Les Mouvements Nationalistes Entre Politique Et Culture
Les Mouvements Nationalistes Entre Politique Et Culture
par
Véronique Merckx
de Belgique
(2014)
TABLE DES MATIERES
INTRODUCTION ................................................................................................................................................................ 7
1 NATION ET NATIONALISME............................................................................................................................... 14
3
2.4.2 La notion de structure des opportunités politiques ..................................................................................... 84
2.4.3 Structure des opportunités politiques et trajectoire des mouvements nationalistes: analyse selon le modèle
de Kriesi, Koopmans, Duyvendak et Giugni ............................................................................................................. 86
2.4.4 Alliances et alignements politiques ............................................................................................................. 97
2.5 STRUCTURE DES OPPORTUNITÉS POLITIQUES, STRUCTURE DES OPPORTUNITÉS DISCURSIVES ET DYNAMIQUE DES
MOUVEMENTS NATIONALISTES ..................................................................................................................................... 106
2.6 MÉTHODES .......................................................................................................................................................... 114
2.6.1 Analyse comparée des mouvements nationalistes périphériques .............................................................. 114
2.6.2 Etats et régions soumis à l’analyse ........................................................................................................... 115
2.6.3 Période d'analyse ...................................................................................................................................... 116
2.6.4 Spécification des variables........................................................................................................................ 117
2.6.5 Donnés d'analyse ...................................................................................................................................... 118
2.7 BILAN.................................................................................................................................................................. 121
ANNÉE.............................................................................................................................................................................. 141
4
5.3 LE MOUVEMENT NATIONALISTE EN CATALOGNE ................................................................................................ 228
5.3.1 Le potentiel de mobilisation nationaliste en Catalogne ............................................................................ 228
5.3.2 Stratégies d’action du mouvement nationaliste ........................................................................................ 230
5.3.3 Les étapes de la mobilisation nationaliste en Catalogne .......................................................................... 233
5.3.4 Le succès du mouvement nationaliste catalan .......................................................................................... 237
5.4 BILAN.................................................................................................................................................................. 242
5
6
INTRODUCTION
Le 10 juillet 2010, un million de personnes défilaient à Barcelone sous le mot d’ordre « Som una
nació. Nosaltres decidim1 » avec le soutien de l’essentiel des partis politiques siégeant au Parlement
catalan, de l’ensemble des syndicats et de nombreuses associations culturelles, en vue de défendre le
statut d’autonomie élargie de la Catalogne mis en cause par une décision du Tribunal constitutionnel
de Madrid. En mai 2011, le parti indépendantiste écossais, le Scottish National Party, remportait les
élections régionales et obtenait la majorité absolue des sièges au Parlement écossais. Il annonçait
début 2012 la tenue d'un referendum sur l'indépendance de l'Ecosse en 2014. En mai 2011, les
différentes formations nationalistes basques remportaient deux tiers des voix aux élections
municipales basques, dont 25 % des suffrages pour les indépendantistes basques du parti Bildu,
réputé proche du mouvement terroriste Euskadi Ta Askatasuna (ETA). En Irlande du Nord dans le
même temps, le parti républicain Sinn Féin partageait le pouvoir au gouvernement régional irlandais
avec le Democratic Unionist Party, le principal parti unioniste en Irlande du Nord, amenant le
journal The Economist à commenter ironiquement: « The two still stand for polar opposites, the first
for the union with Britain and the second for an eventual united Ireland. In the here and now,
however, they govern as a team that the Tories and Lib Dems in Westminster might envy » (The
Economist, 28.4.2011).
Dans le même temps, la violence politique liée au nationalisme en Europe semblait toujours
d'actualité. La traditionnelle saison des parades protestantes en Irlande du nord était émaillée
d’incidents culminant en émeutes le 12 juillet 2011 lors d’une marche loyaliste traversant des
quartiers catholiques, la guérilla urbaine (« kale borroka ») apparaissait toujours active au Pays
basque en dépit du renoncement par ETA à la lutte armée en octobre 2011, tandis qu’en Corse, la
violence nationaliste restait présente avec entre autres l’assassinat en pleine journée de juin 2011 par
des tueurs à moto d’un des dirigeants du parti indépendantiste Corsica Libera.
Le nationalisme périphérique en Europe reste une réalité et, comme l’illustrent les quelques
exemples ci-dessus, les mouvements nationalistes sont aussi dans certaines régions parvenus à
s’imposer comme des acteurs politiques incontournables. Ils sont part aux institutions, dirigent
parfois le gouvernement régional, en même temps que, pour certains d’entre eux, ils peuvent
mobiliser les foules de manière pacifique pour faire avancer leur cause. En même temps, le
nationalisme périphérique a engendré la violence politique la plus meurtrière en Europe de l’ouest
depuis la deuxième guerre mondiale, en particulier en Irlande du nord et au Pays basque, et continue
à l’heure actuelle d’être accompagné d’un activisme violent et parfois terroriste dans plusieurs
régions d'Europe.
Le nationalisme périphérique en Europe de l’ouest a connu un regain d’activité dans nombre de
régions (entre autres en Bretagne, Corse, Pays Basque, Catalogne, Irlande, Ecosse, Pays de Galles,
Jura suisse, Flandre) à partir des années 1960. Ces mouvements nationalistes se ressemblent dans
leurs aspirations: ils visent à obtenir des modifications des arrangements étatiques et une autonomie
politique accrue ou l’indépendance pour leur région, ils visent à défendre l’identité de la nation qu’ils
représentent, entre autres la survie ou la promotion de leur langue et de leur culture spécifique, ils
visent à être reconnus comme des interlocuteurs valables par l’Etat souverain auquel ils sont
confrontés pour faire avancer leur cause. Pour autant, comme les exemples précités l’ont illustré, les
1
En français: « Nous sommes une nation. C’est nous qui décidons »
7
voies qu’empruntent les mouvements peuvent être très diverses. Certains mouvements nationalistes
recherchent des améliorations incrémentales et négociées pour leur région, d’autres défendent des
positions indépendantistes radicales. Certains mouvements sont dominés par les organisations
partisanes, d’autres combinent activité partisane et mobilisation sociale. Dans certaines régions,
l’activisme nationaliste est essentiellement modéré, d’autres présentent un mélange de protestation
modérée et radicale et peuvent comprendre aussi des organisations clandestines, organisées
militairement et possédant parfois plusieurs centaines de membres, capables d’organiser des attentats
ou assassinats ciblés. Enfin, les relations avec l’Etat et le succès enregistré par les mouvements
diffère: les mouvements nationalistes irlandais, basque, écossais ou catalan sont parvenus à obtenir
des concessions importantes de l’Etat central en termes d’autonomie politique, alors que le
mouvement corse n’a pas atteint de résultats significatifs en ce domaine ; l'Ecosse ou l'Irlande du
nord pourraient également, si leurs populations en expriment la volonté, devenir des Etats
indépendants, alors que cette option apparaît fermée aux mouvements basque, catalan ou corse ; en
Irlande du nord, le nationalisme radical est également parvenu à être reconnu comme un
interlocuteur légitime par l’Etat et ses représentants politiques sont aujourd’hui part au gouvernement
régional, tandis qu’au Pays basque il fait l’objet d’une interdiction2.
Modèle d’analyse général: les effets de la structure des opportunités politiques et discursives sur
les mouvements nationalistes
Le modèle développé dans le présent travail s’inspire de la littérature sur les mouvements sociaux, en
particulier des travaux concernant l’effet du processus politique sur les mouvements sociaux (voir
par exemple Piven et Cloward [1979], Kitschelt [1986], Tarrow [1983, 1989, 1996, 1998], Tilly
[1978, 1995b], McAdam [1986, 1996a, 1996b], Kriesi [1991, 1996, 2004], Giugni [1993, 2004,
2009], Koopmans [1995], Kriesi et al [1995], Amenta et Young [1999], Meyer [2004]) ainsi que la
littérature concernant le framing des mouvements sociaux et l'effet des opportunités discursives sur
2
Le parti politique Batasuna (anciennement Herri Batasuna) a été déclaré illégal en Espagne en 2002.
8
les mouvements sociaux (Koopmans et Statham [1999], Koopmans [2001], Koopmans et Olzak
[2004]).
D'une part, le modèle envisage les mouvements nationalistes comme des mouvements sociaux
engagés dans la production de significations en vue de mobiliser des adhérents potentiels et de
s’assurer des soutiens politiques et qui sont appelés à interpréter et reformuler les griefs présents
dans une population qu’ils entendent mobiliser autour de la question nationale. Pour ce faire, les
mouvements nationalistes sont appelés à « politiser la culture » et définir des caractéristiques
ethniques ou culturelles d'une population en termes d'enjeux politiques. Les mouvements ne peuvent
dans ce cadre pas choisir librement les enjeux politiques de la nation mais sont en partie contraints
par les spécificités du contexte culturel dont ils sont issus, si bien que l’identité collective telle
qu’elle est formulée dans la population représente une contrainte et une opportunité pour les
mouvements (formant la structure des opportunités discursives du mouvement) qui a également des
répercussions sur leurs objectifs, stratégies d’action, leur interaction avec la sphère politique et en
définitive leurs chances de succès. Pour en citer un exemple: les contraintes du contexte pour le
mouvement nationaliste en Irlande du nord, où le territoire mythique de la nation irlandaise est l'île
d'Irlande et, par ailleurs, la région est divisée depuis le dix-neuvième siècle au moins entre
population catholique se définissant comme irlandaise et population protestante pro-britannique,
devraient à notre avis se différencier fortement de ces mêmes contraintes en Ecosse, où la population
est plutôt homogène et le territoire national n'est pas disputé. Ceci, à notre sens, a aussi des effets sur
le choix par les mouvements nationalistes concernés de poursuivre des objectifs autonomistes,
indépendantistes ou irrédentistes, de recourir plutôt à des stratégies partisanes et institutionnelles, à la
contestation sociale ou encore à la lutte armée, de même que ces choix devraient influencer les
réponses étatiques, ouvertes ou répressives, à leurs exigences.
D'autre part, le modèle approche les mouvements nationalistes sous l’angle des opportunités
politiques ouvertes aux mouvements sociaux et considère que l’émergence et la trajectoire des
mouvements nationalistes s’expliquent largement par des facteurs politiques. Le nationalisme est une
tentative de groupes plus ou moins exclus d’obtenir une redistribution plus avantageuse de pouvoir
en leur faveur ; la structure de pouvoir en place, les stratégies informelles des élites au pouvoir et les
alliances éventuelles avec les élites peuvent être considérés comme des facteurs centraux expliquant
les modalités par lesquelles les mouvements nationalistes tentent de redistribuer le pouvoir à leur
avantage. On s’intéressera dans ce cadre aux effets de la structure des contraintes et opportunités
politiques (« political opportunity structure » ou « POS ») sur les mouvements nationalistes. On peut
supposer par exemple que la tradition de fermeture de l'Etat français vis-à-vis de mouvements
contestataires offre à un mouvement nationaliste périphérique comme le mouvement corse des
opportunités différentes, et moins avantageuses, que l'approche traditionnellement plutôt intégrative
de l'Etat britannique vis-à-vis de la contestation.
L’analyse des mouvements nationalistes selon les deux approches combinées décrites ci-dessous est
réalisée dans une perspective comparative.
9
ses objectifs tant par la voie partisane ou par le biais de groupes d'intérêts qu'en s’appuyant sur un
répertoire d’action (pétitions, manifestations, grèves, actions violentes, etc.) ne ressortant pas aux
canaux institutionnels. Nous adoptons ici en conséquence une définition plus large du mouvement
nationaliste que la notion généralement retenue par la littérature sur les mouvements sociaux.
Etat Population
(centre) (région)
I
Structure des opportunités
n
Structure des opportunités t
politiques
discursives
Arrangements
Population, territoire,
e Impacts
institutionnels formels et r
histoire et clivages
stratégies informelles
Alliances politiques
politiques a
c Politiques publiques
Reconnaissance du
t
mouvement
i Changements de valeurs
o
Mouvement nationaliste n
Nous considérons comme point de départ de l’analyse l’impact des mouvements nationalistes, c’est-
à-dire les succès qu’ils obtiennent et qui résultent de l’interaction entre le mouvement nationaliste,
l’Etat et la société. On peut considérer l’impact des mouvements comme la résultante de facteurs
endogènes, c’est-à-dire propres au mouvement (son organisation, ses stratégies, etc.) et de facteurs
exogènes, c’est-à-dire ne pouvant être directement influencés par le mouvement et reflétant les
caractéristiques de l’Etat et de la société dont ils émergent. Le modèle se concentre sur l’influence
des facteurs exogènes sur les mouvements.
Nous supposerons que les mouvements nationalistes sont soumis à deux types de contraintes
exogènes qui ont une influence sur leur trajectoire et, en définitive, sur leur succès:
10
penser qu'une fois créée, l’identité nationale possède une certaine pérennité (voir aussi chapitre 1.3).
Les caractéristiques principales d’une nation (territoire, composition de la population, langue
nationale, etc.) seront dès lors considérées ici comme ne pouvant être influencés directement par le
mouvement nationaliste. A l’inverse ces dimensions créent une contrainte sur le mouvement: comme
le notent Snow et al (1997), la mobilisation et le succès des mouvements sont déterminés par leur
capacité à développer des schémas interprétatifs liant la cause du mouvement aux intérêts,
perceptions et idéologies de leurs électeurs, et les mouvements devraient si possible développer des
schémas d’interprétation (« frames ») en résonance avec les attentes de la population qu’ils entendent
mobiliser. Dans la lignée de Koopmans et Statham (1999), on appellera structure des opportunités
discursives les contraintes et opportunités d’ordre culturel et symbolique résultant pour un
mouvement nationaliste des schémas interprétatifs réputés réalistes et légitimes par la population de
la région qu’ils représentent. On peut considérer dès lors que les mouvements sont confrontés dans
leur action à des opportunités et contraintes découlant en particulier de la définition par la population
des dimensions clef de l’identité nationale (territoire, population, structure des clivages, histoire) et
que la structure des opportunités discursives ouverte au mouvement a une influence décisive sur la
trajectoire et en définitive le succès des mouvements.
Le nationalisme vise à obtenir la souveraineté sur un territoire pour une communauté nationale.
Parmi les éléments du contexte culturel des mouvements, la population et le territoire devraient jouer
un rôle central, ainsi que dans une moindre mesure la structure des clivages entre la communauté et
le centre comme l’histoire de leurs relations. On peut opposer de manière simplifiée les mouvements
nationalistes émergeant dans un contexte où le territoire est contesté, la population divisée, l’histoire
conflictuelle et des clivages culturels saillants non négociables opposent la région au centre, à des
mouvements nationalistes émergeant dans un contexte où le territoire et la communauté nationale
sont unifiés, l’histoire des relations avec le centre peu conflictuelle et les clivages culturels
faiblement saillants. A notre sens, la première situation est favorable à l’apparition d’un mouvement
nationaliste fortement mobilisé et conflictuel, tandis que la seconde crée un contexte favorisant
l’apparition d’un mouvement nationaliste modéré.
11
sont considérées uniquement de manière indirecte, dans la mesure où la structure des opportunités
politiques et discursives a un effet sur la dynamique interne des mouvements.
Le modèle se prête en particulier à une analyse comparée des mouvements nationalistes. En vue
d’une telle analyse, on s’est efforcé de sélectionner des mouvements nationalistes présentant une
structure de leurs opportunités discursives et politiques contrastée.
Structure du texte
Le texte est structuré de la manière suivante:
Le chapitre 1 procède à une introduction générale à la nation et au nationalisme. Il définit les
concepts de nation, de nationalisme, d’Etat-nation, ceux de séparatisme, d’autonomisme, de
régionalisme et d’irrédentisme, ainsi que les concepts d’identité et d’ethnie. Il présente par ailleurs
3
Le mouvement nationaliste jurassien actif en Suisse n’a en particulier pu être retenu, dans la mesure où il visait à
obtenir son indépendance à l’égard du canton de Berne – or, si la Suisse est traditionnellement considérée comme un
idéal-type d’Etat intégrant les mouvements sociaux, ceci n’est pas vrai du canton de Berne auquel le mouvement
jurassien a été confronté ; par ailleurs, le mouvement jurassien à l'inverse des autres mouvements retenus n'est pas un
mouvement nationaliste au sens strict, qui revendiquerait un statut d'autodétermination et son indépendance éventuelle
vis-à-vis de l'Etat auquel il est rattaché.
12
un historique sommaire de l'émergence du nationalisme à la fin du dix-huitième siècle et s’attache à
l’accompagner d’une discussion des modèles explicatifs de ce phénomène, soit les approches
primordialistes, ethno-symbolistes, modernistes et postmodernistes du fait national. Il s’intéresse
ensuite plus spécifiquement aux objectifs poursuivis par les mouvements séparatistes et autonomistes
et présente un certain nombre de modèles explicatifs qu’a proposé la littérature très abondante sur le
nationalisme et les mouvements sociaux pour l’analyse des mouvements autonomistes et séparatistes.
Le chapitre 2 présente le modèle d’analyse brièvement discuté dans la présente introduction. Il
définit d’abord le mouvement nationaliste comme mouvement social, puis discute l’influence de
deux types de facteurs sur les mouvements nationalistes, d’une part le contexte politique que
rencontrent les mouvements nationalistes, soit la structure des opportunités politiques à laquelle est
confrontée le mouvement, d’autre part le contexte culturel des mouvements, soit la structure des
opportunités discursives ouvertes au mouvement. Sur cette base, il établit les hypothèses principales
de la recherche. Il discute dans une dernière partie le choix des cinq régions soumises à l’analyse et
les méthodes utilisées pour l’analyse des mouvements nationalistes desdites régions.
Les chapitres 3 à 7 présentent sous forme d’études monographiques les mouvements séparatistes ou
autonomistes en Irlande du nord, en Ecosse, en Catalogne, au Pays basque et en Corse. Pour chaque
région, il est procédé à un bref aperçu historique de la région ainsi que des dimensions du conflit
nationaliste. Les caractéristiques du mouvement nationaliste font ensuite l’objet d’une discussion,
sous l’angle du potentiel de mobilisation du mouvement nationaliste, de son organisation et ses
stratégies, de la trajectoire du mouvement dans le temps ainsi que du succès qu’il a rencontré.
Le chapitre 8 procède à la synthèse des résultats des analyses monographiques et à une comparaison
des cinq mouvements, en particulier des effets qu’ont eus sur la trajectoire des mouvements le
contexte culturel spécifique dont ils étaient issus et les opportunités politiques auxquelles ils ont été
confrontés.
13
1 NATION ET NATIONALISME
Il est nécessaire pour étudier les mouvements nationalistes de procéder d’abord à la définition
de divers concepts utiles à la compréhension de ces mouvements et de considérer quelques
pistes d’explication proposées par les sciences sociales sur l’origine et le développement du
nationalisme.
L’objectif poursuivi par de telles clarifications est au premier chef de fournir un éclairage
général sur le fait national. Par ailleurs, les concepts et explications qui seront développés
forment les bases théoriques pour une discussion plus approfondie menée dans des chapitres
ultérieurs.
Le présent chapitre commence par définir les concepts de nation et de nationalisme. Il
présente ensuite quelques grands courants de pensée en matière de nationalisme et les
hypothèses qui sous-tendent ces courants et discute les fondements ethniques et culturels de la
nation et du nationalisme. Il traite ensuite plus spécifiquement de la question de
l’autonomisme et du séparatisme. Après une discussion de la terminologie en usage, il
s’intéresse en particulier aux objectifs poursuivis par les mouvements autonomistes et
séparatistes et présente quelques approches théoriques de l’apparition et des trajectoires du
nationalisme périphérique (autonomiste ou séparatiste).
14
A la base de la revendication politique, revendication de souveraineté, qu’exprime le
nationalisme, nourrissant son idéologie et fournissant les adhérents potentiels ou effectifs au
mouvement nationaliste, se trouve la nation. Le chapitre suivant définit cette notion.
1.1.2 La nation
Le concept de nation est polysémique. Les théoriciens des sciences sociales peinent en
particulier à s’accorder sur le rôle des composants ethniques versus civiques de la nation ou
sur la balance entre éléments subjectifs (volonté de vivre ensemble, mémoire collective) et
objectifs (territoire, langue, ethnie) dans l’identité nationale (Smith et Hutchinson, 1994: 4).
Les définitions divergentes de la nation peuvent être ramenées à une opposition entre une
perception universaliste/territoriale et une perception ethnique/culturelle de la nation
(Plamenatz 1973), soit l’opposition entre la nation civique, horizontale, de la tradition
française (des théoriciens de la Révolution à Ernest Renan 4) et la nation organique, verticale,
de la tradition allemande, tels Herder et Fichte5.
Crowley a résumé ce dualisme en ces termes: « [Le concept de nation] a pris, dans l’usage
devenu dominant depuis le dix-neuvième siècle, deux sens tout à fait distincts, mais
inextricablement mêlés. Tout d’abord la nation, sous l’influence de la révolution française et
des idées de souveraineté nationale, se conçoit comme « une certaine manière de regrouper les
hommes en société ». Cette vision est universaliste: l’organisation nationale n’est propre à
aucun groupe d’hommes, et rien ne s’oppose en principe à la redéfinition des frontières
jusqu’à englober, éventuellement, l’ensemble du genre humain. Ensuite, de façon à première
vue incompatible, la nation est une certaine manière d’insérer un groupe humain dans
l’histoire, de lui donner une structure indépendante de tel ou tel individu, de le définir par
opposition à d’autres groupes humains. Cette conception, qui, prise isolément, ne se distingue
guère de l’ethnie (…), correspond à la dimension « mythique » de la nation. Elle est bien
évidemment particulariste » (Crowley, 1991: 187-188).
4
Ernest Renan (1823-1892). Inspiré par John Stuart Mill, qui avait développé l’idée de pacte civique national, et
s’inscrivant en réaction contre Herder et Fichte, Renan défend une conception élective de la nation: «
L’existence d’une nation est (...) un plébiscite de tous les jours » (Renan, 1997). Le gouvernement nécessite une
solidarité de base, la nation est légitimée par le consentement (diffus) des individus. Renan nuance néanmoins
l’approche libérale anglaise de la nation en y apportant une forte touche de mémoire collective (voir aussi
Hermet, 1996: 132): « La nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font
qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la
possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre
ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis » (Renan, 1997: 31). Renan
identifie la nation comme une solidarité issue d’une conscience historique (Smith et Hutchinson, 1994: 15). Il
combine par là deux approches traditionnellement opposées, soit la perspective étatiste / civique et la perspective
qui voit dans le passé le fondement de l’identité collective et de la nation.
5
Johann G. Herder (1744-1803). La conception de la nation élaborée par Johann Herder s’inscrit en réaction
contre la prétention universaliste issue de la Révolution française et du rationalisme kantien. La nation de Herder
n’est pas une entité abstraite mais une communauté d’hommes ayant une culture commune (« das Volk »), dont
les éléments constitutifs sont la religion, la race et la langue. « Pour Herder (...) la culture de chaque nation n’est
pas autre chose que l’ensemble des codes de langage, des symboles, des types de rapports sociaux, des
institutions, des techniques, également des modes d’adaptation aux influences de l’environnement temporel et
spatial qui les singularisent comme groupements humains stables et de quelque envergure, qu’il s’agisse d’une
société avancée ou d’une communauté qui l’est beaucoup moins » (Hermet, 1996:120-21). Cette conception
implique le primat de l’ordre social sur l’ordre politique incarné dans l’Etat. La nation dispose d’une légitimité
propre, organique, et peut se pourvoir d’un Etat à sa guise. Fichte (1762-1814) développera amplement la théorie
de la nation culturelle de Herder.
15
Par extension de la première acception, qui lie indissolublement nation et citoyenneté, la
nation est parfois confondue avec l’État6. L’ethnie n’est pas retenue comme dimension
fondamentale dans l’acception universaliste.
Les définitions en accord avec l’acception mythique et particulariste, dite aussi organique, de
la nation mettent à l’inverse l’accent sur les dimensions culturelles et ethniques de la nation,
respectant en cela l’étymologie, puisque le terme natio signifie naissance et fait directement
référence à la lignée. Ainsi, pour Connor « a nation is a self-aware ethnic group » (Connor,
1994: 45). Smith, tandis qu’il met l’accent sur l’aspect volontaire de la nation, formule
également une définition de la nation qui en souligne le substrat ethnique: « a named and self-
defined human community sharing common myths, memories and symbols, residing in and
attached to a historic territory, and united by common codes of communications, and a
distinctive public culture, and common customs and laws » (Smith, 2006: 175).
6
Ainsi, pour l’Enciclopedia Brasileira Merito: « [a nation is] the community of the citizens of a state, living
under the same regime or government and having a community of interests, and subordinated to a central power
which takes charge of maintaining the unity of the group » (cité par Hobsbawm, 1990: 15).
16
exemple, qui se construit sur le modèle de nation né de la Révolution française, est
composé de populations de culture et langue différentes.
L’appartenance à la nation est un acte volontaire. Dans cette perspective, la nationalité
peut s’acquérir ou se perdre en fonction de l’adhésion de l’individu ou au contraire de
sa non-adhésion au contrat social. Ainsi, « dans la logique révolutionnaire, il suffit de
déclarer son adhésion aux droits de l’homme et, à partir de 1791, à la Constitution,
pour devenir français » (Renaut, 1999: 368). A l’inverse, le citoyen peut se voir déchu
de sa nationalité s’il renie les principes qui fondent le contrat social7.
L’idée de la nation se place sous le signe du cosmopolitisme. D’une part, tout homme
peut adhérer au contrat social, d’autre part l’horizon dudit contrat social est un horizon
humaniste, incarné dans la déclaration des droits de l’homme. La pluralité des nations
ne demeure que dans la mesure où il existe une pluralité des régimes politiques, et
l’adhésion de l’ensemble des régimes aux valeurs démocratiques devrait signifier une
disparition de nations distinctes pour l’avènement d’une communauté démocratique
qui s’étende à l’ensemble des peuples.
1.2.2 La nation organique
La conception organique de la nation est généralement rattachée au nationalisme romantique
allemand. Tandis que la France et l’Angleterre ont créé leur État-nation entre la fin du dix-
huitième siècle et le début du dix-neuvième siècle sur la base d’unités étatiques préexistantes,
l’État-nation se forme en Allemagne durant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle à
partir d’entités territoriales jusque là fragmentées. La conception nationale qui accompagne
cette construction est, en partie en raison de ces circonstances historiques particulières, d’une
qualité différente de celle qui présidait à la construction des nations française ou anglaise
(voir aussi Annexe: Aperçu historique de la nation et du nationalisme). La formation d’un
État nouveau réunissant des unités territoriales auparavant indépendantes fonde sa légitimité
sur l’existence d’une volonté populaire aux accents culturels davantage que civiques. L’idée
d’un peuple (« Volk ») partageant une tradition, un substrat culturel et ethnique est
primordiale: en elle s’ancre la légitimité du projet politique de construction étatique.
Le nationalisme romantique s’oppose au nationalisme révolutionnaire en ce qu’il substitue à
la conception politico-juridique et constructiviste de la Révolution, basée sur la notion de
« nation-contrat » une conception culturelle et organique, basée sur la notion de « nation-
génie » ou de « Volksgeist ».
La nation des romantiques se distingue de la nation révolutionnaire en particulier sur les
points suivants:
L’idée de nation s’inscrit dans une perspective naturelle, organique et tournée vers le
passé, au contraire de la perspective contractuelle et tournée vers l’avenir des
révolutionnaires. Le nationalisme romantique rejette l’idée d’adhésion volontaire
réfléchie au profit d’une nation née de liens naturels, soit de l’appartenance des
individus à une communauté de langue, de culture ou de race: « Le constructivisme
cède la place à une approche naturaliste de l’unité nationale, fondée sur le principe
selon lequel il y aurait des différences naturelles entre les types d’hommes. C’est ainsi
non l’adhésion, mais l’enracinement dans une naturalité qui décide de l’appartenance à
une nation » (Renaut, 1999: 372).
La frontière est une notion centrale: « virtuellement, la nation des romantiques, pensée
sous l’idée de différence et non plus sous celle d’identité, rompant avec l’horizon du
7
La France révolutionnaire a ainsi privé de la nationalité française un certain nombre de représentants de la
noblesse qui ont émigré et combattu la Révolution.
17
cosmopolitisme pour celui du nationalisme, ouvre sur la perspective d’une irréductible
hétérogénéité des communautés nationales (la nation devient nation allemande, nation
française, etc.), au mieux de leur insurmontable dispersion, au pire de leur inapaisable
conflit » (Renaut, 1999: 370).
La nationalité de l’individu, comme la nation, est un fait naturel et déterminé. La
nationalité ne peut s’acquérir, sinon par la naissance, ni se perdre: « Si la nation est
une entité naturelle, la nationalité est également, dans ces conditions, une déterminité
naturelle: on naît français, on ne se choisit pas tel et même on ne le devient pas
vraiment – si ce n’est (le terme est significatif de cette conception de la nation) par
‘naturalisation’, laquelle n’apparaît ici, en tout état de cause, que comme un pis-aller »
(Renaut, 1999: 372). L’acquisition de la nationalité suppose que l’individu ait intégré
des données « naturelles » de la nation et la procédure de naturalisation comprend une
vérification de la maîtrise des aptitudes par exemple linguistiques du postulant.
L’accès à la nationalité peut être refusé, en particulier si l’intégration culturelle est
jugée insuffisante.
La nation se renferme dans son particularisme. Tandis que la nation révolutionnaire est
de fait cosmopolite, la nation romantique conçoit ses relations avec les nations
voisines sur un fond de guerre possible où se perdrait l’identité vitale du groupe:
« Cette (…) idée de nation est menacée intrinsèquement par une dérive nationaliste: si
la nationalité est une différence naturelle absolue, c’est une valeur qu’il faut préserver
à tout prix contre ce qui pourrait la dénaturer » (Renaut, 1999: 373). Plutôt qu’à la
tentation du cosmopolitisme, le nationalisme romantique peut être porté à céder aux
attraits de l’expansionnisme ou du nationalisme intégral.
1.2.3 Nationalisme civique, nationalisme organique
Le nationalisme peut s’inspirer de la conception civique ou organique de la nation, et
revendiquer la souveraineté nationale en fonction d’un pacte civique, d’une volonté commune
purement contractuelle, ou la revendiquer sur la base d’un substrat ethnique ou culturel
commun.
Les auteurs mettent cependant souvent ce dernier aspect dans leurs définitions du
nationalisme, et soulignent dans le nationalisme une dimension culturelle ou ethnique centrale
fondant la revendication de la souveraineté nationale8.
Ainsi, selon Mach: « The desire to have one’s own state which would protect one’s nation, the
political principle stating that the boundaries of a political domain should be identical with
those of a cultural domain, is what constitutes the sentiment and the political movement of
nationalism » (Mach, 1993: 101), tandis qu’une définition de Gellner considère que
« nationalism is a theory of political legitimacy, which requires that ethnic boundaries should
not cut cross political ones » (Gellner, 2006: 1).
Sans doute, le nationalisme s’appuie quasi naturellement sur un substrat ethnique ou culturel
particulier. La communauté nationale est, comme le note Anderson, une communauté
imaginaire se concevant comme une fraternité, une camaraderie profonde, où, même si les
membres de la nation ne croiseront jamais la plupart de leurs concitoyens vit dans l’esprit de
8
A noter que si la composante ethnique ou culturelle est largement retenue dans les définitions du nationalisme,
ethnicité et nationalisme ne doivent pas pour autant être confondus. Pour Banton (1983) comme Eriksen (1993)
la distinction entre ethnicité et nationalisme est essentiellement politique – elle se définit dans leur relation à
l’Etat et à la souveraineté. Crowley (1991) va aussi dans ce sens. Pour Eriksen, tandis que le nationalisme
demande que les frontières de l’Etat correspondent aux frontières culturelles, cette demande n’est pas formulée
par la plupart des groupes ethniques. De fait, c’est seulement lorsque les différences culturelles sont exprimées
en termes de souveraineté territoriale (ie. de souveraineté politique) qu’un mouvement ethnique devient un
mouvement nationaliste (McCrone, 1998: 27).
18
chacun d’eux l’image de leur communion (Anderson, 1991: 19). Cette communion semble
passer davantage par une communauté d’expériences imaginaires i.e. de culture que par des
valeurs civiques abstraites – elle semble passer essentiellement par une langue commune, une
religion partagée, et pour reprendre encore les termes d’Anderson, par l’hommage rendu, mi-
souvenir mi-invention, à « nos morts » (Anderson, 1991: 206). Le nationalisme se conçoit dès
lors d’abord comme une défense de son lignage, de son particularisme, contre d’autres
particularismes plus ou moins hostiles (voir aussi Kristeva, 1993).
Le nationalisme appuyé sur une approche civique de la nation n’est pas à exclure totalement
pour autant. Pour les États-nations constitués, le rappel d’un pacte civique (de préférence à
des rappels d’ordre ethnique) pour renforcer le sentiment d’appartenance des citoyens se
rencontre plus ou moins fortement selon l’État considéré. Le phénomène apparaît
particulièrement dans les États-nations constitués de populations, langues et cultures
différentes, comme la Suisse, où les expressions de nationalisme passent en général par la
glorification de valeurs part au contrat social – ainsi de la neutralité helvétique. Le
nationalisme de nations sans État peut ou a pu prendre également le ton d’une revendication
civique et contractuelle. Ainsi du nationalisme belge de 1830. Ainsi, pour les nationalismes de
type sécessionniste, de la séparation de Taiwan d’avec la Chine ou de la partition de la Corée,
où un certain choix de contrat social – capitalisme ou socialisme – et non des caractéristiques
ethniques sont à l’origine de la partition des États9. Actuellement, une revendication
nationaliste qui se fonderait uniquement sur la volonté de vivre ensemble d’une manière
particulière, sans substrat ethnique distinct, ne semble toutefois pas présente parmi les
mouvements nationalistes épars dans le monde.
Qu’il s’agisse de nationalisme d’États constitués ou de nationalisme de nations sans États, on
peut considérer qu’une dimension ethnique ET une dimension civique sont généralement
présentes dans l’idéologie nationaliste et alimentent la capacité de mobilisation des
populations autour de la nation – même si la dimension culturelle est souvent prééminente.
Quelques exemples l’illustrent:
Parmi les nationalismes d’Etat, la France républicaine, souvent citée comme idéal-type de
nationalisme civique, mêle de fait intimement aspects civiques, telle l’adhésion aux
valeurs de la République comme pierre angulaire de la nation, et aspects culturels, comme
en témoigne l’imposition progressive de la langue française sur l’ensemble du territoire
national et, plus récemment, l’extrême résistance de l’Etat français à reconnaître
l’existence de langues régionales.
Parmi les nationalismes d’Etat toujours, l’Allemagne nazie, essentiellement fondée sur les
principes d’un nationalisme organique, a néanmoins intégré dans sa politique des aspects
de la nation civique, puisqu’elle a déchu de la nationalité allemande des citoyens
allemands ‘aryens’ en raison de leur opposition au régime nazi10.
Parmi les nationalismes de nations sans Etat, on notera par exemple que le nationalisme
basque, souvent défini comme un nationalisme « ethnique », s’appuie ou s’est appuyé
également (au moins pour une partie du mouvement) sur des arguments civiques, en
fondant ses revendications autonomistes ou indépendantistes sur l’hypothèse que
l’Espagne post-franquiste n’est ou n’était pas un État démocratique.
Le nationalisme civique et ethnique ont souvent été opposés dans la littérature s'intéressant
aux mouvements nationalistes contemporains (voir à ce propos Llobera [2005]). En particulier
9
A noter que, l’acception ethnique de la nation ayant tout de même largement pris le dessus dans la
compréhension commune du fait national, ces partitions, comme celle de l’Allemagne après la deuxième guerre
mondiale, sont généralement apparues aux observateurs comme la partition en deux Etats d’une seule et unique
nation, et la réunification éventuelle comme une issue désirable et naturelle.
10
Par exemple Thomas Mann, déchu de la nationalité allemande en 1934.
19
Greenfeld (1992) et Ignatieff (1994) tendent à distinguer parmi les mouvements nationalistes
ceux qui s’appuient sur un nationalisme ouvert, choisi et rationnel (civique) ou fermé,
émotionnel et transmis par héritage (ethnique).
20
lui donnant forme, le primordialisme postule que la nation est première et le nationalisme, sa
conséquence naturelle. L’approche primordialiste fait de la nation une entité intemporelle,
reflet d’une culture et identité pérennes et non négociables. Il ne s’agit pas d’une allégeance
construite, mais d’un miroir et une cristallisation de l’identité ethnique: « On this theory, the
modern nation as an enduring descent group is in large part a precipitate of all the deposits of
earlier generations of the community. The ethnic heritage determines the character of the
modern nation » (Smith, 1995: 12).
Dans cette approche, la nation se fonde sur un lien organique entre individus et le
nationalisme est un processus d’ordre nécessaire. Les tenants de l’école primordialiste tendent
également à poser le primat de la loyauté à la nation, c’est-à-dire d’une loyauté prenant le pas
sur toute autre forme de loyauté à des organisations sociales, culturelles ou politiques. Il n’est
pas étonnant dès lors que les mouvements nationalistes reprennent souvent des analyses de
type primordialiste pour justifier leur combat politique (noté par exemple par Conversi, 2007).
Les critiques de cette théorie soulignent que le nombre limité de nations constituées ou
ethnies aspirant à devenir des nations en regard du nombre d’ethnies dans le monde suffisent à
l’infirmer. Par ailleurs, le primordialisme échoue à expliquer la nation comme élément daté
dans l’histoire: la plupart des historiens s’accordent pour considérer que nation et
nationalisme apparaissent à la fin du dix-huitième siècle (voir Annexe: Aperçu de l’histoire
de la nation). Le primordialisme, en mettant l’accent sur le lien nécessaire entre ethnie et
nation, omet enfin de considérer le rôle que joue la mobilisation de mouvements ou partis
politiques dans le nationalisme et vide le nationalisme de sa dimension politique – à l’inverse
des approches moderniste, post-moderniste et ethno-symboliste, pour lesquels la nation est un
produit du nationalisme, c’est-à-dire de l’activisme de groupes sociaux qui, dans le cadre de
luttes pour le pouvoir, se mobilisent autour de l’enjeu national.
1.3.2 L’école moderniste
Tandis que l’approche primordialiste fait de la nation une entité intemporelle, les modernistes
(comme les postmodernistes) s’accordent à la considérer comme un artefact et une catégorie
inscrite dans la modernité. Dans la lignée de Max Weber (1966, 1971), les tenants de ces
écoles considèrent qu’il n’existe pas de relation de cause à effet entre un ensemble de traits
distinctifs et un système de sens, mais que c’est le politique qui crée du sens 11. Le
nationalisme est une idéologie politique, qui invente une compréhension particulière du
monde sur la base de traits particuliers de populations.
Le nationalisme n’est pas, dès lors, le réveil d’unités mythiques réputées naturelles mais au
contraire la cristallisation de nouvelles unités. Cette cristallisation peut ou non s’effectuer, ce
qui explique qu’il n’y ait que 200 États environ pour 8’000 nations potentielles (Gellner,
2006). Le nationalisme crée une « communauté imaginée » (Anderson, 1991) entre individus
que relient des traits distinctifs communs plus ou moins appuyés. Les modernistes comme les
postmodernistes insistent sur le caractère instrumental de la création de la nation: les élites
« inventent une tradition » (Hobsbawm et Roger, 1983) et manipulent les sentiments des
masses en vue de les faire adhérer à cette création idéologique (sur l’approche
instrumentaliste, voir par exemple Conversi [2007]).
11
Voir par exemple Badie: « (Les) identités ne sont ni pérennes ni prédéterminées. Les individus comme les
groupes humains ne sont pas tenus par une identité qui leur aurait été donnée a priori par l’histoire ou par tel ou
tel observateur. Une identité ne cesse de se construire et de se reconstruire » (Badie, 1996: 23).
21
[2006], Hobsbawm [1990], Nairn [2003], Tilly [1975, 1995a], etc.) considèrent plutôt le
nationalisme comme créateur de la nation. Dans des États constitués comme dans des
territoires dépourvus de souveraineté politique, le nationalisme redécouvre et réinterprète le
passé, esquisse un projet de société, défend la convergence naturelle entre limites nationales et
limites étatiques, et ce faisant crée la nation.
Quoique la formation de la nation doive dans la perspective moderniste être considérée
comme contingente, qu’elle s’inscrive dans une historicité, la nation une fois créée devient
une réelle communauté culturelle et politique. Les membres d’une nation constituée sont
durablement unis par une mémoire commune, des symboles et des traditions. L’identité
nationale possède une certaine pérennité et n’est pas manipulable à souhait. En cela, le
modernisme se distingue du postmodernisme (voir chapitre 1.3.3). Par ailleurs, la nation
moderne est un phénomène qui peut être réputé nécessaire, c’est-à-dire qu’à l’ère moderne la
nation devient la seule unité d’organisation politique envisageable.
12
Ainsi, Kedourie (1994) note que le nationalisme peut apparaître dans des régions encore peu industrialisées, et
qu’à l’inverse des Etats ont pu connaître une industrialisation poussée alors que le nationalisme restait absent.
22
Indirectement, il favorise ainsi l’essor de la citoyenneté 13. La philosophie
méritocratique, à composante égalitaire14, qui caractérise l’économie libérale est
également favorable à l’essor de la citoyenneté. Par là, l’économie moderne joue un
rôle dans l’émergence de la nation civique et citoyenne.
Homogénéisation des institutions. Le fonctionnement de l’économie de marché exige
ou est facilité par l’existence d’un territoire unifié politiquement qui permette
d’assurer la mobilité du capital, de la main-d’œuvre et des biens et services nécessaire
à la production et à l’échange de produits de consommation de masse. En cela,
l’économie moderne encourage la création de nations politiquement souveraines.
Homogénéisation culturelle. Le fonctionnement de l’économie de marché est
également facilité par l’existence d’une population unifiée culturellement, qui réduit
au minimum les coûts de production et de distribution des biens et services (par
exemple, minimisation des coûts de transaction linguistique entre employés,
économies d’échelle engendrées par la production de masse de produits homogènes
pour des populations culturellement unifiées, etc.). En cela, l’économie moderne tend
à la création de nations culturellement homogènes, directement (par la communication
de masse, entre autres) et indirectement (par l’exigence d’une éducation homogène).
Renforcement du rôle de l’État. L’économie moderne exige que l’État prenne en
charge la création de conditions-cadre permettant son bon fonctionnement. L’Etat est
appelé à créer les conditions juridiques (liberté individuelle, liberté de commerce et
d’industrie) nécessaires à l’économie de marché, comme à prendre en charge certaines
activités de production, telles l’éducation, la construction d’infrastructures, etc. Le
renforcement du rôle de l’Etat n’est pas sans influence sur la création et le maintien de
la nation (voir infra).
Économie moderne et nation sont ainsi fortement liées, dans une relation en partie directe, en
partie indirecte, c’est-à-dire passant par la médiation de l’État moderne.
b) État moderne et nation
La domination politique dans la société traditionnelle avait pour base « la croyance en la
sainteté de traditions en vigueur et en la légitimité de ceux qui sont appelés au pouvoir en
vertu de la coutume » (Freund, 1968: 200). Les gouvernés n’étaient pas des citoyens, mais des
sujets qui obéissaient à une autorité traditionnelle. Le souverain déterminait le bien commun,
en vertu de la cosmologie divine sous-tendant le système de légitimité politique et qui
l’identifiait comme incarnation de l’ordre divin.
La domination dans les sociétés modernes fonctionne selon une théorie de la légitimité
d’ordre légal-rationnel. La domination s’ordonne autour de la puissance impersonnelle du
droit, qui oriente les activités de la société. Les membres de la communauté sont des citoyens,
se perçoivent comme des agents libres et n’obéissent qu’au droit (Freund, 1968: 201). Le
système est égalitaire, présupposant une égalité des citoyens devant le droit. Il est
individualiste et orienté vers la rationalité. Une autre caractéristique notable de la société
moderne est la charge élevée et la participation active exigée des citoyens aux activités
étatiques, en matière de taxation ou de service militaire par exemple.
La question de la légitimité de l’État prend une importance particulière dans ce double
contexte d’une liberté de choix des individus et de leur soumission au droit seulement, d’une
part, des charges importantes qu’ils doivent nécessairement supporter et auxquelles ils doivent
13
Il ne s’agit pas d’une relation nécessaire, en témoigne l’autoritarisme de nombre d’Etats capitalistes modernes
à diverses phases de leur développement et jusqu’à aujourd’hui. Divers Etats d’Asie sont souvent cités comme
exemple en ce domaine.
14
Entendu comme égalité des chances des individus.
23
adhérer, d’autre part. Le système de domination légal-rationnel peut recueillir l’adhésion
instrumentale des individus mais il peine à atteindre à la légitimité en s’appuyant uniquement
sur des procédures. Il lui faut nécessairement offrir la vision d’un bien commun.
Pour que l’ensemble des citoyens s’accorde sur une fin et un bien communs, pour que naisse
un consensus entre les représentations individuelles de chacun, il est nécessaire que naisse le
sentiment d’une communauté, d’une volonté générale et d’un projet politique. La nation est ce
« vouloir vivre ensemble ».
Pour cette raison, comme le note Chevallier, la nation est devenue la pierre angulaire du
système de légitimation politique moderne: « Médiatrice entre la société et l’État, la nation est
devenue l’élément clef du système de légitimation politique, aussi bien comme dispositif de
représentation que comme mécanisme d’inculcation: parce qu’elle permet de convertir
symboliquement l’unité sociale en puissance étatique, l’image de la nation sert d’instrument
privilégié d’unification du tissu social sous l’égide de l’État » (Chevallier, 1980: 1274).
1.3.3 L’école postmoderniste
Comme les modernistes, les postmodernistes mettent l’accent sur l’invention de la nation,
mais plutôt que par les conditions économiques et politiques retenues par les modernistes, ils
expliquent la création de chaque nation par une action délibérée. Cette conception insiste sur
la qualité imaginaire de la communauté nationale et sur la nature fictive de ses mythes
unificateurs.
« The ‘postmodernist’ reading turns the nation into a ‘narrative’ to be recited, a ‘discourse’ to
be interpreted and a text to be deconstructed. (...). For the postmodernists, the nation has
become a cultural artefact of modernity, a system of collective imaginings and symbolic
representations, which resembles a pastiche of many hues and forms, a composite patchwork
of all cultural elements included in its boundaries » (Smith, 1995: 7)
Les identités nationales ne sont ni premières ni unidimensionnelles, mais modulables, fluides,
constamment négociées et renégociées. La communauté est créée par l’érection de traits
culturels communs aux individus en symboles d’identité. Les éléments d’un passé commun
sont librement utilisés et réinterprétés pour forger l’identité nationale: « (...) nationalists who
want to disseminate the concept of the nation will make liberal use of elements from the
ethnic past, where they appear to answer the present needs and preoccupations. The present
creates the past in its own image. So modern nationalist intellectuals will freely select, invent
and mix traditions in their quest for the imagined political community » (Smith, 1995: 18).
La notion d’identités multiples que défend la perspective postmoderniste signifie que lorsque
les nationalistes effectuent une sélection parmi les traits d’une population et veillent à les
exacerber, les autres traits caractéristiques de chaque individu ne disparaissent pas pour
autant. Ces traits conservent une importance potentielle aussi grande que les traits d’identité
provisoirement dominants, et ils peuvent en tout temps redevenir saillants: « Il en résulte que
les individus qui décident de répondre à un appel identitaire font un choix dans la diversité de
leur être et qu’ils peuvent, en un autre temps, dans une autre situation, changer d’identité »
(Martin, 1992: 591).
Les nations ainsi comprises apparaissent dès lors beaucoup plus instables que dans la
perspective moderniste. Leur création ou leur maintien dépend de la capacité des élites
nationalistes à rassembler et mobiliser des populations autour de certains traits culturels, les
identités nationales créées peuvent en tout temps être modifiées par la mobilisation des
populations par d’autres élites, par exemple d’un nationalisme concurrent, autour de traits
culturels divergents.
