Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, postambule (1791)
Lecture linéaire n° 3
1 Femme, réveille-toi ; le tocsin1 de la raison se fait entendre dans tout l'univers ; reconnais tes droits.
Le puissant empire de la nature n'est plus environné de préjugés, de fanatisme 2, de superstition et de
3 mensonges. Le flambeau de la vérité3 a dissipé tous les nuages de la sottise et de l'usurpation 4.
L'homme esclave5 a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers.
5 Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! femmes, quand cesserez-vous
d'être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la Révolution ? Un mépris
7 plus marqué, un dédain6 plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n'avez régné que sur la
faiblesse des hommes7. Votre empire8 est détruit ; que vous reste-t-il donc ? la conviction 9 des
9 injustices de l'homme. La réclamation de votre patrimoine 10, fondée sur les sages décrets 11 de la
nature ; qu'auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise12 ? le bon mot du législateur des noces
11 de Cana13 ? Craignez-vous que nos législateurs français, correcteurs de cette morale 14, longtemps
accrochée aux branches de la politique, mais qui n'est plus de saison 15, ne vous répètent : femmes,
13 qu'y a-t-il de commun entre vous et nous ? Tout, auriez-vous à répondre. S'ils s'obstinaient, dans leur
faiblesse, à mettre cette inconséquence 16 en contradiction avec leurs principes ; opposez
15 courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les
étendards17 de la philosophie ; déployez toute l'énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces
17 orgueilleux, nos serviles18 adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les
trésors de l'Être suprême19. Quelles que soient les barrières que l'on vous oppose, il est en votre
pouvoir de les affranchir20 ; vous n'avez qu'à le vouloir.
1. tocsin : sonnerie de cloche destinée à donner l'alarme.
2. fanatisme : attachement excessif à l'égard d'une religion ou d'une cause, qui pousse à l'intolérance, voire à la violence.
3. Le flambeau de la vérité : le philosophe Dumarsais définit avec cette même métaphore du « flambeau » le rôle des philosophes
dans l’article de l’Encyclopédie les concernant.
4. usurpation : appropriation illégitime, vol.
5. Olympe de Gouges parle de la soumission du peuple au roi, l’esclavage n’étant aboli qu’en 1794. Les femmes ont, en effet
participé activement, aux côtés des hommes, aux journées révolutionnaires.
6. dédain : indifférence, mépris.
7. Olympe de Gouges fait ici référence à ce qu’elle nommera plus loin : « l’administration nocturne des femmes », c’est-à-dire leur
pouvoir de séduction, qui leur a permis, sous l’Ancien Régime, de jouir d’avantages financiers et parfois d’une certaine influence
politique.
8. empire : pouvoir, influence.
9. la conviction : la certitude.
10. patrimoine : il faut sans doute sous-entendre ce mot de manière abstraite (les droits des femmes dont elles ont été spoliées) et
concrète (en lien avec leurs revendications en faveur d’une amélioration de la condition économique des femmes).
11. décrets : lois.
12. entreprise : action, projet.
13. Dans l'épisode biblique des noces de Cana, relaté dans l'évangile selon saint Jean (Jean 2, 1-11), Jésus répond à sa mère qui
l'informe que les invités n'ont plus de vin « Femme, que me veux-tu ? », ou dans une autre traduction à laquelle Gouges fait référence
à la phrase suivante « Femme, qu'y a-t-il de commun entre toi et moi ? » Cette phrase a souvent été utilisée pour montrer la
misogynie du Christ, de la religion chrétienne. On peut l'interpréter d'une autre manière : Jésus, par le mot « femme », renvoie sa
mère à sa condition d'être humain, tandis que lui, fils de Dieu, s'apprête à accomplir son premier miracle en changeant de l'eau en vin,
et ainsi â révéler sa nature divine. La traduction littérale, qui serait « Femme, quoi, de toi à moi ? » peut être reformulée d'autres
manières, par exemple « Femme, qu'attends-tu de moi ? ».
Olympe de Gouges met ce « bon mot » dans la bouche des députés, pour en faire des sacrilèges qui s'approprient les mots du Christ
pour refuser le « miracle » demandé : restituer aux femmes les droits dont elles bénéficient par nature et qui leur ont été confisqués.
14. morale : ici, au sens d'un ensemble de moeurs (sans connotation positive). Il s’agit de l'usage qui consistait à opprimer les
femmes.
15. qui n’est plus de saison : qui n'est plus d'actualité. La Révolution française a posé les bases de la laïcité, de la dissociation entre
l'Église et l'État (voir par exemple l'article X de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen).
16. inconséquence : manque de logique, incohérence dans la pensée ou les actes. Ici, cette « inconséquence » correspond au refus de
l'égalité que les hommes opposent aux femmes.
17. étendard : enseigne servant de signe de ralliement, notamment à des régiments militaires.
18. serviles : soumis.
19. L’Etre suprême : Dieu. La référence à « l'Être suprême » provient du préambule de la Déclaration des droits de l'homme et du
citoyen (1789). Certains philosophes des Lumières, opposés aux religions traditionnelles, ont défendu des formes de culte déiste à
l’Etre suprême, le créateur du monde et le déisme est en vogue parmi les révolutionnaires.
20. affranchir : franchir ; on peut comprendre aussi : de vous en affranchir, de vous en libérer.