Les nombreux débats depuis les années 1970 à propos de la notion
d’américanité du Québec révèlent par contraste cette conscience de l’altérité,
de l’« Amérique refoulée », du « besoin de se déseuropéaniser ». L’historien
Yvan Lamonde multipliait les marques coloniales – Q = - (F) + (GB) +
(USA)2 − R – où, eu égard à ses héritages coloniaux, l’identité du Québec
compte moins de France que ce que les Québécois ont l’habitude de
reconnaître, plus de Grande-Bretagne que ce que ces colonisés veulent bien
dire, bien plus de présence états-unienne et moins de poids de Rome ou du
Vatican. Au même moment, l’historien Gérard Bouchard comparait les
« sociétés neuves » d’Amérique et leurs traits de rupture, d’appropriation et
de recommencement, tout en rappelant combien la « vieille France »
appréciée en certains milieux avait longtemps été « désuète ». La politologue
Anne Legaré s’étonnait de ce besoin d’assainir les rapports des Québécois
avec la France et voyait dans l’idée de « rupture » un nouveau mythe, une
« nouvelle norme ». Son collègue Guy Lachapelle prenait alors la mesure de
la propre perception que les Québécois avaient de leur américanité réelle à la
suite de sondages et d’analyses invitant le Québec à une « diplomatie de
l’équilibre » dans ses relations avec l’Europe et les Amériques.
Lorsqu’on observe les générations formées depuis 1970 à de nouveaux
codes, on prendra comme indice d’un renversement de situation et d’un
certain décrochage de la France la baisse de la fréquentation de l’université
française par les Québécois et a contrario l’attrait des jeunes Français pour
l’université québécoise. Ceux-ci représentaient 38 % des étudiants étrangers
au Québec en 2013.
La conscience de l’« altérité » tarde à se nommer, mais s’affirme lors de
la Seconde Guerre mondiale qui vient brouiller les relations. Cas de figure
assez rare, la décolonisation culturelle a été lente et problématique dans
l’interrogation même qu’a suscitée la prise de distance. On finira par
comprendre et reconnaître que le Québec est plus d’un côté de l’Atlantique
que de l’autre.
BIBLIOGRAPHIE
Gérard BOUCHARD, Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde.
Essai d’histoire comparée, Montréal, Boréal, 2000.
Yvan LAMONDE, La Modernité au Québec, tome 2, La victoire différée du
présent sur le passé (1939-1965), Montréal, Fides, 2016.
Anne LEGARÉ, Le Québec, otage de ses alliés. Les relations du Québec avec
la France et les États-Unis, Montréal, VLB éditeur, 2003.
LES MUTATIONS DE L’EX-EMPIRE
(1960-1990)
Ce que « décolonisation » veut dire
Jean-François Bayart
La décolonisation est un objet historique complexe à appréhender. La
connotation idéologique du terme nous incite à en avoir une compréhension
évolutionniste et normative qui tient pour naturelle l’aune de l’État-nation et
du nationalisme en l’associant à l’anticolonialisme. Or l’anticolonialisme n’a
pas forcément été nationaliste ni n’a eu nécessairement pour fin
l’indépendance d’un État-nation. Une bonne part des leaders politiques de
l’Afrique occidentale française (AOF) aspiraient à la fin de la colonisation
dans un cadre fédéral, voire impérial, rénové et républicain.
À l’inverse, un nationalisme colonial donna naissance à des déclarations
d’indépendance, comme aux États-Unis en 1776, en Amérique latine au
début du XIXe siècle ou en Rhodésie du Sud en 1965, ou à des dominions,
comme au Canada, en Australie, en Afrique du Sud, sans qu’il y ait eu pour
autant décolonisation de la masse des « indigènes ». Il faut aussi tenir compte
des situations où la décolonisation s’est effectuée en l’absence d’un parti
nationaliste dominant – comme au Congo belge ou en Angola – ou sur fond
de répression du principal parti nationaliste – comme au Cameroun et au
Niger –, ou encore dans le creuset d’une lutte fratricide au sein de guerres de
libération nationale – comme en Angola, au Zimbabwe, en Algérie, en
Érythrée, en Indochine.
Par ailleurs, le colonialisme n’a pas été l’apanage des seuls États
occidentaux. Le Raj victorien a étendu une domination indienne de type
colonial en Malaisie, en Birmanie, dans le Golfe et en Afrique orientale, que
remettra en cause l’indépendance des États successeurs de l’empire
britannique. Les historiens parlent alors d’« empire secondaire », les
théoriciens marxistes de « sous-impérialisme ». Le Vietnam a colonisé le
Cambodge (1806-1846) ; le Japon, Taïwan (1895-1945), la Corée (1905-
1945) et la Mandchourie (1931-1945). L’Indonésie a annexé la Papouasie
occidentale en 1962 et Timor en 1974, mais sans pouvoir transformer l’essai.
