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Liberté en Europe vs Afrique : Perspectives

Le document explore les différences entre la liberté en Europe et en Afrique, soulignant que l'individu est au centre du capitalisme occidental, tandis qu'en Afrique, le groupe est primordial pour la survie de l'individu. Il aborde également les tensions entre les générations, les aspirations de la jeunesse et les préjugés raciaux, tout en appelant à une prise de responsabilité des opprimés pour lutter contre l'injustice. Enfin, il met en lumière la nécessité d'une transformation sociétale vers des relations humaines plus justes et fraternelles.

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Liberté en Europe vs Afrique : Perspectives

Le document explore les différences entre la liberté en Europe et en Afrique, soulignant que l'individu est au centre du capitalisme occidental, tandis qu'en Afrique, le groupe est primordial pour la survie de l'individu. Il aborde également les tensions entre les générations, les aspirations de la jeunesse et les préjugés raciaux, tout en appelant à une prise de responsabilité des opprimés pour lutter contre l'injustice. Enfin, il met en lumière la nécessité d'une transformation sociétale vers des relations humaines plus justes et fraternelles.

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LA LIBERTE EUROPEENNE ET LIBERTE AFRICAINE


La liberté européenne est surtout née et a pris corps face au carcan féodal. C’est elle qui fut
créatrice de l’économie et de la vie du capitalisme. Laisser l’individu libre, le laisser aller, le
laisser faire, cette revendication fut un des piliers de l’idéologie du capitalisme naissant. Et
l’égalité politique qui était réclamée était nécessaire, est-il besoin de le dire, pour mettre
l’individu et ses biens éventuels { l’abri de l’arbitraire féodal. La liberté politique fonde pour
l’individu le droit de participer aux affaires de la cité ; sur ce point nous sommes d’accord. Mais
pour l’occident cette liberté doit s’étendre jusqu’au refus. Ainsi c’est dans la mesure où
l’individu peut dire non sans risque qu’il peut atteindre la plénitude de la liberté.
Ici nait la démarcation entre l’occident et nous. En effet, pour l’occident le refus est le point
culminant où l’individu se réalise dans toute sa liberté ; le refus peut être limite, point d’arrêt,
il peut être absolu, catégorique. Pourquoi ? Parce que le monde capitaliste part de l’individu et
repose sur lui. C’est lui qui est la grande réalité, le but. Chez nous, au contraire, le groupe est la
réalité, le souverain bien, le refuge, la citadelle sans laquelle l’individu serait en péril. L’homme
se meut, évolue, se réalise au sein du groupe. Le refus absolu, - refus rupture- est une hérésie.
Il est désagrégateur du groupe, il fragilise l’individu, le condamne, c’est un suicide.
Pourquoi ce primat du groupe ? Parce que sans lui l’individu ne peut exister valablement.
Comment faire face à tous ces dangers qui ont menacé et qui menacent encore de nos jours la
vie en Afrique ? Les feux de brousse qui dévorent les biens, les animaux qui menacent les
récoltes, les pluies qui ne viennent pas ou qui viennent mal ouvrant les portes à la famine, les
endémies pour l’individu cette citadelle qui garantit sa maigre existence. Dans ces conditions,
l’individu, fragile comme il est, avec sa liberté { l’européenne, sentirait tout de suite que sans
les autres, lui et ses trésors s’évanouiraient dans le néant. Il se lie pour être…
En Afrique, celui qui se met hors de la communauté d’une manière ou d’une autre perd sa
qualité d’être humain et devient une sorte de réincarnation de génies malfaisants, mis { l’index
et craints de tous. L’homme naît, grandit, évolue, se réalise seulement au sein d’un ensemble
qui l’enrichit et qu’il doit enrichir aussi. Hors de cette idée, hors de cette logique, il n’est pas
d’homme.
SEYDOU BADIAN KOUYATE, Les dirigeants africains face à leurs peuples
L’EUROPE VUE PAR UN AFRICAIN
Comment avez-vous trouvé notre pays, jeune homme ? Vous a-t-il autant plus que votre
Afrique meurtrière ? a continué, poli, souriant et très courtois, le père Morax…
Aucune comparaison possible entre les deux continents, Monsieur. Le soleil et la lune sont
deux mondes distincts. Vous avez pour vous une vieille civilisation que la science a aidée à
réaliser des prodiges qui dépassent l’imaginable, ou aussi bien dans le bien que dans le
mal. Laissez-moi m’expliquer, Monsieur…Quand je dis « dans le bien et dans le Mal » je pense
{ la morale occidentale très spéciale et qui m’a singulièrement interloqué quand j’ai voulu
comparer { ce qui n’était pas enseigné dans des livres si éloquents et si démonstratifs. Je ne
peux aussi m’empêcher de penser { votre philosophie, cette richesse spirituelle qui vous
mettait à la tête du monde et qui devient chez vous, me semble-t-il, un peu voyons…, une
usine à contradictions et en même temps une poudrière avec laquelle sautera, tôt ou tard,
votre continent en entraînant avec lui ce trésor falsifié.
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Oui, Monsieur, votre philosophie vous amènera inévitablement vers la destruction, vers le
néant, ou du moins, vers une ménopause spirituelle annoncée déjà par le surréalisme de vos
écrivains et le frottement de mille doctrines. Vous allez sans doute me dire que c’est l{ la
conséquence de la loi de l’évolution. D’accord ! Mais je vous dirai alors que cette loi se
complaît dans le chaos, dans une exaltation négative. Une autre physionomie de votre pays qui
a également retenu mon attention. C’est la tartuferie, c’est cette comédie que vous appelez
bonnes manières ou civilités, cette politesse…, comment dirai-je ? Un peu de surface, excessive,
trop criarde pour être sincère, ce qui lui fait perdre toute sa saveur et tout son prix. A côté de
ce simulacre, prône hideusement le poison de la médisance systématique et outrée qui s’allie {
un dénigrement préconçu.
Je m’excuse, Monsieur, d’être aussi franc, c’est la nature même de notre caractère que de l’être,
et puis, ne suis-je pas en présence d’un père et d’un sage éducateur pour me reprendre si je me
hasarde trop dans ma critique ? Ceci dit, je peux donc continuer. Je crois en effet que
l’hypocrisie prédomine { toutes vos excessives bonnes manières. Comme plastique, comme
beauté des sites, des climats, de la réussite de toutes vos méthodes de travail, je suis obligé de
reconnaitre que vous êtes des génies et que votre pays est merveilleux. C’est certainement le
jardin de l’Europe, comme l’Afrique Equatoriale Française est celui de l’Afrique Noire.
JEAN MALONGA, cœur d’Aryenne
L’AFFRONTEMENT
« C’est une vielle histoire, m’a-t-il répondu d’un air fort mystérieux. Oui, c’est une vieille
histoire ! J’ai passé mon temps auprès des vieux. Vous m’avez trainé de fou parce que je suis
toujours en compagnie des vieux ou des gens de mon village. Pourtant, ces fréquentations
m’ont enseigné beaucoup de choses. Les vieux vous considèrent vous autres comme une légion
de termites { l’assaut de l’arbre sacré. Ils savent que vous êtes impatients, selon ta propre
expression à toi, Sidi, de « flanquer tout par-dessus bord ». Et crois-moi, tout votre
comportement tend à leur donner raison. Vous avez tout fait pour les dresser contre vous.
Chaque famille est devenue un champ de bataille où s’affrontent jeunes et vieux. Vous auriez
pu composer avec eux, avec un peu de diplomatie, vous auriez trouvé la voie de la conciliation.
Mais hélas, dans les rues, vous ne les saluez plus ; quand ils vous donnent des conseils, vous
répondez plus ou moins par des railleries. « Les tourbillons charrient des grains de fièvre »,
cela vous fait rire ; mais pourquoi donc enseigne-t-on { l’école d’arroser les cases avant de les
balayer ?
Non, non, le père Benfa n’acceptera pas. Il croit avoir raison. Il défend contre vous ce que lui
ont laissé ses pères. Il aurait fallu peut-être discuter un peu avec eux, leur démontrer poliment
certaines de leurs erreurs. Ils auraient été fiers de vous, les vieux. Ils auraient renoncé d’eux-
mêmes à pas mal de choses. Mais sans confrontation aucune, sans la moindre explication, vous
leur criez : « Tout est mauvais ». Vous vous êtes engagés dans une voie qui maintenant se
révèle une impasse ; pauvre Kany, pauvre Samou. Mais c’est toujours ainsi, ce sont toujours les
meilleurs qui payent.
SEYDOU BADIAN KOUYATE , sous l’orage
LES ASPIRATIONS DE LA JEUNESSE
Nous sommes affrontés { ce que l’on peut, au risque de simplifier { l’extrême, définir comme
problème de la jeunesse. Par bien des côtés, l’attitude de la jeunesse est négative. Qu’il s’agisse
d’indifférence, d’évasion ou de contestation, le comportement général de la jeunesse est un
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comportement de remise en question, voire de refus, en tout cas de différenciation


