Mort et mourir : distinctions essentielles
Mort et mourir : distinctions essentielles
2025 00:36
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0023-9054 (imprimé)
1703-8804 (numérique)
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Thomas De Koninck
Faculté de philosophie
Université Laval, Québec
Danielle Blondeau
Faculté des sciences infirmières
Université Laval, Québec
RÉSUMÉ : Les notions de « mort » et de « mourir », parfois utilisées sans distinctions dans la litté-
rature, font référence à deux dimensions fort différentes pour la personne en fin de vie, de même
que pour toutes les personnes appelées à en prendre soin (intervenants de la santé, proches ou
aidants naturels). Alors que la personne malade voit venir la mort, elle doit vivre son mourir. La
mort succède ainsi au mourir, dans le temps. Par ailleurs, une réflexion d’ordre philosophique
permet de préciser que la mort s’avère une ordonnance de la nature, elle est privation de la vie
et un mystère. Et en tant que mystère, elle prendra forme selon les différentes croyances attri-
buées à l’immortalité de l’âme. Quant au mourir, il est l’épreuve par excellence d’une situation-
limite. De plus, en dépit du caractère unique et individuel de cette expérience nouvelle pour tous,
il assume différents visages. Si l’espoir de « connaître une belle mort » se conçoit aisément, le
mourir n’en demeure pas moins le moment le plus tragique de l’existence humaine.
ABSTRACT : The concepts of “death” and of “dying”, sometimes used indiscriminately in the lit-
erature, refer in fact to two quite different experiences for any person reaching the end of his or
her life, as well as for those persons who take care of them (healthcare providers, for instance, or
next of kin, or informal caregivers). While the sick person sees his or her death coming, she or he
must on the other hand live through, as it were, their dying. In the course of time, death comes
after dying. Moreover, philosophical reflection allows one to say that death is in line with an or-
dinance of nature, that it amounts to a deprivation of life and that it remains a mystery. Its mys-
tery is met with the various beliefs relative to the immortality of the soul. As for dying, it has
rightly been called a limit-situation, the ultimate test, in point of fact. This unique and individual
new experience for us all has, besides, many faces. If the hope “to experience a good death” is
easy to understand, dying does remain nevertheless the most tragic event for any human being.
______________________
* Cet article découle du soutien financier du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada et du
Conseil québécois de la recherche sociale, que nous remercions.
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MIREILLE LAVOIE, THOMAS DE KONINCK, DANIELLE BLONDEAU
Il existe d’abord une différence d’ordre chronologique (et logique) entre la mort
et le mourir. En fait, Jankélévitch suggère de marquer ainsi les « trois temps du
Temps » de la mort : « […] la mort en deçà, la mort sur le moment, la mort au-
delà3 ». La mort en deçà, qui s’inscrit dans une période qui appartient encore à l’exis-
tence du vivant, correspond plus précisément à la notion du mourir. Jankélévitch
précise lui-même que « la mort nous arrive, mais la mort elle-même, à proprement
parler, nous ne l’éprouvons pas4 ». En d’autres mots, la vie — là où prend place le
mourir — et la mort ne peuvent tout simplement pas coexister.
La philosophie grecque déclare que l’état de la mort échappe à toute expérience aussi bien
pour le survivant que pour le mort. En effet, le sujet ne se trouve pas dans l’état de mort
durant son existence, ni dans celui de l’existence, une fois décédé. L’état de la mort et
l’état de la vie s’excluent : aut-aut. Il n’y a pas de milieu possible, de coexistence pos-
sible. « La mort », comme le souligne Wittgenstein, « n’est pas un événement de la vie.
La mort ne peut être vécue5 ».
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FRONTIÈRE ENTRE LA MORT ET LE MOURIR
Il convient dès lors de réserver le terme de « mort » à ce qui suit la « mort sur le mo-
ment » et celui de « mourir » à ce qui la précède, de façon à éviter toute confusion.
On comprend ainsi que la « mort sur le moment » est cette frontière, cet instant
qui marque définitivement la fin de la vie : fin de cette vie-ci, fin du temps personnel,
fin du mourir. Aussi, l’instant de la mort serait cet entre-deux (du mourir et de la
mort) qui signe « la fin radicale de mon être empirique, de mon apparaître dans le
temps6 ». Il s’inscrit, en d’autres mots, telle une coupure dans le cours du temps.
