Droit de la
Propriété Industrielle
Pr. Mohamed JAOUHAR
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Introduction générale
A-Considérations préliminaires
Ces considérations préliminaires ont pour objectif d’introduire aux notions de
propriété intellectuelle, de propriété industrielle, et d’appréhender
l’émergence et le développement de la propriété industrielle, ainsi que la
nature juridique de ses droits.
1) La notion de propriété intellectuelle
La propriété industrielle est une discipline fondamentale du champ disciplinaire
du droit des affaires, qui se caractérise par son caractère hautement technique.
Elle constitue une branche importante de la propriété intellectuelle.
L’expression propriété : renvoie à un rapport juridique de possession entre
l’Homme et la chose. Ce rapport confère au propriétaire les prérogatives
juridiques classiques établis par les jurisconsultes romains et développés
ensuite par les juristes français.
L’expression intellectuelle : renvoie au caractère immatériel de cette propriété.
C’est une propriété qui relève de l’Intellect, c’est-à-dire de l’esprit de l’être
humain. C’est donc un droit conféré sur les créations de l’esprit, qui sont par
nature des créations immatérielles.
La propriété intellectuelle est, par conséquent, une branche juridique relevant
du droit des affaires, qui vise la protection des créations immatérielles, qui sont
le produit de l’esprit humain. C’est donc l’activité intellectuelle qui engendre la
propriété intellectuelle.
Cette activité peut être de nature littéraire, artistique, scientifique, technique,
ou industrielle. La propriété à laquelle elle donne lieu jouit de la
reconnaissance de la société internationale. Dans ce sens on peut citer l’art 27
de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme des Nations Unies, datant
de 1948 qui dispose :
« Chacun a droit à la protection de ses intérêts moraux et matériels découlant
de toute production scientifique, littéraire ou artistique dont il est l’auteur ».
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Le Para 8 de l’art 1er de la Constitution des Etats Unis d’Amérique va dans le
même sens, lorsqu’il affirme :
« Le Congrès aura le pouvoir de favoriser le progrès de la science et des arts
utiles, en assurant, pour un temps limité, aux auteurs et inventeurs le droit
exclusif à leurs écrits et découvertes respectifs ».
Sur le plan national, La Constitution marocaine du 29 juillet 2011 n’a pas
manqué de consacrer la protection de la propriété intellectuelle à travers deux
articles. Ainsi l’art 25 dispose :
« Sont garanties les libertés de pensée, d’opinion et d’expression sous toutes
ses formes.
Sont garanties les libertés de création, de publication et d’exposition en matière
littéraire et artistique et la recherche scientifique et technique »
Pour sa part l’art 26 affirme :
« Les pouvoirs publics apportent, par des moyens appropriés, leur appui au
développement de la création culturelle et artistique, et de la recherche
scientifique et technique, et à la promotion du sport.
Ils favorisent le développement et l’organisation de ces secteurs de manière
indépendante et sur des bases démocratiques et professionnelles précises ».
Cette reconnaissance juridique d’un droit naturel de l’être humain, fait des
productions intellectuelles des biens appropriables, mais également des biens
économiquement exploitables. La richesse économique est désormais dans les
produits de l’esprit.
Pour les juristes, le droit de la propriété intellectuelle embrasse deux grandes
branches des créations immatérielles, à savoir :
- La propriété littéraire et artistique ;
- La propriété industrielle
Seule cette deuxième branche fera l’objet de notre étude, du fait de sa relation
étroite avec l’industrie, le commerce et de manière générale avec le monde des
affaires, objet du droit des affaires.
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2) La notion de propriété industrielle
La propriété industrielle couvre des créations immatérielles ayant une vocation
industrielle ou commerciale.
L’expression « industrielle » doit être appréhendée dans son acception large, à
la différence de l’acception classique du droit commercial, distinguant
l’industrie (activité de production) du commerce (activité de distribution). Ce
sens large est consacré par l’art 2 de la loi 17.97 relative à la protection de la
propriété industrielle. En effet, cet article dispose :
« La propriété industrielle s’entend dans l’acception la plus large et s’applique
non seulement à l’industrie, au commerce proprement dits et aux services, mais
également à toute production du domaine des industries agricoles et
extractives, ainsi qu’à tous produits fabriqués ou naturels tels que bestiaux,
minéraux, boissons »
Il faut observer que cette définition n’est pas spécifique au législateur
marocain, car elle se retrouve dans les mêmes termes dans des textes
internationaux. Il découle de cette définition légale que même les productions
du secteur agricole qui, sont classiquement exclues de l’activité commerciale,
sont appréhendées dans le champ de la propriété industrielle. La notion de
propriété industrielle est une notion très compréhensive, ainsi toutes les formes
de production économique peuvent être l’objet de la propriété industrielle.
