Positivisme d'Auguste Comte et matérialisme
Positivisme d'Auguste Comte et matérialisme
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Son idée de base est par ailleurs extrêmement simple. L'humanité aurait connu trois périodes : après
« l'âge théologique » et « l'âge métaphysique », on en arrive à « l'âge positif ».
Dans Discours sur l’ensemble du positivisme, il résume cela ainsi :
« L'état théologique, avec ses trois phases : fétichisme, polythéisme et monothéisme, a
joué un rôle certain dans la vie mentale et sociale de l'humanité passée en apportant les
vues préétablies sans lesquelles aucun départ de la pensée n'eût été possible.
Enfin, l'état positif a pour caractère fondamental d'établir les lois naturelles en
subordonnant l'imagination à l'observation ; sa principale destination est la constitution
de l'harmonie mentale. »
L'esprit humain individuel connaîtrait le même parcours intellectuel : aux explications surnaturelles
succède une lecture dogmatique, puis enfin une approche expérimentale, concrète.
Il est évident, du point de vue du matérialisme dialectique, qu'Auguste Comte procède ici à la
liquidation des Lumières, au bannissement du matérialisme propre à la bourgeoisie dans sa période
progressiste.
Ce qui compte, ce sont les initiatives tous azimuts, la tolérance mutuelle de toutes ces initiatives, la
remise en cause de toutes les anciennes structures, afin de libérer la voie au capitalisme.
Voici comment l'ancien pasteur Edmond Schérer, chantre du libéralisme, résume admirablement
bien cette vision du monde, tout en témoignant de l'incompréhension complète de la dialectique
de Hegel en France :
« Il est un principe qui s’est emparé avec force de l’esprit moderne et que nous devons à
Hegel. Je veux parler du principe en vertu duquel une assertion n’est pas plus vraie que
l’assertion opposée (…).
La loi de la contradiction, tel est, dans ce système, le fond de cette dialectique qui est
l’essence même des choses.
Cela veut dire que tout est relatif et que les jugements absolus sont faux. Cette
découverte du caractère relatif des vérités est le fait capital de l’histoire de la pensée
contemporaine.
Il n’y a pas d’idée dont la portée soit plus étendue, l’action plus irrésistible, les
conséquences plus radicales.
Aujourd’hui, rien n’est plus parmi nous vérité, ni erreur. Il faut inventer d’autres mots.
Nous ne voyons plus la religion, mais des religions ; la morales, mais des mœurs ; les
principes, mais des faits.
Nous expliquons tout ; et comme on l’a dit, l’esprit finit par approuver ce qu’il
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explique. »
Ce point de vue est exactement celui du « positivisme » élaboré par Auguste Comte. Ce qui compte,
c'est ce qu'on peut constater concrètement, ce qui ressort donc de manière positive. Il faut savoir
relativiser, car cela promeut le libéralisme. Il faut savoir se focaliser sur le concret, car on vit à
l'époque du triomphe de l'industrie.
La vie industrielle
Né à Montpellier le 19 janvier 1798, Auguste Comte fut admis à Polytechnique à quinze ans, qu'il
ne put rejoindre qu'une année plus tard seulement en raison de son jeune âge. Les élèves s'y
révoltèrent contre un professeur et furent expulsés ; Auguste Comte vécut alors de cours de
mathématiques à Paris, avant de devenir un proche du réformateur social Saint-Simon de 1817 à
1825.
Rompant avec celui-ci, il formula alors le « positivisme » et inventa le concept de « sociologie »,
apparaissant comme l'ennemi bourgeois numéro un pour le catholicisme.
Car Auguste Comte avait bien saisi le changement d'époque. Il avait compris l'intérêt bourgeois à
chercher à temporiser historiquement, le temps marchant pour un capitalisme toujours plus fort.
Il fallait avoir le sens du compromis, tout en visant à phagocyter l’opposition
conservatrice catholique en conquérant une hégémonie idéologique et culturelle. Ce dernier aspect,
Auguste Comte l'appelle la « révolution mentale ».
Voici ce qu'il en dit, dans son Discours sur l'esprit positif :
« Le polythéisme s’adaptait surtout au système de conquête de l’antiquité, et le
monothéisme à l’organisation défensive du moyen âge.
En faisant de plus en plus prévaloir la vie industrielle, la sociabilité moderne doit donc
puissamment seconder la grande révolution mentale qui aujourd’hui élève
définitivement notre intelligence du régime théologique au régime positif. »
On passerait de la religion au rationalisme, sans heurts, dans une sorte de transmission historique de
l’aristocratie à la bourgeoisie. Ce rationalisme relève bien entendu de la transformation capitaliste
de la réalité.