Quant à l’au-delà de cet instant mortel, c’est le mystère. Si la mort n’est que néant, il
n’existe pas d’ordre temporel autre. Si au contraire la mort fait place à la vie éter-
nelle, le temps pourrait bien être infini. Or, comme nous le verrons plus tard, devant
l’absence de certitudes en ce domaine, il semble que cette réponse demeure dans
l’ordre des croyances et des convictions personnelles.
Enfin, qu’en est-il de la temporalité du mourir ? Même si, comme Kierkegaard
l’affirme, « le propre du temps est seulement de passer7 », sa perception peut large-
ment différer selon les événements que nous vivons et que nous anticipons. Aussi,
comment le mourant perçoit-il ce temps qui passe ? Un jour, l’écoulement du temps
pourra paraître interminable, un autre jour, il défilera trop rapidement ; comme si le
temps passait tour à tour d’un état d’extension à celui de contraction. En fait, l’an-
nonce de l’échéance prochaine de sa fin de vie représente probablement un « court-
circuit » dans l’ordre du temps. Les images du passé pourront resurgir et se faire in-
sistantes, le présent pourra s’intensifier et le futur se contracter à vue d’œil. C’est
ainsi que l’on pressent parfois l’urgence de faire compter le temps dans le contexte de
la fin de vie.
Les derniers instants d’une vie, pour le mourant comme pour ceux qui restent, ont valeur
d’infini. Quelque chose, toujours, reste à nouer ou à sceller. Un nœud, un sceau, cela peut-
être peu de chose : une main tenue, la main posée sur le front en sueur, les lèvres que l’on
humidifie d’une compresse. Un regard8 !
En d’autres occasions, comme face à l’expérience de la souffrance par exemple, on
peut concevoir que certaines personnes pourraient espérer, à tout le moins secrète-
ment, que le mourir soit plus bref.
Le phénomène de la fin de vie se manifeste ainsi selon trois étapes distinctes : le
mourir, l’instant de la mort et la mort. Chacune de ces étapes recèle à son tour une
temporalité qui lui est propre. Outre cet aspect temporel, il est maintenant possible de
préciser ce que représente en soi la mort, puis le mourir.
6. M. DUFRENNE, P. RICŒUR, Karl Jaspers et la philosophie de l’existence, Paris, Seuil, 1947, p. 184.
7. S. KIERKEGAARD, Le concept de l’angoisse, Paris, Gallimard, 1935, p. 127.
8. BURDIN, Parler la mort, p. 231-232.
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La mort. Que ce mot nous effraie ! Que de barrières, que de faux-fuyants nous
employons pour éviter à tout prix d’y songer trop longtemps par crainte, peut-être,
que son couperet ne s’abatte finalement sur nous. Aussi, l’être humain tente-t-il géné-
ralement de la repousser par tous les moyens. Et, en partie, il réussit à retarder la fin
de son existence, notamment grâce aux développements technologiques et biomé-
dicaux. Comme le dit Jonas, à la limite « la mort n’apparaît plus comme une nécessité
faisant partie de la nature du vivant, mais comme un défaut organique évitable,
susceptible au moins en principe de faire l’objet d’un traitement, et pouvant être lon-
guement différé9 ». Il est vrai que les progrès biomédicaux permettent d’éviter le mal-
heur de trop courtes vies. La mort s’éloigne maintenant peu à peu du vivant pour
espérer n’être, un jour, qu’une vague préoccupation. On constate que l’espérance de
vie ne cesse de croître depuis les dernières décennies. Pourtant, l’être humain doit se
rendre à l’évidence : il devra toujours, tôt ou tard, faire face à l’inéluctable de la mort,
de sa mort propre. Aussi, on peut bien tenter de la fuir, mais la mort est, tout sim-
plement. Elle « met l’humanité en face de sa destinée. L’homme est jeté là dans le
monde, précise Heidegger. Il subit la vie comme une fatalité. […] On aurait pu ne pas
être. On est. On aurait pu ne pas finir, comme les pierres qui ne finissent pas. On
finit10 ».
Maintenant, lorsque nous tentons de comprendre ce qu’est la mort ne serait-ce
que pour calmer nos craintes, nous sommes confrontés à une difficulté de taille : celle
de ne plus exister lorsque la mort sera là, c’est-à-dire au moment où il nous serait
permis de la saisir. Comme l’expriment bien Edgard Morin, puis Vladimir Jankélé-
vitch :
La mort est mort quand le moi est mort11.
