Chapitre VI
LES PRONOMS PERSONNELS
Le paradigme s'établit comme suit pour le centre du domaine
d'oïl, aux xne et xme sièclesl :
pers. 3
pers. 1 pers. 2 masc. 1
fém. n. réfl.
1 1
cs jejmÉ tu il ele il
CRd
CRind } me/MOI } te/TOI ~}LUI ~}LI le
} sefsOI
pers.6
pers.4 pers.5 --mas---c-.~---~-m-.--~---n-.--~--r-éfl-.--
1 1 1
cs il eles
CRd } nos } vœ les} les}
CRind lor EUS lor ELES } sejsOI
Le système se signale de prime abord par sa complexité et par
la multiplicité des variables qui font intervenir, outre le genre et
le nombre, le statut rythmique, tandis que les cas passent de cinq
1. Romaine, petits corps : pronoms à double statut rythmique; petites capitales :
pronoms prédicatifs (toniques et autonomes), formes fortes, étoffées. Italique: pronoms
conjoints au verbe, formes faibles, ténues.
Les pronoms personnels 85
à six. Il frappe aussi par un défaut flagrant de parallélisme entre
les personnes 1, 2, 3 réfléchie, 4, 5 (aux CRd et ind. indifférenciés
et sans distinction du CS pour nos, vos) et les personnes 3, 6; et,
au sein même des personnes 3 et 6, entre les pronoms faibles à
double CR et les pronoms forts à CR unique.
Enfin, il comporte des homonymies : il (CS sing. et plur.), eles
(CS et CR), les, lor (masc. et fém.) et surtout li, à la fois CRind
faible des deux genres et CRd et ind. fort féminin. Homonymies,
il est vrai, inégalement gênantes, dans la mesure où l'accord du
verbe suffit à distinguer il singulier de il pluriel et où la place
occupée diffère pour eles sujet conjoint lié au verbe et eles régime
prédicatif détaché. L'évolution des formes en moyen français
montre que le seul embarras véritablement ressenti réside dans
l'asymétrie de la distribution de li et de lui et la paronymie des
deux mots.
L'ordonnance est à chercher moins dans le détail qu'à la base
même. Le système, qui prend appui sur les trois personnes
du discours, s'est, en effet, constitué à partir précisément d'une
opposition entre les personnes de l'interlocution : 1-2, 4-5 et les
personnes évoquées : 3-6, les premières ne se référant qu'à elles-
mêmes (je désigne la personne qui dit « je », tu celle à qui l'on
dit « tu ») et excluant une marque de genre tout à fait inutile, les
secondes, les seules véritablement pronominales, renvoyant au
contexte et soumises au marquage en genre et en nombre pour les
besoins de la référence.
PRONOMS SUJETS
A la différence des autres personnes, la première se dédouble
en je, indifférent à l'accent, et gié, exclusivement tonique. Gié
se prête aux emplois isolés, hors de l'appui verbal : Ja fetes vos
voz nes garnir ('équiper'). -Gié? (Eneas, 168o), mais se rencontre
surtout en postposition immédiate du verbe, sous l'accent du
groupe rythmique, place facilement exploitable à la rime par les
poètes, qui sont les principaux utilisateurs du mot : Que ferai gié ?
Malement me sent engagié (Rutebeuf, Théophile, 557 et 121). Je,
86 Morphologie du fra11fais médiéval
étymologiquement atone, mais étendu à l'emploi tonique dès
l'époque prélittéraire, rejoint les autres pronoms sujets qui jouissent
du double statut, conjoint et disjoint : Bien sui seüre de morir, f quant
ge vos voide moi partir. Sire, por coi m'ave;;, traie?- Ge non ai (Enéas,
1748·1750).
PRONOMS RÉGIMES
Mis à part nos, vos et le pronom neutre, le partage rythinique
des formes est de règle. Le pronom ténu répond à l'emploi conjoint
(forme faible, accolée au verbe : me, te, se, le, la, li, les, lor), le pro-
nom étoffé, à l'emploi prédicatif (forme forte, détachée du groupe
rythinique du verbe : moi, toi, soi, à une réserve près (infra) :eus,
eles).
Pronoms conjoints antéposés (ex. de pers. 3 CRind) : Bel
sire Guenes, fO li ad dit Marsilie (masc.) //Si li ad dit: « Mult estes
hele e clere! » (fém. Roland, 445, 5 I 2).
Pronoms conjoints postposés. L'accent occasionnel, final du
groupe, ne modifie pas les personnes 3-6. Ex. de pers. 3 : Ot le
Guillelmes, si comme11fa a rire (Pr. d'Orange, 63o). - Torne;;, a lui tost
al rivage, f et dites li que an Cartage f s'an viegne (Eneas, 638). Mais
il attire la forme forte aux personnes 1-2 : guerpirent ('abandonnè-
rent') moi, to;;, sols i fui (Enéas, 1050). - Cumhatrat sei a ('il se
battra avec') trestute sa gent (sei= soi, Roland, 614).
