Laurent Alexandre, La guerre des intelligences, Editions JC Lattès, 2017
(Extraits)
Au pied du mur
Le monde a connu trois grandes révolutions technologiques et économiques en deux siècles.
Entre 1770-1850, avec les premières usines puis la machine à vapeur et le réseau de chemin
de fer. La deuxième de 1870-1910, avec la naissance de l’aviation, de l’automobile, de
l’électricité et de la téléphonie, des inventions qui ont changé le monde autour des réseaux
d’électricité et de transports. La troisième révolution a débuté vers 2000, avec l’arrivée des
technologies NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Internet, et sciences Cognitives) qui
vont bouleverser l’humanité. La dimension révolutionnaire des nanotechnologies tient au
fait que la vie elle-même opère à l’échelle du nanomètre –le milliardième de mètre. La
fusion de la biologie et des nanotechnologies va transformer l’Homme en ingénieur du
vivant et lui donner un pouvoir fantastique sur notre humanité. Les NBIC sont de plus en plus
une seule science, dont les volets sont interdépendants : la science du XXIe siècle structurée
autour du réseau Internet et de l’Intelligence Artificielle.
La révolution NBIC n’est pas juste une révolution de plus. Elle comporte trois différences
avec la vague technologique de 1870-1910. D’abord, la France de la Belle Epoque était en
pointe. Elle dictait au monde le rythme du changement. Aujourd’hui, elle passe à côté des
NBIC. Ensuite, l’objet des NBIC est la modification de notre humanité biologique, et non plus
la manipulation de la matière inanimée, ce qui pose des problèmes inédits. Enfin, les NBIC
connaissent un développement exponentiel, ce qui génère une énorme imprévisibilité et
rebat en permanence les cartes économiques et politiques.
Jamais la vitesse d’évolution de notre société et l’incertitude sur sa direction n’auront été
aussi grandes. Entre les premiers hominidés il y a quelques millions d’années, jusqu’au
Néolitique, vers 9000 avant J.-C., les changements au cours d’un millénaire étaient
insignifiants, l’Homme évoluant très lentement. (…) A partir du Néolitique, le rythme de
l’humanité s’est accéléré : sédentarisation, apparition de l’agriculture et des villes, de
systèmes administratifs, de l’écriture, explosion démographique et développement des
sciences se succèdent en quelques millénaires. (…) A partir du XIXe siècle et de la révolution
industrielle, le cours de l’histoire a commencé à s’accélérer, et le monde ne ressemblait plus
guère en 1900 à ce qu’il était au début de l’Empire, un siècle plus tôt. (…) Le XXe siècle a été
une époque d’accélération du rythme et de l’importance des innovations : percées
technologiques et médicales, développement de la société de consommation et enfin la
mondialisation auront été, si l’on excepte les traumatismes des deux guerres mondiales, les
totalitarismes et les génocides, les faits marquants de cette périodes. Dans les livres
d’histoire, le XXe siècle fera néanmoins figure de période assez calme et terne -quoique
pleine de bruit et de fureur- comparée au siècle suivant. Une simple transition vers une
période d’accélération qui va laisser l’humanité clouée sur son siège. Car nous sommes au
pied du mur, ou plutôt au pied d’une croissance explosive et vertigineuse de nos capacités
technologiques. (…) Il n’y a pas de fatalité en matière d’avenir, mais des logiques profondes
qui peuvent être infléchies, à certaines conditions. S’il n’est pas certain qu’une prise de
conscience de la neurorévolution [la révolution des sciences du cerveau et de l’IA] soit
suffisante pour orienter son cours, il ne fait en revanche aucun doute que rester dans
l’ignorance et le déni est le meilleur moyen d’aboutir au pire des scénarios. Celui d’un
monde où l’Homme subirait son futur. Celui d’un monde inégalitaire ou seuls les meilleurs
sortiraient vainqueurs, laissant la multitude à la merci d’une neurodictature. L’école, sous sa
forme actuelle, va mourir. Ce qui reste à déterminer, en revanche, est la façon plus ou moins
douloureuse dont elle disparaîtra. Si elle fait trop de résistance, elle risque d’empêcher les
enfants, spécialement ceux issus des milieux les plus modestes, de profiter rapidement des
bénéfices d’un accès inédit à l’intelligence. Surtout, il faut comprendre que la réinvention de
l’école sera la condition d’un sauvetage bien plus fondamental : celui de l’humanité tout
entière. Car la nouvelle école que nous allons inventer devra nous permettre de relever le
défi immense de notre utilité dans un monde bientôt saturé d’Intelligence Artificielle.
