0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
61 vues8 pages

Gestion des Risques Financiers Dérivés

L'article examine l'utilisation croissante des instruments dérivés par les entreprises pour gérer les risques financiers, en mettant en lumière les leçons tirées de la crise financière mondiale de 2007/2008. Il discute des théories de gestion des risques et des pratiques qui ont émergé, soulignant l'importance d'une nouvelle culture de gestion des risques face aux lacunes révélées par la crise. Enfin, il aborde les implications de la gouvernance et de la rémunération des dirigeants dans le cadre de la gestion des risques financiers.

Transféré par

Hibou Hibou
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
61 vues8 pages

Gestion des Risques Financiers Dérivés

L'article examine l'utilisation croissante des instruments dérivés par les entreprises pour gérer les risques financiers, en mettant en lumière les leçons tirées de la crise financière mondiale de 2007/2008. Il discute des théories de gestion des risques et des pratiques qui ont émergé, soulignant l'importance d'une nouvelle culture de gestion des risques face aux lacunes révélées par la crise. Enfin, il aborde les implications de la gouvernance et de la rémunération des dirigeants dans le cadre de la gestion des risques financiers.

Transféré par

Hibou Hibou
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

See discussions, stats, and author profiles for this publication at: [Link]

net/publication/365443446

LA GESTION DES RISQUES FINANCIERS PAR LES INSTRUMENTS DÉRIVÉS ET


LES ENSEIGNEMENTS DE LA DERNIÈRE CRISE FINANCIÈRE MONDIALE

Article · March 2019

CITATIONS READS

0 933

2 authors:

L. Rekik Asmâa Alaoui Taïb


TÉLUQ University Ecole Nationale de Commerce et de Gestion- Sidi Mohamed Ben Abdellah University
7 PUBLICATIONS 51 CITATIONS 15 PUBLICATIONS 21 CITATIONS

SEE PROFILE SEE PROFILE

All content following this page was uploaded by Asmâa Alaoui Taïb on 16 November 2022.

The user has requested enhancement of the downloaded file.


I. Régulation financière
Chroniques

I.C. Régulation internationale

LA GESTION DES RISQUES FINANCIERS PAR LES INSTRUMENTS DÉRIVÉS


ET LES ENSEIGNEMENTS DE LA DERNIÈRE CRISE FINANCIÈRE MONDIALE

Lilia Rekik & Asmâa Alaoui Taib


Professeur de finance Professeur de finance
à TÉLUQ, Université à l’École Nationale
du Québec, Canada de Commerce et de Gestion,
Docteur en Sciences Université Sidi Mohamed
de gestion, Université Ben Abdellah, Fès
Toulouse Capitole Docteur en Sciences
de gestion, Université
Toulouse Capitole

seulement financières) pour comprendre les stratégies


Introduction de gestion des risques mises en place. Il s’agit d’un
recueil de la littérature qui permet de contribuer à
De nos jours, de plus en plus d’entreprises ont recours l’avancement du corps de connaissance sur la gestion
à des instruments financiers dérivés pour se couvrir des risques en intégrant deux nouvelles approches :
contre les aléas du marché. Le développement des mar- le mode de gouvernance et la rémunération des diri-
chés dérivés et la diversité des produits qu’ils offrent geants. Nous discuterons également de l’émergence
ont rendu cette pratique très populaire. Plusieurs d’une nouvelle culture de gestion des risques suite à la
enquêtes réalisées – notamment celles de Bodnar et al. récente crise financière 2007/2008.
(1998) sur le marché américain, de Berkman et al. L’article est structuré comme suit. La première section
(1997) sur le marché néo-zélandais, de De Ceuster explique l’engouement des entreprises pour l’utilisation
et al. (2000) sur le marché belge, de Mallin et al. des produits dérivés dans leur politique de gestion des
(2001) sur le marché britannique et de Khoury et al. risques. La deuxième section présente les différentes
(2006) sur le marché canadien – révèlent que la majo- théories de la gestion des risques financiers et leurs
rité des institutions financières et non financières ont vérifications pratiques. La troisième section porte sur le
recours aux produits dérivés pour se couvrir contre le rôle des instruments dérivés dans la crise financière de
risque. Mais la crise financière mondiale de 2007/2008 2008 et les enseignements tirés. Une nouvelle culture
et les pertes colossales subies par la majorité de ces de gestion des risques est vraisemblablement instaurée.
institutions « apparemment couvertes » ont mis au
jour d’énormes carences des systèmes de gestion des
risques mis en place. C’est dans ce contexte de crise 1. L’engouement
et de remise en question des pratiques de gestion des
risques que s’insère notre étude. La plupart des tra- pour les produits dérivés
vaux académiques réalisés sur le recours à des instru- dans la gestion des risques
ments financiers dérivés pour la couverture suivent
une approche purement financière pour expliquer les financiers
pratiques en matière de gestion des risques. Une telle
approche repose essentiellement sur l’hypothèse de Les produits dérivés sont des instruments financiers
maximisation de la valeur de l’entreprise, c’est-à-dire dont la valeur dépend des rendements d’autres actifs
que toutes les décisions prises au niveau de la direc- financiers sous-jacents, tels que les actions, les taux de
tion vont dans le sens de l’augmentation de la valeur change, les taux d’intérêt, etc. Les deux produits dérivés
de la firme. Les effets néfastes de la crise financière de de base sont les options et les contrats à terme. Tous les
2007/2008 sur le patrimoine supposément protégé des autres types de produits dérivés sont soit une variante,
entreprises remettent en question une telle hypothèse. soit une combinaison de ces derniers.
S’alignant dans la foulée des remises en question des L’intérêt pour l’utilisation des produits dérivés dans
pratiques de gestion de couverture, notre étude pro- la gestion des risques financiers est une réalité. Selon
pose de rendre compte des différentes dimensions (non l’enquête menée par Bodnar, Hayt et Marston (1998)

