Razzia
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La razzia
des vaches de Cooley
tel est le titre de la grande épopée irlandaise que M. Windish a publiée en 1905.
Ce titre peut paraître étrange. En effet, l’expédition entreprise en Ulster par la
reine Medb a pour but la conquête, non d’une vache, mais d’un taureau, un
taureau d’une nature supérieure et qu’on pourrait appeler surnaturelle. Ce tau-
reau était la septième forme d’un porcher des dieux ou, si l’on veut, des génies
de Munster. Ce porcher avait eu d’abord une forme humaine, puis était devenu
successivement corbeau, cétacé (c’est-à-dire phoque ou baleine), guerrier émi-
nent, fantôme, ver, en dernier lieu taureau. Comment se fait-il donc que le titre
de la pièce parle de vaches ? Pour le comprendre, il faut se rendre compte de la
façon dont a été composée la pièce dont il s’agit.
Ce qui reste de la littérature épique irlandaise dans les souvenirs des pay-
sans irlandais peut avec raison être traité de folk-lore. Mais les vieilles composi-
tions épiques que quelques manuscrits nous ont conservées sont l’œuvre d’une
corporation savante, les filid1, c’est-à-dire voyants, dits aussi fáithi2, c’est-à-dire
prophètes. La principale fonction des filid dans la société irlandaise consistait à
réciter le soir après dîner un court morceau épique en prose entremêlé de vers
qui étaient chantés avec accompagnement de la harpe. Une notable partie de
ces morceaux racontait les détails de l’expédition entreprise contre l’Ulster par
Medb, reine de Connaught. Au VIIe siècle de notre ère, Senchân Torpeist, chef
des filid d’Irlande, imagina réunir un certain nombre de ces petits morceaux en
une grande compilation qui fut écrite.
L’usage ancien était de ne pas employer l’écriture et de tout confier à la mé-
moire. Nous savons par Jules César que telle était de son temps la coutume des
druides en ce qui concernait leur enseignement3.
Cet enseignement pouvait durer vingt ans, et consistait principalement pour
le maître à faire apprendre à l’élève un grand nombre de vers. Le traité irlandais
intitulé Livre de l’Ollam, Lebar Ollaman, nous apprend que pour les filid les étu-
des étaient moins longues, et que cependant leur durée régulière était de douze
ans. Les règles de la versification, l’écriture ogamique, d’autres choses encore
1
Filid est le nominatif pluriel de fili, en irlandais moderne file, fileadh. Sur l’étymologie de ce
mot, voyez Whitley Stokes, Ukeltischer Sprachschatz, p. 276, 277.
2
Les ουατεις de Strabon, l. IV, c. XIX, § 4 ; les µαντεις de Diodore de Sicile, l. V. c. XXXI, § 3.
3
De bello gallico, l. VI, c. XIV, § 3.
5
Étude sur le Táin Bó Cúalnge
étaient enseignées aux élèves, mais ils devaient notamment apprendre chaque
année par cœur un certain nombre de récits épiques qu’on appelait en irlandais
drecht ou scél. On en apprenait vingt la première année, trente la seconde, qua-
rante la troisième, cinquante la quatrième, soixante la cinquième, soixante-dix la
sixième, en tout deux cent soixante-dix en six ans4.
Pendant la huitième année le professeur s’assurait que les élèves connaissaient
bien les deux cent cinquante histoires principales, prím-scéla, et leur enseignait
en outre d’abord trois procédés de divination, point sur lequel nous reviendrons
plus loin, ensuite la géographie ; mais la chose importante c’étaient les histoires,
c’est-à-dire les compositions épiques. « Comme l’a dit un poète, » continue le
Livre de l’Ollam, « il n’y a pas eu camp sans rois, il n’y a pas eu fili sans histoires :
Ní ba dúnad gan rígu, ní ba fili cen scéla5. »
Les filid se partageaient en dix classes selon le nombre d’histoires qu’ils sa-
vaient. Le nombre de ces histoires était : trois cent cinquante pour l’ollam, pre-
mière classe6 ; cent soixante-quinze pour l’anruth, deuxième classe, quatre-vingt
pour le cli, troisième classe ; soixante pour le cana, quatrième classe, cinquante
pour le dos, cinquième classe ; quarante pour le mac fuirmuid, sixième classe,
trente pour le fochloc, septième classe ; vingt pour le drisdac, huitième classe ; dix
pour le tama, neuvième classe ; et sept pour l’oblaire, dixième classe7. Trois cent
cinquante, le nombre d’histoires que l’ollam savait, c’était la totalité de ce qui
en existait. Pour se reconnaître dans ce nombre énorme d’histoires, on les avait
divisées en un certain nombre de séries. La liste la plus complète que nous aient
conservée les manuscrits irlandais ne comprend que cent quatre-vingt-sept his-
toires. Il en manque par conséquent près de la moitié. Cette liste est divisée en
dix-sept séries : les douze premières comprenant les histoires principales, prím-
scéla ; les cinq dernières étant les histoires secondaires, fo-scéla.
4
Book of Ballymote, p. 302, col. I, l. 14, 15, 28, 35, 44 ; col. 2, l. 4 ; cf. O’Curry, Manners and
Customs, t. II, p. 172.
5
Livre de Ballymote, p. 303, col. 2, l. 33, 34.
6
Sur les 350, il y avait 250 histoires principales et 200 histoires secondaires : coic cóicat
de primscélaib, ocus dá cóicat do foscélaib, Livre de Leinster, p. 189, col. 2, l. 47-49. Cf. E.
O’Curry, Lectures on the manuscript Materials of ancient irish History, p. 249-295.
7
Ancient Laws of Ireland, t. I, p. 44-47 ; cf. t. V, p. 58-75.
6
{
Étude sur le Táin Bó Cúalnge
1° massacres, togla,
2° enlèvement de vaches, tána [bó],
3° cours faites aux femmes, tochmarca,
4° batailles, catha,
5° cavernes, úatha,
Histoire 6° navigations, imrama,
principales 7° meurtres, oitte,
8° fêtes, fessa,
9° sièges, forbossa,
10° aventures, echtrai,
11° enlèvements de femmes, aithbid,
12° meurtres, oirgne.
{
13° inondations, tomadma,
Histoire 14° visions, físi,
secondaires 15° amours, serca,
16° expéditions militaires, slúaigida,
17° émigrations, tochomlada8.
Quand on a voulu ranger dans une de ces séries l’expédition entreprise pour
faire la conquête du taureau d’Ulster, on n’a pu la placer parmi les enlèvements
de femmes, il a fallu la mettre dans la catégorie des enlèvements de vaches. Et,
en effet, un taureau suppose des vaches, comme des vaches un taureau. En en-
levant un taureau on enlevait par conséquent le troupeau de vaches dont il était
le chef9.
On peut se demander pourquoi les Irlandais ont dressé d’après le premier
mot du titre la liste de leurs compositions épiques ? C’est qu’à l’époque, où pour
la première fois cette liste a été dressée, les Irlandais qui gravaient sur pierre des
inscriptions ogamiques, ignoraient l’usage d’écrire avec un roseau ou une plume
et de l’encre sur papyrus ou sur parchemin. C’était donc à la mémoire exclusi-
vement que devaient se fier les filid, soit qu’ils se bornassent à réciter les compo-
sitions des autres, soit qu’ils fussent eux-mêmes auteurs de quelques morceaux
épiques. C’est donc un procédé mnémonique qui a fait inventer la liste dont
8
Book of Leinster, p. 189, 190 ; cf. O’Curry, Manuscript Materials, p. 584, 593.
9
Táin bó Cúalnge, édition Windisch, l. 1528-1532, p. 188-191 ; l. 2029, p. 268, 269.
7
Étude sur le Táin Bó Cúalnge
nous venons de parler. Aucune liste pareille n’a été imaginée par les trouvères
qui, dans la France du moyen âge, ont pris la place occupée plus anciennement
en Irlande par les filid. Les trouvères avaient à leur disposition du parchemin,
du papier, des plumes et de l’encre. Ils écrivaient et lisaient leurs compositions,
ils lisaient les compositions des autres : ils n’avaient pas besoin de charger leur
mémoire de textes appris par cœur comme le faisaient les druides en Gaule au
temps de César, comme l’ont dû faire en Irlande les filid jusqu’au moment où
les missionnaires chrétiens ont fait connaître en Irlande le parchemin, l’encre et
le roseau à écrire.
Mais revenons au Livre de l’Ollam, Lebar Ollaman.
Nous y avons déjà signalé un passage important : c’est celui où nous appre-
nons que les élèves qui se préparaient à l’honorable profession de fili, appre-
naient les trois procédés de divination : le premier, « flamme du poème, » teinn
láida ; le second, « enveloppement des mains qui éclairent, » imbas forosnai ; le
troisième, « incantation des bouts de doigts, » diceadal di cendaib ou mieux di-
chétal do chennaib cnáme10. Sur ces procédés de divination on trouve des détails
intéressants dans le Glossaire de Cormac et dans le grand traité du droit intitulé
Senchus Mór. Voici comment paraît s’être pratiquée l’imbas forosnai. Le fili com-
mençait par donner quelques coups de dent à un morceau de chair de porc, de
chien ou de chat. Puis il le posait à terre, prononçait sur lui une incantation, et
l’offrait aux dieux. Après avoir adressé à deux reprises un appel au concours des
dieux, il s’endormait, la tête entre ses deux mains, placées chacune sur une de ses
deux joues. C’est alors que pendant son sommeil une révélation lui apprenait ce
qu’il voulait savoir. Saint Patrice, dit le Glossaire de Cormac, condamna ce pro-
cédé qui, à cause de l’offrande et de l’appel aux dieux était incompatible avec la
profession du christianisme11.
Le Livre de l’Ollam mentionne, outre ce procédé, le teinm láida12 « flamme ou
10
Book of Ballymote, p. 303, col. 2, l. 29-30. Cf. Whitley Stokes Three irish Glossaries, p. 25 ;
Cormac’s Glossary, p. 95.
11
Ce procédé s’appelle himbas forosnai, à la page 25 de l’édition donnée par Wh. Stokes « Three
irisch Glossaries ». On lit imbas forosna dans un passage du Senchus Mór, Ancient Laws or Ireland,
t. I, p. 24, l. 32. Il y a pour ce mot une autre orthographe : imas, Book of Ballymote, p. 303,
col. 2, l. 30, et imus, Ancient Laws of Ireland, t. I, p. 44, l. 15, et t. V, p. 56, l. 28. Dans cette or-
thographe b. est tombé par assimilation à l’m antécédent.
12
Il y a pour láida plusieurs orthographes : laeda (Three irisch Glossaries, p. 50) ; laegda (Three
irisch Glossaries, p. 25, 30, 34, Ancient Laws of Ireland, t. V, p. 25, l. 24) ; laodhu (ibid., t. I, p. 24,
l. 33) ; laega (ibid., t. I, p. 44, l.9). Ces orthographes différentes datent de l’époque où le g et le
d dédials étaient réduits à une simple i consonne dans la prononciation irlandaise. Láida est
le génitif singulier de lóid, láid, en allemand lied « chant » ; cf. Wh. Stokes, Urkeltischer Sprach-
schatz, p. 237.
8
Étude sur le Táin Bó Cúalnge
13
Do cendaib a cnáma, Ancient Laws of Ireland, t. I, p. 44, l. 4. Voir aussi Wh. Stokes, Three
irish Glossaries, p. 2 ; cf. Wh. Stokes, Cormac’s Glossary, p. 95. La traduction de cnáma par
fingers « doigts » et non bones « os » peut sembler hardie. Cependant elle paraît justifiée par le
passage du glossaire de Cormac où l’on voit Find Mac Cumail mettre son pouce dans sa bouche
quand il veut faire acte de divination. Wh. Stokes, Three irish Glossaries, p. 34 ; Cormac’s Glos-
sary, p. 130.
14
Hatzfeld, Darmesteter et Antoine thomas, Dictionnaire général de la langue française, t. I,
p. 279, col. I au mot Bout. M. Alexandre Smirnof me fait observer que des locutions analogues
existent en allemand et en russe.
15
Lebor na h-uidre, p. 55, col. 2, l. 12-14 ; éd. D’O’Keeffe, p. 4, l. 38-41.
16
Ed. Windisch, p. 673, l. 4727-2725.
17
Ibid., l. 4747.
9
Étude sur le Táin Bó Cúalnge
18
Lebor na h-Uidre, p. 61, col. I, l. 18-27 ; O’Keeffe, p. 22, l. 546-552.
19
Ed. Windisch, p. 27, l. 189.
20
Ed. Windisch, p. 27, l. 189.
21
Lebor na h-Uidre, p. 55, col. I, l. 27-29 ; O’Keeffe, p. 3, l. 20.
10
Étude sur le Táin Bó Cúalnge
salie ; c’est ainsi qu’Achille, fils de Pélée, a pour mère une déesse22. De même,
dans une des préfaces du Táin, la déesse Macha s’unit à Crunniuc, riche cultiva-
teur d’Ulster, et donne le jour à deux enfants23. Réciproquement chez les Grecs
et les Irlandais, les dieux s’unissent aux femmes mortelles. Ainsi, Hêraclès est le
fils de Zeus dieu suprême et d’Alcmène femme d’Amphitryon24. Les Irlandais
peuvent mettre en regard d’Hêraclès Cûchulainn, fils du grand dieu Lug et de
Dechtire, sœur du roi Conchobar25. Par ses merveilleux exploits comparables à
ceux d’Hêraclès, il justifie, comme le demi-dieu grec, son origine divine. Mais à
son sujet il y a une observation à faire. L’auteur du texte conservé par le Livre de
Leinster n’a pu admettre que le plus grand héros dont l’Irlande puisse se glorifier,
fût fils d’un dieu païen, et par conséquent un démon comme ces faux dieux.
Dans le Lebor na-hUidre, le héros Cûchulainn, après une suite de combats où il
a toujours été vainqueur, est couvert de blessures et accablé de fatigue. Alors, le
dieu Lug, son père, vient à son secours, panse ses blessures et le guérit26. Le Livre
de Leinster ne parle pas de Lug dans le récit de cet épisode. Il remplace Lug par
un dieu innomé, ami du héros27.
Ayant recouvré ses forces, Cûchulainn fait de nouveaux exploits, plus mer-
veilleux que les premiers. Il monte sur son char armé de faux et sur ce char il fait
trois fois le tour de l’armée ennemie, abattant chaque fois un nombre énorme
d’hommes28. On a dit que parmi les morts on comptait cent cinquante rois
et que des guerriers qui accompagnaient les rois trois seulement rentrèrent au
camp sans blessures, tandis que ni Cûchulainn, ni son cocher ni ses deux che-
vaux n’éprouvèrent le moindre mal29. La plus ancienne rédaction expliquait ce
merveilleux résultat par le concours du grand dieu Lug qui aurait accompagné
22
Iliade, XXIV, 59-61.
23
Livre de Leinster, p. 125, col. 2. Windisch, dans Berichte der K. Sächs. Gesselchaft
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der Wissens-
chaften, séance du 12 décembre 1884. Cours de littérature celtique, t. V, p. 320-325. Thurneysen,
Sagen aus dem alten Irland, p. 22-24.
24
Odyssée, XI, 367-268.
25
Sir John Rhys a fait remarquer, Transactions of the third Congress for the History of Religions,
p. 201, 202, que dans le Fled Bricrend, Lebor na hUidre, p. 101, col 2, l. 8, Windisch, Irisch
Texte, t. I, p. 259, l. 12, 13, Conchobar, roi d’Ulster est dit « roi terrestre » dia talmaide, et
qu’ailleurs sa sœur Dechtire est dite déesse, Livre de Leinster, p. 133, l. 32. Cela semble une
imitation de l’usage romain qui élevait à la dignité de divi et divae les empereurs et les impéra-
trices défunts.
26
Lebor na h-Uidre, p. 78, col. 1, l. 15-20. La médecine était un des nombreux arts que Lug
pratiquait. Voyez The second battle of Moytura, édition Whitley Stokes, § 64, Revue Celtique,
t. XII, p. 76-79.
27
Táin bó Cúalnge, suivant le Livre de Leinster, éd. Windisch, p. 340-343.
28
Táin bó Cúalnge, édition Windisch, p. 380-383.
29
Lebor na h-Uidre, p. 80, col. 2, l. 39-45. Winifred Faraday, p. 93.
11
Étude sur le Táin Bó Cúalnge
12
Étude sur le Táin Bó Cúalnge
En effet, la doctrine celtique ne met pas la seconde vie des morts dans un obscur
souterrain. Elle la place sur la terre éclairée par le soleil au-delà de l’Océan, à
l’Occident extrême. Ce que le héros Cûchulainn ramena de ce pays mystérieux,
ce ne fut pas l’affreux chien Cerbère. Ce fut une jolie déesse amoureuse de lui
et qui abandonna le dieu son mari pour se faire épouser par le célèbre guerrier
irlandais. Mais elle ne reste pas longtemps avec lui. Cûchulainn avait laissé une
femme en Irlande. Celle-ci ne pouvant supporter une rivale, voulut la tuer. Ar-
rêtée par Cûchulainn, elle montra un tel chagrin que le héros en fut ému : « Je
t’aime toujours, » lui dit-il. À ces mots la déesse irritée retourna près du dieu son
mari35.
On peut donc signaler entre Hêraclès et Cûchulainn les différentes importan-
tes, mais ces deux personnages mythologiques ont un certain nombre de traits
communs.
Il y a entre l’épopée irlandaise et l’épopée grecque d’autres points de ressem-
blance. Au début de l’Iliade on voit apparaître une maladie causée par la colère
d’un dieu dont le prêtre avait adressé aux Grecs d’inutiles supplications. Cette
maladie est le point de départ nécessaire pour expliquer une grande partie de
l’Iliade. De même dans l’Enlèvement des vaches de Cooley, une maladie pro-
voquée par une vengeance divine est un trait préliminaire indispensable et sans
lequel les événements qui suivent ne se seraient point produits. Pour sauver la
vie de l’homme qu’elle avait épousée, la déesse Macha a été obligée par le roi
Conchobar, de lutter à la course avec les chevaux de ce prince inhumain. Elle
était enceinte. Arrivée au but avant les chevaux, victorieuse par conséquent, elle
accoucha immédiatement et lança une malédiction contre les hommes qui, pré-
sents à son supplice, n’avaient pas eu pitié d’elle et n’avaient pas pris son parti
contre le roi. Tous ces hommes furent condamnés à subir une fois dans leur
vie les douleurs de l’accouchement pendant cinq jours et quatre nuits ou qua-
tre jours et cinq nuits soit neuf périodes de douze heures chacune formant la
neuvaine des Ulates, noinden Ulad36. Au moment où l’armée de Medb envahit
l’Ulster, tous les guerriers de cette province, sauf Cûchulainn et les exilés, étaient
atteints de cette maladie terrible37. Telle est la cause pour laquelle le héros dut
13
Étude sur le Táin Bó Cúalnge
seul tenir tête aux troupes si nombreuses que la reine de Connaught avait mises
en mouvement. Les nombreux combats qu’il livra remplissent la plus grande
partie de l’épopée dite Enlèvement des vaches de Cooley.
Ainsi, la maladie étrange causée par la vengeance de la déesse Macha est un
élément essentiel de l’épopée irlandaise.
De même au début de l’Iliade apparaît, comme nous l’avons dit, une épidé-
mie envoyée par Apollon sur la demande de Chrysès, son prêtre, auquel une fille
avait été enlevée et dont Chrysès n’avait pu obtenir la restitution. Cette maladie
dure non pas cinq jours et quatre nuits, ni quatre jours et cinq nuits, mais neuf
jours. C’est la neuvaine des Grecs comparable à celle des Ulates sans lui être ab-
solument identique. Elle cesse quand Chryséis est restituée à son père. Mais de
là une série d’incidents dont résultat la querelle entre Agamemnon et Achille et
la résolution que prend Achille de ne plus paraître dans les combats contre les
Troyens.
Voici encore un point sur lequel l’Iliade s’accorde avec la grande épopée ir-
landaise. Les Grecs ont une déesse de la guerre, Pallas Athêna. Les Irlandais en
ont une qui porte ordinairement aussi deux noms : Morrigan et Bodb38. Chose
curieuse, la déesse grecque et la déesse irlandaise apparaissent toutes deux sous
forme d’oiseaux. Athêna, voulant assister au défi qu’Hector adresse aux chefs des
Grecs, vient se poser sur un arbre sous forme d’un vautour39. Plus tard, elle prend
la forme d’une hirondelle pour assister du haut d’une des solives du plafond au
massacre des prétendants40. Or, dans une des préfaces de l’Enlèvement des va-
ches de Cooley, la déesse de la guerre, désignée par le nom de Badb, ou Bodb, se
montre à Cûchulainn sous forme d’un oiseau noir perché sur une branche d’ar-
bre41. On la retrouve sous forme d’oiseau avec son autre nom, Morrigan, dans la
plus ancienne rédaction de l’enlèvement des vaches de Cooley42.
Ce dernier texte nous la montre perchée sur une pierre levée du haut de la-
quelle elle adresse la parole au taureau de Cooley43.
Nos comparaisons avec l’Iliade sont terminées. Nous passons à l’Odyssée. Au
38
Son troisième nom Nemain est moins fréquent. Livre de Leinster, édition Windisch, p. 339,
l. 2444 ; p. 709, l. 5004. Sur Macha, quatrième nom de la déesse, voir Revue Celtique, t. I, p. 34-
37.
39
Iliade, VII, 57-60.
40
Odyssée, XXII, 241.
41
Táin bó Regamma, dans le Livre jaune de Lecan, p. 55, col. 2, l. 12 ; Windisch, Irische Texte,
seconde série, 2e cahier, p. 345, l. 46.
42
Lebor na h-Uidre, p. 64, col. 2, l. 30-31. Livre Jaune de Lecan, p. 24, col. I, l. 28-29 ; édition
O’Keeffe, p. 32, l. 843-844.
43
A comparer Windisch, Táin bó Cúalnge, p. 184, note 4.
14
Étude sur le Táin Bó Cúalnge
livre XI nous y voyons Ulysse arrivé au pays des Cymmériens, sur les bords de
l’Océan. Avec son épée il creuse une fosse où il fait couler le sang des victimes
qu’il immole. Aussitôt apparaissent les morts, et parmi eux le devin Tirésias de
Thèbes : celui-ci prédit la continuation des voyages d’Ulysse et son retour à Itha-
que44. De la littérature épique des Grecs revenons à celle de l’Irlande. Sous le rè-
gne de Guaire Aidne qui apparaît dans les Annales des Quatre Maîtres dès 622 et
qui mourut roi de Connaught en 66245, Senchân Torpeist devint le chef des filid
d’Irlande, et pour fêter sa bienvenue, alla, accompagné d’un nombreux cortège,
demander l’hospitalité au roi de Connaught. Senchân ne voulant pas abuser
n’avait amené avec lui que trois cents filid, dont cent cinquante maîtres et cent
cinquante élèves ; ces filid étaient accompagnés de cent cinquante chiens, de cent
cinquante domestiques, de cent cinquante femmes et de vingt-sept ouvriers de
chaque profession46. Leurs exigences et leur séjour prolongé finirent par fatiguer
Guaire. Marban, son porcher, d’autres disent son frère, un saint ermite, vint à
son aide ; il adressa aux hôtes de Guaire l’injonction magique, geis, de ne jamais
rester plus de deux nuits de suite au même logis tant que l’un d’eux n’aurait pas
récité d’un bout à l’autre le Táin bó Cúalnge. Ils partirent, mais aucun d’eux ne
connaissait autre chose que des fragments de cette vaste composition47. Après
de longs voyages employés à des recherches infructueuses, Senchân Torpeist,
pour avoir le texte complet envoya, dit-on, deux de ses disciples, Murgen, son
fils, et Emine hua Ninente au tombeau de Fergus Mac Róig, un des principaux
chefs de l’armée de la reine Medb. Murgen s’assit près du tombeau. Emine et
les gens de la suite allèrent à la recherche d’une maison où ils pourraient trouver
l’hospitalité. Pendant ce temps Murgen chanta un poème où il faisait appel à
Fergus. Immédiatement apparut un nuage qui pendant trois jours et trois nuits
rendit Murgen invisible à ses compagnons ; aussitôt que le nuage se fût produit
Fergus sortit du tombeau. Son manteau était vert, comme il convient à un héros
irlandais, il avait une chemise avec capuchon, sur elle une tunique rouge ; il por-
tait une épée avec poignée d’or. Ses sandales étaient de bronze, et sa chevelure
noire. Il récita à Murgen le Táin d’un bout à l’autre. Naturellement les chrétiens
44
Odyssée, XI, 13-149.
45
Ed. d’O’Donovan, p. 244, 245, 272, 273.
46
Imtheacht na tromdhaimhe dans Transactions of the Ossianic Society, t. V, p. 38, 39. ��������
Les évé-
nements dont il s’agit dateraient de la première moitié du septième siècle, suivant O’Curry,
Manners ans Customs, t. III, p. 376, de la fin du même siècle d’après Eleanor Hull, À texte Book
of Irish Literature, p. 43.
47
Concomgarthá trá filid Erend do Shenchán Torpeist dús in ba mebor leo Táin Cualngi in a
ógi. Ocus asbertatar nad fetar di acht bloga nammá. Livre de Leinster, p. 245, col. 2, l. 2-5 ; cf.
O’Curry, Ms. Materials, p. 494.
15
Étude sur le Táin Bó Cúalnge
irlandais ne purent admettre qu’un fili ait eu la puissance d’évoquer les morts. Ils
dirent que c’étaient des saints qui, par un jeûne pieux, avaient fait sortir Fergus
de son tombeau et obtenu de lui le récit complet du Táin. Ces saints, dirent-ils,
étaient ensuite allés répéter à Senchân le récit de Fergus. Mais suivant la légende
primitive, ce serait Murgen qui, instruit par Fergus sorti du tombeau, aurait ap-
pris à Senchân le texte complet du Táin48.
Si Senchân attribua cette origine merveilleuse à la compilation qu’on lui doit,
son but était d’assurer le succès de son œuvre. Et nous sommes en droit d’en
conclure que les Irlandais du VIIe siècle de notre ère, comme les contemporains
d’Homère, quatorze cents ans plus tôt croyaient possible l’évocation des morts.
Cette croyance avait existé chez les Celtes à une date beaucoup plus ancien-
ne. En effet, Tertullien nous apprend que, suivant Nicander, les Celtes allaient
passer la nuit près des tombeaux où avaient été déposés après incinération les
restes des hommes braves, et qu’ils leur demandaient des oracles49. Le Nicander
cité par Tertullien au IIIe siècle de notre ère est vraisemblablement Nikandros de
Kolophon, contemporain d’Attale III, roi de Pergame, qui régna de 137 à 131
avant J.-C.50. Les Celtes dont il s’agit dans ce passage de Tertullien sont évidem-
ment les Gaulois, soit d’Italie soit des bords du Danube, soit de la région située à
l’ouest des alpes et du Rhin, à moins cependant que Nikandros n’ait voulu parler
de la colonie des Celtes en Asie Mineure où ils ont porté les noms de Galates et
de Galatie.
La littérature homérique ne nous offre rien d’analogue au taureau de Cooley.
Le pendant de ce taureau dans les textes grecs c’est le Minotaure qui a comme
le taureau de Cooley une origine divine. Le taureau de Cooley est la septième
forme d’un porcher des dieux ou des génies de Munster. Sous sa sixième forme il
avait été ver et vivait dans une source. Une vache, étant allée boire à cette source,
avala le ver, et en conséquence donna le jour au célèbre taureau de Cooley. Le
Minotaure avait eu pour père un taureau donné par Poséidon à Minos et sa mère
était Pasiphaé, fille du soleil51.
48
Livre de Leinster, p. 245, col. 2, l. 11-29.
49
Et de nocturnis imaginibus opponitur saepe non frustra mortuos uisos, nam et Nasamonas
propria oracula apud parentum sepulcra mansitando captare, ut Heraclides scribit, vel Nym-
phodorus, vel Herodotus ; et Celtas apud uirorum fortium busta eadem de causa abnoctare, ut
Nicander affirmat. Tertullien, De anima, 57, édition de Tertullien donnée pour l’Académie de
Vienne ; Corpus Scriptorum ecclessiasticorum latinorum, t. XX, p. 393, par Auguste Reifferscheid
et Georges Wissowa ; cf. Migne, Patrologia Latina, t. II, col. 749 B ; et Fustel de Coulanges dans
la Revue celtique, t. IV, p. 52, note 7.
50
Christ, Geschichte der Griechisten Litteratur, 3e éd., p. 536-537.
51
Apollodori Bibliotheca, livre III, c. I, § 2-3. Charles et Theodor Müller, Fragmenta Historicum
16
Étude sur le Táin Bó Cúalnge
Plus tard Minos, en guerre avec les Athéniens, exigea comme condition de
paix qu’ils envoyassent en Crète tous les ans, sept garçons et sept jeunes filles qui
devaient être dévorés par le Minotaure52. On sait que le Minotaure fut tué par
Thésée53. Le taureau brun, Donn, de Cooley après avoir triomphé de son rival
le Find Bennach ou Blanc Cornu, mourut presque immédiatement par le fait
des blessures qu’il avait reçues pendant le combat54. Mais auparavant imitant
la cruauté du Minotaure il avait tué aux Irlandais cent enfants55, c’est-à-dire les
deux tiers des cent cinquante enfants qui alternativement, par groupes de cin-
quante, jouaient ensemble toutes les après-midi sur son beau et vaste dos, tandis
que cent guerriers rangés auprès de son corps immense y trouvaient, suivant la
saison, abri contre la chaleur, abri contre le froid56.
II
Graecorum, t. I, p. 151.
52
Apollodori Bibliotheca, livre III, c. 15, § 8. Fragmenta Historicorum Graecorum, t. I, p. 78.
53
Phérécydes, fragm. 106. Ibidem, p. 97.
54
Táin bó Cúalnge, éd. Windish, l. 6192-6205, p. 906-909.
55
Lebor na h-Uidre, p. 64, col. 2, l. 43-44. Livre Jaune de Lecan, p. 24, col. I, 42-44. Ed.
O’Keeffe, p. 33, l. 855-856.
56
Táin bó Cúalnge, éd. Windisch, l. 1532-1536, p. 190, 191.
57
Celtic Art in Pagan and Christian Times, p. 21.
58
Táin bó Cúalnge, éd. Windisch, p. 63, l. 519-527. Cf. P. 11075, col. 2.
59
Laigin… tri anmann doib. i. Fir Domnann, Gaileoin, Laigin. Dinnsechas, édité par Wh. Stokes,
Rev. Celt., t. XV, p. 299. Gaileóin I cuigiud Lagen. Book of Ballymote, p. 255, col. 2, l. 37.
17
Étude sur le Táin Bó Cúalnge
18
Étude sur le Táin Bó Cúalnge
Lôegaire revint en effet. « Dites-lui que je suis mort, » dit Cobtach à ses femmes
et au chef de ses domestiques. « Placez-moi sur mon char et mettez-moi en main
un poignard bien tranchant. » Cet ordre fut exécuté. Lôegaire tout en larmes se
précipita sur le corps de son frère qui lui enfonça le poignard dans le cœur. À la
suite de ce meurtre Cobtach Côel Breg devint le roi suprême d’Irlande. Le fils
de Lôegaire Lorc, Ailill Ane, dut se contenter du royaume de Leinster. Mais c’est
trop pour l’ambition de Cobtach Côel Breg et quelqu’un fut payé par lui pour
faire prendre au roi de Leinster un breuvage empoisonné qui lui ôta la vie68. Le
fils d’Ailill Ane dut abandonner le trône de son père à son grand-oncle, et pour
se conserver la vie quitter l’Irlande, en conséquence de quoi il reçut le surnom
de Longsech, « exilé ». Ce fut en Grande-Bretagne qu’il se réfugia. Il avait avec lui
neuf compagnons. Un texte irlandais prétend qu’il se créa en Grande Bretagne
un royaume69. Suivant un autre texte irlandais, « se dirigeant vers l’est, il atteignit
l’île des Bretons et les jeunes gens tachetés de la terre des hommes de Ménia et se
mit au service de leur roi »70. Ménia n’est pas autre chose que Menapia prononcée
à l’irlandaise avec chute du p et de l’a qui le précède. Les Irlandais ne pouvaient
prononcer la lettre p, et l’a précédent est posttonique puisque c’était en irlandais
la syllabe initiale qui était accentuée. Le roi de Ménia, c’est-à-dire de la Menapia
située sur le continent dans la Gaule Belgique, prit en amitié l’exilé et l’envoya
en Irlande avec une flotte de trois cents vaisseaux71.
L’expression tir fer Menia « terre des hommes de Ménia » embarrassa beau-
coup les Irlandais pendant la seconde partie du moyen âge. Certains avaient lu
la Bible ; ils connaissaient le passage de la Genèse, ch. 8, verset 4, où il est dit
que l’arche s’arrêta sur les monts d’Arménie et le livre IV des Rois, ch. 19, verset
57, où on lit que deux fils de Sennachérib, ayant tué leur père, se réfugièrent
dans la terre d’Arménie. En conséquence ces Irlandais remplacèrent fer menia
par Armenia. C’est la leçon du Livre Jaune de Lecan72. En effet fer, aujourd’hui
fear se prononçait far, et ce mot, étant complètement déterminatif du substantif
précédent, perdait son f73. Ainsi tír fer Ménia se prononçait tír ar menia. La pro-
68
Orgain Dind-rig, édition de Wh. Stokes dans Zeitschrift für Celtische Philologie, t. III, p. 2-3,
9-10.
69
Ragaib ríge co Muir n-Icht. Orgain Dind-rig, édition de Whitley Stokes, Zeitschrift für Cel-
tische Philologie, t. III, p. 8.
70
Fri ri fer Menia. Ms. Egerton, 1782 du Musée Britannique, cité par Whitley Stokes, Revue
Celtique, t. XX, p. 430, note 2.
71
Revue Celtique, t. XX, p. 430, t. 23-24.
72
Whitley Stokes, Revue celtique, t. XX, p. 430, l. 3.
73
Zeuss, Grammatica Celtica, 2e édition, p. 181. Comparez le nom de lieu irlandais moderne
Tireragh pour tir Fiachrach, O’Donovan, Annals of the Four Masters, t. VI, p. 111, et tír suthach
19
Étude sur le Táin Bó Cúalnge
nonciation pénétra dans l’écriture où tír ar menia devint facilement tír Armenia.
Mais cette notation nouvelle ne fut pas universellement adoptée. On proposa de
corriger Menia en Morca, Labraid Longsech serait allé chercher asile chez le roi
des hommes de Morca74.
Les fir Morca habitaient dans l’Irlande méridionale, en Munster75, pour La-
braid, le surnom d’exilé ne se comprend plus si l’on adopte cette leçon, et on
ne conçoit pas comment pour aller de Leinster en Munster il serait passé par
l’île des Bretons. Il y a un texte qui, sur l’exil de Labraid, jette beaucoup plus de
clarté. Les Galiáin nourrirent Labraid pendant son exil dans les terres des Gau-
lois76. D’accord avec M. Whitley Stokes, nous traduisons par Gaulois l’irlandais
Gall. Le mot irlandais Gall a eu d’abord ce sens. M. Kuno Meyer a fait observer
que, dans un passage d’un récit de l’émigration des Dessi au IIIe siècle de notre
ère, il est parlé du vin venant a tírib Gall, c’est-à-dire des terres des Gaulois77.
Ni la Norvège ni le Danemark ne produisaient de vin à cette époque pas plus
qu’aujourd’hui.
Plus tard, Gall a pris un sens différent : il a désigné les pirates venus de Scan-
dinavie et de Danemark, qui apparurent sur les côtes d’Irlande à partir de 795 et
dévastèrent cette pauvre île pendant le IXe et le Xe siècle. Les Romains avaient cru
que les Cimbres, tribu germanique, étaient Gaulois. Cicéron, écrivant en l’an
55 avant J.-C. le livre II de son traité De oratore, commettait encore cette erreur.
Les Irlandais du IXe siècle après J.-C., comme les Romains de la première partie
du premier siècle avant notre ère, ne saisirent pas la différence qui existait entre
les Germain et les Gaulois. De là cette conséquence que, dans un texte irlan-
dais, le fils du roi du Danemark est donné comme un des auxiliaires de Labraid
Longsech dans le terrible acte de vengeance qu’il exerça contre son grand-oncle
à Dindrîg78.
Pour l’histoire littéraire d’Irlande, ce texte est intéressant, mais pour l’histoire
des faits il est sans valeur. Labraid a amené avec lui 2200 Gaulois armés de lances
au large fer, disent trois textes irlandais79. Mais pour désigner les compagnons
« terre fertile », prononcé tír butach, Windish, Irische texte, t. I, p. 172, l. 23.
74
Tiagait iarum cor-rig Fer Merco. Whitley Stokes. Zeitschirft für Celtische Philologie, t. III,
p. 4. Revue Celtique, t. XX, p. 166, 429, 431.
75
Whitley Stokes dans la Revue Celtique, t. XX, p. 429.
76
Gailiain Roalsat Labraid for a loinges hi tírib Gall. The Rennes Dindsenchas publié par
Whitley Stokes dans la Revue Celtique, t. XV, p. 299.
77
Kuno Meyer dans le t. XIV du Cymmrodor, p. 118. Cf. Revue celtique, t. XXII, p. 351.
78
Dindsenchas dans la Revue Celtique, t. XV, p. 299. Livre de Leinster, p. 159, col. I, l. 16.
79
Da cét ar fichit chét n-Gall co laignib lethna. Livre de Leinster, p. 159, col. I, l. 24-25, et
Orgain Dind Rig, publié par Wh. Stokes, Zeitschrift für Celtische Philologie, t. III, p. 8, 14.
20
Étude sur le Táin Bó Cúalnge
21
Étude sur le Táin Bó Cúalnge
autres maîtres qui mettent cet événement en l’an du monde 4658, c’est-à-dire
542 ans avant J.-C.83.
Vers l’an 216 avant notre ère, l’invasion gauloise en Grande-Bretagne était un
fait accompli. Labraid l’exilé revenu en Irlande, avec 2200 Gaulois avait tué à
Dindrig avec leur concours Cobthach Côel Breg, trente rois et sept cents autres
guerriers84 ; de là, haine mortelle entre l’Irlande orientale, Leinster, où régnait
Labraid, et l’Irlande occidentale c’est-à-dire Connaught.
Les Galiáin amenés par Labraid l’exilé passaient pour les meilleurs guerriers
de l’Irlande. Au début de l’expédition entreprise pour s’emparer du taureau de
Cooley, à la fin de la première journée, la reine Medb fit l’inspection de son
armée, et une fois cette opération terminée, elle dit que si les trois mille Ga-
liáin prenaient part à l’expédition, c’était une folie d’amener le reste de l’armée.
« Entends-tu déprécier les Galiáin ? » demande Ailill. « Non, » répliqua Medb,
« ce sont de brillants guerriers. Tandis que les autres étaient encore à faire leur
installation, les Galiáin avaient arrangé déjà la paille sur laquelle ils devaient
s’asseoir et se coucher, et leurs repas cuisaient. Quand les autres commençaient
à manger, les Galiáin avaient déjà terminé leur repas et leurs artistes jouaient
pour eux un morceau de musique. Les avoir fait venir était une sottise. Ce sont
eux qui auront l’honneur de la victoire. » – « Mais, » répondit Ailill, « c’est pour
nous qu’ils combattent. » – « Non, » répliqua Medb, « ils n’iront pas avec nous. »
– « Qu’ils restent donc ici, » reprit Ailill. – « Non, » s’écria Medb, « ils ne resteront
pas ici ; car, s’ils restent, ils prendront les armes contre nous et s’empareront de
notre terre. » – « Que fera-t-on d’eux ? » demanda Ailill. « Que fera-t-on d’eux,
s’ils ne doivent ni rester ici, ni nous accompagner dans notre expédition ? » –
« On les tuera, » dit Medb. – « Franchement, » répondit Ailill, « tu nous donnes
un conseil de femme. Il n’est pas bon. » – « L’idée de la reine ne se réalisera pas, »
dit Fergus. « Les Galiáin sont nos alliés. Si on les tue, on nous tuera aussi. » –
« Nous vous tuerons s’il était nécessaire, » répondit Medb. « J’ai ici mes gens au
nombre de six mille, et les sept Mane, mes fils, avec sept fois trois mille hommes.
Leur bonne chance les garantit de tout danger, » ajouta-t-elle. « Ce sont : Mane
semblable à père, Mane semblable à mère, Mane à la grande piété filiale, Mane à
la douce piété filiale, Mane à la très grande parole, dit aussi Mane à la parole de
miel, Mane qui n’est pas lent, Mane qui réunit en lui les qualités de tous ses frè-
res : c’est lui qui a les traits de son père et de sa mère et qui, à la fois, a la dignité
des deux. » – « Tu prétends que tu nous tueras, » dit Fergus. « Ce n’est pas vrai. Il
83
Annals of the Kingdom of Ireland by the four Masters, édition d’[Link], t. I, p. 76-77.
84
Orgain Dind Rig, p. 28, de l’édition Wh. Stokes, Zeitschrift für Celtische Philologie, t. III, p. 8, 13.
22
Étude sur le Táin Bó Cúalnge
y a ici sept rois de Munster, et trois mille guerriers avec chacun d’eux, ce sont nos
alliés à nous Ulates. Je te livrerai bataille, » ajouta Fergus, « sur le sol du camp où
nous sommes. Je le ferai avec les vingt et un mille guerriers de Munster et avec les
trois mille Galiáin. Mais non, il n’y aura pas de querelle entre toi et nous. Nous
te conseillerons d’employer un moyen qui empêchera les Galiáin de prendre le
pas sur le reste de l’armée. Il y a ici dix-sept corps de trois mille hommes cha-
cun, c’est-à-dire cinquante et un mille guerriers sans compter le menu peuple ni
les femmes (car chaque roi a près de lui sa reine venue pour tenir compagnie à
Medb), sans compter aussi nos gentils fils. En sus il y a ici trois mille hommes, les
trois mille Galiáin. Que ceux-ci soient partagés entre les dix-sept corps dont se
compose le reste de l’armée. » – « Cela m’est égal, » répondit Medb, « pourvu que
disparaisse l’élégante troupe qu’ils nous mettent sous les yeux. » Ainsi fut fait.
Les Galiáin furent répartis entre les dix-sept corps qui, eux déduits, formaient
l’ensemble de l’armée.
Le matin suivant cette armée arriva au marais de Coiltre et y rencontra une
troupe de cent-soixante cerfs. Les guerriers les enveloppèrent et les tuèrent. Tous
les groupes où il y avait un Galiáin s’emparèrent d’un cerf. Il ne resta que cinq
cerfs pour le reste de l’armée85.
La supériorité des guerriers gaulois sur leurs contemporains d’Irlande s’expli-
que facilement. Ils appartenaient au rameau belge, primitivement établi à l’est
du Rhin, puis chassé de cette région après une longue guerre, par les germains,
d’abord leurs sujets. Quoique vaincus, ces Gaulois avaient appris le métier des
armes en luttant contre les Germains. Ils avaient de la guerre une expérience
dont étaient dépourvus les Gôïdels des Iles Britanniques que la mer avait jusque-
là protégés contre toute invasion étrangère.
h. d’arbois de jubainville
85
Lebor na-hUidre, p. 56, col. I. Cf. Livre de Leinster, édition Windisch, p. 50-53, p. 65,
l. 549-546.
23
L’ENLÈVEMENT
[DU TAUREAU DIVIN]
ET DES VACHES DE COOLEY
Une fois il arriva qu’Ailill et Medb86 [roi et reine de Connaught], après d’être
couchés dans leur lit royal au château de Cruachan en Connaught eurent un
entretien sur l’oreiller.
« Vraiment, ô femme » dit Ailill, « la femme a du mérite quand son mari en a. »
« Oui, ta femme a du mérite, » répondit Medb ; « pourquoi penses-tu cela ? »
« La raison pour laquelle je le pense, » répondit Ailill, « c’est qu’aujourd’hui tu
vaux mieux que lorsque je t’ai épousée. »
« J’avais de la valeur avant toi, » répartit Medb.
« De cette valeur, » répondit Ailill, « nous n’avons pas entendu parler. Femme
tu vivais sur bien de femme, et, venant de la province la plus voisine, les ennemis
pratiquaient sans cesse chez toi vol, pillage, brigandage. »
« Rien de pareil ne s’est produit, » répliqua Medb. « Mon père était le roi su-
prême d’Irlande Eochaid Feidlech87, fils de Find, petit-fils de Findoman, arrière-
petit-fils de Findên, descendant au quatrième degré de Findguin, au cinquième
de Rogen le Rouge, au sixième de Ringên, au septième de Blathacht, au huitième
de Beothacht, au neuvième d’Enna Agnech88, au dixième d’Oengus Turbech89.
Eochaid Feildlech eut six filles : Derbriu, Ethne, Ele, Clothru, Mugain, Medb. Je
fus la plus noble, la plus distinguée, je fus supérieure aux autres en bienfaisance
et en libéralité. Je l’emportai dans les batailles, dans les combats et à la lutte.
J’avais quinze cents guerriers de race royale venus des autres provinces d’Irlande,
autant de guerriers nés dans ma province et ces derniers étaient accompagnés
d’un nombre de soldats qui pour chacun allait ainsi décroissant, dix, huit, sept,
six, cinq, trois, deux, un. Ils formaient » ajouta Medb, « ma garde habituelle.
Voilà pourquoi mon père me donna une des cinq grandes provinces d’Irlande90,
86
On prononce Mève.
87
Suivant les Annales des quatre Maîtres, t. I, p. 86, 88, Eochaid Feidleach aurait régné de l’an
142 à l’an 131 avant J.-C. Cf. Livre de Leinster, p. 23, col. I, l. 36.
88
Enna Aignneach suivant les annales des quatre Maîtres, t. I, p. 82, aurait été roi suprême
d’Irlande de l’an 312 à l’an 293 avant J.-C. ; Cf. Livre de Leinster, p. 22, col. 2, l. 43.
89
Les Annales des quatre Maîtres, t. I, p. 84, le font régner, comme roi suprême d’Irlande, de
384 à 326 pendant cinquante-huit ans ; cf. Livre de Leinster, p. 22, col. 2, l. 39. De l’avènement
de Oengus Turbech aussi appelé Tuirmheach à l’avènement d’Eochaid Feilech on compterait
242 ans soit 24 ans environ pour chaque génération.
90
Ces provinces étaient 1° Ulster, 2° Connaught, 3° Munster méridional ou Desmond, dit
25
la razzia des vaches de cooley
26
la razzia des vaches de cooley
99
Tincur mnd, ban-tineur, cf. La famille celtique, p. 163-166.
100
C’est-à-dire roi suprême d’Irlande. Sur ce Cairpre, surnommé Nia Fer, voir O’Curry, Ma-
nuscript Materials, p. 483, note 35 ; p. 507, note 81.
101
Triade.
27
Chapitre II :
Cause de l’enlèvement
28
la razzia des vaches de cooley
sauf une exception : parmi les vaches d’Ailill on trouva un taureau remarquable ;
c’était un veau d’une vache de Medb ; il s’appelait le Blanc Cornu, Findbennach ;
ne considérant pas qu’il fut honorable pour lui d’appartenir à une femme, il était
allé dans le troupeau des vaches du roi.
2. Il sembla à Medb que ses propriétés seraient sans valeur aucune tant
qu’elle n’aurait pas un taureau équivalent. Elle fit venir le courrier Mac Roth, et
lui demanda si à sa connaissance il y avait dans une localité quelconque des cinq
grandes provinces d’Irlande un taureau semblable à celui d’Ailill.
