Cours sur la religion 2.
II. La religion comme fait social :
On ne peut réduire la religion à la seule croyance sinon dans nos sociétés démocratiques où celle-ci
apparaît essentiellement comme une conviction, une opinion. La religion n’y est plus ce qui structure
la société en se présentant comme la source de ses lois et du pouvoir politique. Elle s’inscrit
désormais dans un paysage laïcisé où l’on a pris soin de séparer le politique et le religieux. Rappelons
que la laïcité est un principe politique de séparation du temporel et du spirituel. Ce n’est pas une
religion, pas même une morale. L’Etat laïque n’a pas de religion officielle. Il n’en défend aucune mais
garantit l’exercice des cultes sur le territoire qu’il administre comme l’indique très clairement la loi
de séparation des Églises et de l’Etat de 1905.
Cette séparation était inconnue dans les sociétés anciennes. La religion doit plutôt y être perçue
comme un fait social total qui structure les consciences et la société dans
toutes ses manifestations. Dans les sociétés traditionnelles, elle est
l’expression collective des sentiments de désir et de crainte et structure la
vie de chacun depuis la naissance jusqu’à la mort. Elle se présente comme
une suite d’obligations et d’interdictions portant sur tous les aspects de
l’existence, même les plus prosaïques comme la nourriture et la sexualité.
Le quotidien y est ritualisé et la société tout entière baigne dans une
atmosphère magico-religieuse. Il n’est pas rare qu’à l’occasion
d’événements importants on pratique le sacrifice d’animaux ou d’hommes.
D’autre part, celui qui exerce la souveraineté est souvent présenté comme le
représentant du ciel sur la terre quand il n’est pas lui-même divinisé dans sa
personne. Rappelons que les rois de France fondent leur autorité en nature
et en Dieu. En nature parce que le régime monarchique est le plus fidèle au
modèle familial, le roi devant être regardé comme le père de ses sujets ; en
Dieu car le roi est le lieutenant de Dieu sur terre. De fait sa personne est
sacrée et l’obéissance au roi est un acte de piété. Tout attentat contre sa
personne est sacrilège. N’oublions pas qu’on lui reconnaît pendant
longtemps certains pouvoirs extraordinaires.
C’est la figure du roi thaumaturge, du roi guérisseur que l’on vient consulter
genou à terre. Au fond, les souverains ont toujours conservé quelque chose de la prêtrise, se
présentant comme les intercesseurs du ciel et de la terre. L’union entre religion et Etat est tellement
étroite que l’on peut parler de régimes théocratiques même si la religion s’est rapidement pourvue
d’institutions propres, les églises, dont la structure est le plus souvent calquée sur celle de la société
civile. L’église catholique, par exemple, conserve une structure monarchique.
Dans les sociétés anciennes, la vie religieuse se confond avec la vie sociale. Voilà pour l’extérieur.
Mais la religion, phénomène social total, structure également les esprits. Elle est vécue
individuellement et confère à chacun une certaine vision du monde. Ainsi en est-il, par exemple, du
mythe. Le mythe n’est pas une fable, un conte pour enfants ou adultes immatures : il est un récit
exprimant une certaine compréhension du monde et une manière de répondre aux questions
essentielles que les hommes ne peuvent manquer de se poser : celles portant sur l’origine et la fin du
monde et, conséquemment, sur la destination des créatures et des hommes qui l’habitent. Lorsque
le monde est créé par les dieux, les religions proposent une théogonie (la naissance des dieux et leur
généalogie) et une cosmogonie (qui retrace la
naissance du monde et des hommes). Souvent la
naissance de l’homme est présentée comme un âge
d’or que l’humanité est condamnée à perdre à la suite
d’une faute.
Alors il revient à l’homme de reconquérir son statut
originel. Mais dans les mythes, le monde a
généralement une fin qui confine souvent à
l’anéantissement et qui est également l’occasion d’un
jugement dernier. Cette fin peut être conçue comme
dernière ou comme la condition d’une renaissance. La question de la mort y est omniprésente, mort
donnée par les dieux, mort subie par les hommes comme une perte d’éternité, ou encore
résurrection. Les mythes sont riches de contenus mais présentent une structure commune : leur
interprétation est sans fin parce qu’ils sont eux-mêmes ouverts : « Il n’existe pas de terme véritable à
l’analyse mythique, écrit Claude Lévi-Strauss, pas d’unité secrète qu’on puisse saisir au bout du travail
de décomposition. Les thèmes se dédoublent à l’infini. Quand on croit les avoir démêlés les uns des
autres et les tenir séparés, c’est seulement pour constater qu’ils se ressoudent, en réponse aux
sollicitations d’affinités imprévues. Par conséquent, l’unité du mythe n’est que tendancielle et
projective. […]. Insoucieuse de partir ou d’aboutir franchement, la pensée mythique n’effectue pas de
parcours entiers : il lui reste toujours quelque chose à accomplir. Comme les rites, les mythes sont in-
terminables. » (Le cru et le cuit, 1964).
