Le joueur de flûte de Hamelin
Il y a bien des années, la ville de Hamelin fut dévastée par des rats ; la
terre en était noire, et les habitants
risquaient de mourir de faim. On fit venir une armée de chats ; mais pour
mille rats tués, il en reparaissait dix mille !
Voilà qu'un certain vendredi se présenta à l'hôtel de ville un grand
homme basané, sec, vêtu de rouge, et portant un chapeau de feutre noir.
Il offrit au bourgmestre ; moyennant cent ducats d'or, de délivrer la ville
de ses rats. Vous pensez bien que le bourgmestre et les bourgeois
acceptèrent. Aussitôt l'étranger tira de son sac une flûte de bronze ; et,
s'étant planté sur la place du marché, il commença à jouer un air étrange.
Voilà qu'en entendant cet air, de tous les greniers et de tous les trous de
murs, rats et souris, par centaines, par milliers, accoururent à lui.
L'étranger, toujours flûtant, s'achemina vers le Weser, puis il entra dans
l'eau suivi de tous les rats de Hameln, qui furent aussitôt noyés... Mais,
quand il vint à l'hôtel de ville pour toucher
sa récompense, le bourgmestre et les bourgeois réfléchirent qu'ils
n'avaient plus rien à craindre des rats : ils offrirent
à l'étranger dix ducats, au lieu des cent qu'ils avaient promis.
L'étranger réclama et menaça de se faire payer plus cher : les
bourgeois firent de grands éclats de rire à cette
menace; ils le mirent à la porte de l'hôtel de ville, l'appelant beau preneur
de rats, injure que répétèrent les enfants
de la ville en le suivant par les rues.
Le vendredi suivant, à l'heure de midi, l'étranger reparut sur la place du
marché, mais cette fois avec un chapeau
de couleur pourpre et de forme bizarre.
Il tira de son sac une flûte bien différente de la première. Dès qu'il eut
commencé d'en jouer, tous les garçons
de la ville, depuis six jusqu'à quinze ans, le suivirent et sortirent de la ville
avec lui.
Le joueur de flûte entra dans une caverne profonde et sombre et tous
les enfants avec lui. On entendit quelque
temps le son de la flûte; il diminua peu à peu; enfin l'on n'entendit plus
rien. Les enfants avaient disparu, et depuis
lors, on n'en eut jamais de nouvelles.
D'après Prosper MÉRIMÉE, Chronique du règne de Charles IX