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Jakobson Aspects Linguistiques de La Traduction

Le chapitre explore les aspects linguistiques de la traduction, soulignant que la compréhension des mots dépend de leur signification dans un code lexical spécifique. Il distingue trois types de traduction : intralinguale, interlinguale et intersémiotique, et souligne l'importance de la comparaison entre langues pour la traduction. Enfin, il aborde les défis liés à la traduction, notamment les différences grammaticales et lexicales entre les langues.

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Jakobson Aspects Linguistiques de La Traduction

Le chapitre explore les aspects linguistiques de la traduction, soulignant que la compréhension des mots dépend de leur signification dans un code lexical spécifique. Il distingue trois types de traduction : intralinguale, interlinguale et intersémiotique, et souligne l'importance de la comparaison entre langues pour la traduction. Enfin, il aborde les défis liés à la traduction, notamment les différences grammaticales et lexicales entre les langues.

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CHAPITRE IV ASPECTS LINGUISTIQUES DE LA TRADUCTION (1) D’apres Bertrand Russell, « personne ne peut comprendre le mot fromage, s'il n’a pas d’abord une expérience non linguistique du fromage » (2). Si, cependant, non$ suivons le précepte fonda- mental du méme Russel, et mettons « l’accent sur les aspects linguistiques des problémes philosophiques traditionnels », alors nous sommes obligés de dire que personne ne peut comprendre le mot fromage s'il ne connait pas le sens assigné 4 ce mot dans le code lexical du frangais. Tout représentant d’une culture culi- naire ignorant le fromage comprendra le mot francais fromage s'il sait que dans cette langue ce mot signifie «aliment obtenu par la fermentation du lait caillé» et s'il a au moins une connaissance linguistique de « fermentation » et « lait caillé », Nous n’avons jamais bu d’ambroisie ni de nectar et n’avons qu’une expérience linguistique des mots ambroisie, nectar, et dieax — nom des étres mythiques qui en usaient ; néanmoins nous comprenons ces mots et savons dans quels contextes chacun d’eux peut s’em- ployét. Le sens des mots frangais fromage, pomme, nectar, connaissance, mais, seulement, ou de n’importe quel autre mot ou groupe de mots est décidément un fait linguistique — disons, pour étre plus précis et moins étroits, un fait sémiotique. Contre ceux qui (1) Publié en anglais dans R.A. Brower, ed. : On Translation, Harvard Uni- versity Press, 1959, pp. 232-239. (2) Bertrand Russell, « Logical Positivism », Revue Internationale de Philo- sophie, TV (1950), 18 ; ef. p. 3 PROBLEMES GENERAUX 79 assignent le sens (le signifié) non au signe, mais a la chose elle- méme, le meilleur argument, et le plus simple, serait de dire que personne n’a jamais gofité ni humé le sens de fromage ou de pomme. Il n'y a pas de signifié sans signe. On ne peut inférer le sens du mot fromage d’une connaissance non linguistique du roque- fort ou du camembert sans l’assistance du code verbal. Il est néces- saire de recourir 4 toute une série de signes linguistiques si l’on veut faire comprendre un mot nouveau. Le simple fait de mon- trer du doigt l'objet que le mot désigne ne nous apprendra pas si fromage est le nom du spécimen donné ou de n’importe quelle boite de camembert, du camembert en général ou de n’importe quel fromage, de n’importe quel produit lacté, nourriture ou rafraichissement, ou peut-¢tre de n’importe quelle boite, indé- pendamment de son contenu. Finalement, le mot désigne-t-il simplement la chose en question, ou implique-t-il l'idée de vente, d’offre, de prohibition ou de malédiction ? (Montrer du doigt peut effectivement avoir le sens d’une malédiction : dans cer- taines cultures, particuliérement en Afrique, c’est un geste de mauvaise augure.) Pour le linguiste comme pour I’usager ordinaire du langage, le sens d’un mot n’est rien d’autre que sa traduction par un autre signe qui peut lui étre substitué, spécialement par un autre signe « dans lequel il se trouve plus compléetement développé », comme Yenseigne Peirce, le plus profond investigateur de l’essence des signes (1). Le terme célibataire peut étre converti en la désigna- tion plus explicite, personne non mariée, chaque fois qu’un plus haut degré de clarté est requis. Nous distinguons trois maniéres d’interpréter un signe linguistique, selon qu’on le traduit dans d’autres signes de la méme langue, dans une autre langue, ou dans un systéme de symboles non linguistique. Ces trois formes de traduction doivent recevoir des désignations différentes : 1) La traduction intralinguale ou reformulation (rewor- ding) consiste en l’interprétation des signes linguistiques au moyen d’autres signes de la méme langue. 