Parler pour exister : langage,
stigmatisation et inégalités
Le langage : outil de communication et miroir social
Le langage est un besoin vital : il permet d’échanger, de se comprendre,
et de partager des idées. Chaque mot qu’on choisit, chaque phrase qu’on
forme, porte un poids. Et souvent, on oublie que parler, c’est aussi se faire
comprendre dans un monde qui nous juge dès la première syllabe. Ce
n’est pas juste une question de communication, mais bien de ce que ça dit
de nous.
Le langage en sociolinguistique : l'égalité des langues
En sociolinguistique, un principe fondamental est que tous les langages se
valent. Aucune langue ou variante linguistique n’est intrinsèquement
supérieure à une autre. Chaque registre de langue, chaque manière de
parler, possède sa propre logique, son propre système et ses règles
internes. Les parlers populaires, souvent perçus comme « incorrects » ou «
mal maîtrisés », sont des formes vivantes, riches d’histoire et de culture.
Ce que l’on qualifie souvent de « mauvais langage » n’est qu’une autre
forme de maîtrise, enracinée dans des contextes sociaux et historiques
spécifiques. Le problème n’est donc pas dans la langue elle-même, mais
dans la manière dont elle est jugée et utilisée à des fins sociales et
politiques.
Le langage comme marqueur social et outil de hiérarchisation
Malgré l’égalité théorique des langues, dans la réalité sociale, le langage
devient un marqueur de statut et un outil de hiérarchisation. Dans de
nombreux contextes, la manière de parler devient un indicateur de classe
sociale, d’origine géographique, voire de race. Ce qui est considéré
comme « correct » ou « professionnel » dans les sphères du pouvoir
(école, travail, institutions) est souvent une forme normée de langue,
éloignée des parlers populaires, de l’oralité ou des formes
communautaires. Ces formes linguistiques sont marginalisées et perçues
comme des obstacles à la réussite. Mais derrière cette hiérarchisation se
cache un processus plus subtil et discriminatoire : une exclusion sociale
qui se joue à travers les mots.
Violence symbolique, adaptation unilatérale et code-switching
Parler pour exister : langage,
stigmatisation et inégalités
Pierre Bourdieu parlait de violence symbolique pour désigner ce type de
domination invisible : les normes linguistiques sont imposées comme étant
« naturelles » et « neutres », alors qu’elles sont en réalité des marqueurs
de pouvoir. Celles et ceux qui ne maîtrisent pas cette langue dominante se
voient souvent exclus socialement, relégués à une position inférieure.
Cette violence symbolique se joue à travers le langage, mais elle est
profondément intériorisée : ceux qui parlent une langue « non conforme »
sont poussés à croire qu’ils doivent s’améliorer, changer, ou « corriger »
leur manière de parler. Cette injonction à s’adapter est unilatérale : c’est
aux personnes issues de milieux populaires ou de quartiers défavorisés de
se conformer à la norme linguistique dominante pour être entendues,
prises au sérieux, ou intégrées dans les cercles de pouvoir. Celles et ceux
qui maîtrisent déjà cette norme ne sont jamais confrontés à ce besoin de
transformation.
Cela mène au phénomène du code-switching, cette capacité à passer d’un
registre linguistique à un autre selon les contextes. Bien que cette
capacité soit une forme d’intelligence sociale et culturelle, elle devient
aussi une charge mentale permanente, une adaptation constante qui n’est
jamais perçue comme une liberté, mais comme une obligation imposée
par un système dominant.
Ce que l’on critique : l’usage discriminant de la norme linguistique
La critique du langage ne doit pas être interprétée comme une opposition
à l’utilisation des normes linguistiques dans des contextes spécifiques
(comme à l’école ou au travail). Ce qui est vraiment dénoncé ici, ce n’est
pas la norme en elle-même, mais son usage discriminant. Ce qui est
critiqué, ce n’est pas la compétence linguistique, mais la manière dont
certains langages sont stigmatisés et associées à des groupes sociaux
discriminés. Il ne s'agit pas de rejeter la norme linguistique, mais de
dénoncer son usage comme un moyen de marginalisation et de
hiérarchisation.
Le langage : un geste politique
Réhabiliter les parlers populaires, c’est refuser que la langue devienne un
critère de sélection sociale. C’est reconnaître que chaque manière de
parler est une expression de l’identité et de l’histoire d’une personne.
Refuser de se conformer à la norme dominante ne devrait pas être un
obstacle à la légitimité sociale. Parler comme on est, c’est un acte
politique : c’est affirmer son appartenance, sa culture, et sa dignité. C’est
Parler pour exister : langage,
stigmatisation et inégalités
refuser qu’un seul registre de langue soit considéré comme légitime, et
ouvrir la voie à une société plus inclusive où toutes les formes de
communication sont respectées.
Lutter contre la stigmatisation linguistique, c’est aussi un moyen de lutter
contre les inégalités sociales. En reconnaissant la richesse de la diversité
linguistique, nous pouvons dépasser les clivages sociaux, et permettre à
chacun de s’exprimer librement sans avoir à renier son identité. Dans ce
combat, le langage devient non seulement un outil de communication,
mais un outil de transformation sociale.