« Je sais, » dit Mac Roth, « un endroit où se trouve le meilleur taureau possible,
un taureau meilleur que celui du roi. C’est dans la province d’Ulster au canton
de Cooley, chez Daré107, fils de Fiachna. Son nom est le Brun de Cooley, Donn
Cúalnge108. »
« Va le chercher, Mac Roth, » dit Medb, « et demande à Daré de me le prêter
pour un an. À la fin de l’année je lui donnerai en retour cinquante génisses et
je lui rendrai le Brun de Cooley. Puis fais-lui une autre proposition, Mac Roth.
Si ses voisins, les habitants du même pays, prennent mal la cession par lui d’un
animal de si grande valeur que le Brun de Cooley, qu’il vienne lui-même avec
son taureau ; je lui donnerai en bonnes terres de Mag Aï autant de terrain qu’il
en possède à Cooley ; j’y joindrai un char, valant vingt et une femmes esclaves, et
je le ferai coucher avec moi109. »
3. Ensuite les courriers allèrent chez Daré fils de Fiachna. Les courriers,
disons-nous, car Mac Roth et ses compagnons formaient une troupe de neuf
hommes. Dans la maison de Daré on souhaita la bienvenue à Mac Roth. On ne
pouvait faire autrement, car Daré était chef de la mission. Daré demanda à Mac
Roth quelle était la cause de son voyage, quel but il avait. Mac Roth dit pourquoi
il venait ; il raconta la querelle d’Ailill et de Medb. « Je suis arrivé, » ajouta-t-il,
« pour demander le prêt du Brun de Cooley afin de le mettre en face du Blanc
Cornu ; tu recevras en retour cinquante génisses et le Brun de Cooley te sera res-
titué. Voici une autre proposition : tu viendras toi-même avec ton taureau et tu
auras en bonnes terres de la plaine d’Aï l’équivalent de ta propriété, plus un char
valant vingt et une femmes esclaves, et en outre Medb te recevra dans son lit. »
Cette proposition fut agréable à Daré ; il s’agita tellement que les coutures
de son lit de plus se rompirent sous lui : « J’en donne ma parole, » dit-il ; « peu
107
Daré, plus anciennement Darios, est un nom gaulois qui forme le premier terme du nom
de Dario-ritum aujourd’hui probablement Vannes. A. Holder, Altceltischer Sprachshatz, t. I,
col. 1241.
108
Mieux Cúalngi.
109
Ailill n’était pas jaloux.
29
la razzia des vaches de cooley
importe la façon dont les habitants d’Ulster prendront mon acceptation : le pré-
cieux animal sera mené chez Ailill et Medb, le Brun de Cooley ira en Connau-
ght. » Mac Roth fut content de la réponse du fils de Fiachna.
4. Puis les gens de Daré prirent soin de Mac Roth et de ses compagnons.
Ils mirent sous eux de la paille et des joncs frais. Ils leur apportèrent de la bonne
nourriture et leur donnèrent un festin qui les enivra complètement. Il arriva que
deux courriers se mirent à causer. « Vraiment, » dit l’un d’eux, « il est bon l’homme
dans la maison de qui nous sommes. » – « C’est vrai, » répondit l’autre. – « Y a-t-
il, » reprit le premier, « y a-t-il en Ulster homme meilleur que lui ? – « Oui, » dit le
second courrier, « c’est Conchobar auquel Daré appartient, et, quand même tous
les hommes d’Ulster se réuniraient autour de Conchobar, aucun d’eux n’aurait
à rougir de son roi. Daré est bien bon. Prendre de force le Brun de Cooley et le
mener hors de la province d’Ulster serait une œuvre qui exigerait le concours de
quatre des cinq grandes provinces d’Irlande, et Daré donne cet animal à nous qui
ne sommes que neuf courriers. »
Alors le troisième courrier se mêla à la conversation. « Que dites-vous ? » de-
manda-t-il. Le premier courrier répéta : « Il est bon l’homme de la maison de qui
nous sommes. » – « Oui, il est bon, » reprit le second courrier. – « Y a-t-il même
parmi les habitants d’Ulster, » dit le premier courrier, « quelqu’un de meilleur
que lui ? » – « Oui, certes, » répondit le second courrier, « c’est Conchobar auquel
Daré appartient, et quand même tous les hommes d’Ulster se réuniraient autour
de Conchobar, aucun d’eux n’aurait à rougir de son roi ? Mais Daré a une gran-
de bonté. Prendre de force le brun de Colley serait une œuvre qui exigerait le
concours de quatre des cinq grandes provinces d’Irlande. »
Le troisième courrier s’écria : « La bouche d’où ces paroles sont sorties mé-
riterait de vomir du sang et d’en vomir encore. Si Daré n’avait pas donné son
taureau de bon gré, on le lui aurait pris de force. »
5. En ce moment arriva dans la maison occupée par les courriers le maître
d’hôtel de Daré, fils de Fiachna ; avec lui entrèrent l’échanson et le domestique
qui apportait à manger. Le maître d’hôtel entendit ce qu’on disait, la colère s’em-
para de lui ; il donna aux courriers la nourriture et la bière, mais il n’ouvrit pas la
bouche ; il ne leur dit pas : Mangez et buvez : il ne leur dit pas : Ne mangez ni ne
buvez. Il alla dans la maison où était Daré, fils de Fiachna et lui demanda : « Est-
ce toi qui as donné aux courriers le célèbre trésor qu’est le Brun de Cooley ? »
– « Oui, c’est moi, » répondit Daré. – « Eh bien, » répliqua le maître d’hôtel, « si
ce que disent les courriers est vrai, tu n’es pas roi du canton où ce don a été fait.
Suivant eux, si tu ne donnes pas ce taureau de bon gré, tu le donneras de force,
tu y seras contraint par l’armée d’Ailill et de Medb et par la grande science guer-
30
la razzia des vaches de cooley
rière de Fergus, fils de Roech. » – « Je le jure, » répliqua Daré, « je le jure par les
dieux que j’adore, ils ne l’emmèneront pas de force, ils ne l’emmèneront pas de
bon gré. »
6. Chacun jusqu’au matin resta dans sa maison. Les courriers se levèrent le
matin de bonne heure, et allèrent à la maison où était Daré. « Dis-nous, » deman-
dèrent-ils à Daré, « dis-nous, ô noble seigneur, où se trouve le Brun de Cooley,
nous irons le chercher. » – « Non certes, » répondit Daré, « s’il était dans mes
habitudes de trahir les courriers, les voyageurs, les gens qui suivent les routes,
aucun de vous ne s’en irait à vie. » – « Pourquoi ? » demanda Mac Roth. – « J’ai
grande raison, » répondit Daré ; « vous avez dit que si je ne donnais pas le taureau
de bon gré, je le céderais de force grâce à l’armée d’Ailill et de Medb et à la gran-
de science guerrière de Fergus. » – « Mais, » répliqua Mac Roth, « peu importe
ce que ta bière et ton repas ont fait dire aux courriers. Ces paroles ne méritent
aucune attention, et tu ne peux à ce sujet adresser des reproches ni au roi Ailill ni
à la reine Medb. » – « En dépit de nos conventions, ô Mac Roth, » répartit Daré,
« je ne donnerai pas mon taureau ; non je ne le donnerai pas du tout. »
7. Les courriers s’en retournèrent et ils arrivèrent au château de Cruachan
en Connaught. Medb leur demanda quelles nouvelles ils apportaient. Mac Roth
répondit qu’en fait de nouvelles il n’amenait pas le taureau de Daré. – « Pour-
quoi ? » demanda Medb. Mac Roth raconta comment les choses s’étaient passées.
– « Il sera, » dit Medb, « plus facile d’arranger cela que de polir les nœuds d’une
corde. On sait que le taureau ne sera pas donné de bon gré ; on l’emmènera de
force, il faudra bien que Daré l’abandonne. »
31
Chapitre III :
Appel des guerriers de Connaught à Cruachan Aï
1. Les envoyés de Medb allèrent inviter à venir à Cruachan les sept Mané
avec leurs sept fois trois mille guerriers, savoir : Mané surnommé Pareil à mère,
Mané surnommé Pareil à père, Mané surnommé Qu’il les prenne tous, Mané dit
Petite Piété filiale, Mané dit Grande Piété filiale, Mané dit Le plus grand parleur.
D’autres envoyés allèrent trouver les fils de Maga, c’est-à-dire : Cêt ou Premier,
fils de Maga ; Anluan ou Brillante lumière, fils de Maga ; Maccorb ou Enfant de
chariot, fils de Maga ; Bascell ou Maison de mort, fils de Maga ; Ên ou Oiseau,
fils de Maga ; Dôche ou Rapide activité, fils de Maga ; Scandal ou Insulte, fils
de Maga. Ces guerriers vinrent et avec chacun d’eux trois mille hommes armés.
D’autres envoyés d’Ailill et de Medb allèrent trouver Cormac à l’intelligent exil,
fils de Conchobar, et Fergus fils de Roech110. Leur troupe fut de trois mille hom-
mes.
2. La première troupe qui arriva portait les cheveux courts, des manteaux
verts aux broches d’argent ; chaque homme avait sur la peau une chemise à fils
d’or avec entrelacs d’or rouge. Les poignées de leurs épées étaient blanches aux
gardes d’argent. « Cormac est-il là ? » demandèrent les assistants. – « Non certes, »
répondit Medb.
La deuxième troupe avait les cheveux fraîchement coupés. Chaque guerrier
était enveloppé dans un manteau bleu foncé et portait sur la peau une chemise
très blanche. Les poignées de leurs épées étaient d’or et rondes avec gardes d’ar-
gent. « Cormac est-il là ? » demandèrent les assistants. – « Non certes, » répondit
Medb.
La troisième et dernière troupe avait la chevelure courte d’un joli blond, cou-
leur d’or et largement étalée sur la tête, de beaux manteaux de pourpre avec de
jolies broches sur la poitrine. Ces guerriers portaient de belles et longues chemi-
ses de soie qui descendaient jusqu’au milieu des pieds. Ensemble ils levaient les
110
Avec Dubthach ils avaient été caution de la promesse faite par le roi Conchobar que les fils
d’Usnech auraient la vie sauve (Longes Mac n-Usnig, 13 ; Windisch, Irische Texte, t. I, p. 75,
l. 10-12). Après le meurtre des fils d’Usnech ils entreprirent une guerre contre le roi Conchobar
(ibid., c. 16, p. 76), puis ils allèrent en Connaught chez Ailill et Medb (ibid., c. 16, p. 77). Voyez
R. Thurneysen, Sagen aus dem alten Irland, p. 16, 17/ Leahy, Heroic Romances, t. I, p. 97, 98.
32
la razzia des vaches de cooley
pieds, ensemble ils les baissaient. « Est-ce Cormac ? » demandèrent les assistants.
– « Oui certainement, » répondit Medb.
3. Ils campèrent et s’installèrent cette nuit-là, en sorte qu’il y eut beaucoup
de fumée et de feu entre quatre gués d’Aï, les gués dits Ath Moga, Ath Bercna,
Ath Slissen, Ath Coltna. Ils restèrent quinze jours dans la forteresse de Cruachan
à boire et à jouir de plaisirs de toute sorte pour rendre leur marche en avant plus
facile.
4. Leurs prophètes et leurs druides les avaient du reste empêchés de partir
avant la fin de la quinzaine pour leur faire attendre un présage favorable111.
5. Puis Medb dit à son cocher d’atteler ses chevaux ; elle voulait aller de-
mander un entretien à son druide et obtenir de lui par une prophétie la science
de l’avenir.
111
Le paragraphe 4 manque dans le Livre de Leinster ; il se trouve dans le Lebor na hUidre,
p. 55, col. I, lignes 27-29 ; édition d’O’Keeffe, l. 20, 21. Traduction de Winifred Faraday, p. 2.
33
Chapitre IV :
Prophétie
1. Quand Medb fut arrivée là où se trouvait son druide elle le pria de lui
donner par une prophétie la science de l’avenir. « Beaucoup d’hommes, » dit-elle,
« se sont séparés aujourd’hui de ceux et celles dont ils sont aimés et qu’ils aiment
eux-mêmes, de leur patrie, de leurs champs, de leurs pères, de leurs mères. S’ils
ne reviennent en bonne santé, les soupirs et les malédictions que provoquera
leur malheur seront autant de coups qui me frapperont. Mais ni à la maison,
ni dehors il n’y a personne qui nous soit plus cher que nous-mêmes. Apprends-
moi si je reviendrai ou si je ne reviendrai pas. » – « Peu importe que tel ou tel ne
revienne pas, » répondit le druide, « tu reviendras. »
2. « Il n’est pas difficile, » dit le cocher, « que je fasse tourner le char à droite,
cela nous donnera bon augure et assurera notre retour112 ».
3. Le cocher fit tourner le char et conduisit Medb en arrière. Alors Medb vit
une chose qui lui parut étrange : près d’elle une femme se trouvait sur le brancard
d’un char qui s’approchait ; elle tissait du galon ; elle tenait dans sa main droite
un fuseau de laiton orné de sept filets d’or rouge ; un manteau vert moucheté
l’enveloppait ; une grosse broche à forte tête était fixée sur sa poitrine ; elle avait
le visage rouge et beau, l’œil bleu et gai ; les lèvres rouges et minces ; ses dents
brillantes pouvaient être comparées à une pluie de perles, ses lèvres ressemblaient
à des rouges alises. Autant est mélodieux le son des cordes d’une crotta113 entre les
mains d’un artiste savant et depuis longtemps exercé, autant était agréable le son
de la voix et des aimables paroles qui sortaient de sa bouche. Sa peau, là où ses
vêtements ne la cachaient pas, était aussi blanche que la neige pendant la nuit.
Elle avait les pieds longs et très blancs, les ongles pourpres, égaux, ronds, aigus ;
les cheveux longs, d’un blond beau comme l’or ; trois nattes de cheveux lui en-
touraient la tête, une quatrième descendait si bas que l’ombre de cette natte lui
frappait les mollets.
4. Medb la vit : « Que fais-tu ici en ce moment, ô fille ? » lui dit-elle. – « Je
travaille » répondit-elle, « dans tes intérêts et pour ton bonheur en réunissant
112
Le paragraphe est tiré du Lebor na hUidre, p. 55, col. I, l. 34-36 ; édition d’O’Keeffe, l. 24,
25. Winifred Faraday, p. 2.
113
La harpe des Iles Britanniques, crotta britanna, que Fortunat, VII, 8-63, 64, oppose à la lyre
des romains, à la harpe des barbares.
34
la razzia des vaches de cooley
les guerriers de quatre grandes provinces d’Irlande pour aller avec toi dans la
province des Ulates114 enlever les vaches de Cooley. » – « Pourquoi me rends-tu
ce service ? » répliqua Medb. – « J’ai de bonnes raisons pour cela, » reprit la fille,
« je suis du nombre des femmes esclaves qui appartiennent à ta maison. » – « Qui
donc de mes gens es-tu ? » demanda Medb. – « Je suis, » répondit la fille, « Fédelm
la prophétesse du palais des dieux de Cruachan. »
5. « D’où viens-tu ? » demande Medb. – « de Grande-Bretagne après y avoir
appris l’art des filid, » répartit la fille. – « As-tu, » dit Medb, « l’illumination autour
des mains, imbas forosnai ? » – « Je l’ai nécessairement, » répliqua la fille115.
medb
fédelm
medb
« Mais Conchobar est à Emain Macha en proie à la maladie qui doit durer
neuf fois douze heures116. Mes éclaireurs sont allés à Emain. Nous n’avons rien à
craindre des habitants d’Ulster. Dis la vérité Fédelm.
Fédelm, prophétesse, comment vois-tu notre armée ? »
Fédelm
medb
« Mais Cuscraid le bègue de Macha, fils de Conchobar, est malade en son île.
Mes éclaireurs y sont allés : nous n’avons rien à craindre des habitants d’Ulster.
Dis la vérité, Fédelm.
Fédelm, prophétesse, comment vois-tu notre armée ? »
114
L’Ulster.
115
Ce paragraphe est emprunté au Lebort na hUidre, p. 55, col. 2, l. 10-14 ; édition d’O’Keeffe,
l. 38-41. L’emploi de ce mode de divination avait été prohibé par saint Patrice.
116
On a compris plus tard neuf fois dix jours.
35
la razzia des vaches de cooley
fédelm
medb
« Mais Eogan est malade au fort d’Airther. Mes éclaireurs sont allés jusque-là.
Nous n’avons rien à craindre des habitants d’Ulster. Dis-nous la vérité, Fédelm.
Fédelm, prophétesse, comment vois-tu notre armée ? »
fédelm
medb
« Mais Celtchair, fils d’Uthecar, est malade dans son fort. J’ai envoyé mes
éclaireurs jusque-là. Nous n’avons rien à craindre des habitants d’Ulster. Dis la
vérité, Fédelm.
Fédelm, prophétesse, comment vois-tu notre armée ? »
fédelm
medb
« Tu crois que ce rouge annonce un désastre, moi non. Dès que les Irlandais
se réunissent, il se produit entre eux querelles et batailles ; l’un insulte un autre,
tumulte s’en suit ; tous veulent aller à l’avant-garde, tous à l’arrière-garde, tous
au gué, tous à la rivière, tous tuer le premier cochon, le premier cerf, le premier
gibier. Mais dis-nous la vérité, Fédelm.
Fédelm, prophétesse, comment vois-tu notre armée ? »
fédelm
36
la razzia des vaches de cooley
37
la razzia des vaches de cooley
38
Chapitre V :
Route suivie pour l’enlèvement
Ce chapitre très intéressant pour ceux qui veulent étudier la géographie an-
cienne de l’Irlande nous a semblé inutile à mettre en français. La géographie
historique de l’Irlande est un sujet spécial qui, hors de l’Irlande, n’attirera pas
beaucoup de lecteurs.
39
Chapitre VI :
Marche de l’armée
117
C’est-à-dire près de son mari.
40
la razzia des vaches de cooley
riers et leurs bons jeunes gens ont aujourd’hui sur les bons guerriers et les bons
jeunes gens d’Irlande réunis dans notre armée. » – « Tant mieux pour nous ! » dit
Ailill ; « ils viennent avec nous, c’est pour nous qu’ils combattent. » – « Qu’ils ne
viennent pas avec nous ! » s’écria Medb, « qu’ils ne combattent pas pour nous ! »
– « Ils resteront donc ici, » répondit Ailill. – « Non, ils ne resteront pas, » répliqua
Medb, (« car s’ils restent ils prendront les armes contre nous et s’empareront de
nos terres »)118. – « Que feront-ils donc, » demanda Findabair119, « s’ils ne partent
ni ne restent ? » – « Mort, meurtre et massacre, » répartit Medb, voilà ce que je
veux pour eux. » – « C’est un malheur que tu dises cela, » répondit Ailill, « que tu
le dises parce que leur installation dans le camp ne les a pas fatigués. »
3. Fergus prit la parole : « Vraiment et en conscience on ne les tuera pas sans
m’avoir tué moi-même. » – « Tu n’as pas le droit de me parler ainsi, » répliqua
Medb, « j’ai assez d’hommes pour tuer, massacrer et toi et tes trois mille Galiáin.
J’ai avec moi les sept Mané avec sept fois trois mille guerriers, les fils de Maga
avec leurs trois mille hommes, Ailill avec autant, enfin moi avec mes gens120. »
– « Tu as tort de me parler ainsi, » répondit Fergus. « J’ai avec moi les sept rois
de Munster avec leurs sept fois trois mille guerriers. J’ai avec moi trois mille
des meilleurs guerriers d’Ulster et les trois mille Galiáin qui sont les meilleurs
guerriers d’Irlande121. Depuis que de leur pays ils sont venus ici, je garantis leur
sécurité ; au jour de la bataille ils combattront pour moi. Je proposerai un moyen
d’éviter toute discussion au sujet des Galiáin ; je l’ai bien compris ; je disperse-
rai les Galiáin parmi les hommes d’Irlande en sorte qu’il n’y ait nulle part cinq
Galiáin ensemble. » – « Très bien, » dit Medb ; « peu m’importe quelle disposi-
tion on prenne, pourvu que ces gens ne soient pas comme ici un brandon de
discorde. »
Alors Fergus dispersa les Galiáin parmi les hommes d’Irlande, de telle façon
qu’ils ne fussent nulle part cinq ensemble.
4. Ensuite les troupes commencèrent leur mouvement en avant. La condui-
te de l’armée donna de la peine aux principaux chefs ; il fallait diriger la marche
de beaucoup de petits peuples, de beaucoup de race, de bien des milliers d’hom-
mes ; il fallait faire en sorte que chacun fût avec ses amis, que chaque chef eût
autour de lui ses subordonnés. Les principaux chefs constatèrent que ce résultat
était obtenu, que par conséquent l’expédition commençait régulièrement. Après
118
Les mots entre parenthèses sont tirés du Lebor na hUidre, p. 56, col. 2, l. 23-27 ; éd.
O’Keeffe, p. 8, l. 169-172. Winifred Faraday, p. 7.
119
Fille d’Ailill et de Medb.
120
En tout trente mille hommes.
121
Au total vingt-sept mille hommes.
41
la razzia des vaches de cooley
avoir dit comment l’expédition devait se faire, ils déclarèrent que tout était com-
me il convenait : chaque corps d’armée était autour de son roi, chaque section de
corps d’armée autour de son chef, chaque subdivision de section autour de celui
qui en avait le commandement ; chaque roi, chaque héritier présomptif de roi
avait pris place sur la colline qui lui était affectée.
5. Puis les principaux chefs dirent qu’il fallait faire des reconnaissances de
chaque côté de la ligne qui séparait l’Ulster de la province voisine ; ils ajoutèrent
que Fergus en serait chargé, que son devoir serait d’accepter cette mission. Il
avait été sept ans roi d’Ulster. Après le meurtre des fils d’Usnech, après cet assas-
sinat commis malgré sa protection et sa garantie, il avait quitté d’Ulster et passé
en exil dix-sept ans pendant lesquels il avait été l’ennemi des Ulates122.
Telle était la raison pour laquelle il convenait qu’il fût envoyé en reconnais-
sance.
Puis Fergus alla en avant de l’armée comme éclaireur. Mais il fut dominé par
son affection pour les Ulates. Il donna à l’armée une fausse direction tant au
nord qu’au midi, par des messagers il fit prévenir les Ulates et il se mit à retenir
l’armée, à retarder sa marche. Medb remarqua ce procédé et lui en fit un repro-
che. Elle chanta un poème :
fergus répondit :
medb
122
Les habitants d’Ulster.
42
la razzia des vaches de cooley
fergus
medb
« Je ne resterai pas plus longtemps devant les troupes, » dit Fergus, « cherche-
moi un remplaçant. » Puis, devant l’armée, Fergus s’assit.
6. Quatre des cinq grandes provinces d’Irlande passèrent à Cuil Silinne
cette nuit-là. Alors vinrent à la pensée de Fergus les exploits sanguinaires de Cû-
chulainn. Il dit aux hommes d’Irlande de prendre leurs précautions : ils allaient
voir venir le lion déchirant, le juge de ses ennemis, l’ennemi des foules, le chef de
la résistance, le destructeur de grande armée, la main dispensatrice, le flambeau
allumé, Cûchulainn, fils de Sualtam. Voici comment il prophétisa. Il chanta un
poème et Medb lui répondit :
fergus
medb
43
la razzia des vaches de cooley
fergus
medb
fergus
medb
124
Nom du territoire où était situé Cruachan, château royal de Medb.
125
Nom d’un des deux chevaux qui menaient le char de Cûchulainn.
126
Montagne d’Ulster.
127
Cours d’eau d’Ulster.
44
la razzia des vaches de cooley
fergus
7. Le poème une fois chanté, les guerriers de quatre des cinq grandes pro-
vinces d’Irlande traversèrent ce jour-là Môin Coltna, et, rencontrant un trou-
peau de cent soixante cerfs, ils s’étendirent autour d’eux, les enveloppèrent com-
plètement, puis les tuèrent ; aucun n’échappa. Or, chose imprévue, ce furent les
Galiáin qui, bien que dispersés, les prirent presque tous ; ils n’en laissèrent que
cinq pour la part des hommes d’Irlande ; les trois mille Galiáin eurent ainsi la
presque totalité des cent soixante cerfs.
9. Ce jour fut le premier où vint Cûchulainn fils de Sualtam. Sualtam son
père l’accompagnait. Leurs chevaux broutèrent l’herbe autour de la pierre levée
d’Ard Chuillend. Les chevaux de Sualtam au nord de la pierre levée dévorè-
rent l’herbe jusqu’au sol. Les chevaux de Cûchulainn au midi dévorèrent l’herbe
d’abord jusqu’au sol, puis en terre jusqu’à la pierre nue : « Eh bien, maître Sual-
tam, » dit Cûchulainn, « je pense fort à l’armée, lève-toi, va prévenir les Ulates,
qu’ils ne se tiennent pas en plaine, qu’ils aillent dans les bois, les déserts et les
rochers de la province pour éviter les hommes d’Irlande. » – « Et toi, » demanda
Sualtam, « toi, mon jeune élève, que feras-tu ? » – « Il est nécessaire, » répondit
Cûchulainn, « que j’aille à un rendez-vous avec Fédelm Nôichride et que j’y
reste jusqu’au matin, c’est un engagement que j’ai pris. » – « Malheur ! » s’écria
Sualtam, malheur à qui part ainsi en laissant les guerriers d’Ulster sous les pieds
de leurs ennemis et des étrangers pour aller trouver une femme ! » – « Pourtant, »
reprit Cûchulainn, « il faut que j’y aille. Si je n’y vais, on traitera de mensonges
les engagements des hommes, on dira que ce sont les femmes qui tiennent leur
parole. »
Sualtam alla prévenir les Ulates. Cûchulainn entra dans le bois et d’un coup
d’épée trancha la plus belle tige d’un chêne, tronc et tête branchue ; puis, se
servant avec vigueur d’un pied, d’une main et d’un œil, il en fit un cercle, traça
une inscription ogamique à la jointure des deux extrémités, mit le cercle autour
de la partie supérieure et mince de la pierre levée d’Ard Chuillend, enfin poussa
128
Déesse de la guerre et du meurtre.
129
Cûchulainn.
45
la razzia des vaches de cooley
le cercle en bas de manière à lui faire atteindre la partie grosse de la pierre. Après
cela Cûchulainn alla à son rendez-vous.
10. Voici ce qui arriva ensuite aux hommes d’Irlande. Ils allèrent jusqu’à
la pierre levée d’Ard Chuillend et se mirent à regarder une province qu’ils ne
connaissaient pas, l’Ulster.
Deux des gens de Medb étaient toujours en avant du camp et de l’armée,
arrivant les premiers à tous les gués, à toutes les rivières, à tous les gouffres, pour
empêcher que, dans la presse, les vêtements des fils de rois ne fussent dégradés.
Ces gens de Medb étaient les fils de Néra, fils lui-même de Nuatar dont le père
était Tacân. Néra était gouverneur de Cruachan. Les deux jeunes guerriers s’ap-
pelaient l’un Err et l’autre Innell ; Fraech et Fochnam étaient les noms de leurs
cochers.
Les nobles d’Irlande allèrent jusqu’à la pierre levée et regardèrent le pâturage
brouté par les chevaux autour de cette pierre ; ils remarquèrent le cercle rusti-
que mis par le royal héros autour de la même pierre. Ailill prit le cercle dans sa
main et le mit dans la main de Fergus. Fergus lut l’inscription ogamique tracée à
l’endroit où, pour former le cercle, les deux extrémités de l’arbre avaient été atta-
chées l’une à l’autre. Puis il expliqua aux hommes d’Irlande ce que l’inscription
voulait dire et pour le faire comprendre il chanta le poème suivant :
fergus
46
la razzia des vaches de cooley
Le druide répondit130 :
Un héros l’a coupé, un héros l’a jeté.
Ce cercle est pour les ennemis menace de catastrophe.
Cet obstacle, qui arrête des rois et une armée,
À été posé d’une seule main par un seul homme.
C’est ainsi vraiment qu’a travaillé dans une colère sauvage
Le chien du forgeron du Rameau Rouge131.
De là une obligation qu’impose un héros dont la fureur vous lie.
Tel est le sens de l’inscription gravée sur le cercle.
fergus
le druide
fergus
130
In Drui dixit. Ces mots, écrits en marge dans le Lebor na hUidre, manquent dans le Livre
de Leinster.
131
Nom de la salle des fêtes des rois d’Ulster.
47
la razzia des vaches de cooley
tain qu’avant demain matin il vous aura infligé une mort sanglante pour venger
cette insulte. »
« Il ne nous serait pas agréable, » dit Medb, « de perdre notre sang et d’en rou-
gir notre peau à notre entrée dans cette province inconnue qu’est l’Ulster. Nous
aimerions mieux verser le sang des autres et faire rougir leur peau. »
« Nous ne méprisons pas ce cercle, » reprit Ailill, « et nous n’insultons pas le
royal héros qui l’a fait. Nous nous mettrons jusque demain matin à l’abri dans la
grande forêt qui est au sud. C’est là que nous camperons. »
Les armées allèrent dans cette forêt. De leurs épées les guerriers coupèrent les
arbres devant leurs chars en sorte que cet endroit fut depuis surnommé Slechta,
c’est-à-dire « les coupes, » là où sont les petits Partraig au sud-ouest de Kells des
Rois, au-dessus de Cuil Sibrille.
Il tomba quantité de neige cette nuit. Il y en eut assez pour atteindre les
épaules des hommes, les cuisses des chevaux, les essieux des chars ; la neige ren-
dit plates et unies toutes les provinces d’Irlande. Les hommes ne se disposèrent
aucun abri, ne dressèrent aucune tente, ne se préparèrent ni à manger, ni à boire,
ni firent aucun repas. Jusqu’au lever du soleil le lendemain matin aucun homme
ne put distinguer l’approche d’ami ni d’ennemi. Certainement les hommes d’Ir-
lande ne trouvèrent nulle part un campement où la nuit fût plus déplaisante et
plus pénible que cette nuit à Cuil Sibrille. Le matin de bonne heure, quand le
soleil se leva, les guerriers de quatre des cinq grandes provinces d’Irlande parti-
rent à travers la neige brillante et allèrent camper ailleurs.
11. Voici pendant ce temps ce qui arriva à Cûchulainn. Il ne se leva pas de
bonne heure, il voulut manger un morceau, faire un repas, se laver et se baigner.
Il dit à son cocher d’amener les chevaux et de les atteler au char. Le cocher amena
les chevaux et les attela. Cûchulainn monta dans le char. Avec son cocher il alla
chercher les traces de l’armée.
Ils trouvèrent ces traces près de la pierre levée et plus loin encore : « Hélas,
maître Lôeg, » dit Cûchulainn, « il est malheureux que j’aie été hier à ce rendez-
vous. Nous serions moins embarrassés, si d’un pays voisin quelqu’un nous faisait
entendre un appel, un cri, un avertissement, une parole ; mais nous n’avons non
plus rien dit. Les hommes d’Irlande sont allés plus loin que nous en Ulster. » –
« Je te l’ai prédit, » répondit Lôeg, « puisque tu allais à ton rendez-vous, il devait
t’arriver un chagrin tel que celui que tu éprouves. » – « Bien, Lôeg, » répartit
Cûchulainn, « conduis-nous sur les traces de l’armée. Fais-en une évaluation, dis-
nous le nombre des hommes d’Irlande qui sont venus nous attaquer. »
Lôeg alla sur les traces de l’armée, il en fit le tour, il en vit le devant, le côté,
le derrière. « Tu fais confusion dans ton calcul, maître Lôeg, » dit Cûchulainn.
48
la razzia des vaches de cooley
132
En tout 54’000.
49
la razzia des vaches de cooley
12. L’armée vit donc arriver devant elle les chevaux des guerriers qui la pré-
cédaient, elle vit les corps sans têtes de ces guerriers et le sang qui coulait sur le
bois des chars. L’avant-garde s’arrêta derrière eux, il y eut comme un grand coup
avec bruit d’armes. Medb, Fergus, les Mané et les fils de Maga s’approchèrent.
Medb voyageait avec neuf chars, deux devant elle, deux derrière elle, deux à
droite, deux à gauche, le sien au milieu. L’objet des huit chars qui l’entouraient
était d’empêcher que les mottes de terre soulevées par les sabots des chevaux, que
l’écume venue sur les mors des brides, que la malpropreté d’une si grande armée
et d’une si nombreuse foule ne vint souiller l’or du diadème de la reine.
« Qu’y a-t-il ? » demanda Medb. – « Il est facile de vous le dire, » répondit-on.
« Nous avons vu arriver les chevaux des deux fils de Néra, et derrière, dans les
chars, les corps sans têtes. »
Là-dessus on tint conseil. On conclut que ce désastre attestait la venue d’une
troupe nombreuse, qu’une grande armée avait attaqué ces guerriers, que c’était
l’armée d’Ulster. On résolut d’envoyer Cormac à l’intelligent exil, fils de Concho-
bar, vérifier qui était dans le gué. On pensait que, si des guerriers d’Ulster se
trouvaient là, ils ne tueraient pas le fils de leur roi. Puis Cormac à l’intelligent
exil, accompagné de trois mille hommes en armes, alla voir qui était dans le gué.
Une fois arrivé, il n’aperçut d’abord que la fourche plantée dans le gué et sur elle
les quatre têtes desquelles le sang coulait jusqu’en bas de la fourche dans le cours
d’eau. Puis il vit les travers des pas de deux chevaux, celles des roues d’un char
qui avait dû mener un seul guerrier hors du gué à l’est.
Les nobles d’Irlande allèrent au gué et se mirent à regarder la fourche. La
manière dont avait été posé ce trophée leur parut merveilleuse : « Quel a été, Fer-
gus, » demanda Ailill, « quel a été le nom de ce gué chez vous jusqu’à ce jour ? » –
« Ath Grena, » répondit Fergus, mais désormais on l’appellera toujours Ath Gabla
« gué de la fourche ». Et il chanta un poème :
133
Les cochers.
50
la razzia des vaches de cooley
13. Une fois ce poème chanté, Ailill dit : « J’admire et je m’étonne, ô Fergus.
Qui donc a pu si vite devant nous couper la fourche et les quatre têtes ? » – « Ce
qui est encore plus admirable et plus étonnant, » répondit Fergus, « c’est l’adresse
avec laquelle d’un seul coup on a coupé cette fourche tige et tête branchue et
après l’avoir appointée et brûlée on l’a, du bout d’une seule main, lancée de l’ar-
rière du char en sorte que deux tiers ont pénétré en terre, un tiers seulement est
resté au-dessus du sol. Celui qui a ainsi enfoncé la fourche n’avait pas d’abord
creusé la terre avec son épée. C’est à travers de vertes pierres qu’elle est enfoncée.
Il y a défense aux hommes d’Irlande de traverser ce gué avant qu’un d’eux n’ait
d’une main arrachée cette fourche qu’on a enfoncée en la jetant d’une main. »
– « Parmi nos guerriers, » dit Medb, « c’est à toi que cette tâche revient, arrache
la fourche du fond de ce gué. » – « Qu’on m’amène un char, » répondit Fergus.–
On lui amena un char, au moyen du char il essaya d’ébranler la fourche, et le
134
Les maîtres.
51
la razzia des vaches de cooley
char fut réduit en minces débris. – « Qu’on m’amène un char, » dit Fergus. On
lui amena un autre char, puis il tira si violemment la fourche qu’il mit ce char
en pièces. – « Qu’on m’amène un char, » répéta Fergus. Avec ce troisième char il
fit un effort pour tirer la fourche et le char se brisa en petits morceaux. Tel fut le
sort de dix-sept chars de Connaught135 et Fergus n’avait pu arracher la fourche
du fond du gué.
« Finis cet exercice, Fergus, » lui dit Medb, « ne brise pas ainsi tous nos chars.
Cette opération a été bien longue. Si tu n’étais pas dans notre armée et si tu ne
nous avais pas ainsi fait perdre notre temps, nous aurions déjà atteint les Ulates,
nous aurions fait beaucoup de butin et enlevé bien des vaches. Nous savons
pourquoi tu agis ainsi. C’est pour arrêter l’armée, la retarder, c’est pour nous
faire attendre que les Ulates, guéris de leur maladie, se lèvent et nous offrent
bataille. Ce sera la bataille de l’enlèvement. »
« Qu’on m’amène mon char de bataille » s’écria Fergus. On lui amena son
char, et Fergus tira la fourche sans faire fendre, sans faire craquer ni une roue,
ni l’assemblage du char ni un seul des essieux. Autant avait montré de vigueur
le héros qui avait enfoncé la fourche, autant en avait déployé celui qui l’avait ti-
rée136. À lui seul ce guerrier batailleur aurait triomphé de cent adversaires, tel un
manteau qui anéantit ce qu’il frappe, telle la pierre qui brise la tête de celui qui
résiste. Il peut à lui seul lutter contre une foule, hacher une grande armée ; il est
le flambeau allumé qui éclaire, il est chef dans un grand combat. Du bout d’une
seule main Fergus arracha la fourche, il la fit arriver sur son épaule et la mit dans
la main d’Ailill. Ailill la vit, la regarda : « Je trouve cette fourche parfaite, » dit-il,
« c’est d’un seul coup que tout entière, tige et tête branchue, elle a été coupée. » –
« Oui certes elle est parfaite, » fit Fergus, et pour la vanter il chanta un poème :
52
la razzia des vaches de cooley
14. Quand Fergus eut fini de chanter, Ailill dit qu’il fallait s’arrêter, dresser
les tentes, préparer à manger et à boire, faire de la musique et des jeux, puis
commencer le repas. Certainement les hommes d’Irlande n’avaient jamais trouvé
quartier ni campement plus désagréable et plus incommode que celui de la nuit
précédente. Ils s’installèrent, dressèrent leurs tentes, préparèrent de quoi manger
et boire, chantèrent des morceaux de musique, firent des jeux, puis vint le fes-
tin.
Ailill adressa la parole à Fergus : « C’est, » dit-il, « une merveille, une chose
étrange à mes yeux qu’un guerrier soit venu jusqu’à nous à cette limite de pro-
vince et si rapidement ait tué les quatre hommes qui nous précédaient. Il est
probable que ce guerrier est le roi suprême d’Ulster Conchobar, fils de Facht-
na Fathach140. » – « C’est invraisemblable, » répondit Fergus, « il serait honteux
d’insulter Conchobar en son absence, il n’est pas de prix qu’il ne s’engagerait à
53
la razzia des vaches de cooley
donner pour conserver son honneur. S’il était venu ici lui-même, des armées,
une foule de guerriers d’élite inséparables de lui l’aurait accompagné. Supposez
que les hommes d’Irlande et d’Écosse, les Bretons et les Saxons, entreprennent
une expédition contre lui, se soient réunis au même campement, sur la même
colline, il leur aurait livré bataille et ce serait eux qui auraient été vaincus, ce ne
serait pas lui141. »
« Qui donc serait venu ? » demanda Ailill. « Serait-ce Cuscraid le bègue, fils de
Conchobar ; il serait arrivé d’Inis Cuscraid ? » – « C’est invraisemblable, » répon-
dit Fergus ; « Cuscraid le bègue est fils d’un grand roi. Il n’y a pas de prix qu’il ne
s’engagerait à donner pour conserver son honneur. Si c’est lui qui était venu ici,
il aurait été accompagné par les fils de rois et les chefs royaux qui ne font qu’un
avec lui et qui moyennant salaire lui donnent service de guerre. En vain les hom-
mes d’Irlande et d’Écosse, les Bretons et les Saxons, entreprenant une expédition
contre lui, se seraient réunis au même campement, sur la même colline, il leur
aurait livré bataille, et les aurait exterminés. Ce ne serait pas lui qui aurait été
vaincu142. »
« Qui donc serait venu ? » demanda Ailill, « serait-ce le roi de Farney, Eogan fils
de Durthacht ? » – « C’est invraisemblable, » répondit Fergus. « Si c’était lui qui
était venu ici, les forces de Farney l’auraient accompagné, il aurait livré bataille à
nos quatre guerriers, il les aurait mis en pièces, ce ne serait pas lui qui aurait été
défait. »
« Qui donc est venu à notre rencontre ? » demanda Ailill. « Probablement c’est
Celtchair fils d’Uthecar. » – « C’est invraisemblable, » répondit Fergus. « Honte
à qui l’insulterait quand il est absent ! Il est la pierre qui écrase les ennemis de
la province, il est le chef de l’assemblée des guerriers, c’est lui qui ouvre la ba-
taille à la tête des Ulates. En vain contre lui, dans un endroit quelconque, en
une réunion guerrière, une expédition, un camp sur une colline les hommes de
toute l’Irlande, de l’est à l’ouest, du sud au nord, seraient assemblés contre lui, il
leur aurait livré bataille, il les aurait mis en pièces, ce ne sera pas lui qu’on aurait
massacré. »
15. « De qui donc, » demanda Ailill, « la venue est-elle probable ? » – « Ce
ne peut être, » répliqua Fergus, « ce ne peut être que mon élève, aussi l’élève
de Conchobar, ce petit garçon qu’on appelle Cûchulainn, c’est-à-dire chien de
141
Cette phrase où la mention des Saxons indique une date postérieure à l’invasion germanique
en Grande Bretagne fait défaut dans le Lebor na hUidre, p. 58, col. 2, l. 13-15 ; cf. O’Keeffe,
p. 14, lignes 332-333. Winifred Faraday, p. 16.
142
Même observation que dans la note précédente. Dans le Lebor na hUidre Fergus ne parle
même pas de Cuscraid.
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143
Dans le Lebor na hUidre, p. 59, col. I, l. I : il supporte blessure, il n’est pas plus grand que
prise ; Fodain guin ni mou gahail. Cf. O’Keeffe, p. 15, l. 362 ; inifred Faraday, p. 17, ligne 14.
55
Chapitre VII :
Exploits de Cûchulainn enfant
racontés par trois orateurs
Section première
—
R écit de Fergus fils de Roech. Les jeux à Emain.
« Cet enfant » dit Fergus, « fut élevé dans la maison de son père et de sa mère
en Mag Muirthemme. On lui racontait ce que faisaient les gentils enfants à
Emain. »
« Voici comment Conchobar a joui de la royauté, dès qu’il en fut investi. Aus-
sitôt qu’il était levé il commençait par mettre en ordre les affaires de la province.
Puis il faisait trois parties du reste de la journée. Il en employait le premier tiers
à regarder les gentils enfants faire des tours d’adresse, jouer, lancer des boules ;
les jeux de trictrac et d’échecs occupaient le second tiers : il passait le dernier
tiers à manger et à boire jusqu’au moment où le sommeil s’emparait de tout le
monde, alors les musiciens l’endormaient. Je suis maintenant en exil à cause lui
et cependant je donne ma parole que ni en Irlande ni en Grande Bretagne il n’y
a guerrier égal à Conchobar. »
« On raconta à l’enfant ce que faisaient à Emain les gentils enfants, la troupe
de jeunes garçons, et l’enfant dit à sa mère qu’il irait jouer là où ils jouaient, à
Emain. « C’est trop tôt pour toi, petit garçon, » répondit sa mère, « attends qu’un
des guerriers d’Ulster vienne avec toi, ou qu’un des guerriers de l’entourage de
Conchobar t’accompagne pour te protéger contre les jeunes garçons ou te venger
s’il y a lieu. » – « Ce que tu me conseilles, » répliqua le petit garçon, « est loin de
ma pensée. Je n’attendais pas qu’il me vienne un protecteur, mais enseigne-moi
où est Emain. » – « C’est bien loin de toi, » répartit sa mère, « le mont Fuad est
entre Emain et toi. » – « Je me rendrai compte de la distance, » dit le petit gar-
çon. »
2. « Il partit, il emportait ses jouets, son bâton courbe de bronze, sa boule
d’argent, son javelot, son bâton brûlé au gros bout ; et il s’en servait pour égayer
son chemin. De son bâton courbe il donnait un coup à sa boule et ainsi la lançait
au loin. Puis du même bâton il donnait un second coup et la boule n’allait pas
moins loin que la première fois. Il lançait son javelot, il jetait son bâton courbe
et courait après lui. Il prenait tantôt son bâton courbe, tantôt son javelot, et le
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la razzia des vaches de cooley
gros bout de son bâton n’avait pas touché terre que déjà en l’air il en avait saisi
le petit bout. »
« Allant devant lui, il atteignit le haut plateau d’Emain où se trouvaient les
jeunes garçons. Cent cinquante gentils enfants, entourant Folloman fils de
Conchobar, étaient à leurs jeux sur la pelouse d’Emain. Le petit garçon alla dans
l’endroit où ils jouaient, se mit au milieu d’eux, et des deux pieds lança loin
d’eux sa boule de telle façon qu’elle ne dépassât pas la hauteur de ses genoux,
et qu’elle ne descendît pas plus bas que ses chevilles. Elle suivit, sans s’écarter la
direction que de ses deux pieds il lui avait donnée, elle échappa aux projectiles
jetés par ses rivaux et allant plus loin qu’eux, elle dépassa le but. »
3. « Tous ensemble en sont témoins, » « c’est merveilleux, c’est étrange, »
pensèrent-ils. « Eh bien, enfants, » dit Folloman, fils de Conchobar, « réunissez-
vous contre lui. Qu’il soit tué ! Il y a magique défense qu’aucun gentil garçon
vienne se mêler à vos jeux sans avoir auparavant obtenu votre protection. Tous à
la fois mettez-vous contre lui. Nous savons qu’il est du nombre des fils des héros
d’Ulster et ces jeunes garçons ne doivent pas prendre coutume de venir se mêler
à vos jeux sans avoir préalablement obtenu votre protection ou votre garantie. »
« Alors ils se mirent tous contre lui. Ils lancent sur le sommet de sa tête cent
cinquante bâtons courbes et lui de son unique bâton détourne les cent cin-
quante. Ils lancent contre lui leurs cent cinquante boules, mais lui levant les bras
et les mains écarte ces cent cinquante projectiles. Ils jettent contre lui leurs cent
cinquante javelots de jeu brûlés au gros bout ; lui, élevant son petit bouclier fait
de planchettes, éloigne ces cent cinquante javelots. »
4. « Puis il fit des contorsions. Il sembla qu’à coup de marteau on avait fait
rentrer dans sa tête chacun de ses cheveux à l’endroit d’où chaque cheveu en
était sorti. Il sembla que chacun de ses cheveux jetait une étincelle enflammée. Il
ferma un de ses yeux qui ne fut pas plus large que le trou d’une aiguille, il ouvrit
l’autre qui devint plus grand qu’une coupe d’hydromel. Il écarta tellement les
mâchoires que sa bouche atteignit les oreilles. Il ouvrit si fort les lèvres qu’on
voyait le dedans de son gosier. Du sommet de sa tête jaillit la lumière qui atteste
les héros144.
« Alors il prit l’offensive ; il renversa cinquante fils de rois qui tombèrent à ter-
re sous lui. Cinq d’entre eux, » dit Fergus, « arrivèrent entre moi et Conchobar ;
nous étions à jouer aux échecs sur la table de Conchobar ; cette table était dressée
sur le haut plateau d’Emain. Le petit garçon suivant ces cinq enfants, il voulait
144
Le § 4 est tiré du Lebor na hUidre, p. 59, col. I, l. 34-43 ; O’Keeffe, l. 391-397 ; Winifred
Faraday, p. 18.
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la razzia des vaches de cooley
les mettre en pièces. Conchobar lui saisit le bras. « Je crois, petit garçon, » dit-il,
« que tu ne traites pas légèrement les enfants. » – « J’ai de bonnes raisons pour
agir ainsi, » dit le petit garçon. « Quand je suis venu les trouver, je n’ai pas reçu
d’eux les honneurs qu’on doit aux hôtes. » – « Qui es-tu ? » demanda Conchobar.