systématique { l’égard de la société des adultes.
Certes, il est constant que la jeunesse se rebelle contre l’autorité pour acquérir son autonomie,
et il est normal qu’elle s’interroge sur l’ordre établi et les valeurs reçues. Ce sont l{ les sources
mêmes du renouvellement et du progrès de toute société. Mais je suis de ceux qui pensent que
le phénomène auquel nous assistons est, par son ampleur et sa profondeur, d’un autre ordre
que ce que l’on a connu dans le passé. Il s’agit d’un mouvement qui affecte { peu près tous les
pays, et dont les caractéristiques essentielles sont, sous des formes en apparence différentes, à
peu près les mêmes à travers la diversité des régimes politiques, des structures sociales et des
niveaux économiques. Et partout on se trouve en présence de la même mise en question de la
société industrielle. S
Le fait que l’avant-garde de cette contestation soit la partie de la jeunesse la plus comblée
d’avantages, { savoir la jeunesse universitaire, et le fait que cette jeunesse s’efforce de
rejoindre et d’entraîner dans un même mouvement protestataire des catégories sociales
infiniment moins bien partagées qu’elle, démontre qu’il ne s’agit pas de revendications égoïste
du genre de celles concernant, par exemple, les débouchés.
Que veulent donc ces jeunes ? Il n’est pas certain qu’ils le distinguent bien clairement eux-
mêmes. Il me semble que ce qu’ils souhaitent, ce sont des rapports humains plus francs, plus
libres, plus fraternels que ceux que nous leur offrons et que, s’ils refusent l’intégration qui
pourrait leur apporter un bonheur que certains ont déj{ précocement goûté, c’est parce qu’ils
soupçonnent que l’ordre national et international qui leur est offert comporte de graves
injustices dont ils n’entendent pas se faire les complices. Refusant le rôle passif de spectateurs
marginaux dans lequel notre société traditionnellement les maintient, alors que leur formation
intellectuelle est devenue plus précoce, alors que les grands moyens d’information mettent
chaque jour sous leurs yeux le spectacle de la misère, de l’injustice, de l’oppression et de la
guerre, ils s’insurgent { la fois contre la dureté des adultes et contre leur propre aliénation,
voire leur propre bonheur.