Nous devenons des barbares dans notre propre monde
Depuis l’envol d’Internet, la plupart des secteurs économiques ont connu une profonde
remise en cause. Seule l’institution chargée de la lourde tâche d’accomplir le transfert de
l’intelligence et de l’instruction a été à peine touchée. L’école fait encore aujourd’hui figure
d’exception, ses méthodes, ses structures et son organisation n’ayant, pour l’essentiel, pas
changé depuis plus d’un siècle. On pourrait presque dire depuis l’Antiquité. Dans un monde
où tout change, la question de la transmission est pourtant plus brûlante que jamais.
Hannah Arendt expliquait, dans « La Crise de l’éducation », [dans « La Crise de la culture »,
1961] que chaque génération d’enfants était comme une invasion barbare que les adultes
avaient pour tâche de civiliser. Il revenait aux détenteurs de l’ordre, aux connaisseurs des
lois du monde, d’initier les nouveaux arrivants. Aujourd’hui, c’est le monde lui-même qui se
décale sans cesse, laissant rapidement les adultes sur le côté, les plus jeunes accompagnant
le décalage avec délices (…) L’Histoire ne déferle plus sur nous pour nous anéantir avant
d’édifier quelque chose de nouveau quelques siècles plus tard sur les décombres des guerres
et des invasions, elle nous laisse sur place et finit par nous faire comprendre que nous
sommes devenus gênants, « persona non grata » dans un monde qui n’attend plus. (…)
La révolution de la transmission de l’intelligence
La transmission du savoir ne peut pas signifier la même chose au XXI e siècle qu’auparavant.
A la limite, son problème s’est inversé : c’est l’adulte qu’il faut à présent initier aux nouvelles
technologies et à qui il faut inculquer les nouvelles clés de lecture du monde. Cela ne veut
pas dire que les jeunes n’ont plus besoin d’enseignement. Le contenu des savoirs
nécessaires pour comprendre notre monde doit être repensé : les technologies NBIC
deviennent des savoirs incontournables de l’honnête homme du XXIe siècle. Surtout, l’école
elle-même, en tant que technologie de transmission de l’intelligence, est d’ores et déjà une
technologie dépassée qui vit ses derniers instants. Elle va être radicalement remise en cause
dans les décennies qui viennent. (…) A partir de 2035, l’éducation deviendra une « branche
de la médecine », utilisant les immenses ressources des neurosciences pour personnaliser
d’abord la transmission et optimiser ensuite bioélectroniquement l’intelligence. Vers 2080,
l’avènement d’un monde dominé par l’IA que nous aurons créée, mais qui pourra nous
échapper, tendra à fusionner les êtres vivants et l’intelligence. L’enjeu pour l’humanité
deviendra alors de défendre la survie du corps physique, faisant le choix délibéré de
conserver une attache matérielle pour éviter de se dissoudre dans le monde virtuel. Cette
perspective finale semble lointaine ; pourtant les premiers bouleversements de l’éducation
ont déjà commencé. Ce livre explique pourquoi et comment les petits enfants de nos enfants
n’iront plus à l’école.
2012 : le grand basculement du deep learning
Le grand basculement de l’IA s’est produit -après trente ans de sommeil- en 2012 avec le
renouveau permis par le « deep learning », pièce essentielle de l’IA de la phase 2. Le « deep
learning » est un système d’apprentissage et de classification basé sur des « réseaux de
neurones artificiels » numériques qui permettent à un ordinateur d’acquérir certaines
capacités du cerveau humain. Ces réseaux peuvent faire face à des tâches très complexes,
comme la reconnaissance du contenu d’une image ou la compréhension du langage parlé.