56 Revue internationale des services financiers/International Journal for Financial Services 2019/1

322571NCT_RISF_19_1.indb 56 21/05/2019 [Link]


I.C. Régulation internationale

Chroniques
auprès d’un échantillon d’entreprises américaines non ciers, les entreprises se sont tournées vers les produits
financières, 50 % d’entre elles utilisent les produits déri- dérivés pour transférer les risques qu’elles ne peuvent
vés. Ce taux passe à 92 % d’après une enquête menée pas ou ne veulent pas assumer vers ceux qui peuvent
en 2003 par l’International Swaps and Derivatives ou qui veulent le faire. Tel investisseur souhaitera par
Association (ISDA) auprès des 500 plus grandes entre- exemple protéger son portefeuille contre une baisse des
prises à l’échelle mondiale appartenant à 26 pays dif- cours, tandis qu’un autre investisseur n’hésitera pas à
férents. Ces entreprises déclarent utiliser les produits prendre des risques supplémentaires afin d’augmen-
dérivés essentiellement pour gérer leurs risques finan- ter ses chances de gain si le marché évolue selon ses
ciers. Le tableau 1 donne une estimation de l’utilisation prévisions. D’autre part, les innovations financières
des produits dérivés dans le monde. Comme le montre des années 1970 avec le développement de nouvelles
ce tableau, la valeur des transactions a été multipliée méthodes, telles que les méthodes d’évaluation des
par trois en cinq ans, de 2002 à 2007. options élaborées par des chercheurs tels que Black,
Sholes et Merton, ont permis une bonne maîtrise de
Tableau 1 : La sphère économique mondiale l’utilisation des produits dérivés et l’apparition de plu-
(Unité : le téra dollar, sieurs types d’instruments financiers dérivés.
soit le millier de milliards de dollars)
Bien que les instruments financiers dérivés soient uti-
lisés comme un moyen de gérer les risques, ils peuvent
2002 2007
également s’avérer une importante source de risques.
Économie financière La valeur de ces instruments est fonction croissante de
la volatilité des marchés. Or, la volatilité est synonyme
Marchés dérivés 693,1 2 288,0 de risque et constitue une source à la fois de chances
et de dangers. L’investisseur peut réaliser des gains en
Marché des changes 408,2 1 058,3 exploitant les fluctuations de cours, mais il risque éga-
lement de tout perdre. En plus, de par la complexité de
Marchés financiers 39,3 77,9
certains de ces instruments, le volume des transactions
Économie réelle et le manque de transparence, des pertes importantes
peuvent être occasionnées en quelques jours, si ce
PIB mondial 32,3 54,3 n’est en quelques heures. Les déboires économiques
qu’ont connus plusieurs institutions financières et
Source : [Link] non financières en 2008 soulèvent le risque que peut
Tableau_de_synthese.html. engendrer le recours abusif et non contrôlé à ce type
d’instruments. Cependant, et malgré la crise financière,
Deux éléments importants ont contribué à cette mon- le marché mondial des produits dérivés continue à aug-
tée d’intérêt pour les produits dérivés. D’une part, la menter pour atteindre 711 000 milliards de dollars en
mondialisation des marchés commerciaux, la déré- 2013, soit plus de dix fois le PIB total de la planète, qui
glementation des marchés financiers et les négocia- s’élève à environ 70 000 milliards de dollars, comme
tions multilatérales sur les échanges financiers que le montre la figure 1. Il est à constater que les activités
nous avons connues ces deux dernières décennies ont sur les marchés dérivés sont orientées à la baisse avec
concouru à amplifier l’incertitude financière dans les 630 milliards de dollars transigés en montant notionnel
milieux d’affaires. Face à cette hausse des risques finan- de contrats de gré à gré à la fin de 2014.