La perspective postmoderniste, il faut le noter, repose sur une conception élitiste du politique,
les populations apparaissant souvent comme des masses amorphes dont les traits sont
24
manipulés à l’envi par des élites en concurrence, le nationalisme comme une doctrine
instrumentale pour la prise et l’exercice du pouvoir par les mêmes élites (voir à ce propos par
exemple Smith, 2009).
La critique principale qu’on oppose aux postmodernistes est leur incapacité à expliquer la
durabilité du sentiment national, par exemple pour les nations sans État, leur incapacité à
expliquer le maintien à long terme d’un sentiment nationaliste dans la population plutôt que
l’alternance entre parfaite adhésion à l’État constitué et exacerbation nationaliste, en fonction
des intérêts conjoncturels des élites.
1.3.4 L’école ethno-symboliste
Les ethno-symbolistes forment une école qui recherche un juste milieu entre explications
primordialistes et modernistes du fait national.
On peut suivre Özkirimli pour une définition du terme: « [the term ethno-symbolist] is used to
define scholars who aim to uncover the symbolic legacy of pre-modern ethnic identities »
(Özkirimli, 2000: 168 reformulant Smith, 1994: 7) et « [ethno-symbolism is] an approach
which rejects the axiom that nations may be ipso facto invented, claiming that they rely on a
pre-existing texture of myths, memories, values, and symbols and which, by so doing, tries to
transcend the polarization between primordialism and instrumentalism » (Özkirimli, 2000:
168 reformulant Conversi, 1995: 73-74).
Un élément central de l’approche ethno-symboliste est de considérer la formation des nations
comme un processus contextuel, mais d’une durée longue, de l’ordre de plusieurs siècles.
L’approche ethno-symboliste s’élève ainsi contre les analyses de l’école moderniste. Elle lui
reproche d’avoir, en mettant l’accent sur l’aspect construit et conjoncturel de la formation de
la nation, insuffisamment pris en compte la persistance parmi les populations de mythes,
symboles, valeurs et traditions culturelles antérieurs à la naissance de la nation au tournant du
dix-neuvième siècle. Mais elle s’oppose également aux primordialistes, dans la mesure où elle
considère la nation comme un phénomène contextuel et non pas intemporel.
Un second élément central de l’approche ethno-symboliste est de considérer que le substrat
ethnique sur lequel se forment les nations modernes comme un élément explicatif clef de
l’émergence et de la forme que prennent ces nations. Ainsi, pour Smith, le représentant le plus
important des ethno-symbolistes, les modèles et les bases de la nation moderne doivent être
recherchées dans les communautés ethniques pré-modernes qui l’ont précédée. Les six
attributs de l’ethnie, soit un nom, un mythe originel commun, une histoire partagée, une
culture spécifique, une association avec un territoire spécifique et un sentiment de solidarité
(voir chapitre 1.4.3) se retrouvent dans la nation moderne, la modèlent et lui donnent forme.
Plutôt que d’inventer le passé, les nationalistes se sont comportés comme des archéologues
cherchant à redécouvrir et s’approprier l’identité ethnique et à construire la nation moderne
sur la base de son ethnie passée. Les mythes sur lesquels la nation fonctionne, le territoire
qu’elle considère comme sien, son sentiment de l’histoire, entre autres, sont en continuité
avec ceux qu’avait fait siens la communauté ethnique qui l’a précédée15.
Pour les ethno-symbolistes, l’invention des mythes de la nation par les élites est dès lors un
processus limité: même si les symboles de l’ethnie sont en partie manipulables et les élites
peuvent réinterpréter et distordre des mythes existants, elles ne peuvent pas inventer de toutes
pièces des traditions pour créer une nation (« [ ] elites can distort and dramatically alter
15
Beaune (1985) met par exemple en relation les héros de l’Histoire aujourd’hui retenus par le sentiment
national français et les mythes héroïques construits autour de ces mêmes personnages au Moyen-Age. Elle
montre comment les mythes de Vercingétorix, de Clovis ou de Saint Louis se sont construits au Moyen Age et
ont participé à la construction d’un sentiment identitaire en France. L’Etat s’est ensuite appuyé au dix-neuvième
siècle sur ces mythes pour créer la nation française.
25
already existing myths. Yet, it is questionable whether, and how far, they can ‘invent’ them »
(Conversi, 2007: 17).
16
La définition de l’ethnicité varie selon les auteurs envisagés. Ce phénomène à mettre au compte, si l’on en
croit Fishman (1989) de l’absence d’une tradition intellectuelle unique sur la question. Dans les termes de
Snyder (1990): « A tremendous amount of work on [the subjects of ethnonationalism, ethnicity, ethnocentrism]
has engaged the attention of historians, political scientists, sociologists, psychologists and psychoanalysts.
However, there has been an unfortunate tendency to avoid definitions acceptable to other scholars: each
specialist either gives little or no attention to meaning or supposes that others will understand it » (Snyder, 1990:
93-94). La confusion sémantique entourant le concept d’ethnicité est aussi liée à la complexité de la réalité à
laquelle il renvoie: « Central to the difficulties that are encountered with this concept [ethnicity] are (a) the large
number of (b) interrelated factors that the concept subsumes. As a result, there are also many different
conceptions of ethnicity – contrasting, conflicting and contradictory (...) » (Fishman, 1989: 23-24).
27
1.4.3 Dimensions caractéristiques de l’ethnie
Smith définit l’ethnie comme « a named population with myths of common ancestry, shared
historical memories and one or more common elements of culture, including an association
with a homeland, and some degree of solidarity, at least among the elites » (Smith, 1999: 13)
et relève six dimensions qui doivent toutes être présentes pour qu’on ait affaire à une ethnie
(Smith, 1986: 23-30), soit:
1. Un nom. Le nom résume et affirme l’identité du groupe: « Collective names are a sure
sign and emblem of ethnic communities, by which they distinguish themselves and
summarize their essence to themselves – as if in a name lay the magic of their existence and
guarantee of their survival. Like talismans, collective names have taken on mystic
connotations of potency (...) » (Smith, 1986: 23).
2. Un mythe originel commun. « In many ways the sine qua non of ethnicity, the key element
of that complex of meanings which underlie the sense of ethnic ties and sentiments for the
participants, myths of origins and descent provide the means of collective location in the
world and the charter of the community which explains its origins, growth and destiny »
(Smith, 1986: 24).
3. Une histoire partagée. Les ethnies sont des communautés historiques construites sur une
mémoire commune. L’authenticité historique compte moins que sa fonction poétique et
intégrative où un passé mythique se cristallise dans certains évènements ou personnages
personnifiant les vertus que la communauté tient pour essentielles (Smith, 1986: 25-26).
4. Une culture spécifique. Plus que par ses mythes d’origine ou sa mémoire commune,
l’ethnie se différencie par des éléments culturels. Les traits culturels le plus souvent partagés
sont la langue et la religion, mais d’autres peuvent également jouer un rôle très important:
coutumes, institutions, législation, architecture, ou habitudes culinaires, par exemple.
5. Une association avec un territoire spécifique. Comme il existe une poétique de l’histoire,
il existe également une poétique de l’espace (voir par exemple Bachelard, 1961). Les ethnies
sont toujours liées avec un territoire particulier dont elles considèrent qu’il leur appartient
(« Ethnie always possess ties to a particular locus or territory, which they call their ‘own’ »
(Smith, 1986: 28)), qu’elles y résident ou non: « Territory is relevant to ethnicity [ ] not
because it is actually possessed, nor even for its ‘objective’ characteristics of climate, terrain
and location, though they influence ethnic conceptions, but because of an alleged and felt
symbiosis between a certain piece of earth and ‘its’ community. Again, poetic and symbolic
qualities possess greater potency than everyday attributes ; a land of dreams is far more
significant than any actual terrain » (Smith, 1986: 28).
6. Un sentiment de solidarité. L’ethnie n’est pas seulement une population avec un mythe
fondateur, une culture, un territoire commun. Un sentiment de solidarité doit également être
présent entre ses membres qui s’emploient, au moins en période de crise, à préserver la
communauté: « To qualify, therefore, as an ethnic community or ethnie (as opposed to just an
ethnic category), there must also emerge a strong sense of belonging and an active solidarity,
which in time of stress and danger can over-ride class, factional or regional divisions within
the community » (Smith, 1986: 30)
Si l’ethnie est fondée sur une tradition commune, cette tradition n’est pas seulement un
acquis, un bagage culturel enregistré passivement par le groupe, mais elle modèle ce dernier
en lui fournissant un mode d’interprétation du monde. Par ailleurs, les valeurs sont partagées,
c’est-à-dire qu’elles prennent sens en grande partie parce qu’elles renforcent la cohésion du
groupe. Enfin, les valeurs et croyances communes ont un aspect symbolique important.
28
L’ethnicité renvoie ainsi à des expériences, des normes partagées, à une conscience de celles-
ci et à leur sacralisation, de même qu’à un attachement sentimental à leur préservation. Les
éléments les plus saillants de l’ethnicité sont ceux qui sont issus de l’histoire commune mais,
surtout, qui présentent la portée symbolique et la charge émotionnelle la plus importante.
N’importe quel marqueur de la communauté peut devenir symbolique de l’ethnicité. Sa
puissance se mesure à sa capacité de renforcer la communauté et de célébrer celle-ci. Parmi
les marqueurs possibles, la langue et la religion jouent souvent des rôles prééminents.
29
La religion offre à l’individu des ressources symboliques et des normes qui l’intègrent à un
ensemble de valeurs collectives, comme l’avait déjà vu Durkheim (2003). A ce titre, elle lui
permet, comme le langage, tant d’interpréter le monde que de se relier avec sa communauté.
La religion apparaît ainsi comme d’emblée collective et inséparable de la communauté
(Willaime, 1995: 16). D’un point de vue individuel, elle joue un rôle d’intégration, d’un point
de vue collectif, un rôle de resserrement du lien social.
La fonction sociale de la religion, soulignée par les fonctionnalistes, joue un rôle crucial. On
peut ainsi définir la religion comme « ensemble de croyances et pratiques (…) qui remplit
dans une société donnée une ou plusieurs des fonctions suivantes: intégration, identification,
explication de l’expérience collective, réponse au caractère structurellement incertain de la vie
individuelle et sociale » (Bovay et al, 1992:35). La religion est également ancrage dans le
temps: « [La religion est] un dispositif idéologique, pratique et symbolique par lequel est
constituée, entretenue, développée et contrôlée la conscience individuelle et collective de
l’appartenance à une lignée croyante particulière » (Hervieu-Léger, 1993: 119). Lien avec le
groupe, inscription dans une tradition, cette ambivalence du fait religieux se retrouve dans
l’étymologie même du terme, religare (relier) ou relegere (reprendre avec scrupule,
recollecter) (Willaime, 1995: 115).
L’ancrage dans une communauté et dans une histoire partagée sont les dimensions par
lesquelles la religion est « instrument de l’enracinement » (Michel, 1994: 106) et « bien loin
de sa mission affichée, qui serait d’annoncer l’universel, sert d’abord à dire – et à justifier – le
particulier » (Michel, 1994: 100). La croyance elle-même devient de ce point de vue
secondaire: l’appartenance à la communauté religieuse est bien plus une affaire de tradition
partagée que de foi (Hervieu-Léger, 1993). En témoigne par exemple la division entre
catholiques et protestants en Irlande du Nord, qui renvoie à des éléments sociaux et culturels
et non d’ordre théologique (voir à ce propos le chapitre 3).
Les dimensions d’expérience collective comme la dimension historique présentes dans la
religion expliquent son rôle important en matière de formation et maintien de l’identité
ethnique.
1.4.4 De l’ethnie à la nation
Selon Crowley, la nation est un groupe ethnique conscient de lui-même (voir chapitre 1.1.2).
Le nationalisme est une politisation de la culture et la nation une ethnie se définissant en
termes politiques et non plus seulement culturels. Le passage de l’ethnie à la nation requiert
un processus de transformation: de l’isolation de la communauté à l’activisme, de la passivité
à la mobilisation et de la culture au politique (Smith, 1986: 158). « Any ethnie that aspires to
nationhood, must become politicized and stake out claims in the competition for power and
influence in the state arena » (Smith, 1986: 156). Dans ce processus de transformation, les
éléments constitutifs de l’ethnie (histoire et culture commune, etc.) se retrouvent mais sont
réinterprétés17. Ainsi, la naissance de la nation implique une territorialisation de l’ethnie:
l’association mythique avec un territoire se transforme en nécessité de définir et d’affirmer
des limites géographiques, de marquer des frontières et d’imposer in fine les contours de la
portion de territoire où s’exerce la souveraineté étatique18. De même, la solidarité fluide de la
communauté ethnique devient volonté de contrôle des ressources sur le territoire national en
vue de préserver la communauté, sa culture, ses traditions, sa langue.
17
Concernant la réinterprétation de l'histoire par le nationalisme, voir par exemple Harsgor et Stroun (1996).
18
La qualité différente du territoire ethnique en regard d’un territoire national peut être illustrée par l’exemple
d’Israel – territoire mythique d’un retour possible contre territoire revendiqué, puis conquis où est fondé un Etat
souverain.
30
La nation peut se définir – définition à rapprocher et opposer tout à la fois à la définition de
l’ethnie – comme: « a named human population sharing an historic territory, common myths
and historical memories ; a mass public culture ; a common economy ; and common legal
rights and duties for all members » (Smith, 1991: 14). Autant dire que la transformation de
l’ethnie en nation implique la perception de la communauté comme une unité territoriale avec
des intérêts politiques, économiques et culturels distincts et non plus seulement comme le
reposoir d’une mémoire collective et de traditions folkloriques.
31
nationalism ») est un terme synonyme de celui de nationalisme périphérique. « Un
nationalisme de minorité constitue un nationalisme d’une nation sans État qui s’est
habituellement développée au sein d’États pluriels soumis à des demandes
d’autogouvernement par ces nations sans État » (Moreno, 2007: 500).
A noter que le terme de régionalisme est parfois entendu comme synonyme de
nationalisme périphérique, par exemple par Snyder (1990).
Dans le présent travail seront utilisés les termes de séparatisme et d’autonomisme, le terme
générique de nationalisme, ceux de nationalisme périphérique19 et de nationalisme de
minorité. Le terme de mini-nationalisme a été écarté pour le jugement de valeur implicite
qu’il exprime (la Catalogne représente par exemple une « mini-nation » plus peuplée que
nombre d’États souverains), celui d’ethno-nationalisme pour le jugement qu’il porte quant au
rôle central de dimensions ethniques dans le nationalisme (le nationalisme catalan, par
exemple, est généralement considéré comme un nationalisme civique plutôt qu’ethnique).
1.5.2 Les objectifs des mouvements nationalistes périphériques
Le nationalisme est un principe politique affirmant que l’unité politique et l’unité nationale
doivent être congruentes (voir Gellner, 2006: 1). Il ne s’agit toutefois pas, pour les
mouvements nationalistes, de poursuivre des objectifs politiques au nom d’une communauté
nationale donnée et atemporelle. On l’a montré précédemment, la nation est un construit, un
artefact culturel. De ce point de vue, les objectifs des mouvements nationalistes peuvent être
réputés doubles. Ils concernent:
La constitution d’une unité politique. La souveraineté étatique est au centre des
préoccupations des mouvements nationalistes. Les mouvements séparatistes poursuivent
la souveraineté pleine et entière tandis que les mouvements autonomistes ont pour objectif
un autogouvernement plus ou moins étendu. Pour tous les mouvements nationalistes,
toutefois, l’atteinte de droits politiques pour la nation est centrale.
La création et le maintien de la nation. La création de la nation, le maintien de l’unité et
de l’identité nationale constitue l’autre domaine de préoccupation central des mouvements
nationalistes, puisque c’est sur l’existence de la nation que se fonde leur légitimité à
revendiquer la souveraineté politique.
A ces deux objectifs on doit bien entendu ajouter également les objectifs de pouvoir propres
au mouvement nationaliste lui-même: reconnaissance institutionnelle du mouvement ou
exercice du pouvoir politique (ces éléments seront considérés au chapitre 2).
Les objectifs de souveraineté et de création et maintien de la nation poursuivis par les
mouvements nationalistes sont discutés plus en détail ci-après.
1.5.2.1 L’objectif de souveraineté
La souveraineté peut-être entendue comme « la monopolisation du pouvoir politique (du
véritable pouvoir) aux mains d’une entité appelée l’État » (Beaud, 1994: 10). Dans cette
acception20, la souveraineté est consubstantielle à l’État et reflète la double nature de celui-ci:
D’une part la souveraineté est une puissance suprême au sein d’un territoire donné, c’est-
à-dire l’autorité ultime à laquelle sont soumises, de manière médiate ou immédiate, toutes
les personnes physiques et morales au sein du territoire souverain. « La souveraineté est
19
Sans lui donner nécessairement la connotation séparatiste présente dans la définition d’Hechter.
20
Cette approche reflète la doctrine dominante ayant cours parmi les juristes, qui se sont largement penchés sur
les relations entre Etat, souveraineté et puissance publique.
32
un pouvoir suprême de domination de l’État sur les personnes qui entrent dans le cercle de
sa juridiction » (Beaud, 1994: 52)21.
D’autre part la souveraineté est une puissance indépendante vis-à-vis des autres entités
souveraines, elle traduit la non-subordination de l’État considéré à aucun autre État.
Contrairement à la souveraineté interne, qui est absolue, « la souveraineté de l’État est
relative dans sa sphère externe, où elle rencontre et est limitée par la souveraineté des
autres États » (Beaud, 1994: 16).
Les deux faces, interne et internationale, de la souveraineté sont indissociables22.
Le contenu de la souveraineté
La question du contenu de la souveraineté est aussi ancienne que celle de la souveraineté elle-
même. Il s’agit de définir s’il est des objectifs, prérogatives ou moyens de l’État d’ordre
essentiel23. Cette question est particulièrement débattue par les auteurs de droit public, qui
pour la plupart24 y répondent par la négative. La souveraineté de l’État ne se définit pas par un
contenu matériel, c’est-à-dire par les objets spécifiques auxquels s’applique la puissance
étatique, mais doit être envisagée sous un angle formel:
Définition formelle de la souveraineté. Jean Bodin développe dès le seizième siècle l’idée
que la souveraineté étatique s’incarne dans la loi: l’État est, de par sa souveraineté, à
l’origine de l’ordre juridique, inversement la domination de l’ordre juridique est la marque
de la souveraineté et puissance suprême de l’État. Le contenu matériel de la souveraineté
découle de la puissance du droit: « Sous cette même puissance de donner et casser la loi
sont compris tous les autres droits et marques de souveraineté: de sorte qu’à parler
proprement on peut dire qu’il n’y a que cette seule marque de souveraineté, attendu que
tous les autres droits sont compris en celui-là » (Bodin, 1977)25.
Renoncement à une définition matérielle de la souveraineté. Le contenu matériel de la
souveraineté est subordonné, il n’est que le reflet de la puissance de la loi s’incarnant en
divers domaines d’application. Cette approche permet de mettre fin à une discussion
infinie sur les buts et prérogatives de l’État. Comme l’avait noté Weber: « Il n’est pas
possible de définir un groupement politique, pas même l’État, en indiquant seulement la
fin de son activité. En effet, il n’existe pas de fin, depuis le souci du ravitaillement jusqu’à
la protection des arts, que le groupement politique n’ait à l’occasion poursuivie ; de
même, il n’existe pas de fin depuis la garantie de la sécurité personnelle jusqu’à la
fonction judiciaire que tous les groupements politiques aient poursuivie » (Weber, 1971:
57-58, cité par Beaud, 1994: 140).
La force de l’approche formelle est de mettre en évidence un principe unique et fondateur de
la souveraineté, alors que les tentatives de doter la souveraineté d’un contenu matériel et
d’identifier ce contenu n’ont jamais pu parvenir à des conclusions acceptées par tous. Les
tenants de l’approche formelle, toutefois, en éludant la question du contenu matériel de la
21
Cette définition fait écho à la définition de l’État chez Weber: « Staat ist diejenige menschliche Gemeinschaft,
welche innerhalb eines bestimmten Gebiets (…) das Monopol legitimer physischer Gewaltsamkeit für sich (mit
Erfolg) beansprucht » (Weber, 1966: 27).
22
« En effet, la souveraineté interne, qui signifie la domination à l’intérieur du territoire, présuppose la
souveraineté internationale qui exclut le pouvoir de domination d’un État tiers, de même que la souveraineté
internationale implique la souveraineté interne pour pouvoir être effective » (Beaud, 1994: 17).
23
Entendu comme: qui reflèteraient une essence de l’État
24
Voir Beaud: « (…) en dépit de quelques nuances, la théorie générale de l’Etat faite par les juristes adopte dans
sa majorité la thèse selon laquelle l’Etat moderne a pour caractéristique de n’être plus définie par un quelconque
telos politique. » (Beaud, 1994: 141).
25
Cette approche trouve son reflet chez Beaud: « [La souveraineté] n’est que le résultat d’un processus
systématique du territoire par le droit » (Beaud, 1994: 53).
33
souveraineté, c’est-à-dire des objectifs de l’État, tendent aussi à écarter la question des
conditions initiales et fondements de la souveraineté, c’est-à-dire de ces éléments matériels
qui doivent être réunis pour que naisse et vive un État souverain. Une telle discussion ne peut
cependant être totalement mise de côté ici: en pratique, la conquête des conditions matérielles
de la souveraineté représente bien l’enjeu principal des luttes menées par les mouvements
nationalistes.
26
Selon en particulier la discipline, droit public ou science politique, dont elles sont issues, selon qu’elles
s’intéressent à la souveraineté d’un point de vue interne ou externe, et selon l’école de pensée à laquelle elles se
rattachent (en particulier, primat du politique ou – par exemple dans les approches marxistes – primat de
l’économique).
27
Krüger (1967) identifie les éléments de la souveraineté à laquelle un État souverain ne peut toucher sans
signer sa propre fin, qu’il nomme réserve d’État (Staatsvorbehalt) et qui sont pour lui: 1) Pouvoir de décision.
L’État doit préserver en tout temps son pouvoir de décider ce qu’une situation exige. Du point de vue de la
souveraineté interne, ceci implique le contrôle des fonctions législative, exécutive et judiciaire comme des
moyens de la puissance publique. Du point de vue de la souveraineté externe, cela implique la défense (armée)
de la souveraineté contre les États voisins. 2) Prévention. L’État doit donner la priorité à la prévention de
situations critiques plutôt qu’à leur règlement lorsqu’elles se produisent. La prévention en matière de sécurité
extérieure (armée) et de sécurité intérieure (police) sont ici centrales. 3) Continuité. L’État doit maintenir une
continuité lui permettant de répondre aux obligations précédentes en tout temps. Cette continuité est assurée par
un appareil d’État.
28
Burdeau (1970) considère les éléments les plus importants d’un État souverain comme:
34
en soulignant la nécessité d’un contrôle du territoire par l’Etat souverain –. Comme Krüger il
considère également centrale la continuité des institutions. Il ajoute à ces conditions une
dimension nouvelle: celle de la capacité de l’État à incarner la nation: la souveraineté ne peut
s’envisager sans vouloir-vivre commun des gouvernés et projet étatique conforme à ce
vouloir-vivre commun, elle ne peut s’envisager sans paix sociale et projet social. Autant dire
qu’elle ne peut s’envisager sans un certain contrôle par l’État sur la création et recréation
permanente de la nation, sur ces éléments décisifs à la création d’une cohésion nationale que
sont, par exemple, l’éducation, les politiques sociales, etc.29
La Gorce (1977) et Chabot (1991)30 ajoutent aux dimensions précitées la souveraineté
économique et logistique. Ils soulignent l’importance d’une souveraineté réelle, effective, de
l’État, en opposition avec une souveraineté de papier, et considèrent dans cette optique
l’autonomie de l’État vis-à-vis d’acteurs internes (milieux économiques, lobbys, etc.) comme
d’acteurs externes (États voisins) comme une condition essentielle de la souveraineté. Krasner
(1999), qui s’intéresse à la souveraineté dans le contexte de la mondialisation, va dans le
même sens31. L’autonomie économique et logistique recouvre, outre divers points cités
précédemment (forces armées, etc.), un certain contrôle de l’État sur les ressources et
richesses produites sur son territoire, traduit par sa capacité à réaliser une ponction sur ces
ressources pour exercer son activité32.
Le territoire. Le pouvoir de l’État s’exerce sur un territoire donné, en d’autres termes il n’est pas d’État
sans territoire.
La nation. « [l’effort territorial] n’est valable que si, à l’unité physique de l’espace enclos à l’intérieur
des frontières, correspond l’unité spirituelle du groupe qui y vit » (Burdeau, 1970: 33). La pérennité de
l’État est conditionnelle à sa capacité de maintenir une unité nationale, c’est-à-dire une cohésion
sociale, un vouloir vivre ensemble des gouvernés et un projet commun auxquels ils s’identifient.
La puissance et l’autorité. La puissance, possibilité d’être obéi, doit se doubler de l’autorité,
qualification à s’imposer. Les conditions d’existence de l’État comprennent donc à la fois la possession
des moyens de la puissance publique et la légitimité à exercer cette puissance publique.
La légitimité. Le pouvoir légitime est un pouvoir fondé sur le droit (Burdeau, 1970: 45). A la légitimité
sont rattachées deux conditions supplémentaires d’existence de l’État, soit la sécurité, entendue comme
protection des gouvernés contre l’arbitraire, et un exercice du pouvoir d’ordre légal-rationnel ou, dans
les termes de l’auteur, comme la laïcisation de la fonction politique.
La durée. Il n’est pas d’État sans permanence des institutions.
L’affirmation de la souveraineté. Il s’agit de l’affirmation par l’État souverain de son statut souverain et
de l’indivisibilité de la souveraineté, c’est-à-dire de sa domination sur toute personne ou groupe part à
son territoire.
29
L’étendue du contrôle nécessaire reste par contre une question ouverte, dont on peut supposer d’ailleurs
qu’elle n’est pas indépendante des conditions initiales sur le territoire de l’Etat: population homogène
culturellement ou non, par exemple.
30
Chabot s’intéresse à la souveraineté constitutive de l’État ‘réel’, c’est-à-dire de l’État disposant d’un pouvoir
effectif. Il considère la souveraineté réelle comme incluant: « la souveraineté interne – un corps politique
maîtrisant l’ensemble du territoire et incontesté par la population des gouvernés – et la souveraineté externe –
l’indépendance militaire, diplomatique et de décision politique vis-à-vis des puissances étrangères – » (Chabot,
1991: 51-52).
31
Krasner distingue quatre types de souveraineté: a) la souveraineté légale, soit la reconnaissance par les Etats de
l’indépendance territoriale de chaque Etat, b) la souveraineté westphalienne, soit le droit des Etats de déterminer
de manière indépendante leurs propres structures domestiques d’autorité, c) la souveraineté domestique, soit les
structures d’autorité domestiques et l’effectivité du contrôle au sein de l’État et d) la souveraineté
d’interdépendance, qui reflète l’interdépendance entre les Etats et qui dans le contexte de la mondialisation tend
à s’éroder. Krasner note dans ce cadre que, si nombre d’Etats jouissent de la souveraineté légale, ils sont
nettement moins nombreux à jouir de la souveraineté westphalienne (Krasner, 1999: 8).
32
A contrario, n’est pas souverain un Etat incapable d’exercer un contrôle minimum sur les richesses produites
sur son territoire et une ponction sur ces richesses. Un contre-exemple seraient les Etats dont le gouvernement
échoue à contrôler la production de ressources naturelles, ainsi le Sierra Leone au début des années 2000 (voir
par exemple Achodo, 2000).
35
Sur la base des contributions des auteurs précités, on peut considérer en résumé que les
conditions matérielles de la souveraineté comprennent33:
l’exercice des fonctions juridiques, c’est-à-dire le contrôle des fonctions législatives,
exécutives et judiciaires à l’intérieur du territoire, comme la souveraineté juridique à
l’extérieur, c’est-à-dire capacité à exercer ses fonctions juridiques à l’échelon international
(signature de traités, etc.),
l’exercice des moyens de la puissance publique à l’intérieur, c’est-à-dire l’exercice des
fonctions de police sur un territoire donné, et des moyens du maintien de la souveraineté à
l’extérieur, c’est-à-dire entre autres le contrôle des forces armées,
la capacité de création et maintien d’une nation et d’un consensus social, c’est-à-dire
l’exercice d’un contrôle minimum sur des fonctions clef assurant la construction de
l’identité nationale (éducation, culture, etc.) et du consensus social (politique sociale, en
particulier),
la capacité d’extraction de ressources permettant l’exercice des conditions ci-dessus, par
exemple par la fiscalité, et le contrôle de ses ressources propres par l’État souverain vis-à-
vis des autres États souverains.
33
Il pourrait être judicieux également de conduire cette discussion sur la base de la littérature existant sur les
Etats en déliquescence (« failed states »). Il n’existe toutefois pas de définition unique des Etats en déliquescence
et, par opposition, des Etats souverains. Dans la définition de Brooks: « Successful states control defined
territories and populations, conduct diplomatic relations with other states, monopolize legitimate violence within
their territories, and succeed in providing adequate social goods to their populations. Failed states, their dark
mirror image, lose control over the means of violence, and cannot create peace or stability for their populations
or control their territories. They cannot ensure economic growth or any reasonable distribution of social goods.
They are often characterized by massive economic inequities, warlordism, and violent competition for
resources. » (Brooks, 2005: 1)
34
Coakley (1993) considère également les demandes du nationalisme périphérique comme un continuum et
définit quatre étapes, chaque étape contenant nécessairement les précédentes:
Demande d’égalité de citoyenneté. Demande d’une égalité devant la loi pouvant s’étendre à la demande
d’une égalité sociale et économique entre les nations dans l’Etat considéré.
Demande de droits culturels. Demande de reconnaissance symbolique de la culture nationale pouvant
s’étendre par exemple à la demande du soutien financier de l’Etat aux cultes et églises particuliers à la
nation, d’une éducation plus ou moins étendue dans sa langue, de l’usage de cette langue dans les
relations officielles avec l’autorité.
Demande de reconnaissance politique institutionnelle. Demande de reconnaissance plus ou moins
étendue d’autonomie, en matière administrative, fiscale et politique.
Demande de souveraineté nationale. Ces exigences impliquent la partition du territoire et
l’indépendance de la nation ou son incorporation dans un Etat souverain voisin. (d’après Coakley, 1993:
6-7).
Seules les étapes 3 et 4 correspondent à une revendication de type nationaliste au sens strict.
36
Tableau 2: La pyramide des objectifs des mouvements
Type d’idéologie / Solution Degré d’autonomie désiré, de l’intégration à
territoriale finale désirée l’indépendance complète
Indépendance
Confédéralisme Autonomie régionale et autorité centrale uniquement pour la
régulation de problèmes interrégionaux
Intégration
population de la région
Pour notre part, il nous semble que les conditions de souveraineté décrites précédemment sont
un point de départ adéquat pour l’analyse des objectifs du nationalisme périphérique en
matière de conditions de souveraineté. On peut dès lors représenter comme suit ces objectifs
(qui seront repris au chapitre 2):
37
Tableau 3: Objectifs poursuivis par les mouvements autonomistes et séparatistes en relation aux conditions de souveraineté
Conditions de souveraineté Objectifs des mouvements séparatistes Objectifs des mouvements autonomistes
Fonctions juridiques internes Exercice souverain des fonctions juridiques Souveraineté limitée35: autonomie du législatif,
internes (législative, exécutive, judiciaire) exécutif, judiciaire limités par le droit de l’État
souverain
Fonctions juridiques externes Exercice souverain des fonctions juridiques Souveraineté limitée dans les relations
externes (relations avec l’étranger) internationales (signature de traités régionaux, etc.).
Relations interétatiques, adhésion à organisation
supra-étatiques restent compétence du centre36
Moyens de la puissance publique Exercice souverain des moyens de la puissance Souveraineté limitée (police autonome, p.ex.)
publique
Souveraineté extérieure Maintien de la souveraineté extérieure (défense Défense nationale reste compétence du centre
nationale)
Cohésion sociale Souveraineté en matière de maintien de la nation et Souveraineté limitée / contrôle partiel sur les
de la cohésion sociale politiques publiques (compétences autonomes en
matière d’éducation, politique sociale, etc.,
concurrentes ou complémentaires de celles du
centre)
Ressources Souveraineté en matière d’extraction des ressources Souveraineté limitée (fiscalité autonome, p.ex.,
(fiscalité) concurrente de celle du centre)
35
Correspondant par exemple à la souveraineté des cantons décrite dans la constitution fédérale helvétique: « Les cantons sont souverains en tant que leur souveraineté n’est
pas limitée par la Constitution fédérale et exercent tous les droits qui ne sont pas délégués à la Confédération » (Constitution fédérale de la Confédération suisse du 18 avril
1999, Article 3).
36
Voir par exemple la nécessité d’être un Etat souverain pour adhérer à des organisations internationales comme l’ONU, le FMI, la Banque Mondiale, etc.
38
1.5.2.2 L’objectif de création et maintien de la nation
Le nationalisme crée la nation. Pour ce faire, les mouvements nationalistes inventent ou
redécouvrent et réinterprètent le passé (voir chapitre 1.3), définissent un projet de société et
revendiquent la souveraineté étatique ou une autonomie politique permettant de le mettre en
œuvre (voir chapitre 1.5.2.1). Ces dimensions sont intimement liées entre elles. L’objectif de
création et maintien de la nation est un objectif d’ordre culturel qui fait pendant à l’objectif
politique de souveraineté: s’il s’agit de défendre un projet politique au nom d’une culture
particulière, il s’agit également d’assurer la vivacité de cette culture et l’adhésion de la
population aux valeurs, mythes et symboles de la nation, à la volonté de vivre ensemble et à la
poursuite d’un destin commun.
On l’a vu au chapitre 1.5.2.1, la capacité de création et maintien d’une nation et d’un
consensus social, c’est-à-dire la capacité d’exercer un contrôle sur des fonctions clef assurant
la construction de l’identité nationale et du consensus social doit être considérée comme une
des conditions de la souveraineté. De ce point de vue, le contrôle sur la politique éducative
(enseignement primaire, secondaire et tertiaire), culturelle (promotion de la culture, édition et
médias, etc.) et sur les politiques sociales (politiques redistributives, par exemple)
représentent des objectifs centraux pour les mouvements nationalistes.
Les objectifs des mouvements en matière de contrôle sur les politiques publiques devraient en
partie varier selon le mouvement nationaliste: la nation possède des fondements qui varient
selon la communauté considérée. Suivant les ethno-symbolistes et en particulier Smith (1986),
on peut supposer que les objectifs des nationalistes dépendent des caractéristiques de l’ethnie
et, partant, concernent en particulier les questions linguistiques, religieuses, culturelles,
l’interprétation de l’histoire, le territoire et la solidarité, mais de manière variable selon
l’ethnie particulière dont il est question. Ainsi, la langue est un élément central de l’identité
catalane ou basque et la défense de la langue un enjeu pour leurs mouvements nationalistes
respectifs, alors qu’en Irlande du nord ou en Ecosse à l’inverse, le gaélique joue un rôle
identitaire mineur et représente de ce fait un enjeu secondaire pour les mouvements.
In fine, il ne s’agit toutefois pas tant pour les mouvements d’assurer le contrôle sur les
politiques publiques que d’atteindre les objectifs supérieurs qu’ils poursuivent: allégeance à la
nation, reconnaissance et intériorisation par tous des mythes, de l’histoire, de la culture, des
valeurs et du sentiment de communion de la nation. Le maintien d’une identité culturelle,
l’allégeance à une nation ne dépendent pas uniquement – pour les nations sans Etat – des
politiques publiques. Des Juifs de l’Est à la minorité kosovare de Serbie, en passant par les
Catalans et les Basques sous le régime franquiste, l’histoire montre nombre d’exemples de
communautés ayant maintenu leur identité et développé un sentiment national dans des
conditions répressives. Les mouvements nationalistes poursuivent certes l’accès à des
compétences politiques autonomes ou souveraines dans les domaines relevant de la formation
de la nation, mais ils s’attachent aussi à favoriser l’apprentissage de la langue, de l’histoire ou
de la culture nationale et l’identification à la nation même sans accès aux politiques publiques
en se substituant le cas échéant à l’Etat37, de même qu’ils s’attachent à assurer sa vitalité et
son rayonnement.
Les objectifs poursuivis par les mouvements nationalistes doivent ainsi être appréhendés non
seulement en termes de souveraineté étatique et de contrôle sur les politiques publiques (voir
chapitre 1.5.2.1) mais aussi en termes d’imprégnation du sentiment et de la culture nationale
37
Comme en témoignent par exemple les cours de catalan ou de basque qui étaient organisés de manière illégale
sous le régime franquiste.
39
dans la population et de vitalité de la culture nationale. Un mouvement nationaliste qui atteint
ses objectifs parvient à imposer sur son territoire une langue commune, une appréhension
partagée de l’histoire et de la culture, et un sentiment d’identité et d’allégeance à la nation.
Les objectifs des mouvements devraient en partie varier selon le substrat culturel dont ils sont
issus, de même qu’ils varient entre mouvements séparatistes qui exigent une allégeance
unique à la nation et mouvements autonomistes qui poursuivent une allégeance partagée entre
la nation et l’Etat constitué, mais ils peuvent à notre sens sommairement être représentés
comme suit (ils seront également repris au chapitre 2):
Tableau 4: Objectifs poursuivis par les mouvements nationalistes en relation à la
création et maintien de la nation
Objectifs des mouvements Objectifs des mouvements
séparatistes autonomistes
Identité nationale Sentiment d’identité nationale et Sentiment d’identité nationale avec
allégeance (unique) à la nation evtl. double loyauté envers l’Etat
souverain et la nation
Vitalité de la culture Diffusion et rayonnement de la Diffusion et rayonnement de la
nationale culture nationale culture nationale
Compétences culturelles Maîtrise de la culture (histoire, Maîtrise de la culture nationale,
de la population mythes, etc.) nationale par la evtl. partagée avec la culture de
population, en particulier: l’Etat constitué, en particulier:
Maîtrise de la langue nationale38 Maîtrise de la langue nationale, evtl.
bilinguisme
38
Pour les mouvements nationalistes pour lesquels la langue nationale est un enjeu.
39
On peut, en suivant Coakley (1992), considérer que les contributions des chercheurs se distinguent sur au
moins trois dimensions:
La définition de la variable dépendante. La variable expliquée par le modèle peut être, de manière non
exhaustive: le nationalisme sécessionniste, l’autonomisme, la demande de reconnaissance de leur identité
culturelle par des minorités périphériques et concentrées géographiquement (y inclus lutte politique anti-
coloniale), les demandes de reconnaissance de leurs droits civils ou de leur existence comme groupe de
minorités dispersées, la lutte pour l’indépendance économique, l’échec de l’Etat à assimiler des populations
minoritaires, l’impérialisme d’Etats indépendants, ou encore une combinaison de plusieurs des éléments ci-
dessus (chaque élément pouvant être analysé de manière générale, dans une perspective comparative ou
dans le contexte d’un pays ou d’une région particulière) (Coakley, 1992: 2). Hooghe note que chacune des
variables dépendantes considérées par Coakley doit encore être distinguée selon deux composantes, soit
d’une part les origines du nationalisme et l’émergence des mouvements, d’autre part le développement et la
progression des mouvements (Hooghe, 1992:2).
40
Selon Hooghe (1992), on peut identifier quatre grands types de modèles expliquant
l’émergence du nationalisme périphérique, selon qu’ils considèrent le consensus ou à
l’inverse le conflit comme la norme du système politique et selon qu’ils donnent la priorité à
des facteurs explicatifs d’ordre politique ou non-politique. Ces quatre approches sont décrites
dans le tableau ci-dessous.
Tableau 5: Approches théoriques de l’émergence du nationalisme périphérique
Normes du système politique
Consensus Conflit
Les dimensions sur lesquelles les approches se distinguent peuvent être décrites comme suit:
1. Normes du système politique: consensus ou conflit.
Les modèles de consensus considèrent qu’un système politique qui fonctionne normalement
est en mesure de répondre aux demandes de ses citoyens, et que le consensus est la règle d’un
système en équilibre. Ces modèles, inspirés directement ou indirectement de Dahl (1956,
1961) s’appuient sur une perception pluraliste du pouvoir où une diversité d’organisations
sociales en concurrence bénéficie d’un libre accès au forum politique. La vie politique se
caractérise dans ce modèle par une pluralité de centres de décision autonomes
(Schwartzenberg, 1988: 570), « political power is both fragmented and widely dispersed. It is
held by groups of people acting together to press particular causes and viewpoints »
(McAuley, 2003: 29-30). De la compétition entre groupes concurrents, de leur nécessaire
recherche de compromis et conciliation résulte un équilibre spontané. Cet équilibre peut être
rompu, toutefois, par des éléments perturbateurs, par exemple une modification brutale des
conditions de production à laquelle le système politique échoue provisoirement à s’adapter.
Lors de dysfonctionnements de ce type, il se peut qu’apparaissent des mouvements de
protestation à l’extérieur du forum politique, ainsi le nationalisme périphérique.
Les modèles de conflit considèrent le conflit comme une dimension normale d’un système
politique. Ces modèles s’inspirent d’une perception élitiste du pouvoir, dans la lignée de Mills
41
(1956). Plutôt qu’en une pluralité de centres de décision autonomes, le pouvoir s’exerce de
manière concentrée, au sein d’une élite restreinte, qui prend l’essentiel des décisions clef de
l’État. Le monopole du pouvoir par l’élite s’exerce particulièrement dans les secteurs
politique, administratif et économique. Les groupes concurrents sont largement exclus de la
prise de décision dans ces domaines. Leurs tentatives d’obtenir une redistribution plus
favorable du pouvoir peut alors se traduire par exemple par une revendication nationaliste,
c’est-à-dire la revendication d’une redistribution territoriale de la prise de décision politique,
administrative et économique. Cette revendication est naturellement de type conflictuel. …
2. Facteurs dominants dans le modèle: facteurs politiques ou non politiques
Les modèles non politiques considèrent que l’émergence d’une revendication politique
comme la revendication séparatiste ou autonomiste doit être expliquée avant tout par des
facteurs externes à la sphère politique, soit par des facteurs économiques ou sociaux surtout.
L’émergence du nationalisme périphérique s’explique en particulier par des déséquilibres
sociaux (conséquences de la modernisation ou d’une compétition autour de ressources
économiques rares).
Les modèles politiques considèrent les facteurs politiques comme les éléments explicatifs
centraux de l’émergence du nationalisme. Le nationalisme s’explique par un
dysfonctionnement des institutions politiques ou par une volonté de redistribution du pouvoir
politique.
Les chapitres 1.6.1 à 1.6.4 présentent les contributions de quelques auteurs importants affiliés
aux quatre approches théoriques décrites ci-dessus.
1.6.1 Modèles de développement
Les modèles de développement mettent en avant des déséquilibres sociaux, conséquence de la
modernisation, pour expliquer l’émergence du nationalisme, qui correspond à une réaction de
masse dans une société menacée d’anomie. Des facteurs proprement politiques sont exclus de
ce type d’explication.
On peut ranger dans l’approche dite de ‘développement’ les auteurs qui appartiennent à
l’approche dite classique des mouvements sociaux (voir à ce sujet McAdam [1986: 6-19],
Buechler [2004]). Les auteurs de l’approche classique postulent que des tensions structurelles
dans la société créent chez l’individu un état de tension psychologique qu’il résout en
recourant à la contestation et la mobilisation sociale. Les objectifs du mouvement de
protestation jouent dans ce cadre un rôle secondaire, puisque la participation des individus est
dénuée de contenu politique et qu’elle joue avant tout un rôle d’exutoire et de régulateur
psychologique. La participation à un mouvement nationaliste est une des formes que peut
prendre la mobilisation.
McAdam représente schématiquement come suit le modèle causal adopté par les théoriciens
classiques:
Tension structurelle –> Etat de tension (‘disruption’) psychologique –> mouvement social
(d’après McAdam, 1986: 7)
La théorie classique comprend plusieurs sous-modèles. On distingue par exemple:
les théories de la société de masse, où la disparition ou absence de groupes sociaux
intermédiaires intégrant les individus dans la vie politique et sociale se traduit par un
sentiment d’anxiété et d’aliénation et par des comportements déviants et de
protestation (voir par exemple Kornhauser 1959).
42
Les théories de l’inconsistance des statuts, pour lesquelles une inconsistance entre
diverses composantes du statut social d’un individu crée chez l’individu en question
une dissonance cognitive, qui peut engendrer la participation à un mouvement de
protestation.
Les théories du comportement collectif, qui considèrent la mobilisation sociale comme
une conséquence des tensions psychologiques engendrées par le changement social
sous ses diverses formes (atomisation de la société, non congruence de statuts,
industrialisation, urbanisation, chômage, etc.) (voir par exemple Smelser, 1962).
L’approche classique a eu beaucoup de succès dans les années 1960, à partir du milieu des
années 1980 elle est devenue marginale. La plupart des théoriciens qui appliquent une analyse
dite classique des mouvements sociaux n’ont pas traité spécifiquement de l’émergence des
nationalismes périphériques et leurs modèles s’appliquent tant au nationalisme qu’à d’autres
formes de mobilisation sociale. Deutsch (1966), qu’on peut à plusieurs égards rapprocher de
ces théoriciens classiques, constitue ici une exception.
Deutsch explique l’émergence du séparatisme par le processus de modernisation et le rôle de
la communication dans la création d’une société nationale unifiée. Il postule que la
modernisation (entendue comme transformation des formes de production et d’échange
économique) entraîne des effets de désintégration puis de reconstitution de la société, selon
les deux processus plus ou moins parallèles:
Communication et construction nationale. La modernisation est caractérisée entre autres
par la généralisation de l’éducation, par l’avènement d’une communication de masse, par
la mobilité géographique des individus. Elle entraîne un accroissement important des
interactions ou des influences réciproques entre individus ou groupes sociaux situés dans
des régions éloignées les unes des autres. En particulier, elle entraîne une diffusion accrue
des valeurs du centre vers la périphérie40 et une unification culturelle progressive autour
de ces valeurs. Sous l’impulsion du centre, une idéologie nationale diffuse ainsi vers la
périphérie, pour aboutir à la création à terme d’une nation unique et indivisible sous
l’égide du centre. Pour que ce processus se réalise, les individus doivent toutefois
abandonner leurs allégeances et cultures particulières et locales au profit de la culture
nationale41. Ceci engendre temporairement un déséquilibre social, lorsque les valeurs
anciennes n’ont plus cours, les valeurs nouvelles n’ont pas encore été intégrées. Une fois
la construction nationale achevée, le système trouve un équilibre nouveau, où
l’identification de l’individu se porte sur la communauté nationale.
Disparition des groupes intermédiaires traditionnels et émergence de mouvements
sociaux. La modernisation entraîne temporairement une désagrégation du tissu social, une
disparition des groupes intermédiaires qui intégraient les individus dans la vie sociale et
politique, une perte des valeurs identitaires traditionnelles. Dans cette société dépourvue
des repères que constituaient les groupes intermédiaires et valeurs traditionnelles,
l’individu peut connaître un sentiment d’anxiété propice au développement de
comportements déviants. La mobilisation nationaliste est une des formes que prend cette
40
Pour une définition des notions de centre et de périphérie, voir aussi chapitre 1.6.3.
41
Ce phénomène se fait sous l’égide active du pouvoir central: « (…) Deutsch [does] not assume that any mere
increase in the rate of intensity of interaction is sufficient to end culture maintenance in the periphery (…).
Hence, the active role of the central government is stressed, particularly in the establishment of what is often
termed a national ‘political culture’. Control of the national information network enables a regime to set national
goals, create a national identity, teach needed skills, centralize its power, extend the effective market, confer
status on certain groups at the expense of others, and generally manipulate large numbers of individuals through
well-developed techniques of mass persuasion » (Hechter, 1975: 25).