Auguste Comte explique ouvertement que le positivisme est l’idéologie de l’ère de l’industrie, qui
implique une autre manière d’entrevoir le quotidien. Le parallèle avec le protestantisme et sa
valorisation du travail exigeant une nouvelle morale du quotidien est évident.
On y a le même rejet du catholicisme et de sa scolastique, des superstitions et d’un clergé
autocratique et métaphysique. On y a le même souci de la pratique, de l’intervention sociale, de
l’industrie.
On y a le même souci de formuler une morale, des mentalités propres à une démarche concrète
nouvelle, dans un sens anti-féodal. Le but d'Auguste Comte est de formuler une moralité de la vie
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quotidienne en accord avec la réalité de la production capitaliste.
L'esprit de l'industrie s'étend à la société. Voici comment Auguste Comte formule cela :
« L’art ne sera plus alors uniquement géométrique, mécanique ou chimique, etc., mais
aussi et surtout politique et moral, la principale action exercée par l’Humanité devant, à
tous égards, consister dans l’amélioration continue de sa propre nature individuelle ou
collective, entre les limites qu’indique, de même qu’en tout autre cas, l’ensemble des
lois réelles.
Lorsque cette solidarité spontanée de la science avec l’art aura pu ainsi être
convenablement organisée, on ne peut douter que, bien loin de tendre aucunement à
restreindre les saines spéculations philosophiques, elle leur assignerait, au contraire, un
office final trop supérieur à leur portée effective, si d’avance on n’avait reconnu, en
principe général, l’impossibilité de jamais rendre l’art purement rationnel, c’est-à-dire
d’élever nos prévisions théoriques au véritable niveau de nos besoins pratiques.
Dans les arts même les plus simples et les plus parfaits, un développement direct et
spontané reste constamment indispensable, sans que les indications scientifiques
puissent, en aucun cas, y suppléer complètement.
Quelque satisfaisantes, par exemple, que soient devenues nos prévisions astronomiques,
leur précision est encore, et sera probablement toujours, inférieure à nos justes
exigences pratiques (…).
Telle est l’intime solidarité qui fait involontairement participer depuis longtemps tous
les esprits modernes, même les plus grossiers et les plus rebelles, au remplacement
graduel de l’antique philosophie théologique par une philosophie pleinement positive,
seule susceptible désormais d’un véritable ascendant social. »
Le positivisme, c'est l'idéologie de ce qui est positif, c'est-à-dire concret, visible expérimentalement,
en-dehors de toute abstraction, qu'elle soit théologique-mystique ou bien matérialiste.
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s’est trouvé de plus en plus restreint, étant toujours consacré surtout aux phénomènes
dont les lois restaient ignorées. »
Auguste Comte insiste particulièrement sur cette dimension idéologique, dans la mesure où il
cherche à bien montrer qu'il existe une crise très profonde dans l'idéologie dominante en France.
Cette crise tient bien sûr à non-adéquation de l'idéologie dominante avec les besoins de la réalité.
Ces besoins sont industriels d'un côté – c'est-à-dire demandant une approche matérialiste -
scientifique – sociaux de l'autre, c'est-à-dire répondant aux besoins de la société guidée par la
bourgeoisie. Dans le contexte de la Restauration, le positivisme est un drapeau : celui d'une réforme
radicale des mentalités, l'effacement des mœurs et conceptions du passé, du catholicisme, de
l'aristocratie.
Voici comment il caractérise la crise intellectuelle et morale présente en France dans le cours de
philosophie positive :
« Ce n'est pas aux lecteurs de cet ouvrage que je croirai jamais devoir prouver que les
idées gouvernent et bouleversent le monde, ou, en d'autres termes, que tout le
mécanisme social repose finalement sur des opinions.
Ils savent surtout que la grande crise politique et morale des sociétés actuelles tient, en
dernière analyse, à l'anarchie intellectuelle.
Notre mal le plus grave consiste, en effet, dans cette profonde divergence qui existe
maintenant entre tous les esprits relativement à toutes les maximes fondamentales dont
la fixité est la première condition d'un véritable ordre social.
Tant que les intelligences individuelles n'auront pas adhéré par un assentiment unanime
à un certain nombre d'idées générales capables de former une doctrine sociale
commune, on ne peut se dissimuler que l'état des nations restera, de toute nécessité,
essentiellement révolutionnaire, malgré tous les palliatifs politiques qui pourront être
adoptés, et ne comportera réellement que des institutions provisoires.
