SÉANCE DU JEUDI 7 MAI 2020
SYNTAXE II SEMESTRE 6
Suite aux questions qui m’ont été adressées par mails et via le groupe
WhatsApp, je reprends la question des hypothèses formulées à propos de la
place du complémentiseur dans le modèle génératif.
Je signale que ce point a été suffisamment traité dans le cours en présentiel
c-à-d (avant le confinement). J’espère être plus claire ici.
Deux hypothèses peuvent être formulées à propos de la place que le
complémentiseur occupe dans le modèle génératif.
i- Première hypothèse : Le complémentiseur est inséré dans la phrase par une
règle transformationnelle.
ii- Deuxième hypothèse: Le complémentiseur est le résultat d'une règle de
réécriture.
Plusieurs arguments ont été proposés pour montrer que cette insertion relève
nécessairement de la composante de base et non de la composante
transformationnelle.
Argument 1
Si une transformation d’insertion de que ou de si existait, elle aurait pour rôle
d’ajouter un « matériel morphologique » à la structure profonde. Or ce matériel
n’est pas sémantiquement vide, comme le montre l’opposition 1a et 1b où les
complémentiseurs "que" et "si" ne sont pas sémantiquement vides puisque (1a)
n'a pas le même sens que (1b).
1a- Pierre ne sait pas si Marie viendra.
1b- Pierre ne sait pas que Marie viendra.
2a- Pierre ne sait pas si Marie viendra.
1b- Pierre ne sait pas que Marie viendra.
Les phrases (2a) et (2b) par exemple ont une même structure profonde.
3- [P1 Pierre ne sait pas [P2 Marie viendra P2]P1].
Si une transformation ajoute à la structure profonde un élément phonétiquement
plein, celui-ci ne peut être que sémantiquement vide.
L'hypothèse 1 n'est donc pas adéquate : "que" et "si" ne sont pas
sémantiquement vides puisque (2a) n'a pas le même sens que (2b).
2a- Pierre ne sait pas si Marie viendra.
Sens ≠
2b- Pierre ne sait pas que Marie viendra.
Argument 2
Le complémentiseur que peut introduire une phrase qui a la fonction de sujet ou
d’objet, comme le montre (4a) et (4b), alors que si ne peut introduire qu’une
phrase qui a fonction d’objet, comme le montre (5a) et (5b).
4a- Je demande que Paul vienne.
4b- que Paul vienne m’est absolument indifférent.
5a- je demande si Paul viendra.
5b- *Si Paul viendra m’est absolument indifférent.
Si une transformation d’insertion des complémentiseurs existe, elle ne doit donc
pas opérer au premier cycle celui de la phrase enchâssée puisqu’elle devrait tenir
compte de la place de ce complémentiseur par rapport au verbe de la phrase
matrice (phrase principale).
Argument 3
Il existe dans la langue des verbes dont le complément phrastique peut être
introduit soit par "que" soit par "si" alors que d'autres n'admettent que des
compléments phrastiques introduits soit par "que" soit par "si".
6a-Je demande si Marie viendra.
6b-Je demande que Marie vienne.
7a-Il suppose que Paul viendra.
7b- * Il suppose si Paul viendra.
8a- *Je pose la question de savoir que Paul viendra.
8b- Je pose la question de savoir si Paul viendra.
Cela est à proprement parler un phénomène de sous-catégorisation. En effet, de
même que certains verbes doivent être suivis de SN et que d’autres doivent être
suivis de SP, de même certains verbes doivent être suivis de tel type de
complémentiseuir, et d’autres de telle autre type.
Argument 4
Considérons les deux structures suivantes :
9 a- Paul pense [Paul viendra]
9 b- Paul pense [Paul venir]
Ces deux phrases permettent d’engendrer (10a) et (10b).
10 a- Paul pense qu’il viendra.
10 b- Paul pense venir.
Il est clair que la transformation d’insertion de que, si elle existe, ne pourrait
opérer que dans (9a), puisque (9b) ne pourrait jamais donner (11).
11- * Paul pense que venir.
Il faudrait alors, pour empêcher que les règles n’engendrent (11), conditionner la
présence des complémentiseurs à la présence de l’élément « temps » en posant
une restriction sur la transformation supposée. Autrement dit, la règle en
question dira que le complémentiseur ne peut être inséré qu'en tête d'une
proposition dont le verbe est conjugué.
Cette solution n'est pas adéquate pour deux raisons :
a- Une règle qui montre que la présence d'un élément est conditionnée par
celle d'un autre est une règle de sous-catégorisation et non une règle
transformationnelle.
b- Il y a des complémentiseurs qui peuvent être présents même si
l’élément « temps » ne l’est pas. Autrement dit, il existe dans la langue des
phrases infinitives introduites par un complémentiseur.
12- Paul se demande où aller.
13- Je ne sais quoi faire.
14- Il ne sait quand partir.
15- Marie a trouvé une amie à qui se confier.
Nous avons donc au moins quatre arguments pour confirmer l’hypothèse que les
complémentiseurs ne sont pas insérés par transformation, mais qu’ils sont
présents en structure profonde. Cela revient à poser que tout nœud P dans un
indicateur syntagmatique est précédé d’un nœud COMP.