43
déviance, elle permet de remplir certains besoins psychologiques (sentiment
d’appartenance, fraternité de la foule, etc.) engendrés par la société de masse.
Le modèle de Deutsch fait historiquement dépendre la formation d’une nation unifiée de la
diffusion des valeurs du centre vers la périphérie. C’est seulement avec l’industrialisation et
l’avènement d’une communication de masse que les périphéries sont tirées de leur relative
isolation, c’est-à-dire que les valeurs et la culture du centre42 diffusent vers les périphéries et
permettent l’avènement d’une nation unifiée. Dans ce cadre, la mobilisation nationaliste peut
apparaître lorsque sous l’effet de la modernisation, la mobilisation sociale se développe plus
rapidement et fortement que l’assimilation à la culture nationale. Les individus ainsi mobilisés
socialement mais qui ne sont pas encore assimilés risquent de s’éloigner de la culture
dominante, de s’y opposer comme de s’opposer au système politique central promoteur de
cette culture. La mobilisation sociale prend dans ce cas la forme d’une mobilisation culturelle,
puis politique de type nationaliste (autonomiste ou séparatiste).
Diverses critiques ont été apportées à la théorie de Deutsch. Entre autres, on peut lui reprocher
de vider la mobilisation nationaliste de son contenu politique. En postulant que la
mobilisation nationaliste est une conséquence d’un défaut d’assimilation des individus ou
groupes sociaux à la culture du centre, soit l’effet d’une déviance, Deutsch exclut de son
schéma explicatif la lutte objective de pouvoir pour des ressources rares. La lutte des
mouvements nationalistes pour l’appropriation et la redistribution de ressources
(économiques, politiques) est implicitement délégitimée par le modèle ; en particulier, la
possibilité que les mouvements nationalistes représentent une tentative de populations pour
s’émanciper d’une oppression politique ou économique n’est pas retenue (au contraire des
modèles de développement inégal, voir chapitre 1.6.2), non plus que la possibilité d’un choix
délibéré des individus d’obtenir, par la mobilisation nationaliste, une redistribution des
ressources qui soit plus à leur avantage (au contraire des modèles de compétition, voir
chapitre 1.6.4). Par ailleurs, la théorie est mécaniste et ne prend pas en compte suffisamment
le contexte culturel de la mobilisation (voir à ce propos Smith [1983]). Elle échoue ainsi à
expliquer pourquoi, dans un contexte de modernisation analogue, la mobilisation prend ou
non des formes nationalistes ou le chemin particulier poursuivi par les mouvements
nationalistes43. Enfin, l’approche de Deutsch ne prend pas en compte suffisamment les
conflits et solidarités au sein d’une communauté donnée pour expliquer l’émergence et la
trajectoire des mouvements et n’explique pas le soutien de certains groupes sociaux et la
réticence ou l’opposition d’autres groupes sociaux à un même mouvement nationaliste
(concernant les carences du modèle de Deutsch dans ce domaine, voir Breuilly [1994]).
1.6.2 Modèles de développement inégal
Les modèles de développement inégal, comme les modèles de développement, expliquent le
nationalisme par des facteurs non politiques, au contraire des modèles de développement
toutefois, ils voient l’émergence du nationalisme comme l’effet de facteurs d’ordre
économique et de la lutte pour des ressources rares et distribuées de manière inégale:
« Uneven development theories’ try to explain nationalism by reference to non-political
processes. Nationalism is linked to the struggle of a people to free itself from structures of
economic oppression, and hides a class conflict » (Hooghe, 1992: 25).
42
A noter qu’implicitement, les valeurs du centre sont ainsi réputées orientées vers la modernité, les valeurs de la
périphérie vers la tradition.
43
Ainsi, les théories du développement ne permettent pas d’expliquer pour quelles raisons, dans un contexte de
modernisation analogue, la mobilisation a suivi une voie nationaliste en Ecosse et pas dans le nord de
l’Angleterre, par exemple.
44
Un aperçu de la tradition marxiste est incontournable pour appréhender les théories du
développement inégal, dont les principaux auteurs, Hechter (1975, 1987, 2000) et Nairn
(2001, 2003), puisent largement dans les sources marxistes.
La tradition marxiste
Marx et Engels (Marx et Engels, 1976) se sont peu penchés sur la question nationale
directement. Leur analyse peut être résumée comme suit: la nation est essentiellement une
forme institutionnelle nécessaire à la bourgeoisie pour l’établissement du capitalisme, dans la
mesure où seul un territoire politiquement unifié et culturellement homogène assure la
mobilité du capital, de la main-d’œuvre et des biens et services nécessaire à la production et à
l’échange de produits de consommation de masse. Il s’agit d’une idéologie bourgeoise et
réactionnaire. Dans les nations les plus avancées, toutefois, les conditions peuvent être réunies
pour la naissance d’un nationalisme progressiste, d’ordre à renverser la bourgeoisie nationale
et établir le régime du prolétariat, classe universelle et véritable représentant de la nation.
Des enseignements de Marx et Engels, la tradition marxiste retient d’abord l’idée que la
nation et le nationalisme, comme éléments d’une superstructure politique et idéologique, ne
sont pas à appréhender de manière immédiate mais doivent être dérivés de l’infrastructure
économique (capitaliste). La nation s’explique alors largement en termes de configurations de
classe et le nationalisme en termes de luttes des classes et de contradictions de l’ordre
capitaliste (voir Smith, 1998: 48). Ensuite, la tradition marxiste retient que les luttes
nationales doivent être considérées à la lumière d’une analyse des différents stades du
capitalisme: selon le stade de développement considéré et la lutte nationale à l’œuvre, le
nationalisme peut être réputé réactionnaire ou progressiste. Les théoriciens marxistes
considèrent ainsi généralement:
la nature essentiellement bourgeoise et réactionnaire du nationalisme des États-nations
capitalistes et l’utilisation de l’idéologie nationaliste pour créer une ‘fausse conscience’ et
diviser les masses prolétaires et, à l’inverse,
la nature progressiste des mouvements de libération anti-coloniaux, où des élites
bourgeoises locales se soulèvent contre l’impérialisme, ainsi que le droit des nations à
faire sécession d’empires semi-féodaux auxquels elles seraient rattachées.
Hechter et Nairn s’attachent à l’analyse de ces mouvements nationalistes progressistes
identifiés par les marxistes, mais dans le contexte des périphéries européennes (en
l’occurrence, les régions périphériques de la Grande-Bretagne).
Michael Hechter
Michael Hechter (1975) s’intéresse au ‘colonialisme intérieur’ comme facteur explicatif de
l’émergence du séparatisme ou autonomisme. Il s’appuie sur les réflexions de théoriciens du
colonialisme (par exemple sur Frank, 1969) et étend leur portée aux ‘colonies intérieures’ des
États coloniaux. Les colonies intérieures sont typiquement des régions situées en périphérie de
l’État colonial et culturellement distinctes de son centre, tel le Pays de Galles en Grande-
Bretagne.
Pour Hechter, les colonies intérieures sont soumises à un développement inégal, dicté par les
intérêts du centre, sur un modèle analogue à celui de l’exploitation coloniale. Sont
caractéristiques de ce développement inégal une exploitation des ressources matérielles de la
périphérie par le centre et une division culturelle du travail: « a system of stratification where
objective cultural distinctions are superimposed upon class lines » (Hechter, 1975: 30)
concentrant les populations de la périphérie au bas de l’échelle sociale.
45
La congruence ainsi créée entre les caractéristiques ethniques et culturelles de la périphérie,
d’une part, et le système de stratification économique et social entre centre et périphérie,
d’autre part, est à l’origine de la mobilisation séparatiste ou autonomiste. Hecher décrit
d’ailleurs ainsi la thèse centrale de son ouvrage Internal Colonialism: « Its central theoretical
claim was that the cause of nationalism lies in the existence of a stratification system that
gives cultural distinctions political salience by linking them to individual life chances. (…)
when individuals perceive that their life chances are limited by virtue of membership in a
particular group, they will either leave that group or come to see that they share vital interests
with its members, thereby giving them reason to engage in nationalist political activity »
(Hechter, 1987: 5).
La théorie de Hechter soulève diverses critiques. Elle échoue à expliquer l’apparition du
séparatisme dans des régions qui n’ont pas été touchées par une division du travail d’ordre
capitaliste et impérialiste, telle l’Europe de l’Est au dix-neuvième siècle (voir Smith, 1983:
21), de même qu’elle n’explique pas le séparatisme de périphéries plus avancées que le
centre, tels le Pays basque ou la Catalogne. La théorie échoue aussi à expliquer pourquoi les
mouvements nationalistes ne sont en général pas menés par les classes situées au bas de
l’échelle sociale, mais plutôt par les classes moyennes ou les élites (à propos de la
composition sociale des mouvements nationalistes, voir par exemple Hroch [1968],
Waldmann [1989], concernant des mouvements nationalistes particuliers, voir par exemple
Allahar [2005], Lybarger [2007], Kapur [2010]). Elle constitue par contre une tentative
intéressante de replacer la rationalité des acteurs et la lutte pour des ressources rares au centre
de l’analyse.
Tom Nairn
Nairn (1977) défend une approche plus ouvertement marxiste que celle de Hechter. Il part du
postulat que le capitalisme est créateur de concurrence économique entre groupes ethniques et
constitue un facteur de fragmentation sociale. Il considère l’apparition du nationalisme
comme une conséquence de la diffusion (géographique) inégale du capitalisme industriel du
centre (Angleterre, France, etc.) vers la périphérie.
Selon Nairn, le capitalisme industriel des pays développés se répandant sur la surface du
globe, il met en danger les prérogatives des élites à la périphérie, qui visent dès lors à ériger
des barrières à la compétition des produits issus du centre, à instaurer un protectionnisme
économique et commercial leur permettant de préserver leurs prérogatives. En vue de
défendre leurs intérêts, les élites de la périphérie mobilisent les masses populaires autour
d’une idéologie romantique et populiste, le nationalisme. Le nationalisme, en créant
artificiellement « a militant, inter-class community rendered strongly (if mythically) aware of
its own separate identity vis-à-vis the outside forces of domination » (Nairn, 2003: 327),
permet l’érection d’une communauté d’intérêts entre masses populaires et élites de la
périphérie contre le centre. Le nationalisme est ainsi le produit d’une lutte exacerbée entre
élites pour le contrôle de ressources de pouvoir, et c’est aussi, essentiellement, un phénomène
populiste, une manipulation des masses par les élites dans ladite lutte de pouvoir.
Smith (1983) a émis diverses critiques à la théorie de Nairn:
La théorie de Nairn implique un développement du nationalisme d’abord dans les régions
périphériques réagissant à la pression impérialiste des États précocement industrialisés.
Or, historiquement, le nationalisme est né dans les pays du centre, tels la France,
l’Angleterre, l’Allemagne, etc., qui lui ont d’ailleurs fourni ses théoriciens les plus
importants.
46
Nairn donne au nationalisme un caractère populiste, c’est-à-dire qu’il l’entend comme une
mobilisation des masses manipulées par les élites. Il ne rend pas compte ainsi de la
composition sociale variable des mouvements nationalistes selon les régions, ni du fait
que les mouvements nationalistes sont souvent des mouvements issus des classes
moyennes.
Nairn traite de manière mécaniste les facteurs culturels expliquant le nationalisme et
échoue à expliquer pourquoi la résistance à l’impérialisme du centre prend ou non des
formes nationalistes. Or, parmi les groupes ethniques candidats potentiels à une prise de
conscience nationale, seule une minorité emprunte la voie du nationalisme, comme l’a
noté Gellner (2006). Le modèle de Nairn ne permet pas de rendre compte des formes
diverses (mouvements nationalistes, socialistes, etc.) prises par la résistance à
l’impérialisme.
En contradiction partielle avec l’approche de Nairn, divers auteurs ont argué que dans
certains cas la libre-circulation des biens rendent le séparatisme moins attractif pour les
élites périphériques (voir par exemple Pi-Sunyer [1985] et Polèse [1985]).
Historiquement, une partie des revendications catalanes à l’égard de Madrid s’est par
exemple concentrée sur l’exigence d’un libre accès aux lucratifs marchés d’Amérique
latine par les marchands catalans (voir chapitre 5).
1.6.3 Modèles centre-périphérie
Les modèles centre-périphérie se basent comme les modèles de développement (voir chapitre
1.6.1) sur une approche consensuelle du politique, mais au contraire de ces derniers, ils se
concentrent sur le rôle de facteurs politiques dans l’émergence et la diffusion du fait national.
Les auteurs les plus importants de cette mouvance sont Rokkan et Urwin (voir Rokkan et
Urwin [1982, 1983], Rokkan, Flora, Kuhnle et Urwin [1999])).
Rokkan et Urwin développent une approche territoriale du pouvoir politique et une approche
historique de la construction étatique44. S’ils ne s’intéressent pas directement à la dynamique
nationaliste, ils proposent néanmoins un modèle à la fois explicatif des conditions
d’apparition de mouvements nationaliste à la périphérie des Etats et normatif, c.-à-d.
proposant des arrangements institutionnels permettant de prévenir l’émergence d’un
nationalisme périphérique.
Pour comprendre le modèle de Rokkan et Urwin, il convient de considérer d’abord leur
définition des notions de centre et périphérie territoriale:
le centre peut être défini comme un lieu privilégié dans un territoire, « the location of
major military-administrative, economic and cultural institutions » (Rokkan et Urwin,
1983: 6). C’est un point nodal du territoire: « the centre controls a disproportionately
greater share of the total communication flow in the system than any alternative location »
(Rokkan et Urwin, 1983: 7).
la périphérie est à l’inverse un lieu caractérisé par la distance et la dépendance à l’égard
du centre: « A periphery is located at some distance from the dominant centre or centres,
and its transactions with the central areas are fraught with costs. A periphery is also
different from the central areas on one or more scores: while the degree of distinctiveness
will vary, being to some extent a function of distances and dependence, there will
invariably be some minimum level and sense of separate identity. Finally, a periphery is
dependent upon one or more centres in at least one of (...) [three domains of behaviour]: in
44
Le deuxième élément n’est pas traité ici.
47
political decision-making, in cultural standardization, and in economic life » (Rokkan et
Urwin, 1983: 3-4).
Un État donné peut posséder un centre unique, dominant d’un point de vue politique,
économique et culturel. C’est par exemple le cas de la France, avec la domination claire de
Paris. L’État peut au contraire posséder une structure dite polycéphale, c’est-à-dire plusieurs
centres culturels, économiques et politiques. Ainsi de l’Allemagne ou de la Suisse, par
exemple.
La mobilisation de type nationaliste est toujours une possibilité dans les régions périphériques
dans la mesure où elles sont culturellement différentes du centre. Pour qu’une différence
culturelle se transforme en mobilisation politique, toutefois, deux éléments jouent d’après
Rokkan et Urwin un rôle central:
D’une part, la région considérée doit disposer de ressources de pouvoir lui permettant de
s’opposer au centre politique. Pour Rokkan et Urwin, une mobilisation nationaliste est dès
lors particulièrement probable si une périphérie politique est parallèlement un centre
économique et culturel.
D’autre part, la lutte nationaliste (autonomiste ou séparatiste) est particulièrement
probable lorsque l’État central n’ajuste pas la structure de ses institutions de manière à
refléter la dispersion effective du pouvoir économique et culturel sur le territoire. En
d’autres termes, si le risque de mobilisation nationaliste existe potentiellement dans tous
les États polycéphales, ce risque tend à s’actualiser lorsque l’État est de type unitaire et
majoritaire, à l’inverse le risque d’émergence d’un mouvement nationaliste peut être
réduit par le fédéralisme et l’introduction d’un veto des minorités.
Le modèle de Rokkan et Urwin explique ainsi la naissance des nationalismes basque et
catalan comme une résultante à la fois du poids économique et culturel de ces deux régions en
Espagne et de l’inadéquation des structures de pouvoir politique de l’Espagne à cette réalité. Il
contient un élément normatif, également, en ce qu’il propose implicitement une
décentralisation politique comme permettant d’enrayer le nationalisme dans ces deux régions.
Les principales critiques qu’on peut adresser à Rokkan et Urwin sont les suivantes:
La théorie de Rokkan et Urwin explique l’apparition du séparatisme ou autonomisme de
manière relativement mécaniste. Le modèle ne rend pas compte des exceptions possibles,
soit les régions périphériques remplissant les conditions identifiées par Rokkan et Urwin,
mais dépourvues de mouvements nationalistes ou à l’inverse les régions périphériques
dépourvues de ressources culturelles ou économiques importantes, mais qui ont
néanmoins développé un nationalisme périphérique. Le nationalisme corse, par exemple,
est difficilement explicable dans ce modèle. Le modèle ne permet pas non plus
d’expliquer le timing ou les dynamiques d’évolution des mouvements nationalistes.
Le modèle considère la périphérie comme une unité d’action, sans prendre en compte les
intérêts contradictoires qui peuvent exister au sein de la périphérie. Les ressources à
disposition des mouvements nationalistes ne peuvent être estimées en considérant
uniquement le produit intérieur brut ou la résonance culturelle d’une région, elles
dépendent de la mesure dans laquelle élites économiques ou culturelles sont sensibles aux
arguments nationalistes. Au Pays Basque, cas qui semble au premier abord valider le
modèle de Rokkan et Urwin, les élites industrielles ont longtemps poursuivi une politique
hispanophile en raison de leur dépendance éco
nomique envers Madrid (voir chapitre 6.1), si bien que leurs ressources n’étaient pas
disponibles pour le mouvement nationaliste.
48
Concernant les aspects normatifs du modèle, soit la nécessité de développement d’une
démocratie de consensus pour éviter l’apparition ou endiguer le développement de
mouvements nationalistes, la théorie ne permet pas de déterminer le degré de
décentralisation ou veto des minorités nécessaire pour enrayer la mobilisation nationaliste,
du moins lorsqu’elle est installée. Ainsi du cas belge, où la constitution d’un État fédéral
n’a pas empêché la progression du nationalisme flamand, comme du cas basque, où
l’autonomie conférée à la région a échoué à contenir le mouvement nationaliste ou à
diminuer sa virulence.
Les modèles de centre-périphérie semblent avoir une influence durable dans le traitement de
la question nationale, en particulier pour ce qui concerne les aspects normatifs de la
redistribution du pouvoir. Une partie importante de la littérature sur le nationalisme
s’intéresse aux mécanismes de redistribution du pouvoir par les Etats en vue d’atteindre à un
équilibre non conflictuel entre centre et périphérie. Les contributions dans ce domaine sont
trop nombreuses pour être toutes citées. On notera par exemple les ouvrages de Safran et
Maiz (2000), Coakley (2003) ou Norman (2006).
49
marchés protégés pour la nation considérée. Typiquement, en effet, la création d’un Etat
souverain implique une protection du marché national par la politique d’immigration, le
contrôle des importations, etc. Même en l’absence de création d’Etat souverain, une
protection accrue du marché national peut être atteinte et passer par exemple par
l’introduction de critères linguistiques pour l’accès à l’emploi. Le nationalisme, en d’autres
termes, correspond à la recherche d’une rente de situation (rent-seeking) à caractère ethnique
et national.
Les préférences nationalistes doivent être considérées à l’échelon individuel. Le degré de
nationalisme d’un individu correspond à un calcul d’optimisation mettant en balance les coûts
de l’investissement dans le nationalisme pour l’individu concerné et les avantages individuels
attendus d’une protection accrue du marché national45. Le degré de nationalisme affiché par
les individus varie ainsi en fonction de leur optimum individuel. Le degré de nationalisme
d’une région particulière correspond quant à lui à l’agrégation de ces préférences
individuelles.
Comme Breton, Congleton (1995, 2000) analyse le nationalisme sous l’angle de la théorie des
investissements. De sa contribution, on peut retenir en particulier l’idée que la pression
sociale est un facteur influençant le niveau d’investissement en nationalisme des individus
(dans le cas où l’inaction est sanctionnée et la participation récompensée par la société, la
fonction d’investissement des individus en est affectée). On peut retenir également son
analyse du rôle des arrangements institutionnels de l’Etat comme influençant ce niveau
d’investissement en nationalisme: une attitude permissive de l’Etat vis-à-vis des nationalismes
périphériques a selon Congleton un effet d’intensification des conflits ethniques, chaque
communauté cherchant à obtenir une rente de situation sur une base ethnique, ce qui entraîne
un effet de surenchère entre les communautés.
La principale contribution de ces auteurs est de rejeter l’idée que l’identité est une source
inhérente de conflit, et de considérer au contraire que le nationalisme constitue un des axes
possibles de mobilisation des individus dans leur lutte pour des ressources rares, qu’ils
retiennent ou abandonnent selon ce que leur dicte leur avantage individuel46. Une contribution
importante, également, consiste dans leur analyse différenciée du nationalisme selon la
situation – et donc le calcul d’optimisation individuel – de chaque membre d’une société.
Enfin, elle consiste dans leur hypothèse, que les études empiriques semblent généralement
soutenir, que les classes moyennes et supérieures de la société, qui selon les circonstances ont
le plus à gagner d’une protection accrue de l’économie, sont également celles qui ont le plus
de chance d’investir dans le nationalisme.
Parmi les critiques qu’on peut adresser aux modèles de compétition, on notera en particulier
qu’en considérant le nationalisme comme un choix idéologique parmi d’autres, motivé par des
considérations rationnelles, donc récusable et modifiable en tout temps, ces modèles échouent
à expliquer la pérennité du nationalisme une fois qu’il a été mobilisé ; de même, leur
perspective instrumentale ne permet pas de saisir pourquoi un substrat culturel semble
systématiquement nécessaire pour assurer la naissance d’un mouvement nationaliste.
45
Il est important de noter ici que la nation est clairement un bien public, c.-à-d. caractérisé par la non-exclusion
et la non-rivalité de consommation. La décision de s’investir dans la mobilisation nationaliste dépend toutefois
du calcul individuel des coûts et avantages privés que l’individu peut retirer de son appartenance au mouvement
nationaliste (emploi, prestige, etc.). A propos de la théorie des biens publics et des conditions de participation
comme d’investissement individuel dans la production de biens publics, voir Olson (1965).
46
Les modèles de compétition s’inscrivent ainsi clairement dans une perspective dite postmoderniste sur le
nationalisme (voir chapitre 1.3.3).
50
1.7 Bilan
Le présent chapitre s'est attaché à une présentation générale des concepts de nationalisme et
de nationalisme périphérique. Parmi les éléments à retenir pour la suite de l'analyse, il faut
considérer en particulier:
1) Le nationalisme est à la fois un principe politique, une idéologie et un mouvement social
qui revendique la souverainté politique au nom de la nation. Pour le nationalisme de nations
sans Etat, il s'agit en même temps d'un principe politique qui revendique l’atteinte de droits
politiques pour la nation, d’une idéologie qui s'emploie à construire l'allégeance de la
population à la nation et d’un mouvement social qui vise à la mobilisation de la population
dans la construction d’un État.
2) La revendication nationaliste a pour substrat la nation. Cette dernière est une entité
ambiguë qui possède à la fois une composante civique et ethnique: d’une part contrat social et
volonté de vivre ensemble, d’autre part histoire, territoire, culture et mythes partagés par une
communauté. Le dernier élément est souvent réputé central dans le nationalisme, dans la
mesure où le nationalisme comme idéologie ou mouvement social s’appuie plus naturellement
sur un substrat ethnique ou culturel, sur le sentiment d’une communauté imaginaire fondée
sur des mythes, que sur des valeurs civiques abstraites.
3) La relation entre le nationalisme et son substrat ethnique fait l’objet de débats entre
théoriciens. On retiendra en particulier ici la position moderniste, pour laquelle le
nationalisme invente ses mythes et symboles et réinterprète librement l’identité ethnique mais
une fois la nation inventée, elle possède une certaine pérennité et ne peut plus être
réinterprétée librement, ainsi que la position ethno-symboliste pour laquelle la création de la
nation s’appuie sur une texture préexistante de mythes, mémoires, valeurs et symboles qui
sont présents dans la communauté ethnique et que le nationalisme retrouve et réinterprète.
Dans ces deux optiques, les mouvements nationalistes contemporains devraient être fortement
imprégné par l’histoire, le territoire, la culture, les mythes de la communauté ethnique sur
laquelle se fonde la nation ou sur l'histoire, le territoire, la culture et les mythes inventés par le
nationalisme au dix-neuvième siècle. Ce constat sera repris dans le cadre théorique développé
au chapitre 2, dans lequel on discutera les contraintes et opportunités que créent les
dimensions de l’identité ethnique ou nationale de la société dont ils sont issus pour les
mouvements nationalistes (voir chapitre 2.3).
4) Le nationalisme de nations sans Etat, dit aussi nationalisme périphérique ou nationalisme
de minorité, peut être autonomiste ou séparatiste. Dans les deux cas, il poursuit
essentiellement deux objectifs: d’une part la constitution d’une unité politique, soit la
souveraineté pleine et entière pour les mouvements séparatistes et un autogouvernement plus
ou moins étendu pour les mouvements autonomistes, d’autre part la création et le maintien de
la nation et de l’identité nationale.
a) La souveraineté (ou éventuellement une autonomie politique plus ou moins poussée)
est la revendication centrale des mouvements nationalistes. L'existence ou non d'un
contenu matériel de la souverainté fait l'objet de débats parmi les spécialistes. On a
toutefois tenté ici de définir les éléments du contenu matériel de la souveraineté qui
devraient jouer un rôle central pour les mouvements nationalistes: 1) exercice des
fonctions juridiques (législatives, exécutives et judiciaires), 2) exercice des moyens de
la puissance publique, 3) maintien de la nation et du consensus social, soit le contrôle
sur des fonctions clef pour la construction de l’identité nationale (éducation, culture,
etc.) et du consensus social (politique sociale, etc.), 4) capacité d’extraction de
ressources (fiscalité, par exemple).
51
b) Concernant le second objectif des mouvements, la création et le maintien de la nation,
il ne peut être réduit à un contrôle sur les fonctions clef de l'Etat mais doit être compris
dans une acception plus large: il s'agit pour les mouvements de créer un sentiment
d’identité nationale dans la population, d'assurer la vitalité de la culture nationale et la
maîtrise de cette culture par la population.
Au chapitre 2 et suivants, on reprendra ces objectifs et leurs sous-dimensions lorsqu'on
considérera tant les objectifs des mouvements nationalistes que l'impact atteint par les
mouvements.
5) Le chapitre 1 a discuté brièvement diverses approches explicatives de l’émergence et du
développement du nationalisme périphérique. Parmi les quatre modèles d'analyse présentés, le
chapitre 2 s’attachera à développer un modèle explicatif du nationalisme périphérique qui
s’inscrit dans la lignée des modèles de compétition et en particulier des théories du processus
politique.
52
2 LE NATIONALISME PÉRIPHÉRIQUE COMME MOUVEMENT SOCIAL
53
(effet de la structure des contraintes et opportunités politiques (‘political opportunity
structure’ ou ‘POS’) sur les mouvements). Par ailleurs, e) le modèle retenu considère les
mouvements nationalistes dans une perspective comparative en s’appuyant sur des analyses
qualitatives du pouvoir politique, de l’identité ethnique et des trajectoires des mouvements
nationalistes.
Le chapitre est structuré comme suit: il discute dans un premier temps le mouvement
nationaliste comme mouvement social et procède à quelques définitions concernant les
mouvements sociaux. Il présente ensuite un modèle d’analyse global des mouvements
nationalistes périphériques considérés comme mouvements sociaux et discute en particulier
les notions de structure des opportunités discursives et de structure des opportunités politiques
des mouvements et leurs effets présumés sur la trajectoire des mouvements nationalistes. Il
formule également dans ce cadre les hypothèses de recherche guidant la suite de l’analyse.
Enfin, le chapitre présente les méthodes utilisées pour tester empiriquement le modèle
théorique ainsi développé.
47
Cette definition fait écho à la définition de Turner et Killian des mouvements sociaux « a collectivity acting
with some continuity to promote or resist change in the society or organisation of which it is part » (Turner et
Killian, 1987: 223 [cité par Diani, 1992: 3]), ainsi qu’à celle de McAdam et Snow, pour qui « we can define a
social movement as a collectivity acting with some degree of organization and continuity outside of institutional
54
est engagé dans une forme d’action collective48,
présente une certaine durée temporelle,
présente un certain degré d’organisation,
définit ses objectifs en termes de changement ou en relation au changement. Selon
Snow, Soule et Kriesi: « fostering or halting change is the raison d’être of all social
movements » (Snow, Soule et Kriesi, 2004:8),
se définit par rapport à une autorité existante: « (…) we argue that movements be
considered as challengers to or defenders of existing institutional authority – whether
it is located in the political, corporate, religious, or educational realm – or patterns of
cultural authority, such as systems of beliefs or practices reflective of those beliefs »
(Snow, Soule et Kriesi, 2004:9),
et agit en dehors des canaux institutionnels ou organisationnels.
Tilly (1979) indique pour sa part « the term social movement applies most usefully to a
sustained interaction between a specific set of authorities and various spokepersons for a
given challenge to those authorities » (Tilly, 1979: 12) et définit le mouvement social comme
« a sustained series of interactions between power holders and persons successfully claiming
to speak on behalf of a constituency lacking formal representation, in the course of which
those persons make publicly visible demands for changes in the distribution or exercise of
power, and back those demands with public demonstrations of support » (Tilly, 1979: 12)49.
Comme Snow, Soule et Kriesi (2004), Tilly considère le mouvement social comme engagé
dans une forme d’action collective, défini par rapport à une autorité existante, avec des
objectifs définis en relation au changement. En outre, selon Tilly, le mouvement social…
doit être compris en termes d’interaction avec le pouvoir, d’action collective et de
campagnes de protestation, et non entendu comme un groupe spécifique (Tilly [1979,
2004]). En particulier, il ne faut pas confondre le mouvement social avec les
organisations et réseaux qui le soutiennent ;
se caractérise par une manière distincte de poursuivre des objectifs politiques, en
s’appuyant sur un répertoire d’action particulier (manifestations, grèves, sit-ins, etc.)
et une représentation de la cause, des objectifs, de l’identité du mouvement dans
l’espace public.
channels for the purpose of promoting or resisting change in the group, society or world order of which it is
part » (McAdam et Snow, 1997: xviii).
48
Est entendue comme action collective: « any goal-directed activity engaged in jointly by two or more
individuals » (Snow, Soule & Kriesi, 2004: 6).
49
Dans un autre texte, Tilly note par ailleurs: « [] a distinctive way of pursuing public politics began to take
shape in Western countries during the later eighteenth century, acquired widespread recognition in Western
Europe and North America by the early nineteenth century, consolidated into a durable ensemble of elements by
the middle of the same century, altered more slowly and incrementally after that point, spread widely through the
Western world, and came to be called a social movement. That political complex combined three elements: 1)
campaigns of collective claims on target authorities ; 2) an array of claim-making performances including
special-purpose associations, public meetings, media statements, and demonstrations ; 3) public representations
of the cause’s worthiness, unity, numbers, and commitment. I am calling that historically specific complex a
social movement” (Tilly, 2004: 7).
55
2.1.2 Mouvements sociaux, partis politiques et groupes d’intérêts
Pour la plupart de la littérature consacrée aux mouvements sociaux, ces derniers agissent par
définition hors des institutions politiques établies50. Ceci amène à distinguer les mouvements
des partis politiques et groupes d’intérêts et souvent à les opposer. Snow, Soule et Kriesi
(2004), par exemple, indiquent que leur définition des mouvements sociaux distingue ceux-ci
des groupes d’intérêts, qui a) sont intégrés dans l’arène politique alors que les mouvements
sociaux sont par essence extérieurs à l’arène politique et interagissent de manière précaire
avec elle, b) poursuivent leurs objectifs principalement par des moyens institutionnels comme
le lobbying, alors que les mouvements sociaux les poursuivent principalement par l’usage de
moyens non institutionnels et c) sont généralement définis en lien direct avec le politique,
alors que les mouvements sociaux s’étendent au-delà de la sphère strictement politique
(Snow, Soule et Kriesi, 2004). De même, les mouvements sociaux sont à distinguer des partis
politiques, qui participent du pouvoir institutionnel.
Tilly s’inscrit en faux contre cette approche: « It is a mistake to conceive of a social
movement as a group somehow parallel to (but also opposed to) a party » (Tilly, 1979: 12), en
mettant l’accent sur la centralité de l’interaction et non de l’organisation comme constitutive
d’un mouvement social (voir aussi chapitre 2.1.1). La littérature récente sur les mouvements
sociaux s'est par ailleurs en partie distanciée d'une approche des mouvements sociaux qui tend
à opposer mouvements et politique institutionnelle, pour s'intéresser davantage aux relations
existant entre mouvements, partis et groupes d'intérêts et à la complémentarité entre
protestation et politique conventionnelle pour faire avancer une cause particulière sur l'agenda
politique (voir par exemple Goldstone, 2003a). Comme le note Goldstone, « it may be the
ability of groups to combine both protest and conventional tactics for influencing
governement actors that best conduces to movement success » (Goldstone, 2003b: 7).
Il nous paraît adéquat, concernant les mouvements nationalistes, de suivre une telle approche
et de nous intéresser tant à la protestation qu'à la politique institutionnelle des mouvements
nationalistes: le mouvement nationaliste (dans son acception large) est un mouvement engagé
dans une forme de challenge en relation avec les autorités étatiques et poursuivant un
changement politique au nom de la nation. L’organisation du mouvement nationaliste peut
varier, et prendre la forme d’organisations partisanes et de groupes d’intérêts ou la forme des
mouvements extra-institutionnels que la plupart des auteurs définissent comme mouvements
sociaux au sens strict. Il ne nous paraît pas judicieux de restreindre la notion de mouvement
nationaliste à l’action située en dehors des canaux institutionnels: l’organisation du
mouvement sous forme partisane, sa participation aux élections locales, régionales ou
nationales sont également une manifestation du conflit national. Dans la lignée de Tilly
(1979), nous comprenons plutôt le mouvement nationaliste comme interaction entre pouvoir
en place et challengers sur la question nationale, et il apparaît évident que le challenge peut
être le fait tant d’individus, de groupes informels, d’associations culturelles que de groupes
d’intérêts ou de partis politiques. Ce challenge se produit souvent hors de la sphère
institutionnelle, mais il peut aussi se produire au sein des institutions politiques établies. A
l’inverse, toutes les actions des acteurs, institutionnels ou non, ne ressortent pas au
mouvement nationaliste: les partis nationalistes poursuivent également des objectifs
spécifiques, par exemple en termes de politiques publiques (de santé, d’emploi, etc.), qui ne
sont pas directement liés à l’enjeu national ; les groupes informels ou associations culturelles
déploient également des activités qui n’ont pas nécessairement un lien direct avec le
50
« Virtually everyone writing about social movements agrees that they have two defining characteristics: they
demand social and political change, and they are outside established political institutions » (Burstein et al, 1995:
136).
56
mouvement (en particulier, toutes les activités visant à maintenir vivante la culture locale ne
sont pas stricto sensu à considérer comme part au mouvement nationaliste, même si la ligne
de démarcation est parfois floue en ce domaine).
Il est à souligner que cette approche est nettement plus englobante que les définitions
dominantes du mouvement social par la littérature spécialisée (voir également au chapitre
2.1.3 la définition retenue du mouvement nationaliste).
2.1.3 Le mouvement nationaliste comme mouvement social: définition
Reprenant les contributions des auteurs précédents, on peut s’essayer à définir le mouvement
nationaliste. Le mouvement nationaliste peut, suivant Diani (1992), être considéré comme un
réseau d’interactions entre une pluralité d’individus, groupes et / ou organisations engagés
dans un conflit politique et culturel sur la base d’une identité nationale commune. Ou, suivant
Tilly (2004), comme une série soutenue d’interactions entre les détenteurs du pouvoir et des
individus revendiquant avec succès de parler au nom d’une nation particulière, dans le cadre
desquelles ces personnes demandent publiquement des changements dans la distribution ou
l’exercice du pouvoir au nom de ladite nation.
Les caractéristiques du mouvement nationaliste sont, en particulier, d’être engagé dans une
forme d’action collective51 et de définir ses objectifs en termes de changement politique et
culturel au nom de la nation, de présenter ainsi un défi politique envers les autorités
institutionnelles et un défi culturel envers le système de valeurs dominant, de présenter
également une certaine continuité dans le temps et un certain degré d’organisation, et de
poursuivre en partie ou largement ses objectifs en dehors des canaux institutionnels formels,
en s’appuyant aussi – mais pas exclusivement – sur un répertoire d’action (pétitions,
manifestations, grèves, actions violentes, etc.) ne ressortant pas aux canaux institutionnels.
L’organisation du mouvement nationaliste peut varier selon les mouvements considérés et
comprendre tant des acteurs institutionnels comme les partis ou groupes d’intérêts que des
acteurs non institutionnels.
2.1.4 Frontières de l’objet d’étude
On l’a noté précédemment, le mouvement nationaliste poursuit par le biais de l’action
collective des objectifs politiques au nom d’une identité spécifique. Cette définition reste
toutefois passablement floue s’agissant de déterminer ses frontières. Comme l’a souligné Tilly
(1978) concernant l’action collective, celle-ci se trouve à l’intersection entre trois entités
distinctes: la population, les valeurs et l’action (voir graphique 6 ci-dessous).
51
Comme le note Tilly (1978), l’action collective recouvre cinq composantes essentielles: l’intérêt,
l’organisation, la mobilisation, l’opportunité et l’action collective elle-même. Tandis que les intérêts concernent
les gains et pertes résultant de l’interaction d’un groupe avec d’autres groupes, l’organisation comprend
essentiellement les aspects de la structure d’un groupe qui affectent directement sa capacité à défendre ses
intérêts, la mobilisation quant à elle est le processus par lequel le groupe acquiert un contrôle collectif sur les
ressources nécessaires pour l’action, les opportunités la relation entre le groupe et le monde qui l’entoure, en
particulier les opportunités et menaces pour le groupe dans la défense de ses intérêts résultant des relations avec
l’environnement ou de changements dans ces relations, et l’action collective, enfin, consiste dans les individus
agissant ensemble dans la poursuite d’intérêts communs et résulte des combinaisons mouvantes entre les intérêts,
l’organisation, la mobilisation et les opportunités.
57
Graphique 6: Unités pour l’étude de l’action collective
POPULATIONS
mouvements
groupes évènements
CROYANCES ACTIONS
58
d’autres moments en se concentrant sur l’action collective (voir à ce propos en particulier les
chapitres 3 à 7).
2.1.5 Le mouvement nationaliste comme mouvement social: acteurs et organisation,
stratégies et répertoires d’action, résultats
Comprendre la dynamique des mouvements sociaux exige de clarifier quelques notions
centrales concernant les dimensions clef des mouvements sociaux: acteurs et organisation des
mouvements, force et stratégie des mouvements, objectifs poursuivis par les mouvements et
leur succès. L’objectif du présent chapitre est de fournir un bref aperçu descriptif de ces
dimensions.
2.1.5.1 Les acteurs d’un mouvement social
Les acteurs d’un mouvement social peuvent être rangés en trois catégories selon McAdam et
Snow (1997) 52:
1) Les protagonistes incluent les groupes et collectivités supportant le mouvement ou
représentés par celui-ci:
Les adhérents, soit les individus qui s’engagent dans les activités du mouvement et la
poursuite de ses objectifs, sont au cœur du mouvement social. Leur engagement peut
être plus ou moins régulier et actif ; parmi les adhérents, les activistes investissent un
temps ou une énergie importante pour la cause poursuivie.
Les électeurs (« constituency ») du mouvement sont les individus que l’organisation
du mouvement social entend représenter et qui sont sa principale source de support et
de ressources. Tous les individus constituant l’électorat ne sont pas également
intéressés par les activités du mouvement, ils peuvent y être plus ou moins indifférents
ou sympathiser avec lui, mais c’est typiquement au sein de l’électorat que se recrutent
les adhérents du mouvement.
Les bénéficiaires du mouvement sont les individus qui devraient bénéficier des
changements poursuivis par le mouvement. Typiquement, les électeurs devraient se
compter parmi ses bénéficiaires et, selon les objectifs poursuivis par le mouvement,
d’autres groupes peuvent également le cas échéant profiter de son activisme.
2) Les antagonistes sont des acteurs ou groupes en opposition avec le mouvement social. On
compte parmi les antagonistes:
Les cibles de l’action du mouvement, par exemple le gouvernement local ou national,
mais également d’autres acteurs éventuels qui sont la cible des changements politiques
que le mouvement entend obtenir.
Les contre-mouvements, soit des mouvements opposés au mouvement social et dont
l’objectif est de neutraliser ou de contrer les activités du mouvement.
3) Les spectateurs sont enfin une troisième catégorie d’acteurs qui, a priori et contrairement
aux deux catégories précédentes, n’a pas d’intérêt dans le conflit. Le statut d’observateur
neutre est fluctuant, les spectateurs peuvent aussi être amenés à prendre parti en fonction du
déroulement du conflit, si bien que tant les mouvements que leurs opposants s’emploient
activement à s’attirer si possible la sympathie de l’opinion publique et de transformer les
spectateurs neutres en protagonistes du ou opposants au mouvement.
52
S’appuyant également sur les travaux de Hunt, Benford et Snow (1994).
59
2.1.5.2 L’organisation des mouvements sociaux
Traditionnellement, les mouvements sociaux ont été considérés comme des comportements
collectifs désorganisés (voir aussi chapitre 1.6.1). L’école dite de mobilisation des ressources
a toutefois mis en évidence que les mouvements sociaux sont des entités organisées de
manière formelle et informelle. On distingue en général:
L’organisation informelle du mouvement, soit les réseaux sociaux à travers lesquels
les individus sont recrutés et amenés à participer au mouvement,
L’organisation formelle du mouvement, soit des organisations de mouvements sociaux
(« social movements organizations ») qui sont souvent des entités légales et reconnues
par l’Etat et qui, combinées, forment l’industrie du mouvement social. Dans les mots
de McCarthy et Zald: « A social movement organization (SMO) is a complex, or
formal, organization which identifies its goals with the preferences of a social
movement or a countermovement and attempts to implement those goals. (…) All
SMOs that have as their goals the attainment of the broadest preferences of a social
movement constitute a social movement industry (SMI) – the organizational analogue
of a social movement » (McCarthy et Zald, 2003: 173).
Il est toutefois à souligner que les mouvements sociaux sont des phénomènes complexes
comprenant des organisations formelles, des groupes informels et leur interaction, mais qui ne
peuvent être réduits à ces dimensions. Comme le montre par exemple Oliver (2007)
concernant la foule, les dynamiques de foules lors d’actions collectives de protestation
échappent à une analyse qui se concentrerait uniquement sur l’organisation: toutes les
manifestations ne sont pas le fait d’organisations, et une fois assemblées les foules
développent une dynamique propre et peuvent poursuivre des activités qui n’étaient pas
prévues par les organisations.
Les mouvements sociaux ne peuvent ainsi, comme déjà mentionné, être réduits aux
organisations qui les représentent mais doivent de préférence être conçus comme des
ensembles d’actions complexes menés par différents acteurs organisés ou non.
2.1.5.3 Les objectifs, la force et les stratégies des mouvements sociaux
Les mouvements sociaux sont une forme d’action collective et un sponsor de l’action
collective53 (McAdam et Snow, 1997: xxiv). Selon Marwell et Oliver (1984), on peut définir
un mouvement social comme un ensemble complexe d’actions collectives orientées vers un
objectif particulier de changement social. En d’autres termes et comme le souligne Oliver
(2007), le mouvement social par définition ne se limite pas à une action collective particulière
(p.ex. une manifestation) mais englobe une grande variété d’actions collectives et de
campagnes de protestations54 orientées vers des objectifs spécifiques particuliers.
Les mouvements sont des agents de changement au succès et à l’influence politique variable.
Selon Kolb (2007), la littérature distingue en général trois types de variables décisives pour
expliquer leur impact:
53
L’action collective peut être entendue comme entendue comme une activité orientée vers des objectifs
poursuivie conjointement par deux individus ou plus (McAdam et Snow, 1997: xxiv), voir également supra la
définition de Tilly (1977).
54
On appelle campagne de protestation un ensemble d’actions moins importantes et moins complexes qu’un
mouvement social et orientée vers des objectifs de changement spécifique. Les mouvements sociaux sont en
général composés d’un nombre de campagnes de protestation réalisées par des acteurs collectifs qui peuvent
varier selon les campagnes considérées. Pour en citer un exemple, les actions de protestation des prisonniers –
telles les grèves de la faim de 1981 et 1982 – en Irlande du nord ont représenté des campagnes de protestation
spécifiques dans le cadre du mouvement nationaliste nord-irlandais.
60
La force des mouvements. La force des mouvements peut se comprendre en termes de
taille du mouvement ou en termes d’intensité et d’extension de son activité. Le
potentiel de mobilisation d’un mouvement indique le potentiel de population dans une
société qui pourrait théoriquement être mobilisé par un mouvement (voir Kriesi et al,
1995: 5). La taille du mouvement est souvent saisie par le nombre d’adhérents au
mouvement, par ses ressources (financières, personnelles) ou par le nombre
d’organisations de mouvement social (SMOs) participant au mouvement. L’extension
de son activité peut être appréhendée par le nombre d’actions de protestation (par
exemple manifestations, émeutes, etc.) du mouvement, son intensité par les
caractéristiques des actions de protestation, en particulier leur degré de confrontation
et violence. L’estimation de la force des mouvements pose un certain nombre de
problèmes d’opérationnalisation, compte tenu que les mouvements sont d’une part
composés de réseaux formels et informels plutôt qu’une organisation unique et d’autre
part que la mesure de l’activité des mouvements pose également problème (voir
chapitre 2.6). De manière générale, on tend à considérer que la force du mouvement
est une dimension explicative importante dans l’étude d’un mouvement social, même
si les études empiriques ne montrent pas nécessairement de lien direct entre force et
succès politique des mouvements (voir à ce propos Kolb, 2007: 39ss).
Les objectifs des mouvements. Les mouvements poursuivent des objectifs politiques
plus ou moins faciles à atteindre. Kriesi et al (1995) distinguent dans ce cadre la
poursuite d’objectifs dans des domaines politiques très profilés (« high-profile
domains ») ou peu profilés (« low-profile domains ») et supposent que les
mouvements ont plus de chance d’obtenir des résultats lorsque leurs revendications
touchent à des domaines peu profilés. Selon Kolb, « Whether a policy issue is
considered high- or low-profile depends on the perceptions of political and economic
elites, which is shaped by their conception of the core tasks and core interests of the
state (…). In general, high-profile policy issues are defined by four features: 1) high-
level of resources – in terms of past expenses and future investments – involved in the
policy issue ; 2) significant challenges to power held by established actors ; 3)
significant challenges to the survival of the government ; and 4) widespread
perception of a policy issue as part of the national interest. » (Kolb, 2007: 47, basé sur
Kriesi et al, 1995). Les mouvements nationalistes, dans la mesure où ils remettent en
cause les arrangements institutionnels de l'Etat, ont typiquement des objectifs dans un
domaine très profilé. A ces critères, Giugni (2004) ajoute la capacité de l’Etat à
répondre au défi posé par le mouvement social, en fonction de son degré d’autonomie
sur l’enjeu considéré.
La tactique des mouvements. On entend par tactique des mouvements les moyens
(« means ») retenus par le mouvement dans la poursuite de ses objectifs (« ends »). La
manière dont les mouvements se mobilisent, les tactiques et stratégies qu’ils adoptent,
peut influencer de manière cruciale leur impact politique. Les tactiques concernent par
exemple la rhétorique identitaire adoptée par le mouvement ou son répertoire
d’action55. Parmi les choix de répertoire effectués par les mouvements, on distingue en
particulier les répertoires d’action modérés des répertoires d’action confrontatifs et
violents. L’effectivité du choix de répertoire quant à l’atteinte de ses objectifs par le
mouvement a fait l’objet de nombreuses recherches. Un panorama des principales
études concernant l’impact politique de stratégies violentes est à trouver par exemple
55
Par répertoire d’action, on entend en particulier les activités (pétitions, manifestations, sit-ins, etc.) adoptées
par le mouvement pour mettre en scène la protestation.