Figure 1 : Le marché mondial des produits dérivés


(en trillions de dollars de montant notionnel)

Source : Auteurs, à partir des chiffres publiés par la Bank for International Settlements (BIS).

2019/1 Revue internationale des services financiers/International Journal for Financial Services 57

322571NCT_RISF_19_1.indb 57 21/05/2019 [Link]


I. Régulation financière
Chroniques

L’engouement pour les produits dérivés par les entre- ture ne dépassent pas les bénéfices générés par la dimi-
prises a été suivi par l’apparition de plusieurs théories nution de l’impôt, la valeur de l’entreprise augmente.
tentant d’expliquer et de poser les fondements d’une La réduction des coûts de la détresse financière : la détresse
bonne pratique de la gestion des risques financiers par financière est une situation où l’entreprise devient
les produits dérivés. Ainsi, on a vu apparaître une mul- incapable de payer les coûts fixes de ses opérations
titude d’études théoriques et empiriques qui ont permis et d’honorer ses engagements envers ses créanciers.
de faire la lumière sur les activités de gestion des risques. Une telle situation engendre des coûts directs (coûts
Dans la section suivante, nous présentons les différentes juridiques, paiements engendrés par le processus de
théories montrant la pertinence de l’utilisation de la réorganisation ou de faillite, etc.) et des coûts indirects
couverture et les études empiriques ayant essayé de (diminution des ventes, perturbation des relations avec
vérifier la validité de ces théories dans la pratique. les clients, fournisseurs et bailleurs de fonds, perte de
confiance des employés performants qui vont chercher
ailleurs, etc.). Selon Smith et Stulz (1985), la couverture
2. La recension des études permet de réduire la volatilité des flux monétaires, et
actuelles sur la gestion des par conséquent les chances de rencontrer des difficul-
tés financières. Ceci a pour conséquence de baisser les
risques financiers coûts (directs et indirects) de la détresse financière.
Ross (1996) avance un autre argument en faveur de la
Les premiers travaux réalisés en matière de gestion des couverture en démontrant que cette dernière permet
risques ont tenté de répondre à la question suivante : d’augmenter la capacité d’endettement de la firme et
pourquoi les entreprises cherchent-elles à se couvrir et les économies d’impôts en résultant. Au final, l’entre-
quelle est l’importance de cette couverture ? La théo- prise atteint un ratio d’endettement optimal qui fait
rie financière, en tenant compte des imperfections du l’arbitrage entre l’augmentation du risque de la détresse
marché telles que les impôts, les coûts de transaction, financière et les économies d’impôt issues de la capa-
l’asymétrie d’information et les conflits d’agence, sti- cité d’endettement accrue par la couverture.
pule que la gestion des risques financiers peut bénéfi- L’allégement du problème de sous-investissement : selon
cier aux deux partenaires de l’entreprise : les action- Froot, Sharfstein et Stein (1993), lorsque les sources
naires et les dirigeants. de financement externes sont plus coûteuses que les
sources internes, l’entreprise a intérêt à recourir à la
couverture pour augmenter la corrélation entre ses flux
2.1. La gestion des risques monétaires internes et son programme d’investissement.
et l’hypothèse de maximisation La couverture permet de transférer les fonds internes
de la richesse des actionnaires des situations où il y a un excès de flux monétaires vers
celles où il y a un déficit. Ainsi, elle pourrait disposer de
fonds internes en quantité suffisante pour financer ses
Plusieurs travaux (Smith et Stulz, 1985 ; Froot et al., opportunités d’investissement et résoudre, par la même
1993 et Nance et al., 1993) ont montré que la cou- occasion, un éventuel problème de sous-investissement.
verture contre le risque financier permet à l’entreprise Outre ces déterminants de nature purement finan-
d’augmenter sa valeur en réduisant la valeur anticipée cière pour la justification de l’intérêt des entreprises
des taxes, en diminuant les coûts attendus de la détresse à se couvrir contre le risque financier, d’autres études
financière, en atténuant les problèmes éventuels de explorent des dimensions non financières reliées à
sous-investissement associés au coût de financement l’hypothèse de maximisation de l’utilité des dirigeants.
externe, ou en permettant à l’entreprise d’augmenter
sa capacité d’endettement et de prendre avantage des
économies d’impôt liées à la dette. 2.2. La gestion des risques
La réduction des taxes : l’argument de la taxe est avancé, et l’hypothèse de maximisation
entre autres, par Smith et Stulz (1985) qui stipulent que
lorsque l’impôt est une fonction convexe du revenu de l’utilité des dirigeants
imposable, il est optimal de se couvrir. C’est la régle-
mentation fiscale qui rend la courbe de la fonction des Les conflits d’intérêts entre les actionnaires et les diri-
impôts à payer d’une firme convexe par rapport à ses geants (appelés aussi conflits d’agence) ainsi que la poli-
résultats avant impôt en prévoyant un taux d’imposition tique de rémunération furent les premières variables
progressif, c’est-à-dire que plus le résultat avant impôt considérées pour expliquer la gestion des risques par
est grand, plus le taux d’imposition marginal est élevé. les instruments financiers dérivés. Selon la théorie des
Face à cette situation, Smith et Stulz (1985) montrent conflits d’agence de Jensen et Meckling (1976), une rela-
qu’il est optimal pour l’entreprise de se couvrir, laquelle tion d’agence est un contrat par lequel une (ou plusieurs)
couverture assure des flux de revenus moins aléatoires, personne(s), dite le principal, délègue à une autre per-
donc plus stables, et par conséquent un taux d’imposi- sonne, dite l’agent, une partie de l’autorité pour accom-
tion moins élevé. Ainsi, tant que les coûts de la couver- plir un travail. Lorsque les intérêts de ces deux parties