La décolonisation du Sin-kiang n’est pas à l’ordre du jour chinois.
Le terme générique de « décolonisation » peine à rendre compte de cette
diversité de scénarios sans que l’on sache toujours s’il est pertinent de
l’utiliser. Quid par exemple de l’accession à l’indépendance des Républiques
soviétiques d’Asie centrale ?
En revanche l’on comprend mieux, désormais, que la décolonisation ne
constitue une césure radicale ni dans les anciennes colonies ni dans les
anciennes métropoles.
Un autre débat, à l’initiative du courant indianiste des subaltern studies, a
précisément trait à la reproduction de l’hégémonie coloniale après la
décolonisation au sein même des sociétés d’Afrique ou d’Asie, une
reproduction dont le nationalisme serait le vecteur. Telle était la crainte de
Frantz Fanon qui demandait aux « damnés de la terre » de « ne pas singer
l’Europe », de renoncer aux « mimétismes nauséabonds », de refuser la
« création d’une troisième Europe » après celle des États-Unis.
Il importe de ne pas distraire la continuité paradoxale de la décolonisation
de la continuité qu’a souvent représentée la colonisation elle-même par
rapport aux sociétés politiques antérieures. Notamment lorsque l’occupation
européenne a permis aux catégories sociales dominantes d’étendre leur
ascendant grâce aux ressources de l’État et de l’économie moderne, comme
au Maroc, en engageant un processus de modernisation conservatrice. Mais
aussi quand des groupes subalternes des sociétés anciennes ont investi le
moment colonial pour opérer une véritable révolution au détriment des
dominants d’hier, comme à Zanzibar en 1964. Il va sans dire que ce sont
généralement des scénarios intermédiaires qui ont prévalu, notamment sous
la forme d’un processus d’assimilation réciproque d’élites anciennes et
nouvelles, et d’origines régionales diverses, comme au Cameroun, en Côte
d’Ivoire, au Sénégal. La différenciation régionale des fondements sociaux de
l’État postcolonial et son asymétrie politique ou économique expliquent
souvent la dissidence armée de certains de ses territoires.
Autrement dit, la périodisation entre le précolonial, le colonial et le
postcolonial ne résiste pas à l’examen. L’événement de la décolonisation doit
être lu à la lumière de ces continuités tissées de discontinuités. Le philosophe
Bergson aurait parlé de « compénétration des durées » dont la mémoire
traumatique de l’esclavage et de l’occupation coloniale est un « souvenir du
présent », une « fausse reconnaissance ». Pour autant il ne faut pas oblitérer
l’intensité de cet événement de la décolonisation, en relativiser l’importance.
Il a mis en forme une revendication de la dignité, une soif d’émancipation qui
ne se sont jamais éteintes, quelles que soient les expressions parfois
déroutantes ou choquantes qu’elles empruntent de nos jours et les
désillusions qui ont succédé à l’euphorie de l’indépendance.
Sur cette toile de fond générale le modèle politique qui s’est imposé dans
la plupart des pays au lendemain des indépendances est celui du régime de
parti unique (ou « unifié »), éventuellement communiste dans le cas de
l’Indochine ou au Mozambique. L’aura de l’URSS dans le « tiers-monde »,
que servaient tout à la fois son engagement diplomatique contre
l’impérialisme occidental, sa coopération culturelle et universitaire et ses
réalisations économiques et technologiques, rendait ce modèle prometteur. Le
Néo-Destour tunisien puis l’Ujamaa tanzanienne contribuèrent à le diffuser
dans les pays africains dits « modérés » et rétifs à l’influence soviétique : par
exemple au Cameroun ou en Côte d’Ivoire. Le schisme sino-soviétique
concourut paradoxalement à sa légitimation en procurant une mouture plus
révolutionnaire et conforme aux attentes de la jeunesse scolaire ou
universitaire. Le maoïsme rencontra une influence certaine au Congo-
Brazzaville, mais aussi dans le Zaïre du maréchal Mobutu qui en emprunta
les techniques de mobilisation des masses. Le cas échéant, les nécessités de la
lutte armée de libération nationale oeuvrèrent également à l’instauration du
parti unique. Dans le contexte de la guerre froide, la crainte du communisme
facilitait son acceptation, parfois sur fond d’épouvantables massacres comme
en Indonésie, en 1965, ou dans la continuité de l’état d’urgence colonial,
comme en Malaisie, au Kenya, au Cameroun.
