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Ambivalences de la prison et réinsertion

Le document de Philippe Combessie explore les ambivalences des sociétés démocratiques face à la prison en tant que dispositif de réinsertion, en mettant en lumière les évolutions récentes influencées par des technologies telles qu'Internet et la téléphonie mobile. Il souligne la transition de la prison, d'un lieu d'inclusion à un espace d'exclusion, et examine comment la perception et la fonction des prisons ont changé au fil du temps. Enfin, il aborde les implications de ces changements sur la réinsertion des détenus dans la société moderne.

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Ambivalences de la prison et réinsertion

Le document de Philippe Combessie explore les ambivalences des sociétés démocratiques face à la prison en tant que dispositif de réinsertion, en mettant en lumière les évolutions récentes influencées par des technologies telles qu'Internet et la téléphonie mobile. Il souligne la transition de la prison, d'un lieu d'inclusion à un espace d'exclusion, et examine comment la perception et la fonction des prisons ont changé au fil du temps. Enfin, il aborde les implications de ces changements sur la réinsertion des détenus dans la société moderne.

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Ambivalences des sociétés démocratiques vis-à-vis de la

prison comme dispositif d’aide à la réinsertion :


évolutions récentes (internet, téléphonie mobile,
radicalisations)
Philippe Combessie

To cite this version:


Philippe Combessie. Ambivalences des sociétés démocratiques vis-à-vis de la prison comme
dispositif d’aide à la réinsertion : évolutions récentes (internet, téléphonie mobile, radicalisa-
tions). Le droit à la réinsertion des personnes détenues, Institut Universitaire Varenne, 2017,
978-2-37032-114-5. .

HAL Id: halshs-01558759


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Ambivalences des sociétés démocratiques vis-à-vis de la prison
comme dispositif d’aide à la réinsertion :
évolutions récentes (internet, téléphonie mobile, radicalisations)

Pour citer ce texte :

Philippe COMBESSIE, 2017, « Ambivalences des sociétés démocratiques vis-à-vis de la prison


comme dispositif d’aide à la réinsertion : évolutions récentes (internet, téléphonie mobile,
radicalisations) », in : Julia SCHMITZ (dir.), Le droit à la réinsertion des personnes détenues,
préface Adeline HAZAN, Paris : Institut Universitaire Varenne, coll. Colloques & Essais, p. 61-71.

Les vestiges d’Herculanum près de Pompéi attestent l’existence, dans l’Antiquité


romaine, d’une organisation tripartite des lieux de détention, selon une organisation verticale
hiérarchisée. Au niveau le plus bas, le carcer inferior était le lieu des exécutions capitales.
Au niveau médian, le carcer interior était comme une antichambre de la mort, et servait
parfois, semble-t-il, pour des réclusions de longue durée. Le niveau supérieur, enfin, recevait
les personnes condamnées à la custodia communia, d’une durée « ordinaire », qui devaient
bien, après leur sortie, être réinsérés dans la société des hommes libres.
Depuis l’Antiquité, les prisons ont donc eu à la fois une proximité avec les procédés
d’élimination les plus drastiques – rappelons que c’est dans un cachot que Socrate a bu la
ciguë et que François Villon, un peu plus de mille ans plus tard, a composé sa Balade des
pendus – et, d’un autre côté, avec les dynamiques de resocialisation. Remarquons à ce sujet
que les Romains dénommaient-ils également carcer les cages en bois, au niveau de la piste
des cirques, où étaient retenus les chars avant le début d’une course ; carcer dont les portes
s’ouvraient toutes ensemble et d’où les chevaux s’élançaient en pleine lumière. Comme un
nouveau départ.
Élimination ou préparation à un nouveau départ dans le monde libre ? C’est entre ces deux
dynamiques qu’ont longtemps été placées les prisons, avec des transferts d’une dynamique à
l’autre d’autant plus troublants que l’une des deux se trouve souvent masquée par les discours
servant à justifier l’autre, et que l’ensemble de ces imbrications reste méconnu. Voilà
pourquoi le terme d’ambivalence s’impose. Il paraît aujourd’hui d’autant plus important d’y
prêter attention que des changements majeurs sont en train d’apparaître, qui modifient les
fonctions sociales de l’enfermement carcéral.
I - De la prison « inclusion »
à la prison « exclusion »