2) La traduction interlinguale ou traduction propre- ment dite consiste en l’interprétation des signes linguistiques au moyen d'une autre langue. 3) La traduction intersémiotique ou transmutation con- siste en l’interprétation des signes linguistiques au moyen de systémes de signes non linguistiques. (1) Of. John Dewey, « Peirce’s Theory of Linguistic Signs, Thought, and Meaning », The Journal of Philosophy, XVILL (1946), 01. 80 ESSAIS DE LINGUISTIQUE GENERALE La traduction intralinguale d'un mot se sert d’un autre mot, plus ou moins synonyme, ou recourt a une circonlocution. Cepen- dant, en régle générale, qui dit synonymie ne dit pas équivalence complete : par exemple, « tout vieux garcon est un célibataire, mais tout célibataire n’est pas un vieux garcon. » Un mot ou un groupe de mots idiomatique, bref une unité du code apparte- nant au plus haut niveau des unités codées, ne peut étre pleine- ment interprétée qu’au’moyen d’une combinaison, qui lui est équivalente, d’unités du code, c’est-a-dire au moyen d’un mes- sage se référant a cette unité : « tout célibataire est une personne non mariée et toute personne non mariée est un célibataire », ou « tout vieux garcon est un homme qui a vieilli sans se marier, et tout homme qui a vieilli sans se marier est un vieux garcon. » De méme, au niveau de la traduction proprement dite, il n’y a ordinairement pas équivalence complete entre les unités codées, cependant que des messages peuvent servir adéquatement d’in- terprétation des unités ou des messages étrangers. Le mot fran- cais fromage ne peut étre entiérement identifié 4 son hétéronyme en russe courant, syr, parce que le fromage blanc est un fromage, mais pas un syr. Les Russes disent prinesi syru i tvorogu, « appor- tez du fromage et (sic) du fromage blanc ». En russe courant, Valiment obtenu a partir de la coagulation du lait ne s’appelle syr que si un ferment spécial est utilisé. Le plus souvent, cependant, en traduisant d’une langue a l'autre, on substitue des messages dans |’une des langues, non a des unités séparées, mais 4 des messages entiers de l’autre langue. Cette traduction est une forme de discours indirect; le traducteur recode et retransmet un message regu d’une autre source. Ainsi la traduction implique deux messages équivalents dans deux codes différents. L’équivalence dans la différence est le probleme cardinal du langage et le principal objet de la linguistique. Comme tout rece- veur de messages verbaux, le linguiste se comporte en interpréte de ces messages. Aucun spécimen linguistique ne peut étre inter- prété par la science du langage sans une traduction des signes qui le composent en d’autres signes appartenant au méme systéme ou a un autre systéme. Dés que l’on compare deux langues, se pose la question de la possibilité de traduction de l'une dans l'autre et réciproquement ; la pratique étendue de la communi- cation interlinguale, en particulier les activités de traduction, doivent étre un objet d’attention constante pour la science du langage. Il est difficile de surestimer le besoin urgent, l’impor- PROBLEMES GENERAUX 81 | tance théorique et pratique, de dictionnaires bilingues différen- tiels, qui définiraient soigneusement et comparativement toutes les unités correspondantes, en extension et en compréhension, De méme, des grammaires bilingues différentielles devraient définir ce qui rapproche et ce qui différencie deux langues du point de vue de la sélection et de la délimitation des concepts grammaticaux. La pratique et la théorie de la traduction abondent en pro- blémes complexes ; aussi, réguliérement, des tentatives sont faites de trancher le nceud gordien, en élevant l’impossibilité de la tra- duction a la hauteur d'un dogme. « Monsieur Tout-le-Monde, ce logicien naturel », si vivement imaginé par B. L. Whorf, est supposé tenir le bout de raisonnement suivant : « Les faits sont différents aux yeux de sujets 4 qui leur arriére-plan linguistique fournit une formulation différente de ces faits » (1). Dans les premiéres années de la révolution russe, il se trouva des vision- naires fanatiques pour plaider, dans les périodiques soviétiques, en faveur d’une révision radicale du langage traditionnel et en particulier pour réclamer la suppression d’expressions aussi trompeuses que le « lever » ou le « coucher » du soleil. Pourtant, nous continuons a employer cette imagerie ptolémaique, sans que cela implique le rejet de la doctrine copernicienne, et il nous est aisé de passer de nos conversations