– « Je suis le petit Setanta, » répondit-il, « je suis le fils de Sualtam et de Dechtire,
ta sœur ; il était invraisemblable que je fusse maltraité comme je l’ai été chez
toi. » – « Comment ne sais-tu pas, » dit Conchobar, « qu’il y a magique défense
de venir trouver les enfants sans s’être d’abord mis sous leur protection. » – « Je
ne le savais pas, » répondit le petit garçon, « autrement, j’aurais demandé leur
protection. » – « Eh bien, enfants, » demanda Conchobar, « prenez-vous le petit
garçon sous votre protection ? » – « Nous y consentons, » dirent-ils. »
5. Le petit garçon se trouva dès lors sous la protection des enfants. Leurs
mains qui le tenaient le lâchèrent. Mais lui, de nouveau, se précipita contre eux.
Il jeta sous lui à terre cinquante fils de rois. Leurs pères les crurent morts, cepen-
dant ils n’étaient qu’étourdis par les coups qu’ils avaient reçus au front, c’étaient
des grands, très grands coups. « Mais, » demanda Conchobar, « quel rapport y
a-t-il désormais entre eux et toi ? » – « Par les dieux que j’adore, » répliqua le petit
garçon, « je jure qu’ils se mettront sous ma protection et sous mon patronage,
ainsi que sous leur protection et sous leur patronage je me suis placé, en sorte
que ma main ne se retirera pas d’eux avant de les avoir relevés au-dessus de
terre. » – « Bien, petit garçon, » répondit Conchobar, « prends les enfants sous ta
protection. » – « J’y consens, » répondit le petit garçon. Et les enfants furent sous
la protection et le patronage du petit garçon. »
6. « Quand, » ajouta Fergus, « un petit garçon a fait ces exploits cinq ans
après sa naissance, a pu à cet âge terrasser les fils des guerriers et des héros à la
porte de leur château, il n’y a pas lieu d’éprouver de l’étonnement ni de l’admira-
tion parce que le même personnage à l’âge de dix-sept ans, pendant l’expédition
faite pour enlever [le taureau divin] et les vaches de Cooley, est venu à la frontière
de la province, a coupé une fourche à quatre pointes et a tué un, deux, trois ou
quatre hommes. »
58
la razzia des vaches de cooley
Section deuxième
—
R écit de Cormac à l’intelligent exil, fils de Conchobar.
Meurtre du chien du forgeron par Cûchulainn
qui dut son nom à cet exploit.
59
la razzia des vaches de cooley
lons. » – « Non, certes, je n’irai pas, » répondit le petit garçon. – « Pourquoi cela ? »
demanda Conchobar. – « Parce que les enfants, » répliqua le petit garçon, « n’en
ont pas encore assez de leurs jeux et de leurs plaisirs. » – « T’attendre jusqu’à ce
qu’ils en aient assez demanderait un temps trop long, » dit Conchobar, « nous
ne t’attendrons pas du tout. » – « Va devant, » répondit le petit garçon, « ensuite
j’irai vous rejoindre. » – « Petit garçon, » répartit Conchobar, « tu ne sais pas le
chemin. » – « Je suivrai, » répliqua le petit garçon, « je suivrai les traces du cortège,
des chevaux et des chars. »
2. Puis Conchobar se rendit à la maison de Culann le forgeron. Il fut ac-
cueilli avec l’honneur que méritait son rang, sa dignité, son droit, sa noblesse et
conformément aux bons usages. Sous lui et sous ses compagnons on étala de la
paille et du jonc frais. On se mit à boire et à manger de bonnes choses. Culann
adressa une question à Conchobar. « Eh bien, ô roi, as-tu donné à quelqu’un
l’ordre de venir te trouver ici cette nuit ? » – « Non certes, » répondit Conchobar,
« je n’ai donné à personne un ordre pareil. » Il ne se rappelait plus le petit garçon
qu’il avait invité à venir au festin avec lui. « Pourquoi cette question ? » ajouta-t-
il. – « J’ai un bon chien de guerre, » répartit Culann, « aussitôt qu’il est débarrassé
de sa chaîne, personne dans le canton n’oserait en se promenant, s’approcher de
lui. Il ne connaît que moi. Il a la force de cent hommes. » – Conchobar dit alors :
« Qu’on ouvre la forteresse au chien de guerre et qu’il protège le canton. » On
débarrassa de sa chaîne le chien de guerre, il fit rapidement le tour du canton,
gagna le point élevé du haut duquel il veillait sur la ville ; il s’y plaça la tête sur
les pattes ; il était tout ce qu’on peut concevoir de plus féroce, barbare, furieux,
farouche, terrible, belliqueux.
« Que devinrent pendant ce temps les enfants d’Emain ? Ils se séparèrent, allè-
rent chacun dans la maison de son père et de sa mère, ou de sa mère nourricière
et de son père nourricier. Le petit garçon, suivant les traces du cortège, se dirigea
vers la maison de Culann le forgeron. Il abrégeait la route en s’amusant avec ses
jouets. Arrivé à la pelouse devant la forteresse où étaient Conchobar et Culann,
il jeta ses jouets à l’exception de sa boule. Le chien de guerre remarqua le petit
garçon et poussa des hurlements que tout le monde entendit. Il se faisait fête
d’avaler le petit garçon d’un seul coup tout entier, de lui donner pour logement
son ventre après l’avoir fait passer par sa vaste gorge et au travers de sa poitrine.
Le petit garçon employa le seul moyen qu’il eût de se défendre, vigoureusement
il lança au chien de bataille sa boule qui, entrant que la gueule de l’animal, lui
pénétra dans le cou, lui traversa les entrailles et sortit par la porte de derrière ;
puis l’enfant, saisissant deux pieds du chien, le lança contre une pierre levée dont
le choc le mit en pièces et joncha tout autour la terre de ses débris. »
60
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61
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frontière d’une province voisine, a coupé une fourche à quatre pointes et a tué
un, deux, trois ou quatre hommes. »
Section troisième
—
Meurtre des trois fils de Necht Sceni145.
R écit de Fiachu fils de Féraba.
1. « Un an après, le petit garçon fit un troisième exploit, » dit Fiachu, fils de
Féraba. – « Quel exploit fit-il ? » demanda Ailill, roi de Connaught. – « Le druide
Cathba, » répondit Fiachu, « donnait à ses élèves son enseignement au nord-est
d’Emain. Il avait près de lui cent élèves zélés146 apprenant l’art druidique. Un
d’eux demanda au maître quel événement les présages annonçaient pour ce jour
et si cet événement serait heureux ou malheureux. « Un petit garçon, » répondit
Cathba, « prendra aujourd’hui les armes, il sera brillant et célèbre, mais aura la
vie courte ; sa vie ne sera pas longue. » Le petit garçon entendit ces paroles au
milieu des jeux du sud-ouest d’Emain. Aussitôt il jeta ses jouets et vint dans la
maison où Conchobar avait l’habitude de prendre le repos de la nuit. « Je te sou-
haite tout le bonheur possible, ô roi des Féné147, » dit l’enfant. – « À tes paroles je
devine que tu viens me demander quelque chose, » répondit Conchobar ; « que
veux-tu petit garçon ? » – « Prendre les armes, » répliqua le petit garçon. – « Qui
t’en a suggéré l’idée, petit garçon ? » demanda Conchobar. – « Cathba, le drui-
de, » répliqua le petit garçon. – « Son conseil ne sera pas une trahison, » répondit
145
C’est-à-dire d’Inber Sceini aujourd’hui Kenmare bay, comté de Kerry, en Munster, Necht
Sceni est la mère de trois fils. Son nom apparaît au nominatif dans le Dinnsenchas, publié par
M. Whitley Stokes, Revue celtique, t. XVI, p. 83, où il est écrit Neacht. Il y a en vieil irlandais un
substantif necht signifiat « nièce » (Thesaurus palaeohibernicus, t. II, p. 122, l. 27), et un adjectif
necht signifiant « put » (glossaire de Cormac chez Whitley Stokes, Three irish glossaries, p. 10 ;
au mot cruthnecht). Dans le Lebor na hUidre le nom de cette femme apparaît toujours au
génitif sous la forme Nechta. Nechtain, dans le livre de Leinster, est le résultat d’une confusion
entre ce nom de femme et le nom d’homme Nechtan. (Annales de Tigernach publiées par
M. Whitley Stokes, Revue celtique, t. XVII, p. 205 ; cf. Chronicon Scotorum, édition Hennessy,
p. 104). Necht était veuve. Son mari Lugaid, au génitif Lugdech, Lugdeach avait été tué par les
habitants d’Ulster. Lebor na hUidre, p. 62, col. I, note marginale.
146
C’est la leçon du Lebor na hUidre, p. 61, col. I, l. 21 : cét fer déinmech. Le livre de Leinster
réduit leur nombre à huit et supprime l’adjectif deinmech « ardents, zélés ».
147
Féne : uenio-s est un dérivé de fian « héros » = ueno-s. ce mot avait peut-être une variante
uènno-s d’où le composé Ouenicuioi »fils de Uenno-s, nom d’un peuple établi dans l’Irlande
septentrionale d’où Ouenicuion-acoon, Innishoven head ou Malin-head en Donegal. Ptolé-
mée, l. II, c. 2, 51, 2, édition donnée chez Didot par Charles Müller, p. 75, l. 2, 7 ; cf. Forbiger,
Handbuch der alten Geographie, t. III, p. 307.
62
la razzia des vaches de cooley
Conchobar. Il donna à l’enfant deux lances, une épée, un bouclier ; le petit gar-
çon, secouant et agitant violemment ces armes, les réduisit en menus morceaux,
en menus débris. Conchobar lui remit deux autres lances, une autre épée, un
autre bouclier ; l’enfant les secoua, les agita violemment une fois, recommença
et en fit de petits morceaux, de petits débris. Il y avait là des lances, des épées,
des boucliers de quoi armer quatorze des gentils garçons, des enfants qui étaient
près de Conchobar à Emain. Quand un d’eux prenait les armes, c’était Concho-
bar qui les leur donnait ; ils livraient bataille pour lui et lui jouissait de leurs
triomphes. De toutes ces armes le petit garçon fit de menus morceaux, de menus
débris. « Ces armes ne sont pas bonnes, maître Conchobar, » dit le petit garçon,
« elles ne sont pas dignes de moi. » Conchobar lui donna les deux lances, l’épée et
le bouclier dont lui-même se servait. Le petit garçon agita et secoua violemment
les lances et le bouclier, brandit l’épée et la plia de telle façon que la pointe tou-
cha la poignée ; il ne brisa pas ces armes, elles résistèrent à tous ses efforts. « Ces
armes sont bonnes, » dit-il ; « c’est ce qui me convient. Heureux le roi à qui ces
armes appartiennent ! Heureuse la terre qui lui a donné le jour ! »
2. [Le roi et l’enfant étaient dans une tente.] Le druide s’y rendit. « Le petit
garçon a-t-il pris des armes ? » demanda Cathba. – « Oui certes, et ce ne pouvait
être autrement, » répondit Conchobar. – « Il ne peut m’être agréable, » répartit Ca-
thba, « que le fils de sa mère ait pris les armes aujourd’hui. » [Cathba savait que le
petit héros une fois armé devait mourir tout jeune.] « Quoi ? » s’écria Conchobar
« n’est-ce pas toi qui l’as conseillé ? » – « Nullement, » répondit Cathba. – « Que
penser de toi ? Lutin, petit démon, » dit Conchobar, s’adressant au petit garçon.
« Nous as-tu menti ? » – « Ne te mets pas en colère, maître Conchobar, » répliqua
l’enfant, « c’est bien Cathba qui m’a conseillé. Un de ses élèves lui a demandé
quel pronostic il avait pour ce jour-ci. Il a répondu qu’un petit garçon prendrait
les armes aujourd’hui, qu’il serait illustre, qu’il serait célèbre, mais qu’il aurait la
vie courte et de peu de durée. » – « C’est vrai, c’est ce que je sais, » dit Cathba,
« tu seras illustre, tu seras célèbre, tu auras la vie courte et de peu de durée. » –
« Tu me prédis un merveilleux mérite, » répondit le petit garçon. « Ne serais-je
au monde qu’un jour et qu’une nuit, peu importe, pourvu qu’après moi restent
mon histoire et le récit de mes aventures. »
3. « Bien, petit garçon, » répartit Conchobar, « monte en char. Voici le pre-
mier char que je t’offre. » Le petit garçon monta en char. Au premier char dans
lequel il monta, il donna et réitéra des secousses si violentes qu’il en fit de menus
morceaux, de menus débris. Il monta dans un second char et le réduisit comme
le premier en petits morceaux, en petits débris. Il mit encore en pièces un troi-
sième char. Dans l’endroit où étaient conservés dix-sept chars à la disposition
63
la razzia des vaches de cooley
des jeunes gens, des gentils garçons chez Conchobar à Emain, il n’y eut plus
que menus morceaux, menus débris de ces chars, tous brisés par le petit garçon,
aucun n’avait pu lui résister. « Ils ne sont pas bons ces chars, maître Conchobar, »
dit le petit garçon, « ils ne sont pas dignes de moi. »
« Où est le fils de Riangabair, Ibar mon cocher ? » demanda Conchobar. – « Ici
certes, » répondit Ibar. – « Prends avec toi mes deux chevaux, » répondit Concho-
bar, « et attelle-les à mon char. » Alors Ibar prit les chevaux et les attela au char du
roi. Puis le petit garçon monta dans le char de Conchobar, le secoua tout autour,
le char résista, ne se brisa pas. « Certes ce char est bon, » dit le petit garçon, « c’est
le char qui me convient. » – « Bien ! petit garçon, » reprit Ibar, « pour cette fois-ci
laisse les chevaux sur leur pâturage. » – « C’est trop tôt pour moi, » répondit le
petit garçon ; « va devant nous hors d’Emain aujourd’hui, c’est la première jour-
née qui suit ma prise d’armes, il faut qu’une grande victoire atteste mon aptitude
guerrière. » Ils firent trois fois le tour d’Emain. « Maintenant laisse les chevaux sur
leur pâturage, petit garçon, » dit Ibar. – « C’est encore trop tôt pour moi, ô Ibar, »
répondit le petit garçon. « Allons devant nous afin que les enfants me souhaitent
bonne chance aujourd’hui, la première journée après ma prise d’armes. »
Ils allèrent devant eux jusqu’à l’endroit où étaient les enfants. « A-t-il pris les
armes ? » demanda chacun des enfants. « Il le faut bien, » répondirent-ils. « Puis-
ses-tu, » continuèrent-ils, « puisses-tu obtenir la victoire, tuer ton premier adver-
saire, triompher ; mais pour nous c’est trop tôt que tu as pris les armes, parce
que tu te sépares de nous, tu ne prendras plus part à nos jeux. » – « Je ne me
séparerai pas de vous, » répondit-il ; « mais un présage m’a fait prendre les armes
aujourd’hui. »
4. « Laisse, petit garçon, » dit Ibar, « laisse cette fois les chevaux sur le pâtu-
rage. » – « C’est encore trop tôt, » répliqua le petit garçon ; « et cette grande route
qui va tournant devant nous, où mène-t-elle ? » – « Que t’importe ? » répondit
Ibar, » cela n’empêche que tu ne sois un aimable jeune homme. » – « Eh bien,
gentil serviteur, » reprit le petit garçon, « je vais te questionner sur les principales
routes de la province. Jusqu’où va celle-ci ? » – « Elle va au gué de la garde du mont
Fuad, » répondit Ibar. – « Pourquoi l’appelle-t-on gué de la garde, » demanda le
petit garçon, « le sais-tu ? » – « Oui je le sais, » répliqua Ibar. « Un bon guerrier
des Ulates y est de garde pour la défense de son pays. Si des guerriers étrangers
voulaient venir en Ulster pour offrir bataille, ce serait lui qui relèverait le défit
au nom de toute la province. Si des artistes de talent148, mécontentés, voulaient
sortit d’Ulster, ce serait lui qui pour les y retenir et pour conserver ainsi l’hon-
148
Il s’agit de filid.
64
la razzia des vaches de cooley
neur de la province, leur offrirait de riches présents. Si, au contraire, des artistes
de talent pensaient à entrer en Ulster, ce serait lui, qui se porterait garant des
libéralités par lesquelles Conchobar les rémunérerait pour leurs poèmes chantés
et pour leurs histoires récitées à Emain après leur arrivée. » – « Sais-tu, » dit le
petit garçon, « qui et près de ce gué aujourd’hui ? » – « Oui je le sais, » répondit
Ibar, « c’est Conall Cernach le royal guerrier d’Irlande. » – « Mène-nous en avant,
gentil serviteur, » dit le petit garçon, « fais-nous atteindre le gué. »
« Allant devant eux, ils arrivèrent en face du gué : « Celui-ci a-t-il pris les ar-
mes ? demanda Conall. – « Il le faut bien, » répondit Ibar. – « Puisses-tu, petit
garçon, » dit Conall, « puisses-tu remporter la victoire, triompher en tuant ton
premier adversaire ! Mais pour nous c’est trop tôt que tu as pris les armes, car tu
n’es pas capable d’obtenir un tel succès. Au contraire, si l’étranger qui viendrait
ici était un artiste qui te demanderait de lui garantir un salaire, tous les Ulates
te cautionneraient ; dans le cas où de ton engagement résulterait une bataille,
tous les nobles d’Ulster se lèveraient pour te soutenir. » – « Que fais-tu ici, maître
Conall ? » demanda le petit garçon. – « Je monte la garde pour la défense de la
province, petit garçon, » répondit Conall. – « Retourne à la maison pour cette
fois, maître Conall » répartit le petit garçon, « et laisse-moi monter ici la garde
pour la défense de la province. » – « Non, petit garçon, » dit Conall, « tu n’es pas
encore maintenant capable de tenir tête à de bons guerriers. »
« Alors, » dit le petit garçon, « j’irai plus au sud, à Fertais Locha Echtrann,
pour voir si aujourd’hui je trouverai à me baigner les mains dans le sang d’un
ami ou d’un ennemi. » – « J’irai te protéger, » répondit Conall, « il ne faut pas que
tu ailles seul dans la province voisine. » – « Non, » répliqua le petit garçon, « tu
ne viendras pas. » – « Certes j’irai, » s’écria Conall : « les Ulates me roueraient de
coups si je te laissais seul dans la province voisine. »
On amena les chevaux de Conall ; ils furent attelés à son char, et il partit pour
aller protéger le petit garçon, il arriva aussi loin que lui. Mais le petit garçon ne
voulait pas être supplanté par Conall, si l’occasion se présentait de faire une ac-
tion glorieuse. À terre il prend une pierre qui lui remplit la main et il la lance au
loin contre le joug du char de Conall ; le joug se brise en deux, Conall tombe à
terre entre les deux morceaux et se démet l’épaule. « Qu’as-tu fait, ô mon fils ? »
dit Conall. – « J’ai lancé une pierre, » répondit le petit garçon, « c’est pour voir
si je sais diriger mon jet, comment je décoche un projectile, et s’il y a en moi
l’étoffe d’un guerrier. » – « Maudit soit ton jet de pierre ! » s’écria Conall ; « mau-
dit sois-tu ! Quand même tu devrais aujourd’hui laisser ta tête chez les ennemis,
je n’irais pas te défendre plus longtemps. » – « C’est ce que je vous ai demandé à
vous tous guerriers d’Ulster, » répliqua le petit garçon, « car il y a chez vous dé-
65
la razzia des vaches de cooley
fense magique d’aller chercher la mort dans vos chars. » Conall retourna au nord
prendre sa place au gué de la garde. »
5. « Racontons les aventures du petit garçon. Il alla au sud jusqu’à Fertais
Locha Echtrann. Il y resta jusqu’à ce que vînt la fin du jour. « Si j’osais expri-
mer un avis, » dit Ibar, « il serait maintenant à propos pour nous de retourner à
Emain. L’assemblée est commencée depuis longtemps, comme le partage et la
distribution de ce qu’on mange et de ce qu’on boit ; une place t’y est réservée
tous les jours, tu t’assieds entre les pieds de Conchobar ; ma place est entre les
domestiques et les jongleurs attachés à la maison de Conchobar, le moment est
venu d’aller me quereller avec eux. » – « Prends les chevaux pour nous emmener, »
dit le petit garçon ; puis il monte dans le char. « Mais, ô Ibar, » dit-il, « comment
s’appelle cette colline que maintenant je vois au nord ? » – « C’est la montagne de
Mourne, » répondit Ibar. – « Et qu’est-ce que ce tas de pierres blanches que je vois
au sommet de cette montagne ? » demanda le petit garçon. » – « C’est, » répliqua
Ibar, « c’est le carn blanc de la montagne de Mourne. » – « Mais il est joli ce carn-
là, » dit le petit garçon. – « Oui il est joli, » répartit Ibar ; « avançons, enfant gâté,
afin d’arriver à ce carn-là. Tu es un garçon charmant, et cependant insupporta-
ble, je le vois bien. C’est aujourd’hui la première fois que je t’accompagne ; ce
sera la dernière jusqu’à la fin du monde, si même je rentre à Emain. »
« Ils arrivèrent au sommet de la montagne. « Nous sommes bien ici, » dit le pe-
tit garçon. « Enseigne-moi ce qui de chaque côté appartient à la province d’Uls-
ter, car je ne connais pas du tout le royaume de mon maître Conchobar. » – Ibar
lui apprit de quoi tout autour était composée la province d’Ulster, il lui montra
tout autour les hauteurs, les collines et les montagnes de la province, les plaines,
les châteaux, les points élevés de l’Ulster. « Bien, ô Ibar, » dit le petit garçon,
« mais quelle est au sud cette plaine où il y a tant de coins, d’angles, de lisières,
de vallées ? » – « Mag Breg » répondit Ibar. » – « Apprends-moi, » demanda le pe-
tit garçon, « quels sont les bâtiments et les forteresses de Mag Breg ? » Ibar lui
montra Tara, Teltown, Knowth, Brug na Boine, et le château des fils de Necht.
– « Mais, » ajouta le petit garçon, ne sont-ce pas ces fils de Necht qui se sont van-
tés de n’avoir pas laissé en vie plus d’Ulates qu’ils n’en ont tué ? » – « Oui ce sont
eux, » répondit Ibar. – « Allons devant nous, » répliqua le petit garçon. « Allons au
château des fils de Necht. » – « Quel malheur que tu dises cela ! » s’écria Ibar. « Il
est évident, pour moi que tu me proposes de faire une folie. Y aille qui voudra, »
ajouta-t-il, « ce ne sera pas moi. » – « Tu iras vivant ou mort, » dit le petit garçon.
– « J’irai vivant au château des fils de Necht, » répartit Ibar ; « mais ce sera mort
que j’en sortirai. »
« Ils allèrent devant eux jusqu’au château des fils de Necht et le petit garçon
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la razzia des vaches de cooley
sauta du char sur la pelouse. Sur cette pelouse il y avait une pierre levée, autour
de cette pierre un cercle de fer, et sur la fermeture de ce cercle une inscription
ogamique faisant appel aux héros. Cette inscription disait : « À tout homme armé
qui viendra sur la pelouse défense d’en partir sans avoir demandé un combat sin-
gulier. » Le petit garçon lut l’inscription, mit ses bras autour de la pierre, la jeta
avec le cercle dans le cours d’eau voisin et les flots s’élevèrent au-dessus d’elle.
« À mon sens, » dit Ibar, « il aurait mieux valu que cette pierre restât où elle était.
Nous savons que cette fois-ci tu trouveras sur cette pelouse ce que tu cherches, la
mort, oui la mort, une mort tragique. » – « Bien, Ibar » répondit le petit garçon,
« arrange-moi la couverture du char et sa fourrure pour que je prenne un peu
de sommeil. » – « Quel malheur que tu me parles ainsi, » répliqua le cocher, « car
nous sommes ici en pays ennemi, cette pelouse n’est pas une de celles où l’on
s’amuse. » Cependant le cocher arrangea la couverture et la fourrure, puis sur la
pelouse le petit garçon s’endormit. »
6. Alors vint sur la pelouse un des fils de Necht. Il s’appelait Foill, fils de
Necht. « Ne détèle pas les chevaux, cocher » dit Foill. – « Je ne songe pas à les dé-
teler, » répondit Ibar, « j’ai encore les brides et les rênes en main. » – « À qui sont
ces chevaux ? » demanda Foill. – « Ce sont les chevaux de Conchobar, » répondit
Ibar. « Vois leurs têtes tachetées. » – « Je les reconnais, » reprit Foill, « et qui les a
menés d’Ulster à la frontière de la province voisine ? » – « Un doux et gentil petit
garçon, » répartit Ibar, « il a pris les armes chez nous et il est venu à la frontière
de la province limitrophe pour montrer sa bonne mine. » – « Ce ne sera pas pour
vaincre et triompher, » dit Foill ; « si je le savais capable de combattre, ce ne serait
pas vivant que d’ici au sud il retournerait au nord à Emain ; non il n’y rentrerait
pas vivant. » – « Il est certainement incapable de combattre, quoiqu’on en puisse
dire, » répondit Ibar, « il est dans sa septième année. »
« En ce moment le petit garçon leva son visage au-dessus de terre, il porta la
main sur sa figure, il devint pourpre et prit de la tête aux pieds la forme d’une
meule de moulin. « Certainement, » dit-il, « je suis capable de combattre. » – « Ce
qui me paraît à moi plus vraisemblable que ce que tu dis » répondit Foill, « c’est
que tu n’es pas capable de combattre. » – « Pour que tu saches quelle est la vrai-
semblance, » répondit le petit garçon, « il faut que nous allions ensemble au gué.
Mais va chercher tes armes. Venu sans elles au gué, tu n’es pas un guerrier. Je ne
tue ni les cochers, ni les palefreniers, je ne tue pas les gens sans armes. » Foill se
hâta d’aller chercher ses armes. « Dans notre intérêt, » dit Ibar, « il est à propos
que tu fasses bien attention, petit garçon, dans ta lutte contre lui. » – « Pourquoi
cela est-il nécessaire ? » demanda le petit garçon. – « Sur Foill, fils de Necht, sur
l’homme que tu vois, » répondit Ibar, « ni les pointes, ni les tranchants des armes
67
la razzia des vaches de cooley
n’ont prise. » – « Ce n’est pas à moi qu’il est à propos de dire cela, » répartit le
petit garçon. « De ma main je lui jouerai le jeu du tour, je lui lancerai ma pomme
de fer deux fois fondue, elle atteindra le plat du bouclier de Foill, le plat de son
front, et, après les avoir traversés, elle fera sortir la cervelle par le derrière de la
tête dont elle fera en quelque sorte un crible : à travers sa tête on verra le jour. »
Foill sortit de son château. Le petit garçon fit le jeu dit du tour, lança la pomme
de fer qui arriva sur le plat du bouclier et sur le plat du front de Foill, et les ayant
traversés, lui fit sortir la cervelle par le derrière de la tête ; on voyait le jour au
travers de la tête de Foill et le petit garçon la coupa. »
7. « Alors arriva le second des trois frères, Tuachall, fils de Necht. – « Je vois
que tu te vantes d’un exploit, » dit Tuachall. – « Je n’ai pas le droit de me vanter
parce que j’ai tué un guerrier, » répondit le petit garçon. – « Il n’y aura pas cette
fois-ci lieu de te vanter, » reprit Tuachall, « car je te tuerai. » – « Va chercher tes
armes, puisque tu es venu sans elles, » répliqua le petit garçon. Tuachall sa hâta de
les aller prendre. « Il est à propos dans notre intérêt, » dit Ibar, « que tu fasses bien
attention, petit garçon, dans ta lutte contre lui. » – « Pourquoi cela ? » demanda
le petit garçon. – « Tuachall, fils de Necht, l’homme que tu vois, » répondit Ibar,
« il faut l’abattre du premier coup d’épée, du premier coup de l’arme de jet, à la
première attaque ; autrement tu ne le vaincras jamais à cause de l’adresse et de
l’agilité avec lesquelles il tourne autour des pointes des armes. » – « Ce n’est pas à
moi qu’on peut dire cela, » répartit le petit garçon. « Je prendrai en main la lance
de Conchobar ; cette lance empoisonnée traversera son bouclier, arrivera au-des-
sus de son ventre, en tout brisant elle pénétrera entre les côtes jusqu’à l’autre côté
de son corps après lui avoir traversé le cœur. » – « Ce sera, » dit Ibar, « l’exploit
d’un ennemi et non l’acte amical d’un concitoyen. » – « Je ne l’enverrai pas au
médecin, » répondit le petit garçon, « de sa santé je ne prendrai jamais aucun
soin. » Tuachall, sortant de son château, vint sur la pelouse. Le petit garçon saisit
la lance de Conchobar et la lança dans le bouclier de Tuachall au-dessus du ven-
tre du guerrier ; en tout brisant elle pénétra entre les côtes jusqu’à l’autre côté du
corps après avoir traversé le cœur. Le petit garçon coupa la tête de Tuachall avant
que par la chute du corps elle eût touché terre. »
8. « Alors sortit du château et vint sur la pelouse le plus jeune des trois frères,
Faindlé ou l’hirondelle, fils de Necht. « Ils ont été bien bêtes ceux qui ont com-
battu contre toi, » fit Faindlé. – « Pourquoi ? » demanda le petit garçon. – « Viens »
répondit Faindlé, « viens près d’ici en bas, dans l’eau ton pied n’atteindra pas le
fond [sans que l’eau te dépasse la tête]. » Et Faindlé s’élance vers l’eau.
« Il est à propos, petit garçon, » dit Ibar, « que tu fasses bien attention dans
ta lutte contre lui. » – « Pourquoi cela est-il nécessaire ? » demanda le petit gar-
68
la razzia des vaches de cooley
çon. – « Faindlé, l’homme que tu vois, » répondit Ibar, « doit son nom, Faindlé,
c’est-à-dire l’hirondelle, à ce qu’il parcourt la mer comme font l’hirondelle et la
belette. Les nageurs du pays ne peuvent rien contre lui. » – « Il n’est pas à propos
que tu me parles ainsi, » répondit le petit garçon. « Tu connais la rivière qui est
voisine de nous à Emain, la Callann. Quand les enfants l’entouraient et faisaient
passer leurs jouets sur elle, sans se mettre dans l’eau eux-mêmes, je prenais moi
un gentil garçon sur chacune de mes deux mains, un gentil garçon sur chacune
de mes deux épaules, puis étant ainsi sous eux, je marchais sur l’eau sans qu’elle
mouillât même la cheville de mes pieds. » Faindlé et le petit garçon se livrèrent
bataille sur l’eau. Le petit garçon mit son avant-bras sur Faindlé et le fit enfoncer
dans l’eau qui atteignit le sommet de la tête de Faindlé, puis, lui donnant un
habile et rapide coup de l’épée de Conchobar, il lui trancha la tête qu’il emporta
en laissant le corps dans le cours d’eau. »
[« Ensuite derrière lui et derrière Ibar on entendit le cri plaintif de Necht, la
mère des trois morts149. »]
« Après cela le petit garçon et Ibar allèrent au château, dévastèrent les maisons,
les brûlèrent : ce qui resta des bâtiments ne dépassait pas en hauteur les rejets de
terre des fossés de circonvallation. Puis ils retournèrent au mont Fuad emportant
les trois têtes des fils de Necht. »
9. « Alors ils virent devant eux un troupeau de cerfs : « Qu’est-ce, ô Ibar,
que ces nombreuses bêtes si agiles ? » dit le petit garçon, « sont-ce de ces animaux
apprivoisés qui sont favoris de reines, ou est-ce une espèce de vaches ? » – « Des
vaches, » répondit Ibar ; « elles se cachent dans les solitudes du mont Fuad. » –
« Pique de l’aiguillon les chevaux, » dit le petit garçon ; « voyons si nous pourrons
prendre quelques-uns de ces animaux. » Le cocher piqua de l’aiguillon les che-
vaux ; mais ces chevaux, qui appartenaient au roi Conchobar, étaient trop gros
pour courir aussi vite que la troupe de cerfs. Le petit garçon descendit du char
et pris dans cette troupe deux cerfs agiles et forts. Il les attacha au brancard du
char par des courroies. »
10. « Puis Ibar et le petit garçon allèrent devant eux jusqu’au plateau
d’Emain où ils virent près d’eux une troupe de cygnes blancs. « Qu’est-ce que
ces oiseaux ? » demanda le petit garçon ; « seraient-ils de ces oiseaux apprivoisés
qui sont les favoris des reines, ou est-ce une autre espèce d’oiseau ? » – « Ce sont
d’autres oiseaux, » répondit Ibar ; « c’est une troupe de cygnes qui, arrivant des
rochers et des îles de la grande mer extérieure, viennent pâturer sur les plaines et
149
Ce qui est entre crochets provient du Lebor na hUidre, p. 62, col. 2, l. 17, 18 ; O’Keeffe,
l. 666, 667 ; Winifred Faraday, p. 31.
69
la razzia des vaches de cooley
les plateaux de l’Irlande. » – « Des deux lequel serait le plus glorieux, ô Ibar, » dit
le petit garçon, « ou les amener vivants à Emain, ou les y amener morts ? » – « Le
plus glorieux serait de les amener vivants, » répondit Ibar ; « tout le monde ne
peut pas prendre les oiseaux vivants. » Alors le petit garçon par un premier coup
d’adresse s’empara de huit de ces oiseaux, puis par un second coup plus adroit il
en captura seize. Puis avec des courroies et des cordes il les attacha au brancard
du char. « Prends avec toi ces oiseaux, ô Ibar, » dit le petit garçon. – « Cela m’est
difficile, » répondit Ibar. – « Pourquoi cela ? » demanda le petit garçon. – « Il y a
pour cela grande raison, » répartit Ibar. « Si je me déplace, les roues de fer du char
me couperont à cause de la forte, vigoureuse et très puissante allure des chevaux.
Si je fais le moindre mouvement les cordes des cerfs me perforeront, me trans-
perceront. » – « Tu n’es pas un vrai guerrier, ô Ibar, » répliqua le petit garçon. « Le
coup d’œil que je jetterai sur les chevaux suffira pour les empêcher de sortir du
bon chemin. Je n’aurai qu’à regarder les cerfs pour leur faire baisser la tête, tant
ils auront peur de moi, et tu n’auras rien à craindre de leurs cornes. »
11. « Continuant leur course ils atteignirent Emain. [La sorcière] Lebor-
cham qui était fille d’Aue et d’Adarc [les esclaves de Conchobar, et qui devait
un jour prédire la mort de Cûchulainn], les remarqua. « Un guerrier arrive en
char, » dit-elle, « sa venue est effrayante. Les têtes des ennemis qu’il a tués sont
dans son char près de lui. De beaux oiseaux tout blancs se trouvent à côté de lui
dans son char. Des cerfs, ces animaux sauvages qu’on ne peut atteler sont près de
lui tenus captifs par des liens, emprisonnés par des cordes ; si l’on ne se met en
garde contre lui cette nuit, il tuera les guerriers d’Ulster. » – « Nous connaissons, »
répondit Conchobar, « ce voyageur qui arrive en char, c’est le petit garçon, fils
de ma sœur. Il est allé jusqu’aux frontières de la province voisine, ses mains sont
toutes rouges de sang, il n’est pas rassasié de combat, et si l’on n’y prend garde,
par son fait périront tous les guerriers d’Emain. » Voici la décision que prirent
Conchobar et son conseil : faire sortir des femmes, les envoyer au-devant du petit
garçon, trois fois cinquante femmes ou dix en sus de sept fois vingt, toutes nues
comme leur immodeste conductrice, Scandlach, à leur tête, pour montrer leur
nudité au petit héros. La jeune troupe des femmes sortit et sans aucune réserve
lui montra sa nudité. Mais lui se cacha le visage en le tournant contre la paroi
du char et il ne vit pas la nudité des femmes. Alors on le fit sortir du char. Pour
calmer sa colère on lui apporta trois cuves d’eau fraîche. On le mit dans une pre-
mière cuve, il donna à l’eau une chaleur si forte que cette eau brisa les planches et
les cercles de la cuve comme on casse une coque de noix. Dans la seconde cuve,
l’eau fit des bouillons gros comme les poings. Dans la troisième cuve la chaleur
70
la razzia des vaches de cooley
fut de celles que certains hommes supportent et que d’autres ne peuvent suppor-
ter. Alors la colère du petit garçon diminua. »
12. « On le rhabilla ; il reprit sa figure ordinaire. De sa personne, à commen-
cer par le sommet de la tête pour finir aux pieds, il fit une roue pourpre. Il avait
sept doigts à chacun des deux pieds, autant à chacun des deux mains, sept pu-
pilles à chacun de ses deux yeux, et dans chacune de ces pupilles on voyait briller
sept pierres précieuses. Sur chacune de ses deux joues il y avait quatre tâches,
une tache bleue, une tache pourpre, une tache verte, une tache jaune. Cinquante
mèches de cheveux très blonds lui allaient d’une oreille à l’autre, on pouvait les
comparer à un peigne de bouleau ou à des aiguilles d’or pâle éclairés par le soleil.
Ses autres cheveux étaient coupés courts et brillaient comme si une vache les eût
léchés. Un manteau vert maintenu par une broche d’argent l’enveloppait. Sous
ce manteau il portait une tunique de fils d’or. Il vint s’asseoir entre les pieds de
Conchobar qui lui passa la main entre les cheveux. »
13. Le petit garçon a fait ces exploits à l’âge de sept ans : à cet âge il a vaincu
les grands guerriers qui avaient tué les deux tiers des hommes d’Ulster. Ces hom-
mes n’avaient pas trouvé de vengeur avant que cet enfant s’élevât contre leurs
meurtriers. Il ne faut pas s’étonner de ce que plus tard, étant venu à la frontière
de la province à l’âge de dix-sept ans accomplis, il ait tué un homme, deux hom-
mes, trois hommes, ou quatre hommes pendant notre expédition pour enlever
[le taureau divin] et les vaches de Cooley.
[Fiachu fils de Féraba cessa de parler.]
Tels furent les récits des exploits de Cûchulainn enfant comme on les trouve
dans l’épopée qui raconte l’enlèvement [du taureau divin] et des vaches de Coo-
ley.
Ces récits viennent après 1° la préface (c’est-à-dire les quatre premiers chapi-
tres), 2° le tableau de la route (chapitre V), 3° la narration de la marche de l’armée
(chapitre VI).
Maintenant nous allons continuer l’histoire.
71
Chapitre VIII :
Suite de la marche de l’armée.
« Partons maintenant d’ici, » dit Ailill. Ils vont à Mag Muicceda. Cûchulainn
coupe devant lui un chêne et trace une inscription ogamique sur un côté de
cet arbre. Cette inscription disait que personne n’irait au-delà de ce chêne tant
qu’un guerrier avec son char ne l’aurait pas dépassé en sautant par-dessus. L’ar-
mée dresse là ses tentes et, montés dans leurs chars, leurs guerriers essaient de
sauter par-dessus le chêne. Trente chevaux y périrent, trente chars y furent brisés.
Cet endroit fut appelé Passage de la Gloire151 [nous verrons plus bas que ce fut
plus tard à cause du succès de Fergus], et ce nom lui sera toujours conservé.
L’armée reste là jusqu’au matin. Ailill et Medb font appeler Fraech, fils de Fi-
dach. « Délivre-nous, » dit Medb, « éloigne de nous la fatalité qui pèse sur nous.
Viens à notre aide contre Cûchulainn ; nous voulons savoir si tu combattras. »
Fraech partit le matin de bonne heure avec huit compagnons. Il arriva au gué de
Fúad et il vit Cûchulainn prenant un bain dans la rivière. « Attendez, » dit Fraech
à ses gens, « attendez jusqu’à ce que j’aie atteint l’homme qui est là-bas. L’eau
n’est pas bonne pour vous. » Il se dépouille de ses vêtements et dans l’eau se di-
rige vers Cûchulainn. « Ne viens pas vers moi, » lui dit Cûchulainn. « Si tu le fais,
tu en mourras et pour moi il serait triste de te tuer. » – « Certes j’irai, » répondit
Fraech, j’irai afin que nous nous rencontrions dans l’eau et que ton jeu avec moi
soit à risque égal pour nous deux. » – « Apprécie cela comme tu le trouves bon, »
répartit Cûchulainn. – « Que chacun de nous deux mette sa main autour de
l’autre, » répliqua Fraech. Ils font chacun de grands efforts pour se terrasser l’un
l’autre dans l’eau, et Fraech est submergé. Cûchulainn se relève. « Cette fois-ci, »
demanda Cûchulainn, « supporteras-tu que je te fasse grâce de la vie ? » – « Non, »
répondit Fraech, « je ne le supporterai pas. » Alors Cûchulainn fit tomber Fraech
et Fraech mourut. Cûchulainn tira sur la rive du cours d’eau le cadavre que les
150
Ce paragraphe et le suivant sont tirés du Lebor na hUidre, p. 63, col. 2, l. 1-28 ; O’Keeffe,
p. 28, 29, l. 734-761 ; Winifred Faraday, p. 34-36.
151
En irlandais Belch nÂne.
72
la razzia des vaches de cooley
gens de Fraech portèrent au camp. Et le gué fut depuis toujours appelé Gué de
Fraech. Tous les guerriers du camp chantèrent la plainte du mort. Puis on vit
arriver autour du cadavre de Fraech fils de Fidach une troupe de femmes vêtues
de tuniques vertes [c’étaient des sîde, c’est-à-dire des déesses ou des fées], elles
l’emmenèrent dans leur palais divin [en irlandais sîd] qui dès lors s’appela Sid de
Fraech.
Alors Fergus dans son char sauta au-delà du poteau de chêne [planté par Cû-
chulainn, de là pour cet endroit le nom de Passage de la Gloire].
3. Meurtre d’Orlam.
Le matin suivant, les guerriers de quatre des cinq grandes provinces d’Irlande
allèrent à l’est de l’autre côté de la montagne appelée Cronn (c’est-à-dire de
l’autre côté du Mont-rond). Cûchulainn vint au-devant d’eux et rencontra le
cocher d’Orlam, fils du roi Ailill et de la reine Medb. C’était au lieu depuis dit
Tombe d’Orlam, près du désert de Lochad au nord. Le cocher coupait dans la
forêt du bois de houx pour faire un char. « Hélas, » s’écria Cûchulainn, « quel
acte téméraire font les habitants d’Ulster si ce sont eux qui ainsi coupent du bois
en face de l’ennemi. Attends ici un peu, » dit-il à son cocher, « attends jusqu’à
ce que je sache qui coupe ainsi du bois. » Cûchulainn partit et arriva près du
cocher d’Orlam. « Que fais-tu ici, mon garçon ? » demanda Cûchulainn. – « Je
suis, » répondit le cocher d’Orlam, « je suis à couper du houx pour faire un char,
parce qu’hier nos chars se sont brisés en donnant la chasse au chevreuil célèbre
qui est par ici. Je veux parler de Cûchulainn. Et toi, par ta valeur je t’en conjure,
donne-moi ton aide et empêche ce fameux Cûchulainn de venir m’attaquer. »
– « Je te donne le choix, mon garçon, » reprit Cûchulainn, « ou tu feras l’assem-
blage des pièces de houx dont le char doit se composer, ou tu les tailleras, ce sera
l’un d’eux. » – « Je ferai l’assemblage, » dit le cocher d’Orlam, « c’est plus aisé. »
Cûchulainn se mit à tailler les pièces de houx et les tirant avec les doigts de ses
pieds et de ses mains il les frottait les unes contre les autres de manière à faire
disparaître tant leurs courbes que leurs nœuds et à rendre ces pièces de bois si
polies qu’une mouche ne pouvait se tenir sur elles quand il s’éloignait. Le cocher
d’Orlam le regardait faire. « Il me semble, » dit cet homme, « que je t’ai donné
un travail indigne de toi ; qui es-tu donc ? » – « Je suis, » répondit le guerrier, « je
suis ce célèbre Cûchulainn, dont tu parlais ce matin. » – « C’est un grand mal-
heur pour moi, » répliqua le cocher d’Orlam, « par le fait de ce guerrier me voilà
perdu pour toujours. » – « Nullement, mon garçon, » répondit Cûchulainn, « je
ne tue ni les cochers, ni les courriers, ni les gens sans armes. Mais où ton maître
73
la razzia des vaches de cooley
5. Meurtre de Léthan.
Léthan voulant combattre Cûchulainn vint au gué situé près de Níth dans
le territoire de Conaille en Murthemne. Gué du Char est le nom du gué où les
152
Ce qui se trouve entre crochets est tiré du Lebor na hUidre, p. 64, col. I, l. 16-26. O’Keeffe,
p. 21, l. 893-899. Winifred Faraday, p. 38.
153
Ara au génitif Arach, dans le Livre de Leinster et dans l’édition de Windisch, mais Gâra, au
gén. Gârach dans le Lebor na hUidre, p. 64, l. 27, en marge. Ce mot, suivant O’Reilly, veut dire
« utile, profitable ».
154
Voyez plus haut ch. VI, § II.
74
la razzia des vaches de cooley
Alors pour récréer les guerriers irlandais amenés par Ailill et Medb, vinrent
leurs beaux et bons harpistes d’Ess Rûaid (Assaroë). Les guerriers irlandais cru-
rent que ces harpistes étaient les éclaireurs des habitants d’Ulster. Ils leur donnè-
rent une chasse incomparable qui dura longtemps, jusqu’à ce que ces harpistes
vinssent à se transformer en cerfs dans les rochers de Lia Môr. On disait que
c’étaient de beaux et bon harpistes, mais c’étaient de très savants druides156.
Alors Cûchulainn fit une menace : « Là, » dit-il « où je verrai Medb, je lui
lancerai une pierre qui arrivera près d’elle à côté de sa tête. » En effet, là où il vit
Medb il lui lança de sa fronde une pierre et cette pierre tua l’oiseau favori que
Medb portait sur son épaule près du gué au couchant. Medb alla au-delà du
gué au levant. Alors Cûchulainn lança de sa fronde sur elle une seconde pierre
et cette pierre tua le petit furet que Medb portait sur son épaule près du gué au
levant. De là vient que Nuque du Furet, Nuque de l’Oiseau ont été les noms de
ces deux endroits. Et le gué au-delà duquel Cûchulainn lança de sa fronde les
deux pierres a reçu le nom de Gué de la Fronde157…
155
Addition du manuscrit H. 2. 17 : Windisch, p. 179, note 3.
156
Si on se rapporte au Livre de Leinster, la traduction devrait être : « c’étaient des hommes
en possession de la grande science et de la grande capacité prophétique qu’ont les druides ».
Nous reproduisons pour ce passage le texte plus cour du Lebor na hUidre, p. 64, col. 2, l. 21 ;
O’Keeffe, p. 82, l. 835. Winifred Faraday, p. 40, traduit druid par wizards « sorciers ».
157
Ici se trouvent dans le Livre de Leinster, éd. Windisch, p. 183, un éloge de Cûchulainn par
Fergus. On y voit apparaître les montagnes d’Arménie et les Amazones. Ce texte qui fait défaut
dans le Lebor na hUidre est une addition relativement moderne que nous supprimons.
75
la razzia des vaches de cooley
Cinquante de ses génisses l’entouraient. [Il était suivi par son pâtre nommé For-
geman. Il jeta par terre les cent cinquante enfants qui jouaient sur son dos et en
tua les deux tiers158]. Au même moment fut par lui creusée sa fouille et à coups
de cornes il jeta la terre au loin.
Ce fut le même jour que des palais des dieux vint [sous forme d’oiseau] Mor-
rigu fille d’Ernmas. Elle se posa sur la pierre levée qui se trouvait à Tara de Coo-
ley. Elle voulait avertir le Brun de Cooley du danger auquel l’exposait l’arrivée
des guerriers d’Irlande. Elle lui adressa la parole : « Eh bien, malheureux Brun de
Cooley, » dit Morrigu, « fais attention, car les guerriers d’Irlande viendront près
de toi, ils te mèneront dans leur camp si tu ne prends garde. »
Alors elle fit au taureau un discours conservé par les manuscrits et où elle lui
annonce de grands malheurs, mais dont une grande partie reste à présent inin-
telligible.