Pronoms prédicatifs. Pronom sans soutien verbal : Lai le tost
('lâche-le vite'), et tu lui (Saint Nicolas, u64). Régime antéposé à
l'infinitif (le pronom reçoit la prédicativité qui manque à l'infinitif,
privé d'autonoinie à date ancienne) : vole;;, moifoir (Enéas, x68o).
Emploi emphatique : ne guerpi ('laissai') li (CRd fém.), ne ele
lui (effet d'opposition. Enéas, 1517).
PRONOMS D'APPOINT
Pour compléter l'ensemble, la langue y a intégré de fait un
certain nombre de formes prises à d'autres catégories. C'est ainsi
Les pronoms personnels
que on vient s'ajouter à la série des CS de personne 3 en y apportant
un trait d'indéfinition. Dérivé de homo en emploi proclitique
devant le verbe : on jet en Loheraigne 1plus beles notes qu'en nul raigne
('contrée'. Rose, Lorris, 749), étendu ensuite à l'emploi disjoint,
sous l'accent : Ne voel pas c'on vers lui mesprende ('fasse tort'. Saint
Nicolas, 636), il se double d'une forme en (par réduction de huem
et passage à la proclise? : mes l'en puet tex songes songier 1qui ne sont
mie me11fongier (l' : survivance de l'article qui déterminait le nom
primitif. Rose, Lorris, 3).
Mais le principal apport est constitué par les deux pronoms
adverbiaux en, i, exclusivement conjoints et indifférents au genre,
qui fournissent deux CRind neutres et doublent li, lor à l'animé :
- n. : CS il, CRd le, CRind1 i ( = a le), CRind2 en (=de le.
Ce assure les emplois prédicatifs : CS-CRd ce, CRind a ce,
de ce ... );
- masc. fém. conjoints : CRind1 lili, lorli (correspondant à
a luillileusleles prédicatifs), CRind2 en (correspondant à
de luillileusleles prédicatifs).
Déjà en latin vulgaire, inde(> en) et Tbi (croisé avec hic> i) avaient
développé un emploi pronominal à côté de leur emploi adverbial
d'origine, inde dès l'époque de Plaute : Sacrifiant; dant inde partem mihi
maiorem quam sibi ('Ils font un sacrifice; ils m'en accordent une plus
large part qu'à eux'. Miles Gloriosus, 711), ibi sous l'Empire : Limaces
tere in mortario et ad}ice ibi ovum ('Ecrase des limaces dans un mortier et
aJoutes-y un œuf'. Marcellus Empiricus, 8, 53, xve s.).
En (forme première ent, maintenue en picard jusqu'au XIV 6 s.)
et i semblent avoir été mis en situation d'atonie et avoir reçu leur
statut conjoint plus tôt que les pronoms atones, me te, se ... , si l'on
en juge par la place qu'ils occupent, au contact du verbe sans
disjonction possible, au moins dans les constructions antéposées :
mes hui m'en sui aperceüe 1 que j'en ai esté deceüe ('trompée'. Chast.
de Vergi, 585-586).- Amis ne voisin ne parant 1ne vos i serontja garant
(Rose, Meun, 9192).
En postposition, ils peuvent recevoir l'accent occasionnel du
groupe, comme tous les pronoms conjoints (la dominante adver-
biale ou pronominale n'intervenant pas) : Vint i Gerins ... E vint i
Otes, si i vint Berengers E vint i Astors e AnseiS li veillz, Vint i Gerart
de Rossillon (Roland, 794-797). Mais les combinaisons qu'ils forment
88 Morphologie du français médiéval
à l'avant avec les autres pronoms faibles prennent, par leur fré-
quence même, une cohésion telle qu'elle se maintient à l'arrière.
C'est seulement dans cette position que en et i s'écartent du verbe:
de raler ('retourner') s'en fu asez ('très') pres (Enéas, 883). -
Prendrez vos i terre, ou avoir, / ou amis ? (Dole, 35 I 8).
ALTÉRATIONS NÉES DE LA CHAINE PARLÉE
La phonétique syntactique fait constamment surgir des formes
secondes dans le débit rapide de la phrase et les copistes du Moyen
Age les transcrivent assez fidèlement.
L'élision, forme courante et banale de réduction, est habituelle
pour je, me, te, le, la, se devant voyelle initiale et pour li (devant en
presque uniquement) :puis l'espousa /contre son amonestement ('avis'), /
si l'en meschai malement ('il lui en coûta'. Rose, Meun, 8762). Mais
l'hiatus se rencontre avec les pronoms sujets de statut mixte et
peut répondre à une intention, à un soulignement antithétique,
par exemple : il est en pes, ge ai les mals ('lui est en paix, moi j'ai
les tourments'. Enéas, 1825).
FORMES n'ÉCRASEMENT
Il, masculin et neutre, peut se réduire à i devant consonne
(comme aujourd'hui en langue populaire), spécialement après s(e),
qu ( e), facilité en cela par l'homophonie de si, qui : s'i poait voler
jusqu'au nues... , si faudrait il bien a choisir ('il n'arriverait pas à dis-
tinguer') / en quel peril! il est cheüz (Rose, Meun, 9362).
