Fiscalité
de
lenvironnement
Rapports
Dominique Bureau
Olivier Godard
Jean-Charles Hourcade
Claude Henry
Alain Lipietz
Commentaires
Jean-Philippe Cotis
Michel Mougeot
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 1
© La Documentation française. Paris, 1998 - ISBN : 2-11-004089-0
« En application de la loi du 11 mars 1957 (article 41) et du Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992, toute
reproduction partielle ou totale à usage collectif de la présente publication est strictement interdite sans lautorisation
expresse de léditeur.
Il est rappelé à cet égard que lusage abusif de la photocopie met en danger léquilibre économique
des circuits du livre. »
2 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
La création du Conseil dAnalyse Économique « répond à la nécessité
pour un gouvernement trop souvent confronté à lurgence, de pouvoir se
référer à une structure de réflexion qui lui permette déclairer ses choix
dans le domaine économique. Jai souhaité aussi créer un lien entre deux
mondes qui trop souvent signorent, celui de la décision économique publi-
que et celui de la réflexion économique, universitaire ou non.
Jai pris soin de composer ce Conseil de façon à tenir compte de toutes
les sensibilités. Le Conseil dAnalyse Économique est pluraliste. Cest là
un de ses atouts principaux, auquel je suis très attaché. Il doit être un lieu
de confrontations sans a priori et les personnes qui le composent doivent
pouvoir sexprimer en toute indépendance. Cette indépendance je le
sais vous y tenez, mais surtout je la souhaite moi-même.
Ces délibérations naboutiront pas toujours à des conclusions parta-
gées par tous les membres ; lessentiel à mes yeux est que tous les avis
puissent sexprimer, sans quil y ait nécessairement consensus.
...
La mission de ce Conseil est essentielle : il sagit, par vos débats, dana-
lyser les problèmes économiques du pays et dexposer les différentes op-
tions envisageables. »
Lionel Jospin, Premier Ministre
Discours douverture de la séance dinstallation du
Conseil dAnalyse Économique, le 24 juillet 1997.
Salle du Conseil, Hôtel de Matignon.
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 3
4 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Sommaire
Introduction ............................................................................................... 7
Économie politique des écotaxes .............................................................. 9
Alain Lipietz
Les dividendes économiques dune réforme fiscale
écologique ................................................................................................ 41
Dominique Bureau et Jean-Charles Hourcade
Les instruments des politiques internationales de lenvironnement :
la prévention du risque climatique et les mécanismes
de permis négociables ............................................................................. 83
Olivier Godard et Claude Henry
Commentaires
Michel Mougeot .....................................................................................175
Jean-Philippe Cotis ...............................................................................183
Complément
Deux précédents significatifs ................................................................ 187
Claude Henry
Résumé .................................................................................................. 191
Summary ............................................................................................... 195
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 5
6 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Introduction
Faire émerger un modèle de développement plus économe en ressour-
ces naturelles et plus riche en emploi est un objectif majeur de la prochaine
décennie. Dans quelle mesure la fiscalité de lenvironnement peut-elle y
contribuer ? Instruments intermédiaires entre la réglementation et le mar-
ché, les « écotaxes » correspondent assez bien à la tradition française. Elles
demeurent toutefois encore peu utilisées dans notre pays, alors que de nom-
breux pays dEurope du Nord ont mis en uvre une réforme fiscale
« écologique ».
Les effets incitatifs des écotaxes sont-ils démontrés ? Quel est leur im-
pact redistributif ? Dans quels cas doit-on compenser la perte du droit à la
pollution gratuite ? Quelle importance accorder au « second dividende »,
cest à dire à la possibilité daffecter le revenu de ces taxes à la baisse
dautres prélèvements ? Comment la fiscalité de lenvironnement sintè-
gre-t-elle dans les objectifs définis à Kyoto ? Telles sont quelques unes des
questions traitées dans les trois rapports qui constituent ce volume.
Les deux premiers rapports dAlain Lipietz dune part, et de
Dominique Bureau et Jean Charles Hourcade dautre part, portent princi-
palement sur les écotaxes dont lobjectif principal est de dissuader les dégra-
dations de lenvironnement. Comme dans dautres domaines de laction
publique, lintervention des pouvoirs publics, sous forme de réglemen-
tation ou de taxation, trouve sa justification dans le caractère de bien
collectif de lenvironnement. Lorsque les écotaxes sont conçues pour orienter
les comportements, elles ont parfois un effet très important sur la réduc-
tion de la pollution, comme lillustrent les réformes fiscales environ-
nementales conduites aux Pays-Bas, en Suède et au Danemark. La condi-
tion première pour assurer lacceptabilité des écotaxes est de disposer
détudes rigoureuses évaluant les coûts des dommages environnementaux
qui sont reflétés dans les taxes.
Tout droit dusage de lenvironnement, quelle que soit sa forme
(réglementation, écotaxe ou quotas) exerce des effets redistributifs. Ceux-
ci sont discutés en particulier par Alain Lipietz qui réfute notamment lidée
que la réglementation serait plus neutre que la fiscalité.
Si le « premier dividende » de la fiscalité environnementale est lamé-
lioration du bien être collectif résultant de la préservation de lenviron-
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 7
nement, le revenu qui en résulte constitue un « second dividende » qui peut
être affecté à la compensation partielle de la perte du droit à polluer ou à
dautres objectifs de politique économique (par exemple lallégement du
coût du travail). Dominique Bureau et Jean-Charles Hourcade analysent
limportance de ce second dividende et notent que lobjectif même de la
fiscalité écologique (changer les comportements) conduit par nature à en
limiter limportance quantitative. Alain Lipietz souligne par ailleurs que,
lorsque le revenu des écotaxes sert en partie à compenser les secteurs con-
cernés, il convient de faire en sorte que cette compensation ne conduise pas
à perpétuer un modèle de production ou de consommation défavorable à
lenvironnement.
Mettant en perspective les négociations internationales concernant la
lutte contre leffet de serre, Olivier Godard et Claude Henry notent quen
labsence dautorité mondiale, un recours généralisé à des instruments fis-
caux était impossible. La seule option réaliste était donc la mise en uvre
de permis négociables pour les émissions. Le marché des permis démis-
sion qui existe aux États-Unis pour le dioxyde de soufre montre que ce type
dinstrument peut être efficace. Toutefois, cette référence nest pas directe-
ment transposable, car des circonstances particulièrement favorables
(un nombre limité dentreprises aisément identifiables) contribuent à ex-
pliquer son succès. La maîtrise des émissions de gaz à effet de serre pose
des problèmes beaucoup plus délicats, notamment parce que tous les
acteurs économiques en émettent. Ceci conduit à envisager un mécanisme
hybride, qui réglerait les relations entre États au moyen de permis négo-
ciables, et laisserait à chaque État (ou groupe dÉtats) la faculté dexécuter
ses engagements au moyen dinstruments adaptés à sa situation, comme la
fiscalité de lenvironnement.
Ces trois rapports ont été discutés à la séance du 30 avril du Conseil
dAnalyse Économique, puis le 14 mai en présence du Premier Ministre.
Ils sont commentés par Jean-Philippe Cotis et Michel Mougeot.
Pierre-Alain Muet
Conseiller auprès du Premier Ministre
Professeur à lÉcole polytechnique
8 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Économie politique des écotaxes(*)
Alain Lipietz
Directeur de Recherche au CNRS et CEPREMAP
La prise de conscience des coûts sanitaires, urbanistiques, paysagers et
même climatiques des atteintes à lenvironnement se fait de plus en plus
nette. Et cela, aussi bien à léchelle locale (en témoigne la couverture crois-
sante de la presse) quà léchelle globale (en témoignent les cycles de con-
férences diplomatiques ouverts à Montréal et à Rio). Trois instruments sont
à la disposition des pouvoirs publics : la réglementation, les « écotaxes »,
sur lesquelles est centrée cette contribution, et enfin les permis négocia-
bles. Chacun dentre eux a sans doute une pertinence plus propre à tel ou tel
type de problème écologique. Mais, par-delà des opportunités pratiques, le
choix des instruments est également déterminé par les traditions nationales
de politiques publiques, et surtout par la conjoncture sociale, sur laquelle
ces instruments peuvent avoir des effets secondaires. Il y a donc matière à
une économie politique, et même à une pédagogie politique propre à cha-
que instrument. Le présent rapport est centré sur léconomie politique des
écotaxes et sur les résistances quelles pourraient susciter.
La réglementation, en matière de santé publique, durbanisme, de pré-
vention des catastrophes, etc., est une tradition française bien établie. Les
permis négociables au contraire ne sont guère familiers, quoiquil en existe
(*) Lauteur remercie les nombreux participants au Groupe de Travail « Fiscalité de lEnvi-
ronnement » du CAE, les rapporteurs du CAE, Jean-Philippe Cotis et Michel Mougeot, et,
pour leur aide et commentaires sur une version préliminaire Michel Cohen de Lara,
Olivier Godard et Philippe Quirion.
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 9
des ébauches : permis de pêche, pas de porte, etc. Les écotaxes occupent
une position intermédiaire : assez bien intégrées, fût-ce sous dautres noms,
à la tradition intellectuelle des « ingénieurs économistes » de ladministra-
tion française (depuis Dupuit), elles sont moyennement utilisées, et tou-
jours sous des formes hybrides : péages, TIPP, redevances, taxes sur les
tabacs, etc. Pourtant, leur statut équidistant du règlement et du marché semble
assez bien convenir au « modèle européen ».
Doù vient alors que les propositions décotaxes, qui fleurissent actuel-
lement, se heurtent à une levée de boucliers ? Sans doute ces critiques relè-
vent-elles largement de la classique résistance des « intérêts acquis ».
Comme ces intérêts sont de plus en plus délégitimés par la prise de cons-
cience environnementale, la résistance se réclame alors des effets pervers
supposés des écotaxes, au bénéfice dinstruments alternatifs... qui seraient
tout aussi décriés si la puissance publique faisait mine dy avoir recours. Il
faut pourtant entendre ces critiques, ne serait-ce que parce quelles poin-
tent souvent de vraies incertitudes sur la doctrine des écotaxes, et aussi
lexistence deffets redistributifs, sinon « pervers », du moins à prendre en
compte.
Après avoir, dans une première partie, replacé les écotaxes dans le ca-
dre plus général des interventions publiques en défense de lenvironne-
ment, nous explorerons ces incertitudes et problèmes. Dans la deuxième
partie, nous tâcherons dabord de clarifier les justifications des écotaxes :
sagit-il plutôt damendes destinées à dissuader les pratiques nocives, ou
plutôt de redevances contribuant à la restauration ou à lentretien de lenvi-
ronnement ? Dans la troisième partie, nous examinerons les critiques fré-
quemment entendues : « Cela sera plus dur à accepter pour les petits reve-
nus ; la réglementation, au moins, est socialement neutre ». Dans la qua-
trième partie, nous examinerons la synthèse tentante : affecter le revenu
des écotaxes à la compensation de leurs effets sociaux supposés pervers. Et
nous esquisserons pour finir une stratégie dinstitution décotaxes.
Dans lensemble de cette contribution, nous évoquerons de multiples
exemples, mais nous nous attacherons plus particulièrement à lexemple
de la fiscalité des carburants.
Les écotaxes : définition, substance et formes
Définitions
Les écotaxes sont des droits monétaires prélevés par lÉtat sur lusage
de lenvironnement.
Par État, nous entendons lÉtat central, le « supra-État » européen, une
collectivité locale, ou un quelconque corps collectif délégué (cest le cas
pour les taxes parafiscales).
10 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Lusage signifie ici toute activité modifiant lenvironnement (circuler
en automobile, couper des arbres, faire du bruit ). On appellera ici pollu-
tion toute action modifiant négativement lenvironnement. Il va de soi que
le mot « négativement » est relatif à une échelle de valeurs qui est un fait
culturel évolutif. Le progrès des connaissances, les évolutions sociales, les
effets de saturation, voire la mode, peuvent renverser les jugements sur
telle ou telle modification de lenvironnement. Défricher une forêt, rénover
un quartier, isoler les bâtiments à lamiante, ouvrir à tous laccès à la con-
duite automobile : autant dinnovations qui ont pu en leur temps passer
pour « progressistes », pour être ensuite rétrospectivement critiquées. Ces
problèmes complexes resteront en amont de notre réflexion ; on suppose
quau moment présent se forme un consensus majoritaire sur ce que serait
un « meilleur » environnement, et on se pose la question des meilleurs ins-
truments pour y parvenir, ou du moins éviter une dégradation.
Lenvironnement dun agent signifie, au sens large, les conditions ma-
térielles dactivité de tous les agents présents ou à venir, pour autant quel-
les sont susceptibles dêtre modifiées par la présence et lactivité de lagent
considéré. Laccès à ces conditions, indépendamment de leur usage, et sans
« pollution », sera appelé jouissance de lenvironnement. Quoique le nom
même « denvironnement » indique une interaction par proximité, nous
savons maintenant quexistent des problèmes environnementaux « globaux »
(couche dozone, effet de serre), où les usages dun continent retentissent
sur les conditions de vie de lautre hémisphère.
En fait, toutes les activités humaines se conditionnent lune lautre, ne
serait-ce quà travers les transactions économiques de production, échange
et consommation (on parle dailleurs d« environnement économique »).
En un sens restreint, « lenvironnement » vise donc plutôt la portion de ces
conditions matérielles qui ne peut faire lobjet dune transaction indivi-
duelle (bien collectif) ou qui peut être modifiée par une transaction entre
tiers (effets externes). Le stock dun fabricant de disques ne fait pas partie
de lenvironnement au sens restreint. Lespace sonore autour dun dancing
en fait partie, et lespace de danse et de consommation dans le dancing est
un cas intermédiaire.
On mesure ici la relativité des notions économiques au regard dune
approche écologique. Si on définit un bien collectif comme une ressource
dont laccès nest pas diminué par lusage des autres agents(1), il apparaît
vite que cette propriété dépend de la « capacité de charge » du bien(2), de la
population qui en a lusage, et de lintensité moyenne de cet usage. Au-delà
(1) Il sagit plus particulièrement ici de la « non-rivalité », qui nest que lun des attributs
des biens collectifs, lautre étant le libre accès ou « non-excludabilité ». Ce deuxième attri-
but dépend, on va le voir, des institutions juridiques. Voir Lévêque F. (1998) : Économie de
la réglementation, La Découverte, Paris.
(2) Pour les écologues, la capacité de charge dun écosystème est la quantité maximale
dindividus dune espèce pouvant sy reproduire.
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 11
dun certain seuil de saturation, un environnement, qui pouvait être consi-
déré comme « ouvert », « non-rival » et relever de la théorie des biens col-
lectifs, finit par apparaître « fermé », rationné, lusage de chacun gênant la
jouissance des autres, et relever alors de la théorie des effets externes. Cest
typiquement le cas des effets dencombrement urbain et de pollution de
lair entraînés par la croissance de la circulation automobile. Dès lors appa-
raissent les coûts externes entraînés par un usage immodéré dun bien en
fait plus rare quil ny paraissait. Si la capacité de charge de ce bien collec-
tif quest lenvironnement peut être restaurée ou élargie par une activité
productive, le rapport entre lusager et les agents capables doffrir ces con-
ditions environnementales restaurées semblent relever de léchange éco-
nomique ordinaire : comme lorsquon achète un sapin dans une sapinière,
ou un logement. Mais parfois une telle « restauration » (épuration, recy-
clage, etc.) est impossible. Et la réalité est en général mixte. Cest pour
réguler lusage des environnements « fermés » (ou en voie de lêtre) que
lon a recours aux écotaxes, mais la nature profonde des écotaxes nest pas
aisée à comprendre.
Substance et forme
Une écotaxe exprime un rapport social de type juridique, prenant la forme
dun transfert monétaire, entre des usagers et lÉtat, autorité collective. Il
porte sur leur « droit duser et dabuser ».
Il faut dabord bien sûr quexiste une autorité étatique, « monopole de
la violence légitime » selon Max Weber : cest-à-dire avec la capacité de
se faire obéir, plus lacceptation (la légitimité) dinterférences avec la « so-
ciété civile » au nom dun « intérêt général ».
Il faut ensuite que lusager (producteur ou consommateur final) ait une
disponibilité à payer, ce qui implique quil tire une quasi rente de lusage
de lenvironnement, que lon appellera ici quasi rente de pollution. Cette
quasi rente est le montant maximum que lagent (consommateur ou pro-
ducteur) serait prêt à payer pour continuer à abuser de lenvironnement de
la même manière que lorsquil est gratuit(3).
Il faut enfin que lÉtat exerce effectivement son autorité sur lenviron-
nement, qui sinon nest dailleurs pas forcément « libre et gratuit ». Pre-
mière remarque importante : il existe en effet quantité dautres rapports
sociaux portant sur lusage de lenvironnement. Tout particulièrement :
Des rapports marchands de production : les activités économiques font
partie de lenvironnement, elles contribuent à le produire (les bâtiments),
ou à le polluer (les carburants), et ces productions font lobjet déchanges
économiques ordinaires.
(3) Le concept de « quasi rente » a été introduit par Alfred Marshall, par analogie avec celui
de la rente foncière de localisation, cest-à-dire le surprofit que réalise un fermier du fait de
laccès à un environnement particulier.
12 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Des rapports juridiques privés : la propriété foncière est aujourdhui,
de très loin, le premier droit monnayable pesant sur lusage de lenvironne-
ment. Ce rapport social, comme tous les autres, sadosse à lautorité de
lÉtat, qui, en échange, peut moduler le « droit duser et dabuser » (règles
durbanisme etc.). Reste que ce droit monnayable est la forme spontanée
de régulation de laccès à lenvironnement alternative aux écotaxes : loyer,
prix du sol, en un mot « tribut foncier ». Dans un pays aux fortes traditions
de libéralisme économique, lÉtat ne peut dailleurs guère interférer avec
lusage de lenvironnement, sauf en en devenant propriétaire (parcs natu-
rels des États-Unis)(4). La théorie classique du tribut foncier peut être large-
ment mobilisée dans la théorie des écotaxes (tributs différentiels de locali-
sation, dintensité, dextensité, etc., voir lencadré 1). Mais il faut se souve-
nir que la propriété foncière est en générale privée, et na pas la visée de
lintérêt général. Lallocation de lenvironnement à des propriétaires pri-
vés au nom de la « tragédie des biens communaux » nest nullement une
garantie de sa préservation ou de son amélioration.
Lintérêt principal de la réflexion sur le tribut foncier est quon y per-
çoit bien que le prix, pour lusager, dappropriation dun élément de lenvi-
ronnement ne se réduit pas au coût de reproduction de cet élément. Le loyer
immobilier nest pas le prix de production du seul bâtiment, même lachat
dun sapin nest pas seulement le prix de production du sapin. On le perçoit
parfaitement parce que le propriétaire du sol nest pas en général le produc-
teur fermier. Il existe, dans le prix de limmobilier, une partie purement
foncière, qui ne reflète que le droit juridique de propriété, même si le pro-
priétaire ninvestit ni travail ni capital dans lentretien ou la mise en valeur
de son terrain. Dans la perception de lusager-consommateur, les deux élé-
ments se confondent pourtant en un seul prix. Mais il sait bien que le prix
du mètre carré ne reflète pas seulement la qualité du bâtiment, mais peut-
être surtout la qualité du site, cest-à-dire de lenvironnement, produit so-
cial dont ni le promoteur ni même le propriétaire ne sont responsables,
mais sur lequel la propriété foncière prélève son tribut. Cette qualité dé-
pend en partie de laction des autorités locales, qui comprend elle-même
des activités productives physiques (voirie), mais aussi des règlements (dur-
banisme, etc.).
Ce qui nous amène à une seconde remarque : les écotaxes ne sont par
ailleurs que lune des formes possibles des rapports instituant un droit
juridique de lÉtat sur lenvironnement, et même lune seulement de ses
formes monnayables.
La forme la plus simple est linterdiction de l(ab)usage : interdiction
de circuler, de klaxonner, de bâtir, etc. Cette interdiction peut être sanc-
tionnée par une amende plus ou moins dissuasive.
(4) Il est donc particulièrement dangereux de laisser une juridiction appartenant à dautres
traditions nationales arbitrer sur lindemnité que les investisseurs seraient en droit datten-
dre dune modification du droit de lenvironnement, comme le proposait lAccord multila-
téral sur linvestissement préparé par lOCDE en 1997. Cela reviendrait à annuler demblée
toutes les écotaxes futures.
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 13
1. Le tribut foncier
La propriété foncière est un droit « duser et abuser » de lenviron-
nement extrêmement fort. On caractérise même parfois « lÉtat de droit »
par linterdiction faite au pouvoir politique dinterférer avec le droit de
propriété civile, dont larchétype est la propriété foncière. Cest dailleurs
à propos de conflits sur le patrimoine ou sur les effets externes que sont
apparus les premiers « cas » célèbres qui ont permis la modération
ultérieure du droit de propriété par le pouvoir politique. Ni les édiles de
Cordoue ni lempereur Charles Quint navaient pu empêcher le Chapi-
tre de la cathédrale-mosquée de « détruire ce qui était unique au monde
pour y construire ce qui pouvait se faire nimporte où » ; le roi de Prusse
Frédéric II navait pu empêcher la construction dun moulin industriel
à proximité immédiate du château de Sans-Souci ; la première Répu-
blique Française ne put empêcher la destruction de labbaye de Cluny,
etc.
Le tribut foncier(*) est le droit monétaire payé à un propriétaire pour
lusage de son sol, par un producteur (fermier, promoteur) ou un usager
final, soit à titre définitif (prix du sol), soit à titre continu (rente fon-
cière). Savoir si le prix du sol est lactualisation dune rente, ou la rente
lamortissement du prix du sol, dépend essentiellement du processus
de production dont le sol est le lieu (agriculture ou construction), et de
limportance de lamortissement du capital investi sur le sol par rap-
port au simple coût daccès à une portion denvironnement. Il arrive
même (par exemple : suite à la loi de 1948 qui a bloqué certains loyers)
que le tribut se décompose entre une rente et un prix (loyer + pas de
porte). On retrouve là une analogie avec la dualité « écotaxe-marché
des permis ». Cette analogie est très profonde : de même que la distri-
bution initiale des permis gratuits aux « premiers pollueurs » nempê-
che pas lapparition ultérieure dun marché des quotas, de même
Karl Marx a pu dire : « La Révolution Française a donné la terre aux
paysans, mais la seconde génération a dû la racheter. »
Le tribut foncier est fortement différencié. Il dépend évidemment
de la localisation, et cest même la forme la plus spectaculaire de valo-
risation monétaire de lenvironnement. Il dépend ensuite de la quantité
despace occupé (rente extensive). Mais il dépend aussi de lintensité
de lusage du terrain, car le propriétaire anticipe la quasi rente que le
fermier ou le promoteur pourra tirer de lusage de son terrain, et celle-
ci varie avec lintensité de cet usage (en gros : la quantité de capital
investi au mètre carré).
