans l’abdomen, juste au-dessous du nombril, le
clouant sur le matelas de chiffons.
— Bouge pas, gronda-t-il. Ton tour viendra...
Toi aussi je te prendrai. Vous allez me tenir bien
chaud, tous les deux. Je veux vous voir suer. Je
veux que vous soyez brilants comme deux
briques qu’on tire du feu. Sinon...
Il 6ta le chargeur de son arme, éjecta la car-
touche qui se trouvait dans la culasse, et posa le
M. 16 au pied de la couche, puis il saisit son pis-
tolet et le brandit 4 bout de bras tandis qu’il se
débarrassait de son poncho. I] visait tour 4 tour
Caine et Kitty, pointant le canon 4a droite et a
gauche, tour 4 tour, en un mouvement extra-
ordinairement rapide.
— Toi d’abord, dit-il 4 la jeune femme en
s’'agenouillant entre ses jambes. Tu vas réchauf-
fer le vieux Sozo.

136 2
Caine écarquilla les yeux, ouvrit la bouche et
désigna la porte en tremblant, comme si un spec-
tacle abominable se déroulait derriére le bossu.
— Les morts! hurla-t-il. Ils grimpent a
échelle! Les morts! Ils sont 1a!
Sozo sursauta. Un réflexe superstitieux le
poussa a regarder par-dessus son épaule. C’était
ce qu’attendait Caine. Joignant ses deux pieds, il
le frappa de toutes ses forces en pleine téte. Le
bossu perdit l’équilibre. Il tira par réflexe, mais la
balle s’enfonga dans la paillasse, entre les genoux
de Kitty. Caine s’était déja redressé. Foncant, téte
basse comme un footballeur exécutant un
magnifique placage, il propulsa l’infirme hors de
la cabane. La paroi de bambou céda avec un cra-
quement. Sozo tira une seconde fois, et Caine
sentit la balle tracer un sillon de feu entre ses
omoplates. Le romancier tomba 4 plat ventre,
mais Sozo partit en arriére, battant désespéré-
ment des bras. Caine le vit dépasser les limites
de la plate-forme et basculer dans le vide. La
seconde suivante, un choc sourd lui apprit que
l'ancien bourreau d’Ancho Arcafio venait de
s écraser au pied de I’arbre.
Kitty se précipita contre lui.
— Tu saignes, sanglota-t-elle. Tu es blessé, ton
dos est plein de sang.
— Cest superficiel, balbutia Caine. Juste une
écorchure. I] va falloir attendre le jour pour
repartir. Tu crois que ¢a ira?
— Oui, haleta Kitty. Mais regarde s’il est bien
mort...

137
Il faisait déja trop sombre pour que Caine
puisse distinguer le pied de l’arbre, et la lueur de
la bougie était bien trop faible pour percer les
ténébres de la jungle. Ils durent attendre l’aube
dans l’incertitude, tressaillant au moindre cra-
quement, terrifiés a l’idée que Sozo pourrait bien
n’étre que blessé. Caine avait remonté l’échelle de
corde, mais il ignorait si le bossu ne disposait
pas d’un autre moyen pour regagner sa cabane:
Pour comble de malheur, le fusil était tombé
dans le vide au cours de la bataille, si bien qu’ils
ne disposaient d’aucune arme efficace pour
affronter le dément si celui-ci revenait a l’assaut.
Ils essayérent de monter la garde a tour de
rédle, mais c’était leur deuxiéme nuit blanche, et
ils éprouvaient de plus en plus de difficulté a
conserver les yeux ouverts. « Tout ¢a pour rien! »
ne pouvait s‘empécher de penser Caine. Sozo
mort, la piste se perdait dans les sables mou-
vants. Personne ne pourrait jamais retrouver le
yacht du Boucher de San-Pavel. Kitty l’avait bien
souligné : au large de la céte, les courants tis-
saient un labyrinthe qui pouvait vous faire déri-
ver n'importe ow a l'autre bout de la terre. S’en
remettre au hasard c’était chercher une piéce de
monnaie au fond de l’océan.
Malgré tous ses efforts, Caine s’endormit pen-
dant son tour de garde et ne se réveilla qu’au
moment ot: son front heurtait le sol de la
baraque. II] se redressa aussitét, le coeur battant a
tout rompre. Kitty avait elle aussi fini par
s’assoupir au creux de la paillasse. I] n’eut pas le
courage de la secouer. La jungle les entourait de
son vacarme et de ses craquements. Caine trem-

138
blait de voir soudain s’encadrer dans Iorifice
permettant d’accéder 4 la cahute la téte hirsute et
sanglante de Sozo. Il lui semblait qu'une telle
canaille ne pouvait pas mourir d’une simple
chute. Il s’était peut-étre simplement cassé la
jambe, ou le bras... La couche d’humus recou-
vrant le sol de la clairiére était trés épaisse, Caine
avait pu sen rendre compte au cours du ramas-
sage des larves. A certains endroits on s’enfoncait
jusqu’a la cheville dans un matelas végétal moisi
et gorgé d’humidité, une pourriture chaude
grouillante d’insectes. Ce rembourrage naturel
était parfaitement capable d’amortir une chute
sévére, et...
Il sobligea 4 ne plus penser. S’il continuait
ainsi il allait devenir fou. Pour se donner I'illu-
sion de posséder une arme, il ramassa un gros
bambou qu’il serra 4 deux mains. II hésitait a
allumer la bougie qui ferait d’eux une cible trop
vulnérable, mais les ténébres lui étaient insup-
portables et il se surprit 4 suffoquer d’angoisse.
L’aube le trouva ainsi, recroquevillé, les
épaules nouées par les crampes. Sous les piqires
des moustiques, ses paupiéres avaient doublé de
volume, et il avait bien du mal a tenir les yeux
ouverts. Kitty se réveilla avec le premier rayon de
soleil qui perga la vofite. Elle était bléme, sale, et
presque laide. Son corps n’inspira aucun désir au
romancier. Son premier mot fut: « Est-ce qu'il
est mort? » Caine n’en savait rien. S’allongeant
sur le plancher, il rampa jusqu’au bord de la
plate-forme pour jeter un bref coup d’ceil dans le
vide. Il avait 4 peine sorti la téte du rempart de
bambou qu'une balle siffla a son oreille et alla se
perdre dans le feuillage.
_» — Bordel! rugit-il en roulant sur le dos. I
nest pas mort... Il est 1a, en bas... Juste au pied
de l’arbre...

139
— Oh! Non! gémit Kitty en se cachant le
visage dans les mains.
Mais Caine avait eu le temps d’apercevoir la
silhouette de Sozo, étendu sur le dos, en travers
d’une racine. La position de ses jambes laissait
penser qu'il s’était fracassé le bassin, toutefois le
haut de son corps paraissait intact, et Caine
avait vu brandir le pistolet 4 deux mains pour
ajuster la plate-forme.
— Ca peut durer des heures, marmonna-t-il. Il
a plein de cartouches dans son ceinturon, et s'il
lui prend |’idée de mitrailler la cabane il finira
par nous atteindre.
— Il faut l’achever, murmura Kitty avec une
sauvagerie qui plissa son visage de maniére
hideuse. Tue-le! Tue-le vraiment cette fois!
Il y avait du reproche dans sa voix, une impa-
tience haineuse qui allumait un éclat fou au fond
de ses yeux. Alors que Caine allait répondre, un
nouveau projectile creva le plancher 4 moins de
trente centimétres de leurs visages, les asper-
geant d’esquilles. a
— Les caisses, haleta la jeune femme. Ecra-
sons-le sous les caisses!
Elle désignait les deux containers marqués au
pochoir. Caine hocha la téte, il ne voyait aucune
autre solution. Ils durent s’arc-bouter pour par-
venir 4 remuer les deux cubes de bois pleins de
conserves et de munitions. Le plancher irrégulier
freinait le déplacement des boites. Devinant
qu'on préparait quelque chose, Sozo tira trois
fois de suite. Caine sentit distinctement le choc
des projectiles crevant la plate-forme juste sous
lui. Par bonheur, les balles furent arrétées par
l’empilement des conserves et ne ressortirent pas
de l’autre cété de l’emballage, ce qui le dispensa
d’avoir la poitrine perforée a la hauteur du ster-—

140
_ = ae ae Ae
num. A chaque détonation Kitty poussait un hur-
lement de béte blessée qui faisait croire A son
compagnon qu'elle avait été touchée.
La sueur lui brélant les yeux, Caine amena les
deux caisses au bord de la plate-forme, a
laplomb de I’endroit ou était tombé Sozo. Il
savait qu'il n’avait pas le droit de se tromper. Si
le bossu s’était déplacé, les containers s’enfonce-
raient dans l’humus sans lui causer le moindre
mal, Kitty et lui se retrouveraient du méme coup
encore plus vulnérables qu’auparavant.
— Regarde! lui ordonna Kitty. Regarde s'il est
encore 1a.
C’‘était plus facile a dire qu’a faire, surtout avec
un tireur de la classe de Sozo. Caine risqua toute-
fois un bref coup d’cil. Immédiatement, une
balle siffla, lui entamant le cuir chevelu. Cette
fois il ne pouvait plus attendre. Bandant ses
muscles, il entreprit de faire basculer la premiére
caisse.
Il priait pour qu'elle ne rebondisse pas sur le
tronc au cours de sa chute, déviant du méme
coup de sa trajectoire. I] était si fatigué qu'il crut
qu'il ne parviendrait pas 4 la pousser dans le
vide. Kitty vint se joindre a lui. Leurs pieds nus,
en sueur, dérapaient sur le plancher de bambou
sans parvenir a prendre prise. La caisse bascula
enfin, et le hurlement du bossu leur vrilla les
oreilles. Caine serra les dents. La boite, remplie
de conserves, devait peser dans les quatre-vingts
kilos...
Le choc se répercuta dans les racines de ]’arbre
et courut le long du tronc, jusqu’a la plate-forme.
Caine et Kitty demeurérent un long moment
simmobiles, l'un contre l’autre, essayant de
_ereprendre leur souffle.
. — Je crois qu’on l’a eu, soupira la jeune
femme.

141
Caine rampa vers le vide. II était si fatigué qu'il
envisageait avec une certaine indifférence de
mourir subitement, d’une balle en pleine téte.
En bas, la caisse avait frappé le bossu de plein
fouet. L’homme et l’emballage avaient explosé
sous la puissance de |’impact, et l’infirme avait
eu la cage thoracique broyée. Sa téte et ses bras
ne se rattachaient plus au reste de son corps que
par le sillon blanc de la colonne vertébrale. Il
était mort sans lacher son arme, les-yeux grands
ouverts, une expression de haine plaquée sur les
traits.
— Viens, dit Caine. On s’en va.
Et il jeta l’échelle de corde dans le vide.
Comme Kitty ne répondait pas, il se retourna.
Avec une certaine stupeur, il découvrit qu'elle
était en train de retourner la cahute sens dessus
dessous, fourrageant dans les chiffons de la pail-
lasse.
— Qu’est-ce que tu cherches ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas! glapit-elle d’une voix surai-
gué. Un plan, une carte marine... Quelque chose
qui ferait qu’on n’aura pas supporté tout cela
pour rien!
Elle s’agita comme une possédée durant deux
ou trois minutes puis fondit en larmes. II n’y
avait rien. Ni carte, ni carnet. Pas méme une ins-
cription chiffrée sur les planches. Le secret avait
tout le temps été caché dans la cervelle de Sozo,
et il y resterait, A jamais.
Ils descendirent comme des somnambules, évi-
tant de regarder le cadavre étendu au milieu des
débris de la caisse. Ils traversérent la clairiére et
récupérérent leurs vétements trempés d’humidité
et couverts d’insectes. Caine secoua soigneuse-
ment chacun de ses habits avant de les enfiler.
Kitty limita. I] s’enfoncérent dans la jungle sans

142
échanger un mot. Le chemin ouvert deux jours
auparavant s’était déja refermé, et ils durent de
nouveau travailler de la lame pour rejoindre la
voiture. Quand ils émergérent de la forét, la
lumiére du soleil les aveugla et ils titubérent,
hagards, avec l’impression d’étre restés un siécle
sous les arbres.
Heureusement la jeep était toujours 1a. Kitty
démarra. Elle conduisait brutalement, se soula-
geant les nerfs sur la machine. Au carrefour, elle
prit la direction de la plage et roula jusqu’a la
lisiére des vagues. La, elle arracha ses vétements
et plongea dans la mer. Caine ]’imita.
Ils nagérent longtemps, chacun dans une
direction différente, évitant de se toucher. C’était
comme si Sozo les avait souillés tous les deux. Il
avait suffi du contact de ses mains, de sa chair
moite, pour que le dégoifit s’installe en eux. Caine
revint vers la plage et se frictionna le corps avec
du sable, a la maniére indienne, puis il replon-
gea, si heureux de se purifier qu'il ne pensait
méme plus aux crocodiles. Quand il sentit venir
la crampe, il regagna la terre et s’allongea, bras
et jambes 4 la dérive, laissant le soleil sécher sa
peau douloureuse. Le sel avivait ses démangeai-
sons mais il n’avait méme plus la force de se grat-
ter. Kitty avait roulé sur le ventre au milieu des
algues, 4 quelques métres de la jeep. Il devina
qu'elle lui en voulait mortellement pour |’avoir
entrainée dans cette aventure. Ils s’en étaient
tirés de justesse mais le pire avait été a deux
doigts de se produire. Et ils en avaient éprouvé
une telle peur que c’était presque comme si cela
- s'était effectivement produit... La souillure était
- la, sur eux. Elle mettrait un certain temps 4a dis-
paraitre.
Et tout cela pour rien. Ils avaient tué un

143
homme et ils revenaient les mains vides. Caine
songea qu'il aurait longtemps dans les oreilles le
bruit de la caisse explosant en touchant le sol.
— Viens, dit Kitty en se redressant. I] ne faut
pas rester la. Nous risquons de nous endormir et
de ne pas entendre les crocodiles s’approcher.
Ils se rhabillérent et grimpérent dans la jeep.
— Allons au bain de vapeur, langa la jeune
femme. Il faut nous désinfecter, prendre des
pilules contre la malaria. Jespére que la fiévre ne
va pas nous tomber dessus.
Caine la laissa prendre la direction des opéra-
tions. Ils se retrouvérent ainsi dans les faubourgs
de San-Pavel. Une vieille femme aux joues
tatouées les accueillit au seuil d’une maison ocre
qui se révéla étre un hammam 4 I’indienne. La
vapeur emplissait les couloirs d’un brouillard
suffocant, mais Caine s’abandonna aux mains
expertes des officiantes. C’étaient toutes des
matrones, des abuelas, obéses, les cheveux noués
en une natte unique qui leur fouettait les épaules.
Elles allaient, presque nues, le corps seulement
couvert d’une piéce d’étoffe humide qui collait a
leurs formes plantureuses.
Dés que Caine et Kitty eurent pénétré dans la
petite rotonde qu’emplissait la vapeur, les abue-
las les dévétirent et les allongérent sur une pierre
‘plate qui ressemblait a un autel.
— Laisse-toi faire, dit Kitty, elles vont nous
épouiller et soigner nos cloques. Elles ont des
pommades miraculeuses pour ce genre de chose.
Caine ferma les yeux tandis qu'une vieille
entreprenait de passer dans ses cheveux un
peigne d’os aux dents extrémement serrées. Une
seconde matrone, munie d’un instrument iden-
tique, s’affairait sur les poils de sa poitrine et de
son pubis.

144
— Elles désinfecteront nos vétements en les
cuisant entre des pierres briilantes, expliqua
Kitty. De cette maniére aucune larve n’aura la
liberté de pondre ses ceufs sous notre peau.
Caine était anéanti. Il s’endormit a plusieurs
reprises pendant que les matrones |’enduisaient
de pommade. I] savait qu'il avait perdu son pari
et qu'il ne lui restait plus qu’a rentrer en Califor-
nie. ;
— Je suis désolé de t’avoir entrainée 1a-
dedans, langa-t-il a l’adresse de Kitty.
— Il a dit quelque chose... murmura la jeune
femme. II l’a dit 4 plusieurs reprises. Ca concer-
nait le lieu du naufrage.
— Quoi?
— Ila dit: Je me le répéte tout le temps pour ne
pas l'oublier... ou quelque chose d’approchant. Tu
te rappelles ?
— Qui. Je suppose qu'il ne se fiait pas trop aux
capacités de stockage de sa cervelle. Sans doute
n’avait-il pas tort.
— Sans doute, comme tu dis. Mais ¢a semblait
faire allusion 4 une espéce de moyen mnémo-
technique, tu ne trouves pas?
Caine rouvrit les yeux. Il voyait soudain par-
faitement oti la jeune femme voulait en venir.
' — Et il fredonnait tout le temps une espéce de
petite chanson, souffla Kitty. Un air de tango. II
semblait n’en connaitre qu’un seul couplet...
— C'est vrai, fit Caine en se redressant sur les
coudes. Ca parlait de soldats blessés...
— De bataille perdue, compléta Kitty.
Ils se turent, chacun cherchant 4 recomposer
les paroles du refrain populaire.
Se oian en el campo los gritos de los soldados,
Ahora, el creptisculo tiene la color de la sangre
La derrota es amarga... récita soudain la jeune
femme.
145
— Qui, langa Caine. C’est ca. Mais ¢a ne veut
rien dire. Ou alors ce serait un code?
Il n’y croyait pas. Sozo n’était plus mentale-
ment en état de procéder a des transpositions
compliquées. S’il avait choisi la béquille d’un
moyen mnémotechnique, ce moyen était simple.
— Jai limpression que ¢a me dit quelque
chose, murmura Kitty. Mais je ne peux pas dire
quoi. °
— On entend dans la campagne les cris des sol-
dats, traduisit Caine. Maintenant le crépuscule a
la couleur du sang. La défaite est amére... C’est
GaP
— A peu prés... Ca te fait penser a quoi? inter-
rogea la jeune femme en s’asseyant brusque-
ment.
— A un affrontement, hasarda Caine. A une
bataille.
— Crest ca, martela Kitty. Viens, je vais te
montrer quelque chose.
Elle repoussa les matrones qui protestaient,
réclama ses vétements et demanda a Caine de
payer ce qu’on lui réclamerait. Ses yeux brillaient
d’excitation.
Ils enfilérent leurs habits brilants qui sor-
taient a peine du four, et quittérent la maison
aux couloirs embués. Dés qu’ils furent dans la
jeep, Kitty fouilla dans la poche 4a cartes. Elle en
déploya plusieurs, des cartes marines de la céte,
trés détaillées, et auxquelles le romancier ne
comprenait pas grand-chose tant elles étaient
surchargées de symboles.
— La, dit-elle en désignant un point sur le
papier. A cent miles de la céte. Tu vois ce sym-
bole? Il indique la présence d’un groupe de
récifs. Il y en a beaucoup sur le littoral 4 cause
de la structure volcanique de la région. Les

146 |
pécheurs ont I’habitude de leur donner des noms
qui ne figurent pas sur les cartes officielles. Ce
sont des appellations locales, qui peuvent chan-
ger avec les générations... Ce groupe-ci est trés
dangereux, parce que les vagues le recouvrent
par gros temps, et qu’on peut s’y écraser sans
lavoir vraiment vu venir. Les matelots le sur-
nomment el emboscado... ’embuscade.
— Et alors?
— L’embuscade... c'est le titre du tango que
fredonnait Sozo toute la journée. C’était une
»chanson célébre dans les bordels militaires, un
air des années trente, je viens de m’en souvenir.
Une chanson de Jaime Corazo.
Caine s’empara de la carte, la froissant dans sa
précipitation. La chiure de mouche se voyait a
peine au milieu des chiffres.
— Et toi, dit-il. Comment connais-tu les noms
des récifs ?
— A force de faire la navette avec mon bateau
entre San-Pavel et les iles volcaniques. Les
pécheurs ont tous tenu a m’abreuver de leurs
conseils. Une fille, n’est-ce pas, ¢a ne peut pas se
débrouiller toute seule!
— Cette coulée bleu pAle, 1a, dans le secteur
sud/sud-ouest, interrogea Caine. Ca signifie
quoi?
— (Ca signale l’emplacement d’un trés fort cou-
rant. Le plus puissant de tout le littoral. Quand il
happe une barque de péche non motorisée, il ne
la rend jamais. Pour s’en dégager il faut faire
machine plein gaz, et avoir de la puissance sous
le capot, sinon...
— Sinon?
— On est capturé, prisonnier, et on se met a
- tourner en rond. Mais c’est une chance pour

147
— Pourquoi?
— Ce courant, on l’appelle ici el tiovivo... le
manége, si tu préféres. Cela veut dire qu'il tourne
en rond sur plusieurs centaines de milliers de
miles. Si le yacht d’Arcafio s’y déplace, il repasse
ici, réguligrement, comme un bateau-fant6me.
Cest pour cette raison que certains pécheurs
‘ont apergu au cours des trois derniéres années.
Il vient et repart, amené et remporté par el tio-
vivo... Cette caractéristique nous laisse une
bonne chance de le rattraper. Les épaves sont
lentes, ce sont des masses inertes qui n’exploitent
plus le vent, faute de mats et de voiles. Avec une
bonne surface de toile, un moteur, nous irons plus
vite que lui. Un peu comme si nous nous mettions
a courir sur un tapis roulant. Tu comprends?
Caine comprenait. Tout redevenait possible, la
chasse au trésor recommengait.
Ils gagnérent le port, laissérent la jeep sur le
parking des docks que surveillait un énorme Noir
armé d’une batte de base-ball, et longérent le
quai délabré pour sauter dans le dinghy de Kitty.
La, comme partout ailleurs, les séismes avaient
imprimé leur marque. La plupart des embarca-
déres s’étaient effondrés, et le mdéle béait sous les
fissures. A certains endroits, les crevasses étaient
si larges qu’on avait dd jeter des passerelles en
travers. La mer clapotait au fond de ces blessures
ou stagnaient tous les détritus du port. Le quai
était lui aussi placé sous surveillance, afin que
personne ne vienne siphonner les réservoirs des
navires amarrés. Le carburant, 4 San-Pavel, était
l'objet d’une convoitise farouche. Ils s’installérent
dans le dinghy, qui, de prés, se révéla vieux et
constellé de rustines. Kitty langa le moteur, et ils
sortirent du port.
— Nous allons sur ton ile? demanda Caine.

148
— Mon bateau est ancré la-bas, expliqua la
jeune femme. Ne t’attends pas a découvrir un
coursier des mers. C’est un petit sloop de rien du
tout, et plutét délabré, mais la coque est saine et
le moteur en bon état. Bien sfr il faudrait un
nouveau jeu de voiles, et le mat peut casser en
cas de tempéte, mais ici il est difficile d’effectuer
des réparations.
— Qu’est-ce que vont dire les gens de l’équipe
de recherches quand ils me verront?
— Rien, ils s’en foutent, ce sont des tarés. Pour
eux je suis une non-scientifique, donc une demi-
mongolienne tout juste bonne pour la bouffe et
la baise. C’est Bumper qui m’a procuré ce boulot,
aprés ma dépression. Au début j'ai trouvé ¢a
exaltant : les volcans, l’ile qui pouvait disparaitre
d’un moment 4a |’autre... C’était romantique en
plein! Et puis j’en ai eu assez de faire la bonniche
pour ces surdoués.
Le dinghy filait en cognant a la créte des
vagues qui grossissaient au fur et 4 mesure qu’on
s’éloignait de la céte. D’une main, Kitty désigna
la terre.
— Au-dessous de nous, expliqua-t-elle, c’est la
fosse sous-marine du Pérou-Chili, une zone de
faille instable d’ot naissent les séismes. L’activité
volcanique est trés vivace. Il y a beaucoup d’érup-
tions sous-marines. La lave finit par former un
céne qui émerge au-dessus du niveau de la mer,
créant une ile. Cette terre peut exister un million
d’années, mais elle peut aussi s’effondrer au bout
de trois ans. Comme ¢a, du jour au lendemain, a
la suite d’une forte tempéte.
— Tu veux dire que les iles font naufrage?
— Exactement. Lorsque le céne est constitué
de scories mal soudées, il suffit d’une grosse
lame pour disloquer le tout. Parfois, également,
>

A 149
le fond de la mer s’affaisse sous le poids de I'ile,
et la terre s’enfonce sous les eaux, comme un
sous-marin en plongée. On a vu des ilots de vingt
hectares emportés en quelques heures par un
ouragan. Ici commence la ceinture de feu du
Pacifique, tout est possible. La nature a concen-
tré la le plus grand nombre de volcans actifs
recensés de par le monde.
Caine fronga les sourcils, soudain mal a I’aise.
Des formations de lave noiratre pergaient les
vagues ¢a et la. Kitty louvoya entre ces récifs.
— La-bas, dit-elle. C’est l’ile B-38. C’est la que
nous allons. Depuis trois ans les gens de l’équipe
essayent de prévoir sa durée de vie. Ils ne sont
pas d’accord entre eux. Certains sont persuadés
qu'elle va s’effondrer d’un jour a |’autre. Il y a un
type : Bruce Kenton... Il ne quitte plus son gilet
de sauvetage. Je crois méme qu'il dort avec.
— Cest un asile de fous?
— A peu de chose prés. Il y a des régles : Il ne
faut pas parler a voix haute, il ne faut pas taper
des pieds 4 proximité des sondes sismogra-
phiques. Ces types vivent en vase clos depuis
trois ans, ils sont en train de perdre la boule. Ils
ne parlent méme plus. Ils écoutent craquer Tile.
Un jour ils s’entre-tueront. Il est temps que je
parte.
— Pourquoi ne plient-ils pas bagage?
demanda Caine.
— Parce que ce sont des scientifiques, pouffa
Kitty. Jamais ils ne trouveraient ailleurs un aussi
beau spécimen 4a étudier.
L’atoll B-38 apparut soudain, masse rébarba-
tive et noire que recouvrait une mince pellicule
de végétation. Une nuée d’albatros montait la
garde aux abords de la crique.
— Il faut faire attention, dit Kitty. On n’a pas

150 .
pied, il n’y a pas de plage. Les parois s’enfoncent
sous l'eau 4 la verticale, comme une falaise.
Un petit voilier se balangait, une mouette per-
chée a sa proue. Il était assez malpropre, en
grande partie taché de fiente séchée.
— La merde d’oiseau, soupira la jeune femme.
Cest la grande calamité ici. I] vaut mieux vivre
avec un chapeau sur la téte. On passe ses jour-
nées a se faire asperger. Max Lowry, le chef de
l’équipe, dit qu’on finira par découvrir qu’en réa-
lité lille n’est pas une formation volcanique mais
un gigantesque agglomérat de fiente.
Elle manceuvra pour accoster.
— Tu leur diras que tu es photographe pour
un journal féminin, murmura-t-elle. Ils te mépri-
seront aussit6ét et te ficheront la paix.
Ils débarquérent. Le campement était som-
maire, les tentes entiérement platrées de déjec-
tions, comme les vétements des trois hommes
que Kitty présenta briévement a Caine. Le
romancier songea qu’ils avaient l’air sortis d’une
bande dessinée avec leurs cheveux ras, leurs
grosses lunettes, et leurs jambes maigres sortant
de ces shorts kaki gqu’avait di porter l’armée
anglaise du temps de Rudyard Kipling. Soucieux,
ils n’accordérent aucune attention a ce nouvel
arrivant. L’un d’eux se dépécha di’ailleurs
d’arpenter l’ile d’un bout a l'autre, |’ceil fixé sur la
pointe de ses chaussures.
— Qu’est-ce qu'il fait? s’enquit Caine.
— Un relevé des lézardes, dit Kitty avec un
haussement d’épaule. Il suit jour aprés jour les
progrés de la maladie. Le soir, on confronte les
différents sympt6mes et on essaye d’établir un
pronostic de longévité. C’est la que ca dégénére.
— Tu n’as pas l’air de beaucoup les apprécier,
observa Caine.

