0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
70 vues11 pages

Lumières françaises et introspection humaine

Le document explore comment l'empirisme sensationniste des Lumières françaises a influencé la perception de l'intériorité humaine comme un espace accessible à l'investigation et à la manipulation. Cette vision, qui réduit les phénomènes d'intériorité à des processus biochimiques, est partagée par des philosophes tels que Locke, Condillac, Voltaire et Rousseau, et se manifeste dans des idées comme la physiognomonie. En conséquence, la Révolution française s'inscrit dans cette logique de transparence et de contrôle de l'intériorité humaine.

Transféré par

lsborgue
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
70 vues11 pages

Lumières françaises et introspection humaine

Le document explore comment l'empirisme sensationniste des Lumières françaises a influencé la perception de l'intériorité humaine comme un espace accessible à l'investigation et à la manipulation. Cette vision, qui réduit les phénomènes d'intériorité à des processus biochimiques, est partagée par des philosophes tels que Locke, Condillac, Voltaire et Rousseau, et se manifeste dans des idées comme la physiognomonie. En conséquence, la Révolution française s'inscrit dans cette logique de transparence et de contrôle de l'intériorité humaine.

Transféré par

lsborgue
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Lumières françaises et intériorité humaine *

Xavier MARTIN
Professeur à l’Université d'Angers

RÉSUMÉ. — L’empirisme sensationniste, qui domine les Lumières françaises, les porte à
voir l’intériorité humaine comme accessible sans réserve, et moralement et techniquement,
aux investigations et manipulations. La composante totalitaire de la Révolution viendra
s’inscrire directement dans la logique de ce postulat.

L’intériorité des êtres humains, comme « lieu » des pensées et des sentiments, est-
elle un espace ? Oui, peut-on penser, si la perspective est matérialiste. Or telle est bien
la dominante des Lumières françaises, dont va procéder, pour une large part, la Révo-
lution. Le phénomène a deux aspects.
D’abord et surtout domine alors, inspiré de Locke, le sensualisme, ou empirisme
sensationniste, lequel incline à rétrécir tous les phénomènes d’intériorité à une banale
biochimie des sensations. Les matérialistes avoués n’ont aucun mal intellectuel à endos-
ser cette conception, mais guère davantage certains philosophes reconnus pour être, à
divers degrés, des spiritualistes. À Condillac, théoricien par excellence de ce sensation-
nisme en France, Voltaire a exprimé une entière adhésion, et Rousseau lui aussi, qui
visiblement s’en est inspiré 1. Sans doute peut-on parler d’une unanimité des Lumières
françaises sur ce point majeur, avec la conséquence que ceux-là mêmes qui voient sans
faveur le matérialisme auront tendance à raisonner comme s’ils étaient matérialistes,
donc plus ou moins à le devenir diffusément. Il va de soi, incidemment, que ce sensa-
tionnisme, en matérialisant l’intériorité, incline ipso facto à la « spatialiser ». Il n’est

* Ce texte développe une communication présentée au Colloque Secret Spaces and


Forbidden Places (Kingston University, mai 1998). La version anglaise (trad. Tr. Selous) est
en cours de publication dans les Actes du Colloque, Berghahn Books, Oxford. - Sauf mention
contraire, c'est par nos soins que certains mots ou expressions sont présentés en italiques
dans les citations.
1 Voir notre Nature humaine et Révolution française. Du Siècle des lumières au Code
Napoléon, DMM, Bouère, 1994, p. 55-56 et 73-76 ; trad. angl. P. Corcoran, Berghahn
Books, Oxford, sous presse.
[p. 273-283] X. MARTIN Arch. phil. droit 44 (2000)
274 ÉTUDES

pas fortuit qu’évoquant ce courant doctrinal, Gusdorf se trouve conduit, assez spontané-
ment, à forger l’expression d'un « espace du dedans » 2.
Ensuite, ce siècle des Lumières est fortement porté à donner sa créance à une soi-
disant science, la physiognomonie, qui veut et croit déduire le caractère et les penchants,
donc les pensées et intentions, de la conformation matérielle du visage 3. Du front de
Catherine II, tel admirateur supputa « les cases », et crut pouvoir dire : « Sans être un
Lavater, on y lisait comme dans un livre » 4. Esprit indépendant, Mme de Charrière
tourne en ridicule ce type de méthode 5, mais en cela elle paraît isolée. Peu avant la
Révolution, le philosophe Mercier, futur conventionnel, attache grand prix aux théories
de Lavater, et de façon qu’on peut penser corrélative il apparaît comme obsédé par le
souci de « pénétrer », autour de lui, les sentiments et les pensées 6.
Plus largement, cette obsession de « transparence » nous semble alors un trait
typique de la période. Le thème en revient fréquemment, dans les relations entre les per-
sonnes (« Si vous lisiez au fond de mon âme », etc.) comme sous la plume des grands
auteurs. De son Candide, qu’indique Voltaire en premier lieu ? « Sa physionomie
annonçait son âme » 7. Diderot confie, précisément : « J’aime les hommes qui ont la
physionomie de leur âme » 8. La Thérèse « philosophe » de Boyer d’Argens fait la
promesse de révéler « tous les replis de son cœur dès sa plus tendre enfance » 9. La
Mettrie dit porter « pour tout masque un visage transparent » 10. Quant à Rousseau,
qui avait l’heur ou le malheur d’être doté, si on l’en croit, d’un « cœur transparent
comme le cristal » 11, il est bien connu qu’une telle thématique est chez lui cruciale. Et

