Classes Multiages Extrait
Classes Multiages Extrait
Sylvie Jouan
La classe multiâge
d’hier à aujourd’hui
Archaïsme
ou école de demain ?
Extrait de consultation © ESF sciences humaines
Pédagogies
Collection dirigée par Philippe Meirieu
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Remerciements
Introduction.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15
Première partie
Les réticences de l’institution française
à l’égard des classes multiâges
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La classe multiâge d’hier à aujourd’hui
Exposé du problème.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55
Deuxième partie
Petite histoire des méthodes pédagogiques,
ou comment la classe homogène
est devenue un modèle idéal
Le mode simultané .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 66
Le mode mutuel. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 68
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Table des matières
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Troisième partie
Persistances contemporaines
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Table des matières
Conclusion.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 171
Bibliographie.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 179
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Extrait de consultation © ESF sciences humaines
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« Ainsi, l’école à classe unique est pour ainsi dire l’école en raccourci.
C’est l’état embryonnaire de l’école. »
F. Buisson, Nouveau Dictionnaire de pédagogie
et d’instruction primaire, Hachette, 1911.
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Introduction
1. La formulation la plus fréquente est celle de « classe multiniveaux ». Expression claire mais
trompeuse puisqu’on sait bien qu’il y a dans toute classe autant de niveaux que d’élèves, quand
bien même la classe serait dite à « un seul niveau ». D’où l’appellation fréquente, elle aussi, de
« classe multiâge », moins trompeuse quant à l’hétérogénéité de toute classe, mais toujours
ambiguë puisqu’il peut y avoir dans une classe à « un seul niveau » des élèves d’âges différents
(élèves redoublants, élèves ayant sauté une ou plusieurs classes). La terminologie la plus rigou-
reuse est donc la « classe à plusieurs cours » ou « classe à cours multiples », expression employée
par les chercheurs français, proche de la terminologie anglo-saxonne de multigrade class.
2. Pour cette présentation générale des contextes de scolarisation primaire, nous nous appuyons
sur les ouvrages historiques de synthèse de Prost A. (1968), Mayeur F. (1981) et Albertini P. (2006).
(Consulter la bibliographie pour le référencement entier.)
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La classe multiâge d’hier à aujourd’hui
On peut alors considérer que les classes de deux niveaux ou plus devien-
dront, à partir des années 1960, une spécificité rurale dans une France en voie
d’urbanisation. Il convient cependant de nuancer ce propos en tenant compte
de la recrudescence de classes à deux niveaux en milieu urbain, configuration
considérée comme une variable d’ajustement des postes aux effectifs fluctuants
d’élèves (C. Leroy-Audoin et B. Suchaut, 2007). Il faudrait aussi, pour davantage
de précision, citer quelques cas de classes à plusieurs cours urbaines instituées
pour des raisons pédagogiques (classes de cycles, voire plus rarement classes
uniques), mais ces configurations qui gardent bien souvent très longtemps
le statut d’expérimentations restent marginales.
Tenons-nous-en donc aux classes rurales qui détiennent la quasi-exclusivité
des classes uniques et une grande partie des classes de plus de deux niveaux.
Si l’on restreint notre champ d’observation à la France rurale, on constate aussi
une évolution, pour la même raison que celle que nous avons précédemment
énoncée : l’exode rural. Celui-ci a en effet aussi des incidences sur les campagnes
qui se dépeuplent progressivement, le nombre d’enfants à scolariser étant lui
aussi en baisse. On pourrait alors s’attendre à ce que le nombre de classes
uniques augmente dans les campagnes, cette configuration présentant l’intérêt
de scolariser un petit nombre d’élèves à moindre coût, puisqu’un seul enseignant
par école suffit. Mais c’est une tendance bien différente qui s’observe, en raison
du choix fait par l’institution de réaliser des « regroupements pédagogiques
intercommunaux » à partir des années 1970 permettant de regrouper des élèves
issus de différentes communes peu peuplées afin de pouvoir constituer plusieurs
classes (MENC, 1992 ; MJENR, 2003). On peut ainsi considérer depuis le début
des années 1990 que la classe unique est une espèce en voie de disparition : de
1990 à 1998, on observe la fermeture de 1 800 classes uniques sur le territoire
national (C. Leroy-Audoin et B. Suchaut, 2007, p. 9). Si l’on prend la période plus
large de 1960 à 2000, c’est une baisse de 70 % du nombre de classes uniques que
l’on constate : d’une école sur quatre qui est à classe unique en 1960, on passe
en 2000 à une sur neuf (Y. Alpe et J.-L. Fauguet, 2006, p. 138).