La mort joue à cache-cache avec la conscience : où je suis, la mort n’est pas ; et quand la
mort est là, c’est moi qui n’y suis plus. Tant que je suis, la mort est à venir ; et quand la
mort advient, ici et maintenant, il n’y a plus personne. De deux choses l’une : conscience,
ou présence mortelle12 !
Nous sommes ainsi devant l’impossibilité de saisir la mort et d’en témoigner.
Alors que nous est-il permis d’en affirmer ? De la littérature en philosophie, nous ob-
servons tout de même deux ordres de connaissance possibles : celui qui découle de
l’évidence et celui qui prend la forme de l’hypothèse.
9. H. JONAS, « Le fardeau et la grâce d’être mortel », dans G. Hottois, éd., Aux fondements d’une éthique con-
temporaine. H. Jonas et H.T. Engelhardt en perspective, Paris, Vrin, 1993, p. 39.
10. B. VERGELY, La mort interdite, Paris, Lattès, 2001, p. 72.
11. E. MORIN, L’homme et la mort, Paris, Seuil, 1970, p. 183.
12. JANKÉLÉVITCH, La mort, p. 34.
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FRONTIÈRE ENTRE LA MORT ET LE MOURIR
1. Les évidences
La première des évidences tient au fait que la nature donne la vie et la reprend
parfois sans avertissement. La nature fait en sorte que je meure tout simplement parce
que je vis : « […] objectivement, la mort est un événement naturel parmi d’autres
événements naturels13 ». Il s’agit d’une nécessité biologique puisque la mort est la
condition sine qua non de la vie14.
Nul ne peut ainsi envisager perdurer indéfiniment dans le temps. On conçoit de
toute façon difficilement un monde où les êtres humains se multiplieraient sans fin
depuis l’origine de la vie. L’espace vital finirait par manquer. C’est pourquoi Jonas
exhorte chacun d’entre nous à remettre en question cette « nostalgie éternelle de l’hu-
manité » : « Dans quelle mesure cela est-il désirable ? Dans quelle mesure est-ce dé-
sirable pour l’individu, dans quelle mesure pour l’espèce15 ? » Si la mort est un far-
deau imposé par la loi de la nature, Jonas insiste pour qu’elle soit reconnue, pour
cette même raison, comme une grâce qui assure le sain renouvellement de l’espèce
humaine.
Il faut de plus admettre que notre nature corporelle supporte de façon limitée le
poids des années. Nous sentons bien « le champ des possibilités de vie diminuer en
richesse et en plénitude, et la pression qu’exerce le passé sur le présent devenir plus
grande16 ». Le processus de vieillissement de l’être corporel mène inévitablement à la
mort ; il en est ainsi, tout simplement17. Il s’agit généralement d’une mort que l’on
qualifie de « naturelle », et qui renvoie au terme grec thanatos.
Parfois, cependant, la mort sera causée par un événement, une maladie ou un
accident, et surviendra à un moment plus inattendu. Elle sera alors qualifiée d’« ac-
cidentelle » ou d’« antinaturelle », et elle fera référence alors au terme grec de ker.
Comme Cicéron l’a déjà dit : « […] qu’y a-t-il de plus conforme à la nature pour les
vieillards que la mort ? Quand c’est un jeune homme qui est frappé par elle, il semble
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MIREILLE LAVOIE, THOMAS DE KONINCK, DANIELLE BLONDEAU
Par ailleurs, la mort indique aussi, à coup sûr, la fin de la vie humaine telle que
nous la connaissons, dans ce corps que nous avons. Comme le précise Jonas, elle est
la « certitude finale » qui trace la « durée limitée du temps imparti dès la naissance
aux vies individuelles20 ». Il s’agit là d’une seconde évidence.
En fait, il s’agit non seulement de l’anticipation de la fin de l’existence humaine,
mais de la privation de ma vie. Or, cette perception de la fin prochaine de notre
existence est souvent à l’origine d’angoisses intenses.
La mort est donc tout pour moi ! Il n’est pas d’affaire qui me concerne plus personnelle-
ment, plus tragiquement, et de plus près : ni qui exige, pour être affrontée, plus de
courage21.
L’horreur de la mort, c’est donc l’émotion, le sentiment ou la conscience de la perte de
son individualité22.