2 G. Gusdorf, Les Sciences humaines et la Pensée occidentale, Payot, Paris, t. 6 ,


L'Avènement des Sciences humaines au Siècle des lumières, 1973, p. 50.
3 Les Physiognomische Fragmente de Lavater sont de 1775-1778.
4 Prince de ligne, Mémoires, Lettres et Pensées, F. Bourin, Paris, 1989, p. 759. « L a
largeur de ce front annonçait les cases de la mémoire et de l'imagination ; on voyait qu'il y
avait place pour tout », etc. Autres échos de la vogue de cette « science », p. ex. chez
d'Holbach, Système de la Nature (1770), 2 vol., Fayard, Paris, 1990, t. 1, p. 199-200, ou
chez le jeune Chateaubriand, Essai sur les Révolutions (1797), Gallimard, Paris, 1978, p. 95,
note ; et une belle description physiognomoniste de Rousseau par Bernardin de Saint-Pierre :
Correspondance complète de Jean-Jacques Rousseau, publ. R. A. Leigh, Voltaire Foundation,
Oxford, t. 38, 1981, appendice 606, p. 342.
5 Lettre à Henriette L’Hardy, juillet 1792 : « Lawater est un fou de parler de nos idées
comme d’une troupe de danseurs qui auraient besoin d’un certain espace pour etendre les bras et
faire des entrechats et des pirouettes » ; elle dit aussi « ce charlatan » (I. de Charrière,
Œuvres complètes, 10 vol., Van Oorschot-Slatkine, Amsterdam-Genève, 1979-1984, t . 3 ,
1981, p. 384).
6 L.-S. Mercier, Tableau de Paris (décennie 1780), 2 vol., Mercure de France, Paris, 1994,
p. ex. t. 1, p. XXX-XXXI, p. 974, 1026-1027 ; t. 2, p. 507-508, 514, 517, 522, 663,
880-883 (et 1118-1119, sur les rapports de la taille et du caractère).
7 Voltaire, deuxième phrase de Candide, ou l’Optimisme (1759).
8 Lettre d’août 1767 à Falconet : Diderot, Correspondance, publ. G. Roth, 16 vol., Ed.
de Minuit, Paris, 1955-1970, t. 7, 1962, p. 101.
9 Boyer d’Argens, Thérèse Philosophe (1748), Actes Sud-Labor-L’Aire, Arles, 1992,
p. 10.
10 La Mettrie, Discours sur le bonheur (c. 1750), publ. J. Falvey, Voltaire Foundation,
Banbury, 1975, p. 206.
11 Rousseau, Confessions (années 1770), dans ses Œuvres complètes, t. 1, Gallimard,
Paris, 1959, rééd. 1991, p. 446.
[p. 273-283] X. MARTIN Arch. phil. droit 44 (2000)
LUMIÈRES FRANÇAISES ET INTÉRIORITÉ HUMAINE 275

c’est à ce point que dans son tourment, durant près d’un an, il amorcera chacune de ses
lettres avec un quatrain de sa production, toujours le même, un peu poussif, dont ces
trois vers :
Ciel, démasque les imposteurs
Et force leurs barbares cœurs
À s’ouvrir aux regards des hommes 12.

Quant à Mercier, déjà cité, dans sa hantise il ne laisse pas d’interroger : « Qui
m’aidera à lire le cœur humain à travers ses enveloppes ? » 13 Ou bien encore : « Qui
au moral prendra le scalpel […] ? » 14.
Le scalpel au moral… La métaphore est suggestive. N’évoque-t-elle pas ces « ana-
tomistes de la pensée », un prêtre et un espion de police, que Balzac montre s’affrontant,
par le regard, sous le Directoire 15 ? Mais plus encore, n’est-elle pas propre à nous rap-
peler que Maupertuis, qui présida l’Académie de Berlin, n’excluait pas qu’on pût un jour
élucider, directement, les modalités d’articulation « de l’âme et du corps » en pénétrant
positivement, par dissection, « dans le cerveau d’un homme vivant » 16 ? Rivarol, en
1788, dit d’ailleurs en substance quelque chose d’assez proche, lorsqu’il avance que
« celui qui connaîtrait à fond les secrets de l’anatomie rendrait compte de toutes les opé-
rations de l’âme » 17. Peu d’années plus tard, Maine de Biran première manière ne
s’empresse guère de récuser l’audace de Maupertuis, puisqu’il concède que celui-ci, en
l’occurrence, « avait peut-être raison jusqu’à un certain point » 18. Au regard de quoi, à
l’avant-veille ou à la veille de la Révolution, l’intériorité a bien propension à être vue
comme un espace, lequel en soi ne saurait être ni secret ni interdit, n’arborant pour
l’instant ce double caractère qu’à titre provisoire, en attendant d’être exploré puis bonifié
par des techniques dont simplement la mise au point appelle encore, doit-on penser,
quelque délai.
Au minimum, à cet égard, l’omniprésent sensationnisme est prometteur, puisque
selon lui l’intériorité, tout machinalement, est conditionnée par les sensations.
Helvétius écrit même sans ambages : « Nous sommes uniquement ce que nous font les
objets qui nous environnent » 19. Ces mots sont essentiels. Gusdorf insiste avec raison
sur la prégnance, dans ce contexte doctrinal, de « l’espace du dehors » sur « l’espace du