Certains de ces régimes admettaient en leur sein des formes de pluralisme
électoral limité, comme au Kenya, en Tanzanie ou – à partir des années
1980 – en Côte d’Ivoire. Mais leur centralisme fort peu démocratique les
empêcha souvent de procéder aux ajustements politiques que rendaient
indispensables l’évolution de la société ou leurs propres erreurs
gouvernementales. Dans les crises qui en ont résulté, l’armée s’est volontiers
posée en recours au prix de coups d’État en Afrique, au Moyen-Orient, au
Pakistan, en Birmanie, en Indonésie. Néanmoins, ces convulsions ne doivent
pas occulter la résistance du multipartisme dans certains pays – en Inde, bien
sûr, malgré la proclamation de l’état d’urgence en 1975-1977, mais aussi au
Maroc en dépit de la prééminence et de l’autoritarisme de la monarchie – et
sa restauration là où il avait été aboli, comme au Sénégal, ou suspendu par un
coup d’État militaire, comme au Nigeria ou au Pakistan.
Les péripéties institutionnelles sont allées de pair avec la continuité du
processus d’accumulation primitive et de formation d’une classe dominante
sous le couvert de l’État et de politiques parfois antithétiques. La
libéralisation économique qui s’est généralisée dans les années 1980 sous
l’influence des thèses néolibérales et sous la pression de la crise financière a
généralement été instrumentalisée par les légataires de l’État colonial qui,
dans un premier temps, avaient mis en oeuvre des stratégies dirigistes et
nationalistes, voire socialistes. De même l’État postcolonial a perpétué le
style autoritaire et coercitif de commandement de l’administration coloniale,
au nom des mêmes impératifs du « développement », y compris dans les
régimes socialistes et anti-impérialistes comme en Tanzanie et au
Mozambique.
Au fil des crises qui se sont égrenées dans les décennies suivant les
indépendances, s’est généralisée l’idée selon laquelle l’État de facture
occidentale était inadapté aux réalités sociales du « tiers-monde ». La
prégnance des consciences particularistes – l’ethnicité en Afrique, le
confessionnalisme au Proche et Moyen-Orient, le communalisme en Asie du
Sud –, du népotisme, de la « corruption » a été conçue comme un symptôme
de son inadéquation.
En outre, les consciences particularistes, dont le poids est au demeurant
souvent exagéré, ne sont ni la négation ni la subversion de l’État. Elles sont
un mode d’appropriation et de partage de celui-ci par les différents acteurs
régionaux et/ou religieux. Les guerres civiles ne remettent généralement pas
en cause le cadre étatique. Elles sont un moyen d’en prendre le contrôle, au
point d’être un mode d’alternance gouvernementale, comme au Tchad depuis
les années 1970. Rares ont été les guerres de sécession en dehors des cas,
évidemment conséquents, de la partition du Raj britannique, puis du Pakistan.
L’Indonésie est demeurée unie en dépit de son hétérogénéité, de sa
morphologie insulaire et du soulèvement du sultanat d’Aceh. En Afrique,
l’Organisation de l’unité africaine (OUA) a entériné le maintien des frontières
coloniales. À l’exception du Soudan du Sud, les rares tentatives de sécession
– notamment celles du Katanga (1960) et du Biafra (1966) – ont échoué. Des
guerres de libération nationale ont même été enclenchées pour restaurer les
frontières et l’indépendance d’un ancien territoire colonial, comme en
Érythrée, annexée par l’Éthiopie.
La conscience nationale ou nationaliste reste forte, y compris dans des
États réputés « faillis » comme le Congo-Kinshasa. C’est que l’État
postcolonial est semblable à un rhizome. Il est en interaction étroite avec les
terroirs historiques qui en sont l’humus, par l’intermédiaire de toute une série
d’institutions politiques et sociales souvent informelles et trop rapidement
qualifiées de « traditionnelles », alors qu’elles ont fait preuve d’une
remarquable capacité d’adaptation après la décolonisation.
BIBLIOGRAPHIE
Jean-François BAYART, L’État en Afrique. La politique du ventre, Paris,
Fayard, 1989 (nouvelle édition augmentée, 2006).
Partha CHATTERJEE, Nationalist Thought and the Colonial World, Londres,
Zeb Books, 1986.
Frantz FANON, Les Damnés de la terre, Paris, François Maspero, 1961.
Béatrice HIBOU et Mohamed TOZY, Tisser le temps politique au Maroc.
Imaginaire de l’État à l’âge néolibéral, Paris, Karthala, 2020.
Ahmadou KOUROUMA, Les Soleils des indépendances, Montréal, Presses de
l’université de Montréal, 1968.