L’approche de la fin de notre existence personnelle aiguise dès lors la perception
de l’absence prochaine de ce qui m’est cher. Comme le dit Cicéron, « ne pleure-t-on
pas la mort des siens parce qu’on pense qu’ils sont privés de tout ce que la vie peut
offrir23 » ? Par cette appréhension de la mort, la personne envisage déjà tout ce qui ne
lui sera plus permis de vivre : l’amour des êtres qui lui sont chers et le fait de ne plus
pouvoir être là pour eux ; l’abandon des projets qui l’animent, qui donnaient un sens
à son existence ; ou tout simplement le simple plaisir de chanter, de marcher ou de
manger. Quel que soit le degré d’acceptation ou de résignation de l’être humain face
à la mort à venir, celle-ci est souvent ressentie comme une perte, créatrice d’amer-
tume, simplement parce que « le temps qui suit sa mort est le temps dont sa mort le
prive24 ». De cela, l’être humain est aussi certain.
Mais encore, il est une autre certitude concernant la mort : on ne peut exposer
quelque vérité que ce soit quant à sa forme et à sa substance dans l’au-delà. Elle est
un mystère absolu, un indescriptible qu’il faut saisir en tant que tel.
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FRONTIÈRE ENTRE LA MORT ET LE MOURIR
1.3. Un mystère
25. « Ma naissance et ma mort ne peuvent être pour moi des objets de pensée. […] Je me sens voué à un flux
de vie inépuisable dont je ne puis penser ni le commencement ni la fin, puisque c’est encore moi vivant qui
les pense » (M. MERLEAU-PONTY, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945, p. 418).
« Nous sommes désarmés, tout nus devant la mort. Elle n’offre aucune prise puisqu’elle est hors de portée,
au-delà des bornes de l’entendement et de l’expérience. On ne sait rien de sa propre mort, car s’imaginer
mort, c’est encore s’éprouver vivant » (L.-V. THOMAS, Mort et pouvoir, Paris, Payot & Rivages, 1978,
p. 16).
26. MORIN, L’homme et la mort, p. 268.
27. JANKÉLÉVITCH, La mort, p. 342.
28. J.-P. SARTRE, L’être et le néant. Essai d’ontologie phénoménologique, Paris, Gallimard, 1943, p. 590.
29. « Je ne saurais ni découvrir ma mort, ni l’attendre ni prendre une attitude envers elle, car elle est ce qui se
révèle comme l’indécouvrable » (ibid.). « Nous savons que nous mourrons. De la mort comme état, nous
ne savons rien » (K. JASPERS, Initiation à la méthode philosophique, Paris, Payot, 1966, p. 137). « L’in-
connu de la mort signifie que la relation même avec la mort ne peut se faire dans la lumière ; que le sujet
est en relation avec ce qui ne vient pas de lui. Nous pourrions dire qu’il est en relation avec le mystère »
(E. LÉVINAS, Le temps et l’autre, Paris, PUF [coll. « Quadrige »], 1996, p. 56).
30. G. MARCEL, Essai de philosophie concrète, Paris, Gallimard, 1940, p. 108.
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MIREILLE LAVOIE, THOMAS DE KONINCK, DANIELLE BLONDEAU
De cette dernière certitude, c’est-à-dire du fait que la mort est un mystère, l’être
humain a avancé au cours de l’histoire différentes hypothèses sur ce qu’elle pourrait
bien être. La mort prend alors forme sur la base de croyances qui reposent sur la foi,
que celle-ci soit d’ordre religieux ou spirituel, et qui peuvent même parfois se con-
vertir en convictions. Or, au cœur de ces différentes perspectives, on retrouve une
préoccupation commune pour la question de l’immortalité de l’âme, d’où émerge à
tout le moins trois positions. Premièrement, certains ne croient aucunement en l’im-
mortalité de l’âme. La mort correspond alors au néant absolu. Ensuite, d’autres croient
en l’immortalité personnelle de l’âme humaine. Ainsi la mort pourrait être par exemple
le lieu de la vie éternelle ou le début d’une vie nouvelle. Finalement, d’autres avancent
l’éventualité d’une immortalité « cosmique » de l’âme, c’est-à-dire d’une immortalité
où l’âme perdure sans toutefois pouvoir en conserver une conscience personnelle.
Cette avenue s’appuie sur l’idée platonicienne que la mort est le lieu où les âmes ont
enfin accès à la vérité ou, selon un autre ordre d’idées, que la mort est le lieu où les
âmes se retrouvent afin d’assurer le pouvoir générateur de la vie. La question est donc
posée : l’âme est-elle susceptible de survivre ou non à la mort de l’être charnel de
façon à ce qu’une forme quelconque de vie puisse perdurer ? Sans prétendre répondre
à cette question, tâchons tout de même d’y réfléchir un peu puisqu’elle s’avère
fondamentale pour toute personne, particulièrement pour celle qui fait face à la fin de
sa vie.