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Introduction
Ainsi, les classes uniques constituent bien une espèce en voie de disparition.
Mais qui dit espèce en voie de disparition ne signifie pas pour autant espèce
protégée : l’image véhiculée par ce type de classes est pour le moins ambiguë.
Si beaucoup de Français « des villes » se sont émus en découvrant ou redécouvrant
en 2002 la petite classe unique « des campagnes » à travers le film de Nicolas
Philibert, Être et avoir, cela ne signifie pas qu’ils auraient été prêts à y revenir.
Examinons tout d’abord le point de vue des parents d’élèves : une étude
d’Anne Bouju-Goujon (2003)4 sur le choix de l’école par les familles dans les
espaces ruraux met en évidence l’ambivalence du regard porté par celles-ci sur
les classes multiâges des campagnes. À partir d’exemples en Indre-et-Loire et
dans la Vienne, l’analyse des déplacements des familles du lieu de résidence au
lieu de scolarisation a en effet conduit aux conclusions suivantes : si les petites
structures rassurent par leur proximité, les écoles des villes sont supposées
plus modernes, mieux équipées, et pédagogiquement plus efficaces. Ainsi, c’est
toujours en référence, et par comparaison avec l’école urbaine de grosse taille,
offrant la possibilité des classes à un seul cours, que les parents se représentent
et évaluent l’école du village. Tout se passe comme si la norme à l’aune de laquelle
était évaluée l’école du village était l’école urbaine à classes d’un seul niveau :
« La ville est synonyme de grosse école, avec un niveau par classe. La campagne signifie
des petites écoles, avec un ou plusieurs cours par classe, parfois en regroupement péda-
gogique ou en classe unique. La référence à l’école urbaine, et plus précisément le mythe
de la grosse structure, perçue comme plus moderne et plus efficace, est constamment
évoquée pour évaluer les atouts des petites structures scolaires. Quelle que soit la signifi-
cation accordée à la distinction rural/urbain, l’école rurale est toujours pensée à partir
de la référence à la ville, accompagnée du mythe de la grosse structure. […] Les textes
récents montrent combien les politiques en matière de carte scolaire entretiennent cette
opposition. La norme renvoie plutôt à une école « urbaine », avec un cours par classe en
primaire. Ainsi, quel que soit le caractère satisfaisant, voire efficace de leur organisation,
les petites structures rurales ont davantage à faire la démonstration de leurs qualités
qu’une école complète à un cours par classe 5. »
Une telle représentation peut expliquer que des parents ayant fait le choix
de vivre à la campagne pour la qualité de vie que celle-ci procure choisissent
cependant de faire des trajets quotidiens pour amener leurs enfants à la « grande
école » de la ville, garante d’une scolarité de meilleure qualité :
4. L’auteure, Anne Bouju-Goujon, s’appuie dans l’article que nous citons sur sa thèse intitulée
« La dimension spatiale du champ scolaire : les pratiques et les représentations des familles
pour la scolarisation maternelle et primaire dans des espaces ruraux et urbains. Exemples en
Indre-et-Loire et dans la Vienne » (dirigée par Yves Jean, publiée en 2003).