Il arrive aussi que, par fusion de v- dans fof, fu/ vélaires, vos
(vous) se contracte en os (ous) dans des suitesjefnefquefse vos> j'os,
n'os, qu'os, s'os: s'ous la trovez, si la prenez (Rose, Meun, g8g6 et infra,
p. 100), phénomène resté longtemps vivant dans les patois (cf. pour
le xvne s., Molière, Don Juan II, 3).
Mais les contractions les plus usuelles sont fournies par les
pronoms atones à vocalisme fe/ : me, te, se, le, les, en qui viennent
se fondre, en tant qu'enclitiques, dans les monosyllabes en pré-
cession qui leur servent d'appui (je, ne, que, qui, se conj., si... ). Cette
Les pronoms personnels 8g
crase, courante dans les textes archaïques, se raréfie toutefois
au cours de l'ancien français, surtout à partir du xme siècle. On
relève ainsi dans la Chanson de Roland :
- Avec le : Qjtant jel vos dis, n' enfeistes nient ('rien', je le, 1708). -
N'en parlez mais, se jo nel vos cumant (ne le, 273). - Ambure (p. 57)
ocit, ki quel blasme ne quillot ('loue', que/qui le, 1589). -Sel pois
('puis') trover ..• Liverrai lui une mortel bataille (se, le, 657). -li mes-
sage descendirent a pied, Sil saluerent (si, le I 2 1) •
- Avec les: Joes voell aler querre ('chercher', jo les, 2180). -
La sunt neiez ('noyés'), jamais nes en verrez (ne les, 6go). - priet
Deu ques apelt ('qu'il les appelle', 226 I). -La vunt sedeir ('s'asseoir')
cil kis deivent cumbatre (qui se, 3854). - .C. mil humes i plurent ('pleu-
rent'), kis esguardent (qui les, 3882). - Vint tresqu'a els, sis prist a
castier (si les, I 739).
- La Vie de saint Alexis (XIe s.) offre d'autres combinaisons
qui ne se retrouvent plus guère ensuite :pur quemfuis? (que me,
453). - sim pais ('nourris') pur sue amor (si me, 220). - ou tum
laisas dolente et esguarede (tu me, 470).
- La crase de en ne dépasse pas le xne siècle : ne vos puet mes
retenir Dido, qui'n estovra ('devra') morir (Enéas, 1704).
Mais un changement rythmique s'opère dans les syntagmes
verbaux, qui porte vers un mouvement régulièrement ascendant.
Les régimes faibles s'orientent vers le verbe et passent de l'enclise à
la proclise en recouvrant l'intégralité de leur forme. De toutes les
contractions, ne[ se montrera la plus résistante.
FORMATION DU SYSTÈME MÉDIÉVAL
Les pronoms personnels latins constituaient un ensemble morpho-
logiquement hétérogène : pers. 1 ego, sans parenté formelle avec me,
miki... ; pers. 2 tu, te, tibi... ; pers. 3 se, sibi... , affectés au seul emploi
réfléchi; pers. 4 et 5 nos... , vos... , bâtis sur des racines distinctes de ego
et de tu (nos, vos= ego + + tu alii, 'd'autres' et non plusieurs egoftu).
Pour combler l'absence de pers. 3 non réfléchie, la langue faisait appel
à l'anaphorique is.
Les parlers de la Romania ont affermi l'opposition entre les per-
sonnes 1 et 2 (4 et s) du dialogue et l'anaphorique en introduisant ille
go Morphologie du fran;ais médiéval
déictique, plus fortement référentiel et mieux étoffé que is, dont ils
font le pronom de la personne absente.
Les pronoms egofmefnos, tuftefvos, indifférents au genre (qui relève,
dans l'interlocution, du constat), se démarquent sur ce point de ille,
masc., illa, fém., illud qui doivent se plier au genre du référent.
Le gallo-romain retient l'usage du datif, et dans les deux nombres
exceptionnellement, mais le fait n'a guère d'incidence formelle que
pour illi. Aux personnes 1, 2 (4, 5), ce sont les accusatifs me, te, se, nos,
vos qui, par extension d'emploi, en tiennent lieu (dialectes du Nord
mis à part, p. 95).
Surtout, il laisse s'exercer librement l'action des lois phonétiques
dans les deux positions rythmiques que peut occuper le pronom par
rapport au verbe : inclusion dans le syntagme verbal : le pronom,
enclitique ou proclitique, reste atone, sauf cas particulier (statut
conjoint); ou détachement du syntagme verbal : le pronom, autonome,
reçoit l'accent (statut prédicatif), d'où un double traitement et deux
aboutissements pour la plupart des formes.
Aux transformations proprement phonétiques s'ajoutent des réfec-
tions d'ordre morphologique, spécialement dans le paradigme de ille.