courantes sur le soleil levant ou couchant a la représentation de la rotation de la terre, tout simplement parce que tout signe peut se traduire en un autre signe dans lequel il nous apparait plus pleinement développé et précisé. La faculté de parler une langue donnée implique celle de par- ler de cette langue. Ce genre d’opérations « métalinguistiques » permet de réviser et de redéfinir le vocabulaire employé. C’est Niels Bohr qui a mis en évidence la complémentarité des deux niveaux — langage-objet et métalangage — : toute donnée expé- rimentale bien définie doit étre exprimée dans le langage ordi- naire, « ou il existe une relation complémentaire entre l’usage pratique de chaque mot et l’essai de donner une définition pré- cise de ce mot » (2). Toute expérience cognitive peut étre rendue et classée dans n’importe quelle langue existante. La ou il y a des déficiences, (1) Benjamin Lee Whorf, Language, Thought, and Reality (Cambridge, Mass., 1956), p. 235. (2) Niels Bohr, « On the Notions of Causality and Complementarity », Dia- lectica, I (1948), 317 sv, 82 ESSAIS DE LINGUISTIQUE GENERALE la terminologie sera modifiée et amplifiée par des emprunts, des calques, des néologismes, des déplacements sémantiques, et, finalement, par des circonlocutions. C’est ainsi que, dans la toute jeune langue littéraire des Chukchee du Nord-Est de la Sibérie, « écrou » est rendu par « clou tournant », « acier » par « fer dur », « é6tain » par « fer mince », « craie » par « savon a écrire», «montre» par « coeur martelant ». Méme des circonlocutions apparemment contradictoires, telles que élektri¢eskaja konka (« voiture 4 che- val électrique »), le premier nom russe du tramway sans chevaux, ou jena paragot (« vapeur volant »), le nom koryak de l’aéroplane, désignent simplement l’analogue électrique du tramway a che- vaux et l’analogue volant du bateau a vapeur, et ne génent pas la communication, pas plus qu’il n’y a de trouble ou de « bruit » sémantique dans le double oxymoron : cold beef-and-pork hot dog (« un « chien chaud » froid au boeuf et au pore »). L’absence de certains procédés grammaticaux dans le langage de sortie ne rend jamais impossible la traduction littérale de la totalité de l'information conceptuelle contenue dans I’original. Aux conjonctions traditionnelles and (« et ») et or («ou») est venu s’ajouter en anglais un nouveau connectif, and/or (« et/ou »), dont il a été question il y a quelques années dans ce livre spiri- tuel, Federal Prose, How to Write in and/or for Washington (« La prose fédérale, comment écrire 4 et/ou pour Washington ») (1). De ces trois conjonctions, seule la derniére existe dans ]’une des langues samoyédes (2). En dépit de ces différences dans l'inven- taire des conjonctions, les trois types de messages observés dans la « prose fédérale » peuvent tous se traduire distinctement aussi bien en anglais (ou en francais) traditionnel que dans la langue samoyéde en question. Soit, en « prose fédérale » : 1) Jean et Pierre viendront ; 2) Jean ou Pierre viendra, 3)Jean et/ou Pierre viendront. En frangais traditionnel, cela donne : 3) Jean et Pierre viendront, ou bien seulement l'un d’eux. Et, en samoyéde, 1) Jean et/ou Pierre viendront tous deux ; 2) Jean et/ou Pierre, Tun des deux viendra. Si telle catégorie grammaticale n’existe pas dans une langue donnée, son sens peut se traduire dans cette langue a l’aide de moyens lexicaux. Des formes duelles telles que le russe ancien (1) James R. Masterson and Wendell Brooks Phillips, Federal Prose (Chapel Hill, N. ©., 1948,) p. 40 sv. (2) Cf. Knut Bergsland, « Finsk-ugrisk og almen sprikvitenskap », Norsk Tideskrift for Sprogvidenskap, XV (1949), 874 sv. PROBLEMES GENERAUX 83 brata seront traduites a l'aide de l’adjectif numéral : « deux fréres ». Il est plus difficile de rester fidéle 4 l’original quand il s’agit de traduire, dans une langue pourvue d’une certaine caté- gorie grammaticale, 4 partir d’une langue qui ignore cette caté- gorie. Quand on traduit la phrase frangaise « elle a des fréres », dans une langue qui distingue le duel et le pluriel, on est obligé, soit de choisir entre deux propositions : « elle a deux fréres » — «elle a plus de deux fréres », soit de laisser la décision a l’auditeur et de dire : « elle a deux ou plus de deux fréres », De méme, si on traduit, d'une langue qui ignore le nombre grammatical, en frangais, on est obligé de choisir l'une des deux possibilités — « frére » ou « fréres » — ou de soumettre au receveur du message un choix binaire : « elle a soit un soit plus d’un frére. » Comme Ia finement observé Boas, le systéme grammatical d’une langue (par opposition a son stock lexical) détermine