Cette situation est très grave. Voici plusieurs années que le flot de jeunesse monte, et qu’elle
prend dans la société une place de plus en plus importante. Elle constitue dans l’ensemble du
monde plus du tiers de la population et la civilisation technologique fait de plus en plus appel
aux jeunes. Or, cette jeunesse se sépare chaque jour davantage des adultes. Une société qui est
refusée par la jeunesse est par définition une société sans avenir, et, partout, condamnée. Le
grand problème est ainsi celui de la transformation de cette société, dans un sens plus humain.
RENE MAHEU, la crise mondiale de l’éducation
LE PREJUGE RACIAL
« Pourquoi ne s’est-il pas adressé { la justice, lorsqu’il s’est vu grugé ? C’est qu’il pensait qu’on
ne le croirait pas : double complexe d’infériorité, dû { sa race et sa position sociale.
Cependant, si l’on peut dire qu’un individu est inférieur { un autre, on ne peut le dire d’une
race. D’ailleurs, les savants sont maintenant convaincus qu’il y a une civilisation noire qui,
descendu le long du Nil, a gagné l’Egypte pour donner naissance { la nôtre.
Au Moyen âge, l’université de Tombouctou échangeait des professeurs avec les écoles du
monde entier. Où est donc notre prééminence? Dans l’histoire, les différentes races
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apparaissent supérieures à tour de rôle : seuls les ignorants peuvent dans cet état de fait faire
la preuve d’un droit particulier.
Quoi de plus confus enfin que la notion de race ? Il n’est pas un ethnologue sérieux pour
soutenir qu’après des siècles d’émigrations, de conquêtes, et de brassages, les peuples
d’Europe, pour ne parler que d’eux, présentent le moindre caractère de pureté. Le racisme
n’est qu’une forme de la haine ; c’est par crainte d’en être victime que Diaw Falla a hésité à
confier ses intérêts { la justice. C’est nous qui avons incrusté en lui ce complexe redoutable.
A côté de notre pays, nous avons bâti une nation peuplée d’hommes noirs { qui nous avons
enseigné notre mode de vie. Nous leur avons dit que la France était accueillante, que ses
habitants les aimaient. Les paroles leur paraissent dérisoires quand ils voient la réalité peu à
peu, les liens unissant la France et l’Afrique se sont tendus : ils sont maintenant prêts à se
rompre. …
Messieurs les Jurés, il est en Afrique, une vieille femme qui se meurt, en pleurant sur son fils…
Si vous rendez à Diaw Falla sa liberté, il pourra reconnaître notre équité, il saura que notre
justice est clémente. Et nous, nous dirons avec fierté : « c’est notre verdict qui a fait de cet
homme ce qu’il est ». Si vous le maintenez dans les chaînes, sa haine envers nous en fera que
grandir, et, avec la sienne, celle de tout un peuple…»
OUSMANE SEMBENE, Le Docker noir
CONTRE L’OPPRESSION
C’est au Noir lui-même que revient le rôle décisif pour faire appliquer l’intégration. S’il veut
vraiment devenir un citoyen à part entière, il faut qu’il en assume la responsabilité.
L’intégration n’est pas comparable { un plat d’argent couvert de mets délicieux, que le
gouvernement fédéral ou les libéraux blancs feraient passer devant les Noirs, qui n’auraient {
apporter que leur appétit. L’une des plus en funestes conséquences de la ségrégation pour la
personnalité noire est que les Noirs ont fini par s’imaginer que d’autres se soucieraient de
leurs droits civiques plus encore qu’eux-mêmes…
Les opprimés régissent de trois façons différentes { l’oppression. La première est
l’acceptation ; ils se résignent { leur sort. Tacitement, ils s’adaptent { leur situation, et par l{-
même, finissent par y être conditionnés. Tout mouvement de libération a connu le cas de ces
opprimés qui préfèrent le rester. Il ya presque 2800 ans que Moïse décida un jour d’arracher
les enfants d’Israël { l’esclavage de l’Egypte, pour les conduire { la liberté de la terre promise.
Il ne tarda pas à constater que les esclaves ne sont pas toujours reconnaissants envers ceux
qui les délivrent. Ils se sont accoutumés à leur esclavage. Comme le dit Shakespeare, ils
préfèrent supporter les maux qu’ils connaissent que de fuir vers d’autres qu’ils ne connaissent
pas. Ils préfèrent les tourments de l’Egypte aux épreuves de l’émancipation…
… Mais ce n’est pas une solution. Accepter passivement un système injuste, c’est en fait
collaborer avec ce système. L’opprimé devient par-l{ aussi pécheur que l’oppresseur. Ne pas
collaborer au mal est une obligation morale, au même titre que collaborer au bien. L’opprimé
ne doit jamais laisser en repos la conscience de l’oppresseur. La religion rappel { tout homme
qu’il est « le gardien de son frère ». Accepter passivement l’injustice _ revient { dire {
l’oppresseur que ces actes sont moralement bons. C’est une façon d’endormir sa conscience.
Dès cet instant, l’opprimé cesse d’être le gardien de son frère. L’acceptation, si elle est souvent
la solution de facilité, n’est pas une solution morale : c’est la solution des lâches…
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La seconde attitude consiste à réagir par la violence physique et la haine. Souvent, la violence
obtient des résultats éphémères. De nombreuses nations ont conquis leur indépendance sur
les champs de bataille. Mais malgré ces victoires, la violence n’apporte jamais de paix durable.
Elle ne résout aucun problème social ; elle en crée simplement de nouveaux, qui sont plus
complexes que ceux d’avant.
Pour ce qui est de la justice racial, la violence est aussi inefficace parce qu’elle engendre un
cycle infernal conduisant { l’anéantissement général. Si l’on s’en tenait { la vieille loi du talion,
le monde serait peuplé d’aveugles. Elle est immorale parce qu’elle veut humilier l’adversaire et
non le convaincre ; elle veut annihiler, et non pas convertir. La violence est immorale parce
qu’elle repose sur la haine et non sur l’amour. Elle détruit la communion et rend impossible la
fraternité humaine. Elle contraint la société au monologue, là où devrait régner le dialogue. En
fin de compte, la violence se détruit elle-même : elle crée le ressentiment chez les survivants et
la brutalité chez les vainqueurs. Du fond des âges une voix nous dit comme à Pierre : « Remets
ton épée au fourreau. » L’histoire est jonchée des ruines des empires qui ont méprisé ce
commandement…
La troisième voie ouverte aux peuples opprimés est celle de la résistance non-violente. Comme
la « synthèse » dans la philosophie hégélienne, le principe de la résistance non-violente tente
de concilier ce qu’il ya de vrai dans les deux autres _ acceptation et violence_ tout en évitant les
extrêmes et l’immoralité de l’une comme de l’autre. Le résistant non-violent reconnaît, comme
ceux qui se résignent, qu’il ne faut pas attaquer physiquement l’adversaire ; inversement, il
reconnaît, avec les violents, qu’il faut résister au mal. Il s’abstient { la fois de la non résistance
du premier et de la non-violence du second. Grâce à la résistance non-violente, les individus,
les groupes n’ont plus besoins de se résigner au mal, ni de recourir { la violence.
Pour moi, telle est la méthode que doivent adopter les Noirs d’Amérique aujourd’hui. Par la
résistance non-violente, ils pourront se montrer assez nobles pour combattre un système
injuste, tout en aimant ceux qui le perpétuent. Le Noir doit travailler passionnément et sans
relâche à la conquête de sa dignité de citoyen à part entière, mais il ne doit pas, pour cela, user
de méthodes viles. Il ne doit jamais accepter de compromis avec le mensonge, la méchanceté,
la haine ou la destruction.
MARTIN LUTHER KING , combat pour la liberté
LES INSTRUMENTS DU TRAVAIL
… A mesure que grandit la bourgeoisie, c’est-à-dire le capital, se développe aussi le prolétariat,
la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu’{ condition de trouver du travail accroit le
capital. Ces ouvriers contraints de se vendre au jour le jour sont marchandise, un article de
commerce comme un autre ; ils sont exposés par conséquent à toutes les vicissitudes de la
concurrence, à toutes les fluctuations du marché.
Le développement du machinisme et de la division du travail, en faisant perdre au travail de
l’ouvrier tout caractère d’autonomie, lui a fait perdre tout extrait. Le producteur devient un
simple accessoire de la machine. On exige de lui que l’opération la plus simple, la plus
monotone, la plus vite apprise. Par conséquent, ce que coûte l’ouvrier se réduit, { peu de chose
près, au coût de ce qu’il lui faut pour s’entretenir et perpétuer sa descendance. Or le prix du
travail, comme celui de toute marchandise, est égal à son coût de production. Donc plus le
travail devient répugnant, plus les salaires baissent…
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L’industrie moderne a fait du petit atelier du maître artisan patriarcal la grande fabrique du
capitalisme industriel. Des masses d’ouvriers, entassés dans la fabrique, sont organisés
militairement. Simples soldats de l’industrie, ils sont placés sous la surveillance d’une
hiérarchie complète de sous-officiers. Ils ne sont pas seulement les esclaves de la classe
bourgeoise, de l’Etat bourgeois, mais encore, { chaque heure, les esclaves de la machine, du
contremaître et surtout du bourgeois fabricant lui-même. Plus ce despotisme proclame
ouvertement le profit comme son but unique, plus il devient mesquin, odieux, exaspérant.
Moins le travail exige d’habileté et de force, c’est-à-dire plus l’industrie moderne progresse, et
plus le travail des hommes est supplanté par celui des femmes et des enfants. Les distinctions
d’âge et de sexe n’ont plus d’importance sociale pour la classe ouvrière. Il n’ya plus que des
instruments de travail, dont le coût varie suivant l’âge et le sexe…
Petits industriels, marchands et rentiers, artisans et paysans, tout l’échelon inférieur des
classes moyennes de jadis tombent dans le prolétariat ; d’une part, parce que leurs faibles
capitaux ne leur permettant pas d’employer les procédés de la grande industrie, ils
succombent dans leur concurrence avec les grands capitalistes ; d’autre part, parce que leur
habileté technique est dépréciée par les méthodes nouvelles de production. De sorte que le
prolétariat se recrute dans toutes les classes de la population.
KARL MARX, le capital
UN SAVANT
De l’autodidacte, Bernard Palissy avait les qualités et les défauts, l’inépuisable ardeur mais
aussi l’orgueil méfiant. Plein de charme { l’égard des pédants, de tous les hommes de culture
régulière et traditionnelle, il est encore plus fier de ne savoir pas ce qu’il ne sait pas que de
savoir ce qu’il sait.
Il se vante de ne savoir pas le latin, mais seulement « la langue que sa mère lui a apprise ». Je
ne suis, proclame-t-il, ni Grec, ni Hébreu, ni poète, ni rhétoricien, mais un simple artisan bien
pauvrement instruit aux lettres. J’aime mieux dire la vérité en mon langage rustique que
mensonge en un langage rhétorique.
Son tourment, c’est la vérité. C’est pour elle qu’il se bat, rogue, tranchant, trop convaincu qu’il
la détient seul et contre tous, parce que c’est seul et contre tous qu’il l’a conquise. Mais, sans
nul doute, elle est en lui, la « foi profonde » dont parlait Rabelais. Même ses ouvrages naïfs
aideraient mieux peut-être { la définir que les œuvres de telles têtes plus savantes où les
contradictions commençaient déj{ de se faire jour et rompaient l’unité. Elle fait battre son
cœur comme elle soulève le monde autour de lui et fait refleurir le temps. Les passions de
Michelet sur ce point l’ont trompé peut-être. La science d’un Palissy ne contredisait pas encore
sa foi. Il pense comme il croit, comme il vit et comme il respire. Cela ne fait pas plus de
difficulté. Sa pensée est proprement son travail d’homme, inévitable et glorieux, celui-là même
pour lequel Dieu l’a fait.
Au bas du seul portrait qu’on ait de lui, on peut lire cette maxime que le peintre d’ailleurs a
empruntée à ses ouvrages : « Nulle nature ne peut produire son fruit sans extrême travail, voire
et douleur. » Il s’est soumis { cet extrême travail pour parvenir { la perfection de son être, sûr
de rester ainsi dans l’intimité de Dieu car chercher les secrets de Dieu n’est encore qu’une
manière de vivre plus près de lui. Telle était la foi profonde, l’espérance d’une vie forte,
héroïque et confiante. …
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Son livre naît ainsi de l’abondance du cœur. C’est__ il faut en citer le titre __, la recette
admirable par laquelle tous les hommes de la France pourront apprendre à augmenter et à
multiplier leurs trésors, item, ceux qui n’ont jamais eu connaissance des lettres pourront
apprendre une philosophie nécessaire à tous les habitants de la terre, __ item, en ce livre est
contenu le dessin d’un jardin autant délectable et d’utile invention, qu’il en fut jamais vu, __
item, le dessin et ordonnance d’une ville et forteresse, la plus imprenable qu’homme ouït
jamais parler, __ composé par Maître Bernard Palissy, ouvrier de terre et inventeur des
rustiques figulines du roi. Quel programme ! Palissy, Rousseau, Fourier, Proudhon, tous ces
autodidactes sont les mêmes hommes. Toujours quelque espoir utopique se mêle à leur
pensée : il leur semble que leur science { eux va enfin changer la vie et qu’ils ont découvert les
îles bienheureuses où se refera le bonheur de l’humanité.
JEAN GUEHENNO, caliban et prospero
LE MESSAGE DES ECRIVAINS
La claire vision de problèmes essentiels, étroitement liés au mouvement de l’humanité,
leur échappe. Par une tendance instinctive de leur esprit, quelques-uns cherchent à se
protéger, leur connaissance et leur expérience personnelles leur permettent d’ailleurs, dans
des domaines particuliers, d’apporter de très intéressants messages. L’âme humaine, si
complexe dans son évolution et dans son comportement, peut en effet être ainsi explorée avec
la plus vive pénétration ; nous aimions la peste1, le Bœuf clandestin2, Qui j’ose aimer3, et tant
d’autres livres comme des chefs-d’œuvre qui nous touchent profondément.
Toutefois, il manque { nombre d’écrivains la possibilité de s’apercevoir que leur échappe
nécessairement des éléments de valeur humaine. Cela peut devenir grave lorsqu’ils
prophétisent sur le monde, lorsqu’ils cherchent { analyser son mouvement et son évolution. Ils
introduisent alors des idées fausses qui marqueront le lecteur. Témoin par exemple, cette
pensée souvent reprise sous diverses formes : plus la révolution technique s’avance, plus le
travail se dégrade, plus le quantitatif remplace le qualitatif, plus la part de création
personnelle et de joie s’amoindrit.
Sans doute les tenants d’une telle opinion oublient-ils ou plutôt ignorent-ils l’élite de plus
en plus nombreuse qui participe aux grands courants techniques, c’est-à-dire le monde des
techniciens adroits de l’électronique, des ingénieurs chimistes, des ouvriers spécialisés qui
perfectionnent les moteurs, les avions à réaction, les piles atomiques, aristocratie nouvelle du
monde ouvrier, vivante et intelligente, { l’aise dans le grand mouvement qui nous porte.
Sans doute oublient-ils aussi l’énorme proposition des hommes d’autrefois qui ont passé
leur vie { tailler et { porter des pierres, { dresser d’immenses fortifications alors que les
moyens de transport et de levage étaient rudimentaires.
Sans doute oublient-ils enfin qu’il ne faut pas comparer un artisan ébéniste d’autrefois,
qui fabriquait le meuble entier, { un ouvrier ébéniste d’aujourd’hui qui fabriquera en série la
même pièce, mais bien à un ingénieur constructeur travaillant avec des groupes de
techniciens imaginant et créant de nouvelles machines. Le forgerons-artisan qui a réalisé la
chaudière du bateau à vapeur de fulton4, c’est maintenant l’ingénieur en chef des
constructions navales qui prévoit les grosses turbines de nos navires.
Parfois on nous dit aussi que la vision des poètes de notre époque sur le monde est
terriblement pessimiste ; leur conclusion est que, dans un tel univers, l’homme est
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entièrement déprécié, dégradé et détruit : « De toute la poésie moderne sort un témoignage


