BIBLIOGRAPHIE
Saskia COUSIN KOUTON, Ògún et les matrimoines. Histoires de Porto-Novo,
Xògbónù, àjàṣẹ, Nanterre, Presses universitaires de Nanterre, 2023.
Christine MENGIN et Alain GODONOU (dir.), Porto-Novo. Patrimoine et
développement, Paris/Porto-Novo, Publications de la Sorbonne/École du
Patrimoine africain, 2013,
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Alain SINOU et Bachir OLOUDÉ, Porto-Novo, ville d’Afrique noire,
Paris/Marseille, Orstom/Parenthèses, 1988,
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La départementalisation sans
l’émancipation
Audrey Célestine
En 2021, le 75e anniversaire de la « loi d’assimilation juridique »
promulguée en 1946, plus connue sous le nom de « loi de
départementalisation », passe relativement inaperçu. Au même moment,
après plus d’une décennie de conflits sociaux et politiques en outre-mer,
plusieurs territoires d’outre-mer s’enfoncent dans une grave crise sociale et
politique due à la gestion de la pandémie de Covid-19.
Avec la loi de 1946, les territoires de l’ancien empire colonial, la
Martinique, la Guadeloupe, La Réunion et la Guyane deviennent des
départements d’outre-mer. Cette loi doit permettre aux citoyens des « vieilles
colonies » de bénéficier des protections offertes par les principes
républicains, en garantissant le droit commun et l’égalité des droits pour les
citoyens de ces territoires. Derrière l’évolution statutaire de ces territoires, se
dessinent d’importants enjeux politiques et sociaux. La sortie originale du
statut colonial sans accès à l’indépendance. L’amélioration des conditions de
vie matérielles de ces territoires – objectif explicite des porteurs de la loi
comme Aimé Césaire, Gaston Monnerville, Léopold Bissol ou Raymond
Vergès. La question de l’exercice du pouvoir et de sa localisation sur place
plutôt qu’en France hexagonale.
Bien après 1946, la loi de départementalisation est toujours au coeur de
débats politiques, comme ce fut le cas lors de la pandémie. Des tensions
opposent demandes d’application du droit commun, d’un côté (au risque
d’une inadaptation de mesures prises loin du terrain), et demandes de
dérogation en faveur des enjeux « spécifiques » du territoire, de l’autre (avec
le risque d’introduire et de renforcer une forme d’arbitraire). Entre la
dénonciation d’un État lointain souvent considéré comme « colonial » et la
présence d’élites locales qui perpétuent des formes de rentes héritées de ce
passé, la trajectoire postcoloniale des anciennes colonies départementalisées
présente une succession de crises sans véritable horizon politique.
D’un point de vue institutionnel, la loi de départementalisation vise tout
d’abord à sortir du statut colonial grâce au statut de département ; elle permet
ainsi d’aligner les territoires d’outre-mer sur la réalité institutionnelle et
administrative de la France hexagonale. Les lois votées à Paris doivent
immédiatement s’y appliquer. La départementalisation met également fin à
l’arbitraire des gouverneurs, désormais remplacés par des préfets, qui
dépendent directement du ministère de l’Intérieur.
Cette transformation institutionnelle déçoit rapidement. Des oppositions à
la loi se manifestent, constituant désormais l’un des principaux clivages
politiques dans les territoires. Pourtant, en pratique, le statut des différents
territoires ne cesse d’évoluer. À partir des années 1960, le général de Gaulle
appelle à une « espèce d’autonomie » dans les territoires lors d’un discours à
Cayenne. Plusieurs étapes s’ensuivent comme la décentralisation au début
des années 1980. Ou encore, la déclaration de Basse-Terre en 1999, qui
dénonce l’inadéquation des dispositifs fiscaux et institutionnels prévus pour
l’Hexagone à la situation de la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane.
S’ouvre ensuite, à partir de 2003, l’ère des « statuts à la carte » – qui permet
aux territoires de bénéficier d’évolutions institutionnelles différenciées dans
le cadre de la Constitution et, selon la volonté des élues et élus locaux, de
davantage d’autonomie dans tel ou tel domaine. Au début des années 2000, la
Martinique et la Guyane adoptent le statut de collectivité territoriale unique
qui exerce des compétences départementales et régionales, enterrant de fait le
département.
