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Songe de Platon par Voltaire

Le 'Songe de Platon' de Voltaire explore les réflexions de Platon sur la nature humaine et la création du monde par le Démiourgos. À travers un dialogue entre des génies, il critique la création de la terre et les défauts de l'humanité, tout en soulignant que le bien et le mal coexistent dans les œuvres des créateurs. Voltaire conclut que, malgré les imperfections, seul le Démiourgos peut réaliser des œuvres parfaites et immortelles.

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Le 'Songe de Platon' de Voltaire explore les réflexions de Platon sur la nature humaine et la création du monde par le Démiourgos. À travers un dialogue entre des génies, il critique la création de la terre et les défauts de l'humanité, tout en soulignant que le bien et le mal coexistent dans les œuvres des créateurs. Voltaire conclut que, malgré les imperfections, seul le Démiourgos peut réaliser des œuvres parfaites et immortelles.

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VOLTAIRE

Songe de Platon

BeQ
Voltaire

Songe de Platon

La Bibliothèque électronique du Québec


Collection À tous les vents
Volume 1316 : version 1.0

2
Du même auteur, à la Bibliothèque :

Le monde comme il va
Histoire d’un bon bramin
Candide ou l’optimisme
Micromégas
Memnon ou La sagesse humaine
Zadig ou la destinée
Jeannot et Colin
Cosi-Sancta
Aventure de la mémoire
Le crocheteur borgne
Le blanc et le noir
Traité sur la tolérance

3
Songe de Platon

Édition de référence :
Paris, Garnier Flammarion, 1966.

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Platon rêvait beaucoup, et on n’a pas moins
rêvé depuis. Il avait songé que la nature humaine
était autrefois double, et qu’en punition de ses
fautes elle fut divisée en mâle et femelle.
Il avait prouvé qu’il ne peut y avoir que cinq
mondes parfaits, parce qu’il n’y a que cinq corps
réguliers en mathématiques. Sa République fut un
de ses grands rêves. Il avait rêvé encore que le
dormir naît de la veille, et la veille du dormir, et
qu’on perd sûrement la vue en regardant une
éclipse ailleurs que dans un bassin d’eau. Les
rêves alors donnaient une grande réputation.
Voici un de ses songes, qui n’est pas un des
moins intéressants. Il lui sembla que le grand
Démiourgos, l’éternel Géomètre, ayant peuplé
l’espace infini de globes innombrables, voulut
éprouver la science des génies qui avaient été
témoins de ses ouvrages. Il donna à chacun
d’entre eux un petit morceau de matière à
arranger, à peu près comme Phidias et Zeuxis
auraient donné des statues et des tableaux à faire

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à leurs disciples, s’il est permis de comparer les
petites choses aux grandes.
Démogorgon eut en partage le morceau de
boue qu’on appelle la terre et, l’ayant arrangé de
la manière qu’on le voit aujourd’hui, il prétendait
avoir fait un chef-d’œuvre. Il pensait avoir
subjugué l’envie, et attendait des éloges même de
ses confrères ; il fut bien surpris d’être reçu d’eux
avec des huées.
L’un d’eux, qui était un fort mauvais plaisant,
lui dit : « Vraiment vous avez fort bien opéré ;
vous avez séparé votre monde en deux, et vous
avez mis un grand espace d’eau entre les deux
hémisphères, afin qu’il n’y eût point de
communication de l’un à l’autre. On gèlera de
froid sous vos deux pôles, on mourra de chaud
sous votre ligne équinoxiale. Vous avez
prudemment établi de grands déserts de sables,
pour que les passants y mourussent de faim et de
soif. Je suis assez content de vos moutons, de vos
vaches, et de vos poules ; mais franchement, je ne
le suis pas trop de vos serpents et de vos
araignées. Vos oignons et vos artichauts sont de

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très bonnes choses, mais je ne vois pas quelle a
été votre idée en couvrant la terre de tant de
plantes venimeuses, à moins que vous n’ayez eu
le dessin d’empoisonner ses habitants. Il me
paraît d’ailleurs que vous avez formé une
trentaine d’espèces de singes, beaucoup plus
d’espèces de chiens, et seulement quatre ou cinq
espèces d’hommes : il est vrai que vous avez
donné à ce dernier animal ce que vous appelez la
raison, mais, en conscience, cette raison-là est
trop ridicule, et approche trop de la folie. Il me
paraît d’ailleurs que vous ne faites pas grand cas
de cet animal à deux pieds, puisque vous lui avez
donné tant d’ennemis et si peu de défense, tant de
maladies et si peu de remèdes, tant de passions et
si peu de sagesse. Vous ne voulez pas
apparemment qu’il reste beaucoup de ces
animaux-là sur terre : car, sans compter les
dangers auxquels vous les exposez, vous avez si
bien fait votre compte qu’un jour la petite vérole
emportera tous les ans régulièrement la dixième
partie de cette espèce, et que la sœur de cette
petite vérole empoisonnera la source de la vie
dans les neuf parties qui resteront ; et, comme si

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ce n’était pas encore assez, vous avez tellement
disposé les choses que la moitié des survivants
sera occupée à plaider, et l’autre à se tuer ; ils
vous auront sans doute beaucoup d’obligation, et
vous avez fait là un beau chef-d’œuvre.»
Démogorgon rougit ; il sentait bien qu’il y
avait du mal moral et du mal physique dans son
affaire ; mais il soutenait qu’il y avait plus de
bien que de mal. « Il est aisé de critiquer, dit-il ;
mais pensez-vous qu’il soit si facile de faire un
animal qui soit toujours raisonnable ; qui soit
libre, et qui n’abuse jamais de sa liberté ? Pensez-
vous que, quand on a neuf à dix mille plantes à
faire provigner, on puisse si aisément empêcher
que quelques-unes de ces plantes n’aient des
qualités nuisibles ? Vous imaginez-vous qu’avec
une certaine quantité d’eau, de sable, de fange, et
de feu, on puisse n’avoir ni mer, ni désert ? Vous
venez, monsieur le rieur, d’arranger la planète de
Mars ; nous verrons comment vous vous en êtes
tiré avec vos deux grandes bandes et quel bel
effet font vos nuits sans lune ; nous verrons s’il
n’y a chez vos gens ni folie ni maladie. »

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En effet, les génies examinèrent Mars, et on
tomba rudement sur le railleur. Le sérieux génie
qui avait pétri Saturne ne fut pas épargné : ses
confrères, les fabricateurs de Jupiter, de Mercure,
de Vénus, eurent chacun des reproches à essuyer.
On écrivit de gros volumes et des brochures ;
on dit des bons mots, on fit des chansons, on se
donna des ridicules, les partis s’aigrirent ; enfin
l’éternel Démiourgos leur imposa silence à tous :
« Vous avez fait, leur dit-il, du bon et du
mauvais, parce que vous avez beaucoup
d’intelligence, et que vous êtes imparfaits ; vos
œuvres dureront seulement quelques centaines de
millions d’années ; après quoi, étant plus
instruits, vous ferez mieux : il n’appartient qu’à
moi de faire des choses parfaites et
immortelles. » Voilà ce que Platon enseignait à
ses disciples. Quand il eut cessé de parler, l’un
d’eux lui dit : Et puis vous vous réveillâtes.

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Cet ouvrage est le 1316e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec


est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.

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