151
Kitty haussa les épaules.
— Au début je les ai admirés. Je voyais en eux
des chercheurs purs et durs, capables de prendre
des risques pour faire progresser la science. Je
me disais que j'avais mené une vie de pétasse,
inutile, et que je devais me dévouer pour eux. Les
servir. Et puis jen ai eu assez de recoudre leurs
boutons et d’essayer de me rappeler quelles
étaient leurs exigences sexuelles réciproques.
Depuis quelques mois déja j'ai cessé de me sentir
béte.
Ils firent le tour de l’atoll, provoquant de bruis-
sants envols de mouette au fur et 4 mesure qu'ils
avang¢aient.
— On partira demain, décida Kitty. Il faudra
tout charger cette nuit. La réserve a matériel est
trés fournie. Il y a méme un chalumeau oxhy-
drique, on en aura besoin?
— Qui, pour percer la porte de la chambre
forte.
Kitty ramassa des cailloux et en bombarda les
oiseaux. Son visage avait pris une expression
obstinée, presque farouche.
— Quand tu tes embarqué pour San-Pavel,
dit-elle les yeux fixés sur la ligne d’horizon, tu
avais potassé mon dossier, n’est-ce pas? C’est
Bumper qui t’a parlé de moi...
— Qui, admit Caine. I] voulait que j’ai une cor-
respondante sur place, quelqu’un capable de me
guider.
— Salaud, siffla Kitty. Tu savais que j'avais un
bateau. Tu avais étudié mon profil. Tu es venu
avec l’idée précongue de m’embarquer dans cette
histoire.
— Disons que je n’ai pas écarté cette éventua-
lité.
La jeune femme serra les machoires. Pendant

152
une seconde elle parut 4 deux doigts d’exploser,
puis ses muscles se relachérent.
— Tu ne vaux pas mieux que les connards en
short trop large qui me donnent des ordres
depuis trois ans, soupira-t-elle.
— Peut-étre, mais je n’oserais jamais m’habil-
ler comme ga, rectifia Caine. J’aurais l’impres-
sion d’étre un vieux major en poste 4 Bombay.
Kitty pouffa nerveusement.
— Tu sais quiils ne portent pas de slip en des-
sous? langa-t-elle. Quand ils s’assoient, on voit
leurs couilles. Ils pensent que ¢a m’excite. Des
trucs de mecs, quoi...
Ils s‘assirent sur un rocher dont la texture évo-
quait la pierre ponce, et Kitty passa en revue le
matériel qu’ils devraient emporter.
— Tu crois qu'il flotte encore? interrogea
Caine. Je veux dire : el Crucero...
— Cest un coup de poker. Il est repassé plu-
sieurs fois au large puisque les pécheurs I’ont vu.
Généralement c’est la rouille qui a raison des
derelicts. La coque perd son revétement protec-
teur, elle s’oxyde et prend |’eau. L’épave s’enfonce
et disparait de la surface des océans. Mais le
yacht d’Arcafio n’est pas en mer depuis assez
longtemps pour avoir atteint ce degré de délabre-
ment. Enfin, je crois... on ne peut jamais savoir
avec les épaves. Dés qu’un bateau se met a déri-
ver, il se dégrade trés rapidement, les coquillages
pullulent sur sa coque, personne ne gratte plus la
rouille. S’il y a une voie d’eau, elle attaque de
l'intérieur, c’est ce qu'il y a de pire, tout pourrit
en un temps record.
— Et... le Boucher, murmura Caine. Est-ce
qu'il y a un risque qu'il soit encore vivant?
Kitty frissonna. Une fiente de mouette avait
maculé son épaule nue mais elle ne paraissait
pas s’en apercevoir.

153
— Trois ans, dit-elle. C’est long. Le probléme
majeur c’est l’eau douce. Le yacht était probable-
ment équipé d’épurateurs automatiques, mais
étaient-ils encore en état de fonctionner aprés
l'abandon du navire?
— Si le bateau est resté prisonnier du courant,
c'est que ses moteurs sont en panne.
— Ou qu’Arcafio n’a pas su les faire fonction-
ner. Mais je crois plut6t qu’une voie d’eau s'est
ouverte. Elle a noyé la machinerie et s’est stabili-
sée. Le circuit électrique a di sauter et le sel a
corrodé le moteur. Ce sont des choses qui se pro-
duisent trés vite en haute mer. Si l’on ne dispose
pas a bord d'un homme compétent, le navire
peut devenir ingouvernable.
— Mais Arcafio... insista Caine. A-t-il pu sur-
vivre ?
— Non, décida Kitty. Je ne pense pas. Ce
n’était pas un marin. Il a dG mourir dés que la
provision d’eau douce a été épuisée. Ses derniers
bidons vidés, il s’est mis 4 boire de l’eau de mer,
comme tous les néophytes, et ses reins se sont
bloqués.
On sentait qu’elle voulait croire de toutes ses
forces a cette version des choses, et Caine décida
de l’imiter. La perspective de se retrouver en face
du Boucher ne |’enchantait guére.
— De toute maniére, dit la jeune femme en se
tournant brusquement vers lui. On ne peut plus
renoncer. Plus maintenant. Il faut aller jusqu’au
bout pour... pour se racheter...
— Pour se racheter?
— Qui... ces gens, que nous avons cOtoyés.
Carlita. Sozo. Ils nous ont souillés... C’est comme
si nous étions un peu leurs complices. C’est ce
que je ressens en tout cas. Dans la jungle... Dans
cette cabane... j'ai eu l’impression que nous

154
étions en train de devenir comme eux. Comme ce
dingue. Je crois que j'ai ressenti une espéce de
plaisir malsain quand tu l’as écrabouillé. J’aurais
voulu le... le torturer, oui, je crois. Pour que ses
souffrances durent plus longtemps. C’est dégueu-
lasse.
Caine n’essaya pas de la rassurer. I] compre-
nait ce qu'elle éprouvait.
— Lor, reprit la jeune femme. II faut le retrou-
ver pour le blanchir. Le purifier... et nous laver
avec lui. Tu feras ce que tu veux de ta part, mais
moi jessaierai de faire le bien, aussi idiot que ¢a
puisse paraitre.
Elle tourna le dos a son interlocuteur, ramassa
de nouveaux cailloux, et recommenga a viser les
mouettes. Au troisiéme essai elle réussit a en
frapper une en pleine téte.

Ils occupérent le reste de la journée a préparer


le bateau. Comme Caine s’inquiétait a l’idée que
les scientifiques pourraient se retrouver privés de
tout canot de sauvetage pour quitter l’ile en cas
ou celle-ci viendrait 4 s’effondrer, Kitty lui assura
— avec toutefois un soupir excédé — qu'elle leur
laisserait le dinghy.
Le voilier de la jeune femme n’avait rien de ces
jouets luisants, vernis, astiqués que le romancier
avait pu admirer dans les ports de plaisance cali-
_ forniens. C’était une sorte de grosse barque gréée
en sloop, treize métres hors tout, un métre cin-
quante de tirant d’eau, équipé d’un diesel de cin-

155
i —?, a
quante chevaux, et muni d’une minuscule cabine
a deux couchettes. L’intérieur empestait le moisi
et le mazout. Le bois du pont était trés abimé,
hérissé d’échardes, et il était hors de question de
s'y déplacer pieds nus si l’on n’avait pas la votite
plantaire recouverte d’une épaisse couche de cal.
Marcheur infatigable, grimpeur, apte a sur-
vivre au milieu des foréts les plus épaisses, résis-
tant particuliérement bien au froid comme a la
faim, Caine ignorait tout de la mer. L’immensité
de l’océan lui faisait peur. Les abimes liquides
qui clapotaient contre la coque lui donnaient le
vertige. Dés qu'il fut a bord du voilier il dut lutter
contre un sentiment de malaise qu'il essaya de
dissimuler 4 sa compagne. Kitty faisait l’inven-
taire des vivres et de l’eau.
— Nous serons limités par l’eau douce, dit-
elle. Mon épurateur est cassé. Nous partirons a la
voile, pour économiser le fuel. Je veux garder le
moteur pour nous dégager du courant si le vent
tombe.
— Combien de jours de mer? interrogea
Caine.
— En nous rationnant, deux semaines. Je suis
embétée par le poids des bonbonnes du chalu-
meau. Elles sont trés lourdes et elles vont beau-
coup nous encombrer. I] faudra bien les arrimer
si tu ne veux pas qu’on chavire a la premiére
grosse lame.
Caine fit la grimace mais évita tout commen-
taire.
De retour 4 terre, Kitty lui mit dans les mains
un appareil photo et lui ordonna de se promener
dans les rochers en faisant semblant de prendre
des clichés, car il ne fallait pas donner |’éveil aux
trois scientifiques toujours en maraude. ~
Lorsque la nuit tomba, ils se rassemblérent

156
tous sous la grande tente qui servait de réfec-
toire. Kitty fit réchauffer des conserves que les
sismologues avalérent distraitement sans préter
la moindre attention a la présence de Caine. Le
repas a peine achevé, ils entreprirent de se que-
reller 4 propos des relevés d’une sonde. Trés vite
ils s'injuriérent et s’adressérent des gestes de
menace. Caine et Kitty s’éclipsérent pour se glis-
ser dans la réserve 4 matériel. Ils eurent beau-
coup de mal a transporter les bonbonnes d’acier
destinées a l’alimentation du chalumeau. Ter-
riblement lourdes, elles étaient presque aussi
hautes que la jeune femme. Les installer sur le
dinghy et les transborder sur le pont releva de
l’exploit. Caine tomba deux fois a l'eau. La corvée
terminée, ils étaient tous deux d’une humeur exé-
crable. Kitty ne cessait de pester parce que le voi-
lier, déstabilisé, penchait sur tribord.
— En cas de roulis on va embarquer de pleins
paquets de mer, grognait-elle. Déja que ce rafiot
est un peu bordier...
Caine jura. A cheval sur les bonbonnes, il
essayait de boucler un nceud a peu prés satis-
faisant.
— Je laisse le dinghy aux autres tarés, soupira
Kitty. Mais ¢a signifie que nous n’aurons pas de
canot de sauvetage en cas de pépin. Tu persistes
dans ta décision?
Caine persista. Il lui semblait inacceptable de
lever l’ancre en abandonnant les scientifiques sur
l'jle instable. Ce n’était pas un sort qu’on pouvait
imposer a quiconque, méme a des hommes affu-
blés de shorts trop larges.
Quand tout fut prét, ils s’allongérent chacun
sur une couchette, dans l’odeur de moisissure
emplissant la cabine. Caine flottait, l’esprit déta-
ché du corps, dans un état qui mélait |’épuise-
ment et la surexcitation.
8 157
— Dés que nous aurons pénétré dans le cou-
rant nous irons trés vite, murmura Kitty. Les
pécheurs disent que el tiovivo coule comme un
torrent au milieu de la mer. Il est trés froid, ce
qui tient les requins 4 ]’écart car ils préférent les
eaux chaudes. Par contre, si l’on y tombe, on est
vite transi et les muscles s’engourdissent.
Caine ferma les yeux. Le sommeil était en train
de le terrasser. Il entendit Kitty qui remontait un
antique réveil mécanique.
— Nous partirons a l’aube, dit-elle. Jai écouté
la météo, il n’y a pas d’avis de tempéte pour les
jours qui viennent.
— Tu as un émetteur 4 bord? marmonna
Caine.
— Tu veux rire? ricana la jeune femme. La
police militaire a saisi tout notre matériel de
transmission. Ici, une simple CB est considérée
comme aussi subversive qu’un cocktail Molotov.
En cas d’avarie, nous ne pourrons compter que
sur nous-mémes. I] sera tout a fait inutile
d’attendre la moindre aide de ]’extérieur.
— O.K., capitula Caine. Je ne poserai plus de
questions idiotes. Mais es-tu vraiment certaine
de vouloir continuer?
— Qui, fit Kitty d’un ton tranchant. Nous
n’avons plus le choix depuis que Sozo nous a tou-
chés.
Pa
ek

Ils levérent l’ancre comme des contrebandiers,


aux premiéres lueurs de l’aube. Le sloop partit
vent arriére, ce qui accentuait considérablement
le roulis. Les bonbonnes de gaz suivaient le mou-
vement, faisant grincer leurs amarres. Caine, qui
se sentait inutile, allait vérifier les noeuds tous les

158
quarts d’heure. Le ciel était gris, le vent soufflait
dix noeuds, mais en raison de la position du
bateau, on ne le percevait guére. Kitty affirmait
que c’était un beau temps pour faire de la route
et naviguait « tout dessus ». Caine, lui, trouvait la
mer foncée, inquiétante. Les sifflements du vent
dans les haubans lui semblaient de mauvais
augure.
Contrairement a ce qu'il redoutait, les trois sis-
mologues ne jaillirent pas de leur tente pour cou-
rir le long de la plage en brandissant un poing
furieux. Ils dormaient toujours quand le sloop
prit la route de la haute mer en direction du sec-
teur sud/sud-ouest.
Le fret, mal réparti en raison de |’exiguité des
lieux, réduisait la flottabilité, et le navire, selon
l'expression employée par Kitty, « allait sur le
cul », c’est-a-dire qu'il était mou a la manceuvre.
Cela ralentissait son allure; de plus, en cas de
gros temps, il pouvait embarquer des paquets de
mer par I’arriére.
Caine, qui sévertuait 4 seconder la jeune
femme dans le maniement des voiles, ne tarda
pas a prendre conscience d’un autre point faible :
tous les cordages étaient en chanvre, ou en
manille. Ils vous mettaient la paume des mains a
vif ou se révélaient 4 demi pourris.
Kitty s'était installée 4 la barre. Malgré ses
traits tirés, elle paraissait calme, confiante. Caine
s‘assit prés d’elle, écoutant grincer le mat.
— Le yacht d’Arcafio, dit-il pour tromper sa
nervosité. C’était un batiment spécial, non?
— Qui, répondit la jeune femme. Un bateau
militaire trafiqué. On a raconté que c’était un
hydroptére de 45 métres capable de filer 4 60
noeuds, ce qui représente une vitesse de 110 km/
heure. C’est considérable.

159
— Un hydroptére? C’est un truc avec des ailes
sous la coque, c’est ¢a?
— Oui, des ailes immergées et équipées
d’hélices qui diminuent la portance de la coque a
grande vitesse. Avec un engin pareil, Arcafio pou-
vait échapper 4 n’importe quel courant. Aucun
navire traditionnel n’aurait pu se lancer a sa
poursuite. I] avait fait de son Crucero une espéce
de fusée aquatique...
Caine tira de sa poche son carnet noir a cou-
verture de caoutchouc et le feuilleta pour retrou-
ver les notes qu’il avait prises 4 Los Angeles.
— D’aprés mes recherches, dit-il, et 4 la lueur
de ce qui a été publié aprés la révolution, il
semble que cet engin bizarre ait été maquillé en
secret...
— Ce sont des bruits qui ont couru, effective-
ment, admit la jeune femme. Mais on n’a jamais
pu retrouver les charpentiers censés avoir tra-
vaillé a la modification des superstructures. On
a mis la main sur des débris de plans, dans les
archives du palais. Pour certains il aurait été
déguisé en goélette de luxe, la coque et le pont
gainés de bois, de maniére 4 ce qu’on le prenne
pour un bateau de croisiére inoffensif. On aurait
embarqué a son bord tout un matériel de camou-
flage destiné 4 modifier son apparence, son pro-
fil. De la peinture en quantité pour lui permettre
de faire peau neuve si le besoin s’en faisait sentir.
Bref, de quoi dérouter tout poursuivant éventuel.
— Assez impressionnant.
— Oui. Mais |’équipage n’était pas a la hau-
teur. Arcafio ne connaissait rien aux choses de la
mer. Il a préféré s’entourer de crapules dévouées
plutét que de vrais marins. Je pense surtout qu’il
avait préparé sa fuite sans trop y croire.
— Une maniére de conjurer le destin.

160
— Sans doute. Mais c’était vraiment un trés
grand bateau pour un homme seul et sans
compétence. Je ne vois pas comment il aurait pu
survivre.
Caine fit crisser l’ongle de son pouce dans sa
barbe grise. Il essayait d’imaginer Ancho Arcafio,
le Boucher de San-Pavel, seul, déambulant dans
les coursives de son grand navire désert, prison-
nier d'une magnifique épave dont il ignorait le
mode d’emploi. Combien de temps avait-il tenu,
résistant au désespoir et a la peur? Ce devait étre
terrible de se découvrir prisonnier d’une carcasse
a la dérive, sans la moindre terre a l’horizon.
— Il ne pouvait pas utiliser la radio, dit Kitty.
Quel message aurait-il pu lancer? « Bonjour, je
suis le Boucher de San-Pavel, venez 4 mon
secours »? Les canots, les marins les avaient
pris... et méme s'il avait disposé d’un dinghy de
larmée, un truc avec un moteur surpuissant, ot
serait-il allé? Sa téte avait été mise a prix,
comme celle d’un bandit de |'OQuest. On promet-
tait une fortune a qui le raménerait mort ou vif.
— De toute maniére il n’aurait pas abandonné
son trésor, observa Caine. Les lingots, c’était sa
seule chance de recommencer ailleurs, d’acheter
des complicités, de se faire fabriquer un nouveau
visage par un chirurgien pas trop scrupuleux.
Non, je pense qu'il est resté 4 bord, jusqu’au
bout.
Caine plissa les paupiéres, comme chaque fois
qu'il se préparait a écrire. I] imaginait Arcafio,
épuisant peu a peu les réserves du yacht, se
rationnant a l’extréme. Privé d’électricité, il
n’avait pu faire fonctionner |’épurateur d’eau de
mer qui lui aurait fourni de l’eau douce a satiété.
Il s’était déshydraté, progressivement. Peut-étre
sétait-il suicidé ?

161
Et sil avait sabordé le yacht, pour emmener
son trésor avec lui, dans les abimes ? Cette éven-
tualité fit passer un frisson sur l’échine du
romancier. Si le yacht avait sombré, personne ne
retrouverait jamais les lingots... Non, non!
C’était impossible, un homme qui détestait
Vocéan ne pouvait désirer s’y engloutir. S’'il s’était
suicidé, Ancho Arcafo dérivait toujours sur la
mer, allongé dans son cercueil flottant comme
l'un de ces rois Vikings de jadis.
« Nous le découvrirons dans sa cabine, songea
Caine. En smoking ou en grand uniforme d’appa-
rat. Il se sera tiré une balle dans la téte et son
cadavre sera momifié, réduit a l'état de poupée
de cuir... »
L’iimage, morbide a I’excés, le fit grelotter, et il
se dépécha de la chasser de son esprit tout en
sachant qu'elle ne cesserait de le hanter au cours
des jours 4 venir. Pour la premiére fois depuis le
début de la quéte insensée dans laquelle il s’était
lancé sur un coup de téte, le vaisseau fant6éme
devenait quelque chose de palpable, plus seule-
ment une idée séduisante, pittoresque, mais une
menace trés réelle, un lieu mystérieux ou pou-
vaient s’étre donné rendez-vous tous les dangers.
« Et si, avant de se faire sauter la téte, lui mur-
mura une voix insidieuse, Arcafio avait piégé le
bateau? Hein! Tu y as pensé? Il ne connaissait
peut-étre pas grand-chose a la mer, mais il
n’avait probablement plus rien 4 apprendre en ce
qui concerne le maniement des explosifs. Des
charges de plastic, ici et la, juste sous la ligne de
flottaison. Des charges reliées 4 un détonateur
commandé par sd ardor de la porte menant a
la cale, par exemple...
Caine s’ébroua, Bhan la voix. C’était ¢a ‘le
probléme quand on était romancier, |’imagina-

162
tion vous jouait de mauvais tours. On se mettait
a échafauder des théories, 4 spéculer... I] se vit
soudain, ouvrant une écoutille, posant le pied sur
le premier barreau de l’échelle plongeant au
cceur de la chambre forte... et d’un seul coup les
charges explosaient, pulvérisant la coque. L’eau
s engouffrait a gros bouillons. Le yacht sombrait
en moins d'une minute, entrainant les intrus
dans les ténébres des grands fonds...
Il s’apergut qu'il transpirait en dépit de la
brise. I] ne devait pas trop penser, il n’en n’avait
plus le droit. Il avait toujours détesté ces aventu-
riers de pacotille qui font des safaris au Kenya et
tirent les grands fauves depuis la plate-forme
d’une Land Rover blindée, grillagée, bien a l’abri,
en utilisant des balles explosives de préférence,
ou méme un fusil d’assaut bloqué en position
« rafale ».
Pour se calmer, il décapuchonna son Bright
Flood Shadow et se mit a gribouiller. La belle lui-
sance de l’encre noire avait toujours sur ses nerfs
un pouvoir apaisant. Il finissait par fixer le
contour des lettres sans plus penser a ce qu'il
écrivait. Sans méme savoir ce qu'il écrivait.
Dans I’heure qui suivit, il n’échangea pas un
mot avec sa compagne. Une certaine tension ner-
veuse s était installée, et ils évitaient de se regar-
der. Lorsqu’ils se parlaient, c’était uniquement
dans le cadre d’une manceuvre 4a effectuer.
Les vagues étaient maintenant plus fortes.
Elles giflaient la coque et aspergeaient le pont
d’écume. Kitty portait de plus en plus souvent les
jumelles a ses yeux.
— La, dit-elle tout a coup. A trois quarts tri-
bord devant. Les écueils... el Emboscado...
Elle avait pali. Caine se saisit des jumelles. Les
rochers noirs, luisants, affleuraient 4 peine la

163
surface. Seules les vagues qui se croisaient,
butant sur |’obstacle, signalaient leur approche.
La nuit, il devait étre impossible de détecter leur
présence. C’était cette masse sournoise que le
yacht d’Arcafio avait probablement heurté la nuit
ott le Boucher de San-Pavel avait tenté de
prendre la fuite. Un yacht de bois ou de fibre de
verre aurait explosé sous le choc, mais el Crucero
possédait une coque blindée, une coque de
navire de guerre. II s’était contenté de faire eau...
— En dessous de nous, fit Kitty d’une voix
sourde. Le fond de la mer est couvert d’épaves.
Les carcasses de tous les bateaux victimes de
l’embuscade. Il doit y en avoir des dizaines...
Elle corrigea le cap. Les lames explosaient sur
le piton rocheux, aspergeant le pont d’énormes
éclaboussures. Caine enfonga ses ongles dans le
bois du bastingage. Le sloop de Kitty lui semblait
soudain bien petit. Le bruit de l’eau avait quelque
chose d’inquiétant et des turbulences sous-
marines secouaient la coque, faisant mousser
une écume épaisse et trés blanche.
— El tiovivo, haleta la jeune femme, c’est ici
qu'il a dQ prendre le yacht en charge. Va 4a la
proue et regarde a un quart tribord devant, tu
devrais le voir.
Caine répugnait a l’idée de remonter le passa-
vant jusqu’au balcon dominant I’étrave, mais il
obéit, les doigts crochés aux écoutes pour
conserver son équilibre. Le roulis lui donnait
limpression qu'il allait passer par-dessus bord
d'une seconde a I’autre. Bon dieu! Le maelstrém
allait l’avaler! Il coulerait comme une enclume et
s’en irait rejoindre les cadavres de tous les noyés
prisonniers des épaves amassées au pied du
rocher. I] ne voulait pas mourir comme ga,
englouti, mangé par les abimes liquides. Il se

164
cramponna a la rambarde métallique du balcon,
le vent dans le dos. Comme I’avait annoncé Kitty,
il distingua bient6t une coulée sombre au milieu
de la mer, comme si, 4 cet endroit précis, une
sorte de ligne frontiére avait été dessinée sur la
peau de I’océan. C’était une sorte de boulevard
qui filait vers la ligne d’horizon et qui contrariait
le flux des lames.
« Comme un torrent qui coulerait au milieu de
la mer » avait dit la jeune femme. C’était exacte-
ment cela. Le sloop tangua fortement, montant
et descendant de plus en plus vite. Les vagues
explosaient sur son étrave, et, en l’espace de quel-
ques secondes, Caine fut trempé de la téte aux
pieds. Une monstrueuse succion aspirait le voi-
lier, le déroutant. Kitty avait largué les voiles en
catastrophe, de maniére 4a se laisser satelliser par
le flot. Caine serrait les mAachoires a s’en faire
éclater les dents, puis, soudain, le calme revint.
Le sloop se déplagait maintenant dans la coulée
d’eau sombre, plus vite qu'il ne l’avait fait jusqu’a
présent.
Caine rebroussa chemin pour aller aider Kitty
a hisser les voiles.
— Voila, haleta la jeune femme quand ils
retombérent tous deux 4a l’arriére, A bout de
souffle. C’est ce qui est arrivé la nuit de la tem-
péte. Le moteur du yacht a calé, les marins ont
mis les canots a la mer, et el Crucero a continué
sur sa lancée... Comme il n’était plus gouverné, e/
tiovivo l’'a capturé. Nous sommes exactement sur
la route qu'il a suivi.
Caine se pencha par-dessus bord. II avait froid
tout a coup.
-— Il ny a plus qu’ attendre, observa Kitty.
Mais comme tu peux le voir, c’est un courant trés
‘puissant. Un nageur, méme robuste, ne pourrait

165
pas échapper a son attraction. C’est un véritable
boulevard liquide qui va nous emporter comme
un tapis roulant.
— On pourra s’en éloigner? s’inquiéta Caine.
— Avec le moteur, oui, dit la jeune femme.
Avec la toile c'est moins stir. Mes voiles sont
vieilles, et les écoutes risquent de craquer.
Caine jeta un coup d’ceil en arriére. On ne devi-
nait plus la présence de la terre qu’a la stagnation
des nuages au-dessus de la jungle. L’impression
de solitude était extréme et terriblement angois-
sante.
— Il faut s’armer de patience, soupira Kitty.
Et surveiller l’horizon. Nous sommes sur le
« manége ». Quelque part, devant ou derriére
nous, dérive le yacht d’Arcafio. Le probléme des
courants, c'est qu'ils charrient des épaves. Des
fits métalliques, des billes de bois qui sont tom-
bés du pont d’un cargo. Ces objets peuvent nous
heurter et endommager notre coque. Il faudra
ouvrir l’ceil.
— Des billes de bois? s’étonna Caine.
— Oui, insista Kitty. Des troncs d’arbre
entiers, mal arrimés, et qui par forte houle
passent par-dessus bord. C’est la hantise de tout
skipper. Etre heurté par l’un de ces trucs, c’est
comme de prendre un coup d’éperon au-dessous
de la ligne de flottaison. On coule en trois
minutes. Si par malheur on était en train de dor-
mir, on n’a méme pas le temps de sortir de la
cabine.
Caine renifla.
— Je vais faire du café, dit-il pour changer de
conversation. .
— Fais attention avec le réchaud a gaz, plai-
santa Kitty. C’est une des causes principales de la
destruction des yachts.