Au-delà de cette dimension institutionnelle, la loi de départementalisation
constitue également ce que l’historien Sylvain Mary nomme un « cadre
général de recomposition des relations entre l’État et les sociétés antillaises
par-delà la fin officielle du statut colonial ». Pour le comprendre, il faut
mettre ces éolutions statutaires en rapport avec les changements structurels
des sociéé antillaises.
Les éites politiques qui ont portéla loi en 1946 l’ont fait, notamment, au
nom de l’éalité Mais la justice sociale que des personnalité comme Aimé Céaire ont appelé de leurs
voeux ne s’éend que trè progressivement aux
nouveaux déartements. Si, au déut des annés 1980, la foule martiniquaise
se presse dans les cinéas pour voir Rue Cases-Nègres, l’adaptation
cinématographique du roman de Joseph Zobel réalisée par Euzhan Palcy,
c’est que la mémoire de la vie rurale miséreuse des années 1930 est encore
vive, deux générations plus tard.
À La Réunion, après le développement de l’offre de soins, des hôpitaux,
d’un habitat salubre, d’un réseau d’eau potable dans un premier âge de la
départementalisation, viennent, dès les années 1960, des réformes foncières
ou sociales qui accompagnent la transformation de la société, notamment
l’élévation du niveau d’éducation, l’augmentation du nombre de
fonctionnaires et l’amélioration des conditions matérielles de vie d’une
grande partie de la population. Aux Antilles, des transformations sont
également visibles. Les revenus ont augmenté, l’État a élargi son action, la
fonction publique a absorbé une partie des jeunes diplômés de l’île, bien
qu’une part significative de la jeunesse s’envole vers l’Hexagone à la faveur
de la politique mise en oeuvre par le Bumidom (Bureau pour le
développement des migrations dans les départements d’outre-mer), cette
agence d’État en charge de la mise en oeuvre d’une politique de sélection,
formation et migration d’habitants des départements d’outre-mer vers la
France hexagonale entre 1963 et 1981.
Après la départementalisation, les populations des sociétés domiennes
voient leur niveau de vie augmenter même s’il reste en dessous des standards
de l’Hexagone. Le passage de la société organisée autour de l’économie de
plantation héritée de la période esclavagiste à la société de consommation et
l’orientation tant vers l’économie de service que vers la monoculture de la
banane d’exportation aux Antilles marquent les années 1960. La dépendance
à l’égard de la métropole s’accentue. Dans l’ensemble des départements
d’outre-mer, on observe le déclin de la société rurale, l’essor du chômage et
l’augmentation du nombre d’emplois dans la fonction publique.
Il faut rappeler que la proposition de loi sur la départementalisation
consistait, pour ses promoteurs, à répondre à l’urgence de la situation sociale
dans laquelle étaient plongés nombre de leurs compatriotes. Le rapport établi
par la commission des territoires d’outre-mer sur la proposition de loi
d’assimilation juridique de 1946 évoque la misère la plus injustifiable,
l’absence de protection pour les travailleurs, les vieillards, les enfants, la
pauvreté généralisée qui sévit en Martinique, en Guadeloupe, en Guyane et à
La Réunion. Les revendications exprimées sont tout autant théoriques que
prosaïques : il faut proclamer l’égalité à l’Assemblée nationale en même
temps qu’assurer la construction du tout-à-l’égout à Fort-de-France. Dans les
milieux nationalistes et pro-indépendance de la fin des années 1950, la
demande d’assimilation juridique apparaît comme un renoncement à la
construction d’un État-nation indépendant. Au lieu de constituer une sortie
originale du statut colonial, la départementalisation n’en serait que la
continuation sous d’autres formes.
On peut cependant suivre l’historien Gary Wilder qui rappelle comment
l’immédiat après-guerre est marqué par une imagination politique
particulière. Il faut trouver les moyens de l’émancipation et celle-ci n’a pas
nécessairement pour horizon l’État-nation : Aimé Césaire par exemple, pense
que l’empire français peut poursuivre sa mue et garantir, en se réformant, une
véritable égalité pour les anciens colonisés. La départementalisation conçue
comme une simple évolution statutaire sans extension des droits économiques
et sociaux ne correspond finalement pas à de telles aspirations politiques. Les
leaders de partis de gauche locaux comme Rosan Girard ou Aimé Césaire luimême,
avec le Parti progressiste martiniquais, y voient une impasse à partir
de la fin des années 1950. Ils vont s’échiner à trouver les moyens d’une
émancipation véritable, le premier en appelant à l’indépendance, le second en
prônant l’autonomie.