(*) Voir Lipietz A. (1974) : Le tribut foncier urbain, Maspéro, Paris.
14 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Une forme modérée de linterdiction est la norme : droit duser sans
abuser ! Ce qui signifie que lÉtat considère quun certain usage est soute-
nable, quune certaine modification de lenvironnement est acceptable voire
souhaitable, etc.
Les formes monétaires permettent encore plus souplement dinduire à
modérer lusage :
- soit lusage par chacun : la taxe ;
- soit lusage total : les quotas ou permis, dont le volume total est fixé
par lÉtat, et qui sont mis aux enchères, ou alloués par une agence, et
monétairement transférables entre agents après la première allocation.
Comme nous lavons dit, nous ne nous intéresserons ici quà la taxe.
Remarquons tout de même que, dans linstrument « quota ou permis
transférable », tout tient à lallocation initiale. Si les permis sont accordés
gratuitement en fonction des droits acquis, la quasi rente est octroyée au
pollueur initial. Si les permis sont mis aux enchères par lÉtat, il y a équiva-
lence avec une écotaxe, à lactualisation près(5).
Vue sous cet angle, la taxe apparaît comme une « incitation » : une
« flexibilité » sur les normes, et celles-ci comme une flexibilité sur une
interdiction, et donc la taxe comme une forme modérée de lamende qui
sanctionne une interdiction ou une norme. Cette dernière remarque est pra-
tiquement évidente dans le cas des parcmètres (flexibilité sur les interdic-
tions de stationnement), et elle est dailleurs réversible : bien des pollueurs
considèrent les amendes trop modérées comme une écotaxe inférieure à
la quasi rente quils sapproprient en violant la réglementation.
Mais ce nest pas le seul angle possible. On peut aussi considérer que la
taxe vise à « compenser » les dommages causés à lenvironnement, cest-
à-dire la diminution de jouissance causée à la collectivité des usagers pré-
sents (ou futurs) dans lenvironnement. LÉtat serait alors en quelque sorte
le mandataire de la collectivité des autres usagers potentiels, et, en récla-
mant une taxe, exigerait le paiement du « coût social externe » prélevé par
lagent pollueur. Dans ce cas, lécotaxe serait léquivalent social de ce que
sont les indemnités dans le droit civil.
Cette interprétation selon laquelle lécotaxe est le prix dun dommage
est renforcée dans le cas où lenvironnement, ou quelque ressource natu-
relle, comporte une composante « produite » et reproductible, comme leau
potable à partir de leau des rivières plus ou moins polluées. On retrouve
alors lambiguïté de la rente immobilière. Car à la limite, taxe et quotas
apparaissent, à linstar du loyer et du prix du logement, comme le prix
daccès pour un agent à un élément de lenvironnement produit.
(5) Dualement, si lÉtat limite administrativement la rente que peut prélever un propriétaire
foncier (loi de 1948), apparaît un « marché des pas de portes », qui reflète le reliquat de
rente que le locataire est prêt à payer pour un certain accès à lenvironnement.
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 15
2. La polémique Coase versus Pigou
La théorie économique standard élargie à lenvironnement se trouve
presque entièrement balisée par un chapitre célèbre de The Economics
of Welfare de Pigou (1920) et sa critique par Coase (1990) : « The
Problem of Social Cost », The Journal of Law and Economics, vol. III
n° 5, octobre.
Pigou part de la différence entre le coût privé payé par le pollueur et
le coût social subi par lenvironnement. Il prend lexemple des incen-
dies provoqués dans les champs par les escarbilles de locomotives, et
propose une taxe imposée aux compagnies de chemin de fer égale aux
risques de dommages infligés à lagriculture. Il prend donc parti pour
le principe pollueurs-payeurs, avec lambiguïté relevée dans notre texte :
le montant de cette taxe est calculé par les dommages externes
(seconde interprétation), mais il discute surtout son effet « incitatif »
sur les compagnies du chemin de fer : modération du passage des trains,
dispositifs anti-escarbilles etc. Quoiquil ait ainsi fondé plutôt la théo-
rie de lassurance risque aux tiers, on na retenu que cet aspect de lana-
lyse pigourienne et on lui a attribué la paternité des écotaxes incitati-
ves.
Cest exactement ce que lui reproche Coase, qui fait remarquer le
caractère « réciproque » des dommages : sil fallait respecter le prin-
cipe pollueur-payeur, les trains seraient plus chers et plus rares, et le
surplus économique total plus bas. Mieux vaut sans doute renoncer à
cultiver aux abords des voies, tout en modérant le flux descarbilles.
Cet optimum économique est indépendant du système de délimitation
juridique des droits (« Théorème de Coase ») ; celui-ci, arbitraire, ne
fait que préciser qui devra « payer » le plus, des Chemins de Fer ou des
agriculteurs.
La faiblesse de ce premier argument de Coase saute aujourdhui aux
yeux : outre que les externalités sont ici très délimitées (elles relèvent
du droit civil et de lassurance), sa prise de partie pour le « principe
pollué (partiellement) payeur » trahit le biais productiviste des années
soixante. Au fond, il pense que le « progrès technique » est souhaitable
et que la dégradation de lenvironnement quil entraîne est soutenable.
Un quart de siècle après, les externalités du « progrès » sont là et pa-
raissent « insoutenables », doù la montée de la contestation écologiste
et le retour à Pigou.
Mais Coase, théoricien de « la nature de la firme » comme institu-
tion de coordination alternative au marché, poursuit en faisant remar-
16 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
quer que loptimum ne sera atteint par transactions privées que si les
négociations entre agriculteurs en place et éventuelles compagnies de
chemin de fer se font sans coût de transaction, ce qui est loin dêtre le
cas. Si une même firme possédait les chemins de fer et les champs
alentours, elle réglerait le problème par un calcul doptimisation in-
terne (cette intuition est confirmée par la politique de Vittel, qui achète
les exploitations agricoles polluant ses sources, ou prend en main leur
organisation technique dans le sens de lagriculture biologique).
À léchelle du rapport société-territoire, il revient à lÉtat de se com-
porter en « super firme, puisquil est capable dinfluencer lusage des
facteurs de production par décision administrative » (p. 84). Coase ouvre
ainsi la voie à léconomie politique pratique de lenvironnement et à sa
panoplie : droits, normes, taxes, quotas, qui sont toujours, on la vu, des
formes de « délimitations juridiques des droits » duser et dabuser de
lenvironnement.
Nous savons quil y a, dans les deux cas (propriété privée et droit de lenvi-
ronnement), une différence entre le droit juridique et le coût de reproduc-
tion économique. La rente sur une sapinière nest pas le simple coût de
production des sapins, même si le sol était auparavant en déprise. Mais la
confusion est possible, et cette interprétation se combine avec la précé-
dente dans une vision simpliste du « principe pollueur payeur » : le pol-
lueur doit « payer » sa pollution.
Le « principe pollueur-payeur » est en effet souvent présenté comme
une « internalisation des coûts externes », rapprochant le « coût privé » du
« coût social » de lusage de lenvironnement. Cen est une, mais seule-
ment dans un sens à la fois juridique et incitatif : il y a internalisation en ce
sens que les instruments tels que taxes et quota sont un signal et une sanc-
tion adressés à lusager de ce que le coût social de son action ne se limite
pas aux prix des transactions commerciales entraînant lusage de lenvi-
ronnement. Cela ne signifie en aucune manière une égalité déquilibre
entre :
le prélèvement par écotaxe sur la quasi rente de pollution ;
le coût social environnemental de cet usage, si tant est quil puisse être
mesuré ;
le coût de remise en état de lenvironnement après usage, si tant est
quil soit possible.
Ces trois grandeurs ne seraient égalisables que si lenvironnement était
reproductible, si le coût social (la somme des effets externes) était à la fois
économique et agrégeable, et si lÉtat pouvait être considéré comme le
mandataire des pollués pour contracter avec les pollueurs. De telles condi-
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 17
tions ne peuvent être réunies que dans les modèles mathématiques stylisés
de léconomie néoclassique (voir encadré 2) et, vaguement, dans certains
domaines sectoriels de lenvironnement (les agences de leau). Dans la réa-
lité, il ny a guère de rapport entre ce que serait le niveau dune écotaxe
efficace sur la conduite des agents, et lévaluation des dégâts causés à len-
vironnement. Il en est ainsi parce que :
Les dégâts à lenvironnement ne sont pas en général réparables, et
cette irréversibilité implique des conséquences qui relèvent plus souvent
de « lincertitude » radicale que du « risque » calculable. Le principe de
précaution conduit alors à prendre en compte des dommages incertains mais
graves.
Les dommages comportent une dimension non pécuniaire (pretium
doloris, baisse de la qualité de vie) pour les autres agents présents et futurs
dans lenvironnement. Cette perte de satisfaction, fut-elle individuellement
évaluée, ne serait pas facilement agrégeable, ni dans lespace (où sarrête
« lenvironnement » ?) ni dans le temps (voir plus loin la critique du taux
dactualisation dans lencadré 5).
Peu dagents rationnels passeraient ex ante un contrat pour subir un
dommage au taux dindemnisation que leur accorde ex post les tribunaux.
La Déclaration des Droits de lHomme accorde certes à lÉtat un droit dis-
crétionnaire à diminuer la sûreté et la propriété des citoyens au nom de
lintérêt général, « moyennant juste et préalable indemnisation », mais ce
mandat général ne peut être assimilé à un optimum économique.
On serait donc tenté de donner des noms différents à des taxes reflétant
ces trois notions théoriques : écotaxe incitative dite « à la Pigou » pour la
première, indemnisation pour la deuxième, redevance pour la troisième.
Mais, encore une fois, la réalité est toujours mixte, et la plupart des écotaxes
jouent les trois fonctions à la fois. Le débat porte donc plutôt sur la justifi-
cation que lon va mettre en avant (voir encadré 3 sur la proposition
Agarwal).
Justifications et limites des écotaxes
Les écotaxes apparaissent comme un prélèvement sur la disponibilité à
payer de lusager (final ou intermédiaire). Ce prélèvement peut être justi-
fié, comme nimporte quel impôt, y compris sur le revenu de lactivité ou
de lépargne, ou encore « sur les portes et fenêtres », par la vocation géné-
rale de lÉtat de drainer de largent pour les dépenses dintérêt collectif
(justification de financement). Il lest surtout par la modération induite sur
l(ab)usage de lenvironnement (justification dincitation). Cette modéra-
tion induit une amélioration relative de lenvironnement, cest-à-dire un
surplus environnemental collectif qui na théoriquement rien à voir, on vient
de le montrer, avec la somme des quasi rentes de pollution : deux motards
qui traversent une cité la nuit réveillent mille personnes.
18 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
3. La proposition Agarwal
Dans un rapport qui eut une forte influence sur les débats prépara-
toires à la Conférence de Rio, et suscita ladhésion des ONG du monde
à la Conférence Ya Wananchi (Paris, décembre 1991) ainsi que de la
CNUCED, les Indiens Agarwal et Nairin(*) ont suggéré un schéma dac-
cord sur la régulation de leffet de serre, qui met bien en lumière le
caractère de lécotaxe comme forme atténuée damende, et sa dualité
avec les quotas transférables.
Partant du constat que lhumanité émet deux fois plus de gaz à effet
de serre que ce qui est assimilable par les « puits » de lécosystème
terrestre et océanique, il propose daffecter gratuitement des quotas par
pays, proportionnels à leur population en lannée de référence, et telle
que leur somme soit égale à la production annuelle absorbable par les
« puits ». Au-delà de leurs quotas, les pays devraient payer une écotaxe
mondiale quil appelle « amende » (fine). En outre, les pays disposant
dun excédent de quotas pourraient le vendre aux pays en déficit. Ce
qui aurait le double avantage dencourager dans tous les cas les écono-
mies de gaz à effet de serre, et dassurer un transfert en faveur des pays
les plus pauvres et les moins polluants.
Bien quà lévidence ce mécanisme soit profitable aux pays les plus
victimes de leffet de serre, et que les ressources financières (de la taxe
ou de la vente des quotas) puissent être affectées à la promotion des
technologies propres, ces considérations ninterviennent à aucun mo-
ment dans le schéma théorique, qui reste entièrement fondé sur linci-
tation, en combinant politique des objectifs (les quotas aujourdhui ap-
pelés QELROS Quantified Emission Limits and Reduction Objective)
et politique des instruments (la taxe, les marchés de quotas).
(*) Agarwal A. et S. Nairin (1991) : Global Warming in an Unequal World:
A Case of Environmental Colonialism, Center for Science and Environment, New
Delhi.
Justification par lincitation : le « premier dividende »
La croissance du surplus environnemental collectif constitue le « pre-
mier dividende » de linstitution dune écotaxe, et, en fait, de toute limite
sur le droit dabuser. Cest la justification première et suffisante des écotaxes,
et il faut tenter de lévaluer, ou du moins de la valoriser qualitativement
pour légitimer laction publique. Comme la notion « dabus », elle est sou-
vent difficile à quantifier, car elle porte sur la « qualité de vie » : la santé en
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 19
premier lieu, mais aussi les valeurs esthétiques voire éthiques. En plus, ce
surplus est intergénérationnel, cest-à-dire au-delà de lhorizon du taux dac-
tualisation individuel (« Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge ! »),
et, dans le cas dune écotaxe globale (anti-effet de serre), le surplus est
international. Justifier un prélèvement sur la quasi rente des automobilistes
français daujourdhui par le surplus environnemental des paysans de lAsie
du Sud au milieu du XXIe siècle suppose une haute conscience des mis-
sions de lÉtat et une certaine confiance dans le sens des responsabilités de
lhumanité. Mais le financement de la « défense nationale » mobilise déjà
une justification de type « intérêt collectif intergénérationnel de nature géo-
politique » (cf. dailleurs les plantations royales de chênes pour la marine
de guerre).
La justification par lincitation implique, donc, lexistence sociale dun
premier dividende. Elle implique aussi un effet réel, microéconomique, du
prélèvement sur les comportements. Cest pour augmenter le surplus que
lon diminue les quasi rentes. Mais on ne peut pas dire que lon va financer
la hausse du surplus avec le prélèvement fiscal sur les quasi rentes.
Pour clarifier ce point aussi politiquement important que théoriquement
subtil, il faut dabord relativiser la « tragédie des biens communaux ». Se-
lon ce célèbre apologue, lexistence des biens communaux en vaine pâture
aurait expliqué la crise éco-démographique du Moyen Âge (Grande Peste
et fluctuation bi-séculaire des XIV et XVIe siècles) : chacun aurait trop
abusé pour lui-même des conditions de productions communes. La solu-
tion aurait alors été détablir des droits de propriété (« enclosure des biens
communaux ») de façon à inciter les paysans à entretenir leurs propres
champs. Nous nallons pas entrer dans la polémique historique(6), mais,
compte tenu des problèmes redistributifs ainsi crûment évoqués (le mou-
vement des enclosures est en fait à lorigine de la prolétarisation des pay-
sans les plus pauvres), il convient daborder avec sérieux lidée que les
quasi rentes des pollueurs seraient prélevées sur le bien-être environnemental
collectif.
Dans une large gamme de situations, le surplus environnemental collec-
tif résultant dune limitation du droit dusage ne justifie pas la diminution
des quasi rentes individuelles, et cest dailleurs largument de Coase con-
tre le principe pollueur-payeur. Lhumanité à vécu lessentiel de son his-
toire en environnement « ouvert » (où lon « cueillait » librement dans len-
vironnement) : jusquà la révolution néolithique, qui nest pas achevée. Puis
elle est entrée progressivement dans une situation où ces quasi rentes indi-
viduelles sont apparues comme des soustractions du surplus collectif. On
(6) Hardin G.J. (1968) : « The Tragedy of Commons », Science, n° 162, pp. 1243-48. Cette
polémique reste dactualité « brûlante », partout où subsistent encore culture sur brûlis et
terres sans titre. Les observations par satellite ont montré que les incendies qui ravagent
lIndonésie et polluent toute lAsie du Sud partent principalement des grandes exploitations
forestières, et non des terres de culture itinérantes indigènes.
20 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
peut encore respirer gratuitement, il nest plus justifiable de circuler en
automobile sans limite. Le « temps de lenvironnement fini » se fait sentir
graduellement, jusquà des effets de seuils où il faut « enclore » les biens
communs, ou en tout cas en modérer lusage(7) par les écotaxes. Mais cette
borne posée aux abus ne signifie pas un repartage à somme nulle en faveur
des pollués. Il importe seulement de démontrer que le surplus de jouis-
sance de lenvironnement lemportera sur labandon des quasi rentes de
pollution. Doù limportance « pédagogique » de chercher à mesurer le plus
exhaustivement possible les dommages infligés à lenvironnement.
Si ce coût savérait vertigineux, rapporté aux usagers-pollueurs, lamende
sanctionnant linterdiction dusage apparaîtrait alors comme lhorizon de
lécotaxe, plutôt que la seconde comme une modération logique de la pre-
mière (il a fallu finalement fermer la grotte de Lascaux, après en avoir
longtemps fait payer laccès). Il y a certes une différence : lamende vise à
tuer sa base fiscale (les infractions), les écotaxes visent à réguler un régime
permanent dusage « soutenable ». Cette « soutenabilité » dépend en effet,
on la vu, de la « capacité de charge de lécosystème », de la population des
pollueurs, et du taux de prédation moyen, et le niveau de lécotaxe vise
fondamentalement à ajuster ces trois variables. Mais ce passage à la limite
(de lécotaxe à lamende dissuasive) montre ce que confirme léconomé-
trie : les écotaxes ont un effet sur le comportement, selon une élasticité
quil convient dévaluer pour en fixer le montant, elles visent à diminuer la
pollution, et on devrait les appeler « pollutaxes » (voir encadré 3 : exem-
ples délasticité-prix de la pollution).
Justification par le financement : le « second dividende »
Si le revenu des amendes de stationnement est négligeable pour une
municipalité, et cela dautant plus quelles seront dissuasives, celui des
parcmètres peut être durablement significatif. Dès lors, le mobile de finan-
cement public par lécotaxe vient sajouter à la justification par lincitation
(à ne pas abuser de la voirie). Ce financement permet en effet de diminuer
les autres impôts locaux : cest le « second dividende » des écotaxes, qui
est la somme des prélèvements fiscaux sur les quasi rentes de pollution.
Économiquement et juridiquement, il ny a aucune raison daffecter ce
second dividende à laccroissement du surplus collectif dans le domaine
(7) La « modération de lusage » ne vise dailleurs pas tant à diminuer la satisfaction tirée de
lusage, quà accroître la productivité de cet usage. De fait, lEurope est sortie de la fluctua-
tion bi-séculaire par une révolution agricole (redoublement de la révolution néolithique) qui
a permis daccroître la capacité de charge de son territoire pour une population très supé-
rieure à celle 1346. Cette révolution des techniques agro-pastorales a nécessité un change-
ment des rapports juridiques dans le sens de la propriété privée. Mais cette évolution visait
à défendre un capital investi, plutôt quun environnement naturel.
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 21
4. Exemple délasticité-prix
Le cas de lénergie
Au fur et à mesure qua baissé le prix de lénergie, lhumanité a
inventé des systèmes productifs de moins en moins efficients du point
de vue énergétique (la machine la plus efficiente étant encore le corps
humain nu). Cette évolution sest inversée avec la hausse du prix de
lénergie lors des chocs pétroliers, provoquant un renversement de la
tendance à la hausse à la quantité dénergie par unité de Produit Inté-
rieur Brut. En statique comparative, la corrélation négative entre le coef-
ficient énergétique et le prix de lénergie est très forte, car il existe un
vaste réservoir déconomies dénergie à portée de main. En outre les
énergies fossiles sont facilement substituables. Lefficacité de la hausse
du prix des énergies fossiles pour réduire la pollution en gaz carboni-
que est donc spectaculaire. La Suède, pays plus froid et de même ni-
veau de vie que les États-Unis, dégage 5 fois moins de gaz carbonique
par dollar de Produit Intérieur Brut, avec un prix à la tonne démission
2,5 fois plus fort. Avec un prix à la tonne démission 75 % plus élevé
quaux États-Unis, lAllemagne de lOuest dégage 2 fois moins de gaz
carbonique par dollar produit(*).
En dynamique, on ne peut nier la très forte corrélation, en France,
entre les variations du prix de lénergie dues aux chocs et contre-chocs
pétroliers, et la consommation dessence. Plus finement encore,
lINRETS a constaté quun ménage qui passe au diesel (et bénéficie
ainsi dune baisse de la TIPP de 38 %) augmente ensuite de 20 % ses
parcours automobiles même sans changer de résidence ni de lieu de
travail.
(*) Plus précisément, sur lensemble des pays de lOCDE, on trouve la corrélation
suivante entre lémission de CO2 (mesurée en kg de carbone) par dollar de PIB
(C/Q) et le prix de la tonne émise à partir des énergies fossiles (pC) :
Log (C/Q) = 0,99 1,31 Log (pC) (chiffres 1988)
Voir Hoeller P. et J. Coppel (1991) : The Climate Change Issue and Current
Distortions in Energy Market, OECD Workshop on Emissions Fees for Reducing
GHG, Paris, 5-6 novembre.
22 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
environnemental où est prélevée la pollutaxe(8). Pas seulement à cause de
règles formelles dindivisibilité du budget, mais dabord parce que les parc-
mètres ne servent pas à financer lallongement des trottoirs. Dans le débat
politique délaboration du budget, en revanche, tout nouveau prélèvement
est légitimé par une nouvelle dépense (léclairage public ) ou par la ré-
duction dun impôt particulier (la taxe dhabitation ). Il est donc de fait
« affecté » à un usage particulier par le processus de décision publique.
Affecter « de fait » signifie que lexécutif propose à lopinion et au lé-
gislatif (national ou local) un « paquet » comprenant à la fois la croissance
de lécotaxe et lusage nouveau du produit de celle-ci, les élus ne pouvant
dailleurs (en France) accroître les dépenses sans prévoir un financement
compensateur. Mais, par « taxe affectée », on entend plutôt une taxe dont
le revenu est obligatoirement affecté (de droit) à une dépense, voire à une
administration particulière, et, encore plus précisément quand on parle
décotaxe, on la suppose affectée à son propre domaine environnemental.