Outre le passage du nominatif ille à *ill! (p. 78), le datif singulier, dont
la forme illf, commune au masculin et au féminin, demeure usuelle
hors de l'accent, est remodelé sous l'accent de façon à différencier les
genres, en *illui masc. et *illaef fém. (v. démonstratifs, p. 78) et, de
plus, étendu à l'accusatif (futurs CRd et CRind). Au pluriel, illis ne
se maintient qu'à l'extrême nord de la Gaule (p. 95). Ailleurs, on lui
substitue le génitif, sous la forme masculine exclusivement : lllorum
(peut-être à la faveur de la construction illorum interest, 'il y va de leur
intérêt', où le sens du verbe confère au génitif une valeur de datif)
Traité phonétiquement comme un pronom tonique, il n'en glissera
pas moins dans l'emploi atone en cédant la place à lllos, illas sous l'accent
(au moins dans une notable partie du domaine d'oïl (p. g6), formes
valables pour les deux régimes.
Au neutre, illud se modèle sur templum > illum (attesté).
On peut regrouper ainsi les formes vulgaires avant leur façonnage
phonétique :
pers. 1 pers. 2 pers. 3 masc. fém. n. réfl.
Nom. e(g)o tü illï illa lllu(m)
Ace.
} m~ } t~ (il)lu(m)} ("l)l'- (il)la(m)} ("l)ld8ï (il)lum } s~
Dat. (il)lï ' m (il)li J
pers. 4 pers. 5 pers. 6 masc. fém. réfl.
Nom.)
Ace.
Dat.
nës l
vos
illi
(il)los }
(il)loru(m) lllos
illas
(il)las }
(il) Loru( m) illas } s~
Les pronoms personnels 91
ÉVOLUTION DES FORMES
Personnes r-2{4-5 et 3 réfléchie
Les pronoms romans de personne I s'appuient sur une forme déjà
évoluée de lgo : lo (issue de la proclise ? ou dialectale ? En tout cas
constituée bien avant l'effacement de g devant o : xv 2). Eo procli-
tique> yo (esp.) > fdi.of me s. > fdi.ç/ par affaiblissement xne s.
> afr. jo{je. - Sous l'accent, éo > fieof me s. > /fe/ vue s. > fdi.ief par
alignement sur fdi.of > afr. gié.
Tü demeure graphiquement inchangé.
Më, œ, së toniques> mei, tei, sei (arrêtés à ce stade à l'Ouest) > moi,
toi, soi xne s.
.Nos, vos. Les produits nous, vous (et non *neus, *veus) montrent qu'il
y a eu généralisation du traitement atone à date prélittéraire.
Personnes 3-6 (et r-2 régimes postposées au vb.).
Pronoms sujets.
*zlli{Zlla... cdntat > ilfele... chante. - illij*{[[as cdntant > ilfeles ...
chantent. - *Zllum ... *convénit > (el) il... convient.
Il, ele(s) ont connu d'abord, comme tous les pronoms sujets, un
emploi emphatique, à distance du verbe et sous l'accent, avant de
pouvoir s'en rapprocher jusqu'à prendre place à l'entrée du groupe
verbal, ce qui explique qu'ils aient échappé à l'aphérèse et qu'ils jouissent
encore du double statut, prédicatif et conjoint, en ancien français :
Poeit parler a sun ami De l'autre parte il a li (Marie de Fr., Laustic, 42).
Etes, CSpl., repose sur *illas, analogue à *filias, *bonas ...
La forme neutre primitive el, restée à l'Ouest et rare (var. al et
S.-O. ol), fait place ailleurs à il, pris au masculin (par assimilation du
sujet impersonnel à une personne absente?), aidé en cela par l'identité
des CRd (lo) le et l'homonymie gênante de el indéfini (< alid,
'autre', p. 129).
Pronoms régimes conjoints
La genèse des formes atones n'a pas encore trouvé d'explication
pleinement satisfaisante. Etaient-elles proclitiques ou enclitiques? Se
sont-elles modelées à l'avant ou à l'arrière du verbe? La voyelle de lo,
la, li a reçu un traitement de syllabe initiale (de groupe, comme celle
de me, te, se, nos, vos), mais celle de les ( < (il)los, (il)las) un traite-
ment de finale.
D'autre part, l'exclusion des CR faibles de la place initiale de propo-
sition en ancien français jusqu'au xme siècle (date où ils commencent à
apparaître en tête des phrases interrogatives) prouve qu'ils n'étaient
pas alors proclitiques. Mais on ne voit pas comment l'aphérèse de
(il)lum, (il)lam aurait pu s'opérer autrement qu'en proclise (cf. *(ec)ce
{[li, *(es)sere 4Jyo, p. 77, x8o).
Morphologie du fra11fais médiéval
Il se peut, toutefois, que les pronoms faibles aient hérité d'un double
traitement: de proclise après un proclitique (conjonctif, p. ex., en subor-
donnée : si {il)lum v!det, 's'ille voit'), d'enclise après un mot accentué,
avant que l'enclise ne se généralise; et une influence de l'article (pro-
clitique, p. 71) sur le timbre de la voyelle n'est pas non plus exclue.
Pour rendre compte non pas exactement des formes, mais des
constructions dans lesquelles elles se sont fixées, nous posons les syn-
tagmes de base au stade de l'enclise généralisée, en portant entre paren-
thèses les syllabes déjà effacées par aphérèse aux personnes 3-6 :
PauLus meftefsefnosfvos vfdet : afr. Paul meftefsefnosfvos voit.