Les partisans de l’autonomie demandent une localisation du pouvoir sur
place, au plus près des « réalités » des anciennes colonies. Ils réclament un
droit à la différence qui s’exprime dans le sillage des politiques de
décentralisation initiées par le gouvernement socialiste sous la présidence de
François Mitterrand au début des années 1980. Dans la ville de Fort-de-
France, l’ambition de faire de la Martinique la capitale culturelle de
l’Atlantique noire à partir des actions de formation et de création et des
festivals du SERMAC (Service municipal d’action culturelle) est une autre
voie pour parvenir à une forme d’émancipation.
« Départementalisation », « déconcentration », « décentralisation » sont
les supports institutionnels utilisés pour faire évoluer les anciennes colonies
depuis 1946 – mais ces supports, sans orientation politique ambitieuse,
apparaissent inefficaces. Ainsi, le droit à la différence que revendiquait
Césaire au moment de la décentralisation n’était pas conçu comme une fin en
soi, mais comme un moyen de continuer à améliorer la vie de ses
compatriotes. Au moment de la discussion à l’Assemblée nationale du projet
de loi relatif aux droits et libertés des communes, des départements et des
régions défendu par le ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation Gaston
Defferre, le 27 juillet 1981, Aimé Césaire déclare : « Tout cela est donc très
positif et vous avez raison : c’est bon pour la Bretagne, pour la Gironde, pour
la Corrèze, mais c’est aussi très bon pour nous, aux Antilles. Mais, monsieur
le ministre, vous sentez bien que notre satisfaction ne peut pas être totale.
C’est qu’il manque à votre projet, à mon point de vue, un élément capital. Il
lui manque de ne pas laisser entrevoir que, si la différence existe, toutes les
différences ne sont pas pour autant égales entre elles. Il lui manque, en
somme, de n’avoir pas voulu, si je puis dire, différencier la différence. »
C’est sans doute là l’un des enjeux de la politique locale contemporaine
dans les anciennes colonies devenues départements puis collectivités d’outremer
: dépasser la croyance que le changement de statut institutionnel permet
l’émancipation afin d’imaginer de nouveaux projets politiques dans ces
territoires. Cette imagination sera d’autant plus nourrie qu’elle ne se confond
pas avec la nostalgie des régimes d’exception caractéristiques de la période
coloniale, prétextant la « spécificité » de ces territoires. Elle devra également
dépasser un double défi supplémentaire : celui de la déconnexion et de la
méconnaissance de ces territoires par l’État central, d’une part, et, d’autre
part, celui de l’intérêt qu’une partie des élites locales, économiques et
politiques a à maintenir le statu quo tout en défendant, de façon trop souvent
incantatoire, une spécificité aux contours et contenus mal définis.
BIBLIOGRAPHIE
Justin DANIEL et Carine DAVID, 75 ans de départementalisation outre-mer.
Bilan et perspectives. De l’uniformité à la différenciation, Paris,
L’Harmattan, 2021.
Sylvain MARY, Décoloniser les Antilles ? Une histoire de l’État postcolonial
(1946-1982), Paris, Sorbonne Université Presses, 2021.
Maël PINEAU-LAVENAIRE, « Décolonisation et changement social aux
Antilles françaises. De l’assimilation à la “Départementalisation” ; sociohistoire
d’une construction paradoxale (1946-1961) », thèse de doctorat en
histoire contemporaine, sous la direction de Jean-Pierre Sainton, Pointe-à-
Pitre, Université des Antilles, 2017, <[Link]
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Jean-Pierre SAINTON, La Décolonisation improbable. Cultures politiques et
conjonctures en Guadeloupe et en Martinique (1943-1967), Pointe-à-Pitre,
Éditions Jasor, 2012.
Gary WILDER, Freedom Time. Negritude, Decolonization and the Future of
the World, Durham, Duke University Press, 2015.
Mayotte, un régime d’exception
Myriam Hachimi Alaoui, Élise Lemercier et Élise
Palomares
« Les mères [comoriennes] viennent accoucher là pour que leurs enfants
obtiennent la nationalité française », affirmait en 2005 le ministre de l’Outremer
François Baroin pour justifier sa proposition de réforme du droit du sol à
Mayotte. Pour le sénateur de Mayotte Thani Mohamed Soilihi, la promesse
de l’accès à la nationalité « agit comme un redoutable chant des sirènes ».
Ces discours nombreux ont servi de justification à la brèche ouverte par la loi
Asile et Immigration de 2018, qui conditionne l’accès à la nationalité
française des enfants nés à Mayotte à la régularité du séjour de leurs parents.