Le XVIIe siècle est connu, en Europe, comme celui du « grand renfermement » de


nombreuses catégories de marginaux. L’enfermement n’était pas plus fréquent
qu’aujourd’hui, mais bien davantage que lors des siècles passés. Mais, à cette époque, Robert
Castel précise que les individus considérés comme les plus dangereux se trouvaient alors
« exclus de l’enfermement (et non par l’enfermement) » (1995 : 57). Les réclusions d’alors,
dispositifs de gestion territoriale, à la fois sanitaire et sociale, de l’ordre urbain, préparaient
la judiciarisation des dispositifs de réclusion, dans une perspective pénitentiaire, apparue un
siècle plus tard, dans une dynamique héritière de la pensée humaniste conférant à l’Homme
une place centrale dans la société, doublée d’une perspective chrétienne de rédemption par
le rachat des péchés. Il s’agissait d’un « moment privilégié » écrit Françoise Digneffe « où
existait un véritable souci pour le condamné » (Debuyst et al., 2008, T. I : 184) : on inventait
un traitement dont on espérait qu’il pourrait permettre au justiciable placé, dit-on aujourd’hui,
« sous main de justice », de retrouver – ou simplement trouver – à sa sortie, une place dans
la société libre.
Pour favoriser cette réintégration du condamné dans la société, certains humanistes
imaginèrent des prisons insérées dans la Cité ; ainsi la prison panoptique devait-elle être
régulièrement visitée dit Bentham [1787], par des citoyens qui formeraient « un grand comité
public du tribunal mondial »(1). À l’inverse, dans une perspective d’expiation, souvent
développée par des chrétiens fondamentalistes, on a envisagé des lieux de réclusion isolés, à
l’image de certains monastères, dont la division en cellules a servi de modèle à nombre de
bâtiments pénitentiaires. C’est ainsi que les autorités Quakers de Pennsylvanie ont développé
un régime d’enfermement dénommé philadelphien, basé sur l'isolement total et continu des
reclus.
Parallèlement, l’enfermement pénitentiaire s’est partagé entre deux logiques : une «
rationalité d’ordre public » d’une part, essentiellement pragmatique et sécuritaire (enfermer
pour faire cesser les troubles provoqués par l’infraction, détenir les prévenus pendant
l’instruction, mettre à l’écart les condamnés, etc.), et une seconde logique, empreinte
d’idéologie humaniste, qui vise la correction, l’amendement, la réinsertion, etc., et se trouve
investie de fonctions légitimantes (Faugeron, Le Boulaire, 1992). La première définit la

1 “The doors of all public establishments ought to be thrown wide open to the body of the curious at large - the great
open committee of the tribunal of the world.” (letter VI, p. 12).

2
fonction essentielle des prisons, la seconde les légitime ; elles sont contradictoires mais se
révèlent complémentaires. Comment en effet accepter, dans une société qui porte haut les
valeurs de liberté, qu’on enferme des individus contre leur gré si on n’affirme pas
publiquement qu’il s’agit, ce faisant, de les rendre meilleurs ?
D’une certaine façon, on retrouve la dualité des dynamiques carcérales à l’œuvre dans
l’Antiquité, qui réactive l’ambivalence en la déplaçant légèrement, mais sans en changer la
nature. Depuis l’invention de la prison pour peines, on confie en effet à l’enfermement
carcéral deux rôles difficilement conciliables sur une grande échelle : celui de dispositif de
traitement, un peu sur le modèle médical mais qui s’appuie sur un projet qu’on pourrait dire
pédagogique (bien qu’il soit destiné à un public adulte) et celui de dispositif punitif
d’expiation – le second obérant de façon presque consubstantielle le premier.
La prison, comme sanction, s’est rapidement imposée en remplacement de châtiments
corporels plus violents. Elle a alors pu, à juste titre, être considérée comme une peine moins
cruelle que d’autres, moins irréversible, plus souple.
Le développement de l’humanisme puis de l’individualisme ont entraîné une tendance à
la diminution de la violence — en dehors, il est important de ce souligner, des situations de
guerre — et conduit les sociétés à abandonner les châtiments les plus sévères : depuis le XIX e
siècle, en Europe, on ne coupe plus le poignet des voleurs, et la seconde moitié du XXe siècle
y a vu l’abolition de la peine de mort (en temps de paix). C’est ainsi que l’enfermement
carcéral qui était, il y a quelques décennies encore, une sanction modérée au regard de
châtiments plus violents, fait figure, aujourd’hui, de dispositif coercitif particulièrement
sévère. On insiste donc de plus en plus, et non sans raison, sur les caractéristiques
dégradantes, voire inhumaines, de ce type de traitement. Le dispositif d’inclusion que
constituaient les enfermements du XVIIe siècle se transforme, petit à petit, en dispositif
d’exclusion.