(…) C’est avec le « deep learning » que l’IA est véritablement née. Comment fonctionne-t-il ?
Le principe est simple. Pour qu’un programme apprenne à reconnaître une voiture, par
exemple, on le « nourrit » de millions d’images de voitures… Une fois entraîné, le
programme peut, par association, reconnaître des voitures sur de nouvelles images. Cette
technique d’identification n’est pas tellement différente des jeux d’éveil destinés aux jeunes
enfants auxquels on présente des images, des voitures par exemple, associées au mot
désignant l’objet. Mais il existe une grande différence entre l’apprentissage du bébé et celui
de l’IA. Il ne faut en effet au petit humain qu’un nombre limité d’associations image-nom
pour faire le lien, alors qu’il en faut des millions à l’IA.
Le « deep learning » utilise l’apprentissage supervisé -comme le bébé- mais son architecture
interne est différente. Avec son « réseau de neurones », il met en œuvre une machine
virtuelle composée de milliers d’unités que sont ces neurones numériques. Chacun effectue
de petits calculs simples. C’est l’agrégation de ces milliards de petits calculs qui donne la
puissance et la capacité d’interaction, moteur de l’IA. « La particularité, c’est que les
résultats de la première couche de neurones vont servir d’entrée au calcul des autres »,
explique Yann Ollivier, chercheur en IA au CNRS. Ce fonctionnement par « couches » est ce
qui rend ce type d’apprentissage « profond » -deep. A chaque étape, il peut y avoir jusqu’à
une vingtaine de couches, le réseau de neurones approfondit sa compréhension de l’image
avec des concepts de plus en plus précis. Pour reconnaître une personne, par exemple, la
machine décompose l’image, puis elle ira vers des profondeurs de plus en plus fines. (…)
Les apôtres de l’IA et le nouvel évangile transhumaniste
L’IA n’est pas un détail de l’Histoire. Ce n’est pas une révolution industrielle comme une
autre. C’est l’avenir de l’humanité qui se joue dans ses lignes de code. La puissance actuelle
et à venir de l’informatique permettra l’émergence des pouvoirs transhumanistes
promettant à l’Homme des pouvoirs quasi illimités : (…) créer la vie, modifier son génome,
reprogrammer son cerveau, conquérir le cosmos et euthanasier la mort. Les grands acteurs
et architectes de ce projet sont les leaders entrepreneuriaux à la tête des empires que sont
Google, Apple, Facebook, Amazon (les GAFA) rejoints par Microsoft et les BATX, leurs
homologues asiatiques (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiomi) [Baidu -le Google chinois, Alibaba -
équivalent d’Amazon, Tencent -un peu équivalent de Facebook avec notamment Wechat,
Xiomi –constructeur équivalent d’Apple].