5. Bouju-Goujon A., 2003, p. 168.
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« La grande taille, relative selon les endroits, garantirait une qualité, des moyens finan-
ciers et des équipements nombreux pour les activités sportives et culturelles. S’y ajoutent
quelques familles d’emblée défavorables aux classes à plusieurs cours qui pratiquent
l’évitement. Elles ne tenteront pas l’expérience. Elles auront recours à une école de taille
plus importante ou seront favorables au regroupement d’écoles s’il permet d’obtenir
un cours par classe 6. »
Ce constat, qui corrobore des observations que nous avons pu faire nous-
même de manière ponctuelle mais régulière dans le département rural de la
Lozère, se retrouve dans les travaux de C. Leroy-Audoin et B. Suchaut (2007) sur
les pratiques de constitution des classes (nombre et types de classes, affectation
des élèves) visant à en dégager des principes récurrents. En ce qui concerne les
souhaits des parents d’élèves exprimés auprès des directeurs d’école interrogés,
les affirmations sont unanimes (52 écoles parmi les 74 étudiées étaient suscep-
tibles de constituer des classes à cours doubles) :
« Tous les directeurs interrogés mentionnent l’opposition des parents aux cours
multiples. […] Les raisons de cette opposition sont claires, qui avancent que l’enseignant
dispose de moins de temps pour s’occuper des différents groupes d’élèves au quotidien :
“la maîtresse aura moins le temps de s’occuper d’eux, il va pas faire un bon CE1” (école
14) ; ceci ayant pour conséquence des apprentissages moindres dans ce type de classe
[…] ; “ce papa, il était persuadé que sa fille était fichue” (école 5)7. »
La raison principale invoquée par les enseignants pour justifier un mot d’ordre
aussi radical est la surcharge de travail : les enseignants considèrent que le fait
d’avoir en charge deux niveaux multipliera par deux la charge de travail. D’où ce
« cri du cœur » exprimé lors des entretiens, relaté par une directrice : « Attends,
6. Ibid., p. 171.
7. Leroy-Audoin C. et Suchaut B., 2007, p. 75.
8. Ibid., p. 44. C’est nous qui soulignons.
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Introduction
tu ne vas pas me donner un cours double alors que je pars en retraite l’année
prochaine9 ? » La corrélation avec les craintes des parents est évidente : si les
enseignants craignent eux-mêmes de ne pas pouvoir assumer la charge de deux
niveaux, il n’est pas étonnant que les parents redoutent que leurs enfants ne soient
pas accompagnés d’assez près dans leurs apprentissages s’ils sont scolarisés dans
une classe à cours double. Les réticences des uns nourrissent celles des autres.
Mais qu’en dit l’institution ? Nourrit-elle aussi ces réticences, comme le laisse
entendre A. Bouju-Goujon dans le passage précédemment cité, faisant allusion
aux « politiques en matière de carte scolaire » qui entretiennent l’opposition
école rurale/« grande école » urbaine en véhiculant la norme de la classe à un
seul cours ? C’est précisément l’étude de ce regard porté par l’institution française
sur les classes à plusieurs cours que nous nous proposons de présenter dans cet
ouvrage. Pourquoi cela ? Deux raisons motivent notre approche.
La première repose sur le constat d’un implicite dans les instructions
officielles quant à l’intérêt pédagogique des classes à un seul cours. Nous avons
lu un grand nombre de circulaires publiées depuis les années 1960, portant sur la
réorganisation des formes de regroupements d’élèves dans les écoles primaires
en milieu rural du fait de l’exode rural, justifiant toutes des regroupements en
vue d’éviter la classe unique, ou tout au moins les classes multicours compre-
nant plus de trois cours. Comme s’il allait de soi que la classe à un seul cours
était pédagogiquement plus pertinente que la classe à plusieurs cours. Il y a là
un impensé qui traverse l’approche institutionnelle du multiâge, impensé qui se
nourrit d’une évidence telle qu’il serait inutile de l’interroger : la classe homogène
constitue l’idéal pédagogique, voilà l’évidence. Ainsi peut-on, par exemple, lire
dans la circulaire du 28 juillet 1964 publiée au Bulletin officiel de l’Éducation natio-
nale relative à la fermeture des classes à faible effectif qu’il convient
« pour des raisons pédagogiques évidentes10, de faire tendre tous les efforts, chaque fois
que cela est possible, à une répartition des élèves permettant, pour chaque école, une
structure minimum de trois classes, dans toutes les zones où les effectifs ne justifient pas
l’ouverture d’une classe par niveau d’âge11 ».