II - La saisine du corps
et le dévoiement du regard

Avec la peine de mort, la prison se distingue des autres dispositifs de coercition légaux
par une stigmatisation spécifique imputable à une caractéristique déterminante : la saisine du
corps.

3
La saisine du corps est opérée par des agents investis par l’autorité publique du droit d’user
de la force physique. Le justiciable se trouve alors enfermé dans un espace clos où il est
maintenu reclus. L’individu incriminé est-il suspecté d’un comportement que la société à
laquelle il appartient considère comme délinquant ou criminel et donc qu’elle associe au
« mal » ? Par la saisine de son corps, l’autorité judiciaire signifie à tous qu’il se trouve, lui-
même, porteur du « mal ». En cela, on peut dire qu’on lui incorpore l’infraction qu’on lui
reproche. La prison est assimilable, à cet égard, à un dispositif dont l’une des fonctions serait
de dévoyer – ou séduire(2) – le regard du citoyen : celui-ci était troublé par le crime
(l’infraction ayant lourdement affecté la société), il est invité à oublier le crime lui-même
pour porter son attention sur le justiciable.
Dans les années 1970 à 1980, cette saisine du corps était suivie d’une scission du corps
social qui ne concernait guère que les détenus enfermés pour de longues durées. C’était
l’époque où un Président de la République française entrait en prison et y serrait la main de
personnes détenues(3), l’époque où il nommait un Secrétariat d’État « à la condition
pénitentiaire » (confié à Hélène Dorlac de Borne, entre et 1974 et 1976).
Puis, différentes raisons, la durée moyenne d’enfermement s’est allongée, allant jusqu’à
doubler, et le regard des citoyens sur l’enfermement carcéral s’est fait plus sévère. De nos
jours, on ne voit plus guère la prison que comme un lieu « qui enferme », et rarement comme
un lieu « d’où l’on sort » – alors même que, statistiquement, il entre chaque jour à peu près
autant de personnes qu’il en sort (environ 220 en France). Les fictions cinématographiques
des années 1970 présentaient souvent des personnes qui sortent de prison, alors que, quarante
ans plus tard, on semble priser davantage les fictions qui présentent la vie carcérale
(l’exemple le plus frappant est la série télévisée Oz), comme s’il était moins question d’en
sortir (y compris dans la série Prison Break, qui, pourtant, relate les préparatifs d’une
évasion). Ces différences de représentations de l’enfermement dans les fictions populaires
sont les symptômes d’évolutions qui se sont renforcées ces dernières années, à la faveur de
l’avènement de nouveaux dispositifs de contrôle social, qui ne sont, soulignons-le, ni
directement carcéraux ni même pénaux mais qui pourtant bouleversent de façon déterminante
notre façon de traiter et d’user de la prison, bien qu’ils ne l’affectent que par ricochet.

2 Dans les deux cas, l’étymologique du terme est semblable : « conduire sur une autre voie ». Peut-on
en déduire que la prison se trouve un dispositive séduisant dans les démocraties ?

3 On les dénommait alors simplement les « détenus », l’appellation « personne détenue » n’est apparue
que dans les années 2000, alors, justement, que les fonctions sociales de l’enfermement se modifiaient.