Les mythes évoluent également vers la spiritualisation de leur sens. Le mythe veut dire autre chose
que ce qu’il dit. Il faut distinguer la lettre et l’esprit ; bref, il exige une interprétation. Alors se lève la
cohorte des exégètes qui prétendent posséder le sens véritable du récit. Aussi en viennent-ils à
distinguer plusieurs niveaux de sens, le véritable étant le plus profond : quatre pour les chrétiens (la
lettre, l’allégorie, le sens moral et enfin le sens « anagogique », c’est-à-dire, celui qui conduit au
divin). C’est le règne du commentaire !
Quant aux rites, puisqu’il n’est pas de religion sans ritualisation de l’existence, ils présentent, par
rapport aux mythes, un aspect qui peut paraître plus rigide. « Ils préviennent le désordre, comme les
digues les inondations », écrit Roger Caillois. Le respect scrupuleux du rite permet de maintenir le
monde dans son état actuel. Ils ont un caractère conservateur. C’est ce qui fera dire à Freud que les
conduites rituelles ne sont que des « névroses institutionnalisées » en raison de leur caractère
compulsif et protecteur. Comme les sacrifices, ils cherchent à s’attirer, sinon les faveurs du dieu, du
moins à éviter sa colère et, conséquemment, son intervention tonitruante dans le cours des choses. Il
faut que les saisons se succèdent, que la pluie arrose les récoltes, que le soleil les empêche de pourrir
sur pied, etc. bref, que le monde reste ordonné. De même pour les rites d’expiation qui visent à
rétablir l’ordre humain quand celui-ci a été violenté par des actes inconvenants.
La faute doit être punie pour que la société soit maintenue
dans son ordre. Le rite a vocation à équilibrer les forces
naturelles et surnaturelles, à instituer une harmonie entre la
terre et les cieux et il revient au grand prêtre, au pharaon ou
au roi d’en être le garant. Le rite sacrificiel en témoigne tout
autant puisqu’il est l’expression d’une dette que l’homme doit
aux dieux : « Le sacrifice authentique, écrit Georges Gusdorf,
s’inscrit dans la perspective d’une dialectique de générosité
entre l’humain et le divin, ouverte par les dieux créateurs qui ont les premiers manifesté leur libéralité
envers la créature. C’est ainsi qu’il faut comprendre le martyre et le consentement à la mort
donnée ».
Si l’on prend soin de ne pas contrarier la volonté des dieux par manquement au rite ou par l’impunité
du crime, c’est parce que la puissance divine est redoutable. Tel est la nature du sacré : ce qui est
susceptible d’engendrer la terreur comme le désir. C’est ainsi que Rudolf Otto décrit le sacré du point
de vue du croyant : il est le mysterium tremendum, le fascinans et l’augustum, c’est-à-dire, le
mystère redoutable, l’attrait irrésistible et le respect devant l’incommensurable.
Est sacré tout ce qui participe de la divinité, tout ce qui en
reçoit l’aura et cela engendre tout à la fois crainte,
fascination et respect. La puissance divine est incontrôlable
car elle peut tout et est invincible. On ne peut que la
craindre. Aussi cherche-t-on à l’amadouer par le respect
scrupuleux du culte et des tabous. L’homme participe au
sacré par le sacrifice et lui porte atteinte par le sacrilège.
Mais le sacré exerce une fascination, attire comme l’aimant
le fidèle qui recherche son contact cependant redouté. Que l’on pense ici aux cohortes de pèlerins se
rendant dans les lieux saints pour être au plus près du sacré. Il peut aussi s’avérer bénéfique comme
lorsque le grec touche la statue d’Asclépios ou que le chrétien se baigne dans la source de Lourdes.
Celui-ci échappe à la compréhension conceptuelle et relève bien plutôt d’une expérience intime et
sensible : « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. » (Pascal, Pensées, frg. 423, édition
Lafuma). Le rationnel relève bien plutôt du monde profane, celui de la production et de la
reproduction. Aussi le monde, les objets et les hommes eux-mêmes se partagent-ils entre sacré et
profane selon qu’ils participent à l’un ou à l’autre monde. Tout peut être consacré : un lieu, une
fonction, un objet du culte, un animal, un temps, etc. pourvu qu’il touche au sacré. En revanche, il
est absolument proscrit que le profane s’approche du sacré : il y aurait profanation et l’ordre des
choses s’en trouverait aussitôt affecté. Il n’y a qu’un seul cas où cela est toléré : pendant le temps du
carnaval, du charivari, dans ce temps où l’ordre des choses est inversé à la manière d’une concession.
C’est en quelque sorte la revanche du profane sur le sacré.
M. Consil, le 6 février 2021.