Puis le Brun de Cooley partit. Il alla devant lui au Val des Génisses et sur le
Mont Culinn (c’est-à-dire du Houx) et cinquante de ses génisses avec lui.
Un des triomphes du Brun de Cooley consistait à couvrir chaque jour cin-
quante génisses, qui le lendemain donnaient le jour à des veaux. Celles qui ne
pouvaient les mettre bas se déchiraient en éclatant autour du veau qu’elles por-
taient, car elles n’étaient pas de force à supporter la saillie du Brun de Cooley.
Un autre des triomphes du Brun de Cooley était que tous les jours le soir
[trois fois] cinquante gentils petits garçons se livraient aux jeux d’adresse sur son
aimable dos.
Un autre des triomphes du Brun de Cooley consistait en ce que cent guerriers
étaient protégés par son ombre contre la chaleur, par son abri contre le froid.
Un autre des triomphes du Brun de Cooley était que ni génie à visage pâle,
ni génie à visage de bouc, ni fée de vallée n’osait approcher du canton habité par
lui.
Un autre des triomphes du Brun de Cooley était le mugissement mélodieux
que tous les jours le soir il faisait entendre en approchant de son enclos, de son
étable, de sa basse-cour. Tout ce que pouvait désirer de musique un guerrier du
nord, un guerrier du sud, un guerrier du centre du canton de Cooley, ce guer-
rier l’obtenait grâce au mélodieux mugissement fait tous les soirs par le Brun de
Cooley, quand ce taureau approchait de son enclos, de son étable, de sa basse-
cour.
Nous avons ainsi dit quelque chose des triomphes du Brun de Cooley.
158
Lehor na hUidre, p. 64, col. 2, l. 42-44. O’Keeffe, p. 33, l. 854-856, Winifred Faraday,
p. 41.
76
la razzia des vaches de cooley
9. L’armée de Murthemne.
Ensuite les armées allèrent le matin autour des rochers et des dunes du terri-
toire de Conaille en Murthemne. Or, Medb dit qu’on mit sur sa tête des bou-
cliers pour la protéger ; elle craignait les projectiles que du haut des collines
Cûchulainn lui aurait lancés. Mais ce jour-là Cûchulainn ne fit aux guerriers
d’Irlande aucune blessure, il ne les attaqua pas pendant leur marche autour du
territoire de Murthemne.
Les guerriers des quatre grandes provinces d’Irlande dormirent à Rêde Loche
après y avoir pris étape et campement pour la nuit.
Medb dit à une de ses aimables servantes d’aller à la rivière chercher de l’eau à
boire pour elle-même et pour cette fille. Loche était le nom de cette fille. Loche y
alla, cinquante femmes l’accompagnaient, elle avait sur la tête le diadème d’or de
la reine. Cûchulainn lui lança une pierre de sa fronde en sorte qu’il brisa en trois
morceaux le diadème d’or et tua la fille. De là vient qu’il se trouve en Cooley une
plaine dite de Loche. Il est vraisemblable qu’il y avait erreur chez Cûchulainn et
qu’il avait pris cette fille pour Medb.
77
la razzia des vaches de cooley
Medb dit à ses gens d’aller combattre Cûchulainn. « Je ne veux pas que ce soit
moi, » dit chacun de la place où il était, « personne de ma famille ne doit rien à
Cûchulainn. Du reste peu importe de savoir qui est son débiteur. Le combattre
est trop difficile. »
159
Suivant le Lebor na hUidre, p. 65, col. 2, l. 7-8 ; O’Keeffe, p. 34, l. 900 ; Winifred Faraday,
p. 43, Cûchulainn aurait en cet endroit tué cent quarante-quatre rois.
78
la razzia des vaches de cooley
la source de cette rivière qui sort de la montagne. Ils auraient pu passer entre la
source et le haut de la montagne. Mais la permission de le faire fut refusée par
Medb. Elle exigea que devant elle pour lui plaire une tranchée fût creusée dans la
montagne, c’était un affront pour les habitants d’Ulster. Depuis on appela cette
tranchée Brèche de l’Enlèvement des vaches de Cooley, parce que ce fut là que
passa l’expédition.
La nuit suivante les guerriers des quatre grandes provinces d’Irlande prirent
étape et campement au Carrefour de l’Ile, en irlandais Bélat Ailcáin. Cet endroit
s’était appelé jusque-là ainsi ; depuis, son nom a été Val de la Laiterie, à cause de
la quantité de lait que les bestiaux, les troupes de vaches donnèrent à boire aux
hommes d’Irlande. Étable de pierre est un autre nom de la même localité parce
que les hommes d’Irlande construisirent là leurs étables et leurs cours de fermes
pour leurs bestiaux, pour leurs troupes de vaches.
Continuant leur toute, les guerriers des quatre grandes provinces d’Irlande
arrivèrent au Séchair. Séchair était le nom d’une rivière qui s’est appelée depuis
cours d’eau de l’entrelacs d’osier, Glass Gatlaig. Elle tire son nom des entrelacs
d’osier dans l’enceinte desquelles les guerriers d’Irlande mettaient leurs trou-
peaux, leurs bestiaux ; et après avoir traversé la rivière, ils y laissèrent leurs entre-
lacs d’osier. Voilà pourquoi ce cours est dit Glass Gatlaig.
Il y a cependant des auteurs et des livres qui font suivre aux guerriers d’Irlande
une autre route pour aller de Findabair en Conaille.
Après que chacun fut arrivé avec son butin en Findabair de Cooley, Medb dit :
« Il faut partager l’armée en deux. L’expédition ne sera pas conduite par une seule
route. Qu’Ailill avec moitié des troupes aille par Midluachair. Nous irons Fergus
et moi par la Brèche des Ulates. » – « Elle n’est pas belle, » dit Fergus, « la moitié
de l’expédition qui nous est attribuée. On ne pourra mener les vaches à travers
Lebor na hUidre, p. 65, col. 2 l. 22 jusque p. 66, col. I, l. 12 ; O’Keeffe, p. 35, l. 914-945.
160
79
la razzia des vaches de cooley
la montagne sans les partager. » On le fit ainsi, et la Brèche des Vaches d’Ulster
porte ce nom à cause du passage des vaches.
Alors Ailill dit à Cuillius, son cocher : « Trouve-moi aujourd’hui Medb et Fer-
gus ; j’ignore pourquoi ils se sont réunis ainsi ; je serais bien aise si tu me pro-
curais une preuve. » Cuillius part. Quand Medb et Fergus furent en Cluichre,
ils restèrent en arrière des guerriers qui continuèrent la route en avant. Cuillius
s’approcha du couple. Medb et Fergus n’entendirent pas l’homme qui les voyait.
Il arriva que Fergus avait posé son épée à côté de lui. Cuillius la tira du fourreau
et laissa le fourreau vide. Puis il alla trouver Ailill. « C’est donc vrai, » dit Ailill. –
« Oui, » répondit Cuillius, « tu comprends la valeur de ce signe. » – « Très bien »
répartit Ailill. Et tous deux se regardèrent l’un l’autre en riant. – « Comme tu le
pensais, » reprit Cuillius, « je les ai trouvés couchés ensemble. » – « C’était une
nécessité pour elle, » dit Ailill, « il fallait qu’elle agît ainsi pour assurer le succès de
l’expédition. Fais en sorte de conserver cette épée en bon état ; mets-la sous ton
siège dans le char en l’enveloppant de toile à chemises. »
Fergus se leva pour prendre son épée : « Hélas ! » dit-il. – « Qu’as-tu ? » de-
manda Medb. – « J’ai fait contre Ailill une mauvaise action, » répondit Fergus.
« Attendez ici que je sorte de la forêt, » dit-il à Medb et à son cocher, « et ne vous
étonnez pas s’il se passe longtemps avant que je revienne. » Medb ne s’était pas
aperçue que Fergus eût perdu son épée. Il part tenant à la main l’épée de son
cocher, et dans la forêt il se fait une épée de bois. De là pour cette forêt en Ulster
le nom de Forêt du Grand Fourreau. « Allons d’ici rejoindre nos camarades, » dit
Fergus. Les guerriers de toutes les troupes se réunissent dans la plaine. Ils dres-
sent leurs tentes. De la part d’Ailill, Fergus est invité à venir jouer aux échecs.
Quand il arriva dans la tente d’Ailill celui-ci lui rit au nez…
161
Lebor na hUidre, p. 67, col. I, l. 1-35 ; col. 2, l. 28-37. O’Keeffe, p. 39, 40, l. 1021-1055,
p. 41, l. 1089-1097. Winifred Faraday, p. 45-48.
80
la razzia des vaches de cooley
au mont des gens d’Ochaine. » Alors l’eau s’éleva tellement qu’elle atteignit le
sommet des arbres.
Mane, fils d’Ailill et de Medb s’avança devant toute l’armée. Cûchulainn le
tua sur le gué ; trente cavaliers de la maison de Mane y furent noyés. Cûchulainn
fit tomber sur le bord de l’eau trente-deux autres bons guerriers de Mane. Les
guerriers d’Irlande dressèrent leurs tentes près de ce gué. Lugaid, fils de Nôs,
c’est-à-dire petit-fils de Lomarc, alla accompagné de trente cavaliers, s’entretenir
avec Cûchulainn. « Je te souhaite bienvenue, Lugaid, » dit Cûchulainn. « Si une
troupe d’oiseaux vient chercher sa pâture dans la plaine de Murthemne tu auras
un canard entier avec moitié d’un autre. S’il vient du poisson dans la rivière, tu
auras un saumon entier avec moitié d’un autre, tu auras aussi trois brins d’herbe,
un de cresson, un de varech, un d’algue. Un homme te remplacera au gué. » –
« J’y compte, » répondit Lugaid, « et je souhaite que mon remplaçant soit des
plus distingués. » – « Vos armées sont belles, » reprit Cûchulainn. – « Il est triste, »
répliqua Lugaid, « que tu sois seul en face d’elles. » – « J’ai avec moi, » répondit
Cûchulainn, « les exploits et la valeur guerrière. Dites, maître Lugaid, « je le jure
par le dieu [par qui jure mon peuple] : jamais un homme ni deux ensemble
n’oseraient aller seuls verser leur urine hors du camp ; il faut qu’ils soient vingt
ou trente ensemble pour en avoir la hardiesse. » – « Ils ne l’auront pas, » répondit
Cûchulainn, « si de ma fronde je leur lance des projectiles. »
Cûchulainn leur tua trente guerriers sur le gué de Dorn. Les troupes ne pu-
rent atteindre le coin d’Airther avant la nuit et là Cûchulainn leur tua encore
trente guerriers. Les guerriers d’Irlande dressèrent leurs tentes au coin d’Airther.
Le matin Cuillius, cocher d’Ailill, se mit à laver dans le gué la garniture du char
de son maître, Cûchulainn lui lança une pierre et ainsi le tua162. Ce fut à cause de
cela que le coin d’Airther prit le nom de Gué de l’anéantissement, Ath Cuillne.
162
Il eut pour successeur Ferloga qui mit entre les mains d’Ailill l’épée enlevée à Fergus par
Cuillius, et Ailill rendit cette épée à Fergus. Táin bó Cúalnge, édition Windisch, p. 858-861,
l. 5951-5959.
81
Chapitre IX :
Les Négociations avec Cûchulainn
Les guerriers des quatre grandes provinces d’Irlande allèrent prendre étape
et campement pour la nuit à la colline des oiseaux, Druim Ên, au territoire de
Conaille en Murthemne. La même nuit Cûchulainn campa près de là, à Ferte
Illerga, et cette nuit, il secoua tellement ses armes que cent guerriers moururent
de saisissement par l’effet de la crainte, de la terreur que leur causa Cûchulainn.
Medb dit à Fiachu, fils de Ferfébe, guerrier d’Ulster, d’aller s’entretenir avec
Cûchulainn et lui porter proposition d’arrangement. « Quelle proposition lui
porterai-je ? » demanda Fiachu. – « Ce ne sera pas difficile à dire, » répondit
Medb. « Par son entremise on indemnisera tous ceux des habitants d’Ulster qui
ont subi préjudice ; on lui paiera à lui-même l’indemnité la plus élevée suivant la
sentence des Irlandais. Il y aura toujours fête à Crûachan pour lui. On lui don-
nera sa part de vin et d’hydromel. Il viendra à mon service à moi et au service
d’Ailill, et ce sera plus avantageux pour lui que d’être au service du petit seigneur
qu’il sert. » Dans l’Enlèvement [du taureau divin et] des vaches de Cooley il n’a
pas été dit plus grande moquerie et parole plus injurieuse que celle-là : traiter de
petit seigneur le meilleur roi de province qui fût alors en Irlande ; nous parlons
de Conchobar.
Fiachu, fils de Ferfébe, alla parler à Cûchulainn. Cûchulainn lui souhaita la
bienvenue. « Ce souhait fait à moi est loyal, » répondit Fiachu. – « Il est loyal en
effet, » répartit Cûchulainn. – « Je suis venu, » dit Fiachu « pour te parler de la
part de Medb. » – « Quelle proposition m’apportes-tu ? » demanda Cûchulainn.
– « La voici, » répartit Fiachu : « paiement à toi des dommages-intérêts dus aux
habitants d’Ulster, et tu recevras toi-même l’indemnité que fixeront les hommes
d’Irlande. À Crûachan on te fera fête, on te donnera vin, hydromel et tu te met-
tras au service d’Ailill et de Medb qui sera pour toi plus avantageux que le service
du petit seigneur chez qui tu es. » – « Non certes, » répondit Cûchulainn, « je ne
vendrai pas le frère de ma mère pour le remplacer par un autre roi. » – « Enfin, »
reprit Fiachu, « tu viendras demain matin au rendez-vous que te donnent Medb
et Fergus à Glenn Fochaine. »
Le matin de bonne heure Cûchulainn alla à Glenn Fochaine. Medb et Fergus
se trouvèrent au rendez-vous. Medb regarda Cûchulainn dont la vue l’étonna
beaucoup, car il ne lui parut pas plus grand qu’un gentil enfant. « Est-ce donc là, »
82
la razzia des vaches de cooley
[fergus]
[medb]
[fergus]
« Il est bon, à mon avis, que ne soit pas vaincu par vous
Le chien de Murthemne le noble,
Il ne craint pas d’exploits sauvages et brillants.
Je le sais, voilà bien ce qu’il est. »
[medb]
163
Ici Cûchulainn est considéré comme propriétaire des femmes et des vaches d’Ulster que
seul il défend.
83
la razzia des vaches de cooley
[medb]
[cûchulainn]
[medb]
« Si tu acceptais de nous,
O chien batailleur de Cooley,
La moitié de tes vaches et de tes femmes,
Elle t’appartiendrait, nécessaire effet de tes exploits. »
[cûchulainn]
[medb]
[cûchulainn]
84
la razzia des vaches de cooley
[medb]
85
la razzia des vaches de cooley
164
Fachtna Fathach était père adoptif de Conchobar dont le père naturel avait été le druide
Cathba.
86
la razzia des vaches de cooley
mettraient dans les lits [au lieu des femmes libres restées chez vous prisonnières]
les femmes esclaves [restituées par vous] et nous verrions grandir en Ulster [au
lieu d’enfants libres] de petits esclaves à côté des femmes esclaves leurs mères. »
Mac Roth s’en retourna. « N’as-tu pas trouvé celui que tu cherchais ? » de-
manda Medb. – « J’ai trouvé, » répondit Mac Roth, « j’ai trouvé entre Fochâin et
la mer un garçon bourru, colère, furieux, terrible. Je ne sais pas si c’est Cûchu-
lainn. » – « A-t-il accepté la proposition ? » reprit Medb. – « Non, » répliqua Mac
Roth, « il ne l’a pas acceptée. » Et Mac Roth exposa les motifs du refus. – « C’est
bien à Cûchulainn que tu as parlé, » dit Fergus.
« Qu’on lui porte une autre proposition, » dit Medb. – « Quelle proposition ? »
demanda Ailill. – « Des vaches capturées, » répondit Medb, « on lui amènera
celles qui ne donnent pas de lait, et parmi les femmes captives, ce seront les
femmes libres qu’on lui conduira ; mais qu’avec sa fronde il ne lance plus rien
à nos troupes ; le jeu de tonnerre qu’il fait sur elles chaque soir n’est rien moins
qu’agréable. » – « Qui ira porter cette proposition ? » dit Ailill – « Qui ? » répon-
dit-on, « si ce n’est Mac Roth. » – « J’irai, » dit Mac Roth, « cette fois je sais qui
je vais trouver. » Mac Roth partit pour adresser la parole à Cûchulainn. « Je suis
venu cette fois, » dit-il, « pour t’adresser la parole, car je sais que tu es le célèbre
Cûchulainn. » – « Quelle proposition m’apportes-tu ? » demanda Cûchulainn.–
« On t’offre, » répondit Mac Roth, « celles des vaches capturées qui ne donnent
pas de lait et les femmes libres qui ont été faites prisonnières, mais ne lance plus
rien avec ta fronde sur les hommes d’Irlande, laisse-leur le sommeil ; le jeu de
tonnerre que tu fais sur eux chaque nuit n’a rien d’agréable. » – « Je n’accepte pas
cette proposition, » répondit Cûchulainn, « car si elle était acceptée, les habitants
d’Ulster par point d’honneur tueraient ces vaches qui ne donnent pas de lait. Les
habitants d’Ulster sont gens d’honneur, et ils n’auraient plus ni vaches stériles,
ni vaches laitières. [N’ayant plus de femmes esclaves]. Il ne serait pas bien pour
moi de laisser en Ulster après moi les filles de rois et de grands chefs réduites
à mener une vie de servantes et d’esclaves. » – « Y a-t-il une proposition que tu
acceptes ? » demanda Mac Roth. – « Oui certes, » répondit Cûchulainn. – « Me
diras-tu quelle est cette proposition ? » demanda Mac Roth. – « Non certes, »
répartit Cûchulainn, « je ne la dirai pas. » – « Ainsi nous restons dans le doute, »
dit Mac Roth. » – « Si dans votre camp et parmi vous, » répondit Cûchulainn,
« il y a quelqu’un qui sache les conditions que j’exige, il vous les dira, sinon, que
personne ne vienne m’apporter une proposition quelconque ou m’offrir un ren-
dez-vous ; quel que soit le messager, il n’aurait pas longtemps à vivre. »
Mac Roth s’en retourna : « L’as-tu trouvé ? » demanda Medb. – « Oui certes, je
l’ai trouvé, » répondit Mac Roth. – « A-t-il accepté ? » demanda Medb. – « Il n’a
87
la razzia des vaches de cooley
pas accepté, » répondit Mac Roth. – « Y a-t-il, » demanda Medb, « des conditions
qu’il accepte ? » – « Il y en a, » répondit Mac Roth. – « T’a-t-il dit ces condi-
tions ? » demanda Medb. – « Voici ses paroles, » répondit Mac Roth : « Ce ne
sera pas lui qui vous dira ces conditions. » – « Nous restons dans le doute, » dit
Medb. – « Mais, » reprit Mac Roth, « Cûchulainn a dit que s’il y a parmi vous
quelqu’un qui sache les conditions exigées par ledit Cûchulainn, ce personnage
peut me les dire à moi ; dans le cas contraire, Cûchulainn n’entend pas qu’on
lui envoie désormais demander réponse quelconque. Quant à moi, voici ce que
je déclare : m’offrit-on la royauté d’Irlande, je n’irai plus porter aucun message à
Cûchulainn. »
Alors Medb jeta un coup d’œil sur Fergus : « Quelles sont, » demanda-t-elle,
« les conditions que désire Cûchulainn ? » – « Je ne considère pas comme bon-
nes pour vous les conditions qu’il désire, » répondit Fergus. – « Quelles sont ces
conditions ? » demanda Medb. – « Les voici, » répondit Fergus : « Un des guerriers
d’Irlande ira chaque jour combattre avec lui. Pendant qu’il tuera ce guerrier,
l’armée suspendra sa marche. Quand il aura tué ce guerrier, on enverra un autre
guerrier combattre avec lui sur le gué ou bien les guerriers d’Irlande prendront
là étape et campement jusqu’à ce que le jour se lève le lendemain matin ; et, tant
que durera notre expédition, la nourriture et le vêtement de Cûchulainn seront
à notre charge. » – « Franchement, » dit Ailill, « ces conditions sont ignominieu-
ses. » – « Ce sont de bonnes conditions, » répliqua Medb, elles me vont. Mieux
vaut lui abandonner un guerrier par jour que cent par nuit. » – « Qui ira, » dit
Ailill, « lui faire connaître ces conditions ? » – « Qui ? » répondit Medb. « Ce ne
peut être que Fergus. » – « Non, » répartit Fergus. – « Pourquoi cela ? » dit Ailill.
– « Il faut, » répartit Fergus, « que, pour garantir l’exécution des conditions pro-
posées des cautions, des sûretés soient données à Cûchulainn. » – « Je me porte
caution, » dit Medb. Et Fergus prit le même engagement.
88
Chapitre X :
Meurtre d’Etarcomol
Les chevaux de Fergus furent pris et attelés à son char. En même temps les
deux chevaux d’Etarcomol furent attelés au char de ce dernier qui était fils de
Find et de Lethrinn. C’était un tendre et gentil jeune homme de la maison
de Medb et d’Ailill. « Où vas-tu ? » demanda Fergus. – « Nous allons avec toi, »
répondit Etarcomol. « Je voudrais voir quels sont la mine et les traits de Cûchu-
lainn, je désire le regarder. » – « Si tu m’écoutais, » répondit Fergus, « tu n’irais
pas du tout. » – « Mais pourquoi cela ? » demanda Etarcomol. – « À ta gaieté,
à ta fierté, » répondit Fergus, « s’opposent la férocité, la belliqueuse habileté, la
haine du jeune homme au-devant duquel tu vas. Il est vraisemblable qu’il y aura
bataille entre vous avant que vous ne vous sépariez. » – « Ne pourras-tu pas inter-
venir entre nous ? » demanda Etarcomol. – « Je le pourrais, » répliqua Fergus, « si
toi-même ne cherches pas le combat. » – « Je ne le chercherai jamais, » répondit
Etarcomol.
Ensuite ils allèrent trouver Cûchulainn. Celui-ci était alors entre Fochâin et
la mer. Il jouait avec Lôeg à cette espèce du jeu de dames qu’on appelait en ir-
landais bûanbach ; rien n’arrivait dans la plaine sans que Lôeg le remarquât, et
cependant contre Cûchulainn il gagnait toutes les parties. « Un guerrier se dirige
vers nous, mon petit Cûchulainn, » dit Lôeg. – « Quelle espèce de guerrier ? »
demanda Cûchulainn. – « Le char qui porte ce guerrier, » répondit Lôeg, « me
semble aussi grand que la plus haute montagne qui domine la vaste plaine. La
chevelure touffue, bouclée, d’un beau blond doré, étalée autour de sa tête, me
paraît aussi grande qu’un des principaux arbres dressés sur la pelouse du princi-
pal château d’Ulster. Une tunique pourpre avec franges de fil d’or l’enveloppe.
Une broche d’or bien décorée est fixée sur son manteau. Il tient dans sa main
une large lance verdâtre à flamme rouge. Il porte un bouclier bombé ciselé avec
bossette d’or rouge.
Une épée longue, aussi longue que le gouvernail d’une barque, repose sur les
deux cuisses du grand et fier guerrier qui est au milieu du char. » – « Mais, » dit
Cûchulainn, « nous ferons bon accueil à cet hôte qui nous vient. Nous connais-
sons cet homme ; c’est mon maître Fergus qui arrive ici. Je vois encore un autre
guerrier en char qui s’approche de nous. Ses chevaux s’avancent avec assez d’ha-
bilité, d’élégance, d’agrément. Celui-là, maître Lôeg, lequel est-ce des gentils fils
89
la razzia des vaches de cooley
de guerriers irlandais ? Il est venu voir ma mine et mes traits, car je suis célèbre
parmi eux jusqu’au milieu de leur camp. » Fergus arriva et sauta en bas de son
char. Cûchulainn lui souhaita la bienvenue. « Je tiens pour sincère le souhait que
tu me fais, » dit Fergus. – « Oui, certes, il est sincère, » répondit Cûchulainn,
« car si une troupe d’oiseaux traverse la plaine, tu auras une oie sauvage avec une
autre qui fera la paire ; si du poisson vint à l’embouchure d’une rivière, tu auras
un saumon avec un autre qui fera la paire. Tu auras une poignée d’une espèce de
cresson, une poignée de varech, une poignée d’une seconde espèce de cresson.
Si tu as à soutenir combat ou bataille, ce sera moi qui irai au gué pour te garder,
pour te protéger, jusqu’à ce que le sommeil te venant tu t’endormes. » – « Très
bien, » répondit Fergus, « nous avons déjà fait l’expérience de ton amicale hospi-
talité dans cette expédition pour l’enlèvement [du taureau divin et] des vaches
de Cooley165. Mais cet engagement que tu as demandé aux hommes d’Irlande
de prendre envers toi, envoyer un guerrier te combattre, tu l’obtiens. Je suis
venu pour faire cette convention avec toi ; l’acceptes-tu ? » – « Oui, je m’y engage,
maître Fergus, » répondit Cûchulainn, et l’entretien ne fut pas plus long. Fergus
craignait que les hommes d’Irlande ne pensassent qu’il les avait trahis ou aban-
donnés pour plaire à son élève Cûchulainn. Les deux chevaux de Fergus furent
pris et attelés, il s’en retourna.
Après le départ de Fergus Etarcomol resta assis. Il regarda longtemps Cûchu-
lainn. « Que regardes-tu mon garçon ? » demanda Cûchulainn. – « Je te regarde, »
répondit Etarcomol. – « Tu n’as pas la vue longue, » répartit Cûchulainn, « il faut
que tu regardes attentivement. Si tu savais, combien est en colère la petite bête
que tu regardes ! Cette petite bête, c’est moi. Et quelle espèce d’individu suis-je à
tes yeux ? » – « Cependant, » répliqua Etarcomol, « tu me fais bonne impression.
Tu es un gentil garçon, de belle, d’admirable prestance, qui joue nombre de jeux
brillants, dignes d’être vus ; mais si tu penses être compté parmi les bons guer-
riers, parmi les bons soldats, parmi les héros de bravoure, parmi ces marteaux
dont les coups anéantissent l’ennemi, nous ne sommes pas de ton avis, nous ne
te placerons point parmi eux. » – « Je sais, » répondit Cûchulainn, qu’ici tu es en
sûreté : quand tu es venu du camp ennemi, l’honneur de mon maître Fergus a
été ta garantie. Mais je jure par mes dieux, ces dieux que j’adore : si ce n’était
l’honneur de Fergus, tu ne rentrerais pas au camp sans qu’auparavant tes os
n’aient été réduits en petits morceaux, tes membres mis en pièces. » – « Mais, »
répliqua Etarcomol, « ne m’adresse pas de menaces plus longtemps ; tu as désiré
obtenir des guerriers irlandais un combat singulier. Or, le seul homme d’Irlande
165
Voir plus haut, chapitre IX.
90
la razzia des vaches de cooley
qui vienne demain t’attaquer c’est moi. » – « Viens donc, » répartit Cûchulainn.
« Quand même tu viendrais de bonne heure, tu me trouveras ici, je ne fuirais pas
devant toi. » Etarcomol alla en arrière et se mit à causer avec son cocher. « Je serai
demain, mon garçon, » dit-il, dans la nécessité de me battre avec Cûchulainn. »
– « Tu l’as promis, » répondit le cocher, « mais j’ignore si tu tiendras ta parole. » –
« Lequel vaut mieux, » demanda Etarcomol, « ou de combattre demain, ou de le
faire ce soir tout de suite ? » – « En conscience, répondit le cocher, « quand même
tu ne devrais pas triompher demain, il serait encore plus désastreux de te battre
ce soir, puisque ton combat [et ta défaite] seraient plus proches. – « Fais tourner
notre char, mon garçon, » répondit Etarcomol ; « car je jure par les dieux que
j’adore, jamais je ne reviendrais au camp tant que je ne pourrai rapporter avec
moi pour la montrer la tête de ce petit cerf, la tête de Cûchulainn. »
Le cocher fit tourner le char vers le gué. Lui et son maître mirent le côté gau-
che de leur tête en face de leurs deux adversaires dans la direction du gué. Lôeg le
remarqua. « Voici, » dit-il, « le guerrier en char qui vient à la suite de Fergus. Il est
ici depuis longtemps, mon petit Cûchulainn. » – « Que dis-tu de lui ? » demanda
Cûchulainn. – « Il a tourné le côté gauche de sa tête dans la direction du gué, »
répondit Lôeg. – « C’est Etarcomol, mon garçon, » repartit Cûchulainn, « il cher-
che bataille contre moi. Cela ne m’est pas très agréable à cause de l’honneur de
mon père nourricier sous la protection duquel il est venu du camp ici. Mais moi,
je ne le protégerai pas du tout. Porte, mon garçon, mes armes au gué. Il ne serait
pas honorable pour moi qu’il arrivât au gué avant moi. » Puis Cûchulainn alla
au gué mit son épée nue sur sa blanche épaule et fut prêt au gué en face d’Etar-
comol. Celui-ci arrive au gué. « Que viens-tu chercher ? » demanda Cûchulainn.
– « Bataille contre toi, voilà ce que je cherche, » répondit Etarcomol. – « Si tu
faisais ce que je désire, » dit Cûchulainn, « tu ne viendrais pas à cause de Fergus
et de son honneur sous la protection duquel tu es arrivé au camp ; mais tu n’as
pas du tout à compter sur ma protection. » Puis Cûchulainn donna un coup par
lequel il coupa le gazon sous la plante des pieds d’Etarcomol. Celui-ci tomba en
arrière comme un sac de gazon sur le ventre. Cûchulainn aurait pu, s’il lui avait
plu, faire du corps d’Etarcomol deux morceaux. « À ton tour maintenant, » dit
Cûchulainn, « je viens de te donner un avertissement. » – « Je ne veux pas m’en
aller, » répondit Etarcomol, « nous nous battrons encore. » Du tranchant de son
épée, Cûchulainn le frappa avec modération et lui coupa les cheveux, de la nu-
que au front, d’une oreille à l’autre. On eût pu croire que les cheveux avaient
été coupés avec un rasoir trancher et léger ; pas une goutte de sang ne coula sur
Etarcomol. « À ton tour maintenant, » dit Cûchulainn, « car je n’ai fait que me
moquer de toi. » – « Je ne m’en irai pas, » répondit Etarcomol, « tant que nous
91
la razzia des vaches de cooley
n’aurons pas combattu encore, tant que je n’aurais pas emporté ta tête, tant que,
vainqueur, je n’aurais pas triomphé de toi ; ou bien il faut que tu aies emporté
ma tête, et qu’ainsi tu aies obtenu victoire sur moi, gloire à mes dépens. » – « Eh
bien, » repartit Cûchulainn, « de ces deux alternatives ce sera la seconde qui se
réalisera. J’emporterai ta tête et vainqueur de toi, je tirerai gloire de ta défaite. »
Puis Cûchulainn lui donna un premier coup qui du sommet de la tête atteignit
le nombril, ensuite, d’un second coup perpendiculaire au premier il partagea
le corps de son adversaire en trois morceaux qui tombèrent à terre. Ainsi périt
Etarcomol fils de Find et de Lethrinn.
Fergus ne savait pas que la bataille se livrait. Son ignorance là-dessus était
inévitable, car jamais Fergus ne regardait derrière lui, ni en s’asseyant, ni en se
levant, ni en voyageant, ni en se promenant, ni au rempart, ni pendant une ba-
taille ou un combat singulier. Il ne voulait pas qu’on dît qu’en regardant derrière
lui, il fit acte de prudence exagérée ; il ne regardait que ce qui était ou devant lui
ou sur la même ligne que lui. Le cocher d’Etarcomol arriva sur la même ligne
que Fergus. « Où est ton maître, mon garçon ? » demanda Fergus. – « Il y a long-
temps, » répondit le cocher, « qu’il a été tué sur le gué par Cûchulainn. » – « Il
n’a pas agi régulièrement, » répliqua Fergus, « ce lutin démoniaque, lorsqu’il m’a
insulté ainsi par le meurtre d’un homme venu sous ma protection. Fais retourner
notre char, mon garçon, » dit Fergus à son cocher, « allons nous entretenir avec
Cûchulainn. »
Le cocher fit tourner le char. Ils allèrent trouver Cûchulainn au gué. « Pour-
quoi, » demanda Fergus, « pourquoi m’as-tu insulté, lutin démoniaque, en tuant
un homme venu sous ma protection et sous ma garde ? » – « Après l’éducation et
les soins que tu m’as donnés, » répondit Cûchulainn, lequel préférais-tu, ou la
victoire et le triomphe d’Etarcomol sur moi ou ma victoire et mon triomphe sur
lui ? Et encore un mot : demande à ton domestique, qui d’Etarcomol ou de moi
s’est mis dans son tort.
[Cûchulainn166 posa lui-même la question au cocher d’Etarcomol : « Est-ce
moi qui suis la cause de son malheur ? » -« Nullement, » répondit le cocher. –
« Etarcomol, » reprit Cûchulainn, « a dit qu’il ne partirait pas sans emporter ma
tête ou sans me laisser la sienne. Des deux, maître Fergus, lequel était le plus
facile ? » – « Le plus facile, » répondit Fergus « était ce qui a été fait. » Etarcomol
a été bien insolent].
166
Lebor na hUidre, p. 69, col. I, l. 23-29. O’Keeffe, p. 46, l. 1218-1223. Winifred Faraday,
p. 54.
92
la razzia des vaches de cooley
167
Lebor na h-Uidre, p. 69, col. I, l. 35-36. O’Keffe, p. 46, l. 1230-1232. Winifred Faraday,
p. 55.
93
Chapitre XI :
Meurtre de Nathcrantail
Alors se leva un fort et grand guerrier qui était du nombre des gens de Medb ;
il s’appelait Nathcrantail. Il vint attaquer Cûchulainn. Il ne daigna pas prendre
d’autres armes que vingt-sept épieux de houx : en les brûlant dessus et dessous il
les avait rendus pointus. Cûchulainn se trouva près du cours d’eau devant Nath-
crantail. Rien ne l’abritait. Nathcrantail lui lança un premier épieu : Cûchulainn
en marchant dépassa la pointe de cet épieu. Nathcrantail lança un second épieu,
puis un troisième, et Cûchulainn en marchant les évita ; il fit ainsi jusqu’au der-
nier épieu.
Alors apparut dans la plaine une troupe d’oiseaux. Cûchulainn les poursuivit,
il les poursuivit chacun, aucun ne lui échappa, en sorte qu’ils lui laissèrent de
quoi faire la nuit suivante le repas de cette nuit-là. C’était une des occupations de
Cûchulainn pendant l’enlèvement de vaches de Cooley : il préparait et consom-
mait des poissons, des oiseaux et de la chair de cerf. Mais pour Nathcrantail
l’apparence était que, vaincu et mis en fuite, Cûchulainn s’éloignait de lui. Na-
thcrantail alla jusqu’à la porte de la tente d’Ailill et de Medb et, élevant très haut
la voix : « Ce Cûchulainn, dont tu faisais un guerrier célèbre, » dit-il, « a été défait
et de matin a pris devant moi la fuite. » – « Nous savions bien, » répartit Medb,
« qu’attaqué par de bons guerriers, par de jeunes gens valeureux, Cûchulainn,
ce jeune lutin sans barbe, ne résisterait pas à ces braves. Quand il a vu un bon
guerrier s’approcher, il ne lui a pas tenu tête, il a pris la fuite. »
Entendant cela, Fergus éprouva une grande contrariété : il ne pouvait admet-
tre qu’on se vantât d’avoir mis Cûchulainn en fuite. Il dit à Fiachu, fils de Ferfé-
be, d’aller parler à Cûchulainn. Il s’exprima ainsi : « Dis-lui qu’il a été honorable
pour lui d’être plus ou moins longtemps devant les troupes irlandaises à faire des
exploits contre elles, mais qu’il serait pour lui plus convenable de se cacher que
de fuir devant un de leurs guerriers. Fiachu alla ensuite parler à Cûchulainn. Ce-
lui-ci lui souhaita la bienvenue. « Je me fie à cette bienvenue, » répondit Fiachu.
« Mais je viens te parler de la part de ton père nourricier Fergus. » Et il continua :
« Il a été honorable pour toi d’être plus ou moins longtemps devant les troupes
irlandaises à faire des exploits contre elles, mais il serait pour toi plus convenable
de te cacher que de fuir devant un de leurs guerriers. » – « Qu’est-ce que cela veut
dire ? » demanda Cûchulainn « Qui chez vous se vante de m’avoir fait fuir ? » –
94
la razzia des vaches de cooley
95
Chapitre XII :
Découverte du Taureau
1. [Alors Medb alla avec le tiers de l’armée en Mag Coba pour chercher le
taureau. Cûchulainn la suivit168.] Il tua Fer Taidle, d’où vient le nom du lieu-
dit Taidle ; il tua les fils de Buachaill, d’où le nom du pierrier appelé Carn Mac
imBuachalla ; il tua Luasce sur les pentes qu’on appelle à cause de cela Pentes de
Luasce ; il tua Bobulge dans ces boues qu’on a depuis nommées Boues de Bo-
bulge ; il tua Murthemne sur sa hauteur, dite dès lors Pointes de Murthemne.
2. Puis Cûchulainn se dirigea de nouveau vers le nord pour protéger et dé-
fendre son pays et sa terre à lui, car il préférait son pays et sa terre à tout autre
pays et à toute autre terre.
3. Alors il rencontra les hommes de Crandche, c’est-à-dire les deux Artinne,
les deux fils de Lecc, les deux fils de Durchride, les deux fils de Gabul Drucht,
Dette et Dathen, Tae, Tualang, Turscur, Torc Glaisse, Glass et Glassne, tous en-
semble avec vingt Fir Focherda. Cûchulainn les surprit au moment où ils pre-
naient leur campement en tête de toute l’armée, tous succombèrent sous ses
coups.
4. Là Cûchulainn rencontra Buide, fils de Bân Blai, du pays d’Ailill et de
Medb : il faisait partie de maison même de Medb. Sa troupe se composait de
vingt-quatre guerriers ; chacun était enveloppé dans un manteau. Devant eux
marchait le taureau brun de Cooley qui avait été pris dans la Vallée des Vaches
au Mont Culinn (c’est-à-dire du houx), cinquante vaches lui faisaient cortège.
« D’où emmenez-vous ce troupeau ? » demanda Cûchulainn. – « De cette monta-
gne-là, » répondit Buide. – « Quel est ton nom ? » reprit Cûchulainn. – « Le nom
d’un homme qui ne t’aime ni ne te craint, » répliqua Buide, « je suis Buide, fils
de Bân Blai, originaire du pays d’Ailill et de Medb. » – « À cause de cela, » répar-
tit Cûchulainn, « reçois ce petit javelot, » et il lui lança ce javelot qui atteignit le
bouclier de Buide et son corps au-dessus du ventre, puis après lui avoir traversé
le corps et le cœur, lui brisa trois côtes du côté opposé à celui par lequel il était
entré. Et Buide fils de Bân Blai tomba mort. De là est venu depuis le nom du gué
du Buid au pays de Ross [comté de Louth].
5. Le combat avait-il été long ou court, on n’en sait rien, mais les deux guer-
168
Lebor na hUidre, p. 70, col. I, l. 31-32. O’Keeffe, p. 49, l. 1314-1315. Winifred Faraday,
p. 59 ; Windish, p. 265, note 2.
96
la razzia des vaches de cooley
riers avaient pris le temps de lancer chacun son javelot à son adversaire : ils ne
les avaient pas lancés tout de suite. Les compagnons de Buide en avaient profité
pour faire courir le taureau brun de Cooley et le mener à leur camp le plus vite
que puisse aller bête à cornes : cette journée causa à Cûchulainn la plus grande
honte, la plus grande tristesse, le plus grand trouble d’esprit qu’il ait ressenti dans
cette expédition.
6. Les noms des localités où Medb passa en conservent le souvenir : tous les
gués qu’elle traversa s’appellent Gués de Medb ; chaque endroit où sa tente fut
posée s’appelle Tente de Medb ; dans tout endroit où elle a posé son fouet, il y a
un arbre qu’on appelle Arbre de Medb.
7. Dans cette tournée et devant la porte de Dûn Severick, Medb livra ba-
taille à Findmôr femme de Celtchar, elle la tua, puis elle dévasta Dûn Severick.
8. Au bout d’un mois et d’un peu plus de quinze jours, les guerriers des
autres grandes provinces d’Irlande, Medb et Ailill avec eux, se trouvèrent réunis
à la même étape, au même campement que la troupe qui s’était emparé du tau-
reau.
9. Mort de Forgeman.
Le taureau brun de Cooley ne leur laissa pas son pâtre. Ce taureau [et ses va-
ches] poussèrent devant eux le pâtre qui portait un bouclier à bossette ronde, et
ils le menèrent à une étroite crevasse où ils le jetèrent à une profondeur de trente
pieds, de sorte que de son corps ils firent petits morceaux et minces débris. Il
s’appelait Forgeman, en sorte que la mort de Forgeman est une section de l’en-
lèvement du taureau [divin et des vaches] de Cooley.
Quand les guerriers d’Irlande, Medb et Ailill avec la troupe qui avait pris le
taureau furent arrivés à l’étape et au campement, ils dirent que Cûchulainn ne
serait pas plus brave que tout autre si ce n’était l’arme merveilleuse qu’il maniait,
son petit javelot. En conséquence ils envoyèrent Redg le satiriste demander le
petit javelot. Redg demanda le petit javelot, mais Cûchulainn ne le lui donna
pas. « Mon javelot n’a rien d’extraordinaire, » dit Cûchulainn, et, faisant signe
que non, il refusa de le lui donner. Redg répondit qu’il enlèverait l’honneur de
Cûchulainn. [Il se retourna pour partir] Alors Cûchulainn lança son petit jave-
lot, cette arme atteignit Redg par derrière, pénétra dans le creux qui est entre les
deux os du cou, et, sortant par la bouche, tomba à terre. « Ce bijou, » dit Redg,
« nous est arrivé bien vite. » Et sur le gué son âme se sépara de son corps. En sorte
97
la razzia des vaches de cooley
que le gué s’appela depuis Gué du Rapide bijou. Et le bronze du javelot fut jeté
dans le cours d’eau qui, depuis, reçut le nom du ruisseau de Bronze.
« Qu’on lui offre, » dit Ailill, « de lui donner Findabair, [ma fille], à condition
qu’il s’éloigne de l’armée. »
Mane semblable à Père se mit en route pour aller trouver Cûchulainn. Lôeg
va à la rencontre de Mane. « De qui es-tu l’homme ? » demanda Mane. Lôeg ne
répondit pas. Mane lui fit trois fois la même question. Lôeg répondit enfin :
« Je suis, » dit-il, « homme de Cûchulainn. Tu ne triompheras pas de moi, tu
ne m’empêcheras pas de te couper la tête. » – « Il est fier, cet homme-là, » dit
Mane, en le quittant, il alla parler à Cûchulainn. Celui-ci était assis au milieu de
la neige qui lui atteignait la ceinture et fondait tout autour jusqu’à la distance
d’une coudée, tant était grande la chaleur de son corps. Mane lui adressa trois
fois la même question, comme il avait fait en s’adressant à Lôeg. « De qui es-tu
l’homme ? » – « Je suis homme de Conchobar, » répondit Cûchulainn. « Ne me
dérange plus longtemps, sinon je te coupe la tête comme on coupe la tête d’un
merle. » – « Il n’est pas facile, » dit Mane, « de parler à ces deux gaillards-là. » Puis
il part et va raconter à Ailill et à Medb comment les choses se sont passées. « Que
Lugaid aille le trouver, » dit Ailill, « et qu’il lui offre ma fille. » Lugaid va trouver
Cûchulainn et lui fait la proposition. « Maître Lugaid, » répondit Cûchulainn,
« on veut me tendre un piège. » – « C’est un roi qui vous fait cette proposition, »
répliqua Lugaid ; « parole de roi n’est pas trahison. » – « Qu’ainsi soit fait, » répar-
tit Cûchulainn. Alors Lugaid partit et alla répéter à Ailill et à Medb la réponse de
Cûchulainn. « Que mon fou revête mes habits, » dit Ailill, « qu’il mette sur sa tête
ma couronne royale, qu’il reste loin de Cûchulainn, afin de n’être pas reconnu
par lui ; que ma fille accompagne ce fou, et que celui-ci la donne pour fiancée à
Cûchulainn. Voilà ce que vont faire ma fille et mon fou. Et j’espère, » dit-il au
fou et à Findabair, « que vous jouerez bien votre rôle et que vous ferez en sorte
que Cûchulainn ne vous retienne pas avec lui jusqu’au jour, où, accompagné des
guerriers d’Ulster, il viendra nous livrer la bataille. »
Puis le fou part et la fille avec lui. Ce fut de loin que le fou adressa la parole à
Cûchulainn. Cûchulainn alla à sa rencontre. À la façon dont son interlocuteur
parlait il reconnut un fou. Il lui lança une pierre de fronde qu’il avait en main, et
qui, pénétrant dans la tête du fou, en fit sortir la cervelle. Puis, venant à la fille
169
Lebor na hUidre, p. 71, col. I, 7-col. 2, l. 8. O’Keeffe, p. 52, l. 1380, p. 53, l. 1414. Winifred
Faraday, p. 62-64.
98
la razzia des vaches de cooley
il lui coupe ses deux nattes, met une pierre en travers de son manteau et de sa
chemise, enfin il dresse un pilier de pierre brute au milieu du cadavre du fou. Ces
deux pierres sont encore debout, celle de Findabair et celle du fou. Ensuite Cû-
chulainn partit en laissant Findabair et le fou dans la position que nous disons.
On vint les chercher de la part d’Ailill et de Medb, on trouvait qu’ils avaient été
bien longs. On les vit dans l’état où Cûchulainn les avait mis. Ce fut raconté par
toute l’armée. Cûchulainn n’accorda pas de trêve aux guerriers d’Irlande.
Quand vint le soir, les guerriers virent à plusieurs reprises arriver une pierre
qui était partie de l’est, et une autre pierre qui avait été lancée de l’ouest. Ces
pierres se rencontraient en l’air et tombaient tant sur le campement de Fergus
que sur ceux d’Ailill et de Néra. Ce jeu, cet exercice durèrent du soir au matin.
Pendant toute la nuit les guerriers restèrent sur leur séant, tenant leurs bou-
cliers sur leur tête pour s’abriter contre les pierres qui les auraient frappés. La
campagne fut remplie de pierres, d’où son nom, La plaine Pierreuse, Mag Clo-
chair. Cûrôi fils de Daré lançait une partie de ces pierres, il voulait venir en aide
à ses compatriotes171. Et pour cela il s’était placé en Cotal afin de lutter contre
Munremur fils de Gerrcend. Celui-ci était arrivé d’Emain Macha pour donner
son appui à Cûchulainn, et à cet effet il était venu à Ard Rôch. Cûrôi savait que
dans l’armée il était venu en Ard Rôch. Cûrôi savait que dans l’armée il n’y avait
pas un guerrier capable de résister à Munremur. C’étaient donc Munremur et
Cûrôi qui se livraient à cet exercice. L’armée leur demanda de la laisser en repos.
Alors Munremur et Cûrôi firent la paix ; ils retournèrent, Cûrôi dans sa maison,
Munremur à Emain Macha. Ils ne revinrent Cûrôi qu’au jour de la bataille, Mu-
nremur qu’au moment du combat de Ferdiad contre Cûchulainn.