4
III - Internet et les téléphones cellulaires bouleversent l’économie des peines

Évoquant le XIXe siècle, Jacques-Guy Petit disait des sanctions carcérales françaises qu’il
s’agissait de « peines obscures ». N’a-t-on pas affaire, aujourd’hui, au contraire, et de plus
en plus, à la plus visible des peines, celle qu’il n’est pas possible de cacher ?
Deux dispositifs techniques ont, depuis quelques décennies, envahi la planète. En moins
de temps qu’il n’en a fallu pour l’électricité, l’automobile, ou l’aviation commerciale, le
téléphone dit « cellulaire » et le réseau internet sont devenus omniprésents dans la vie
quotidienne de la plupart des terriens.
On mesure encore mal à quel point l’un et l’autre viennent bouleverser l’économie des
sanctions judiciaires, et, notamment, du dispositif d’enfermement carcéral.
En 1985, Emir Kusturiça obtenait la palme d’or au festival de Cannes pour un film censé
se passer en 1952. Ce film était intitulé Papa est en voyage d’affaires, le père en question
ayant été envoyé, dans ce qu’on appelait alors, à cette époque de conflit entre Staline et Tito,
un « camp de travail ». À cette époque où une lettre mettait une petite semaine pour parcourir
quelques dizaines de kilomètres, et parfois presque un mois à l’international, il était alors
possible de parler de « voyage d’affaire » en cas d’internement ou d’incarcération de
quelques semaines ou quelques mois. « Papa est en voyage d’affaire » : une façon comme
une autre de sauver la face du père en question, et, ce faisant, de faciliter, après la sortie, une
réintégration dans le groupe social (familial, amical, professionnel) aussi confortable que
possible.
Depuis 2002, dans le monde entier, le nombre d’abonnements à une ligne de téléphone
cellulaire a dépassé le nombre d’abonnements à une ligne de téléphone fixe. Ce
franchissement est important, mais cela ne correspondait alors qu’à 18% des habitants de la
planète.
En 2014, avec un décompte de 6 milliards 915 millions d’abonnements téléphoniques
cellulaires pour une population mondiale estimée à 7 milliards 715 millions d’habitants, le
taux de pénétration (disent des commerciaux) de la téléphonie mobile dépasse les 95%.
Dans ces conditions, on peut considérer que la quasi-totalité des terriens, est directement
joignable, ou censée l’être. Et, sauf en ayant prévenu ses proches à l’avance, l’absence de
réponse à un message est vite considérée comme une situation anormale.
Il est donc aujourd’hui quasiment impossible de dissimuler une incarcération à son
entourage (les membres de sa famille qui ne sont pas des intimes, son employeur, ses voisins,
ses amis, ses collègues de travail), alors que c’était chose relativement facile il y a encore une

5
vingtaine d’années, pour les incarcérations de quelques semaines ou quelques mois
seulement.
On peut se demander dans quelle mesure cette publicité de l’incarcération ne va pas
renforcer le clivage entre les justiciables dont le profil sociologique est le plus souvent un
puissant rempart contre les incarcérations et ceux qui sont plus facilement « sacrifiables à
l’égoïsme collectif » (je reprends là la terminologie de Paul Fauconnet dans son ouvrage sur
la construction sociale de la responsabilité pénale). Parmi les plus médiatiques, la
mobilisation pour éviter que dure l’incarcération d’un ancien directeur du Fonds monétaire
international en 2011, s’est révélée particulièrement efficace.
D’un autre côté, une fois la condamnation effective et la peine purgée, la mémoire
pratiquement sans fin que conservent les réseaux sociaux et notamment les multiples nœuds
d’information qui se développent sur internet n’est pas un gage permettant de faciliter la
meilleure réintégration dans la société civile des anciens détenus. On peut même penser que
les lois d’amnistie n’auront que peu d’efficacité pour entraîner la disparition de toutes les
pages ayant pu relater l’incarcération de tel ou tel.
Pour les périodes qui précèdent le procès, les motivations de tri entre les justiciables qui
seront enfermés et ceux qui ne le sont pas sont principalement les gages de présentation lors
du procès, dont les mieux pourvus sont les justiciables bien insérés dans les réseaux socio-
économiques et/ou socio-culturels les plus légitimes (employeurs, cadres, intellectuels, etc.).
Pour les périodes qui suivent une incarcération, ce sont d’autres motifs qui faciliteront, ou
pas, l’oubli. En cette seconde décennie du XXIe siècle, deux catégories d’infraction font
l’essentiel de l’actualité des médias, à tel point que certains mobilisent l’expression de
« panique morale » : les infractions à caractère sexuel dont les victimes sont des enfants et,
de plus en plus, les infractions à caractère « terroriste ».