58 Revue internationale des services financiers/International Journal for Financial Services 2019/1

322571NCT_RISF_19_1.indb 58 21/05/2019 [Link]


I.C. Régulation internationale

Chroniques
divergent, la relation d’agence aboutit à des conflits valeur de l’entreprise. Les produits dérivés sont utilisés
d’agence. L’agent est dans cette situation susceptible de pour réduire le risque total de la firme et on parle dans ce
suivre un comportement opportuniste en cherchant son cas de la couverture. Cependant, lorsqu’une firme utilise
intérêt personnel et ce même au dépend du principal. ces produits pour augmenter son risque global, il est clair
Dans le contexte de la gestion des risques financiers, les qu’elle ne cherche plus à se couvrir, elle est plutôt enga-
conflits d’agence sont générés par deux types de risques gée dans des activités de spéculation. Une mauvaise uti-
auxquels les dirigeants peuvent faire face. Le premier lisation des produits financiers peut conduire à des fail-
est d’ordre financier lié à l’aversion aux risques des diri- lites spectaculaires. La récente crise financière de 2007
geants. Le second est lié à l’asymétrie informationnelle et en est un « parfait » exemple où de grandes institutions
touche la réputation des dirigeants et leur salaire futur. financières sont tombées dans le piège de la spéculation
L’aversion aux risques des dirigeants : Smith et Stulz avec les produits dérivés et ont payé le prix fort.
(1985) avancent que si le dirigeant détient une part
importante des actions de son entreprise et s’il juge
moins coûteux de se couvrir au niveau de l’entreprise 3. La gestion des risques
que de le faire à son propre compte, il va engager l’en-
treprise dans des activités de gestion des risques. La
et les leçons tirées de la crise
couverture va lui permettre de stabiliser la valeur de la financière de 2007/2008
firme et par conséquent minimiser son propre risque.
Par contre, le gestionnaire détenant des stock-options va La crise financière qui a frappé les marchés financiers
être plus réticent à s’engager dans des activités de cou- en 2007 et qui s’est fortement accentuée en 2008 a
verture. Le prix d’une option étant positivement associé soulevé la question suivante : comment des produits
à la variance de l’actif sous-jacent (qui est l’action de financiers (les produits dérivés) adaptés a priori à la
l’entreprise), le dirigeant a moins d’intérêt à stabiliser couverture de risques peuvent-ils induire des pertes
la valeur de la firme. Ainsi, les dirigeants détenant des aussi importantes ?
stock-options ne seront pas motivés à couvrir la valeur
de la firme contre le risque par l’utilisation des produits Pour plusieurs observateurs, la crise financière de
dérivés. Tufano (1996) est le premier à analyser les incita- 2007/2008 est une crise de liquidité financière liée à une
tions managériales comme déterminants de la décision de mauvaise utilisation des produits financiers (Orhangazi,
couverture. L’auteur montre que les dirigeants possédant 2008 et Orléan, 2011). Les déboires économiques qu’ont
une proportion élevée des actions de la firme ont plus de connus maintes entreprises financières et non finan-
chance d’utiliser les produits dérivés comme instruments cières en 2008 ont révélé des problèmes de contrôle et
de couverture contre les fluctuations du prix de l’or, alors d’encadrement de l’utilisation des produits dérivés au
que les dirigeants les plus rémunérés sous forme de stock- sein de ces mêmes entreprises. La complexité croissante
options ont moins recours à ces produits. Rajgopal et de ces produits, qui font l’objet d’une innovation per-
Shevlin (2002) et Rogers (2002) aboutissent à des résultats manente, rend leur maîtrise difficile. Le fait que ces pro-
similaires dans d’autres secteurs d’activités. Plus récem- duits s’échangent principalement sur les marchés de gré
ment, Supanvanij et Strauss (2010) montrent une relation à gré pose des problèmes de solvabilité des contreparties
entre la composition de la rémunération des dirigeants et et de liquidité des marchés. Enfin, se pose le problème
l’utilisation des instruments financiers dérivés. de l’information des acteurs et de leur comportement
au sein des institutions financières et des entreprises.
L’asymétrie d’information : en présence d’asymétrie d’in-
formation, qui est une des imperfections des marchés Différents paramètres stratégiques, techniques, orga-
financiers, les actionnaires ne disposent que des résul- nisationnels et humains doivent être pris en compte
tats comptables déclarés par l’entreprise pour s’infor- pour une surveillance interne adéquate des activités
mer sur les qualités managériales de leurs gestionnaires. sur les marchés dérivés. Cette surveillance des activités
De Marzo et Duffie (1995) et Breeden et Viswanathan dérivées peut être envisagée à trois niveaux. Au pre-
(1998) montrent que ces dirigeants soucieux de leur mier niveau, il s’agit du problème de la définition des
réputation peuvent utiliser la couverture afin d’éviter stratégies où doivent être spécifiés les différents types
tout événement susceptible d’avoir un impact négatif de produits achetés ou vendus et les limites d’expo-
sur les résultats de leur entreprise et affecter leur réputa- sition par contrepartie. Au deuxième niveau, le res-
tion. Ils vont isoler les résultats comptables des « bruits » pect et l’adéquation des procédures et des systèmes de
générés par certains facteurs économiques hors de leur contrôle interne. Au troisième niveau, s’assurer du bon
contrôle, tels que les variations des taux d’intérêt, des fonctionnement du système d’information (rôle du
taux de change et des prix des marchandises. Dans ce back-office, un recueil de procédures internes écrites
cas de figure, les dirigeants sont incités à utiliser la cou- précisant la politique de gestion des risques, les straté-
verture pour donner aux actionnaires et au marché de gies de gestion et les limites d’intervention).
travail une bonne image de leurs compétences. Suite à cette situation de crise financière qu’ont connu
Les théories mentionnées dans cette section montrent les marchés financiers en 2008, plusieurs instances de
comment la gestion des risques financiers par les ins- régulation et réglementaires ont avancé des recom-
truments dérivés peut contribuer à l’augmentation de la mandations afin d’améliorer les pratiques de gestion

2019/1 Revue internationale des services financiers/International Journal for Financial Services 59

322571NCT_RISF_19_1.indb 59 21/05/2019 [Link]