61
dans Giugni (2004) – sur la base duquel l’auteur conclut que de manière générale, le
choix de tactiques confrontatives et violentes par les mouvements sociaux semble
accroître leur impact politique et leur potentiel de changement (pour une discussion
des relations entre mouvements modérés et radicaux, voir par ailleurs le chapitre 2.5).
Les stratégies des mouvements dépendent aussi du type de mouvement considéré. On
distingue généralement les mouvements instrumentaux, qui tentent d'obtenir des antagonistes
– en particulier l'Etat – des biens collectifs ou d'éviter des maux collectifs spécifiques, les
mouvements subculturels dont l'objectif est la (re)production d'une identité collective
spécifique, et qui privilégient en général l'interaction au sein du groupe, et les mouvements
contreculturels, qui comme les mouvements subculturels ont une dimension identitaire
centrale, mais qui s'exprime surtout en relation avec les autorités ou des tiers (Kriesi, 1996).
Les objectifs et la stratégie des mouvements s'en ressentent, en particulier du fait que
l'interaction avec les antagonistes est un élément central pour les mouvements instrumentaux
et contreculturels, alors qu'elle joue un rôle moins important pour les mouvements
subculturels.
Les mouvements nationalistes présentent une dimension instrumentale évidente, dans la
mesure où ils visent à obtenir des concessions étatiques, mais également compte tenu de
l'importance centrale de l'identité collective dans le nationalisme, des caractéristiques pouvant
les rapprocher des mouvements subculturels (en particulier, la célébration de la nation en
dehors de tout objectif politique) ou des mouvements contreculturels (en particulier face à des
contre-mouvements, par exemple dans le cas irlandais). Ceci pose également un certain
nombre de difficultés lorsqu'il s'agit de mesurer l'activité des mouvements (voir à ce propos le
chaitre 2.6).
2.1.5.4 L’impact des mouvements
Comme l’indique Giugni (2004), l’impact des mouvements sociaux fait l’objet de deux débats
dans la littérature consacrée aux mouvements: d’une part, le succès de stratégies
confrontatives et violentes ou à l’inverse de stratégies modérées par les mouvements en vue
d’atteindre leurs objectifs, d’autre part le rôle que joue l’organisation interne des mouvements
ou à l’inverse de facteurs externes (en particulier de la structure des opportunités politiques)
pour expliquer le succès des mouvements. Pour notre part, nous nous intéresserons surtout au
rôle des facteurs d’influence externes sur le mouvement dans le succès qu’ils atteignent (voir
en particulier chapitre 2.2).
Le succès des mouvements a été défini par Gamson (1990) comme l’atteinte par les
mouvements de résultats soit dans la reconnaissance du mouvement par ses antagonistes, soit
dans le gain de nouveaux avantages pour les bénéficiaires du mouvement. A ceci, Rochon et
Mamazian (1993) ont ajouté un troisième type d’impact, soit l’atteinte de changement dans
les valeurs de la société.
Le succès des mouvements peut ainsi être décliné en trois types de succès:
1) La reconnaissance du mouvement par les antagonistes. Il s’agit en particulier de la
reconnaissance du mouvement par l’Etat, le cas échéant par des contre-mouvements, comme
défenseur légitime d’intérêts légitimes. Dans le rapport du mouvement à l’Etat, on peut
comprendre ceci en particulier comme l’institutionnalisation du mouvement et sa
reconnaissance comme interlocuteur par l’Etat.
2) Le gain de nouveaux avantages pour les bénéficiaires du mouvement. Ce type d’impact est
à comprendre en particulier comme la capacité du mouvement à influencer les politiques
publiques. L’influence du mouvement sur les politiques publiques peut être estimée
62
diversement selon le type de résultat considéré. En se basant sur Burstein et al (1995), on peut
distinguer six types de résultats possibles: 1) L’accès, c’est-à-dire la perméabilité du système
politique et des autorités au mouvement social et à ses demandes concernant une politique
publique ; 2) La mise sur l’agenda, c’est-à-dire la capacité du mouvement d’ajouter un enjeu
sur l’agenda politique ; 3) La politique publique, soit l’adoption de la législation désirée ; 4)
L’output, soit la mise en œuvre de la politique publique ; 5) L’impact, soit l’amélioration de la
situation existante et 6) L’outcome, soit la transformation des arrangements politiques et
sociaux (d’après Giugni, 2004: 7).
Les résultats atteints par les mouvements nationalistes en termes de gains de nouveaux
avantages doivent être mis en relation avec les objectifs poursuivis par ces mouvements.
Comme on l’a indiqué au chapitre 1.5.2.1, ces objectifs concernent la souveraineté étatique ou
autonomie de la région.
Pour les mouvements nationalistes, le succès atteint en termes d'obtention de nouveaux
avantages pour les bénéficiaires peut ainsi être estimé (compte-tenu également que les
mouvements nationalistes étudiés ne sont pour aucun d'entre eux parvenus à l'obtention de la
souveraineté étatique) en considérant
en matière d'autonomie de la région, l'adoption de politiques publiques en ce sens,
soit à la fois l'obtention d'un statut d'autonomie pour la région et le degré d’autonomie
atteint, en particulier sur les dimensions centrales de l'autonomie: exercice des
fonctions législative, exécutive et judiciaire, exercice des moyens de la puissance
publique, extraction des ressources (fiscalité), contrôle sur les politiques publiques
visant au maintien et création de la nation et de la cohésion sociale et éventuellement
de contrôle sur la défense nationale et de relations avec l’étranger (voir également
chapitre 1.5.2.1).
en matière d'indépendance de la région, la mise sur l'agenda politique de cette
question, soit la reconnaissance des aspirations d'autodétermination de la région et
l'engagement éventuel d'un processus politique permettant, le cas échéant, d'aboutir à
l'indépendance.
3) Le changement des valeurs de la société. Ce troisième type d’impact concerne la capacité
du mouvement d’influencer et de modifier le système de valeurs de la société. Comme on l’a
noté au chapitre 1.5.2.2, les mouvements nationalistes poursuivent comme objectif central la
création et le maintien de la nation. L’impact des mouvements devrait dès lors être considéré
sur la base des changements de valeurs et comportements sociaux qu’ils parviennent à
atteindre sur les dimensions suivantes:
sentiment d’identité nationale et allégeance à la nation
diffusion et rayonnement de la culture nationale
maîtrise de la culture nationale par la population, en particulier maîtrise de la langue
nationale (voir également chapitre 1.5.2.2)
Le succès atteint par les mouvements nationalistes et mesuré à l'aune de ces différents impacts
sera considéré en détail pour chaque mouvement nationaliste aux chapitres 3.3, 4.3, 5.3, 6.3 et
7.3 et fera l'objet d'une comparaison au chapitre 8.
63
2.2 Modèle général d’analyse des mouvements nationalistes comme mouvements
sociaux
Le modèle d'analyse général des mouvements nationalistes a été présenté en introduction. A
des fins de lisibilité, il est reproduit ici. Les différentes dimensions du modèle sont discutées
plus en détail aux chapitres 2.3 à 2.5.
Graphique 7: Modèle d’analyse
Etat Population
(centre) (région)
I
Structure des opportunités
n
Structure des opportunités t
politiques
discursives
Arrangements
Population, territoire,
e Impacts
institutionnels formels et r
histoire et clivages
stratégies informelles
Alliances politiques
politiques a
c Politiques publiques
Reconnaissance du
t
mouvement
i Changements de valeurs
o
Mouvement nationaliste n
Comme on l'a déjà noté précédemment, nous considérons comme point de départ de l’analyse
l’impact des mouvements nationalistes, c’est-à-dire les résultats qu’ils atteignent (en termes
de reconnaissance par l’Etat, de gains de nouveaux avantages pour leurs bénéficiaires et de
changement de valeurs de la société). L’impact atteint par les mouvements est la résultante de
l’interaction entre le mouvement social, l’Etat et la société. De manière générale, on peut
considérer le succès des mouvements comme résultant de facteurs endogènes (organisation,
degré de mobilisation, stratégies du mouvement, etc.) et de facteurs exogènes. Par hypothèse,
les facteurs exogènes les plus importants concernent les caractéristiques de l’Etat central et
celles de la région d'où est issu le mouvement. Le modèle se concentre sur l’influence de ces
deux variables sur les mouvements nationalistes.
Nous supposerons que les mouvements nationalistes sont soumis à deux types de contraintes
exogènes principales qui ont une influence déterminante sur leur trajectoire:
a) La structure des opportunités discursives des mouvements
Les mouvements nationalistes expriment les aspirations nationales d’une région. Les
mouvements n’ont que partiellement la possibilité d’influencer la manière dont est définie la
nation (voir également chapitre 1.3), dans la mesure où l’identité nationale possède une
certaine pérennité. Les caractéristiques principales de la nation (territoire revendiqué,
équilibres de population, langue nationale, etc.) seront dès lors considérés ici comme ne
pouvant être influencés à court-terme par le mouvement nationaliste. A l’inverse ces
64
dimensions créent une contrainte sur le mouvement: comme le notent Snow et al (1997), la
mobilisation et le succès des mouvements sont déterminés par leur capacité à développer des
schémas interprétatifs liant la cause du mouvement aux intérêts, perceptions et idéologies de
leurs électeurs, et les mouvements devraient si possible développer des schémas
d’interprétation (« frames ») en résonance avec les attentes de la population qu’ils entendent
mobiliser. Dans la lignée de Koopmans et Statham (1999), on appellera structure des
opportunités discursives les contraintes et opportunités d’ordre culturel et symbolique
résultant pour un mouvement nationaliste des schémas interprétatifs réputés réalistes et
légitimes par la population de la région qu’ils représentent. Nous considérerons que les
mouvements sont confrontés dans leur action à des opportunités et contraintes découlant en
particulier de la définition par la population des dimensions clef de l’identité nationale (soit en
particulier le territoire national, la communauté nationale, l’histoire et la structure des
clivages, voir chapitre 2.3) et supposerons que la structure des opportunités discursives
ouverte au mouvement a une influence décisive sur la trajectoire et en définitive le succès des
mouvements.
b) La structure des opportunités politiques des mouvements
Dans la lignée de l’école dite de processus politique, nous considérons que les équilibres de
pouvoir en place sont un facteur d’influence déterminant pour les mouvements nationalistes.
Le contexte politique des mouvements est considéré ici à l’échelon du centre, c’est-à-dire de
l’Etat souverain auquel sont confrontés les mouvements nationalistes ; les équilibres de
pouvoir régionaux et locaux sont dans l’ensemble laissés de côté pour des raisons de
simplicité. Nous supposerons que les mouvements sont confrontés dans leur action à des
opportunités et contraintes découlant en particulier des arrangements institutionnels de l’Etat
central, des stratégies informelles de l’Etat ainsi que des alliances dont ils peuvent bénéficier
auprès d’acteurs institutionnels (voir Kriesi et al, 1995). Les caractéristiques de l’Etat central
auquel ils sont confrontés et les possibilités d’alliance qui leurs sont offertes devraient avoir
une influence décisive sur la trajectoire et en définitive le succès des mouvements.
Dans le modèle d’analyse développé ici, nous considérerons ainsi l’effet des contraintes et
opportunités discursives, d’une part, et des contraintes et opportunités politiques, d’autre part,
sur la trajectoire des mouvements (soit en particulier sur le degré de mobilisation des
mouvements et sur leurs stratégies d’action) ainsi que sur le succès atteint par les
mouvements. A l’inverse, nous ne traiterons pas directement dans la présente étude des
caractéristiques internes des mouvements nationalistes (organisation, ressources, tactiques,
etc.) mais considérerons uniquement ces caractéristiques internes de manière indirecte,
lorsqu’on analysera les effets attendus de la structure des opportunités politiques et
discursives sur les mouvements – en particulier leur effets sur la mobilisation et sur les
stratégies des mouvements.
Le modèle retenu se prête en particulier à une analyse comparée des mouvements
nationalistes. En vue d’une telle analyse, on s’est efforcé de sélectionner des mouvements
nationalistes présentant une structure des opportunités discursives et structure des
opportunités politiques contrastées (voir chapitre 2.6).
Le chapitre 2.3 discute plus avant la notion de structure des opportunités discursives et ses
effets sur les mouvements nationalistes. La notion de structure des opportunités politiques est
traitée au chapitre 2.4. Le chapitre 2.5 procède par ailleurs à un lien entre les deux approches
et traite des effets attendus de la combinaison des opportunités discursives et politiques sur la
dynamique des mouvements.
65
2.3 Structure des opportunités discursives et trajectoire des mouvements
nationalistes
L’étude des mouvements sociaux voit s’opposer plusieurs écoles. Parmi celles-ci, on distingue
généralement l’approche dite classique postulant que la contestation est le résultat de tensions
structurelles dans la société créant chez l’individu un état de tension psychologique dont la
mobilisation sociale est un exutoire (voir aussi chapitre 1.6.1), l’approche de la mobilisation
des ressources, qui souligne au contraire que les mouvements sociaux sont une activité
orientée vers des objectifs et met l’accent sur le rôle des ressources et de l’organisation des
mouvements sociaux (voir aussi chapitre 1.6.4)56, l’approche dite de processus politique ou de
structure des opportunités politiques, qui met l’accent sur les contraintes et opportunités du
contexte politique pour expliquer l’activité des mouvements (voir chapitre 2.4) et les
approches centrées autour de la culture des mouvements et la manière ils doivent être
considérés comme des agents culturels engagés dans la production de sens (« framing ») en
vue de mobiliser des adhérents potentiels, de gagner le soutien de la population plus large ou
de démobiliser leurs opposants.
2.3.1 L’approche dite de « framing » des mouvements sociaux
Les mouvements nationalistes, comme tout mouvement social, doivent être considérés comme
des agents culturels engagés dans la production de significations. Dans les mots de Snow et
Benford « [social movements] frame, or assign meaning to and interpret, relevant events and
conditions in ways that are intended to mobilize potential adherents and constituents, to
garner bystander support, and to demobilize antagonists » (1988: 198). La littérature dite sur
le « framing » se penche sur la production de sens par les mouvements, leurs stratégies
discursives et répertoires d’action symboliques. Elle s’intéresse également dans ce cadre aux
mécanismes par lesquels les griefs présents dans une population sont interprétés par les
mouvements sociaux en vue de refléter au mieux les attentes d’adhérents potentiels.
2.3.1.1 La notion de « frame »
Le terme « frame » a été utilisé d’abord par Goffman (1974) pour décrire des schémas
d’interprétation permettant à des individus de localiser, percevoir, identifier et labelliser des
évènements de leur existence et du monde en général. Selon Noonan (1995): « a frame is a
mechanism through which individuals may understand what happens around them, identify
sources of their problems, and devise methods for addressing their grievances » (Noonan,
1995: 85). Les « frames » ou schémas interprétatifs, permettent de donner un sens aux
événements et de guider l’action individuelle ou collective.
En matière d’étude des mouvements sociaux, la littérature sur le framing a permis de
s’éloigner d’explications mécanistes entre griefs existant dans une population et protestation,
en mettant l’accent au contraire sur les processus interprétatifs à l’œuvre pour qu’une situation
donnée donne lieu à des actions de protestation. Le frame dans ce cadre n’est pas une vision
du monde statique, mais un schéma créé activement par les participants à un mouvement en
vue de donner du sens et d’imposer une interprétation particulière d’une situation, le framing
un processus actif par lequel les organisations de mouvements sociaux créent du sens pour
elles-mêmes, pour les participants au mouvement, pour des adhérents potentiels comme pour
leurs adversaires (Noonan, 1995: 85).
56
Pour une discussion plus approfondie des écoles classique ou de la mobilisation des ressources, nous
renvoyons le lecteur à la littérature existante (voir en particulier McAdam (1986)).
66
2.3.1.2 Schémas interprétatifs et contexte social
Les mouvements ne construisent pas leurs campagnes dans un vacuum social et culturel. La
construction de leurs schémas interprétatifs est profondément influencée par le contexte social
et culturel dans lequel ils se meuvent. Snow et Benford (1992), Snow, Rochford, Worden et
Benford (1997) mettent ainsi l’accent sur la nécessité pour les organisations de mouvements
sociaux d’assurer une conjonction adéquate entre leurs interprétations d’un enjeu et celles de
la population qu’ils entendent mobiliser. Ils nomment « frame alignment » la résonance que
créent les organisations de mouvements sociaux entre leurs schémas interprétatifs et les
schémas interprétatifs existant dans la population. En d’autres termes, l’alignement des
schémas interprétatifs peut être considéré comme un processus de narration adopté par les
mouvements sociaux de manière à répondre aux intérêts, points de vue, valeurs présents dans
la population. Le processus de frame alignment mis en place peut dans ce cadre prendre
diverses formes57. L’amplification des valeurs fondamentales d’une société en est un des
modes centraux: en identifiant, idéalisant, amplifiant l’importance de valeurs supposées
centrales dans une population, les organisations de mouvements sociaux peuvent compter sur
un levier naturel d’adhésion et de participation au mouvement. Snow, Rochford, Worden et
Benford (1997) notent à ce propos que l’amplification des valeurs peut être considérée comme
un alignement des schémas interprétatifs particulièrement typique pour des mouvements
apparaissant dans une population segmentée en regard du pouvoir dominant ou une
subculture, en citant les exemples de l’Irlande du nord et du Pays basque. Il apparaît en effet
que, pour ce type de mouvement, la contestation du pouvoir dominant peut s’inscrire dans une
narration préexistante, celle de la population particulière où ils émergent. La reproduction de
cette narration permet aux mouvements d’assurer une certaine publicité et sympathie naturelle
pour leur action à moindres frais.
2.3.1.3 La structure des opportunités discursives
Koopmans et Statham (1999) ont avancé l’idée que, de manière analogue aux contraintes et
opportunités de la sphère politique sur les mouvements sociaux (voir chapitre 2.4), on peut
considérer que les mouvements sociaux sont également soumis à des contraintes et
opportunités symboliques et politico-culturelles qui modèlent leur interprétation de la réalité,
leurs discours et leurs objectifs, et ont des effets sur la mobilisation sociale des mouvements.
Ils nomment ces contraintes sur le mouvement ‘structure des opportunités discursives’, qu’ils
définissent comme suit : « We propose to denote [the political-cultural or symbolic facilitators
of social movement mobilization] by the term discursive opportunity structure, which may be
seen as determining which ideas are considered ‘sensible’, which constructions of reality are
seen as ‘realistic’, and which claims are held as ‘legitimate’ within a certain polity at a
specific time » (Koopmans et Statham, 1999 : 228). Appliquant cette approche aux
mouvements d’extrême-droite en Allemagne et en Italie, ils montrent comment l’extrême-
droite, qui adopte un schéma interprétatif de type ethnique de la nation, trouve une résonance
d’autant plus importante, et par là des chances de mobilisation et de succès plus élevés, (1)
que le discours dominant de la société dont ils sont issus sur la citoyenneté et la nation
légitiment une telle approche et (2) que la conception dominante de la nation dans la société
n’est pas fondée sur une approche civique de ladite nation.
Koopmans (2001), Koopmans et Olzak (2004) ont appliqué la notion de structure des
opportunités discursives surtout aux chances de diffusion du message des mouvements
sociaux dans la sphère publique et, dans ce cadre, en particulier au rôle des media. Ils
identifient trois variables centrales de la structure des opportunités discursives, soit la
visibilité, reflétant la sélection qu’opèrent les media dans la transmission du discours de
57
Voir à ce propos Snow, Burke Rochford, Worden et Benford (1997: 238-247).
67
différents acteurs et les chances pour le mouvement social que son discours atteigne la sphère
publique, la résonance, c’est-à-dire la capacité du discours du mouvement d’entraîner une
réaction auprès d’acteurs politiques et dans la sphère publique, les amenant à réagir à ce
message (de manière négative ou positive) et à le répéter, et la légitimité, c’est-à-dire le degré
dans lequel les réactions des acteurs de la sphère publique soutiennent comme légitime le
discours et les demandes du mouvement plutôt qu’elles les rejettent. Comme le notent
Koopmans et Olzak (2004), les mouvements devraient dans l’idéal développer un discours qui
possède une résonance et une légitimité élevées, même si dans la pratique la situation est plus
compliquée, dans la mesure où un certain degré de controverse est nécessaire pour obtenir une
résonance élevée.
L’approche de Koopmans (2001) et Koopmans et Olzak (2004) ne peut être appliquée
dirctement ici, dans la mesure entre autres où le rôle des media dans la diffusion du discours
nationaliste et les questions de visibilité du discours ne sont pas abordés dans la présente
étude. Toutefois, on peut s’inspirer de leur contribution concernant l’importance pour les
mouvements nationalistes d’atteindre à une légitimité élevée de leur discours, par hypothèse
en reproduisant les valeurs de la nation déjà présentes dans la population, et d’atteindre
également à une résonance élevée, par le même processus: reprendre les valeurs clef de la
nation devrait offrir aux mouvements un potentiel important de mobilisation de la
communauté nationale, tout en possédant par nature une dimension controverse, dans la
mesure où ces valeurs s’opposent à celles de l’Etat constitué.
Reprenant la notion de structure des opportunités discursives introduite par Koopmans et
Statham (1999), nous considérerons ici que les mouvements nationalistes sont soumis à des
contraintes culturelles et symboliques issues de la définition dominante de la nation dans la
communauté qu’ils entendent mobiliser, en particulier le discours perçu comme réaliste et
légitime par la population concernant les dimensions clef de la nation : territoire, population,
culture et histoire de la nation (voir le chapitre 2.3.3 ci-dessous). Nous considérerons aussi
qu’en vue d’assurer une résonance et une légitimité élevées, et par là même une mobilisation
importante de la communauté autour du projet national et des chances de succès élevées, les
mouvements nationalistes devraient être portés à adopter, tant que possible, le discours
dominant sur la nation qui règne dans la communauté dont ils sont issus, c’est-à-dire que leur
propre discours devrait être largement structuré par des valeurs et narrations qui les précèdent
en matière d’identité nationale.
2.3.2 Contexte social des mouvements nationalistes
2.3.2.1 L’imaginaire national: nation ethnique et nation civique
Comme on l’a noté au chapitre 1, le nationalisme est un principe qui défend une adéquation
entre nation et souveraineté politique soit, reprenant Mach (1993), un principe exigeant que
les limites du domaine politique soient identiques avec les limites du domaine culturel ou,
reprenant Gellner (2006), exigeant que les limites politiques coïncident avec les limites
ethniques. Le nationalisme comme mouvement social vise à mobiliser la population dans la
défense des droits politiques de la nation et dans la construction d’un État souverain.
La nation possède une composante civique et ethnique (voir chapitre 1.2). Il s’agit à la fois
d’« une certaine manière de regrouper les hommes en société » (Crowley, 1991: 187), c’est-à-
dire d’un contrat social entre individus réunis par une adhésion à des valeurs et principes
communs et, dans une conception « mythique » de la nation, d’une manière d’insérer un
groupe humain dans l’histoire et le définir par opposition à d’autres groupes humains, ancrant
la légitimité d’un projet étatique dans l’idée d’un peuple partageant une même tradition et un
même substrat culturel et ethnique (Crowley, 1991: 188).
68
La manière dont une population se définit comme nation englobe ces deux composantes
civique et ethnique:
Dimension civique. La dimension civique de l’imaginaire national apparaît sans doute
le plus clairement dans les Etats constitués: la neutralité suisse, le 2ème amendement
de la Constitution américaine, la notion de République en France sont tous des aspects
du contrat social participant de l’imaginaire collectif. Dans les nations sans Etat, la
dimension civique de la nation peut concerner le contrat social passé spécifiquement
entre les membres de la nation, par exemple les fueros basques ou catalans ou le rejet
du contrat social passé dans l’Etat auquel est rattaché la communauté et le rejet de ses
institutions (par exemple: refus du service militaire, rejet du système fiscal ou de
sécurité sociale en vigueur, etc.).
Dimension ethnique. Comme le note Anderson (1991), la nation est une communauté
imaginaire dont la communion semble passer davantage par une communauté
d’expériences imaginaires que par des valeurs civiques abstraites. Dans la manière
dont une population se pense comme communauté ou nation, la dimension ethnique
joue un rôle prééminent. La langue, la religion, le territoire, l’histoire tendent à être
des éléments centraux de l’identité.
Comme on l’a noté au chapitre 1, la composante ethnique de la nation est la plus chargée
affectivement et la manière dont une population se définit comme nation devrait
principalement concerner les caractéristiques ethniques plutôt que civiques de son identité,
soit selon Smith (1986, 1999): 1) la manière dont l’ethnie se nomme, identifie ses membres et
détermine la frontière entre le « nous » et les autres, 2) son mythe d’origine – permettant aussi
d’identifier les membres de la communauté58, 3) une histoire partagée, réelle et mythique, qui
est celle d’un destin commun, 4) une culture spécifique qui réunit les membres de la
communauté et les distingue des autres communautés, 5) une association avec un territoire
spécifique à laquelle l’ethnie est attachée par des liens symboliques et 6) un sentiment de
solidarité active entre les membres de la communauté.
2.3.2.2 Relation entre identité ethnique et nationale et liberté d’interprétation des
mouvements nationalistes
Les mouvements visent à créer une résonance entre leurs schémas interprétatifs et ceux de la
population qu’ils entendent mobiliser. Leur degré de liberté dans ce processus est une
question ouverte: dans quelle mesure, s’agissant pour un mouvement nationaliste de traduire
l’identité ethnique en revendication politique, peut-il être considéré déterminé par les valeurs
de la communauté ou à l’inverse libre de composer sur la base de ces valeurs un discours qui
lui est entièrement propre ?
Comme on l’a vu au chapitre 1.3, parmi les théoriciens du nationalisme quatre écoles se
distinguent concernant cette question: a) Les primordialistes, pour lesquels le nationalisme
vise à rendre congruents une identité donnée, non négociable et fondée sur des liens
primordiaux de sang, de tradition, de culture, avec les frontières d’un Etat, b) les modernistes,
pour lesquels le nationalisme engendre la nation, en réinterprétant et réinventant le passé de
manière à développer un projet politique ; pour lesquels cependant la nation une fois créée
possède une identité, une mémoire, des symboles et des traditions dotés d’une certaine
pérennité et qui ne sont pas manipulables et transformables à souhait, c) les postmodernistes,
58
En Irlande, la communauté catholique voit par exemple son origine dans la population gaélique présente sur
l’île d’Irlande avant la présence britannique, tandis qu’au Pays basque, le mythe originel est fondé sur une
communauté linguistique ancienne et que le mythe originel écossais se trouve dans les Highlands et la culture
gaélique.
69
qui insistent sur le caractère fictif des mythes unificateurs de la nation et pour qui les traits de
l’identité sont librement utilisés par les mouvements nationalistes pour inventer une identité
nationale – qui demeure fluide, modulable, en permanence réinventée et renégociée, d) les
ethno-symbolistes – situés entre primordialistes et modernistes –, pour qui les nations sont
moins « inventées » que pour les modernistes mais se forment sur un substrat ethnique qui les
modèlent: les mythes de la nation, son territoire, sa culture, etc., sont en continuité avec les
mythes, le territoire, la culture de l’ethnie.
Selon l’école considérée, les conséquences pour les mouvements sont contrastées: pour les
primordialistes, le mouvement nationaliste exprime en termes politiques une identité non
négociable et sa liberté d’interprétation dans ce processus est réputée inexistante. A l’inverse,
dans une approche postmoderniste, les mouvements réarrangent librement des éléments
d’identité selon leurs objectifs propres et leur liberté d’interprétation est entière. Les ethno-
symbolistes et les modernistes devraient adopter ici une position intermédiaire: les
mouvements nationalistes de la fin du vingtième siècle ou du début du vingt-et-unième siècle
sont en partie déterminés par un substrat ethnique – pour les ethno-symbolistes – ou par
l’identité nationale telle qu’elle s’est constituée depuis le dix-neuvième siècle – pour les
modernistes –. Les mouvements devraient cependant conserver aussi une marge
d’interprétation propre dans leur manière de se positionner face à ces valeurs.
Nous considérerons, dans la lignée des interprétations ethno-symbolistes et modernistes, que
les schémas narratifs adoptés par les mouvements nationalistes doivent être considérés en
partie déterminés et structurés par une narration qui les précède. L’imaginaire national
possède une certaine pérennité dans la population et, en vue de mobiliser à la fin du vingtième
siècle ou au début du vingt-et-unième siècle une population autour de revendications
nationales, les mouvements nationalistes doivent prendre en compte les convictions déjà
ancrées dans la population concernant ladite nation: son territoire, sa population, sa langue, sa
religion ou ses coutumes. Dans une perspective moderniste, nous considérerons en particulier
que la perception de la nation telle qu’elle s’est cristallisée au dix-neuvième siècle ou au début
du vingtième siècle avec l’émergence du nationalisme comme idéologie continue d’imprégner
l’imaginaire actuel de chaque nation. Alternativement, reprenant la perspective ethno-
symboliste, nous considérerons en particulier que les bases ethniques de la nation sont des
éléments avec lesquelles les mouvements nationalistes sont amenés à composer.
2.3.3 Structure des opportunités discursives des mouvements nationalistes
Par analogie avec la structure des opportunités politiques (voir chapitre 2.4) d’un mouvement
nationaliste, on peut considérer que les mouvements nationalistes sont confrontés à une
structure d’opportunités et contraintes liées au contexte culturel, soit les contraintes et
opportunités que leur imposent les schémas interprétatifs ayant cours dans la population
concernant la question nationale, ce que Koopmans et Statham (1999) appellent la structure
des opportunités discursives des mouvements sociaux.
Nous considérerons que la structure des opportunités discursives, dans le cas des mouvements
nationalistes, peut être déduite des principales dimensions de l’identité ethnique et nationale
d’une population particulière. Ces éléments peuvent à notre avis être réduits aux dimensions
suivantes: définition de la communauté, territoire, histoire et structure des clivages
(dimensions linguistique, religieuse, culturelle et économique du clivage centre-périphérie
qu’exprime le nationalisme). Les chapitres 2.3.3.1 à 2.3.3.5 ci-dessous décrivent ces
différentes dimensions et leurs effets attendus sur les mouvements. Les effets globaux
attendus de la structure des opportunités discursives sur les mouvements sont ensuite discutés
au chapitre 2.3.4.
70
2.3.3.1 La définition de la communauté
Le nationalisme est un mouvement idéologique visant à assurer et conserver l’autonomie,
l’unité et l’identité de la nation (voir chapitre 1). Dans ce cadre, la définition de la
communauté nationale constitue un élément déterminant pour l’action des mouvements
nationalistes.
Le mouvement n’a pas d’influence sur la composition ethnique de la population. Selon qu’il
parle au nom d’une population homogène et concentrée sur une portion du territoire étatique
ou qu’il représente les aspirations d’une ethnie particulière au sein d’une population
inhomogène, ses contraintes et opportunités apparaissent différentes. Dans ce cadre, la
manière dont la communauté se perçoit – les frontières qu’elle a définies entre « nous » et «
les autres » – joue toutefois un rôle plus important que la composition objective de la
population.
La communauté peut être saisie selon la manière dont elle s’auto-définit. Elle peut le faire
principalement selon trois principes: a) en incluant l’ensemble de la population habitant sur le
territoire (définition civique), b) en incluant l’ensemble de la population du territoire à
l’exclusion des immigrants (récents) réputés non assimilés (définition civique restrictive) ou
c) en incluant uniquement les individus qui remplissent certains critères supposés
indissociables de l’appartenance à l’ethnie (langue, religion, etc.) (définition ethnique). En
général, les communautés peuvent être distinguées parmi celles pour lesquelles la définition a)
ou c) domine59.
71
devrait aussi avoir pour effet un risque plus important de radicalisation du mouvement que
lorsque la communauté se définit en termes civiques.
De ce point de vue, on peut supposer que lorsqu’une nation est globalement définie de
manière civique, ceci crée une structure d’opportunités favorable à l’apparition d’un
mouvement nationaliste inclusif et modéré dans sa rhétorique, ses objectifs et ses stratégies
d’action. Son potentiel de mobilisation devrait par contre être plus faible que pour une nation
définie en termes ethniques. Lorsque la communauté nationale se définit en termes ethniques,
à l’inverse, on peut s’attendre que le potentiel de mobilisation des mouvements nationalistes
soit plus important, mais que par ailleurs les mouvements nationalistes soient davantage
amenés à défendre des objectifs plus conflictuels (concernant les dilemmes des mouvements
sur la congruence ou non de leurs schémas interprétatifs avec ceux de la population, voir aussi
le chapitre 2.3.3.2 ci-dessous). On peut s’attendre aussi que le mouvement nationaliste risque
davantage d’être confronté à un contre-mouvement opposé à ses objectifs et que, toutes
choses égales par ailleurs, l’Etat central soit moins ouvert à ses revendications compte tenu
d’un souci de protection des minorités. Ceci devrait également pousser le mouvement à
adopter une attitude plus confrontative et éventuellement violente que dans un contexte de
nationalisme civique.
2.3.3.2 Concurrence entre modèle civique et ethnique de la nation et schémas
interprétatifs des mouvements nationalistes
Le nationalisme vise comme on l’a dit à faire correspondre un modèle politique (de
souveraineté sur un territoire donné) à une communauté de culture. Dès leur naissance au dix-
neuvième siècle, les mouvements nationalistes ont, selon des chemins variables, dû
s’employer à réconcilier une définition ethnique de la communauté avec un territoire sur
lequel exercer la souveraineté politique. Ce processus a pour effet, à notre sens, de tenter si
possible d’assimiler toutes les populations du territoire revendiqué au projet national et définir
le territoire en des termes politiquement acceptables et permettant d’accéder à la souveraineté.
Lorsqu’une définition civique de la communauté s’est imposée et est devenue dominante, il
semble dès lors probable que le mouvement nationaliste soit porté à l’adopter (à l’exclusion
éventuellement de franges du mouvement rejetant la population récemment immigrée): les
narrations dominantes dans la population rendent crédible une telle approche et peu crédible
un discours ethnique, l’approche civique permet également de compter sur un nombre
d’adhérents potentiels plus important, elle est moins porteuse de conflit et offre des chances
de succès plus élevées face à l’Etat. La poursuite par les mouvements de voies alternatives ne
paraît pas un choix stratégique avantageux.
Dans les situations où la majorité de la population interprète la question nationale en termes
ethniques, par contre, il n’est pas impossible mais peu probable que le mouvement
nationaliste tente de reformuler la question nationale selon une perspective civique. Dans ce
processus, il se heurte à un obstacle central: le schéma interprétatif ethnique est largement
celui attendu du mouvement nationaliste à la fois par la population, par les populations jusque
là exclues de la communauté, par l’Etat et le cas échéant par d’autres acteurs (par exemple
Etat voisin souverain sur des territoires de l’ethnie). Le choix « civique » peut dès lors
s’avérer peu attractif, faisant perdre des soutiens au mouvement sans lui attirer de nouveaux
membres ou alliés ni avoir d’effets sur l’opposition de ses antagonistes. Si le mouvement
adopte à l’inverse une position ethnique, il se trouve dans un schéma narratif nettement plus
favorable – en dépit de l’opposition à attendre de l’Etat comme des minorités du territoire et
du risque de confrontation qui en découle. Pour cette raison, on peut s’attendre, comme
72
indiqué au chapitre précédent, qu’une définition ethnique de la communauté crée une
contrainte forte sur le mouvement nationaliste à adopter un schéma narratif de même ordre.
L’interprétation en termes civiques ou ethniques de la question nationale n’est jamais
entièrement tranchée dans une population. On peut supposer que même dans les régions où
l’interprétation ethnique domine, des éléments civiques sont également présents, et
inversement. De même, le mouvement nationaliste ne peut être considéré comme une unité,
mais est traversé de tendances diverses. Certains acteurs du mouvement devraient se rallier à
une narration civique, d’autres à une narration ethnique de la communauté. La logique des
mouvements nationalistes décrite ci-dessus est dès lors une approche simplifiée de la réalité –
elle vise à identifier un trend dominant dans les mouvements et non à se prononcer sur toutes
les franges d’un mouvement nationaliste donné.
Au chapitre 2.5, nous reprendrons la question du nationalisme civique ou ethnique sous un
angle dynamique, et traiterons dans ce cadre des possibilités d’évolution des mouvements
nationalistes sur cette question compte tenu des opportunités et contraintes politiques qu’ils
rencontrent.
2.3.3.3 Le territoire revendiqué
Le nationalisme est une revendication politique sur un territoire donné. La manière dont une
population définit son territoire national devrait également agir comme une contrainte
structurelle sur les mouvements nationalistes.
Le territoire doit être compris surtout comme le territoire mythique de la communauté, le
territoire « ethnique », qui correspond ou non aux limites du territoire tel que l’envisage le
découpage administratif de l’Etat central. On peut distinguer entre les territoires où la
définition mythique du territoire est congruente avec sa définition administrative et les
territoires où ces deux définitions sont conflictuelles. Les définitions sont souvent congruentes
lorsque le territoire a constitué un Etat indépendant pendant une période de l’histoire et a
ensuite été intégré dans une communauté étatique plus large. Les définitions peuvent être
aussi partiellement congruentes lorsque le territoire est clairement délimité et les
incongruences administratives de portée limitée. Pour les définitions conflictuelles, elles
peuvent avoir diverses origines: les frontières du territoire ethnique ont pu varier dans le
temps, la communauté ethnique n’avoir jamais constitué une entité souveraine ou du moins
unifiée administrativement, le territoire avoir été partagé entre plusieurs Etats, etc.
62
L’effet de contrainte de la narration sur le territoire présente dans la population sur la narration adoptée par les
mouvements nationalistes se déduit par analogie des conclusions tirées au chapitre 2.4.3.2.
73
des territoires incontestés devraient aussi bénéficier de chances de succès plus élevées que
leurs revendications soient formulées d’une manière acceptable pour l’Etat. Dans les
territoires dont la définition est contestée, à l’inverse, le potentiel de confrontation avec divers
antagonistes – en particulier l’Etat central – apparaît plus important.
2.3.3.4 L’histoire de la communauté
La perception par une population de son histoire structure également les opportunités du
mouvement nationaliste. Nous nous limiterons ici à considérer de manière simplifiée la
perception des relations historiques entre la population et l’Etat (ou éventuellement entre la
population et d’autres communautés du territoire). Lorsque l’histoire de ces relations est peu
conflictuelle, l’adoption par le mouvement nationaliste d’une rhétorique radicale ou d’un
répertoire d’action violent devraient être peu acceptables pour la population, où ces positions
ne font pas écho et ne sont pas perçues comme légitimes. Pour être considérée légitime, en
particulier dans un contexte démocratique, la violence politique doit s’appuyer sur une
narration convaincante et reflétant un sentiment d’hostilité ou d’injustice fortement ancré dans
la communauté. Nous supposerons dès lors que le nationalisme radical, en particulier
recourant aux attentats et à la lutte armée, ne peut s’épanouir que dans des régions où la
perception historique dominante est celle d’une relation (très) conflictuelle entre l’Etat central
et la communauté nationale (ou entre la communauté nationale et d’autres communautés).
L’histoire ne devrait pas avoir les mêmes effets pour le mouvement nationaliste que la
définition de la communauté ou du territoire: ces deux dimensions représentent des enjeux
clef de la souveraineté politique. L’histoire est à l’inverse un élément symbolique avec lequel
le mouvement devrait pouvoir composer plus librement. Toutefois, on peut s’attendre en
particulier que dans les régions où la question nationale est historiquement peu conflictuelle,
ceci crée une contrainte forte à la modération des mouvements nationalistes, dans la mesure
où un nationalisme radical n’est pas perçu comme légitime par la population. A l’inverse,
dans les régions où la question nationale a été entachée de conflits récurrents, une stratégie
modérée peut le cas échéant être plus difficile à adopter pour le mouvement nationaliste si elle
ne reflète ni les attentes de la population ni celle des antagonistes du mouvement.
63
Les clivages politiques sont traditionnellement et à la suite de Lipset et Rokkan (1967) et Rokkan (1970)
rangés dans quatre catégories: le clivage centre-périphérie, le clivage religieux, le clivage ville-campagne et le
clivage de classe
74
plus de possibilité d’alliance ou de négociation. Or, on peut dire que: une langue distincte
devrait entraîner un clivage centre-périphérie fermé, c’est-à-dire que lorsque lorsque le
centre et la périphérie ne partagent pas la même langue, ceci tend à créer une
segmentation et différenciation claire entre populations et une forte intégration et cohésion
interne au sein de la communauté ; la dimension économique tend par contre à créer un
clivage ouvert, c’est-à-dire à ne pas créer en soi une segmentation claire entre des
communautés ethniques. Il en est de même à notre sens en général pour les dimensions
religieuse et les autres dimensions culturelles du clivage centre-périphérie il paraît justifié
pour des populations d’Europe de l’ouest de ne pas considérer que ces éléments
constituent dans la règle une segmentation insurmontable entre populations. Ceci peut
toutefois souffrir des exceptions par exemple dans le cas de communautés se définissant
fortement sur la base de leur appartenance religieuse. On considérera dès lors que le
clivage centre-périphérie tend à être fermé s’il est dominé par une dimension linguistique
et à être plutôt ouvert s’il est dominé par une dimension économique ou une autre
dimension culturelle.
Saillance des clivages. On appelle saillance des clivages leur capacité à dominer le conflit
politique64. Un clivage est réputé saillant s’il est porteur de conflit entre les communautés
et pacifié s’il n’est pas créateur de conflit. La négociation et le conflit se concentrent sur
les clivages saillants, tandis que les clivages peu saillants ne jouent pas un rôle central
(‘nice-to-have’). De manière générale, la langue tend à créer un clivage saillant dans la
mesure où la langue constitue un véhicule de communication et, à ce titre, est fortement
liée à des dimensions de pouvoir – entre autres économique – 65. Ceci vaut toutefois
uniquement pour les langues qui jouent un rôle véhiculaire dans la population. Les
questions économiques tendent également à être saillantes, dans la mesure où il s’agit
d’une lutte objective autour de l’extraction et la redistribution de ressources rares. Les
dimensions religieuses ou autres éléments culturels ne créent en général pas de clivage
saillant, dans la mesure où la liberté religieuse et de culture dans une société démocratique
assurent normalement la pacification du conflit autour de ces questions. Ceci souffre
toutefois le cas échéant des exceptions, par exemple lorsqu’une population est discriminée
en raison de ses caractéristiques religieuses ou culturelles.
La structure du clivage centre-périphérie peut à notre sens de manière simplifiée être réduite à
deux types: les régions pour lesquelles la dimension la plus importante du clivage centre-
périphérie est d’ordre économique ; les régions où la dimension linguistique ou
éventuellement une autre dimension culturelle créant un clivage fermé et saillant joue un rôle
prééminent. Il est à souligner que l’étude se concentre sur des régions où des mouvements
nationalistes sont actifs et dans toutes ces régions – et de manière générale, dans les régions
où un mouvement nationaliste apparaît – le clivage centre-périphérie a forcément une
dimension culturelle (linguistique, religieuse ou autres dimensions culturels). La distinction
effectuée ici doit être comprise dès lors comme la présence plus ou moins forte d’une
dimension culturelle ou économique dans le clivage opposant le centre à la périphérie. Pour
en citer un exemple, même si le nationalisme écossais possède une dimension culturelle
évidente (voir aussi chapitre 4.2), le clivage entre l’Ecosse et le centre est plutôt d’ordre
64
Bartolini et Mair (1990) entendent par saillance d’un clivage son importance en regard des autres clivages
dans un contexte de compétition électorale. Kriesi et al entendent pour leur part par saillance du clivage, son rôle
dans l’arène extraparlementaire, et opposent les clivages pacifiés, qui ont été institutionnalisés aux clivages non
pacifiés, pour lesquels cette institutionnalisation fait défaut.
65
De même la langue est un marqueur d’identité central et de ce fait, tend à être très investie affectivement (voir
aussi chapitre 1.4.3).
75
économique ou institutionnel, on ne peut dire qu’il existe un conflit linguistique ou religieux
particulièrement saillant avec Londres.
On peut s’attendre que le potentiel de mobilisation nationaliste soit nettement plus important
lorsqu’une dimension linguistique ou une autre dimension culturelle joue un rôle central dans
le clivage centre-périphérie que lorsque l’origine du clivage centre-périphérie est d’ordre
économique surtout. Ce, en particulier parce que les questions économiques ne créent pas de
segmentation forte entre communautés, tandis que les questions linguistiques – ou religieuses
dans certains cas – créent typiquement une forte cohésion interne de la communauté et une
forte segmentation entre communautés. En d’autres termes, lorsque le clivage centre-
périphérie est d’ordre économique avant tout, les revendications nationalistes sont dominées
par des questions économiques qui peuvent s’exprimer aussi selon d’autres canaux que le
nationalisme (dans le cadre de programmes de défense d’intérêts économiques de la région
par des canaux traditionnels ou par une mobilisation sur un clivage gauche-droite
traditionnel). A l’inverse, lorsque le clivage centre-périphérie reflète un conflit structurel
d’ordre linguistique ou religieux, le potentiel de mobilisation nationaliste devrait à notre avis
être nettement plus important.
La nature du clivage centre-périphérie devrait le cas échéant avoir un effet également sur le
potentiel de conflit entre le mouvement nationaliste et ses antagonistes (Etat central, autres
communautés)66. D’une part, une définition exclusive (ethnique) de la nation semble plus
probable lorsque le clivage centre-périphérie est d’ordre fermé, c’est-à-dire en particulier
lorsqu’il est dominé par une dimension linguistique ou autre composante culturelle créant une
forte segmentation entre communautés. D’autre part, le contenu du clivage définit aussi des
objectifs pour le mouvement nationaliste: revendications économiques, religieuses, culturelles
ou linguistiques. La question linguistique surtout présente dans ce cadre un potentiel de
conflit avec les antagonistes concernant l’imposition éventuelle de la langue nationale comme
langue véhiculaire ; sauf dans le cas d’une population entièrement homogène d’un point de
vue linguistique sur le territoire revendiqué par le nationalisme, l’exigence d’imposer la
langue nationale sur le territoire linguistique est potentiellement créatrice de conflit avec les
minorités du territoire et, compte tenu d’un souci de protection par l’Etat de ses minorités,
également de conflit avec l’Etat. Les effets sur le potentiel de conflit avec les antagonistes des
composantes du clivage centre-périphérie nous semblent toutefois nettement plus
hypothétiques et marginaux que ceux de la définition de la communauté et du territoire décrits
aux chapitres précédents.
2.3.4 Effets attendus de la structure des opportunités discursives sur la trajectoire des
mouvements nationalistes
Les implications du contexte culturel sur les trajectoires des mouvements nationalistes
devraient à notre sens être les suivantes:
Potentiel de mobilisation nationaliste: lorsque la définition de la population est de
type civique et le clivage centre-périphérie possède avant tout une dimension
économique, il devrait en résulter un potentiel de mobilisation nationaliste
comparativement peu important – entre autres parce que les griefs de la population
66
L’effet de contrainte des clivages présents dans la population sur la narration et les stratégies adoptées par les
mouvements nationalistes se déduit par analogie des conclusions tirées au chapitre 2.4.3.2 concernant l’effet de
contrainte de la définition de la communauté dans la population sur les définitions adoptées par le mouvement
nationaliste: le mouvement peut ainsi théoriquement renoncer à faire de la question linguistique une
revendication, cette option nous semble toutefois peu probable lorsqu’il s’agit d’une dimension centrale du
clivage centre-périphérie.
76
peuvent être traduits par des mouvements sociaux autres que nationalistes. A l’inverse,
lorsque la définition de la population est de type ethnique et le clivage centre-
périphérie est fermé (c.-à-d. en général reflète un conflit linguistique ou autre conflit
culturel créant une forte segmentation entre communautés), le potentiel de
mobilisation nationaliste peut être réputé élevé.