166
*
Ie

La tension nerveuse s’atténuant, la fatigue les


rattrapa. Bientdt le café bouillant ne les
réchauffa plus, et ils se pelotonnérent |’un contre
l'autre.
« Pas de quoi se prendre la téte, songea Caine.
Dans quinze jours nous n’aurons toujours rien
trouvé. Nous sortirons du courant, et adieu le
- trésor! Ca n’aura finalement été qu’une excur-
sion un peu mouvementée... »
Il essayait de se rassurer, mais au fond de lui-
méme il n’y croyait pas. Lorsque le sloop s’était
engagé dans la coulée d’eau sombre, il avait été
assailli par la certitude obscure qu’ils venaient de
franchir une frontiére interdite. Ce torrent
glauque, qui s’étirait au milieu de l’océan lui
avait fait penser au Styx, le fleuve des morts cher
aux Grecs de |’Antiquité.
« Conneries! » ragea-t-il intérieurement. Allait-
il donc se laisser posséder par tout le foutoir
romantique des vieux loups de mer?
Il regarda le jour baisser avec une certaine
appréhension. Verraient-ils le yacht? Se coule-
raient-ils contre sa coque rouillée? Et si cela se
produisait, que feraient-ils ensuite? « Monter a
bord, pensa-t-il. S’assurer que les accés aux cales
ne sont pas piégés. Puis transborder les bou-
teilles et commencer a découper le coffre. »
C’était la le point délicat. Par oui attaquer? Par la
porte ou par le plafond? Il faudrait sonder,
essayer d’évaluer |’épaisseur du métal. Un vieux
casseur, qu'il avait interrogé 4 des fins de docu-
mentation pour l'une des aventures du Culturiste
fou, lui avait assuré qu’il fallait toujours attaquer
les coffres par-derriére.
Une fois la chambre forte éventrée, restait le

167
probléme de I’or... Quelle quantité en pourrait-on
charger sur le sloop? En remplir la cale, la
cabine, jusqu’éa ce que le niveau de la mer
atteigne presque le plat-bord? De la folie! Reve-
nir, alors? Plus tard? Mais comment étre sir de
retrouver l’épave? Ce serait un créve-coeur
d’abandonner la moitié du trésor.
Lor. Cette seule idée lui enflammait tout a
coup l’esprit. L’or c’était la liberté totale. La
liberté reconquise. Il abandonnerait Bumper,
paierait toutes les amendes qu’on exigerait de lui
pour rupture de contrat. Il fonderait sa propre
maison d’édition et ne publierait plus que pour le
plaisir, de beaux textes n’intéressant qu'une poi-
gnée de lecteurs, sans souci de rentabilité... Il
éditerait enfin ses carnets noirs, ses carnets
secrets que Bumper lui avait toujours interdit de
mettre en circulation, méme sous pseudonyme.
Lor du vaisseau fantéme I’affranchirait du souci
de rentabilité. Il pourrait perdre de l’argent a loi-
sir, en se moquant des criailleries des comp-
tables. Ne plus travailler que pour une poignée
de fidéles.
Il se secoua, stupéfié par sa propre niaiserie.
Qu’espérait-il donc? Se refaire une virginité, lui,
homme qui s’était compromis avec le Culturiste
fou?
Pourquoi voulait-il cet or en fait? Parce que
c’était un défi! Un défi qui tisonnait son désir de
vivre et lui réapprenait le gofit des choses. Bon
sang! Jamais il ne s’était senti aussi bien
qu’aprés la peur que lui avait infligé Sozo. Dans n
la maison du bain de vapeur, pendant que les
matrones le malaxaient, il avait été soulevé par
une allégresse puissante, inexprimable. La joie
toute simple d’étre encore en vie, de posséder un
corps en état de marche, d’avoir faim, soif. Et

168
envie de faire l'amour. Toutes ces choses qu'il
avait désapprises la-bas, dans sa prison dorée de
Venice, dans le ronron d’un succés qui jamais ne
se démentait.
— Je vais prendre le premier quart, dit Kitty.
Va dormir. Je crois que tu en as besoin.

Ce fut une nuit pénible, débitée en tranches de


veille et de sommeil alternées. Chaque fois qu'il
se retrouvait seul-a la barre, Caine était écrasé
par l’immensité des ténébres. Le ciel couvert ne
laissait pas voir les étoiles, le voilier filait, coincé
entre deux abimes nocturnes : la vote céleste et
Yocéan. On avait beau plisser les yeux, on ne dis-
tinguait aucune lumiére a l’horizon, pas méme
les feux de position d’un méthanier ou le cligno-
tement d’une balise. C’était comme si le sloop
dérivait au coeur d’un cosmos aveugle. Caine
redoutait le brusque surgissement d’un obstacle :
une épave, un récif contre lequel le petit navire
s écraserait. Kitty lui avait donné une lampe
torche trés puissante en lui recommandant tou-
tefois de ne pas en abuser. De temps 4 autre,
quand l’angoisse devenait trop forte, Caine sai-
sissait le lourd cylindre métallique, en pressait le
bouton pour jeter une bréve giclée de lumiére au
coeur des ténébres.
— Ecoute le bruit de l'eau, lui avait dit la
jeune femme. II n’est plus tout a fait pareil quand
on s'approche d’un corps flottant.
_ Mais Caine aurait pu écouter le bruit de l'eau a

169
s’en faire saigner les oreilles, il aurait été foutre-
ment incapable de détecter la proximité d’une
épave! Quand Kitty vint le relever, il tituba
jusqu’a la cabine et s’effondra sur sa couchette,
heureux de retrouver l’humidité de la paillasse.
Le lendemain, le ciel se révéla gris et bas. Le
sloop filait toujours, porté par le courant.
L’écume moussait de part et d’autre de |’étrave
avec un bruit soyeux. Ils burent du café au lait
trés sucré, un mélange indigeste qui leur coupe-
rait l’appétit et leur permettrait d’économiser
leurs provisions. Puis Caine s‘installa a la proue,
les jumelles rivées aux yeux pour tenter d’aperce-
voir l’épave. C’était un peu puéril mais il ne pou-
vait s’en empécher. Ils se trouvaient maintenant
au coeur du secteur sud/sud-ouest.
Au cours de la matinée ils rencontrérent les
premiers débris charriés par le courant, et qui se
déplagaient dans la méme direction qu’eux. Des
fats goudronneux, contenant sans doute un res-—
tant d’huile, une vieille barque de péche, trés abi-
mée, a demi submergée, et qui ne tarderait pas a—
sombrer, une pirogue indigéne, pourrie, au bois
gorgé d’eau. Un tronc d’arbre, trés dangereux, —
encore muni de ses branches et de ses racines, et_
que Kitty évita habilement. |
Caine avait l’impression de se déplacer sur une .
route a grande circulation, et de zigzaguer entre —
les camions. Un peu avant midi, il apergut méme
un crocodile mort, la panse gonflée par la putré-
faction, et qui flottait sur le dos. Les requins lui
avaient mangé la moitié de la queue. Que fai-
sait-il 1a, si loin de la céte? Sa présence ajoutait
une note surréaliste au convoi hétéroclite des
épaves prisonniéres du courant.
Vers quatorze heures, Caine prit conscience
qu’ils étaient encerclés par les requins. Des

170
dizaines de squales dont les ailerons se dépla-
¢aient parallélement au sloop, plongeant et
remontant comme pour un agacant jeu de cache-
cache. Les prédateurs nageaient au-dehors du
courant, mais, de temps a autre, l’un d’eux se
rapprochait de la coulée sombre pour une bréve
incursion. Attiré par les remous du voilier, il fré-
lait la coque, s’y frottait, puis repartait, dégotité
par cette eau glacée qui ne lui convenait guére.
Caine quitta son poste d’observation pour
rejoindre Kitty 4 la poupe. La jeune femme sur-
veillait, elle aussi, le manége des ailerons.
— Il y en a beaucoup trop, remarqua-t-elle.
Gest bizarre. D’habitude ils ne se déplacent pas
en bande a moins d’avoir été appatés. Le requin
est une béte solitaire.
Caine fronga les sourcils. Les prédateurs conti-
nuaient a les accompagner, formant une étrange
garde d’honneur de part et d’autre du voilier.
— Tu as vu? marmonna-t-il. Il y en a un qui
s'est glissé dans le courant et a pu en repartir.
— Cest normal. Ils disposent d’une force mus-
culaire prodigieuse. Ce sont de véritables tor-
pilles vivantes. S’ils étaient assez intelligents
pour y penser, ils pourraient défoncer notre
coque a coups de museau. Heureusement leur
cerveau est minuscule, incapable d’élaborer la
moindre stratégie.
Caine grogna, a demi rassuré. La vue des aile-
rons déchirant les vagues lui hérissait le poil.
— Mais il y en a trop, murmura la jeune
femme. Je n’y comprends rien. On dirait qu’ils
attendent quelque chose.
*— On dirait des dauphins dans le bassin d’un
zoo, cracha Caine. A l'heure de la représentation,
quand les touristes leur jettent des sardines.
_ La journée s’écoula sans autre incident. Les

171
squales venaient, repartaient, sans qu’on puisse
déterminer ce qui motivait leur rassemblement.
Alors que le soleil commengait 4 se coucher,
Caine crut distinguer une masse droit devant.
Mais la luminosité n’était plus assez forte pour
lui permettre de déterminer la nature de I’objet
flottant.
— Cest gros et bas sur l'eau, expliqua-t-il a
Kitty. Ca ne peut pas étre un yacht.
La jeune femme le relaya au poste d’observa-
tion, mais la nuit tombait, et elle ne put se faire
une idée plus précise de ce qui se déplacait
devant eux.
— Ca pourrait tout de méme étre un yacht
dont les superstructures auraient été arrachées
par les tempétes, dit-elle pensivement. Au bout
de quelques années, les bateaux fant6mes se
réduisent le plus souvent 4 une simple coque
pontée. Tout ce qui se dressait au-dessus du bas-
tingage a été emporté par les lames. C’est pour
cette raison que les radars n’arrivent pas a les
repérer, ils sont trop bas sur l’eau.
— Quand le rattraperons-nous? interrogea
Caine.
— En hissant toute la toile, demain sans
doute. Vers midi, si le vent est avec nous.
Une sourde excitation s’installa en eux. Pour-
tant ils savaient qu'il y avait peu de chance pour
qu'il s’agisse d’el Crucero. C’aurait été trop beau.
Trop rapide également. Ils mangérent en silence.
Caine, qui jusqu’alors avait pensé que la claustra-
tion sur un bateau perdu au milieu de l’océan
poussait obligatoirement les gens aux confi-
dences, aux monologues chuchotés, découvrait
que Kitty n’était guére sensible 4 cet aspect des
choses. Elle paraissait... verrouillée, fermée
double tour, n’ouvrant la bouche que pour des

172
raisons utilitaires, se taisant avec obstination dés
qu’on débordait du strict cadre informatif. Pour
Caine, elle évoquait un beau fruit, mais dont le
noyau, par une aberration naturelle quelconque,
aurait été constitué de métal. « Une péche, pen-
sait-il. Une péche au coeur inoxydable. » Au cours
de la soirée toutes ses tentatives de conversation
tombérent a plat. La jeune femme se contentait
de répondre par des grognements, les yeux per-
dus dans le vague, comme si son esprit n’habitait
son corps qu’a temps partiel. Caine, a Berkeley,
avait connu une fille — une fumeuse de thé,
comme on disait du temps de Kerouac — qui
passait ses week-ends allongée sur son lit, a fixer
le plafond et ne consentait 4 s’animer que pour
aller au petit coin. Kitty avait-elle les mémes pen-
chants ? Il décida de ne pas s’en émouvoir outre
mesure, car il avait entendu dire que les amou-
reux de la mer, dés qu’ils sont au large, ont cou-
tume de perdre tout vernis de civilisation et se
transforment aisément en bétes brutes.
Cette nuit-la, quand Kitty vint le secouer pour
qu'il prenne le second quart, le romancier,
cédant a une impulsion idiote, l’attira contre lui.
Glissant les mains sous le chandail de la jeune
femme, il lui caressa le ventre et les seins, s’émer-
veillant du contact de cette peau jeune et ferme.
Pourquoi agissait-il ainsi? Par pur désir phy-
sique ou pour tenter de redonner un peu de cha-
leur a cette poupée aux yeux trop vides qui lui
faisait peur, par moments? A la seconde ou il
croyait que Kitty allait s’abandonner, la jeune
femme recula, se dégageant sans se débattre,
mais fermement. Elle resta agenouillée prés de la
couchette, dans l’obscurité. Son souffle haletant
emplissait la cabine.
— Non, dit-elle enfin. Je ne peux pas. Pas

173
oo —— a
depuis que Sozo m’a touchée... Je sens tes mains
et jimagine aussit6t les siennes. La nuit je le vois
tout le temps... J'ai l’impression qu'il sera tou-
jours la, dans mon lit, comme une espéce de fan-
t6me malpropre...
Sa voix s’était cassée sur le dernier mot, et
Caine devina qu'elle pleurait.
— Je n’ai rien contre toi, murmura encore
Kitty. C’est lui... Je n’arrive pas a oublier son
corps collé contre le mien, ]a-bas, dans la cabane.
— Ce nest rien, souffla Caine. Ca finira par
passer.
— Non, rugit la jeune femme. Ca ne passera
pas tout seul. Il faut que je fasse quelque chose
pour me laver du contact de cette ordure, sinon
¢a restera toujours sur moi... Il était si... si mau-
vais. J'ai impression que ¢a a déteint sur mon
corps. Que c’est entré en moi, comme une espéce
de virus...
Caine ne chercha pas 4 la raisonner. Il compre-
nait ce qu'elle essayait de lui dire. Sozo faisait
partie de ces étres dont la seule vue vous avilit. I
était le mal, et surtout, il était contagieux. |
— C’est pour ¢a que jirai jusqu’au bout, dit-
elle. Pour essayer de guérir. Si nous nous empa- —
rons du trésor, ils n’auront plus aucun pouvoir —
sur nous.
On eat dit qu'elle parlait d’un envotitement.
Caine se glissa hors de la couchette et alla
prendre sa place a la barre. Le malaise de la
jeune femme s’était insinué en lui. Est-ce qu’en
approchant Carlita Pedrén et Sozo, il n’était pas
en quelque sorte — lui, Oswald Caine — devenu
leur complice, comme ces journalistes qui, pour
décrocher un scoop, s’introduisent dans la
planque d’un terroriste poseur de bombes, et
refusent ensuite de donner la moindre indication
a la police?

174
C’était une impression vague mais génante qui
le tourmentait. Le trésor du Boucher pesait son
poids de sang et d’agonie, comme tous les trésors
de guerre. Il était constitué d’une prodigieuse
accumulation de morts, d’exécutions, de tor-
tures. Il y avait en lui quelque chose de maléfique
qui portait malheur. D’ailleurs Arcafio n’avait-il
pas été puni le soir méme de sa destitution, alors
qu'il tentait de prendre la fuite? La tempéte
l’avait frappé de sa justice, le condamnant a la
réclusion sur une épave errante... Caine se
secoua. Allons! Voila qu'il perdait la téte, qu'il
sombrait dans la superstition, comme les Indiens
du littoral. C’était 4 cause de la nuit. Cette nuit
sans lune, si opaque... si désespérante.
x
ae

Le lendemain fut un mauvais jour. Le vent


tomba, faisant place a un calme blanc qui rédui-
sait l’‘avance du sloop seulement porté, désor-
mais, par le courant. Kitty ne put venir relever
Caine, et le romancier découvrit qu'elle avait la
fiévre. Elle s’agitait sur sa couchette, entortillée
dans ses draps, couverte de sueur. C’était sre-
ment la une conséquence des multiples piqtires
de moustique subies dans la jungle, et de l’arrét
momentané du traitement préventif a la Niva-
quine. II lui fit absorber plusieurs comprimés de
quinine. Elle transpirait et claquait des dents en
bredouillant des mots incompréhensibles. Caine
essaya de la réconforter, mais elle ne semblait
pas l’entendre. I] crut comprendre qu'elle parlait
de Sozo. Dés qu'elle eut sombré dans la som-
nolence, il regagna le pont. Les voiles pendaient,
flasques; jusqu’a l’horizon la mer était lisse, sans
une ride. Seule la coulée sombre du courant

j | 175
i A fae ee a
sous-marin plissait la peau de l’océan. Le sloop
se déplagait sur cet étroit chemin liquide, mais
son avance avait beaucoup perdu de son impé-
tuosité des jours précédents.
Caine en profita pour reprendre ses observa-
tions. La masse sombre était toujours visible,
droit devant. Dans la lumiére du matin, elle se
présentait sous une forme trapézoidale dépour-
vue de superstructures. Ce pouvait étre une
coque a la dérive, comme le suggérait Kitty. Un
yacht scalpé par les lames, et dont le mat, le roof
avaient été arrachés. Caine ne distinguait pour
l'heure que la masse de sa poupe sans grace,
lourde, et basse sur l’eau. Si c’était un yacht, il
n’avait pas été dessiné par un constructeur talen-
tueux. Des nuées d’oiseaux tourbillonnaient au-
dessus de la coque abandonnée. Mouettes et goé-
lands allaient, venaient, se posant et s’envolant
tour a tour, comme si l’épave constituait pour
eux un perchoir bienvenu leur permettant de
faire halte et de se reposer en pleine mer.
Le romancier se fit du café et machonna quel-
ques biscuits de mer qu'il tenta vainement de
ramollir dans le breuvage brdlant. Il aurait
donné son oreille droite pour une assiette de
pancakes au sirop d’érable.
Kitty refusa de s’alimenter. Recroquevillée sur
la couchette, elle grelottait. Caine lui jeta une
couverture sur les épaules et repartit 4 la proue. FF
Allait-il tomber malade lui aussi? Ce serait la
catastrophe! Chassant ces pensées moroses, il
reprit les jumelles. Plus il l’observait, plus la
masse sombre qui flottait devant eux lui inspirait
un sentiment de peur. Il n’aurait su dire pour-
quoi, mais la silhouette de l’épave avait quelque
chose de funeste qui faisait froid dans le dos. Sa
noirceur et ses angles évoquaient un batiment

176
a.
métallique, peut-étre militaire. Une vedette en
perdition ? Non, les formes étaient trop lourdes,
pas assez effilées.
Le moral plutét bas, Caine se retrancha a
larriére, sortit son carnet, et se mit a écrire.
Cette auto-hypnose personnelle lui permit de
s'abstraire de la réalité et de ne plus voir les
nageoires caudales des requins dont le ballet
s'‘intensifiait de part et d’autre du sloop.
A midi Kitty n’avait toujours pas émergé de sa
torpeur. Le voilier, avec sa toile flasque, avait
tout du vaisseau fantéme. Le silence de la mer
était insupportable.
Caine n’osait plus toucher aux jumelles, mais il
lui arrivait de plus en plus souvent de plisser les
yeux pour localiser la masse noire de l’épave.
Etait-ce el Crucero ? Non, ¢’aurait été incroyable.
Et pourtant, si le yacht du Boucher n’avait pas
coulé, il allait surgir t6t ou tard dans leur champ
de vision. Caine ne savait plus s'il souhaitait que
la chose se produise. Le pressentiment désa-
gréable qui I’avait assailli le matin méme lui
nouait encore le ventre, refusant de s’en aller.
Kitty ne reprit conscience qu’a la tombée de la
nuit, la fiévre ayant baissé, mais elle était trés
faible. Caine dut la contraindre a prendre un peu
de soupe et la soutenir jusqu’aux toilettes.
L’obscurité venue, le romancier s’installa a la
poupe, sa torche électrique 4 la main. Les
requins ne dormaient pas, de temps a autre leurs
ailerons dessinaient une faux scintillante dans le
faisceau de la lampe. Caine s’assit dans le cock-
pit, le dos a la barre, et rentra la téte dans les
épaules. Il dormit ainsi quelques heures, d’un
sommeil entrecoupé de crampes douloureuses.
Au matin Kitty allait mieux. Le vent soufflait a
20 noeuds et l’on devait élever la voix pour parler.

oS 177
oo ae
On naviguait sous la bourrasque, grand largue, et
la jeune femme dut modifier la toile. La gite aug-
menta en méme temps que la vitesse, car le voi-
lier, allant sur cul, était toujours trop mou.
Kitty se cramponnait a la barre, une couver-
ture sur les épaules, le visage chiffonné. Caine ne
disait rien car on voyait maintenant se rappro-
cher a l’ceil nu la silhouette trapézoidale de
l’épave. La jeune femme murmura que le sloop
l'aurait rejointe avant une heure, et Caine se
demanda s’il fallait s’en féliciter. Le ballet des
mouettes s’intensifia, emplissant l’air de ricane-
ments ironiques qui évoquaient un rire de vieille
femme, ou de sorciére de dessin animé.
— Ce nest pas un yacht, diagnostiqua Kitty
aprés l’avoir étudié a4 la jumelle. C’est trop bas
sur l’eau. On dirait une barge. Elle est bien trop
loin de la c6éte mais elle a pu dériver.
— Une barge?
— Qui, parfois elles font la navette entre le
port et les minéraliers qui ne peuvent pas s’avan-
cer suffisamment en raison du manque de fond,
mais je ne comprends pas comment elle a pu
dériver a ce point.
Caine lui reprit les jumelles. A présent on —
voyait nettement les contours de l’épave, gros —
cube aux flancs dépourvus de hublots et rougis
d’oxydation. Une embarcation sans grace, corro-
dée par le sel, et qui, en raison de sa flottabilité
médiocre, tenait mal la mer.
Au fur et 4 mesure que le sloop s’en rappro-
chait, l’angoisse de Caine grandissait. I] ne parve-
nait plus 4 détacher son regard de la barcasse,
bien qu'une répulsion instinctive lui commandat
de sen éloigner au plus vite. Les cormorans
menaient grand tapage, indisposés par I’arrivée
des intrus. Le bec largement ouvert, ils hurlaient

178
et battaient des ailes dans un grand froissement
de plumes.
— Il faudrait l’aborder et la visiter, murmura
Kitty.
— Pourquoi? fit Caine en se raidissant.
La jeune femme haussa les épaules.
— Cest strement idiot, dit-elle, mais je pense
a tout ce qu’on raconte 4 propos du yacht
d’Arcafio, tu sais bien : des superstructures modi-
fiables... des panneaux coulissants permettant de
transformer I’allure de la coque...
— Il ne peut pas s’agir del Crucero, grogna
Caine. C’est trop différent.
— Il faut tout de méme aller voir, s’entéta
Kitty. Par acquit de conscience.
Caine se mordit l’ongle du pouce. Elle avait
raison, mais une épouvante irraisonnée s’empa-
rait de lui a la simple idée de poser le pied sur le
pont de la barge. Quand ils furent a la hauteur de
l’embarcation, Kitty jeta habilement un grappin
sur le pont de fer, et amena toute la toile. Caine
inspecta le navire d’un regard méfiant. C’était
une péniche carrée, laide. Un assemblage de
tdles rouillées ot l’on aurait cherché en vain une
identification quelconque. Les vagues battaient
contre sa coque, éveillant dans ses flancs des
échos inquiétants. Une frayeur rageuse s’empara
dés lors des mouettes qui s’éparpillérent en hur-
lant, se cognant aux haubans du sloop. Elles ne
cédaient le territoire qu’a regret. D’ailleurs elles
ne séloignérent pas, se contentant de voler en
cercle au-dessus de l’épave. Elles attendraient
que les humains s’en soient allés pour revenir se
poser sur le pont.
Kitty avait amarré les deux bateaux flanc
contre flanc. La torche électrique a la main, elle
sauta sur la barge dont le pont était recouvert

2 179
d’un capot de ferraille en téle ondulée. Caine la
rejoignit. Ses semelles résonnérent désagréable-
ment sur le caillebotis métallique. Tout était
soudé par la rouille, méme les chaines qui trai-
naient sur le sol. Kitty fit la grimace et marcha
vers la dunette, cette petite cabine servant de
poste de pilotage. La fiente des oiseaux de mer
platrait complétement la vitre et les hublots, si
bien qu'il était impossible de jeter un coup d’eil
avant d’entrer. De maniére assez insolite, Caine
n’éprouva aucune difficulté 4 tourner la poignée
de la porte. Le battant, qu'il s’était attendu a
trouver soudé au chambranle, pivota en grin-
¢ant, mais sans trop rechigner.
La cabine empestait la viande pourrie, et Caine
crut une seconde qu’une mouette achevait de s’y
décomposer, mais il n’y avait rien, qu'une table
vissée au plancher, deux chaises et une Thermos
renversées. Sur la petite table carrée, un jeu de
cartes s’étalait, jeté en vrac et taché de café.
— On a dd évacuer en catastrophe, murmura -
Kitty. Une panne de moteur sans doute. La barge
a été captée par le courant et les marins l’ont
abandonnée.
— Qu’est-ce qu’ils transportaient?- s’impa-
tienta Caine. Ca pue comme I’enfer... |
— Sans doute du guano, hasarda la jeune .
femme. Certaines iles en sont tapissées sur plu- —
sieurs centimétres d’épaisseur. On s’en sert
comme engrais.
Caine sortit un mouchoir de sa poche et le
pressa contre son visage.
— Fichons le camp, dit-il. Il n’y a rien.
— Il faut aller voir en bas, riposta Kitty. Sou-
léve la trappe, 1a... en dessous c’est la cale.
Caine jura. S’agenouillant, il saisit l’anneau qui
permettait de rabattre le panneau d’acier. Il