Medb et Ailill dirent : « Demandez à Cûchulainn qu’il nous laisse changer de
place. » Cûchulainn y consentit et le changement de place se fit. Lors la maladie
des guerriers d’Ulster allait commencer à se guérir. Une fois guéris de cette ma-
ladie, une partie d’entre eux devait venir attaquer l’armée envahissante pour tuer
ses guerriers.
170
Lebor na hUidre, p. 71, col. 2, l. 9-39. O’Keeffe, p. 53, l. 1415-1433. Winifred Faraday,
p. 64-65.
171
Les guerriers d’Ailll et de Medb.
99
la razzia des vaches de cooley
À Emain Macha les enfants causèrent entre eux. « Il est malheureux pour
nous, » dirent-ils, « que notre maître Cûchulainn n’ait personne pour lui venir
en aide. « Que faire ? » demanda Fiachra Fulech fils de Ferfébe et frère de Fiachra
Fialdama, aussi fils de Ferfébe. « Qu’une troupe de vous m’accompagne et avec
elle j’irai porter secours à Cûchulainn. »
Trois cents jeunes garçons partirent avec lui emportant leurs bâtons de jeu,
ils étaient le tiers des jeunes garçons d’Ulster. Les guerriers d’Irlande les virent
s’avancer vers eux à travers la plaine. « Une grande armée, » dit Ailill, « se dirige
vers nous à travers la plaine. » Fergus va voir ce que c’est. « Ce sont, » dit-il,
« quelques-uns des enfants d’Ulster qui viennent au secours de Cûchulainn. »
– « Qu’à l’insu de Cûchulainn, » dit Ailill, « une troupe marche contre eux, car
s’ils le rejoignent, ils ne seront pas vaincus. » Cent cinquante guerriers vont au-
devant des trois cents enfants qui, tous ensemble, périssent. De cette multitude
d’enfants arrivés à Lia Toll aucun n’a survécu. Là est la pierre de Fiachra fils de
Ferfébe, car c’est là qu’il perdit la vie.
« Réfléchissez, » dit Ailill, « demandez à Cûchulainn de vous laisser partir d’ici,
car vous ne pourrez le dépasser par force que surgira sa flamme héroïque et
lumineuse. » Ordinairement, en effet quand surgissait sa flamme héroïque et
lumineuse, ses pieds tournaient derrière lui, ses fesses et ses mollets venaient de-
vant ; un de ses yeux restait dans sa tête, d’où l’autre sortait ; une tête d’homme
aurait pu entrer dans sa bouche. Ses cheveux devenaient tous piquants comme
aubépine et sur chacun apparaissait une goutte de sang. Il ne reconnaissait plus
ni camarades ni amis ; il frappait également par-devant et par-derrière. C’est
pour cela que les habitants de Connaught ont donné à Cûchulainn le surnom
de Riastartha, c’est-à-dire Contorsionné.
Cûchulainn envoya son cocher trouver Rochad fils de Fatheman, un des ha-
bitants d’Ulster pour lui demander son aide. Or, il était arrivé que Findabair
aimait Rochad, car c’était alors le plus beau jeune guerrier qu’il y eut en Ulster.
Le cocher va trouver Rochad et lui dit de venir en aide à Cûchulainn, si pour lui,
172
Lebor na hUidre, p. 71, col. 2, l. 40-p. 72, col. I, l. 28. O’Keeffe, p. 53, l. 1434 - p. 54, l. 1456.
Winifred Faraday, p. 65-66.
173
Lebor, na hUidr, p. 72, col. I, l. 29-col. 2, l. 15. O’Keeffe, p. 54, l. 1458-1479. Winifred
Faraday, p. 66-67.
100
la razzia des vaches de cooley
Rochad, la maladie des guerriers d’Ulster avait pris fin ; il s’agissait d’employer la
ruse pour massacrer une partie des guerriers d’Irlande.
Rochad vient du nord avec cent guerriers. « Regardez maintenant pour nous
dans la plaine, » dit Ailill [à l’homme de garde]. – « Je vois, » répondit l’homme
de garde, « je vois une troupe très nombreuse qui traverse la plaine ; au milieu
d’elle un tendre jeune guerrier dont les autres n’atteignent pas les épaules. » –
« Qui est ce guerrier, ô Fergus ? » demanda Ailill. – « C’est Rochad, fils de Fa-
theman, » répondit Fergus, « il est venu pour donner aide à Cûchulainn. Je sais
le moyen à employer contre lui. Que cent guerriers d’entre vous aillent avec
Findabair jusqu’au milieu de la plaine, que Findabair marche en avant et qu’un
homme à cheval aille dire à Rochad de venir seul parler à Findabair. Qu’une fois
venu, on mette la main sur lui et qu’on fasse en sorte que ses compagnons ne
puissent nous nuire. » Ainsi dit, ainsi fait. Rochad alla au-devant de l’homme à
cheval. « Je viens te trouver de la part de Findabair, » dit l’homme à cheval : « elle
demande que tu viennes lui parler. » Rochad vient seul parler à Findabair. Une
troupe ennemie l’entoure, met la main sur lui ; on frappe ses gens qui s’enfuient.
Puis on lui laissa la liberté après avoir exigé de lui l’engagement de ne pas revenir
attaquer les guerriers d’Irlande avant le moment où tous les guerriers d’Ulster
arriveront pour leur livrer bataille. On lui promet en même temps de lui donner
Findabair, et, les quittant, il retourne chez lui.
Ainsi se termine la section intitulée Combat de femme de Rochad.
« Qu’on demande pour nous une trêve à Cûchulainn, » dirent Ailill et Medb.
Lugaid va trouver Cûchulainn et celui-ci donna la trêve, mais à une condition :
« Que demain matin, » dit Cûchulainn, « un homme soit envoyé sur le gué pour
me combattre. »
Il y avait chez Medb six soldats royaux, c’est-à-dire six héritiers présomptifs du
roi. Ils appartenaient aux clans Dedad. C’étaient trois Dub [c’est-à-dire Noirs]
d’Imlech et trois Derg [c’est-à-dire Rouges] de Sruthair. « Pourquoi, » dirent-ils,
« n’irions-nous pas attaquer Cûchulainn ? » Ils y sont le lendemain matin. Cû-
chulainn les tua tous les six.
174
Lebor na hUidre, p. 72, col. 2, l. 16-24. O’Keeffe, p. 54, l. 1480-1486. Winifred Faraday,
p. 67-68.
101
Chapitre XIII :
Meurtre de Cûr
Les guerriers d’Irlande se demandèrent qui, parmi eux, était capable de livrer
bataille à Cûchulainn. Tous dirent que l’homme désigné pour livrer la bataille
à Cûchulainn était Cûr, fils de Da Lôth175. Cûr se conduisait de telle sorte qu’il
n’était pas agréable de partager son lit ni de vivre avec lui. « S’il est tué, » disait-
on, « ce sera un bon débarras pour l’armée, si Cûchulainn succombe, cela vaudra
mieux encore. » Cûr fut invité à venir dans la tente de Medb. « Que désire-t-on
de moi ? » demanda-t-il. « Aller attaquer Cûchulainn, » répondit Medb. – « Vous
faites peu de cas de notre mérite, » répliqua-t-il. « Je suis étonné que vous me
compariez à un tendre gentil garçon de l’espèce de Cûchulainn. Si j’avais su ce
que vous vouliez, je ne serais pas venu moi-même, je vous aurais envoyé un de
mes gens, un garçon de même âge que lui. »
« Ce que je vais dire, je l’ai vu d’avance, » répondit Cormac à l’Intelligent Exil,
fils de Conchobar. « Tu aurais un merveilleux mérite si Cûchulainn tombait sous
tes coups. » [Cûr ne tint aucun compte des paroles de Cormac.] – « Faites en sor-
te, » dit-il [à son cocher], que nous partions pour notre expédition demain matin
de bonne heure. Je ferai cette route avec joie. La mort que nous donnerons à ce
chevreuil qu’on appelle Cûchulainn ne sera pas retardée. » Cûr fils de Da Lôth
se leva le matin de bonne heure. Pour attaquer Cûchulainn il prit avec lui son
équipement de guerrier et il chercha pour le tuer le moment favorable.
Ce jour-là Cûchulainn avait de bonne heure commencé à faire ses tours
d’adresse. Voici tous leurs noms : tour des pommes ; tour de tranchant ; tour du
guerrier couché sur le dos ; tour de javelot ; tour de corde ; tour de corps ; tour de
chat ; saut de saumon par guerrier en char ; jet de javelot ; saut au-delà du ciel (?) ;
tournoiement du noble guerrier en char ; javelot de sac ; profit de rapidité, tour
de roue ; tour sur haleines ; ardeur de cri ; clameur de héros ; coup mesuré ; coup
de mèche de cheveux ; montée le long de la lance pour aller se tenir le corps droit
sur la pointe, solidement comme il convient à un noble guerrier.
Chaque matin de bonne heure Cûchulainn faisait tous ces tours par la force
d’une seule main, comme fait si bien le char avec sa griffe ; il ne voulait pas que
ces tours lui vinssent en oubli, qu’ils sortissent de sa mémoire.
175
C’est-à-dire Héros, fils de Deux Boues.
102
la razzia des vaches de cooley
Pendant le tiers du jour Cûr fils de Da Lôth resta debout à côté de son bou-
clier, cherchant l’occasion favorable pour tuer Cûchulainn. Puis Lôeg dit à Cû-
chulainn : « Eh bien, mon petit Cûchulainn, prends garde à ce guerrier qui veut
te tuer. » Alors Cûchulainn, ayant jeté les yeux sur Cûr, lui lança haut et loin les
huit pommes, qui atteignirent le plat du bouclier et du front de Cûr et lui firent
sortir la cervelle par le derrière de la tête. C’est ainsi que Cûr fils de Da Lôth fut
tué par Cûchulainn.
« Si vos traités et vos engagements sont observés, » dit Fergus à Medb, « vous
enverrez un autre guerrier sur le gué pour se battre avec Cûchulainn, ou bien,
vous prendrez étape et campement ici jusqu’au point de jour demain matin.
Cûr fils de Da Lôth a succombé. » – « Étant donnée la cause pour laquelle nous
sommes venus, » dit Medb, « il nous est égal de rester dans les mêmes tentes. » Les
guerriers d’Irlande ne quittèrent pas le campement avant que ne fussent tombés
morts, non seulement Cûr fils de Da Lôth, mais aussi après lui Lôth fils de Da
Bró, Srub Daré fils de Feradach et Foirc fils de Tri n-Aignech176. Ces hommes
tombèrent frappés par Cûchulainn en combats singuliers. Il serait trop long de
raconter en détail comment combattit chacun de ces guerriers.
176
Nous substituons pour ce nom d’homme la leçon du Lebor na hUidre, p. 73, col. I, l. 25, à
celle du livre de Leinster, p. 289, l. 2139 de l’édition de M. Windisch.
103
Chapitre XIV :
Meurtre de Ferbaeth, Combat avec Lairine
1. Alors Cûchulainn dit à Lôeg, son cocher : « Toi, maître Lôeg, va au cam-
pement des guerriers d’Irlande, et porte mon salut à mes camarades, à mon frère
nourricier, à mes contemporains ; porte mon salut à Ferdiad fils de Damân ; à
Ferdêt, fils de Damân ; à Bress, fils de Ferb ; à Lugaid, fils de Nôs ; à Lugaid,
fils de Solamach ; à Ferbaeth, fils de Baetân ; à Ferbaeth, fils de Ferbend ; porte
encore mon salut à mon vrai frère nourricier, Lugaid fils de Nôs, car seul dans
l’armée ennemie il conserve maintenant communauté de sentiments avec moi,
amitié pour moi ; porte-lui mes souhaits les meilleurs et demande-lui de te dire
qui est venu ce matin pour me livrer bataille. »
Lôeg alla au camp des guerriers d’Irlande. Il porta le salut aux camarades et
aux frères nourriciers de Cûchulainn. Il alla aussi dans la tente de Lugaid, fils
de Nôs. Lugaid lui souhaita la bienvenue. « C’est un souhait loyal, » dit Lôeg. –
« Oui, loyal, » répondit Lugaid. – « Je suis venu, » reprit Lôeg, « te parler de la part
de Cûchulainn. Je t’ai porté un salut sincère et empressé, afin que tu me dises
qui est venu offrir à Cûchulainn combat aujourd’hui. » – « Maudite soit sa com-
munauté de sentiments avec Cûchulainn, l’éducation qu’il a reçue avec lui177,
l’amitié qui l’a uni à lui ! Malgré l’éducation qu’ils ont reçue ensemble, c’est Fer-
baeth fils de Ferbend. Depuis longtemps on l’amène dans la tente de Medb. On
y conduit à côté de lui Findabair, fille d’Ailill et de Medb. C’est elle qui lui verse
à boire ; et, chaque fois qu’il boit un coup, elle lui donne un baiser ; c’est elle qui
lui sert sa part du festin. Ce n’est pas à tous les invités que chez Medb on donne
à boire comme elle fait pour Ferbaeth : au camp il n’a été amené que la charge de
cinquante chariots de bière. »
Lôeg s’en retourna et alla trouver Cûchulainn. Il avait la tête alourdie et fort
triste ; il ne songeait guère à se réjouir, il soupirait. « C’est la tête alourdie et fort
triste » dit Cûchulainn, « ce n’est pas joyeusement, c’est en poussant des soupirs
que mon maître Lôeg est venu me trouver aujourd’hui. Nécessairement, celui
qui se présente pour me livrer bataille est un de mes frères nourriciers. » En effet,
se battre avec un de ses frères d’armes était pour Cûchulainn plus pénible que de
se battre avec tout autre guerrier. « Qui vient maintenant, maître Lôeg, m’atta-
177
En Grande Bretagne chez l’amazone Scâthach. Lebor na hUidre, p. 73, col. I, ligne 39 ;
O’Keeffe, p. 57, ligne 1535 ; Winifred Faraday, p. 71.
104
la razzia des vaches de cooley
105
la razzia des vaches de cooley
Lugaid. On prit les deux chevaux de Lugaid et on les attela à son char. Lugaid
alla trouver Cûchulainn, et il y eut conversation entre eux. Voici comment s’ex-
prima Lugaid : « On dit qu’un mien frère ira te livrer bataille ; on compte que
tu le tueras et on veut voir si j’irai le venger en te frappant ; mais je n’irai pas, je
n’irai jamais. Et toi, en considération de la camaraderie qui existe entre nous et
qui nous unit, ne tue pas mon frère. » – « Je te donne ma parole, » répartit Cû-
chulainn, « que je le mettrai seulement dans un état voisin de la mort. » – « Je te
le permets, » répliqua Lugaid, « car en venant t’attaquer il agit contrairement à ce
que mon honneur exigerait. » Puis Cûchulainn, qui s’était avancé, alla en arrière
et Lugaid retourna au camp.
Lors Lairine, fils de Nôs, fut appelé dans la tente d’Ailill et de Medb. On
amena Findabair à côté de lui. Avec des cornes elle lui versait à boire. À chaque
coup bu par lui elle lui donnait un baiser ; elle lui servait sa part de ce qu’il devait
manger. « Medb, » dit Findabair, « n’offre pas à tout le monde le breuvage qu’on
donne à Ferbaeth et à Lairine. Au camp il n’en fut amené que la charge de cin-
quante chariots. » – « Que veux-tu dire ? » demanda Ailill. – « Je pense à l’homme
qui est là, » répondit Medb. – « Que dis-tu de lui ? » répartit Ailill. – « Souvent, »
répliqua Medb, « tu donnes ton attention aux choses qui ne le méritent pas. Le
plus à propos serait que tu donnasses ton attention au couple chez lequel au plus
haut degré sont réunis la bonté, l’honneur et la beauté, on ne trouvera mieux sur
aucune route d’Irlande. Je veux parler de Findabair et de Lairine, fils de Nôs. » –
« C’est aussi mon opinion, » répondit Ailill. Là-dessus Lairine se jeta à droite, se
jeta à gauche, se donna telles secousses que les coutures des coussins placés sous
lui se rompirent et les plumes allèrent tacheter la pelouse du camp.
Lairine trouva le temps long avant l’arrivée du plein jour : il était impatient
d’aller attaquer Cûchulainn. Le lendemain matin de bonne heure, équipé en
guerre178, il vint au gué pour y rencontrer Cûchulainn. Les bons guerriers du
camp ne crurent pas que leur dignité leur permit d’aller voir le combat de Lai-
rine. Il ne s’y rendit que des femmes, de la valetaille et des filles, qui comptaient
rire et se moquer de son combat. Cûchulainn vint à la rencontre de Lairine
jusqu’au gué ; ne croyant pas que sa dignité lui permît de prendre des armes, il
arriva sans armes au-devant de Lairine. Ses coups firent tomber les armes de la
main de Lairine, comme si quelqu’un eût fait tomber des jouets de la main d’un
petit enfant. Il le moulut comme blé ; le saisissant entre ses mains, il le tour-
menta, le serra, le pressa, l’emprisonna et le secoua de manière à faire voler tout
178
Nous corrigeons eri feoin en aire-fein et au lieu de « charge de char », nous comprenons
« avec lui-même ».
106
la razzia des vaches de cooley
à l’entour la boue de ses vêtements. Cette boue forma un nuage qui s’éleva en
l’air aux quatre points cardinaux, puis, du fond du gué Cûchulainn jeta Lairine
au loin, à travers le camp, jusqu’à la porte de la tente de Lugaid. Lairine ne put
se relever sans pousser des gémissements, ni manger sans se plaindre ; il ne sortit
plus de la maison sans éprouver la faiblesse du dos, l’oppression de la poitrine et
la maladie du ventre ; certains besoins l’obligeaient à souvent aller dehors. Il fut
le seul homme qui revint en vie après avoir livré bataille à Cûchulainn. Mais il
resta malade jusqu’à ce que la mort l’emportât.
Tel fut le combat de Lairine dans le Táin Bó Cûalnge.
Cûchulainn vit s’approcher de lui une jeune femme dont les vêtements étaient
de toutes les couleurs et qui avait des formes distinguées.
« Qui es-tu ? » demanda-t-il. – « Je suis, » répondit-elle, « je suis fille du roi
dont le nom est Bûan [c’est-à-dire Éternel]180. Je suis venue te trouver par amour
pour toi à cause de ta célébrité, j’ai amené avec moi mes trésors et mes trou-
peaux. » – « Tu n’es pas venue au bon moment, » repartit Cûchulainn, « la faim
m’a épuisé. Je ne serai pas de force à supporter les embrassements d’une femme
tant que durera la lutte que je soutiens. » – « Je te viendrai en aide, » répliqua la
femme.– « Si j’ai fait cette entreprise, » répondit Cûchulainn, « ce n’est pas pour
obtenir l’amour d’une femme. » – « Alors, » reprit-elle, « je te gênerai beaucoup
lorsque je me présenterai en face de toi pendant tes combats contre les hommes.
Je viendrai en forme d’anguille sous tes pieds dans le gué et je te ferai tomber. »
– « La forme d’anguille, » répartit Cûchulainn, « te convient mieux que la pré-
tention d’être fille de roi. Je te saisirai entre les doigts de mes pieds, je te briserai
les côtes et elles resteront brisées jusqu’à ce que te vienne de moi jugement de
bénédiction. » – « Je prendrai, » dit-elle, « la forme d’une louve grise et je pous-
serai au gué contre toi les bêtes à quatre pattes. » – « Je te lancerai, » répondit-il,
179
Lebor na hUidre, p. 74, col. ������������������������������������������������������������������������
I, l. 31 – col. 2, l. 8. O’Keeffe, p. 59, l. 1609- p. 60, l. 1629. Wini-
fred Faraday, p. 74-75. Cf. Táin Bó Regamna chez Windisch, Irische Texte, t. II, p. 241-254.
180
Dans d’autres textes elle est fille d’Ernmas = Ernbas, c’est-à-dire de Meurtre, littéralement
« mort par le fer ». Voir au sujet de cette déesse, les observations de M. Wh. Sotkes, Revue Cel-
tique, t. XII, p. 128. Son nom est composé de deux termes : le second, rigan, veut dire : « reine ».
le premier, mor, paraît identique à l’anglais mare dans night-mare, et au français mar dans cau-
chemar, signifiant tous les deux quelques chose comme « démon nocturne ». On la trouve aussi
appelée Anand. Elle avait deux sœurs Bodb et Macha, qui, semble-t-il, apparaissent avec elle
sous forme d’oiseaux dominant le taureau dans le monument du Musée de Cluny et dont les
noms sont quelques fois employés comme synonymes de Morrigan.
107
la razzia des vaches de cooley
108
Chapitre XV :
Meurtre de Lôch fils de Mofèbes
1. Alors Lôch, fils de Mofèbes, fut invité à venir dans la tente d’Ailill et
de Medb. « Que me voulez-vous ? » demanda Lôch. – « Que tu ailles combattre
Cûchulainn, » répondit Medb. – « Je n’irai pas, » répliqua-t-il, « faire cette en-
treprise-là, car il ne serait ni honorable, ni beau pour moi, d’aller attaquer un
aimable et tendre jeune homme sans barbe. Ne me faites pas de reproches à cause
de ce refus ; j’ai un homme qui ira l’attaquer : c’est Long fils d’Emones ; il vien-
dra prendre vos ordres. » On fit venir Long dans la tente d’Ailill et de Medb qui
lui promirent de grands avantages, les vêtements de toutes couleurs pour douze
hommes, un char valant vingt-huit femmes esclaves, Findabair pour épouse,
toujours fête et vin à Cruachan. Long alla attaquer Cûchulainn et Cûchulainn
le tua.
2. Medb dit à ses femmes d’aller conseiller à Cûchulainn de se coller une
barbe. Les femmes allèrent trouver Cûchulainn et lui dirent de se mettre une
barbe collée181. « Il n’est pas de la dignité d’un bon guerrier, » dirent-elles, « de
te livrer bataille, puisque tu n’as pas de barbe. » [Cûchulainn prit une poignée
d’herbe, chanta sur elle une parole magique, en sorte que depuis lors chacun crut
qu’il avait une barbe182.] Puis Cûchulainn avec cette barbe vint sur la colline en
face des guerriers d’Irlande. Il leur montra sa barbe.
3. Lôch, fils de Mofèbes, la vit. « Cûchulainn, » dit-il, « a une barbe ! » –
« Oui, je la vois, » ajouta Medb. Elle promit à Lôth les mêmes grands avantages
qu’à Long. « J’irai l’attaquer, » dit Lôch.
Lôch alla à la rencontre de Cûchulainn. Les deux adversaires se trouvèrent
ensemble au gué où Long avait péri. « Viens, » dit Lôch, « à l’autre gué, plus haut
il ne peut me convenir de livrer bataille sur le gué où mon frère a succombé. » Ils
combattirent sur le gué du dessus.
4. C’est alors que des palais des dieux arriva la Morrigan, fille d’Ernmas183 ;
elle voulait faire périr Cûchulainn. Elle vint en forme de vache blanche avec
181
Ulcha smertha. Ulcha veut dire « barbe », et smertha est le participe passé du verbe smerain
« j’enduis ». L’équivalent gaulois de l’irlandais smertha devait être smertos.
182
Lebor na hUidre, p. 74, col. 2, l. 38-40 ; O’Keeffe, p. 61, l. 1643-1645. Winifred Faraday,
p. 76.
183
Plus haut, chapitre XIV, § 3, elle est dite fille de Búan, c’est-à-dire « Eternel ». Búan et Er-
nams « Meurtre » semblent être deux noms du même dieu.
109
la razzia des vaches de cooley
oreilles rouges, accompagnée de cinquante vaches, reliées deux à deux par une
chaîne de bronze. Les femmes firent à Cûchulainn défense magique de s’appro-
cher de ce troupeau qui l’aurait fait périr ; Cûchulainn lança de sa fronde un
projectile au loin et creva un œil à la Morrigan.
Alors la Morrigan, sous la forme d’une anguille à peau lisse et noire, arriva
dans le cours d’eau et s’enroula autour des pieds de Cûchulainn [qui, en se le-
vant, frappa l’anguille et brisa chacune de ses cotes en deux184]. Mais, tandis que
Cûchulainn était occupé à se débarrasser d’elle, Lôch le blessa au travers de la
poitrine.
Puis la Morrigan vint en forme de louve terrible. Elle était d’un gris rouge.
[Cûchulainn lui lança une pierre de sa fronde, et dans la tête lui creva un œil.185]
Pendant le cour espace de temps que fut Cûchulainn à se défendre contre elle,
Lôch le blessa une seconde fois. Après cela un mouvement de colère s’éleva chez
Cûchulainn, en sorte que du javelot enfermé dans son sac il perça la poitrine de
Lôch en lui atteignant le cœur.
« Je te fais une demande, ô Cûchulainn ! » dit Lôch. – « Que désires-tu ? » ré-
pondit Cûchulainn. – « Je ne te demande pas la vie, » répondit Loch, « ce serait
une lâcheté. Donne-moi un coup de pied qui me fasse tomber devant moi sur
mon visage, et qui m’empêche de tomber par-derrière sur le dos devant les guer-
riers d’Irlande ; il ne faut pas qu’aucun d’eux dise qu’au champ de bataille j’aie
pris la fuite devant toi, ni que telle soit l’impression produite par la mort que m’a
infligée le javelot de ton sac. » – « Je te donnerai, » répondit Cûchulainn, « le coup
de pied que tu désires. Ta demande est digne d’un guerrier. » Et Cûchulainn par-
derrière lui donna un coup de pied.
En ce jour-là une grande tristesse s’empara de Cûchulainn. Il regrettait d’être
seul pour résister à l’armée venue pour l’enlèvement [du taureau et des vaches]. Il
dit à Lôeg, son cocher, d’aller chercher les guerriers d’Ulster, afin qu’ils vinssent
s’efforcer d’empêcher l’enlèvement. Accablé de fatigue, il fit un poème :
184
Lebor na hUidre, p. 77, col. I, l. 1-2 ; O’Keeffe, p. 63, l. 1716-1717 ; Winifred Faraday,
p. 79. Cf., Corpus Inscriptionum Latinarum, t. XIII, n° 3026, c. 4, légende SMERT[VLL]OS.
M. Hirschfeld décrit le sujet ainsi qu’il suit : Vir barbatus clavam contra serpentem tollens.
185
Lebor na hUidre, p. 77, col. I, l. 6-7 ; O’Keeffe, p. 63, l. 1712-1722 ; Winifred Faraday,
p. 80.
110
la razzia des vaches de cooley
186
Cûchulainn était fils de Dechtire et du dieu Lug.
111
la razzia des vaches de cooley
187
Bodb qui dans certaines textes est le nom d’une sœur de Morrigan, se trouve ici employée
comme synonyme de Morrigan.
188
Cette prédiction avait été faite quelques temps avant la prédiction identique donnée plus
haut, chapitre 14, § 3. L’enlèvement des vaches de Regamain, Táin bo Regamna, a été publiée par
M. Windisch, Irische Texte, t. II, p. 241-254. Cf. Eleanor Hull, Cuchullin Saga, p. 103-107.
189
Aife. Il s’agit du javelot que Cûchulainn avait dans un sac. Ce javelot lui avait été donné par
Aife, c’est-à-dire par une femme guerrière élève comme lui de Scâthach qui en Grande-Breta-
gne lui avait enseigné le métier des armes.
190
Eogan semble être ici le doublet de Mofebes qui serait un terme hypocoristique.
112
la razzia des vaches de cooley
113
Chapitre XVI :
Rupture de la convention191
1. Alors le traité fait avec lui fut violé. Cinq guerriers vinrent à la fois l’atta-
quer. C’étaient deux Crûaidh, deux Calad et Derothor. À lui seul Cûchulainn les
tua tous les cinq. De là vient le nom de lieu Coicer Oengoirt (cinq guerriers d’un
seul champ). Une autre expression consacrée dans le récit de l’Enlèvement est
Coicsius Focherda (quinzaine de Focherd), parce que Cûchulainn resta quinze
jours en Focherd. Cûchulainn chassa de Delga les ennemis, en sorte qu’aucun
être vivant, homme ou bête à quatre pattes, n’a pu montrer son visage plus loin
que lui entre Delga et la mer.
2. Guérison de la Morrigan.
Alors vint des habitations divines la Morrigan, fille d’Ernmas. Elle avait l’ap-
parence d’une vieille femme, occupée à traire une vache à trois pis en présence
de Cûchulainn. Elle venait pour obtenir son secours.
Toutes les fois que Cûchulainn blessait quelqu’un, le blessé ne pouvait guérir,
si Cûchulainn ne prenait part au traitement. Il lui demanda à boire du lait de
sa vache, puisque la soif le tourmentait. Elle lui donna le lait d’un pis. « Guéri-
son par moi sans retard en résultera, » dit Cûchulainn : celui des deux yeux de
la reine, qui avait été crevé, se trouva guéri. Cûchulainn lui demanda encore le
lait d’un pis. Elle le lui donna. « Que sans retard soit guérie, » dit Cûchulainn,
« celle qui m’a donné ce lait. » Il lui demanda à boire une troisième fois, et elle
lui donna encore le lait d’un pis. « Bénédiction sur toi des dieux et de ceux qui
ne sont pas des dieux, oh femme ! » dit Cûchulainn. Et la reine fut guérie [de ses
trois blessures à l’œil comme louve, à la cuisse comme vache et au côté comme
anguille].
3. Alors Medb envoya cent guerriers attaquer à la fois Cûchulainn qui les
tua tous. « Ce meurtre de nos gens, » dit Medb, « est notre anéantissement. » –
« Ce n’est pas la première fois, » dit Ailill, « que cet homme nous anéantit. » L’en-
droit où Medb et Ailill étaient en ce moment s’appela depuis Anéantissement du
Bout du Fort, Cuillent Cind Duni. Le gué où les cent guerriers périrent reçut le
191
Lebor na hUidre, p. 77, col. I, 27-35. O’Keeffe, p. 64, l. 1739-1746. Winifred Faraday,
p. 81.
114
la razzia des vaches de cooley
nom d’Âth Crô, gué du Sang Coagulé, à cause de la quantité du sang liquide, et
puis coagulé, qui se répandait sous le cours d’eau.
115
Chapitre XVII :
Le Char Armé de Faux et le Grand Massacre
de la Plaine de Murthemne
116
la razzia des vaches de cooley
l’enveloppe. Dans ce manteau est fixée sur sa poitrine une broche blanche d’ar-
gent. Serrée par une ceinture qu’orne de l’or rouge, une tunique en velours de
roi couvre sa blanche peau et lui descend jusqu’aux genoux. Son bouclier est noir
avec une dure bordure de laiton. Il tient à la main une lance à cinq pointes ; près
de lui est une pique fourchue. Les jeux et les tours qu’il fait sont merveilleux.
Mais personne ne fait attention à lui, et lui ne fait attention à personne ; il sem-
ble que dans le camp où sont réunis les guerriers de quatre des cinq grandes
provinces d’Irlande, personne ne le voit. » – « C’est vrai, ô mon élève, » répondit
Cûchulainn, « c’est un de mes amis dans le monde des dieux qui a pitié de moi ;
car ils ont su la grande peine où je me trouve aujourd’hui, moi seul en face des
guerriers de quatre des cinq grandes provinces d’Irlande qui enlèvent les vaches
de Cooley. » – Cûchulainn ne se trompait pas. Quand le jeune guerrier arriva là
où se trouvait Cûchulainn, il lui adressa la parole, l’assurant de sa compassion.
[« Je te viendrais en aide, » dit le jeune guerrier. – « Qui es-tu donc ? » demanda
Cûchulainn. – « Je suis ton père venu du palais des dieux, je suis Lug, fils d’Eth-
liu » répondit le jeune guerrier. – « Mes sanglantes blessures, » reprit Cûchulainn,
« sont lourdes à supporter, ma guérison est urgente. »] – O Cûchulainn, » répli-
qua le jeune guerrier, « un profond sommeil s’emparera de toi à la Tombe de
Lega ; il durera trois jours et trois nuits ; pendant ce temps je resterai en face des
troupes ennemies. »
Alors Cûchulainn s’endormit ; il tomba dans un profond sommeil qui ne prit
fin qu’au bout de trois jours et de trois nuits. C’était nécessaire, il y eut rapport
exact entre la dose de ce sommeil et la dose de la fatigue subie par le héros, de-
puis le lundi avant le premier novembre, exactement jusqu’au mercredi après le
premier février. Pendant ce temps Cûchulainn avait été privé de sommeil, il avait
dormi appuyé contre son javelot, la tête sur le poing, le poing enveloppant son
javelot, ce javelot posé sur son genou ; car alors il ne cessait de frapper, d’abattre,
d’exterminer les guerriers de quatre des cinq grandes provinces d’Irlande.
Le jeune guerrier mit des herbes du pays des dieux, des plantes médicinales
avec accompagnement de paroles magiques, dans les blessures, dans les plaies lar-
ges et les plaies profondes, dans les traces que de multiples coups avaient laissées
sur le corps de Cûchulainn et celui-ci s’endormit sans même s’en apercevoir.
117
la razzia des vaches de cooley
tiers d’entre eux succomba, en sorte qu’ils périrent tous sauf Follomain, fils de
Conchobar. Follomain, se vantant, prétendit qu’il ne rentrerait jamais de sa vie
à Emain sans y apporter avec lui la tête d’Ailill et le diadème d’or que portait ce
roi. Ce n’était pas chose facile ; il fut attaqué par les deux fils de Beith, fils de Ban,
c’est-à-dire par les deux fils de la mère nourricière et du père nourricier d’Ailill,
et dans le combat il périt. Ainsi furent tués les jeunes gens d’Ulster et Follomain,
fils de Conchobar.
Pendant ce temps Cûchulainn était dans ce profond sommeil qui dura trois
jours et trois nuits à la tombe de Lega. Puis il se réveilla, il passa la main sur son
visage, il fit de son corps une roue toute rouge ; le sommet de sa tête touchait la
terre ; il reprit sa vigueur d’esprit ; il aurait été de force à se rendre à une réunion
d’hommes, à un cortège, à un rendez-vous de femme, à une brasserie, à une des
grandes assemblées politiques d’Irlande. « Pendant combien de temps ai-je été
jusqu’ici plongé dans le sommeil, ô jeune guerrier ? » demanda-t-il. – « Trois jours
et trois nuits, » répondit le jeune guerrier. – « Tant pis pour moi ! » s’écria Cûchu-
lainn. – « Pourquoi cela ? » demanda le jeune guerrier. – « Parce que pendant ce
temps là, » répondit Cûchulainn, « l’armée ennemie n’a pas été attaquée. » – « Er-
reur, » répliqua le jeune guerrier. – « Qui donc l’attaqua ? » demanda Cûchulainn.
– « Les jeunes gens, » répondit le jeune guerrier, « sont venus du nord, c’est-à-dire
d’Emain Macha ; ils étaient cent cinquante accompagnant Follomain, fils de
Conchobar, tous eux-mêmes fils de petits rois de la province d’Ulster ; ils ont
livré trois batailles à l’armée ennemie pendant les trois jours et les trois nuits
que ton sommeil a duré ; dans chacune de ces batailles un tiers d’entre eux a
succombé ; ainsi tous ont péri sauf Follomain, fils de Conchobar.
Puis il raconta comment Follomain avait émis la prétention d’aller décapiter
Ailill, de s’emparer de la couronne de ce roi et comment c’était lui qui avait
été tué. « Il est dommage, » dit Cûchulainn, « qu’en ce moment j’eusse perdu
toute ma force ; si j’avais eu ma force, les jeunes gens qui ont péri n’auraient pas
succombé, Follomain n’aurait pas succombé. » – « Continue à combattre, mon
petit Cûchulainn, » répliqua le jeune guerrier, « la mort de ces jeunes gens ne sera
pas une tache à ton honneur, elle ne diminuera pas le renom de ta valeur dans
les batailles. » – « Reste avec nous cette nuit, ô jeune guerrier, » dit Cûchulainn,
« reste afin qu’ensemble nous vengions sur l’armée ennemie les jeunes gens qui
ont péri. »
3. Intercalation chrétienne195.
195
Ici commence un long morceau, Windisch, l. 2515-2658, p. 351-383, œuvre d’un chrétien
118
la razzia des vaches de cooley
qui a voulu enlever au dieu payen Lug l’honneur de la victoire merveilleuse remportée par
Cûchulainn sur la grande armée d’Ailill et de Medb. Ce morceau se trouve dans le Lebor na
hUidre, comme dans le livre de Leinster.
196
Après avoir ainsi parlé dans la rédaction chrétienne, Lug se retire, tandis que, dans la ré-
daction primitive, accueillait favorablement la demnde du jeune héros, il avait accompagné
Cûchulainn sur le char armé de faux et son concours expliquait le merveilleux succès de Cû-
chulainn qui, sans lui, n’aurait pu seul vaincre une si grande armée.
197
Lucien, dans son traité intitulé ZeuziVh AntiocoV, § 8, attribue quatre-vingt chars armés
de faux aux Galates ou Celtes d’Asie Mineure, dans une bataille contre Antiochus Sôter vers l’an
272 avant J.-C. Sur le char armé de faux des Celtes on peut voir aussi le passage de Pomponius
Mela, III, 6, où parlant des Celtes de Grande Bretagne cet auteur écrit : Dimicant non equitatu
modo aut pedite, verum et bigis et curribus gallice armatis ; covinos vocant, quorum falcatis axibus
utuntur. Est à rapprocher Frontin, Strategemata, l. II, cap. 3, § 18 : C. Caesar Gallorum falcatas
quadrigas eadem ratione palis defixit, excepit inhibuitque. Ce que Frontin appelle quadriga c’est
l’essedum des Gaulois de Grande-Bretagne : De Bello Gallico, l. IV, c. 32, 33 ; I ; V, c. 9, 16, 17 ;
cf. les mentions d’essedarii, l. IV, c. 24 ; l. V, c. 15, 19.
198
Simon le druide est emprunté au Simon magus des Actes des Apôtres, chapitre VIII, verset
9 : Vir autem quidam nomine Simon qui ante fuerat in civitate magus, traduction dans la vul-
gate du grec : Auhr dtiVonomatiSimwnprouphrcenth poleƒ mageuwn. En Irlande magus
et drui « druide » étaient consiédérés comme synonymes. Le nom absurde de Darius ; de Dair,
donné à un empereur romain, apparaît dans le manuscrit le plus ancien qui est le Lebor na
hUidre ; le Livre de Leinster le supprime ; le ms. H. 2. 17, le remplace par Ner, c’est-à-dire Né-
ron (54-58 après J.-C.) qui aurait été contemporain de Conchobar si l’on s’en rapporte à notre
texte ; faisons observer que suivant les annales de Tigernach publiées par M. Whitley Stokes,
Revue Celtique, t. XVI, p. 405, Conchobar aurait régné de l’an 30 avant J.-C. à l’an 30 après
J.-C. et serait mort 24 ans avant l’avènement de Néron. Le nom de Dair, Darius, roi des Perses,
appraît dans l’histoire irlandaise d’Alexandre le Grand publiée par M. Kuno Meyer, chez Win-
disch, Irisch texte, II, 2, p. 1-108. Ici l’auteur irlandais a confondu les Perses avec les Romains.
119
la razzia des vaches de cooley
lainn à son cocher. Le même cocher prit son casque199 à crête, à quatre angles
entre quatre surfaces planes avec multitude de toutes les couleurs et de toutes les
figures possibles ; puis il mit ce casque en place dehors entre ses deux épaules ;
c’était un ornement pour lui et non une surcharge. Sa main posa devant son
front le fil d’un jaune rougi semblable à une bande d’or rouge qui avait été fon-
due au feu et fixée sur le bord d’une enclume, fil qui était le signe de sa qualité de
cocher et qui le distinguait de son maître assis à côté de lui. Il ouvrit les entraves
mises aux pieds des chevaux et de la main droite il saisit sa baguette brodée d’or.
Dans la main gauche il prit les rênes à l’aide desquelles il maintenait les chevaux
dans la bonne direction ; savoir, de la main gauche, manier la bride des chevaux
est une partie essentielle de l’art du cocher.
Puis il mit à ses chevaux leurs cuirasses200 de fer ornées de broderies, qui les
couvraient du front à la cheville des pieds. [Le char était armé] de petits javelots,
de petites lances aux pointes dures, en sorte que chaque mouvement du char
devait rapprocher de l’ennemi ces pointes, et sur le chemin suivi par le char
chaque angle, chaque bout, chaque partie, chaque face de ce char devait déchirer
l’ennemi. Par des paroles magiques Lôeg donna à ses chevaux et à Cûchulainn,
son frère nourricier, un avantage merveilleux ; il les rendit invisibles tandis que
lui et Cûchulainn voyaient tous les guerriers réunis dans ce camp. Les mêmes
paroles magiques assuraient à Lôeg en ce jour une triple supériorité sur les autres
cochers, supériorité dans l’art de sauter sur les crevasses, supériorité dans la di-
rection des chevaux, supériorité dans le maniement de la baguette qui tenait lieu
de fouet.
Alors le héros, le guerrier, instrument dont Bodb, déesse de la guerre, allait se
servir pour dresser une muraille de cadavres, Cûchulainn, fils de Sualtam, revêtit
son équipement de combat, de bataille, de guerre. Cet équipement de combat,
de bataille, de guerre, consistait en vingt-sept chemises qui, réunies, atteignaient
l’épaisseur d’une planche ; sur ces chemises des fils et des cordes faisaient cercle
autour de lui, en les serrant contre sa blanche peau ; c’était pour empêcher que
son bon sens et son intelligence ne se changeassent en fureur, quand, suivant sa
nature, la colère s’emparerait de lui. Il mit sa ceinture belliqueuse de guerrier
faite de cuir très dur et tanné, fabriqué avec la peau des épaules de sept taureaux ;
cette ceinture l’enveloppait depuis l’endroit où sa taille était la plus mince jusqu’à
l’endroit où elle devenait épaisse sous l’épaule. Elle l’entoura pour détourner les
javelots, les pointes de piques, le fer, les lances, les flèches ; elle aurait de même
199
Première apparition du casque qui se trouve ensuite un peu plus bas.
200
Lurecha = loricas, mot latin comme caindle = candelae « chandelle » plus bas.
120
la razzia des vaches de cooley
détourné les pierres, les rocs, les cornes. Ensuite Cûchulainn prit son pantalon
en velours de soie avec apparence de peau, avec une bande d’or blanc et tacheté,
bande fixée au-dessous du moelleux milieu de ce pantalon. Sur ce pantalon qui
semblait de peau, mais qui était de velours, il en mit un autre fait de cuir brun,
bien cousu, qui provenait de la peau des épaules de quatre jeunes taureaux. Puis il
saisit ses armes belliqueuses de lutte, de combat, de bataille. Voici quelles étaient
ces armes : huit petites épées en outre de sa rapière au manche brillant d’ivoire,
huit petites lances en outre de sa lance à cinq pointes, huit petits javelots en outre
de sa baguette de jeu, huit petits boucliers de jeu en outre de son bouclier d’un
rouge foncé sur lequel on voyait représenté un sanglier en marche et qu’entourait
une bordure tranchante comme rasoir ; cette bordure était si tranchante, si aiguë
qu’elle aurait coupé un cheveu pendant en face d’un cours d’eau. Quand le jeune
guerrier faisait le jeu du tranchant, il coupait avec son bouclier comme avec sa
lance et avec son épée. Ensuite il mit autour de sa tête son casque à crête201,
casque de combat, de bataille et de guerre, du fond duquel il jetait un cri égal à
celui de cent guerriers ; ce cri, se prolongeant, semblait renvoyé par chaque angle
et chaque coin, car le même cri était poussé par les génies aux pâles visages, par
les génies aux visages de bouc, par les fées des vallées, par les démons de l’air202,
devant lui, au-dessus de lui, autour de lui chaque fois qu’il sortait pour répandre
le sang des guerriers et pour faire de brillants exploits.
Alors fut jeté sur lui son voile de protection, qui rendait invisible, vêtement
venu de la terre de promesse203 et donné à lui par Manannan fils de l’Océan et
roi de la terre de lumière204.
Alors se produisit chez Cûchulainn sa première contorsion ; elle fut terrible,
multiple, merveilleuse, inouïe ; ses jambes tremblaient tout autour de lui comme
un arbre contre lequel vient buter un cours d’eau, comme un membre, chaque
articulation, chaque extrémité, chaque jointure, du sommet de la tête jusqu’à la
terre. Furieux, il tordit son corps au milieu de sa peau ; ses pieds, le devant de
201
Seconde apparition du casque.
202
Demna aeoir, glose chrétienne.
203
Expression d’origine biblique qui désigne ici les Champs Elysées celtiques ordinairement dit
Mag Meld. Fide demoratus est [Abraham] in terra repromossionis tanquam in aliena, saint Paul
ad Hebraos, chapitre XI, verset 9. dans le ms. De Würzburg, p. 33, b, note 2, terra repromissionis
est, rendu en irlandais par tir tairngire, comme on le peut voir dans Thesaurus palaeohibernicus,
t. I, p. 708, l ; 31 ; c’est l’expression qu’on trouve ici dans le texte irlandais et que nous avons
rendu par terre des promesses ; cf. O’Curry Sullivan, On the Manners, t. I, p. CCCXXXIII, et
Erin, III, p. 250, Eachtra Airt Maic Coinn, éditées par R. I. Best, § 3.
204
Tir Sorcha un des noms des Champs-Elysées celtiques ordinairement Mag Meld. On a cru
en Irlande que Tir sorcha était le Portugal, O’Curry, Manners ans Customs, t. II, p. 301.
121
la razzia des vaches de cooley
ses jambes, ses genoux passèrent derrière lui ; ses talons, ses mollets et ses fesses
arrivèrent sur le devant ; les muscles superficiels de ses mollets se posèrent sur la
face antérieure de ses jambes et y firent une bosse aussi grosse que le poing d’un
guerrier. Tirant les nerfs du sommet de sa tête, il les amena derrière la nuque, en
sorte que chacun d’eux produisit une bosse ronde, très grande, indescriptible,
énorme, inouïe, aussi grosse que la tête d’un enfant à l’âge d’un mois.
Puis il déforma ses traits, son visage. Il tira un de ses yeux dans sa tête de telle
façon qu’une grue n’aurait pu du fond du crâne ramener cet œil sur la joue ;
l’autre œil sauta hors de la paupière et vint se placer à la surface de la joue. Sa
bouche se déforma de façon monstrueuse : il éloigna la joue de l’arc formé par les
mâchoires et ainsi rendit visible l’intérieur de sa gorge ; ses poumons et son foie
vinrent flotter dans sa bouche ; d’un coup de griffe de lion, il frappa la peau qui
couvrait sa mâchoire supérieure et toutes les mucosités qui, comme un courant
de feu, arrivaient de son cou dans sa bouche, devinrent aussi grandes que la peau
d’un mouton de trois ans. On entendait le bruit que faisait son cœur en frap-
pant contre sa poitrine ; ce bruit était égal à celui que produit le hurlement d’un
chien de guerre qui aboie ou le cri d’un lion qui va attaquer des ours. La chaleur
causée par sa violente et vigoureuse colère fit apparaître en l’air au-dessus de lui
les flambeaux205 de Bodb, déesse de la guerre, les nuages pluvieux du ciel et dans
ces nuages, des étincelles rouges de feu ; au-dessus de sa tête elles brillaient dans
les airs où elles produisaient l’ardeur de sa colère.
Autour de sa tête, sa chevelure devint piquante et semblable à un faisceau de
fortes épines dans le trou d’une haie. Si on avait secoué au-dessus de lui un beau
pommier couvert de beaux fruits, les pommes ne seraient pas tombées à terre ;
elles seraient restées chacune fixée sur un de ses cheveux, par l’effet de la colère
qui avait rendu sa chevelure piquante. Sur son front se dressa le feu du héros, feu
long et gros comme la pierre à aiguiser d’un guerrier206. Du sommet de sa tête
se leva un rayon de sang brun, droit comme une poutre, aussi haut, aussi épais,
aussi fort, aussi vigoureux, aussi long que le mât d’un grand navire ; il en résulta
une vapeur magique semblable à la fumée qui sort du palais d’un roi quand ce
roi va près de son foyer le soir à la fin d’une journée d’hiver.