Le droit du sol applicable dans ce département ultramarin constitue désormais
une exception juridique dans l’ensemble français. Au fil du processus de
départementalisation entériné en 2011, un consensus national et local s’est
constitué autour d’un « péril démographique » produit par une immigration
« incontrôlée » qui mettrait en danger le maintien de Mayotte au sein du
giron français.
Pourtant, la croissance démographique de Mayotte est ancienne. Elle est
intimement liée aux circulations entre les îles de l’archipel des Comores
(Grande Comore, Anjouan, Mohéli et Mayotte) durant la période coloniale.
Au cours du XIXe siècle, après l’interdiction de l’esclavage, nombre de
paysans anjouanais dépossédés de leurs terres sont embauchés sur les
plantations de Mayotte pour compenser les pénuries de main-d’oeuvre. Les
élites grand-comoriennes et anjouanaises, presque les seules à être instruites,
circulent entre les îles des Comores, de Madagascar et de La Réunion. Les
Mahorais, mal classés dans cet ordre colonial, ont le sentiment d’être
méprisés par ces élites comoriennes qui occupent des positions
d’intermédiaires de la colonisation. En 1969, la capitale administrative est
déplacée de Mayotte vers la Grande Comore. Les conséquences économiques
et sociales désastreuses que ce déménagement provoque pour l’île de
Mayotte nourrissent un ressentiment anticomorien.
Ces hiérarchisations sociales permettent d’expliquer, en partie, la
singularité de la trajectoire postcoloniale de cet archipel à majorité
musulmane. Ainsi, malgré la densité et la profondeur des liens religieux,
économiques et familiaux entre les habitants hommes et femmes des îles des
Comores, Mayotte choisit de rester au sein de la République française lors du
référendum de 1974 tandis que les trois autres îles votent pour
l’indépendance. Les quatorze résolutions des Nations unies contestant la
légalité du décompte des résultats du référendum île par île et réaffirmant la
souveraineté de la République islamique fédérale des Comores sur Mayotte
ne seront pas suivies d’effets. Durant cette période, les anciens sujets
mahorais obtiennent le statut de la citoyenneté française, ceux des îles
voisines devenant étrangers sur le sol mahorais. À partir de 1995, leur entrée
à Mayotte est conditionnée à l’obtention d’un visa. Fixant des conditions
d’obtention difficiles, ce « visa Balladur », du nom du Premier ministre de
l’époque, pousse les Comoriennes et Comoriens à entreprendre, dans la
clandestinité, des traversées toujours plus périlleuses et mortelles.
La mémoire de la domination comorienne passée, entretenue
politiquement à l’occasion des mobilisations pour la départementalisation, a
débouché sur l’idée que les migrations originaires des autres îles
représenteraient une menace de rétablissement d’une domination historique.
Cette idée de menace interne est aujourd’hui l’un des pivots idéologiques de
la vindicte anticomorienne, notamment lors des décasages du printemps
2016. Planifiées et publiquement assumées par des villagoises et villageois du
nord et du sud de l’île, de différentes origines sociales, y compris des élus et
des cadres de l’administration publique, ces opérations d’expulsion entre
populations voisines ont ciblé plusieurs centaines de personnes. Parmi elles,
certaines sont en situation administrative régulière ou non, d’autres sont
installées de longue date, parfois même dotées de la nationalité française. Ces
décasages n’ont pas été empêchés par les forces de l’ordre, qui ne sont
intervenues ni contre les destructions des habitations et des biens ni contre les
violences verbales et physiques.
En participant à ces opérations de décasage illégales mais tolérées, et en
se mobilisant pour obtenir des politiques migratoires toujours plus
restrictives, les citoyennes et les citoyens mahorais français prennent une part
active aux politiques de fermeture des frontières et d’accès à la nationalité
pour contrôler, selon l’expression de l’historienne Emmanuelle Saada, la
« porte étroite de la citoyenneté » avec toujours plus de force. L’opération
Wambushu de mai 2023, cette fois-ci portée par l’État, systématise des
pratiques de délogement et d’expulsions massives héritées du régime
d’exception colonial.
BIBLIOGRAPHIE
Myriam HACHIMI ALAOUI, Élise LEMERCIER et Élise PALOMARES,
« “Maintenant, j’ai mes droits, je ne bouge pas d’ici.” Faire face aux
décasages à Mayotte », Monde commun. Des anthropologues dans la cité,
2020/1, no 4, p. 92-113.