Il est également certain que, si cette réunion des esprits dans une même communion de
principes peut une fois être obtenue, les institutions, convenables en découleront
nécessairement, sans donner lieu à aucune secousse grave, le plus grand désordre étant
déjà dissipé par ce seul fait. C'est donc là que doit se porter principalement l'attention de
tous ceux qui sentent l'importance d'un état de choses vraiment normal. »
Pour bien saisir sa critique indirecte du catholicisme, voici un extrait du Discours sur l’esprit
positif, où il souligne bien que l'hypocrisie prédomine, en raison de l'incapacité de l'ancienne forme
morale d'avoir une valeur aux yeux de la population.
Il souligne bien, par conséquent, que c'est en quelque sorte au nom de la morale que l'ancienne
morale doit être remplacée ; c'est une nécessité sociale de moderniser l'idéologie dominante.
C'est une question d'ordre public : l'ancien ordre n'est plus capable de le maintenir, seule la
bourgeoisie est capable de prendre la société en main et de façonner les opinions de manière
ordonnée et efficace.
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« Pour achever d’apprécier les prétentions actuelles de la philosophie théologico-
métaphysique à conserver la systématisation exclusive de la morale usuelle, il suffit
d’envisager directement la doctrine dangereuse et contradictoire que l’inévitable progrès
de l’émancipation mentale l’a bientôt forcée d’établir à ce sujet, en consacrant partout,
sous des formes plus en moins explicites, une sorte d’hypocrisie collective, analogue à
celle qu’on suppose très mal à propos avoir été habituelle chez les anciens, quoiqu’elle
n’y avait jamais comporté qu’un succès précaire et passager.
Ne pouvant empêcher le libre essor de la raison moderne chez les esprits cultivés, on
s’est ainsi proposé d’obtenir d’eux, en vue de l’intérêt public, le respect apparent des
antiques croyances, afin d’en maintenir, chez le vulgaire, l’autorité jugée indispensable.
Malgré qu’une telle doctrine puisse devenir respectable chez ceux qui n’y rattachent
aucune ambition personnelle, elle n’en tend pas moins à vicier toutes les sources de la
moralité humaine, en la faisant nécessairement reposer sur un état continu de fausseté,
et même de mépris, des supérieurs envers les inférieurs. »
On a ici une critique de l'ordre social dominant, au nom de son manque d'efficacité, d'efficience ; le
décalage qui se produit dans la société sur le plan des mentalités et des mœurs entrave le progrès et
cause des troubles.
La cosmologie
Le positivisme est donc l'idéologie de la bourgeoisie qui a littéralement balancé par-dessus bord
toute science « fermée », complète, totale. C'est une relecture complète de l'idéologie bourgeoise,
une sorte de synthèse expurgée de l'idéologie bourgeoise.
C'était une entreprise de démolition apparaissant comme une construction et présentée telle quelle,
ce qui fait réagir Karl Marx de la manière suivante, dans une lettre à Friedrich Engels en juillet
1866 :
« Dans mes loisirs j'étudie Comte, parce que les Anglais et les Français font du tapage
autour de ce type. Ce qui les marque en cela, c'est l'encyclopédique, la synthèse.
Mais c'est pathétique par rapport à Hegel (bien que Comte en tant que mathématicien et
physicien de profession soit supérieur à celui-ci, c'est-à-dire supérieur dans le détail,
Hegel lui-même étant ici infiniment plus grand dans l'ensemble).
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Comment Auguste Comte a-t-il constitué une pseudo-encyclopédie bourgeoise censée être nouvelle
et plus complète, alors qu'elle liquide les Lumières dans leur matérialisme ?
Auguste Comte ne pouvait pas partir de la bourgeoisie, puisque celle-ci, en tant que classe, n'était
pas dominante du fait du retour au pouvoir de l'aristocratie et était déboussolée dans son orientation.
Il s'est donc appuyé sur les techniciens et les scientifiques, formant une couche sociale au service de
la production, donc du capitalisme.
Auguste Comte a appelé à la généralisation de leur démarche. Il liquide le matérialisme universel,
au profit du rationalisme du technicien et de l'ingénieur, du mécanicien et du mathématicien.
C'est leur « mental » qui est le mental correct, adéquat. Aussi dit-il dans son Discours sur l’esprit
positif :
« Il résulte, en effet, des explications précédentes, que la principale efficacité, d’abord
mentale, puis sociale, que nous devons aujourd’hui chercher, dans une sage propagation
universelle des études positives, dépend nécessairement d’une stricte observance
didactique de la loi hiérarchique.