180
démasqua un trou noir abritant une échelle de
fer. La pestilence le frappa de plein fouet, le fai-
sant suffoquer. Du guano, avait dit Kitty. Les
dents serrées, il posa son pied sur le premier
échelon.
— Eclaire-moi, langa-t-il 4 la jeune femme.
J'ai impression de descendre ausculter le trou
du cul du diable!
« Du guano... » se répéta-t-il mentalement pour
ne pas prendre la fuite. Mais sa chair se hérissait
comme a l’approche d’un danger. Tout son ins-
tinct lui criait de ficher le camp sans demander
son reste. I] toucha le fond. Le moindre mouve-
ment éveillait d’étranges sonorités sous la vofite
du capot. La nuit complete régnait dans la soute.
Il s'immobilisa, de peur de tomber. A l’arriére se
trouvait le moteur et l’arbre de I’hélice, a l’avant
la masse du fret. Kitty entreprit de le rejoindre.
Le faisceau de la torche allait et venait, éclairant
fugacement un décor de tuyauteries rouillées.
Les machines baignaient dans trente centimétres
d'eau salée. Caine retenait sa respiration pour
inhaler le moins possible la puanteur qui régnait
sur les lieux. Et tout a coup Kitty braqua le halo
de la lampe sur le fret. Elle eut un tel spasme de
surprise que la torche faillit lui échapper et se
briser sur le caillebotis.
Il ne s'agissait pas de guano.
La masse informe entreposée a l’avant se
composait uniquement de cadavres. Des dizaines
de cadavres jetés péle-méle, et qui constituaient
un abominable charnier flottant.
Caine releva immédiatement le faisceau de la
torche pour ne plus rien voir de cette horreur,
mais il savait déja que l'image terrible, entr’aper-
gue l’espace d’une fraction de seconde, ne s’effa-
cerait jamais de sa mémoire. Une pyramide de

181
=
corps nus, des hommes, des femmes, enchevé-
trés, bras et jambes formant des angles impos-
sibles. Des cadavres dont la décomposition était
déja ancienne, et qui ressemblaient 4 des momies
pré-colombiennes en attente de sépulture.
Kitty hoquetait dans l’obscurité, essayant de
vomir une bile acide. Caine avait instinctivement
reculé, et ses épaules avaient buté contre la
masse de la chaudiére. La tache jaune de la
lampe n’éclairait plus que le sommet de la pyra-
mide. La, se tenait plantée une fourche... Caine
ne voyait plus que cet outil aux dents rouillées,
enfoncé dans la masse indistincte des morts ano-
nymes comme au faite d’une meule de foin.
C’était l’odeur, l’odeur de tombeau prisonniére
de la cale qui attirait les mouettes depuis plu-
sieurs années déja. Les corps s’étaient desséchés,
mais la pestilence formidable avait tout impré- —
gné, s'attardant alors méme que toute chair avait
disparu.
— On... on ne peut pas les laisser comme ¢a,
bredouilla Kitty. Il faut les libérer... .
— Comment? interrogea Caine.
— Tout prés de nous, expliqua la jeune
femme, quelque part le long de la rambarde, il
doit y avoir une manette qui permet d’ouvrir le
fond de la barge, ¢a fonctionne comme la trappe
de largage découpée dans le ventre des avions...
— Et ¢a sert a quoi?
— A larguer la pierraille, les déchets, en pleine
mer.
Ils explorérent la passerelle, évitant d’éclairer
le charnier. Le levier de largage se trouvait bien
la, mais Kitty eut beau s’y suspendre, elle ne par-
vint pas a l’abaisser. La rouille avait soudé entre
eux tous les engrenages du mécanisme rudimen-

182
taire. Comme elle s’entétait, poussant des gémis-
sements plaintifs, il la tira en arriére.
— Partons, dit-il, ca ne sert a rien. I] ne faut
pas rester au milieu de ces miasmes.
I] dut la pousser vers ]’échelle. Quand ils furent
sur le pont, Kitty se plia en deux, cassée par les
spasmes, mais son estomac était vide et elle ne
parvint pas a vomir.
— Cest quoi ce bateau? interrogea Caine
quand elle eut repris son souffle.
— Je pense qu'il s’agit de ce que le Boucher et
ses sbires appelaient « une benne Aa ordures »,
balbutia la jeune femme. On s’est longtemps
demandé ce que devenaient les corps de tous les
malheureux torturés dans les caves du palais. Les
commissions internationales ont enquété sans
jamais pouvoir mettre le doigt sur une preuve
réelle. Les opposants au régime disparaissaient
sans qu’on puisse les retrouver. Arcafio préten-
dait qu’ils avaient choisi la fuite dans la jungle,
l’exil volontaire...
Elle s'interrompit pour se passer la main sur le
visage. Elle avait les traits tirés et des cernes
mauves soulignaient ses yeux.
— On a longtemps cru qu'il se débarrassait
des corps mutilés dans la forét, mais on se trom-
pait... C'est ici qu'il envoyait ses gorilles larguer
les cadavres. En pleine mer, 1a ot les requins se
chargeaient d’effacer toute trace des persé-
cutions.
Caine regarda instinctivement par-dessus le
bastingage. Il comprenait maintenant la raison
de la prolifération inhabituelle des squales. Pen-
dant plus de quinze ans, les prédateurs avaient
été réguli¢érement engraissés par la milice
d’Ancho Arcafio. Grassement nourris, ils avaient
pris lhabitude de se rassembler a |’endroit ow les

. 183
barges venaient décharger le contenu de leur
benne. Trois ans aprés la chute du régime, ils
s’obstinaient encore a hanter les lieux, espérant
le retour de la manne.
— Viens, décida Caine. Il faut partir.
Au-dessus d’eux les mouettes s’enhardissaient,
devenant agressives, volant de plus en plus bas,
pour les chasser de leur territoire. Leurs ailes cla-
quaient dans lair. Kitty se redressa, enjamba le
plat-bord et sauta sur le pont du voilier. Caine la
rejoignit aussitét. Ils larguérent les amarres et
hissérent toute la toile, tenaillés par le besoin de
s’éloigner au plus vite du charnier flottant. Ils
filérent vent arriére, beaucoup trop vite, et le
petit bateau se mit 4 rouler bord sur bord, mais
ils n’y. prétérent attention ni l'un ni J’autre. Ils
gardaient le silence, visage fermé, lévres serrées,
essayant de chasser les images briévement entre-
vues dans la cale obscure. Curieusement, Caine
ne pensait qu’a la fourche. Cet outil obscéne,
planté a la verticale, et qui témoignait d’un
mépris absolu pour ceux qu’on avait assassinés
et qui se trouvaient 1a.
Dans les heures qui suivirent, ils n’échangérent
pas une parole. Caine se sentait trés abattu. La
barge avait pour lui quelque chose d’un présage
funébre leur signalant qu’ils avaient pénétré sur
le territoire de la mort. La coulée sombre et
liquide sur laquelle le sloop se déplagait évoquait
pour lui plus que jamais l’une de ces routes
menant droit aux enfers, que les Anciens
aimaient indiquer sur les cartes marines des pre-
miers Ages. Désorienté, vulnérable, Caine se sen-
tait devenir perméable a toutes les fantasmago-
ries.
Le sloop continuait a filer, son étrave soule-
vant deux gerbe d’écume. Le vent sifflait dans les

184
haubans et les voiles tiraient sur leurs attaches
comme si elles avaient décidé de les rompre.
Kitty avait le regard fixe; ses mains, crampon-
nées a la barre, étaient blanches. Elle ne parais-
sait méme plus savoir ot elle était. Caine n’osa la
secouer pour la ramener sur terre.
Cest ainsi qu’ils heurtérent un objet flottant.
Déséquilibré, Caine ne put distinguer de quoi il
s'agissait. Bille de bois? Fat métallique? Mais le
choc fut rude, et le sloop se coucha sur tribord,
embarquant beaucoup d’eau. L’objet, qui avait
une premiére fois frappé |’étrave, fut rabattu par
la force du courant, passa sous la coque et heurta
la poupe, a la hauteur du gouvernail et de
l'hélice. Le choc se répercuta dans les mem-
brures et Caine, a quatre pattes dans le cockpit,
put le sentir courir dans chaque planche du pont.
La barre fut arrachée des mains de Kitty qui
encaissa un formidable coup dans les cétes et
tomba a genoux, le souffle coupé. I fallait affaler
au plus vite, afin de constater les dégats, et dans
les minutes qui suivirent, ils bataillérent pour
carguer la toile. Caine avait illusion d’entendre
une siréne d’alarme mugir dans sa téte tandis
qu'une voix affolée lui criait : « On va couler! On
va couler! »
Ils se précipitérent en bas pour inspecter |’état
de la coque. Kitty respirait avec difficulté. La
torche brandie dans la main gauche, elle palpait
les bordés de la paume droite pour s’assurer de
leur parfaite étanchéité. La muraille était intacte,
mais il fallait inspecter le fond. Elle souleva la
trappe pour éclairer le point le plus bas de la
coque, juste au-dessus du lest. Une odeur de
moisi frappa Caine au visage. Cela empestait le
vieux tonneau pourri. La jeune femme se glissa
dans l’ouverture étroite qui lui rapait les épaules.

185
Caine entendit ses genoux cogner contre la
coque. Maintenant elle était 4 plat ventre, en des-
sous de la ligne de flottaison, dans ce réduit cou-
rant de la poupe a la proue, et qu’affectionnent
particuliérement les nuisibles élisant domicile a
bord des bateaux.
— Alors? interrogea anxieusement le roman-
cier.
— Les bordés de fond suintent, lacha Kitty. I
y a déja une petite flaque. Il faut aveugler ¢a en
vitesse et rejoindre la céte au plus vite.
Caine fut presque soulagé en entendant ces
mots. L’accident allait rompre l’envotitement qui
les tenait prisonniers du courant. Une fois a
terre, ils reprendraient leurs esprits et décide-
raient d’un commun accord de renoncer 4a cette
course folle. Ils oublieraient Arcafio, le vaisseau
fant6me et son trésor... Oui, c’était ce qu'il y avait
de mieux a faire. La barge n’annongait rien de
bon, et ils avaient tout a redouter de ce qui les
attendait au bout de la route.
Ils remontérent sur le pont. Hélas, dés que
Kitty essaya de lancer le moteur, celui-ci émit
une plainte lancinante et cala.
Le choc avait faussé l’arbre de l’hélice et pro-
bablement plié celle-ci en deux. Durant les trois
secondes pendant lesquelles le moteur avait
accepté de tourner, Caine avait parfaitement
entendu le bruit des pales tordues mordant le
bois. Kitty se pencha par-dessus bord.
— Le gouvernail est brisé, annonga-t-elle
d’une voix blanche. Je n’ai rien pour réparer,
aucune piéce de rechange. Nous ne pourrons pas
nous arracher du courant, plus maintenant.
Elle parlait 4 la maniére d’une somnambule,
les yeux écarquillés, articulant 4 peine les mots.
— Allons, intervint Caine. On doit bien pou-
voir faire quelque chose...

186
Il disait cela pour conjurer le mauvais sort.
Kitty ne lui accorda méme pas un regard.
— Il faut jeter du lest pour alléger le bateau au
maximum, murmura-t-elle. Tes foutues bon-
bonnes en premier, elles nous alourdissent trop.
Caine ne chercha pas a polémiquer. Il était
inutile d’insister, la chasse au trésor s’arrétait 1a.
Le chalumeau oxhydrique et son alimentation ne
servaient plus a rien.
Il leur fallut une bonne demi-heure pour sortir
les bouteilles d’acier de la cabine et les faire pas-
ser par-dessus bord. Elles coulérent a pic, comme
de grosses torpilles arrivées en fin de course.
Cette besogne les laissa haletants, épuisés.
Dés qu'elle eut repris son souffle, Kitty se mit a
fouiller dans le coffre a outils pour dénicher son
nécessaire de calfatage. Maintenant il s’agissait
de restaurer l’étanchéité des bordés en colmatant
leurs jointures avec du goudron et de |’étoupe.
C’était un travail de spécialiste, qu’elle n’avait
jamais exécuté, et elle n’était pas certaine de trés
bien s’en sortir.
— La flaque est plus grande, constata-t-elle
dés qu'elle se fut glissée dans la trappe. On conti-
nue a embarquer.
Elle plongea dans le réduit en grommelant :
— Nous étions trop lourds, c’était fatal. L’obs-
tacle nous a heurtés comme un boulet de canon.
Il faut écoper. Prends la pompe et installe-la,
vite.
Caine obéit. C’était une petite pompe Hender-
son trés maniable et qui ne présentait aucun
risque d’engorgement. II se mit au travail, suant
et soufflant dans l’atmosphére épaisse de la cale.
Il ne lui fallut pas longtemps pour assécher le
fond, et cette rapidité d’exécution le rassura quel-
que peu. Kitty émergea enfin de son trou, noire
_ de goudron, les mains poisseuses.

187
— Est-ce que ¢a tiendra? s‘inquiéta Caine.
La jeune femme haussa les épaules, avouant
son ignorance.
Ils retournérent sur le pont pour essayer d’éla-
borer une stratégie. Caine pensait qu'il était pos-
sible de tailler un morceau de bois avec les outils
du bord et de fabriquer ainsi un gouvernail
approximatif.
— Je ne sais pas si nous aurons assez de toile
pour nous dégager de l’emprise du courant, sou-
pira Kitty. Il faudrait vraiment un gros coup de
vent. Je comptais sur le moteur pour ce type de
manceuvre.
Il était hors de question de réparer I’hélice et
son arbre faussé. Caine se cramponnait a son
idée de gouvernail. Ils sortirent les outils et ten-
térent de déterminer quelle piéce de bois ils pré-
léveraient pour effectuer ce remplacement.
Ces différents travaux exigeraient toutefois
une immersion prolongée dans le courant, et
Caine serrait les dents en songeant aux requins.
— L’eau est froide, observa Kitty. Ils ne s’y
risquent guére. Et puis l’un de nous pourra mon-
ter la garde sur le pont, avec une gaffe pour les
harponner s’ils se décident 4 approchev...
— Tu n’as pas de poudre spéciale ? demanda
Caine. ; :
— Si, fit la jeune femme en détournant les
yeux. Mais il vaudrait mieux la garder pour...
apres. Je veux dire au cas ott nous devrions vrai-
ment abandonner le navire.
— Nous n’avons plus de canot de sauvetage,
marmonna Caine.
— Tu le sais bien! s’emporta Kitty, puisque
c'est toi qui m’as demandé de le laisser a ces
connards de sismologues!
Cela signifiait que si le voilier sombrait, ils se
retrouveraient contraints de nager pour se main-
tenir a flot.
— Tu as des gilets de sauvetage?
— Qui, trois. Mais ils sont vieux. Un peu dis-
sous. Je ne garantis pas leur étanchéité.
Caine inspira profondément pour chasser
langoisse qui lui nouait le plexus.
— Si on coule, dit-il le plus calmement pos-
sible, est-ce qu’on a une chance de pouvoir reve-
nir en arriére, vers la barge?
Kitty secoua négativement la téte.
— Non, ce serait nager a contre-courant. Nous
nen aurons pas la force. Ca équivaudrait A tenter
de remonter une cascade 4 la nage. Et puis l’eau
est glacée, nous serons trés vite ankylosés.
— Il faudra fabriquer un radeau, décida le
romancier, et charger a bord tout ce qu’on
pourra emporter comme vivres, et surtout les
fusées de détresse.
Kitty sursauta.
— Je n’ai plus de fusées, avoua-t-elle. Je les ai
tirées sur les singes, dans le jardin de l’asile, pour
te dégager. J’ai oublié de les remplacer.
Caine cracha un juron en essayant de ne pas
céder a la bouffée d’agressivité qui montait en
lui. Ils occupérent lés derniéres heures du jour a
déclouer certaines planches du pont et a les scier
pour tenter de fabriquer un gouvernail de
secours. C’était un travail trés difficile, pour
lequel ils n’étaient guére outillés. Réguli¢rement
ils descendaient dans la cale pour vérifier le
niveau de l'eau et écoper. Le calfatage de fortune
mis en place par Kitty semblait avoir en grande
partie vaincu I'infiltration, et ils reprirent espoir.
Avec un peu de chance, une fois le nouveau gou-
vernail mis en place, et si le vent soufflait a la
bonne vitesse, ils pourraient espérer échapper a
,2 189
: a 1,
l’emprise du courant et tirer des bords pour
rejoindre la céte. Cela faisait beaucoup de Si...
Ils passérent une bien pénible nuit, sommeil-
lant par a-coups, se réveillant en sursaut. Au
matin, hélas, il devint évident que le calfatage
n’avait pas tenu et que les bordés disjoints lais-
saient entrer l’eau. Les ceuvres vives du bateau
s’emplissaient d’un clapotement de mauvais
augure, et il fallut pomper avec acharnement, a
s’en arracher les tendons, pour voir enfin dimi-
nuer cette flaque sombre 4a l’odeur de saumure.
Le sloop était maintenant trés alourdi, bas sur la
mer, et difficilement gouvernable, méme aprés
une réparation de fortune. Cette réparation deve-
nait elle-méme problématique car quelqu’un
devait maintenant rester en permanence dans la
cale afin d’écoper au fur et 4 mesure que le fond
se remplissait. Caine avait les muscles des bras
en feu et suait a grosses gouttes. Chaque fois
qu'il passait la téte dans |’ouverture de la trappe
pour inspecter la coque, il découvrait de nou-
velles voies d’eau. Le terme de marine employé
par Kitty ne cessait de tourner dans sa téte:
« coutures ouvertes », c’était affreusement évoca-
teur de ce qui était en train de se produire. Pour
ne plus penser, il recommengait 4 pomper avec
acharnement.
*
td

Le sloop agonisa quatre jours durant.


Pendant que Caine écopait, Kitty bataillait
avec les planches arrachées au bordage pour
essayer de construire un semblant de radeau. Ce
serait de toute maniére une étroite plate-forme
ou ils auraient a peine la place de s’allonger céte
a céte. Caine voyait l’avenir sous les couleurs les

190
plus sombres. Que pourraient-ils espérer une fois
installés sur le radeau ? Ils auraient beau pagayer
a sen arracher les bras, jamais ils ne réussiraient
a sortir l’esquif du courant. La puissance du flot
surpassait leurs pauvres forces. Le seul espoir
sérieux résidait dans le passage d’un bateau qui
les apercevrait et viendrait 4 leur secours.
— Si lon tient assez longtemps, on peut croi-
ser un yacht californien en route vers le sud,
i ro Kitty. Ou un bateau de péche...
l'aube du quatriéme jour, la voie d’eau
s'agrandit au point qu'il suffisait de tendre
loreille pour entendre la cale se remplir. II fallait
_se décider a quitter le sloop et A s’en éloigner le
plus possible afin de ne pas étre aspiré par
l’épave lorsque celle-ci s’enfoncerait dans les pro-
fondeurs.
Ils larguérent le radeau. Un simple morceau de
plancher prélevé sur le pont, renforcé par des
traverses, et dont ils avaient essayé d’augmenter
la flottabilité en y assujettissant deux ou trois bi-
dons remplis d’air qui faisaient office de bouées.
Au milieu de cette embarcation dérisoire, ils
entassérent la réserve d’eau douce, les vivres, et
quelques instruments de navigation rudimen-
taires qu’ils arrimérent a l'aide de filins. Essayant
de ne pas préter l’oreille aux glouglous qui fai-
saient vibrer la coque sous leurs pieds, ils enfi-
lérent les gilets de sauvetage, et sautérent a l’eau.
Caine fut désagréablement surpris par la tempé-
rature de l’océan. Le flot était glacial, comme s’il
montait des abimes. Kitty plongea a son tour.
S’accrochant chacun a un cété du radeau, ils
nagérent a l'indienne pour s’éloigner au plus vite
du sloop qui s’enfongait par la poupe. Par bon-
heur ils se déplagaient dans le sens du courant, et
la puissance des flots leur permit de prendre
rapidement le large.

, - “gg
Caine jetait de fréquents coups d’ceil par-dessus
son épaule pour voir ot en était le voilier. Il
nignorait pas qu’une épave qui sombre déve-
loppe un formidable pouvoir de succion, et que
ce tourbillon peut aspirer tout ce qui se déplace
a sa périphérie, qu'il s’agisse d’espars ou de
nageurs...
Ils étaient 4 plus de cent métres du bateau
quand celui-ci redressa sa proue vers le ciel et
s'abima au milieu des remous, creusant un
entonnoir sombre 4a la surface des eaux. Quand
la mer fut redevenue lisse, Caine et Kitty se his-
sérent sur le radeau. A bout de souffle, ils se cou-
chérent sur le dos, les bras le long du corps. La
morsure du soleil leur parut agréable aprés le
bain glacé qu’ils venaient de prendre. C’était une
illusion, bien sar, car dans peu de temps les
rayons brilants s’additionnant a la gercure du
sel marin les mettraient 4 la torture.
Ils demeurérent immobiles, un bras replié sur
le visage, tandis que le radeau tournoyait dans le
courant. Caine faisait de gros efforts de volonté
pour ne pas penser aux requins.

10

Ils dérivérent trois jours et trois nuits, cram-


ponnés l'un a l’autre, terrifiés a l’idée de basculer
par-dessus bord pendant leur sommeil. Bien que
bati a la hate, l’esquif restait stable. A cause des
eaux froides, les requins ne cherchaient guére a
sen approcher, et c’était bien ainsi, car il leur
aurait suffi d’un simple coup de museau pour

192
disloquer le fragile assemblage de planches.
D’abord Caine avait espéré que la barge les rat-
traperait et qu’ils pourraient se hisser 4 bord du
vaisseau charnier, mais le « transporteur de
guano » restait trés en arriére, et c’est a peine si
l’on distinguait la tache noire de sa silhouette a
lhorizon. Beaucoup plus léger, offrant moins de
résistance au flot, le radeau dérivait trés vite, ne
cessant de s‘éloigner de la barge. Caine s‘était
plusieurs fois posé la question de savoir s'il pour-
rait nager 4 contre-courant, mais il savait bien
que cétait la une chimére. Il n’avait plus vingt
ans, et le froid aurait trés vite raison de lui... a
moins que les requins, finalement attirés par sa
gesticulation, ne décident de s’occuper de lui.
Kitty avait emporté les jumelles et occupait les
heures a observer la ligne d’horizon dans |’espoir
de voir surgir un cargo, en vain. Caine souffrait
l’enfer A cause des coups de soleil et de l’irrita-
tion du sel. Ses parties génitales, frottant contre
ses vétements trempés, étaient 4 vif, et il grima-
cait chaque fois qu'il lui fallait esquisser le
moindre mouvement.
Il commengait 4 penser qu'il allait mourir
ainsi, le plus stupidement du monde : accroché a
une planche et les couilles en feu. C’était une épi-
taphe qu’aurait appréciée Bumper. Des crampes
terribles l’assiégeaient par instants, et il devait se
mettre a l’eau pour effectuer quelques brasses.
Ces bréves plongées le suffoquaient tant le
contraste entre les températures était grand. Le
troisiéme jour il eut un malaise, et Kitty dut le
hisser en catastrophe pour l’empécher de couler
a pic. Leur remue-ménage attira un squale qui se
dérouta pour passer juste au-dessous du radeau.
La peau hérissée par la terreur, ils entendirent sa
nageoire caudale crisser contre les planches, a
‘quelques centimétres de leurs visages joints.

i — eee é a 4 ~
Caine, qui n’arrivait pas a dormir, s’affaiblis-
sait plus vite que sa compagne. Il avait soif en
permanence et ne parvenait pas a détacher son
regard du bidon d’eau douce dont le niveau dimi-
nuait. Elle avait beau étre chaude, avoir un goat
de plastique, elle lui paraissait merveilleuse
chaque fois qu'il en avalait une gorgée.
Pour ne pas céder a la dépression, il avait
entrepris de raconter ses voyages de jeunesse a
sa compagne, les agrémentant d’anecdotes sau-
grenues. C’était un moyen comme un autre de
s’occuper l’esprit et de résister au désespoir.
— Nous ne sommes pas trés loin de la céte,
répétait Kitty, dont c’était le credo. Un bateau de
péche va forcément nous apercevoir. I] faut tenir
le coup le plus longtemps possible.
Par chance, le temps restait clément. En cas de
tempéte le radeau se disloquerait 4 la premiére
grosse lame, ils ne se faisaient aucune illusion
quant 4a cela. Si la chose se produisait, ils
devraient s’en remettre a leurs gilets de sauve-
tage. Les lames les souléveraient, les séparant.
Sans doute seraient-ils projetés hors du courant.
Revenus dans les eaux chaudes, ils deviendraient
alors une proie facile pour les requins.
Kitty ne prétant qu'une oreille distraite 4 ses
souvenirs de vieux routard, Caine s’était mis a-
écrire pour lui-méme, dans sa téte. De temps a
autre, il palpait ses poches pour s’assurer que >
son carnet noir a couverture étanche était tou-
jours 1a. Finirait-il dans l’estomac d’un requin?
Le quatriéme jour la brume recouvrit l’horizon
et la mer grossit, secouant le radeau dont les
planches gémirent. Allongé sur le ventre, Caine
enfongait ses ongles dans le bois détrempé, per-
suadé que leur sort allait se régler d’un instant a
l'autre. Kitty lui expliqua que son gilet contenait