les aspects de chaque expérience qui doivent obligatoirement étre exprimés dans la langue en question : « Il nous faut choisir entre ces aspects, et l'un ou l'autre doit étre choisi » (1). Pour traduire correctement la phrase anglaise I hired a worker (« J’engageai(s) un ouvrier/une ouvriére »), un Russe a besoin d’informations supplémentaires —l’action a-t-elle été accomplie ou non, l’ouvrier était-il un homme ou une femme ? — parce qu’il doit choisir entre aspect complétif ou non complétif du verbe — nanjal ou nanimal — et entre un nom masculin ou féminin — rabotnika ou rabotnicu. Si, A un Anglais qui vient d’énoncer cette phrase, je demande si l’ouvrier était un homme ou une femme, il peut juger ma question non pertinente ou indiscréte, tandis que, dans la version russe de cette méme phrase, la réponse a cette question est obligatoire. D’autre part, quelles que soient les formes gram- maticales russes choisies pour traduire le message anglais en question, la traduction ne donnera pas de réponse a la question de savoir si «J hired ou J have hired a worker» ou si !’ouvrier (I’ou- vriére) était un ouvrier déterminé ou indéterminé («le » ou « un », the ou a). Parce que l'information requise par les systemes gram- maticaux du russe et de I’anglais est dissemblable, nous nous trouvons confrontés 4 des ensembles tout a fait différents de choix binaires ; c’est pourquoi une série de traductions succes- sives d’une méme phrase isolée, de l'anglais en russe et vice versa, pourrait finir par priver completement un tel message de son contenu initial. Le linguiste genevois S. Karcevski comparait (1) Franz Boas, « Language », General Anthropology, Boston, 1948, pp. 182 sv. Of. ici-méme, ch. x 84 ESSAIS DE LINGUISTIQUE GENERALE volontiers une perte graduelle de ce genre a une série circulaire dopérations de change défavorables. Mais évidemment, plus le contexte d’un message est riche et plus la perte d'information est limitée. Les langues différent essentiellement par ce qu’elles doivent exprimer, et non par ce qu’elles peuvent exprimer. Dans une langue donnée, chaque verbe implique nécessairement un en- semble de choix binaires spécifiques : le proces de }’énoncé est-il congu avec ou sans référence a son accomplissement ? Le proces de I’énoncé est-il présenté ou non comme antérieur au proces de l’énonciation ? Naturellement, l’attention des locuteurs et audi- teurs indigenes sera constamment concentrée sur les rubriques qui sont obligatoires dans leur code. Dans sa fonction cognitive, le langage dépend trés peu du sys- teme grammatical, parce que la définition de notre expérience est dans une relation complémentaire avec les opérations méta- linguistiques —1’aspect cognitif du langage, non seulement admet mais requiert, l’interprétation au moyen d’autres codes, par reco- dage, c’est-a-dire la traduction. L’hypothése de données cogni- tives ineffables ou intraduisibles serait une contradiction dans Jes termes. Mais, dans les plaisanteries, les réves, la magie, bref dans ce qu’on peut appeler la mythologie linguistique de tous les jours et par dessus tout dans la poésie, les catégories gramma- ticales ont une teneur sémantique élevée. Dans ces conditions la question de la traduction se complique et préte 4 beaucoup plus de discussions. Méme une catégorie comme celle du genre grammatical, que Yon a souvent tenue pour purement formelle, joue un grand réle dans les attitudes mythologiques d’une communauté linguis- tique. En russe, le féminin ne peut désigner une personne de sexe masculin, et le masculin ne peut caractériser une personne comme appartenant spécifiquement au sexe féminin. La maniére de per- sonnifier ou d’interpréter métaphoriquement les noms inanimés est influencée par leur genre. A I’ Institut Psychologique de Mos- cou, en 1915, un test montra que des Russes, enclins a personnifier les jours de la semaine, représentaient systématiquement le lundi, le mardi et le mercredi comme des étres masculins, et le jeudi, le vendredi et le samedi comme des étres féminins, sans se rendre compte que cette distribution était due au genre masculin des trois premiers noms (ponedel’nik, vtornik, éetverg) qui s’oppose au genre féminin des trois autres (sreda, pjatnica, subbota). Le fait que le mot désignant le vendredi est masculin dans certaines langues slaves et féminin dans d'autres se refléte dans les tradi- PROBLEMES GENERAUX 85 tions populaires des peuples correspondants, qui different dans leur rituel du vendredi. La superstition, répandue en Russie, d’aprés laquelle un couteau tombé présage un invité et une four- chette tombée une invitée, est déterminée par le genre masculin de noz (« couteau ») et le genre féminin de vilka (« fourchette ») en russe. Dans les langues slaves, et dans d’autres langues encore, ou « jour » est masculin et « nuit » féminin, le jour est représenté par les poétes comme l’amant de la nuit. Le peintre russe Repin était déconcerté de voir le péché dépeint comme une femme par les artistes allemands : il ne se rendait pas compte que « péché » est féminin en allemand (die Siinde), mais masculin en russe (grex De méme un enfant russe, lisant des contes allemands en traduc- tion, fut stupéfait de découvrir que la Mort, de toute évidence une femme (russe smert’, féminin), était représentée comme un vieil homme (allemand der Tod, masculin). Ma seur la vie, titre d’un recueil de poémes de Boris Pasternak, est tout naturel en russe, ol « vie » est féminin (zizn’), mais c’était assez pour réduire au désespoir le poéte tchéque Josef Hora, qui a essayé de traduire ces poémes, car en tchéque ce nom est masculin (Zivot). Il est trés curieux que la toute premiére question qui fut sou- levée dans la littérature slave 4 ses débuts fut précisément celle de la difficulté éprouvée par le traducteur a rendre le symbolisme des genres, et de I'absence de pertinence de cette difficulté du point de vue cognitif : c’est 1a en effet le sujet principal de la plus ancienne ceuvre slave originale, la préface 4 la premiére traduction de I’Evangéliaire, faite peu apres 860 par le fondateur des lettres et de la liturgie slave, Constantin le Philosophe, et qui a été récemment restituée et interprétée par André Vail- lant (1). « Le grec, traduit dans une autre langue, ne peut pas toujours étre reproduit identiquement, et c’est ce qui arrive a chaque langue quand on la traduit » dit l’apdtre slave. « Des noms tels que potamos, « fleuve » et aster, « étoile », masculins en grec, sont féminins dans une autre langue, comme reka et zvezda en slave. » D’aprés le commentaire de Vaillant, cette diver- gence efface l’identification symbolique des fleuves aux démons et des étoiles aux anges dans la traduction slave de deux versets de Matthieu (7:25 et 2:9). Maisa cet obstacle poétique, saint Cons- tantin oppose résolument le précepte de Denys 1]’Aréopagite, (1) André Vaillant, « La Préface de I'Bvangéliaire vieux-slave », Revue des Btudea Slaves, XXIV (1948), p. 5 sv 86 ESSAIS DE LINGUISTIQUE GENERALE selon lequel il faut étre d’abord attentif aux valeurs cognitives (sile razumu), et non aux mots eux-mémes. En poésie, les équations verbales sont promues au rang de principe constructif du texte. Les catégories syntaxiques et mor- phologiques, les racines, les affixes, les phonémes et leurs com- posants (les traits distinctifs) —- bref, tous les constituants du code linguistique — sont confrontés, juxtaposés, mis en relation de contiguité selon le principe de similarité et de contraste, et véhiculent ainsi une signification propre. La similitude phono- logique est sentie comme une parenté sémantique. Le jeu de mot, ou, pour employer un terme plus érudit et 4 ce qu’il me semble plus précis, la paronomase, régne sur l’art poétique ; que cette domination soit absolue ou limitée, la poésie, par définition, est intraduisible. Seule est possible la transposition créatrice : trans- position a l'intérieur d’une langue — d’une forme poétique a une autre —, transposition d’une langue a une autre, ou, finalement transposition intersémiotique — d’un systéme de signes a un autre, par exemple de l’art du langage 4 la musique, a la danse, au cinéma ou 4 la peinture. S'il nous fallait traduire en francais la formule traditionnelle Traduttore, traditore, par « le traducteur est un traitre », nous pri- verions I’épigramme italienne de sa valeur paronomastique. D’ou une attitude cognitive qui nous obligerait 4 changer cet apho- risme en une proposition plus explicite, et a répondre aux ques- tions : traducteur de quels messages ? traitre a quelles valeurs ? CHAPITRE V LINGUISTIQUE ET THEORIE DE LA COMMUNICATION (1) Pour Norbert Wiener, il n’existe « aucune opposition fonda- mentale entre les problémes que rencontrent nos ingénieurs dans la mesure de la communication et les problémes de nos philo- logues » (2). Il est un fait que les coincidences, les convergences, sont frappantes, entre les étapes les plus récentes de l’analyse linguistique et le mode d’approche du langage qui caractérise la théorie mathématique de la communication. Comme cha- cune de ces deux disciplines s’occupe, selon des voies d’ailleurs différentes et bien autonomes, du méme domaine, celui de la communication verbale, un étroit contact entre elles s'est révélé utile 4 toutes deux, et il ne fait aucun doute que cette collabora- tion sera de plus