Cette idée de la nécessaire affectation des écotaxes est dangereusement
renforcée, on la vu, par une certaine popularisation du « principe pollueur
payeur ». Ce principe nest rien dautre quune prise de parti politique dans
les cas dindécision sur la « délimitation des droits » à la Coase(9). Est-ce au
pollué de payer pour se protéger, ou au pollueur dindemniser les effets
externes de son activité ? Le « PPP » tranche contre ce dernier. Mais il est
souvent compris comme une nécessaire contribution au coût de « remise
en état » de lenvironnement, selon la tendance ultime à percevoir lécotaxe
comme le prix de reproduction marchande de lenvironnement. Cette vi-
sion peut refléter une certaine réalité (quand la « ressource » polluée est
reproductible ou quand le dommage est indemnisable), et dans ce cas justi-
fier laffectation du financement au secteur de prélèvement (Agences de
leau et, à la limite, reforestation). On a alors une sorte déquilibre sectoriel
socio-économique, où lécotaxe devient le prix déquilibre de la « remise
en état » de lenvironnement assumée par un service public.
Mais ce modèle est, on la vu, assez illusoire dans la plupart des cas,
pour les raisons que nous avons dites (caractères non économiques, non-
contractuels, intergénérationnels, voire internationaux des pollutions). Voyez
lexemple de leffet de serre : le coût actualisé des dégâts économiques de
la dérive de leffet de serre pour les agents américains apparaît très infé-
rieur à ce que serait le niveau réellement incitatif dune écotaxe enrayant
cette dérive (encadré 5 sur « Le paradoxe de Nordhaus »).
(8) Dans le cas où la « taxation du vice » est utilisée à « subventionner la vertu », on peut
cependant penser que leffet sur lusage est deux fois plus fort. Mais est-il toujours légitime
de subventionner la vertu ? Cest ce dont nous disserterons plus loin.
(9) Coase a montré que cest lallocation et la définition des droits de propriété qui détermi-
nent si le pollueur doit indemniser le pollué ou si le pollué doit payer le pollueur pour quil
lépargne.
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 23
5. Le paradoxe de Nordhaus
Dans la préparation de la Conférence de Rio, lexpert américain
William NORDHAUS a défendu les positions attentistes de son admi-
nistration (il a changé de position depuis). Son argument était le sui-
vant(*).
Si lon calcule le coût pour léconomie américaine de la baisse de
son PIB à lhorizon 2040 due à la dérive de leffet de serre faisant
consensus à lépoque de la Conférence de lIPCC à Genève, et si lon
actualise ce coût à 1990, si enfin lon considère ce coût comme déter-
minant la hausse du prix de lénergie « internalisant leffet de serre »,
alors la hausse du prix du baril de pétrole devait être de 50 cents. Chif-
fre dérisoire, nullement incitatif, à comparer aux 10 dollars par baril
que prônait à la même époque la Commission de Bruxelles, pour abou-
tir à un usage « soutenable » de lénergie, et que ne démentent pas
dautres calculs de Nordhaus sur lélasticité-prix de la consommation
dénergie (10 dollars par baril = 36 centimes de franc par litre des-
sence).
Les raisons de ce paradoxe sautent ici aux yeux. Dune part, le cal-
cul de Nordhaus ninternalise pas grand-chose : lessentiel des domma-
ges dus à leffet de serre des gaz émis aux États-Unis se déploiera dans
le Tiers-monde. Dautre part, si le taux dactualisation peut être admis
comme le prix dune transaction dun individu avec lui-même à diffé-
rents moments de sa vie, rien nautorise à imposer une telle transaction
à une génération ultérieure, avec laquelle nous ninteragissons pas, et,
de plus, en en fixant unilatéralement les termes.
Mais le problème est plus général : rien nautorise à égaliser la quasi
rente de pollution et le surplus environnemental collectif selon un my-
thique équilibre général. Il en résulte que bien souvent une écotaxe
efficace, visant à diminuer une pollution, excède largement le coût re-
pérable de la même pollution. Pourtant, si lon parvenait à valoriser
intégralement la dégradation de lenvironnement, la perte
environnementale collective serait incommensurable avec les quasi ren-
tes de pollutions, et cest ce qui justifie les écotaxes ou amendes dis-
suasives. Dans le cas des calculs de Nordhaus, la prise en compte des
effets planétaires dune modification climatique justifierait lécotaxe
(*) Voir Nordhaus W.D. (1990) : « Economic Approach to Greenhouse Warming »,
Présentation à la Conférence Economic Policy Response to Global Warming, Rome,
4-6 octobre.
24 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
de Bruxelles quil qualifie dunwise. Il suffirait sans doute dun lien
établi entre les caprices dEl Niño et le léger réchauffement atmosphé-
rique déjà acquis pour justifier lécotaxe, même aux États-Unis.
Un exemple dérisoire du paradoxe de Nordhaus est offert par le pro-
blème des déjections canines à Paris. Selon un responsable de la Ville
sexprimant à Antenne 2 le 8 avril 1998, les 200 000 chiens de Paris
coûtent environ 100 millions de francs par an à la collectivité. Une taxe
annuelle de 500 francs par chien financerait donc la « remise en état ».
Mais cette taxe canine dérisoire (moins de 2 francs par jour) aurait un
puissant effet de « moral hazard » déresponsabilisant définitivement
les maîtres. Par comparaison, la ville de New York impose une amende
de 100 dollars par déjection repérée. Résultat : New York est (de ce
point de vue) beaucoup plus propre que Paris, en se dispensant dune
flotte de véhicules ad hoc.
Par ailleurs, lusage social optimal du « second dividende » nest pas
nécessairement daugmenter la capacité de charge du domaine de prélève-
ment. Il y a aujourdhui un consensus dans le milieu des experts de la Com-
mission européenne (en particulier : Drèze et Malinvaud) pour affecter les
revenus dune écotaxe anti-effet de serre à la baisse des charges sociales
afin daccroître lemploi, plutôt quà la fixation du CO2 dans des planta-
tions. Une telle option de refus, sur le fond, de « laffectation directe » des
écotaxes à leur propre secteur, est parfaitement justifiable du point de vue
de léconomiste, dès lors que lon admet une hypothèse dagrégation mo-
nétaire mesurant lutilité collective. Puisque lon reconnaît que le prélève-
ment sur les quasi rentes na rien à voir, quantitativement, avec le coût
social de la pollution si ce nest quil le réduit déjà (premier dividende),
lusage public de ce prélèvement (le second dividende) doit être déterminé,
comme le revenu de tout impôt, en fonction dun choix collectif qui, ac-
tuellement, privilégie lemploi. Chacun en est tellement convaincu quon
en vient à assimiler le « second dividende » avec son affectation à une po-
litique de lemploi ! Malheureusement, un tel discours de lefficience dans
laffectation est contre-intuitif ; il semble contredire la justification de
lécotaxe par « linternalisation des coûts externes » (en quoi le chômage
est-il un effet externe de la production de gaz carbonique ?) ; il heurte non
seulement les droits acquis mais le sentiment de léquité, alors même quil
apparaît équitable lorsquon agrège les agents en « classes sociales » (qui
gagneraient en revenus dactivité ce quelles perdraient en écotaxes).
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 25
Les effets généraux du prélèvement, affecté ou non, se diffractent en
effets redistributifs au niveau individuel. Lopposition aux écotaxes se nour-
rit de ces mécanismes « gagnants-perdants ». Pour approfondir ce point, il
faut examiner ces effets redistributifs.
Les effets redistributifs
On dit parfois quinstituer une écotaxe serait « faire payer les pauvres »
ou « vendre aux riches le droit de polluer ». On dit aussi quà tout prendre
un règlement frapperait du moins avec impartialité le riche et le pauvre. En
réalité, tout état des rapports juridiques pesant sur le droit dusage de len-
vironnement, et en particulier le statu quo, contribue à définir les quasi
rentes de pollution individuelles et le surplus environnemental collectif. La
décision publique de modifier cet état a donc ipso facto des effets
redistributifs, et cela, quelle que soit la forme de cette modification : régle-
mentation, écotaxe ou quotas.
Restreindre un droit dusage diminue
toujours les quasi rentes individuelles
Or la distribution des revenus est inégalitaire. Si lon suppose que la
satisfaction marginale décroît avec le niveau de revenu, les plus pauvres
sont plus « pénalisés » que les riches par la perte dune même quasi rente
(cest-à-dire par une hausse du prix dusage de lenvironnement). Si lon
doit payer son essence plus cher, cela sera presque indifférent au cadre
supérieur, mais très gênant pour louvrier ou lartisan. Telle est la base de
la critique « poujadiste » contre les écotaxes.
Remarquons dabord que leffet est rigoureusement le même si la modi-
fication du droit de polluer prend une forme réglementaire : si lon institue
la circulation alternée, les riches auront deux voitures (cf. Mexico), si lon
institue des normes plus sévères, ils changeront aussitôt leur voiture, etc.
Remarquons ensuite que cet effet dutilité marginale décroissante est
parfois plus que compensé par lintensité de la quasi rente supprimée, qui,
elle, varie positivement avec le revenu(10) : quand la pollution est libre et
gratuite, les riches ont plus les moyens de polluer que les pauvres. Et donc,
leur « vendre un droit à polluer » représente un progrès social par rapport
au statu quo où ils en bénéficient gratuitement. Interdire la circulation des
4x4 sur les pistes forestières ou des scooters des neiges dans les stations de
ski, imposer une lourde taxe daéroport (sauf sur les lignes fréquentées par
les travailleurs migrants) « privera » très peu douvriers ou demployés de
droits à polluer, mais pèsera seulement sur la satisfaction des plus riches.
(10) De façon plus ou moins proportionnelle, il est vrai : moins que linéaire pour le chauf-
fage, à peu près linéaire pour les transports.
26 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Lamélioration de lenvironnement
augmente la satisfaction collective
Or la part de la satisfaction individuelle qui résulte de la jouissance des
biens collectifs gratuits est dautant plus forte que lagent est moins doté
financièrement. Les plus pauvres sont donc plus gagnants que les riches à
lamélioration de lenvironnement. Cet argument est la base du succès des
idées écologistes dans les milieux très défavorisés. Historiquement, le souci
des philanthropes hygiénistes pour lenvironnement populaire pendant la
première révolution industrielle rejoint le militantisme des ONG du Tiers-
monde aux conférences de lONU de Copenhague ou dIstanbul.
Mais encore faut-il que lamélioration de lenvironnement ne soit pas
captée par un autre rapport social (la rente foncière). Soit par exemple une
ville isotrope où il est libre de klaxonner, sauf dans un quartier. Le prix du
sol va augmenter dans ce quartier parce quil est plus calme, seuls les ri-
ches y auront accès, et ce « premier dividende » sera empoché par les pro-
priétaires fonciers. Cet apologue nous rappelle que, puisque les écotaxes ne
sont pas les seuls droits juridiques pesant sur lenvironnement, il peut être
dangereux de favoriser linstrument réglementaire au nom de la justice so-
ciale. Lécotaxe a au moins cet avantage : en centralisant la quasi rente
confisquée, elle offre à la puissance publique de nouveaux moyens de re-
distribution.
Synthèse : la courbe en U
Il est en somme vain de supposer une loi générale sur les effets
redistributifs des écotaxes, et parfaitement absurde de les opposer au carac-
tère supposé socialement neutre (voire « égalisateur ») des instruments ré-
glementaires. Les riches ont une plus grande capacité à polluer, ils ont une
plus grande disponibilité à payer pour polluer, ils ont une plus grande capa-
cité à payer le prix de la protection de leur environnement, que nen ont les
pauvres. Cest là un pur effet de linégalité des revenus, et ce nest pas le
domaine de lenvironnement qui souligne le plus particulièrement lini-
quité qui en résulte. Si lon juge que la distribution des revenus nest pas
optimale, alors il convient de la redresser, soit par une politique des reve-
nus, soit par limpôt et les allocations sociales. Lamélioration de lenvi-
ronnement est un problème presque totalement indépendant de celui de la
distribution. Pourtant, cest à son propos que se déchaînent les accusations
deffets redistributifs pervers entre classes sociales à léchelle nationale, et
de « contradiction environnement-développement » entre pays à léchelle
internationale. Ce paradoxe sexplique par lexistence de compromis im-
plicites autour de la dégradation de lenvironnement, quil faut tenter dex-
pliciter.
Aux deux extrêmes dune échelle des revenus, les choses sont simples.
Les très pauvres ont très peu les moyens de faire usage de lenvironnement
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 27
et donc de le dégrader(11), la jouissance de lenvironnement gratuit consti-
tue lessentiel de leur satisfaction : ils ont tout intérêt à une politique publi-
que de défense de lenvironnement, que ce soit par la réglementation, ou
par des écotaxes sur des activités quils nont pas les moyens de pratiquer,
ou par des subventions à lamélioration de la capacité de charge de leur
environnement. Les très riches sont les mieux dotés pour substituer une
activité équivalente à nimporte quelle activité interdite, pour soffrir les
meilleures normes, payer les écotaxes, et même accepter le principe
« pollueur-payeur » en soffrant le prix foncier des environnements proté-
gés. Très riches et très pauvres gagnent à lamélioration de lenviron-
nement et ne perdent pas grand-chose à la taxation de sa pollution. Cest
« entre les deux », « chez les moyens » (classes moyennes ou pays moyens)
que lintérêt économique pour linstitution dune écotaxe ou dune régle-
mentation environnementale va passer par un minimum. Il en sera ainsi
chaque fois que le prélèvement (réglementaire ou fiscal) sur une quasi rente
de pollution paraîtra supérieur à la jouissance, garantie à lagent, du sur-
plus environnemental résultant de cette mesure.
Nous disons bien : intérêt économique. Il est tout à fait possible que les
intérêts « moraux » pour une amélioration de lenvironnement lemportent
sur un calcul économique étroit. La succession récente de crises sanitaires
provoquées par le non-respect du principe de précaution est en train de
renverser, en France, léchelle des appréciations subjectives sur le risque,
le pretium doloris, etc. Ce genre de phénomènes est assez mystérieux et
peu prévisible (que lon pense à la déligitimation du tabac aux États-Unis,
en une décennie, à celle de lamiante en France, en deux ans). Quon le
souhaite ou quon le déplore, ces basculements peuvent aller bien au-delà
de ce qui résulterait dun froid calcul de rationalité économique à la Coase(12).
Les atteintes à lenvironnement sont entrées dans lère de la « légitimité
contestable », y compris chez le « petit pollueur contraint », celui qui ne
choisit pas son mode de consommation.
Reste que linstitution dune écotaxe, qui marque un temps fort du pro-
cessus de délégitimation, se traduit par une réduction instantanée de la quasi
rente, qui porte effectivement atteinte à la satisfaction antérieure (aux « droits
acquis ») de nombreux individus. Ce qui veut dire quauparavant un com-
promis implicite servait à ces agents une quasi rente, « financée » par la
dégradation de lutilité collective environnementale. Ce compromis impli-
cite était accepté, parce que la vaste classe dagents qui polluait librement
accédait à des activités qui lui auraient été interdites par la modicité de son
(11) Mais ils peuvent être trop nombreux à le faire un peu : cest alors un problème de
surpopulation locale, assez distinct de ce dont nous traitons ici.
(12) On argue que les taxes sur le tabac excèdent déjà les coûts sociaux du tabac. Mais,
encore une fois, là nest pas la question : si les non-fumeurs ne veulent pas mourir du taba-
gisme passif, aucune transaction monétaire ne légitimera le tabac, pas plus que lindemnisa-
tion des victimes ne légitime les coups et blessures.
28 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
revenu (si le principe « pollueur payeur » avait été appliqué), alors que la
baisse du surplus environnemental lui était imperceptible, soit quelle ré-
sultât dun effet de composition imprévisible au moment où le compromis
avait été noué, soit que les victimes de cette baisse fussent dun autre pays
ou dune autre génération.
Si lon considère notamment les transformations dont la France a été le
siège au cours des « Trente Glorieuses » années du Fordisme, on saperçoit
quelles étaient largement étayées par de tels compromis. Certes, la hausse
du pouvoir dachat redistribuée au large secteur médian de la population
était principalement fondée sur les gains de productivité apparente du tra-
vail. Mais la « gratuité » du prélèvement sur le surplus environnemental a
permis de franchir des seuils plus que marginaux dans le changement des
modes de production ou de consommation. Ainsi :
La modernisation agricole, fondée sur le tracteur, lirrigation et le re-
cours massif aux engrais et pesticides, a été largement subventionnée par la
société. Elle a néanmoins éliminé la grande majorité des paysans, et a servi
une quasi rente énorme aux gros exploitants qui auraient eu les moyens de
payer leau à un juste prix, incluant les coûts externes de la chimisation de
lagriculture, et de la baisse de la porosité des sols due au compactage des
champs et à la suppression des haies. Ce modèle agricole, à lorigine de la
crise de leau, regroupe en un même bloc social les grandes entreprises
agroalimentaires exportatrices de produits de masse, les fabricants de ma-
tériels et dintrants, et la grande agriculture modernisée sur-subventionnée
(et inutilement subventionnée, puisquelle resterait compétitive et rentable
sans ces subventions). Il na cependant pas eu de soutien plus résolu que
les paysans « moyens » pour qui « payer leau à un juste prix » semblerait
pire que la ruine : un désaveu de leurs efforts et de celui de leurs parents.
Plus nets encore furent les effets de laccès des « couches populaires »
(employés, ouvriers semi-qualifiés) à lautomobile. Là encore, cette exten-
sion du « fordisme », en tant que norme de consommation, à la grande
majorité du salariat a semblé marquer lapogée dun certain modèle de com-
promis social, au début des années soixante-dix. Bien entendu, quun objet
aussi cher quune automobile ait pu être mis à portée de bourse des ouvriers
relève essentiellement dun compromis sur le partage des gains de produc-
tivité. Mais la possibilité quotidienne dutiliser lautomobile pour la quasi-
totalité des déplacements (domicile-travail, loisirs), mais aussi des trans-
ports de marchandises, na été possible que moyennant une dérogation aux
accises sur lessence (qui elles-mêmes ne couvraient pas les coûts sociaux
des voitures et des camions) : la fiscalité sur le diesel, offrant un carburant
à bas prix aux couches populaires et aux transporteurs routiers. La décou-
verte ultérieure de la dérive de leffet de serre na fait quaggraver le pro-
blème. Or, si le bloc social dominant le modèle du tout-camion-tout-auto-
mobile regroupe les firmes de lindustrie automobile et pétrolière, il na
pas de meilleur soutien que les salariés de ces industries et leurs clients (les
automobilistes salariés). Les riches auraient roulé en automobile à
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 29
nimporte quel prix, et roulaient déjà avant le fordisme. Quant aux pauvres,
le gros tiers des ménages qui na jamais été motorisé, les personnes âgées,
les enfants se sont vus interdire la rue, priver du silence des nuits, et à
présent du droit de respirer librement par ciel bleu danticyclone
Ainsi, deux éléments fondamentaux de lenvironnement (leau et lair)
ont-ils vu se constituer un bloc social impressionnant favorable de fait à
leur dégradation, sappuyant sur des agents aux revenus médians(13), mais
qui, au moins médiocrement, avaient accès au modèle dominant grâce à la
quasi rente en droits de polluer qui leur avait été concédée. Dans les deux
cas, les riches auraient pu payer, les pauvres ont été les victimes, les « mé-
dians » ont pu accéder à des normes de production et de consommation qui,
autrement, leur auraient été interdites, par leur basse rentabilité (paysans)
ou par leur bas revenus (ouvriers).
Mais, avec le phénomène de saturation de lenvironnement « ouvert »,
et le franchissement de seuils, même les ménages à revenus médians per-
çoivent à présent le coût de la dégradation dun environnement qui est de-
venu le leur (ou celui de leurs enfants). Ou ils le percevront demain. Dès
lors se pose la question du devoir des politiques de prendre en compte, ou
danticiper, linsoutenabilité de ces compromis caducs. Ce qui est toujours
difficile, car le passage dun compromis à un autre nest jamais « parétien » :
on doit souvent céder sur quelque chose pour regagner sur autre chose
(de la mobilité contre du silence, du confort contre de la santé, etc.)
Pour faciliter cette renégociation, lidée vient souvent de « réaffecter »
le second dividende (le produit des taxes) aux payeurs du premier divi-
dende, ceux qui voient rogner leur quasi rente de pollution. Si lon sinté-
resse particulièrement à léquité entre couches sociales, on pourra utiliser
le produit des écotaxes pour une politique sociale, par exemple pour une
politique de lemploi, et retrouver notre exemple de la seconde section :
affecter lécotaxe anti-effet de serre à la baisse des charges sociales(14).
(13) Le revenu « médian » est le revenu tel que 50 % des ménages gagnent plus, et 50 %
gagnent moins. Cest à ce niveau que se concentre le gros des ménages « ni riches ni ex-
clus » . Le revenu médian des ménages français est de lordre de 10 000 francs par mois
(moins de 2 SMIC), il est très inférieur au « revenu moyen » (12 500 francs).
(14) Une baisse des charges patronales, exactement égale au produit de la taxe anti-effet de
serre, laisse le niveau général des prix et le niveau des salaires nets moyens, donc le pouvoir
dachat individuel, inchangés ex ante. Mais elle diminue le coût relatif du travail pour les
employeurs et donc accroît le nombre de salariés, et donc le pouvoir dachat ex post des
familles populaires (sans compter leur santé, etc. : premier dividende). De la sorte, il est
peut être justifiable pour un pays de ladopter même unilatéralement, ce qui a été démontré
dans le cas de lAllemagne (Institut DIW (1994) : « Ecological Tax Reform even if Germany
has to Do it Alone », Economic Bulletin, vol. 31 n° 7, juillet).
30 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Une fois encore, il faut reconnaître que cette politique, profondément
juste, se heurtera au scepticisme et donc à la résistance, tant elle est contre-
intuitive. Certes, un ouvrier au chômage préférerait payer son gazole plus
cher en échange dun emploi. Certes, un salarié banlieusard préférerait un
tramway direct domicile-travail, quitte à payer son essence plus cher. Mais
la mobilisation de laction collective ne permet pas souvent ce genre diden-
tification des intérêts. Pour paraphraser Karl Polanyi, les individus ne se
reconnaissent pas seulement comme « à revenus médians », mais comme
« automobilistes » (et même « diésélistes »), « banlieusards », etc. Il nest
donc pas simple dorganiser une compensation entre leurs sources de satis-
faction obtenues à ces différents titres (revenus monétaires + quasi rente de
pollution + jouissance de lenvironnement), ni surtout de la faire percevoir
comme équitable.
Quand donc on parle daffectation des écotaxes, on veut dire plutôt laf-
fectation aussi serrée que possible de leurs revenus aux mêmes secteurs et
aux mêmes agents, à condition quils adoptent des usages plus respectueux
de lenvironnement. Cette politique, largement sous-optimale du point de
vue économique, semble poser moins de problèmes politiques. Nous de-
vons cependant en mesurer les dangers. Pour cela, il nous fait revenir, après
ce détour par les questions redistributives, à nos deux premières questions :
la variété des formes dintervention publique, et les justifications des
écotaxes.
Inciter ou financer ?
Si notre problème est maintenant : « comment rendre aussi indolore que
possible la suppression dune quasi rente de pollution, en particulier pour
les revenus médians ? », alors il nous faut commencer par réexaminer len-
semble de la « panoplie » dont lécotaxe fait partie.