9. Ibid., p. 54.
10. C’est nous qui soulignons.
11. Bulletin officiel de l’Éducation nationale (BOEN) no 32, 03.09.1964.
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La classe multiâge d’hier à aujourd’hui
ces questions posées par l’implicite d’une telle prose officielle, prose dont l’auteur
est un homme politique célèbre dans l’histoire de l’éducation : Jean Capelle, alors
directeur général de la pédagogie, des enseignements scolaires et de l’orientation.
Au-delà de cette volonté de lever un implicite, d’expliciter une conception de
la classe justifiant les regroupements pour éviter la classe unique, la seconde
raison qui nous motive repose sur l’idée que le regard porté par l’institution sur
les classes à plusieurs cours constitue un révélateur d’une certaine conception
pédagogique. On ne fait pas la classe de la même manière face à un groupe
homogène – une classe à un seul cours – et face à une classe hétérogène comme
l’est une classe de plus de deux cours. Si l’enseignant peut s’en tenir au même
fonctionnement que dans une classe à un seul niveau quand il est face à un cours
double, en passant alternativement d’un groupe à l’autre, mais sans rien changer
au fonctionnement même de la classe, les choses se compliquent dès lors qu’on
passe à trois cours : ce sont les modes de transmission, de relations entre les
élèves, de posture enseignante, mais aussi l’organisation spatiale même qui s’en
trouvent modifiés. Aussi, on peut faire l’hypothèse que la critique implicite des
classes multiniveaux repose sur un attachement à un certain modèle pédago-
gique, corrélé à une certaine conception de la place du maître dans la classe, qui
risquerait d’être remis en cause dans une classe à plusieurs cours. Un tel atta-
chement – conscient ou non, simplement véhiculé par l’inertie de la tradition ou
relevant d’une volonté consciente, il conviendra d’y réfléchir – pourrait expliquer
que l’institution cherche à éviter autant que possible toute configuration de classe
augmentant l’hétérogénéité. Telle est l’hypothèse que nous allons développer
et soumettre à l’épreuve des textes officiels.
Trois parties structurent cet ouvrage. Nous exposerons tout d’abord le
problème à l’origine de notre recherche. Problème premier donc, aussi bien
dans la logique d’exposition à l’œuvre dans ce livre que dans notre logique de
recherche : pourquoi tant de réticences de l’institution vis-à-vis des classes multi-
niveaux aujourd’hui encore, alors que de nombreuses publications scientifiques
mettent en évidence des résultats au moins aussi satisfaisants pour des élèves
en classes à plusieurs cours que pour ceux qui sont dans des classes dites homo-
gènes ? C’est la présentation documentée de ce problème qui nous amènera
à formuler précisément notre hypothèse de recherche.
Un détour historique s’imposera alors pour reconstituer la genèse du choix de
la classe homogène considérée comme idéal pédagogique. Cette généalogie nous
amènera à revisiter les recherches historiques portant sur les décisions prises
depuis le ministère de François Guizot : la monarchie de Juillet (1830-1848) corres-
pond en effet à la période au cours de laquelle des choix concernant les méthodes
pédagogiques ont été faits par l’institution, choix déterminants aujourd’hui encore
puisqu’ils ont conduit à éviter la constitution d’écoles à moins de trois classes.
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