12 Rousseau, Correspondance complète, op. cit., t. 37 et 38, Oxford, 1980 et 1981,


passim (dont une explication de Jean-Jacques, t. 38, p. 79).
13 Mercier, Tableau de Paris, op. cit., t. 2, p. 881.
14 Ibid., p. 88. Il s’agit de percer le génie propre de l’acteur, par rapport à celui des autres
artistes.
15 Balzac, Une ténébreuse affaire (1841), Gallimard, Paris, 1958, p. 104.
16 Maupertuis, Lettre sur le Progrès des Sciences, s. l., 1752, p. 83. Un criminel ferait
l’affaire. « Un homme n’est rien, comparé à l’espèce humaine ; un criminel est encore moins
que rien » (p. 84).
17 Rivarol, Lettre à M. Necker sur son livre De l’importance des opinions religieuses
(1788), dans Rivarol. Les plus belles pages, publ. J. Dutourd, Mercure de France, s . l . ,
1963, réimpr. 1988, p. 218.
18 Maine de Biran, Journal, III, Agendas, Carnets et Notes, publ. H. Gouhier, Être et
Penser « Cahiers de Philosophie », n° 43, Neuchâtel, sept. 1957, p. 18, notes de 1794 ou
1795.
19 Helvétius, De l’Esprit (1758), Fayard, Paris, 1988, p. 539.
[p. 273-283] X. MARTIN Arch. phil. droit 44 (2000)
276 ÉTUDES

dedans », faisant constat qu’elle aboutit à conférer un « droit de cité au mécanisme dans
l’espace mental », et qu’en conséquence elle laisse espérer « une exacte psycho-
métrie » 20. Il évoque aussi « un déterminisme des choses sur l’esprit », parle du moi
comme d’une simple « réverbération de l’environnement » 21. Il note que « la
conscience n’est plus qu’un répertoire de données à partir desquelles se constitue un ordre
précaire calqué sur l’assemblage des réalités extérieures » 22 ; précaire, car et
l’assemblage et les réalités sont sujets à varier. Il ose même la formule d’« un dehors
sans dedans » 23, tant celui-ci, dans cette logique, est annexé organiquement à celui-là.
Que nous ne soyons que « ce que nous font les objets qui nous environnent », ou
tout au plus guère davantage, est en effet un lieu commun de l’esprit du temps.
D’Holbach n’en doute guère : « Un Européen transplanté dans l’Indostan deviendra peu
à peu un homme tout différent pour l’humeur, pour les idées, pour le tempérament et le
caractère » 24. Rousseau, à force d’observer, avait cru découvrir « que modifiés conti-
nuellement par nos sens et par nos organes, nous portions sans nous en apercevoir, dans
nos idées, dans nos sentiments, dans nos actions même l’effet de ces modifications. […]
Les climats, les saisons, les sons, les couleurs, l’obscurité, la lumière, les éléments, les
aliments, le bruit, le silence, le mouvement, le repos, tout agit sur notre machine et sur
notre âme par conséquent » 25. C’est ce qu’aussi, et parmi d’autres, exprime claire-
ment Maine de Biran à ses débuts : « Tout influe sur nous, et nous changeons sans
cesse avec ce qui nous environne » 26. Cabanis, avec l’autorité du prestige médical,
abondera dans ce sens, notant par exemple que les animaux, dont par-dessus tout l’ani-
mal humain, « sont, en quelque sorte, l’image vivante du local », nous dirions : de
l’environnement. Et d’évoquer même, dans une ambiance de réduction sans équivoque du
moral au physique, « l’analogie physique de l’homme avec les objets qui
l’entourent » 27.
D’où il découle que moduler avec adresse l’environnement devrait suffire à modifier
les caractères, donc à rectifier les comportements. Un tel procédé, la chose est notable,
on doit pouvoir en premier lieu se l’appliquer à soi-même. C’est ce qu’indique d’Holbach
lorsqu’il écrit que « chacun de nous peut en quelque sorte se faire un tempérament » 28.
Tel est, tout aussi bien, l’objet précis du Traité de morale sensitive qu’aurait voulu
produire Jean-Jacques, et qu’il eût sous-titré Le matérialisme du Sage : traité postulant
que « tout nous offre mille prises presque assurées pour gouverner dans leur origine les
sentiments dont nous nous laissons dominer », donc ambitionnant de « forcer l’écono-
mie animale à favoriser l’ordre moral qu’elle trouble si souvent » 29. Le matérialiste

20 Gusdorf, référence de la note 2.


21 G. Gusdorf, Les Sciences humaines et la Pensée occidentale, op. cit., respectivement :
t. 7, Naissance de la Conscience romantique au Siècle des Lumières, 1976, p. 110 ; t. 11,
L’Homme romantique, 1984, p. 22.
22 Gusdorf, t. 11, L'Homme romantique, p. 19.
23 Gusdorf, t. 3, Fondements du Savoir romantique, 1982, p. 371.
24 D’Holbach, Système de la Nature, op. cit., t. 1, p. 154.
25 Rousseau, Confessions, op. cit., p. 409.
26 Maine de Biran, Journal, III, op. cit., p. 3, 27 mai 1794.
27 Cabanis, Rapports du Physique et du Moral de l’Homme (1802), reprint de l’éd. de
1844, Slatkine, Paris-Genève, 1980, p. 411.
28 D’Holbach, référence de la note 24.
29 Rousseau, référence de la note 25.
[p. 273-283] X. MARTIN Arch. phil. droit 44 (2000)
LUMIÈRES FRANÇAISES ET INTÉRIORITÉ HUMAINE 277