IV - L’irréversibilité et le pardon selon Hannah Arendt

À l’heure d’Internet et de la téléphonie mobile, il est donc désormais impossible de cacher


une incarcération de plus de quelques jours à sa famille, à son employeur, à ses voisins, à ses
amis... ce qui n’est pas le cas des autres sanctions. Erving Goffman [1961] prend la prison en
exemple pour définir ce qu’il dénomme une « institution totale » ; le dispositif carcéral, de
nos jours, fait figure de « peine totale » : l’intégralité de l’individu enfermé étant affectée par
la visibilité du traitement qui lui est infligé.

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L’omni-visibilité de la sanction fait de l’enfermement pénitentiaire l’une des principales
difficultés de l’administration contemporaine de la justice pénale. À tel point qu’il s’agit peut-
être d’un véritable nœud gordien.
À la différence de toutes les autres sanctions, la stigmatisation produite sur celui qui est
envoyé en prison, renforcée par la publicité de cette situation par les nouveaux « réseaux
sociaux » que constituent la téléphonie mobile et internet, lie presque irrévocablement
l’infraction qu’on lui reproche avec l’ensemble de sa personne, comme si son identité était
devenue indissociable du comportement qui, un jour, l’a conduit à franchir une limite que la
société ne tolère pas.
Indélébile dès que l’enfermement dure plus de quelques semaines, cette stigmatisation
entrave de façon durable les possibilités d’intégration sociale après la fin de peine. Cette
visibilité de plus en plus forte de la sanction qui associe « personne détenue » à « infraction »
et « justiciable incarcéré » à « comportement haïssable », occulte toutes les autres propriétés
des êtres humains qu’une décision de justice prive un jour de liberté : leurs qualités de père,
de collègue, de camarade, de voisin, de sportif, d’artiste… en un mot, leurs qualités humaines
disparaissent, et ne reste plus que l’image détestable du comportement qu’on leur reproche.
Dans un chapitre de Condition de l’homme moderne intitulé « L’irréversibilité et le
pardon », Hannah Arendt écrit : « Si nous n’étions pardonnés, délivrés des conséquences de
ce que nous avons fait, notre capacité d’agir serait comme enfermée dans un acte unique
dont nous ne pourrions jamais nous relever ; nous resterions à jamais victimes de ses
conséquences » [1961 : 302-303]. Cette situation terrible, présentée au conditionnel comme
si elle était imaginaire, ne correspond-elle pas de plus en plus à la triste réalité de celui qui a
fait de la prison ? Jamais pardonnée — ou très exceptionnellement — la personne détenue
reste « comme enfermée dans un acte unique » : l’infraction qui lui a été un jour reprochée,
qui a été incorporée en elle par l’incarcération, contrainte corporelle d’abord provisoire, puis
transformée en sanction lors du procès.
Hannah Arendt poursuit : « C’est seulement en se déliant mutuellement de ce qu’ils font
que les hommes peuvent rester de libres agents. » [1961 : 306]. La personne détenue ne se
trouve-t-elle pas de plus en plus, du fait de la médiatisation de plus en plus forte des « réseaux
sociaux », dans cette situation ? Non seulement elle n’est pas « déliée » de l’acte qui lui a été
reproché, mais, par la publicité apportée à son incarcération, l’acte est incorporé en elle. Avec
la mémoire des pages internet, la scission du corps social, manifeste pendant la détention, se
poursuit-elle bien au-delà, et le justiciable passé un jour par la case prison ne fait plus partie
du groupe des « libres agents ».

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V – Erving Goffman aurait-il négligé les adaptations d’un troisième type ?