194
l’habituel nécessaire de survie qui lui permettrait
de subsister quelque temps 4 condition que les
squales ne le dévorent pas dés que la tradition-
nelle poudre jaune aurait perdu son pouvoir
répulsif. « C’est fini, pensa le romancier. Mainte-
nant nous allons étre séparés, et nous allons
mourir chacun de notre cété... »
L’écume I’aveuglait, lui brailant les yeux. C’est
parce qu'il essayait d’échapper aux gifles liquides
qu'il apercut la masse sombre et effilée, droit
devant. A cause de la brume, il n’avait pu la repé-
rer plus t6t, mais elle était bien 1a, solide,
‘presque inerte. C’était une coque... C’était la
coque d'un navire de quarante-cing métres envi-
ron dont la poupe surgissait par a-coups du
brouillard. Caine saisit Kitty par le poignet et la
secoua, lui désignant l’épave. Quatre cents
métres les en séparaient, mais s’ils pouvaient les
franchir avant que la tempéte n’éclate vraiment,
ils étaient sauvés. « Pas siir, corrigea aussit6t une
voix dans la téte de Caine. Il faut encore pouvoir
s'y hisser. On a vu des naufragés se retourner les
ongles sur les flancs d’un bateau sans pouvoir y
grimper, faute d’un filin... et finir noyés. »
Allongés sur le ventre, Caine et la jeune femme
plongérent chacun un bras dans l'eau et se
mirent a pagayer de toutes leurs forces. Lente-
ment, parce qu'ils étaient plus légers, |’écart
diminua. La poupe grossissait. La peinture en
était écaillée; quant au gouvernail, de gros
paquets d’algues s’y entortillaient, l’emmaillotant
d'une longue chevelure gluante.
Le coeur de Caine battait 4 tout rompre au fur
set a mesure que le radeau plongeait dans la
-brume. Alors qu'une crampe effroyable s’instal-
lait dans son épaule, ils approchérent enfin de la
poupe. Le romancier écarquilla les yeux. Un nom

i 195
| Ss ; a . = ‘
dont les lettres avaient jadis été dorées s’étirait
au-dessous du bastingage. Un nom qu’on pouvait
encore déchiffrer malgré les déjections des
mouettes qui le recouvraient en partie : EL CRU-
CERO.
C’était le vaisseau fant6me d’Ancho Arcafo.
Comme I’avait prévu Kitty, le courant circulaire
qui sillonnait la baie avait fini par les pousser
vers le yacht. Caine, la gorge nouée, ne pouvait
plus parler. Il tremblait que la tempéte n’éclate
maintenant, éloignant le radeau de l’épave.
Jetant ses derniéres forces dans la bataille, il
commenga a se déplacer le long de la coque
rouillée, a la recherche d’une chaine ou d’un filin
qui lui permettrait de prendre pied sur le pont.
Les flancs du navire se révélérent en trés mauvais
état. Le placage de bois dont on s’était servi pour
maquiller la téle de la coque avait pourri et
s’était émietté. Un peu partout le revétement
anticorrosion avait cloqué, révélant l’acier rougi
des tdles. Caine promenait sa main sur cette
muraille, essayant désespérément de trouver une
prise, mais le bordage spongieux s’effritait sous
ses ongles comme rongé par le taret. Enfin il
apercut un filin qui pendait, tout emmélé
d’algues, et se dressa sur les genoux pour le saisir
a deux mains. Kitty amarra le radeau a ce cor- ©
dage verdi tandis que Caine peinait pour se his-
ser vers le bastingage.
Quand il eut enfin atteint le plat-bord, il roula
cul par-dessus téte et s’affala sur le pont. Il dut
faire une pause car les battements de son coeur
lui faisaient craindre un infarctus imminent. Dés
qu'il eut un peu récupéré, il se redressa, et aida
Kitty qui grimpait, le sac de vivres en bandou-
liére. Il la recut dans ses bras, et ils perdirent
l’équilibre, riant, pleurant, et s’embrassant a

196
pleine bouche comme deux fous qu’on vient de
libérer de l’asile. Mais cet éclat de joie fut de
courte durée. L’épave étendait devant eux son
paysage oppressant de troncons de mats et de
vergues rompues. Les superstructures avaient
beaucoup souffert au point qu’on aurait pu croire
que le yacht avait essuyé une salve de boulets. Le
m4at, en se brisant, avait écrasé la dunette. C’était
comme si un arbre s’était brusquement effondré
en travers du pont. A bien des endroits le bastin-
gage avait cédé. Sous les débris de planches se
dressaient des morceaux de métal déchiquetés.
Une grosse mitrailleuse avait ainsi été aplatie sur
son axe et gisait, ses canons bizarrement tordus,
inutilisables. Les mouettes avaient conchié toute
l’étendue du roof, recouvrant les superstructures
massacrées d’une épaisse couche de guano.
Caine se redressa, serrant toujours la jeune
femme contre lui. Dés qu'il fut debout, il sentit
que le yacht penchait sur tribord, comme si ses
cales, pleines d’eau, le déséquilibraient. Kitty lui
enfonga les ongles dans le gras du bras, Ni |’un ni
l'autre ne se décidait a faire le premier pas.
L’épave les effrayait. Le bruit sec du radeau que
les vagues rabattaient contre la coque les tira de
leur torpeur, et ils entreprirent de faire le tour du
pont.
Kitty avangait a petits pas, sursautant dés
qu'une lame claquait sur |’étrave. Ils ne trou-
_vérent rien que des débris épars, de la tdle frois-
sée et du bois pourri. Nulle trace de vie, aucun
_ message... Pourquoi y en aurait-il eu, au demeu-
Pant?
~ — Il faut descendre, murmura Caine.
’ Mais il retardait ce moment, lui aussi, appré-
: t l'instant ot il lui faudrait relever une
écoutille et s’enfoncer dans les ténébres du yacht.
Depuis qu'il avait posé le pied sur le territoire
d’Ancho Arcafio, le Boucher de San-Pavel, une
terreur presque superstitieuse l’habitait.
Ils tournérent autour du poste de commande-
ment, essayant de localiser une voie d’accés,
mais la porte enfoncée refusa de s’ouvrir. Il fallut
se rabattre sur une écoutille. Ils en trouvérent
une 4a l’arriére, qui coulissa sans trop de mal.
Caine regarda les barreaux de I|’échelle qui plon-
geait dans l’obscurité d’une coursive. Il se décida
enfin a descendre. Les hublots recouverts de
fiente ne laissaient filtrer qu’une lumiére trouble,
mais il put voir que la coursive était intacte, ses
placages de teck toujours en place. Au-dessous
du pont saccagé, le yacht avait conservé une
apparence luxueuse. Les cuivres des rampes, des
poignées, des hublots s’étaient ternis, piqués,
faute d’entretien, mais l'ensemble gardait belle
allure. Caine, qui s’était préparé a visiter une
épave délabrée, en fut décontenancé.
Il fut 4 deux doigts de crier « Y a quelqu’un? »
et se retint de justesse, atterré par sa propre stu-
pidité.
— Qurest-ce qu’on fait? chuchota Kitty.
Caine haussa les épaules. D’un seul coup, il ne
savait plus.
— Il faut tout visiter, lan¢a-t-il avec une fausse
assurance. Faire l’inventaire de tout ce qu'on
peut trouver.
— Et le trésor?
Le trésor! Bien sir, le trésor... Les lingots, la
chambre forte. Etait-ce le plus important mainte-
nant qu'ils étaient, eux aussi, prisonniers du
derelict ?
Ils remontérent la coursive, ouvrant timide-
ment les portes des cabines. Certaines étaient

198
verrouillées, sans doute parce qu'il s’agissait des
réserves d’armes ou de munitions. Caine sentait
sa vieille paranoia revenir: le navire piégé. Les
charges placées par Arcafio, juste avant son sui-
cide... Dans quelques minutes ils allaient tourner
la mauvaise poignée et le batiment se transfor-
merait en boule de feu.
Les cabines ne conservaient aucune trace
d’occupation ou presque. C’est tout juste s’ils
dénichérent un sac de marin contenant des véte-
ments propres, et quelques revues pornogra-
phiques. Des objets divers roulaient sur le plan-
cher, suivant les mouvements de la houle : quarts
de métal, crayons, tournevis...
Arcafio avait prévu une installation luxueuse,
transformant l’ancien vaisseau militaire en yacht
de grande classe. Il y avait quatre belles cabines
avec sanitaire particulier, un salon spacieux avec
télévision, chaine hi-fi et magnétoscope, une
salle de gymnastique, le tout plaqué d’acajou.
Dans le salon trénaient des canapés et des fau-
teuils de cuir fauve, ainsi qu’un bar dont les bou-
teilles s’étaient hélas fracassées en tombant de
leurs étagéres. Caine nota les grilles de ventila-
tion pour l’air conditionné, les téléphones et le
téléscripteur. Partout ce n’était que teck, acajou,
cuivre. Ce n’était plus un yacht mais un véritable
petit paquebot. Arcafio avait manifestement tout
prévu pour vivre son exode dans les meilleures
conditions. Kitty promenait sur les cuirs du
salon un regard ébahi. A cause de la gite, ils se
_déplagaient en crabe, en s’appuyant aux meubles
vissés dans le plancher.
+ — Ca n’a pas eu le temps d’étre habité, mur-
-mura Caine, pour dire quelque chose.
_ Cétait un peu comme s'il avait voulu signifier
qu’aucun fantéme n’avait matériellement eu le

199
temps de s’y installer, mais c’était faux. Il y avait
eu Arcafio... Le Boucher. Combien de temps
avait-il survécu a l’abandon de ses troupes ? Kitty
actionna différents interrupteurs sans parvenir a
obtenir de lumiére. Caine supposa que toutes les
cales du bateau étaient remplies d’eau, et que les
machines s’étaient rapidement corrodées, ren-
dant du méme coup I'installation électrique inu-
tilisable. Pour combattre la paralysie qui s’em-
parait d’eux, il fouilla dans les débris du bar et
finit par dénicher une bouteille intacte. Du
champagne, trés cher, et sans aucun doute trés
chaud...
— A notre installation! claironna-t-il en fai-
sant sauter le bouchon.
Mais la plaisanterie ne les fit pas rire, ni ]’un ni
l'autre. Ils burent au goulot, pour affirmer leur
victoire et prendre possession des lieux. El Cru-
cero leur appartenait par droit d’épave. Et per-
sonne ne pourrait leur 6ter ca. Kitty s’étrangla,
toussa.
— Il faut trouver la cuisine, s’enthousiasma
Caine, réchauffé par le vin. Il y a probablement
d’énormes réserves de conserves. I] faudra voir
également si les citernes d’eau douce sont encore
pleines.
Kitty grimaca un sourire tremblant. A chaque
craquement elle sursautait, comme si Arcafio
allait surgir, un couteau de boucher 4a la main.
Caine s’approcha d’elle, la prit par les épaules et
l’attira contre lui.
— Allons, dit-il, tu sais bien qu’il est mort. Ce.
n'est qu'une épave. Une épave sans fant6me... et
au ventre plein d’or. Elle nous a déja sauvé la vie,
elle va peut-étre nous rendre riches, maintenant ?)
Ils burent encore, parce que le vin chassait leur
angoisse et leur permettait de ne pas penser au

200
jour qui baissait, et 4 cette premiére nuit qu’ils
allaient devoir passer 4 bord du derelict.
— D’accord, approuva la jeune femme en
secouant bravement la téte. Pas de fantOmes.
Rien que nous. Rien que nous deux et le trésor.
A bout de nerfs et de résistance, ils s’allon-
gérent sur les canapés de cuir aprés s’étre débar-
rassés de leurs vétements trempés. Caine se répé-
tait que ce n’était pas prudent, qu'il aurait da
inspecter le yacht sous toutes les coutures avant
de s'abandonner ainsi, mais son corps le trahis-
sait. L’excitation de la découverte ne suffisait
plus a battre en bréche |’épuisement des derniers
jours. Il s’endormit comme on perd connais-
sance.
Au milieu de la nuit, il fut réveillé par les hurle-
ments de Kitty, et fit un tel bond qu'il tomba de
sa couche. I] faisait terriblement noir a ]’intérieur
du salon, et la lampe électrique, corrodée par les
infiltrations d’eau de mer, refusa de s’allumer. La
jeune femme continuait 4 hurler, 4 la maniére de
ces enfants prisonniers d’un réve qui s’obstine a
les poursuivre alors méme qu’ils ont les yeux
grands ouverts.
— Kitty, balbutia Caine. C’est moi, Kitty... Que
se passe-t-il?
La jeune femme se jeta contre lui. Elle grelot-
tait, claquait des dents, et, 4 la chaleur suspecte
qui émanait d’elle, Caine comprit qu’elle avait de
nouveau la fiévre.
— Jai révé qu'il était 1a, hoqueta-t-elle. Le
Boucher... Il était 1a, debout dans le noir... et il
me regardait dormir.
— Il est mort, murmura Caine. Calme-toi.
C’était juste un cauchemar.
Il avait pris un ton rassurant, mais, quand
itty avait parlé d’Arcafio, son estomac s’était

201
et wT ~~
brusquement noué, et, dans un réflexe qu'il se
reprochait déja, il avait jeté un coup d’ceil par-
dessus son épaule pour voir si...
Absurde. II s’étendit a cété de la jeune femme,
la bercant comme une enfant. Elle suait et trem-
blait. Elle finit par se rendormir, toutefois Caine
resta éveillé, sondant du regard les ténébres du
salon. Il savait que c’était idiot, mais Kitty avait
instillé en lui le poison d’une peur superstitieuse
que |’épuisement nerveux nourrissait de ses fan-
tasmes.
Lorsque le jour se leva, ils mangérent quelques
biscuits de mer tirés de leurs réserves, et burent
un peu d’eau. Kitty avait toujours la fiévre et la
sueur collait ses cheveux sur son front. Une étin- —
celle hallucinée dansait au fond de ses pupilles.
— Il est la, chuchota-t-elle en enfongant ses
ongles dans le biceps du romancier. I] s'est caché
dans une cabine quand il nous a vus arriver... Tu
ne le sens pas? Vous les hommes, vous n’avez —
aucun instinct pour ces choses-la, mais moi je le —
sens qui rdde autour de nous...
Caine lui fit avaler de la quinine et la contrai-
gnit a se rallonger.
— Je vais explorer le bateau, dit-il. Tu vas res-
ter la et te reposer.
Une expression de panique déforma le visage
émacié de la jeune femme.
— Non! gémit-elle. Si nous nous séparons il
va venir me prendre! Il est caché dans une
cabine, je le sais... Je l’ai entendu marcher cette
nuit... Il va s’amuser avec nous avant de nous
tuer, tu ne comprends donc rien?
Caine grimaga. II s’en voulait d’étre aussi per-
méable aux suggestions de la jeune femme, il
choisit de mettre cette faiblesse sur le compte de
son délabrement physique. Dans le sac de m

202
qu'il avait récupéré la veille, il trouva un T-shirt
et un calegon propres. Les vétements le génaient
aux entournures, mais ils avaient le mérite d’étre
secs et non pas amidonnés de sel au point de
tenir debout comme les siens. Faisant ]’inven-
taire des placards du salon, il mit la main sur un
candélabre, sans doute embarqué en prévision de
quelque souper fin, et d’une boite de bougies.
Glissant la pochette d’allumettes dans son cale-
con, il sortit du salon, bien décidé a explorer le
yacht du pont jusqu’aux ceuvres vives.
Au fur et mesure qu'il avancait dans la cour-
sive, il ouvrait les cabines les unes aprés les
autres. Certaines portes étaient verrouillées. Il
essaya de les enfoncer 4 coups de talon, mais, a
la résonance sourde qu’éveillaient les chocs, il
comprit que sous le placage d’acajou se cachait
un battant blindé. C’était un navire militaire
maquillé en bateau de plaisance, il ne devait pas
Youblier. [1 continua son exploration, agacé par
ces cabines fermées qui conservaient leur mys-
tére.
Dés qu'il se risqua dans |’escalier de fer menant
aux soutes, il se heurta aux ténébres. I] flaira lon-
guement la nuit avant de se décider a allumer les
bougies, essayant de détecter une éventuelle
émanation inflammable. Cela empestait la sau-
mure, l’eau croupie, le fond de citerne envasé. Il
descendit, le candélabre brandi, se faisant |’effet
d'un héros de roman gothique explorant les cor-
ridors d’un chateau hanté. Il ne se sentait pas
trés a son aise dans cette caverne de tdle emplie ©
de clapotements inquiétants.
~ La salle des machines était noyée, les moteurs
lengloutis sous deux pieds d’eau et complétement
rongés par le sel. Mais le plus effrayant c’étaient
_les traces de collision sur la paroi tribord, et la

i : 203
a =
coque enfoncée sur plus de trois métres. Par bon-
heur la voie d’eau n’était pas importante, on
avait patiemment colmatée avec un matériau a
base de résine caoutchouteuse qui avait fini par
prendre la consistance de la pierre. Malgré cela,
le suintement persistait. Caine, agenouillé dans
la saumure, finit d’ailleurs par comprendre que
le danger ne venait pas de cette infiltration mal
soignée, mais bel et bien de |’état d’oxydation
avancée de la coque. A certains endroits, la mu-
raille de téle ressemblait 4 de la dentelle d’acier.
La rouille l’avait ravinée, creusée en profondeur,
transformant les épaisses plaques de fer origi-
nelles en de minces feuilles de papier a cigarette.
C’était un miracle que le yacht n’ait pas déja
sombré. Si la moindre épave le heurtait, sa coque
s’émietterait, laissant la furie des vagues investir
la cale. Caine se redressa, promena ses doigts sur
la tuyauterie. I] n’eut qu’éa forcer un peu pour
sentir s’effriter une canalisation. Avisant une
pompe a main, il se promit de commencer a éco-
per le plus t6t possible, pour soulager la coque
du poids de l’eau embarquée. Oppressé, il quitta
la salle des machines. El Crucero n’était qu’un
moribond s’accrochant a la vie. Si au niveau
supérieur les cuivres et l’acajou faisaient encore
illusion, la maladie était patente dés qu’on aus-
cultait les soutes du navire.
Caine poussa d’autres portes. A cause de la
gite, il avait du mal a se tenir droit et dérapait
fréquemment sur le sol humide. Il tremblait a
V'idée de lacher le candélabre et de se retrouver
plongé dans les ténébres. L’écho de ses pas le fai-
sait parfois sursauter, et lui ramenait a l’esprit
les divagations de Kitty. Le Boucher... Le Bou-
cher, caché dans ]’une des cabines verrouillées, et
les observant a la dérobée... Le 5 salman bic
décidé a s’amuser aux dépens de ces intrus trop
téméraires. Il allait les piéger... D’abord la
femme, puis l’homme... I] dirait quelque chose
comme: « Je vous ferai regretter de ne pas avoir
choisi la noyade, c’est une mort beaucoup plus
douce que celle que je vous réserve... » Les psy-
chopathes disent souvent ce genre de chose. Du
moins, dans les livres...
Caine chassa cette idée. La cire des bougies lui
coulait sur le dos de la main, et leurs flammes
dansantes projetaient des ombres inquiétantes
sur les parois des cales abandonnées. S’il était
toujours en vie, Arcafio devait étre capable de se
déplacer a travers l’épave les yeux fermés. I] lui
suffirait de créer un léger courant d’air pour
souffler le candélabre et plonger sa proie dans
l’égarement. Caine vérifia une fois de plus la pré-
sence des allumettes dans son calecon.
Il finit par découvrir les épurateurs d’eau de
mer. C’étaient des machines électriques, qui,
bien sar, ne fonctionnaient plus. Dans la cam-
buse, il mit la main sur un monceau de boites de
conserve, mais sa joie fut de courte durée. Elles
étaient toutes périmées, et certaines, dilatées par
une fermentation interne de mauvais aloi, sem-
blaient prétes 4 exploser. « Toxine botulique »,
pensa-t-il avec découragement. En manger c’était
se condamner a une mort foudroyante. En
retournant les placards il dérangea une colonie
de cafards qui se lancérent 4 l’assaut des cloi-
sons, fuyant la lumiére des bougies. II finit par
mettre la main sur des aliments déshydratés,
enveloppés dans du plastique, et dont la date de
péremption restait encore éloignée.
IL lui fallut un bon moment pour localiser les
citernes d’eau douce. Il y en avait deux. Celle de
tribord, 4 demi immergée dans la saumure qui

: 205
noyait la cale, était rouillée. Ses flancs percés
avaient laissé fuir le précieux liquide. Celle de
babord contenait encore quelques centaines de
litres, mais cette eau était-elle encore potable?
Penché au-dessus de la trappe d’inspection,
Caine regardait les reflets des bougies danser a la
surface de ]’étang noir. Les pompes étaient hors
service, mais il serait facile de descendre un seau
au bout d’une corde. Redoutant que des germes
dangereux ne se soient développés au sein du
liquide stagnant, il décida de n’y toucher qu’en
dernier recours. En attendant, il faudrait récu-
pérer l’eau de pluie au moyen d’une bache plas-
tifiée. Il pleuvait en moyenne une heure par
jour, des averses torrentielles mais bréves, cette
manne tombant du ciel devrait suffire a les désal-
térer.
Restait la chambre forte...
Il s’arréta pour reprendre son souffle. Les
chandelles étaient 4 demi consumées et il se
maudit de n’avoir pas pensé a en emporter
d'autres. La peur de se retrouver prisonnier des
ténébres de la cale lui hérissait les cheveux sur la
nuque.
« Et si Kitty avait raison? pensa-t-il de nou-
veau. Et s’il était la... dans l’obscurité? Il connait
si bien la géographie du bateau qu'il n’a pas
besoin de lumiére pour s’y déplacer... Oui, s'il
était la, tout prés? »
La chair de poule courut sur ses avant-bras et
il fit volte-face, manquant, par ce mouvement
stupide, de souffler la flamme des bougies.
Encore une fois il avait failli crier: « Y a
quelqu’un? » ;
Arcafio... Arcafio, survivant secret de l’épave. —
Gardien jaloux d’un trésor qu'il entendait conser- *

ver pour lui seul. Il avait pu surveiller leur

206
approche a la jumelle, au fil des jours, et
s’empresser de faire disparaitre toutes les traces
de sa présence en prévision de leur prochaine
montée a bord. Mais non, c’était idiot! Pourquoi
ne pas leur avoir tiré dessus, tout simplement,
lorsqu’ils étaient encore accrochés au radeau? A
ce moment-la ils constituaient une cible facile
ett
La femme... Kitty, bien sfir! Arcafio avait
apercu Kitty, sans doute avait-il pensé que cette
compagne venait 4 point aprés trois longues
-années de solitude? Pourquoi se passer de cette
femelle envoyée par le hasard? Il avait décidé de
sauter sur l'occasion, de profiter de la chance...
Caine serra les machoires. Bon sang! II était en
train de devenir paranoiaque. Arcafio était mort.
Le stock impressionnant de boites de conserve
prouvait qu'il n’avait guére eu le temps d’épuiser
les vivres du bord. Probablement s’était-il fait
sauter la cervelle... ou bien il avait eu un
accident! Il était passé par-dessus bord lors
d’une tempéte... La solitude l’avait rendu fou et...
Mais un homme comme Arcafio pouvait-il seu-
lement mourir? Un nuisible de cette envergure
n’avait-il pas la vie chevillée au corps? Caine
avait lu quelque part que les canailles, a fort
potentiel d’agressivité, ont en cas de catastrophe
plus de chance que les autres de survivre. Alors?
Renongant a réfléchir, il entreprit de localiser
la chambre forte, ce qui lui posa certains pro-
blémes d’orientation. Aprés avoir escaladé et des-
cendu un certain nombre d’échelles, il déboucha
enfin dans le sanctuaire et demeura figé sur le
seuil, le souffle coupé par l’angoisse. La chambre
forte, parfaitement étanche, avait été préservée
- des infiltrations. Le métal qui constituait ses
;
parois était beaucoup plus épais, et d’un autre

: 207
alliage que celui de la coque. C’était une enclave
d'un noir bleuté au fond de laquelle luisaient les
chromes de la porte a secrets. Caine essuya son
visage ruisselant. Il osait 4 peine toucher les
molettes destinées 4 former la combinaison, le
volant commandant J’ouverture du battant. Sans
le secours d’un chalumeau oxhydrique, il ne pou-
vait rien faire que se cogner la téte contre l’acier
blindé ou s’y arracher les ongles. Le trésor était
la, de l'autre cé6té de cet obstacle infranchissable.
Une montagne d’or qui s’engloutirait dans les
flots le jour ot la coque pourrie du yacht céderait
définitivement, expédiant le navire au fond des
abimes.
Abimes... c’était bien le mot juste, car l’épave
s'enfoncerait dans les ténébres de la plus grande
faille sous-marine du globe, la ot personne,
jamais, ne pourrait aller |’explorer. La pression la
broierait, la réduisant 4 un chiffon de téle que la
vase des ténébres liquides recouvrirait pour
l’éternité.
Une montagne d’or en équilibre sur une coque
que la rouille avait changée en une dentelle rou-
geatre... Un trésor fragile, vulnérable, que la pro-
chaine tempéte expédierait peut-étre par le fond.
Caine toucha les molettes numérotées. Elles
cliquetérent, bien huilées. II frissonna, essaya de
faire pivoter le volant d’ouverture, mais celui-ci
demeura inébranlable. Cédant a la colére, il expé-
dia un violent coup de poing contre le battant,
sans parvenir a produire autre chose qu'un bruit
mou, humide. Les bougies allaient s’éteindre, il
devait remonter.
Il quitta la chambre forte a regret, les tempes
bourdonnantes, plein d’une frustration terrible
qui lui ravageait l’estomac de ses sécrétions
acides. Etait-il possible d’échouer ainsi, béte-
ment ?
}
208
Il regagna le pont, trainant les pieds. Son
séjour dans les profondeurs I’avait épuisé. Il
rejoignit Kitty dans le salon et s’affala dans un
fauteuil, hagard, tandis que le chandelier s’étei-
gnait dans son poing crispé.
La jeune femme se redressa sur un coude, bra-
quant sur lui un regard halluciné.
— Tu l’as vu? balbutia-t-elle. Tu lui as parlé?
Comme le romancier ne répondait pas, elle
retomba sur le dos et se mit 4 sangloter. Cette
fois Caine n’eut pas le courage d’aller la consoler.
Il sendormit sans méme s’en rendre compte et
réva...
Il réva qu’Arcafio s’avangait doucement au
seuil du salon. Il était maigre, décharné presque,
et ses traits burinés le vieillissaient beaucoup. II
avait perdu presque tous ses cheveux mais on
reconnaissait sans mal son profil d’aigle et ses
yeux un peu bridés a la lueur malveillante. Une
barbe grise mangeait ses joues, et les ongles de
ses doigts avaient considérablement poussé, fai-
sant de chacune de ses mains une véritable serre.
Il s'‘approchait de Kitty et lui caressait le ventre,
faisant crisser ses ongles dans la toison pubienne
de la jeune femme.
« C'est elle que je veux, disait-il 4 Caine en dar-
dant sur le romancier ses yeux rougis de fatigue.
C’est d’un ventre de femme dont j'ai besoin. Toi,
je vais te tuer. Je vais te trancher la gorge avant
que tu ouvres les yeux. Maintenant... »
Caine s’éveilla en sursaut, ralant d’épouvante.
Le candélabre avait roulé a ses pieds. Il frissonna
malgré la chaleur lourde, épaisse, et réalisa que
ses bras étaient couverts de chair de poule.
Il décida qu'il lui fallait une arme, et alla fouil-
ler dans le bar. Pourquoi n’avait-il pas pensé a
ramasser un outil, en bas, pendant qu’il explorait
209°
la cale? Il sortit dans la coursive pour monter sur
le pont. Encore une fois il s’acharna sur les poi-
gnées des cabines verrouillées. Comment les for-
cer?
Le vent qui soufflait le lava de sa torpeur. Se
cramponnant aux débris, il inspecta le champ de
bataille du pont. Il ne tarda pas 4 découvrir que
le yacht avait été équipé de grands panneaux
solaires et d’une éolienne afin de ne jamais man-
quer de courant, mais ces bijoux technologiques
avaient été réduits en miettes par la chute du
mat. A I’aide d’une barre de fer, il forca un coffre
qui ne contenait que des brassiéres de sauvetage,
des bouées et des filins. Dans les décombres du
poste de commandement, il trouva un ciré qu'il
tendit a l’aide d’une écoute, pour y recueillir l’eau
de la prochaine averse. Sous une voile pourrie, il
dénicha plusieurs fils de péche munis d’hame-
cons. Des lignes fabriquées par Arcafio, sfre-
ment, et qu'il avait coutume de laisser filer le
long de la coque pour se procurer du poisson
frais. Mais les poissons se risquaient-ils dans les
eaux froides du courant?
Pendant qu'il furetait ici et 14, Caine ne cessait
de penser a la chambre forte. L’image du battant
blindé et des molettes de chrome le hantait. Un
chalumeau... Il lui fallait un chalumeau capable
de souffler une flamme de 3000 degrés au moins.
Un espoir fou palpitait en lui: il était 4 peu prés
impossible que sur un vaisseau de fer comme el
Crucero on n’etit pas embarqué ce type de maté-
riel. Sur un yacht normal, un tel équipement
n’aurait servi a rien, mais sur un ancien vaisseau
de guerre maquillé en navire de plaisance? Un
bateau tout d’acier, de la quille jusqu’au pont...
Oui, il y avait obligatoirement du matériel de
soudure quelque part, et il devait mettre la main
dessus, au plus vite.