Nous sommes les idiots utiles de l’IA
Les consommateurs -nous-mêmes- sont les idiots utiles de l’IA. Nous alimentons la machine
numérique de demain, sans en avoir conscience. Nous pensons que le Smartphone est le
degré ultime de la supériorité technologique de l’homme, sans comprendre qu’il est en
réalité l’outil de sa transformation radicale, voire de sa vassalisation. La matière première de
l’IA, c’est l’information. D’où vient-elle ? De nous-mêmes, qui faisons des milliards de
recherches Google ou déposons près de 10 milliards d’images sur Facebook. Pour le « deep
learning », l’avalanche d’images et de données qui déferlent sur le web constitue une
matière première quasi infinie et qui se renouvelle chaque jour (…). La superpuissance
conférée aux GAFA et aux BATX est la conséquence de la loi de Metcalfe. Totalement
inconnu du grand public, Robert Metcalfe est l’un des inventeurs de la norme technique à
l’origine du réseau Internet. Il a formalisé au début des années 2000 le fait que la valeur d’un
réseau croit de manière exponentielle en fonction du nombre de ses utilisateurs. (…)
L’homme marginalisé par l’industrialisation de l’intelligence
Par nature, l’IA -même faible- concurrence le cerveau humain. Toute la question est de
savoir jusqu’à quel niveau. Potentiellement, il n’y a pas de limite. Capable d’analyser à des
vitesses vertigineuses des montagnes de données, l’IA peut remplacer des ingénieurs, des
médecins, dans les disciplines les plus pointues. L’IA opérera mieux, conduira mieux,
analysera un scanner mieux que nous. Dans certains domaines de la recherche scientifique,
comme la génétique du cancer, l’être humain est totalement dépassé quand il n’est pas aidé
par l’IA. Le 11 juillet 2017, l’Institut Rockfeller de New York a montré que l’IA est mille fois
plus rapide qu’un généticien de haut vol pour analyser un même problème, concernant un
cancer du cerveau. Mille fois aujourd’hui, un milliard de fois plus rapide en 2030. « Nous
ferons des machines qui raisonnent, pensent et font les choses mieux que nous le pouvons »,
a déclaré Sergey Brin, cofondateur de Google en 2015. La crainte d’une substitution de
l’homme-travailleur par l’IA n’est pas infondée. (…) Sébastien Trum, l’inventeur de la Google
Car, a déclaré le 5 septembre 2015 dans The Economist : « Il va être de plus en plus difficile
pour un être humain d’apporter une contribution productive à la société. Les machines
pourraient nous dépasser rapidement. Les chauffeurs vont être parmi les premiers à être
remplacés par les machines, mais aucune profession n’est à l’abri.»
Pour chaque enfant, l’Education nationale doit se poser une question : à l’heure où l’IA est
déjà mille fois plus rapide qu’un grand généticien du cancer, que dois-je faire de toi et où
dois-je te mener ? Une certitude doit nous guider : imaginer que l’IA n’est qu’une grande
mode serait une grave erreur. Il n’y a pas de retour en arrière possible.
L’IA n’est déjà plus un choix, mais le sens de l’Histoire
Regardée de façon goguenarde comme un fantasme par les spécialistes patentés il y a
encore vingt ans, l’IA n’est pas seulement devenue une technologie nouvelle qui s’épanouit
avec une extraordinaire rapidité. Les racines dont elle se nourrit se sont diffusées de façon
foudroyante dans le monde entier, tel un baobab monstrueux prenant possession de façon
autoritaire de la terre qui l’entoure. Il faut comprendre que l’IA n’est déjà plus une option
que l’on pourrait choisir de décocher, un interrupteur que nous aurions encore le loisir
d’éteindre. Elle est devenue indispensable. (…)
Le processus que la société a connu lors des précédentes révolutions industrielles se répète :
la machine à vapeur, le chemin de fer ou l’électricité ont rapidement constitué les nouvelles
bases de l’économie et de la société. Revenir en arrière aurait été très difficile et même
impensable (…). Abandonner l’IA aujourd’hui, ce serait abandonner son Smartphone,
bloquer Internet, affaiblir la recherche, handicaper des pans entiers de l’économie. Notre
civilisation repose d’ores et déjà sur l’IA. Et chaque jour qui passe accroît cette dépendance.
(…)
La cause de notre dépendance de l’IA ne réside pas seulement dans notre appétit insatiable
pour des services sans cesse plus performants. Nous dépendons aussi de l’IA car le monde
créé par elle n’est visible et contrôlable que par elle. Une mécanique imparable est amorcée
par le véritable « datanami » -le tsunami des données- qui déferle sur le monde. Avec le
développement de l’Internet des objets nous produisons des quantités inimaginables de
données. Une aile du Nouvel Airbus 380 comporte mille capteurs électroniques. Ces
données ne peuvent être traitées que grâce à l’utilisation de l’IA. Ce tsunami de données, en
retour, est la nourriture qui permet à l’IA de devenir plus puissante de jour en jour, et
d’accroître la valeur de ses analyses. En 2020, l’humanité produira 1000 milliards de milliards
de données numériques par jour. Dans un monde qui produit et a besoin de l’exploitation de
toutes ces données, nous devons utiliser toujours plus d’IA. (…)
L’âge d’or des intellectuels et des innovateurs
A l’ère de l’IA, le QI devient plus discriminant que jamais. La différence introduite dans le
destin par quelques points de QI, hier déjà notable, sera désormais considérable. Un point
de QI supplémentaire a un impact de plus en plus fort sur la trajectoire professionnelle, et la
réussite au sens large. Nous vivons une époque formidable et enthousiasmante, comme s’en
réjouit l’ancien champion du monde d’échecs Gary Kasparov. Les opportunités se
multiplient. Avec les nouvelles technologies, le champ des possibilités s’est élargi comme
jamais auparavant dans l’histoire de l’humanité. Les intellectuels, les innovateurs, les start-
uppers, les managers, les scientifiques, les élites mondialisées évoluent comme un poisson
dans l’eau dans cette nouvelle société. Cette accélération du futur qui densifie les vies est
réjouissante.