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FRONTIÈRE ENTRE LA MORT ET LE MOURIR
cesser d’exister lorsque le corps, ne pouvant plus assurer ses fonctions vitales, serait
soumis au processus de mort.
De plus, il s’avère que la thèse de l’immortalité de l’âme de Platon et celles qui
l’ont suivie ont souvent été l’objet de dénonciations. On avance parfois que ces thèses
n’ont pour objet que de calmer nos angoisses en tant que mortels. Karl Jaspers, par
exemple, affirme que les preuves de l’immortalité sont tout simplement « invraisem-
blables ». Elles sont impossibles à cumuler et il n’est donc permis de témoigner « jus-
tement, que du caractère mortel35 ».
Aussi, face à l’impossibilité d’assurer l’immortalité de l’âme, s’ouvre tranquille-
ment la voie du néant. « Les conceptions de l’état de mort sont vaines », poursuit
Jaspers. « Il ne nous parvient de l’au-delà pas la moindre expérience, pas le moindre
signe. Personne n’en est revenu. C’est pourquoi certains disent : être mort, c’est
n’être rien ; la mort est le néant36 ». C’est dire qu’après la vie terrestre absolument
rien ne survivrait.
Il reste cependant une question que l’on peut pertinemment adresser : quelle cer-
titude avons-nous que la mort est davantage un néant qu’un accès à la vie éternelle ?
Comme le pose bien Gabriel Marcel, « est-il légitime de dire que l’immortalité est ou
bien un fait ou bien une simple chimère37 » ? Si on ne peut prouver que l’immortalité
est un fait, faut-il automatiquement conclure qu’elle n’est pas du tout possible ? Il
semble que non. Bien entendu, « on ne peut pas prouver l’immortalité de l’âme. Cela
ne prouve pas pour autant que cette idée soit absurde, tant il est absurde d’abord de
supposer que l’âme puisse être périssable38 ». Ce n’est pas parce que nous ne pouvons
obtenir une expérience sensible de l’immortalité de l’âme que nous devons conclure
que la mort représente le vide absolu. Comme l’a dit lui aussi Jankélévitch, « qui sait
si elle [l’âme] ne se trouvera pas à elle-même, après la mort, d’autres conditions
d’existence dont nous n’avons aucune idée 39 » ? Aussi, il « n’est pas certain que
l’homme soit immortel, mais il n’est pas certain non plus qu’il ne le soit pas40 ». On
ne peut donc affirmer avec certitude que l’âme ne survit pas à l’extinction du corps
humain.
ce qu’est la mort et si elle n’est pas justement pour l’homme le plus grand des biens, et on la craint, comme
si l’on était sûr que c’est le plus grand des maux. […] Ne sachant pas suffisamment ce qui se passe dans
l’Hadès, je ne pense pas non plus le savoir » (PLATON, Apologie de Socrate, 29 a, traduction Émile
Chambry, Paris, Flammarion, 1965). Pour Platon, cependant, il ne faut pas pour autant cesser de chercher
une explication rationnelle. Tout demeure susceptible d’une telle compréhension, rien ne doit échapper à la
vision du philosophe. Voir l’excellent article de L.G. WESTERINK, « Proclus on Plato’s three Proofs of
Immortality », dans les Mélanges offerts au Père E. de Strycker, Zêtêsis. Album amicorum, Antwerp,
Utrecht, De Nederlandsche Boekhandel, 1973, p. 296-306.
35. K. JASPERS, Philosophie. Orientation dans le monde. Éclairement de l’existence. Métaphysique, Paris,
Springer Verlag, 1986, p. 439.
36. JASPERS, Initiation à la méthode philosophique, p. 130.
37. G. MARCEL, Les hommes contre l’humain, Paris, Éditions du Vieux Colombier, 1951, p. 154.
38. VERGELY, La mort interdite, p. 21.
39. JANKÉLÉVITCH, La mort, p. 104.
40. Ibid., p. 438.
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MIREILLE LAVOIE, THOMAS DE KONINCK, DANIELLE BLONDEAU
C’est ainsi que du scepticisme face à l’immortalité de l’âme peut s’élever la foi41.