I. Régulation financière
Chroniques

des risques liées à l’utilisation des produits dérivés. mettent la transaction de contrats négociés de manière
Parmi ces instances, nous citons le Groupe des Trente, bilatérale ou multilatérale entre les parties. Il est alors
le comité de Bâle, l’OICV (Organisation internationale plus difficile de connaître les montants échangés.
des commissions de valeurs mobilières, qui regroupe Le risque de liquidité est, sur ce marché, de deux natures.
les régulateurs des entreprises d’investissement) et Il peut s’agir non seulement de ne pas pouvoir faire face
l’Autorité des marchés financiers. Les recommanda- à ses obligations de paiements, mais aussi de ne pas être
tions auxquelles ont abouti ces organismes privilégient en mesure de dénouer ou de compenser une position
une approche de la gestion des risques plus large ne se particulière. Car, en raison de la spécificité des contrats,
limitant pas à des règles précises de progrès techniques il est difficile de trouver une contrepartie désireuse de se
ou de calculs mathématiques des risques. Elles peuvent substituer à une autre. Si les marchés réglementés per-
être structurées autour de trois axes : l’abandon des mettent de centraliser les ordres et de limiter le risque
produits dérivés complexes, le renforcement des enca- de défaut, à l’inverse sur les marchés de gré à gré (OTC,
drements et des processus de gestion des risques et over the counter), il n’y a pas de chambre de compensa-
l’instauration d’une culture de gestion des risques. tion pour s’interposer entre les acheteurs et les vendeurs
et supporter le risque de défaut. L’allocation des risques
est donc différente sur les marchés réglementés compa-
3.1. L’abandon des produits rativement aux marchés OTC. Dans le premier cas, le
dérivés complexes risque de marché et le risque de défaut sont dissociés
(les intervenants ne supportent que le risque de marché
Bien que les instruments financiers dérivés soient uti- et la chambre de compensation que le risque de défaut).
lisés comme un moyen de gérer les risques, ils peuvent Dans le second cas, ces risques sont joints.
également s’avérer une importante source de risques. Les recommandations des organismes réglementaires
En raison de la complexité de certains de ces instru- préconisent l’abandon pur et simple des produits dérivés
ments, du volume des transactions et du manque de jugés trop complexes. Dans plusieurs institutions, cela s’est
transparence, des pertes importantes peuvent être traduit par une baisse considérable de l’usage des produits
subies en quelques jours, si ce n’est en quelques heures. dérivés de gré à gré. Nous citons l’exemple de la Caisse de
Les produits dérivés de gré à gré s’inscrivent dans ce dépôt et du placement du Québec, premier investisseur
registre d’instruments financiers. L’opacité des marchés institutionnel canadien et septième au monde, qui a réa-
dérivés a été source de défiance comme l’a démontré lisé des pertes records de 40 milliards de dollars en 2008,
la récente crise financière avec le blocage du marché soit 25 % de ses actifs (Rekik et Hanin, 2012). La Caisse
interbancaire. Bien évidemment, même sur les marchés a décidé de baisser considérablement le nombre de ses
organisés, un établissement peut se retrouver dans l’in- contrats sur les dérivés de gré à gré qui est passé de 7 000
capacité de faire face à ses obligations de paiement lors contrats en décembre 2008 à 5 000 en décembre 2009 puis
des appels de marge. C’est cependant sur les marchés à moins de 3 000 en 2011‑2012 (figure 2). Cela a pour effet
OTC, qui constituent la majorité des opérations effec- de simplifier le contenu des portefeuilles d’investissement
tuées, que le risque est le plus grand. Ces derniers per- et d’en augmenter la transparence.