Quelques critères
Il y a une sorte de gradation, nous lavions vu, du réglementaire au mar-
chand :
interdire ;
normer ;
écotaxe, sans affectation de son revenu ;
écotaxe, avec affectation de son revenu au domaine polluant.
Du haut en bas de léchelle, nous avons à un extrême : une action di-
recte sur les comportements, pour éviter ou modérer les abus ; à lautre
extrême : la liberté dabuser, dès lors que lon répare les dégâts.
Le premier critère de choix est bien sûr le caractère plus ou moins irré-
versible ou réparable des effets des usages de lenvironnement. Ce qui est
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 31
dangereux doit être interdit, ce qui est tolérable en petite quantité doit être
normé, ou faire lobjet dune écotaxe non affectée ou dun marché de quo-
tas(15). En revanche, les pollutions recyclables (épuration de leau) sont plu-
tôt justifiables de ces écotaxes strictement affectées à la reproduction de
leur propre domaine que sont les redevances. À la limite, un usager devrait
porter ses eaux usées à la station dépuration comme un cultivateur porte
son blé au meunier : comme dans une transaction marchande portant sur
une production intermédiaire.
Un second critère, dynamique, dépend de lefficience des instruments
en termes de prélèvement sur la quasi rente, à égalité de surplus
environnemental collectif (cost efficiency). Quand les effets déchelle at-
tendus dune amélioration généralisée des usages sont importants, il vaut
mieux passer par les normes : linvestissement de mise aux normes, qui
aurait pu être cher à réaliser individuellement, devient beaucoup moins
coûteux quand il est offert en grande série. Quand, au contraire, laméliora-
tion des pratiques dépend dune adaptation propre à une multitude de cas
particuliers hétérogènes, les écotaxes (ou les quotas négociables) stimulent
la recherche décentralisée de la solution technique optimale. Lexpérience
montre alors que les investissements déconomie de pollution se trouvent
beaucoup moins chers quil navait été anticipé (dun facteur 2 ou 3).
Un argument souvent employé en faveur des écotaxes est que, pour la
même réduction de la quasi rente du pollueur (rendre un équipement obli-
gatoire ou prélever une écotaxe), lécotaxe est toujours préférable en ce
quelle permet le « second dividende », tandis que le surplus
environnemental (premier dividende) créé par la réglementation peut être
approprié par nimporte qui (cf. supra lexemple du « quartier silencieux »).
Ce nest pas toujours vrai. Les investissements réglementaires peuvent en-
gendrer une forme de « second dividende » privé. Exemple : lisolation des
bâtiments. On édicte des normes disolation en vue dun premier dividende
collectif (moins de SO2, de CO2, de centrales nucléaires, dimportations
pétrolières), il en résulte à terme pour lusager des économies sur les dé-
penses de chauffage, dont il fera ce quil voudra si les autres « droits
privés » déterminant le prix global de son logement (loyer + charges) le lui
permettent(16).
(15) Signalons au passage ce qui discrimine entre taxe et quota. La taxe est directement un
instrument : on sait dans quel sens elle va modifier les comportements, et elle continuera à
le faire toujours dans le même sens. Mais on ne sait pas à quelle vitesse, on ne sait pas si ce
sera suffisant, etc. Cest un instrument dusage facile et décentralisé, mais très imprécis. Le
permis transférable (comme la norme) suppose que lon se donne à lavance lobjectif à
réaliser. Sa précision même peut être nécessaire, mais il est plus difficile de la contrôler, et
la somme des quotas doit être régulièrement revue en fonction des possibilités techniques et
des urgences environnementales.
(16) Il en résulte encore dautres « dividendes » : insonorisation...
32 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Cependant, le caractère monétaire, et centralisé par lÉtat, de lécotaxe
invite tout particulièrement et très paradoxalement ! à la privilégier
dès lors que lon souhaite tempérer (par des subventions) les effets
redistributifs induits par une remise en cause du droit à polluer gratuite-
ment(17). Autrement dit, on affecterait le deuxième dividende à subvention-
ner le maintien dusages non-polluants équivalents à ceux qui faisaient lob-
jet du compromis implicite révoqué. Cette forme daffectation au domaine
dorigine de la taxe présente cependant des risques. Nous allons les rencon-
trer sur le cas des carburants.
Exemple : les carburants
En matière de carburants, on doit bien distinguer deux choses : le ni-
veau général du prix des carburants, et la différenciation entre carburants
(lessence sans plomb étant en passe de se substituer complètement à les-
sence plombée, on ne considérera que la différence essence-diesel).
On considère généralement que les accises et la taxe à lessieu ne cou-
vrent jamais les coûts sociaux des transports routiers (infrastructures, acci-
dents, pollutions « classiques », cest-à-dire hors effet de serre), ni ceux
des véhicules légers en ville, mais couvrent les coûts de la voiture en dépla-
cement interurbain (voir encadré 6). Face à la nécessité dengager une po-
litique contre leffet de serre, la Commission de Bruxelles a proposé,
dès 1991, une écotaxe. Elle la fait six mois avant laccord de Maastricht,
qui, en requérant lunanimité en la matière, la rendu impossible. En effet,
ladoption de lécotaxe de Bruxelles, mi-énergie, mi-CO2, sest heurtée à
lopposition ouverte du Royaume-Uni et de lEspagne, et, plus souterraine-
ment, de la France, qui conteste la part « énergie » frappant son électricité
nucléaire. LEurope a alors manqué une « fenêtre dopportunité » : la taxe
anti-CO2 laurait avantagée par rapport aux États-Unis dont le coefficient
dénergie par dollar produit est bien plus élevé, et laccord de Kyoto est
nettement moins avantageux pour elle (même pour la France).
Toutefois, les dés roulent encore : à lintérieur de la « bulle européenne »
définie à Kyoto, une écotaxe anti-CO2 reste linstrument le plus efficient
pour réduire les gaz à effet de serre. Mécaniquement, une taxe de lordre
de dix dollars par baril de pétrole augmenterait le prix du litre de carburants
de 36 centimes (hors TVA et marges). Le consensus européen pour affecter
cette hausse de la fiscalité à une baisse des charges sociales (dailleurs de
plus en plus budgétisées) ne se heurterait sans doute pas à une trop forte
opposition.
Si lon considère que le prix de lessence couvrira alors les « coûts de
pollution », reste le problème du diesel. Le bas coût du diesel a permis une
(17) Il existe même des cas où cest lactivité polluante qui est déjà subventionnée : nous
avons vu que cest le cas de leau, et en un sens du diesel. Lécotaxe prend alors la forme
dune diminution de la subvention.
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 33
généralisation de lusage extensif des véhicules automobiles, sans avoir à
augmenter dautant le revenu monétaire des usagers. On reconnaît mainte-
nant que les particules émises par les véhicules diesels sont des polluants
particulièrement dangereux, dont sont peu victimes les conducteurs aisés
(ils vivent dans des quartiers peu passants, roulent en véhicules climatisés
à air filtré), davantage victimes les conducteurs des classes « médianes»
pris dans les embouteillages, fortement victimes les pauvres et les enfants,
qui marchent à pied dans les vapeurs de diesel. Alors, règlement ou taxe ?
Le plus simple serait apparemment dinterdire tout véhicule léger au
diesel. Il existe en effet un produit de substitution immédiat : les véhicules
légers à essence. Mais la distinction VL-Poids lourds serait très dangereuse
politiquement, et le problème se poserait également si lon tentait (pour
désamorcer une « fronde des routiers ») de différencier le prix du diesel
selon lusager : poids lourds ou VL. Dune part, ce privilège reconnu aux
poids lourds se heurterait à une révolte des automobilistes, qui eux aussi
utilisent largement leur véhicule « pour le travail ». Dautre part, il serait
très anti-pédagogique de tolérer longtemps une pollution selon lusage qui
la provoque : les « non-exempts » (les automobilistes) considéreraient cette
nouvelle hausse comme une nouvelle recette fiscale sans autre justification
que les besoins de financement de lÉtat, et non comme une mesure en
faveur de leur santé. Dautant que la pollution en fumées noires des poids
lourds est nettement plus visible (et effectivement plus chargée en particu-
les fines) que celle des VL.
Si lon veut être plus flexible, et si lon peut tolérer une certaine pollu-
tion par les particules, il est plus cost efficient (en matière de particules)
dimposer aux constructeurs des normes draconiennes (en espérant que les
moteurs ne seront pas beaucoup plus chers) que dinciter les usagers à faire
moins de kilomètres en augmentant le prix du diesel. Mais :
il faudra un certain temps pour mettre au point des moteurs aux nor-
mes ;
il faudra encore plus de temps pour que le parc se renouvelle ;
pendant ce temps-là croîtra la pollution par les particules, et les can-
cers correspondants ;
si lon veut accélérer cette transition, il faudra imposer aux « revenus
médians » danticiper le changement dun véhicule non-amorti, pour un
véhicule probablement plus cher,
et si lon veut limiter la circulation au diesel en attendant, il ne restera
plus quà augmenter le prix du diesel vers celui de lessence (mais alors,
pourquoi maintenir à terme des VL au diesel ?)(18).
(18) Il existe un léger écart, en faveur du diesel, sur certaines pollutions par kilomètre par-
couru. Selon lINRETS (note de septembre 1997), le diesel avec catalyseur est préférable à
lessence avec catalyseur au regard du monoxyde de carbone et des hydrocarbures non
brûlés, mais est surclassé au regard du CO2 et des oxydes dazote. Il ny a donc guère de
raison écologique de maintenir à terme une différence diesel-essence.
34 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
6. Le coût des transports routiers
Soyons honnêtes : il est beaucoup plus difficile de calculer le pre-
mier dividende (le surplus social ou environnemental de la disparition
dune pollution) que le second dividende (le revenu de la pollutaxe
correspondante). Le second peut être déduit de la «disponibilité à payer»
des pollueurs, et celle-ci (lélasticité-prix) peut être mesurée soit par
enquête dopinion, soit pas léconométrie si le prix du facteur polluant
a varié dans le passé (cas de lénergie).
Pourtant, dans la « pédagogie politique » préparatoire à linstitu-
tion décotaxes, il importe de se faire au moins une idée du « coût de la
pollution », les fameux coûts externes.
Dans le cas des transports routiers (VL + PL), on trouve les ordres
de grandeur suivants (Comptes Transports de la Nation, Rapport Boi-
teux, etc.(*)) :
pollution atmosphérique locale : 40 à 60 milliards de francs ;
bruit : 13 à 50 milliards ;
effet de serre : 15 milliards (10 dollars par baril) ;
congestion sur les autres modes : 30 milliards ;
dépendance pétrolière : 18 milliards.
Ces chiffres nincluent évidemment ni les coûts directs, qui ne sont
pas strictement des effets externes (infrastructures), ni les accidents
(qui ne sont pas strictement imputables à lusage des véhicules à mo-
teur mais quon peut évaluer à 50 milliards). On arrive pourtant déjà à
un ordre de grandeur : entre 100 et 200 milliards.
Cette évaluation sous-estime pourtant largement le problème. Ainsi,
les deux premiers chiffres sont calculés à partir des coûts sur la santé.
Or :
La connaissance scientifique du lien entre les pollutions et leurs
effets sur la santé progresse au fur et à mesure que lon sen préoccupe,
cest-à-dire en France depuis peu. Ainsi, cest seulement en 1995 que
furent publiées les premières études mettant en évidence le lien entre
les pics de pollution et les crises dasthme et autres maladies pulmonai-
(*) Voir le numéro de La Jaune et la Rouge, avril 1998, coordonné par
M. Cohen de Lara.
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 35
res et cardio-vasculaires, et seulement depuis 1997 que lon commence
à documenter le lien entre lasthme comme maladie chronique et la
pollution de fond. Le rattachement des cancers à certaines pollutions
intervenant au moins comme co-facteurs (diesel) ne fait que commen-
cer.
Les coûts sont presque toujours évalués à travers les dépenses de
santé. Or, ces dépenses sont très loin de représenter le pretium doloris
de la perte de santé. Une tout autre méthode dévaluation (lévaluation
contingente) consiste à demander aux victimes éventuelles combien
elles seraient prêtes à payer pour éviter une maladie ou une nuisance
stressante. Lévaluation est de cinq à dix fois plus forte (lécart est spec-
taculaire dans le cas du bruit).
Cela dit, létablissement dune écotaxe ne supprimera pas complè-
tement pollutions et nuisances, et lon na aucune idée du surplus
environnemental correspondant à une simple baisse de la pollution phy-
sique. Doù limportance de la lutte directe, réglementaire, contre cer-
taines nuisances telles que le bruit (interdictions de klaxonner, normes
sur les moteurs et vitesses limitées en ville, etc.).
Bref, de toute façon il faudra remettre en cause la quasi rente subven-
tionnant lusage des véhicules (lourds ou légers) que constitue le privilège
du diesel. En ce qui concerne les transporteurs routiers, on peut supposer
que leurs marges sont déjà serrées de manière si concurrentielle que toute
baisse de leurs coûts sera répercutée sur lusager final, ce qui ne manquera
pas deffet positif sur le rééquilibrage des modes de transport. Mais il est
clair quune partie des classes « médianes diéselisées » (celles qui « comp-
tent » le coût de leurs kilomètres) ne pourra plus autant utiliser sa voiture
pour le loisir si, réglementairement ou fiscalement, lusage du diesel est
limité.
Lintérêt dune écotaxe sur la consommation de diesel (en loccurrence :
la suppression de son avantage relatif), cest quau « premier dividende »
(la régression du diesel devenu de moindre intérêt par rapport à lessence)
sajoute un second dividende : des rentrées fiscales. Mais alors ce second
dividende peut être affecté à subventionner laccès à une autre motorisa-
tion plus « propre » et peu coûteuse (GPL, électricité)(19). À son tour, la
subvention, lorsquelle porte sur linvestissement (et non sur le prix du litre
(19) Rappelons que la régression du CO2 doit être poursuivie par une hausse générale du
prix des carburants, via lécotaxe de Bruxelles.
36 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
de GPL), en élargissant le marché des véhicules propres, provoque une
baisse de leur prix par économie déchelle, qui rend inutile la subvention
au moment où, avec le diesel, régresse le « second dividende ».
On remarque que, dans une telle manuvre, le couple écotaxe-subven-
tion a servi à modifier les aspects techniques cachés (le carburant) dun
modèle de consommation inchangé (lusage systématique de la voiture in-
dividuelle). Cest probablement nécessaire dès lors que ce modèle est ins-
crit dans la pierre, dans lurbanisme. Mais ce modèle a de multiples incon-
vénients... en sus des particules.
On trouve là lessentiel de la critique que lon peut adresser aux « écotaxes
affectées à leur propre domaine ». Elles tendent à constituer une mutuelle
de pollueurs-sociétaires exigeant, dans une interprétation abusivement
marchande du principe pollueur-191
payeur, un « juste retour » de leurs cotisations sous forme dun droit sur
lenvironnement, moyennant des aménagements purement techniques (ici :
on veut bien lâcher le diesel, mais pour le GPL au même prix). Ce phéno-
mène a été largement observé dans le cas des agences de leau. La rede-
vance, conçue dabord comme une taxe à la Pigou dissuadant la pollution
mais aussi affectée au financement de stations dépuration, sest transfor-
mée, de moyen dinternaliser les effets externes, en prétexte à externaliser
les coûts internes au sein dune mutuelle dont chaque sociétaire exige le
« juste retour » sous forme de station dépuration autorisant un droit illi-
mité à polluer(20).
Dans le cas des carburants, comme dans celui de leau, « laffectation
directe » comporte donc un risque. Un bloc social productiviste compre-
nant les constructeurs de machines polluantes et dépolluantes, leurs clients
et les gestionnaires du système, se consolide et prospère, moyennant des
aménagements techniques aux conséquences il est vrai positives (la régres-
sion des particules), mais qui sont loin dépuiser les problèmes posés par le
modèle de production-consommation (bruits, encombrement des chaussées,
mitage du périurbain, extension de la consommation dénergie pour les
transports, etc.).
Et pourtant, le risque politique est encore plus grand de ne rien faire du
tout. Nous allons donc conclure par une esquisse de stratégie de mise en
place des écotaxes, principalement justifiées par leur caractère incitatif (le
premier dividende), mais sacrifiant à la nécessité politique dune certaine
affectation au domaine de prélèvement (le « juste retour »), tout en intro-
duisant pédagogiquement la notion daffectation à des emplois plus socia-
lement et écologiquement utiles.
(20) Cas limite : les péages routiers, qui ont eu demblée, il est vrai, un statut très ambigu. Ils
ont la fonction mixte dune écotaxe modérant lusage des autoroutes, et dun mode de finan-
cement qui a permis la croissance indéfinie dun modèle de transport excessivement pol-
luant.
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 37
Stratégies de légitimation
Que retenir de toute cette discussion ?
Que, face aux nuisances et pollutions, toute la gamme des instruments
juridiques doit être utilisée : les prohibitions et normes sanctionnées par
des amendes, les écotaxes, ou leur forme « actualisée » : les quotas vendus
aux enchères et ultérieurement transférables. Toutes remettent en cause
des « avantages acquis » (le droit antérieur de polluer gratuitement), toutes
doivent dabord être justifiées par leur première utilité sociale : laméliora-
tion de la qualité de vie.
Les écotaxes ont de multiples avantages. Elles sont souvent linstru-
ment optimal (quand les adaptations techniques requises sont très différen-
ciées dun agent à lautre), mais les prohibitions et les normes ont lavan-
tage dans certains cas (comportements dangereux, existence déconomies
déchelle sur les techniques substitutives). En outre, dans un pays où la
fiscalité est perçue comme déjà lourde, il est prudent de « répartir la charge »
entre instruments réglementaires et fiscaux.
Cependant, les écotaxes offrent un « second dividende » : leur revenu,
qui peut être affecté à la réduction dautres impôts, notamment en faveur
de lemploi. Cette affectation « hors-domaine » de leur revenu conduit à
insister sur le fait que le principe de lécotaxe est bien de dissuader les
dégradations de lenvironnement, et non de financer sa remise en état, même
si on les justifie au nom des « coûts de la pollution ou des nuisances ».
Si les économistes ont tendance à privilégier un emploi du produit des
écotaxes à un domaine différent de celui où elles ont été prélevées, la pru-
dence politique invite à laffecter au moins en partie au domaine lui-même.
De ces conclusions, on pourrait tirer les recommandations stratégiques
qui suivent :
Dabord et avant tout, faire connaître le premier dividende attendu,
cest-à-dire le coût actuel et futur de la pollution, et mobiliser les victimes,
sans stigmatiser les « pollueurs contraints » (les ménages à revenus mé-
dians qui ne choisissent pas leurs normes de consommation).
Privilégier la réglementation chaque fois quelle permet lapparition
dun « second dividende privé » (exemple : lisolation des logements).
Étendre dabord les écotaxes induisant des comportements « sans re-
gret » (celles qui amènent à changer de comportement sans diminuer sensi-
blement le revenu du pollueur disponible après écotaxe).
Négocier ensuite la fin des « compromis implicites contre lenviron-
nement » (donc : sattaquer aux quasi rentes de pollution) en restituant aux
ex-pollueurs une partie au moins du « second dividende » sous forme de
« subvention aux usages responsables ». Ce pivotement doit être conçu se-
lon plusieurs échelles de temps :
- à court terme, des mesures daccompagnement du changement tech-
nique (aide à léquipement en véhicules GPL, majorée en cas de mise à la
38 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
casse dun véhicule diesel, subventions au transport combiné rail-route).
Cette manuvre sera privilégiée pour la fin des privilèges du diesel :
- à moyen terme, changement de mode dusage (transports individuels
→ transports en commun) ;
- à long terme, régression de lusage (réorganisation urbaine, regroupe-
ment des secteurs productifs en « districts industriels »).
Il est bon de présenter dès lorigine dans un même « paquet » une ré-
partition de laffectation entre des politiques de subvention correspondant
à ces trois échelles du temps (subvention à lachat de véhicule GPL, aux
transports en commun en site propre occupant la voirie, primes de déména-
gement ).
Mais faire aussi progresser lidée de la non-affectation, qui est politi-
quement contre-intuitive alors quelle est économiquement, écologiquement
et socialement préférable, en affectant de fait, mais pas de droit, la hausse
tendancielle des écotaxes à la baisse dautres taxes. Ce pivotement peut
être assez facilement justifié (« mieux vaut taxer les pollutions que les re-
venus dactivité »), et sera privilégié dans le cas de lécotaxe anti-effet de
serre.
Il va de soi que tout ce qui vient dêtre dit du « sauvetage de lair » peut
être transposé au « sauvetage de leau », à propos notamment dune taxe
sur les nitrates et sur les prélèvements en eau. Ici, il sagira de convaincre
lagriculteur « médian » quon ne cherche pas à le culpabiliser, en particu-
lier vis à vis des usages urbains de leau, mais à réorienter, par un nouveau
système de prix et de subventions dans le cadre de la future Loi dOrienta-
tion Agricole, le modèle de production agricole vers des usage soutenables
pour le territoire et compétitifs par la qualité. Ce qui ne laissera sans doute
guère de place pour une affectation « hors-champ » du revenu des écotaxes.
Ici, le « premier dividende » sera très clairement le seul bénéfice pour la
collectivité nationale. Mais il sera considérable.
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 39
40 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Les dividendes économiques
dune réforme fiscale écologique
Dominique Bureau
Conseil dAnalyse Économique
Jean-Charles Hourcade
Centre International de Recherche sur lEnvironnement
et le Développement (CIRED)
Les lignes directrices adoptées au Conseil européen extraordinaire de
Luxembourg de novembre 1997 préconisent de rendre les systèmes fiscaux
plus favorables à lemploi, en renversant la tendance à long terme à lalour-
dissement des prélèvements obligatoires sur le travail. Pour cela, il est pro-
posé aux États-membres dexaminer lintroduction dune taxe sur léner-
gie ou sur les émissions polluantes. Cette orientation en faveur dune subs-
titution des assiettes fiscales, du travail vers des taxes environnementales,
était déjà envisagée dans le Livre Blanc Croissance, compétitivité, emploi
de 1994.
Dans certains pays, le stade des pétitions de principe est dépassé comme
le montre un recensement établi par lOCDE en 1997, mention particulière
devant être faite des Pays-Bas, du Danemark et de la Suède, où les écotaxes
ont été instaurées non pas sous la forme de mesures isolées mais comme
élément dune réforme densemble de la fiscalité. La France, en revanche,
est restée en dehors de ce processus qui tend à reconnaître la pertinence
dun recours aux instruments économiques dans la politique
environnementale, et à faire des écotaxes une pièce essentielle de la fisca-
lité.