Pour être plus précis, il faudrait plutôt mentionner que c’est ici que doit s’élever la
foi. En effet, « la limite est ici atteinte. Admettre que la personne existe après la mort,
c’est là un pur acte de foi42 ». Dépourvus que nous sommes d’un raisonnement étan-
che pouvant nous assurer que l’âme est, ou non, immortelle, nous avons ainsi l’obli-
gation, sans y adhérer, d’y être à tout le moins réceptifs et de l’envisager comme
possibilité. Face à la personne croyant en l’immortalité, par exemple, c’est à Cicéron
qu’il faut accorder le dernier mot : « Me trompé-je en croyant les âmes humaines
immortelles, eh bien ! c’est une illusion qui me plaît, que j’aime et que je ne voudrais
pas qui me fût ravie de mon vivant 43 ». Il ne revient donc à personne, surtout à
l’heure de la mort, de rejeter ou d’imposer quelque croyance que ce soit. Et en même
temps, bien que les arguments en faveur de l’immortalité offrent parfois un plaidoyer
solide, il faut reconnaître qu’ils n’atténuent pas toujours les peurs et le chagrin de
celui qui doit mourir. Comme l’a exprimée si bien Simone de Beauvoir à la mort de
sa mère, il semble que même la certitude de l’immortalité personnelle ne peut
consoler de toute peine : « […] qu’on l’imagine céleste ou terrestre, l’immortalité,
quand on tient à la vie, ne console pas de la mort44 ».
En fait, si l’inaccessibilité de la mort conduit à notre ignorance, nous sommes
peut-être en mesure d’en connaître davantage du mourir. Alors que le concept de la
mort appartient à l’au-delà de l’existence, le mourir fait entièrement partie de la vie ;
il est du domaine de l’apparaître. La mort est un mystère radical, mais « le mourir
n’est mystérieux qu’en tant qu’il relève du mystère de chaque existence person-
nelle45 ». C’est pourquoi il nous est permis d’espérer pouvoir saisir un peu mieux ce
concept.
Il est certain que l’expérience du mourir doit être particulière à chaque être
humain. Néanmoins, il semble tout de même possible de constater que certains pa-
trons, bien que non déterminés, peuvent se répéter. C’est ainsi que le mourir peut se
présenter sous différents visages. Il se vit parfois sous l’enseigne de la résignation ou
de la lutte, d’autres fois sereinement ou sous le joug de la souffrance. Parfois, on dira
aussi qu’une personne a connu une « belle mort ». Toujours, cependant, le mourir
41. Gabriel MARCEL, par exemple, s’est insurgé à plus d’une reprise contre la position de Karl Jaspers : « J’ai
signalé en passant la façon méprisante dont il prend parti contre toute idée d’immortalité ; ne dit-il pas que
c’est plutôt la mortalité qui peut être démontrée ? » (Essai de philosophie concrète, p. 374) ; « Le problème
de l’immortalité au sens religieux ne se confond absolument pas avec le problème de la survie de l’âme »
(Fragments philosophiques. 1909-1914, Louvain, Nauwelaerts, 1961, p. 78).
42. SCHELER, Mort et survie, p. 76.
43. CICÉRON, De la vieillesse : De l’amitié, Paris, Librairie Hatier, 1947, p. 51.
44. S. de BEAUVOIR, Une mort très douce, Paris, Gallimard, 1964, p. 132.
45. LANGLOIS, dans M. MONTHEIL et l’ASP 17, Mort, éthique et spiritualité, Le Bouscat, L’Esprit du temps,
1997, p. 66.
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FRONTIÈRE ENTRE LA MORT ET LE MOURIR
Selon Karl Jaspers, les situations comme celle du mourir sont dites limites parce
que « nous ne pouvons pas les dépasser, nous ne pouvons pas les transformer46 ». Ce
sont des situations au-delà desquelles on ne peut rien savoir de certain si ce n’est que
c’est par-delà cette limite que se situe la mort. Elles sont donc « opaques devant notre
regard […]. Elles sont comme un mur auquel nous nous heurtons, contre lequel nous
échouons47 ». Il s’agit ainsi de situations que l’on doit assumer sans pouvoir les com-
prendre pour mieux nous y préparer, sans possibilité de les apprivoiser pour mieux
les vivre. Il y a bien autre chose derrière le mourir : c’est la mort. Mais il est bien vrai
que notre regard et notre conscience n’y ont pas accès. Nous l’avons déjà affirmé : la
mort est avant tout et demeure un mystère.