Gary Kasparov se félicitait récemment de l’exploitation de l’Intelligence Artificielle : «Les
machines intelligentes vont mener notre vie mentale vers plus de créativité, de curiosité, de
beauté et de bonheur », expliquait-il. Il a raison. Nous vivons la période la plus
enthousiasmante, exaltante, fascinante et vertigineuse que l’humanité ait connue. Des
chantiers inimaginables s’ouvrent : conquête de l’espace, recul de la mort, maîtrise de notre
cerveau, transmission de pensée, manipulation du vivant… Oui, nous allons vivre l’âge d’or
des entrepreneurs, des innovateurs et des intellectuels. La vague des technologies NBIC
offre des perspectives extraordinaires pour amplifier l’aventure humaine. (…) Mais ce
qu’oublie Kasparov, qui a un QI exceptionnel de 190, c’est que la faculté de profiter du festin
numérique n’est donnée qu’aux innovateurs qui jouissent également d’un QI élevé. Les
autres, la grande majorité par définition, dont les performances intellectuelles sont moins
bonnes, resteront spectateurs. Les largués de la nouvelle économie accumuleront d’autant
plus de retard que ceux qui sont montés à bord vont vite et loin. C’est un fossé cognitif qui
se crée ainsi, à la faveur de la fracture numérique, de façon assez semblable à celui qui
pouvait opposer il y a cinq siècles un lettré parisien d’un paysan vivant dans une campagne
isolée. Selon que l’on est aujourd’hui branché aux nouvelles technologies, capable de les
maîtriser et d’en profiter, ou au contraire loin du monde du « Big Data », la différence de
trajectoire professionnelle et de patrimoine sera considérable. (…)
Le tabou du QI est suicidaire
Les publics fragiles veulent de la réassurance. Ils ne sont pas prêts à entendre que l’IA
menace tous les gens qui ne sont des manipulateurs de data ou dotés d’une forte créativité.
Les hommes politiques ne veulent à aucun prix ouvrir la boîte de Pandore de ce débat
entièrement miné. Le QI reste un tabou. Emmanuel Macron déclencha, on s’en souvient,
une violente polémique menée par les bien-pensants lorsqu’il fit remarquer que la
reconversion des ouvrières de Gad serait difficile, puisque beaucoup étaient illettrées. La
plasticité cérébrale n’est hélas pas illimitée, sinon les ouvrières de Gad deviendraient « data
scientists » ou physiciens nucléaires en suivant une formation. La lutte entre les
discriminations et les inégalités est devenue le fil rouge d’un pan entier de l’action publique
en France. La liste des sources de discriminations reconnues ne cesse de s’allonger, loi après
loi : opinion politique, genre et préférences sexuelles, origines sociales, religieuses,
ethniques. Le QI est encore le grand absent de ces politiques. Les différences d’intelligence,
et leurs lourdes conséquences, sont une réalité indicible pour les pouvoirs publics. Pour
quelle raison le silence des discours publics en matière d’inégalités de QI est-il, à l’heure
actuelle, total ? Il est plus facile d’expliquer aux catégories sociales les moins favorisées que
leur situation est due à des causes extérieures malignes et qu’elles n’en sont que les
victimes, alors qu’en théorie rien ne devrait les empêcher de réussir aussi bien que les
autres. C’est sur de telles explications que prospèrent les discours anticapitalistes pour qui
les hiérarchies de classes ne sont que la conséquence d’une mondialisation « ultralibérale »
où certains, parce qu’ils sont plus chanceux et/ou les plus malhonnêtes dominent les autres.