Pour chaque rapide initiation individuelle, comme pour la lente initiation collective, il
restera toujours indispensable que l’esprit positif, développant son régime à mesure
qu’il agrandit son domaine, s’élève peu à peu de l’état mathématique initial à l’état
sociologique final, en parcourant successivement les quatre degrés intermédiaires,
astronomique, physique, chimique et biologique. »
Auguste Comte veut dire par là que les découvertes remettent en cause la vision catholique du
monde, base idéologique de la réaction aristocratique. Voilà pourquoi l'astronomie joue un rôle
essentiel, car c'est elle qui a joué un rôle majeur ici, avec Galilée, Isaac Newton et Emmanuel Kant,
dans la reconnaissance de l'espace et du temps.
La bourgeoisie ne peut en effet agir que si l'espace et le temps se voient reconnus comme réels et
transformables. L'astronomie n'a pas d'incidence pratique concrète générale, mais elle est un facteur
essentiel de la vision bourgeoise du monde. Elle remet en cause la vision religieuse, divine, donc
catholique, donc aristocratique.
C'est ce qui fait dire à Auguste Comte dans son Cours de philosophie positive :
« Les phénomènes astronomiques étant les plus généraux, les plus simples, les plus
abstraits de tous, c'est évidemment par leur étude que doit commencer la philosophie
naturelle, puisque les lois auxquelles ils sont assujettis influent sur celles de tous les
autres phénomènes, dont elles-mêmes sont, au contraire, essentiellement
indépendantes. »
Le manque de dimension pratique de l'astronomie est d'autant plus remarquable que cela permet
d'autant plus de souligner le caractère central de l'observation. Cela permet ainsi de rejeter la
conception « métaphysique » du monde, c'est-à-dire le matérialisme.
C'est en ce sens justement que la bataille idéologique dans le domaine de la cosmologie était
essentielle pour Staline et Mao Zedong, pour la défense du cadre général du matérialisme
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dialectique.
Voici comment il présente son triptyque dans le Cours de philosophie positive :
« (3) Dans l'état théologique, l'esprit humain, dirigeant essentiellement ses recherches
vers la nature intime des êtres, les causes premières et finales de tous les effets qui le
frappent, en un mot vers les connaissances absolues, se représente les phénomènes
comme produits par l'action directe et continue d'agents surnaturels plus ou moins
nombreux, dont l'intervention arbitraire explique toutes les anomalies apparentes de
l'univers.
(4) Dans l'état métaphysique, qui n'est au fond qu'une simple modification générale du
premier, les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites, véritables entités
(abstractions personnifiées) inhérentes aux divers êtres du monde, et conçues comme
capables d'engendrer par elles-mêmes tous les phénomènes observés, dont l'explication
consiste alors à assigner pour chacun l'entité correspondante.
(5) Enfin, dans l'état positif, l'esprit humain reconnaissant l'impossibilité d'obtenir des
notions absolues, renonce à chercher l'origine et la destination de l'univers, et à
connaître les causes intimes des phénomènes, pour s'attacher uniquement à découvrir,
par l'usage bien combiné du raisonnement et de l'observation, leurs lois effectives, c'est-
à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude.
L'explication des faits, réduite alors à ses termes réels, n'est plus désormais que la
liaison établie entre les divers phénomènes particuliers et quelques faits généraux dont
les progrès de la science tendent de plus en plus à diminuer le nombre. »
On a ici les trois étapes dans l'évolution intellectuelle, base du positivisme, expression de la lutte
tant contre l'aristocratie (1) que contre le prolétariat (2).
Un pseudo-matérialisme
Le positivisme a comme avantage de combiner le relativisme et le culte de l'expérience. C'est, si
l'on veut, la différence entre Honoré de Balzac et Émile Zola. Le réalisme de Honoré de Balzac se
veut exhaustif et avec une vision du monde tout à fait déterminée ; Honoré de Balzac émet des avis
réguliers, il soupèse les aspects, leur accorde une valeur de manière complète.
Émile Zola se balade à travers la réalité, imaginant des situations sociales, pour en déduire des
vérités relatives. En ce sens, le naturalisme est le prolongement direct du positivisme dans la
littérature.
Le positivisme est donc déjà une arme contre le matérialisme dialectique, qui va émerger
historiquement lors de la dernière période de la vie d'Auguste Comte (il meurt en 1857). Il en
dénonce déjà les caractéristiques, qu'il devine déjà dans la mesure où c'est l'esprit synthétique
des Lumières qu'il rejette :
- tout est mutuellement lié ;
- il y a une seule loi commune à la réalité ;
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- il y a une unité de doctrine (toutes les sciences sont unifiées).