Après ces contorsions, Cûchulainn sauta dans son char de bataille armé de
faux, de faux en fer avec tranchants minces, avec crochets, avec pointes dures et
guerrières, avec appareil de déchirement, avec ongles piquants fixés aux essieux,
aux courroies, aux courbes, aux principales pièces du char.
205
Caindle = candelae, mot latin, comme lurecha = loricas, plus haut.
206
Cf. Exode, chap. 34, verset 29, 30, 33, où un phénomène semblable est rapporté à Moïse.
122
la razzia des vaches de cooley
207
§ 4 de la section XXIII, chez Windisch, p. 648-653, l. 4555, 4588, titre Bangleo Rochada,
« Combat blanc de rochad ». Voyez l. 4573 : ic Imlég in Glendamrach.
208
Section XXVII, chez Windisch, p. 840-891, l. 5804-6119.
209
Ici se termine la composition chrétienne imaginée pour supprimer le concours du dieu
payen Lug au grand succès de Cûchulainn.
123
la razzia des vaches de cooley
D’autres disent que Lug, fils d’Ethliu, combattit avec Cûchulainn au grand
massacre par groupes de six210.
On ne sait pas le nombre de morts, on ne pourrait compter combien d’hom-
mes de la plèbe succombèrent ; on a compté seulement les chefs ; voici leurs
noms… (suivent 186 noms).
Cûchulainn tua cent trente rois au grand massacre de la plaine de Murthem-
ne. En outre furent innombrables les chiens, les chevaux, les femmes, les jeunes
garçons, les hommes de petite condition, les gens malpropres qui périrent aussi.
Il ne resta sain et sauf qu’un tiers des hommes d’Irlande, les deux autres tiers
avaient un os de la hanche brisé, ou moitié de la tête fracassée, ou un œil crevé,
ou quelqu’autre lésion incurable qui dura toute la vie.
124
la razzia des vaches de cooley
un manteau beau, bien ajusté, brodé, à cinq plis. Une blanche broche d’argent
blanc, incrustée d’or, posée sur sa blanche poitrine, semblait être un flambeau lu-
mineux d’un éclat si puissant et si pur que les yeux des hommes ne pouvaient la
regarder. Sur sa peau, il portait une tunique de soie joliment garnie de bordures,
de ceintures, avec des galons d’or, d’argent, de laiton. Cette tunique atteignait le
sommet de son brun pantalon.
Ce pantalon d’un brun rougeâtre, qui enveloppait le jeune guerrier, était fait
d’un velours qu’aurait pu porter un roi. Son magnifique bouclier était de couleur
pourpre foncée avec bordure d’argent bien blanc tout autour. À sa gauche se
trouvait une épée dont la poignée avait des entrelacs d’or.
Dans le char, près de lui, on voyait une longue lance au tranchant bleu et un
javelot plus court avec les cordes de lancement (amentum) dont se sert le guerrier
et avec rivet de bronze. Il tenait d’une main neuf têtes, de l’autre main dix têtes
[d’ennemis tués] et il les agita devant les troupes ennemies comme preuve de sa
valeur et de son habileté guerrière. Medb mit son visage sous des boucliers qui
formaient au-dessus d’elle une sorte de cuve renversée, elle fut ainsi à l’abri des
javelots que ce jour-là Cûchulainn pouvait lui lancer.
6. Jalousie de Dubthach.
Ce fut alors que les jeunes filles demandèrent aux hommes d’Irlande de les éle-
ver sur le plat des boucliers posés sur des épaules de guerriers afin qu’elles pussent
voir comment était fait Cûchulainn. Elles trouvèrent merveilleuses les jolies, les
aimables formes qu’il avait ce jour-là en comparaison de l’orgueilleuse et magique
laideur qu’elles lui avaient vue la soirée précédente. Alors jalousie, mauvais vouloir
et envie s’emparèrent de Dubthach le paresseux d’Ulster, à cause de sa femme
[qu’il crut amoureuse de Cûchulainn] et il donna conseil aux troupes d’agir traî-
treusement avec Cûchulainn, de lui dresser une embuscade qui l’envelopperait et
où il périrait.
Voici ce qu’il dit :
211
Vers à supprimer
125
la razzia des vaches de cooley
212
Ni maith ro fichid in cath. Lebor na hUidre, p. 81, col. 2, l. 3, O’Keeffe, p. 74, l. 2059.
213
Ina chuilcennaid. Lebor na hUidre, p. 81, col. 2, l. 4 ; O’Keeffe ; p. 74, l. 2060.
214
An gnúis tar sna ergala. Lebor na hUidre, p. 81, col. 2, l. 6. O’Keeffe, p. 74, l. 2062.
215
A srub i freslige ra budin, Windisch, p. 399, note 10.
216
Pour venger le meurtre des fils d’Usnech. Longes mac n-Usnig, c. 16, Windisch, Irische texte,
t. I, p. 76, l. 19.
126
la razzia des vaches de cooley
217
Pour venger le meurtre des fils d’Usnech. Longes mac n-Usnig, c. 16. Irische texte, t. I, p. 76,
l. 15. Un autre texte dit que les meurtriers de Fiachna furent Illan et Connal, Irische Texte, t. II,
2, p. 169.
218
Pour la même raison que le meurtre de Fiachna. Carpre par Feidlimid, sa mère, était fils
de Conchobar. Suivant le Longes n-Usnig, c. 16, Irische texte, t. I, le fils de Feidlimid s’appelait
Fiachna.
219
Lebor na hUidre, ; p. 81, col. 2, l. 16. O’Keeffe, p. 74, l. 2072.
220
Lebor na hUidre, p. 81, col. 2, l. 21.
127
la razzia des vaches de cooley
128
Chapitre XVIII
Alors s’approcha des troupes d’Irlande un guerrier très hardi d’Ulster ; il s’ap-
pelait Oengus, il était fils d’Oenlam Gabe. Il fit tourner devant lui les armées des
Mod Loga qu’on appelle Lugmod [aujourd’hui Louth] jusqu’aux deux tombes
sur le mont Fuaid. Voici ce que les savants racontent ; si les guerriers d’Irlande
lui avaient livré des combats singuliers successifs, il aurait tué les deux tiers de
l’armée ennemie avant de succomber lui-même. Mais les guerriers d’Irlande ne
procédèrent pas ainsi ; organisant une embuscade, ils l’enveloppèrent de toutes
parts et il succomba au gué des deux tombes sur le mont Fuaid.
Alors vint à eux Fiacha Fialdama d’Ulster. Il voulait avoir un entretien avec le
fils de la sœur de sa mère, avec Mane le diligent de Connaught. Avec lui arriva
Dubthach le paresseux d’Ulster. Mane le diligent amena avec lui Dôche, fils de
Maga. Quand Dôche, fils de Maga, vit Fiacha Fialdama, il lui lança un javelot
qui traversa le corps de Dubthach le paresseux, son ami. Fiacha Fialdama lança
un javelot à Dôche de Maga, mais ce javelot traversa le corps de Mane le diligent
de Connaught, son ami.
« C’est un coup manqué, ce qui leur est arrivé, » dirent les hommes d’Irlande ;
« chacun d’eux a tué son ami, son parent. » De là le nom de « Coup manqué du
passage d’Oiseau ». On dit aussi « L’autre coup manqué du passage d’Oiseau ».
3. Déguisement de Tamon.
Alors les hommes d’Irlande dirent à Tamon l’idiot de mettre sur lui les vête-
ments et le diadème d’or d’Ailill et d’aller au gué, cela sous leurs yeux.
Tamon mit sur lui les vêtements et le diadème d’or d’Ailill et alla au gué qui
était sous les yeux des hommes d’Irlande, ceux-ci plaisantèrent et applaudirent
pour se moquer de lui. « Le vêtement que tu portes, Tamon, » dirent-ils, « ô Ta-
mon l’idiot ! c’est le vêtement d’Ailill ; tu as aussi son diadème d’or. » Cûchulainn
vit Tamon, et n’était pas au courant ; il crut que c’était Ailill lui-même ; il lui
lança de sa fronde une pierre et Tamon l’idiot tomba sans vie sur le gué où il se
trouvait. De la pour ce gué le nom de gué de Tamon.
De là aussi « Déguisement de Tamon » titre de cet épisode.
129
Chapitre XIX
1. Combat de Fergus.
Quatre des cinq grandes provinces d’Irlande prirent étape et campement cette
nuit au pilier de pierre en Crich Ross. Medb demanda aux hommes d’Irlande
un d’eux pour combat et bataille contre Cûchulainn le matin suivant. Chacun
disait : « Ce ne sera pas moi, je ne sortirai pas de l’endroit où je suis, personne de
ma famille ne doit rien à Cûchulainn. »
Alors Medb demanda à Fergus de faire contre Cûchulainn le combat, la ba-
taille refusée par les hommes d’Irlande. « Il serait inconvenant pour moi, » répon-
dit Fergus, « de me battre avec un jeune garçon imberbe, qui n’a pas de barbe du
tout et qui a été mon élève. » Medb se plaignit fortement du refus par Fergus de
s’engager à faire combat et bataille. [Elle lui fit donner du vin, l’enivra fortement
et renouvela sa demande221.]
Ils passèrent là cette nuit. Le lendemain matin, Fergus se leva de bonne heure
et alla au gué du combat où se trouvait Cûchulainn ; Cûchulainn vit Fergus venir
à lui. « Ce n’est pas en grande sûreté, » dit-il, « que mon maître Fergus vient à ma
rencontre ; il n’a pas d’épée dans le fourreau d’où sortaient de si grands coups. »
C’était vrai. [Nous avons dit plus haut comment Ailill s’était emparé de cette
épée222.] « Cela m’est tout à fait égal, » répondit Fergus, « car si j’avais une épée,
elle ne t’atteindrait pas, je ne l’emploierais pas contre toi ; mais en reconnais-
sance des jouissances et de l’éducation que je t’ai données, que t’ont données les
habitants d’Ulster et Conchobar, prends la fuite en présence des hommes d’Ir-
lande. » – « Il me répugne, » répondit Cûchulainn, « de fuir devant un guerrier
dans l’Enlèvement des vaches de Cooley. » – « Cela ne doit pas te répugner, » répli-
qua Fergus, « car je fuirai devant toi au moment où tu seras blessé, ensanglanté,
criblé de plaies, à la bataille de l’Enlèvement. Et quand moi seul j’aurais pris la
fuite, les hommes d’Irlande se mettront tous à fuir comme moi. » La perspective
de ce futur succès des habitants d’Ulster fut très agréable à Cûchulainn ; il fit
amener son char de combat, il y monta et au plus vite se mit à fuir loin des hom-
221
Dobreth fin do ocus romesca cotrén ocus ro guded imdula isin comac. Lebor na hUidre,
p. 82, col. 2, l. 6, 7 ; O’Keeffe, p. 79, l. 2145, 2146, Winifred Faraday, p. 97.
222
Ar gat sai Ailill ass, ut praediximus. Lebor na hUidre, p. 82b, l. 10 ; O’Keeffe, p. 77, l. 2149,
2150 ; Winifred Faraday, p. 97. Voir plus haut, chap. VIII, § 18 ; Enlèvement, p. 94 ; 95, Revue
Celtique, t. XXIX, p. 162, 163.
130
la razzia des vaches de cooley
mes d’Irlande. Ceux-ci le virent prendre la fuite. « Il a fui devant toi, » dirent-
ils tous, « il a fui devant toi, ô Fergus. » – « Il faut le poursuivre, » dit Medb, « il
faut le poursuivre, ne pas le laisser d’éloigner de toi. » – « Non certes, » répondit
Fergus, « je ne le poursuivrai pas davantage. Quoique cette espèce de fuite que
je lui ai infligée soit peu importante, pareil succès n’a été obtenu par aucun des
hommes d’Irlande qui l’attaquèrent dans l’Enlèvement des vaches de Cooley. En
conséquence, tant que les hommes d’Irlande n’auront pas cessé de lui livrer des
combats singuliers, je ne recommencerai pas à combattre cet homme. »
Ainsi finit l’épisode du combat de Fergus.
Ferchu l’exilé était de Connaught, cependant ses relations avec Ailill et Medb
étaient celles d’un ennemi qui les combattait et les pillait. Depuis le jour où ils
prirent possession de la royauté, il ne se rendit pas une seule fois dans leur camp,
ni dans leur armée pour leur venir en aide dans les moments difficiles, en cas de
nécessité, après convocation à une assemblée indispensable ; il ne faisait que dé-
vaster leur pays et leur terre après les avoir envahis derrière eux. Ce fut alors qu’il
arriva à l’est d’Ai. Sa troupe était de douze hommes. On lui avait dit qu’un seul
homme arrêtait, retenait quatre des cinq grandes provinces d’Irlande depuis le
lundi commencement de l’hiver jusqu’au commencement du printemps, tuant
au gué un homme chaque jour et cent guerriers chaque nuit.
Alors il demanda à ses gens leur avis sur son projet.
« Pourrions-nous faire mieux, » dit-il, « que d’aller attaquer cet homme qui
arrête et retient quatre des cinq grandes provinces d’Irlande ? Emportant avec
nous sa tête et ses armes, nous irons trouver Ailill et Medb. Quelques grands que
soient les maux que nous avons fait subir à Ailill et à Medb, nous obtiendrons
d’eux la paix pour avoir fait tomber cet homme sous nos coups. » Ce plan fut
approuvé. Ferchu et ses compagnons allèrent à l’endroit où se trouvait Cûchu-
lainn et alors ils n’employèrent pas le procédé loyal du combat singulier. Tous les
douze aussitôt se tournèrent contre Cûchulainn. Celui-ci se tournant contre eux
coupa leurs douze têtes en un instant ; il dressa pour eux douze pierres et sur la
pierre de chaque homme mit la tête de cet homme. Il mit aussi sur une pierre la
tête de Ferchu l’exilé. On appelle « Place de tête de Ferchu » l’endroit où Ferchu
l’exilé a laissé sa tête, c’est en Irlandais cenn-aitt Ferchon.
Alors chez les hommes d’Irlande, on se demanda qui serait capable de livrer
131
la razzia des vaches de cooley
132
la razzia des vaches de cooley
133
Chapitre XX :
Combat de Ferdéad
134
la razzia des vaches de cooley
224
Táin bó Cualnge, p. 127, l. 1031.
225
Táin bó Cualnge, p. 115, l. 928 ; p. 129, l. 1053.
226
Ptolémée, l. II, chap. 3, § 2, édition donnée chez Didot par charles Müller, t. I, p. 84, l. 3.
227
Handbuch der Alten Geographie, t. I, p. 297. Pauly, Real-Encyclopaedie, t. VI, p. 1130.
228
2e édition, p. 237 et planche VI ; cf. J. Rhys, Celtic Britain, 3e édition, pp. 222, 223, 235,
236, et la carte, Map of Britain, placée en tête du volume. Le Setantiorum portus figure dans
cette carte.
229
Ptolémée, l. II, chap. III, § 10, édition Didot, t. I, 96-99.
230
Hübner, chez Pauly-Wissowa, Real-Encyclopaedie, t. III, col. 844.
231
Ptolémée, l. II, chap. 2, § 6, 8 ; édition Didot, t. I, pp. 78, 79, cf. Hübner, chez Pauly-Wis-
siwa, Real-Encyclopaedie, t. III, col. 844.
232
Ptolémée, l. II, chap. 3, § 13 ; édition Didot, t. I, pp. 103, 104, cf. Hübner, chez Pauly-Wis-
soa, Real-Encyclopaedie, t. V, col. 1792.
233
Rhys, Celtic Britain, 3e édition, p. 44.
234
Ptolémée, l. II, ch. 3, § 7 ; édition Didot, t. I, p. 92. Hübner chez Pauly-Wissowa, Real-En-
cyclopaedie, t. V, col. 1792. Rhys, Celtic Britain, 3e édition, pp. 222, 223, et Map of Britain.
135
la razzia des vaches de cooley
235
La Borderie, Histoire de Bretagne, t. I, p. 390 et suivantes, plus la carte intitulée : La Bretagne
armoricaine et la marche franco-bretonne à l’époque mérovingienne.
236
Tirechan’s Collections, chez Whitley Stokes, The Tripartite Life of Patrick, t. II, p. 309, l. 3,
p. 326, l. 13 ; Hogan, Vita sancti Patricii, pp. 64, 84 ; Windisch, Táin bó Cualnge, p. 436, note 1.
237
Windisch, Táin bó Cualnge, p. 436, note I ; cf. Elton, Origins of english History, 2e édition,
p. 152, 228.
238
Windisch, Táin bó Cualnge, p. 437, l. 3004, 3005.
239
Dans la pièce intitulée Tochmarc Emire, il est dit de Cûchulainn qu’il ne reçut pas d’ins-
tructions avant d’aller chez Scâthach, fri Alpain anair, « in the east of Alba », comme traduit M.
Kuno Meyer, Revue Celtique, t. XI, pp. 444, 445.
136
la razzia des vaches de cooley
240
La modeste, la terrible et la belle.
241
Je considère bulga comme un adjectif dérivé de bolg « sac ». Suivant M. Kuno Meyer, bolga
pour bulgae est le génitif de bolg substantif, féminin signifiant ouverture. Le gae bolga était un
javelot dont le fer avait une ouverture, c’est-à-dire avait forme de fourche. On pourrait aussi
supposer que le gae bulga était originaire d’une localité située dans le nord de la Grande-Bre-
tagne, Blatum Bulgium, aujourd’hui Birren, près Middlebay, comté de Dumfries en Ecosse ;
ç’aurait été la patrie d’Aife qui donna le gae bulga à Cûchulainn. Cf. Corpus inscriptionum
latinarum, t. VII, p. 186 ; Windisch, Táin bó Cúalnge, p. 327, l. 2373.
137
la razzia des vaches de cooley
1. medb
2. ferdéad
3. medb
4. ferdéad
138
la razzia des vaches de cooley
5. medb
6. ferdéad
7. Medb
242
Le soleil et la lune remplacent ici le ciel de l’ancienne formule : serment par le ciel, la terre
et la mer.
139
la razzia des vaches de cooley
8. ferdéad
9. medb
243
« Jour du seigneur », c’est-à-dire « du jugement dernier ».
140
la razzia des vaches de cooley
2. cûchulainn
3. fergus
141
la razzia des vaches de cooley
4. cûchulainn
5. fergus
6. cûchulainn
7. fergus
8. cûchulainn
9. fergus
142
la razzia des vaches de cooley
10. cûchulainn
11. fergus
1. ferdéad
246
Le javelot de sac.
143
la razzia des vaches de cooley
Rendons-nous à ce gué
Sur lequel [la déesse de la guerre] Bodb poussera des cris ;
Quand je rencontrerai Cûchulainn,
Quand, frappant au travers de son petit corps,
Je lui ferai blessure si profonde
Que d’elle il mourra. »
2. le garçon
3. ferdéad
Les chevaux de Ferdéad furent pris et attelés à son char, il arriva au gué du
combat quand il ne faisait pas encore plein jour. « Eh bien, mon garçon, » dit
Ferdéad à son cocher, « étends sous moi, dans mon char, les couvertures et les
fourrures ; je vais m’assoupir et m’endormir profondément. »
Parlons maintenant de Cûchulainn. Lui ne se leva qu’en plein jour ; il ne
voulait pas faire dire aux hommes d’Irlande que, s’il se levait plus tôt, la crainte,
la terreur en étaient cause. Quand il fit plein jour, il ordonna à son cocher de
prendre ses chevaux et de les atteler à son char.
« Eh bien ! mon garçon, » dit Cûchulainn, « prends nos chevaux et attelle-les
au char, car le guerrier qui est venu à notre rencontre, Ferdéad, fils de Damân,
144
la razzia des vaches de cooley
petit-fils de Daré, est de ceux qui se lèvent tôt. Le cocher prit les chevaux, les
attela au char : « Montes-y, » dit-il à Cûchulainn, « et que ta valeur guerrière n’en
reçoive pas de honte. »
Ce fut alors que monta dans son char le héros frappeur, le faiseur de tours
guerriers, le vainqueur à l’épée rouge, Cûchulainn, fils de Sualtam ; en consé-
quence les génies à face de bouc, les génies à visages pâles, les fées des vallées,
les démons de l’air247 poussèrent des cris autour de lui. En effet, les gens de la
déesse Dana248 jetaient leurs cris autour de lui afin de rendre d’autant plus grand
l’effroi, la crainte, l’épouvante, la terreur qu’il inspirait dans tous les combats,
dans tous les champs de bataille, dans toutes les luttes belliqueuses, dans toutes
les batailles où il allait.
Avant d’avoir attendu longtemps, le cocher de Ferdéad entendit quelque cho-
se : bourdonnement, fracas, bruit confus, tapage, sorte de tonnerre, vacarme,
tumulte, bruit éclatant causé par le choc des boucliers, jeu et cliquetis de lan-
ces, sons divers produits par les épées qui s’entrechoquaient, par le casque, par
la cuirasse, par les armes qui se heurtaient dans un maniement furieux, par les
cordes, par les roues, par l’ensemble du char, par les sabots des chevaux, enfin
par la puissante voix du héros, du guerrier batailleur qui arrivait au gué. Le co-
cher de Ferdéad s’approcha et posa la main sur son maître : « Eh bien, » dit-il, « ô
Ferdéad, lève-toi, ton adversaire est près de toi au gué. » Il prononça les paroles
que voici :
« J’entends le roulement d’un char
Avec un joli joug d’argent.
Un homme de haute taille
Est assis sur ce char dur.
247
« Les démons de l’air » sont une glose chrétienne.
248
Les dieux des Irlandais payens.
145
la razzia des vaches de cooley
« Eh bien ! mon garçon, » dit Ferdéad, « quel motif as-tu eu pour louer cet
homme depuis que tu es venu de la maison ? Étant donné l’excès de ces louanges,
je ne manque pas de raisons pour te quereller. Ailill et Medb ont prédit que cet
homme succomberait sous mes coups ; et comme j’en serai récompensé par eux,
je le mettrai vite en pièces. Le moment est arrivé que tu me viennes en aide. »
Voici les paroles qu’il dit et la réponse du cocher :
1. ferdéad
2. le cocher
146
la razzia des vaches de cooley
3. ferdéad
Le cocher de Ferdéad ne fut pas long pour arriver au gué. Une fois arrivé, il
vit quelque chose : un beau char à quatre angles pointus, allant avec une impé-
tueuse rapidité, conduit avec une grande habilité, surmonté d’un pavillon vert ;
la caisse du char, faite de bois mince, sec, haut, long comme l’épée d’un héros,
s’avançait derrière deux chevaux rapides, sauteurs, aux grandes oreilles, faisant
jolis sauts ; ils avaient des narines aussi larges que des sacs, de larges poitrails, les
cœurs vifs, les flancs élevés, les sabots larges, les pieds minces, très forts, agres-
sifs. Un de ces chevaux était gris, à hanches larges, sautillant, à longue crinière.
De l’autre côté du joug, était attelé au char un cheval noir à la crinière bouclée,
à la marche rapide ; on pouvait le comparer à un faucon en chasse, un jour où
le vent serait aigu, où un vent capable de tout déchirer soufflerait contre lui au
printemps, en mars, sur une plaine. Au début la démarche des deux chevaux de
Cûchulainn ressemblait à celle d’un cerf farouche à la première approche des
chiens, au commencement de la chasse ; on aurait pu croire qu’ils marchaient
sur une pierre rendue brûlante par le feu ; l’impétuosité de leurs mouvements
simultanés secouait et soulevait la terre.
Cûchulainn arriva au gué ; Ferdéad s’arrêta sur la rive méridionale ; Cûchu-
lainn s’assit sur celle du Nord. Ferdéad souhaita bienvenue à Cûchulainn. « Je te
remercie d’être arrivé ici, » dit Ferdéad. – « Je ne considère pas comme loyale, »
répondit Cûchulainn, « la salutation que tu m’adresses en ce moment. Je n’aurais
désormais aucune confiance en elle. Je serais en droit de te souhaiter bienvenue
147
la razzia des vaches de cooley
plutôt que toi à moi. C’est toi qui viens dans mon pays, dans ma province m’at-
taquer, me combattre, sans raison légitime ; ce serait plutôt à moi à venir te livrer
combat et bataille, car c’est toi qui t’es emparé de mes femmes, de mes fils, de
mes gentils garçons, de mes chevaux, de mes nombreux chevaux, de mon bétail,
de mes troupeaux, de mes vaches. » – « Fort bien, » répliqua Ferdéad, « mais quel-
le est donc la raison qui t’a décidé à me livrer combat et bataille ? Lorsque nous
étions chez Scâthach, chez Uathach et chez Aife, c’était toi qui pour moi faisais
fonction de domestique, qui armais mes lances, qui dressais mon lit. » – « C’est
bien vrai, » répondit Cûchulainn, « c’était à cause de ma jeunesse, et c’est parce
que que j’étais alors adolescent que je te rendais ces services, mais la situation
n’est plus du tout la même aujourd’hui. Aujourd’hui il n’y a pas au monde un
guerrier que je ne repousserais. » Alors chacun d’eux reprocha vivement à l’autre
d’avoir renoncé à leur précédente amitié. Voici les paroles que dit Ferdéad et les
réponses de Cûchulainn :
1. ferdéad
2. cûchulainn
148
la razzia des vaches de cooley
3. ferdéad
4. cûchulainn
5. ferdéad
6. cûchulainn
149
la razzia des vaches de cooley
7. ferdéad
8. cûchulainn
9. ferdéad
150
la razzia des vaches de cooley
O Cûchulainn de Cooley !
Folie et trouble d’esprit se sont emparés de toi ;
De nous te viendra tout le mal ;
À toi la faute. »
151
la razzia des vaches de cooley
« Eh bien, Ferdéad, » dit Cûchulainn, « voici pourquoi il n’est pas juste que tu
viennes me livrer combat et bataille. Lorsque nous étions chez Scâthach, chez
Uathach et chez Aife, c’était ensemble que nous allions à tous les combats, à tous
les champs de batailles, à toutes les luttes, à toutes les guerres, à toutes les forêts,
à tous les déserts, à tous les endroits obscurs, à tous les repaires. Et alors il parla
ainsi : voici les paroles qu’il dit :
152
la razzia des vaches de cooley
153
la razzia des vaches de cooley
rieure que fut la défense, le jet des javelots fut encore plus habile, il fit couler le
sang, produisit des taches rouges, des plaies chez les deux combattants. « Cessons
maintenant, ô Cûchulainn ! » dit Ferdéad. – « Oui cessons, l’heure est venue, »
répondit Cûchulainn. En effet ils cessèrent, ils jetèrent leurs armes aux mains de
leurs cochers.
Puis chacun s’approcha de l’autre et mettant la main autour du cou de son
adversaire lui donna trois baisers.
Leurs chevaux passèrent cette nuit-là dans le même enclos, leurs cochers se
mirent auprès du même feu, et de joncs frais ils firent une litière pour servir de
matelas aux deux blessés. Des gens capables de guérir des malades, des médecins
vinrent les traiter, les guérir ; ils mirent des herbes, des plantes médicinales, sur
les excoriations, les plaies, les articulations, les nombreuses blessures ; ils pronon-
cèrent sur elles les formules magiques qui guérissent. Les herbes, les plantes mé-
dicinales, les formules magiques, employées pour les excoriations, les plaies, les
articulations, les bosses, les multiples blessures de Cûchulainn furent portées en
même quantité à Ferdéad au-delà du gué à l’ouest. Il ne fallait pas que les hom-
mes d’Irlande pussent attribuer la défaite de Ferdéad à la plus grande abondance
des soins données à Cûchulainn. De chaque aliment, de chaque breuvage bon à
boire, salutaire, enivrant apporté à Ferdéad par les hommes d’Irlande, une part
égale fut envoyée par lui à Cûchulainn au-delà du gué au Nord. En effet, les gens
qui nourrissaient Ferdéad étaient plus nombreux que ceux qui nourrissaient Cû-
chulainn : tous les hommes d’Irlande nourrissaient Ferdéad, comptant qu’il les
débarrasserait de Cûchulainn. Les hommes de Breg apportaient de la nourriture
à Cûchulainn ; ils venaient chaque nuit causer avec lui.
Cûchulainn et Ferdéad restèrent là cette nuit. Le lendemain matin ils se le-
vèrent de bonne heure et allèrent au gué du combat. « De quelles armes nous
servirons-nous aujourd’hui ? ô Ferdéad ! » demanda Cûchulainn. – « À toi le
choix évidemment, » répondit Ferdéad, « puisque c’est moi qui ai choisi les ar-
mes hier. » – « Prenons nos lourdes et grandes lances, » dit Cûchulainn, « nous les
emploierons comme piques et sans les lancer comme nous faisions hier. Que nos
cochers saisissent nos chevaux et les attellent à nos chars ; nous combattrons avec
nos chevaux et sur nos chars aujourd’hui. » – « Oui, partons, il le faut, » répondit
Ferdéad. Alors ce jour-là ils prirent deux larges et très fort boucliers ; ils empor-
tèrent aussi leurs grandes et lourdes lances. Du matin de bonne heure, du lever
du soleil à son coucher le soir, ils firent chacun des efforts pour percer, perforer,
renverser, terrasser l’adversaire. Il y a des oiseaux dont la coutume est de venir en
volant sur les cadavres ; ces oiseaux venaient sur les corps des deux guerriers pour
154
la razzia des vaches de cooley
emporter en l’air, et jusque dans les nuages, des gouttes de sang, des morceaux
de chair sortis des blessures et des plaies.
Quand au soir arriva le coucher du soleil, leurs chevaux furent épuisés, leurs
cochers accablés de fatigue ; les deux héros, les deux vaillants guerriers étaient
eux-mêmes exténués. « Maintenant cessons le combat, ô Ferdéad ! » dit Cûchu-
lainn, « nos chevaux sont épuisés, nos cochers fatigués ; et, puisqu’ils se trouvent
dans cet état, pourquoi n’y serions-nous pas nous-mêmes ? » Voici comment il
parla et quel langage il tint :
« Oui, cessons, » dit Ferdéad, « l’heure est venue. » Ils cessèrent ; ils jetèrent
leurs armes dans les mains de leurs cochers, et chacun, s’approchant de son ca-
marade, lui mit la main au cou, lui donna trois baisers.
Leurs chevaux furent au même enclos cette nuit-là et leurs cochers au même
feu ; leurs cochers firent une litière de frais joncs pour servir de matelas à ces
hommes blessés. Des médecins habiles dans l’art de guérir vinrent les garder, les
examiner, veiller sur eux cette nuit. À cause de la gravité des excoriations, des
plaies, des nombreuses blessures, les médecins n’employèrent que breuvages ma-
giques, paroles magiques et prières250 pour arrêter le sang qui coulait, qui jaillis-
sait ; les breuvages magiques, les paroles magiques, les prières dont on se servit
pour guérir les plaies et les blessures de Cûchulainn furent en égale quantité
portés à Ferdéad au-delà du gué à l’Ouest. Tous les aliments, tous les breuvages
bons à boire, salutaires, enivrants, apportés à Ferdéad par les hommes d’Irlande,
furent en égale quantité transmis à Cûchulainn au-delà et au nord du gué. Car
ceux qui donnaient la nourriture à Ferdéad étaient plus nombreux que ceux qui
nourrissaient Cûchulainn : tous les hommes d’Irlande apportaient de la nourri-
ture à Ferdéad comptant sur lui pour éloigner d’eux l’ennemi ; les gens de Breg
étaient seuls pour fournir nourriture à Cûchulainn. Les deux guerriers causèrent
ensemble cette nuit comme les précédentes.
Cette nuit ils restèrent là. Le matin suivant, ils se levèrent de bonne heure et
249
Adversaires mythologiques des dieux dits gens de la déesse Dana.
250
Arthana, accusatif pluriel, d’artha, ortha qui n’est autre chose que la forme irlandaise du
latin oratio, -onis, sans assibilation du i, comme dans le français oraison.
155
la razzia des vaches de cooley
allèrent au gué du combat. Ce jour-là Cûchulainn vit que Ferdéad avait mauvai-
se mine et l’air sombre : « Tu vas mal aujourd’hui, ô Ferdéad, » dit Cûchulainn,
« ta chevelure s’est assombrie, ton regard est somnolent ; tu as perdu ta mine, ton
aspect, tes façons ordinaires. » – « Ce n’est pas certes que tu m’effraies, » répondit
Ferdéad, « ce n’est pas que tu m’inspires une terreur quelconque aujourd’hui ; il
n’y a pas en Irlande un guerrier que je ne serais capable d’arrêter. » Cûchulainn se
mit à gémir et à se plaindre ; voici ses paroles et ce que Ferdéad lui répondit :
1. cûchulainn
2. ferdéad
3. cûchulainn
4. ferdéad
5. cûchulainn
156
la razzia des vaches de cooley
6. ferdéad
7. cûchulainn
8. ferdéad
9. cûchulainn
157
la razzia des vaches de cooley
251
Eltaib, datif pluriel d’elt, emprunté aux vieux scandinave hjalt, en anglais hilt « poignée ».
158
la razzia des vaches de cooley
fait très haut. Je vais sur l’heure venir à bout d’imiter ces tours-là ; si je cours ris-
que d’être vaincu, tu te mettras à me surexciter en te moquant de moi, en disant
du mal de moi le plus possible afin de provoquer d’autant plus mon irritation
et ma colère252. Puis, si je cours risque d’être vaincu, renseigne-moi, donne-moi
des louanges, dis-moi de bonnes paroles afin que j’aie d’autant plus de courage. »
– « Oui, il sera fait comme tu le demandes, mon petit Cûchulainn, » répondit
Lôeg.
Et alors Cûchulainn prit son équipement belliqueux de combat, de bataille
et de guerre. Il fit très haut des tours d’adresse, brillants, nombreux, étrangers,
variés, que jusque-là ne lui avait enseignés personne, ni Scâthach, ni Uathach, ni
Aife. Ferdéad vit ces tours d’adresse et comprit qu’un moment viendrait où ces
tours d’adresse l’atteindraient.
« Quelle arme emporterons-nous ? ô Ferdéad ! » demanda Cûchulainn. » –
« À toi le choix des armes, » répartit Ferdéad. – « Allons faire au gué nos tours
d’adresse, » répondit Cûchulainn.– « Oui, allons-y, » répliqua Ferdéad. En dépit
de cette réponse, il lui était fort pénible d’y aller, car il savait que le triomphe
était assuré à Cûchulainn sur tout guerrier, sur tout héros contre lequel il ferait
ses tours d’adresse au gué.
Un grand exploit fut accompli sur le gué ce jour-là. Les deux héros, les deux
grands guerriers, les deux combattants en char de l’Europe occidentale, les deux
flambeaux253 de l’art de la guerre chez les Gôïdels, les deux bienfaiteurs dont la
main distribuait la faveur et les salaires au nord-ouest du monde, les deux vété-
rans de la bravoure qui avaient la clef de l’art de la guerre, combattaient loin de
chez eux à cause de l’expédition belliqueuse entreprise par Ailill et Medb.
Ils firent l’un contre l’autre des tours d’adresse depuis le matin de bonne heure
au point du jour jusqu’au milieu de la journée à midi. Quand arriva le milieu du
jour, la colère des deux guerriers devint féroce, et ils se trouvèrent très rapprochés
l’un de l’autre.
Alors Cûchulainn, dépassant la rive du gué, atteignit les bossettes du bouclier
de Ferdéad, fils de Damân ; il allait au-delà du bord supérieur de ce bouclier
frapper son adversaire à la tête.
Mais du coude gauche, Ferdéad donna un coup à son bouclier qui repoussa
Cûchulainn et le renvoya comme un oiseau sur la rive du gué. Alors de nouveau
Cûchulainn, dépassant la rive du gué, atteignit le bord du bouclier de Ferdéad,
fils de Damân ; il pouvait au-delà de ce bouclier frapper Ferdéad sur la tête ; mais
252
Fhir = latin ira.
253
Caindil = latin candelae.
159
la razzia des vaches de cooley
254
Expression chrétienne.
255
Fomôre est le nom de personnages mythologiques analogues aux Titans de la mythologie
grecque. Leur nom ne veut pas dire hommes de mer, puisque le second o est long. Voir sur eux
La seconde bataille de Moytura publiée par Whitley Stockes, Revue Celtique, t. XII, p. 52-130.
256
Démons de l’air est une glose chrétienne.
160
la razzia des vaches de cooley
guerriers, piétinant et glissant, faisaient jaillir du sol. Dans cette rencontre, les
deux adversaires furent si rapprochés, qu’effrayés par leur choc les chevaux des
Gôïdels se mirent à sauter comme fous furieux, brisèrent leurs liens, les entraves
de leurs pieds, les cordes qui les attachaient, et qu’ils écrasèrent des femmes, de
gentils enfants, des nains, des gens débiles et idiots parmi les guerriers d’Irlande
dans le camp du sud-ouest.
Pendant ce temps les deux adversaires jouaient du tranchant de l’épée. À un
moment, Ferdéad mit Cûchulainn en danger ; de l’épée à poignée d’ivoire il lui
donna un coup qui fit blessure, le sang de Cûchulainn tomba dans la ceinture
de ce guerrier ; et de ce sang qui sortait du corps du blessé le gué fut fortement
rougi. Cûchulainn ne supporta pas que Ferdéad lui donnât des coups si forts, si
destructeurs, si longs, si vigoureux, si grands257.
À Lôeg fils de Riangabair, il demanda le javelot de sac ; ce javelot était dans le
cours d’eau et il fallait le lancer au moyen de deux doigts d’un pied. Le coup de
ce javelot dans le corps d’un homme y faisait pénétrer trente pointes, et, pour
l’arracher, il fallait tout à l’entour couper le corps de cet homme.
Ferdéad entendit qu’on parlait du javelot de sac ; pour protéger le bas de son
corps il fit descendre son bouclier. Cûchulainn saisit son court javelot ; il le lança
du plat de sa main sur le bord du bouclier et sur la face de la peau de corne de
Ferdéad, de sorte qu’une moitié du corps de ce dernier aurait été visible après
que le javelot lui aurait percé le cœur.
Ferdéad, pour protéger le haut de son corps, donna un coup à son bouclier
qu’il fit remonter, mais il prit cette précaution trop tard. Lôeg ayant préparé le
javelot de sac dans le cours d’eau, Cûchulainn le saisit, et, le tenant entre deux
doigts d’un pied, le lança à la distance où se trouvait Ferdéad. Le javelot de sac
traversa le pantalon solide, profond, de fer refondu, il brisa en trois morceaux
la bonne pierre, grande comme meule de moulin, et à travers les vêtements il
pénétra jusqu’au corps ; les pointes de ce javelot remplirent toutes les articula-
tions, tous les membres de Ferdéad. « C’est assez maintenant, » dit Ferdéad, « je
suis terrassé par ce projectile ; de ton pied droit tu m’as vigoureusement frappé ;
il n’aurait pas été régulier que je succombasse par un coup de ta main. » Voici
comment il parla ; nous reproduisons ses paroles :
257
Ici, comme ailleurs, nous supprimons une addition faite par M. Windisch au Livre de
Leinster et empruntée par lui à un autre manuscrit.
161
la razzia des vaches de cooley
D’un saut Cûchulainn l’atteignit, et, joignant les deux mains derrière lui, le
souleva avec ses armes offensives et défensives, avec ses vêtements, et le porta
au-delà du gué au nord ; il voulait que ce témoignage de sa victoire fût au nord
du gué [en Ulster] et non à l’ouest du gué [en Connaught] chez les hommes
d’Irlande.
Cûchulainn laissa le cadavre de Ferdéad à terre, puis il lui vint sur les yeux un
nuage, il sentit un malaise, il s’évanouit à cause de ce mort. Lôeg vit Cûchulainn
dans cet état, et tous les hommes d’Irlande se levèrent pour venir attaquer le
héros. « Eh bien ! mon petit Cûchulainn, » dit Lôeg, « lève-toi maintenant ; les
hommes d’Irlande viendront t’attaquer et ce ne sera pas un combat singulier
qu’ils livreront pour venger sur toi la mort de Ferdéad, fils de Damân, petit-fils
de Daré. » – « Pourquoi me lèverais-je ? mon garçon, » répondit Cûchulainn. « Ce
serait parce que c’est sous mes coups que cet homme a succombé. » Voici ce que
dit Lôeg, nous reproduisons ses paroles et les réponses de Cûchulainn :
1. lôeg
258
Juron de saint Patrice.
162
la razzia des vaches de cooley
2. cûchulainn
3. lôeg
4. cûchulainn
5. lôeg
6. cûchulainn
7. lôeg
259
Salles des fêtes dans la capitale de l’Ulster.
163
la razzia des vaches de cooley
260
Expression chrétienne.
261
Comparez Cûchulainn après sa mort. Cf. Revue Celtique, t. III, p. 185.
164
la razzia des vaches de cooley
262
Expression chrétienne.
263
Conlaech, fils de Cûchulainn et d’Aife. Cûchulainn ne l’avait pas reconnu et l’avait tué en
combat singulier. Cf. Revue celtique, t. XVI, p. 13.
165
la razzia des vaches de cooley
5. « Ma main, en te terrassant,
Fit acte incorrect, je le comprends ;
Ce ne fut pas un beau combat.
Triste est la broche d’or de Ferdéad. »
264
Au lieu de as, lisez da.
265
Livre de Lecan.
266
Livre de Lecan
166
la razzia des vaches de cooley
tires-en le javelot de sac ; car moi je ne puis me passer de mon arme. » Lôeg alla
trancher le corps de Ferdéad et en tira le javelot de sac. Cûchulainn vit son arme
toute rouge de sang à côté du cadavre de Ferdéad ; voici les paroles qu’il dit :
267
Dans le texte irlandais german et non gall.
167
la razzia des vaches de cooley
268
Ici le texte porte Torrian qui suppose un primitif latin Turrhenum par u et non Tyrrhenum
par y grec prononcé i. On trouve aussi Torrian dans Togail Troi, l. 23, 504, 535, 1117, 1621,
et dans l’hymne de Fiacc en l’honneur de saint Patrice : Bernard et Atkinson, The irish liber
hymnorum, p. 99.
269
A comparer dans le Togail Troi « Destruction de Troie », publié d’après le Livre de Leinster
par Whitley Stokes à Calcutta en 1882 ; ócbaid rochalmai na Greci « les valeureux guerriers de
la Grèce », l. 206 ; d’autre part le nominatif pluriel Greic, l. 43 ; le génitif pluriel Grec, l. 45, 53,
61 ; le datif pluriel Grecaib, l. 42, 352 ; l’accusatif pluriel Grecu, l. 64, etc.
168
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169
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270
Expression chrétienne.
271
Expression chrétienne.
170
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171
Chapitre XXI :
Cûchulainn et les cours d’eau
La croyance à la divinité des cours d’eau était générale dans l’antiquité grec-
que et romaine272. Chez les Gaulois, le Rhin était le juge auquel on s’adressait,
quand un mari, doutant de la fidélité de sa femme, se posait la question de savoir
s’il était bien le père de l’enfant que cette femme avait mis au monde273. Les ma-
lades demandaient au cours d’eau la guérison de leurs maux, de là, par exemple,
le surnom de sauveur, σωτηρ, donné à un affluent du Strymon, fleuve de Thra-
ce274, de là aussi les vota adressés à la déesse Seine, deæ Sequanæ, dans l’endroit où
surgissait sa source275 à Saint-Seine, côte d’Or ; de là les nombreux ex voto trouvés
récemment à une des sources du Mont-Auxois, près d’Alise-Sainte-Reine.
Cûchulainn, couvert de blessures, va chercher et trouva sa guérison dans vingt
et un cours d’eau d’Irlande. De cette guérison notre texte donne une raison
relativement moderne : les gens de la déesse Dana avaient mis dans ces cours
d’eau des herbes et des plantes médicinales. La doctrine primitive élevait ces
cours d’eau au rang des dieux et leur divinité était la cause des guérisons qu’ils
opéraient.
Alors vinrent, chacun séparément, plusieurs guerriers d’Ulster pour porter à
cet endroit, à cette heure, aide et secours à Cûchulainn : ce furent Senal, Uathach,
puis les deux fils de Gegg (nom de femme) c’est-à-dire Muridach et Cotreb. Ils
l’emmenèrent avec eux aux ruisseaux et aux rivières de Conaille en Murthemne
pour soigner en les lavant dans ces ruisseaux et dans ces rivières, les trous faits
par la pointe des lances, les déchirures, les nombreuses plaies de Cûchulainn.
En effet, pour apporter aide et secours à Cûchulainn, les gens de la déesse Dana
mettaient dans les ruisseaux et rivières du pays de Conaille en Murthemne des
herbes et des plantes médicinales propres à rendre la santé ; elles donnaient une
teinte bigarrée à la surface de ces cours d’eau. Voici les noms des cours d’eaux
auxquels Cûchulainn dut sa guérison : Sáis, Buáin, Bithlain, Findglais, Gleóir,
272
Roscher, Ausführliches Lexicon der griechischen und römischen Mythologie, t. I, seconde partie,
col. 1487 et suivantes.
273
Cours de littérature celtique, t. VI, p. 176, 177.
274
Hérodote, VIII, 138.
275
Holder, Altceltischer Sprachschatz, t. II, col. 1570, 1571.
172
la razzia des vaches de cooley
Glenamain, Bedg, Tadg, Telaméit, Rínd, Bir, Brenide, Dichaem, Muach, Mi-
liuc, Cumung, Cuilend, Gainemain, Drong, Delt, Dubglass.
173
Chapitre XXII
Avant que tous les guerriers d’Ulster se réunissent et aillent ensemble livrer ba-
taille à ceux du reste de l’Irlande, comme on le verra aux chapitres XXV-XXVII,
plusieurs guerriers d’Ulster vont seuls ou par petits groupes donner aide à Cû-
chulainn. C’est le sujet des chapitres XXII, XXIII. Le premier de ces guerriers est
Cethern (chapitre XXII). Cethern reçoit de graves blessures. Quatorze médecins
de Connaught, appelé pour le guérir, se déclarent incapables d’y réussir et sont
tués par lui, un quinzième tombe à demi mort de saisissement quand il voit les
cadavres de ses quatorze confrères. Mais alors Cûchulainn a recours à un fath-
liaig « prophète-médecin » d’Ulster. Ce médecin appartient à la catégorie des fá-
thi, ουατεις, vates, qui forment au dessous des druides la seconde classe des gens
savants chez les Gaulois276 et en Irlande277. Il connaît la provenance de chacune
des nombreuses et graves blessures de Cethern, il les guérit. Mais le trop hardi
Cethern ne survécut pas longtemps à cette merveilleuse cure.
Première partie
—
Rude combat de Cethern
Alors les hommes d’Irlande dirent à Mac Roth, le principal courrier, d’aller
comme éclaireur en observation jusqu’au mont Fuaid de crainte que les guerriers
d’Ulster ne vinssent les attaquer sans préalable avertissement et à l’improviste.
Mac Roth alla au mont Fuaid. Peu de temps après y être arrivé, il vit sur cette
montagne quelqu’un qui, venant du Nord, s’avançait seul tout droit vers lui dans
un char. C’était un homme farouche, rouge, nu, qui dans ce char arrivait sans
vêtements et sans armes, sauf un épieu de fer qu’il tenait à la main. Il en piquait
son cocher et ses chevaux. Il parut à Mac Roth que jamais ce guerrier n’attein-
drait l’armée. Mac Roth, pour raconter ce qu’il avait vu, alla dans l’endroit où
se trouvait Ailill, Medb, Fergus et les nobles d’Irlande. Quand il fut arrivé, Ailill
lui demanda des nouvelles : « Eh bien, Mac Roth, » dit Ailill, « as-tu vu un des
habitants d’Ulster suivre aujourd’hui les traces de cette armée-ci ? » – « Je ne sais
pas, » répondit Mac Roth, « seulement j’ai vu quelqu’un dans un char sur le mont
276
Holder, Altceltischer Sprachschatz, t. III, col. 126.