en plus profitable dans l’avenir. Le flux du langage parlé, physiquement continu, confronta a lorigine la théorie de la communication 4 une situation « consi- dérablement plus compliquée » que ce n’était le cas pour l’en- semble fini d’éléments discrets que présentait le langage écrit(3). L'analyse linguistique, cependant, est arrivée 4 résoudre le dis- cours oral en une série finie d’unités d'information élémentaires. Ces unités discrétes ultimes, dites traits distinetifs, sont (1) Publié en anglais dans les « Proceedings of Symposia in Applied Mathe- matics », vol. XII, Structure of Language and ils Mathematical Aspects, Ameri- can Mathematical Society, 1961, pp. 245-252 (2) Journal of the Acoustical Society of America, (JASA), vol. 22 (1960), p. 697 (3) ©. E. Shannon et W. Weaver, The Mathematical Theory of Communi- cation, Urbana, 1949, pp. 74 sv., 112 sv. 88 ESSAIS DE LINGUISTIQUE GENERALE groupées en « faisceaux » simultanés, appelés phonémes, qui a leur tour s’enchainent pour former des séquences. Ainsi donc la forme, dans le langage, a une structure manifestement granu- laire et est susceptible d’une description quantique. Le but premier de la théorie de l'information, tel que le for- mule par exemple D. M. McKay, est d’« isoler de leurs contextes particuliers ces éléments abstraits des représentations qui peu- vent rester invariants a travers de nouvelles formulations » (1). L’analogue linguistique de ce probléme est la recherche, en pho- nologie, des invariants relationnels. Les diverses possibilités ouvertes 4 la mesure de la quantité d'information phonologique, qu’entrevoient les ingénieurs des communications — quand ils distinguent entre contenu d'information structural et métrique — peuvent fournir a la linguistique, tant synchro- nique qu’historique, de précieux matériaux, qui seront d’une importance particuliére pour la typologie des langues, du point de vue purement phonologique comme du point de vue de l’inter- section entre la phonologie et le niveau lexico-grammatical. La découverte progressive, par la linguistique, qu’un principe dichotomique est a la base de tout le systéme des traits distinc- tifs du langage, se trouve corroborée par l’emploi comme unité de mesure, chez les ingénieurs des communications, des signdux binaires (binary digits ou bits, pour employer le mot-valise devenu populaire). Quand les ingénieurs définissent l’information sélec- tive d'un message comme le nombre minimum de décisions bi- naires qui permettent au receveur de reconstruire ce qu’il doit apprendre du message sur la base des données déja a sa dis- position (2), cette formule réaliste est parfaitement applicable au réle des traits distinctifs dans la communication verbale. A peine avait-on commencé a reconnaitre des lois universelles par I’étude des invariants, 4 peine avait-on esquissé une classi- fication d’ensemble des traits distinctifs sur la base de ces prin- cipes, que le probléme de traduire les critéres proposés par les linguistes en un « langage mathématique et instrumental » fut posé par D. Gabor dans ses conférences sur la théorie de la com- munication (3). Et récemment est parue une instructive étude de G. Ungeheuer, qui offre un essai d’interprétation mathématique des traits distinctifs et de leur structure binaire (4). (1) Cybernetics : Transactions of the Eighth Conference, New York, 1052, p. 224. (2) Communication Theory, ed. by W. Jackson, New York, 1963, p. 2. (8) Lectures in Communication Theory, M.I.T., Cambridge, Mass., 1951, p. 82. (4) Studia Linguistica, vol. 13 (1959), pp. 89-97. PROBLEMES GENERAUX 89 La notion de redondance, empruntée par la théorie de la communication a une branche de la linguistique, la rhétorique, a\ acquis une place importante dans le développement de cette théorie et a été audacieusement redéfinie comme équivalant 4 « un moins l’entropie relative »; sous cet aspect, elle a fait sa rentrée dans la linguistique actuelle, pour en devenir un des thémes centraux. On s’apercoit maintenant de la nécessité d’une stricte distinction entre différents types de redondance, et cela en théorie de la communication comme en linguistique, ot le concept de redondance embrasse d’une part les moyens pléo- nastiques en tant qu’ils s’opposent a la concision explicite (la brevitas de la rhétorique traditionnelle), et d’autre part ce qui est explicite par opposition a l’ellipse. Au niveau phonologique, les linguistes sont habitués a distinguer les traits phonologiques dis- tinctifs des variantes contextuelles ou combinatoires (allophones), mais le traitement, par la théorie de la communication, de pro- blémes étroitement liés, la redondance, la prédictabilité