Les discours conservateurs, diamétralement opposés, n’acceptent pas non plus l’explication
du déterminisme génétique : pour eux, il est plus commode de penser que les différences
sociales sont le reflet du mérite des gens dans l’absolu, c’est-à-dire que certains ont plus
travaillé pour réussir leur vie.
Dans les deux cas, l’explication est confortable mais parfaitement stérile : dans le premier,
les plus défavorisés sont dédouanés de toute responsabilité, et pensent donc revendiquer
des compensations face à ce qui est une injustice sociale ; dans le second les plus pauvres
sont responsables de leur situation, et n’ont à s’en prendre qu’à eux-mêmes. Au-delà des
idéologies, personne ne veut s’entendre dire que son absence de réussite scolaire ou sociale
est due à un manque d’intelligence. Etre une victime du système, ou même à la limite un
paresseux, a plus de dignité à nos yeux que d’être un défavorisé de l’intellect.
Il n’est pas concevable d’expliquer aux gens que leur situation est bien due à une
discrimination, mais que cette discrimination est essentiellement celle de l’intelligence, sur
laquelle on a peu de prises. Aujourd’hui, le poids déterminant des inégalités de QI sur la
réussite reste ainsi absolument tabou, alors qu’elles sont les principales sources des
inégalités sociales et économiques ! Le déterminisme du QI est ainsi inacceptable du triple
point de vue politique, moral et philosophique.
L’aristocratie de l’intelligence n’est pas acceptable
Lorsque les technologies d’augmentation de nos capacités cognitives commenceront à être
disponibles, les différences de QI et les inégalités qu’elles engendrent deviendront de plus
en plus visibles. Il n’y aura pas d’échappatoire : il faudra agir. Lorsque ces techniques seront
accessibles à tous, elles deviendront donc rapidement des standards. Ce genre d’effet massif
n’est pas sans précédent dans l’histoire. Il s’agit même en fait d’une loi sociologique banale.
Toutes les pratiques socialement répandues le sont par mimétisme et contagion. C’est ainsi
qu’évoluent les modes et les mœurs. La passion de l’égalité qui caractérise nos démocraties
occidentales rendra la croissance des inégalités de QI insupportable. Et cela d’autant plus
qu’il n’y aura plus d’emplois valorisants pour les humains non augmentés dont la capacité de
travail sera, à long terme, très aisément remplaçable par un robot doté d’IA.
Qui sera le Montessori du XXIe siècle ? Smartphone +Professeur charismatique
+Plateforme
Les gens du numérique ont une connaissance de plus en plus fine des caractéristiques
cognitives de nos enfants. Parce qu’ils nous accompagnent en permanence, nos
smartphones sont des objets tout désignés pour être demain des capteurs polyvalents. (…)
L’internet des objets permettra d’approfondir encore notre connaissance intime de nos
cerveaux. L’émergence d’enregistreurs cérébraux et biologiques non invasifs très peu
coûteux capables de mesurer de nombreuses constantes en permanence va permettre de
corréler ces données à nos caractéristiques cognitives pour optimiser l’enseignement. L’IA
des GAFA permettra demain de déterminer très précisément les meilleures méthodes
d’enseignement pour chaque enfant. (…) Ce serait une erreur de penser que l’enseignement
deviendra purement technologique. La motivation des enfants dépend énormément du
charisme des professeurs : les story-tellers sont de grands enseignants dont on retient les
cours sa vie durant. Les professeurs devraient être formés par les organisateurs de TED. (…)
Transmettre l’amour de la connaissance
Le professeur doit apprendre aux enfants à prendre soin de leurs cerveaux. Convaincre les
enfants de manger moins gras, de rester minces, de faire du sport, de suivre les médias dans
plusieurs langues, de ne pas fumer de haschich fait partie des tâches essentielles de
l’enseignant moderne. Tout cela augmente le QI. Le Montessori du XXIe siècle sera celui qui
réunira cette dimension technologique avec les capacités d’entraînement du professeur. Le
futur n’est pas un robot précepteur faisant ingurgiter la connaissance à un enfant isolé,
séparé de ses copains. Le développement de l’intelligence collective passe par le travail de
groupe. L’enseignement doit être un catalyseur qui fait aimer la connaissance à l’enfant.