277
Les Druides, p. 7, 8.
174
la razzia des vaches de cooley
Fuaid ; il se dirigeait vers nous. Il y avait dans ce char un homme farouche, rouge,
nu, sans vêtements, ni armes, sauf dans sa main un épieu de fer, dont il piquait
également son cocher et ses chevaux. Il me parut qu’il n’atteindrait jamais cette
armée-ci ! » – « Qu’en penses-tu, ô Fergus, » dit Ailill. – « Il me semble, » répliqua
Fergus, « que ce serait Cethern, fils de Fintan, qui serait venu là. » Ce que disait
Fergus était la vérité ; c’était bien le fils de Fintan, c’était Cethern qui était venu
là ; il parvint à les atteindre ; il les attaqua jusque dans leur camp, en tous sens,
de tous côtés ; il blessa tout le monde autour de lui. Il fut blessé aussi lui-même
en tous sens, de tous côtés ; puis il s’éloigna d’eux ; les entrailles, les intestins lui
sortaient du corps ; il vint à l’endroit où se trouvait Cûchulainn, espérant obtenir
là traitement et guérison. Il demanda à Cûchulainn un médecin pour le soigner
et le guérir. « Eh bien, maître Lôeg, » dit Cûchulainn, « va à la forteresse, au camp
des hommes d’Irlande, et dis aux médecins de venir soigner Cethern, fils de Fin-
tan. J’ajoute ceci : s’ils ne viennent pas, peu importe qu’ils soient sous terre ou
dans une maison fermée ; ils recevront de moi, mort, meurtre, anéantissement,
s’ils ne viennent demain avant l’heure où nous sommes maintenant. » Lôeg se
rendit à la forteresse et au camp des hommes d’Irlande et dit aux médecins des
hommes d’Irlande de venir soigner Cethern, fils de Fintan. Il n’était certes pas
aisé pour les médecins des hommes d’Irlande de faire ce que Lôeg demandait, al-
ler soigner un étranger, leur adversaire, leur ennemi ; mais ils craignirent, s’ils ne
venaient, de recevoir de la main de Cûchulainn, mort, meurtre, anéantissement.
Quand chacun d’eux arrivait, Cethern, fils de Fintan, lui montrait les plaies fai-
tes par les pointes de lance, les déchirures, les blessures d’où le sang coulait, et le
médecin déclarait que chez Cethern il n’y avait plus de vie, que la guérison était
impossible ; alors Cethern le frappait d’un coup-de-poing tout droit sur le plat
du front, en sorte que la cervelle de ce médecin sortait par le trou de l’oreille ou
par les sutures du crâne. Cethern, fils de Fintan, les tua ainsi jusqu’à ce qu’arri-
vât le quinzième médecin ; quand celui-ci vint, Cethern avait cessé de frapper ;
mais ce médecin perdit connaissance et finit par rester à demi-mort par l’effet du
saisissement au milieu des cadavres des quatorze médecins qui l’avaient précédé.
Il s’appelait Ithael, était médecin d’Ailill et de Medb. Alors Cethern demanda
à Cûchulainn de lui procurer un autre médecin pour le soigner et le guérir.
« Eh bien, maître Lôeg, » dit Cûchulainn, « va me chercher Fingid, médecin-pro-
phète, à Ferta Fingin, à Lecan du mont Fuain, c’est le médecin de Conchobar.
Qu’il vienne soigner Cethern, fils de Fintan. » Lôeg alla trouver le médecin de
Conchobar, le médecin-prophète de Ferta Fingin, de Leccan sur le mont Fuaid.
Il lui dit de venir soigner Cethern, fils de Fintan. Fingin le médecin-prophète
se rendit à cette invitation, et, aussitôt qu’il fut arrivé, Cethern lui montra les
175
la razzia des vaches de cooley
plaies que lui avaient faites les pointes de lance, les déchirures, les blessures d’où
le sang coulait.
Seconde partie
—
Sanglantes blessures de Cethern
1. Fingin regarda le sang qui coulait d’une blessure de Cethern : « Mais, dit-
il, cette blessure t’a été faite par un parent, à contre-cœur, elle n’est pas grave et tu
n’en mourras pas tout de suite. » – « Mais c’est vrai » répondit Cethern, « l’hom-
me qui m’a fait cette blessure était complètement chauve ; un manteau bleu
l’enveloppait ; il avait dans son manteau, sur sa poitrine, une broche d’argent ; il
portait un bouclier courbe avec tranchant orné ; il tenait dans sa main une lance
à cinq pointes ; à côté de lui était un javelot fourchu ; il m’a fait couler ce sang, il
m’en a ôté un peu. » – « Mais nous connaissons cet homme-là, » dit Cûchulainn,
« c’est Illand aux multiples tours, fils de Fergus ; il ne voulait pas te faire tomber
sous ses coups ; il t’a donné une apparence de coups, pour empêcher les hommes
d’Irlande de dire qu’il les avait trahis, qu’il abandonnait leur cause. »
2. Regarde donc aussi, maître Fingin, regarde cette blessure sanglante ci, »
dit Cethern. Fingin regarda cette blessure sanglante : « C’est le belliqueux exploit
d’une femme orgueilleuse, » dit le médecin. – « Oui certes, » répondit Cethern,
« une femme est venue me faire cette blessure. C’était une jolie femme au vi-
sage blanc, aux joues grandes et longues, aux cheveux d’un blond cendré. Un
manteau pourpre sans autre couleur l’enveloppait ; elle avait sur la poitrine dans
ce manteau une broche d’or ; elle tenait en main une lance droite avec flamme
rouge lui tombant sur le dos. C’est elle qui m’a fait cette plaie sanglante, elle
m’a également ôté peu de sang. » – « Mais nous connaissons cette femme-là, » dit
Cûchulainn, « c’est Medb, fille d’Eochaid Feidlech, roi suprême d’Irlande ; elle a
pris part à cette expédition-ci. Ç’aurait été pour elle une victoire, un triomphe,
une occasion de se vanter, si tu étais tombé sous ses coups. »
3. – « Regarde aussi, maître Fingin, cette blessure sanglante que j’ai, » dit
Cethern. Fingin regarda la blessure sanglante. « Mais, » dit le médecin, « c’est
l’exploit belliqueux de deux guerriers. » – « Oui c’est vrai, » répondit Cethern,
« deux guerriers vinrent m’attaquer ; deux manteaux bleus les enveloppaient ; sur
leur poitrine, dans leurs manteaux il y avait des broches d’argent, un collier
d’argent très blanc était autour du cou de chacun d’eux. » – « Nous connaissons
ceux deux guerriers là, » dit Cûchulainn, « C’est Oll et Othinc de la maison
176
la razzia des vaches de cooley
d’Ailill et de Medb ; jamais ils ne viennent combattre ensemble que pour faire
sûrement des blessures à des hommes. Si tu étais tombé sous leurs coups, ç’aurait
été triomphe et gloire pour eux. »
4. « Regarde aussi, maître Fingin, » dit Cethern, « cette blessure sanglante
que j’ai. » Fingin regarda la blessure sanglante. « Deux jeunes guerriers qui vin-
rent m’attaquer m’ont fait cette blessure-là. Ils avaient un brillant équipement de
guerre. Chacun d’eux me frappa d’un épieu. Je perçais l’un d’eux de cet épieu-
ci. » – Fingin regarda la blessure sanglante. « Mais ce sang est noir, » dit le mé-
decin, « les blessures ont traversé le cœur ; elles se sont croisées au travers de
ton cœur ; je ne prédis pas guérison ; mais en employant un peu des herbes qui
procurent guérison et en récitant une des formules magiques qui donnent la
santé278 je pourrais t’éviter un désastre immédiat. » – « Mais, » dit Cûchulainn,
« nous connaissons les deux guerriers qui ont fait ces blessures, ce sont Bun et
Mecconn, deux familiers d’Ailill et de Medb. Ils désiraient te faire tomber sous
leurs coups. »
5. « Regarde sur moi cette sanglante blessure, ô Fingin, mon maître, » reprit
Cethern. Fingin regarda cette blessure. « C’est, » répondit le médecin, « c’est le
résultat de la rude attaque des deux fils du roi de la forêt. » – « C’est bien vrai, »
dit Cethern, « deux jeunes gens vinrent m’attaquer ; ils avaient le visage blanc, de
grands cils bruns et sur la tête des diadèmes d’or. Sur leurs vêtements, deux man-
teaux verts les enveloppaient et dans ces manteaux il y avait sur leurs poitrines
deux broches de blanc argent. Dans leurs mains, ils tenaient deux lances à cinq
278
Pline, Histoire naturelle, l. XXVIII, § 21, parle du carmen qui guérit. Il s’appuie sur l’autorité
de Caton. Déjà chez Homère, Odyssée, XIX, 457-458, un chant magique, ‘επαοιδη, arrête la
sang qui coulait d’une blessure d’Ulysse.
Chez Pindare, Pythia, IV, vers 51-53, quatre moyens de guérir toutes les maladies et toutes
les blessures sont indiqués, d’abord la récitation des formules magiques, επαοιοαι, puis deux
procédés médicaux, tisanes et cataplasmes, enfin on peut faire appel à la chirurgie et pratiquer
des incisions. Ici Fingin met la magie au second rang après la médecine et ne parle pas de
chirurgie. Dans la France du moyen âge on croyait encore à la puissance curative des formules
magiques, mais des rédactions chrétiennes avaient pris la place des rédactions payennes de l’an-
tiquité classique. En voici un exemple signalé par M. Paul Meyer, Romania, 32e année, p. 455
(Bibliothèque Nationle, français 7056, fol. 1001 :
En Bethéem la cité
Un veirs enfant fut nez,
De veire femme veir enfant.
Veires veines de cest’home
Tenez vostre sang.
Il s’agit du mal dont fut guéri Ulysse, mais la formule est plus récente que celle à laquelle
pensait le poète grec. Sur la guérison des maladies par incantation voir le mémoire de Richard
Heim, Incantamenta medica graeca philologici, publiés par la maison Tuebner, p. 465-575.
177
la razzia des vaches de cooley
178
la razzia des vaches de cooley
un mal que je ne puis guérir. » – « Mais nous connaissons ces deux hommes-là, »
dit Cûchulainn, « ce sont deux guerriers de Norvège ; en les envoyant, Ailill et
Medb n’ont eu qu’un but, c’était de te faire tuer ; car il n’est pas fréquent que leur
adversaire survive au combat livré contre eux et le désir d’Ailill et de Medb était
que tu succombasses sous leurs coups. »
9. « Regarde aussi cette blessure sanglante-ci sur moi, ô Fingin, mon maître ! »
dit Cethern. Fingin regarda aussi cette blessure sanglante. « Mais, » dit le méde-
cin, « c’est l’effet de coups alternatifs donnés par un fils et par un père. » – « Cer-
tes, c’est vrai, » répondit Cethern, « j’ai été attaqué par deux hommes de grande
taille, rouges comme lumière de flambeau, portant sur la tête des diadèmes d’or,
ornés de flamme d’or, enveloppés chacun d’un vêtement royal ; à leurs ceintures
pendaient des épées à poignées d’or dans des fourreaux d’argent tout blanc ; ils
s’appuyaient dans leurs chars sur des coussins d’or et de diverses couleurs. » –
« Mais nous connaissons ces deux guerriers-là » dit Cûchulainn, « c’étaient Ailill
et son fils Mane, surnommé celui qui les prend tous. Ils ont obtenu victoire,
triomphe, et félicitations, parce que tu es tombé sous leurs coups. »
Ici se termine le récit des blessures sanglantes reçues par Cethern à l’enlève-
ment des vaches de Cooley.
Troisième partie
—
Guérison et mort de Cethern
« Eh bien ! ô Fingin ! ô prophète-médecin ! » dit Cethern, fils de Fintan, « quel-
le ordonnance, quels conseils me donnes-tu aujourd’hui ? »
– « Ce que je te réponds, » répliqua Fingin, le prophète-médecin, « c’est que tu
ne peux compter que tes grandes vaches te donneront des génisses cette année ;
quoi que tu comptes là-dessus, tu ne jouiras pas de ces génisses ; ce n’est pas à
toi qu’elles profiteront. » – « Ton ordonnance et ton conseil, » dit Cethern, « sont
ce que m’ont dit les autres médecins ; ils n’en ont tiré ni victoire ni profit ; ils
sont tombés sous mes coups ; toi non plus tu n’en tireras ni victoire ni profit et
tu tomberas sous mes coups. » Et il lui donna un fort coup de pied, en sorte que
Fingin tomba entre les deux roues du char. « Mais, » dit Cûchulainn, « il a été
terrible, ce méchant coup. » De là le nom du lieu-dit Hauteur du coup de pied en
Crich Ross depuis lors jusqu’aujourd’hui.
Cependant Fingin, le prophète-médecin, donna à Cethern le choix entre
deux traitements : ou rester longtemps, peut-être un an, malade au lit et trouver
179
la razzia des vaches de cooley
remède par là, ou subir rouge cure de trois jours et trois nuits, pendant lesquels
il laisserait à ses ennemis toute sa force. Cethern préféra le second procédé ;
Cethern, fils de Fintan, choisir rouge cure de trois jours et trois nuits pendant
lesquels il laisserait à ses ennemis toute sa force, car ensuite, disait-il, il ne trou-
verait personne plus capable que lui-même d’exiger indemnité et de se venger.
Lors Fingin, le prophète-médecin, demanda à Cûchulainn un grand pot de
hachis pour traitement et guérison de Cethern, fils de Fintan. Cûchulainn se
rendit à l’étape et au campement des hommes d’Irlande ; il en fit sortir ce qu’il
trouva de troupeaux, de bestiaux, de bêtes à cornes ; de leur chair, de leurs os,
de leur peau, il fit un grand pot de hachis, et Cethern, fils de Fintan, mis dans
ce grand pot de hachis, y resta trois jours et trois nuits. Tout autour son corps
absorba le hachis du pot. Le hachis du pot pénétra dans ses plaies, dans ses déchi-
rures, dans ses articulations, dans ses multiples blessures. Au bout de trois jours
et de trois nuits, Cethern sortit du grand pot de hachis, il tenait une planche de
son char contre son ventre, de crainte que ses intestins, ses entrailles ne vinssent
à s’en échapper.
Alors arriva du Nord, arriva de Dun-da-Benn sa femme Finda, fille d’Eochu ;
elle lui apportait son épée. Cethern alla attaquer les hommes d’Irlande Au même
instant ceux-ci lui envoyaient sommation. Ditholl, médecin d’Ailill et de Medb,
était arrivé chez eux comme mort par l’effet de son grand évanouissement qui
avait longtemps duré entre les cadavres des autres médecins : « Eh bien ! ô hom-
mes d’Irlande ! » avait dit le médecin Ditholl, « Cethern, fils de Fintan, viendra
vous attaquer après son traitement et sa guérison par Fingin, le prophète-mé-
decin ; attendez-le. » Alors les hommes d’Irlande avaient envoyé en avant le vê-
tement d’Ailill et son diadème d’or et les avaient fait mettre autour du pilier
de pierre de Crich Ross, afin que Cethern, fils de Fintan, à son arrivée, tournât
contre ce pilier sa colère. Cethern, fils de Fintan, vit le vêtement d’Ailill et son
diadème d’or autour du pilier de pierre de Crich Ross, et n’était pas au courant,
crut que c’était Ailill en personne. Il s’élança comme un coup de vent et frappa
le pilier de son épée qui y entra jusqu’à la poignée. « Il y a tromperie ici, » dit
Cethern, fils de Fintan, « et c’est pour moi que vous avez fait cette tromperie-là.
J’en donne ma parole, il ne se trouvera chez vous personne qui revête ce costume
royal et mette sur sa tête ce diadème d’or sans que mes coups lui tranchent les
mains, lui ôtent la vie. » Mane Andoe, fils d’Ailill et de Medb, entendit ces paro-
les, il revêtit le costume royal, mit sur sa tête le diadème d’or et s’avança sur le sol
occupé par les hommes d’Irlande. Cethern, fils de Fintan, se mit rapidement à
sa poursuite et lui lança son bouclier dont la bordure ciselée coupa Mane Andoe
en trois morceaux et le fit tomber à terre entre les chevaux et le char monté par
180
la razzia des vaches de cooley
le cocher. Les armées d’Irlande entouraient Cethern des deux côtés en sorte qu’il
tomba mort au milieu d’elles dans la baie où il se trouvait.
Ainsi finit le récit du rude combat de Cethern, de ses plaies sanglantes [de sa
guérison et de sa mort].
181
Chapitre XXIII
Menn, fils de Salcholga était un des Renna de la rivière de Boyne. Ses hom-
182
la razzia des vaches de cooley
mes étaient au nombre de douze, armés de lances sur le bois desquels il y avait
deux fers, un fer en haut, un fer en bas, en sorte que des deux bouts chaque lance
pouvait blesser l’ennemi. Ils attaquèrent trois fois les troupes d’Irlande et trois
fois tuèrent un nombre d’ennemis égal au leur, tous les douze ils succombèrent
aussi. Menn lui-même fut durement blessé, en sorte qu’il rougit, devint rouge
écarlate. De là résulta ce que dirent les hommes d’Irlande : « Voilà, » dirent-ils,
« un affront qui rougit Menn, fils de Salcholga. Ses gens sont tués, sont extermi-
nés et lui-même est blessé ; sur lui est une teinte rouge, écarlate. » De là pour cet
épisode le titre d’affront qui rougit Menn ; alors les hommes d’Irlande dirent que
pour Menn, fils de Salcholga, il n’y aurait pas honte à sortir de leur lieu d’étape
et campement ; que les troupes d’Ulster reculeraient d’une journée de marche
vers le nord, cesseraient de combattre et de blesser les guerriers d’Irlande jusqu’à
ce que Conchobar fût guéri de sa maladie de neuf jours ou nuits, jusqu’au mo-
ment où serait livrée la bataille de Garech et Ilgarech, comme l’avaient prédit les
Druides, les prophètes, les gens savants des hommes d’Irlande.
Menn, fils de Salcholga, accepta cet arrangement ; il sortit du lieu d’étape et
de campement des guerriers d’Irlande et les troupes d’Ulster reculèrent d’un jour
de marche pour y rester et y attendre jusqu’au jour de la bataille.
Alors les cochers d’Ulster vinrent attaquer les hommes d’Irlande. Ils étaient
cent cinquante. Ils leur livrèrent trois batailles ; ils leur tuèrent un nombre de
guerriers égal à leur propre nombre et ils succombèrent tous eux-mêmes. Telle
fut l’expédition des cochers.
183
la razzia des vaches de cooley
conter cela. Il dit à ses gens : « Cette fille-là m’a été fiancée, il y a de cela certes
longtemps, et c’est à cause de cela que je vins à cette expédition-ci. » Il y avait là
sept (autres) vice-rois de Munster ; (Findabair leur avait été dernièrement pro-
mise et c’était la raison pour laquelle ils étaient venus à l’expédition) ; « Pourquoi
n’irions-nous pas, » dirent-ils, « tirer vengeance de l’insulte qui nous a été faite
dans la personne de notre femme ? Vengeons-nous sur les Mane qui sont de gar-
de derrière l’armée d’Irlande à Imlech et à Glendammair. » Cet avis prévalut chez
eux. Ils se levèrent avec vingt et un mille guerriers. Contre eux se levèrent Ailill
avec trois mille guerriers, Medb avec trois mille, les fils de Maga avec trois mille,
enfin les Galiáin, les gens de Munster et les gens de Tara. Un arrangement se fit
entre ces deux armées, les guerriers s’assirent les uns à côté des autres, chacun
ayant ses armes à côté de lui. Mais avant cet arrangement qui sépara les deux ar-
mées, elles s’étaient battues et huit cents très braves guerriers avaient succombé.
Findabair, fille d’Ailill et de Medb entendit raconter que ce nombre de guerriers
avait péri dans une bataille dont elle était la cause ; et dans sa poitrine son cœur
se brisa comme on casse une noix, tant elle fut honteuse et humiliée ; on appelle
Findabair du mont l’endroit où elle tomba. Les hommes d’Irlande dirent alors :
« C’est un combat qu’a livré Reochaid, fils de Fathemon ; huit cents très braves
guerriers sont tombés dans ce combat à cause de lui ; mais lui s’en est tiré sans
qu’une goutte de sang lui ait rougi la peau. »
De là le titre de cet épisode : combat blanc de Reochaid.
Iliach était le fils de Cass, son grand-père était Bacc, son arrière-grand-père
Ross Tuad, et au quatrième degré il descendait de Rudraige. On lui raconta que
quatre grandes provinces d’Irlande avaient envahi et dévasté l’Ulster et le pays
des Pictes depuis le lundi commencement de novembre jusqu’au commence-
ment de février ; il délibéra avec ses gens sur un plan qu’il avait formé : « Pour-
rais-je, » dit-il, « faire un meilleur projet que celui d’aller attaquer les hommes
d’Irlande, de remporter victoire sur eux, de venger ainsi l’honneur d’Ulster ; peu
importe si finalement je succombais moi-même. » Son idée fut acceptée. On prit
pour lui deux vielles rosses sèches, épuisées, qui étaient sur la plage à côté du
camp. On les attela à son vieux char sans housse ni fourrure aucune. Il emporta
avec lui son bouclier raboteux et gris de fer, bordé à l’entour de dur argent. Il mit
à sa gauche son épée grossière et grise dont les coups produisaient des exploits.
Il plaça près de lui dans son char ses deux javelots au sommet vibrant et pointu.
Ses gens garnirent autour de lui son char de pierres, de blocs, de projectiles. En
184
la razzia des vaches de cooley
cet équipage il alla trouver les hommes d’Irlande et sur son char ceux-ci le virent
entièrement nu. « Certes, » dirent-ils, « il serait avantageux pour nous que les ha-
bitants d’Ulster vinssent tous dans le même équipage nous attaquer. » Dôche, fils
de Maga, le rencontra et lui souhaita le bonjour : « Tu es le bienvenu ô Iliach, »
dit Dôche, fils de Maga. – « Cette salutation que tu m’adresses est loyale, » répon-
dit Iliach, « mais viens me trouver au moment où mes exploits seront terminés,
où ma vigueur guerrière aura disparu, qu’alors ce soit toi qui me coupes la tête,
que ce ne soit aucun autre homme d’Irlande. Mon épée restera entre tes mains
pour que tu la transmettes à Lôegaire [Buadach, ton petit-fils]. » Il mania ses ar-
mes contre les hommes d’Irlande aussi longtemps qu’il put se servir d’elles, puis
lorsqu’elles furent hors d’usage, il lança aux hommes d’Irlande des pierres, des
blocs, de grands morceaux de rochers, et quand les projectiles lui firent défaut
pour atteindre les hommes [qui étaient plus près de lui], il broya rapidement
ces hommes entre ses avant-bras et le plat de ses mains en sorte qu’il fit d’eux
une masse où chair, os, nerfs et peau étaient mêlés. Deux hachis servirent long-
temps de pendant l’un à l’autre ; ce sont le hachis que, pour guérir Cethern, fils
de Fintan, Cûchulainn fit avec les os des bestiaux d’Ulster et celui qu’Iliach fit
avec les os des hommes d’Irlande. Cet exploit d’Iliach fut le troisième massacre
d’innombrables victimes pendant l’Enlèvement. On l’appelle combat de projec-
tiles par Iliach. En effet Iliach dans ce combat se servit de pierres, de blocs, de
morceaux de rochers. Dôche, fils de Maga, le rencontra : « Cet homme n’est-il
pas Iliach ? » demanda Dôche, fils de Maga. – « C’est bien moi, » répondit Iliach.
« Viens à moi et coupe-moi la tête, de plus garde près de toi mon épée pour la
donner à ton bien aimé [petit-fils] Lôegaire [Buadach]. Dôche s’approcha de lui
et d’un coup d’épée lui coupa la tête.
Ici se termine le récit du combat de projectiles par Iliach.
Cet Amargin était fils de Cass ; son grand-père s’appelait Bacc, son arrière-
grand-père Ross et au quatrième degré il descendait de Rudraige. Il atteignit
les troupes d’Irlande au-delà de Teltown à l’Ouest et en les tournant au-delà de
Teltown au Nord. À Teltown il mit sous lui son coude gauche et ses gens le four-
nirent de pierres, de rocs, de grands blocs. Puis il se mit à lancer sur les hommes
d’Irlande ces projectiles jusqu’au bout de trois jours et trois nuits.
On raconta à Cûrôi qu’un seul guerrier avait arrêté et retenu quatre grandes
185
la razzia des vaches de cooley
186
Chapitre XXIV
279
Hesiode, scutum Herculis, vers 48-56.
280
Récit fort altéré dans les textes irlandais, Compert Conculainn, Windisch, Irish texte, I, 133-
145 ; Feis tige Becfoltaig dans Zeitschrift für celtische Philologie, t. V, p. 500-504 ; Cf. Revue Cel-
tique, t. IX, p. 1-13 ; Thurneysen, Sagen aus dem alten Irland, p. 58-62. Les irlandais chrétiens
n’ont pu admettre que le grand héros Cûchulainn eut pour père un dieu payen et firent en
sorte que le dieu disparut de la généalogie de ce personnage mythologique qu’ils prétendirent
transformer en être historique.
281
Le prix d’achat de la femme s’appelait Coibche, Ancient Laws of Ireland, t. II, p. 346-347.
187
la razzia des vaches de cooley
nible situation où se trouvait son fils en livrant, dans l’enlèvement des vaches de
Cooley, un combat inégal à Calatin le hardi, accompagné de ses vingt-sept fils et
de son petit-fils Glass, fils de Delga. « Nous sommes loin, » dit Sualtam, « du dé-
sastre qui se produirait si le ciel se brisait, si la mer débordait et si la terre se fen-
dait282, mais bien pénible est la situation de mon fils dans le combat inégal qu’il
livre pendant l’Enlèvement des vaches de Cooley. » Sualtam pensait dire vrai, et il
alla se renseigner ; il y alla sans se presser. Une fois arrivé à l’endroit où se trouvait
Cûchulainn, Sualtam se mit à gémir et à se plaindre. Cûchulainn ne considéra
pas comme étant à son honneur, comme beaux pour lui, les gémissements, les
plaintes de Sualtam. Quoique blessé et criblé de plaies, il savait que Sualtam était
incapable de le venger ; car c’est ainsi qu’était fait Sualtam ; sans être un mauvais
guerrier, il n’était pas un guerrier distingué, c’était un homme doux et bon :
« Eh bien, maître Sualtam, » dit Cûchulainn, « va trouver les guerriers d’Ulster à
Emain Macha et dis-leur d’aller tout de suite poursuivre ceux qui sont venus les
piller, car je ne suis pas capable de les défendre davantage dans les vallées, dans
les défilés du pays qu’on appelle Conaille de Murthemne. Je suis seul en face de
quatre grandes provinces d’Irlande depuis le lundi commencement de novembre
jusqu’au début février ; j’ai chaque jour tué un homme au gué et cent guerriers
chaque nuit. On n’observe pas à mon égard les engagements qu’on a pris, de ne
me livrer que des combats singuliers ; personne se songe à m’apporter une aide
ni à me secourir. Des baguettes en forme d’arc placées sous mon manteau l’em-
pêchent de toucher mes blessures ; des touffes d’herbes sèches sont dans mes ar-
ticulations. Du sommet de ma tête jusqu’à la plante de mes pieds, il n’y a aucun
poil sur lequel tiendrait une pointe d’aiguille en haut duquel il n’y ait une tache
de sang très rouge ; même sur ma main gauche, qui portait mon bouclier, il y a
cent cinquante taches de sang. Si les guerriers d’Ulster ne viennent immédiate-
ment me venger ils ne me vengeront pas avant qu’arrive le jugement [dernier] et
la vie [éternelle]. »
Sualtam monta sur le gris de Macha [un des deux chevaux qui d’ordinaire
étaient attelés au char de Cûchulainn] et partit pour donner avertissement aux
guerriers d’Ulster. Quand il arriva à côté d’Emain Macha, il dit : « Hommes sont
tués, femmes sont enlevées, vaches sont emmenées, ô guerriers d’Ulster ! » Il ne
reçut encore pas la réponse qu’il attendait. Il y avait défense aux guerriers d’Uls-
ter de parler avant leur roi, au roi lui-même de parler avant ses druides. Sualtam
s’avança jusqu’à la pierre des otages dans l’intérieur d’Emain Macha ; il répéta :
« Hommes sont tués, femmes sont enlevées, vaches sont emmenées. » – « Mais
282
Formule du serment celtique ; cf. Revue celtique, t. VIII, p. 56.
188
la razzia des vaches de cooley
qui les a tuées ? Qui les a enlevées ? Qui les a emmenées ? » demanda Cathba le
druide. – « Ailill et Medb vous ont attaqués, » répondit Sualtam ; « sont enlevés
vos femmes, vos fils, vos gentils enfants, vos chevaux, vos troupes de chevaux,
vos troupeaux, vos bestiaux, votre bétail : et Cûchulainn est seul pour arrêter,
pour empêcher d’avancer l’armée de quatre grandes provinces d’Irlande, dans
les défilés, dans les vallées du pays qu’on appelle Conaille de Murthemne. On
n’observe pas à son égard les conventions qui prescrivaient des combats singu-
liers, aucun guerrier ne vient combattre à ses côtés, personne ne lui apporte aide
ni secours. Ce jeune homme blessé a les articulations disloquées ; des baguettes
en forme d’arc fixées sous son manteau empêchent son manteau de toucher ses
blessures. Du sommet de sa tête à la plante de ses pieds, il n’y a aucun poil sur
qui tiendrait une pointe d’aiguille, en haut duquel il n’y ait une goutte de sang
très rouge ; même sur sa main gauche qui portait son bouclier il y a cent cin-
quante taches de sang. Si vous ne venez pas immédiatement le venger, vous ne le
vengerez pas avant qu’arrivent le jugement [dernier] et la vie [éternelle]. » – « Il
est juste » dit Cathba le druide « de massacrer, de tuer, de mettre à mort celui
qui insulte ainsi le roi. » – « Certes, c’est vrai, » dirent tous les guerriers d’Ulster.
Sualtam partit en colère, le cœur plein de haine, il n’avait pas reçu des guerriers
d’Ulster la réponse qu’il attendait. Le Gris de Macha sa cabra sous lui et alla se
placer en face d’Emain Macha. Alors le bouclier de Sualtam se tourna contre
Sualtam lui-même. Le bord de ce bouclier trancha la tête de Sualtam. Le cheval
rentra dans Emain ; sur son dos il portait le bouclier et sur le bouclier était la tête
de Sualtam ; cette tête répétait les mêmes paroles « Hommes sont tués, femmes
sont enlevées, vaches sont emmenées, ô guerriers d’Ulster ! » dit la tête de Sual-
tam. – « Ce cri est un peu trop fort, » dit Conchobar ; « le ciel est au-dessus de
nous, la terre sous nous, la mer tout autour nous enveloppe, mais si le firmament
ne vient pas avec sa pluie d’étoiles sur la face de la terre où nous sommes campés,
si la terre en tremblant ne se brise pas, si l’Océan aux bords frangés de bleu ne
vient pas sur le front chevelu du monde, je ramènerai chaque vache à son étable
et à son enclos, chaque femme à sa maison et à sa demeure après avoir remporté
la victoire dans les combats, dans les batailles, à la guerre. » Et alors arriva celui
des gens de Conchobar, qui lui servait de courrier, Findchad Ferbenduma, fils
de Freachlethan. Conchobar lui dit d’aller convoquer et rassembler les guerriers
d’Ulster. Il lui fit le compte des vivants et de ceux qui étaient morts par l’effet
de l’ivresse qu’avaient produite chez eux le sommeil [magique] et la maladie de
neuvaine. Voici les paroles de Conchobar.
189
la razzia des vaches de cooley
« Lève-toi, ô Findchad ;
Je t’envoie :
Il ne faut pas perdre de temps ;
Parle aux guerriers d’Ulster. »
Suit une liste de ces guerriers comprenant environ cent cinquante noms. Il n’y
a pas d’accord exact entre les manuscrits.
Findchad n’eut pas de peine à faire la convocation et le rassemblement prescrit
par Conchobar. Tous les guerriers qui se trouvaient à l’Est d’Emain, à l’Ouest
d’Emain, au Nord d’Emain arrivèrent dans la pelouse d’Emain à la suite de leurs
rois, obéissant à la parole de leurs chefs et là ils attendirent le lever de Concho-
bar. Tous les guerriers qui se trouvaient au Sud d’Emain allèrent immédiatement
sur les traces de l’armée ennemie en suivant les empreintes laissées par les sabots
des chevaux.
Dans leur première marche, cette nuit-là, les guerriers d’Ulster qui entouraient
Conchobar atteignirent la pelouse d’Irard Cullenn. « Qu’attendons-nous donc ?
ô hommes ! » dit Conchobar. – « Nous attendons tes fils, » lui répondit-on : « nous
attendons Fiabach et Fiachna qui sont allés chercher Erc, fils de Fedilmid aux
neuf formes, ta fille, et de Carpré Niafer283, afin qu’il vienne maintenant nous
rejoindre avec sa nombreuse levée de soldats, son rassemblement, sa troupe, son
armée. » – « Je donne ma parole, » répondit Conchobar « que je ne l’attendrai pas
davantage ici. Je ne veux pas que les hommes d’Irlande n’entendent point parler
de mon lever à cause de l’état maladif où je suis, des souffrances que j’éprouve ;
car ils ne savent pas si je suis encore vivant. »
Alors Conchobar et Celtchar, accompagnés de trois mille guerriers en char
et armées de lances aiguës, allèrent au gué d’Irmide. Là ils rencontrèrent cent
soixante hommes de grande taille, des gens d’Ailill et de Medb, emmenant com-
me butin cent soixante femmes. C’était leur part du butin fait sur les habitants
d’Ulster ; les cent soixante hommes tenaient chacun une femme prisonnière.
Conchobar et Celtchar coupèrent les cent soixante têtes de ces hommes et dé-
livrèrent les cent soixante femmes. Le gué, qui s’était appelé gué de l’Irmide
jusque-là, fut dès lors dit gué des Féné, parce que sur les bords de ce gué combat-
tirent les guerriers des Féné tant de l’Est que de l’Ouest.
Cette nuit-là Conchobar et Celtchar retournèrent à la pelouse d’Irard Cullenn
283
Cf. Revue Celtique, t. XV, p. 289.
190
la razzia des vaches de cooley
près des guerriers d’Ulster. Celtchar les excita au combat. Voici ce qu’il dit aux
guerriers d’Ulster cette nuit-là à Irard Cullenn.
1. ….
….
….
….
3. « L’homme du pays
Autour des emportements de Conchobar
Prépare la bataille.
Réunissez-vous ô Féné ! »
Cette même nuit Cormac à l’intelligent exil, fils de Conchobar, dit les paroles
qui suivent aux hommes d’Irlande à Slemain de Meath :
1 « Merveilleuse matinée !
Temps merveilleux !
Des armées se mêleront
Des rois seront mis en fuite. »
191
la razzia des vaches de cooley
Alors Dubthach fut réveillé dans son sommeil ; en effet Nemain (déesse de la
guerre) avait pénétré au milieu de l’armée des hommes d’Irlande ; de leurs lances
et de leurs épées, elle faisait sortir un bruit d’armes qui, semblable à des cris,
s’élevait en l’air ; la terreur que ce bruit causait tua, dans leur camp, à leur poste,
cent guerriers. Avant ou après cet événement, la nuit ne fut pas plus calme pour
les hommes d’Irlande : une prophétie, des fantômes, des visions leur avaient an-
noncé [le désastre prochain].
192
Chapitre XXV :
Les bataillons marchent an avant
1. Alors Ailill prit la parole : « J’ai certes été » dit-il « dévaster l’Ulster et le
pays des Pictes depuis le lundi commencement de l’hiver jusqu’au commen-
cement du printemps. Nous avons enlevé leurs femmes, leurs fils, leurs gentils
enfants, leurs chevaux, leurs troupes de chevaux, leurs troupeaux, leurs bestiaux,
leur bétail ; nous avons abattu derrière eux leurs montagnes, les faisant tomber
dans les vallées que nous avons nivelées. Aussi ne les attendrais-je pas ici davan-
tage ; ils viendront, s’il leur plaît, me livrer bataille dans la plaine d’Ai. Mais nous
disons aussi ceci : que quelqu’un aille dans la grande et vaste plaine de Meath
voir si les guerriers d’Ulster y viennent ; et s’ils y viennent, je ne m’enfuirai pas
à la forteresse (de Cruachan) ; fuir n’a jamais été la coutume des rois. » – « Qui
faut-il envoyer là ? » demanda chacun, « qui donc, si ce n’est Mac Roth, le roi des
coureurs ? »
Mac Roth s’en alla inspecter la grande et vaste plaine de Meath. Il n’y était
pas depuis longtemps quand il entendit quelque chose : bourdonnement, tapage,
fracas, vacarme ; ce n’était pas un bruit léger ; il lui sembla que c’était comme si
le firmament tombait sur la face de la terre animée par les hommes, comme si
l’océan aux bords frangés de bleu arrivait sur le front chevelu du monde, comme
si la terre se mettait à trembler284, ou comme si les arbres des forêts étaient préci-
pités sur les rameaux et sur les branches fourchues les uns des autres. Quoi qu’il
en soit, ce qui était certain, c’est que les animaux sauvages de la forêt avaient été
chassés dans la plaine en sorte qu’ils rendaient invisible le front chevelu de la
plaine de Meath. Mac Roth alla raconter cela à l’endroit où se trouvaient Ailill,
Medb, Fergus et les grands seigneurs d’Irlande. Il leur fit son rapport.
« Qu’est-ce que cela ? O Fergus ! » dit Ailill. – « Cela n’est pas difficile à com-
prendre » répondit Fergus. « Ce bourdonnement, ce tapage, ce tumulte qu’il a
entendus, » dit Fergus, « ce bruit, ce tonnerre, ce fracas, ce vacarme, résultent de
ce que, devant leurs chars autour des guerriers, des héros, les hommes d’Ulster
ont avec leurs épées coupé le bois, en ce faisant, ils ont chassé dans la plaine les
animaux sauvages, derrière lesquels a cessé d’être visible le front chevelu de la
plaine de Meath. »
284
Formule du serment celtique.
193
la razzia des vaches de cooley
Mac Roth alla une seconde fois inspecter la plaine de Meath : il aperçut un
grand nuage gris qui remplissait l’intervalle entre le ciel et la terre. Il lui semblait
voir dans ce nuage des îles sur des lacs dans des vallées. Il crut distinguer des ca-
vernes béantes à l’entrée de ce nuage. Il lui sembla voir des pièces de toile toutes
blanches ou des flocons de neige pure s’échapper d’une fente de ce nuage. Il lui
sembla qu’il y avait là soit une foule énorme d’oiseaux aussi étranges que nom-
breux, soit la clarté d’étoiles multiples, étincelantes, comme en une nuit froide et
sans nuages, soit les étincelles parties d’un feu très rouge. Il entendit le bourdon-
nement, tapage, tumulte, bruit, tonnerre, fracas, vacarme. Il alla raconter cela à
l’endroit où se trouvaient Ailill, Medb, Fergus et les grands seigneurs d’Irlande.
Il leur fit son rapport.
« Qu’est-ce que cela ? ô Fergus ! » demanda Ailill. – « Cela n’est pas difficile à
comprendre » répondit Fergus. « Le grand nuage gris que Mac Roth a vu remplis-
sant l’haleine des chevaux et des guerriers, c’est aussi la vapeur émanée du sol, la
poussière du chemin soulevée au-dessus des guerriers par le souffle du vent ; voilà
ce qui a causé ce grand nuage très gris dans les cieux et les airs.
« Les îles sur les lacs que Mac Roth a vues, les sommets des collines et des
montagnes au-dessus des vallées du nuage, ce sont les têtes des guerriers et des
héros au-dessus des chars, ce sont les chars eux-mêmes.
« Les cavernes que Mac Roth a vues béantes à l’entrée du nuage, ce sont les
bouches et les nez par lesquels les chevaux et les héros aspirent le soleil et le vent
pendant la marche précipitée de la foule.
« Les pièces de toile toutes blanches que Mac Roth a aperçues, la neige pure
qu’il a vu tomber, c’était de l’écume et encore de l’écume qui s’échappant des
bouches des forts et vigoureux chevaux arrivait sur les mors des brides pendant
la marche impétueuse de la troupe des guerriers.
« La foule énorme d’oiseaux étranges, nombreux, que Mac Roth a aperçue là,
c’étaient les immondices qui du sol et de la surface de la terre étaient soulevées
par les pieds, par les sabots de chevaux, et que le vent faisait voler au-dessus
d’eux.
« Le bourdonnement, tapage, tumulte, bruit, tonnerre, fracas, vacarme qu’a
entendus Mac Roth, c’est le cliquetis des boucliers, des fers de lances, des bel-
liqueuses épées, des casques, des cuirasses285, des armes de toute sorte que ma-
niaient des guerriers furieux ; c’est le frottement des cordes, le grincement des
chars, c’est la puissante voix de basse des guerriers, des héros.
« La clarté d’étoiles multiples, étincelantes, que Mac Roth a vu briller, comme
285
Casques et cuirasses sont ici une addition relativement récente.
194
la razzia des vaches de cooley
en une nuit froide et sans nuage, les étincelles parties d’un feu très rouge, dont
parle Mac Roth, ce sont les yeux terribles, avides de sang, sortant des beaux cas-
ques élégants et finement parés, de ces guerriers, de ces héros ; ceux-ci sont pleins
de colère et de fureur contre ceux auxquels ils n’ont pas jusqu’ici livré combat,
sur lesquels ils n’ont pas remporté de victoires et n’en remporteront pas jusqu’au
jugement (dernier) et à la vie (éternelle). »
« Nous ne faisons pas grand cas d’eux » dit Medb ; « de bons soldats, de bons
guerriers sont venus nous offrir leurs services. » – « Je ne compte pas là-dessus, »
répondit Fergus ; « j’en donne ma parole, tu ne rencontrerais pas en Irlande ou
en Grande Bretagne une armée capable de se disputer avec des guerriers d’Ulster,
quand ils sont entrés en fureur. »
Alors les quatre grandes provinces d’Irlande prirent cette nuit étape et cam-
pement à Clathra. Ils laissèrent des hommes de garde en surveillance devant les
guerriers d’Ulster de peur que ces guerriers ne vinssent les attaquer sans somma-
tion préalable, à l’improviste.
2. Ce fut alors que s’avancèrent Conchobar et Celtchar avec trois mille guer-
riers en char et armés de lances. Ils s’arrêtèrent en Slemain de Meath derrière les
armées des hommes d’Irlande. Mais ici nous nous trompons, ils ne s’arrêtèrent
pas là ; et conformément à un présage ils allèrent au camp d’Ailill et de Medb
pour rougir leurs mains dans le sang de tous leurs adversaires. Mac Roth ne fut
pas longtemps à arriver près d’eux, et voici ce qu’il vit : une troupe de chevaux
très grande, extraordinaire, tout droit au Nord-Est en Slemain de Meath. Il re-
tourna là où étaient Ailill, Medb et les grands seigneurs d’Irlande. Dès qu’il fut
arrivé, Ailill lui demanda des nouvelles. « Eh bien ! ô Mac Roth » demanda Ailill,
« as-tu vu aujourd’hui quelqu’un des guerriers d’Ulster sur les traces de cette
armée-ci ? – « Certes, je ne sais pas, » répondit Mac Roth ; « mais j’ai vu une très
grande et extraordinaire troupe de chevaux tout droit au Nord-Est de Slemain de
Meath. » – « Mais quel nombre de chevaux y a-t-il dans cette troupe ? » dit Ailill.
– « Il n’y a pas dans cette troupe, » répliqua Mac Roth, « moins de trois mille
guerriers en char armés de lances, dix fois cent, plus vingt fois cent guerriers en
char armés de lances. »
« Eh bien ! ô Fergus ! » demanda Ailill, « que penses-tu de l’épouvante à nous
causée par la poussière ou par la vapeur qu’exhalent les haleines d’une grande
armée, si jusqu’à cette heure le nombre d’ennemis que tu nous as annoncés n’est
pas plus considérable que cela. »
« Tu te hâtes un peu trop de les prendre en pitié, » répondit Fergus, « car il se
peut que ces troupes soient plus nombreuses qu’on ne l’a dit. » – « Tenons conseil
là-dessus avec maturité et brièvement, » répartit Medb. « On sait que nous serons
195
la razzia des vaches de cooley
attaqués par l’homme très grand, très sauvage, très emporté qui s’approche de
nous, par Conchobar, c’est-à-dire par le fils de Fachtna Fathach, par le petit-fils
de Ross, par l’arrière-petit-fils de Rudraige, par le roi suprême d’Ulster, par le fils
du roi suprême d’Irlande. Que les hommes d’Irlande disposent devant Concho-
bar un cercle de guerriers qui ait une ouverture et lorsque Conchobar sera entré
par cette ouverture, que trois mille hommes la ferment derrière lui et fassent
sa troupe prisonnière sans la blesser. Inutile qu’ils viennent plus nombreux, ils
auront le talent de le prendre. » C’est une des trois plus grandes moqueries qui
ont été dites à l’enlèvement [du taureau divin et] des vaches de Cooley286, de
faire Conchobar prisonnier sans le blesser, et d’avoir le talent de prendre les trois
mille guerriers qui l’accompagnaient de la race royale d’Ulster.
Cormac à l’intelligent exil, fils de Conchobar, entendit le discours de Medb et
il sut que si on n’en tirait pas immédiatement vengeance, la vengeance ne pour-
rait être obtenue avant le jugement [dernier] et la vie [éternelle]. Alors Cormac à
l’intelligent exil, fils de Conchobar, se leva avec sa troupe de trois mille vaillants
guerriers pour livrer un noble combat à Ailill et à Medb. Mais Ailill se leva avec
ses trois mille guerriers ; Medb se leva avec ses trois mille guerriers ; les Mane se
levèrent avec leurs trois mille guerriers ; les fils de Maga se levèrent avec leurs
trois mille guerriers ; les Galiáin287, les gens de Munster, ceux de Tara se levè-
rent et après s’être entendus entre eux s’assirent les uns près des autres à côté de
leurs armes. Alors Medb disposa des guerriers en forme de cercle ouvert devant
Conchobar et plaça une troupe de trois mille hommes pour fermer ce cercle
derrière Conchobar. Conchobar pénétra dans ce cercle par l’ouverture, et, pour
en sortir, il ne se préoccupa pas de chercher une issue : il fit devant lui en face
dans le combat une brèche de la largeur d’un homme, à gauche une brèche aussi
large que cent hommes, et frappant dans la masse, y pénétrant, il tua huit cents
guerriers très braves, puis il s’éloigna ; aucune goutte de son sang n’avait rougi sa
peau et il s’assit en Slemain de Meath en avant de l’armée d’Ulster.
« Eh bien ! ô hommes d’Irlande ! » dit Ailill, « que l’un de nous aille inspecter la
grande et vaste plaine de Meath pour savoir comment les guerriers d’Ulster sont
arrivés sur les hauteurs de Slemain de Meath, pour nous faire la description de
leurs armes, de leurs équipements, de leurs héros, de leurs guerriers, capable de
briser cent clôtures, de leurs gens du commun. Pour que nous entendions bien-
tôt son rapport, qu’il parte tout de suite. » – « Qui donc ira ? » demanda chacun.