Paulus (il)luf {il}laf {il}luf {il)losf {il)las vfdet : afr. Paul lefla/le
(n.)fles voit.
PauLus (il)lif{il)loru dfxit: afr. Paul li/lor dist.
Ce schéma vaut pour la phrase injonctive (impérative) si le pronom
reçoit l'appui d'un terme d'ouverture :
Qudre (il} lu vide 1 : afr. car le voi! ('regarde-le donc').
Dans le cas contraire, il se postpose, sans incidence de l'accent aux
personnes 3, 6 (4, 5; {il)l6rum > laur, leur représente plutôt une exten-
sion du pronom prédicatif) :
Vide {il}luf {il)ldf {il}luf {il)l6sf {il}lds : afr. voi leflaflefles.
Die (il)U/ (il}l6ru : afr. di Iiflor.
Sans incidence non plus sur me, te à l'extrême nord de la Gaule,
mais avec diphtongaison au centre de la future zone d'oïl qui n'a pas
su unifier les traitements
Vide méfté : afr. pic. voi me/te =fi Centre voi moi/toi ('regarde-
moif-toi').
Le pronom a aussi la possibilité de se postposer à l'infinitif:
*Pro videre {il}luf {il)ldf {il}luf {il)l6sf (il}lds : afr. por veoir leflaflefles.
*Pro dicere (il)lf/ (il)l6ru : afr. por dire liflor.
*Pro videre méftéfsé : afr. por veoir moiftoifsoi.
*Pro allare fbi : afr. por aler i.
*Pro allare inde : afr. por aler en.
Pronoms régimes prédicatifs
Syncrétisme des cas régimes. -Le gallo-roman du Nord ne garde qu'une
forme accentuée pour l'accusatif et le datif: au singulier, le datif, mais
à l'inverse, l'accusatif au pluriel.
Aphérèse. - Elle affecte le singulier trisyllabique à voyelle initiale
atone suivie de géminée (cf. *(ec}dlli, *(es)serdyyo, p. 78, 180) :
*(il}lut (accentuation reprise à cui et à hilic), *(il}ldei > afr. lui, li.
Les pluriels (dissyllabiques) reçoivent l'accent sur la voyelle initiale
qui s'en trouve protégée : fllos, fllas > afr. eus, eles.
Les pronoms personnels 93
Ces formes se développent dans des constructions autonomes telles
que le détachement proleptique :
*(il)luif(il)ldeij{llosftllas... béne video: afr. luiflifeusfeles voi je bien.
l'absence d'appui verbal :
*(ec){lli me videt et é(g)o (il}lui: afr. cil me voit et je lui.
le régime prépositionnel :
*vddo ad (il}lui : afr. je vois a lui.
FORMES DIALECTALES
CS DE PERSONNE 1
A gié du Centre (et de l'Est) correspondentjou etju en picard
et wallon, formes tirées de l'emploi de fdzof sous l'accent avec
fermeture de fof : Or ai jou tout perdu! // Q!li le sera?- Jou (Robin
et M., 354, 453). Mais la tendance à gagner les positions conjointes
se manifeste pour jou comme pour chou (p. 79), quoique plus
timidement.
L'anglo-normand présente, avec la graphie jeo, à lire [d-z~],
une trace possible d'accentuation ancienne: Par cele fei ('foi') ke jeo
dei vus// Si vus murrezjeo voil murir (Marie de Fr., Guigemar, 344, 549·
Cf. ceo, p. 8o).
CS DE PERSONNE 2
Le picard introduit, à côté de tu, un doublet te, né d'un parallé-
lisme phonique avec la personne 1 : CR me - CS je, CR te > CS te :
Se t'as letre Ne rien ('quelque chose') de ten seigneur a dire, Si vien avant
(Feuillée, 704). - A la rime : pour quoi traïsis te f Bertain ta douce
dame ne pour quoi le fesis te ? (Berte, 2223-2224). La forme, apparue
au xrne siècle, se trouve encore au XVI6 , et en langue littéraire
(mais t'populaire moderne résulte d'une élision de tu plus récente).
CS FÉM. DE PERSONNES g-6
Dans la zone occidentale d'oïl (et l'Orléanais, qui se rattache
linguistiquement à l'Ouest). une forme élidée el se développe à côté
94 Morphologie du français médiéval
de ele, au xne siècle, devant voyelle d'abord, puis en toute position,
et, par adjonction directe de -s, un pluriel els qui passe phonétique-
ment à eus (Centre : ele, eles). Au pluriel, le même traitement
s'étend au CR féminin prédicatif: por eus (Centre : por eles) qu'il
faut se garder de confondre avec eus masculin prédicatif du Centre :
tant est digne d'estre amee /qu'el doit estre Rose clamee (Rose, Lorris, 44).
- eus (Beauté et Charité) ont entre eus si mortel guerre f que ja l'une
plein pié de terre/ a l'autre ne lera ('laissera') tenir (Rose, Meun, 8933).