d’Holbach, le spiritualiste Rousseau, souffre-douleur et pourfendeur de la « coterie hol-


bachique », communient ici dans les mêmes principes et la même logique, attestant
l’unité des Lumières sur certains enjeux qu’on peut estimer d’un ordre essentiel.
Au fil de la Révolution, quelques propos pédagogiques viendront s’inscrire dans cette
logique d’action sur soi par une maîtrise de l’origine des sensations. Tel philanthrope
faisant valoir, à l’intention de l’Assemblée : « Nous sommes soumis à l’influence per-
pétuelle des objets qui nous environnent », prétendra donc, en conséquence, que les
enfants soient préparés à la saisie concrète et la compréhension de tout ce qui les
entoure 30. Et quand Boulay de la Meurthe préconisera ce qu’il appelle « l’instruction
des choses », autrement dit « celle que nous donnent les objets qui sont sous nos yeux,
qui nous environnent », ce sera expressément en se recommandant de Locke, Helvétius,
Condillac 31. Un peu plus tard, Maine de Biran, qu’intéressait fort l’idée directrice du
Traité de morale sensitive 32 au point que celle-ci, écrira Gouhier, « joue dans sa
pensée le rôle de loi-cadre » 33, et qui à maints égards revivait pour son compte les
tiraillements intérieurs de Jean-Jacques, Maine de Biran se voudra convaincu, dans sa
maturité, que « toute notre liberté » consiste à orienter nos processus de production des
sensations et des idées « vers les causes extérieures […] capables de nous modifier ou de
nous donner ces sensations et ces idées » 34. Encore hésita-t-il assez visiblement à tenir
pour acquis qu’on pût ainsi, par volonté, se contraindre à agir sur soi 35.
Mais le fait est que plus encore, ce procédé, pour les Lumières, est applicable aux
autres, dont par ce biais l’on doit pouvoir téléguider les sentiments et les actions. La
profonde pulsion manipulatrice de la Révolution française trouve ici ses racines.
Rousseau pédagogue, afin d’exprimer l’emprise absolue, et artificieuse, que le précepteur
doit ambitionner sur la volonté de son jeune élève, a cette question, qui d’évidence n’est
à ses yeux qu’élémentaire et anodine : « Ne disposez-vous pas, par rapport à lui, de tout
ce qui l’environne ? » 36 Or deux choses ici peuvent être rappelées. D’une part, cette
propension à un contrôle total, et même totalitaire, de l’intériorité, inspire puissamment
la pédagogie des Lumières françaises, au point de susciter, chez certains connaisseurs,
l’emploi du mot « totalitaire » 37. Et d’autre part, à cet égard, il n’est aucunement

30 Projet présenté à l’Assemblée nationale par A.-J. Dorsch, « citoyen français », du


7 mars 1792 : Procès-verbaux du Comité d’Instruction publique de l’Assemblée législative,
publ. J. Guillaume, rééd. augm. J. Ayoub et M. Grenon, L’Harmattan, Paris-Montréal,
1997, p. 110.
31 Au Conseil des Cinq-Cents, le 7 avril 1799 : Moniteur, n° 203, 23 germinal an VII,
12 avril, p. 826, col. 3.
32 Maine de Biran, Journal, II, publ. H. Gouhier, Être et Penser. « Cahiers de Philoso-
phie », n° 42, (Neuchâtel), nov. 1955, p. 124, note 2, où Gouhier recense, au fil des ouvra-
ges de Maine de Biran, les passages évoquant le Traité de morale sensitive.
33 H. Gouhier, Maine de Biran par lui-même, Seuil, Paris, 1970, p. 76.
34 Maine de Biran, Journal, II, op. cit., p. 381, 9 août 1823.
35 Voir p. ex. ibid., p. 199.
36 Rousseau, Emile ou de l’Éducation (1762), L. II, Flammarion, Paris, 1966, p. 150.
37 Cf. G. Gusdorf, op. cit., t. 11, L’Homme romantique, 1984, p. 27 : « Ce remodelage
procédant du dehors au dedans » suit « les voies et moyens d’une pédagogie totalitaire, dont
on retrouve les linéaments dans les traités d’Helvétius, de d’Holbach, de Condorcet, de
Bentham et dans l’œuvre réformatrice du législateur révolutionnaire » ; et M. Grandière,
L’Idéal pédagogique en France au dix-huitième siècle, thèse dir. par J. de Viguerie, Voltaire
Foundation, Oxford, 1998, qui use de l’expression « totalitarisme pédagogique », p . 2 3 9 ;
[p. 273-283] X. MARTIN Arch. phil. droit 44 (2000)
278 ÉTUDES

d’étanchéité entre politique et pédagogie. L’homme, toute sa vie, est connaissable et