Emmanuelle SAADA, Les Enfants de la colonie. Les métis de l’Empire
français entre sujétion et citoyenneté, Paris, La Découverte, 2007.
Juliette SAKOYAN et Dominique GRASSINEAU, « Des sans-papiers expulsés à
leurs enfants “isolés” : les politiques migratoires de la départementalisation à
Mayotte », in Philippe Vitale (dir.), Mobilités ultramarines, Paris, Éditions
des Archives contemporaines, 2014, p. 119-140.
Le scandale du chlordécone
Malcom Ferdinand
Depuis 2018, le scandale du chlordécone (CLD) occupe une place
importante dans le débat public tant sur les enjeux d’écologie et de santé
environnementale qu’au niveau des revendications décoloniales et
antiracistes. Pour rappel, le CLD est un insecticide organochloré, agent
cancérigène et perturbateur endocrinien qui fut utilisé dans les bananeraies
des Antilles, officiellement de 1972 à 1993. Cette molécule est le symbole
d’une manière de se rapporter aux terres antillaises instaurée par la
colonisation, un habiter colonial, qui les destine à une exploitation intensive
via des monocultures d’exportation tout en maintenant les populations
insulaires dans une non-souveraineté alimentaire structurelle. L’usage de
cette poudre blanche répandue à la base des bananiers causa une
contamination ayant trois caractéristiques principales. Premièrement, elle est
durable, pouvant rester dans les sols pour des périodes allant de soixante à
plus de sept cents ans. Deuxièmement, elle est généralisée. Si toutes les terres
ne sont pas contaminées, on retrouve du CLD dans les aquifères, les eaux de
rivière et certaines zones côtières, chez plus d’une centaine d’espèces
animales terrestres et marines, dans certaines denrées animales et végétales,
et dans le corps humain. En 2018, il a été estimé que plus de 90 % des
Antillais étaient contaminés. Troisièmement, cette molécule est délétère.
Outre ses effets sur les animaux non humains, elle cause des réductions de
période de grossesse, augmente les chances de fausse couche, ralentit le
développement cognitif, moteur et visuel des enfants et augmente les risques
de survenue et de récidive du cancer de la prostate.
Bien qu’ayant été utilisé dans d’autres pays, le CLD est devenu
aujourd’hui un scandale français pointant l’attitude coloniale de l’État pour
plusieurs raisons. D’abord, les autorisations du CLD (1972, 1981) sont mises
en question vu la connaissance qui existait à l’époque sur sa rémanence et sa
toxicité, de même que sa prolongation illégale (1992-1993) au-delà de son
interdiction en 1990. Les intérêts financiers de l’industrie bananière, dirigée
par des personnes appartenant au groupe socio-racial des Békés (Blancs-
Créoles) – un groupe social qui s’est historiquement construit depuis la
colonisation française des Antilles au XVIIe siècle autour de l’idée d’une
appartenance à la « race » blanche –, ont prévalu sur la santé de la population,
composée majoritairement de personnes non blanches, originaires d’Asie et
d’Afrique subsaharienne. Le scandale concerne également l’absence de
justice. Plus de cinquante ans après la première utilisation du CLD aux
Antilles, personne n’a été inculpé, alors que les premières plaintes ont été
déposées dès l’an 2000. Les acteurs de l’industrie bananière continuent leur
exploitation en toute tranquillité et impunité – la banane n’est pas
contaminée –, tandis que de nombreux pêcheurs et producteurs de tubercules
ont dû modifier radicalement voire mettre un terme à leur activité. Enfin, le
scandale apparaît au regard de la gestion défaillante par l’État. Malgré les
alertes en 1975 (incident de l’usine de fabrication aux États-Unis), en 1979
(classement du CLD comme cancérogène probable par le Centre international
de recherche sur le cancer), en 1977 et 1981 (découverte de la pollution aux
Antilles), ce n’est qu’en 2000 que les premières mesures de protection de la
population sont prises – filtration au charbon actif des captages d’eau potable.
D’ailleurs, la stratégie adoptée par l’État comporte deux biais questionnables
qui n’ont été soumis à aucune discussion démocratique. D’une part, elle
repose sur l’idée d’une dose journalière de CLD jugée acceptable (la limite
maximale de résidu) ; d’autre part, elle fait peu de cas des effets cocktails liés
à l’exposition à un ensemble de pesticides contemporains tels que le
glyphosate.__