– « Qui ? » répondit Ailill, « si ce n’est Mac Roth, le roi des coureurs. »
286
Cf. Revue Celtique, t. XXIX, p. 163-166.
287
Cf. Revue celtique, t. XXVIII, p. 32 et 161.
196
la razzia des vaches de cooley
Mac Roth partit et alla s’asseoir en Slemain de Meath devant les guerriers
d’Ulster. Les guerriers d’Ulster firent sur ces hauteurs une marche qui, commen-
cée de bonne heure le matin au point du jour, continua jusqu’au soir au moment
du coucher du soleil288. Sous eux pendant ce temps, la terre n’était pas nue. Cha-
que armée entourait son roi, chaque bataillon entourait son chef ; chaque roi,
chaque chef, chaque seigneur était accompagné de sa troupe, de sa suite, de son
groupe, de sa levée de guerriers. Ainsi les guerriers d’Ulster arrivèrent tous avant
le coucher du soleil289 sur la hauteur de Slemain de Meath. Mac Roth partit
pour gagner l’endroit où étaient Ailill, Medb et les nobles d’Irlande, pour leur
décrire le bataillon qui marchait en tête, les armes, les équipements, les guerriers,
les héros, capables de briser cent clôtures, et les gens du commun. À son arrivée
Ailill et Medb lui demandèrent des nouvelles. « Et bien, ô Mac Roth ! » dit Ailill,
« comment s’est produite la venue des guerriers d’Ulster sur les hauteurs de Sle-
main de Meath ? »
3. « Certes, je n’en sais rien, » répondit Mac Roth. « Ce que je sais, c’est que
sur les hauteurs de Slemain de Meath il est venu une troupe ardente, puissante,
très belle. Si j’ai bien regardé et bien observé, il y avait là trois fois trois mille
guerriers, qui tous se débarrassèrent de leurs vêtements et creusant le sol firent
un tas de mottes de terre qu’ils placèrent sous le siège de leur chef, un guerrier
mince, de longue et haute taille, distingué et très fier qui était en avant d’eux.
C’est le plus beau des chefs du monde ; la crainte, la terreur qu’il inspire à ses
troupes, les menaces qu’il leur adresse assurent son triomphe. Il a une belle che-
velure blonde bouclée, élégante, touffue, avec toupet. Son visage est agréable,
de teinte pourpre. Dans sa tête brille un œil gris bleu, terrible, avide de sang.
À son menton pend une barbe à deux pointes, blonde, bouclée. Une tunique
pourpre, galonnée, à cinq plis, l’enveloppe. Dans son manteau, sur sa poitrine
est une broche d’or. Une chemise blanche avec capuchon orné d’entrelacs d’or
rouge couvre sa blanche peau. Il porte un bouclier blanc avec ornements ronds
d’or rouge en forme d’animaux. D’une main il tient une épée avec poignée d’or
et entrelacs ; dans l’autre main, une lance dont la pointe est large et bleue. Ce
guerrier s’est assis sur le point le plus élevé de la hauteur, chacun s’est dirigé vers
lui, sa troupe s’est rangée autour de lui. »
4. « Il est venu ensuite une autre troupe sur la même hauteur en Slemain
de Meath, » dit Mac Roth. « Cette seconde troupe était de trois mille hommes.
288
Co tráth funid na nona, expression chrétienne, littéralement « jusqu’à l’heure du coucher de
soleil de nones ».
289
Re trath funid nóna.
197
la razzia des vaches de cooley
En tête de cette troupe était aussi un bel homme. Sur sa tête apparaissait une
jolie chevelure blonde ; autour de son menton une brillante barbe bouclée. Un
manteau vert l’enveloppait. Dans ce manteau, sur sa poitrine, on voyait une
broche d’argent blanc. Une chemise guerrière d’un rouge brun avec de rouges
broderies d’or rouge couvrait tout autour sa blanche peau et descendait jusqu’à
ses genoux. Sa lance, ornée de bandes d’argent et de galons d’or, ressemblait au
flambeau d’une maison royale ; la tenant dans sa main, ce guerrier faisait des
jeux et des tours d’adresse étrangers. Du bas de la lance à l’emboîtement du
fer, les bandes d’argent courraient tout autour de la hampe à côté des galons
d’or ; de l’emboîtement du fer au bas de la lance, les galons d’or couraient tout
autour de la hampe à côté des bandes d’argent. Il portait sur lui un bouclier avec
tranchant orné pour frapper. À sa gauche pendait une épée à poignée d’ivoire
parée de fils d’or. Ce guerrier s’assit à gauche de celui qui le premier était venu
sur l’éminence. Sa troupe s’assit autour de lui. Mais, que disons-nous ? Elle ne
s’assit pas tout de suite. Elle s’agenouilla sur le sol, le bord des boucliers touchant
les mentons, jusqu’au moment où elle fut mise en mouvement contre nous. J’ai
encore remarqué autre chose, c’est le grand bégaiement du grand et orgueilleux
guerrier qui est chef de cette troupe. »
5. « Il est venu encore une autre troupe sur la même éminence, » dit Mac
Roth, « en Slemain de Meath ; elle tenait le second rang après la précédente par le
nombre et le vêtement des guerriers réunis. En tête de cette troupe était un beau
guerrier à tête large. Sa chevelure était divisée en tresses d’un blond foncé. Une
barbe brillante, bouclée, fourchue, étroite entourait son menton. Un manteau
bleu foncé avec doublure à son extrémité l’enveloppait. Dans son manteau, sur
sa poitrine, était fixée une broche de laiton en forme de feuille. Il avait sur la
peau une chemise à capuchon blanc. Il portait un bouclier blanc avec ornements
d’argent arrondis en forme d’animaux. [La poignée de l’épée qu’on tint dans] le
poing fermé était de bel argent et cette épée se trouvait cachée sous ses vêtements
dans le fourreau de Bodb (déesse de la guerre). Dans sa main il avait une lance
à cinq pointes. Ce guerrier s’assit sur le tas de mottes de terre où se trouvait déjà
le guerrier arrivé le premier sur la hauteur. Sa troupe s’assit autour de lui. Autant
est mélodieux le son prolongé de la harpe touchée par des mains d’artistes, aussi
mélodieux me parut le son de la voix de ce dernier guerrier, causant avec le guer-
rier arrivé le premier sur la hauteur et lui donnant toute sorte de conseils. »
« Mais qui est venu là ? » demanda Ailill à Fergus. – « Nous le savons assuré-
ment, » répondit Fergus. « Le premier guerrier, celui pour lequel en creusant la
terre on a fait un tas de mottes de gazon en haut de la colline et près duquel sont
venus se placer les autres, c’est Conchobar, fils de Fachtna Fathach, petit-fils de
198
la razzia des vaches de cooley
Ross Ruad, arrière-petit-fils de Rudraige ; c’est le roi suprême d’Ulster, c’est le fils
du roi suprême d’Irlande.
« Le grand guerrier bègue qui s’est assis à la gauche de Conchobar, c’est Cus-
craid le bègue de Macha, fils de Conchobar. Il a autour de lui les fils des rois
d’Ulster et près de lui les fils des rois d’Irlande. La lance que Mac Roth a vue dans
sa main on l’appelle « flambeau de Cuscraid » ; elle est ornée de bandes d’argent
et de galons d’or. Ordinairement les bandes d’argent de cette lance ne courent
autour d’elle à côté des galons d’or que peu de temps avant le triomphe. Il est
vraisemblable que cette course autour de la lance aura de peu de temps précédé
le triomphe prochain.
« Le beau guerrier à tête large qui s’est ensuite assis sur le tas de mottes de ga-
zon près du guerrier arrivé le premier sur la hauteur, c’est Sencha, fils d’Ailill et
petit-fils de Maelchlo ; c’est l’éloquent orateur d’Ulster, celui qui apporte la paix
aux armées d’Irlande. Mais j’ajoute un mot : ce n’est pas un conseil de lâcheté ni
de poltronnerie qu’il donne à son maître en ce jour de bataille où nous sommes ;
ce qu’il leur conseille, ce sont des actes de bravoure, des exploits, de hauts faits,
de belles actions.
« Encore un mot, » reprit Fergus ; « les bons guerriers qui se sont levés de bon-
ne heure autour de Conchobar aujourd’hui sont gens capables de faire des ex-
ploits. » – « Nous ne faisons pas grand cas d’eux, » répliqua Medb ; « nous avons
de bons guerriers, de bons soldats pour leur donner la riposte. » – « Je ne compte
certes pas là-dessus, » répondit Fergus. « Je donne ma parole que tu ne connaîtras
jamais ni en Irlande, ni en Grande Bretagne aucune armée qui puisse donner la
riposte aux guerriers d’Ulster quand ils entrent en colère. »
6. « Une autre troupe est venue encore sur la même hauteur en Slemain de
Meath, » dit Mac Roth. « En tête était un bel homme de très haute taille. Son no-
ble visage semblait jeter des flammes. Il portait une chevelure très brune fort peu
épaisse sur son front. Un manteau gris l’enveloppait. Il y avait dans ce manteau
sur sa poitrine une broche d’argent. Sur sa peau une chemise blanche à manches.
Son bouclier était courbe avec tranchant orné. À la main il tenait une lance à
cinq pointes. Une épée à poignée d’ivoire était près de lui à la place ordinaire. »
« Mais qui est-ce ? » demanda Ailill. – « Certes, nous le savons, » répondit Fer-
gus. « Il a la main en position de combat, c’est un guerrier prêt pour la bataille ;
il est l’anéantissement de tout ennemi qui vient l’attaquer. C’est Eogan, fils de
Durthacht, c’est le robuste roi de Farney290, dans le Nord. »
290
Farney, de Fernmag = Verno-magos « champ de l’aune » ; cf. Finvoy = Vindomagos « beau
champ » ; deux composés anciens à deux termes où le complément déterminatif et l’adjctif sont
199
la razzia des vaches de cooley
placées en tête.
200
la razzia des vaches de cooley
avec capuchon et ceinture lui descendait jusqu’aux mollets. Sur sa cuisse gauche
pendait une épée à poignée d’ivoire. »
« Mais qui est-ce ? » demanda Ailill à Fergus. – « Certes nous le savons, » ré-
pondit Fergus. « C’est un pilier de bataille, c’est la victoire dans tous les combats.
C’est la hache qui tranche quiconque se présente à lui. C’est Connad, fils de
Morna de Calland dans le Nord. »
10. « Il est venu aussi une autre troupe sur la même hauteur en Slemain de
Meath, » dit Mac Roth. « Sans mentir, ces guerriers ont donné avec tant de force
et d’impétuosité l’assaut à cette éminence, que les troupes arrivées avant eux en
ont ressenti une secousse. À leur tête était un homme gracieux, aimable, le plus
joli des hommes du monde, tant par les traits et la mine que par les formes du
corps, tant par ses armes que par son équipement, tant par sa corpulence que par
sa belle dignité, tant par son physique que par son habileté dans l’art de la guerre
et sa noble attitude. » – « Mais, » reprit Fergus, « Mac Roth n’a pas menti ; sa pa-
role est juste. Celui qui est venu là n’est pas un imbécile, pillard, ennemi de tout
le monde ; il a une force irrésistible. Il est comme la vague qui dans la tempête
vous noie. Ce bel homme a l’éclat de la glace. C’est Fedilmid fils de Cilar Cetal
d’Elland dans le Nord. »
11. « Une autre troupe est encore venue sur la même hauteur en Slemain de
Meath, » dit Mac Roth. « On n’a pas vu souvent un guerrier aussi beau que celui
qui était à la tête de cette troupe. Sa chevelure était abondante et d’un blond rou-
ge. Il avait un visage fort joli et très large. Dans sa tête son œil gris, juvénile, gai,
semblait un flambeau. Homme bien proportionné, il était grand, ni trop maigre,
ni trop gros. Il avait les lèvres rouges et minces, les dents brillantes comme des
perles, la peau blanche. Il portait un manteau pourpre et doublé. Sur sa poitrine
dans ce manteau, il y avait une broche d’or. Une chemise de soie digne d’un roi,
avec ornement d’or rouge, enveloppait sa blanche peau. Son bouclier était blanc
avec ornements d’or rouge arrondis en forme d’animaux. À sa gauche pendait
une épée à poignée d’or avec entrelacs. Une de ses mains tenait une longue lance
dont l’extrémité tranchante était bleue ; dans l’autre main, on voyait un des jave-
lots aigus à rivets de bronze que les guerriers lancent avec des cordes. »
« Mais qui est-ce ? » demanda Ailill à Fergus. – « C’est la moitié de la bataille,
c’est un des deux guerriers qui livrent le combat singulier, c’est la rage sauvage du
chien de guerre. Voici qui est venu : c’est Reochaid, fils de Fathemon de Rigdond
dans le Nord. »
12. « Une autre troupe, » dit Mac Roth, « est encore venue sur la même hau-
teur en Slemain de Meath. En tête de cette troupe était le guerrier qui la com-
mandait, un homme à grosses cuisses, dont chaque membre était presqu’aussi
201
la razzia des vaches de cooley
gros que le corps d’un homme ordinaire ; sans mentir, c’était un guerrier jusqu’à
terre (des pieds à la tête). Il avait une épaisse chevelure brune, le visage pourpre
et rond. Dans sa tête luisait un œil orgueilleux. Tel était cet homme, brillant,
rapide, avec des guerriers rusés aux yeux noirs, armés de lances rouges, flam-
boyantes, avides d’action, capables de livrer chacun sept combats singuliers et
d’y triompher, de terminer ainsi la lutte sans recourir au concours de Concho-
bar. »
« Mais qui est-ce ? » demanda Ailill à Fergus. – « Certes, nous le savons, » ré-
pondit Fergus. « C’est un homme aussi remarquable par sa bravoure et sa science
de la guerre que par ses débauches et son emportement. Il est le trait d’union en-
tre les troupes et les armes, il dirige du nord le massacre des hommes d’Irlande.
C’est mon cher camarade Fergus, fils de Leite, de Line dans le Nord. »
13. « Une autre troupe, » dit Mac Roth, « est venue sur la même hauteur en
Slemain de Meath. Elle a pris un autre campement que les premières. En tête de
cette troupe était un guerrier beau, actif, agile ; il avait sur la peau une chemise
bleue galonnée avec ornements arrondis et tissée avec d’excellents fils de laiton,
aux fentes et au-devant de laquelle on distinguait des boutons d’or rouge. Il
portait un manteau fait de plusieurs pièces d’étoffe dont les couleurs semblaient
toutes triomphantes. Il y avait cinq cercles d’or sur le bouclier qu’il portait. À
sa gauche pendait une épée dure, une épée droite que ce héros devait glorieuse-
ment saisir. Il tenait à la main une lance à hampe droite, à fer courbe, à flamme
rouge. »
« Mais qui est-ce ? » demanda Ailill à Fergus. – « Certes, nous le savons, » ré-
pondit Fergus. » C’est l’élite des poètes royaux. C’est lui qui donne l’assaut à
la forteresse ; il est le chemin qui mène au but. Sa bravoure est impétueuse.
C’est Amargin, fils d’Ecetsalach le forgeron, c’est le beau poète de Buas dans le
Nord. »
14. « Une autre troupe, » dit Mac Roth, « est encore venue sur la même hau-
teur en Slemain de Meath. En tête de cette troupe était un beau guerrier blond.
Tout était beau chez lui : chevelure, œil, barbe, sourcil, ; vêtements. Il portait un
bouclier bordé. À sa gauche pendait une épée à poignée d’or ornée d’entrelacs.
Dans sa main une lance à cinq pointes brillait sur toute l’armée. » – « Mais, qui
est-ce ? » demanda Ailill à Fergus. – « Certes, nous le savons, » répondit Fergus.
« Celui qui est venu est certainement parmi le peuple un guerrier bien aimé. Il
est bien aimé, cet ours qui frappe si fort, bien aimé cet ours aux grands exploits
qui attaque les ennemis avec une force accablante. C’est Feradach Find Fech-
nach qui vient de Nemed sur le mont Fuaid dans le Nord. »
15. « Il est venu encore, » dit Mac Roth, « une autre troupe sur la même
202
la razzia des vaches de cooley
203
la razzia des vaches de cooley
tenait en sa main droite une lourde lance. Son bouclier faisait sur lui une sorte
de bosse grise. » – « Mais qui est-ce ? » demanda Ailill à Fergus. – « Certes, nous
le savons, » répondit Fergus. « C’est un lion féroce à main rouge, c’est un ours
impétueux, terrible, qui triomphe de la bravoure. C’est Eirge, à la bouche de
cheval, qui vient de Bri Eirgi, dans le Nord. »
18. « Il est venu encore, » dit Mac Roth, « une autre troupe sur la même
hauteur en Slemain de Meath. En tête de cette troupe s’avançait un homme
grand, éminent. Il portait chevelure très rouge. De grands yeux très rouges ap-
paraissaient dans sa tête ; ces très grands yeux rouges dignes d’un roi étaient aussi
longs que la courbe du doigt d’un guerrier. Un manteau moucheté l’enveloppait.
Il portait un bouclier gris, une lance bleue et mince. Une troupe toute rouge
de sang l’entourait ; lui-même au milieu d’elle était blessé, couvert de sang. » –
« Mais qui est-ce ? » demanda Ailill à Fergus. – « Certes, nous le savons, » répon-
dit Fergus. « C’est un brave sans pitié, c’est un aigle de haut vol, c’est une lance
audacieuse, un animal digne de la royauté, le coureur de Colptha, le victorieux
brave de Bale : c’est le beuglant de Berna, c’est le taureau furieux, c’est Mend fils
de Salcholga des Renna de la Boyne. »
19. « Il est venu encore, » dit Mac Roth, « une autre troupe sur la même
hauteur en Slemain de Meath. En tête de cette troupe d’avançait un guerrier
à longue mâchoire brune, à chevelure noire, à longs pieds. Un manteau rouge
de laine frisée l’enveloppait. Dans ce manteau, sur sa poitrine était une broche
d’argent blanc ; sur sa peau une chemise de toile. Il portait un bouclier rouge
comme du sang et bordé d’or. À sa gauche pendait une épée à poignée d’argent.
Il portait une lance anguleuse avec douille d’or. » – « Mais qui est-ce ? » demanda
Ailill à Fergus. – « Certes, nous le savons, c’est Fergna, fils de Findchonn, c’est le
roi de Burach en Ulster dans le Nord. »
20. « Il est venu encore, » dit Mac Roth, « une autre troupe sur la même
hauteur en Slemain de Meath. En tête de cette troupe s’avançait un homme beau
et grand. Il ressemble à Ailill. Armé d’une lance aiguë, il arrêterait l’ennemi par
l’éclatante supériorité de sa personne, par ses armes, son équipement, son cou-
rage, sa science de la guerre, ses glorieux exploits. Il avait un bouclier bleu avec
bossette d’or. À sa gauche, pendait une épée avec poignée d’or. Il tenait à la main
une lance à cinq pointes ornée d’or. Il portait un diadème d’or. » – « Mais qui
est-ce ? » demanda Ailill à Fergus. – « Certes, nous le savons, » répondit Fergus.
« Cet homme ainsi arrivé est la base virile de l’attaque victorieuse, c’est lui qui
brise les guerriers ; c’est Furbaide Ferbend, fils de Conchobar ; il est venu de Sîl
en Mag Inis dans le Nord. »
21. « Il est venu encore, » dit Mac Roth, « une autre troupe sur la même hau-
204
la razzia des vaches de cooley
teur en Slemain de Meath. Sa force diffère de celle des précédentes. Les guerriers
qui la composaient avaient les uns des manteaux rouges, les autres des manteaux
d’un bleu clair, d’autres des manteaux d’un bleu foncé, d’autres des manteaux
verts. Ils portaient des chemises d’un jaune clair et d’une brillante beauté. On
voyait au milieu d’eux un petit garçon rouge bigarré revêtu d’un manteau pour-
pre, sur sa poitrine une broche d’or était fixée dans son manteau ; sur sa blanche
peau une chemise de soie digne d’un roi était ornée d’entrelacs d’or rouge.
Une bossette d’or parait son bouclier qu’entoure une bordure d’or. Sous son
vêtement pendait une petite épée à poignée d’or. Un javelot jetait son ombre sur
lui. » – « Mais qui est-ce ? » demanda Ailill à Fergus. – « Certes, je ne sache pas, »
répondit Fergus, « avoir laissé derrière moi en Ulster une troupe de ce genre, ni
le petit garçon qui se trouve au milieu d’elle. Cependant une chose me paraît
vraisemblable ; ce peuvent être des hommes de Tara entourant Erec, fils de Fedil-
mid aux neuf formes et de Carpré Niafer. Si c’est eux, ils ne sont pas grands amis
de leur chef. Probablement ce petit garçon est venu sans permission de son père
donner aide à son grand-père291 en cette circonstance. Si ce sont eux, leur troupe
sera une mer qui nous noiera. Les armes de cette troupe et du petit garçon qui est
au milieu triompheront de vous dans la bataille qui va se livrer. » – « Comment
cela ? » demanda Ailill. – « Cela n’est pas difficile, » répondit Fergus. « Ce petit
garçon ne connaîtra ni crainte, ni effroi ; il vous frappera, il vous massacrera,
jusqu’à ce que votre armée soit abattue sur le sol. On entendra siffler l’épée de
Conchobar, comme hurle un chien de guerre qui attaque l’ennemi, comme un
lion qui se jette sur une troupe d’ours ; Cûchulainn hors du champ de bataille
dressera autour des combattants quatre murailles de cadavres d’hommes. Les
chefs des guerriers d’Ulster, pleins d’affection pour leurs proches, combattront
de façon à écraser leurs ennemis. Demain matin dans la bataille on croira enten-
dre d’immenses taureaux mugir vigoureusement à l’enlèvement du veau de leurs
vaches. »
22. « Il est encore venu, » dit Mac Roth, « une troupe sur la même hau-
teur en Slemain de Meath. Elle ne comprend pas moins de trois mille hommes.
C’étaient des guerriers sauvages, très rouges. On voyait parmi eux des hommes
blancs, propres, bleus, pourpres ; ils avaient des cheveux longs, d’un blond clair,
de jolis et brillants visages, des yeux clairs dignes de rois ; des manteaux éclatants,
ornés sur les bras de broches d’or très belles et de couleur pure ; des chemises de
soie unie comme peau, des lances à pointe bleue comme verre ; des boucliers
jaunes dont on pourrait donner de bons coups, des épées à poignée d’or avec
291
Conchobar, dont Fedelmid était la fille.
205
la razzia des vaches de cooley
entrelacs pendaient le long de leurs cuisses. Il leur était arrivé un chagrin qui
les faisait gémir très fort. Tous étaient tristes. Leurs chefs royaux étaient dans la
peine. Cette brillante armée était orpheline, ces guerriers n’avaient plus le chef
accoutumé qui défendait leur pays. » – « Mais qui est-ce ? » demanda Ailill à Fer-
gus. – « Certes, nous le savons, » répondit Fergus. « Ce sont des lions sauvages,
des guerriers aux grands exploits, les trois milles hommes de la plaine de Mur-
themne. Ce qui leur fait tristement courber la tête, en bannissant toute gaîté,
c’est qu’ils n’ont pas leur roi pour prendre part à leurs combats ; contrairement à
la coutume, ils n’ont point avec eux Cûchulainn le victorieux à l’épée rouge, qui
dans les batailles triomphe. »
« Il y a, » reprit Medb, « de bonnes raisons pour que vous et vos compatriotes
vous courbiez tristement la tête, en bannissant toute gaîté. Il n’y a pas de
mal que nous ne vous ayons fait. Nous avons envahi et dévasté l’Ulster depuis le
lundi, commencement de novembre, jusqu’au commencement de février. Aux
habitants nous avons enlevé leurs femmes, leurs fils, leurs gentils enfants, leurs
chevaux, leurs troupes de chevaux, leurs troupeaux, leurs bestiaux, leur bétail.
Nous avons abattu derrière eux leurs montagnes, les faisant tomber dans les
vallées que nous avons nivelées. » – « Tu n’as pas, ô Medb, » répliqua Fergus, « le
droit de te vanter en rabaissant les guerriers d’Ulster, car tu ne leur as fait aucun
mal, tu ne leur as infligé aucun dommage que le chef de ces vaillants guerriers
n’ait vengé sur roi ; car d’ici à l’Est de l’Irlande, toutes les tombelles, toutes les
fosses, toutes les pierres funèbres, tous les endroits où des morts reposent sont
les tombelles, les fosses, les pierres funèbres, les lieux de repos de bons guerriers,
de bons combattants qui ont succombé sous les coups du chef excellent de cette
troupe-là. Longue vie soit à celui qu’ils prendront pour chef ! Malheur à celui
qu’ils combattront ! Demain matin quand les hommes d’Irlande défendront leur
seigneur, et qu’ils seront arrivés à la moitié de la bataille, ils en auront assez. »
« J’ai entendu, » dit Mac Roth, « un grand bruit causé par une bataille qui se
livre à l’est ou à l’ouest. » – « Quel est ce bruit ? » demanda Ailill à Fergus. – « Cer-
tes, nous le savons, » répondit Fergus. « C’est Cûchulainn qui voudrait aller au
combat ; il est fatigué d’être resté si longtemps à Fertsciach (Tombe de l’Épine),
maintenu prisonnier par des broches, des pioches et des cordes ; les guerriers
d’Ulster ne lui rendent pas sa liberté à cause de ses plaies et de ses blessures. Il est
incapable de livrer bataille depuis son combat avec Ferdéad292. »
Fergus disait la vérité. Cûchulainn était fatigué de rester si longtemps à Ferts-
292
La rédaction primitive devait parler ici non du combat avec Ferdéad, mais du combat avec
Calatin.
206
la razzia des vaches de cooley
ciach sous des broches, des pioches et des cordes. Alors Fethan et Collach, les
deux satiristes, vinrent de l’étape et du campement des hommes d’Irlande. Ils
voulaient provoquer chez Cûchulainn des larmes et des plaintes, en lui faisant
un récit mensonger de la fuite des guerriers d’Ulster, du meurtre de Conchobar,
et de la mort de Fergus en combat singulier.
207
Chapitre XXVI :
On décide de livrer bataille
Ce fut cette nuit-là que la déesse de la guerre, Morrigan, fille d’Ernmas, vint
prêcher la discorde, exciter l’une contre l’autre les deux armées dans leurs deux
camps. Elle dit les paroles que voici :
293
De Munster ; ils faisaient partie de l’armée d’Ailill et de Medb.
208
la razzia des vaches de cooley
ce des deux combats qui se livreront aujourd’hui entre les deux armées. » – « Je te
raconterai, ô Cûchulainn, tout ce que je parviendrai à en savoir, » répliqua Lôeg.
« Mais regarde un petit troupeau qui est maintenant dans la campagne à l’Ouest
hors du camp. Vois, derrière ce troupeau, une troupe de garçons qui le main-
tient et le garde. Vois aussi hors du camp à l’Est une troupe de garçons qui veut
s’emparer de ce troupeau. » – « Mais certes, c’est vrai cela, » répondit Cûchulainn.
« C’est le présage d’un grand combat, ce sera la cause d’une bonne bataille. Le
petit troupeau ira dans la plaine et les deux troupes de garçons se rencontreront.
Quand elles se rencontreront, une grande bataille commencera. »
Cûchulainn avait dit vrai. Le petit troupeau vint dans la plaine et les deux
troupes de garçons se rencontrèrent. « Qui livre bataille maintenant, ô maître
Lôeg ? » demanda Cûchulainn. – « Les gens d’Ulster » répondit Lôeg, « c’est-à-
dire les jeunes gens. » – « Mais comment combattent-ils ? » reprit Cûchulainn.
– « C’est virilement qu’ils combattent, » répliqua Lôeg. « Dans l’endroit de la
bataille où seront les meilleurs guerriers de l’armée de l’Est, ils feront brèche à
travers l’armée de l’Ouest. Là où se trouveront les meilleurs guerriers de l’Ouest,
ils feront brèche à travers l’armée de l’Est. » – « Il est dommage, » dit Cûchulainn,
« que je ne sois pas de force à mettre mon pied au milieu des leurs, car si j’étais
de force à mettre mon pied, on verrait aujourd’hui ma brèche dans l’armée en-
nemie ; cette brèche ne serait inférieure à aucune. » – « Jusqu’à aujourd’hui, ô Cû-
chulainn, » répartit Lôeg, « ton habilité guerrière n’a subi aucune honte ; aucune
tache n’a souillé ton honneur. Tu as fait des exploits devant les ennemis, tu en
feras encore. » – « Bien, Lôeg, ô mon maître ! » répondit Cûchulainn. « Mainte-
nant excite au combat les guerriers d’Ulster ; le moment est venu où il faut qu’ils
arrivent. »
Lôeg alla exciter au combat les guerriers d’Ulster et voici ce qu’il leur
dit :
Qu’ils se lèvent les rois d’Emain Macha,
Guerriers aux grands exploits !
Bodb, déesse de la guerre, désire
Les vaches d’Immel.
Par l’effet des exploits
Le sang apparaît sur les cœurs,
Sur les fronts des fuyards !
S’élève
Le souci du combat ;
Car on n’a pas trouvé
Pareil à Cûchulainn,
209
la razzia des vaches de cooley
210
Chapitre XXVII :
Bataille de Garech [et Ilgarech]
C’est alors que les guerriers d’Ulster se levèrent tous en même temps, à la
suite de leur roi, à l’appel de leurs chefs, après les préparatifs provoqués par le
discours de Lôeg, fils de Riangabair. Voici comme ils firent : ils se levèrent tout
nus, sauf qu’ils tenaient leurs armes dans leurs mains ; ceux dont la tente avait
une porte à l’est sortirent cependant du côté de l’ouest pour éviter la perte de
temps qu’ils auraient faite en tournant autour de leur tente. « Comment, Lôeg
ô mon maître, » demanda Cûchulainn, « comment les guerriers d’Ulster se sont-
ils levés pour aller au combat ? » – « C’est virilement qu’ils l’ont fait, » répondit
Lôeg. « Tous se sont levés entièrement nus. Tous ceux qui avaient à l’est la porte
de leur tente sont sortis de leur tente du côté de l’ouest pour éviter la perte de
temps qu’ils auraient faite en tournant autour de leur tente. » – « Je donne ma
parole, » répondit Cûchulainn, « que l’heure était favorable quand, au matin de
ce jour, les guerriers d’Ulster se sont levés autour de Conchobar. »
Alors Conchobar adressa la parole à Sencha, fils d’Ailill : « Eh bien ! ô Sen-
cha, mon maître ! » dit-il, « retiens les guerriers d’Ulster, ne les laisse pas aller au
combat avant qu’un présage et un augure favorable ne viennent leur donner plus
de force, avant que le soleil ne se lève aux voûtes du ciel et ne remplisse de sa
lumière les vallées et les terrains bas, les hauteurs et les postes d’observation d’Ir-
lande. » En effet les guerriers d’Ulster restèrent là où ils se trouvaient jusqu’à ce
qu’un présage et un augure favorable vinrent leur donner plus de force, jusqu’à
ce que le soleil se leva aux voûtes du ciel et remplit de sa lumière les vallées et les
terrains bas, les hauteurs et les postes d’observation d’Irlande.
« Eh bien ! Sencha, ô mon maître ! » dit Conchobar, « excite au combat les
guerriers d’Ulster, car le moment d’y aller est arrivé pour eux. » Sencha excita au
combat les guerriers d’Ulster.
Voici ses paroles :
211
la razzia des vaches de cooley
Lôeg n’avait pas été longtemps là, quand il vit quelque chose : les guerriers
d’Irlande se levaient tous en même temps, prenaient leurs boucliers, leurs jave-
lots, leurs épées, leurs casques et menaient leurs troupes en avant à la bataille.
Alors les hommes d’Irlande se mirent à frapper, à battre l’ennemi, à le déchirer,
à le tailler en pièces, à le massacrer, et l’anéantir pendant un long intervalle, un
temps considérable. Et tandis que devant le soleil il y avait un nuage lumineux,
Cûchulainn adressa une question à Lôeg, fils de Riangabair : « Lôeg, ô mon maî-
tre ! » dit-il, « comment la bataille se livre-t-elle, maintenant ? » – « C’est virilement
que l’on combat, » répondit Lôeg. « Si je montais dans mon char et si Ên, cocher
de Conall Cernach, montait dans le sien et si nous allions d’une aile des armées à
l’autre sur les pointes des armes, ni les sabots des chevaux, ni les roues, ni les cais-
212
la razzia des vaches de cooley
ses, ni les essieux des chars ne toucheraient le sol à cause de l’épaisseur de cette
accumulation d’armes, et de la force, de la vigueur avec lesquelles en de moment
ces armes sont tenues dans les mains des guerriers. » – « Il est dommage, » reprit
Cûchulainn, « que je ne sois pas de force à me mêler à eux ; car si j’étais de force,
on verrait ma brèche dans l’armée ennemie ; cette brèche, » ajouta-t-il, « vaudrait
celle de tout autre. » – « Tu combattras ailleurs, ô petit Cûchulainn ! » répondit
Lôeg. « Ce qui se passe aujourd’hui laisse ta valeur intacte, ne fais pas tache à ton
honneur. Tu as bien agi jusqu’ici, tu agiras de même dans la suite. »
Alors les hommes d’Irlande se mirent à frapper et à battre l’ennemi, à le déchi-
rer, à le tailler en pièces, à le massacrer et à l’anéantir pendant un long intervalle,
un temps considérable.
Au même instant arrivèrent les neuf guerriers d’origine norvégienne, tous
combattants en char, et les trois fantassins de même race ; les neuf guerriers en
char n’allaient pas plus vite que les trois fantassins. À eux se joignirent au même
moment les gardes du corps du roi et de la reine. Leur but dans le combat était
de tuer Conchobar parce que sa mort devait être le salut d’Ailill et de Medb,
car c’était eux que Conchobar voulait frapper. Voici les noms de ces gardes du
corps…
[Suivent trente-quatre noms.]
Alors Medb dit à Fergus : « Il serait glorieux pour toi d’employer pour nous
aujourd’hui ta vigueur guerrière. Tu as été exilé de ton pays, chassé de ton héri-
tage, et chez nous tu as trouvé asile, patrie, héritage ; nous t’avons fait beaucoup
de bien. »
« Si aujourd’hui j’avais mon épée, » répondit Fergus, « certainement je cou-
perais cous d’hommes sur cous d’hommes, bras d’hommes sur bras d’hommes,
crânes d’hommes sur crânes d’hommes et têtes d’hommes sur les [ornements en
forme d’]oreilles [qui sont la parure] des boucliers ; ces funèbres débris seraient
aussi nombreux que les morceaux de glace brisés en hiver entre deux champs des
guerriers d’Ulster, tant à l’est qu’à l’ouest, seraient aujourd’hui tranchés par moi,
si j’avais mon épée. »
Alors Ailill s’adressant à son cocher, c’est-à-dire à Ferloga : « Donne-moi, ô
garçon ! » dit-il, « l’épée qui dans les batailles détruit la peau. Je donne ma parole
que si grâce à toi, elle a conservé aujourd’hui sa bonne apparence, le bon état
où elle était le jour où je la pris sur la pente de Cruachan Ai, tous les guerriers
d’Irlande et de Grande-Bretagne auraient beau se réunir tous pour te protéger
aujourd’hui contre moi, ils n’en viendraient pas à bout. » Ferloga alla chercher
l’épée et l’apporta ; la bonne conservation, la beauté, l’éclat de cette épée fut pour
lui un triomphe. Il mit cette épée dans la main d’Ailill qui la mit dans la main de
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294
Salle des fêtes de son palais.
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habiter là où résident les cerfs, les lièvres et les renards, un homme qui ne t’a lais-
sé dans ton pays la plus petite largeur de terre, un homme qui t’a réduit à vivre
des libéralités d’une femme, un homme qui au détriment de ton honneur t’a fait
l’affront de tuer les trois fils d’Usnech, un homme qui te repoussera aujourd’hui
en présence des hommes d’Irlande : c’est Conchobar, fils de Fachtna Fathach,
petit-fils de Ross Ruad et arrière-petit-fils de Rudraige, roi suprême d’Ulster ; il
est lui-même fils du roi suprême d’Irlande. »
« Certes, j’ai compris, » répondit Fergus. En saisissant des deux mains son
épée, il en donna un coup en arrière de telle sorte que la pointe atteignit la terre.
Puis il pensa donner aux guerriers d’Ulster les trois coups terribles dont Bodb
déesse de la guerre frappe ses adversaires, en sorte que parmi ces guerriers les
morts fussent plus nombreux que les vivants.
Conall à l’intelligent exil, fils de Conchobar, ayant vu Fergus, s’approcha de
lui, le prit entre ses bras. « Ton projet, Fergus, ô mon maître ! » dit-il, « ne mérite-
rait pas de récompense. Il est hostile et non amical, Fergus, ô mon maître ! Il est
cruel, Fergus, ô mon maître ! Puissent les guerriers d’Ulster n’être pas tués, n’être
pas anéantis par tes terribles coups, mais pense à leur honneur au moment du
combat qui se livre aujourd’hui. » – « Éloigne-toi de moi, ô mon fils ! » répondit
Fergus. « Car si je reste en vie, je donnerai aux guerriers d’Ulster aujourd’hui
les trois terribles coups dont Bodb déesse de la guerre frappe ses adversaires, en
sorte que parmi ces guerriers les morts seront plus nombreux que les vivants. »
– « Tourne ta main obliquement, » reprit Conall à l’intelligent exil, « et coupe les
collines qui dominent l’armée ; cela calmera ta colère. » – « Dis à Conchobar, »
répliqua Fergus, « dis-lui qu’il reprenne la place qu’il occupait sur le champ de
bataille. » Et Conchobar retourna à cette place.
Voici comment était faite l’épée dont nous venons de parler, l’épée de Fergus.
L’épée de Fergus, c’était l’épée de Lete ; elle venait du pays des dieux. Au moment
où Fergus voulut en frapper, elle devint aussi grande que l’arc-en-ciel en l’air.
Alors Fergus tourna la main obliquement au-dessus des armées : il occupa les
trois têtes des trois collines voisines et les fit tomber dans le marais en face. Ces
collines sont aujourd’hui les trois Chauves de Meath (Maela Mide).
2. Aventures de Cûchulainn.
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Rôeg, un guerrier très brave, qui répand beaucoup de sang, un homme brillant,
c’est Fergus, fils de Rôeg. L’épée du char du palais des dieux était été cachée ;
[elle est sortie de sa cachette]. Les chevaux de Conchobar mon maître sont allés
au combat. »
« Détache vite, mon garçon, » répliqua Cûchulainn, « les baguettes en forme
d’arc qui éloignent mes vêtements de mes blessures. » Alors Cûchulainn, voulant
partir, fit un mouvement violent : les baguettes en forme d’arc allèrent tomber à
Mag Tuaga en Connaught. Les cordes qui entouraient Cûchulainn furent lan-
cées jusqu’à Bacca en Corcommad. Les touffes d’herbe sèches mises dans ses
blessures s’élevèrent en l’air jusqu’au ciel, allant plus loin que les alouettes un
jour de beau temps sans vent. Ses blessures sanglantes se rouvrirent vigoureu-
sement et le sang qui en sortit à flots remplit les fossés et les sillons de la terre.
Le premier exploit qu’il fit après s’être levé fut accompli contre Fethan et Colla,
deux femmes satiristes qui versaient d’inutiles pleurs et prononçaient d’inutiles
plaintes. Il jeta la tête de l’une contre la tête de l’autre en sorte que ces têtes
furent rouges de sang et grises des cervelles qui en sortirent. Il ne leur laissa pas
leurs armes, il abandonna leur char. Il monta dans le sien et s’avança pour aller
trouver les hommes d’Irlande et faisant passer son char sur les cadavres arriva là
où était Fergus, fils de Rôeg.
« Retourne-toi et viens ici, Fergus, ô mon maître ! » dit-il. Fergus ne répondit
pas ; il n’avait pas entendu. Cûchulainn reprit : « Viens ici, Fergus, ô mon maî-
tre ! ou si tu ne viens pas, je te broierai comme un moulin moud le bon grain, je
te laverai comme on lave une coiffe dans l’eau ; je t’enlacerai comme un liseron
enlace les arbres ; je me précipiterai sur toi comme fait le faucon sur les petits
oiseaux. » – « Certes, » dit Fergus, « ces paroles sont arrivées à mes oreilles. Qui
donc ose m’adresser un discours si violent qu’il serait digne de Bodb déesse de
la guerre, me l’adresser à Garech et à Ilgarech où viennent combattre quatre
puissantes provinces d’Irlande dans la bataille livrée à cause de l’enlèvement des
vaches de Cooley ? » – « C’est ton élève que voici, » répondit Cûchulainn ; « c’est
l’élève des guerriers d’Ulster et de Conchobar, c’est Cûchulainn, fils de Sualtam ;
tu m’as promis de fuir devant moi quand je serais couvert de plaies sanglantes,
percé de blessures à la bataille de l’Enlèvement ; tu me l’as promis en compensa-
tion de ce que, attaqué par toi, j’ai fui pendant l’Enlèvement295. »
Lorsqu’il eut entendu ces paroles, Fergus se retournant fit trois grands pas
de guerriers ; dès qu’il se fut ainsi retourné, les hommes d’Irlande l’imitèrent et
gagnèrent précipitamment la hauteur à l’Ouest. Le combat se livra à la frontière
295
Cf. ci-dessus, chap. XIX, I, Rev. Celt., XXX, 162
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217
Chapitre XXVIII :
Combat des Taureaux
1. Aventures de Medb
Les guerriers d’Irlande rassemblés par Medb furent menés par elle à Cruachan
où ils virent le combat des taureaux.
Quand il vit ce joli pays qu’il ne connaissait pas, le Brun de Cooley crut à un
signe de bonheur ; il poussa trois forts mugissements. Le Beau-Cornu (Findben-
nach) d’Ae l’entendit ; aucune bête du pays n’osait mugir aussi haut que le Beau-
Cornu entre les quatre gués d’Ae, le gué Moga, le gué Coltna, le gué Slissen et
le gué Bercha. Il leva la tête avec fureur et s’avança vers Cruachan pour chercher
le Brun de Colley.
Les hommes d’Irlande se demandèrent qui serait témoin du combat singulier
des taureaux. Tous tombèrent d’accord que ce sera Bricriu, fils de Carbad. L’an-
née qui avait précédé l’enlèvement des vaches de Cooley, Bricriu sortant d’Ulster
était allé en Connaught demander à Fergus un emploi. Fergus l’avait gardé chez
lui à ses frais et dépens. Or il arriva qu’un jour au jeu d’échecs une dispute s’éleva
entre eux, et Bricriu dit à Fergus une grosse injure. Fergus donna un coup-de-
poing à Bricriu son subordonné. Ce fut à la tête qu’il le frappa ; il lui brisa un
os de la tête. Pendant le long espace de temps où les hommes d’Irlande furent à
l’expédition de l’enlèvement, Bricriu se faisait soigner à Cruachan. Le jour où ils
revinrent de l’expédition, il se leva. Il ne prenait pas plus parti pour ses amis que
pour ses ennemis. On le porta sur le bord d’un gouffre au-delà duquel étaient
les taureaux.
Chacun des deux taureaux, voyant son camarade, entra en fureur et se mit à
gratter le sol, rejetant la terre sur lui, sur ses épaules et ses palerons ; dans leurs
têtes, leurs yeux rougirent comme de fortes boules de feu ; leurs joues, leurs
naseaux s’enflèrent comme des souffles de forge ; chacun d’eux donna un coup
terrible et bruyant à son camarade, cherchant à lui percer et perforer le corps, à
le terrasser, à le tuer.
Dans son trajet, sa course aventureuse et vagabonde, le Beau-Cornu en fureur
atteignit le Brun de Cooley et le frappa de sa corne au côté. Puis continuant leur
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course rapide, ils arrivèrent à l’endroit où était Bricriu ; ils l’écrasèrent, et la corne
de leurs pieds s’enfonça dans le sol à la profondeur d’une coudée ; ce fut ainsi que
Bricriu mourut de mort violente.
Cormac à l’intelligent exil, fils de Conchobar, fut témoin de la blessure faite
au Brun de Cooley par le Beau-Cornu, et saisissant une lance dont la hampe lui
remplissait la main, il en donna au Brun de Cooley trois coups de l’oreille à la
queue. « En ce taureau, » dit-il, « nous ne pouvons reconnaître un trésor durable,
car il ne serait même pas capable de se défendre contre un veau de son espèce. »
Le Brun de Cooley entendit et comprit ces paroles, car il avait l’intelligence d’un
homme, et il se tourna contre le Beau-Cornu. Il y eut entre eux un combat qui
dura longtemps, très longtemps, jusqu’à ce que la nuit tombe sur les hommes
d’Irlande. Et quand la nuit fut tombée, les hommes d’Irlande ne cessèrent d’en-
tendre le vacarme et le tapage des deux taureaux qui cette nuit-là parcoururent
l’Irlande entière.
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Chapitre XXIX :
Fin de l’histoire du Brun de Cooley
Le lendemain matin de bonne heure les hommes d’Irlande eurent tôt fait
de voir au-delà de Cruachan à l’Ouest le Brun de Cooley tenant au bout de ses
cornes le Beau-Cornu, comme une masse informe. Les hommes d’Irlande se
levèrent [pour regarder] ; car ils ne savaient pas lequel des deux taureaux était là.
« Eh bien, ô hommes ! » dit Fergus, « si c’est le Beau-Cornu qui est là, laissez-le
seul ; si c’est le Brun de Cooley, laissez-lui son trophée. Je donne ma parole que
ce qui a été fait à cause des taureaux est peu de choses en comparaison de ce qui
va se faire maintenant. »
Le Brun de Cooley s’avança, ayant Cruachan à sa droite. Il laissa là un tas296
de ses oreilles ; de là vient le nom de Cruachan Ae. Puis gagnant le bord du grand
gué, il y laissa la hanche297 du Beau-Cornu, de là pour ce gué le nom de gué de la
hanche, Ath Luain. Ensuite se dirigeant à l’Est, dans le pays de Meath, il atteignit
Ath Troim, c’est-à-dire le Gué du foie, où il laissa le foie du Beau-Cornu.
Après cela levant violemment la tête pour secouer ce qui restait du Beau-
Cornu, il en dispersa les débris sur l’Irlande. Il en jeta la cuisse à Port Large ; il
en jeta les côtes à Dublin, d’où le nom irlandais de cette ville Ath Cliath, Gué de
la Claie. Ensuite tournant son visage vers le Nord, il voulut refaire connaissance
avec la terre de Cooley, et alla la visiter. Là étaient réunis des femmes, des enfants,
de petites gens qui déploraient l’infortune du Brun de Cooley. Ils virent le front
du Brun de Cooley s’approcher d’eux. « Front de taureau, viens à nous, » dirent-
ils. De là pour cet endroit le nom de Front de taureau (Taul Tairb). Alors le Brun
de Cooley tourna sa fureur contre les femmes, les enfants, les petites gens de la
terre de Cooley et il en fit un grand massacre. Puis allant de son dos heurter la
colline voisine, il brisa son cœur dans sa poitrine, comme on brise une noisette.
C’est ainsi que se termine le récit de ses aventures et l’histoire de l’enlèvement.
Béni qui quiconque se rappellera fidèlement le présent texte de l’enlèvement
et n’y fera pas de changement.
Ici se termine le texte irlandais ; ce qui suit est en latin.
Moi qui ai écrit cette histoire, ou plus exactement cette fable, je n’ajoute pas
foi à toutes les parties ; certaines sont l’œuvre de la ruse du démon ; d’autres sont
296
Cruach, en irlandais.
297
En irlandais, lúan, lón.
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fin
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