Conflit avec les autorités: lorsque la définition de la communauté est de type civique,
la définition du territoire consensuelle, le clivage centre-périphérie est ouvert,
l’histoire peu conflictuelle, ceci devrait avoir un effet modérateur sur les mouvements
et résulter dans une mobilisation nationaliste de type modéré. A l’inverse, lorsque la
définition de la population est de type ethnique, le territoire contesté, le clivage centre-
périphérie fermé, l’histoire conflictuelle, ces éléments structurent les possibilités du
mouvement nationaliste et peuvent le porter à adopter des positions, stratégies et
narrations qui sont intrinsèquement porteuses de conflit avec le centre. La mobilisation
nationaliste peut dès lors prendre un chemin nettement moins consensuel. Le recours à
une rhétorique et des actions radicales, la violence comme stratégie d’action
apparaissent comme des voies plus probables. Ces éléments devront toutefois aussi
être reconsidérés lorsqu’on discutera de l’effet de la structure des opportunités
politiques sur les mouvements (voir chapitres 2.4 et 2.5).
Chances de succès: lorsque la définition de la communauté est de type civique, la
définition du territoire est consensuelle, le clivage centre-périphérie est relativement
ouvert, l’histoire est peu conflictuelle, le potentiel de conflit avec les autorités apparaît
moins important. Ceci devrait résulter a priori dans des chances de succès plus élevées
pour le mouvement. Il faut considérer cependant que les mouvements de ce type ont
souvent un potentiel de mobilisation nationaliste plus faible et que leurs chances de
succès peuvent en être réduites d’autant. A l’inverse, un mouvement nationaliste de
type ethnique et qui peut compter sur un potentiel de mobilisation élevé, peut espérer
aussi imposer le cas échéant aux autorités de négocier une solution avec lui. Nous ne
pouvons dès lors nous prononcer à ce stade sur les chances de succès des mouvements
en fonction de la structure de leurs opportunités discursives. Cet élément doit être
analysé en tenant compte également du contexte politique où évoluent les mouvements
et sera traité plus avant au chapitre 2.5.
Les effets attendus de la structure des opportunités discursives sur la trajectoire des
mouvements est représentée au tableau 8 ci-dessous.
77
Tableau 8: Effets attendus de la structure des opportunités discursives sur les
mouvements nationalistes
Caractéristiques des mouvements nationalistes
Schéma Mobilisation Répertoire
interprétatif d’action
Définition de la communauté
- civique consensuel faible modéré
- ethnique conflictuel élevée radical
Définition du territoire
- consensuelle consensuel - modéré
- conflictuelle conflictuel - radical
Histoire
- consensuelle (consensuel) - modéré
- conflictuelle (conflictuel) - (radical)
Clivage centre-périphérie
- dimension économique dominante (consensuel) faible (modéré)
- dimension linguistique dominante (conflictuel) élevée (radical)
- autres dimensions culturelles dominantes (conflictuel) élevée -
Les mouvements nationalistes étudiés ici sont le mouvement irlandais, écossais, basque,
catalan et corse. La structure des opportunités discursives dans les cinq régions concernées est
discutée ci-après. Elle anticipe une discussion plus approfondie de la communauté, du
territoire, de l’histoire et de la structure des clivages dans chacune des régions aux chapitres 3
à 7. En vue d’éviter des problèmes d’endogénéité, compte tenu de l’effet des mouvements
nationalistes eux-mêmes sur les perceptions de la population, on considérera ici la perception
de la nation (entendue comme: perception de la communauté nationale, du territoire, de
l’histoire et des clivages) telle qu’elle s’est crée à la fin du dix-neuvième siècle ou au début du
vingtième siècle dans les cinq régions, sur la base également de l’identité ethnique des
communautés.
2.3.5 Structure des opportunités discursives dans les cinq régions et trajectoire
attendue des mouvements
La structure des opportunités discursives dans les cinq régions est de manière résumée être
décrite dans le tableau 9 sur la base des analyses monographiques présentées aux chapitres 3 à
7:
78
Tableau 9: Définition de la communauté et du territoire, perception de l’histoire et clivages dans les cinq régions
Communauté Territoire Histoire Clivages
Irlande du La communauté se définit en Le territoire irlandais correspond L’histoire est émaillée de conflits Le clivage dominant est celui qui
nord termes ethniques et exclusifs, historiquement à l’ensemble de entre communauté catholique et oppose la communauté catholique
opposant une communauté dite l’île d’Irlande et celui de l’Irlande protestante ainsi qu’avec la à la communauté protestante. Ce
irlandaise, catholique, gaélique, le du nord est le résultat de la Grande-Bretagne et le clivage n’est pas d’ordre religieux
cas échéant dite d’Irlandais du partition de l’île lors de nationalisme irlandais du dix- mais reflète aussi des dimensions
nord, à une communauté l’indépendance de l’Irlande. Les neuvième et du début du sociales, économiques et
protestante et britannique ou six provinces de l’Ulster vingtième siècle s’est caractérisé culturelles. Il peut être considéré
d’Ulster67. Les tentatives de créer devenues indépendantes en 1921 par sa forte conflictualité. comme un clivage fermé et
un nationalisme irlandais unissant n’ont pas de fondement saillant.
protestants et catholiques dans historique. Le territoire
l’opposition à la Grande-Bretagne imaginaire de la nation
ont vécu au dix-neuvième siècle. correspond à l’ensemble de l’île.
La division entre communauté
catholique et protestante, se
traduit également par une forte
ségrégation entre communautés.
Ecosse Définition de la communauté Le territoire historique de L’histoire des relations entre Le clivage centre-périphérie peut
majoritairement d’ordre civique et l’Ecosse correspond à son l’Ecosse et la Grande-Bretagne être considéré relativement ouvert
comprenant les habitants de découpage administratif actuel. est peu entachée de conflits. Le et est dominé par les questions
l’Ecosse sans distinction. L’Ecosse a été intégrée à la nationalisme écossais du dix- économiques.
Grande-Bretagne par union des neuvième et du début du
souverains anglais et écossais en vingtième siècle, avant tout
1606, sans modification de ses autonomiste et institutionnel, n’a
frontières. pas non plus cherché à développer
une rhétorique antibritannique.
Pays La communauté basque s’est Le territoire basque est un Les relations entre le Pays basque La dimension prééminente du
67
Les termes employés renvoient à des imaginaires nationaux différents (‘Irlandais’ a une connotation irrédentiste et ’Irlandais du nord’ une connotation plutôt autonomiste),
mais sont dans leur ensemble connotés de manière exclusive.
79
basque historiquement définie en termes territoire qui, sauf exception, n’a et l’Espagne ont été passablement clivage entre Pays basque et
ethniques (comme en témoigne le jamais été réuni en un seul Etat. marquées par des conflits violents Espagne concerne la langue
terme euskaldun, ceux qui parlent La zone d’extension de l’identité et par la répression, en particulier basque, ainsi que les relations
basque, pour identifier la basque est complexe: territoires la répression franquiste. En regard économiques entre la région et le
population basque) et cette unifiés sous Sanche le Grand, des autres régions examinées, centre.
définition a été également reprise territoires régis par les fueros, c’est sans doute après l’Irlande du
par le nationalisme basque du dix- territoires de langue basque, etc. nord la région où l’histoire des
neuvième siècle. Il s’est La destinée des provinces du nord relations entre le centre et la
développé au début du vingtième et du sud des Pyrénées a bifurqué province est traditionnellement
siècle une approche civique de la dès le Moyen Age, de même au perçue comme la plus
communauté basque, en sud des Pyrénées celle de la conflictuelle.
particulier lors de la négociation Navarre et des trois provinces
du Statut d’autonomie du Pays d’Alava, Guipuzcoa et Vizcaya.
basque en 1936, puis pendant la Le territoire ethnique ne
période franquiste. La population correspond ni aux limites du droit
basque semble avoir en partie international ni aux limites
adopté cette perception civique, administratives au sein de
qui inclut l’ensemble des l’Espagne. Le nationalisme
habitants du Pays basque dans la basque du dix-neuvième siècle a
communauté et définit le territoire considéré que les sept provinces
comme incluant les trois historiques basques (Alava,
provinces du Pays basque Guipuzcoa, Vizcaya et Navarra en
espagnol (voir Conversi, 1997). A Espagne, Labourd, Basse-Navarre
la différence des autres régions, et Soule en territoire français)
on peut considérer que le Pays forment la nation basque. Cette
basque connaît deux définitions perception ethnique du territoire
parallèles fortes de la nation est en concurrence dans
basque. l’imaginaire populaire avec une
perception civique du Pays
basque espagnol limité à ses
frontières administratives (Alava,
Guipuzcoa et Vizcaya).
80
Catalogne La définition de la communauté Le territoire mythique de la Les relations entre la Catalogne etLe clivage entre la Catalogne et
est, comme en Ecosse, Catalogne correspond à ses l’Espagne ont été passablement l’Espagne est, comme pour le
principalement d’ordre civique. limites administratives, également marquées par des conflits violents Pays basque, à la fois d’ordre
Le nationalisme catalan du dix- parce que les frontières de la (pendant la première guerre linguistique et économique. A
neuvième siècle et du début du Catalogne actuelle correspondent carliste, par exemple) et par la l’inverse du Pays basque, la
vingtième siècle a été un largement à celles de la Catalogne répression étatique sous le règne question linguistique ne crée
nationalisme civique qui s’est historique. Les régions de Franco. toutefois pas de segmentation
largement imposé. La nation catalophones situées à l’extérieur forte entre la communauté native
catalane est réputée comprendre de la Catalogne (îles Baléares, de Catalogne et la population
tous les habitants du territoire Valence) ne sont pas considérées d’origine espagnole sur le
catalan. comme faisant partie du territoire. territoire catalan.
Corse L’identité corse est une identité Le territoire mythique de l’île de La Corse a été intégrée à la La dimension prééminente du
insulaire au caractère Corse correspond au territoire France par la conquête, mais par conflit avec le centre est d’ordre
traditionnellement ethnique. Le administratif, même si la Corse la suite les relations entre le économique.
nationalisme de Paoli au 18ème est divisée en deux départements centre et la région n’ont pas été
siècle est plutôt de type civique. (Haute-Corse et Corse-du-sud) et conflictuelles. L’histoire des
Le nationalisme corse, qui nait n’est pas reconnue comme une relations avec le centre est moins
surtout au début du vingtième région spécifique par la France. marquée par le conflit que dans
siècle, est d’inspiration les cas irlandais, catalan ou
maurrassienne et opposé aux basque, qui ont connu des
valeurs de la république française. périodes de forte répression
Il est essentiellement ethnique. étatique au vingtième siècle.
81
Sur la base des définitions de la communauté et du territoire, de l’histoire de la région et des
clivages présents dans chaque région, on peut s’attendre aux caractéristiques suivantes des
mouvements nationalistes:
Tableau 10: Contexte culturel des cinq régions et effets attendus sur la mobilisation des
mouvements nationalistes
du
Communauté
Mobilisation
interprétatif
mouvement
nationaliste
Répertoire
Territoire
dominant
d’action
Histoire
Schéma
Clivage
Irlande du + + + + Conflictuel Elevée Radical
nord
+ : communauté se définissant en termes ethniques, territoire conflictuel, histoire conflictuelle, clivage culturel
dominant. – : communauté se définissant en termes civiques, territoire non conflictuel, histoire non ou peu
conflictuelle, clivage économique dominant.
Pour l’Irlande du nord, le Pays basque et l’Ecosse, les différents éléments du contexte culturel
sont cohérents entre eux et les effets attendus sur les mouvements nationalistes sont dès lors
univoques. Les cas catalan et corse sont moins clairs:
Dans la situation catalane, on peut considérer que les schémas interprétatifs de type
civique sont clairement dominants, dans la mesure où la population et le territoire sont
définis en ces termes. Il devrait en résulter une mobilisation modérée dans ses actions
et discours. On peut néanmoins s’attendre, dans la mesure où la nation catalane se
définit en termes linguistiques et la dimension linguistique est dominante dans le
clivage avec le centre, que la communauté de Catalogne soit fortement cohésive à
l’intérieur et segmentée par rapport au reste de l’Espagne. A la différence de l’Ecosse
par exemple, le conflit avec le centre ne peut pas s’exprimer simplement par des
canaux traditionnels de défense des intérêts économiques de la région, compte tenu de
sa dimension culturelle prééminente. En d’autres termes, on peut s’attendre qu’en
dépit du contexte civique qu’offre la nation catalane, le potentiel de mobilisation
nationaliste soit plutôt élevé.
La situation corse est difficile à interpréter. La communauté corse peut être dite
définie en termes plutôt ethniques – du moins lorsqu’il s’agit de l’opposer à la
communauté française (en d’autres termes : lorsque la Corse se définit en termes
purement civiques, elle ne revendique pas de spécificité culturelle ou politique mais
son intégration dans le modèle républicain). Une composante ethnique est présente
82
dans la population – la société insulaire corse est une société fortement solidaire à
l’interne sur des bases familiales ou claniques – et le nationalisme corse du début du
vingtième siècle a été proche du fascisme et foncièrement anti-républicain. Toutefois,
cette contrainte culturelle est nettement plus faible qu’en Irlande du nord ou au Pays
basque et la possibilité semble ouverte de définir le mouvement nationaliste en termes
civiques. Comme on le verra au chapitre 7, toutefois, la forte immigration en Corse de
Français venus du continent et de Pieds-noirs après la décolonisation de l’Algérie a
créé aussi une contrainte assez forte sur le mouvement nationaliste à se définir en
termes ethniques, compte tenu à la fois des tensions existant entre communauté corse
et immigrée et de la difficulté à mobiliser les Français du continent ou Pieds-noirs à un
projet d’autonomie pour la région. Dans l’ensemble donc, on considérera que le
contexte culturel crée certaines contraintes pour le mouvement nationaliste à se définir
en termes ethniques. Les autres éléments (territoire, clivages, histoire) ne sont par
contre pas porteurs de conflit. En tout, on fera dès lors l’hypothèse d’un potentiel de
mobilisation et degré de conflictualité légèrement plus élevé qu’en Ecosse par
exemple, mais nettement moindre qu’en Irlande du nord ou au Pays basque.
83
sur les décisions politiques en recourant à des moyens non institutionnels, les moyens
institutionnels étant concentrés entre les mains des élites.
Par ailleurs et à l’inverse du modèle de la mobilisation des ressources, qui met l’accent sur
l’organisation des mouvements sociaux, le modèle de processus politique souligne le rôle des
réseaux de pouvoir politique et de la dynamique politique pour les mouvements sociaux: les
mouvements peuvent s’épanouir dans les espaces laissés ouverts par les réseaux de pouvoir en
place ou lorsque la dynamique politique leur ouvre des opportunités de positionnement sur
l’échiquier politique. En d’autres termes, le modèle postule que les possibilités d’action des
mouvements dépendent des opportunités et contraintes que leur offrent les équilibres de
pouvoir en place.
En conséquence, les approches de processus politique tendent à concentrer l’analyse sur les
contraintes et opportunités du système politique et leur effet sur les mouvements et à
considérer les stratégies ou résultats des mouvements comme une variable dépendante de la
structure des opportunités politiques ouvertes aux mouvements sociaux: accès aux
institutions, stratégies de l’Etat, alliés politiques, dans une perspective statique ou dynamique.
L’étude des mouvements nationalistes en termes de processus politique apparaît comme un
angle d’analyse prometteur pour une approche comparée de mouvements nationalistes (voir
aussi chapitre 2.6). Il est à noter dans ce cadre que les mouvements autonomistes et
séparatistes sont typiquement le fait de minorités sur le territoire étatique et, de ce fait, leur
accès à la politique institutionnelle peut être par définition réputé réduit. A la différence de la
littérature dominante concernant les mouvements sociaux, toutefois, nous considérerons
comme déjà noté précédemment aussi les activités des mouvements nationalistes qui se
déploient dans un contexte institutionnel (en particulier, activité partisane) comme faisant part
intégrante du mouvement. Ceci ne nous semble pas incompatible avec l’angle d’analyse
choisi.
2.4.2 La notion de structure des opportunités politiques
La notion de structure des opportunités politiques a été introduite par Eisinger (1973).
Eisinger s’intéresse aux effets de l’environnement politique sur les mouvements sociaux. Ce
contexte est ce qu’il nomme structure des opportunités politiques:
« That is to say, such factors as the nature of the chief executive, the mode of aldermanic
selection, the distribution of social skills and status and the degree of social disintegration,
taken individually or collectively, serve in various ways to obstruct or facilitate citizen
activity in pursuit of political goals. Other environmental factors, such as the climate of
governmental responsiveness and the level of community resources, help to establish the
chances of success of citizen political activity. In short, elements in the environment impose
certain constraints on political activity or open avenues for it. The manner in which
individuals and groups in the political system behave, then, is not simply a function of the
resources they command but of the openings, weak spots, barriers, and resources of the
political system itself. There is, in this sense, interaction, or linkage, between the
environment, understood in terms of the notions of a structure of political opportunities, and
social behavior " (Eisinger 1973, 11-12, cité par Opp, 2009: 162).
La notion de structure des opportunités politiques a ensuite été reprise par de nombreux
auteurs. On citera par exemple les contributions de Piven et Cloward (1979), Kitschelt (1986),
Tarrow (1983, 1989, 1996, 1998), Tilly (1978, 1995b), McAdam (1986, 1996a, 1996b), Kriesi
(1991, 1996, 2004), Giugni (1993, 2004, 2009), Koopmans (1995), Kriesi et al (1995),
Amenta et Young (1999), Meyer (2004). Ces auteurs s’accordent à considérer que les activités
d’un mouvement social sont en soi insuffisantes pour obtenir un succès politique et un
84
changement social mais que l’obtention de concessions politiques impliquent que le
mouvement puisse capitaliser sur les opportunités politiques offertes par son environnement
(Kolb, 2007). Selon Meyer: « The key recognition in the political opportunity perspective is
that activists’ prospects for advancing particular claims, mobilizing supporters, and affecting
influence are context-dependent. Analysts therefore appropriately direct much of their
attention to the world outside a social movement, on the premise that exogenous factors
enhance or inhibit a social movement’s prospects for (a) mobilizing, (b) advancing particular
claims rather than others, (c) cultivating some alliances rather than others, (d) employing
particular political strategies and tactics rather than others, and (e) affecting mainstream
institutional politics and policy.” (Meyer, 2004: 126).
Nombre d’auteurs soulignent dans ce cadre l’importance de la configuration des institutions
politiques, des alignements et alliances politiques ainsi que des modes d’interaction entre
autorités et mouvements sociaux pour expliquer les trajectoires des mouvements. D’autres
contributions mettent également l’accent sur d’autres variables structurant les opportunités
des mouvements sociaux, par exemple le rôle des media, de l’opinion publique ou des contre-
mouvements.
Kolb (2007) identifie ainsi huit variables que la littérature sur le processus politique tend à
considérer comme les facteurs d’influence exogène centraux sur les mouvements sociaux :
1) La structure politique institutionnelle, soit les caractéristiques des institutions politiques et
la manière dont ces institutions s’articulent entre elles. Il s’agit d’un élément stable de la
structure des opportunités politiques, dans la mesure où les institutions évoluent lentement.
Comme le note Kolb, la plupart des auteurs opposent généralement les institutions politiques
ouvertes, c’est-à-dire offrant un accès aisé au système politique, aux institutions politiques
fermées, où cet accès est plus difficile (voir par exemple Kriesi [1991]). Plus un Etat offre de
points d’accès, plus on peut supposer que le mouvement a d’opportunités de faire avancer sa
cause (pour un aperçu de la littérature sur les liens entre structure institutionnelle et
mouvements, voir par exemple Schneiberg et Lounsbury, 2008).
2) Les conflits entre élites. Les demandes des mouvements sociaux présentent par nature un
défi envers le pouvoir en place. Plus les élites sont unies contre le challenge posé par le
mouvement, plus les chances de s’imposer de ce dernier devraient être réduites. A l’inverse,
des élites divisées devraient offrir des opportunités plus élevées de changement social et de
succès pour les mouvements (voir par exemple Tarrow [1983, 1989], Jenkins et Brents
[1989], Stearns et Almeida [2004]).
3) L’orientation partisane du gouvernement. Partant de l’idée que les partis politiques sont
l’expression organisée des intérêts de groupes sociaux distincts, on peut supposer que ces
partis, lorsqu’ils sont au gouvernement, ont une réponse variable aux exigences posées par les
mouvements sociaux selon que ceux-ci sont proches ou non de leur base électorale. Divers
auteurs ont ainsi argué qu’un gouvernement de gauche devrait être davantage ouvert aux
revendications de mouvements sociaux progressistes qu’un gouvernement conservateur (voir
par exemple Kriesi et al [1995]).
4) La stabilité des alignements politiques. La stabilité ou l’instabilité électorale sont réputés
influencer les chances de succès des mouvements sociaux dans la mesure où les dirigeants
politiques sont plus enclins à prendre en compte la protestation sociale dans des périodes
d’instabilité politique que dans des périodes où les alignements politiques sont stables (voir
par exemple Jenkins et Brents [1989]).
5) L’opinion publique. L’opinion publique est réputée avoir un effet sur les chances de succès
des mouvements entre autres parce que les dirigeants politiques sont attachés à la prendre en
85
compte pour des raisons de réélection, en particulier en périodes pré-électorales ou dans un
contexte général d’instabilité électorale, le cas échéant pour des raisons de démocratie directe
dans certains Etats (pour diverses analyses du rôle de l’opinion publique, voir par exemple
Burstein [1998], Kane [2003], Giugni [2004], Soule et Olzak [2004], Soule et King [2006]).
L’étude du rôle de l’opinion publique dans la promotion de réformes politiques permet entre
autres d’examiner la manière dont les gouvernements démocratiques réagissent aux demandes
du public (Giugni, 2004).
6) Les media. Les media influencent les résultats des mouvements de diverses manières, entre
autres par la couverture médiatique qu’ils leurs accordent ou non, de même que par leur
influence sur l’opinion publique et les décideurs (voir entre autres Giugni [2004]).
7) La contre-mobilisation. On suppose en général que la présence d’un contre-mouvement
également actif devrait diminuer les chances de succès d’un mouvement social.
8) Les fenêtres de réforme. Il est généralement admis que les possibilités pour un mouvement
social de faire avancer ses intérêts de manière décisive, et non pas incrémentale, sont plus
importantes dans des périodes particulières, où les diverses contraintes institutionnelles qui
vont en général à l’encontre de changements politiques radicaux sont pour un temps levées,
par exemple en raison d’évènements exceptionnels, tels les attentats du 11 septembre, la crise
de Fukushima ou lors de modifications institutionnelles en profondeur, par exemple dans un
contexte de transition à la démocratie.
La littérature tend à s’intéresser au rôle d’une ou plusieurs variables sur la trajectoire des
mouvements sociaux (pour les effets observés des variables sur les mouvements sociaux, voir
entre autres Kolb [2007 : 51-71]). McAdam (1996b) considère que la liste des dimensions
hautement consensuelles de la structure des opportunités politiques comprend: a) le degré
d'ouverture ou de fermeture relative du système politique institutionnel, b) la stabilité ou
l'instabilité des alignements des élites, c) la présence ou absence d'alliés parmi les élites et d)
la capacité et propension de l'Etat à la répression (McAdam, 1996b: 27). Pour notre part, nous
mettrons en particulier l'accent sur la structure politique institutionnelle et les stratégies
informelles de l’Etat, et la disponibilité d’alliés potentiels pour le mouvement ainsi que leur
position stratégique dans le système politique ; nous considérerons également de manière
marginale l'existence de « fenêtres de réforme » pour le mouvement. Cette approche paraît
compatible entre autres avec les approches de Tarrow (1983, 1989, 1998), Giugni (1993,
2004), Duyvendak (1994), Koopmans (1995), Kriesi et al (1995), McAdam (1996b), Amenta
et Young (1999), Kriesi et Wisler (1999), McAdam, Tarrow et Tilly (2001), Soule et Olzak
(2004), Soule et King (2006).
2.4.3 Structure des opportunités politiques et trajectoire des mouvements
nationalistes: analyse selon le modèle de Kriesi, Koopmans, Duyvendak et Giugni
Kriesi, Koopmans, Duyvendak et Giugni (1995), dans une analyse comparée des nouveaux
mouvements sociaux en Europe de l’ouest, ont distingué en particulier trois dimensions de la
structure des opportunités politiques68:
68
Kriesi et al (1995) identifient également une quatrième dimension de la structure des opportunités politiques,
soit la structure des clivages politiques nationaux. Pour les nouveaux mouvements sociaux étudiés par Kriesi et
al (1995), qui représentent un nouveau clivage politique, leur possibilité de mobiliser la population autour dudit
clivage est largement déterminée par la structure des conflits politiques préexistants, c’est-à-dire le degré de
pacification des clivages traditionnels (clivage centre-périphérie, clivage religieux, clivage ville-campagne et
clivage de classe) existants dans la société. Nous ne reprendrons pas cette dimension ici pour les raisons
suivantes: d’une part, le conflit nationaliste articule le clivage traditionnel centre-périphérie et ne représente pas
une mobilisation autour d’un nouveau clivage. L’articulation entre eux des clivages traditionnels en Grande-
86
La structure institutionnelle formelle du système politique
Les procédures informelles du politique et stratégies vis-à-vis des mouvements sociaux
Les alignements politiques et les alliances ouvertes aux mouvements sociaux
Tandis que la structure institutionnelle formelle du système politique et les procédures
informelles envers les mouvements sont en général abordés de manière statique, comme
formant l’environnement général de l’action des mouvements, les alignements politiques et
alliances peuvent être considérés comme l’élément dynamique de la structure des opportunités
politiques, offrant au gré de l’évolution des relations de pouvoir dans le système politique des
opportunités plus ou moins grandes aux mouvements sociaux de se faire entendre.
Les développements présentés ci-après s’inspirent largement de la contribution de Kriesi et al
(1995).
2.4.3.1 Structure institutionnelle formelle, stratégies informelles et implications pour la
mobilisation nationaliste
La structure institutionnelle et les stratégies informelles de l’Etat sont un élément déterminant
pour l’action des mouvements sociaux: les voies d’accès aux institutions structurent la
stratégie des mouvements et influencent également leurs chances de succès. La structure
institutionnelle formelle comprend l’accès formel aux institutions et la capacité de l’État à
agir. Les États sont dits forts s’ils sont à la fois autonomes vis-à-vis de leur environnement
(fermés) et capables d’agir sur celui-ci, alors que les États faibles sont à la fois peu autonomes
(ouverts) et peu capables d’action (Badie et Birnbaum, 1982). Quatre aspects déterminent le
degré d’autonomie de l’État vis-à-vis de son environnement selon Kriesi (1991):
La centralisation territoriale
La concentration du pouvoir de l’État
La cohésion de l’administration publique
L’existence de procédures de démocratie directe
L’État est réputé d’autant plus fort et l’accès aux institutions plus difficile pour les
mouvements sociaux que l’État est centralisé, les fonctions législative, exécutive et judiciaire
peu séparées, l’administration publique est fortement cohérente, coordonnée et
professionnelle, lui permettant de s’abstraire de la société, et qu’en l’absence de procédures de
démocratie directe, la population ne dispose pas d’accès direct à la fonction législative. A
l’inverse, l’État est d’autant plus faible et l’accès aux institutions est d’autant plus facile que
l’État est décentralisé si bien que les mouvements ont un accès multiple à l’arène politique, au
niveau national ou infranational (voir Kriesi [1991], Meyer [1993], Amenta et Young [1999]),
que la séparation des pouvoirs entre l’exécutif, le judiciaire et le législatif est élevée, que la
fragmentation de l’administration est élevée et son autonomie faible et que des procédures de
démocratie directe permettent aux mouvements de porter des sujets directement dans l’arène
politique.
Outre la dimension formelle décrite ci-dessus de la structure institutionnelle, les procédures
informelles adoptées par l’État dans ses rapports avec la société civile, ce que Scharpf a
appelé ses stratégies dominantes (Scharpf, 1984: 260), jouent également un rôle important.
Bretagne, en France et en Espagne dépasse toutefois l’ambition du présent travail. D’autre part, la question du
clivage centre-périphérie et de ses composantes (linguistique, économique, religieuse, etc.) est considérée de
préférence à l’échelon de la région analysée et traitée dès lors au chapitre 2.3 sous un angle partiellement
différent de celui adopté par Kriesi et al (1995).
87
Kriesi (1991) distingue les stratégies intégratives (facilitatives, coopératives et
assimilatrices)69 et stratégies exclusives (répressives, confrontatives et polarisantes)70.
Selon la force de l’État et les stratégies qu’il poursuit, l’inclusion des mouvements sociaux
prend des formes différentes. Kriesi et al (1995: 37) distinguent entre:
l’exclusion sélective des mouvements sociaux dans les États forts dont la stratégie
dominante est de type exclusif. Les mouvements peuvent être et sont en règle générale
exclus du processus politique dans ce cas de figure. Toutefois, leur exclusion n’est pas
absolue, le gouvernement peut même consentir à des concessions importantes si les
demandes des mouvements correspondent à ses propres objectifs ;
l’inclusion formelle des mouvements sociaux dans les États faibles dont la stratégie
dominante est de type exclusif. Contrairement aux États forts considérés précédemment,
les États faibles à tendance exclusive n’ont pas les moyens d’ignorer les mouvements
sociaux ou de les inclure sélectivement dans le processus politique ;
l’inclusion informelle dans les Etats forts et autonomes qui pourraient s’abstraire de la
société civile mais choisissent néanmoins d’inclure les mouvements dans la négociation ;
l’intégration dans les Etats faibles et inclusifs.
Tableau 11: Arrangements institutionnels, stratégies informelles et types d’inclusion des
mouvements sociaux
Force de l’Etat
Fort Faible
Les implications de la structure formelle et des stratégies informelles de l’Etat pour les
mouvements sont réputées les suivantes:
Facilitation: les mouvements devraient voir leurs actions facilitées dans des États faibles,
structurellement ouverts, aux stratégies inclusives. La facilitation devrait résulter dans un
degré élevé de mobilisation à caractère modéré.
Répression: les États inclusifs tendent à exercer une faible répression. Parmi les Etats
exclusifs, si les Etats forts peuvent ignorer les mouvements, les Etats faibles tendent à
69
Les stratégies intégratives, dans la mesure où elles ont pour effet de diminuer le coût de participation aux
mouvements sociaux amènent normalement une croissance de la mobilisation.
70
Dans le cas des stratégies exclusives, l’effet sur les mouvements est moins clair que pour les stratégies
intégratives. D’une part, si des niveaux de répression élevés découragent la mobilisation pour la majorité des
individus, ceci n’est pas nécessairement le cas pour un niveau de répression modéré. D’autre part, une répression
élevée, en s’attaquant surtout aux formes les plus radicales de mobilisation, devrait avoir surtout un effet
désincitatif sur la mobilisation de type radical, tandis qu’une répression modérée peut, à l’inverse, favoriser
l’essor de la frange radicale des mouvements. Pour Kriesi et a (1995), un haut degré de répression ou de
facilitation ont pour résultat de modérer les mouvements, alors que les actions les plus radicales se rencontrent
dans des régimes n’ayant une attitude ni facilitative ni répressive (Kriesiet al, 1995: 15).
88
exercer une répression plus élevée, la contestation apparaissant dans cette configuration
comme un danger pour les institutions.
Chances de succès: elles sont plus élevées dans les États faibles aux stratégies inclusives,
et devraient résulter dans une mobilisation élevée de type modéré.
Réformes/menaces: les États forts sont les plus capables d’imposer une politique contraire
ou à l’inverse en accord avec les intérêts du mouvement, c’est donc là que réforme et
menace seront les plus élevés, entraînant en conséquence une variabilité élevée de la
mobilisation.
Les mouvements nationalistes étudiés ici sont inclus dans trois Etats: le Royaume-Uni, la
France et l’Espagne (voir aussi chapitre 2.6 concernant le choix des mouvements nationalistes
retenus pour l'analyse). La structure institutionnelle et les stratégies informelles de ces Etats
sont présentées brièvement ci-après.
2.4.3.2 Structure institutionnelle et stratégies informelles au Royaume-Uni
a) Structure institutionnelle formelle de l’État britannique
L’Etat britannique71 est un Etat au pouvoir relativement concentré, centralisé, quelque peu
affaibli par une administration peu professionnelle, mais dans l’ensemble un Etat fort:
Concentration du pouvoir. La caractéristique essentielle du gouvernement britannique est
sa concentration formelle de l’autorité. Une Constitution non écrite, dont la révision
n’implique de ce fait aucune procédure spéciale, ainsi que l’absence d’une Cour
constitutionnelle, donnent aux lois fondamentales régissant la Grande-Bretagne une
grande flexibilité, et partant des pouvoirs considérables au gouvernement en place. Par
ailleurs, la doctrine de la souveraineté du parlement signifie que celui-ci a le pouvoir
absolu de créer, modifier ou abolir les lois. De surcroît le fonctionnement des institutions
britanniques (système bipartisan avec discipline de vote de la part des députés) signifie
que le gouvernement exerce également le contrôle sur le parlement. Punnett (1987)
conclut à l’omnipotence du gouvernement dans le domaine légal, tandis que selon Budge:
«The working British constitution (…) is ruthlessly simple: a government supported by
the majority party in the House of Commons can do anything” (Budge, 2002: 31). La
pratique politique courante voit cependant les interventions du gouvernement plus limitées
(voir ci-dessous les stratégies informelles au Royaume-Uni).
Centralisation. L’État britannique est un État centralisé. Les collectivités locales n’ont
aucun pouvoir législatif propre, elles appliquent seulement les politiques du centre (voir
par exemple Goldsmith et Page [1987], Rhodes [1986]). S’il est laissé aux autorités
locales une autonomie élevée dans la mise en œuvre des politiques publiques (Greer,
2007), le processus de décision politique est fortement centralisé: le parlement britannique
a toute liberté de légiférer et les élites locales n’ont qu’une influence limitée sur le
processus de décision parlementaire, même lorsque la collectivité locale est affectée (voir
Goldsmith et Page, 1987: 79).
Faible cohérence de l’administration. Le développement de l’administration britannique a
été un développement ad hoc. Elle est de ce fait peu développée, peu intégrée et en
général peu efficiente – souvent décrite comme une administration d’amateurs72. Le
nombre de fonctionnaires est relativement modeste, la gestion des affaires publiques suit
une optique d’improvisation pragmatique, qui partage l’autorité entre secteur public et
71
Nous utiliserons indifféremment dans le texte les appellations Royaume-Uni et Grande-Bretagne resp.
l’adjectif ‘britannique’pour désigner le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord, qui inclut
l’Angleterre, l’Ecosse, le Pays de Galles et l’Irlande du Nord.
72
Voir le rapport Fulton (1968) sur l’administration réalisé sur mandat du Parlement britannique.
89
institutions privées ou semi-privées. Les tentatives du gouvernement, à partir du
gouvernement Thatcher, de rationaliser le service public ont échoué à transformer
fondamentalement cette situation: l’efficience s’est accrue, mais la fragmentation
administrative également.
Démocratie directe limitée. Quoique le référendum soit parfois utilisé, son rôle est limité:
c’est le Parlement qui décide de l’organisation ou non d’un référendum, et celui-ci a un
rôle surtout consultatif. Il n’existe pas de procédures de démocratie directe qui permettent
aux mouvements sociaux d’investir le champ du politique.
b) Stratégies informelles de l’Etat britannique
Les procédures informelles intégratives ont une longue tradition au Royaume-Uni. Vis-à-vis
des mouvements sociaux, toutefois, et surtout durant la période Thatcher, on doit parler plutôt
d’intégration sélective des mouvements:
Procédures informelles. Le gouvernement tend à consulter les secteurs concernés par une
politique publique avant de mettre celle-ci en place. Pour plusieurs auteurs,
l’intermédiation des intérêts au Royaume-Uni se rapprocherait fortement d’un modèle
néo-corporatiste, c.-à-d. de détermination des politiques publiques par l’État et les groupes
d’intérêts conjointement, pris dans une acception large (voir par exemple Hall [1986],
Boddy et Lambert [1990], Dorey [2002]). Rhodes (1985) considère que les règles du jeu
politique peuvent être qualifiées par les mots clefs de pragmatisme, consensus, justice et
accomodation. La plupart des auteurs s’accordent à considérer que le partenariat social
s’est fortement affaibli à partir de l’ère Thatcher (voir par exemple Dorey, 2002).
Sélectivité vis-à-vis des mouvements sociaux. L’attitude intégrative des autorités semble se
retrouver face aux mouvements sociaux. Elle a une longue tradition: Hall attribue ainsi la
force et la modération des mouvements syndicaux britanniques à la relative tolérance dont
le gouvernement a fait preuve à leur égard au début de l’ère industrielle (Hall, 1986: 267).
Les stratégies intégratives des autorités ne s’adressent cependant pas également à tous les
mouvements sociaux, mais sont au contraire sélectives. Kogan (1975) comme Leggewie
(1985) supposent que l’État établit une distinction entre les mouvements et que seuls ceux
qu’il légitime auront accès aux processus de négociation, si bien que la question n'est pas
de déterminer si le champ politique britannique intégrateur ou non vis-à-vis des
mouvements sociaux mais comment il est sélectif. A noter que l’arrivée au pouvoir de
Margaret Thatcher a eu un impact décisif sur l’attitude de l’État vis-à-vis des mouvements
sociaux: le thatchérisme s’est attaqué de front au consensus social et a œuvré à affaiblir à
la fois les syndicats et les mouvements protestataires (voir par exemple Leggewie, 1985).
Pour Hunold et Dryzek (2001), le Royaume-Uni peut être définie durant le règne du parti
conservateur (1979-1997) comme un État activement exclusif. Après le retour au pouvoir
des travaillistes en 1997, toutefois, il est revenu à une orientation plus passive et a
recommencé d’intégrer les mouvements. Les orientations du parti conservateur revenu au
pouvoir depuis 2010 (en coalition avec les libéraux) ne peuvent être qualifiées
actuellement.
Le cas particulier de l’Irlande du nord. Les stratégies des autorités vis-à-vis du
mouvement irlandais doivent être considérées à part. Suite à la partition de l’Irlande en
1921, l’Irlande du nord a été sous la responsabilité d’un gouvernement autonome, le
gouvernement de Stormont. Les auteurs s’accordent pour considérer que le gouvernement
de Stormont, dominé par les protestants, a mis en œuvre une politique exclusive vis-à-vis
des mouvements protestataires catholiques. De même, sous l’administration directe
britannique instaurée à partir de 1969, les stratégies exclusives dominent initialement. A
90
partir de l’Accord anglo-irlandais de 1985, toutefois, on constate une politique informelle
des autorités plus intégrative vis-à-vis du mouvement nationaliste irlandais (voir aussi
chapitre 3.3.4).
2.4.3.3 Structure institutionnelle et stratégies informelles en France
a) Structure institutionnelle formelle de l’Etat français
S’il faut caractériser l’Etat français en quelques mots, on pourra le dire à la fois concentré,
centralisé, s’appuyant sur une administration centralisée et efficace, un Etat fort (voir par
exemple Duyvendak [1994] ou Urteaga [2007]):
Concentration du pouvoir de l’État. Depuis la Cinquième République, le pouvoir en
France se caractérise surtout par sa concentration aux mains du pouvoir exécutif. Le
gouvernement dispose d’un large contrôle sur le processus législatif (large pouvoir
réglementaire autonome, maîtrise de l’ordre du jour, possibilité d’amender des projets de
loi, etc.), a contrario le pouvoir du parlement est extrêmement réduit et surtout limité à un
contrôle (d'ampleur réduite), par la motion de censure notamment. Le pouvoir de
l’exécutif s’incarne dans le Président de la République, dont la Constitution de 1958 a fait
le chef charismatique de la nation et qui dispose de compétences étendues (entre autres,
désignation du premier ministre, présidence du cabinet ministériel, droit de dissoudre le
parlement dans l’année suivant son élection ou en cas d’urgence). C’est toutefois le
gouvernement qui conduit la politique de l’État. Au sein du gouvernement, les ministres
cumulent les fonctions (membres du gouvernement, chefs d’une administration), assistés
dans cette tâche par un cabinet ministériel, qui assure une coordination efficace du travail
ministériel. Il résulte de ces arrangements institutionnels une forte concentration du
pouvoir aux mains de l’exécutif, et au sein de l’exécutif, aux mains du président de la
République, des ministres et des cabinets ministériels. A noter toutefois que la
collaboration au sein de l’exécutif et sa capacité d’action se fondent en partie sur
l’homogénéité de sa couleur politique. Les périodes de cohabitation (1986-88, 1993-95,
1997-2002) ont montré qu’un manque de coopération entre le président de la République
et le premier ministre peut diminuer notablement la capacité de s’imposer du
gouvernement73.
Centralisation. La France a souvent été considérée comme l’idéal-type de la centralisation
territoriale. En comparaison internationale, le modèle français est sans doute celui qui
s’apparente le plus à une pyramide hiérarchique, suivant une conception rationnelle et
centraliste de l’organisation de l’État. Le centre tisse sur le territoire national un réseau
s’apparentant à une toile d’araignée, dont le point nodal est le préfet, à la fois représentant
de l’État et chargé de coordination pour les services locaux. Ce système, reflet de la
volonté de contrôler au plus près l’intégralité du territoire, a été possible du fait de la
faiblesse et de la fragmentation des pouvoirs locaux. D’après Mény (1987), comme
Mazey (1990), la suprématie du centre doit toutefois être relativisée. Le centre et la
périphérie sont en osmose: ils s’interpénètrent, se livrent à des échanges constants, la
périphérie exerce une certaine influence, par exemple à travers les associations d’élus.
Toutefois, si les notables locaux ont de ce fait quelque accès au pouvoir, celui-ci ne
diffuse pas au-delà de cette élite. A noter que la réforme Defferre, introduite dès 1982, a
entraîné une croissance de l’autonomie locale, mais la réforme, en choisissant le
département, traditionnellement soumis au pouvoir des notables, davantage que la
municipalité ou la région, comme institution clef de la décentralisation, a consacré le
pouvoir des notables plutôt que le diffuser au sein de la société civile.
73
Ceci a été vrai surtout de la première période de cohabitation.
91
Cohérence de l’administration. L’administration française a été conçue selon un modèle
planifié, à l’inverse d’une construction pragmatique à l’anglaise, dont on peut attribuer la
paternité à Napoléon. Agent du pouvoir de l’État, la bureaucratie doit représenter l’intérêt
général et être armée contre les intérêts particularistes ; efficiente, uniforme, centralisée et
basée sur une structure hiérarchique, elle est le bras appliquant la législation.
L’administration de la Cinquième République se caractérise surtout par une autonomie
forte de l’appareil politico-administratif, dissocié tant du monde politique professionnalisé
traditionnel que des intérêts privés (Birnbaum, 1977: 93), ce qui lui permet à la fois d’être
autonome vis-à-vis de son environnement et de s’imposer à lui.
Démocratie directe. La France connaît le référendum, mais celui-ci « est une prérogative
présidentielle, qui ne laisse que peu de latitude pour la mobilisation des challengers”
(Duyvendak, 1994: 95) aussi peut-on considérer qu’il s’apparente plus à une « procédure
d’acclamation du leadership charismatique” (Leggewie, 1985: 88) qu’à une véritable
institution à disposition du citoyen.
b) Stratégies informelles
La France voit dominer les stratégies exclusives vis-à-vis de la société civile (voir par
exemple Duyvendak [1994], Meny [2002], Urteaga [2007]). L’Etat peut choisir d’intégrer ou
d’exclure sélectivement un groupe social ou mouvement social donné, procédé qui se traduit
souvent par la création d’un statut de dépendance pour le partenaire considéré, comme il peut
choisir de l’ignorer:
Procédures informelles. L’aspect le plus frappant des relations entre l’État français et les
groupes de pression est la capacité du premier à choisir de considérer lesdits groupes
comme des interlocuteurs ou à les ignorer, et à décider du moment comme de la base de
ses discussions avec eux. Cette situation se vérifie par exemple face aux syndicats. En fait,
« l’administration française (...) impose à ses partenaires un certain nombre d’obligations
et de contraintes que les groupes doivent accepter pour être considérés comme
interlocuteurs valables (...). L’État en distribuant le label de ‘représentativité’ (et les aides
financières qui accompagnent ces relations privilégiées) procède à un échange fructueux:
en contrepartie de la légitimité qu’il confère, l’État choisit ses partenaires (...)” (Meny,
1987: 139).
Stratégies dominantes. Vis-à-vis des mouvements sociaux, la même attitude fermée
prévaut, qui alterne de l’ignorance à la répression. Pour Duyvendak, il faut inscrire cette
attitude dans une tradition longue, comme en témoigne par exemple l’intransigeance des
autorités françaises face au mouvement ouvrier au dix-neuvième et au début du vingtième
siècle. Comme pour les associations d’intérêts, l’exclusion n’est cependant pas totale,
mais sélective (Duyvendak, 1994): l’État peut choisir, lorsque cela sert ses propres
stratégies, d’avoir une attitude facilitative vis-à-vis d’un mouvement. L’administration
agit comme instance de sélection et choisit des interlocuteurs ‘valables’, c’est-à-dire
s’abstenant de formuler des demandes extrêmes et restant dans la logique dominante. «
Fruit d’une sélection plus ou moins évidente” (Sparou, 1991:177), le statut d’interlocuteur
a des avantages: il permet d’influencer les institutions et s’assortit d’un soutien financier
public. Il amène par contre une dépendance des mouvements et l’intériorisation par ceux-
ci de la logique administrative (Sparou, 1991: 182-3). En fait, les partenaires avec lesquels
l’État conclut des arrangements tendent à se retrouver ‘pieds et poings liés’, alors que les
exclus sont, de fait, réduits à l’impuissance (Hayward, 1982: 6).
2.4.3.4 Structure institutionnelle et stratégies informelles en Espagne
a) Structure institutionnelle formelle de l'Etat espagnol
92
L’Etat espagnol est un Etat conçu sur le modèle français, mais qui aurait échoué à réaliser ce
modèle, un Etat au pouvoir imparfaitement concentré et centralisé, à l’administration peu
efficace, en définitive un Etat relativement faible:
Concentration variable des pouvoirs. L’Espagne franquiste, comme tout régime
autoritaire à leader charismatique, connaissait une extrême concentration des pouvoirs. Le
Général Franco était à la tête des pouvoirs exécutif, législatif, militaire et politique (en tant
que chef du mouvement phalangiste). Après la mort de Franco, l’Espagne est devenue une
monarchie parlementaire. Le roi est le chef de l’État, mais la Constitution s’est attachée à
limiter ses fonctions, lui attribuant surtout un rôle symbolique comme représentant de
l’unité de l’État et un rôle d’arbitre et de modérateur du fonctionnement des institutions
(Alvarez Conde, 1993). Le premier ministre est quant à lui chef de l’Exécutif, toutefois
soumis à un principe de collégialité au sein du gouvernement qui limite la concentration
du pouvoir exécutif entre ses mains. Quant au parlement (les Cortes), il dispose
formellement de l’essentiel du pouvoir législatif, de même que la Constitution lui a donné
beaucoup de possibilités de contrôle (p.ex. questions, interpellations, motion de censure),
mais il est affaibli par une organisation obsolète et peu efficace qui l’amène souvent à
laisser l’initiative au gouvernement.L’architecture constitutionnelle semble répondre au
souci d’éviter un retour à l’autoritarisme en procédant à la séparation et à l’équilibre des
pouvoirs. Dans les faits, la séparation ou la concentration des pouvoirs ont varié fortement
selon les gouvernements. Lorsque le gouvernement est traversé par des crises internes et
ne bénéficie pas d’une majorité confortable au parlement, lorsque des gouvernements de
coalition sont en place, les Cortes peuvent jouer un rôle important74. Lorsque le parti au
pouvoir bénéficie d’une majorité parlementaire absolue, à l’inverse, le parlement tend à se
trouver marginalisé tant du point de vue législatif que du contrôle et à n’être plus qu’un
lieu de réception et de légitimation de décisions prises ailleurs 75 (Hopkin, 2005). Hors le
poids variable du parlement selon que le parti au pouvoir jouit ou non d’une majorité
parlementaire absolue, d’autres contraintes institutionnelles pèsent également sur
l’exécutif, en particulier les communautés autonomes, l’armée et l’église jouissent d’un
poids politique certain.