Historiquement, notre pays avait été pourtant à la pointe en la matière,
avec la loi sur leau de 1964. Mais les redevances correspondantes ont évo-
lué vers une logique de financement des dépenses dépuration, sous une
contrainte de « juste retour » pour les contributeurs, qui ne permet pas de
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 41
réaliser tout le potentiel de cette forme de fiscalité. De manière plus géné-
rale, les politiques environnementales en France ont été marquées par le
développement rapide de la réglementation, et un recours très modeste aux
incitations de type économique. Le domaine de la fiscalité des produits
pétroliers fait exception. Cependant si les accises ont joué un rôle
environnemental en incitant à lefficacité énergétique et à des modes de
consommation moins dispendieux que dans dautres pays, celles-ci nont
pas eu dobjectif environnemental explicite. Elles sont essentiellement ap-
parues comme un prélèvement fiscal commode et bien accepté, grâce au
développement concomitant des infrastructures routières, et parce que les
acteurs de la politique publique en matière énergétique ont su les présenter
comme un moyen de signaler aux opérateurs et aux consommateurs les
risques dune trop grande dépendance vis-à-vis des importations dhydro-
carbures.
Replacer les écotaxes au cur de la politique environnementale fran-
çaise constituerait donc une novation. Deux éléments poussent aujourdhui
à considérer sérieusement une telle perspective. Le premier réside dans les
niveaux particulièrement élevés de nos prélèvements sur le travail, et les
limites économiques et sociales de tout basculement sur dautres bases dim-
position. Le second réside dans les engagements que nous avons pris à
Kyoto, de stabiliser nos émissions de gaz à effet de serre à lhorizon 2010.
Contrairement aux déclarations dintention faites à Rio de Janeiro en 1992,
ces engagements sont devenus contraignants, leur respect exigeant la mise
en uvre progressive de mesures spécifiques, en raison de lévolution
tendancielle des émissions du secteur des transports, et de lincertitude, à
cet horizon et au-delà, sur la place du parc nucléaire dans la production
délectricité.
Dans ce contexte, des écotaxes compensées par une baisse dautres pré-
lèvements obligatoires constituent a priori le moyen le plus efficace de
minimiser le coût social net des politiques environnementales ; de respon-
sabiliser les acteurs (producteurs et consommateurs), en rendant explicites
les coûts collectifs engendrés par tel ou tel comportement ; datteindre des
objectifs de modernisation technologique, de rationalisation des politiques
sectorielles, daménagement du territoire, de protection des consomma-
teurs, ou de sécurité, qui garantissent la solidité à long terme de la crois-
sance ; de contribuer, enfin, à la préservation de notre modèle de protection
sociale, en évitant que son financement ne pénalise lemploi.
Ces arguments en faveur des écotaxes, nont pas permis de lever jus-
quici les oppositions à une réforme fiscale « verte » en France. Certains
milieux industriels mettent en avant les risques de distorsions de concur-
rence et de délocalisation industrielle. Ils craignent en outre que, loin de
conduire à une baisse dautres prélèvements, une base fiscale légitimée par
la protection de lenvironnement facilite la dérive des dépenses publiques,
rejoignant alors les réticences de lopinion publique devant toute création
dimpôt nouveau. Dautres formes de réticences se manifestent devant le
42 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
principe même dutiliser des outils dincitation économique dans des sec-
teurs relevant jusquici du non-marchand.
Lensemble de ces objections mérite considération. Nous veillerons à y
répondre ici, en explicitant le gain économique quapportent des écotaxes
pour atteindre un objectif donné de qualité de lenvironnement ; en prenant
au sérieux les inquiétudes sur le respect des certains paramètres néces-saires
au bon succès de ce type de réforme (neutralité fiscale, correction deffets
éventuels indésirables en matière de distribution des revenus ou de locali-
sation des entreprises) ; et nous suggérerons quelques règles de base per-
mettant de les lever.
Lintroduction de réformes comparables dans leur ambition à celles mi-
ses en uvre dans les pays du Nord de lEurope nest possible que si celles-
ci emportent ladhésion, au double plan de lefficacité économique et de la
pertinence environnementale. De ce point de vue, laccumulation des argu-
ments nest pas toujours bénéfique. La mise en avant du dividende « em-
ploi » des écotaxes ne saurait ainsi être utilisée pour pallier un défaut de
justification de leur légitimité environnementale, car les écotaxes risquent
alors de napparaître que comme un moyen aisé de combler des besoins
budgétaires. Comme lécrivaient Boulton et Wolf dans un récent article du
Financial Times (16 mars 98) : « Le dossier de la fiscalité environnementale
est suffisamment bon en lui-même. Ni ceux qui lui font des objections in-
justifiées, ni ceux qui la soutiennent avec des arguments exagérés ne
laident ».
Plutôt que de faire de la fiscalité environnementale un nouveau sésame,
nous insisterons donc sur les règles de conduite à respecter pour en tirer
tous les bénéfices. Avant desquisser ce que pourrait être le champ dappli-
cation dune réforme fiscale verte en France, nous considérerons tout dabord
son intérêt du point vue de la politique de lenvironnement. Puis on discu-
tera lampleur et les conditions de mobilisation dun dividende « macroé-
conomique », à savoir la capacité de lécofiscalité à se substituer à des
prélèvements obligatoires particulièrement pénalisants pour lactivité et
lemploi. Enfin, on insistera sur les problèmes dacceptabilité, et sur les
conditions dinstauration décotaxes : impact redistributif, difficultés des
industries lourdes exposées à la concurrence internationale, progressivité,
cohérence avec le Protocole de Kyoto et le développement de permis démis-
sion internationalement négociables, etc. Ce qui retiendra notre attention
nest pas lanalyse théorique des taxes « pigouviennes », qui est bien con-
nue. En revanche, nous essaierons dexpliciter comment une réforme fis-
cale verte sinscrirait dans un objectif général de réconciliation entre déve-
loppement durable et exigences économiques immédiates, à partir du triple
constat suivant :
la qualité de lenvironnement est un impératif de long terme et un
souci croissant des populations, dont laccès aux biens et services de pre-
mière nécessité sest amélioré depuis laprès-guerre ;
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 43
les coûts associés à la protection des ressources environnementales, et
aux mesures de précaution, ne peuvent être négligés. Ils signifient lévic-
tion dautres formes dinvestissements pour le futur, ou le renoncement à
certaines consommations présentes, dont on na aucune raison a priori de
contester la valeur sociale ;
lobjectif de toute politique environnementale doit être de minimiser
lensemble des coûts sociaux, en considérant à la fois les dommages dus
aux pollutions, et la rareté des ressources utilisées pour les contenir, dès
lors que lon va au-delà des mesures « à coûts négatifs » qui auraient été
négligées par manque dinformation, et qui permettraient de réduire les
émissions de CO2 ou les consommations dénergie en employant des tech-
nologies supérieures, à la fois moins coûteuses et plus « propres ».
Le premier dividende : fiscalité et objectifs
environnementaux
Éléments de mise en perspective
Un principe : linternalisation des externalités
La promotion des instruments économiques au service des politiques de
lenvironnement sest effectuée, au début des années soixante-dix au tra-
vers du principe « pollueur-payeur ». La proximité entre les écotaxes et le
principe pollueur-payeur est évidente mais, paradoxalement, na pas tou-
jours facilité la compréhension de la logique fondamentale des instruments
économiques. En effet, la formulation suivant laquelle le pollueur doit sup-
porter le coût des mesures de lutte contre la pollution introduit à juste titre
lidée de responsabilité, mais elle polarise le débat sur le partage des coûts
de réparation. Ceci tend à masquer que lintérêt premier des instruments
économiques est de nature incitative, lobjectif étant dengendrer à long
terme un gain pour tous les agents, sous réserve de mettre en place les
transferts compensatoires appropriés. En dautres termes, le problème nest
pas tant de « punir » les pollueurs, que de sensibiliser chacun aux coûts des
dommages associés à son comportement de production ou de consomma-
tion, ce qui veut dire jouer sur la prévention, linnovation et les modifica-
tions des modes de consommation.
Dès les années vingt, Pigou, sensible au « smog » londonien et à la sy-
nergie entre le brouillard naturel et les émissions des cheminées, avait posé
les bases de lapproche économique des problèmes denvironnement : pour
éviter la prolifération des coûts externes de pollution, il faut que chacun
ressente les coûts à la marge des dommages quil engendre, ce qui le con-
duira à utiliser efficacement les possibilités de prévention ou de dépollu-
tion dont il dispose. Une telle démarche est parallèle à bien dautres déve-
loppements de léconomie publique appliquée, dont une tâche majeure est
44 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
dassurer, suivant la formule de Boiteux, que les prix disent les « coûts
comme lhorloge doit dire lheure ». Drèze considère ainsi que léconomie
publique moderne a été constituée dans cette optique, avec les travaux de
Boiteux sur la tarification de lélectricité, de Samuelson sur la taxation
optimale et enfin ceux de Vickrey, sur la tarification des transports publics
à New York. Il sagissait à chaque fois de pallier, dans une perspective
dapplication opérationnelle, soit labsence de marché, soit le fait que les
signaux à court terme des marchés ne reflètent pas les coûts de développe-
ment dun système technique ou les coûts dopportunité de lusage dune
ressource rare non renouvelable.
La pratique des écotaxes
Lévolution de la loi sur leau en 1964 illustre la difficulté de compré-
hension de la fonction incitative des écotaxes. Dans lesprit des promoteurs
de cette loi, la mise en uvre des redevances devait se substituer progressi-
vement à la prescription de normes de déversement plus ou moins unifor-
mes. En pratique le niveau des redevances fut fixé pour couvrir des dépen-
ses, et est demeuré insuffisant pour jouer un rôle dorientation de la de-
mande. Progressivement sest ainsi établie une confusion sur la fonction de
ces redevances, que lon retrouve plus généralement dans le vocable écotaxe,
qui regroupe en fait trois types de taxes de finalité économique différente :
des taxes à finalité financière dont le produit est réaffecté à des tra-
vaux spécifiques. Ces taxes sont en général de niveau trop faible pour mo-
difier les comportements. Leur produit est réinvesti, ce qui ne laisse aucune
marge de manuvre pour baisser dautres prélèvements. Lefficacité du
système dépend alors de celle des dépenses et subventions des agences
concernées, comme la montré lévaluation du Commissariat Général au
Plan (1997) sur les agences de leau ;
des taxes visant à alimenter les budgets publics et qui ont par ailleurs
un impact environnemental, mais sans que celui-ci soit recherché ni opti-
misé, cas des accises par exemple ;
des taxes à finalité incitative, qui visent à donner aux acteurs un signal
de long terme sur les coûts environnementaux. Leur produit nest pour les-
sentiel pas réaffecté. Pour autant, cest loptimisation de la politique
environnementale qui est recherchée, et non le rendement fiscal.
Lannexe 1 fournit quelques exemples décotaxes. Elle montre que lef-
fet dincitation joue, parfois de manière spectaculaire, lorsque les écotaxes
sont véritablement conçues dans une perspective dorientation des com-
portements. Cest de plus autour de ce type de taxe que se noue la possibi-
lité de basculement notable de la fiscalité, pour rendre la structure des pré-
lèvements obligatoires plus efficace en termes demploi et de compétiti-
vité. Des taxes affectées, ou dautres instruments peuvent être utiles, no-
tamment pour traiter des sources de pollution ponctuelles ou permettre la
remise en état de sites pollués, mais ils ne permettent, ni de contrôler la
croissance à long terme des coûts environnementaux, ni de minimiser les
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 45
coûts macroéconomiques des politiques. Cest pourquoi, nous y revien-
drons, ils napparaissent quen complément de dispositifs à finalité incita-
tive, en réponse à des imperfections précises des marchés (accès au capital,
information R & D, par exemple).
Prix et politiques environnementales
Lidée que la responsabilisation vis-à-vis de la rareté des ressources
environnementales puisse passer par les prix ne va pas de soi (sauf pour les
économistes professionnels), et peut expliquer quen pratique, les appro-
ches réglementaires aient jusquici dominé. Les auteurs anglo-saxons les
qualifient de « command and control » pour suggérer quil sagit de mesu-
res imposées de lextérieur par ladministration, et ce avec un certain degré
darbitraire, même si, dans bien des cas les règlements sont plus ou moins
négociés avec les entreprises, allant même jusquà des procédures dac-
cords volontaires entre gouvernements et industrie (Levêque, 1998).
Le débat sur les instruments des politiques environnementales est sou-
vent posé en des termes qui freinent ladoption de solutions pertinentes : à
lopposition entre « marché vertueux » et « arbitraire administratif » ré-
pond ainsi le refus dune « marchandisation » de la nature et la volonté
daffirmer des priorités environnementales en amont du jeu économique.
Pour les uns, toute règle est néfaste, pour les autres « payer » nest quune
façon de permettre aux plus riches de se dédouaner. Le rapport dAlain
Lipietz réfute ces objections. Une autre difficulté vient du fait que le mot
« taxe » renvoie de façon explicite à un coût supporté par les agents, alors
que les coûts ne sont quimplicites, lorsquon parle de règle, de norme ou
daccord volontaire, ce qui peut dégager une fausse impression de gratuité.
Or, au-delà des mesures à coût négatif, dont lampleur fait lobjet de
vives controverses (GIEC, 1995), les coûts des politiques environnementales
existent, quil y ait taxe ou pas, et ceux-ci sont in fine supportés par quel-
quun. La mise en uvre de la directive de 1991 sur lassainissement cons-
titue, par exemple, le principal facteur de hausse du prix de leau, et linter-
prétation retenue de la notion de déchet ultime conduit à des investisse-
ments de 50 à 60 milliards de francs dans le secteur des déchets sur la
période 1997-2002. Ces coûts peuvent dailleurs prendre une forme plus
discrète mais toute aussi réelle : les mesures de restriction de la circulation
en zone urbaine par exemple constituent une gêne pour certaines activités ;
les accords volontaires entraînent un coût pour les entreprises, sauf bien
entendu si lobjectif visé eût été atteint par une simple poursuite des ten-
dances en cours (auquel cas il faut vérifier que lobjectif environnemental a
été évalué rigoureusement sans se laisser influencer par la mise en avant de
coûts de réduction plus élevés quils ne le sont en réalité).
Discuter en termes économiques des politiques environnementales ne
signifie donc pas que lon cherche à relativiser limportance des nuisances,
mais seulement que lon cherche à minimiser les coûts à engager pour as-
46 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
surer un niveau de protection donné, ou à maximiser la qualité
environnementale pour un volume donné de dépenses. Dans ce contexte, le
rôle des signaux-prix peut être précisé à partir de lidée simple selon la-
quelle, si tout était connu, lobjectif serait de minimiser la somme des coûts
externes environnementaux et des coûts dabattement des pollutions. Pour
y parvenir un «planificateur bienveillant» devrait procéder à deux opéra-
tions : classer les opérations de réduction des émissions par ordre de coût
croissant et sarrêter lorsque les citoyens ne veulent plus assumer le coût
dune unité supplémentaire de réduction. Tout le problème de la décision
publique vient bien sûr du fait que nous ne nous situons pas dans un univers
de connaissance parfaite sur les coûts des techniques de prévention et sur le
coût des dommages, et quil convient en général de mobiliser un grand
nombre dacteurs et de moyens techniques. Mais il reste quil y a bien à
résoudre la double question de la minimisation des coûts pour un objectif
environnemental donné, et de la légitimité de cet objectif du point de vue
de lintérêt collectif. Dit autrement, les politiques environnementales peu-
vent être à lorigine de surcoûts sociaux importants si les outils utilisés ne
permettent pas de mobiliser efficacement les ressources pour atteindre un
objectif donné, ou si elles adoptent des objectifs mal calibrés. Cest ici que
les signaux-prix présentent des avantages par rapport aux instruments ré-
glementaires.
Lefficacité des signaux-prix dans la minimisation
des coûts sociaux
Agir sur les choix techniques
On oublie parfois que les coûts de protection de lenvironnement peu-
vent être extrêmement variables selon les mesures retenues, ce qui expli-
que pourquoi leur optimisation est essentielle. Ainsi, il avait été constaté, à
Los Angeles, que le coûts de réduction des oxydes dazote pouvait aller de
3 000 à 130 000 dollars par tonne. Autre exemple, le rachat des logements
exposés au bruit près des aéroports, coûte environ 740 000 francs, contre
40 000 pour leur insonorisation. De même le recensement des actions sus-
ceptibles dêtre menées pour lutter contre leffet de serre fait apparaître une
grande dispersion des coûts, depuis des coûts négatifs jusquà 1 200 francs
par tonne. En matière dexposition au plomb des enfants, on peut aussi se
demander si le durcissement général des normes sur leau potable nest pas
moins efficace que des mesures ciblées sur certains logements vétustes.
Enfin, à côté des paramètres strictement techniques, la distribution spatiale
joue un rôle dans la formation des coûts de traitement des déchets. Ainsi le
choix économique entre mise en décharge contrôlée et incinération dépend
de la densité de population, et la pertinence économique du recyclage dé-
pend des matières et des conditions de collecte.
Si les pollueurs sont en grand nombre et que leurs possibilités de réduc-
tion de la pollution sont mal connues et incertaines, une approche régle-
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 47
mentaire conduira donc généralement à des choix techniques arbitraires et
suboptimaux, pour quatre raisons principales :
que lon recourt à des normes basées sur la technologie ou à des nor-
mes de performance, il est difficile de les différencier suffisamment pour
tenir compte de la diversité des situations. Ceci interdit que les coûts mar-
ginaux de réduction des atteintes à lenvironnement soient identiques pour
tous les agents, ce qui est la condition fondamentale defficacité économi-
que ;
il ny a pas dincitation à aller au delà de la norme. Le cas de la taxe
suédoise sur le soufre mise en uvre en 1991 est ici illustratif puisquelle
sest traduite par une baisse de près de 40 % par rapport aux normes légales
pour les fiouls. De même, la teneur moyenne en soufre des huiles légères
est aujourdhui très inférieure à la limite légale ;
les négociations entre industrie et administration conduisent à une co-
détermination entre la norme et le choix technique, qui peut décourager
linnovation sur des procédés dont le potentiel ultime est plus élevé ;
il y a risque de manipulation stratégique des normes, puisque celles-ci
peuvent devenir un paramètre dans la compétition industrielle, comme on
la vu par exemple dans le cas des pluies acides au début des années quatre-
vingt au sein de lUnion européenne.
Un des intérêts majeurs de lapplication des instruments économiques
est alors de ne pas préjuger de loption technique, de laisser libre jeu à
linnovation et à ladaptation des choix techniques aux contextes locaux,
déviter lattribution de droits exclusifs ou la constitution de positions do-
minantes. La fiscalité environnementale garantit en revanche que les coûts
de protection nexcéderont jamais celui de la taxe, et permet de mobiliser
tous les gisements de protection à faible coût. Ceci ne conduit pas à rejeter
toutes les normes ou accords volontaires. Les normes sont utiles et néces-
saires pour faire converger les anticipations des acteurs, surtout dans les
cas où il y a des non-linéarités dans les coûts des dommages. Ceci suggère
en revanche de favoriser la combinaison de normes et de taxes dans les-
quelles les premières viseraient les seuils imposés par la dangerosité des
produits, les secondes incitant à des émissions plus faibles que ces seuils
minima.
Quand la situation le permet, des normes négociées ou des accords vo-
lontaires sont aussi utiles pour éviter des décisions arbitraires. La référence
au marchandage de Coase permet en effet denvisager quune simple négo-
ciation directe entre pollueurs et pollués conduise à une allocation efficace.
Mais il y a des conditions strictes pour cela. Tous les agents concernés
doivent participer à la négociation avec une information bien partagée, réa-
liser entre eux des transferts monétaires, ceci avec de faibles coûts de tran-
saction, et information comme minimale. Cette approche ne peut donc sap-
pliquer que lorsquun petit nombre dagents économiques est concerné.
Lassimilation des accords volontaires à ce type de procédure est donc abu-
48 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
sif lorsque les pollués ne sont pas directement impliqués dans le processus,
ou quand les coûts des uns et des autres demeurent inconnus au terme du
processus.
Il ne sagit donc nullement ici de prôner le démantèlement inconsidéré
de normes. En revanche, il est indéniable que la multiplication des normes
peut déboucher sur de grandes difficultés de contrôle et dapplication de
sanctions crédibles. Mieux vaut donc les réserver au cas où elles sont né-
cessaires, concentrer les moyens de lÉtat à leur suivi effectif, et explorer
sinon le recours aux outils économiques, sous-utilisés jusquici.
Limpact du signal-prix dans les choix techniques est néanmoins con-
testé, dans des termes qui parfois constituent une négation de lintérêt dune
économie de marché, qui est paradoxale lorsquelle vient dacteurs qui in-
sistent par ailleurs pour que lÉtat ne vienne pas fausser le jeu du marché.
Surtout ceci ignore les leçons de lexpérience. En Norvège, les taxes sur le
CO2 entrées en vigueur en 1991 ont permis de réduire les émissions de CO2
des installations fixes de combustion, et celles produites par les véhicules à
moteur des ménages. Le régime fiscal différent appliqué aux différents ty-
pes de gazoles, fait que maintenant la quasi-totalité du gazole utilisé dans
les transports appartient à la catégorie la moins polluante, ce qui a permis
de réduire de 75 % en moyenne les émissions de soufre des véhicules à
moteur diesel. Au Danemark, la taxe sur les déchets non dangereux, qui a
multiplié par deux le coût de la mise en décharge et de lincinération, a fait
baisser la part des déchets mis en décharge de 39 à 18 %, tandis que le taux
de revalorisation et de recyclage progressait de 32 à 61 %.
Largument de la faible réponse aux prix du système technique semble
mieux fondé de la part de secteurs qui approcheraient de limites technolo-
giques ultimes. Mais, si on laisse de côté des questions de concurrence
internationale ou de difficultés de transition, ceci ne suffit pas à invalider
les écotaxes pour ces secteurs. Dune part il convient de préserver une inci-
tation à linnovation et à la recherche de ruptures de paradigmes technolo-
giques, qui seraient autrement découragées (biomatériaux par exemple).
De lautre, il importe que les coûts sociaux totaux soient alors transmis aux
consommateurs, pour que ceux-ci fassent un usage rationnel de produits
qui ont des effets nocifs pour lenvironnement : lorsque les marges de
manuvre techniques sépuisent, lintérêt des écotaxes apparaît encore plus
décisif puisque la seule issue est alors de jouer sur les modes de consom-
mation à long terme.
Agir sur les modes de consommation
À la question « quelles sont, selon vous, les actions que lÉtat doit me-
ner en priorité dans le domaine de la protection de lenvironnement ? »,
posée par lIFEN au début de 1997 dans le cadre de lEnquête Conditions
de vie et aspirations des Français du CRÉDOC, ceux-ci mettaient au pre-
mier plan la réduction de la pollution de lair et la lutte contre la pollution
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 49
des eaux, bien avant la lutte contre le risque nucléaire, la sauvegarde des
plantes et animaux, la protection des paysages et la lutte contre le bruit.