La propriété industrielle a un contenu très diversifié, elle englobe un ensemble
de droits qui ont des régimes juridiques différents. Ainsi, on a l’habitude de
distinguer deux grandes catégories :
- Les créations industrielles : elles reposent sur l’invention et la création et
englobent : les brevets d’invention, les schémas de configuration
(topographies) de circuits intégrés, les obtentions végétales, les dessins
et modèles industriels.
- Les signes distinctifs : elles ne reposent pas sur la création mais sur
l’appropriation de certains signes qui distinguent soit le produit soit
l’entreprise. On range dans cette catégorie, les marques, le nom
commercial, les appellations d’origine et les indications géographiques,
ainsi que les récompenses industrielles.
Ces différents droits se retrouvent dans une certaine mesure dans
l’énumération incomplète de l’art 1er de la loi 17.97, qui dispose :
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« Au sens de la présente loi, la protection de la propriété industrielle a pour
objet les brevets d’invention, les schémas de configuration (topographies) de
circuits intégrés, les dessins et modèles industriels, les marques de fabrique, de
commerce ou de service, le nom commercial, les indications géographiques et
les appellations d’origine, ainsi que la répression de la concurrence déloyale ».
Il est à relever que quoique la concurrence déloyale n’est pas un droit de
propriété industrielle proprement dit, elle a été englobée par cet article comme
faisant partie du champ large de la protection de la propriété industrielle.
3) L’évolution du droit de la propriété industrielle
Le développement de cette branche de droit est la résultante de la mutation
des modes de production des richesses dans les sociétés occidentales. Une
remontée historique peut nous permettre de comprendre et de saisir la genèse
de l’émergence et du développement de la propriété industrielle et de son
droit, en tant que branche du droit des affaires.
A ce niveau, il est tout d’abord nécessaire de préciser que la notion de
propriété industrielle se trouve étroitement liée à la révolution industrielle, au
développement du commerce et de l’industrie au 18ème siècle, et à l’apparition
de plusieurs inventions et créations, spécialement tout au long de du 19 ème
siècle. Elle est donc le fruit de l’idéologie libérale et du capitalisme marchand.
Elle repose sur une nouvelle forme de richesse, articulée autour de la valeur
économique des idées et sur une logique économique d’appropriation de la
clientèle.
De ce fait, la propriété industrielle et le droit qui l’exprime et assure sa
protection traduisent les mutations historiques des formes de la richesse.
Ainsi, au moyen âge, avec le règne du féodalisme, la propriété immobilière
était la richesse par excellence. Le droit civil, le droit foncier et le droit
immobilier ont accompagné l’exploitation de cette richesse.
Avec le capitalisme marchand, où la richesse était détenue par des négociants,
on assiste au développement de la propriété mobilière et commerciale. Le
fonds de commerce acquiert une importance considérable, et le droit
commercial prend des élans.
Avec la révolution industrielle, le capitalisme industriel se taille une place avec
sa nouvelle forme de richesse économique. Les nécessités de protection de
nouvelles formes de richesse donnent lieu au développement des différentes
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branches du droit des affaires et tout spécialement à l’émergence du droit de la
propriété industrielle.
Ainsi, le Droit vient répondre aux besoins d’une catégorie sociale pour protéger
ses intérêts économiques. Il se présente de ce fait comme une superstructure
idéologique qui n’est que l’expression d’une infrastructure économique. Le
Droit s’adapte à l’idéologie de ses promoteurs, en fonction de la forme de
richesse dont il est l’expression.
Quelle pourrait être alors la nature juridique des droits conférés par la propriété
industrielle ?
4) Nature juridique des droits de la propriété industrielle
La propriété industrielle confère des droits exclusifs temporaires reconnus par
l’Etat, ce qui donne à leurs titulaires un certain monopole d’exploitation. Peut-
on alors sur la base de l’analyse civiliste classique, considérer qu’il s’agit de
droits réels ? Ou bien de droits personnels ? Rien n’est sûr, vue la nature
immatérielle de ces droits.