Dans des formes de l'Ouest encore plus dialectalement marquées,
et à l'Est également, fe/ s'ouvre en fa/ devant -l et -l peut s'effacer
au pluriel devant la flexion -s, d'où al(e}, as : Fortune ... torne sa
roëlle; J cui al met a l'unjor desus, a l'autre lo retornejus ('en bas')// As
(les trois déesses) ne sorent trover nul home J qui miauz en sache dire
droit J que Paris (Enéas, 1 1 4, 689) .
Un féminin ille, forgé sur il, se rencontre sporadiquement,
sans attache régionale bien fixe: s'il vos plesoit, ge verroie Jma damoisele
vostre fille. » / ... « Et ou est ille? (Dole, 3332. Rime facile fille : ille
affectionnée par Jean Renart: cf. Escoujle, 2704, 4108, 4124).
CRd SINGULIER FÉMININ CONJOINT
En picard, à le, article féminin, répond le, pronom féminin
CRd atone, issu du même étymon (il)la (mis en position préto-
nique ou finale de syntagme verbal, comme dans : non (il)la(m)
vtdet). Cette confusion formelle avec le masculin achève de neutra-
liser l'opposition des genres dans les régimes faibles : CRd sing. le,
CRind li, CRd plur. les, CRind lor (et doublet les, irifra) masc.-
fém. : c' avés vos fait de Nicolete ma tresdouce amie ... ? Avés le me vos
tolue ne enblee ('enlevée ou ravie') ? (Aucassin VI, 9).
CRd SINGULIER MASCULIN CONJOINT
Lo: Enz enlfou ('feu') lo getterent (Eulalie, 19) passe très tôt à le,
en français central, mais demeure à l'Ouest et surtout à l'Est
et Jof tend à se fermer en fu/ : por feme qu'il ne prenoit Jlou blasmoient
mout ses amis (Fabliaux, Do mire de Brai, 9). En normand, le se
Les pronoms personnels 95
nasalise : Comment on len ('le cerf') doit chassier (Roy Modus, 3, 94·
Cf. cen, p. 8o).
CRd SINGULIERS CONJOINTS POSTPOSÉS
En postposition à l'impératif (notamment), le picard fait
prévaloir le statut conjoint pour les personnes 1 et 2 et uniformise
ainsi le traitement faible réservé ailleurs aux seules personnes 3 et 6 :
me, te, comme le, la, li... : biaus crestïens, tais te, ne pleure! // Soiés
me secours et garans! (Saint .Nicolas, 484, 1262). A fortiori si le pronom
ne vient pas clore le groupe rythmique : Sire, veés me chi (ibid., 240),
comme c'est le cas dans les formules du type laisse m{e) ester
('laisse-moi tranquille'), laisse m{e) en pais, devenues courantes en
toute région : Por Dieu merci! Lessiez m'ester (Fabliaux, Do mire
de Brai, 189). -laissiez m'aler sijere;:. bien (Trubert, 847).- Theo-
(Jhile, lessiez me en pais! (Rutebeuf, Théophile, 380).
CRÎnd CONJOINT DE PERSONNE 6
Les parlers du Nord ont donné le pas à illis classique sur illorum
vulgaire pour l'expression de ce qui deviendra le CRind pluriel,
d'où une forme les ('leur'; l.llfs > * (il)lls avec abrégement de
fi/ long devant -s) picarde, wallonne et, par extension, anglo-
normande : Ki mercit les ferat, ja Deus n'en ait merci! (Poème moral,
1288).
CR SINGULIERS PRÉDICATIFS
DE PERSONNES 1, 2, 3 RÉFLÉCHIE
Alors que la plupart des régions d'oïl ont étendu l'accusatif
(me, te, se atones, moi, toi, soi toniques) aux deux régimes, direct
et indirect, le Nord les a dissociés et, pour les emplois toniques,
a fait partir l'extension du datif: mihi, tibi, sibi > mi, ti, si (mihi > mi
par contraction, puis alignement de tibi, sibi sur la pers. 1) : avoc
ciax voil jou aler, mais que j'aie .Nicolete ma tresdouce amie aveuc mi // se...
vos peres le savait, il arderoit ('brulerait') et mi et li en un fu (la coordi-
g6 Morplwlogie du fran;ais médiéval
nation détache du groupe verbal. Aucassin VI, gg, 42). - mius de
ti vail ('je vaux mieux que toi'. Saint Nicolas, gx6). Ces formes,
senties comme proprement prédicatives, se prêtent plus malaisé-
ment à l'accentuation occasionnelle d'une postposition au verbe :
Sié ti, ribaudiaus ('assieds-toi, chenapan'. Feuillée, 589) reste un
exemple rare, surtout hors de la rime.
CR PRÉDICATIF, FÉMININ SINGULIER, DE PERSONNE 3
Les dialectes de l'Est et de l'Ouest n'ont que partiellement
réduit la triphtongue fieif issue de (il)laei (monophtonguée au
Centre en fi/) en la ramenant simplement à une diphtongue, soit à
fei/ > lei (E. et N.-E.), soit à fief > lié (0.) : si dexendit sor la
sueyf olant ('parfumée') fior de la permenant virginiteit, en lei s'assist
et a lei s'aherst ('s'attacha'. Saint Bernard II, g, 17). - Les eulz
out vers ('brillants'), les cheveus sors ('blond doré'). Li seneschaus o
lié s'envoise ('se distrait en sa compagnie'. Tristan, Béroul, 288g).