Voici ce qu’il dit :
« Il importe néanmoins de reconnaître, en principe, que, sous le régime positif,
l’harmonie de nos conceptions se trouve nécessairement limitée, à un certain degré, par
l’obligation fondamentale de leur réalité, c’est-à-dire d’une insuffisante conformité à
des types indépendants de nous.
Dans son aveugle instinct de liaison, notre intelligence aspire presque à pouvoir toujours
lier entre eux deux phénomènes quelconques, simultanés ou successifs ; mais l’étude du
monde extérieur démontre, au contraire, que beaucoup de ces rapprochements seraient
purement chimériques, et qu’une foule d’événements s’accomplissent continuellement
sans aucune vraie dépendance mutuelle ; en sorte que ce penchant indispensable a
autant besoin qu’aucun autre d’être réglé d’après une saine appréciation générale.
Longtemps habitué à une sorte d’unité de doctrine, quelque vague et illusoire qu’elle dût
être, sous l’empire des fictions théologiques et des entités métaphysiques, l’esprit
humain, en passant à l’état positif, a d’abord tenté de réduire tous les divers ordres de
phénomènes à une seule loi commune.
Mais tous les essais accomplis pendant les deux derniers siècles pour obtenir une
explication universelle de la nature n’ont abouti qu’à discréditer radicalement une telle
entreprise, désormais abandonnée aux intelligences mal cultivées. »
Cela signifie qu'Auguste Comte assume un matérialisme – son ennemi, c'est le catholicisme, fer de
lance idéologique de l'aristocratie – mais qu'il rejette l'esprit de synthèse – l'ennemi à l'arrière-plan
ici, c'est le prolétariat.
C'est naturellement incohérent. Voici comment il définit ce pseudo-matérialisme, dans
son Catéchisme positiviste de 1852 :
« Les êtres vivants sont nécessairement des corps, qui, malgré leur plus grande
complication, suivent toujours les lois plus générales de l'ordre matériel, dont
l'immuable prépondérance domine tous leurs phénomènes propres, sans toutefois
annuler jamais leur spontanéité. »
S'il y a des lois matérielles, comment peut-il y avoir en même temps la spontanéité ? Il n'est pas
possible de conjuguer ces deux pôles opposés, qui forment historiquement le matérialisme d'un
côté, l'idéalisme de l'autre.
Auguste Comte était cependant bien obligé de le faire, combattant à la fois l'un et l'autre, tant
l'idéalisme finissant que le matérialisme dialectique naissant. Il a donc, forcément, cherché une voie
permettant de justifier ce jeu d'équilibriste.
Pour cela, il formule une théorie selon laquelle l'existence individuelle est véritablement
indépendante, mais qu'en même temps les existences individuelles sont en rapport avec la
« progression sociale » de la société.
Voici comment la chose est présentée dans son Discours sur l'esprit positif :
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« Pour caractériser suffisamment cette nature nécessairement relative de toutes nos
connaissances réelles, il importe de sentir, en outre, du point de vue le plus
philosophique, que, si nos conceptions quelconques doivent être considérées elles-
mêmes comme autant de phénomènes humains, de tels phénomènes ne sont pas
simplement individuels, mais aussi et surtout sociaux, puisqu’ils résultent, en effet
d’une évolution collective et continue, dont tous les éléments et toutes les phases sont
essentiellement connexes.
Si donc, sous le premier aspect, on reconnaît que nos spéculations doivent toujours
dépendre des diverses conditions essentielles de notre existence individuelle, il faut
également admettre, sous le second, qu’elles ne sont pas moins subordonnées à
l’ensemble de la progression sociale, de manière à ne pouvoir jamais comporter cette
fixité absolue que les métaphysiciens ont supposée.
On ne peut donc pas décider de la progression sociale, mais en même temps l'individu social s'y
insère. Pourquoi cela ? Parce que la bourgeoisie a besoin de triompher moralement – Auguste
Comte parle de changement de régime mental – sur l'aristocratie.
C'est en ce sens qu'Auguste Comte est le véritable théoricien des valeurs de la IIIe République,
la franc-maçonnerie apparaissant comme le vecteur tout à fait logique de sa vision du monde.
La nouvelle philosophie peut seule établir aujourd’hui, au sujet de nos divers devoirs,
des convictions profondes et actives, vraiment susceptibles de soutenir avec énergie le
choc des passions. »
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Le positivisme est en fait une valorisation des sciences, alors que le catholicisme considère que
celles-ci forment un danger terrible pour la spiritualité. La morale dont parle Auguste Comte est un
rationalisme assumé, qui valorise les idées nouvelles, qui relie le point de vue scientifique et la
morale.