Centralisation. L’Etat franquiste était un Etat centralisé. Au contraire, la Constitution
espagnole de 1978 affirme le caractère unitaire de l’État, mais reconnaît un statut officiel
aux régions. Elle repousse à la fois le fédéralisme et l’idée d’un État centralisé, en laissant
d’ailleurs planer une très grande incertitude sur la répartition des compétences entre centre
et régions (Perez Royo, 1993). La Constitution n’indiquant pas de modèle à suivre de la
régionalisation, celle-ci a suivi une dynamique imprécise, où l’ampleur et le rythme de
transfert des compétences a été variable selon les régions et les institutions centrales ont
généralement procédé à une interprétation extensive des pouvoirs qui leur étaient réservés
(Cuchillo, 1993). La répartition des compétences a toutefois été reprécisée par exemple
dans le cas catalan en 2006. En termes budgétaires, l’Etat central représentait environ 41
74
Ainsi durant la période de transition démocratique entre 1977 et 1982, où le gouvernement ne bénéficie pas
d’une majorité stable ; ainsi également entre 1993 et 2000, en 1993 parce que le parti socialiste n’obtient qu’une
majorité relative au parlement, et doit davantage composer avec les autres forces politiques, en particulier avec
les nationalistes catalans de Convergencia i Unio, pour gouverner, en 1996 parce que le Parti populaire (PP)
obtient une majorité relative des sièges au parlement et forme un gouvernement de coalition avec les partis
nationalistes modérés catalan et basque (Convergencia i Unio et Partido Nacional Vasco).
75
Ainsi après les élections de 1982, 1986 et 1989, où le gouvernement a joui d'une grande stabilité, les
socialistes ayant obtenu la majorité absolue des sièges au parlement. Ainsi également après les élections de 2000,
qui voient le Parti Populaire atteindre la majorité absolue des sièges.
93
% des dépenses publiques en 2003, contre 42 % pour les communautés autonomes et 17
% pour les administrations locales76 (OCDE, 2009).
Cohérence de l’administration. L’Espagne a suivi le modèle français de bureaucratie sur
papier, mais son administration connaît en réalité diverses faiblesses telles la
fragmentation, le manque d’efficience et le factionnalisme. Ces dysfonctionnements,
présents durant la période franquiste, ont plutôt été aggravés par le processus de
démocratisation: avec la décentralisation, diverses compétences de l’administration
centrale auraient dû être transférées aux régions, accompagnées d’un transfert parallèle
des ressources administratives, mais l’administration centrale s’est maintenue, tandis que
les régions voyaient croître leur propre service public ; il en est résulté un gaspillage de
ressources, des doublons administratifs et une confusion quant aux compétences des
diverses administrations (voir Newton et Donaghy, 1997).
Démocratie directe. L’Espagne connaît le droit d’initiative populaire et de référendum. La
Constitution indique que les décisions politiques d’une importance particulière pourront
être soumises à un référendum consultatif dont la décision sur proposition du
gouvernement et après autorisation du parlement. Le référendum ne peut donc être utilisé
par les mouvements sociaux, il a de plus un caractère discrétionnaire. Il n’en est pas de
même de la procédure d’initiative: 500’000 citoyens peuvent déposer une proposition de
loi au Parlement, proposition qui suit alors une procédure d’adoption ordinaire. Les
mouvements peuvent se servir de cet instrument, toutefois, le fait que la proposition suive
la procédure ordinaire une fois déposée lui fait perdre beaucoup de son pouvoir de
mobilisation.
b) Stratégies informelles
Les stratégies exclusives étaient de mise sous le franquisme. Quoique les syndicats comme les
mouvements sociaux se voient reconnaître depuis la transition démocratique un rôle important
pour le bon fonctionnement des institutions, la tradition de méfiance des autorités vis-à-vis de
la société civile n’a pas complètement disparu et l’Etat espagnol reste un Etat exclusif:
Procédures informelles. L’Espagne franquiste se caractérisait par la faiblesse de sa société
civile et le manque d’autonomie et de différenciation de ses groupes de pression. Les
secteurs dominants de l’économie et de la politique avaient le contrôle du processus
politique et les décisions se prenaient au sein de ce groupe très réduit et opaque (voir
Perez Diaz [1987] et Mella Marquez [1989]). Un des problèmes dominants de la transition
démocratique a été d’intégrer les associations et de les faire participer au pouvoir. Une
politique plus consensuelle s’est mise en place, qui reste cependant une politique de
cercles relativement réduits et fermés (Tunon de Lara, 1991). Concernant les relations
syndicales, certains auteurs ont parlé de néo-corporatisme pour décrire les pratiques de
marchandage en Espagne (voir par exemple Crouch, 2006), mais le terme semble exagéré
car les arrangements entre syndicats et gouvernement apparaissent instables, on ne peut
parler au mieux que d’un néo-corporatisme faible (à l’exemple de Perez-Diaz, 1993: 230).
Stratégies dominantes. De la monarchie à la république, l’Espagne a connu une longue
tradition répressive vis-à-vis des mouvements sociaux. Sous Franco également, les
syndicats et les mouvements nationalistes ont été fortement réprimés. La transition
démocratique n’a pas fait disparaître la méfiance du pouvoir envers la participation de la
société civile à la vie politique, son attitude dite prepotente, c’est-à-dire arrogante et
impérieuse, vis-à-vis des mouvements sociaux (Alvarez-Junco, 1994).
76
En 1981, l’Etat central représentait encore 87.3 % des dépenses publiques espagnoles ; en 1999 il en
représentait 54 % (Zarrias, 2000).
94
2.4.3.5 Structure institutionnelle formelle et stratégies informelles des trois Etats et
implications pour les mouvements nationalistes
Sur la base de la description de la structure institutionnelle formelle et des stratégies
informelles des Etats britannique, français et espagnol effectuées aux chapitres précédents, on
peut opposer ces trois Etats comme suit:
L’Etat britannique. Du point de vue de sa structure institutionnelle formelle, l’Etat
britannique est un Etat au pouvoir relativement concentré, centralisé, quelque peu affaibli
par une administration peu professionnelle, mais dans l’ensemble un Etat fort. Du point de
vue de ses stratégies informelles, les procédures informelles intégratives ont une longue
tradition. Vis-à-vis des mouvements sociaux, toutefois, et surtout durant la période
Thatcher, on peut parler plutôt d’intégration sélective des mouvements. Il faut ici
considérer de manière spécifique le cas de l’Irlande du nord: sous le Parlement de
Stormont, on peut considérer que les procédures informelles étaient de nature exclusive
pour le mouvement républicain en Irlande du nord et, sous l’administration directe
britannique, on peut parler plutôt d’exclusion sélective – au moins jusqu’aux Accords
anglo-irlandais de 1985 – ensuite, les stratégies intégratives ont pris le dessus77.
L’Etat français. S’il faut caractériser la structure institutionnelle formelle de l’Etat
français, on peut la dire à la fois concentrée, centralisée, s’appuyant sur une administration
centralisée et efficace, réalisant en définitive le modèle d’un Etat fort. En ce qui concerne
les stratégies informelles des autorités, la France voit dominer les stratégies exclusives
vis-à-vis de la société civile. L’Etat peut choisir d’intégrer ou d’exclure sélectivement un
groupe social ou mouvement social donné, procédé qui se traduit souvent par la création
d’un statut de dépendance pour le partenaire considéré, comme il peut choisir de l’ignorer.
L’Etat espagnol. L’Etat espagnol est un Etat conçu sur le modèle français, mais qui aurait
échoué à réaliser ce modèle, un Etat au pouvoir imparfaitement concentré et centralisé, à
l’administration relativement peu efficace, en définitive un Etat plutôt faible. Quant aux
stratégies informelles poursuivies par l’Etat, quoique les syndicats comme les
mouvements sociaux se voient reconnaître depuis la transition démocratique un rôle
important pour le bon fonctionnement des institutions, la tradition de méfiance des
autorités vis-à-vis de la société civile, dominante sous le franquisme, n’a pas
complètement disparu et l’Etat espagnol reste un Etat exclusif.
En combinant les réflexions concernant structure institutionnelle et stratégies dominantes des
trois Etats considérés, on peut distinguer pour la France, le Royaume-Uni et l’Espagne les
types suivants – le cas de l’Irlande du nord étant traité spécifiquement:
77
Divers auteurs ont mis en avant la nécessité de considérer la structure institutionnelle et les stratégies
informelles à un niveau infranational plutôt que national (voir par exemple Wisler et Kriesi, 1997). Dans cette
voie, on considère ici comme un cas particulier l’Irlande du nord où la structure des opportunités politiques (au
temps du parlement de Stormont ou sous administration directe britannique) diffère fortement de celle
rencontrée par le mouvement écossais, même si cette solution n’est pas entièrement satisfaisante dans la mesure
où elle fait varier les niveaux d’analyse selon les mouvements considérés.
95
Tableau 12: Arrangements institutionnels, stratégies informelles et types d’inclusion des
mouvements sociaux dans les trois Etats considérés
Force de l’Etat
Fort Faible
Stratégie dominante
Les implications pour la mobilisation des mouvements devraient être les suivantes:
France: Les mouvements sociaux sont en général largement exclus du processus
politique. Le degré d’exclusion peut toutefois varier selon les mouvements considérés.
L’Etat choisit ses partenaires, il sélectionne les mouvements inclus dans le processus de
formulation politique, comme il choisit à l’inverse d’ignorer ou de réprimer le cas échéant
d’autres mouvements. Duyvendak (1994), comme Kriesi et al (1995) supposent que la
situation française, qui facilite peu l’action des mouvements et offre de manière générale
peu de chances de succès à la mobilisation, devrait résulter dans un faible degré de
mobilisation. De manière générale, on peut aussi s’attendre que le répertoire d’action de
la mobilisation en France soit d’ordre radical et les chances de succès du mouvement peu
élevées.
Grande-Bretagne: La Grande-Bretagne est comme la France un Etat fort. Il est toutefois
moins autonome vis-à-vis de son environnement, dans la mesure où il pratique une
inclusion informelle des mouvements aux processus de négociation politique. La
facilitation des mouvements y est nettement plus élevée qu’en France, tandis que la
répression est plutôt modérée, les chances de succès plutôt élevées. On peut donc
s’attendre que le degré de mobilisation soit plutôt élevé, le répertoire d’action des
mouvements plutôt modéré. Dans le cas nord-irlandais, la politique d’exclusion sélective
du mouvement républicain à l’échelon local devrait cependant avoir pour effet – comme
dans le cas français – une radicalité plus importante du mouvement. La possibilité
d’accéder à un processus de négociation à l’échelon du gouvernement britannique a laissé
cependant ouvertes des possibilités de succès plutôt élevées. Les effets sur la mobilisation
semblent moins clairs: la radicalité attendue du mouvement devrait démobiliser une partie
de ses sympathisants mais les possibilités de parvenir à une solution négociée favoriser
néanmoins leur mobilisation.
Espagne: L’Espagne, à l’inverse de la France et de la Grande-Bretagne, est un Etat faible
possédant nombre de points d’accès formels à ses institutions. Ceci devrait encourager les
mouvements nationalistes à formuler leurs demandes dans un contexte institutionnel,
c’est-à-dire à travers une organisation partisane. C’est également un Etat aux stratégies
exclusives et répressives. Ce type d’Etat est modérément facilitatif et de même offre des
78
Irlande du nord sous le parlement de Stormont et au début de l’administration directe britannique ; à notre sens
jusqu’en 1985.
79
A partir de 1985.
96
chances de succès limitées, il tend également à user de son appareil répressif contre les
minorités radicales. On peut s’attendre que le degré de mobilisation en Espagne soit
intermédiaire-plutôt élevé, le répertoire d’action des mouvements intermédiaire-radical.
Tableau 13: Degré de mobilisation attendu des mouvements, répertoire d’action et
chances de succès en Grande-Bretagne, France et Espagne
Force de l’Etat
Fort Faible
Considérant les développements ci-dessus, nous pouvons formuler comme suit la deuxième
hypothèse de recherche:
Hypothèse 2: Un Etat fort et inclusif tel le Royaume-Uni devrait amener à une
mobilisation élevée du mouvement nationaliste, à un répertoire d'action modéré et à des
chances de succès comparativement élevées.
Un Etat faible et exclusif tel l’Espagne devrait avoir pour effet un niveau intermédiaire de
mobilisation du mouvement nationaliste, un répertoire d'action intermédiaire (minorité
radicale) et des chances de succès intermédiaires.
Un Etat fort et exclusif tel la France devrait avoir pour effet une mobilisation faible du
mouvement nationaliste, un répertoire d'action radical et de faibles chances de succès.
L’hypothèse (2) peut le cas échéant se trouver en contradiction avec l’hypothèse (1)
concernant certains des mouvements nationalistes étudiés. Il paraît toutefois judicieux, dans
une perspective comparée, de tester séparément l’hypothèse issue de réflexions sur les effets
de la structure des opportunités discursives sur chacun des mouvements et les hypothèses sur
les effets de la structure des opportunités politiques de chaque Etat (voir à ce sujet le chapitre
8). On considérera au chapitre 2.5 les effets combinés attendus de la structure des
opportunités discursives et de la structure des opportunités politiques.
80
A l’exclusion de l’Irlande du nord.
97
position stratégique des alliés potentiels dans le système politique et les conflits politiques au
sein de l’élite constituent trois éléments essentiels de la structure des opportunités politiques.
Les alliances politiques sont un élément moins stable de la structure des opportunités
politiques (voir surtout Tarrow 1983, 1989). Les alignements politiques, alliances ou
ouvertures de court terme de l’accès à la participation peuvent offrir aux mouvements des
opportunités politiques momentanées leur permettant de faire avancer leurs intérêts. Au
contraire, l’accès peut être bloqué pour les mouvements en raison d’une configuration
momentanée de pouvoir qui leur est défavorable.
Nous considérons ici que trois éléments de la configuration du pouvoir jouent un rôle central
pour les mouvements nationalistes: 1) la perméabilité des partis institutionnels aux
revendications du mouvement, soit en particulier le soutien ou sympathie des principaux
partis traditionnels (parti socialiste, parti conservateur) du centre aux mouvements
nationalistes, 2) la présence d’alliés du mouvement à l’échelon international (dans le cas
irlandais) et 3) des fenêtres d’opportunités spécifiques lors de bouleversements institutionnels
importants dans le cadre d’un processus de transition à la démocratie (dans le cas espagnol).
a) Perméabilité des partis traditionnels du centre au mouvement nationaliste
Les analyses de Kriesi et al (1995) portent sur les nouveaux mouvements sociaux. Ils se sont
dans ce cadre intéressés aux alliés potentiels de ces mouvements, et en particulier aux
configurations de pouvoir au sein de la gauche. Leur approche n’est pas directement
applicable aux mouvements nationalistes qui n’ont pas, à l’inverse des nouveaux mouvements
sociaux, d’alliés naturels à gauche. En pratique toutefois, on peut observer dans les trois Etats
analysés ici que les mouvements nationalistes ont trouvé leurs alliés parmi les partis de
gauche, pour qui la protection des droits des minorités représentent une plate-forme politique
traditionnelle plus importante que pour les partis de droite, et ne bénéficient pas de la
sympathie des partis conservateurs attachés traditionnellement à la défense de l’unité de
l’Etat. Ceci semble être le cas pour les mouvements étudiés aux chapitres 3 à 7, sans qu’il soit
possible d’en inférer un comportement des partis politiques envers les mouvements
nationalistes dans d’autres Etats.
A la différence de Kriesi et al (1995), nous considérerons ici, par souci de simplification,
uniquement le rôle des partis dominant le système politique81, soit du parti socialiste et du
parti conservateur (ceci, également compte tenu des Etats soumis à l’analyse, où ces partis
dominent en alternance le gouvernement82) comme alliés du mouvement nationaliste. Nous
considérerons que la configuration des alliances pour les mouvements nationalistes peut être
de manière simplifiée analysée comme suit:
Quand un parti majeur allié au mouvement nationaliste (typiquement un parti de gauche)-
est en position de challenger, il devrait offrir plus d'appui aux demandes du mouvement
nationaliste. Ceci, parce que la mobilisation nationaliste affaiblit le parti au gouvernement.
Cela vaut particulièrement pour l'aile modérée du mouvement nationaliste et la présence
d’un parti allié en position de challenger devrait augmenter le niveau de mobilisation
modérée du mouvement nationaliste. On peut s'attendre dès lors que la mobilisation
nationaliste modérée soit comparativement élevée quand la gauche est dans l'opposition.
Quand le parti allié au mouvement (typiquement un parti de gauche) est au pouvoir, les
possibilités du mouvement nationaliste d'obtenir des concessions politiques devraient être
81
A la différence de Kriesi et al (1995), nous ne considérerons pas ici les divisions au sein des blocs partisans
comme un élément central de l’analyse.
82
Contrairement aux cas belge ou helvétique par exemple, où les gouvernements de coalition ou de concordance
sont la règle.
98
plus élevées. Cela vaut cependant seulement pour les demandes introduites par l'aile
modérée du mouvement nationaliste et est particulièrement vrai lorsque le parti politique
représentant l’aile modérée du mouvement nationaliste est lui-même au gouvernement
dans le cadre d’un gouvernement de coalition ou est de facto encouragé à s’allier avec le
parti au pouvoir qui ne dispose que d’une majorité relative pour gouverner. On peut
prévoir qu’en raison de la sympathie supposée du parti au pouvoir pour le mouvement, un
parti allié devrait être particulièrement peu disposé à négocier avec des formes de
mobilisation nationaliste radicale lorsqu’il dirige le gouvernement.
Pour cette raison, on peut paradoxalement supposer que les mouvements nationalistes
radicaux (en particulier: avec une composante terroriste) obtiennent leurs meilleures
occasions de négocier des concessions politiques quand leurs adversaires les plus décidés,
dans la règle les partis bourgeois, sont au pouvoir.
b) Présence d’alliés du mouvement à l’échelon international
Brubaker (1996) a mis en évidence que, pour un certain nombre d’Etats et de nations, des
changements de frontières dans l’histoire ont créé des situations de « triade » où les
protagonistes d’un conflit nationaliste ou d’un problème de minorité sont typiquement au
nombre de trois, soit une minorité nationale, l’Etat auquel elle est rattaché et un Etat tiers de la
même nation que la minorité nationale, soit dans les termes de Brubaker « a triad linking
national minorities, the [] nationalizing states in which they live, and the external national
“homelands” to which they belong, or can be construed as belonging, by ethnocultural affinity
though not legal citizenship » (Brubaker, 1996: 4).
Kemp décrit comme suit cette situation triangulaire: « Nations and states seldom overlap.
Most states are multi-ethnic, and most ‘nations’ are divided by state boundaries. Because of
the twists of fate and the tides of history, some ethnic groups within Europe (like Russians,
Serbs, Albanians, and Hungarians) live outside the state that bears their name and are
therefore minorities in a neighbouring state. Relations between these minorities and the
majority communities of the states where they live may be sometimes strained. When a
neighbouring state has a majority population that shares the same ethnicity and
cultural/linguistic or historical ties with that minority community, the chance of minority
issues affecting bilateral relations is relatively high, although not inevitable. This can further
complicate intra-state relations between the minority and the majority as well as relations
between the minority and its so-called kin-state.” (Kemp, 2006: 110).
Lorsqu’un conflit nationaliste correspond à une situation de triade, il est central de se
préoccuper des interactions entre chacun des éléments de la triade: entre la minorité nationale
et l’Etat souverain, entre la minorité nationale et l’Etat parent (kin-state) et entre l’Etat parent
et l’Etat souverain: « In looking at this relationship, one has to consider three relationships, all
of which are inter-connected: kin-state and national minority ; kin-state and home state ; home
state (majority population) and national minority. This is not a static relationship. The
components of the nexus are linked by continuous mutual monitoring and inter-action.
Moreover, the three “elements” in the triadic relation are themselves not fixed entities but
fields of differentiated and competing positions, arenas of struggle among competing stances.
The shifting nature of this relationship is what makes it unstable and potentially explosive. »
(Kemp, 2006: 110, citant en partie Brubaker, 1996: 8).
La relation triadique présente un niveau de complexité dépassant le cadre du présent travail.
Nous considérerons avant tout ici un élément spécifique de ladite relation: Comme le souligne
Kemp (2006), la présence d’un Etat parent peut avoir un effet modérateur sur les mouvements
nationalistes, surtout sur l’aile modérée des mouvements, lorsque la minorité nationale fait
l’objet d’une certaine reconnaissance de la part de l’Etat souverain, voire participe du pouvoir,
99
et possède dès lors le souci de ne pas affecter les relations entre l’Etat souverain et l’Etat
parent. A l’inverse, la branche radicale d’un mouvement nationaliste peut être tentée
d’impliquer l’Etat parent dans ses relations avec l’Etat souverain dans une dynamique au
potentiel conflictuel entre les deux Etats. Nous basant sur ces réflexions, nous opposerons
pour simplifier deux situations, soit celle où la minorité nationale possède un Etat parent qui
lui est allié mais qui n’est pas intégré officiellement dans la dynamique de conflit entre la
minorité et l’Etat souverain, et celle où l’Etat parent a été reconnu comme partenaire dans la
recherche d’une solution au conflit nationaliste.
Nous supposerons que le degré de mobilisation du mouvement nationaliste devrait être plus
important et plus radical dans une situation où la minorité nationale possède un allié potentiel
à l’extérieur mais qui n’est pas intégré officiellement dans la résolution du conflit, en vue
d’attirer l’attention de cet allié et d’amener son intervention. A partir du moment où l’Etat
parent est reconnu par l’Etat souverain comme un interlocuteur dans la négociation du conflit,
c’est-à-dire lorsqu’une solution trilatérale est recherchée, la mobilisation nationaliste devrait
se réduire et se modérer. Lorsque le mouvement nationaliste peut compter sur la présence
reconnue de son Etat parent dans la négociation, ceci devrait avoir un effet modérateur
important sur le mouvement, entre autres parce que l’Etat allié devrait le pousser à la
modération pour ne pas compromettre les relations interétatiques. Dans le même temps, le
soutien de l’Etat parent devrait augmenter notablement les chances de succès du mouvement.
La situation de triade se retrouve davantage à l’est de l’Europe ou dans les Etats issus de la
décolonisation qu’en Europe de l’ouest, où les frontières sont restées comparativement stables
dans l’histoire. Parmi les mouvements nationalistes qui nous occupent, elle n’est présente que
dans le cas de l’Irlande du nord. Dès lors, s’il paraît nécessaire de considérer cette dimension
dans l’explication du cas irlandais – où le République d’Irlande a joué un rôle central dans
l’évolution du conflit –, elle ne pourra faire l’objet d’une analyse comparée pour l’ensemble
des mouvements.
c) Transition à la démocratie
La littérature sur les mouvements sociaux s’accorde largement à considérer que des
changements non incrémentaux dans les politiques étatiques, permettant à des mouvements
d’obtenir le cas échéant des réformes considérables, peuvent se produire dans des
circonstances hors du commun. A certaines périodes spécifiques, des fenêtres de réforme
(« windows for reform » [Keeler 1993]) peuvent s’ouvrir qui offrent des opportunités
particulièrement favorables aux mouvements. Cela peut être le cas par exemple lors de crises
ou réalignements politiques majeurs. La transition à la démocratie, telle qu’elle a été vécue
par l’Espagne entre 1975 et 1982 nous semble constituer une fenêtre de ce type, dans la
mesure où la transition démocratique représente un moment particulier où les arrangements
institutionnels sont revus de fond en comble et, dans une période où la démocratie est encore
fragile, les mouvements sociaux ont aussi de bonnes chances de faire avancer leurs
revendications et de négocier des solutions avec le pouvoir qui se met en place. Dans ces
périodes, les mouvements sociaux devraient être tentés de se mobiliser très fortement et
présenter aussi des chances de succès élevées.
Compte tenu des développements précédents, on peut formuler l’hypothèse générale suivante
concernant les effets de la configuration du pouvoir sur les mouvements nationalistes :
100
Hypothèse 3a: Lorsque le mouvement nationaliste périphérique peut compter sur l’appui
d’un parti majeur qui lui est allié, dans la règle le parti socialiste, et que ce parti allié est
dans l’opposition, le mouvement nationaliste devrait connaître un niveau de mobilisation
modérée plus important mais des chances de succès plus réduites que lorsque le parti allié
se trouve au pouvoir. Lorsque le parti allié est au gouvernement, ceci devrait au contraire
entraîner une mobilisation plus faible du mouvement nationaliste mais des chances de
succès plus élevées.
Hypothèse 3b: Lorsque le mouvement nationaliste possède un allié à l’échelon
international sous la forme d’un Etat parent, il devrait connaître un niveau de mobilisation
plus faible et modéré et ses chances de succès devraient aussi être comparativement plus
élevées lorsque cet allié est reconnu comme partenaire à la négociation du conflit que
lorsque l’Etat allié n’est pas intégré dans la négociation.
Hypothèse 3c: Dans les périodes de transition à la démocratie, les mouvements
nationalistes devraient connaître un niveau de mobilisation comparativement très élevés.
Leurs chances de succès devraient être aussi meilleures que dans des périodes de stabilité
démocratique.
Les mouvements nationalistes sont étudiés ici pour une période qui s’étend globalement de
1975 à 2011 (voir aussi chapitre 2.6). Nous considérerons ci-après l’évolution des alliances
pour les mouvements nationalistes dans les trois Etats britannique, français et espagnol durant
la période compte tenu de l’évolution politique dans les pays considérés.
2.4.4.1 Les alliances des mouvements nationalistes au Royaume-Uni
Les deux mouvements nationalistes soumis à l’analyse au Royaume-Uni sont les mouvements
nationalistes irlandais et écossais. Pour ces deux mouvements, on peut considérer que leur
allié principal au centre a toujours été le parti travailliste britannique, tandis que le parti
conservateur leur est opposé (voir aussi chapitres 3 et 4). Ceci est particulièrement vrai pour
le mouvement irlandais, opposé aux loyalistes protestants qui sont traditionnellement alliés
aux conservateurs britanniques.
Durant les années soumises à l’analyse, l’évolution du pouvoir au Royaume-Uni a été la
suivante:
101
Tableau 14: Résultats des élections générales au Royaume-Uni et couleur politique du
gouvernement de 1974 à 2010
Année Parti au gouvernement Premier ministre
1974 Travailliste Harold Wilson, James Callaghan
1979 Conservateur Margaret Thatcher
1983 Conservateur Margaret Thatcher
1987 Conservateur Margaret Thatcher, John Major
1992 Conservateur John Major
1997 Travailliste Tony Blair
2001 Travailliste Tony Blair
2005 Travailliste Gordon Brown
2010 Conservateur (en coalition avec le parti David Cameron
libéral)
Source: Government United Kingdom.
Pour la période s’étendant de 1975 à 2011, on peut ainsi prévoir que le mouvement
nationaliste écossais devrait rencontrer l’évolution suivante de ses opportunités
politiques avec les effets attendus suivants sur son degré de mobilisation et ses chances de
succès:
Tableau 15: Alliances, évolution attendue de la mobilisation du mouvement écossais et
de ses chances de succès entre 1975 et 2011 en fonction de la présence ou non du parti
travailliste au gouvernement britannique
Période Alliances Effets attendus sur la mobilisation
1975-1979 Parti allié au pouvoir Mobilisation faible, répression du nationalisme radical,
chances de succès comparativement élevées pour la frange
modérée du mouvement et réduites pour la frange radicale
1979-1997 Parti allié dans Mobilisation plus élevée, faibles chances de succès
l’opposition
1997-2010 Parti allié au pouvoir Mobilisation faible, répression du nationalisme radical,
chances de succès comparativement élevées pour la frange
modérée du mouvement et réduites pour la frange radicale
2010-2011 Parti allié dans Mobilisation plus élevée, faibles chances de succès
l’opposition
Pour le mouvement nationaliste irlandais, comme on l’a noté au chapitre précédent, hors
l’alliance avec les travaillistes, il faut également considérer le rôle de la République d’Irlande
lorsqu’on analyse l’évolution des opportunités politiques du mouvement. Le mouvement
nationaliste dispose d’un allié extérieur important dans le gouvernement de la République
d’Irlande qui, à partir des accords anglo-irlandais de 1985, a été part intégrante au processus
de paix en Irlande du nord. La présence et le rôle de cet allié nous amène à prévoir les effets
suivants des alliances pour le mouvement irlandais:
102
Tableau 16: Alliances, évolution attendue de la mobilisation du mouvement irlandais et
de ses chances de succès entre 1975 et 2011 en fonction de la présence ou non du parti
travailliste au gouvernement britannique et du rôle joué par la République d’Irlande
Période Alliances Effets attendus sur la mobilisation
1975-1979 Parti allié au pouvoir, allié Mobilisation intermédiaire/élevée, frange radicale
extérieur non inclus dans le comparativement active, répression du nationalisme
processus de paix radical, chances de succès intermédiaires
1979-1985 Parti allié dans l’opposition, allié Mobilisation plus élevée, frange radicale
extérieur non inclus dans le comparativement très active, répression du
processus de paix nationalisme radical, faibles chances de succès
1985-1997 Parti allié dans l’opposition, allié Niveau de mobilisation intermédiaire, modération
extérieur inclus dans le processus du mouvement, chances de succès
de paix faibles/intermédiaires
1997-2010 Parti allié au pouvoir, allié Niveau de mobilisation intermédiaire, modération
extérieur inclus dans le processus du mouvement, chances de succès comparativement
de paix élevées
2010-2011 Parti allié dans l’opposition, allié Niveau de mobilisation intermédiaire, modération
extérieur inclus dans le processus du mouvement, chances de succès
de paix faibles/intermédiaires
103
Tableau 17: Résultats des élections générales en Espagne et couleur politique du
gouvernement de 1977 à aujourd’hui
Période Parti au gouvernement Premier ministre
1977-1979 Union du centre démocratique (centre- Adolfo Suarez
droit) ; gouvernement minoritaire
1979-1982 Union du centre démocratique (centre- Adolfo Suarez, Leopoldo Calvo-
droit) ; gouvernement minoritaire Sotelo Bustelo
1982-1986 Parti socialiste ouvrier espagnol ; le Felipe Gonzalez
PSOE dispose d’une majorité absolue
1986-1989 Parti socialiste ouvrier espagnol ; Felipe Gonzalez
majorité absolue
1989-1993 Parti socialiste ouvrier espagnol ; Felipe Gonzalez
majorité absolue
1993-1996 Parti socialiste ouvrier espagnol ; Felipe Gonzalez
majorité relative
1996-2000 Parti Populaire ; majorité relative Jose Maria Aznar
2000-2004 Parti Populaire ; majorité absolue Jose Maria Aznar
2004-2008 Parti socialiste ouvrier espagnol ; José Luis Rodríguez Zapatero
majorité relative
2008-2011 Parti socialiste ouvrier espagnol ; José Luis Rodríguez Zapatero
majorité relative
2011- Parti Populaire ; majorité relative Mariano Rajoy Brey
Source: Gobierno de Espana.
Nous considérerons que, dans le cas espagnol, les éléments suivants sont à prendre en
considération pour déterminer l’évolution de la structure des opportunités politiques des
mouvements dans le temps:
La période de transition démocratique de 1975 à 1982 devrait représenter une période
comparativement favorable à la mobilisation et au succès des mouvements, tant en
raison de la discussion de fond existant en Espagne à ce moment-là sur la
transformation des institutions espagnoles que de la présence d’un gouvernement
minoritaire. En même temps, le gouvernement de centre-droit au pouvoir n’étant pas
un allié des mouvements nationalistes, ceci ne devrait pas avoir un effet modérateur
particulier sur ces mouvements.
Durant la période de gouvernance socialiste entre 1982 et 1996, ainsi que depuis 2004,
on peut penser que la structure des opportunités a été relativement favorable à l’aile
modérée des mouvements nationalistes catalan et basque ; par contre, le parti socialiste
étant perçu comme un allié (relatif) des mouvements nationalistes, on peut s’attendre
qu’il se montre particulièrement répressif envers l’aile radicale des mouvements
nationalistes.
Durant la période où le Partido Popular était au pouvoir, on peut s’attendre que les
chances de succès du mouvement nationaliste modéré ne se soient que partiellement
détériorées en regard du gouvernement socialiste pour la période 1996-2000, où le PP
dépendait en partie du soutien des partis catalan et basque qui se sont trouvés en
position d’arbitre leur permettant de faire avancer leurs intérêts, et qu’elles ont été plus
faibles entre 2000 et 2004 où le PP disposait d’une majorité absolue. En regard des
périodes où les socialistes sont au gouvernement, la différence majeure devrait
toutefois à notre avis résider surtout dans une augmentation de la mobilisation
104
générale du mouvement nationaliste dans un contexte de mobilisation sociale accrue
orchestrée par les partis de gauche alliés du mouvement.
Sur ces bases, nous pouvons prévoir les évolutions suivantes dans la trajectoire des
mouvements nationalistes basque et catalan durant la période 1975-201183:
Tableau 18: Alliances, évolution attendue de la mobilisation des mouvements basque et
catalan et de leurs chances de succès entre 1975 et 2011 en fonction de l’évolution des
alliances du mouvement
Période Alliances Effets attendus sur la mobilisation
1975-1982 Période de transition Mobilisation comparativement très élevée, chances
démocratique de succès intermédiaires à élevées
Parti allié dans l’opposition ;
gouvernement minoritaire (de
1977 à 1982)
1982-1996 Parti allié au pouvoir Mobilisation comparativement réduite, forte
répression de la minorité radicale, chances de succès
élevées pour l’aile modérée du mouvement, faibles
pour l’aile radicale
1996-2004 Parti allié dans l’opposition ; Mobilisation comparativement élevée, chances de
gouvernement minoritaire (1996- succès intermédiaires
2000)
2004-2011 Parti allié au pouvoir Mobilisation comparativement réduite, forte
répression de la minorité radicale, chances de succès
élevées pour l’aile modérée du mouvement, faibles
pour l’aile radicale
105
Tableau 19: Résultats des élections générales en France et couleur politique du
gouvernement de 1977 à aujourd’hui
Période Président de la Chef du gouvernement
République
1974-1981 Conservateur (Valery Conservateur (Jacques Chirac, rassemblement pour la
Giscard d’Estaing, République (RPR)) de 1974 à 1976 ; conservateur
républicain indépendant) (Raymond Barre, indépendant) de 1976 à 1981
1981-1988 Socialiste (François Socialiste (Pierre Mauroy (1981-1984), Laurent Fabius
Mitterrand, parti socialiste (1984-1986) de 1981 à 1986
(PS)) Conservateur (Jacques Chirac, RPR) de 1986 à 1988
1988-1995 Socialiste (François Socialiste (Michel Rocard (1988-1991), Édith Cresson
Mitterrand, PS) (1991-1992), Pierre Bérégovoy (1992-1993) de 1988 à
1993 ; conservateur (Édouard Balladur, RPR) de 1993
à 1995.
1995-2002 Conservateur (Jacques Conservateur (Alain Juppé, RPR) de 1995 à 1997
Chirac, RPR) Socialiste (Lionel Jospin (PS) de 1997 à 2002
2002-2007 Conservateur (Jacques Conservateur (Jean-Pierre Raffarin (Union pour un
Chirac, RPR) mouvement populaire (UMP), 2002-2005): Dominique
de Villepin (UMP, 2005-2007) de 2002 à 2007.
2007- Conservateur (Nicolas Conservateur (François Fillon, UMP) depuis 2007
Sarkozy, UMP)
Source: La documentation française.
On peut dès lors prévoir pour le mouvement nationaliste corse l’évolution suivante de ses
opportunités politiques, selon que le parti socialiste se trouve au pouvoir, dans l’opposition ou
partiellement dans l’opposition:
Période Alliances Effets attendus sur la mobilisation
1974-1981 Parti allié dans l’opposition Mobilisation comparativement élevée, faibles
chances de succès
1981-2002 Parti allié au pouvoir (sauf Mobilisation comparativement réduite, forte
période 1986-1988 et 1993- répression de minorité radicale, chances de succès
1997) comparativement élevées pour l’aile modérée du
mouvement, faibles pour l’aile radicale
2002-2011 Parti allié dans l’opposition Mobilisation comparativement élevée, faibles
chances de succès
106
1) On peut considérer que les mouvements nationalistes définissent leurs stratégies en
fonction de deux acteurs principaux, soit la population dont ils sont issus et l’Etat auxquels ils
sont confrontés (voir graphique 7 ainsi que le schéma 20 ci-dessous). Comme on l’a montré
aux chapitres 2.3 et 2.4, ces deux acteurs créent pour les mouvements une série de contraintes
discursives et politiques.
Schéma 20: Population, Etat et stratégie des mouvements
Les mouvements possèdent toutefois une certaine marge d’interprétation et de liberté dans ce
cadre pour définir leur stratégie la plus adéquate compte tenu de ces contraintes.
2) Nous avons supposé au chapitre 2.3 que les mouvements tendent à reprendre à leur compte
les schémas interprétatifs dominants dans la population concernant les dimensions clef de la
nation, dans la mesure où ceci leur assure la légitimité et la résonance la plus élevée. De
manière simplifiée, on a opposé jusqu’ici les mouvements issus de régions où domine une
interprétation « civique », respectivement une interprétation « ethnique » de la nation, et
supposé que les mouvements eux-mêmes tendent à développer interprétation « civique » ou
« ethnique » du conflit national selon la région dont ils sont issus. On a supposé par ailleurs
que le nationalisme civique tend à être modéré dans ses objectifs et ses stratégies, alors que le
nationalisme ethnique est davantage compatible avec la poursuite d’objectifs et de stratégies
radicales. On peut toutefois affiner cette approche, et considérer que les mouvements
nationalistes peuvent adopter des stratégies diverses, plus ou moins compatibles avec le
contexte culturel dont ils sont issus. En particulier, les mouvements peuvent à notre sens
adopter les approches suivantes :
a) Nationalisme civique modéré. Les mouvements nationalistes peuvent, dans un contexte
civique ou ethnique, choisir de défendre une conception civique et démocratique de la nation
et poursuivre leurs objectifs par des voies institutionnelles ou par une protestation de type
modéré. Dans un contexte civique, cette stratégie apparaît la plus compatible avec le discours
communément accepté. Dans un contexte essentiellement ethnique, une partie au moins de la
population devrait néanmoins se reconnaître dans un nationalisme civique et modéré, et ce
choix discursif est davantage compatible avec l’obtention de concessions de la part de l’Etat.
b) Nationalisme ethnique radical. Le mouvement nationaliste peut, comme on l’a discuté au
chapitre 2.3, adopter une stratégie de type ethnique et radical dans un contexte culturel de type
ethnique. Cette stratégie est prometteuse pour le mouvement dans la mesure où elle possède
une certaine légitimité et résonance dans la population, elle implique la poursuite de
concessions étatiques par la voie du conflit et de la négociation. Dans un contexte culturel de
type civique, par contre, elle ne possède pas de légitimité particulière et, en raison de son
degré de conflictualité élevée avec les autorités, n’apparaît pas avantageuse pour le
mouvement.
c) Nationalisme révolutionnaire. Le mouvement nationaliste peut enfin adopter une approche
révolutionnaire, typiquement fondée sur une théorie du colonialisme intérieur, pour faire
avancer sa cause. Il s’agit dans ce cas d’un nationalisme civique et radical. Le cas échéant,
107
cette approche peut être prometteuse pour mobiliser une partie de la population autour de
stratégies radicales dans un contexte civique84.
Les avantages et inconvénients des différentes stratégies varient selon le contexte culturel
considéré. On peut s’attendre que, dans un contexte civique, l’essentiel du mouvement
nationaliste soit amené à adopter un approche civique modérée, qui est la plus prometteuse en
termes de résonance auprès de la population, et seule une minorité du mouvement adopte une
approche nationaliste révolutionnaire. Dans un contexte ethnique à l’inverse, tant la stratégie
civique modérée qu’ethnique radicale présentent des avantages stratégiques, et on peut
supposer que les mouvements tendent à se diviser entre ces deux tendances, en d’autres
termes que les flancs radicaux du mouvement sont nettement plus importants.
Les stratégies possibles pour les mouvements nationalistes et la proportion attendue du
mouvement qui adopte la stratégie concernée peuvent à notre sens être résumées comme suit:
Tableau 21: Stratégies attendues des mouvements en fonction du contexte culturel dont
ils sont issus
Contexte culturel
Civique Ethnique
Modérée Nationalisme civique modéré Nationalisme civique modéré
Stratégie du
mouvement
3) La dynamique existant entre frange modérée et radicale des mouvements sociaux a fait
l’objet de nombreuses études (voir par exemple Karstedt-Henke [1980], De Nardo [1985],
McAdam [1986], Haines [1997], Downey et Rohlinger [2008]). La faction radicale d’un
mouvement social joue généralement un rôle d’avant-garde pour le mouvement et présente les
demandes les plus révolutionnaires. La faction radicale tend aussi à faire les plus grands
sacrifices pour le mouvement, dont la frange modérée est souvent le principal bénéficiaire
(Haines, 1988). En même temps, la faction radicale joue un rôle polarisant qui peut aussi
diviser le mouvement et l’affaiblir. L’effet des flancs radicaux d’un mouvement social («
radical flanks effect ») peut dès lors, selon les circonstances, être de nature à renforcer ou
affaiblir le mouvement dans son ensemble.
Comme le note Gupta (2002), les relations entre la frange modérée et radicale d’un
mouvement social peuvent résulter en quatre types d’équilibres, représentée au tableau 22 ci-
après, soit :
a) Effet positif des flancs radicaux (EFR +). Comme le note Gupta (2002), cet effet est le plus
généralement cité par la littérature sur les mouvements sociaux, par exemple par McAdam
(1986), Gamson (1990) ou Haines (1997). La dynamique générale supposée dans cette
configuration est la suivante: les deux tendances modérée et radicale ont tendance à se soutenir
mutuellement au début de la contestation et représentent des stratégies d’action
complémentaire, où la faction radicale assure la visibilité du mouvement et présente
également une menace envers les antagonistes, entre autres l’Etat, tandis que la faction
84
Une telle stratégie est également possible dans un contexte ethnique, par souci de simplification on ne l’a pas
considérée ici. En pratique, on constate que le nationalisme ethnique radical d’ETA et de l’IRA présente aussi
une narration de type ‘colonialisme intérieur’ pour justifier ses revendications.
108
modérée assure une base de soutien plus large au mouvement. En vue de diviser le
mouvement, l’Etat tend à offrir des concessions aux modérés qui sont ainsi inclus dans le jeu
institutionnel, alors que les radicaux se retrouvent isolés, privés du soutien de la frange
majoritaire et davantage exposés à la répression (comme le note Tarrow : « [b]y negotiating
with some elements among a spectrum of contenders, governments encourage moderation and
split off the moderates from their radical allies” (Tarrow, 1998: 149)).
b) Effet négatif des flancs radicaux (EFR -). Comme le note Gupta: « negative radical flank effect
(...) posits that moderates will be hurt by their co-existence with radicals in the same movement
field. Even if moderates and radicals embrace considerably different goals and tactics, their co-
existence and common identification as members of the same movement field reflects badly on
the moderates and harms their ability to achieve their objectives. Under a negative radical flank
effect, therefore, moderate nationalist actors are associated with their more radical counterparts
because both share a nationalist label, even though they may differ on all other substantive
points.” (Gupta, 2002: 6).
c) Renforcement du mouvement (RENF). Les deux factions du mouvement se renforcent
mutuellement, par une stratégie concertée ou non permettant au mouvement modéré d’obtenir
davantage de concessions et de soutien qu’en l’absence de mouvement radical, tandis que le
mouvement radical profite de la protection du mouvement modéré.
d) Affaiblissement du mouvement (AFBL). La compétition entre les deux franges du
mouvement, l’effet polarisant du nationalisme radical résultent dans un affaiblissement du
mouvement dans son ensemble.
Tableau 22: Configuration possible des résultats de la relation entre modérés et
radicaux d’un mouvement nationaliste
Modérés
Gain Perte
Gain Mouvement dans son ensemble Radicaux gagnent au détriment
est renforcé, toutes factions des modérés ; radicalisation
bénéficient mais pas probable du mouvement et
nécessairement de manière marginalisation possible des
égale (‘renforcement du modérés (‘effet flancs radicaux
Radicaux
mouvement’) négatif)
Perte Modérés gagnent au détriment Ensemble du mouvement est
des radicaux ; modération affaibli ; tous groupes perdent
probable du mouvement et mais pas nécessairement de
marginalisation possible des manière égale (‘affaiblissement
radicaux (’effet flancs radicaux du mouvement’)
positif’)
Source : Gupta (2002 : 7).
Downey et Rohlinger (2008) mettent en évidence que les résultats de la relation entre modérés
et radicaux dépendent en grande partie des caractéristiques du mouvement et de l’articulation
de ses différentes factions entre elles. On peut considérer toutefois, comme on l’a déjà fait
implicitement au chapitre 2.4, que la relation entre frange modérée et radicale du mouvement
est largement déterminée par la structure des opportunités politiques auxquelles le mouvement
est confronté.
4) Au chapitre 2.4, on a opposé divers types d’Etats, selon leurs arrangements institutionnels
et les stratégies informelles qu’ils poursuivent, en particulier pour les Etats qui nous occupent,
109
le Royaume-Uni, caractérisé par son inclusion informelle des mouvements, l’Espagne, où
domine une inclusion formelle des mouvements, et la France, caractérisée par son exclusion
sélective des mouvements sociaux. Comme on l’a montré au chapitre 2.4, le type d’Etat
devrait avoir un effet décisif sur le degré de modération ou radicalité de la contestation.
Prenant en compte les réflexions développées précédemment concernant les stratégies
attendues des mouvements nationalistes selon qu’ils émergent dans un contexte ethnique ou
civique, ainsi que la relation entre l'Etat et les mouvements, on peut identifier six types de
stratégies attendues mouvements nationalistes – dont cinq correspondent aux cinq
mouvements nationalistes étudiés ici :
Tableau 23: Structure des opportunités discursives et politiques et leurs effets attendus
sur les stratégies des mouvements nationalistes
Nationalisme civique
Nationalisme civique
(majorité modérée)
(frange modérée)
Nationalisme
Nationalisme ethnique
révolutionnaire
(frange radicale)
(minorité radicale)
Radicalisation
du mouvement
du mouvement
Modération
Modération
Polarisation
Polarisation
Nationalisme
Nationalisme Nationalisme
civique
civique civique
Nationalisme (majorité
Nationalisme modéré (frange modérée) Nationalisme
civique modérée)
révolutionnaire (par modération Nationalisme ethnique radical
modéré Nationalisme
progressive de la ethnique (frange
révolutionnaire
frange radicale) radicale)
(minorité radicale)
La trajectoire prévue des mouvements dans les cinq régions est discutée ci-après :
a) Ecosse: un mouvement nationaliste civique dans un contexte d’inclusion informelle
Comme on l’a noté au chapitre 2.3, on peut s’attendre en Ecosse, compte tenu des
caractéristiques civiques de la nation (population homogène, territoire non contesté, clivage
économique dominant, histoire peu conflictuelle), que le nationalisme se caractérise
majoritairement par un faible degré de mobilisation modérée dans ses objectifs et ses
stratégies. Le cas échéant, ce nationalisme civique modéré peut s’accompagner d’une frange
radicale minoritaire de type « nationalisme révolutionnaire ». Compte tenu toutefois du
contexte politique facilitatif en Grande-Bretagne, il semble justifié de prévoir que cette frange
du mouvement reste très minoritaire. D’un point de vue instrumental, le nationalisme radical
n’apparaît pas comme une stratégie permettant d’avancer les intérêts du mouvement, qui
peuvent trouver un écho dans le cadre de négociations informelles avec l’Etat, si bien que le
110
nationalisme radical ne représente pas un allié intéressant pour les modérés. Par ailleurs, la
faible répression au Royaume-Uni favorise la modération des mouvements sociaux.