De ce fait, vers la fin du 19ème siècle et tout au long de la première moitié du
20ème siècle, on a assisté à un grand débat doctrinal sur la nature juridique des
droits de propriété industrielle et sur leur classification par rapport au droit
classique de la propriété matérielle.
Ainsi, la doctrine classique (représentée essentiellement par Picard et Roubier)
a fini par renoncer à la classification classique droits réels/droits personnels, en
considérant qu’il s’agit de droits sui generis de nature patrimoniale. On vient de
créer de la sorte, une troisième catégorie, en liaison étroite avec le droit sur la
clientèle rattachée au fonds de commerce, en les considérant comme des
droits de clientèle.
Une doctrine moderne (représentée par Zenati et Mousseron) estime que ces
droits confèrent un pouvoir juridique limité dans le temps, accordé par l’Etat à
une personne pour retirer directement ou indirectement des utilités
économiques liées à l’exploitation d’une chose immatérielle. Ce qui leur
confère le caractère de monopoles économiques.
Une doctrine plus contemporaine (Burst et Chavanne) adopte une analyse plus
moderne à dimension économique, articulée sur les enjeux de la compétition
et de la concurrence. Ainsi, dans un environnement concurrentiel, la création,
l’innovation et la différence vont être érigées en atouts pour l’entreprise pour
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se tailler des parts de marchés. Par conséquent, dans le cadre de sa stratégie
marketing, l’entreprise est appelée à développer de nouveaux produits. Le
droit de la propriété industrielle, vient ainsi pour protéger les actifs
concurrentiels de l’entreprise.
Il faut observer que le développement technique et la mondialisation des
communications et des échanges ne font qu’accroitre les enjeux liés à la
concurrence et à la protection de la propriété industrielle. Les actifs
concurrentiels liés aux créations immatérielles représentent de 2 à 4 % des PIB
des pays industrialisés.
Ainsi, en termes d’objectifs on peut affirmer que les monopoles d’exploitation
au profit des créateurs et des inventeurs visent généralement à assurer :
- La protection des droits de propriété industrielle ;
- A stimuler l’esprit de recherche et de compétitivité ;
- A favoriser la stratégie marketing de l’entreprise dynamique ;
- A instaurer la concurrence loyale entre entreprises appartenant au
même secteur.
B- La réglementation marocaine
Le droit de la propriété industrielle a été introduit au Maroc dès les premières
années de l’instauration du Protectorat. Il fallait répondre aux besoins des
colons pour établir un cadre légal protecteur de leurs créations immatérielles.
Afin de répondre à cette nécessité les autorités du Protectorat ont adopté le
dahir du 23 juin 1916. Ce dahir avait transposé dans ses dispositions l’essentiel
des lois françaises régissant à l’époque le droit de la propriété industrielle.
Mais ce dahir ne concernait que les zones qui étaient sous domination
française. Du coup, pour la zone nord et la zone sud du Maroc, le dahir du 19
février 1919 ordonnait l’application de la législation espagnole du 16 mai 1902.
Les colons espagnols devraient effectuer l’enregistrement de leurs droits à la
capitale Madrid.
Pour la zone internationale de Tanger, on a réservé une loi spécifique, qui est
celle du 4 octobre 1938.
Après l’indépendance du Maroc, on a étendu à la zone du nord et à la
zone de Tanger les dispositions du dahir de 1916, en vertu du dahir
du 31 mai 1958.
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Le dahir de 1916 a continué à régir la propriété industrielle au Maroc d’après
l’indépendance et ce jusqu’aux années deux mille, pour être remplacé par le
dahir du 15 février 2000 portant promulgation de la loi 17.97 relative à la
protection de la propriété industrielle (comptant dans sa version initiale 239
articles). C’est cette loi telle qu’elle a été modifiée qui régit aujourd’hui le
champ de la propriété industrielle au Maroc.
A côté de cette importante loi qui a révisé radicalement le dahir de 1916, il faut
réserver une place complémentaire à certaines dispositions du Code de
Commerce, domiciliées spécialement au Livre I et au livre II et concernant la
publicité commerciale au registre de commerce et la composition du fonds de
commerce.