CR PRÉDICATIF, MASCULIN PLURIEL, DE PERSONNE 6
Dans la plupart des dialectes, eus ( < lllos tonique) évolue en aus
sous l'effet ouvrant de -u diphtongal: Li autre devant ax le font f monter
par les degrez amont (Perceual, 1783); var. eaus, par croisement avec
le suffixe -eaus (-etlos) : cil juvenceals, Par parais ('paradis') vait ovoec
eals (Saint Brandan, 1730).
cRind « LOR » EN EMPLOI PRÉDICATIF
Lor (leur), forme primitivement tonique (et passée secondaire-
ment à l'emploi atone), a conservé son statut prédicatif d'origine
dans de vastes zones d'oc et d'oïl. On trouve lor sous l'accent non
seulement en provençal (enfper lor, comme en italien afper loro),
mais aussi au sud-est et à l'est du domaine d'oïl et même à l'ouest:
et sor ce mandent a vos conme a lor bon pere que vos a lor conmandoiz
vostre comandement (Villehardouin, § 106). - E prient Deu ... Del rei
Hugun le fort que les garisset ('protège') üi, Qpe encuntre lur est si
Les pronoms personnels 97
forment irascud (Vtryage de Ckarlem., 671). Ce double statut de lor
resserre la correspondance entre le pluriel et le singulier. Lesflor-l6r
s'inscrit en parallèle à lafli-U féminin et, en moyen français, à
leflui-luz masculin (p. g8).
CRASES DIALECTALES
Le picard et le wallon offrent des variantes, insolites autant
que diverses, des suites pronominales les me, les te : soit le mes,
le tes par transfert de la marque de pluriel, soit les mes, les tes par
contamination, soit mes, tes par contraction des pronmns appa-
remment inversés : T enés, Rasoir, si mes gardés ('gardez-les-moi'.
Saint Nicolas, 843). - j'avoie soissante sols... Porre ne mes a laissiés, f
ains les prist (Courtois d'Arras, 386). Faut-il voir dans ce dernier
traitement un développement particulier après négation (ne les
mefte > nes mefte > ne mesftes et extension, hypothèse de P. Skârup) ?
La question demeure obscure.
Plus banale et prévisible est l'évolution de nel en neu (par vocali-
sation de -l + consonne) et nou (par vélarisation de e, E.) J nu (0.) :
"Q.uil portera?" dist li hermites. "Gel porterai. - T ristran, nu dites ('ne
d. pas cela', Tristan, Béroul, 2436).
ÉVOLUTION DU SYSTÈME
EN MOYEN FRANÇAIS
Les XIV6 et xve siècles voient s'affermir deux tendances déjà
perceptibles en ancien français, qui portaient l'une à différencier
les sujets prédicatifs des sujets conjoints en leur étendant les formes
régimes toniques, l'autre à neutraliser l'opposition li-lui des CR de
personne 3 au détriment de li qui disparatt à peu près complètement.
MISE EN PLACE D'UNE SÉRIE DE CS PRÉDICATIFS
Il ne s'agit pas d'une création ex nihilo, mais d'une extension
des CR prédicatifs moi, toi, (li) lui, eux (elle, eles, nous, vous restant
MORPHOLOGIE - 4
g8 Morplwlogie du Jran;ais médiéval
inchangés), opérée à la faveur de constructions à double analyse
dans lesquelles le pronom, tout en étant sujet d'un participe, n'en
entrait pas moins dans un syntagme régime du verbe principal :
s'en sont joyant, Car davant li et li oyant Moustrent il bien leur priveté
('lien secret'. Eracle, 2074). Amorcé aux xne et xme siècles, le
mouvement prend sa pleine ampleur en moyen français. Les sur-
vivances de je, tu, il... prédicatif se feront de plus en plus rares au
xVIe siècle pour disparaitre au xvne (ne laissant que le tour figé
je soussigné, en phraséologie juridique).
Les CS se dédoublent ainsi à l'époque de Commynes:
conjoints : jejtufilfellefnousfvousfil<Jelles;
prédicatifs : (je) moy / (tu) toy f (il) luy / elle f nous / vous f (ilz)
eulx / elles.
Ex. de pers. 3 : et luy, qui estoit si grand roy, avoit une petite cour
de chasteau à se pourmener f f elle, qui estoit grosse de six moys, accoucha
d'une fille toute morte (Commynes VI, XI, t. II, p. 323; VIII, XXIV,
t. III, p. 295).
Le pronom peut se placer au plus près du verbe tout en restant
prédicatif. Il n'entre pas alors dans le groupe verbal, séparable
par une pause (comme encore aujourd'hui); ainsi dans un contexte
d'opposition : ilz retournèrent advertir leurs gens et s'aprester pour se
deffendre. Et luy approcha son armée du pays de Vaulx (id., ibid., V, I,
t. II, p. 102).