210
Il rejeta la téte en arriére, exposant son visage
bralant au vent du large. Est-ce que c’était ca la
fiévre de l’or? Cette espéce de palpitation sourde
qui pulsait comme une migraine au centre de
votre cerveau et vous incendiait les veines? Un
simple regard a l’intérieur du cockpit de com-
mandement lui suffit pour vérifier que tous les
instruments de bord: sonar, radar, compas,
radio, avaient été laminés. Le yacht n’était plus
qu’une coquille pourrie qui se remplissait douce-
ment d’eau.
Caine se redressa. Le plus urgent était de s’ins-
taller A la pompe a main et d’écoper pour rendre
au navire un semblant de flottabilité et soulager
ses flancs de cette masse liquide intérieure qui, a
chaque grosse vague, venait cogner contre la téle
rouillée de la coque. Se concentrant sur cette
tache, il alla faire provision de bougies et redes-
cendit dans le ventre de |’épave.

11

Il travailla jusqu’a l’épuisement, dans l’obs-


curité compléte pour économiser les chandelles.
Pompant d'un bras, puis de l’autre, et recommen-
cant — droit, gauche, droit, gauche — a I'infini.
Il détestait étre ainsi prisonnier des ténébres,
sans rien voir de ce qui l’entourait. Le chuinte-
ment de la pompe lui emplissait les oreilles.
_ «Tu n’entendrais rien si quelqu’un essayait de
_s’'approcher de toi», pensa-t-il a plusieurs
reprises. Quelqu’un... Qui? Arcano?
Arcafio sorti de sa cabine pour s‘embusquer
211
dans la nuit de la cale, l’observant comme un
chat... Arcafio... Non, c’était une fable 4 dormir
debout. Il devait résister 4 la peur, 4 cette atmo-
sphére fantasmatique qui régne sur toutes les
épaves. Kitty avait la fiévre, Kitty était malade, il
ne fallait pas préter attention a son délire.
Tout le temps qu'il écopa, il trembla a l’idée de
laisser échapper la boite d’allumettes, ou de ren-
verser le candélabre d’un coup de pied maladroit,
car ce dernier serait tombé dans l’eau et les chan-
delles auraient ensuite refusé de se rallumer.
Attirés par sa chaleur corporelle, les cafards esca-
ladaient ses mollets nus, et i] devait s’en débarras-
ser d'un revers de la paume, tous les quarts
d’heure, avant qu'il ne leur vienne la facheuse
idée de s’introduire dans son calecon.
Quand il fut a bout de forces, il frotta précau-
tionneusement une allumette, ralluma les bou-
gies et quitta la cale. Cette fois, en explorant
davantage la cambuse, il mit la main sur une
lampe-tempéte et un bidon de pétrole. II
s’empressa d’allumer la méche de coton dont la
flamme lui parut moins vulnérable que celle des
chandelles. Avangant a petits pas, il essayait
« d’apprivoiser » le labyrinthe obscur contenu
entre les flancs de la coque. Il buta ainsi sur une
boite 4 outils dont il s’empara, mais il rageait a la
pensée de tout ce que les cabines verrouillées
devaient contenir. Car c’était la, A n’en pas dou-
ter, qu’on avait enfermé ce qu’on voulait sous-
traire 4 la gourmandise de l’équipage : alcools,
vins, cigares, caviar, foie gras... bref, tout ce que
le Boucher de San-Pavel avait embarqué pour
son confort.
Il regagna le salon, souffla la lampe et tomba
comme une masse, fauché par la fatigue.
Il fut une fois de plus réveillé par Kitty. Elle

a2
gémissait comme une béte blessée, nue, a2 genoux
sur le canapé de cuir, désignant un angle du
salon.
— Il était 14! hurlait-elle. Il m’a touchée. Il a
posé sa main sur moi. C’était Arcafio... je lai
reconnu.
L’estomac de Caine se noua sous l’effet de la
peur. Kitty avait perdu |’équilibre et rampait sur
la moquette pour se mettre hors de portée du
fant6me qu'elle avait cru apercevoir. Caine avait
instinctivement refermé la main sur la barre de
fer dont il ne se séparait plus. II fit le tour du
salon, inspecta la coursive. Il n’y avait rien. Il
éprouva une soudaine bouffée de haine a l’égard
de la jeune femme. Rien n’est plus contagieux
que la peur ou la folie, et il redoutait de se laisser
contaminer par les fantasmagories qui hantaient
le cerveau de sa compagne.
Il la forea a se relever et la recoucha, sans dou-
ceur, comme |’on fait avec un enfant capricieux
qui a fini par user votre patience. Elle avait tou-
jours la fiévre et il choisit de mettre ces extra-
vagances sur le compte du délire.
— Tuas fait un pacte avec lui! lui cracha-t-elle
au visage. Tu m’as vendue pour qu'il te laisse
tranquille! Salaud! Salaud!
Caine se détourna sans répondre. Il dormit
encore un peu, puis il saisit la lampe-tempéte et
repartit explorer la cale, a la recherche d’un éven-
tuel chalumeau. Dés qu'il plongeait dans les
ténébres, il commengait a suffoquer. Le malaise
s’accentuait lorsqu’il s’aventurait dans les parties
inondées du navire. Une peur absurde s’emparait
alors de lui, la peur de sentir soudain la coque
rouillée s’émietter sous ses pieds... La peur de
tomber dans ce trou et d’étre aspiré par les
abimes. II ne découvrit aucun chalumeau 4 bord,
comme si Ancho Arcafio avait refusé d’embar-
quer le moindre outil capable de porter préjudice
a la chambre forte. Avait-il vu 14 un moyen d’éloi-
gner la tentation de l’esprit des matelots? Au
fond d’un placard il dénicha une banale lampe a
souder mangée de rouille avec laquelle il aurait
tout juste pu décaper la peinture de la coque; il
la jeta dans le fouillis des machines mortes d’un
geste colérique. Pour passer sa hargne, il se remit
a pomper, essayant de concentrer son attention
sur le bruit de succion de l’eau expulsée vers
l’extérieur. Il ne fallait pas qu’il pense a l’or. Sur-
tout pas. A l’or enfermé dans la chambre forte, et
sur lequel, personne, jamais, ne pourrait plus
poser la main...
%
a

Le lendemain Kitty allait mieux. La fiévre était


tombée mais la jeune femme resta prostrée sur
son canapé, promenant un regard apeuré sur
tout ce qui l’entourait. Caine dut la forcer a enfi-
ler une partie des vétements tirés du sac de
marin. Elle se laissait faire comme une poupée
molle.
— Je sens qu'il est la, dit-elle une fois de plus.
Il réde... Chaque fois que tu t’en vas il vient me
regarder. I] me touche... il me raconte ce qu'il me
fera plus tard, quand il t’aura tué... C’est sale...
dégofitant... Je me bouche les oreilles mais sa
voix traverse mes paumes.
Caine sortit sur le pont, tant pour échapper a
l'atmosphére de folie qu’installait le délire de la
jeune femme que pour appater les lignes avec le
peu de nourriture qu'il leur restait encore. II effi- e
locha des lambeaux de pemmican qu'il accrocha
aux hamegons et langa les lignes dans le courant

214
=). = ae
en priant pour qu'un poisson moins frileux que
les autres vienne sy prendre. Ces eaux abritaient
des espéces non comestibles, dont la chair
cachait des glandes d’une extréme toxicité...
Kitty saurait-elle les identifier? I] recueillit dans
un bidon de plastique l’eau de pluie qui alourdis-
sait le ciré tendu entre quatre « piquets» au
centre du pont. Ces menues taches l’empéchaient
de trop réfléchir a la situation. Car rien n’avait
vraiment changé depuis le naufrage du sloop. Ils
n’avaient fait, somme toute, que troquer un
radeau rudimentaire contre un autre plus éla-
boré. Méme s’ils jouissaient d’un confort incom-
parable, il était hors de question qu’ils envisagent
de vieillir 4 bord. T6t ou tard la coque s’émiette-
rait et...
Que pouvaient-ils espérer 4 part le passage
d'un cargo ou d’un autre yacht? Si cela se pro-
duisait, ils pourraient toujours renverser du
pétrole sur les vieilles voiles entassées a l’arriére
du pont et y mettre le feu pour signaler leur pré-
sence. Batir un radeau? Absurde! Puisqu’il était
impossible de s’arracher a l’attraction du courant
sans l'aide d’un moteur puissant.
Ce jour-la, il parvint a prendre deux poissons
de belle taille qu'il courut montrer a Kitty. C’était
de la nourriture fraiche, qu'il faudrait consom-
mer crue et de toute urgence, mais c’était tou-
jours mieux que les biscuits de mer. II les nettoya
et les disposa sur une assiette. I] avait ramené du
sel et des épices de son expédition dans la cam-
buse; aussi purent-ils manger dans de bonnes
conditions ce sushi improvisé.
Le repas terminé, Caine se sentit mieux. Kitty
se tint tranquille jusqu’a la tombée de la nuit,
mais dés que l’obscurité envahit le salon, elle
reprit sa litanie.
215
— Crest de ta faute, répétait-elle. C’est toi qui
nous as amenés ici... Cet or, il porte malheur. Tu
n’as pas encore compris qu'il est couvert de
sang? C’est un piége... Arcafio me l’a dit... un
appat... Nous ne sommes pas les premiers a avoir
retrouvé le yacht. D’autres sont venus avant
nous, et le Boucher les a tués... C’est comme ¢a
qu'il passe le temps. II se sert de l’or pour pécher
ses victimes... Et toi tu es tombé dans le pan-
neau! Toi, l’écrivain de bazar!
Lorsque Caine voulut lui faire avaler ses
comprimés de quinine, elle lui cracha au visage.
Elle était brilante de fiévre et la sueur gouttait
sur son front. Cédant a l’impatience, il se mit a
hurler:
— Mais il n’y a personne, pauvre folle! Nous
sommes tout seuls! Tout seuls! C’est dans ta téte
que ¢a se passe!
Il s’en voulait de céder ainsi a la fureur, mais il
ne pouvait plus se contenir. I] recula pour ne pas
étre tenté de la frapper tant elle lui était soudain
odieuse. Il alluma la lampe-tempéte, se saisit du
pied-de-biche que contenait la grosse boite a
outils remontée de la salle des machines, et sortit
dans la coursive pour s’attaquer aux portes qu'il
n’avait pu encore ouvrir. Le placage d’acajou
sauta sous ses coups furieux, et des échardes
s'enfoncérent dans ses poignets, sans qu'il par-
vienne a vaincre la serrure. Le chambranle était
en acier.
Pendant tout le temps qu'il s’escrima, il ima-
gina Arcafio, de l'autre cété, allongé sur son lit,
goguenard, écoutant ses efforts, une mimique
d’amusement sur le visage. Qu’est-ce que ¢a avait _
d’impossible, aprés tout? Pourquoi n’aurait-il _
pas survécu? I] avait pu se nourrir de conserves
durant des années, pécher, boire l’eau des

216
citernes. I/ était la... Il les avait vus venir. II avait
mis les armes sous clé. I] mirissait un plan... ou
bien il attendait qu’ils soient suffisamment affai-
blis pour les affronter sans courir trop de
risques. Il avait le temps, pourquoi se serait-il
pressé? En trois années de dérive il avait appris
la patience. Cet homme et cette femme consti-
tuaient pour lui une distraction inespérée. Une
rupture dans la monotonie de son existence.
Tout 4 coup Caine sentit qu'il perdait la téte. Il
se mit 4 courir tout au long de la coursive, distri-
buant des coups de poing dans les portes et hur-
lant : « Arcafio! Je sais que tu es 1a! Sors et finis-
sons-en! Sors de 1a, bordel! »
Quand il eut atteint l’extrémité du couloir il
tomba sur les genoux, 4 bout de souffle, les
poings douloureux. « Je suis en train de devenir
dingue », constata-t-il avec effroi.
*
td

Cette nuit-la, il alla dormir sur le pont, dans les


ruines du poste de commandement, la main cris-
pée sur le pied-de-biche qu'il n’avait pas laché. Il
entendit crier Kitty, un peu avant l’aube, mais il
ne se dérangea pas. Le Boucher n’avait qu’a
l’emporter, cette sale garce! Au moins il pourrait
dormir tranquille!
Dés le jour levé, il retourna pomper l'eau de la
cale. A cause de l’obscurité, il avait le plus grand
mal a se rendre compte des progrés de son tra-
vail d’écopage. Et puis il y avait tellement de
liquide! De retour sur le pont, il app&ta ses lignes
avec les entrailles des poissons de la veille. Une
routine s’installait. Il essaya de s'imaginer, dans
cing ans, la barbe pendant sur la poitrine, les
cheveux flottant au vent, transformé en naufragé

217
professionnel. Kitty et lui ne s’adresseraient plus
la parole et vivraient chacun a un bout du
bateau. Ou bien ils auraient fini par se rappro-
cher, faire l'amour. Kitty, enceinte, aurait accou-
ché d’un enfant qu’ils éléveraient 1a, sur l’épave
du yacht de plus en plus émiettée, attendant tou-
jours le passage d’un cargo... Ou bien...
Ou bien Kitty, devenue folle, se pendrait, et il
se retrouverait seul, radotant, déja vieux, écri-
vant dans sa téte des livres que personne ne lirait
jamais... Est-ce qu’on pouvait vraiment survivre
trés longtemps dans un état de déréliction
totale?
Un vieux fou, vétu d’un pagne en toile a voile,
mangeant du poisson cru a cheval sur une tonne
de lingots d’or, oui, c’est ce qu'il allait devenir...
Cela durerait cing, six ans, peut-étre moins, et
puis, une nuit, la tempéte jetterait un baril, un
gros bois flotté contre le flanc du yacht, la coque
créverait et tout serait dit.
Caine frissonna. Bon sang! Qu’est-ce qui lui
arrivait ? I] était en train de prendre une insola-
tion ou quoi?
Plein d’une hargne terrifiée, il descendit dans
la coursive, son pied-de-biche a la main et s’atta-
qua de nouveau 4a la premiére des trois portes
verrouillées. Il s’arc-bouta, hurla, jura, tira 4 s’en
rompre les tendons. Le battant céda aprés deux
heures d’effort. C’était une remise dépourvue de
hublot, encombrée de caisses vides qui avaient
manifestement contenu des munitions et des
armes. Caine trouva deux douilles de fusil |
d’assaut au fond d’un emballage, et un revolver
luisant de graisse, au barillet vide. L’armurerie,
c’était lA qu’on avait entreposé l’arsenal du yacht.
Une cassette métallique contenait des bandes
pour mitrailleuse Browning, mais l’arme a

218
laquelle elles étaient destinées brillait par son
absence. Arcafio avait peut-étre jeté tout cela
par-dessus bord pour alléger le yacht?
Ce fut en fourrageant au milieu des cassettes
renversées qu'il découvrit les charges envelop-
pées dans du papier huilé. Du plastic. Du plastic
C 4. Du Semtex, également. Un peu plus loin, on
avait rangé une pleine boite de crayons-détona-
teurs. Les mains tremblantes, Caine caressa les
fusées d’amorce. II y en avait de trois, quatre, six
minutes. Les battements de son coeur lui emplis-
saient les oreilles, l’‘assourdissant au point qu'il
ne percevait méme plus le bruit de la mer. II sor-
tit précipitamment de la cabine comme s’il
venait d’apercevoir le diable tapi au fond d’une
caisse. Il ne voulait surtout pas entendre ce
qu'une petite voix insidieuse chuchotait au fond
de sa téte. Le plastic... Avec un tel explosif on
pouvait éventrer une chambre forte. Il suffisait
de savoir le disposer sur le battant blindé.
Ensuite on fichait dans les blocs de pate une
fusée d’amorce et...
Et quoi, crétin ? Et la déflagration faisait explo-
ser la coque déja bien abimée du yacht! Du plas-
tic! _Imagine un peu! Les téles des flancs vole-
raient en éclats, un trou énorme s’ouvrirait sous
la quille, l’océan entrerait a flot dans la cale. Le
navire sombrerait en moins d’une minute.
Caine essuya ses mains moites sur son T-shirt.
Il savait qu'il était en train de perdre la téte, mais
la tentation était 1a... Il n’était pas novice en
matiére d’explosif puisque pour survivre il avait
da travailler dans une mine en Indonésie, lors du
périple qui l’avait mené au Népal. Il pensa a la
porte, il recensait déja mentalement tous les
points ou il poserait les charges. La chambre
forte était blindée, ses parois absorberaient peut-
étre le souffle de la déflagration?

219
Il alla relever ses lignes comme un automate.
Cette fois il n’avait pris qu’un maigre poisson
quils durent partager. Kitty, enveloppée dans
une couverture, ne cessa de le dévisager pendant
tout le repas.
— Tu fais une drdle de téte, observa-t-elle. Tu
las vu, c’est ca, hein? Arcafio, tu l’as vu ?
Caine haussa les épaules.
— Tu ne me crois pas, dit-elle, mais il change
les objets de place pendant que je dors.
— Mais non, soupira Caine. C’est le roulis.
Tout ce qui n’est pas fixé au sol se balade dés
qu’on encaisse une grosse vague.
Pour dissiper cette pénible atmosphere, il évo-
qua la chambre forte.
— Si on avait des explosifs, risqua-t-il, on
pourrait essayer de l’ouvrir, non?
Cette fois la jeune femme se dressa, véhé-
mente.
— Tu es dingue? hurla-t-elle. Tu veux nous
tuer? Tu dis toi-méme que la coque ne tient plus
que par miracle et tu veux provoquer une explo-
sion au-dessous de la ligne de flottaison?
Caine baissa les yeux. Elle avait raison, bien
sar, mais il n’avait pu s’empécher d’aborder le —

sujet.
— Et si tu parvenais a l’ouvrir, ce coffre,
ricana Kitty, qu’est-ce que tu aurais de plus? A
quoi te servirait cet or? Tu crois qu'il y a un
magasin Rolls-Royce quelque part sur ce
bateau ? ,
Caine haussa les épaules et se leva. Au moment
ou il franchissait le seuil du salon, Kitty le rap-
pela. Quand il se retourna, il recut le choc de ses
yeux fiévreux soulignés de cernes mauves.
- — Ne me prends pas pour une idiote, souffla-
t-elle. Les explosifs, tu les as, n’est-ce pas?
Caine ne répondit pas.
— Tu ne vois pas que nous sommes en train
de devenir fous? murmura la jeune femme. C’est
la malédiction d’Arcafio. Elle va nous tuer, toi,
moi. Ne touche pas a la chambre forte...
Caine s’enfuit sur le pont. Il courut vers la
proue et se laissa tomber prés du cabestan. Il ne
cessait de voir ]’image de la chambre forte. S’il
parvenait a l’ouvrir, il pourrait toucher I’or, le
caresser... C’était tout ce qu'il désirait. Poser sa
main sur la ligne d’arrivée, pouvoir dire: Jai
réussi. J'ai gagné la course! En méme temps il
savait que tout cela relevait de la folie pure.
Il s’étendit sur le dos, les yeux clos, laissant le
soleil le braler. Il finit par s’endormir.
Quand la lumiére commenga 4 baisser, il des-
cendit dans la chambre forte pour poser les pre-
miéres charges.

12

Il savait qu’elles étaient en place. Il y pensait


tout le temps. Quatre boules rosatres évoquant la
pate a modeler et qu'il avait collées sur le battant,
a l’endroit ot se trouvait la serrure et les char-
niéres. Pour l’instant elles étaient inertes, inoffen-
sives. On aurait pu taper dessus avec un marteau
ou méme y planter une allumette enflammée
sans provoquer la moindre réaction. Pour que se
déchaine le tonnerre, il fallait se servir des déto-
nateurs. Caine les avait laissés dans la cabine,
pour ne pas céder a la tentation... pour se laisser
un délai de réflexion.

| 221
s
Cinq minutes. Il lui suffirait de ficher dans
chaque pain d’explosif quatre crayons de cing
minutes et de les activer. Cela lui donnerait le
temps de se mettre a l’abri et de...
Se mettre a l'abri? Et ot: donc, sombre crétin?
Ou peut-on raisonnablement se mettre a |’abri
sur un yacht qui va plonger droit vers les abimes
dés que l’explosion aura eu lieu? Caine souffrait,
physiquement. Kitty avait la malaria, mais lui
tremblait d’une fiévre plus terrible encore. Une
fiévre qui réduisait son intelligence 4 néant. La
fiévre de l’or. Chaque fois qu'il regagnait le salon,
il se heurtait au regard de Kitty.
— Alors, ¢a y est? gémit la jeune femme. Tu
vas nous tuer, c’est décidé ?
Elle soupira avant d’ajouter:
— Si je métais pas si faible, je t'assommerais et
je te jetterais par-dessus bord. C’est tout ce que
tu mérites. Tu sais bien que notre seul espoir de
survie, c’est de ne pas toucher au trésor...
Caine baissa la téte. Il le savait, mais il était
dans le méme état qu’un joueur qui va se ruiner
sur une derniére mise, qu’un cascadeur qui va se
tuer en risquant un dernier exploit. La raison ne
pouvait rien contre le besoin forcené qui brilait
en lui...
— Si je ne le vois pas, haleta-t-il, c’est comme
si javais fait tout ¢a pour rien...
Kitty l’attira contre elle. Elle était brilante de
fiévre et elle pleurait. Ils firent l’amour ainsi,
comme deux malheureux pris sous un bombar-
dement dans les caves d’une maison en ruine.
cause de la tension nerveuse ils en tirérent un
plaisir forcené qui les surprit tous les deux et les
fit crier de jouissance.
— C était la derniére fois, haleta Kitty en rou- aoe
lant sur le flanc. Maintenant nous allons mourir.
C’est pour ¢a que c’était si fort.

222
Pendant qu’ils reprenaient leur souffle, Caine
essaya d’imaginer quelle serait leur vie 4 tous les
deux une fois revenus a terre. Pouvait-on se sépa-
rer aprés avoir vécu une telle aventure, aprés
avoir surmonté tant d’obstacles ? Pouvait-on tout
oublier et s’en aller, chacun de son cété, comme
si rien ne s était passé? Non, la mort, le danger
étaient en train de les souder, d’établir entre eux
une complicité brilante, il en était certain.
Allaient-ils finir par former un de ces couples de
pionniers comme |’Ouest en avait tant fabriqués
a la fin du x1x* siécle ?Une image naive lui enva-
hit l’esprit : une cabane assaillie par les Indiens;
‘a lintérieur: un couple d’émigrants. L’homme
tirant par la fenétre, la femme rechargeant les
fusils...
Est-ce qu'il n’y avait vraiment que la peur pour
faire ressortir la vraie nature des gens? La peur
pour craqueler le masque de la civilisation et
montrer l'homme nu, sans fard, a |’état naturel?
Peut-étre était-ce cela qu'il cherchait lui-méme :
son vrai visage... Son vrai visage sous le masque
social. Peut-étre était-ce 1a son interrogation fon-
damentale? Savoir ce qui apparaitrait quand la
terreur l’aurait enfin démaquillé...
Il tendit la main pour toucher le ventre luisant
de sueur de Kitty. Jamais il n’avait éprouvé une
telle impression de complicité avec sa femme,
Mary-Sue. Avec Kitty, c’était autre chose... Une
espéce de compromission... d‘association de mal-
faiteurs. Comme s’ils s’étaient accouplés pour
accomplir un crime obscur. Mais cela avait-il de
limportance? Est-ce qu’ils n’étaient pas terrible-
ment vivants, la, en cette minute méme? Plus
vivants qu’'ils ne l’avaient jamais été nulle part
ailleurs? Et si la vraie vie était 1a? Dans cette
précarité fiévreuse, palpitante. Fallait-il vraiment
souhaiter autre chose ?