et les probabilités conditionnelles, a permis de clarifier les rapports entre les deux principales classes de qualités phoniques — les traits distinctifs et les traits redondants. L’analyse phonologique, si elle se donne pour tache d’éliminer systématiquement les redondances, fournit nécessairement une solution optimale et sans ambiguité. La croyance superstitieuse de certains théoriciens, peu versés dans la linguistique, qu’«il ne reste aucune bonne raison de distinguer les traits phonologiques en distinctifs et redondants » (1), est manifestement contredite par des données linguistiques innombrables. Si, par exemple, en russe, la différence entre les voyelles d’avant et les voyelles d'arriére correspondantes est toujours accompagnée d’une diffé- rence entre les consonnes qui précédent, qui sont palatalisée devant les voyelles d’avant et non-palatalisées devant les voyelles d’arriére, si d’autre part la différence entre consonnes palata- lisées et non-palatalisées se retrouve ailleurs que dans un voisi- nage vocalique, le linguiste est obligé de conclure qu’en russe la différence entre la présence et l’absence de palatalisation conso- nantique est un trait distinctif, tandis que la différence entre voyelles d’avant et voyelles d’arriére apparait comme simple- ment redondante. Le caractére distinctif, d’une part, la redon- dance, de l'autre, loin d’étre des postulats\arbitraires de l'inves- tigateur, sont objectivement présents et distingués dans la langue. (1) Word, vol. 18 (1957), p. 328. | 90 ESSAIS DE LINGUISTIQUE GENERALE | Le préjugé qui tient les traits redondants pour non pertinents et les traits distinctifs pour les seuls pertinents est en train de disparaitre de la linguistique, et c’est une fois de plus la théorie de la communication, en particulier quand elle traite des proba- bilités transitionnelles, qui aide les linguistes 4 surmonter la tendance a voir les traits distinctifs et redondants comme étant respectivement pertinents et non-pertinents. D’aprés McKay, le mot-clé de la théorie de la communication, cest la notion de possibilités préconcues ; la linguistique dit la méme chose. Dans aucune des deux disciplines il n’y a eu le moin- dre doute sur le réle fondamental joué par les opérations de sélec- tion dans les activités verbales. L’ingénieur admet que ]’émet- teur et le receveur d'un message verbal ont en commun a peu prés le méme « systéme de classement » de possibilités préfabri- quées, et, de la méme manitre, la linguistique saussurienne parle de la langue qui rend possible I’échange de parole entre les interlocuteurs. Un tel « ensemble de possibilités déja prévues et préparées » (1) implique l’existence d'un code, et ce code est concu par la théorie de la communication comme « une transfor- mation convenue, habituellement terme a terme et réversible » (2) par le moyen de laquelle un ensemble donné d’unités d’infor- mation est converti en une séquence de phonémes et vice versa. Le code assortit le signifiant au signifié et le signifié au signi- fiant. Aujourd’hui, grace au traitement par la théorie de la com- munication des problémes de codage, la dichotomie saussurienne entre langue et parole peut recevoir une nouvelle formulation, beaucoup plus précise, ce qui lui donne une valeur opération- nelle neuve. Réciproquement, dans la linguistique moderne, la théorie de la communication peut trouver de riches informations sur la structure stratifiée, aux aspects multiples et compliqués, du code linguistique. La linguistique a déja décrit adéquatement, dans ses grandes lignes, 1a structure du code linguistique, mais on oublie encore trop fréquemment qu’on ne peut parler d’un ensemble fini de « représentations standardisées » que dans le cas des symboles lexicaux, de leurs constituants grammaticaux et phonologiques, et des régles grammaticales et phonologiques de combinaison. Seul ce secteur de la communication peut étre défini comme une (1) Cyberneticn : Transactions of the Bighth Conference, New York, 1962, p. 188. (2) ©. Cherry, On Human Communication, New York-Londres, 1987, p, 7. PROBLEMES GENERAUX 91 simple « activité de reproduction des représentations ». D’un autre cdté, il reste opportun de rappeler que le code ne se limite pas a ce que les ingénieurs appellent « le contenu purement cognitif du discours » ; en fait, la stratification stylistique des symboles lexicaux tout comme les variations prétendues « libres », dans leur constitution comme dans les régles de leurs combinai- sons, sont « prévues et préparées » par le code. Dans son programme pour une science future des signes (la sémiotique), Charles Peirce notait ceci : « Un légisigne est une loi qui est