Le nationalisme civique écossais devrait se caractériser par une faible mobilisation, pour les
raisons évoquées au chapitre 2.3 et, pour les raisons évoquées ci-dessus, par une mobilisation
de type modéré essentiellement. Le contexte institutionnel favorable qu’il rencontre au
Royaume-Uni pourrait valoir le cas échéant au mouvement un certain succès dans la poursuite
de ses revendications en dépit d’une mobilisation plutôt faible, par la négociation de
concessions entre Etat et modérés. Les possibilités de succès du mouvement restent toutefois
une question ouverte.
b) Catalogne : un nationalisme civique dans un contexte d’inclusion formelle des mouvements
Le mouvement catalan devrait, compte tenu des caractéristiques de la nation, développer un
nationalisme civique, mais davantage mobilisé qu’en Ecosse en raison de la structure du
clivage centre-périphérie (linguistique et économique). Le contexte politique espagnol est
toutefois très différent du contexte britannique, en présence d’un Etat faible et répressif, qui
favorise surtout l’intégration formelle des mouvements sociaux. On peut s’attendre que les
stratégies de l’Etat espagnol encouragent la majorité modérée du mouvement catalan à
s’insérer dans le jeu institutionnel – surtout par la voie partisane –, en lui accordant des
concessions substantielles et en réprimant parallèlement la frange radicale du mouvement
(EFR+). La frange radicale du mouvement devrait s’en trouver marginalisée, mais peut
éventuellement se maintenir comme mouvement minoritaire.
c) Irlande du nord : un mouvement nationaliste ethnique dans un contexte d’inclusion
informelle
Le contexte culturel irlandais devrait favoriser l’émergence d’un mouvement nationaliste
fortement mobilisé de type ethnique (voir chapitre 2.3). On l’a noté précédemment, on peut
prévoir également que le mouvement nationaliste présente une frange civique et modérée.
Contrairement aux nationalismes précédents, issus d'un contexte civique, le nationalisme dans
un contexte ethnique devrait impliquer que les radicaux possèdent un poids important. La
dynamique des relations entre modérés et radicaux prend tout son sens dans cette situation.
On peut s’attendre que les franges radicale et modérée se renforcent mutuellement pour faire
avancer leurs intérêts. Pour la frange ethnique du mouvement, ses revendications, en termes
de population, de territoire, etc. ne sont toutefois a priori pas négociables pour l’Etat. Compte
tenu du contexte politique facilitatif au Royaume-Uni (même si la situation irlandaise est
particulière et caractérisée par des opportunités politiques moins favorables à l’échelon local,
voir chapitre 2.4.3.2), on peut s’attendre toutefois que progressivement la frange radicale soit
amenée à se modérer et participer à un processus de négociation avec l’Etat. Pour un
mouvement ethnique, un dilemme se pose dès lors. Le mouvement devrait, pour réaliser ses
objectifs, reformuler tout ou partie de ses revendications en des termes politiquement
acceptables, c’est-à-dire par exemple formuler ses revendications territoriales ou de
population dans des termes acceptables pour un Etat démocratique. Ce faisant il doit renoncer
à un discours ethnique, avec son potentiel cohésif et de mobilisation important au sein de la
communauté à mobiliser. Confronté à la possibilité de concessions étatiques substantielles, la
voie de la modération progressive apparaît toutefois comme une trajectoire rationnelle, dans la
mesure où ce processus de modération va de pair avec l’obtention de concessions de la part de
l’Etat (EFR+/RENF).
On peut s’attendre dès lors que le mouvement irlandais parvienne à obtenir un succès élevé
tant pour les modérés que les radicaux du mouvement, avec en parallèle à une modération
progressive de l’ensemble du mouvement.
111
d) Pays basque : un mouvement nationaliste ethnique dans un contexte d’inclusion formelle
Comme en Irlande du nord, le contexte culturel est favorable à l’apparition d’un mouvement
nationaliste très mobilisé, présentant une frange nationaliste civique et modérée comme une
frange nationaliste ethnique radicale. La situation politique de l’Espagne devrait toutefois, à la
différence de la situation irlandaise, favoriser l’institutionnalisation de la frange modérée du
mouvement mais se traduire dans le même temps par la confrontation avec sa frange radicale.
A la différence de la situation catalane, on peut supposer ici que la frange radicale du
mouvement devrait être très mobilisée, entraînant un conflit durable entre l’Etat espagnol et le
nationalisme radical. La dynamique des relations entre modérés et radicaux devrait être de ce
fait différente de l’Irlande du nord. Elle peut permettre aux deux franges du mouvement de se
renforcer mutuellement pour obtenir des concessions de l’Etat (RENF), mais le cas échéant,
on peut s’attendre aussi que le nationalisme radical prenne en otage le nationalisme modéré et
se renforce à son détriment (EFR-).
A la différence de l’Irlande du nord, on peut s’attendre aussi que le mouvement basque
modéré obtienne des concessions de l’Etat espagnol mais que ces concessions restent fermées
au nationalisme radical.
e) Corse : un mouvement nationaliste ethnique dans un contexte d’exclusion sélective
La Corse correspond partiellement à une situation favorable à l’apparition d’un nationalisme
ethnique, mais qui devrait être moins mobilisé qu’en Irlande du nord ou au Pays basque. Dans
le contexte fermé et répressif français, on peut s’attendre que le mouvement soit poussé à
adopter des stratégies radicales en vue d’obtenir des concessions du pouvoir, avec un
affaiblissement ou une quasi disparition de sa frange modérée (EFR-). Dans un contexte
culturel moins favorable qu’au Pays basque ou en Irlande du nord à l’adoption d’une
rhétorique et d’un répertoire d’action radical, dans un contexte également où les possibilités
d’extraire des concessions de l’Etat sont défavorables, on peut toutefois supposer que le
nationalisme corse pourrait à terme se démobiliser sans avoir obtenu de concessions
étatiques85 (AFBL).
Le succès attendu pour les mouvements compte tenu de la structure de leurs opportunités
discursives et politiques est décrit au tableau 24 ci-dessous :
85
On l’a noté précédemment, les aspects civiques et ethniques du nationalisme corse sont difficiles à départager.
A supposer que ce nationalisme serait plutôt à ranger dans les nationalismes émergeant d’un contexte civique, les
réflexions ci-dessus en seraient renforcées : Dans le contexte français, l’adoption d’une stratégie modérée n’est
pas adéquate d’un point de vue politique, dans la mesure où l’Etat peut ignorer les demandes du mouvement, et
le recours à un répertoire radical apparaît souvent comme la seule voie prometteuse pour obtenir des concessions
politiques du gouvernement. Toutefois, le mouvement issu d’un contexte civique se trouve dès lors confronté à
la difficulté de définir le conflit et ses stratégies radicales dans des termes acceptables pour la population, et
risque par l’adoption d’une stratégie radicale de se couper de ses bases de soutien. En d’autres termes, le
pronostic de succès pour les mouvements nationalistes civiques dans ce type de constellation semble très réservé.
112
Tableau 24: Structure des opportunités discursives et politiques et leurs effets attendus
sur le succès des mouvements nationalistes
Sur la base des discussions précédentes, on peut formuler les hypothèses suivantes :
Hypothèse 4a: Compte tenu de la combinaison de la structure des opportunités
discursives et politiques dans les cinq régions, on peut s'attendre que la mobilisation et les
stratégies adoptées par les mouvements nationalistes présentent les caractéristiques
suivantes:
... en Ecosse, un mouvement nationaliste comparativement peu mobilisé et essentiellement
civique et modéré,
... en Catalogne, un niveau de mobilisation intermédiaire qui combine une majorité
civique modérée et une minorité nationaliste révolutionnaire,
... en Irlande du nord et au Pays basque, un mouvement nationaliste très mobilisé qui
combine une frange civique modérée et une frange ethnique radicale,
... en Corse, un degré de mobilisation intermédiaire de type ethnique et radical
essentiellement.
113
Hypothèse 4b: La combinaison de la structure des opportunités discursives et politiques
devrait par ailleurs avoir les effets suivants sur la trajectoire des mouvements nationalistes
et le succès des mouvements:
... en Ecosse, en dépit d’une faible potentiel de mobilisation du mouvement, on peut
s’attendre que le contexte facilitatif britannique permette le cas échéant au mouvement
d’obtenir un succès intermédiaire,
... en Catalogne, on peut s’attendre que le mouvement modéré obtienne des concessions
comparativement importantes, alors que la minorité radicale n’en obtient pas,
... en Irlande du nord, on peut s’attendre que les concessions de l’Etat soient importantes
tant vis-à-vis de la frange modérée que radicale du mouvement, et que ce processus
s’accompagne d’une modération de l’ensemble du mouvement nationaliste,
... au Pays basque, on peut s’attendre que les concessions de l’Etat concernent uniquement
la frange modérée du mouvement, alors que la frange radicale n’en obtient pas, mais que
les deux franges du mouvement restent néanmoins mobilisées,
... en Corse, on peut s’attendre enfin que le mouvement n’obtienne pas ou peu de
concessions de l’Etat et que ceci contribue à l'affaiblissement général du mouvement
nationaliste.
2.6 Méthodes
Le présent chapitre offre un aperçu des méthodes utilisées en vue de tester empiriquement le
modèle théorique et les hypothèses présentés aux chapitres 2.1. à 2.5.
86
"If two or more instances of the phenomenon under investigation have only one circumstance in common, the
circumstance in which alone all the instances agree, is the cause (or effect) of the given phenomenon. » (Mill,
1843).
87
“If an instance in which the phenomenon under investigation occurs, and an instance in which it does not
occur, have every circumstance in common save one, that one occurring only in the former; the circumstance in
114
à vérifier que des circonstances similaires produisent des effets analogues, en même temps
que des effets différents résultent de situations en partie similaires mais qui se différencient
sur des dimensions clef (voir aussi Dryzek et al [2003]).
Pour ce faire, les cas sélectionnés pour l'analyse devraient présenter un contexte largement
similaire mais avec des variations sur les variables clef pertinentes compte tenu du modèle
d'analyse. On s'est attaché dès lors à retenir des cas qui présentent dans l'ensemble un profil
aussi proche que possible, soit des mouvements nationalistes qui ont émergé dans un contexte
démocratique, de culture occidentale et dans des économies de marché, pour une période
comparable, mais qui en parallèle présentent un profil contrasté concernant les variables
explicatives principales du modèle, soit la structure des opportunités discursives et politiques
des mouvements nationalistes. Dans la mesure où l'analyse vise à expliquer les trajectoires de
mouvements nationalistes et leur impact plutôt que les conditions d'émergence de
mouvements nationalistes, on s'est efforcé par ailleurs de retenir uniquement des mouvements
nationalistes comparativement actifs durant la période d'observation.
which alone the two instances differ, is the effect, or the cause, or an indispensable part of the cause, of the
phenomenon.” (Mill, 1843).
88
"If two or more instances in which the phenomenon occurs have only one circumstance in common, while two
or more instances in which it does not occur have nothing in common save the absence of that circumstance: the
circumstance in which alone the two sets of instances differ, is the effect, or cause, or a necessary part of the
cause, of the phenomenon. » (Mill, 1843).
115
poursuivi un statut d'autonomie vis-à-vis du canton de Berne auquel la région jurassienne était
rattachée et non un statut d'autodétermination vis-à-vis de la Confédération helvétique. Son
antagoniste principal a été – ou est – le canton de Berne plutôt que le gouvernement suisse, et
la structure des opportunités politiques décisive pour le mouvement jurassien est celle
prévalant à l'échelon du canton de Berne. Or, comme l'ont montré par exemple Wisler (1993)
ou Wisler et Kriesi (1997), en Suisse la structure des opportunités politiques ouvertes aux
mouvements peut varier fortement selon les cantons. De manière générale, les cantons de
Suisse allemande, où domine la notion d'ordre public et de respect de l'Etat de droit (voir à ce
propos Wisler, 1999), sont plus répressifs que les cantons de Suisse romande, pour lesquels
l'ordre public est surtout entendu comme maintien de la paix sociale. Le cas particulier du
canton de Berne nous semble correspondre plutôt à un modèle d'inclusion formelle des
mouvements sociaux que d'intégration des mouvements: l'Etat bernois a dans ses relations
avec le mouvement nationaliste jurassien particulièrement fait usage de la procédure
référendaire pour définir le cadre institutionnel futur de la population jurassienne (voir à ce
propos Wisler, 1993), insérant le mouvement jurassien dans une procédure formelle de
reconnaissance de ses aspirations ; par contre, sur la base de l'information à disposition, ses
stratégies envers le mouvement jurassien ont été plutôt répressives (voir par exemple
Ganguillet, 1998).
Il n'apparaissait dès lors pas pertinent de retenir le mouvement jurassien parmi les
mouvements nationalistes soumis à l'analyse: d'une part la structure des opportunités
politiques à l'échelon cantonal décisif pour le mouvement reflète à notre avis une approche
d'inclusion formelle par les autorités et non d'intégration des mouvements, d'autre part les
aspirations différentes du mouvement jurassien en regard des autres mouvements nationalistes
retenus aurait limité la comparabilité entre les mouvements.
2) Structure des opportunités discursives contrastée
Dans les Etats retenus, soit la France, l'Espagne et le Royaume-Uni, on s'est attaché à
sélectionner des mouvements nationalistes qui ont été comparativement actifs durant la
période d'analyse et qui présentent une structure des opportunités discursives contrastée.
Comme on l'a déjà noté au chapitre 2.3, on a retenu dès lors les mouvements basque et
irlandais en particulier, comme mouvements présentant un contexte culturel de type «
ethnique », les mouvements catalan et écossais, comme présentant un contexte culturel
généralement considéré comme « civique », ainsi que le nationalisme corse, où ce contexte est
moins clairement défini.
3) Mouvements nationalistes en activité
Les cinq mouvements nationalistes retenus sont tous actifs durant l'ensemble de la période
d'observation. Les autres mouvements nationalistes présents sur le territoire des Etats retenus
mais comparativement moins actifs ou qui n'ont été actifs que durant une partie de la période
d'observation, tels le mouvement alsacien, basque ou breton en France, le mouvement gallois
au Royaume-Uni ou le mouvement gallicien en Espagne n'ont par contre pas été inclus dans
l'analyse.
Le choix des Etats et régions d'analyse permet en définitive d'opposer cinq trajectoires des
mouvements nationalistes compte tenu des effets combinés de la structure des opportunités
discursives et politiques sur les mouvements (voir chapitre 2.5).
116
durant tout le vingtième siècle. En vue de comparer les mouvements sur une période assez
longue et dans des conditions-cadre analogues, on a choisi comme date initiale pour
l'observation des mouvements l'année 1975, soit le début de la transition démocratique en
Espagne. Ceci présente le désavantage de ne pas prendre en compte certains évènements
importants dans l'évolution des mouvements, par exemple dans le cas de l'Irlande du nord
l'intervention britannique de 1969 en Irlande du nord, l'administration directe de l'île puis les
tentatives de création d'un gouvernement autonome irlandais en 1974, mais permet de définir
une période unique de comparaison pour les mouvements dans un contexte démocratique. La
période d'analyse s'achève en 2011, en vue d'une observation d'une durée aussi longue que
possible.
117
Les stratégies d'action des mouvements ont été identifiées en considérant à la fois leur
recours à la voie électorale, à une mobilisation sociale modérée ou à des stratégies d'action de
type confrontatif et violent pour faire avancer leurs revendications. On a dans ce cadre opposé
de manière simplifiée mouvements modérés, dont le répertoire d'action exclut le recours à la
violence, et mouvements radicaux, qui recourent à des stratégies confrontatives et violentes.
4) Succès des mouvements
Le degré de succès des mouvements a été considéré sur la base de trois dimensions (voir aussi
chapitre 2.1.5.4):
a) la reconnaissance du mouvement par ses antagonistes comme défenseur légitime
d’intérêts légitimes soit, en particulier l’institutionnalisation du mouvement et sa
reconnaissance comme interlocuteur par l’Etat ;
b) le gain de nouveaux avantages pour les bénéficiaires du mouvement, soit la capacité
du mouvement à influencer les politiques publiques. Le succès est défini en termes
d'autonomie atteinte pour la région ainsi que de mise sur l'agenda politique de
l'indépendance éventuelle de la région ;
c) le changement des valeurs de la société, soit l'évolution du sentiment d’identité
nationale, la diffusion et le rayonnement de la culture et la maîtrise de la culture
nationale dans la population dont est issu le mouvement.
En vue de tester le modèle théorique développé aux chapitres 2.1 à 2.5 et les hypothèses qui
en découlent, les différentes variables décrites ci-dessus sont analysées pour chacun des
mouvements nationalistes considérés individuellement et font ensuite l'objet d'une analyse
comparée.
89
Identifiés de manière qualitative en particulier sur la base du nombre de fois où ils sont cités comme référence
par d’autres auteurs.
90
Selon Wilson (2010), jusqu'en 1990 le conflit en Irlande du nord avait déjà fait l'objet d'environ 7000 livres et
articles, ce qui en faisait, en proportion de la population concernée, le domaine de recherche le plus analysé sur
terre.
118
Soutien électoral aux partis nationalistes: résultats électoraux dans la région sur la base
des données publiées par l'Etat concerné ou des instituts de recherche électorale
Stratégies discursives des mouvements: programmes électoraux de partis nationalistes
(pour les partis: Scottish National Party, Partido Nacionalista Vasco, Convergencia i
Unio, Social Democratic and Labour Party) ; communiqués de presse ou programmes
d'action d'organisations du mouvement nationaliste.
Stratégies d'action radicales: Statistiques officielles des Etats concernant les victimes
du terrorisme dans le cas corse, irlandais et basque.
Succès des mouvements: Constitution des Etats, lois de décentralisation administrative
et statuts d'autonomie des régions analysées.
En vue d'estimer et de comparer la mobilisation sociale dans les cinq régions, on a par ailleurs
eu recours à des bases de données qui répertorient les évènements de protestation ou l'activité
terroriste dans les cinq régions. Il s'agit des bases de données suivantes:
L'European Protest and Coercion Data est une base de données établie par Ron
Francisco à l'université du Kansas qui a répertorié les évènements de protestation et de
répression durant la période 1980 à 1995 dans 28 Etats en Europe, entre autres
l'Espagne, la France et le Royaume-Uni91. La base de données a en particulier été
utilisée pour estimer le potentiel de mobilisation nationaliste dans les cinq régions en
regard d'autres types de protestation (par exemple concernant les droits des
travailleurs), ce en vue d'estimer l'importance du conflit nationaliste en regard d'autres
enjeux politiques ; les données sur la protestation ont également été analysées en
complément à d'autres sources statistiques pour définir l'intensité du conflit, la
participation à l'action collective, etc. Les variables codées pour les cinq régions sont
analogues, ce qui permet une certaine comparabilité entre résultats. La comparabilité
est toutefois limitée compte tenu des aires géographiques retenues par les chercheurs:
l'Irlande du nord fait l'objet d'une base de données spécifiques, l'Ecosse est identifiée
de manière explicite dans la base de données concernant le Royaume-Uni, à l'inverse
les évènements de protestation qui se sont déroulés en Corse, au Pays basque ou en
Catalogne ne sont dans la règle pas identifiables directement à l'échelon de la région,
mais seulement des localités. L'estimation de la protestation dans ces régions a
impliqué d'identifier les actions de protestation qui se sont déroulées dans les
principales villes des régions considérées, à l'exclusion des activités de protestation
qui se sont déroulées dans les petites localités. Ceci réduit la comparabilité entre les
cinq régions, par exemple en ce qui concerne le nombre total d'actions de protestation
nationalistes durant la période pour chacune des régions. Il est à souligner par ailleurs
que les données sur la protestation retenues sont issues de sources médiatiques. Elles
tendent à privilégier les évènements de protestation à caractère confrontatif et, par
ailleurs, ne rendent pas ou peu compte d'activités nationalistes qui n'ont pas le
caractère d'évènement ou d'évènement de protestation: les marches des catholiques en
Irlande du nord ou les fiestas en Catalogne ne sont pas répertoriées par la base de
données. Ceci donne lieu à une sous-estimation de l'activité nationaliste, surtout dans
les régions où elle s'esprime dans l'espace public dans le cadre d'évènements
traditionnels ou récurrents comme les deux exemples cités ici.
91
La description du codage des évènements de protestation par l'European Protest and Coercion Data est à
trouver sous: http://web.ku.edu/~ronfran/data/index.html (accédé le 17 mars 2012).
119
La Global Terrorism Database est une base de données du National Consortium for
the Study of Terrorism and Responses to Terrorism, basé à l'Université du Maryland et
lié au département de la sécurité intérieure américain, qui répertorie l'activité terroriste
dans le monde depuis 197092. Elle comporte entre autres des données concernant
l'activité terroriste en Espagne, en France et au Royaume-Uni. L'avantage de cette base
de données en regard d'autres bases de données concernant les conflits armés est en
particulier sa couverture de l'ensemble de la période d'observation93. Les variables
codées pour les cinq régions sont par ailleurs homogènes. Comme pour l'European
Protest and Coercion Data, la base de données présente par contre une relative
hétérogénéité concernant les unités géographiques d'analyse. L'Irlande du nord et la
Corse font l'objet d'une base de données séparée concernant les activités terroristes qui
se sont déroulées sur leur territoire ; ce n'est pas le cas des trois autres régions. Pour le
terrorisme basque, catalan ou écossais, on a donc considéré l'activité terroriste qui s'est
déroulée sur l'ensemble du territoire espagnol ou respectivement britannique. Pour les
terrorismes corse et irlandais, on a considéré d'une part l'activité terroriste sur le
territoire régional, d'autre part l'activité terroriste sur l'ensemble du territoire français
respectivement britannique. On peut supposer toutefois que l'attention particulière
portée par les chercheurs à l'activité terroriste en Corse et en Irlande du nord en regard
des trois autres régions a un effet indirect sur le nombre d'évènements codés et, par
suite, limite la comparabilité des résultats entre les régions.
Les données de l'European Protest and Coercion Data et de la Global Terrorism Database
ont été exploitées essentiellement en vue de compléter les informations qualitatives ou
statistiques disponibles sur la mobilisation sociale et les actions radicales dans les cinq
régions. Elles ne représentent pas une source de référence privilégiée en regard de ces autres
sources.
Il est à souligner que la mesure de la mobilisation nationaliste, en particulier en termes
d'action collective, pose d'importantes difficultés. Ceci est lié en particulier aux éléments
suivants: 1) Le mouvement nationaliste tel qu'envisagé ici englobe tant le nationalisme
partisan que la mobilisation sociale au sens classique ; or, pour certains mouvements, l'action
collective à caractère nationaliste est largement le fait des partis, en particulier lorsqu'ils
dirigent les institutions locales, et n'est pas capturée par les données sur la protestation ; 2) Le
mouvement nationaliste est un mouvement au caractère à la fois instrumental et subculturel, le
cas échéant contreculturel ; la dimension subculturelle de l'activité des mouvements, par
exemple les activités visant à célébrer l'identité, posent les problèmes de mesure classiques de
la saisie de l'activité de mouvements subculturels ; 3) Un problème spécifique dans ce cadre
concerne les transitions fluides entre dimension instrumentale et subculturelle dans le
mouvement nationaliste: le mouvement nationaliste peut, à certaine périodes, acquérir une
visibilité élevée lorsqu'il s'agit par exemple d'obtenir des concessions étatiques par la
protestation ; à d'autres périodes, il se concentre davantage sur la production et reproduction
de l'identité collective et son activité est peu visible94. Tous ces éléments rendent malaisée
une mesure de l'activisme nationaliste et, a fortiori, sa comparaison entre régions.
92
La description du codage des actions terroristes par la Global Terrorism Database est à trouver sous:
http://www.start.umd.edu/gtd/downloads/Codebook.pdf (accédé le 17 mars 2012).
93
En regard par exemple des données TWEED sur le terrorisme en Europe, qui couvrent la période 1950 à 2004.
Voir: http://folk.uib.no/sspje/tweed.htm (accédé le 17 mars 2012).
94
Ceci est à notre avis le cas, par exemple, pour le mouvement catalan après la transition démocratique, dont
l'activité de protestation est devenue très faible, en même temps que l'activité de nationalisation de la société était
importante.
120
2.7 Bilan
Le présent chapitre a présenté le modèle d'analyse général des mouvements nationalistes
appliqué dans le présent travail et les principales hypothèses de l'analyse. Les chapitres 3 à 7
présentent sous forme monographique les mouvements nationalistes irlandais, écossais,
basque, catalan et corse, en s'efforçant d'identifier pour chacun des mouvements considérés
ses caractéristiques tant en regard des variables explicatives que des variables expliquées du
modèle: d'une part le contexte politique et culturel des mouvements, soit la structure des
opportunités discursives et des opportunités politiques concrètement rencontrée par le
mouvement, d'autre part le potentiel de mobilisation, les objectifs et stratégies d'action du
mouvement et l'impact politique qui a été le sien. Sur cette base, on procèdera au chapitre 8 à
la discussion, sur la base des résultats des analyses monographiques, de la pertinence du
modèle et des hypothèses formulées au chapitre 2.
121
3 LE MOUVEMENT NATIONALISTE IRLANDAIS
95
L’Irlande échappe à la conquête romaine, puis aux invasions des Angles et des Saxons.
96
Il s’agit d’une évangélisation originale qui s’organise autour de monastères. Le prestige des missionaires
irlandais et des écoles monastiques est élevé durant le Haut Moyen-Age, et l’Irlande un grand centre culture de la
chrétienté occidentale du 6ème au 8ème siècle. Les centaines de monastères qui parsèment le territoire
deviennent rapidement à la fois des centres culturels des centres d’organisation sociale et de pouvoir politique,
une tendance renforcée par l’absence ou quasi-absence de centres urbains (les premières villes de l’île seront
fondées par les Vikings, ainsi Dublin en 841). Ce pouvoir très décentralisé, très proche des populations locales,
devient rapidement jaloux de son indépendance vis-à-vis de la Papauté, et entre en querelle régulière avec elle.
97
Les querelles intestines des tribus et la dispersion du pouvoir irlandais, ainsi que la volonté papale de
reprendre le contrôle de l’île, sont deux éléments décisifs expliquant les invasions: l’armée anglaise débarque
initialement en Irlande appelée par un souverain local – pour l’appuyer dans sa lutte avec des royaumes rivaux et
munie de la légimitité que lui confère une bulle papale lui attribuant l’île et la chargeant d’en réformer l’Eglise
(bulle Laudabiliter de 1155).
98
Les colons (dits anglo-irlandais) forment petit à petit une population intermédiaire entre l’Angleterre et
l’Irlande, dont les liens féodaux avec le roi d’Angleterre deviennent plus distants avec le temps, tandis que leurs
122
En 1534, le parlement anglais entérine la réforme de l’Église d’Angleterre. La réforme
religieuse – de même que la volonté d’exercer un contrôle plus direct sur l’île, en raison de la
faible loyauté des anglo-irlandais – a des conséquences profondes pour l’Irlande. En 1536, le
roi d’Angleterre est déclaré « chef suprême sur terre de l’Église entière d’Irlande » par le
Parlement irlandais, puis, en 1541, nommé roi d’Irlande99. L’île, qui avait jusque là bénéficié
d’une grande autonomie, est désormais inclue dans l’ordre féodal et juridique anglais 100. Par
ailleurs, en vue d’asseoir la présence anglaise et d’assurer l’implantation de la réforme
religieuse, une politique de colonisation nouvelle (plantation) est amorcée.
En réaction à ces bouleversements, les rébellions irlandaises se multiplient, dont la plus
connue est celle de O’Neill en Ulster, qui s’achève après neuf ans de guérilla, en 1603. Après
la reddition des rebelles, les Anglais confisquent de nombreuses terres destinées à la
colonisation. La province d'Ulster, située au nord de l'île, est celle où cette nouvelle
colonisation prend le plus d’ampleur. En 1640, elle compte déjà environ 40’000 protestants,
pour partie de souche anglaise (anglicans), pour partie de souche écossaise (presbytériens)101.
En 1641, une rébellion antiprotestante se déclare en Ulster, puis s’étend à l’ensemble de l’île.
Il s’agit surtout d’un soulèvement de paysans dépossédés, qui prend rapidement la forme d’un
massacre de la population protestante (on estime le nombre de victimes protestantes à 12’000,
dont 4’000 meurtres, 8’000 morts de froid ou de faim), avec pour objectif déclaré de bouter
les colons hors d’Irlande102. La violence des insurgés (victimes mutilées, données en
nourriture aux cochons, etc.) aura pour effet d’inscrire durablement ces évènements dans la
mémoire de la population protestante. Les unionistes protestants l’utilisent aujourd’hui encore
comme symbole de la barbarie irlandaise et de la situation d’assiégés des protestants en
Irlande.
La répression ne sera pas immédiate, du fait de problèmes et luttes de pouvoir internes que
connaît l’Angleterre103 mais elle sera à la mesure de la rébellion: en 1649, Cromwell débarque
en Irlande et déploie une stratégie de terreur104 qui porte rapidement ses fruits, puisqu’en trois
ans l’île est entièrement soumise. Dans la cadre de la répression, nombre de terres catholiques
sont confisquées. Le pourcentage de terres détenues par les catholiques en Irlande, environ 59
% en 1641, passe à moins de 20 %, alors que la population catholique représente plus de 70 %
relations avec les populations irlandaises se renforcent au gré des alliances et mariages (au point où, en 1366, le
Parlement irlandais tente d’endiguer la ‘dégénérescence’ de la population anglaise d’Irlande en promulguant des
lois de séparation stricte entre les populations: interdiction aux Anglais d’utiliser la langue irlandaise, de
contracter un mariage ou une alliance avec une personne de souche irlandaise, de porter le costume irlandais).
Ces Anglo-irlandais, pour nombre d’entre eux, ne participeront pas à la réforme protestante.
99
Du fait de la réforme, Henri VIII ne peut plus tirer sa légitimité de la bulle papale Laudabiliter de 1155 qui
l’identifiait comme Seigneur d’Irlande.
100
En particulier, les Irlandais doivent s’engager à renoncer au droit coutumier (incarné dans la loi brehon).
101
En regard du reste de l’Irlande, où les colons sont majoritairement anglicans et de couche sociale élevée, la
colonisation protestante sur l’Ulster se caractérise par sa forte composante presbytérienne, le large éventail social
des colons et leur concentration géographique. Il en résultera une population moins encline à pratiquer
l’exogamie et à s’intégrer que les autres populations protestantes d’Irlande.
102
Les termes de protestants et de colons sont ici employés indifféremment: les Irlandais de souche comme les
anglo-irlandais de la première vague de colonisation ont considéré la religion protestante comme une religion de
la puissance coloniale anglaise et les conversions n’ont pas été nombreuses. Les protestants d’Irlande sont donc
pour leur grande majorité issus de la vague de colonisation amorcée après la réforme.
103
L’Angleterre connaît une poussée absolutiste durant la décennie 1640 sous le règne de Charles Ier. Combattu
par une armée de puritains, les Têtes rondes, emmenés entre autres par Olivier Cromwell, Charles Ier est
finalement défait par ses ennemis en 1645, puis exécuté en 1649. Une oligarchie militaire et religieuse prend le
pouvoir jusqu’en 1653, où Cromwell chasse le parlement et instaure la dictature.
104
Le siège de la ville de Drogheda, par exemple, s’achève par les massacre des défenseurs et de la population
civile, soit environ 2’500 morts.
123
de la population irlandaise105. Si les massacres irlandais de 1641 restent gravés dans la
mémoire protestante, les massacres anglais de 1649, les exécutions et les expropriations qui
les suivent s’inscrivent durablement dans l’imaginaire catholique.
En 1659, un an après la mort de Cromwell, la monarchie est restaurée en Angleterre. La
question religieuse va toutefois à nouveau amener une période d’instabilité. Le roi Stuart qui
monte en 1685 sur le trône d’Angleterre, James II, s’affirme ouvertement catholique et
absolutiste. Ses opposants soutiennent Guillaume d’Orange, stathouder de Hollande et l’un
des chefs de la faction protestante en Europe. James II perd le pouvoir au profit de Guillaume
d’Orange. La guerre qui s’ensuit laisse des traces extrêmement profondes en Ulster surtout.
En 1688, James II assiège la ville de Derry106, majoritairement protestante, un siège très
pénible pour les habitants, levé finalement au terme de 105 jours et du fait de l’intervention de
troupes anglaises. Dans cet épisode historique, les unionistes d’Ulster puisent aujourd’hui une
grande partie, sinon la majeure partie, de leur symbolique (voir par exemple Buckley [1998],
Bryan [1998]). D’après Hutchinson: « Cet épisode constitue un véritable creuset symbolique
pour des générations de protestants irlandais, un point de référence incontournable pour toute
interprétation de leur identité collective” (Hutchinson, 1997: 65)107. Le slogan unioniste « No
surrender », les parades annuelles du 12 août rappelant la libération de la ville (Derry Day),
une des plus importantes commémorations marquant la saison des marches protestantes,
comme des figures populaires de traître (le gouverneur Lundy, prêt à ouvrir les portes de la
ville aux assiégeants) ou de héros (les Apprentice Boys, des apprentis qui en auraient
héroïquement défendu l’entrée), sont toutes issues de cet épisode.
Les troupes de James II subissent ensuite des revers importants face aux Anglais (en juillet
1690 sur la Boyne, en 1691 à Aughrim). La bataille de la Boyne devient également un
élément central de la mémoire protestante, sa commémoration annuelle le 12 juillet par des
parades de l’Ordre d’Orange est d’ailleurs considérée comme la commémoration historique la
plus importante de l’année108 (voir par exemple Bryan, 1998).
La guerre s’achève en 1691 par la reddition des troupes jacobites. Le traité de paix anglais
prévoit des conditions plutôt généreuses pour les catholiques d’Irlande, mais le Parlement
local irlandais majoritairement protestant ne suit pas cette inflexion et introduit au contraire
un système coercitif à l’égard de la communauté catholique. De nouvelles confiscations de
terres catholiques sont mises en œuvre. Puis, des « lois pénales » sont introduites, dispositif
105
En 1672, on compte que la population de l’île s’élevait à environ 1,1 millions d’habitants, dont 800’000
catholiques et 300’000 protestants, colons presbytériens d’Ulster pour la plupart (Fréchet, 1996: 66).
106
James II est d’abord amené à se réfugier en France, tandis que l’Irlande s’agite, forçant les protestants à se
réfugier dans des villes, principalement à Derry et Enniskillen. Dans un second temps, James II entreprend de
reconquérir son royaume en commençant par l’Irlande, où le soutien des populations catholiques lui est
largement acquis. Lorsqu’il se présente devant la ville de Derry, toutefois, la population – essentiellement
protestante – lui en ferme les portes.
107
Hutchinson détaille le contenu de cette référence protestante comme suit: “La ville est d'abord associée au
martyre du protestantisme: les récits des survivants témoignent des conditions insoutenables qui y régnaient – le
marché aux rats, au suif, etc., – et soulignent avec une simplicité poignante: ‘tous les enfants sont morts’. En
dépit des privations subies et malgré la position avantageuse de leurs adversaires, la ville devient synonyme de la
victoire finale acquise grâce à la volonté de résistance de ses défenseurs, à l’aide des Anglais et, surtout, à
l’intervention divine” (Hutchinson, 1997: 65)
108
De même, dans les quartiers protestants de Belfast et d’ailleurs, William d’Orange franchissant la Boyne est
un sujet récurrent des peintures murales (murals) unionistes, alors que divers graffitis proclament ‘Remember
1690 !’.
124
législatif complexe qui renforce la discrimination contre les catholiques 109. La communauté
presbytérienne se voit également discriminée110.
Durant tout le dix-huitième siècle, l’histoire d’Irlande est relativement exempte des
bouleversements, révoltes ou rébellions à grande échelle, qui ont marqué le siècle
précédent111. Il faut dire que les centres de pouvoir traditionnels de la résistance irlandaise
sont défaits: « la société gaèle était, sinon totalement détruite, du moins désorganisée et
paralysée ; presque tout l’argent, presque toutes les terres, presque tout l’équipement, toutes
les armes, étaient entre les mains d’une seule classe, très minoritaire, mais qui avait derrière
elle toute la puissance de l’Angleterre” (Fréchet, 1996: 72). Les Protestants dominent
l’économie et la politique locale (en particulier le parlement irlandais), mais sont largement
dépendants de l’Angleterre pour le maintien de leur prééminence.
L’Angleterre, profitant de sa position dominante, règle à son avantage les rivalités
commerciales naissantes entre Anglais et Irlandais dans certains secteurs économiques et
introduit une politique protectionniste et de marginalisation systématique de l’Irlande sur les
marchés mondiaux, notamment celui des colonies anglaises112. Selon Hutchinson, « l’Irlande
devient (…) l’appendice d’une Angleterre dominante qui module le commerce irlandais à
coups de taxes et de tarifs commerciaux dictés par les intérêts internes du moment
»(Hutchinson, 1997: 72). L’exploitation économique de l’Irlande par l’Angleterre est un des
facteurs explicatifs de l’extrême pauvreté régnant sur l’île à cette époque, exploitation et
pauvreté dénoncées de manière particulièrement incisive par Jonathan Swift en 1729 dans sa
Modeste proposition au sujet des enfants des pauvres113. En 1741114, la famine fait environ
109
Les lois pénales comprennent des dispositions religieuses qui s’attaquent à l’institution ecclésiastique
(bannissement des évêques et de tout le haut clergé, ne laissant dans chaque paroisse qu’un prêtre sévèrement
contrôlé), des dispositions politiques et administratives (privant les catholiques du droit de vote et d’éligibilité,
les excluant de l’administration, de la magistrature, et des hauts grades de l’armée), des dispositions
économiques (interdiction de nouvelles acquisitions foncières par les catholiques, parcellisation de la propriété
foncière en mains catholiques). Les lois pénales poursuivent avant tout un objectif de diminution du danger
catholique, de mise sous contrôle de cette population, et non pas d’assimilation, “[les lois pénales] ne cherchaient
pas à convertir, mais à rabaisser, à affaiblir” (Fréchet, 1996: 72). En matière de propriété, noter les dispositions
de la “loi pour empêcher la nouvelle expansion du papisme” de 1704, qui impose entre autres aux catholiques,
lors d’une succession, le principe – d’origine gaélique – de partage égal des terres entre tous les héritiers, tandis
que pour les protestants s’applique le principe de primogéniture (y inclus dans le cas où le fils aîné d’une famille
catholique serait protestant). Ce système vise à assurer une parcellisation des terres en mains catholiques et crée
une incitation pour les fils aînés de familles catholiques à se convertir au protestantisme (le taux de conversion a
toutefois été minime).
110
Elle est par exemple exclue de la fonction publique.
111
Quoique de nombreux désordres continuent de se produire à l’échelon local et régional, conflits à dominante
sociale, opposant des métayers généralement catholiques et presbytériens à des propriétaires terriens souvent
anglicans, ou conflits purement sectaires.
112
Dans le cas de la laine, par exemple, il est interdit à l’Irlande d’exporter ses produits lainiers ailleurs que vers
l’Angleterre, où le marché est protégé par des taxes d’importation élevées.
113
Dans ce texte, Swift propose comme remède à la misère irlandaise et à l’incapacité de l’île à faire face à
toutes ses bouches à nourrir, une inversion commode du problème, qui permettrait aussi de réinsérer les pauvres
dans le circuit économique, soit la vente, la consommation, puis l’élevage à fins de consommation, des enfants
des pauvres, c’est-à-dire de leur viande. Ce remède, Swift le conçoit “pour le seul Royaume d’Irlande et pour nul
autre Etat au monde, passé, présent, et sans doute à venir” (Swift, 1995:21). Même si Swift n’est pas
particulièrement un défenseur de la population catholique, on ne peut s’empêcher d’entrevoir une critique de la
politique de spoliation des terres pratiquée sur les catholiques une vingtaine d’années plus tôt lorsqu’il note “Je
reconnais que ce comestible [la chair de nouveau-né] se révèlera quelque peu onéreux, en quoi il conviendra
parfaitement aux propriétaires terriens qui, ayant déjà sucé la moelle des pères, semblent les mieux qualifiés pour
manger la chair des enfants” (Swift, 1995: 13-14). La critique du protectionnisme anglais et de l’Angleterre en
général est quant à elle directe: “(…) je suis tombé sur ce plan qui, bien qu’étant complètement nouveau,
possède quelque chose de solide et de réel, n’exige que peu d’efforts et aucune dépense, peut être entièrement
exécuté par nous-mêmes et grâce auquel nous ne courrons pas le moindre risque de mécontenter l’Angleterre.
125
400’000 morts sur l’ensemble de l’île. La situation économique catastrophique provoque un
exode massif de la population, surtout presbytérienne, vers les colonies américaines (on
compte, jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, environ 300’000 émigrés pour la seule région
d’Ulster).
3.1.1 Histoire: de la naissance du nationalisme à l’indépendance de l’Irlande
Durant la seconde moitié du dix-huitième siècle se crée au sein du Parlement irlandais un parti
patriotique. Ce parti, dont les membres sont exclusivement protestants, milite contre
l’exploitation économique anglaise, pour une autonomie accrue de l’Irlande et pour une
abrogation des lois pénales. Il obtient plusieurs concessions de Londres, ainsi l’abrogation de
la plupart des mesures discriminatoires contre les catholiques115 (les catholiques continuent
toutefois d’être exclus du droit de vote) et l’ouverture du marché colonial britannique aux
produits irlandais116.
Le parti patriotique, protestant mais défendant pour partie des intérêts spécifiquement
catholiques, représente un phénomène minoritaire en Irlande. La règle, surtout dans les
campagnes, reste le sectarisme confessionnel. A partir du début des années 1780, des groupes
sectaires protestants (Peep O Day Boys) et catholiques (Defenders) s’opposent violemment.
En 1795 est fondé l’Ordre d’Orange, voué à la défense du protestantisme et de la législation
établie sous Guillaume d’Orange. L’Ordre d’Orange proclame sa loyauté à la Couronne
d’Angleterre, un loyalisme toutefois conditionné à la défense par l’Angleterre des intérêts de
la communauté protestante d’Irlande117. Il jouera un rôle important dans le combat contre le
mouvement progressiste de la Society of United Irishmen.
The Society of United Irishmen, une société fortement influencée par les idéaux républicains
de la Révolution française, ouverte aux deux communautés catholique et protestante, est
fondée en 1791. Le mouvement poursuit initialement l’objectif d’une réforme du parlement
irlandais, et utilise à cette fin des moyens légaux. La répression l’amène toutefois à radicaliser
ses méthodes et dans une deuxième phase il poursuit la création d’une république irlandaise
par le recours à la lutte armée. Wolfe Tone, un de ses fondateurs, prend contact avec la France
pour obtenir son soutien dans ce projet. L’insurrection qui éclate finalement en 1798 est
réprimée en quelques semaines par les autorités – Wolfe Tone, arrêté, se suicide en prison. La
tentative de la Society of United Irishmen d’allier catholiques et protestants a échoué: les
masses catholiques ne se sont pas ralliées aux soulèvements, en partie en raison de la
méfiance du clergé catholique vis-à-vis d’un mouvement allié à la France révolutionnaire et
les campagnes ont au contraire été le théâtre de massacres interconfessionnels118.
Le gouvernement britannique réagit à la rébellion de 1798 en accroissant son emprise directe
sur l’Irlande119. Par l’Acte d’Union de 1800, une union législative est réalisée entre l’Irlande
et la Grande-Bretagne – le Royaume-Uni est fondé. L’Acte d’Union met fin à l’existence d’un
Car ce type de produit ne peut être exporté, la viande d’enfant étant trop tendre pour supporter un long séjour
dans le sel, encore que je pourrais nommer un pays qui se ferait un plaisir de dévorer notre nation, même sans
sel” (Swift, 1995: 22).
114
L’année 1741 est appelée année des massacres (Bliadhain an air) en irlandais.
115
Lois de 1778 et 1782.
116
Y inclus la libre exportation des laines irlandaises.
117
Le serment prêté à l’origine par les membres de l’Ordre était: “Je (…) jure solennellement que je soutiendrai
et defendrai le roi et ses héritiers tant qu’ils défendront l’Ascendency Protestant.” (Hutchinson, 1997: 81).
118
En tout, l’insurrection et ses suites font environ 30’000 victimes.
119
Pour certains analystes, la rébellion de 1798 faisait l’affaire de la Grande-Bretagne, puisqu’elle lui permettait
de justifier la disparition du parlement irlandais. Cet élément pourrait expliquer pourquoi, alors que les
Britanniques avaient infiltré le mouvement républicain et connaissaient ses préparatifs, ils ne l’ont pas empêché
de mener à bien son projet d’insurrection.
126
parlement irlandais et intègre les députés de la région au parlement de Londres120.
L’intégration se fait également sur d’autres plans, économique et religieux121, mais elle ne
modifie pas fondamentalement les rapports entre populations en Irlande122.
En 1832 est créée par Daniel O’Connell, un juriste catholique irlandais, une Association
Catholique qui milite pour l’émancipation catholique, en utilisant exclusivement des moyens
constitutionnels. Elle atteint des résultats mitigés: une loi d’émancipation votée en 1829
permet effectivement aux catholiques d’être éligibles au parlement et d’exercer la majorité
des fonctions publiques, mais elle est assortie d’une augmentation du cens électoral qui, de
facto, limite fortement le nombre d’électeurs irlandais123. O’Connell milite aussi sur d’autres
plans, pour l’abrogation de la dîme ecclésiastique prélevée en faveur de l’église anglicane124,
puis pour l’abrogation de l’Union avec l’Angleterre125. Daniel O’Connell donne une
impulsion importante au nationalisme irlandais. Il s’agit pour la première fois d’un
nationalisme catholique, ne cherchant pas d’alliance systématique avec les élites protestantes
progressistes qui pourraient être ralliées à la cause nationaliste. Au contraire, la proximité de
l’Association catholique avec l’église catholique, son confessionnalisme affirmé aliènent les
protestants modérés vis-à-vis du nationalisme, et à partir de cette époque, la possibilité d’une
alliance interconfessionnelle a vécu126. Par ailleurs, l’échec des campagnes de O’Connell
amènera certains nationalistes à conclure à l’impossibilité pour les catholiques d’obtenir des
résultats politiques probants par une voie légaliste et à la nécessité d’une lutte armée. Les
deux éléments, l’aliénation des protestants à la cause nationaliste et la déception catholique
envers les voies légalistes, laisseront des traces profondes dans l’histoire du nationalisme
irlandais.
Entre 1845 et 1850, l’Irlande connaît une famine extrêmement meurtrière (The Great
Famine)127. Elle fait, en cinq ans, environ un million de morts, tandis qu’un million de
120
L’Irlande est désormais représentée par 100 députés sur 658 à la Chambre des Communes, et par 32 députés à
la Chambre des Lords.
121
Sur le plan économique, avec l’instauration du libre-échange, sur le plan religieux avec d’une part l’union de
l’Eglise d’Irlande avec l’Eglise d’Angleterre, d’autre part l’accentuation de l’anglicisation irlandaise.
122
Le gouvernement britannique avait laissé entendre aux catholiques irlandais que l’union avec l’Angleterre
leur apporterait la suppression des mesures discriminatoires qu’ils continuaient à subir notamment en matière de
droits civiques. En fait, le roi d’Angleterre refuse de considérer cette option, et par ailleurs, la majorité de
l’establishment britannique est opposée à l’émancipation catholique. En résultat, “[la] majeure partie [des]
habitants restaient soumis à des mesures discriminatoires au plan politique et administratif. Les meilleures terres
appartenaient toujours à de grands propriétaires anglais, résidents ou non, alors que les catholiques irlandais
possédaient moins de 10 % du sol de l’île” (Guiffan, 1997: 36)
123
Les conditions de suffrage sont relevées en 1829 pour la seule Irlande, tandis qu’elles demeurent inchangées
dans le reste du Royaume-Uni, et passent d’un minimum requis de 40 shillings à un minimum de 10 livres. Le
nombre d’électeurs catholiques chute à 26’000, contre 100’000 avant le relèvement du cens électoral d’après
Guiffan (1997), 200’000 selon Hutchinson (1997).