Associé à l’avènement des nouvelles techniques de communication, il est un autre aspect


de l’évolution des prisons, apparu tout récemment, qui se révèle particulièrement
préoccupant. Lorsqu’il porte, dans les années 1950, le regard sur la façon dont les reclus se
comportent lorsqu’ils sont enfermés dans une « institution totale », le sociologue Erving
Goffman distingue deux formes d’adaptations : il dénomme « adaptations primaires » les
façons dont les reclus se conforment aux règles de l’institution et « adaptations secondaires
» les espaces de liberté qu’ils parviennent à conquérir dans les interstices laissés par le
pouvoir qui s’impose à eux.
Il semble que, depuis quelques années, l’évolution simultanée, des conditions de vie dans
nos sociétés démocratiques confrontées à l’accélération de la mondialisation de nombreux
échanges d’une part (auxquels participe notamment les nouvelles techniques de
communication), de la multiplicité et de la confusion des rôles qu’on y confie à
l’enfermement carcéral de l’autre, entraîne un troisième type d’adaptation des personnes
détenues dans les prisons. Cela concerne certes une minorité de détenus, mais les effets
produits sont préoccupants pour les autorités publiques.
Cette troisième modalité d’adaptation dans les prisons semble contribuer à la
transformation des personnes détenues dans un sens qui n’est pas du tout souhaité par
l’institution : elle ne les transforme pas en citoyens dotés de meilleures dispositions pour
s’intégrer dans les milieux sociaux, réseaux et dispositifs les plus valorisés socialement. Non,
on constate que la prison transforme parfois de simples délinquants en véritables combattants,
qui s’engagent, dès leur sortie, dans une lutte qui a pour objet de renverser la société, et qui
vise, au cœur, ce qui fait la spécificité du système démocratique. On parle couramment de
« radicalisation », vocable qui entretient la confusion entre religion et perspective guerrière
– présente dans le terme même de djihâd. Il me semble risqué de ne pas lever l’ambiguïté.
Nous avons affaire à la construction de modèles de combat militaire qui associent les
pratiques de guérilla avec les outils de la mondialisation des communications.
Radoslav Gruev avait mis en évidence ces adaptations qu’on peut dire « tertiaires » qui
fabriquaient des ennemis de la société dans les régimes totalitaires ; combien de futurs
combattants de la France libre ont-ils forgé leur détermination à combattre le nazisme depuis
les cellules de Fresnes ? Combien de vocations de résistants sont-elles nées dans les camps

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vichystes ? Combien de combattants des régimes staliniens ont-ils armé leur plume, leur
esprit, ou leur corps pour combattre efficacement les dictatures qui les opprimaient ?
On découvre aujourd’hui l’apparition de ces mêmes adaptations tertiaires dans les prisons
de nos démocraties. On assiste, de façon particulièrement inquiétante, à la construction de ce
qu’on pourrait appeler une enneméité au cœur même de la réclusion carcérale – elle arme le
bras de mouvements qui ne se dirigent pas contre l’enfermement carcéral (comme on a pu en
connaître dans les années 1970) mais qui visent, à l’extérieur, les bases mêmes de la
démocratie. Il y a vingt ans, dans un texte où elle s’appuyait sur les travaux de Clausewitz
(1832), Antoinette Chauvenet [1998, p. 91] écrivait que la prison était « d’abord la
transcription matérielle et légale […] de la “guerre” contre les ennemis de l’ordre public
de l’intérieur ». On découvre, depuis quelques années, que la prison partie est prenante de la
fabrication d’une enneméité nouvelle. L’État, qui paraît démuni face à ces menaces d’un
nouveau genre, fait alors appel à de nombreux corps de métiers, et notamment au soutien
d’aumôniers musulmans, et met en place des pratiques dites de « déradicalisation », selon
des modalités qu’il est particulièrement intéressant d’analyser (Garrush, 2016) et (Rambourg,
Brie, 2016).
Depuis la guerre d’Algérie, à travers les mouvements nationalistes notamment, on a connu
des renforcements du militantisme en milieu carcéral de la part de personnes revendiquant le
statut de prisonniers politiques – c’était le cas, dans d’autres contextes, d’un Vaclav Havel
ou d’un Nelson Mandela. Ce qu’on découvre aujourd’hui est très différent : c’est la
fabrication, en milieu carcéral, de dynamiques de combat visant à détruire la démocratie.

VI - Clarifier les missions de l’administration pénitentiaire

L’évolution des situations que nous connaissons depuis quelques années invite à prendre
rapidement des dispositions pour clarifier les missions assignées à l’enfermement carcéral,
limiter au maximum l’ambivalence, en prenant au sérieux les analyses des nombreuses
missions qu’il semble impossible d’accomplir en prison dans les conditions actuelles.
De fait, il n’existe qu’un seul rôle assigné à la prison qu’on soit à peu près en mesure de
mettre en œuvre avec efficacité : l’enfermement de neutralisation. Forts de ce constat,
pourquoi ne pas essayer de réserver la prison, cette forme de coercition légale
particulièrement désocialisante, de la réserver aux seuls cas de comportements considérés
comme dangereux ?