modifiable avec les techniques du sensationnisme. « Car l’homme, écrira Cabanis,
environné d’objets qui font sans cesse sur lui de nouvelles impressions, ne discontinue
pas un seul instant son éducation » 38.
Aussi les progrès de la politique tels qu’on les espère doivent-ils intégrer une
pénétration sans timidité du réformateur au sein des consciences. Rousseau encore, dont
le Contrat social, qui selon lui – mais le sait-on ? – n’est qu’« une espèce d’appen-
dice » à Emile 39, implique expressément un drastique remodelage de la nature hu-
maine, avait écrit, approbateur, que « l’autorité la plus absolue est celle qui pénètre jus-
qu’à l’intérieur de l’homme » 40. Quant à Mably, tout aussi bien il exprimait sans ré-
ticence la vocation claire du législateur à « descendre dans le cœur humain et en pénétrer
tous les replis et tous les secrets » 41.
Rousseau et Mably sont « spiritualistes ». A fortiori les tenants exprès du matéria-
lisme sont-ils disposés à légitimer cette exorbitante investigation, pour laquelle le scien-
tisme ambiant se fait prometteur, et légitimant. Sur l’élan donné par les découvertes de
Newton et l’anthropologie de Locke, Hume s’est voulu « le Newton de l’espace du
dedans » 42, il ambitionne de mettre à nu « les ressorts secrets et les principes qui font
agir l’esprit dans ses opérations » 43. Or l’empirisme sensationniste, comme nous
savons, « donne la préséance aux apports du monde extérieur » 44, il laisse supposer,
et même plutôt, en bonne rigueur, il doit postuler impérativement que les lois qui ren-
dent compte de l’intériorité ne sont qu’une extension, un cas particulier de celles du
monde physique. Il aboutit, nous l’avons entendu, à conférer un « droit de cité au méca-
nisme dans l’espace mental ». En d’autres termes, ce sont « les lois des phénomènes
extérieurs » qui ont vocation à fournir « la clef de l’intelligibilité applicable à l’ordre du
dedans » 45. Cet ordre du dedans n’est ni un lieu interdit, car ontologiquement il est
sans densité : « la conscience humaine n’est qu’une machine à enregistrer et à combiner
les signaux reçus du dehors », le sujet humain ne dépasse pas « la réalité de simple sup-
port de ses représentations » 46, « notre âme » se réduit, selon Montesquieu, à « une
suite d’idées » 47 ; ni un espace essentiellement secret, car l’élan du scientisme a pour

__________
voir aussi notamment p. 316 (« enfants fabriqués », « oppression totale par la tendres-
se »…) et, conclusion, p. 416 (« aspects totalitaires », « surveillance et enfermement »,
« volonté d’appropriation de l’enfant », « pédagogues démiurges », « uniformité de
pensée »…).
38 Cabanis, Rapports du Physique et du Moral de l’Homme, op. cit. p. 99.
39 Lettre de Rousseau à N. Duchesne, 23 mai 1762 : Correspondance complète…, op.
cit., t. 10, Institut et Musée Voltaire, The University of Wisconsin Press, Genève-Madison,
1969, p. 282.
40 Rousseau, Discours sur l’Économie politique (1755), dans ses Œuvres complètes,
Gallimard, t. 3, Paris, 1964, réimpr. 1979, p. 251.
41 Mably, De la Législation ou Principes des Loix (1776), L. Ier, ch. 4, dans Mably,
Œuvres complètes, Delamollière, Lyon, 1792, t. 9, p. 90.
42 Gusdorf, t. 11, L'Homme romantique, op. cit., p. 20.
43 Hume, Enquête sur l’entendement humain (1748), GF-Flammarion, Paris, 1983, p. 57.
44 Gusdorf, t. 11, L'Homme romantique, op. cit., p. 19.
45 Gusdorf, t. 7, Naissance de la Conscience romantique… op. cit., p. 115.
46 Gusdorf, t. 9, Fondements du Savoir romantique, op. cit., p. 361 et 362.
47 Montesquieu, Cahiers, 1716-1765, Grasset, Paris, 1941, p. 22.
[p. 273-283] X. MARTIN Arch. phil. droit 44 (2000)
LUMIÈRES FRANÇAISES ET INTÉRIORITÉ HUMAINE 279

fin évidente de tout élucider, d’entièrement « "déplier" la réalité, de la déployer sur un