223
kad
aeae

Ils vécurent deux jours pelotonnés |’un contre


l'autre. Faisant l’amour a4 tatons, sans méme
ouvrir les yeux.
Mais la tentation restait la, au fond de Caine,
tour a tour s’endormant et se réveillant a la
maniére d’un abcés dont la douleur calque son
rythme sur les pulsations du coeur.
— Protége-moi, gémissait Kitty en se blottis-
sant contre lui. Ne laisse pas Arcafio me prendre.
Tu sais qu’il nous regarde faire l’amour? I] est
toujours a l’affat... Maintenant il est terriblement
jaloux de toi. Il a décidé de te tuer.
Caine ne savait comment accueillir ces divaga-
tions. Parfois, lorsqu’il ne retrouvait plus un
objet, un outil, il sentait la panique l’envahir.
« C’est lui, pensait-il. Il va commencer a nous
harceler. En faisant l’amour nous l’avons provo-
qué, il va se venger... »
Un matin, ne trouvant plus Kitty dans le salon,
il se mit 4 courir en tous sens comme un dément,
persuadé que le Boucher était venu enlever la
jeune femme, et qu'il la séquestrait quelque part
derriére le rempart d’une porte blindée. II finit
par comprendre que Kitty, se sentant un peu
mieux, était simplement montée sur le pont pour
respirer un peu d’air frais. Ce jour-la, il se
demanda sincérement combien de temps on
pouvait rester sain d’esprit dans une atmosphére
aussi vénéneuse.
Pour s’épuiser, il se jeta dans la coursive, le _
pied-de-biche a la main et attaqua une deuxiéme
porte. Le placage éclatait sous les tractions, lui
criblant la poitrine de grosses esquilles qui
s’enfongaient dans ses pectoraux sans méme lui
arracher une grimace. Enfin, aprés des heures

224 ‘
sa
d’efforts, le battant céda, et Caine, qui s’était rué,
l’épaule en avant, roula sur le ventre au milieu de
la cabine. Elle était plongée dans la pénombre
car on avait tiré les rideaux devant chacun des
hublots, mais l’odeur était la méme. La méme
que la-bas, sur la barge-cimetiére... Une pesti-
lence ancienne qu’on pouvait renifler partout
parce qu'elle s’était imprégnée dans chaque
objet. Un relent de tombeau qu’on ouvrait pour
la premiére fois depuis...
C’était Arcano.
Le cadavre d’Ancho Arcafio. II était allongé au
centre d’un grand lit bouleversé, la téte sur
Yoreiller, les bras en croix. A ]’état de desséche-
ment de sa dépouille, Caine estima qu'il était
mort depuis un an. Kitty qui, ayant entendu
céder la porte, était accourue, poussa un cri
étouffé.
Caine se releva. La cabine, jadis luxueuse,
avait été transformée en capharnaiim. Arcafio,
cédant a la paranoia, avait entassé autour de son
lit un grand nombre de caisses de munitions,
comme s'il avait espéré ériger entre le monde et
lui un rempart illusoire. Une mitrailleuse Brow-
ning attendait, embusquée dans |’un des « cré-
neaux » de cette citadelle approximative, le
canon braqué vers la porte, une bande engagée
dans la feuillure. Caine dut enjamber les caisses
pour s'approcher du lit. Arcafio avait maintenant
l'apparence d’un mannequin de cuir. Les organes
et les liquides vitaux, en se décomposant, avaient
été absorbés par l’éponge du matelas, et il ne res-
tait plus du Boucher de San-Pavel que cette
grande poupée de cuir brun, a la peau tirée. Les
vétements, agglomérés par le travail de putréfac-
tion, ne faisaient qu’un avec le corps, si bien
qu’on ne savait plus trés bien ot finissait l’étoffe
225
et ol commengait la chair. Caine vit qu’on avait
étalé le contenu d’une trousse de premier secours
sur la table de chevet. Des compresses, des pan-
sements, comme si l’on avait tenté de confection-
ner un bandage. Des cotons noircis de sang jon-
chaient le sol. En se penchant sur le cadavre,
Caine remarqua une grande plaie qui courait sur
le cuir du crane, et qui, en séchant, avait pris
l'apparence d’une entaille dans |’écorce d’un
arbre.
— Il a eu un accident, dit-il A voix basse. Il
s'est trainé ici pour essayer de se soigner, et il est
mort. Sans doute d’une fracture du crane. C’est
peut-étre ce jour-la que le mAt s'est cassé. Il a été
heurté par une vergue...
Voila, c’était tout. C’était béte. Définitif. Sou-
dain il n’y avait plus de fantéme, plus de mystére.
Rien qu'un vieux cadavre sur un bateau Aa la
dérive. Caine se détourna et entreprit machinale-
ment l’inventaire de la cabine. Sur une table
d’acajou tr6nait un énorme manuscrit aux pages
cloquées par l’humidité. Un stylo Bright Flood
Shadow, le méme que celui qu'il utilisait pour
rédiger ses carnets noirs, trénait prés de la pile
de feuillets. On avait placé deux cartons de part
et d’autre du sous-main, ]’un contenant des car-
touches d’encre neuves, l’autre des cartouches
d’encre vides. Il y en avait des centaines... Une
pendule, qui annongait l’heure, le jour, l’année et
la température du lieu, dominait le buvard.
Caine se pencha, habité par une excitation
sourde. I] saisit une poignée de feuilles, s’atten-
dant a découvrir un journal de bord rédigé au
jour le jour. Etaient-ce la les mémoires d’Ancho
Arcafio, le Boucher de San-Pavel? Les mémoires o

secrétes d’un tortionnaire en fuite...


“Or il brailait d’une infamie plus honteuse

226
encore, lut-il. Il entrainait de jeunes garcons a
peine sortis de l’enfance, qu’il surnommait ses
petits poissons, a nager entre ses cuisses, a le
lécher et a le mordre... »
C’était une traduction. Une traduction labo-
rieuse et trés approximative des Vies des douze
Césars, de Suétone. Arcafio avait dQ couvrir deux
mille pages de sa grande écriture prétentieuse,
emberlificotée, et finalement assez enfantine.
Deux mille pages d’une traduction infidéle mais
menée ligne a ligne, jour aprés jour. Au fil du
temps la graphie se relachait, les arabesques se
changeaient en une grosse écriture ronde d’éco-
lier maladroit. Au-dessus de chaque nouveau
paragraphe on avait noté la date et l'heure a
laquelle le travail avait été entrepris. A la fin du
morceau figurait une nouvelle notation horaire,
comme si ]’on avait voulu tenir un compte exact
du temps nécessaire a la transposition.
L’énorme manuscrit résultait de cette besogne
imbécile et pointilleuse. Une gigantesque version
latine avec laquelle le naufragé s’était battu, jour
aprés jour, sans autre outil qu’un minuscule dic-
tionnaire et un exemplaire fatigué de Suétone.
Pris d’une sorte de rage, Caine éparpilla les
pages. Il n’y avait pas de journal, pas de confes-
sions, aucune révélation, rien... rien que cette
traduction de mauvais éléve, pleine de contre-
sens, de tournures malhabiles et de raccourcis
scandaleux. Et des dates... Des dates échelonnées
comme sur un agenda colossal, intransportable.
Cela commengait avant la révolution, cela se ter-
minait deux ans aprés la nuit du « naufrage ». Et
toujours la notation horaire scrupuleuse, au
début et a la fin du travail: 8h 45 — 15h 17...
9h 10 — 16h 30... comme si I’on avait voulu éta-
_ blir une moyenne, battre un quelconque record.

227
— Il faisait ¢a pour ne pas devenir fou, mur-
mura Kitty dans le dos de Caine.
Le romancier hocha la téte. C’était dérisoire,
grotesque d’imaginer cette éminence grise d’un
tyran mis en piéces par son propre peuple, ce
tortionnaire professionnel, prisonnier d’une
épave en plein Pacifique, et qui, chaque jour,
s'était astreint 4 venir 4 bout d’un immense pen-
sum, tel un collégien puni par un pion, et peinant
a n’en plus finir au fond d’une salle d’étude.
— Tuas vu? dit doucement la jeune femme. A
la fin il mettait de plus en plus de temps pour tra-
duire sa page quotidienne. Ca lui prenait presque
toute la journée...
— Connerie, grogna Caine. Il aurait pu au
moins rédiger un journal de bord.
— Non, dit Kitty. Ce n’était pas un homme a
confier ses secrets 4 un journal intime. Tout était
dans sa téte, verrouillé. Intouchable.
« Comme toi! » pensa méchamment Caine. I]
délaissa le manuscrit. Une seule date était sou-
lignée d’un gros trait de plume: celle de la révo-
lution, celle de la chute du régime qui avait
donné quinze ans durant le droit de vie et de
mort sur la population de San-Pavel 4 un fou
sadique. Ainsi c’était la la seule ceuvre créatrice
que laisserait cet homme qui avait tant détruit!
Un livre inutilisable, une copie a laquelle un exa-
minateur aurait sans doute donné la mention F,
la plus mauvaise.
Caine ouvrit violemment le tiroir du bureau.
Un trousseau de clés s’y trouvait, celles des
cabines verrouillées, sGrement. Il s’en désinté-
ressa. Il était dans un état étrange fait de frustra- —
tion et de dépit. Il aurait préféré découvrir |
Arcafio sous les traits d’un renard diabolique, ©
d'un pervers imaginatif, d’un tyran débordant de

228
haine... Au lieu de cela, il se trouverait confronté
au cadavre d’un homme qui, durant toute sa
_ claustration, s’était astreint a un travail imbécile,
_-usant des litres d’encre et des kilos de papier
pour aligner une traduction qui aurait fait pouf-
fer de rire n’importe quel latiniste moyennement
- doué. Il... il avait la sensation terrible d’avoir été
floué par un imposteur, d’étre parti chasser le
tigre blanc et de ne trouver au bout de son fusil
qu'un lapin atteint de myxomatose.
Il sortit dans la coursive, étouffant de rage.
- Une seule chose restait réelle dans tout cela: le
: trésor. Les lingots entassés dans la cale... I
n/avait plus que cela pour justifier les souffrances
endurées: /’or.
Sans trop savoir comment il était arrivé 1a, il se
:retrouva dans la cale, des détonateurs plein les
poches. Il ne se rappelait méme pas étre passé
par l’armurerie. Un voile noir obscurcissait son
esprit. Il appuya ses mains moites sur le battant
blindé de la chambre forte, posa son front sur
l’acier froid de cette porte qui le séparait du tré-
sor. Les pains de plastic étaient toujours en
place, il suffisait...
Il suffisait de choisir quatre détonateurs
rapides, de les enfoncer dans les boules de pate
rosatre et de... .
Ou irait-il se cacher ensuite, en attendant
- Yexplosion? A la proue, a la poupe? «Il n'y a
aucun risque, se répétait-il, les parois blindées
contiendront le souffle, la coque ne souffrira
eee
Il mentait, il se mentait, mais la machine était
lancée et il ne savait plus comment I’arréter. « Tu
fas te ratatiner sur le pont, lui souffla la voix qui
ait parfois dans sa téte. Tu entendras a peine.
de la déflagration, mais tout a coup le
*
bateau s’enfoncera, d’un bloc, un trou énorme
dans la coque... Il coulera a pic, et le tourbillon
creusé par sa descente t’aspirera a sa suite... »
— Non, supplia Kitty derriére lui. Ne le fais
pas. Tu vas nous tuer. C’est un piége... C’est le
dernier piége d’Arcafio, ne tombe pas dedans.
Elle le prit par la main et le contraignit a
remonter. Ils s’allongérent a la proue, sans
échanger un mot. La jeune femme allait mieux,
sa fiévre avait beaucoup diminué. La découverte
du corps du Boucher l’avait libérée de ses
démons. Elle paraissait apaisée.
— Il faut avoir de la patience, murmura-t-elle.
S'organiser pour survivre. T6t ou tard un cargo
finira bien par passer.
Caine faillit lui répondre qu’Arcafio avait
attendu deux ans en vain, mais était-ce bien vrai ?
Avait-il seulement monté la garde? Ne s‘était-il
pas plutét enfermé tout le jour dans sa cabine
pour se battre avec son insipide traduction latine,
laissant passer plusieurs fois sa chance d’étre
secouru?
Pour soccuper, ils lancérent les lignes. La faim
les torturait sourdement et ils avaient déja beau-
coup maigri. Caine se voyait mal survivre trés
longtemps de cette maniére. De plus, en inspec-
tant la salle des machines, la veille, il avait réalisé
que son travail d’écopage n’avait pas servi a
grand-chose, le niveau de ]’eau stagnante avait a
peine baissé, et ceci malgré des heures d’un tra-
vail épuisant.
Ils eurent la chance d’attraper un gros poisson.
Sa chair n’était pas tres bonne mais c’était tou-
jours de la nourriture fraiche, aussi se forcérent-
ils 4 la manger. D’un commun accord, ils avaient
décidé de garder les sachets de nourriture déshy-
_dratée pour les jours de disette, qui seraient
nombreux, a n’en pas douter.

230
Ils fermérent la porte de la cabine d’Arcafio, et
la coincérent avec une cale pour quelle ne se
rouvre pas. Caine songeait qu’on risquait de les
retrouver dans le méme état, un jour au |’autre,
ratatinés sur les canapés de cuir du salon. Cette
pensée le convainquit de l’urgence de noter son
aventure par le détail dans son carnet noir. Et
puis pendant qu'il écrirait, il ne penserait pas a
lor...
Ils s’endormirent bientét, vaincus par leur
grand état de faiblesse. Caine réva des lingots, du
trésor. Le yacht était devenu transparent tel un
navire de verre, et il suffisait de se pencher pour
voir ce qui se cachait au coeur de la chambre
forte. Le trésor était la, au ras de la quille, sous la
ligne de flottaison, brillant comme un soleil dont
trois années de claustration ne seraient pas par-
venues a affaiblir ]’éclat.
Puis il réva de la traduction. I] voyait défiler les
dates, les heures. Un bruit de pendule montait du
manuscrit, comme si le fouillis des pages abritait
un mécanisme d’horlogerie aux multiples engre-
nages.
Il se réveilla en poussant un cri. Il venait de
voir la date soulignée d’un trait épais. La date
symbolique... Et si...
Kitty se redressa sur un coude, lui demandant
ce qui se passait. Il eut beaucoup de mal a
s'expliquer tant il bredouillait.
— Et si... bégaya-t-il. Et si Arcafio avait choisi
la date de la révolution comme combinaison?
— Tu veux dire... pour la chambre forte?
— Qui. C’était une série de chiffres qu'il ne ris-
quait pas d’oublier. Un moyen mnémotechnique.
— Pourquoi cette date en particulier, pour-
quoi pas n’‘importe quel autre événement person-
nel?
231
— Parce que c’était le début d’une nouvelle vie
pour lui, le début de son périple sur les océans. Il
tournait la page. Du moins il croyait qu'il tour-
nait la page. Il y a eu la tempéte, et le cours de
son existence s'est suspendu. Tout s'est arrété.
Cette date était pour lui symbolique a plus d’un
titre.
Il se tut car il ne reconnaissait plus sa voix.
— Oublie ¢a, chuchota Kitty en-se pressant
contre lui. Si tu te trompes tu seras décu, et tu
voudras encore utiliser les explosifs. Ne pense
plus a tout ¢a, essaye de guérir.
Mais Caine la repoussa violemment. II fallait
qu'il aille vérifier le bien-fondé de son hypothése,
il ne pouvait plus attendre. I] alluma la lampe-
tempéte en tremblant et prit le chemin de la cale.
Ses jambes le portaient a peine.
Quand il arriva dans la chambre forte, ses
dents claquaient sans qu’il puisse rien faire pour
les en empécher. La porte blindée était 1a, avec
ses trois molettes, son volant de chrome.
La date... la date de la révolution, la date du
naufrage. Le jour et la nuit ot, pour Ancho
Arcafio, le Boucher de San-Pavel, la Terre s’était
arrétée de tourner.
Il tendit la main vers le premier bouton, fit
pivoter la molette qui cliqueta. Quand il eut
atteint le dernier bouton, il crut qu'il allait défail-
lir. Sil s’était trompé il allait devenir fou, se
cogner la téte contre le battant a s’en faire éclater
les os du front...
Empoignant le volant, il le fit tourner. Il enten- —
dit distinctement les engrenages jouer dans
l’épaisseur de la porte et les barres coulisser. II
avait réussi! La combinaison qui fermait la
chambre forte, c’était bien la date soulignée d’un e
trait gras dans la traduction des Vies des douze
Césars !

232
Le battant pivota sur ses gonds bien huilés,
lourd, scintillant. Caine empoigna la lampe-tem-
péte, la leva au-dessus de sa téte pour regarder a
lintérieur du coffre.
Il était vide.

13

Il n’eut méme pas la force de hurler. Il tomba a


genoux 4a l’entrée de la chambre forte, la bouche
ouverte sur un cri qui ne venait pas. C’est ainsi
que Kitty le trouva lorsqu’elle vint voir ce qui se
passait. Elle dut le soutenir pour le ramener sur
le pont. Le soleil se levait 4 l’horizon, et sa
lumiére couvait sous les nuages comme un bran-
don se préparant a incendier le ciel.
— Il a tout jeté, murmura la jeune femme,
Arcafio. Il a senti qu'il allait mourir, alors il a
voulu se racheter, se purifier... Il a lancé les lin-
gots par-dessus bord, les uns aprés les autres. Ca
a da lui prendre deux ans.
Caine ne réagit pas. Il avait l'impression qu’on
Yavait décérébré 4 son insu. Kitty lui parlait,
s inquiétant de son état d’apathie, mais il l’enten-
dait a peine.
— Arcafio avait du sang indien, dit-elle. Et

— comme tous les Indiens il était superstitieux. A
mon avis, dés qu'il s’est senti perdu, il a essayé de
se mettre en régle avec sa conscience. II s’est
débarrassé du trésor pour faire pénitence, pour
racheter ses fautes. San-Pavel est rempli de gars
de ce genre, qui mélangent les croyances de la
jungle et le catholicisme, ¢a finit par donner des

233
résultats bizarres. Crois-moi, c’est comme ¢a
qu’Arcafio a terminé ses jours : chaque fois qu’il
avait fini d’écrire un paragraphe, il descendait a
la cale chercher un lingot, et le jetait par-dessus
bord. Il a da les semer tout au long du courant, et
ils se sont perdus dans les abimes...
Caine ne répondit pas. Il n’avait plus aucune
volonté, aucun ressort. La chambre forte vidée
par Arcafio lui-méme, c’était la pire chose qui
pouvait lui arriver. Le pied de nez le plus amer
que pouvait lui faire le destin. Le Boucher les
avait bernés, ils avaient plusieurs fois risqué la
mort pour un mirage, un trésor que l’océan avait
digéré depuis longtemps.
Pendant que Kitty redescendait, il s’abima
dans la contemplation des lignes. Tout lui était
indifférent, et c’est a peine s'il réagit quand la
jeune femme surgit de |’écoutille, bafouillant
d’excitation.
— Les clés! balbutia-t-elle. Le trousseau de
clés qui était dans le tiroir... J’ai ouvert la troi-
siéme cabine avec. Il y a un dinghy a /’intérieur.
Un canot gonflable avec son moteur et plusieurs
bidons d’essence! C’est un moteur trés puissant...
s'il fonctionne nous pourrons quitter l’épave et
nous arracher au courant!
Caine consentit 4 la suivre. La troisiéme
cabine contenait effectivement un bateau pneu-
matique roulé, un gros moteur, et une mallette
de survie en plastique étanche. Tout le fond de la ~
cabine était tapissé de bidons de carburant. Le
moteur paraissait neuf, huilé. Il reposait sur un
tas de chiffons graisseux. E
:
— Bon sang! siffla Caine en palpant les
contours du dinghy. C’est du kevlar. La matiére
dont on fait les gilets pare-balles. C’est un canot
' militaire, insensible aux tirs des armes automa-
tiques. Une merveille.

234
Kitty pleurait de soulagement. Le canot c’était
la liberté, le moyen d’échapper Aa la prison de
l’épave, de retourner a la céte. Sans attendre, ils
hissérent le gros boudin caoutchouté sur le pont.
Il suffisait de tirer sur une poignée pour que le
canot se gonfle tout seul grace a la réserve d’air
comprimé contenu dans une bouteille.
— Pourquoi ne s’en est-il pas servi? grogna
Caine. Je veux dire: Arcaho, pourquoi a-t-il
accepté sa réclusion? Pour expier? Avec cet
engin il pouvait retourner A terre et...
Il s'interrompit, conscient de la stupidité de sa
théorie.
_— Justement, souligna Kitty. Il ne pouvait
plus revenir en arriére. Toute la céte lui était
interdite. Méme avec une barbe on |’aurait
reconnu a la seconde oii il aurait posé le pied sur
la terre ferme. Tout le monde le haissait, et tout
le monde connaissait son visage. On l’avait vu
sur trop d’affiches, trop de journaux... On lui
avait élevé des statues, il avait trop paradé a la
télé. Ses yeux, son profil... Il ne pouvait pas les
déguiser, A moins de se défigurer.
Elle reprit sa respiration avant de conclure :
— Il ne pouvait pas traverser le Pacifique avec
un simple dinghy, ni remonter jusqu’en Califor-
nie. Avec ce canot, il ne pouvait que retourner en
arriére, rentrer 4 San-Pavel... et se faire lyncher.
Ils installérent l’échelle de coupée, mirent le
pneumatique 4 l’eau et le regardérent se gonfler.
Puis ils descendirent le moteur avec mille pré-
cautions, terrifiés 4 ]’idée qu'il pourrait leur
échapper et disparaitre dans les flots.
_ Ils rassemblérent leur maigre paquetage, le jer-
rican d'eau de pluie, la mallette de survie, les
lignes et la caisse a outils. Puis ils firent le plein
et entassérent a l’avant autant de bidons

235
d’essence qu'il était possible. Kitty langa le
moteur, il démarra a la premiére sollicitation,
ronronnant avec régularité.
— Viens, langa la jeune femme. Fichons le
camp. Plus rien ne nous retient ici.
— Attends, dit Caine en tirant les détonateurs
de sa poche.
— Non, supplia Kitty, ne redescends pas 4 la
cale!
Mais il ne l’écouta pas. II fallait qu’il le fasse.
Une fois dans la chambre forte, il choisit quatre
détonateurs de quinze minutes, les enfonga dans
le plastic et les amorga. I] voulait en finir avec le
derelict, envoyer par le fond cette épave flottante.
Puis il prit ses jambes a son cou, dégringola
l’échelle de coupée et sauta dans le canot. Kitty
langa le moteur, tournant la poignée des gaz a
fond. Le dinghy s’élanga, s’arracha a4 la coque
lépreuse du yacht. Sa proue cognait sur les
vagues qu'il affrontait par le travers, mais son
moteur était puissant, et il n’eut aucun mal a
vaincre la puissance du courant. Quelques
minutes plus tard, ils avaient échappé a I’attrac-
tion de la coulée sombre. Le manége ne les tenait—
plus en son pouvoir. Caine consulta sa montre.
— Arréte, dit-il quand il jugea qu’ils étaient
assez loin du bateau.
Kitty coupa les gaz. Le visage crispé, elle fixait
la silhouette sombre du yacht que le courant
entrainait au loin.
Ils n’entendirent pas l’explosion, mais, subite-
ment, le navire plongea sur tribord comme si une
énorme voie d’eau venait de s’ouvrir au-dessous
de sa ligne de flottaison. I] ne lui fallut que dew
minutes pour s’enfoncer au milieu d’un tourbil-
lon de grosses bulles. Il ne subsista rien de
que des débris de vergues, des — yor le cou
rant se mit a charrier.. nae:

236
— Maintenant c’est vraiment fini, soupira
Kitty en relangant le moteur.
Un peu plus tard elle fit le point, a l’aide de la
boussole et de la carte marine que contenait le
paquetage. Elle estima qu'il leur faudrait une
quinzaine d’heures pour rejoindre la céte, et
encore autant pour rallier San-Pavel en cabotant
le long du littoral.
Caine s'installa a la proue. II n’avait pas envie
de parler. Il était si las qu’il se demandait méme
sil rouvrirait un jour la bouche. Pour tromper
Yennui de la traversée il entreprit d’inventorier
le contenu de la mallette de survie. I] mit un
moment 4a comprendre que la cassette était
munie d’un double-fond. On avait ménagé un
espace important sous les médicaments, la
poudre anti-requin et le miroir 4 signaux... Cet
alvéole contenait un pistolet automatique Wal-
ther PPK, une épaisse liasse de dollars et un faux
passeport muni d’un visa parfaitement imité
pour les Etats-Unis, et établi au nom d’Emiliano
Passeco, professeur de latin au lycée de San-
Pavel. La photo figurant sur le document était
celle d’Ancho Arcafio. Caine compta les billets. I
y avait A peu prés soixante mille dollars en
grosses coupures. II fronga les sourcils, essayant
de comprendre a quelles fins le Boucher avait
préparé ce viatique.
— Arréte, langa-t-il 4 Kitty. Il faut que je réflé-
chisse.
— Qurest-ce que tu vas encore inventer? siffla
la jeune femme. C'est fini! Bon dieu! Tu ne peux
pas te mettre dans la téte que c’est fini!
— Non, coupa Caine. Ce n’est pas fini, pas
encore. Tu t’es trompée, Arcafio n’avait pas
lintention d’expier, de racheter ses fautes... Ce
n était pas dans sa nature... I] écrivait la nuit, et il

237
guettait le jour... Il guettait un bateau, comme
nous l’avons fait. Il attendait un cargo. Il avait ce
dinghy sous la main. Et cet argent, ces faux-
papiers...
— Ot veux-tu en venir?
— II savait... Il savait qu'il ne pouvait pas reve-
nir en arriére. Ce qu'il guettait, c’était un bateau
filant vers la Californie. Un bateau barré par des
Américains qui n’auraient jamais entendu parlé
de lui. Bon sang! C’est pour cette raison qu'il a
attendu si longtemps: il a dG laisser passer plu-
sieurs navires qui n’allaient pas dans le bon sens,
ou dont les matelots risquaient de le recon-
naitre... Il voulait se faire recueillir en tant que
naufragé. II avait de l’argent, une fois aux Etats-
Unis il se serait débrouillé pour armer un autre
yacht et revenir... Ca lui aurait peut-étre pris du
temps, mais il serait revenu, de toute fagon.
— Mais pourquoi?
— Pour le trésor, bien sfr. Il n’a pas jeté les
lingots par-dessus bord. I/ les a déménagés. I
savait que le yacht risquait de couler, il lui fallait
les mettre en lieu sar. Il les a emportés, peu a
peu, peut-étre sur un autre dinghy semblable a
celui-ci.
— Tu racontes n’'importe quoi! cracha Kitty.
Tu es fou! Et ot les aurait-il cachés ? Sur une ile
déserte, comme dans les histoires de pirates?
— Non. Sur une autre épave. Une épave pri-
sonniére du méme courant. Une épave se dépla-
cant dans le sillage du yacht. ~~

— Tu veux dire... haleta Kitty. .


— Oui! martela Caine. La barge! Il savait —
qu'elle était en bon état, qu’elle ne risquerait pas
de chavirer, et qu’éa cause du charnier, personne
ne s'aviserait d’y rester plus de quelques minutes.