L’esprit critique est essentiel à l’ère de l’obésité informationnelle : trier les messages est
fondamental. Il est saisissant de voir que beaucoup des leaders de la Silicon Valley ont été
formés dans des écoles Montessori ou inspirés par elles. L’Etat doit demain garantir une
éducation au standard « Montessori » en commençant par les enfants issus de milieux
défavorisés.
L’école va devenir une industrie mondiale
La neuroéducation nécessitera des bases de données de taille supérieure à la population
d’enfants français. Il n’y aura pas plus de place pour des acteurs nationaux qu’il n’y aurait un
marché pour Spotify dans la région Aquitaine. Trop petit ! Les géants du numérique seront
très probablement les vainqueurs. (…)
L’école de 2060 rendra tous les enfants intelligents
Le droit au QI élevé pour tous deviendra aussi évident que l’égalité raciale ou entre hommes
et femmes. L’amélioration cérébrale sera d’abord une nécessité économique : elle sera la
condition sine qua non d’accès aux emplois hyper qualifiés du futur. En réalité, la raison
principale qui poussera à l’adoption massive des techniques d’amélioration du QI sera la
pression sociale en faveur de l’égalité, et la peur d’une révolution menée par des gens moins
doués, abandonnés et désarmés face à l’IA.
La démocratisation de l’intelligence biologique est le principal moteur de l’égalité
Quelles seront les conséquences sur l’éducation des neurotechnologies ? L’augmentation
des capacités cognitives des individus deviendra une tâche technique, elle fera l’objet d’une
opération médico-technologique de routine. L’institution scolaire, dans ses méthodes
comme dans son objet, deviendra obsolète. L’apprentissage va changer de dimension. Les
enfants formés par neurorenforcement entreront en compétition avec ceux formés par
l’école traditionnelle, s’il y en a encore. Lorsque les technologies d’amélioration cérébrales
seront au point, la compétition sera aussi déloyale qu’entre le TGV et une diligence… Il faut
vingt-cinq ans pour former un travailleur. Il ne faudra in fine que quelques minutes pour
neurorenforcer un patient. (…)
La neuroaugmentation sera le vaccin du XXIe siècle
La neurorévolution sera comparable à la Révolution française. Là où 1789 était une
révolution bourgeoise dirigée contre les privilèges de naissance, la neurorévolution
marquera l’abolition des privilèges de l’intelligence. Il sera aussi jugé dangereux de maintenir
des écarts de capacités cognitives, ne serait-ce que parce que les gens moins doués
pourraient être facilement manipulés par l’IA. Les bourgeois ont imposé la vaccination et
l’hygiène car les microbes des pauvres les menaçaient ; les élites de 2050 craindront que les
gens moins doués ne détruisent l’ordre social. Le neurorenforcement sera le successeur de
l’hygiénisme pasteurien. (…)
L’égalisation des intelligences sera une évidence : augmenter le QI pour préserver la
démocratie
Pourquoi, les différences de QI aujourd’hui ignorées ou acceptées sans mal, seraient-elles
demain subitement insupportables ? Parce que l’on peut seulement revendiquer
l’égalisation des choses sur lesquelles on peut agir. Jusqu’à aujourd’hui, l’intelligence n’en
fait pas vraiment partie. Comme la beauté, elle fait partie de ces inégalités sur lesquelles on
préfère jeter un voile pudique et observer un silence gêné. (…)
Pauvreté et cerveau
« Le Monde » titrait le 15 mars 2017 : «Comment la pauvreté maltraite le cerveau ?» et
rappelait les propos de la neuroscientifique Angela Siragu qui est convaincue qu’être équipé
d’un cerveau performant est ce dont ont le plus besoin les enfants défavorisés pour accéder
à l’ascenseur social. (…) L’imagerie cérébrale montre, chez les enfants pauvres à QI