Figure 2 : Baisse du nombre des contrats dérivés de gré à gré contractés par la Caisse de dépôt
et du placement du Québec après la crise financière de 2007/2008

Source : Chiffres recensés des rapports annuels de la Caisse de dépôt


et de placement du Québec (Rekik, 2016).

60 Revue internationale des services financiers/International Journal for Financial Services 2019/1

322571NCT_RISF_19_1.indb 60 21/05/2019 [Link]


I.C. Régulation internationale

Chroniques
3.2. Renforcement de l’encadrement tive via l’attribution des stock-options (Harjoto et
Mulineaux, 2003). Plusieurs études réalisées sur le lien
des pratiques de gestion des risques rémunération-performance montrent une association
positive entre l’octroi de stock-options et la prise de
Tous les organismes de réglementation s’accordent risque dans les décisions d’investissement (Rajgopal
sur la nécessité d’un dispositif de gestion des risques et Shevlin, 2002). Pendant la crise, on a pu constater
comportant des procédures claires et connues de tous l’ampleur de la portion variable (associée à la réalisa-
les membres de l’institution. Ce dispositif permettra tion d’objectifs de valeur ajoutée) dans la rémunération
d’identifier, de mesurer et d’encadrer les risques liés des traders ce qui les incite à prendre plus de risque.
aux titres et instruments composant les actifs inves- Dans le cas de la Caisse de dépôt et de placement du
tis, en l’occurrence les produits dérivés. Ces direc- Québec, la rémunération incitative d’un gestionnaire
tives et politiques s’appliquent à tous les niveaux de de portefeuille a atteint 45 % de sa rémunération glo-
l’institution. bale (Rekik et Hanin, 2013). Quand on regarde la crise
des « subprimes » survenue aux États-Unis, on peut
Dans une gouvernance saine et efficace, la gestion constater jusqu’à quel point une rémunération variable
des risques relève de l’autorité du conseil d’adminis- à l’extrême peut conduire. Avec des courtiers indépen-
tration, mais elle est déléguée aux gestionnaires de dants rémunérés uniquement par des commissions sur
tous les niveaux afin de l’intégrer au quotidien dans l’encours de crédit généré, donc totalement variable,
leurs décisions. C’est au conseil d’administration et ils étaient prêts à vendre des crédits à des clients en
à la haute direction qu’incombe la responsabilité de situation de difficulté financière.
suivi et de contrôle des instruments financiers déri-
vés (Autorité des marchés financiers, 2010). Le conseil La rémunération variable ou incitative demeure un
d’administration est tenu d’approuver les différentes réel outil de mobilisation et d’incitation et n’est donc
politiques et procédures d’encadrement du risque et de pas appelé à disparaître. Les mesures annoncées par
s’assurer que les moyens mis en œuvre s’alignent avec les différents organismes de régulation et de conseil
les meilleures pratiques en vigueur dans l’industrie et préconisent le calcul du rendement sur une période
permettent de respecter les limites de risque fixées. Un plus longue afin d’atténuer la prise de risque et d’in-
mécanisme de reddition de compte doit également être tégrer davantage des objectifs de rendement à long
terme. D’autres objectifs ont été mis en place pour le
mis en place en se basant sur des rapports de suivi
calcul de la prime de rendement, tels que le respect des
et d’analyse de risque établis périodiquement par des
procédures et des limites de risque, ou dans certaines
experts en gestion des risques afin de s’assurer du res-
banques la satisfaction du client. Toutefois, dans beau-
pect de ces limites.
coup d’établissements où ces dispositifs existent, ils ne
sont pas encore mis en pratique (Lamarque, 2009). La
3.3. L’émergence d’une nouvelle cible de rendement non atteinte continue de pénaliser
l’évaluation des gestionnaires-traders.
culture de gestion des risques