terrible et angoissant, un témoignage d’un prix inestimable. »
Cela peut signifier aussi que cette vision de l’univers est suspecte et que les poètes ne
doivent pas être pris pour des prophètes. Doués d’une sensibilité exceptionnelle est souvent
d’admirables moyens d’expression, ils sont parfois des désaxés, ils ne suivent pas la direction
du monde, ils évoluent dans un milieu qui ne vibre pas de sa pulsation, ils l’observent, ils
l’observent { travers une fenêtre trop étroite ou avec un éclairage insuffisant.
Louis Leprince-Ringuet, Des atomes et des hommes
VOCATION DE LA FEMME
…Ces femmes doivent commencer par quitter leurs illusions naturalistes, mythologiques,
fatalistes, imposées ou subies. Elles doivent accéder à leur être ; qui est personne et donc
mystère, mystère par surabondance de sens et de lumière.
C’est ainsi que les femmes doivent gagner peu { peu, plus que l’admiration ou l’adoration des
hommes, leur estime et leur respect. Ne plus être l’objet charmant, le bibelot, l’ornement de
leurs jours. Ne plus être respectée parce qu’elle est leur épouse, la mère de leurs enfants, leur
mère ou leur fille, mais parce qu’elle est elle-même, dans son originalité, ses projets, sa
présence irremplaçable. Devenir le toi, le tu, en dialogue total, dans l’œuvre humaine, dans la
loyauté et le respect réciproque, dans la clarté de la vérité. Etre aimée, non dans sa généralité,
mais dans sa singularité. Voir reconnu concrètement son droit { son projet d’être, { son secret,
à sa vocation, être à la fois « Nous » et « Je-Tu », vivre dans la dignité de sa liberté, de sa
conscience, et non dans la dérision, l’apitoiement, l’indulgence, la condescendance ou l’ironie.
Voir accepter son droit { penser et { agir dans le monde concret de la politique, de l’économie,
de l’intelligence : combien de femmes, si elles trouvaient en face d’elles des hommes capables
de les traiter vraiment en égales, pourraient alors enfin devenir ces sources jaillissantes
d’amour, de générosité, de clarté intérieure que souhaitent les hommes, et qu’ils ne trouvent
que lorsqu’ils ont renoncé { les capter pour eux-mêmes. On dit souvent que l’estime et
l’admiration sont des éléments nécessaires { l’amour ; ils ne doivent pas être unilatéraux, ou
dévalués par la condescendance de l’homme persuadé de sa supériorité d’essence. Ils doivent
surgir de deux côtés, ils doivent être le cœur lucide, fort et tendre de la relation de l’homme et
de la femme.
Mais pour cela il faut que les femmes prennent les devants__ et c’est ce qu’elles font. A elles de
démontrer l’inanité de cette condescendance ou de mépris attendri, ou virulent, qui est trop
souvent la nuance masculine du dialogue des sexes. A elles de faire la preuve qu’elles ont des
personnes et non des objets. A elle de créer les conditions concrètes de cette personnalisation
pour elles toutes, et tout d’abord par une réflexion claire et radicale sur leur statut d’être
humain, et sur leur vocation eschatologique. C’est seulement ainsi qu’elles parviendront {
vivre la plénitude de leur vie humaine, selon toutes ses dimensions, toutes ses tensions, toutes
ses exigences, toute sa vérité.
Les femmes, comme femmes, sont porteuses d’un symbolisme universel, elles signifient des
valeurs transcendantes et fondatrices. Comme êtres humains elles vivent, elles en vivent. Et
c’est seulement ainsi que leur être-femme sera restitué à la plénitude de leur être humain.
IVONNE PELLE-DOUEL, Etre femme
LA FORCE-SUPREME
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Je constate que toi aussi, comme tous ceux de ton sexe, tu te fais une mauvaise opinion de la
femme. Pour les hommes, la femme est une « Force » inférieure. Oh ! Je n’essayerai pas de te
faire changer cette opinion depuis l’origine de la vie. Je voudrais néanmoins te dire ce qu’en
réalité nous sommes, nous, les femmes dans la société, dans le temps et dans l’espace. Comme
tu ne sais certainement pas encore, je dois t’apprendre que, qui dit femme, dit charme, caresse,
ornement, fleur, consolation, douceur et paix. La forme irrite, énerve, excite et calme l’homme
et le console toujours dans ses moments les plus difficiles. Elle dirige le monde. Par un seul de
ses regards, par son sourire ou son mécontentement, d’un seul geste, elle peut bouleverser ou
consolider la société la mieux organisée, provoquer ou arrêter des assassinats et des guerres,
susciter les héroïsmes les plus sublimes. Elle peut annihiler la puissance de toute la magie
millénaire. Rien qu’avec une imposition de sa petite main _ je ne peux t’en dire davantage_ elle
fait disparaître les effets nocifs du venin et du Totem les plus redoutables. L’homme, épave
passive, obéit à toutes ses fantaisies, à toutes ses excentricités.
Tout ceci n’est rien encore en comparaison de ses attributs créateurs. Dans la procréation, la
femme détient la plus grande responsabilité. N’était-elle pas en effet, le gîte, le foyer de l’œuf
géniteur ? Mère, elle est incontestablement l’agent intermédiaire entre la « Force-suprême »
et la création. L’homme, lui, encore une fois, n’est ici qu’un apport secondaire pour la
multiplication du genre humain. Qu’est-ce qu’il ya de plus divin, de plus grand et de plus beau
que de créer ? La femme conçoit, ou si tu préfères, elle crée en quelque sorte. Pendant neuf
mois, elle porte dans son sein, nourrit de son sang et de sa chaleur le fœtus qui, une fois né,
aura encore besoin de sa tendresse, de son lait, de ses soins les plus sublimes. Avoue, mon fils,
que la femme a un rôle de premier plan, presque égal à la « Force-suprême ». Pourquoi, dans
ces conditions, l’homme engendré et nourri par elle, qui lui doit tout, qui n’a qu’un rôle
secondaire de soutien dans la famille, dans le clan, la traite-t-il en être insignifiant et
inférieur ? Non, la femme est autre chose qu’une force inférieure. Si elle semble le faire croire {
l’orgueil de l’homme trop égoïste, c’est qu’elle se sent très supérieure à lui et, comme le Tout-
Puissant qui tolère les insolences de ses créatures, elle attend son heure pour prouver sa
suprématie indiscutable. Par la complexité physiologique de tout son être, par la délicatesse
biologique de sa nature, la femme est le « Jardin » de la vie. Elle est la parure de la nature et la
sœur puînée de Dieu, tandis que l’homme n’en est que le neveu.
JEAN MALONGA, La légende de M’foumou Ma Mazano
UN VIEUX NOIR M’A REGARDE
C’est un vieux noir qui, { Atlanta1, m’a regardé droit dans les yeux et m’a montré mon
premier autobus réservé aux nègres. J’ai longtemps pensé { cet homme. Je ne lui ai demandé
mon chemin.
Mais il m’a fait penser immédiatement { la parole de Shakespeare « Les plus vieux en ont
enduré le plus. » Le bleus2, me revint à la mémoire : « Quand une femme a le cafard, Dieu, elle
baisse la tête et elle pleure. Mais, quand un homme a le cafard, Dieu, il prend le train et il s’en
va. »
Je compris soudain pourquoi ces hommes étaient si souvent montés dans des trains de
marchandises, quand le soleil se couchait. Et c’est peut-être parce que je montais dans un
autobus où sévissait la ségrégation, me demandant comment les Noirs avaient pu supporter si
longtemps cet affront-là et les autres, que cet homme me frappa.
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Il semblait savoir ce que je pensais. Ses yeux semblaient dire que ce que j’éprouvais, moi,
il l’avait éprouvé, lui, avec une intensité bien plus grande, toute sa vie. Cet enfer, c’était
simplement que jamais, dans sa vie, il n’avait eu quoi que ce soit, ni femme, ni maison, ni
enfant, qui ne pût, { un moment quelconque, lui être enlevé par le pouvoir des Blancs. C’est
cela le paternalisme. Et, pendant tout le reste de mon séjour dans le Sud, j’ai regardé les yeux
des vieux Noirs.
JAMES BALDWIN, Personne ne sait mon nom
QUI A DIT QUE LA FEMME…
Qui a dit que la femme est servante, prisonnière des corvées ménagères
Que la femme est mineure { vie sans espoir d’émancipation
Que la femme est objet, un être sans responsabilité
Que la femme n’est que sentiment, un être sans raison
Que la femme est à jamais enfermée dans les tabous et interdis
Que la femme est otage des complexes et exclusions
Que la femme est porte-malheur, un être maléfique
Que la femme est source des conflits, un trouble-fête
Dis-leur Bakonzo
Que la femme est une intelligente subtile
Que la femme est douceur et amour, joie et bonheur
Que la femme est une force insoupçonnée plus redoutable que toute arme
Que la femme est un trait d’union entre les montagnes
Que la femme écrase le mamba, maîtrisant son venin mortel
Que la femme est génératrice de vie et en porte la charge
Que la femme est une force productive, mère nourricière
Que la femme est un des piliers du développement
Que la femme éducatrice de la société éducatrice de la paix.
Dis-leur Bakonzo
Mudiandambu Djunga, Echo du renouveau
DEVELOPPEMENT ET PROGRES
Le progrès
Cette notion exprime la finalité de la croissance économique et du développement.
Perroux définit le progrès comme diffusion du mieux-être. Cette diffusion doit s’opérer par
l’efficacité et la collaboration de tous, comme aussi dans la justice, au bénéfice de tous, dans les
délais les plus courts possibles et au moindre coût humain. « Le progrès est chargé d’un seul
moral autant qu’économique. »1
« Si l’on prend au sérieux le principe de l’égalité entre les hommes, qui est affirmé aussi
bien par les grandes traditions religieuses que par les différentes formes de l’humanisme
moderne, on doit admettre que tous les hommes ont droit non seulement à avoir part aux
ressources matérielles et culturelles rendues disponibles par l’état donné de la civilisation,
mais aussi de participer activement, en tant que personnes responsables, aux processus par
lesquels ces ressources sont créées. »2
« Etre affranchis de la misère, trouver plus sûrement leur subsistance, la santé, un emploi
stable, participer davantage aux responsabilités, hors de toute oppression, { l’abri des
situations qui offensent leur dignité d’hommes ; être plus instruits ; en un mot, faire, connaître
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et avoir plus, pour être plus : telle est l’aspiration des hommes d’aujourd’hui, alors qu’un grand
nombre d’entre eux sont condamnés { vivre dans des conditions qui rendent illusoire ce désir
légitime. » 3
Les sociétés qui aspirent au développement, au progrès
Les sociétés qui aspirent au développement le conçoivent encore fréquemment en effet
comme la simple addition des avantages qu’offre la technique occidentale aux avantages du
mode de vie traditionnel. Elles l’imaginent alors comme une évolution paisible et sans heurts
vers un état meilleur ; le futur est conçu comme un présent amélioré, présent qui lui-même se
résume à une cristallisation du passé.
On voudrait disposer des avantages et des fruits de la technique, tout en refusant
simultanément ses exigences et l’esprit qui la sous-entend ; on aspire à la nouveauté, mais en
excluant toute remise en question ou réinterprétation en profondeur de la culture, perdant de
vue les liens organiques qui nouent entre elles les diverses dimensions d’une civilisation.
Pareille mentalité, loin de viser_ ce qui constitue le développement véritable_ à du neuf
sur mesure, poursuit exactement l’inverse : la transposition des principes et perspectives du
Nord, tout en conservant les cadres traditionnels inchangés, ce qui conduit inéluctablement à
une évolution hybride, { une impasse. (…)
Il est donc urgent de se rendre compte que les problèmes de développement sont
radicalement différents de ceux d’une simple croissance.
Conflictuel par nature, le développement est nécessairement jalonné de tensions, de
bouleversements et de seuils { franchir, car il implique un réaménagement de l’ensemble du
système de valeurs. En effet, alors que la technique est directement en prise sur l’avenir, la
culture, elle, est rétrospective, de sorte que, spontanément, le groupe humain envisage les
nouveautés comme de simples détails à insérer au sein de cadre et structure inchangés, ce qui
conduit évidement à cul-de-sac.
Autrement dit, le développement véritable commence par celui de l’homme ; il est
d’abord évolution des mentalités, des habitudes sociales et des institutions, car c’est { ce
niveau avant tout que se situent les freins et obstacles souvent décisifs.
Le progrès peut surgir seulement à partir de prises de consciences nouvelles. Ce qui
déclenche le développement, c’est la découverte par l’homme qu’il ne devient véritablement
homme qu’en se voulant délibérément agent conscient de progrès, sujet responsable, c’est-à-
dire « homme nouveau, aimé de motivations nouvelles qui se traduisent en comportement
nouveaux ». (…)
C’est l’homme d’abord qui doit vouloir « se développer » comprenant qu’il sera
véritablement homme dans la mesure où il deviendra lui-même auteur de son progrès et
capable de maîtriser son propre devenir, où il se découvrira responsable de son avenir et de
celui de sa communauté.
Dans cette perspective, le sens de la solidarité constitue un atout et prédestine au sens de
la responsabilité. (…)
Le progrès ne consiste pas à ignorer les conflits, à les prétendre inexistants, mais à les
maîtriser afin de les résoudre en une harmonie nouvelle, supérieure.
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J. GOFFAUX, problèmes de Développement