C'est là une volonté de rationaliser la morale, de permettre aux sciences d'être reconnues comme
base de la société. C'est tout à fait conforme aux intérêts de la bourgeoisie industrielle. Auguste
Comte dit donc, dans Discours sur l’esprit positif :
« Ce nouveau régime mental dissipe spontanément la fatale opposition qui, depuis la fin
du moyen âge, existe de plus en plus entre les besoins intellectuels et les besoins
moraux.
Une appréciation plus intime et plus étendue, à la fois pratique et théorique, représente
l’esprit positif comme étant, par sa nature, seul susceptible de développer directement le
sentiment social, première base nécessaire de toute saine morale. »
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commencé à succomber, dans tout l’occident européen, sous le concours spontané de
deux admirables impulsions mentales, l’une, scientifique, émanée de Kepler et Galilée,
l’autre, philosophique, due à Bacon et à Descartes.
Depuis cette crise vraiment décisive, l’esprit positif, grandissant davantage en deux
siècles qu’il n’avait pu le faire pendant toute sa longue carrière antérieure, n’a plus
laissé possible d’autre unité mentale que celle qui résulterait de son propre ascendant
universel, chaque nouveau domaine successivement acquis par lui ne pouvant plus
jamais retourner à la théologie ni à la métaphysique, en vertu de la consécration
définitive que ses acquisitions croissantes trouvaient de plus en plus dans la raison
vulgaire.
C’est seulement par une telle systématisation que la sagesse théorique rendra
véritablement à la sagesse pratique un digne équivalent, en généralité et en consistance,
de l’office fondamental qu’elle en a reçu, en réalité et en efficacité, pendant sa lente
initiation graduelle : car, les notions positives obtenues dans les deux derniers siècles
sont, à vrai dire, bien plus précieuses comme matériaux ultérieurs d’une nouvelle,
philosophie générale que par leur valeur directe et spéciale, la plupart d’entre elles
n’ayant pu encore acquérir leur caractère définitif, ni scientifique, ni même logique.
L'histoire des idées ne prendra bien entendu rien de cela au sérieux ; Auguste Comte restera
simplement un outil historique propre à une période donnée en France, d'où justement le mépris de
Karl Marx pour le positivisme.
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d'abord considérer une situation hypothétique, où la nature humaine pourrait librement
développer son essor affectif et intellectuel, sans être forcée d'exercer aussi son activité.
Dans les climats où les autres besoins physiques sont peu prononcés, quelques cas
naturels d'heureuse fertilité se rapprochent beaucoup d'une telle exception. Mais elle se
réalise encore mieux chez les classes privilégiées, que leur situation artificielle dispense
presque entièrement de ces grossières sollicitudes.
Tel doit même devenir, dans le régime final, l'état normal de chacun pendant l'âge
préparatoire où l'Humanité pourvoit seule à l'existence matérielle de ses futurs
serviteurs, afin de mieux développer leur initiation morale et mentale. »
À quoi ressemblerait alors une société de ces humains en quelque sorte « purifiés » ou « épurés » ?
En une esthétisation de l'individu, en des libres associations – Auguste Comte montre bien l'étroit
rapport qui existe entre le libéralisme le plus franc et l'anarchisme.
On lit ainsi :
« A cette constitution individuelle correspondrait une semblable existence collective,
soit domestique, soit même politique, où les instincts sympathiques domineraient
librement. Leur prépondérance serait alors marquée surtout par un développement plus
complet de la vie de famille et un moindre essor de la vie de société.
Le plus noble des instincts bienveillants, quoiqu'il soit aussi le moins énergique, ne
pourrait cependant cesser alors d'inspirer directement l'amour universel.
Toutefois, faute d'une véritable activité commune, son exercice ordinaire serait dû
surtout au besoin uniforme de communiquer les émotions domestiques, dont l'expansion
simultanée se trouverait préservée de tout conflit spontané.
En un mot, l'existence sociale, n'ayant alors aucune forte destination pratique, prendrait,
comme l'existence personnelle, un caractère essentiellement esthétique.
Mais ce caractère, à la fois devenu plus pur et plus fixe, développerait ainsi des
satisfactions que nous pouvons à peine imaginer, et dont l'attrait continu lierait
profondément les diverses familles qui pourraient y participer assez.
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L'antique puissance des fêtes communes comme lien général des différentes peuplades
grecques, avant toute active coopération, peut seule nous indiquer faiblement la nature
de telles associations.