Bien entendu, afin d’échapper aux craintes ou aux angoisses suscitées par ces
situations insaisissables, il est possible de faire comme si la mort ne sera jamais
mienne, de faire comme si je n’aurai jamais à mourir. C’est d’ailleurs la seule façon
d’échapper à toute situation limite48. Cependant, nous risquons alors d’occulter une
part de notre propre existence puisque « vivre les situations-limites et exister, c’est
une seule et même chose49 ». Dans les faits, comme Gabriel Marcel le précise, il
existe bien un idéalisme qui tente de contourner les situations limites, mais il com-
porte un risque pour l’être humain. « La rançon de cette espèce d’édulcoration, c’est
la perte radicale de contact avec la vie, avec la réalité tragique de l’homme, l’inca-
pacité […] de fournir à ceux qui vivent ces problèmes le réconfort, si modeste soit-il,
d’une sympathie compréhensive50 ». En d’autres mots, c’est dire que ces situations
limites font partie d’une existence authentiquement humaine où peuvent dès lors se
déployer la sollicitude et le soin d’autrui.
Si le mourir représente pour tous une situation limite, nous constatons à la fois
qu’il se vit de façons très différentes selon les individus. Il peut être teinté de la
maladie qui atteint la personne, comme de son état affectif ou spirituel. Le mourir se
déroulera parfois discrètement et paisiblement, ou bien, comme nous l’a si bien
dépeint Tolstoï dans La mort d’Ivan Ilitch51, il pourra aussi être, jusqu’à la toute fin,
empreint de souffrances ou de colère. Sous l’emprise d’un arsenal de moyens
77
MIREILLE LAVOIE, THOMAS DE KONINCK, DANIELLE BLONDEAU
52. J.-L. BAUDOUIN, D. BLONDEAU, Éthique de la mort et droit à la mort, Paris, PUF, 1993, p. 30.
53. P.-P. DRUET, Pour vivre sa mort. Ars moriendis, Paris, Lethielleux, 1987.
54. M. DE HENNEZEL, J.-Y. LELOUP, L’art de mourir : traditions religieuses et spiritualité humaniste face à la
mort aujourd’hui, Paris, Laffont, 1997, p. 152. Jean-Yves Leloup, docteur en philosophie, psychologie et
théologie, est écrivain et prêtre orthodoxe.
55. Ibid., p. 168.
56. E. KÜBLER-ROSS, Les derniers instants de la vie, Genève, Labor et Fides, 1975.
57. Elisabeth Kübler-Ross « hypothesized that the dying person goes through five psychological stages prior to
death (1969). Further, she explicitly stated that the stages should be tested under more rigorous conditions.
What has happened ? We find not only novices but experienced death educators and thanatologists ac-
cepting the five stages as invariant, as gospel. […] In this regard, Richard Schultz and David Aderman,
reviewing research on the process of dying, found that a “stages of dying” concept was unsupported »
(D. LEVITON, « Death Education », dans H. FEIFEL, New Meanings of Death, 1977, p. 259).
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FRONTIÈRE ENTRE LA MORT ET LE MOURIR
proche a connu une « belle » mort, c’est-à-dire qu’il est mort paisiblement, sans souf-
frances, ni angoisses ? Cependant, comme le laisse aussi entendre l’expression
« mourir de sa belle mort », la mort peut-elle ainsi être qualifiée de belle ? Quelle est
la justesse de cette épithète dans le cadre de la fin de vie ?
58. Cf. Hans-Georg GADAMER, Vérité et méthode, trad. Étienne Sacre, revue et complétée par Pierre Fruchon,
Jean Grondin et Gilbert Merlio, Paris, Seuil, 1996, p. 503-516, renvoyant notamment au Phèdre de Platon.
59. ARISTOTE, Éthique à Nicomaque, III, 9, 1115 b 4, traduction J. Tricot, Paris, Vrin, 1987.
60. « Il est vrai également de l’homme vertueux qu’il agit souvent dans l’intérêt de ses amis et de son pays, et
même, s’il en est besoin, donne sa vie pour eux » (EN, IX, 8, 1169 a 18-19).
61. JANKÉLÉVITCH, La mort, p. 70.
62. M. SCHELER, Le sens de la souffrance : suivi de deux autres essais, Paris, Aubier, 1936, p. 16.
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MIREILLE LAVOIE, THOMAS DE KONINCK, DANIELLE BLONDEAU
Généralement, être témoin d’un être humain qui meurt, assister impuissant à ce
souffle qui s’essouffle, qui se fait râle et qui s’évanouit peu à peu, ne recèle rien de
beau en soi.