Mais il nest pas certain quil soit bien perçu que ces problèmes jugés prio-
ritaires ne pourront pas être résolus sans évolution des comportements de
consommation.
Lexemple des transports est ici significatif. Ce secteur constitue le vec-
teur le plus dynamique de la croissance des émissions de polluants atmos-
phériques et de gaz à effet de serre. Or, les carburants dorigine pétrolière
possèdent une telle marge de compétitivité sur leurs substituts potentiels
quil y a peu de chances pour que, en dehors dessais symboliques ou de
veille technologique, les producteurs automobiles prennent le risque dun
développement massif de bio-carburants ou de véhicules électriques dont
le coût dusage serait bien plus élevé, et limpact environnemental ambigu
si on lapprécie sur tout le cycle de vie. En effet, ces substitutions risquent
elles-mêmes de poser dautres problèmes en cas de développement à grande
échelle : pollution des eaux pour le premier cas, émissions des centrales
électriques, recours accru au nucléaire, et gestion des batteries usagées dans
le deuxième cas. On peut certes espérer que ces problèmes pourront à terme
être résolus, mais le meilleur moyen pour cela est que tous les coûts exter-
nes de chaque technologie en compétition soient réellement pris en compte.
L optimisme technologique ne justifie pas de réfuter les signaux-prix
(pourquoi taxer si la technologie qui vient sera « propre » ?) car, augmen-
ter de 30 % par exemple lefficacité des moteurs automobiles nengendrera
pas une baisse de 30 % des émissions. Les consommateurs profiteront en
effet de la réduction du coût du kilomètre parcouru pour voyager plus ou
acheter des voitures à grosse cylindrée. Il y a ici un « effet rebond » entre
offre et demande qui ne peut être maîtrisé que si les prix des carburants (ou
dautres mesures tarifaires tels que les péages urbains, dont on a vu lim-
pact spectaculaire aux heures de pointe à Singapour) restaurent la vérité du
coût dusage de lautomobile.
Demeure finalement lobjection la plus sérieuse, qui concerne la sensi-
bilité des consommations aux prix. Pour les transports routiers, par exem-
ple, il faudrait des taxes très élevées pour déclencher des inflexions signifi-
catives. Cet argument est recevable, mais à conditions de bien se rappeler
que les analyses économétriques font apparaître en général un grand écart
entre élasticités de court terme, relativement faibles, et les élasticités de
long terme, nettement plus élevées. Ceci est confirmé par des analyses en
coupe transversale qui montrent que la densité des villes et les demandes
de transport sont corrélées aux tarifs des carburants. De plus, on ne saurait
oublier que linertie dans ces domaines est telle que les signaux-prix doi-
vent être stables et durables, or le prix des carburants est revenu aujourdhui
à un niveau proche en termes réels de ce quil était en 1973. Enfin, on ne
peut limiter le raisonnement sur les seuls prix de lénergie, alors quil y a
bien dautres signaux qui dictent la concurrence entre modes de transports :
50 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
coût dusage des routes, prix des parkings, législation sociale, politiques
dinfrastructure et daménagement urbain.
Certes des tendances lourdes sont à luvre dans les transports, liées à
la structure de la production industrielle pour le fret, ou au développement
des trafics de banlieue à banlieue en zone urbaine, qui entraînent une défor-
mation « spontanée » au profit de la route. Mais à ces tendances sajoutent
des effets doffre et de prix qui se combinent en permanence : une décision
dinfrastructure engendre des dynamiques de localisation qui à leur tour
peuvent susciter des besoins de déplacement très contrastées (voir lexem-
ple des villes américaines) ; des sous-tarifications peuvent induire à terme
des besoins déquipement et une hausse des besoins dinvestissements pu-
blics. En sens inverse, un renchérissement de 15-20 % des transports rou-
tiers de marchandises peut suffire à déclencher le développement de trans-
port combinés rail-route sur certains trajets. Pour éviter de faux débats, on
doit donc rappeler que le signal-prix sur la consommation ne saurait être
efficace à lui seul. Il joue sur toute la structure de décision économique, y
compris les décisions publiques et loffre de services.
De même, il est illusoire de prétendre quune augmentation des prix de
lélectricité suffira à sensibiliser les consommateurs aux consommations
spécifiques comprises de tel ou tel équipement. Des politiques de label sont
ici nécessaires. Mais, on voit mal comment les pouvoirs publics maintien-
draient durablement de telles politiques dans un contexte de prix durable-
ment bas. Cest parce que les déterminants de la demande sont complexes
que les signaux-prix (prix de lénergie mais aussi prix de lespace, coûts de
lencombrement, coûts du temps) doivent être lisibles et sinscrire dans la
durée qui est celle des décisions déquipement, de localisation des entre-
prises ou dachat immobiliers par les ménages. Il ne sagit donc pas seule-
ment de jouer sur un effet-prix immédiat, de court terme, mais de fournir
un cadre densemble pérenne, qui sensibilise à la fois les citoyens et les
décideurs (élus, experts techniques, opérateurs industriels) à la réalité des
coûts sociaux.
Lélaboration des politiques environnementales
et sectorielles
Lévaluation des coûts externes
Lacceptabilité des écotaxes est conditionnée à leur association à des
dommages bien identifiés et reconnus, sinon elles seront perçues comme
un simple prétexte à de nouveaux impôts. Avec ses limites, le débat récent
à propos de la « pastille verte » illustre ce principe : laccent mis sur la
distinction essence-diesel conduisait à un blocage ; en revanche, la diffé-
renciation entre véhicules catalysés et non catalysés, qui renvoie plus di-
rectement à lexistence ou non démissions polluantes, a été bien acceptée.
De même, cest la disponibilité dévaluations rigoureuses qui a permis la
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 51
prise de conscience que les pollutions de fond étaient plus dommageables,
quoique moins spectaculaires que les pics.
Cette évaluation des coûts externes pose des problèmes méthodologi-
ques délicats. Des méthodes ont été développées en ce domaine, par exem-
ple pour appréhender les consentements à payer pour lenvironnement mais
elles ont fait lobjet de vives controverses : réticences vis-à-vis dun étalon
monétaire ; sensibilité des résultats aux niveaux dinformation ; asymétrie
éventuelle entre consentement à payer ex ante et ex post ; biais denquête
dans les procédures de révélation des préférences ; négligence des décala-
ges temporels entre émission-dégradation des milieux et perception, etc.
Léchec de leur application dans le cadre de létude coût-bénéfice réalisée
pour évaluer le projet du troisième aéroport de Londres na toutefois pas
empêché la poursuite des efforts sur ce type dapproche, dont la commis-
sion Arrow a permis de préciser la doctrine demploi et a fixé le domaine
de validité.
La difficulté de lévaluation économique doit être mise en balance avec
le fait quil ne peut y avoir de politique de lenvironnement efficace sans
connaissance du fonctionnement des milieux et des dommages à considé-
rer, ou, à tout le moins, clarté des débats autour de ces dommages. Ce qui
caractérise en effet les dossiers denvironnement les plus récents est quils
suscitent des controverses importantes sur lampleur des dommages, les
liens de cause à effet et lefficacité des divers moyens techniques suscepti-
bles dy pallier ; on la vu de façon spectaculaire sur les dossiers comme les
pluies acides, lozone ou la comparaison essence-diesel. Un tel contexte de
décision rend en fait encore plus nécessaire lexplicitation du coût écono-
mique des dommages.
De multiples expériences montrent en effet comment, en situation de
controverses scientifiques, il est possible pour chaque acteur de convoquer
telle ou telle des thèses en présence au service des ses propres intérêts, ce
qui est dangereux quand la décision porte sur des décisions techniques qui
peuvent savérer ultérieurement arbitraires. Lévaluation économique, si
elle est bien conduite peut permettre de révéler au nom de quelle thèse
scientifique, de quelle conjecture, de quel présupposé moral chacun argu-
mente. Elle devient alors un langage dont les règles permettent de ne pas
perdre de vue la nécessaire conciliation entre intérêts individuels et intérêt
collectif.
Comme le soulignait le rapport Boiteux (1994) sur les investissements
dans les transports, « le calcul économique », malgré toutes ses insuffisan-
ces, est encore ce quil y a de mieux pour évaluer des projets dinvestisse-
ment ; il a lavantage de permettre une comparaison de chiffres, même si
ces chiffres ne sont pas fabriqués de manière uniforme. Les méthodes utili-
sées sont en effet les mêmes, dérivées de la théorie des utilités ; les don-
nées, les modèles varient en fonction des spécificités de chaque segment du
marché considéré. Il en résulte une certaine incertitude sur la comparabilité
52 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
des résultats, quil faut réduire le plus possible, en uniformisant ce qui peut
lêtre (indicateurs, valeurs révélées, hypothèses macroéconomiques, etc.)
et en « domestiquant » ce qui ne peut pas lêtre. Les externalités positives
et négatives doivent être incorporées aux calculs dans toute la mesure que
permet létat de lart ; pour ce qui ne peut pas lêtre, une présentation
dargumentaire est préférable à lapplication dune méthode multicritères
qui peut conduire à attribuer une valeur « scientifique » à une présentation
qui nen a pas ; lévaluation ne dispense pas dune réflexion stratégique en
amont, qui est à mener au plan politique ; la prise en compte des risques,
incertitudes, irréversibilités, au moyen danalyses spécifiques, est suscep-
tible denrichir l « évaluation ». Tout ceci vaut pour les politiques
environnementales, avec dans ce cas une attention particulière à accorder
aux irréversibilités ou valeurs doption (Henry, 1974 et Ha Duong, 1998).
La mise en uvre de cette discipline de pensée dans les choix publics
permettrait tout dabord déviter certaines erreurs de ciblage : focalisation
sur les pics plutôt que sur le fond pour la pollution de lair, évoquée ci-
dessus ; sur les déversements moyens plutôt que sur les risques de pollu-
tions accidentelles à létiage pour certaines rivières. Elle permettrait aussi
de faire apparaître quelques ordres de grandeurs qui résistent aux tests de
sensibilité. Enfin, dans les cas où les coûts des dommages sont très contro-
versés, parce quils correspondent à des risques majeurs mais avec de fai-
bles probabilités doccurrence, ou lorsquen raison de linertie des phéno-
mènes physiques et des systèmes technico-économiques, il faut agir en lab-
sence de preuves définitives ou arbitrer entre plusieurs types de pollution
difficilement départageables, il est possible, comme on la vu dans le cas
de leffet de serre, dexpliciter à la fois la valeur doption de divers niveaux
de protection et la valeur sociale que lon attache au principe de la précau-
tion, dont le principe a été reconnu par la Conférence des Nations-Unies à
Rio de Janeiro. Paradoxalement cest dans les cas où lévaluation est la
plus difficile quil est important de sentendre sur la valeur de la précau-
tion, de lexpliciter et de lopposer à tous.
La cohérence des politiques sectorielles :
lexemple des transports urbains
Lintérêt des mécanismes de marché est de sappuyer sur le comporte-
ment décentralisé de ses agents. La mise en place dune écofiscalité consti-
tue un moyen de rendre compatible cette décentralisation avec la prise en
compte de la rareté des ressources environnementales. Pour les politiques
publiques, cette approche est aussi un moyen de rendre cohérentes les in-
terventions à léchelle sectorielle, en sassurant que toutes utilisent les
mêmes valorisations.
Lexemple des transports urbains est ici intéressant, et il permet dillus-
trer ce qui pourrait être une bonne articulation des différents instruments
des politiques publiques environnementales et sectorielles. Dans ce sec-
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 53
teur, mais on pourrait développer une analyse similaire pour lénergie, lagri-
culture, ou même la gestion des déchets, les enjeux environnementaux sont
importants, sans pour autant quils constituent les seuls motifs de linter-
vention publique. Prédéfinir les prix à retenir pour les ressources
environnementales est un moyen de garantir la cohérence de cette interven-
tion.
En 1990, le secteur des transports était responsable de 76 % de loxyde
dazote, et de 28 % des particules en suspension et de 18 % du dioxyde de
souffre émis en Ile de France. Quil sagisse de mettre en uvre des mesu-
res visant à réduire la pollution atmosphérique, ou délaborer les program-
mes dinfrastructures de transports en Ile de France, on assiste au même
affrontement récurrent entre deux thèses. La première estime que les trans-
ports en commun doivent être systématiquement favorisés, voire que toute
restriction de circulation automobile est bonne à prendre. Lintroduction
du péage urbain constituerait à cet égard un moyen de reconquête de la
ville sur lautomobile. La seconde considère que le développement des trans-
ports routiers constitue un service essentiel, sans lequel la ville ne pourrait
pas vivre et échanger, quil convient donc de ne jamais rationner. Dans
cette perspective, le péage urbain est vu plutôt comme une réminiscence
des octrois.
Cette opposition quasi irréductible rend chaotique lélaboration et la
mise en uvre de politiques efficaces. Or, la question nest pas tant de
trancher entre ces deux thèses, que de savoir comment arbitrer et concilier
au mieux deux biens précieux : la qualité de lair et la mobilité urbaine. Il
faut donc reconnaître, à la fois la valeur de ces services, mais aussi leurs
coûts et plus particulièrement leurs coûts externes. Ces derniers peuvent
être partagés en deux : ceux qui relèvent plutôt de léconomie des trans-
ports (congestion, insécurité routière) et ceux qui relèvent de léconomie
de lenvironnement (bruit, pollution atmosphérique).
Lévaluation de leur ampleur a fait lobjet de multiples travaux. Au
Royaume-Uni, un rapport de la Commission royale sur les transports et
lenvironnement suggérait la prépondérance des coûts de congestion et din-
sécurité, signifiant par là que les arbitrages entre niveau déquipement et
ces coûts demeurent le cur de toute politique des transports. Les données
disponibles sur lIle de France montrent que les coûts dinsécurité (800 tués
et 35 000 blessés par an), de pollution et de bruit pèseraient dun poids
voisin (10 à 15 c/véhicule-km, soit 8 milliards de francs environ). Si lon
prend les chiffres de la Dreif, les coûts de congestion apparaissent par ailleurs
très élevés. En retenant un taux moyen (sur les déplacements) de saturation
de la voirie en Ile de France de 60 % et une valeur du temps raisonnable
(30 francs), on obtient un coût de 60 c/véhicule au kilomètre. On aboutit
alors à une structure des coûts externes qui recoupe les résultats anglais,
avec toutefois un poids de la congestion et du bruit un peu supérieur. La
maîtrise des émissions polluantes est donc un aspect, important, mais un
aspect seulement de la politique des transports urbains.
54 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Ces politiques agissent nécessairement à deux niveaux, les techniques
(moteurs, carburants) et la demande. La question de laction sur les techno-
logies peut être illustrée à propos des carburants. Lévolution des normes
européennes et la diffusion progressive du pot catalytique ont permis en
effet dobtenir une quasi-disparition de la pollution par le plomb. Les nor-
mes nouvelles conduisent aussi à des évolutions favorables actuellement
pour le monoxyde de carbone, les hydrocarbures et les oxydes dazote. En
revanche, il nen va pas de même pour les poussières de diesel et dioxyde
de carbone qui croissent tendanciellement, de 115 % entre 1980 et 1994
pour les particules en suspension. Les promoteurs du diesel mettent en avant
leurs progrès en matière de réduction des particules, mais on leur oppose le
rôle potentiellement plus nocif des particules fines. Au total, fixer en ces
domaines la valeur de la précaution est un moyen de simplifier le problème
qui, sinon est inextricable, lorsque lon cherche à définir a priori les solu-
tions technologiques à promouvoir. Les taxes sont en effet révisables, et
ont surtout lavantage de laisser la voie ouverte à linnovation sur toutes les
filières.
Lanalyse des conditions de mise en uvre dune priorité en faveur des
transports en commun permet dexaminer ensuite laction sur les compor-
tements. En effet, la gestion efficace des transports urbains ne se résume
pas à un arbitrage modal entre route et transports en commun, car dautres
modalités dajustement existent, modification des horaires ou des itinérai-
res des automobilistes, notamment. Pour la politique de transports, celles-
ci sont tout aussi importantes à considérer. Dans un tel contexte, la fourni-
ture de prix aptes à bien orienter la demande des usagers et à révéler leurs
consentements à payer pour les différents paramètres caractérisant la qua-
lité des transports (temps, confort...) apparaît plus importante que la défini-
tion « tutélaire » des solutions, qui ne peuvent être résumées à un choix
général a priori en faveur de la route ou des transports en commun, et
encore moins pour ces derniers en faveur dune technologie particulière.
Les possibilités dajustement des usagers étant très nombreuses (chan-
gement ditinéraire, dheure de départ, de mode de transport, de fréquence
des déplacements, de destination, de la localisation), se focaliser sur une
seule solution déterminée est contraignant. Subventionner, par exemple,
les transports en commun pour compenser une mauvaise tarification rou-
tière permet daméliorer le partage modal, mais non dexploiter les autres
possibilités dajustement, qui peuvent être moins coûteuses et plus fruc-
tueuses, et surtout ne provoque pas dinflexion dans la tendance à létale-
ment des villes, qui est pourtant une des sources majeures de croissance du
recours à lautomobile.
Laffirmation de la priorité aux transports en commun, lorsquelle est
assimilée à la réalisation dinfrastructures lourdes de métro ou RER
(rocades ou tangentielles), rencontre une autre limite. Le dynamisme socio-
économique de la banlieue parisienne, relativement plus fort que celui de la
zone centrale, se traduit par un déplacement de la demande de transports.
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 55
Aux traditionnels flux Paris-banlieue se substituent pour partie des flux
transversaux diffus, où les transports en commun lourds sont moins effica-
ces, par nature, que dans la zone centrale. De ce fait, les projets dinfras-
tructures lourdes, de type métro ou RER napparaissent pas toujours con-
vaincants en termes de rentabilité économique et sociale.
Sur les axes structurants, le tramway peut se justifier, mais la priorité
accordée au réseau bus apparaît en général comme la base dun scénario
favorable aux transports en commun, notamment en banlieue. Les bus, qui
ne nécessitent que des investissements limités, permettent en effet un ajus-
tement fin aux caractéristiques et aux évolutions de la demande de déplace-
ment de proximité en zone peu dense. Lexpérience montre quil ne suffit
pas de « décréter » le partage modal, et que la capacité de reconquête des
transports en commun dépend dabord de leur capacité à fournir une offre
attractive pour le client, à des coûts maîtrisés pour lusager et les contribua-
bles. Laccent mis sur les transports en commun ne doit donc pas conduire
à délaisser la recherche dinstruments visant à mieux faire ressentir aux
automobilistes les coûts environnementaux quils induisent et à mieux
« gérer » la route, par les automobilistes mais aussi par toute la chaîne des
« décideurs » publics et privés qui déterminent la structure et lextension
des espaces urbains.
Le recours aux taxes environnementales présente alors lavantage de
permettre une certaine « séparabilité » des problèmes, entre ceux qui relè-
vent du secteur considéré et ceux qui concernent les responsables en charge
de lenvironnement. Cette séparabilité nest certes pas parfaite compte tenu
des problèmes de faisabilité technique, qui peuvent justifier la combinai-
son de linstrument fiscal avec certaines formes dintervention réglemen-
taire mais elle rend « lisibles » les coûts sociaux et environnementaux.
Ainsi, en zone urbaine, la mise en place de taxes ciblées sur les émis-
sions dommageables, et bien différenciées, impliquerait des coûts de ges-
tion considérables, car on ne peut, en général, sen tirer quen taxant un
bien complémentaire. La fiscalité sur les carburants, qui constitue dans le
domaine interurbain un instrument quasi-suffisant de tarification routière,
et de ses émissions polluantes ne lest plus dans le domaine urbain : la
possibilité de réorganiser leurs horaires apparaît comme un élément essen-
tiel du comportement des usagers aux heures de pointe, qui justifie la mise
en place de péages variant avec le temps, pour éliminer les phénomènes de
file dattente ; la fiscalité sur les carburants étant uniforme, il faut donc la
compléter par dautres instruments complémentaires pour obtenir une dif-
férenciation spatiale ou temporelle.
La panoplie des instruments susceptibles de compléter la fiscalité ne se
limite pas dailleurs à la réglementation. Ainsi cest à des obstacles institu-
tionnels que se heurte le développement des réseaux de bus évoqué. En
effet leurs coûts dexploitation sont essentiellement des coûts de conduite,
qui dépendent à la fois de données internes aux entreprises et de la vitesse
56 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
commerciale. Une meilleure responsabilisation des collectivités concer-
nées, qui détermine des pouvoirs de police, à limpact de leurs décisions
sur les coûts dexploitation des transports collectifs paraît ainsi souhaita-
ble. De manière plus générale, Claude Henry, dans son rapport sur le Ser-
vice Public (1997), avait montré comment le recours à différentes formes
de mise en concurrence pouvait, selon les cas, être bénéfique ou néfaste en
ce domaine.
Limpact macroéconomique
et redistributif des écotaxes
Le second dividende : illusion ou opportunité ?
La controverse des années quatre-ving-dix
La thématique du « double-dividende » sest développée à loccasion
du dossier climatique. Il est très vite apparu en effet que le niveau des taxes
sur le carbone nécessaire pour obtenir une réduction sensible des émissions
aurait engendré des revenus dun ordre de grandeur nettement supérieur
aux besoins de financement de tout programme déconomies dénergie ou
de recherche et de développement. Lessentiel des fonds collectés par une
taxe carbone serait donc nécessairement non affecté, et il devenait néces-
saire de se préoccuper de leur recyclage (Pearce, 1989). Ne pas le faire
revenait à assimiler des taxes carbone à un nouveau choc pétrolier, avec
transfert de surplus économique vers des pays tiers, ce que dailleurs fai-
saient certains à lépoque pour discréditer les politiques de précaution.
Les premières études macroéconomiques, fondées sur des modèles
macrokeynésiens, étaient très prometteuses. En Europe, elles tendaient à
montrer que des écotaxes accompagnées dune baisse des prélèvements sur
le travail pourraient contribuer à la résorption du chômage (Beaumais et
Godard, 1994), tandis quaux États-Unis la baisse des impôts sur le capital
était privilégiée (GIEC, 1997, Jorgenson, et al.1995). Bloquée par le mot
dordre « No new tax » du président Bush aux États-Unis, la thèse du dou-
ble-dividende a été violemment contestée en Europe pour des raisons qui
tiennent en partie à lhistoire de la proposition européenne de taxe-mixte
carbone énergie (Hourcade et Ghersi, 1997) : dun côté certains linterpré-
taient comme un impôt européen échappant au contrôle des États, de lautre
les milieux industriels craignaient des distorsions de concurrence en cas
dinitiative unilatérale, et la percevaient comme un nouvel impôt sans ga-
rantie sérieuse de compensation par baisse des autres prélèvements obliga-
toires.