un signe. Cette loi est d’ordinaire établie par les hom- mes. Tout signe conventionnel est un légisigne » (1). Les symboles linguistiques sont donnés comme un exemple frappant de légi- signes. Les interlocuteurs appartenant a la méme communauté linguistique peuvent étre définis comme les usagers effectifs d'un seul et méme code embrassant les mémes légisignes. Un code commun est leur instrument de communication, qui fonde effec- tivement et rend possible l’échange de messages. C’est ici que réside la différence essentielle entre la linguistique et Jes sciences physiques, différence qu’a fait ressortir la théorie de la commu- nication, et surtout I’école anglaise, qui trace une nette ligne de démarcation entre la théorie de la communication et celle de Yinformation. Néanmoins, cette distinction, aussi étrange que cela paraisse, est parfois négligée par les linguistes. « Les stimuli recus de la Nature », comme l’indique sagement Colin Cherry, «ne sont pas des images de la réalité mais les documents a partir desquels nous construisons nos modéles personnels » (2). Tandis que le physicien crée des constructions théoriques, appliquant son propre systéme hypothétique de nouveaux symboles sur les indices extraits, le linguiste, lui, recode seulement, il traduit dans les symboles d’un métalangage les symboles déja exis- tants qui sont en usage dans la langue de la communauté lin- guistique donnée (3). Les constituants du code, par exemple les traits distinctifs, sont littéralement présents et fonctionnent réellement dans la communication parlée. Pour le receveur comme pour I’émetteur, ainsi que le signale R. M. Fano, l’opération de sélection forme (1) Collected Papers, vol. 2, Combridge, Mass., 1082, p. 142 sv. (2) Op. cit., p. 62. Cf. W. Meyer-Eppler, Grundlagen und Anwendungen der Informationstheoric, Berlin-Gdttingen-Heidelberg, 1969, p. 260 sv. (3) NDT : Jakobson se référe ici & la classification, faite par Peirco, des signes en indices, icones ot symboles. 92 ESSAIS DE LINGUISTIQUE GENERALE la base des « processus de transmission de l'information » (Oe L’ensemble de choix par oui ou non qui est sous-jacent a chaque faisceau de ces traits discrets n’est pas combiné arbitrairement par le linguiste : ces choix sont réellement effectués par le desti- nataire du message, chaque fois que les suggestions du contexte, verbal ou non verbalisé, ne rendent pas inutile la reconnaissance des traits. Sur les deux plans, grammatical et phonologique, non seule- ment le destinataire quand il décode le message, mais aussi Vencodeur peuvent pratiquer I’ellipse ; en particulier l’encodeur peut omettre certains traits ou méme certains de leurs groupe- ments simultanés ou successifs. Mais I'ellipse, elle aussi, est régie par des lois codifiées. Le langage n'est jamais monolithique ; le code total inclut un ensemble de sous-codes : des questions telles que celle des régles de transformation du code central, optimum, explicite, en différents sous-codes, elliptiques a divers degrés, de méme que celle de la comparaison de ces différents codes du point de vue de la quantité d’information véhiculée, de telles questions exigent d’étre traitées a la fois par les linguistes et par les ingénieurs. Le code convertible de la langue, avec toutes ses fluctuations de sous-code a sous-code et tous les changements qu’il subit continuellement, demande 4 étre décrit systémati- quement et conjointement par la linguistique et la théorie de la communication. Une vue compréhensive de la synchronie dyna- mique de la langue, impliquant les coordonnées spatio-tempo- relles, doit remplacer le modéle traditionnel des descriptions arbitrairement limitées a l'aspect statique. Le linguiste descripteur, qui posséde, ou acquiert, la maitrise de la langue qu’il observe, est, ou devient progressivement, un partenaire potentiel ou actuel de l’échange des messages ver- baux parmi les membres de la communauté linguistique ; il devient un membre passif, ou méme actif, de cette communauté. L’ingénieur des communications est parfaitement justifié de défendre, contre « certains philologues », la nécessité absolument dominante d’« amener l’observateur sur la scéne », et de tenir, avec Cherry, que « la description la plus complete sera celle de Vobservateur-participant (2) ». Aux antipodes du participant, le spectateur détaché et extérieur se comporte comme un cryp- tanalyste, qui recoit des messages dont il n’est pas le destina- (1) The Tranamisasion of Information; M.1.T., Research Laboratory of Elee- tronics, Technical Report N° 65 (1949) p. 3 sv. (2) For Roman Jakobson, La Haye, 1956, p. 61 sv.

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