même plan, selon les principes d’une régulation dans l’homogène » 48, ce qui bien sûr,
au bout du compte, précisément, ne pourra qu’abolir les « replis » des consciences.
D’une âme qui se révèle, Balzac n’écrira-t-il pas qu’elle « s’est dépliée » 49 ?
La démarche s’auto-légitime donc par ses propres principes, qui évinçant d’un tel
dossier toute présence de mystère, rendent du même coup hors de saison, par hypothèse,
les respects et prudences afférents. « L'homme sera toujours un mystère pour ceux qui
s’obstineront à le voir avec les yeux prévenus de la Théologie », observe d’Holbach 50.
Ce handicap n’affecte pas l’homme éclairé. Pour ce même auteur, c’est la médecine qui
fournira « la clef du cœur humain », laquelle permettra d’« agir sur les hommes » et
d’orienter pertinemment les choix législatifs et institutionnels 51. La bonne intention
donne à l’entreprise manipulatrice un surcroît de légitimation. Lorsque Helvétius écrit :
« Pour diriger les mouvements de la poupée humaine, il faudrait connaître les fils qui la
meuvent » 52, ce n’est évidemment que dans une perspective d’heureuse application :
« L’habileté de l’écuyer consiste à savoir tout ce qu’il peut faire exécuter à l’animal qu’il
dresse ; et l’habileté du Ministre à connaître tout ce qu’il peut faire exécuter aux peuples
qu’il gouverne. – La science de l’homme fait partie de la science du gouvernement. […]
– Que les philosophes pénètrent donc de plus en plus dans l’abyme du cœur humain :
qu’ils y cherchent tous les principes de son mouvement, et que le Ministre profitant de
leurs découvertes, en fasse selon les temps, les lieux et les circonstances, une heureuse
application » 53. Le médecin Cabanis et ses amis idéologues, « basés » chez la veuve
d’Helvétius, croiront devoir et pouvoir être, auprès de Bonaparte s’installant, ces avisés
anthropologues offrant « la clef du cœur humain ».
Certains voudront voir de l’outrance démiurgique dans ce scientisme conquérant, qui
obnubilé, comme écrit Gusdorf, par la perspective d’« une géométrie unitaire de l’espace
mental » 54, aspire candidement à globaliser le socio-humain pour un bonheur de ter-
mitière. « Le but lointain de l’éducation personnelle et collective serait de réduire à la
raison la personne et l’humanité tout entière. La matrice de toute vérité est un présup-
posé de totalité, dont l’ambition serait de soumettre à l’obéissance d’une norme unitaire
l’ensemble des pensées, des comportements, et des phénomènes » 55. La liberté, a
priori, n’y saurait guère trouver son compte. Il est de fait que les grands et moins grands
des Lumières ont nettement nié que 1’homme fût libre, ils ont vu en lui une simple
machine, et l’ont en tout assimilé à l’animal : autant d’options qu’implique d’ailleurs
nécessairement l’empirisme sensationniste. L’égalité souffre également de cette logique,
du fait de l’abîme que creuse benoîtement le petit nombre de ceux qui savent et mani-
pulent, entre lui-même et la multitude vouée au pétrissage. L’hyper-élitisme est à l’ordre

48 Gusdorf, t. 3, vol. 1, La Révolution galiléenne, 1969, p. 153.


49 Balzac, Mémoires de deux jeunes mariées (1841), dans ses Œuvres complètes. La
Comédie humaine, « Études de mœurs : scènes de la vie privée, 1 », L. Conard, Paris, 1931,
p. 218.
50 D’Holbach, Système de la Nature, op. cit., t. 1, p. 154.
51 Ibid., p. 153.
52 Helvétius, De l’Homme (1773), 2 vol., Fayard, Paris, 1989, t. 1, p. 45.
53 Ibid., p. 46.
54 Gusdorf, t. 9, Fondements du Savoir romantique, op. cit., p. 197.
55 Gusdorf, t. 11, L'Homme romantique, op. cit., p. 21.
[p. 273-283] X. MARTIN Arch. phil. droit 44 (2000)
280 ÉTUDES

du jour. Mme du Deffand, qui mieux que d’autres connaissait (et appréciait) les philo-
sophes, et avait tant d’affinité avec Voltaire sur l’essentiel, se surprendra à faire reproche
à celui-ci : « Vos philosophes ou plutôt soy disant philosophes sont de froids person-
nages […], prêchant l’égalité par esprit de domination » 56. Tout cela ne saurait être
entièrement étranger à la logique profonde de la Révolution française 57.
Au fil de cette Révolution, le thème de l’intériorité humaine offre un dossier d’une
grande richesse, et en quantité et en qualité. À peine ici l’entrouvrons-nous. Tout a com-
mencé sur un idéal et une illusion de transparence généralisée, comme si renaissait le
temps primitif où selon Rousseau « les hommes trouvoient leur sécurité dans la facilité
de se pénétrer réciproquement » 58. Cette illusion, naturellement, n’a pas duré, ne lais-
sant la place qu’à un idéal désormais crispé, car échauffé par la hantise d’une impénétra-
bilité des consciences, qu’utopiquement de plus en plus on veut forcer, pour les démas-
quer et les remodeler. « Qu’il seroit doux, disait Jean- Jacques, de vivre parmi nous, si
la contenance étoit toujours l’image des dispositions du cœur » 59. À l’évidence une
telle douceur est différée. La pathétique imprécation épistolaire que nous savons – « Et
force leurs barbares cœurs// À s’ouvrir aux regards des hommes » – est tragiquement, de
plus en plus, d’actualité. Le serment politique, la technique du scrutin public, qui vio-
lentent les consciences, ont pour objet, pourrait-on dire, de faire sourdre de l’intériorité,
« afin, entendra-t-on, que tous les oiseaux de nuit soient mis à découvert » 60. Les
visages constamment se composent et se scrutent : ce peut être une question de vie ou
de mort. Chateaubriand rapportera qu’en ces années, « des regards peureux et baissés se
détournaient de vous, ou d’âpres regards se fixaient sur les vôtres pour vous deviner et
vous percer » 61. Dans une de ses nouvelles, remarquablement, Balzac s’attache à évo-
quer, dans la société d’une petite ville normande, en novembre 1793, cet entrelacs
d’arrière-pensées qui subtilement s’entre-supputent et s’entre-guettent, en interrogeant, à
la dérobée, les physionomies 62. Portalis n'écrira-t-il pas que « chacun redoutait de se
ressembler à lui-même » 63 ?