Outre le contrôle interne et la supervision des pro- Conclusion


duits dérivés, plusieurs instances de réglementation
financières insistent sur l’instauration d’une nouvelle Les produits dérivés sont nés du besoin par certains
culture de gestion des risques qui passe par la prise agents économiques de protéger le revenu de leurs
en compte du risque dans l’ensemble des processus activités contre les fluctuations du marché. Ces ins-
organisationnels, qu’il s’agisse de l’évaluation des res- truments financiers permettent une meilleure alloca-
sources humaines, de la politique de rémunération ou tion des risques en les transférant vers des acteurs qui
de la planification stratégique. Pour ce faire : (1) des ont l’expertise de leur gestion. Mais les pertes récentes
programmes de formation doivent être mis en place liées à l’utilisation de produits dérivés révèlent des pro-
pour développer les habiletés nécessaires à la gestion blèmes de contrôle de ces opérations au sein même
proactive des risques ; (2) l’introduction de la gestion des entreprises et des institutions financières. La com-
des risques dans l’évaluation du rendement qui devient plexité croissante de ces produits, objet d’innovation
tributaire du respect des limites de risque, de la stabilité permanente, rend leur maîtrise difficile. Le fait que
des rendements et de la collaboration aux activités de ces produits s’échangent principalement sur les mar-
gestion des risques ; (3) la rémunération incitative des chés de gré à gré pose des problèmes de solvabilité
gestionnaires associée au rendement ajusté au risque des contreparties et de liquidité des marchés. Enfin,
et priorisant le long terme au court terme. se pose le problème de l’information des acteurs et de
Un des constats révélés lors de la crise consiste à dire leur comportement au sein des institutions financières
que le mode de rémunération des dirigeants et ges- et des entreprises.
tionnaires de placements les a conduit à prendre des Différents paramètres stratégiques, techniques, organi-
risques élevés. Une des pratiques les plus répandues sationnels et humains doivent être pris en compte pour
dans le secteur financier est la rémunération incita- une surveillance interne adéquate des activités sur les

2019/1 Revue internationale des services financiers/International Journal for Financial Services 61

322571NCT_RISF_19_1.indb 61 21/05/2019 [Link]