La représentation de la phase terminale comme un moment exaltant et sans douleur, où se
vivrait une expérience transcendantale sans pareille, exerce une sorte de fascination.
D’odieuse qu’elle apparaissait au point qu’on veuille la faire disparaître de l’existence
humaine, la mort [il faut lire ici « le mourir »] serait maintenant « belle ». […] Les médias
ont souvent présenté une image idéalisée des unités ou centres de soins palliatifs. Dans
l’ensemble, toutefois, les femmes et les hommes qui y travaillent, les malades, leurs fa-
milles et leurs proches y voient simplement un milieu humain, non pas un paradis ter-
restre63.
On s’entend ainsi généralement pour reconnaître qu’être témoin de la mort d’autrui
est une expérience difficile et qui meurtrit. Par la même occasion, il s’agit d’une
épreuve qui nous rappelle la précarité de notre propre vie et l’imminence de notre
mort. Le cas de ces personnes qui expriment et rapportent leur admiration devant la
beauté du mourir d’un proche demeure une exception et ne se manifeste qu’à la toute
fin d’un cheminement qui, de toute façon, fût probablement aussi douloureux à un
certain moment. Comme l’évoquent Johanne de Montigny et Marie de Hennezel,
toutes deux intervenantes auprès des personnes en fin de vie, « la bonne mort [le
mourir] est une illusion, un mythe que les humains se racontent, sans doute pour apai-
ser leurs angoisses64 ». Comme le mourir demeure en réalité une épreuve tragique
pour les personnes mourantes et une expérience bouleversante pour ceux et celles qui
les accompagnent, sa beauté ne peut être affirmée qu’avec prudence et discernement.
En conclusion, cette réflexion sur la mort et le mourir permet de constater qu’il
existe des distinctions réelles entre les deux termes. Selon l’ordre temporel, le mourir
précède la mort et en est séparé par l’instant de la mort, cet entre-deux qui marque
définitivement la fin de l’existence humaine. On reconnaît de la mort qu’elle est une
ordonnance de la nature, une privation de la vie et un mystère. Et en tant que mystère,
elle prendra forme selon les différentes croyances attribuées notamment à l’immorta-
lité de l’âme. Quant au mourir, il se révèle d’abord comme l’épreuve d’une situation-
limite qui, devant l’inaccessibilité de la mort à venir, permet difficilement de s’y
préparer. Aussi, il se déploiera à chaque fois sous un visage différent, dans l’espoir de
laisser place à une mort dite « belle », mais tout en reconnaissant l’ampleur de la
63. C. GENDRON, M. CARRIER, La mort condition de la vie, Sainte-Foy, PUQ, 1997, p. 285. Cf. R. KAS-
TENBAUM, « New Fantasies in the American Death System », Death Education, 6 (1982), p. 155-166 ;
L. BOUNON, J.M. LASSAUNIÈRE, « Le discours sur la mort et la clinique du réel : des illusions »,
JALMALV, 13 (décembre 1990), p. 20-23 ; A.-M. BRUNET, « Les multiples visages des services de soins
palliatifs au Québec », Frontières, 5, 3 (hiver 1993), p. 57-60 ; L.-V. THOMAS, « Grandeur et misères des
unités de soins palliatifs », dans A. MONTANDON, C. MONTANDON-BINET, dir., Savoir mourir, Paris,
L’Harmattan (coll. « Nouvelles études anthropologiques »), 1993, p. 175-193 ; J. PILLOT, « L’approche de
la mort… ou… le vécu du mourant », JALMALV, 23 (décembre 1990), p. 28-38 ; QUENNEVILLE, dans
A.-M. BRUNET, « Les multiples visages des services de soins palliatifs au Québec » ; M. DE HENNEZEL, La
mort intime, Paris, Laffont, 1995.
64. J. DE MONTIGNY, M. DE HENNEZEL, L’amour ultime : psychologie et tendresse dans la traversée du mou-
rir, Montréal, Stanké, 1990, p. 119. Johanne de Montigny est psychologue à l’Unité de soins palliatifs de
l’Hôpital Général de Montréal. Marie de Hennezel, psychologue, est très impliquée dans le développement
des soins palliatifs en France.
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FRONTIÈRE ENTRE LA MORT ET LE MOURIR
tâche qui attend la personne en fin de vie et celle combien essentielle des personnes
qui en prendront soin.
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