SANS NIVEAU DE VIE…
Dans les pays en développement, la plupart des populations vivent dans la pauvreté. Les
salaires sont bas. Les conditions de santé, les facilités de logement, d’éducation et le niveau de
vie en général sont inadéquats.
Par ailleurs, on y découvre une forte concentration de richesses entre les mains d’une
petite minorité. Celle-ci possède les moyens et le pouvoir de décider pour orienter des
économies et partant les sociétés elles-mêmes.
Du point de vue politique, les pays du Tiers-monde sont encore sous des régimes
autoritaires. La pauvreté et les profondes inégalités dans la distribution des richesses, du
pouvoir et des responsabilités posent une menace constante au processus de démocratisation
que ces pays veulent engager. Sans un certain niveau de vie économique acceptable, aucune
démocratie politique ne peut survivre (…)
Le souci principal des entreprises est d’augmenter et d’améliorer la production de biens
et services. S’il en est ainsi dans les pays industriels, il en va autrement dans les pays du Tiers-
monde. La croissance de la production entraîne chez les uns une plus grande participation de
la population dans le bien-être. Chez les autres, par contre, on assiste à « la faillite du
développement économique » : l’association de l’Etat avec des grosses entreprises dans de
gigantesques projets de développement a fait empirer le processus de distribution des
revenus aux niveaux industriel et régional. (…)
Les investissements étrangers jouent un rôle important dans le développement
économique du tiers-monde. Grâce à ces investissements, des emplois se créent, de nouvelles
technologies s’introduisent, des attitudes et des pratiques de gestion moderne s’adoptent, des
initiatives culturelles locales sont soutenus et encouragées.
Mais, ces investissements ne présentent pas seulement de bénéfices et avantages. Ils
peuvent avoir des effets négatifs dans le développement économique, social et politique du
Tiers-Monde.
L’un de plus graves problèmes qu’ils présentent est l’excessive dépendance par la dette
extérieure. Ces emprunts, censés soutenir et accélérer le développement économique, ont fini
par le ralentir, le suffoquer en imposant aux populations déjà pauvres une charge lourde et
insupportable. La dette extérieure a donc un impact négatif sur le développement des pays
pauvres. Néanmoins, ces derniers ne sont pas exempts de toute responsabilité de ces
emprunts…
La responsabilité des mécanismes pervers et des structures injustes qui accentuent les
effets négatifs de l’interdépendance ne repose pas simplement, comme on peut le constater,
sur les pays développé. A l’intérieur du monde en développement, il y a plusieurs mécanismes
et structures qui collaborent au renforcement des défauts et des déficiences de l’ordre
économique international actuel pour faire aggraver la pauvreté et la dépendance des
populations. Tout ce que l’on peut dire des responsabilités de la communauté internationale
ne dispense pas de l’obligation des pays en développement d’avoir des politiques économiques
et financières solides. Ils doivent limiter leurs dépenses, réprimer et sanctionner les pratiques
de spéculation et de corruption ; éviter la fuite des capitaux vers les banques étrangères, etc.
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Mgr LUCIANO MENDES D’ALMEIDA, Les investissements étrangers dans le tiers-monde :