Dans cet état fictif, le classement fondé sur le mérite personnel dominerait
spontanément celui qui résulte d'une prépondérance matérielle qui ne se développe
qu'en vertu des nécessités correspondantes.
Ce qui est frappant, c'est qu'on se situe ici uniquement dans l'esprit, dans le refus général de la
matière. Auguste Comte est d'ailleurs très clair :
« La conclusion générale de cet examen hypothétique consiste donc à reconnaître que la
suppression continue des exigences matérielles rendrait le type humain plus pur et plus
net, son évolution plus libre et plus rapide. »
Cela montre bien que le positivisme est simplement une contribution à la modification des
mentalités ; il exprime un besoin historique. Il est un simple outil.
Ordre et progrès
Le positivisme ne devait pas être un outil que pour la bourgeoisie : il devait servir également à
mobiliser le prolétariat derrière la bourgeoisie. Il s'agissait impérativement d'encadrer
intellectuellement et moralement le prolétariat naissant. Voici un exemple de comment Auguste
Comte explique l'importance de parer à la menace communiste, dans son Discours sur l'ensemble
du positivisme :
« Pour rendre justice au communisme, on doit surtout y apprécier les nobles sentiments
qui le caractérisent, et non les vaines théories qui leur servent d'organes provisoires,
dans un milieu où ils ne peuvent encore se formuler autrement. En s'attachant à une telle
utopie, nos prolétaires, très peu métaphysiques, sont loin d'accorder à ces doctrines
autant d'importance que les lettrés.
Aussitôt qu'ils connaîtront une meilleure expression de leurs vœux légitimes, ils
n'hésiteront pas à préférer des notions claires et réelles, susceptibles d'une efficacité
paisible et durable, à de vagues et confuses chimères, dont leur instinct sentira bientôt la
tendance anarchique. »
Car Auguste Comte en est conscient : dans un pays développé comme la France alors, une idéologie
ne peut plus être partielle et doit être capable de toucher toute la société, toutes les couches de la
population. Elle ne peut pas concerner que la bourgeoisie...
Dans le Discours sur l'esprit positif, Auguste Comte fait donc cet avertissement :
« S’il faut aussi admettre la nécessité d’une vraie systématisation morale chez ces
esprits émancipés, elle ne pourra dès lors reposer que sur des bases positives, qui
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finalement seront ainsi jugées indispensables.
Quant à borner leur destination à la classe éclairée, outre qu’une telle restriction ne
saurait changer la nature de cette grande construction philosophique, elle serait
évidemment illusoire en un temps où la culture mentale que suppose ce facile
affranchissement est déjà devenue très commune, ou plutôt presque universelle, du
moins en France. »
Il s'agit d'ailleurs de mobiliser le prolétariat, ainsi que les femmes, contre le catholicisme et
l'aristocratie, donc dans une optique démocratique, mais par le positivisme, donc au service de la
démarche industrielle de la bourgeoisie :
« La nature intellectuelle du positivisme et sa destination sociale ne lui permettent un
succès vraiment décisif que dans le milieu où le bon sens, préservé d'une vicieuse
culture, laisse le mieux prévaloir les vues d'ensemble, et où les sentiments généreux sont
d'ordinaire le moins comprimés.
A ce double titre, les prolétaires et les femmes constituent nécessairement les auxiliaires
essentiels. de la nouvelle doctrine générale, qui, quoique destinée à toutes les classes
modernes, n'obtiendra un véritable ascendant dans les rangs supérieurs que lorsqu'elle y
reparaîtra sous cet irrésistible patronage. »
Auguste Comte est ici mégalomane et, annonçant le triomphe universel du capitalisme, la
domination de la bourgeoisie, il fait de sa théorie positiviste la nouvelle idéologie de l'humanité
toute entière :
« Sa fondation théorique [Auguste Comte parle du positivisme] trouve aussitôt une
immense destination pratique, pour présider aujourd'hui à l'entière régénération de
l'Europe Occidentale.
Car, d'une autre part, à mesure que le cours naturel des événements caractérise la grande
crise moderne, la réorganisation politique se présente de plus en plus comme
nécessairement impossible sans la reconstruction préalable des opinions et des mœurs.
Une systématisation réelle de toutes les pensées humaines constitue donc notre premier
besoin social, également relatif à l'ordre et au progrès.
Ainsi, le positivisme fut un simple outil, mais Augste Comte pensait qu'il avait découvert une clef
incroyable à l'histoire de l'humanité. Dans la dernière partie de sa vie, il décida même de faire du
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positivisme une religion.