Au niveau strictement technique, les spécialistes de la fiscalité et beau-
coup déconomistes se sont élevés contre la tentation de faire des écotaxes
un impôt intrinsèquement vertueux. Ils reprochaient à trop de travaux sur le
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 57
double dividende de masquer la spécificité environnementale des écotaxes
et de mal faire le partage avec des débats macroéconomiques classiques sur
lassiette des taxes sur les entreprises, le partage des cotisations sociales
entre employeurs et employés, ou lopportunité de baisser les cotisations
sur les bas salaires (Cette, 1994). Ce scepticisme a été systématisé par
« lécole néerlandaise » (Bovenberg et alii, 1994), et par des auteurs comme
Goulder (1994) à Stanford, mettant en avant des effets déquilibre général,
et critiquant lutilisation dans ce contexte de modèles macroéconométriques
de court terme.
Ces critiques ont permis de bien mettre en évidence que lintérêt pre-
mier des écotaxes est de faire ressentir aux pollueurs les coûts sociaux de
leurs comportements, et de préciser les conditions de réalisation du double-
dividende. Une fois lalerte donnée sur les dangers de « survendre » les
écotaxes et restauré lordre de priorité dans lequel les deux dividendes doi-
vent être appréhendés, la tonalité générale des textes a évolué de façon
nettement plus positive, aussi bien en Europe quaux États-Unis comme le
montre cette citation de Jorgenson : « A second issue involves the use te be
made of the revenues from an hypothetical carbon tax. If the revenues were
rebated to consumers on the form of reduced taxes on wage and salary
income, the cost in the worst case (above of 1.6 percent of the GDP) would
be reduced to 0.6 percent, or by a factor three. But if taxes were rebated on
capital income instead, the loss would turn into a gain ».
Écotaxes et baisse des charges pesant sur lemploi
Lampleur du double-dividende dépend de la qualité du recyclage. On
peut choisir par exemple de réduire la TVA, de baisser limpôt sur le re-
venu ou sur les bénéfices des entreprises. Dans cette sélection, dautres
considérations que la stricte mécanique économique sont à prendre en
compte comme les effets redistributifs, les risques dévasion fiscale ou les
critères dacceptabilité politique. En raison de la permanence du chômage
et des questions de financement de la protection sociale, cest la possibilité
dune substitution entre écotaxes et prélèvements pesant sur le travail qui
retient le plus lattention en Europe. Quelques ordres de grandeurs sont ici
utiles: de 1984 à 1994, pour une augmentation de 7 % du salaire net médian
en francs constants, les taxes sur le supercarburant ont augmenté de 12 %,
mais elles ont baissé pour les utilisateurs de sans plomb et de diesel ( 8 %)
qui constituent les carburants dominants ; pendant la même période, lécart
entre salaires bruts et salaires nets croissait de 26 %.
Deux mécanismes interviennent dans la formation dun second divi-
dende « emploi » :
leffet de la substitution entre écotaxes et autres prélèvements obliga-
toires, sur lutilité des consommateurs, à revenu constant. Il est dautant
plus favorable que les pertes de bien-être entraînées par la fiscalité existante
pèsent davantage sur les biens et services « de premier rang » et non pol-
58 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
luants, que sur les biens polluants. Il est aussi dautant plus important que
les écotaxes portent sur un bien inélastique à court terme. Ceci nest pas
contradictoire avec lefficacité environnementale des écotaxes qui, elle,
joue sur le long terme. Ainsi, les carburants sont une bonne base dimposi-
tion, car la demande est plutôt inélastique à court terme. Pour autant, des
accises élevées induisent des transformations de comportement à long terme.
limpact de la transformation de la structure de la consommation et de
la structure des coûts sur léquilibre macroéconomique et le niveau général
de lactivité. À cet égard, lintérêt pour lemploi dun basculement entre
écotaxes et charges salariales repose sur un cercle vertueux, combinant baisse
des coûts salariaux, hausse de lembauche, augmentation de la consomma-
tion finale des ménages et relance de lactivité.
Outre la crainte des distorsions de concurrence ou du non respect de la
règle de neutralité fiscale, différents arguments théoriques ont été mis en
avant à lencontre de ce schéma. Ils méritent dêtre rappelés car ils définis-
sent, en creux, lespace de validité économique de la thèse du double-divi-
dende. Les modèles déquilibre général montrent en effet que, dans le cas
dune baisse des charges pesant sur le travail, limpact sur lemploi peut-
être annulé par les mécanismes suivants :
les écotaxes introduisent des distorsions des prix relatifs sur le marché
de biens finaux ;
elles retombent en dernière instance sur les facteurs primaires de pro-
duction, donc sur le travail ou le capital; en dautres termes, une écotaxe
reviendrait à substituer des taxes implicites sur le travail et le capital à des
taxes explicites, et il ny aurait pas de baisse des coûts de production ;
les travailleurs enregistrent une baisse dutilité de leur revenu et arbi-
trent alors en faveur des loisirs, doù une contraction de la demande finale
des biens et services marchands qui provoquerait un recul de lemploi.
Le premier argument relève de la fonction même des écotaxes, qui est
dintroduire une distorsion sur le marché des biens finals, mais on peut
augmenter lutilité à revenu et prélèvement constants, si lon réduit celles
des taxes préexistantes qui empêchent laccès à des produits de premier
rang et qui pèsent sur des produits à faible élasticité-prix.
Les deux autres sont sous-tendus par à des modèles bien spécifiques,
avec deux facteurs de production primaires (le travail et le capital), flexibi-
lité totale du travail et des salaires et absence véritable de chômage. Du
point de vue strictement technique, cela signifie que les économies consi-
dérées fonctionnent au plus près de la frontière defficience, et il est alors
peu surprenant quil ny ait pas deffet net positif sur lemploi. Ce type
danalyse révèle cependant des déterminants de long terme, ou déquilibre,
qui avaient été négligés, notamment limpact de la dynamique des prix et
des salaires. Mais, quantitativement et qualitativement, les résultats chan-
gent, dès lors que lon introduit quelques un des éléments suivants :
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 59
les rentes sur les ressources non renouvelables : de ce fait, les écotaxes
ne retombent plus seulement sur le travail ou le capital, et une taxe sur les
ressources a des coûts defficacité pure inférieurs à ceux des taxes sur le
travail et le capital (Sweeney, 1993)). Dans le cas spécifique des ressources
énergétiques fossiles, on ne saurait oublier de plus quune taxe carbone
modifierait le partage des rentes pétrolières ou gazières en faveur des pays
importateurs, donc de la France et de la plupart des pays européens.
le transfert dune partie de la charge fiscale sur les revenus non
salariaux lorsquune écotaxe est payée par les consommateurs, comme cest
le cas du CO2. Il y a alors une attention à porter sur les titulaires de revenus
non salariaux modestes mais les masses en jeu sont faibles au regard de
laugmentation des prélèvements sur les autres revenus non salariaux ;
le comportement des salariés : la réfutation de leffet emploi des
écotaxes repose sur une relation négative entre demande de travail et ni-
veau des salaires réels qui est cohérente avec les données économétriques,
mais ne joue que progressivement. Par ailleurs, lidée quen présence dune
baisse de leur pouvoir dachat réel, les travailleurs optent pour plus de loi-
sirs ignore les pratiques de compensation par recours à léconomie domes-
tique ou à léconomie parallèle. Sur le premier point, cest surtout le travail
des femmes qui est en jeu, une baisse de la rémunération du travail aboutis-
sant dabord à une contraction de loffre de travail féminine, dont lélasti-
cité est plus élevée ; sur le second, il suffit dintroduire un secteur informel
dans un modèle déquilibre général pour inverser les résultats : dans ce cas
la propension au travail informel baisse et lemploi augmente.
le comportement dembauche des entreprises : lanalyse en statique
comparative déquilibres stabilisés établit, quen univers certain et mar-
chés parfaits en équilibre, la substitution entre charges sociales et écotaxes
ne fait pas baisser les coûts moyens de production lorsque le poids de la
fiscalité sur la production reste inchangé. Ceci ne prend pas en compte les
effets dynamiques des prix relatifs des facteurs de production sur les compor-
tements dembauche des entrepreneurs en présence dincertitude et de rigi-
dités techniques et institutionnelles. Du point de vue de lentrepreneur, le
travail nest en effet pas un facteur totalement variable : le droit du travail
impose des préavis et des indemnités de licenciement ; les compétences
accumulées par des travailleurs incitent les entreprises à préserver un po-
tentiel collectif dans les points bas du cycle des affaires. Or, en présence
dincertitude sur le niveau des recettes, les charges sociales peuvent pro-
duire un effet désincitatif vis à vis de ces investissements et de lembauche
plus important quun impôt sur les émissions polluantes (Hélioui, 1997).
En effet, celles-ci sont corrélées avec le niveau dactivité alors que celles là
représentent une fiscalité implicite sur les sureffectifs en cas de non réali-
sation des espérances de vente. Dans une économie à activité fluctuante, la
substitution entre écotaxes et charges sociales à recette budgétaire inchan-
gée reviendrait ainsi à remplacer une taxe implicite sur les sureffectifs par
des taxes corrélées avec la production, et un impôt contracyclique par un
impôt neutre au cycle.
60 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Des incertitudes mais des conclusions robustes
La discussion précédente explique pourquoi labsence totale deffet
positif net sur lemploi suppose des conditions particulières, notamment de
flexibilité du marché du travail. Elle recoupe des résultats plus généraux
obtenus lorsquon cherche à intégrer des effets de stabilisation dans léva-
luation de décisions sectorielles. En présence de déséquilibres, des coûts
« fictifs » sont à considérer, qui demeurent toutefois fortement liés aux prix
de marché (Bureau, 1985 et 1988); par ailleurs, la définition précise des
écarts suppose, comme dans tout problème de second rang, une explicita-
tion complète des déséquilibres à corriger et de la panoplie des instruments
dont on dispose.
Donner des ordres de grandeur en ces domaines est hasardeux dans la
mesure où les résultats dépendent des hypothèses faites sur des paramètres
comme lélasticité de la réponse technique ou le partage de la réduction des
charges sociales entre employeurs et salariés. Différentes simulations
(CIRED, 1998) concernant le signe et lampleur de limpact dune taxe sur
le CO2 compensée par baisse des prélèvements sur le travail, permettent de
retrouver, pour la France, quatre conclusions robustes que lon
retrouve généralement dans la littérature :
les possibilités de création nette demplois sont réelles mais quantita-
tivement modérées en raison des rétroactions discutées plus haut. Leffet
sur lemploi vient de choix techniques différents par les entrepreneurs, dune
évolution structurelle vers les branches plus intensives en travail et du trans-
fert dune partie de la charge fiscale vers les revenus non salariaux. Ce
mécanisme sestompe quand on relève le niveau de la taxe mais ne san-
nule que pour des niveaux de taxe relativement élevés.
ni les effets de baisse de la compétitivité internationale ni lhypothèse
dun relèvement des salaires nets ninversent les résultats. Sur le premier
point, la raison centrale, explicitée dans la section suivante, réside dans le
fait que les secteurs dont les coûts de production sont dégradés ne représen-
tent quune faible proportion de la production distribuée. Sur le deuxième,
la réduction du chômage, pour non négligeable quelle soit, nest pas assez
importante à court terme pour enclencher un relèvement des salaires nets
suffisant pour annuler la baisse des charges.
les hypothèses concernant le progrès technique jouent un rôle impor-
tant. Ceci ne fait que confirmer lutilité de compléter les écotaxes par des
schémas incitatifs aux efforts de recherche et développement pour minimi-
ser les surcoûts dinvestissements des technologies alternatives.
le caractère déterminant de lhypothèse de neutralité fiscale : lorsque
le produit de la taxe nest pas recyclé, on assiste à un renchérissement des
prix de production des biens et services, qui dégrade la compétitivité inter-
nationale de lensemble des industries et baisse lactivité.
Des créations demploi nettement supérieures ont été obtenues par le
modèle Quest des Communautés européennes en flèchant le recyclage sur
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 61
les bas salaires. Les éléments de différenciation entre les différentes for-
mes de restructuration de lassiette des cotisations sociales devront être
examinés de manière approfondie dans le rapport Malinvaud (1998), on
renvoit à celui-ci pour une analyse plus approfondie des différentes options
possibles dallégement des cotisations patronales.
Version faible et version forte du double-dividende
La figure 1, adaptée du deuxième rapport du GIEC (1994) permet
dillustrer les points daccord et ceux qui restent en débat dans lanalyse
économique. Dans cette figure, la courbe A représente la croissance des
coûts marginaux des techniques dabattement de la pollution en fonction
du niveau désiré dabattement à un moment donné (les « coûts bruts » de la
politique environnementale» hors effets du démantèlement des subventions
aux activités polluantes et mesures « à coût négatifs »). La courbe A0 repré-
sente les coûts économiques nets, incluant les effets collatéraux des efforts
de dépollution. Elle est supérieure à A parce que leur répercussion dans les
échanges intersectoriels provoque un relèvement du niveau général de prix
et des transformations dans les prix relatifs des biens qui se traduisent par
des pertes en bien-être pour les consommateurs et des tensions dans
certaines industries.
1. Taxe carbone et coût des politiques environnementales
Coût économique total
A0
A1
A
A2
A3
Coût marginal de production
A : coûts bruts
A0 : coûts nets macroéconomiques sans recyclage dune taxe
A1 : coûts nets avec recyclage forfaitaire
A2 : coûts nets, version faible du double dividende
A3 : coûts nets, version forte du double dividende
On insistera sur le fait que le passage de A à A0 nest pas lié aux taxes
mais à la seule existence dopérations de dépollution à coûts non nuls, que
lon procède par taxes, voie réglementaire ou par accords volontaires. No-
tons aussi quil apparaît ici un problème redistributif : les entreprises étant
62 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
amenées à tarifer leurs produits en fonction du coût marginal de labatte-
ment, il se crée ce que Fullerton et Metcalf (1997) appellent une « rente de
rareté ». Une écotaxe empêche alors la « privatisation » automatique de
ces rentes de rareté et laisse ouverte la possibilité de rechercher leur meilleure
affectation.
La courbe A1 correspond à une situation où le produit des écotaxes est
« socialisé » sous forme de baisse forfaitaire des autres prélèvements. Elle
est inférieure à A0 mais supérieure à A : avec ce résultat, il ny a pas à
proprement parler de double-dividende mais, ce qui nest pas négligeable,
une réduction du coût collectif des politiques environnementales.
Mais il est possible daméliorer ce résultat en utilisant les revenus des
écotaxes pour diminuer les prélèvements les plus distorsifs pour lécono-
mie. Les controverses portent alors sur le fait de savoir si, en ciblant au
mieux le recyclage, on passe de A1 à la courbe A2 ou à la courbe A3. La
courbe A2 correspond à la forme faible du double-dividende : les effets
induits négatifs des dépenses en dépollution sont compensés, avec souvent
un coût net inférieur aux coûts techniques mais qui reste positif. La courbe
A3 correspond à la forme forte du double dividende : les effets de la subs-
titution entre écotaxes et taxes distorsives sont suffisamment importants
pour quon obtienne à la fois une meilleure qualité environnementale et
plus de croissance. Cest sur la probabilité dobtenir une forme forte ou
faible du double-dividende dans les économies réelles, cest-à-dire sur la
possibilité dannuler les coûts bruts des politiques environnementales que
portent les controverses, mais il y a accord sur le mécanisme du double-
dividende lui-même.
Limportance de la base de comparaison : second dividende
et choix des instruments
Ce qui précède renforce lidée que les écotaxes sont dabord un outil de
politique denvironnement, dorientation à long terme des politiques din-
frastructure et du progrès technique, et non, en tant que telles, un outil de
politique de lemploi. Il convient néanmoins de prendre en compte cet as-
pect emploi lorsquon cherche à les comparer à dautres outils de politique
environnementale ou à dautres formes dimposition, elles-mêmes soumi-
ses à des contraintes dacceptabilité sociale et à des effets indésirables.
Concernant lopportunité que fournissent les écotaxes pour réduire les
éléments les plus distorsifs de notre fiscalité, le fait que limpact sur lem-
ploi, quoique non négligeable, ne soit pas décisif doit être mis en regard du
fait que, comparé au gisement aujourdhui restreint de substitutions das-
siettes, le potentiel des écotaxes reste très significatif. De plus, les substitu-
tions alternatives échangent en général des distorsions sur le travail contre
dautres distorsions, sur lépargne et linvestissement, ce qui nest pas le
cas avec les écotaxes, qui procurent au contraire leur « premier » dividende
environnemental. Ceci souligne limportance danalyser de façon symétri-
que les différentes voies de réforme du prélèvement fiscalo-social et non,
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 63
comme la tentation existe souvent de comparer implicitement les écotaxes
à une fiscalité idéale.
Même sous les hypothèses extrêmes où leffet emploi dune écotaxe se
trouverait annulé totalement par laccroissement des distorsions résultant
de la répercussion de cette taxe sur les prix, lécotaxe rapporterait encore
son « premier dividende » (environnemental), ce que ne font pas dautres
formes de réaménagement fiscal. Par ailleurs, un tel résultat serait très
positif, si on le compare aux autres instruments des politiques
environnementales. Du point de vue macroéconomique, sans écotaxes, « les
rentes de rareté » créées par les mesures de protection sont « privatisées »,
et se transmettent dans les coûts, sans lélément modérateur du recyclage et
de la baisse des charges sur le travail. Or telle est bien, en général, dans le
contexte français, la situation de référence à considérer pour évaluer le dou-
ble-dividende décotaxes. Introduire des éléments dincitation économi-
que dans une approche réglementaire aujourdhui dominante permettrait
donc à la fois une réduction des coûts de protection, à objectif
environnemental donné, et de réduire les éléments les plus distorsifs de
notre fiscalité grâce aux recettes fiscales ainsi générées.
Le coût collectif de la « privatisation »des rentes de rareté apparaît très
clairement aussi en cas dattribution gratuite des permis dans le cadre dun
marché de droits à polluer selon la règle du « droit du grand-père », cest-à-
dire des émissions de départ, par comparaison au cas de mise aux enchères
des permis négociables où là aussi le gouvernement peut en recycler le
produit en baissant la fiscalité générale. La privatisation des rentes peut
certes se justifier pour permettre aux entreprises de financer les efforts né-
cessaires dadaptation et de recherche et développement. Mais il convient
de garder présent à lesprit que labsence de taxe ne signifie pas gratuité, et
que la puissance publique doit toujours arbitrer entre la perte defficacité
due au non recours aux taxes (perte qui tombera sur les ménages mais aussi
sur les industries non polluantes ou les industries à forte élasticité-prix), et
la justification de laide à fournir aux entreprises dans leur effort dadapta-
tion. Dans le cas de leffet de serre, Schneider et Goulder (Nature, 1997)
avancent de façon convaincante une proposition valable pour dautres dos-
siers environnementaux : agir de façon précoce sur des signaux-prix expli-
cites et, parallèlement, veiller à la mise en place des compensations néces-
saires pour les périodes transitoires, et des structures incitatives pour la
recherche et développement.
De loptimalité théorique à leffectivité : impacts
sectoriels, enjeux redistributifs et acceptabilité
Ceci conduit à examiner maintenant les impacts sectoriels et problèmes
de crédibilité des écotaxes ainsi que les arbitrages qui en résultent entre
lobjectif macroéconomique et leur acceptabilité. Dans la mesure où le rap-
port dAlain Lipietz examine leffet des écotaxes sur la distribution des
64 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
revenus, on se focalisera ici sur les aspects sectoriels et les modalités de
compensation éventuelles.
La nécessaire prise en compte des impacts sectoriels
Lévaluation des impacts sectoriels dune taxe carbone permet tout
dabord de cerner les distorsions de concurrence internationale quentraî-
nerait lapplication unilatérale de ce type de politique.
Le tableau 2 donne les surcoûts par secteur dune taxe de 800 francs/Tc.
Le tableau 3 donne la répartition des coûts une fois pris en compte le recy-
clage de la taxe et certains effets déquilibre général sur lincidence (y com-
pris notamment le transfert de certaines charges fiscales vers les non sala-
riés, et ladaptation technologique), sans intégration en revanche des effets
dynamiques sur la délocalisation ou les pertes de marché. Ils mettent en
évidence une distribution caractéristique des pertes, concentrées sur quel-
ques secteurs, et des gains, pour la majorité de lindustrie et des services.
Ces surcoûts concernent les industries agricoles et alimentaires, la pro-
duction de coke, lindustrie pétrolière, la première transformation des mé-
taux ferreux, la chimie de base et les transports. Si on recycle la taxe par
baisse des charges sociales et si on tient compte dune adaptation technolo-
gique « moyenne », les perdants restent fortement perdants mais avec une
réduction sensible de ce surcoût.
Létude de Giraud et Nadaï (1994) qui considérait à un niveau fin
(NAP 600, ce qui correspond à des branches telles que la fabrication de
chaux et ciments, par exemple) plusieurs schémas de taxe carbone condui-
sait à un résultat similaire : les 16 branches les plus taxées payaient 50 % de
la taxe, et ne représentaient que 8 % de la valeur ajoutée industrielle ;
18 branches conjuguaient une taxe relativement élevée et une forte ouver-
ture à la compétition avec la zone hors OCDE.
Ces ordres de grandeur rappellent que, pour évaluer les distorsions de
compétitivité introduites par des écotaxes il faut prendre en compte le fait
que les charges pesant sur le travail peuvent aussi constituer, pour une par-
tie importante de lappareil productif, une incitation à se délocaliser. Par
ailleurs, les entreprises perdantes en cas décotaxes ne sont pas homo-
gènes : certaines peuvent limiter leur désavantage compétitif par linno-
vation ou désireront rester près des marchés les plus importants, dautres se
délocaliseront de toutes façons en raison des bas coûts de lélectricité dans
certains pays, pour dautres enfin le renchérissement du frêt résultant de
lintroduction décotaxes pourrait contrebalancer le désavantage compé-
titif sur le produit au port dimportation.
Ces remarques ne visent pas à considérer les risques de délocalisation
comme quantité négligeable. Pour les problèmes denvironnement global,
tels que lozone ou leffet de serre, une délocalisation des émissions anni-
hilerait dailleurs les efforts unilatéraux. Cependant, le deuxième rapport
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 65
du GIEC observe que, dans la majorité des travaux modélisés, le « leakage »
en direction des pays en développement reste dampleur modéré. Mais ces
travaux ne prennent en compte que les différentiels à court terme de coûts
de production. Il convient donc à la fois de ne pas exagérer les risques de
distorsion de concurrence par les écotaxes, sachant que la voie réglemen-
taire ou la révision permanente des règles peuvent être aussi pénalisantes,
et de veiller à des mesures daccompagnement et à une action internatio-
nale pour une harmonisation des fiscalités environnementales touchant les
secteurs exposés à la concurrence internationale.