Problèmes Ethiques et socio-économiques
LE MENEUR
Un silence profond tomba du ciel étoilé. La foule qu’on ne voyait pas, se taisait dans la nuit,
sous cette parole qui lui étouffait le cœur ; et l’on entendait que son souffle désespéré, au
travers des arbres. Mais Etienne, déj{, continuait d’une voix changée. Ce n’était plus de
secrétaire de l’association qui parlait. C’était le chef de bande, l’apôtre apportant la vérité. Est-
ce qu’il se trouvait des lâches pour manquer { leur parole ?
Quoi !depuis un mois, on aurait souffert inutilement, on retournerait aux fosses, la tête basse,
et l’éternelle misère recommencerait ! Ne valait-il pas mieux mourir tout de suite, en essayant
de détruire cette tyrannie du capital qui affamait le travailleur ? Toujours se soumettre devant
la faim, jusqu’au moment où la faim, de nouveau, jetait les plus calmes { la révolte, n’était-ce
pas un jeu stupide qui ne pouvait durer davantage ? Et il montrait les mineurs exploités,
supportant à eux seuls les désastres de crises, réduits à ne plus manger, dès que les nécessités
de la concurrence abaissaient le prix de revient. Non ! Le tarif de boisage n’était pas
acceptable, il n’y avait l{ qu’une économie déguisée, on voulait voler { chaque homme une
heure de son travail par jour. C’était trop cette fois, le temps venait où les misérables, poussés
{ bout, feraient justice. Il resta les bras en l’air. La foule, { ce mot de justice, secouée d’un
frisson, éclata en applaudissements, qui roulaient avec un bruit de feuilles sèches. Des voix
criaient !
_ Justice !...Il est temps, justice ! Peu { peu, Etienne s’échauffait. Il n’avait pas l’abondance facile
et coulante de Rasseneur. Les mots lui manquaient souvent, il devait torturer sa phrase, il en
sortait par un effort qui appuyait d’un coup en d’épaule. Seulement, { ces heurts continuels, il
rencontrait des images d’une énergie familière, qui empoignaient son auditoire ; tandis que
ses gestes d’ouvrier au chantier, ses coudes rentrés, puis détendus et comme pour mordre,
avaient eux aussi une action extraordinaire sur les camarades. Tous le disaient : il n’était pas
grand, mais il se faisait écouter.
_ Le salariat est une forme nouvelle de l’esclavage, reprit-il d’une voix plus vibrante. La mine
doit être au mineur, comme la mer est au pêcheur, comme la terre est au paysan. Entendez-
vous ! la mine vous appartient, { vous tous qui, depuis un siècle, l’avez payée de tant de sang et
de misère !
Carrément, il aborda des questions obscures de droit, le défilé des lois spéciales sur les mines,
où se perdait. Le sous-sol, comme le sol, était à la nation : seul, un privilège odieux en assurait
le monopole aux compagnies ; d’autant plus que… la prétendue légalité des concessions se
compliquait des traités passés jadis avec les propriétaires des anciens fiefs selon la vieille
coutume du Hainaut. Le peuple des mineurs n’avait qu’{ reconquérir son bien ; et, les mains
tendues, il indiquait le pays entier, au-delà de la forêt. A ce moment, la lune, qui montait de
l’horizon, glissant des hautes branches, l’éclaira. Lorsque la foule, encore dans l’ombre
l’aperçut ainsi, blanc de lumière, distribuant la fortune de ses mains ouvertes, elle applaudit de
nouveau, d’un battement prolongé.
__ Oui, oui, il a raison, bravo ! Dès lors, Etienne chevauchait sa question favorite, l’attribution
des instruments de travail { la collectivité, ainsi qu’il le répétait en une phrase, dont la
barbarie le grattait délicieusement. Chez lui, { cette heure, l’évolution était complète. Parti de
la fraternité attendrie des catéchumènes, du besoin de réformer le salariat, il aboutissait à
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l’idée politique de le supprimer. Depuis la réunion du Bon-joyeux, son collectivisme, encore