56 Dans Voltaire, Correspondence and related Documents, éd. Besterman, Voltaire Foun-
dation, t. 34, Banbury, 1974, p. 233, Lettre D 15415, du 5 janvier 1769.
57 Outre l’ouvrage cité au début de cette étude, nous nous permettons d’indiquer notre
article « Liberté, Égalité, Fraternité. Inventaire sommaire de l’idéal révolutionnaire
français » (en français) dans Himeji International Forum of Law and Politics (Himeji), n ° 1 ,
1993, p. 3-25 ; trad. japonaise (N. Kanayama) dans Himeji Law Review (Himeji), n° 8,
1991, p. 141-154 ; trad. italienne (R. Isotton) dans Rivista Internazionale dei Diritti
dell’Uomo (Milan), 1995/3, p. 586-605 ; trad. espagnole (P. A. Sáenz) dans Gladius
(Buenos-Aires) n° 44, 1999, p. 85-102.
58 Rousseau, Discours sur les Sciences et les Arts (1750), dans ses Œuvres complètes,
t. 3, op. cit., p. 8.
59 Ibid., p. 7.
60 Selon le mot de Merlin de Thionville réclamant un vote public, à l’Assemblée légis-
lative, le 23 février 1792 : Archives parlementaires, 1e série, t. 39, P. Dupont, Paris,
1892, p. 38, col. 2.
61 Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe (1848-1850), L. 9, ch. 3, 4 vol., Rencontre,
Lausanne, 1968, t. 1, p. 337.
62 Balzac, Le Réquisitionnaire (1831).
63 Portalis, De l’Usage et de l’Abus de l’Esprit philosophique durant le dix-huitième siècle
(écrit vers 1798), 2 vol., Moutardier, Paris, 1834, t. 2, p. 392.
[p. 273-283] X. MARTIN Arch. phil. droit 44 (2000)
LUMIÈRES FRANÇAISES ET INTÉRIORITÉ HUMAINE 281

Mona Ozouf voit justement « le fond du jacobinisme » dans un « idéal de parfaite


visibilité sociale et psychologique », elle évoque « un projet de visibilité abso-
lue » 64, dont par exemple on peut trouver une illustration assez saisissante dans cette
aspiration qu’exprime un orateur, au club des Jacobins, à « des séances muettes où cha-
cun se devine dans les yeux ce qu’il a à faire » 65. Dans une telle atmosphère, mieux
vaut ne pas avoir renom d’opacité. Tel jacobin de province, qu’un comité d’épuration a
estimé « d’un caractère difficile à pénétrer », s’emploie à obtenir qu’à cette appréciation
sourdement menaçante on veuille bien substituer, mention un peu bancale : « Caractère
froid et humain » 66. Pour la grande masse des citoyens, qui reste en dehors de l’élite
révolutionnaire, la propagande fondée sur une logique expressément sensationniste, en
action notamment dans les fêtes nationales, prétend œuvrer, impérieusement, au réamé-
nagement des âmes, qui ne s’avère que trop urgent au fil des mois et des années. Mona
Ozouf écrit aussi, avec relief, que dans un tel contexte « le for intérieur lui-même est
criminel ». Elle constate également : « Qui entreprend de créer un homme nouveau pré-
tend s'emparer des moindres pensées, […] part en guerre contre l’intériorité » 67. Identi-
quement, selon Gusdorf, en cette affaire, « le repli sur soi, le lyrisme de l’intériorité »
peuvent être vus par l'utopisme effervescent comme « des amorces de haute trahi-
s o n » 68. Tocqueville, de son côté, n'avait-il pas jugé pouvoir considérer que « dans les
républiques démocratiques, […] la tyrannie […] laisse le corps et va droit à l’âme » 69 ?

Après la Terreur, qui en conséquence fut un moment d’auto-compression exacerbée


des intériorités, l’échec est patent. Dès auparavant, les événements ont « enseigné » aux
Parisiens, note un témoin, « à différencier les mouvements de la physionomie de ceux
du cœur » 70. Ceux qui à cet échec ne se résignent pas disent leur ressentiment à l’égard
des consciences, dont les « replis », dorénavant, rhétoriquement sont estimés être
tortueux. L’expérience révolutionnaire n’aura pas forgé le mot arrière-pensée, mais elle
l’aura notablement revigoré, puisqu’il est, paraît-il, « rare avant 1798 » 71. Le mot
intériorité, quant à lui, fait son entrée dans le langage psychologique en 1801 72,
symptôme d’une propension à la réinventer, cette intériorité, après qu’elle eut été à peu

64 M. Ozouf, L’École de la France. Essais sur la Révolution, l’Utopie et l’Enseignement,


Gallimard, Paris, 1984, p. 83 ; et L’Homme régénéré. Essais sur la Révolution française,
Gallimard, Paris, 1989, p. 120.
65 Simond, le 27 juillet 1792 : F.-A. Aulard, éd., La Société des Jacobins. Recueil de
Documents…, 6 vol., Rouast, Noblet, Maison, Quantin, t. 4, Paris, 1892, p . 1 4 9 .
L’expression manque un peu de rigueur, mais le sens en est clair.
66 A. Fray-Fournier, éd., Le Club des Jacobins de Limoges (1790-1795), d’après ses
délibérations, sa correspondance et ses journaux, H.-Ch. Lavauzelle, Limoges, 1903, p. 265.
67 M. Ozouf, respectivement à chacune des deux références de la note 64.
68 G. Gusdorf, Fondements du Savoir romantique, op. cit., p. 132.
69 Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, I (1835), IIe partie, ch. 7, R. Laffont,
Paris, 1986, p. 246.
70 Venise et la Révolution française. Les 470 dépêches des ambassadeurs de Venise au
Doge, trad. et publ. dir. par A. Fontana, Fr. Furlan et G. Saro, R. Laffont, Paris, 1997,
p. 821, dépêche d’A. Pisani, 2 octobre 1792.
71 A. Dauzat, J. Dubois, H. Mitterand, Nouveau dictionnaire étymologique et histo-
rique, Larousse, Paris, 1973, p. 550.
72 A. Rey, dir., Dictionnaire historique de la langue française, 3 vol., Dictionnaires Le
Robert, Paris, 1998, t. 2, p. 1861.
[p. 273-283] X. MARTIN Arch. phil. droit 44 (2000)
282 ÉTUDES