Cela n'est pas original du point de vue bourgeois. Ainsi, la révolution française elle-même avait
tenté de formuler des « religions » républicaines. En 1793, ce fut le culte de la Raison, en 1794 celui
de l’Être suprême, en 1796 la « théophilantropie ».
On retrouvera cela par la suite avec l’idéal républicain bourgeois, avec ses instituteurs de la IIIe
République, son Parti Radical, ses préfets et hauts fonctionnaires « au service de la nation », ses
savants, etc.
Il s'agissait là, également, on l'aura compris, de faire de l'appareil d'État un remplaçant de la religion
sur le plan de la vie quotidienne et de l'éducation, précisément ce qu'Auguste Comte escomptait
faire.
Pour cette raison même, Auguste Comte voulut instaurer une religion positivste, dont le culte ne
visait pas à vénérer un être suprême, mais à méditer sur la vie, pour perfectionner la réalité. La mise
en place d'un calendrier et des prêtres allait en ce sens, afin de célébrer le progrès des idées.
Ici, en arrière-plan, on a Auguste Comte qui a eu une passion platonique pour une femme
dénommée Clotilde de Vaux, décédée rapidement après leur rencontre ; elle fut sa source
d'inspiration pour cette religion dite de l'Humanité. Dans sont testament, Auguste Comte s'adressera
à cette femme :
« Tu fus, à ton insu, comme je le dis chaque mardi, la femme la plus éminente, de cœur,
d'esprit, et même de caractère, que l'histoire universelle m'ait jusqu'ici présentée.
L'avenir me paraît difficilement susceptible d'un meilleur type. »
On a ainsi tous les 6 avril une Sainte Clotilde, avec tous les quatre ans une Journée des saintes
femmes, car un culte personnel de l'Homme à la Femme (l'épouse, la fille, la mère) doit être
réalisée. On notera qu'Auguste Comte a eu un peu avant ses trente ans une grave dépression,
l'amenant dans une institution pour de nombreux mois, et que c'est sa mère qui s'occupa de lui.
À cela s'ajoute neuf prétendus sacrements en rapport avec la vie sociale : présentation (baptême),
initiation (à 14 ans), admission (21 ans), destination (28 ans) ; mariage, maturité (42 ans), retraite
(63 ans), transformation (au lit de mort), incorporation au grand Être (7 ans après la mort).
Enfin, un temple de l'Humanité devait être bâti ; les treize grandes figures choisies par Auguste
Comte pour représenter treize mois de 28 jours étaient Moïse, Homère, Aristote, Archimède, César,
Saint Paul, Charlemagne, Dante, Gutenberg, Shakespeare, Descartes, Frédéric Il et Bichat.
L'unique temple en Europe se situe rue Payenne à Paris ; on y trouve inscrit la devise du
positivisme :
« L'amour pour principe, l'ordre pour base, et le progrès pour but. »
Elle dépend de l'Église positiviste du Brésil, pays où le positivisme a été récupéré de manière très
importante lors d'une tentative d'émergence de la bourgeoisie, au point de faire d'un mot d'ordre
d'Auguste Comte, Ordre et progrès, la devise placée sur le drapeau national.
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Voici comment la thématique de l'ordre et du progrès est abordé dans le Discours sur l’esprit
positif, en 1844 :
« Quoique les nécessités purement mentales soient sans doute, les moins énergiques de
toutes celles inhérentes à notre nature, leur existence directe et permanente est
néanmoins incontestable chez toutes les intelligences : elles y constituent la première
stimulation indispensable à nos divers efforts philosophiques, trop souvent attribués
surtout aux impulsions pratiques, qui les développent beaucoup, il est vrai, mais ne
pourraient les faire naître.
Ces exigences intellectuelles, relatives, comme toutes les autres, à l’exercice régulier
des fonctions correspondantes, réclament toujours une heureuse combinaison de
stabilité et d’activité, d’où résultent les besoins simultanés d’ordre et de progrès, ou de
liaison et d’extension.
Mais quand la raison humaine est enfin assez mûrie pour renoncer franchement aux
recherches inaccessibles et circonscrire sagement son activité dans le domaine vraiment
appréciable à nos facultés, la philosophie positive lui procure certainement une
satisfaction beaucoup plus complète, à tous égards, aussi bien que plus réelle, de ces
deux besoins élémentaires. »
Auguste Comte, avec le positivisme, a pratiquement inventé l'utopie bourgeoise d'un progrès infini
fondé sur un ordre évoluant de manière infinie... Même si dans les faits, il n'a fait que contribuer à
la lutte idéologique de la bourgeoisie française dans sa concurrence acharnée avec le catholicisme et
la bourgeoisie lors de la restauration.
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