humanitaire et sans formule, s’était raidi en un programme compliqué, dont il discutait
scientifiquement chaque article. D’accord, il posait que la liberté ne pouvait être obtenue que
par la destruction de l’Etat. Puis, quand le peuple se serait emparé du gouvernement, les
réformes commenceraient : retour { la commune primitive, substitution d’une famille
égalitaire et libre à la famille morale et oppressive, égalité absolue, civile, politique et
économique, garantie de l’indépendance individuelle grâce { la possession et au produit
intégral des outils du travail, enfin instruction professionnelle et gratuite, payée par la
collectivité. Cela entraînait une refonte totale de la vieille société pourrie ; il attaquait le
mariage, le droit de tester, il règlementait la fortune de chacun, il jetait bas le monument
inique des siècles morts, d’un grand geste de son bras, toujours le même, le geste du faucheur
qui rase la moisson mûre : et il reconstruisait ensuite de l’autre main, il bâtissait la future
humanité, l’édifice de vérité et de justice grandissant dans l’aurore du vingtième siècle. A
cette tension cérébrale, la raison chancelait, il ne restait que l’idée fixe du sectaire. Les
scrupules de la sensibilité et de son bon ses étaient emportés, rien ne devenait plus facile que
la réalisation de ce monde nouveau : il avait tout prévu, il en parlait comme d’une machine
qu’il monterait en deux heures, et ni le feu, ni le sang ne lui coûtaient. Notre tour est venu,
lança-t-il dans un dernier éclat. C’est { nous d’avoir le pouvoir et la richesse.
EMILE ZOLA, Germinal
LE SORT DE LA NEGRITUDE
Ils étaient dans un café de la cannebière. Ce soir-là, Ray avait rendez-vous avec un autre
étudiant, un Africain de la côte d’Ivoire. Il demanda au Martiniquais de l’accompagner, voulant
leur faire faire connaissance. L’autre refusa, disant qu’il ne tenait pas { fréquenter les
Sénégalais et que le bar africain était d’ailleurs un bar des bas-fonds. Il crut devoir mettre en
garde Ray contre les Sénégalais.
Ils ne sont pas comme nous, lui dit-il. Les Blancs se conduiraient mieux avec les Noirs, si
les Sénégalais n’étaient pas l{. Avant la guerre et le débarquement des Sénégalais en France,
c’était parfait pour les Noirs. On nous aimait et l’on nous respectait, tandis que maintenant…
C’est { peu près la même chose avec les Américains blancs, dit Ray. Il faut juger la
civilisation d’après son attitude générale { l’égard des peuples primitifs et pas d’après des cas
exceptionnels. Vous ne pouvez pas ignorer les Sénégalais et les autres Africains noirs ; pas
davantage que vous ne pouvez ignorer le fait que nos ancêtres étaient des esclaves… Dans les
Etats, on se comporte comme vous. Les Noirs du Nord se sentent supérieurs aux Noirs du Sud
et aux Antillais qui ne sont pas aussi teintés qu’eux de vernis civilisé… Nous autres Noirs
instruits, nous parlons beaucoup de la renaissance de la race ; je me demande comment nous
parviendrons à la race ; je ma demande comment nous parviendrons { la susciter. D’un côté,
nous avons contre nous l’insolence arrogante du monde, quelque chose de puissant, de froid,
de dur et de blanc comme la pierre. De l’autre, l’immense armée des travailleurs : notre race.
C’est le prolétariat qui fournit, savez-vous, l’os, le muscle, et le sel de toute race ou de toute
nation. Dans la course à la vie moderne, nous ne sommes que des débutants. Si cette
renaissance dont nous parlons doit être autre chose que sporadique ou superficielle, il faut
que nous plongions jusqu’aux racines de notre race pour susciter.
Je crois { la renaissance de la race, dit l’étudiant, mais pas au retour { l’état sauvage.
Plonger jusqu’aux racines de notre peuple et bâtir sur notre propre fonds, dit Ray, ce n’est pas
retourné { l’état sauvage, c’est la culture même. Je ne vous suis pas, dit l’étudiant. Vous êtes
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pareil à beaucoup de nos intellectuels noirs qui parlent constamment de « la race », dit Ray. Ce
qui vous nuit, c’est votre éducation. On vous donne une éducation d’homme blanc et vous
apprenez à mépriser votre propre peuple. Vous lisez l’histoire bourrée de partis pris des Blancs,
conquérants des peuples de couleur, et cela vous émeut autant qu’un garçon blanc d’une
grande nation blanche. Alors, devenus adultes, vous découvrez avec la violence d’un choc que
vous n’appartenez pas et ne pouvez pas appartenir { la race blanche. Tout ce que vous avez
appris ou accompli ne parviendra pas à vous ouvrir les cercles fermés des Blancs et ne vous
donnera pas les possibilités complètes qui s’offrent au Blancs. Vous avez beau être modernes,
talentueux, cultivés, vous aurez toujours le qualificatif « de couleur » pour accompagner votre
nom. Et, au lieu que vous l’acceptiez avec orgueil et courage, ce lieu que vous l’acceptiez avec
orgueil et courage, ce qualificatif rend armer et aigris la plupart d’entre vous, surtout vous, les
Noirs instruits et vous êtes une bande perdue, vous, les Noirs instruits et vous ne pourrez
jamais vous retrouver que dans le retour aux profondeurs de votre peuple.
CLAUDE MACKAY, bandjo
UNE RAISON D’ECRIRE
Je me suis dit :
Puisque j’ai le moyen d’écrire pourquoi ne le ferais-je pas ? Mais quoi écrire ? Pris entre
quatre murailles de pierre nue et froide, sans liberté pour mes pas, sans horizon pour mes
yeux, pour unique distraction machinalement occupé tout le jour à suivre la marche lente de
ce carré blanchâtre que le judas de ma porte découpe vis-à-vis sur le mur sombre, et, comme je
le disais tout { l’heure, seul { seul avec une idée, une idée de crime et de châtiment, de meurtre
et de mort ! Est-ce que je puis avoir quelque chose { dire, moi, qui n’ai plus rien { faire dans ce
monde ? Et que trouverai-je dans ce cerveau flétri et vide qui vaille la peine d’être écrit ?
Pourquoi non ? Si tout, autour de moi, est monotone et décoloré, n’y a-t-il pas en moi une
tempête, une lutte, une tragédie ? Cette idée fixe qui me possède ne se présente-t-elle pas à
moi à chaque heure, à chaque instant, sous une nouvelle forme, toujours plus hideuse et plus
ensanglantée à mesure que le terme approche ? Pourquoi n’essayerai-je pas de me dire à moi-
même tout ce que j’éprouve de violent et d’inconnu dans la situation abandonnée où me voil{ ?
Certes, les matières est riche ; et ; si abrégée que soit ma vie, il y aura bien encore dans les
angoisses, dans les tortures qui la rempliront, de cette heure à la dernière, de quoi user cette
plume et tarir cet encrier. D’ailleurs ces angoisses, le seul moyen d’en moins souffrir, c’est de
les observer, et les peindre m’en distraira. Et puis, ce que j’écrirai ainsi ne sera peut-être pas
inutile. Ce journal de mes souffrances, heure par heure, minute par minute, supplice par
supplice, si j’ai la force de les mener jusqu’au moment où il me sera physiquement impossible
de continuer, cette histoire, nécessairement inachevée, mais aussi complète que possible, de
mes sensations, ne portera-t-elle point avec elle un grand et profond enseignement ? N’y aura-
t-il pas dans ce procès-verbal de la pensée agonisante, dans cette progression toujours
croissante de douleurs, dans cette espèce d’autopsie intellectuelle d’un condamné, plus d’une
leçon pour ceux qui condamnent ? Peut-être cette lecture leur rendra-t-elle la main moins
légère, quand il s’agira quelque autre fois de jeter une tête qui pense, une tête d’homme, dans
ce qu’ils jamais appellent la balance de la justice ? Peut-être n’ont-ils jamais réfléchi, les
malheureux, { cette lente succession de tortures que renferme la formule expéditive d’un arrêt
de mort ? Se sont-ils jamais seulement arrêtés { cette idée poignante que dans l’homme qu’ils
retranchent il y a une intelligence ; une intelligence qui avait compté sur la vie, une âme qui ne
voient dans tout cela que la chute verticale d’un couteau triangulaire, et pensent sans doute
que pour le condamné il n’y a rien avant, rien après. Ces feuilles le détromperont. Publiées
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peut-être un jour, elles arrêteront quelques moments leur esprit sur les souffrances de
l’esprit ; car ce sont celles-l{ qu’ils ne soupçonnent pas. Ils sont triomphants de pouvoir tuer
sans presque faire souffrir le corps. Hé ! C’est bien de cela qu’il s’agit ! Qu’est-ce que la douleur
physique près de la douleur morale ! Honneur et pitié, des lois faites ainsi ! Un jour viendra, et
peut-être ces mémoires, derniers confidents d’un misérable, y auront-ils contribué… A moins
qu’après ma mort le vent ne joue dans le préau avec ces morceaux de papier souillés de boue,
ou qu’ils n’aillent pourrir { la pluie, collés en étoiles { la vitre cassée d’un guichetier.
VICTOR HUGO, Le Dernier Jour D’un Condamné
REVE DE FRATERNITE
Je rêve qu’un jour cette nation se lèvera pour vivre selon le sens véritable de son credo :
nous tenons pour évidence cette vérité que tous les hommes ont été créés égaux.
Je rêve qu’un jour, sur les collines rouges de Géorgie, les fils d’anciens esclaves et les fils
des propriétaires d’esclaves pourront s’asseoir ensemble { la table de la fraternité. Je rêve
qu’un jour l’Etat de Mississippi lui-même, un Etat qui étouffe sous la chaleur de l’oppression1,
sera transformé en une oasis de liberté et de justice…
Avec cette foi, nous parviendrons à extraire des montagnes de désespoir la pierre de
l’espoir. Avec cette foi, nous pourrons travailler ensemble, prier ensemble, lutter ensemble,
aller en prison ensemble, résister pour la liberté ensemble, sachant que nous serons tous
libres un jour. Que sonne la liberté !
Quand nous aurons permis aux carillons de la liberté de s’élever de toutes les villes, de
tous les hameaux, de tous les Etats, de toutes les cités, nous pourrons hâter le jour où tous les
enfants de Dieu, les Noirs et les Blancs, les Juifs et les gentils2, les protestants et les
catholiques, pourront se prendre par la main et chanter comme il est dit dans le vieux negro
spiritual3, « Enfin libres, enfin libres, grand Dieu tout puissant, nous sommes enfin libre !. »
MARTIN LUTHER KING, dans l’histoire générale de l’Afrique
L’AVENIR EST A DIEU
Non, l’avenir n’est { personne,
Sire, l’avenir est à Dieu !
A chaque fois que l’heure sonne, tout ici-bas nous dit adieu.
L’avenir ! L’avenir ! Mystère !
Toutes les choses de la terre, Gloire, fortune militaire, couronne éclatante des rois, victoire aux
ailes embrasées, ambitions réalisées, ne sont jamais sur nous posées que comme l’oiseau sur
nos toits !
Non, si puissant qu’on soit, non, qu’on rie ou qu’on pleure
Nul ne te fait parler, nul ne peut avant l’heure ouvrir ta froide main,
O fantôme muet, ô notre ombre, ô notre hôte, spectre toujours masqué qui nous suit côte à
côte, et qu’on nomme demain !
Oh ! Demain, c’est la grande chose ! de quoi demain sera-t-il fait ?
L’homme aujourd’hui sème la cause,
Demain Dieu fait mûrir l’effet ;
Demain, c’est l’éclair dans la voile, c’est le nuage sur l’étoile, c’est un traître qui se dévoile, c’est
le bélier qui bat les tours, c’est l’astre qui change de zone, c’est Paris qui suit Babylone ;
Aujourd’hui, c’en est le velours !
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Demain, c’est le cheval qui s’abat blanc d’écume.