238
Le trésor est la. Sous les morts. Arcafio l’a caché
sous les cadavres. Il a dd lui falloir des semaines
pour vider la chambre forte, mais il l’a fait. Il
avait l’intention de revenir, de rallier la Califor-
nie, de se procurer un bateau et de reprendre son
butin. Mais il a eu un accident, et il est mort,
bétement...
Kitty baissa les yeux. Elle était devenue trés
pale et étreignait convulsivement la barre. Et
tout a coup, en la regardant, Caine fut prit d’un
soupcon affreux. Terrible.
« Se pourrait-il...? lui chuchota une voix inté-
-rieure. Se pourrait-il qu’elle soit arrivée a la
méme conclusion bien avant toi? Et si elle avait
deviné pour la barge, sans t’en souffler mot? Et
si son intention était de te raccompagner a terre
et revenir, toute seule, pour rafler le trésor? »
L’espace d’un instant, il se fit horreur, mais la
méfiance avait instillé son poison en lui. Kitty...
Et si Kitty s’était mis dans la téte de le filouter?
Elle le ramenait 4 San-Pavel, le mettait dans
l’avion avec un baiser sur la joue, et apres...
Et aprés elle revenait... avec un autre bateau.
Elle reprenait la mer pour rallier la vraie
cachette. N’était-ce pas parce qu'elle s’était sentie
percée 4 jour qu'elle était tout 4 coup devenue si
pale?
Kitty le suppliant de ne pas faire sauter la
chambre forte, Kitty dépensant sa salive sans
compter pour le convaincre que le Boucher avait
jeté son trésor par-dessus bord... Kitty...
Il la regarda de nouveau, cherchant ses yeux.
Elle lui jeta un coup d’ceil traqué.
— Tu es fou, dit-elle. Cette histoire t’obséde.
Tu voudrais nous faire revenir en arriére... ren-
trer une fois de plus dans le courant... Imagine ce
qui se passerait si par malheur le moteur calait,

239
tombait en panne. Nous serions de nouveau pri-
sonniers. Prisonniers sur la barge. Tu n’as
aucune preuve de ce que tu inventes, c’est juste
une supposition. Il vaut mieux rentrer 4 San-
Pavel et oublier toute cette histoire. Elle nous a
déja coaité trop cher.
— Je suis sir que j'ai raison, dit Caine avec
une douceur menagante. Et tu le sais, toi aussi.
Arcafio a pris ses précautions dés qu'il a su que le
yacht coulerait tot ou tard. En homme pratique,
il a cherché un refuge pour son or. II] n’y avait
pas d’ile. La céte était trop éloignée. Une tonne
de lingots, cela impliquait de multiples. allers-
retours, il fallait donc que ce refuge soit tout
proche. II n’y avait que la barge. Il n’a pas pu
aller ailleurs.
Le regard de Caine tomba tout a coup sur le
pistolet au fond de la trousse de survie truquée.
N’était-ce pas cela que Kitty guettait avec tant
d’intensité depuis quelques minutes ? D’un revers
de la main, il expédia l’arme par-dessus bord. La
jeune femme le dévisagea avec une sorte de
dégoitt effrayé.
— Tu es complétement fou, haleta-t-elle. Tu
crois que... Tu crois que j’essayais de te pigeon-
ner?
Caine ne répondit pas. Soudain il n’y avait plus
entre eux qu'une haine sauvage, animale, un
besoin irrépressible de se sauter a la gorge et d’en
finir.
— Ce que tu dis est complétement stupide,
hoqueta Kitty. Tu ne te rappelles pas que lorsque
nous sommes montés sur la barge j'ai voulu
ouvrir la benne pour libérer les morts?
— Objection rejetée, ricana Caine. A l’époque
tu ne savais pas que I’or était caché 1a, sous les
corps... Et de toute maniére le levier était bloqué.

240
Arcafio l’a probablement neutralisé au moyen
d’une cale.
Kitty se rejeta en arriére, ses prunelles flam-
baient de haine. Elle relanga le moteur.
— Trés bien, dit-elle. Nous allons rejoindre la
barge, je sens bien que c’est le seul moyen de te
guérir de ta folie. Quand tu auras bien farfouillé
au milieu des cadavres, tu retrouveras peut-étre
la raison!
Elle tourna la poignée des gaz a fond, et le
dinghy bondit a la créte des vagues. Caine, désé-
quilibré, roula sur les bidons d’essence, se meur-
trissant les c6tes. La proue du canot cognait sur
les lames, soulevant des gerbes d’écume. Kitty
pilotait, la téte rentrée dans les épaules, les lévres
si serrées qu’elles en étaient blanches.
« Elle a peut-étre raison, pensa Caine. Et si
jétais en train de devenir fou? Et si Arcafio avait
effectivement jeté les lingots a la mer? »
Il avait beau faire, il restait convaincu que son
hypothése était la bonne. Le Boucher de San-
Pavel n’était pas homme a se repentir, a chercher
‘absolution de ses fautes dans le dépouillement...
Il avait mri son plan, puis il s’était absorbé dans
son travail de traduction, par tactique, pour ne
pas devenir fou, comme d’autres font des mots
croisés. L’énorme manuscrit n’était pas l’ceuvre
d'un esprit dérangé, bien au contraire, il s’agis-
sait d’un de ces passe-temps méthodiques aux-
quels les prisonniers ont systématiquement
recours pour neutraliser l’expansion des idées
noires et combattre la dépression nerveuse.
Kitty... Il ne s’était pas suffisamment méfié
delle. Elle l’avait abreuvé de bons sentiments, et
pourtant il aurait da se souvenir de l’éclat de
folie pure qu'il avait surpris dans ses yeux, la-bas,
dans la jungle, lorsqu’elle l’avait supplié de tuer

as 241
Sozo... Elle voulait l’or, sans partage. Elle voulait
se rembourser de ses années d’exil 4 San-Pavel,
du mépris avec lequel I’avaient traitée les sismo-
logues. Elle voulait tout... Il fut brusquement
inquiet de la sentir derriére lui. II suffisait qu’elle
se saisisse d'un bidon, qu'elle le lui jette a la
téte... Il se retourna pour lui faire face et la sur-
veiller. Soudain, avec ses traits fermés, butés, il
la trouvait presque laide.
Ils filérent ainsi plus d’une heure, le dinghy
sautant a la créte des lames, sans échanger une
parole. Puis Caine sentit ses certitudes vaciller
avec la fatigue. Dieu! Il était en train de perdre la
boule. La déception Il’avait fait déraper vers la
paranoia. I] ne se reconnaissait plus. Un profond
dégoat l’envahit. La maladie de lor... Jusqu’a
maintenant il avait toujours vu 1a un délire de
romancier, rien de plus. Il tendit la main pour
recueillir un peu d’eau et se mouilla le visage. Il
avait le front et les tempes brdlants.
Comme il se retournait, il apercut la barge, sil-
houette noire et camuse se découpant sur l’hori-
zon. La minute de vérité approchait. La honte
allait s’abattre sur lui, et il ne pourrait plus
jamais regarder Kitty en face. II allait peut-étre
passer a c6té de quelque chose de plus important
que l’or: une femme. Cette femme a laquelle,
l’espace de quelques jours, il s’était senti attaché
par un lien étrange, une complicité terrible. Sa
crise de suspicion absurde avait tout gaché.
Maintenant ils ne pourraient plus jamais vivre
ensemble...
Kitty fit entrer le canot pneumatique dans le
courant et se porta a la hauteur du gros bateau
d’acier. Elle coupa le moteur, prit un filin au
fond du dinghy et le noua aux échelons rouillés
qui dépassaient de la coque.

— 242 .
Caine eut un mouvement pour se redresser,
puis se figea, hésitant.
— Tu as peur que je reparte dés que tu seras
sur le pont? cracha la jeune femme. C’est ¢a? Tu
penses que je serais capable de te laisser mourir
la, pour revenir plus tard ?
— Non, dit Caine, repris par la méchanceté.
Tu courrais le risque que j‘ouvre la benne, avant
de mourir, juste pour me venger...
— Tunes qu'un salopard, siffla Kitty. Jaurais
da m’en douter a voir les livres que tu écris.
Elle le bouscula, empoigna les échelons et se
hissa sur le pont. Caine n’emprunta le méme che-
«min qu’une fois qu’elle se fut reculée.
— Méme si tu as raison, gémit-elle soudain,
des larmes plein les yeux, méme si lor est 18, je te
jure que je ne le savais pas. Je n’y ai jamais
pensé. Ca n’était pas important pour moi... je
voulais juste te suivre. Etre avec toi. Avoir
limpression d’exister enfin... Je pensais qu’une
fois de retour a terre nous pourrions essayer de
vivre ensemble.
Caine détourna la téte. La honte lui donnait
envie de vomir. Une seconde il fut sur le point de
lui dire « Partons, oublions tout ¢a, viens... »
mais c’était impossible, c’était trop tard, ils ne
pourraient plus oublier, plus maintenant.
Kitty pleurait silencieusement. Elle était rede-
venue belle. Terriblement émouvante. « J’ai tout
empoisonné », pensa Caine, terrassé par le désir
subit de se coucher 1a et de mourir. Oui, il avait
tout gaché. Tout. Kitty alluma la grosse torche
qu'elle avait prélevée dans la trousse de survie et
se dirigea vers la dunette.
— Viens, dit-elle avec lassitude. Il va bientét
faire nuit.
- Caine ne se résolvait pas a la suivre. II réalisait

243
brusquement tout ce que cette perquisition
macabre avait de sordide. Il se rappela la fourche
piquée au sommet du tas de cadavres, allait-il
la saisir et fouiller, fouiller au milieu des cha-
rognes, pour entrevoir enfin ]’éclat soyeux des
lingots sous les cadavres? Aurait-il cette force...
cette indifférence?
Il bougea enfin, emboitant le pas a la jeune
femme qui avait déja soulevé la trappe. Ils des-
cendirent dans le puits noir et puant, suffoquant
encore une fois sous l’assaut de la pestilence pri-
sonniére des parois de téle.
— Vas-y! lui langa Kitty, fouille, ne te géne pas
pour moi. J’espére seulement que tu ne me
reprocheras pas de vomir.
Caine lui prit la lampe des mains et s’age-
nouilla prés du pupitre de manceuvre qui
commandait les mouvements de la benne. II ne
s'était pas trompé: le levier d’ouverture était bel
et bien coincé en position haute par une petite
cale de bois qu'il n’eut aucun mal 4a retirer. II se
retourna vers Kitty, brandissant la cale dans sa
main droite.
— Tu vois, dit-il. Javais raison. Arcafio avait...
Il ne put finir sa phrase. Dans le halo de la
torche, il entrevit la silhouette de Kitty qui fon-
¢ait sur lui, brandissant quelque chose a l’hori-
zontale. C’était la fourche... La fourche qui tré-
nait une minute plus t6t au sommet du
monticule de cadavres. I] n’eut que le temps de se
jeter de cété pour éviter les longues dents rouil-
lées de l’outil. La lampe lui échappa, roula sur le
caillebotis, son halo dirigé vers la votiite de téle
formant capot au-dessus de leur téte. Il perdit
l’équilibre et dégringola au milieu des machines
rouillées, dans ]’eau stagnante. Ses cétes heur-
térent un angle d’acier et la douleur lui coupa le

244
souffle. Il se mit 4 courir 4 quatre pattes dans
l’eau croupie.
— Je ne voulais pas te tuer! hurla Kitty. J’avais
_ décidé de te laisser une chance... Je t’aurais rac-
_ compagné a I’aéroport, et je serais revenue, plus
tard, toute seule, avec un autre bateau. Mais il a
fallu que tu réfléchisses un peu trop, connard de
_ romancier! C’est ta faute! C’est ta faute!
Elle criait et pleurait tout a la fois en expédiant
de grands coups de fourche dans les ténébres.
_ Parfois les dents de l’outil heurtaient une canali-
sation avec un bruit strident. Caine haletait, plié
en deux par la douleur chaque fois qu'il inspirait.
Tl avait dG se casser une céte, peut-étre deux.
Les mains brassant ]’eau saumatre, il cherchait
désespérément une arme improvisée. Kitty le
poursuivait, frappant comme une forcenée. Si
elle le touchait, elle le transpercerait de part et
part, il n’en doutait pas. Elle paraissait avoir
perdu la téte. Il finit par refermer les doigts sur
une bouteille. Ce n’était pas grand-chose mais
c’était mieux que rien. Il se redressa, clopinant,
courbé par la souffrance. Il se déplagait le plus
rapidement possible, essayant de placer le bloc
des moteurs entre lui et sa poursuivante. Mais il
faisait tant de bruit en courant dans |’eau qu'il
nétait guére difficile de le localiser.
— Je suis trop vieille pour partager, balbutia
étrangement Kitty. Toi ce n’est pas pareil, tu es
un homme... J] me faut tout. Pour oublier les
rides, la cellulite... Tout... Qu’est-ce que tu peux
-comprendre a la vieillesse des femmes, hein ? J'ai
le droit... Jai le droit...
Elle riait, d’un rire sourd, effrayant. Et soudain
ine découvrit qu'elle était tout prés de lui. I
ndit sur la passerelle surplombant la benne
mL ns a le fourche, mais les dents de
l’outil s’enfoncérent dans sa cuisse, il hurla. I] eut
le réflexe de se trainer sur le caillebotis, évitant
de peu un second coup qui visait son ventre.
Kitty le poursuivit. Ils dominaient tous les deux
le charnier, et la lumiére jaune de la lampe aban-
donnée éclairait la jeune femme par en dessous,
déformant ses traits d’une maniére mélodrama-
tique.
Caine ne pouvait plus marcher. Sa jambe
ankylosée refusait de le soutenir. Kitty s’avanga,
les mains soudées sur le manche de la fourche,
prenant déja son élan pour le clouer au sol. Dans
un dernier sursaut, il lui jeta au visage la bou-
teille ramassée dans la salle des machines. Le fla
con explosa au moment de |’impact, et Caine vit
les chairs du front et des joues s’ouvrir sous la
morsure des tessons, dessinant une toile d’arai-
gnée sombre. Kitty hurla, porta les mains a ses
yeux et recula. Elle oscilla une fraction de
seconde au bord du vide, et bascula en arriére,
dans la benne, au milieu des morts.
Caine récupéra la lampe, rampa jusqu’au bord
du trou. Le spectacle révélé par le faisceau de la
torche lui tordit l’estomac, et il vomit de la bile.
Kitty était tombée dans le charnier. Au cours de
la chute, son crane avait heurté la paroi d’acier et
elle s’était brisé la nuque. L’angle impossible que
faisait sa téte avec le reste de son corps ne lais-
sait aucun doute 1a-dessus. Caine se rejeta en
arriére, incapable de supporter plus longtemps le _
spectacle de la fosse. La lampe qu'il serrait tou- _
jours éclairait le caillebotis, allumant d’étranges
scintillements sur le bord de la benne, comme si
adhérait lA une matiére que la rouille n’avait pu
ternir ou recouvrir malgré le temps. II tendit une
main tremblante, gratta du bout des ongles.
C’était de lor. Des copeaux d’or déposés 1a par

246
q
j un lingot qu’on avait laissé échappé au cours du
transbordement. Le trésor était bien la. Sous le
charnier. Arcafio avait été assez ignoble pour y
creuser une cache et y dissimuler son butin.
Caine comprit a cet instant qu'il ne pourrait
jamais en faire autant... I] n’était pas de cette
trempe. Jamais il ne réussirait 4 empoigner la
fourche, 4 descendre au fond de cette horreur et
mi.
Jamais.
Il se redressa, le sang ruisselait sur sa jambe.
Clopinant jusqu’au pupitre de manceuvre, il
essaya de reprendre son souffle, puis, d’un geste
sec, il abaissa le levier commandant l’ouverture
de la benne. I] entendit les engrenages hurler
|
quelque part sous la passerelle tandis que les
bielles déverrouillaient le systeme de fermeture,
le sol trembla, puis, d’un seul coup, les deux moi-
tiés de la benne s’ouvrirent par le milieu, sous le
: seul poids de leur contenu, et tout ce qu’elles ren-
;
J
fermaient s’abima dans les eaux noires, soule-
; vant une énorme gerbe d’éclaboussures qui
retomba sur Caine et le trempa de la téte aux
pieds. I] ne vit rien du trésor, il n’entrevit pas
méme le scintillement des lingots basculant dans
labime, car il avait fermé les yeux.
Il se hissa sur le pont, comme un somnambule,
trainant sa jambe morte, et dégringola dans le
dinghy. Il largua le filin, langa le moteur, et
s’éloigna de la barge le plus vite possible. II cla-
quait des dents et redoutait de s’évanouir. Quand
il fut sorti du courant, il s’arréta un moment
pour fouiller dans la trousse de survie et s'ino-
culer divers produits antiseptiques stockés dans
des seringues jetables. Les plaies de sa cuisse
étaient trés laides. Elles ressemblaient aux
ues qu’aurait laissées une énorme morsure.

247
Grelottant sous l’effet du choc, il se ratatina prés
du moteur, l’ceil fixé sur la boussole, essayant de
conserver le bon cap. S’il ne perdait pas
conscience dans les heures qui suivraient, il avait
une chance de toucher la céte au lever du soleil.
Il ne voulait penser a rien d’autre.
A rien.

14

Quand le dinghy atteignit la céte, Caine avait


perdu connaissance. Des Indiens Hayacamaras
le découvrirent, ratatiné au fond de l’embarca-
tion dont il avait bloqué la barre. Le romancier
délirait, en proie a une terrible fiévre. Les
Indiens, effrayés par cet homme blanc qui roulait
des yeux et montrait les dents en se convulsant,
sen allérent prévenir les pécheurs d’un village
voisin. Ceux-ci s’emparérent du canot, volérent
les soixante mille dollars d’Ancho Arcafio, et
remirent Caine a une patrouille de la garde civile.
En inventoriant les poches du malade, les soldats
mirent la main sur le carnet noir 4 couverture de
caoutchouc qui contenait, entre ses pages, le pas-
seport d’Oswald Caine. Ils furent un instant ten-
tés d’abandonner le gringo dans la jungle, mais
n’osérent passer a l’acte. Caine, qui n’avait tou-
jours pas repris conscience, fut ainsi ramené a
San-Pavel et remis aux gens de l’American
Embassy. |
On crut pendant deux jours qu'il allait mourir
victime d’une septicémie qui nécessita d’énormes
injections d’antibiotiques. Personne ne préta

248
réellement attention 4 ce qu'il bredouilla dans
x

son délire. On le savait romancier, et l’on pensa


tout naturellement qu'il racontait l’intrigue de
l'un de ses livres. L’ambassadeur, trés ennuyé a
Yidée que «]homme de lettres » pourrait bien
rendre l’Ame dans ses locaux, fit prévenir son édi-
teur, 4 Los Angeles, en Californie. Murphy
« Bumper » Mc Murphy fréta aussit6t un avion
spécial, y fourra une équipe médicale composée
d’anciens médecins militaires, et expédia ce
commando a San-Pavel. Caine ne rouvrit donc
les yeux qu’a Venice, au centre de son grand
appartement vide dont la terrasse donnait sur la
plage. Il était couché sur son futon king-size, nu,
la cuisse enveloppée dans un gros pansement.
Bumper se tenait 4 son chevet, assis a la japo-
naise.
— Alors, fils, grasseya-t-il dés que Caine eut
tenté de se redresser sur un coude. C’est quoi
cette histoire de lingots d’or dont tu parlais en
dormant?
Caine se laissa retomber en arriére. I] était
vidé, il avait perdu cing kilos et se sentait aussi
faible qu'un nouveau-né. D’une voix mécanique,
et pendant que Bumper préparait du thé fumé,
trés fort, il raconta tout. Arcafio. Le trésor du
derelict... Kitty. Bumper le laissa parler sans
linterrompre. Sa voix résonnait étrangement
dans le grand appartement nu, que meublaient
quelques paravents de papier de riz, des nattes
de fibre de coco, et trois armures de samourais
malheureusement incomplétes.
— Ca ferait pas une bonne histoire pour le
Culturiste fou, grogna |’éditeur quand Caine eut
achevé sa narration. Ca manque de sexe. II -fau-
drait que la fille soit beaucoup plus salope. Et
puis ce serait mieux si Arcafio n’était pas mort,

249
tu vois ? Quand ils grimpent sur le yacht, il est 1a,
caché dans sa cabine. II s’empare de la fille et la
torture pour décider le mec a aller chercher un
bateau, au port. Un bateau neuf sur lequel il
pourra transborder I’or...
Lentement, il réécrivait l’histoire, inventant
des péripéties, l’assaisonnant de fusillades, de
coups de théatre et de scénes érotiques torrides.
Caine le laissa soliloquer, trop fatigué pour lui
faire valoir que les choses ne s’étaient pas pas-
sées de cette maniére.
— Et puis, conclut Bumper. Le coup du héros
qui largue |’or au fond des mers, c’est nul. Trop
frustrant pour le lecteur. Tout ¢a parce que le
type a peur de se salir les mains en fouillant au
milieu des macchabées! Mince, quand j’étais au
Nam, c’est tous les jours qu’on se tapait ce genre
de corvée.
Caine ne protesta pas. Dés que Bumper fut
parti, il s’eempara de son carnet, de son fidéle
stylo, et mit par écrit tout ce qu'il avait vécu au
cours des derniéres semaines. Cela lui prit dix
jours. Quand il eut terminé, il alla enfermer le
carnet dans son coffre-fort, avec tous les autres
carnets noirs a couverture de caoutchouc qui s'y
trouvaient déja, et que personne, peut-étre, ne
lirait jamais. Puis il retourna s’allonger sur le
futon pour fixer les cent cinquante métres carrés
de plafond immaculé du loft. C’était un travail
qui lui prenait toujours beaucoup de temps.
Tous les matins, un masseur venait s’occuper
de sa jambe blessée et lui faisait faire quelques
pas. C’était un ancien du Viét-nam, un Irlandais
courtaud, taillé en barrique, qui parlait dans cet
argot des vétérans auquel Bumper avait fini par
initier Caine. Il recommanda au romancier
d’entreprendre de longues promenades le long de

250
la plage pour rééduquer ses muscles. Le coup de
fourche avait laissé de vilaines cicatrices sur la
cuisse de Caine. Des trous violacés qui ressem-
blaient 4 des impacts de balles.
Caine sortit donc chaque jour 4a l’aube, a
l'heure ot la plage était vide, pour marcher 4a la
lisiére des vagues. I] claudiquait interminable-
ment, la téte vide, avec, dans les oreilles, |’écho
de la voix de Kitty. Des bribes de phrases... des
mots isolés... C’était comme si, quelque part dans
sa téte, un magnétophone déréglé se déclenchait
au hasard des secousses, restituant tout ce qu'il
avait enregistré sur le derelict. La voix de Kitty.
Tour a tour épuisée, colérique, menagante, hai-
neuse. C’était rapide, mais chaque fois Caine fris-
sonnait et simmobilisait, les pieds dans les
vagues, et il devait résister au besoin de regarder
par-dessus son épaule pour voir si la jeune
femme ne se tenait pas la, derriére lui, la téte un
peu penchée de cété, avec sur le visage cet air
absent qu'il lui avait vu si souvent, et les petites
rides creusées par le soleil, sur le front et autour
des yeux...
Quand il put enfin se déplacer sans trop de
fatigue, il alla visiter plusieurs agences de top
models, demandant a fouiller dans leurs anciens
dossiers. I] n’eut pas grand mal a dénicher le
book de Kitty O’Nealy. Les grandes photos sous
plastique, dont les plus vieilles dataient mainte-
nant d’une quinzaine d’années, |’émurent plus
qu'il ne croyait. On y voyait Kitty a seize, a dix-
sept, dix-huit ans... Elle riait aux éclats et ses
yeux brillaient d’un appétit forcené et communi-
catif. Puis le temps passait. Sur les derniers cli-
chés, le regard de la jeune femme avait pris une
_curieuse expression traquée. Elle souriait tou-
s, en vraie professionnelle, mais ses yeux

251
reflétaient une peur secréte qui devenait évidente
dés qu’on examinait son visage au moyen d’une
loupe.
La derniére photographie avait été réalisée
alors que Kitty venait de féter son vingt-neu-
viéme anniversaire. C’était un cliché de groupe,
et Kitty — déja trop vieille pour figurer en
vedette — avait été reléguée au dernier plan.
Caine fixa longuement |’épreuve. Des filles en
tailleur noir, trés strict, trés « francais », posant
dans la chambre forte d’une banque quelconque,
devant un monceau de lingots d’or gardé par
deux flics ventripotents, brandissant des riot-
guns. Kitty se tenait dans le fond. Elle était la
seule 4 ne pas regarder l’objectif. En fait, dés
qu’on y prétait attention, on s’apercevait qu'elle
fixait le tas d’or. Le scintillement des lingots se
reflétait dans ses yeux, leur redonnant un sem-
blant de chaleur. L’appareil l’avait figée ainsi,
pour l’éternité. Elle était belle, trés belle. Mais
d’une beauté poignante qui faisait mal parce
qu’on sentait qu’elle n’allait plus tarder a se flé-
trir. Caine acheta la photographie.
Trois semaines plus tard, un paquet qui lui
était destiné arriva aux bureaux des éditions
Screaming Black Cat. Il provenait de l’hétel ot il
était descendu 4 San-Pavel et contenait les quel-
ques affaires personnelles qu'il avait oubliées
dans sa chambre. Le colis avait transité par
l’ambassade avant de parvenir a son destinataire.
On y avait entassé, outre les accessoires de toi-
lette, les cassettes vidéo du feuilleton La reine de —
l’‘Amazone apportées par Carlita Pedrén le jour
de sa mort. Caine, fidéle 4 sa promesse, demanda
a son agent d’en négocier le passage sur une
quelconque chaine privée. On découvrit a cette
occasion que tous les ayants droit de I’ceuvre~
avaient été fusillés au lendemain de la révolu-
tion.
La reine de l’'Amazone fut programmé aux
alentours d’Halloween, sur KRH-Network, a
0 heure 35, pendant une semaine. Le taux
_ d'audience ne dépassant pas 0,003 %, on en
_ interrompit la diffusion au bout du septiéme
- épisode.
Bulletin
d’informations
consacreé
entierement a
Serge Brussolo

UNCORRECTED
RE mo 8 a iS
Extraits de romans
a paraitre...
Articles...
Etudes...
Epreuves Bibliographie...

Non

Corrigées
Sur simple
demande a:
NUMERO4; 3 A R P
1 9 9 9| 52 avenue Michelet
93400 Saint-Ouen

ie.
ip
Imaginez une épave flottante, un
SERGE BRUSSOLO
"| bateau abandonné par son équipage,
il y a de cela des années, et qui
/§ continue malgré tout a dériver en
HH) haute mer, au hasard des courants.
&J Ses cales sont remplies de lingots
Mm d’or, trésor de guerre offert au
premier qui osera s’en emparer.
Mais attention ! Aborder ce vais-
seau fantéme, c’est pénétrer dans une épave ou rode
l’ombre d’un criminel de guerre que la solitude a
rendu fou. Méfiez-vous ! car la peur vous attend,
tapie entre les flancs de ce bateau qui n’en finit plus
de faire naufrage. La peur, mais aussi la folie et la
mort, trois passagéres clandestines qui vous feront
payer cher l’audace d’étre monté a bord...

Suspense et terreur : l’auteur du Chien de minuit,


prix du Roman d’aventures 1994, déchaine ici des
démons qui ne le cédent en rien a ceux d’un Ste-
phen King. :
> ~
=. —

. m 3695

9
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Code Prix LP6

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