médiocre, un amincissement des zones corticales liées aux fonctions intellectuelles et une
diminution de la substance grise. (…) Aux Etats-Unis, le « Perry Preschool Project » a testé un
programme intensif d’aide aux enfants issus de milieux pauvres et à bas QI. Les résultats ont
été encourageants pour l’insertion sociale et le taux de délinquance mais très décevants sur
le QI, qui n’a en moyenne quasiment peu augmenté. Ce type d’études devrait être
développé en France, mais elles doivent, bien sûr, être menées avec éthique : elles
établissent le lien complexe et dérangeant entre pauvreté, environnement culturel, bagage
génétique et QI. Le lien entre SES –statut socio-économique et QI est établi depuis
longtemps. Comme l’explique pudiquement Franck Ramus, chercheur à Normale sup : « En
moyenne, les personnes les plus défavorisées socialement sont aussi les plus désavantagées
génétiquement. » Pour combattre ce terrible déterminisme, il faudra regarder cette vérité
en face.
Quand il existera des technologies simples pour permettre la mise à niveau des intelligences,
quand les moins bien dotés pourront en un tournemain égaler la capacité cognitive et la
vivacité des meilleurs, quand les meilleurs eux-mêmes pourront étendre leur mémoire aussi
facilement que l’on branche aujourd’hui un disque externe sur son ordinateur, alors il
deviendra intolérable et absurde de ne pas le faire. On remerciera certes l’école pour ses
bons et loyaux services, mais on se précipitera sur les derniers implants bioniques
augmentant la mémoire et les capacités de calcul. (…)
Le piège mortel de la bienveillance
Une variante du slogan « aux robots les jobs, à nous la vie » propose la spécialisation des
tâches. Les métiers techniques seraient réservés à l’Intelligence Artificielle tandis que les
humains géreraient les activités nécessitant de l’empathie, du soin, de la compassion et de la
bienveillance : « à eux le tsunami des data, à nous l’amour » semble une proposition de bon
sens. Ne pouvant lutter sur la capacité de calcul, nous nous recentrerions sur la gestion des
émotions. En médecine cela signifierait, par exemple, que nous laisserions l’IA traiter les
milliards de milliards de milliards d’informations biologiques, notamment génétiques pour
soigner les enfants leucémiques tandis que les gentilles infirmières développeraient plus
encore qu’aujourd’hui leurs qualités relationnelles (…).
Survivre dans le Game of Thrones neurotechnologique
L’IA est aujourd’hui nulle et inexistante sur le plan psychologique et émotionnel mais ce
n’est que temporaire et cela ne doit nous conduire à spécialiser les cerveaux humains dans
le « Care » en abandonnant le champ de bataille neurotechnologique aux cerveaux de
silicium : ce serait aussi suicidaire que de spécialiser son industrie de défense dans la
fabrication de pétards à l’ère de la bombe atomique. Aussi choquant que cela puisse
apparaître, la bataille à l’intérieur du complexe neurotechnologique va devenir un enjeu
essentiel pour notre survie en tant qu’espèce biologique.
Comme père de famille, la gentillesse des infirmières pédiatriques est, bien sûr, essentielle à
mes yeux, en tant que citoyen, je juge suicidaire que l’humanité entière se spécialise dans le
registre émotionnel : il est peu probable que les IA restent éternellement alignées avec nous
et imprégnées de morale judéo-chrétienne. Nous devons être bienveillants ; c’est la base de
notre humanité, mais pas seulement. Le « Game of Thrones » du complexe
neurotechnologique ne sera pas moins violent que sa version télévisuelle : y garder une
place pour notre humanité biologique suppose de savoir faire autre chose que de caresser la
joue des enfants qui souffrent.