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Bien sûr, la dangerosité d’un comportement est un concept relatif, mais c’est également
le cas de sa criminalité. Aucun comportement n’a été en tous temps et en tous lieux considéré
comme criminel, il en sera de même de son caractère dangereux. Mais l’autorité publique
aurait peut-être tout intérêt à limiter l’enfermement aux personnes considérées comme
véritablement dangereux. Pour tous les comportements qui ne sont pas considérés comme
véritablement dangereux, il convient de choisir d’autres formes de sanction.
Qui sait si la réduction du nombre de personnes incarcérées qui s’ensuivrait – serait-elle
divisée par deux ? par cinq ? – Qui sait si la réduction du nombre de personnes incarcérées
qui s’ensuivrait ne permettrait pas d’envisager, et sans doute sans augmenter la dépense
publique, de meilleures perspectives de « droit à la réinsertion des personnes détenues »…
qui ne seraient plus, comme trop souvent aujourd’hui, livrées à elles-mêmes, au risque de les
voir se transformer en futurs ennemis d’une société, actuellement en mutation rapide, et dont
les bases démocratiques se trouvent mises à rude épreuve ?

Une réduction drastique du nombre de personnes détenues (en réservant l’enfermement


carcéral aux seules personnes considérées, à un moment donné, dans une société donnée,
comme véritablement dangereuses pour la survie des valeurs fondamentales) me paraît être
la seule piste qui permette à la fois de protéger la société et de renforcer, autant que faire se
peut, le « droit à la réinsertion des personnes détenues ». Les deux étant associées, plus que
jamais, de façon complémentaire.

Bibliographie

Arendt Hannah [1961], The Human Condition, éd. française Condition de l’homme
moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983.
Bentham Jeremy [1787], Panopticon, éd. française Panoptique, Paris, Mille et une nuits,
2002.
Castel Robert [1995], Les Métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard.
Chauvenet Antoinette [1998], « Guerre et paix en prison », Les cahiers de la sécurité
intérieure, n°31, p. 91-109.
Clausewitz (von) Carl [1832], Vom Kriege, trad. franç. De la guerre, Paris, Rivage, 2006.
Combessie Philippe [2010], « La prison dans son environnement : symptômes de
l'ambivalence des relations entre les démocraties et l'enfermement carcéral », Cahiers de la
sécurité, n°12, p. 21-31.

10
Combessie Philippe [2013], « La prison : quelles fonctions ? », Cahiers français, n°377
(La justice : quelles politiques ?), Paris : La documentation française, p. 46-52.
Debuyst Christian et al., [2008], Histoire des savoirs sur le crime et la peine, trois tomes,
Bruxelles, De Boeck & Larcier, coll. Crimen.
Faugeron Claude, Le Boulaire Jean-Michel [1992], « Prisons, peines de prison et ordre
public », Revue française de sociologie, XXXIII, 1, p. 3-32.
Garrush Hamza [2016], Régulation de la religiosité en milieu carcéral par les aumôniers
musulmans, mémoire de 2e année de master « Sociologie » (dir. Ph. Combessie), Université
Paris Nanterre.
Goffman Erving [1961], Asylums, éd. française Asiles. Études sur la condition sociale des
malades mentaux et autres reclus, Paris, Minuit, coll. Le sens commun, 1968.
Gruez Radoslav [2013], Construction de l’acteur « ennemi » et institution
concentrationnaire. Étude comparative entre les camps de Rivesaltes (sous Vichy) et de
Béléné (République Populaire de Bulgarie), thèse de doctorat en sociologie (dir. A.
Mouchtouris), Université Paris Descartes.
Petit Jacques-Guy [1990], Ces peines obscures. La prison pénale en France (1780-1825),
Paris, Fayard.
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Philippe Combessie
Sophiapol [EA3932]
UPL - Université Paris Nanterre – 92001 Nanterre, France

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