EXTENSION DE « LUY, ELLE » AU SEIN DES CR
Dès le xne siècle, lui tend à se substituer à li conjoint, masculin
et féminin, de part et d'autre du verbe : derrière, sous l'accent
du groupe rythmique : Liverrai lui une mortel bataille (Roland, 658),
devant, à la faveur d'un relatif au statut indécis : Ki lui veist l'un
geter mort su l'altre (ibid., 1341, sur le modèle des subordonnées à
conjonctif extraposé comme se : Deus, se lui plaist, a bien le vos
mercie : 'vous le rende', ibid., 519).
Le même glissement s'opère en emploi prédicatif: (La reine)
vers lui le trait, si l'a baisié (Guingamor, 106).
La tendance à la réduction de /Wi/ à fi/ qui se fait sentir à
Les pronoms personnels 99
l'Ouest au xne siècle contribue à brouiller les formes, mais ne
constitue pas le facteur dominant, sinon elle aurait conduit à la
généralisation de li. Le recul de li répond au sentiment d'une
forme disconvenante, moins bien appropriée à la richesse de ses
fonctions que son paronyme lui plus étoffé, plus dense, et est à
rapprocher de l'éviction de cesti, celi, nuli qui se produit dans le
même temps.
Toutefois, l'extension de lui menaçait l'opposition des genres
non pas au CRind conjoint où elle n'existait pas (non plus qu'au
pluriel : li, lor= masc., fém.), mais au CR prédicatif (U fém.
:f: luz masc.) où elle était tenue pour utile et voulue, puisqu'elle
se retrouve au pluriel (eus :f: eles); d'où la concurrence que lui
livre un féminin ele (tiré précisément de eles) qui finira par l'empor-
ter : fém. afr. la, li :f: U > mfr. la, luy :f: (luj) élle.
La restructuration du sous-ensemble s'achève à l'époque de
Commynes : masc. lelluy-luj, fém. lalluy-éle : Quant elle arriva, il
envoya largement gens au devant d'elle ... et luy fist très bon visaige en
luy disant : « Madame la Bourguygnonne, vous soyez la très bien venue »
(Commynes V, IV, t. II, p. 127).
RECUL DES FORMES FÉMININES
Au xme siècle déjà se manifeste une tendance, appelée à
s'amplifier jusqu'au xve, qui remet en cause le principe de la
discrimination des genres en substituant aux pronoms féminins des
formes masculines : Fames n'ont cure de chasti ('conseil'), f ainz ont
si leur engin ('esprit') basti 1qu'il leur est vis qu'il n'ont mestier ('besoin') 1
d'estre aprises de leur mestier (Rose, Meun, 9935, fém. plur. animé).-
Q_u' aparte<; vous ? - Grand foison de nouvelles. - Qy.elles sont ilz ? -
Amoureuses et belles (Ch. d'Orléans, Rondeaux CCXLII, 3; fém. plur.
inanimé). La planification se fait au bénéfice du genre le moins
marqué.
Le mouvement touche surtout les pluriels, servi par le fait que
les ensembles, les collectivités tendent naturellement à atténuer
les traits d'individualisation (et la distinction des genres en est un).
Passé le Moyen Age, la langue savante le contrecarre et le fait
sentir comme une marque de vulgarité. Il restera vivant en langue
IOO Morphologie du franfais médiéval
populaire, à Paris jusqu'au xvn 6 siècle et dans les patois (du Nord
entre autres) jusqu'à nos jours.
FO~ D~CTALES
L'anglo-normand tardif intervertit volontiers les CRd et ind.
des personnes 3-6 et emploie le, la, (les) en fonction de datifs et
surtout luy, (?y), lur en fonction d'objets directs conjoints, sous
l'influence probable d'un glissement similaire des formes corres-
pondantes en moyen anglais et de la confusion entratnée par les
dialectal, à la fois accusatif et datif ( < illos, illas, illis, p. 95) :
La mort lur prendra e en enfern les mettra (Contes moralisés, 22, p. 35).
1
FORMES POPULAIRES D ÉCRASEMENT
Dans les tours interrogatifs à sujet postposé avez vous?, s;ave;:,
vous ?, une prononciation relâchée escamotait, par haplologie
(superposition syllabique) la syllabe -ve;:,. Il en est résulté les formes
contractes av'ous, s;av'ous (prononcées peut-être avec un v long),
si fréquentes dans les textes dramatiques du xve siècle : Av'ous
mal aux dens, maistre Pierre? (Pathelin, 1256). - Ne sav'ouz pas
qu'elle est ensainte? (Advenir, 2816).
Cette altération ne se confond pas avec celle, plus ancienne
(v. p. 88), de vos en -os, dans les suites :je (ne 1que 1se conjonc-
tion) +vos, réduites à :j'os, n'os, qu'os, s'os par fusion de v- dans -a-
vélaire au contact et élision du mot d'appui : phénomène d'écrase-
ment caractéristique surtout de l'Ouest : « Certe;:, biau;:, dou;:, amis, ne
me chaut qu'os dïés (... ) M'amie, souffre;:, vous, n'ousfaites plus proier... »
(Débat du clerc et de la damoisele, 83, ug).