2. Impact sectoriel dune taxe carbone non compensée
et à technologie constante
Variation de coût
Branches de la Comptabilité nationale
3. Impact sectoriel dune taxe carbone compensée
Branches de la Comptabilité nationale
66 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Effets redistributifs intrasectoriels : le cas des péages
Le cas de la congestion routière fournit une illustration dautres formes
de problèmes redistributifs à traiter, problèmes qui peuvent apparaître même
lorsque la fiscalité conduit à une meilleure régulation « interne »de la con-
gestion dun secteur donné, ici les transports routiers. Lanalyse de la dis-
tribution des avantages associés à lintroduction dun péage apporte en ef-
fet les enseignements suivants :
laccroissement de la tarification routière génère un surplus social, en
réduisant la congestion. Mais les transferts financiers bénéficient essentiel-
lement à lÉtat (ou à celui qui perçoit le péage). Sans mécanisme assurant
aux automobilistes urbains un « retour » sur ce surplus, ceux-ci ny ga-
gnent pas et ne peuvent donc quy être opposés. Une solution consiste alors
à développer simultanément les infrastructures routières ; il est alors irréa-
liste dimaginer mettre en uvre une politique combinant seulement du
péage urbain et des investissements en transports collectifs, sans un mini-
mum dinvestissements routiers, même si le péage est un moyen de contrô-
ler la croissance des besoins dinfrastructure routière à long terme.
le surplus résultant de la mise en service dinfrastructures nouvelles
réside notamment dans la décongestion de la voirie existante. Celui-ci ne
peut donc être approprié que partiellement par un péage sur linfrastructure
nouvelle, ce qui explique que les cas où le financement privé est possible
sont limités. Une gestion densemble de la voirie est donc souhaitable, le
bénéfice dune infrastructure nouvelle dépendant de la manière dont est
réoptimisée ou non à cette occasion la voirie existante, en particulier pour
les transports en commun.
Comment concilier acceptabilité et efficacité ?
Les difficultés rencontrées en France dans la mise en place dune fisca-
lité verte traduisent en partie lattention insuffisante portée à ces problèmes
redistributifs. Différents types de solutions peuvent être envisagés pour les
résoudre, dont lévaluation doit apprécier le degré de réduction du second
dividende quelles impliquent inévitablement, mais aussi léventuel aban-
don du premier, « environnemental ».
Le réflexe à éviter est celui qui consiste à écarter les instruments de
responsabilisation explicitant les coûts environnementaux, en recourant aux
approches réglementaires, opaques sur les coûts et transferts engendrés, ou
à des larges exemptions. Celles-ci ne peuvent pas être totalement écartées
lorsque les problèmes redistributifs ou les implications industrielles ou
régionales sont considérables eu égard aux enjeux environnementaux.
Mais elle conduit à miner la logique même des écotaxes : vis-à-vis de la
population qui comprend mal pourquoi on exempte les plus gros pollueurs
et vis-à-vis des autres entreprises poussées à demander de bénéficier à leur
tour de telles exemptions. Cest ainsi que, dans son premier mandat,
lAdministration Clinton a vu très rapidement se démanteler son initiative
de BTU Tax.
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 67
Une meilleure solution consiste à réaliser des transferts compensatoi-
res. Ceux-ci doivent être forfaitaires ou calculés pour ne pas perdre les
effets incitatifs de la taxe. Ce calibrage pose par ailleurs un problème din-
formation, lagent concerné ayant intérêt à survaloriser sa perte ; mais lors-
que lon voit les difficultés rencontrées pour responsabiliser ex post cer-
tains élevages intensifs à la pollution des eaux, et les coûts que la collecti-
vité dépense pour « mettre aux normes » des installations parfois non via-
bles économiquement, on peut se demander si la mise en place de vérita-
bles redevances incitatives, combinée à de tels transferts eût été préférable
malgré les difficultés pratiques.
Toute solution de transfert doit rester transitoire et doit être bien cali-
brée car elle heurte le principe déquité : par exemple, les agriculteurs ayant
conservé des formes plus extensives délevage peuvent avoir le sentiment
davoir été deux fois perdants : une première fois dans la concurrence éco-
nomique que leur imposèrent les élevages intensifs, une deuxième fois, en
tant que contribuables, par les aides à ladaptation de ces même élevages.
Des transferts compensatoires doivent donc être opérés dans la stricte me-
sure où ils ne sont pas un obstacle à lémergence dindications lisibles sur
lévolution des prix et où ils viennent pallier une rupture de contrat entre la
collectivité et des agents qui ne disposent pas de marges dadaptation à
court terme. Ils doivent être couplés avec une montée progressive du
signal-prix et disparaître lorsque le capital existant aura été renouvelé. Le
débat sur le différentiel daccises entre gazole et super est typique dune
telle configuration, étant rappelé que la diésélisation nest pas mauvaise en
soi, si elle nest pas artificiellement soutenue par une fiscalité injustifiée.
Un troisième moyen pour résoudre les problèmes redistributifs consiste
à élargir la panoplie des instruments utilisés. Dans cet esprit, le rapport de
Claude Henry et Olivier Godart esquisse les conditions dune articulation
entre écotaxes et permis négociables pour mettre en uvre le protocole de
Kyoto.
La mise en place dun marché de permis à polluer constitue plus généra-
lement un autre instrument économique des politiques environnementales,
porteur defficacité micro et macroéconomique, si les permis sont mis aux
enchères. Lallocation gratuite des droits, qui fait perdre le second divi-
dende, peut néanmoins être envisagée dans les secteurs où des restructura-
tions profondes sont nécessaires, car elle permet au secteur de sadapter
dans de bonnes conditions. Des marchés de quotas de pêche ont ainsi été
introduits dans certains pays, et favorisent une bien meilleure gestion des
ressources halieutiques.
En complément, on peut aussi jouer sur laffectation dune partie des
écotaxes pour financer des dépenses de dépollution, déconomie dénergie,
daménagement ou pour inciter à la recherche et développement. La France
y a eu souvent recours dans le cadre des agences de bassin ou de lADEME.
On escomptait que ces taxes seraient progressivement relevées pour se rap-
procher de taxes incitatives. Force est de constater que cela ne sest pas
68 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
produit et que le temps a plutôt favorisé les logiques de financement ou de
juste retour. Utilisées pour « débudgétiser » certaines activités techniques
et pour mener des actions de politiques industrielle via des subventions aux
investissements, ces agences devraient voir leur rôle renouvelé et précisé
dans le contexte incitatif créé par les écotaxes.
Lacceptabilité par les acteurs directement concernés, quil faut aider à
sadapter, et lacceptabilité des écotaxes par lopinion sont souvent deux
choses différentes. Pour le public, qui dans de nombreux cas supportera en
fait très vite lincidence de ces taxes, lessentiel, si lon se réfère par exem-
ple à lexpérience suédoise, se joue sur la crédibilité de lengagement que
celles-ci soient créées à prélèvements fiscaux inchangés, pour lever le sen-
timent de scepticisme largement partagé selon lequel lÉtat crée des impôts
mais ne les supprime jamais. Il convient donc, au minimum, de ne jamais
annoncer décotaxes sans afficher comment lusage de leur produit favori-
sera lobtention du deuxième dividende, en permettant, par exemple la baisse
des taxes sur le travail. Ceci pourrait être lun des rôles des lois plurian-
nuelles sur les Finances Publiques que dencadrer ce processus, même si,
le produit des impôts demeure dans le budget général de lÉtat et nest pas
affecté au sens propre.
La définition précise des modalités dépasse le champ de ce rapport, mais
on peut signaler que deux approches sont possibles : soit lengagement
dévolution pluriannuelle des dépenses publiques et sociales est suffisam-
ment clair et crédible, auquel cas on peut considérer quil ny a pas lieu de
préciser cette affectation (Si la fiscalité est optimisée, le choix de la res-
tructuration fiscale accompagnant la mise en place décotaxes est indiffé-
rent à la marge ; en tout état de cause, cest aux responsables économiques
et fiscaux de loptimiser) ; dans le cas contraire, la crédibilité de lengage-
ment de neutralité fiscale oblige à être très explicite sur les taxes qui seront
baissées.
La situation française
Vue densemble
Si les résultats obtenus en France sur les sources ponctuelles de pollu-
tion, notamment industrielles, peuvent être jugés favorablement, la mise en
uvre des politiques denvironnement fait apparaître de nombreux cas où
les pollueurs ne sont pas identifiés et bénéficient de dérogations, et les sanc-
tions dissuasives sont rares. Malgré les efforts des administrations centra-
les, des problèmes subsistent au niveau de certaines collectivités locales,
par manque de moyens ou de volonté politique : ceci concerne par exem-
ple, lassainissement et lépuration des eaux, la prévention des risques liés
aux inondations, la gestion de la circulation urbaine et de sa pollution, lap-
plication de la loi littorale. De très sérieux efforts restent à faire pour les
pollutions émanant des collectivités locales ou dorigine agricole.
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 69
Le rapport sur les performances environnementales de la France, établi
par lOCDE en 1996, observait que le développement rapide des lois et
règlements a rendu notre droit de lenvironnement trop complexe. Afin de
promouvoir une meilleure efficacité des politiques de lenvironnement, il
recommande donc de poursuivre la mise en uvre des instruments écono-
miques et notamment daugmenter et différencier les taux des taxes et des
redevances pour la protection de lenvironnement
Au-delà de lintérêt des écotaxes pour satisfaire au moindre coût len-
gagement pris à Kyoto en matière démissions de gaz à effet de serre, un
examen sommaire des problèmes actuellement rencontrés dans les trois
secteurs de lair, de leau et des déchets permet de préciser ce qui pourrait
être le champ des instruments économiques dans notre politique
environnementale.
Tout dabord, diverses études ont souligné le rôle nocif sur la santé des
particules émises par les véhicules diesel. La sous-tarification relative du
gazole est donc problématique. Elle a engendré une diésélisation impor-
tante du parc de véhicules légers (VL), qui illustre comment les comporte-
ments sont affectés, ici dans un sens défavorable, par la fiscalité. La part du
gazole consommée par les VL est ainsi en augmentation constante et dé-
passe maintenant celle des poids lourds. Une part prépondérante de la perte
sociale associée à cette distorsion vient donc désormais des VL dont le
partage diesel/essence est très sensible aux prix.
En matière de déchets, la référence à la politique britannique est intéres-
sante compte tenu de la similarité des problèmes en France et au Royaume-
Uni. Certes cette référence ne peut être considérée comme exemplaire dans
la mesure où elle se préoccupe peu, semble-t-il, du contrôle des décharges.
En revanche elle a recours à la fiscalité environnementale incitative pour
orienter les choix entre les différents modes de traitement, en taxant la mise
en décharge à hauteur de la différence entre la valeur des externalités de la
mise en décharge, et celle de lincinération avec récupération dénergie.
Transposée en France (cf. schéma), cette approche autoriserait une aug-
mentation de la taxe de mise en décharge, qui pourrait être associée à une
appréciation plus économique de la notion de déchet ultime. Contraire-
ment à la situation actuelle où les taxes ninfluent pas les choix des filières,
qui sont déterminés par la réglementation, ceci permettrait de trouver une
meilleure articulation entre les instruments, les normes étant focalisées sur
la suppression des émissions les plus dangereuses. Cette approche pourrait
aussi financer en priorité la disparition des décharges non contrôlées qui
demeurent. Compte tenu des coûts tendanciels de la politique au fil de leau
du « tout incinération » et des risques environnementaux, un basculement
sur des écotaxes apparaît relativement aisé en ce domaine. Partant dune
situation de référence réglementée et rigide, les écotaxes seraient en effet
un facteur de flexibilité, réduisant les coûts, à objectif de protection donné,
et offrant lopportunité dun second dividende dès lors que lessentiel du
supplément de taxes ne serait pas affecté.
70 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
4. Un exemple de basculement possible : les déchets
DÉBUT 1990 SITUATION
TOUT DÉCHARGE
(sans contrôle de leffet sur les nappes
phréatiques ou lair) TOUT INCINÉR
LÉVOLUTION Coût
TENDANTIELLE Problème des émissio
des cheminées et des sol
Fiscalité (40f/t) peu incitative port de collecte
sur la mise en décharge
« LOPTIMUM »
ie traitement différencié selon les Mise en décharge contrôlée Incinération des déch
conditions techniques et dans les zones peu denses urbains non val
économiques du moment, en
fonction de la part valorisable
et du caractère polluant Fiscalité 0 sur lin
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT
Fiscalité incitative Amendes sur les
(différence dexternalités ne respectant pas
avec lincinération)
Une approche efficace :
introduction dune Règlementation assurant
ÉCO-FISCALITÉ le contrôle des produits Second div
véritablement dangereux
(Aucune compensa
compte tenu de la
référence re
71
Lidée de faire évoluer la taxe denlèvement des ordures ménagères vers
une logique incitative visant à prévenir à la source la production de dé-
chets, sinscrit dans la même logique. Mais elle appelle une analyse appro-
fondie. En effet certaines expériences américaines apparaissent décevan-
tes, les ménages « tassant » leurs déchets plutôt que réduisant la quantité,
le gain environnemental étant finalement faible au regard des coûts de ges-
tion du dispositif.
Dans le domaine de leau, une meilleure tarification apparaît nécessaire,
aussi bien pour la ressource, dont les épisodes de sécheresse ont révélé la
rareté, que pour la pollution. Ceci implique à la fois de relever le niveau de
certaines redevances, qui basculeraient ainsi dune logique de financement
vers une logique incitative, et de les différencier plus. Les usages et les
pollutions agricoles sont ici les premiers concernés, ce qui conduit à souli-
gner la nécessité davoir une approche globale, dont la première étape est
la suppression des subventions indirectes à la pollution : aides à lirrigation ;
ou aides couplées dans le secteur animal, qui favorisent lélevage intensif.
La taxation des pollutions résiduelles des élevages ayant bénéficié de sub-
ventions pour leur mise aux normes, et celle des prélèvements dans les
nappes qui aujourdhui doivent être rationnées constituent aussi des pistes
à explorer.
Ordres de grandeur
Au-delà de lanalyse qualitative, il est utile de fixer les ordres de gran-
deur des écotaxes qui pourraient ainsi être mises en place. Les chiffres
retenus dans le tableau 5 nont quune valeur indicative, et ignorent dailleurs
des éléments importants liés à lurbanisme ou aux paysages (imperméabi-
lisation des sols, modulation des taxes foncières, etc.). Ils correspondent à
des calculs mécaniques simples, sans prise en considération déchéancier,
ni délasticité, et constituent donc nettement des bornes supérieures.
À linverse, loptimum économique nest pas en général labsence totale
démissions. Le fait que lon recherche dabord un effet incitatif nempê-
che donc pas que les écotaxes pourraient apporter durablement des recettes
fiscales significatives.
Dans le cas de la taxe carbone, on a simplement repris la fourchette qui
va de 100 à 850 francs par tonne, la borne haute correspondant à ce qui est
nécessaire dans certains modèles pour satisfaire les objectifs de Kyoto .
Compte tenu du niveau actuel des prix des carburants, et même si les accises
existantes sont justifiées microéconomiquement par la tarification de lusage
des infrastructures, lapplication dune telle taxe ne peut cependant être
envisagée indépendamment dune stratégie densemble pour satisfaire les
engagements pris dans ce cadre.
Du point de vue macroéconomique, le gisement principal réside dans la
taxation des carburants. Il va de soi que celui-ci ne peut être mobilisé que
progressivement, en particulier pour la taxe carbone, dont le calibrage pour
72 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
satisfaire les engagements pris à Kyoto devra tenir compte des résultats de
la « Conférence des Parties » de Buenos Aires qui en précisera les modali-
tés dapplication pratique.
Dun strict point de vue budgétaire, le potentiel concernant les autres
polluants nest pas complètement négligeable même si lenjeu que repré-
sente ces écotaxes est dabord environnemental. De plus, on pourrait y ajou-
ter déventuelles mesures de démantèlement de subventions à la pollution
telles que les surprimes agricoles à lirrigation.
5. Principaux gisements décotaxes en France
Source : Chiffres de la Direction de la Prévison.
La question du péage urbain
Bien que le sujet sécarte des phénomènes stricts de pollution, il faut
ajouter à la liste précédente la question du péage urbain, car elle est, comme
on la vu, au cur denjeux extrêmement importants, à la fois pour la poli-
tique de lenvironnement et pour celle des transports.
La congestion urbaine a reçu beaucoup dattention de la part des écono-
mistes, depuis Vickrey. Cet intérêt porté aux problèmes de transport urbain
a coïncidé initialement avec la substitution de la voiture aux transports en
commun comme mode dominant. La congestion urbaine devient alors le
problème majeur de la politique des transports, et lapproche purement tech-
nique consistant à ajuster simplement les capacités routières est apparue
insuffisante.
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 73
Ayant reconnu la congestion comme un cas particulier dexternalité, la
nécessité de développer une approche économique cest-à-dire en ter-
mes coûts-avantages des investissements sest alors imposée, de même
que lidée quil convenait dutiliser aussi dautres instruments pour sur-
monter les imperfections de marché liées à la congestion, la préférence des
économistes se portant sur la tarification routière. Depuis, limplication
des économistes en ce domaine ne sest pas démentie. Leur capacité dex-
pertise sest même affirmée avec les progrès réalisés dans lélaboration des
modèles de demande et notamment le développement de modèles de choix
discrets, qui permettent de représenter de manière acceptable les choix des
individus en termes de transport, destination, modes et itinéraires.
En théorie, linstrument le plus adapté à la régulation de la congestion
est donc la tarification, la tarification des pointes permettant en particulier
dorienter efficacement les choix des usages de lautomobile et de différer
ainsi la réalisation de certains infrastructures coûteuses.
Ce principe général nest pas aussi abstrait quil peut paraître à pre-
mière vue : si lon se reporte au début des années soixante-dix, cest ce type
de raisonnement qui avait guidé les études sur le stationnement payant. Or,
cet instrument a été mis en uvre et nest plus contesté aujourdhui. Par
ailleurs, les moyens de perception ont progressé, et les expériences de modu-
lation horaire des péages en week-end sur lautoroute A1 ou le réseau
Cofiroute semblent prometteuses. Lexemple du tunnel Prado-Carénage
suggère même que dans certains cas la réalisation dinfrastructures nouvel-
les à péage peut être financièrement rentable. Ceci semble toutefois un cas
limite, une part essentielle des avantages revenant à la voirie existante, et
nétant donc pas directement appropriable par la concession. De plus, la
gestion de celle-ci apparaît comme un élément déterminant de lévaluation
de ce type de projet. Outre les interrogations quelle soulève sur des moda-
lités dattribution des concessions, lexpérience récente à Lyon suggère
donc la prudence.
Cependant, on ne dispose pas actuellement en France dun examen sa-
tisfaisant et reconnu des données et enjeux associés au péage urbain, ce qui
rend très « sensible » lévocation même de ce terme. La clarification de ce
sujet, qui dépasse aussi lobjet de ce rapport serait opportune. Il convien-
drait notamment de faire le point sur :
les données techniques et les expériences étrangères, pour préciser,
par exemple, les données du choix entre des péages douvrage ou des péa-
ges « cordon » ;
larticulation entre les différents outils de régulation du trafic, com-
plémentarité ou concurrence entre la tarification, les systèmes dinforma-
tion aux usagers, le contrôle des accès autoroutiers, le développement du
co-voiturage... ;
les enjeux financiers, la possibilité de financer des infrastructures à
péage, les divergences éventuelles entre péage économique et péage de
financement.
74 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Conclusion
La mise en uvre systématique des instruments économiques permet-
trait de rendre plus cohérente et plus efficace la politique de lenvironne-
ment, en conciliant haut niveau de qualité environnementale, maîtrise des
coûts de protection, et en évitant de multiplier les instruments réglementai-
res dont les coûts sont opaques mais relativement élevés. Une réforme fis-
cale verte en France doit donc être conçue dabord en fonction de son pre-
mier dividende, dans une perspective defficacité de lintervention publi-
que, soucieuse de minimiser lensemble des coûts sociaux, sachant quà
niveau de protection donné, le recours aux instruments économiques peut,
grâce à leur flexibilité, réduire considérablement les coûts par rapport à
lapproche réglementaire.
Le gisement que représentent les écotaxes en termes de potentiel de
baisse des charges pesant sur le travail est limité par lobtention du premier
dividende. Mais il est significatif. La mobilisation de ce second dividende
réclame quen aucun cas la rente ainsi créée ne soit dissipée. Lengagement
de neutralité fiscale et la non-affectation des recettes supplémentaires à des
dépenses particulières sont déterminants dans cette perspective. Mais la
condition première pour assurer lacceptabilité de cette approche réside
dans la disponibilité détudes rigoureuses évaluant les coûts des dommages
à refléter dans les taxes. La France a semble-t-il un retard à rattraper en ce
domaine.
Au-delà des problèmes particuliers évoqués, le choix des instruments
soulève une question générale : doit-on favoriser une seule approche, comme
lont fait les pays scandinaves avec la fiscalité et comme les États-Unis
lont fait avec les marchés de droits, ou au contraire choisir au cas par cas
linstrument le plus adapté. La première solution a lavantage de la lisibi-
lité. Dans ce cas, le contexte culturel français conduit à privilégier les
écotaxes. Mais leur mise en uvre suppose, comme pour toute fiscalité,
une capacité de coercition. Les instruments mixtes combinant des redevan-
ces et des taxes affectées, avec différentes formes de dépenses et subven-
tions appellent un réexamen densemble. Elles ont été privilégiées jusquà
présent en France, mais leur bilan apparaît très mitigé. Si ce type dappro-
che ne peut être exclu, a priori, il importe den définir la doctrine demploi.
Même dans ce cadre, les redevances devraient être plus différenciées quelles
ne le sont actuellement. Une telle différenciation systématique, en fonction
de ce que lon sait des dommages, constitue sans doute un bon moyen den-
gager le processus de basculement progressif sur de véritables écotaxes
incitatives.
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 75
Références bibliographiques
Beaumais O. et O. Godard (1994) : « Économie, croissance et environne-
ment. De nouvelles stratégies pour de nouvelles relations », Revue
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FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT 77
78
1. Exemples de taxes environnementales incitatives
CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT
Légende : +/++/+++ = effet dincitation faible/moyen/élevé
0 = pas deffet dincitation ou effet dincitation négligeable
? = effet dincitation non évalué
Source : Adapté daprès: « Environmental Taxes-Implementation and Environmental Effectiveness », Agence
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CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
2. Exemples de taxes environnementales affectées
FISCALITÉ DE LENVIRONNEMENT
Légende : +/++/+++ = effet dincitation faible/moyen/élevé
0 = pas deffet dincitation ou effet dincitation négligeable
? = effet dincitation inconnu
Source : Adapté daprès: « Environmental Taxes-Implementation and Environmental Effectiveness », Agence
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