I. Régulation financière
Chroniques

marchés dérivés. Le manque de transparence sur ces Khoury, N., Savor, M. et Toffoli, R. (2006), « La
opérations rend plus délicate la surveillance opérée de couverture des risques financiers par les PME
l’extérieur par des organismes publics, alors que les Québécoises », Revue canadienne des sciences de
gouvernements se dirigent de plus en plus vers une l’administration, 23(1), 67‑80.
réglementation plus forte des activités sur les produits Lamarque, E. (2009). « La banque sait-elle encore gérer
dérivés. L’émergence d’une nouvelle culture de ges- le risque ? », Revue Française de Gestion, novembre-
tion des risques commence à s’opérer où les dimen- décembre 2009, 35(198‑199),193‑207.
sions humaines et de gouvernance sont sans doute
aussi déterminantes, si ce n’est plus, que la qualité des Mallin, C., Ow-Yong, K. et Reynolds, M. (2001).
modèles de prévision ou de simulation. « Derivatives usage in U.K. non-financial listed
companies », The European Journal of Finance, 7,
63‑91.
Bibliographie Nance, D.R., Smith, C. et Smithson, C.W. (1993). « On
the determinants of corporate hedging », Journal of
Finance, 48, 267‑284.
Aglietta, M. (1998). « Le capitalisme de demain », Notes
de la fondation Saint-Simon, n° 101, novembre. Orhangazi, O. (2008). « Financialisation and capi-
tal accumulation in the non-financial corporate
Autorité des marchés financiers (2010). « Ligne direc-
sector », Cambridge Journal of Economics, Oxford
trice sur la gestion des risques liés aux instruments University Press, 32(6), 863‑886.
dérivés », août 2010, [Link]
lautorite/reglementation/lignes-directrices-toutes- Orléan, A. (2011). L’empire de la valeur. Refonder l’éco-
institutions/[Link]. nomie, coll. La couleur des idées, Paris, Le Seuil,
2011.
Berkman, H., Bradbury, M.E. et Magan, S. (1997).
« An international comparaison of derivatives use », Rajgopal, S. et Shevlin, T. (2002). « Empirical evidence
Financial Management, 26(4), 69‑73. on the relation between stock option compensa-
tion and risk taking », Journal of Accounting and
Bodnar, G.M., Hayt, G.S. et Marston, R.C. (1998). Economies, 33(2), 145‑171.
« 1998 Wharton survey of financial risk mana-
gement by U.S. non-financial firms », Financial Rekik, L. (2016). « La Caisse et l’utilisation des produits
Management, 27(4), 70‑91. dérivés : quelle gestion des risques ? ». La Caisse
de dépôt et de placement du Québec à l’épreuve de
Breeden, D. et Viswanathan, S. (1998). « Why do la financiarisation, Collection Vie Économique,
firms hedge? An asymmetric information model », Édition PUL, 153‑181.
Working paper (Duke University).
Rekik, L. et Hanin, F. (2012). « Financiarisation de
De Ceuster, M.J., Laveren, E. et Lodewyckx, J. (2000). la gestion et concentration des risques : une étude
« A survey into the use of derivatives by large non- de cas d’un gestionnaire de fonds public », Revue
financial firms operating in Belgium », European Interventions économiques [En ligne], 45 | 2012, mis
Financial Management, 6(3), 301‑308. en ligne le 1er mai 2012, URL : [Link]
DeMarzo, P.M. et Duffie, D. 1995. « Corporate incen- [Link]/1464.
tives for hedging and hedge accounting ». Review Rogers, D.A. (2002). « Does executive portfolio struc-
ofFinancial Studies, 8(3), 743‑771. ture affect risk management? CEO risk-taking
Froot, K.A., Scharfstein, D.S. et Stein, J.C. (1993). incentives and corporate derivative usage », Journal
« Risk management: coordinating corporate invest- of Banking and Finance, 26, 271‑295.
ment and financing policies », Journal of Finance, Ross, M. P. (1996). « Corporate hedging: what, why and
48(5), 1629‑1658. how? », Working paper, University of California).
Harjoto, M. and Mullineaux, D. J. (2003) « CEO Smith, C.W. et Stulz, R.M. (1985). « The determinants
Compensation and the Transformation of Banking ». of firms’ hedging policies », Journal of Financial and
Journal of Financial Research 26(3). Fall: 341‑54. Quantitaive Analysis, 48, 391‑405.
Huault, I., Rainelli-Le Montagner, H. (2009), « Market Supanvanij, J. et Strauss, J. (2010). « Corporate deri-
Shaping as an Answer to Ambiguities: The Case of vative use and the composition of CEO compensa-
Credit Derivatives », Organization Studies, 30, 549‑575. tion », Global Finance Journal, 21, 170‑185.
Jensen, M.C. et Meckling, W.H. (1976). « Theory of the Tufano, P. (1996). « Who manages risk? An empiri-
firm: managerial behavior, agency costs and owner- cal examination of risk management practices in
ship structure ». Journal of Financial Economics, the gold-mining industry », Journal of Finance, 51,
3(4), 305‑360. 1097‑1137.

62 Revue internationale des services financiers/International Journal for Financial Services 2019/1

322571NCT_RISF_19_1.indb
View publication stats 62 21/05/2019 [Link]

Vous aimerez peut-être aussi