La loi 17.97 a été complétée plus tard par un décret d’application en date du
07 juin 2004, qui déterminait les modalités d’application de certains de ses
articles.
Une loi à part a été consacrée à un domaine spécifique de la biotechnologie, il
s’agit de la loi 9.94 relative à la protection des obtentions végétales, qui a été
promulguée par le dahir du 21 janvier 1997.
Parallèlement à la loi 17.97, on assiste à la publication du dahir du 15 février
2000 portant promulgation de la loi 13.99 relative à l’Office Marocain de la
Propriété Industrielle et Commerciale (OMPIC). Ainsi, qu’à la publication du
décret du 16 mars 2000, pris pour l’application de la loi 13.99.
La première révision de la loi 17.97 a été apportée par le dahir du 14 février
2006 portant promulgation de la loi 31.05 modifiant et complétant la loi 17.97.
(La loi 17.97 passe ainsi à 263 articles). Ce qui a nécessité également la révision
du décret de 2004. Chose qui a été faite par le décret du 20 février 2006
modifiant et complétant le décret du 07 juin 2004 portant application de la loi
17.97.
La deuxième révision de la loi 17.97 a été apportée par le dahir du 21
novembre 2014 portant promulgation de la loi 23.13 modifiant et complétant
la loi 17.97. (La loi 17.97 passe ainsi à 285 articles). Nécessité encore une fois
de modifier le décret d’application. Ce qui a été fait par décret d’application du
29 janvier 2015 modifiant et complétant le décret du 07 juin 2004 pris pour
l’application de la loi 17.97.
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Il faut préciser que l’ancien dahir de 1916 a continué à s’appliquer quatre ans
après la publication de la loi 17.97, car celle-ci était suspendue à la publication
du décret d’application, et elle n’est entrée en vigueur que le 18 décembre
2004. Et ce n’est qu’à partir de cette date que le dahir de 1916 a cessé de
recevoir application.
L’adoption de la loi 17.97 a permis d’actualiser la réglementation du droit
marocain de la propriété industrielle conformément aux standards
internationaux, ce qui a permis d’introduire plusieurs innovations. Deux
objectifs essentiels ont été visés, à savoir :
- La mise à jour du système de la propriété industrielle ;
- L’unification du régime de la propriété industrielle.
Sur un plan général, et dans le cadre de ce mouvement législatif, le législateur
marocain n’a pas omis de revoir la réglementation de l’autre branche de la
propriété intellectuelle. Ainsi, la propriété littéraire et artistique a fait l’objet
d’un nouveau texte juridique, c’est la loi 2.00 relative à la protection du droit
d’auteur et des droits voisins, promulguée par le dahir du 15 février 2000.
Le législateur marocain n’a pas suivi la même démarche que le législateur
français, en adoptant un Code de la Propriété Intellectuelle (1992) regroupant
les deux branches de la propriété intellectuelle.
C- L’Office Marocain de la Propriété Industrielle et
Commerciale
L’OMPIC est un organisme central pour les droits de la propriété industrielle. Il
est aujourd’hui réglementé par la loi 13.99 promulguée par le dahir du 15
février 2000, ainsi que par le décret d’application datant du 16 mars 2000. A cet
égard, il faut observer que cette nouvelle loi a mis fin à la dualité résultant du
Protectorat, avec la coexistence de deux offices, l’un à Casablanca l’autre à
Tanger.
Selon la loi l’Office est un établissement public, doté de la personnalité morale
et de l’autonomie financière, dont le siège est situé à Casablanca. Il relève du
ministère du commerce et de l’industrie et il dispose d’antennes dans un
certain nombre de régions.
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L’Office est soumis à la tutelle de l’Etat et à son contrôle financier. Il est
administré par un Conseil d’Administration, composé des représentants de
l’Administration et des représentants des Fédérations des chambres
professionnelles. L’Office est géré par un directeur, celui-ci agit au nom de
l’Office et le représente à tous les niveaux.
Les missions dévolues à l’Office sont fixées par la loi, il est chargé entre autres :
- De la tenue des registres nationaux de propriété industrielle et de
l’inscription de tous les actes affectant la propriété industrielle ;
- De la tenue du registre central du commerce.
A côté de ces missions principales, l’Office a d’autres missions secondaires.
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