près niée. Depuis la Terreur, on inclinait effectivement à la réhabiliter, dans son essence
– espace secret – donc dans ses droits – lieu interdit. L’abbé Grégoire l’exprime par
exemple en décembre 1794, disant à la tribune de l’assemblée que « vouloir commander
à la pensée, c’est une entreprise chimérique, car elle excède les forces humaines ; c’est
une entreprise tyrannique car nul n’a le droit d’assigner des bornes à ma raison » 73.

Ce type de propos, après Thermidor, n’est pas isolé. La prétention de manipuler les
intériorités n’en perdure pas moins, et s’accentue même, durant les dernières années de la
Révolution 74, de même bien sûr que les pratiques de dissimulation ; Tocqueville écrit
qu’alors encore, « [b]eaucoup avaient peur de montrer leur peur » 75. Bonaparte, en
Égypte, estime habile de s’employer à faire accroire aux autochtones qu’il a pouvoir de
lire en eux, tout simplement : « Je pourrais demander compte à chacun de vous des sen-
timents les plus secrets du cœur, car je sais tout, même ce que vous n’avez dit à per-
sonne » 76. Portalis, qui quant à lui juge nécessaire de « laisser respirer les âmes libre-
ment » 77, ne se réjouit pas moins, très remarquablement, que grâce au Concordat « on
subjugue les consciences même » 78. « La loi civile ne scrute pas les consciences. Les
pensées ne sont pas de son ressort », professera pourtant ce même Portalis 79, que ne
rebutent guère les palinodies. Mais il se trouve que par ailleurs, le tribun Sédillez,
lorsqu’il prétend élever le débat, assure que par leurs choix législatifs, les rédacteurs du
Code civil ont la finesse de « saisir l’homme jusque dans l’asile le plus secret de sa
pensée » 80. Le même orateur indiquait naguère qu’à l’homme d’État digne de ce nom il
importait par-dessus tout de « bien connaître l’algèbre du cœur humain » 81 : où l’on
saisit la permanence et l’importance d’une thématique dont en ces pages, redisons-le,
nous ne faisons guère qu’effleurer le dossier.

À cette obsession de pénétration du for intérieur, obsession doctrinale, obsession


politique de toute une époque, pourrait suffire à faire écho, et contrepoids, telle confi-
dence de la jeune sœur du futur conventionnel Gilbert Romme, à la jointure du siècle des

73 Moniteur, n° 203, 3 nivôse an III, 23 décembre 1794, p. 388, col. 3, séance du


21 décembre.
74 Cf notre Nature humaine et Révolution…, op. cit., p. 145-147.
75 Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution (1856), R. Laffont, Paris, 1986,
p. 1114.
76 Proclamation aux habitants du Caire, 1er nivôse an VII, 21 décembre 1798 : dans
J. Massin, dir., Napoléon Bonaparte. L’Œuvre et l’Histoire (large choix d’écrits privés et
publics, et de témoignages de collaborateurs), 12 vol., Club français du Livre, Paris, 1969-
1971, t. 1, p. 439.
77 Archives parlementaires, 2e série, t. 2, P. Dupont, Paris, 1863, p. 736, col. 2, au
Corps législatif, sur la séparation de corps, 3 frimaire an VII, 24 novembre 1801.
78 Ibid., t. 3, P. Dupont, Paris, 1864, p. 424, col. 2, au Corps législatif, sur le Concor-
dat, 15 germinal an X, 5 avril 1802.
79 Ibid., t. 5, P. Dupont, Paris, 1865, p. 209, col. 2, au Corps législatif, sur la pro-
priété, 26 nivôse an XII, 17 janvier 1804.
80 Ibid., p. 63, col. 1, au Tribunat, sur les successions, 10 floréal an XI, 30 avril 1803.
81 Moniteur, n° 240, 30 floréal an VII, 19 mai 1799, p. 977, col. 2, au Conseil des
Anciens, 25 floréal, 14 mai.
[p. 273-283] X. MARTIN Arch. phil. droit 44 (2000)
LUMIÈRES FRANÇAISES ET INTÉRIORITÉ HUMAINE 283

Lumières et de la Révolution, puisqu’en février 1789. Rêvant « danse » et « jeunes


gens », et « contredanse nouvelle », mais faisant la dévote devant sa grand-mère,
l’adolescente a en effet cette notation, qui peut paraître appropriée : « Si elle pouvait
lire dans ma pensée, elle me croirait perdue. Mais la pensée est une propriété où les
mères et les tyrans n’ont rien à voir » 82.

Chemin de Meule Farine


49100 Angers

82 Les Lettres de Miette Tailhand-Romme, 1787-1797, publ. R. Bouscayrol, s. n. d’éd.,


Clermont-Ferrand, 1979, p. 92, à une amie, mots soulignés dans l’original.
[p. 273-283] X. MARTIN Arch. phil. droit 44 (2000)

Vous aimerez peut-être aussi