Demain, ô conquérant, c’est Moscou qui s’allume, la nuit comme un flambeau.
C’est votre vieille garde au loin jonchant la plaine.
Demain, c’est Waterloo ! Demain, c’est Sainte-Hélène ! Demain c’est le tombeau !
Vous pouvez entrer dans les villes au galop de votre coursier,
Dénouer les guerres civiles avec le tranchant de l’acier ;
Vous pouvez, ô mon capitaine, barrer la Tamise hautaine, rendre la victoire incertaine,
amoureuse de vos clairons,
Briser toutes portes fermées,
Dépasser toutes renommées, donner pour astre à des armées
L’étoile de vos éperons !
Dieu garde la durée et vous laisse l’espace ;
Vous pouvez sur la terre avoir toute la place, être aussi grand qu’un front peut l’être sous le
ciel ; Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie,
L’Europe { Charlemagne, { Mahomet l’Asie ; mais tu ne prendras pas demain { l’Eternel !

VICTOIR HUGO, chants du crépuscule


SEIGNEUR, SANS PAIN !...
Seigneur ! Je suis sans pain, sans rêve et sans demeure.
Les hommes m’ont chassé parce que je suis nu,
Et ces frères en vous ne m’ont pas reconnu
Parce que je suis pâle et parce que je pleure.
Je les aime pourtant comme c’était écrit
Et j’ai connu par eux que la vie est amère,
Puisqu’il n’est pas de femme qui veuille être ma mère
Et qu’il n’est pas de cœur qui entende mes cris.
Je sens, autour de moi, que les bruits sont calmés,
Que les hommes sont las de leur fête éternelle.
Il est bien vrai qu’ils sont sourds { ceux qui appellent
Seigneur ! Pardonnez-moi s’ils ne m’ont aimé
Seigneur ! J’étais sans rêve et voici que la lune
Ascende le ciel clair comme une route haute.
Je sens que son baiser m’est une pentecôte,
Et j’ai mené ma peine aux confins de sa dune.
Mais j’ai bien faim de pain, Seigneur ! Et de baisers,
Un grand besoin d’amour me tourmente et m’obsède,
Et sur mon banc de pierre rude se succèdent
Les fantômes de celles qui l’auraient apaisé.
Le vol de l’heure émigre en des infinis sombres,
Le ciel plane, un pas se lève dans le silence,
L’aube indique les fûts dans la forêt de l’ombre,
Et c’est la vie énorme encor qui recommence !

LEON DEUBEL, Détresse

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