124
L’impôt était prélevé sur la production agricole pour entretenir l’Eglise d’Irlande, et particulièrement honni
par toute la population n’appartenant pas à la religion anglicane et néanmoins forcée de s’en acquitter.
125
Cette dernière campagne échoue en 1843.
126
D’après Hutchinson: “on peut dire qu’en associant l’Église à chacune de ses revendications, [O’Connell] a
accéléré la “récupération” du nationalisme modéré par le catholicisme, ou plutôt par la hiérarchie catholique. En
mobilisant les prêtres de paroisse comme trésoriers et agents de recrutement de l’Association il va confirmer la
population protestante dans son aliénation vis-à-vis de la cause “nationale”. Désormais, le nationalisme
protestant sera un engagement individuel, un geste hérétique à contre-courant des vérités sectaires” (Hutchinson,
1997: 94).
127
L’île avait connu une forte poussée démographique dans le première moitié du siècle, entraînant une forte
pression sur les terres et, du moins pour les plus démunis dans la population, une forte dépendance de la pomme
de terre comme moyen de subsistance. En 1845, une maladie infectieuse affectant la pomme de terre entraîne la
perte de la moitié de la récolte annuelle et est à l’origine de la famine.
127
personnes prennent le chemin de l’exil128. Les effets de la famine sur le nationalisme irlandais
seront d’alimenter une forte rancune antibritannique, la gestion de la crise par l’Angleterre
ayant été très déficiente ; également d’internationaliser la question irlandaise, dans la mesure
où une diaspora irlandaise importante – concentrée sur la côte est des États-Unis surtout – voit
le jour.
En 1859 est ainsi fondée à New York la confrérie des Fenians, visant à la création par les
armes d’une république irlandaise. Les fenians s’allient en Irlande avec The Irish Republican
Brotherhood (IRB), organisation secrète de type militaire. Leurs actions s’attaquent aux
intérêts britanniques hors d’Irlande, en Angleterre, au Canada, une exportation de la question
irlandaise à laquelle fera écho la politique de l’Irish Republican Army (IRA) plus d’un siècle
plus tard, tandis qu’en Irlande l’agitation est surtout concentrée sur les campagnes, où le
fenianism réussit à s’implanter. Le fenianism est toutefois regardé avec méfiance par une
partie de la société catholique, en particulier la hiérarchie ecclésiastique (Lyons, 1973: 21) et
il reste minoritaire. Il marque la montée d’un mouvement nationaliste radical dans ses
objectifs (l’indépendance) comme dans les méthodes qu’il préconise (la lutte armée).
A partir des années 1870, un nouveau mouvement légaliste s’organise à l’échelon
parlementaire et extraparlementaire pour infléchir les structures politiques du Royaume-Uni
dans le sens d’une autonomie accrue de l’Irlande. Les partisans du Home Rule sont emmenés
par un député protestant, Charles Parnell, qui dirige en parallèle la Land League, une ligue qui
vise l’amélioration des conditions de la masse agricole sans terre par le boycott et une
pression souvent violente sur les propriétaires terriens129. Parnell est ainsi partagé entre d’une
part une activité parlementaire, démocratique, et d’autre part le soutien à un mouvement
extraparlementaire, largement imprégné d’esprit fenian, recourant également à la violence. Il
parvient de fait à réaliser une alliance tactique entre diverses mouvances du nationalisme130
qui sont en train de se dessiner en Irlande pour obtenir des résultats non négligeables en
matière de réforme agraire puis d’autonomie: le parlement britannique considère l’octroi
d’une autonomie institutionnelle à l’Irlande en 1886 (premier Home Rule Bill) puis en 1891
(second Home Rule Bill). Ces projets se heurtent toutefois tant à l’opposition des
conservateurs anglais que de la majorité des protestants irlandais, et ils restent lettre morte.
Concernant la réaction protestante il est important de noter que la campagne contre le Home
Rule, au slogan « Home Rule is Rome Rule », voit s’allier protestants anglicans et
presbytériens contre un mouvement essentiellement catholique (même si son chef est un
protestant). Comme on l’a dit précédemment, depuis les années 1830-40 environ, les
possibilités d’une alliance interconfessionnelle ont vécu ; la réaction protestante au
catholicisme est désormais la règle, réaction d’autant plus virulente que le pouvoir protestant
– surtout anglican – en Irlande subit une érosion continue depuis un siècle131 et que les
protestants réalisent toujours davantage que leur ascendant sur l’île dépend surtout d’un bon
vouloir britannique dont il n’est pas sûr qu’il leur soit toujours acquis. Une grande partie des
protestants se convainc de la nécessité d’organiser une résistance aux aspirations de la
128
L’émigration continuera au rythme d’environ 200’000 personnes par année jusqu’en 1855, et elle se
prolongera longtemps, amenant une diminution de la population irlandaise jusque durant la seconde moitié du
vingtième siècle. A titre de comparaison, Fréchet (1996) considère l’évolution comparée des populations du
Danemark et de la République d’Irlande: si en 1946, la population de l’Irlande (4’289’000 habitants) était
environ équivalente à celle du Danemark, en 1841 le Danemark comptait seulement 1’289’000 habitants, contre
8’175’000 pour l’Irlande. A noter que la population de l’Irlande atteint son minimum en 1961.
129
On parle de Land war pour la période 1879-1882.
130
Les courants se définissent globalement sur deux axes, le degré d’autonomie poursuivi (autonomie ou
indépendance) et la stratégie pour parvenir à ses fins (stratégie institutionnelle ou recours à la violence).
131
On peut marquer le début du déclin de la supériorité protestante à l’abrogation des lois pénales dans les
années 1780.
128
population catholique, au risque, sinon, de voir son statut et son mode de vie définitivement
balayés.
Le blocage de l’autonomie irlandaise amène les catholiques à accroître leur pression, en
particulier par la création en 1905 d’un nouveau parti politique, le Sinn Féin, qui refuse la
stratégie légaliste des partis siégeant à Westminster et réclame au contraire la création
immédiate pour l’Irlande d’un gouvernement national. Côté protestant, en réponse à la
pression croissante des catholiques, est créé un nouveau mouvement unioniste, l’Ulster
Council, qui deviendra plus tard le parti de l’Ulster. Une armée privée protestante est mise sur
pied, l’Ulster Volunteer Force (UVF), rapidement forte de 9’000 hommes (Brennan, 1991), à
laquelle répond une armée privée nationaliste, les Irish Volunteers. En 1912, le parlement
britannique vote finalement un décret de Home Rule qui devrait entrer en vigueur après un
délai de deux ans. Des troubles éclatent immédiatement en Ulster, l’Irlande semble au bord de
la guerre civile. Le début de la première guerre mondiale signe toutefois un arrêt provisoire
dans les désaccords entre unionistes et nationalistes132.
Le nationalisme irlandais est en sommeil durant la première guerre mondiale133 et des
nationalistes irlandais comme des unionistes combattent au côté de l’Angleterre134. Ceci
n’empêche toutefois pas des nationalistes irlandais de déclencher une insurrection à Dublin
durant Pâques 1916 et de proclamer unilatéralement la République irlandaise. Il s’agit d’une
insurrection orchestrée principalement par la direction de l’Irish Republican Brotherhood,
tandis que le soulèvement lui-même réunit des membres de diverses factions qui forment
l’embryon d’une nouvelle organisation armée, l’Irish Republican Army. L’insurrection échoue
rapidement, en particulier faute de soutien de la population irlandaise et des principales
organisations nationalistes135. La répression assure toutefois une victoire posthume aux
insurgés de 1916: les principaux meneurs de l’insurrection (Patrick Pearse, James Connolly,
etc.) sont fusillés, de nombreux nationalistes – pour beaucoup membres du Sinn Féin –
emprisonnés, mais le mouvement nationaliste indépendantiste en sort grandi politiquement,
les partisans du Home Rule au contraire marginalisés. Aux élections générales de 1918, le
Sinn Féin remporte une large majorité136.
Le Sinn Féin pratique une politique abstentionniste au parlement britannique et crée
unilatéralement un parlement irlandais à Dublin. Ce parlement adopte une déclaration
d’indépendance, rédige une constitution provisoire, forme un gouvernement (Londres ne
reconnaît pas ces institutions). En parallèle, l’IRA engage une campagne militaire. La guerre
d’indépendance commence, qui durera de 1919 à 1921. Il s’agit essentiellement d’un
mouvement de guérilla de la part de l’IRA, les troupes britanniques étant infiniment
supérieures en nombre, mais qui permet petit à petit aux nationalistes – la population
catholique s’est entre-temps largement ralliée à leur cause – de prendre le contrôle effectif du
territoire.
132
Lorsque la guerre éclate, le gouvernement britannique parvient à imposer un compromis aux unionistes et
nationalistes: l'acceptation du Home Rule mais le report de son application à la fin des hostilités.
133
La cause commune avec les Anglais amène un (relatif) patriotisme britannique en Irlande durant la 1ère
guerre mondiale.
134
Les unionistes continuent de commémorer aujourd’hui l’engagement des volontaires de l’Ulster, en
particulier leur rôle dans la bataille de la Somme en juillet 1916. La commémoration de la bataille de la Somme,
qui a fait environ 5’000 morts parmi les troupes de l’Ulster, symbolise la fidélité à l’Angleterre et est également
une manière de faire écho à la commémoration annuelle du soulèvement de 1916 par les catholiques, qui
symbolise d’un point de vue protestant la traîtrise catholique.
135
La direction des Irish Volunteers a ainsi décidé en 1914 une politique d’alliance avec l’Angleterre pour la
durée de la guerre. De manière générale, la guerre a créé une alliance entre population irlandaise et britannique
contre l’ennemi commun et un assoupissement du nationalisme irlandais.
136
75 sièges sur les 105 que comptent les Irlandais à la Chambre des Communes.
129
Londres tente de sortir de l’impasse irlandaise en proposant par décret en 1920 la création de
deux parlements, l’un responsable de 26 comtés au sud de l’Irlande, l’autre de six comtés au
nord-est, soit six des neuf comtés que compte historiquement l’Ulster. Les unionistes
protestants acceptent cette proposition, qui signifie l’abandon de 70’000 protestants résidant
dans les comtés du sud, mais leur assure la majorité dans les six comtés de l’Ulster137. Les
nationalistes refusent.
En décembre 1921, un traité est finalement conclu (Governement of Ireland Act), qui donne à
l’Irlande du sud des pouvoirs étendus mais qui reconnaît la partition créée par le décret de
1920. Les destins du sud et du nord de l’île vont désormais diverger:
Par le traité de 1921, l’Irlande du sud se voit attribuer un statut d’État libre (« Free
State »), qui correspond de fait à un statut de dominion (Brennan, 1991). En 1932
toutefois, les Irlandais dénoncent le traité. L’Irlande du sud, désormais indépendante,
adopte en 1937 une nouvelle constitution qui réclame la souveraineté sur tout le
territoire irlandais.
Le traité de 1921 prévoit par ailleurs la naissance d’une nouvelle entité, l’Irlande du
nord, qui reste sous l’autorité de Westminster mais a la charge de ses affaires internes
(l’Irlande du nord dispose d’un parlement autonome à Belfast). A la signature du traité
de 1921, toutes les parties pensent que la création de l’Irlande du nord représente une
solution provisoire.
3.1.2 Histoire: de l’indépendance de la république d’Irlande à nos jours
La naissance de l’Irlande du nord se fait dans la violence: des raids occasionnels de l’IRA et
la violence sectaire font plus de 400 victimes entre juin 1920 et 1922 sur le territoire nord-
irlandais, une violence comparable à celle de la fin des années 1960, et renforce le fossé entre
catholiques et protestants. Effet de la violence et de la méfiance régnant entre communautés
comme de la crainte d’une réunification de l’île sous domination catholique138, les protestants
entreprennent rapidement d’exercer le pouvoir politique de manière répressive et
discriminatoire à l’égard de la communauté catholique. Dès 1922, le gouvernement à majorité
protestante de l’Irlande du nord (appelé gouvernement de Stormont139) adopte une loi
d’exception, le Special Power Acts, qui restreint fortement les libertés individuelles. Cette loi
sera la clef de voûte de la politique répressive à l’égard des catholiques jusqu’en 1972
(McClung Lee, 1983). Son exécution est assurée par le Royal Ulster Constabulary (RUC),
force de police majoritairement protestante et par des unités supplétives, dont les très
redoutées B-Specials. Les catholiques se voient par ailleurs discriminés sur plusieurs plans:
Sur le plan politique: les protestants monopolisent rapidement le pouvoir politique et
remplacent dès 1929 la représentation proportionnelle qu’avait imposé le Government of
Ireland Act de 1921 par un système majoritaire. Les élections deviennent une
formalité dans de nombreuses circonscriptions: en 1933, par exemple, plus de la moitié
des sièges parlementaires ne sont pas disputés140. Par ailleurs, certains découpages
137
Un découpage qui aurait séparé les 9 comtés historiques de l’Ulster du reste de l’Irlande aurait consacré une
Ulster partagée à parts égales entre protestants et catholiques. Dans les 6 comtés retenus, par contre, les
protestants représentent environ les deux tiers de la population.
138
L’Irlande du sud, les catholiques d’Irlande du nord et certains membres du parlement britannique
désapprouvent la partition de l’île.
139
Du nom de l’endroit où siège le parlement. Par analogie, on nomme généralement période de Stormont la
période qui s’étend de 1921 à 1972, soit de la création de l’Irlande du nord à l’administration directe de la région
par les britanniques.
140
27 sièges sur les 52 du parlement ne sont pas disputés. Tous ces sièges vont à des représentants du parti
unioniste.
130
électoraux sont modifiés afin de maximiser les sièges protestants (« gerrymandering »). A
Derry, par exemple, le découpage électoral assure que les nationalistes ne contrôlent que 8
sièges, les unionistes 12 sièges parlementaires (voir Tableau 25 ci-dessous).
Sur le plan économique et social: les catholiques sont discriminés dans l’emploi, dans le
logement, etc. L’exemple de la fonction publique est particulièrement parlant: en 1959, 94
% des fonctionnaires sont protestants, alors que les protestants représentent environ 60 %
de la population (Guiffan, 1997: 189) ; les protestants représentent environ 90 % des
membres du RUC, et 100 % des B-Specials.
131
mouvement des droits civiques américain, a pour but d’en finir avec la discrimination. Il ne
fait cependant pas référence à une possible réunification irlandaise, mais concentre ses
énergies sur le « one man, one vote » ou sur d’autres éléments de la discrimination à l’égard
des catholiques (le logement, par exemple). En réaction aux activités du mouvement des
droits civiques (sit-in, marches,...), des groupes protestants ultras s’organisent également,
emmenés en particulier par le Révérend Ian Paisley. Les manifestations catholiques et contre-
manifestations protestantes sont rapidement entachées de violence. En octobre 1968, une
marche à Derry tourne à l’émeute et fait 77 blessés ; un calme relatif ne sera rétabli qu’au
bout de trois jours. Dès lors, les flambées de violence se succèdent, mettant le pays au bord de
la guerre civile.
En 1969, les troupes britanniques interviennent afin de ramener l’ordre. Les violences
continuent toutefois tant du côté catholique que protestant. En août 1971 est introduite par le
Parlement de Stormont une mesure d’internement administrative. Le dimanche 30 janvier
1972, 13 manifestants sont tués par l’armée britannique à Derry (Bloody Sunday). Le Premier
ministre britannique exige peu après le transfert intégral des questions de sécurité à
Westminster, puis, suite à la démission de protestation du Premier ministre d’Ulster, les
Britanniques suspendent le Parlement de Stormont et soumettent l’île à une administration
directe.
L’administration directe est entendue dès le début comme une solution provisoire. Les
Britanniques lancent dès fin 1972 une réforme institutionnelle visant à rendre un certain degré
d’autonomie régionale à l’Ulster. La réforme prévoit un large partage de pouvoir entre
communautés protestante et catholique. Un nouvel Exécutif est mis en place début 1974, mais
il se heurte à un large front d’opposition parmi les unionistes qui, en particulier à la faveur
d’une grève massive, parviennent à faire tomber le gouvernement. L’Irlande du nord revient à
l’administration directe. Toutefois, cet épisode (dit de Sunningdale) est un pas important dans
l’évolution de la question nord-irlandaise car les Britanniques évoquent pour la première fois
une dimension irlandaise de la situation de l’Ulster, ouvrant la voie à une future collaboration
avec la République d’Irlande sur cette question (voir chapitre 3.3.4).
Après l’échec de Sunningdale, les Britanniques tentent la voie d’une convention
constitutionnelle en vue de trouver une formule parlementaire et gouvernementale susceptible
de recueillir un large consensus au sein de la société. Ils se heurtent toutefois à diverses
tendances unionistes favorables à une option majoritaire sans partage de pouvoir et le
processus politique s’enlise.
La violence politique reste très élevée, surtout jusqu’en 1977 (voir chapitre 3.3.2). Elle est le
fait tant des paramilitaires républicains que des loyalistes. En parallèle aux tentatives de
réformes des institutions, les Britanniques mettent en place un important appareil répressif. Le
Northern Ireland Emergency Provisions Act de 1973 instaure des tribunaux d’exception, les
Diplock Courts, tribunaux sans jury où siège un juge unique, de même qu’il confère à la
police et à l’armée des pouvoirs étendus d’arrestation, de perquisition et d’interrogation. Cette
législation est régulièrement renouvelée et complétée dans les années qui suivent. A partir de
1976, le statut spécial des prisonniers politiques est aboli et un principe de criminalisation des
membres de l’IRA et autres groupes paramilitaires, c’est-à-dire de déni de toute dimension
politique à leur action, est appliqué de manière systématique (McKittrick et McVea, 2001).
L’efficacité de cette double stratégie, d’une solution politique à trouver avec les modérés et
d’une solution militaire pour contrer l’IRA se voit ébranlée par la puissance de feu de
132
l’IRA141. Elle se voit ébranlée surtout sur le plan politique durant les grèves de la faim
successives de 1980 (first hunger strike) et 1981 (second hunger strike) de prisonniers
républicains enfermés au bloc H de la prison du Maze réclamant le rétablissement du statut
spécial des prisonniers politiques qui existait avant 1976142.
Parmi les évènements qui se sont succédé en Irlande du nord depuis le début des troubles,
aucun n’a sans doute marqué tant la mémoire républicaine que la grève de la faim de 1981.
Elle est entamée le 1er mars 1981143 par Bobby Sands, un membre de l’IRA condamné pour
détention d’arme à feu, auquel se joignent rapidement d’autres républicains. La grève de la
faim est extrêmement médiatisée par l’IRA, son impact encore accru lorsque Sands est choisi
comme unique candidat nationaliste à une élection parlementaire partielle et élu parlementaire
à une large majorité. Le gouvernement Thatcher refuse toutefois d’accéder aux demandes des
grévistes ou de négocier avec eux144. Bobby Sands meurt au bout de 66 jours. Son
enterrement est suivi par 40’000 personnes145. Après lui, 9 autres participants au mouvement
meurent avant que les prisonniers ne se décident à interrompre leur action. Le gouvernement
fera quelques concessions aux prisonniers après l’interruption de la grève de la faim. Alors
que la direction républicaine était originellement opposée à la grève de la faim, dont
l’initiative revient aux prisonniers, la grève est restée par la suite un emblème nationaliste
incontournable, en témoigne par exemple le mural (voir également chapitre 3.3.2) de Bobby
Sands qui se trouve devant les bureaux du Sinn Féin à Belfast. Les explications de ce
phénomène sont diverses, on notera en particulier le fait que la grève de la faim a été utilisée
plusieurs fois dans l’histoire du nationalisme irlandais, par exemple par le nationaliste
McSwiney en 1920, si bien que, comme le souligne CAIN146: « The tactic of the hunger strike
has a special place in Republican history and has proved very emotive for Nationalists in
Ireland throughout the 20th century » (CAIN, 2012) ; également l’écho d’une martyrologie
typiquement catholique parmi les républicains, à laquelle font écho des propos de McSwiney:
« It is not those who can inflict the most, but those who can suffer the most who will conquer
» (cité par CAIN, 2012)
141
Comme en témoigne p.ex. l’assassinat en août 1979 d’un membre de la famille royale britannique, Lord
Mountbatten, et la mort en embuscade le même jour de 18 soldats britanniques.
142
Les demandes des prisonniers sont au nombre de cinq, soit:
le droit de ne pas porter un uniforme de prisonnier ;
le droit de ne pas être soumis à un travail de prisonnier
le droit de libre association avec d’autre prisonniers
le droit d’organiser leurs propres activités de formation et récréatives
le droit à une visite, une lettre et un paquet par semaine.
Avant les grèves de la faim de 1980 et 1981, les exigences des prisonniers ont été exprimées en 1976 par la
campagne des couvertures (blanket protest), où les prisonniers, refusant de porter les costumes de prisonnier et
privés d’habits civils, s’enroulaient nus dans leurs couvertures, puis en 1978 par une grève de l’hygiène (dirty
protest).
143
Le 1er mars est choisi comme date symbole, le statut spécial de prisonnier politique ayant été aboli 5 ans plus
tôt.
144
Voir la lettre qu’écrit Thatcher au Cardinal O’ Fiaich intervenant en faveur des prisonniers: “The Government
have repeatedly made clear how much they regret the loss of life through all forms of violence in Northern
Ireland. The Government is not the inflexible party in this issue. The Provisional IRA, at whose behest the
hunger strike is taking place, have stated and restated from the beginning that they would call off the strike only
if the Government were to concede all five of their demands. What they want is not prison reforms, but a special
different status for some prisoners. This the Government cannot concede, since it would encourage further
blackmail and support for terrorism. We cannot treat persons convicted of criminal offences as prisoners of war,
which is what they want....” (Margaret Thatcher, 14 mai 1981).
145
Selon les données de l'European Protest and Coercion Data.
146
http://cain.ulst.ac.uk/ (consulté le 8 mars 2012).
133
La grève de la faim de 1981 apparaît superficiellement comme un échec pour les républicains,
mais de fait elle confère une certaine légitimité politique aux paramilitaires (McKittrick et
McVea, 2001): « There could have been no more definitive display of political motivation
than the spectacle of ten men giving their life in an awesome display of self-sacrifice and
dedication. It was possible to view this as outlandish fanaticism, and many did ; but it was not
possible to claim that these were indistinguishable from ordinary criminals. The hunger
strikers thus won political status in the eyes of the world » (McKittrick et McVea, 2001: 147).
A court terme, cependant, en réponse à la continuation des attentats de l’IRA et leur
déplacement sur sol britannique147, ainsi que des actions de l’organisation paramilitaire Irish
National Liberation Army (INLA) créée en 1979, le gouvernement britannique continue de
privilégier l’option répressive à l’égard des paramilitaires et introduit des mesures de
protection, d’immunité ou de rétribution financière pour des activistes prêts à témoigner
contre leurs compagnons d’armes (supergrass system), tandis que des unités spéciales, dites
E4A, s’attachent à l’élimination physique de paramilitaires (shoot-to-kill). Une enquête
achevée en 2003 a confirmé la collusion entre des agents des services secrets britanniques et
des groupes paramilitaires dans les assassinats d’activistes de l’IRA et de l’INLA148.
En parallèle, la recherche de solutions continue sur un plan politique. En 1985 est signé un
accord entre les gouvernements britannique et irlandais (Anglo-irish Agreement ou AIA). Le
gouvernement Thatcher a décidé, sans consulter la population d’Irlande du nord, d’intégrer
une dimension irlandaise dans la résolution du conflit. Les unionistes sont très opposés à
l’ingérence de la République d’Irlande dans les affaires nord-irlandaises149. Des
manifestations de protestation protestantes rassemblent jusqu’à 200’000 personnes, tandis que
nombre d’élus unionistes démissionnent en signe de protestation. L’Accord reste cependant
en vigueur. Il signe une distanciation des unionistes vis-à-vis du parti conservateur
britannique, qui avait jusque là été leur allié, tandis qu’à l’inverse, les nationalistes y voient
une réelle volonté de Londres de régler la question irlandaise. En ce sens, l’accord de 1985
marque un tournant, les protestants s’installant désormais dans une position de méfiance vis-
à-vis du gouvernement britannique qui avait jusque là été l’apanage des catholiques, les
catholiques à l’inverse commençant diversement de considérer le pouvoir britannique comme
un intermédiaire plus ou moins neutre.
L’accord anglo-irlandais ne permet pas de déblocage immédiat de la situation, qui s’enlise
plusieurs années, tandis que la violence politique reste endémique. Sont notables dans les
actes de violence de cette période à la fois l’accroissement des attentats de paramilitaires
protestants contre des civils catholiques et l’extension des activités de l’IRA sur le territoire
britannique150. En parallèle, toutefois, des pourparlers de paix sont menés entre le
gouvernement britannique et le Sinn Féin.
Les pourparlers ont été rendus possibles par un double mouvement de rapprochement de la
part du gouvernement britannique et des nationalistes: d’une part, les Britanniques ont accepté
147
Les attaques de l’IRA sur sol britannique comprennent l’assassinat en 1982 de 11 soldats britanniques dans
deux actions simultanées à Hyde Park et Regent’s Park, l’attaque du magasin Harrods à Londres à quelque jours
de Noel 1983, tuant 5 civils et en blessant 80. Ces attaques culminent daans l’attentat contre la conférence du
parti conservateur en octobre 1984, visant le premier ministre Thatcher, qui tue 5 personnes.
148
Rapport de Sir John Stevens, Commissioner of the Metropolitan Police, du 17 avril 2003. Des extraits du
rapport sont disponibles à l’adresse: http://www.rte.ie/news/features/dirtywar/report.pdf (consulté le 10 mars
2012).
149
Surtout du fait que la République d’Irlande n’a pas reconnu l’existence de l’Irlande du nord et prévoit selon la
Constitution de 1937 que sa souveraineté s’exerce sur l’ensemble de l’île d’Irlande.
150
En particulier une tentative d’assassinat sur le premier ministre anglais John Major en 1991 et deux attentats
dans la City londonienne en 1992
134
l’idée que les paramilitaires sont un interlocuteur incontournable dans le processus de paix et
ont reconnu une dimension politique à leur activisme ; d’autre part, les membres de l’IRA et
du Sinn Féin ont, à partir de 1985, réévalué leur position vis-à-vis de Londres, jusque là
diabolisée comme puissance impérialiste, pour considérer la possibilité d’une réelle volonté
de solution négociée de la part des Britanniques.
Le processus de paix connaît une impulsion centrale avec la Déclaration conjointe du 15
décembre 1993 (Downing Street Declaration ou Joint Declaration) des Premier ministre
britannique et Taoiseach irlandais. Comme expressément noté par les deux gouvernements, la
Déclaration de Downing Street marque le point de départ d’un processus de paix destiné à
aboutir à un règlement politique de la question nord-irlandaise et établit le cadre de cet accord
futur: le gouvernement britannique déclare n’avoir pas d’intérêt économique ou stratégique
particulier en Irlande du nord et être prêt à accepter une éventuelle réunification de l’Irlande si
la majorité de la population nord-irlandaise le décide ; symétriquement, le gouvernement
irlandais souligne n’avoir pas l’intention de rechercher une réunification de l’Irlande sans le
consentement de la majorité de la population d’Irlande du nord.
La déclaration est accueillie positivement par les unionistes comme les républicains. En août
1994, l’IRA annonce un cessez-le-feu, suivi en octobre 1994 par une annonce similaire des
paramilitaires loyalistes. A partir de la fin de l’année 1994, la question tourne surtout autour
des modalités de participation au processus de paix par les paramilitaires, leurs représentants
politiques et leurs alliés. La reddition par les paramilitaires des armes en leur possession
(decommissionning) – comme préalable à leur participation aux pourparlers ou en parallèle de
ces pourparlers – devient un enjeu central. Des ruptures de cessez-le-feu, flambées de
violence151 et attentats parfois meurtriers152 continuent de se produire, mais la logique de
négociation prend le dessus tant parmi les groupes paramilitaires protestants que catholiques.
Le 10 avril 1998 est conclu à Belfast un accord (Good Friday Agreement dit aussi accord de
Belfast) qui pose les bases du fonctionnement institutionnel futur en Irlande du nord. L’accord
souligne en particulier la volonté d’un partage de pouvoir entre communautés. Il prévoit
l’instauration d’un parlement et gouvernement autonomes avec diverses garanties pour la
minorité catholique (voir chapitre 3.3.5). La mise en œuvre du Good Friday Agreeement a
souffert de diverses difficultés, en particulier autour de la question du désarmement des
paramilitaires. Le parlement et gouvernement entrés en fonction en décembre 1999 ont été
suspendus en octobre 2002, le Parlement officiellement dissous en avril 2003 et l’Irlande du
nord est repassée temporairement sous l’administration du secrétaire d’Etat britannique en
charge de la région jusqu'en 2007.
Les gouvernements britannique et irlandais ont toutefois dès avril 2003 réaffirmé
l’attachement des deux gouvernements à la mise en œuvre du Good Friday Agreement et leur
volonté de voir dès que possible la remise en fonction des institutions autonomes. La question
centrale est restée dans ce cadre l’instauration d’un Etat de droit, où les paramilitaires
désarment et les forces de sécurité officielles soient acceptées (à cette fin, le Royal Ulster
Constabulary a été réformé et a depuis 2002 une nouvelle appellation, le Police Service of
Northern Ireland ou PSNI). Après de longues négociations, l’IRA a accepté en juillet 2005 de
déposer les armes et d’utiliser uniquement des moyens pacifiques à l’avenir. Même si la
majorité des paramilitaires loyalistes n’ont pas suivi ce mouvement immédiatement153, la
151
L’été 1996 voit se produire une explosion de violence autour des marches protestantes à travers les quartiers
catholiques. Il s’agit de la pire flambée de violence intercommunautaire en 25 ans (McKittrick et McVea, 2001).
152
En particulier un attentat à Omagh en 1998, qui fait 29 morts.
153
L'Ulster Defence Association (UDA) et les Ulster Freedom Fighters (UFF) ont désarmé en 2007, l'UVF et le
Red Hand Commando en 2009.
135
violence a fortement diminué. Les assassinats et attentats ont quasiment cessé, il demeure une
violence de plus faible intensité (punishment beatings, extorsions, etc.) assortie d’un contrôle
plus ou moins important exercé par les paramilitaires dans certains quartiers.
L'année 2007 peut être considéré comme marquant la fin des troubles en Irlande du Nord.
Après les accords dits de St. Andrews entre les gouvernements britannique, irlandais et les
principaux partis d’Irlande du nord de restaurer le parlement nord-irlandais et son
gouvernement, ainsi que l’acceptation par le Sinn Féin de soutenir la nouvelle police nord-
irlandaise, puis des élections en mars 2007, un nouveau gouvernement nord-irlandais a été
formé en mai 2007. Il inclut entre autres le Democratic Unionist Party (DUP) de Ian Paisley
et le Sinn Féin. Le 8 mai, le contrôle sur l’Irlande du nord est formellement transmis du
Secrétaire d’Etat pour l’Irlande du nord à l’Exécutif nouvellement formé. En juillet 2007,
l’armée britannique achève officiellement sa mission en Irlande du nord – commencée en
1969 – et transfère la responsabilité de la sécurité nord-irlandaise à la police locale.
Le transfert de pouvoir au gouvernement nord-irlandais a été jusqu’ici couronné de succès. Le
journal britannique the Economist notait ainsi en 2009: « In its two and a half years of
existence, power sharing has, against all expectations, provided a considerable degree of
political harmony, even though gunmen and bombers have not entirely vanished from the
scene. » (The Economist, 19.09.2009: 41). L'élection de l'assemblée d'Irlande du nord en 2011
a confirmé le parti républicain Sinn Féin et le parti unioniste Democratic Unionist Party
comme les deux partis politiques actuellement les plus influents en Irlande du nord. Comme
en 2007, le gouvernement nord irlandais est constitué de représentants des quatre principaux
partis, soit le Democratic Unionist Party (DUP), le Sinn Féin, l'Ulster Unionist Party (UUP)
et le Social Democratic and Labour Party (SDLP) ; de plus, il inclut désormais le parti libéral
et anti-sectaire Alliance Party of Northern Ireland, qui a obtenu un relatif succès électoral aux
élections de 2011.
154
La part des catholiques à la population d’Irlande du nord est croissante. En 1991, 52 % des moins de 16 ans
étaient des catholiques [Willaime, 1991: 137]
136
3.2.1 L’identité irlandaise
On ne peut parler sans risque d’une identité en Irlande du nord. Les habitants s’identifient à
diverses nationalités: Irlandais, Britanniques, Irlandais du nord, d’Ulster, etc. La religion joue
un rôle important dans la manière dont les individus définissent leur appartenance nationale.
D’après Ruane et Todd (1996), les catholiques d'Irlande du nord tendent à se considérer:
Majoritairement comme Irlandais, c’est-à-dire habitants de l’île d’Irlande ou membres
du peuple d’Irlande, identité combinée avec une identité régionale (« Irlandais du
nord ») plus ou moins marquée,
Pour une minorité d’entre eux comme Irlandais du nord, entendu comme incluant les
communautés protestante et catholique d’Irlande du nord, ou comme Britanniques,
c’est-à-dire citoyens du Royaume-Uni.
Les protestants tendent pour leur part à se considérer:
Majoritairement comme Britanniques, c’est-à-dire citoyens du Royaume-Uni,
Pour une minorité, comme d’Ulster, entendu comme incluant exclusivement les
protestants d’Ulster, ou comme Irlandais du nord, entendu comme incluant les
communautés protestante et catholique,
Pour une très faible minorité enfin, comme Irlandais, en soulignant la double culture
protestante et catholique de l’île d’Irlande.
Tableau 26: Nationalité (subjective) en fonction de l’appartenance religieuse ein Irlande
du nord en 1992
Catholiques Protestants
Irlandais 60 % 4%
Britanniques 10 % 66 %
Autres1 31 % 29 %
1Autres: « d’Ulster » ; « Anglo-Irlandais » ; « parfois Britannique, parfois Irlandais » ; « nord Irlandais » ; « ne
sait pas ». Source: Ruane et Todd, 1992: 189.
137
catholique avec des aspirations – selon les personnes considérées – irrédentistes, séparatistes
ou autonomistes155.
3.2.2 Dimension territoriale de l’identité
L’Irlande du nord est située au nord-ouest de l’île d’Irlande et sa superficie, de 13’470 km2,
représente environ un sixième du territoire de l’île et 5 % du territoire du Royaume-Uni.
L’Irlande du nord se compose de six des neufs comtés historiques de la province d’Ulster:
Antrim, Armagh, Derry, Down, Fermanagh, et Tyrone. La population nord-irlandaise s’élève
à 1,68 millions d’habitants156, ce qui correspond à environ 3 % de la population totale du
Royaume-Uni.
Comme on l'a déjà noté, le découpage territorial de l'Irlande du nord ne correspond pas à un
territoire historique mais à une solution de partition de l’Irlande adoptée en 1921 lorsque
l’Irlande (du sud) est devenue indépendante de la Grande-Bretagne.
Pour la majorité de la population catholique, le territoire « mythique » de l'Irlande et le
territoire politique auquel aspire la population est celui de l'île d'Irlande. Le territoire
administratif des six comtés de l'Ulster n'est reconnu que par une minorité de la population
catholique comme un découpage politique légitime à court ou long terme. A l'inverse, pour la
majorité des protestants, les six comtés de l'Ulster correspondent à une partition légitime de
l'île d'Irlande, dans la mesure où elle reflète les aspirations de la majorité de la population
d'Irlande du nord.
3.2.3 Dimension religieuse, linguistique et culturelle de l’identité irlandaise
Les différentes dimensions religieuse, linguistique et culturelle de l'identité irlandaise sont
décrites brièvement ci-dessous, essentiellement du point de vue du clivage157 opposant de
manière simplifiée les catholiques et protestants d'Irlande du nord, ainsi que du clivage centre-
périphérie opposant le Royaume-Uni à l'Irlande du nord:
Dimension religieuse de l'identité
Lorsqu’on songe aux clivages internes à l’Irlande du nord, la religion vient immédiatement à
l’esprit. La division confessionnelle des six comtés entre une majorité protestante et une
minorité catholique est généralement identifiée comme la cause première des troubles en
Irlande du nord.
La religion continue de jouer un rôle très important dans la société nord-irlandaise: «
L’Irlande du nord reste, avec l’Eire, le secteur géographique le plus pratiquant d’Europe: en
1981, on comptait 52 % de pratiquants hebdomadaires en Irlande du nord” (Willaime, 1991:
137). La religion est également constitutive de l’identité culturelle et politique des Irlandais
du nord, les équations catholique = irlandais (gaélique) = nationaliste, protestant = britannique
= unioniste/loyaliste et opposition binaire entre les deux communautés, ont une certaine
pertinence même s’il s’agit d’une vision simplifiée de la réalité: d’une part les communautés
155
A noter qu’une minorité protestante est également séparatiste, sous des conditions qui divergent généralement
de celles préférées par la minorité catholique: pour les protestants, il s’agirait souvent d’assurer une Ulster
indépendante entièrement dominée par les protestants (les plus fervents partisans de l’indépendance se trouvent
plutôt parmi des mouvances extrémistes), alors que pour les catholiques séparatistes l’objectif serait une Irlande
du nord indépendante mais où le pouvoir serait partagé entre protestants et catholiques (les catholiques
extrémistes seraient plutôt favorables à une réunification irlandaise sans droits particuliers conférés à la minorité
protestante).
156
Northern Ireland Census 2001.
157
Nous entendons par clivage, dans l'ensemble du texte, des différences sociales, économiques ou culturelles
qui ont une dimension de conflit politique opposant soit deux populations, comme dans le cas irlandais, soit une
région et le centre.
138
religieuses ne sont pas homogènes, le vocable « protestant » cachant une grande diversité
d’appartenances (voir graphique 28 ci-dessous), d’autre part les équations précitées ne valent
que très approximativement.
Si l’on considère par ailleurs la population d’Irlande du nord et celle de Grande-Bretagne, il
existe une différence confessionnelle claire entre les catholiques irlandais et le reste du
Royaume-Uni, qui est protestant dans sa grande majorité. Il existe également une différence
confessionnelle entre la majorité des protestants d’Irlande du nord, d’origine presbytérienne
ou proches des presbytériens, et l’Angleterre (mais non avec l’ensemble du Royaume-Uni,
puisque les Écossais sont aussi majoritairement presbytériens).
Graphique 27: Appartenances religieuses au sein de la communauté protestante et
proximité ressentie avec les autres communautés religieuses
CONGREGATIONALISTE GROUPES
‘MISSION HALL’
EGLISE PRESBYTERIEN
D’IRLANDE EVANGELIQUE
Source: Roche et Barton (1991: 111). La proximité avec les autres communautés religieuses est une auto-
estimation des personnes sondées (le nom des communautés dont des représentants étaient inclus dans le
sondage est encadré).
Les éléments précités n'impliquent pas que la conflit irlandais trouve son origine dans un
clivage religieux essentiellement. Comme le constate McClung Lee, « the religious tag on
contemporary Loyalists and Nationalists does not mean that this is basically a ‘religious’
struggle’ » (1983: 101). Chaque communauté est libre d’exercer sa religion, et les enjeux
qu’on pourrait classifier sous le vocable d’enjeux religieux sont toujours liés à des enjeux
culturels plus larges ou à des enjeux économiques ou politiques158. L'appartenance
158
Par exemple la question de l’avortement, condamné par l’Église catholique et interdit en Irlande du sud, est
brandie par certains protestants pour illustrer le diktat de Rome régnant en République d’Irlande. L’enjeu est
marginalement d’ordre religieux, davantage un enjeu culturel ou politique. De même, la question du
subventionnement des écoles privées catholiques peut à la rigueur être analysée comme un enjeu religieux (les
139
confessionnelle est par contre un bon prédicteur de l'appartenance subjective des Irlandais du
nord à la communauté unioniste ou républicaine, elle est également un élément central de
division et ségrégation entre populations, et elle est enfin largement utilisée comme un
marqueur symbolique des antagonismes de la société irlandaise, comme en témoignent par
exemple les inscriptions murales « No Pope here » dans les quartiers protestants.
Dimension linguistique de l'identité
Historiquement, les Irlandais parlaient gaélique, une langue restée vivace jusqu’au dix-
neuvième siècle. Actuellement toutefois, le nombre de locuteurs de gaélique est devenu très
faible et tous les Irlandais sont monolingues anglais ou bilingues. On ne peut dire qu’il existe
de différence linguistique ou d'enjeu linguistique saillant au sein de la communauté d’Irlande
du nord ou entre la communauté d’Irlande du nord et la Grande-Bretagne. Certains
républicains ont néanmoins fait de la défense du gaélique un cheval de bataille nationaliste.
Les autres questions culturelles
Les divisions culturelles en Irlande du nord s’expriment à travers nombre de dimensions. Un
Irlandais du nord peut généralement déduire l’appartenance religieuse d’une personne à divers
détails: son nom159, l’école qu’il a fréquentée, le quartier où il vit, le pub qu’il fréquente, les
sports qu’il pratique160, etc.161 A peu près toute caractéristique qui se prête à une opposition
symbolique des communautés peut être utilisée comme symbole d’identité en Irlande du nord.
Même le domaine alimentaire devient chargé symboliquement, comme l’indiquent certains
graffitis dans les quartiers catholiques, qui proclament: « no tea here », allusion une société
protestante réputée puritaine et singeant le mode de vie britannique.
Les divisions culturelles se traduisent par une ségrégation importante dans l'habitat ou la
scolarisation (voir chapitre 3.2.4), avec pour effet de renforcer encore, par une socialisation
différente et des échanges peu nombreux, la distance et le conflit entre communautés. Une
mesure simple du degré d'intimité entre communautés, soit le taux de mariage
intercommunautaires, montre qu'en Irlande du nord ce taux ne dépasse pas 5 à 10 % des
unions, comme il apparaît au tableau 28 ci-dessous.
écoles catholiques dispensent des cours de religion catholique romaine), mais part à un enjeu culturel plus large
(les écoles catholiques dispensent un enseignement qui fait une large place à la culture irlandaise) auquel se
superposent un enjeu économique (la plupart des catholiques fréquente des écoles catholiques et le refus de
subventionner ces écoles à l’égal des écoles d’État, majoritairement fréquentées par des protestants représente
une discrimination économique de la population catholique) et un enjeu politique (l’enseignement ressort
clairement au domaine des politiques publiques).
159
Les prénoms sont chargés d’un point de vue identitaire: les prénoms Elisabeth, William, Norman, Sidney
identifient en général un protestant, les prénoms Patrick ou Seamus un catholique.
160
Des sports typiquement irlandais comme le hurling ou le football gaélique sont pratiqués surtout par les
catholiques, tandis que des sports typiquement britanniques tel le cricket ont la préférence des protestants.
161
Dans les termes de Seamus Heaney: “Smoke-signals are loud-mouthed compared with us: / Manoeuverings to
find out name and school, / Subtle discrimination by addresses / With hardly an exception to the rule / That
Norman, Ken and Sidney signalled Prod / And Seamus (call me Sean) was sure-fire Pape. / O land of password,
handgrip, wink and nod, / Of open minds as open as a trap.” (Seamus Heaney, Whatever You Say Say Nothing)
140
Tableau 28: Proportion de personnes interrogées reportant que leur partenaire est d'une
religion différente de la leur entre 1968 et 2000
Année Ensemble (%)
1968 5%
1978 5%
1989 4%
1998 9%
1999 11 %
2000 8%
162
Source: Office for National Statistics, Annual Survey of Hours and Earnings 2006.
163
Début 2009, le taux de chômage en Irlande du nord était par exemple inférieur à celui de la Grande-Bretagne
(The Economist, September 19th 2009: 41).
164
Une analyse économétrique menée par Smith and Chambers (1987) montre que, parmi divers facteurs
explicatifs du taux de chômage, la religion reste le facteur explicatif le plus important.
141
Tableau 29: Revenu annuel brut des ménages en Irlande du Nord selon la religion
(périodes 1986-87 et 1988-91)
1986-1987 1988-1990/91
Catholique Protestant Ensemble Catholique Protestant Ensemble
Moins de
£2,000 8% 6% 7% 4% 3% 4%
£2,000–
£3,999 31% 24% 26% 26% 24% 24%
£4,000–
£5,999 20% 17% 18% 19% 15% 17%
£6,000–
£9,999 21% 20% 20% 20% 19% 19%
£10,000–
£14,999 12% 18% 16% 14% 16% 15%
£15,000 et
plus 9% 16% 14% 17% 23% 22%
Source: Policy Planning and Research Unit, Continuous Household Survey, Religion Report,
No.1/93, cité par CAIN).
Classe ouvrière 58 % 48 %
Classe moyenne 24 % 30 %
Professions libérales et haute bourgeoisie 9% 16 %
Divers 9% 6%
Total 100 % 100 %
142
Tableau 31: Taux de chômage selon la religion et le sexe en Irlande du nord et en
Grande-Bretagne entre 1971 et 2002
Recensement Recensement CHS CHS Recensement
1971 1981 1983 1985-87 2002/03
Hommes
Femmes
Catholiques 7.0 17.1 17 15 6.4
Protestants 3.6 9.6 11 9 3.4
Moyenne
Irlande du 4.7 12.6 13 11 -
nord
Moyenne
Grande- 4.7 7.4 10 9 -
Bretagne
Sources: Northern Ireland Census of Population, 1971 and 1981 ; Northern Ireland Continuous Household
Survey (CHS, 1983 et 1985-87) ; Employment Gazette ; Labour Force Survey 2002/2003, Office for National
Statistics.
Les différences de statut socio-économique sont en partie le résultat d’une discrimination (non
mesurable) des catholiques. Historiquement, c’est-à-dire surtout du temps du parlement de
Stormont, cette discrimination a été avalisée et encouragée par les autorités en place (voir
p.ex. Melaugh, 1995). Elle était de ce fait particulièrement importante dans le secteur public,
comme en témoigne le tableau ci-dessous:
143
Tableau 32: Part des catholiques et protestants dans l’administration publique
(estimation effectuée en 1959)
Catholiques Protestants
Secrétaires permanents 0% 100 %
Secrétaires assistants 5% 95 %
Directeurs 4% 96 %
Assistants de direction 8% 92 %
Personnel de l’administration 6% 94 %
Moyenne administration 6% 94 %
Source: Barritt et Carter, 1972.
165
D’après Barrett et Carter, quand les entreprises ne sont pas exclusivement protestantes ou catholiques, elles
connaissent souvent une division interne du travail: emplois qualifiés aux protestants et non qualifiés aux
catholiques ou ségrégation par département, la confession du chef du département déterminant largement celle
du personnel qu'il embauche (Barrett et Carter, 1972).
166
Egalement en raison de la violence: les zones d’habitation mixtes sont souvent des cibles typiques pour la
violence interconfessionnelle (McEvoy, 2008).
144
« l’homogénéisation confessionnelle des zones d’habitation s’accentue » (Willaime, 1991:
138), ce que confirment Niens, Cairns et Hewstone (2003) et qui apparaît aussi au tableau 33
ci-dessous, deuxièmement les conditions de logement des catholiques sont en moyenne moins
bonnes que celles des protestants (voir p.ex. Melaugh, 1995), troisièmement les différences de
conditions d’habitat ont par le passé été attribuées à une politique de discrimination de
l’administration en faveur des protestants. L’habitat a de ce fait été un enjeu politique
important, les catholiques exigeant qu’il soit mis fin à la politique de discrimination dont ils
faisaient l’objet.
Tableau 33: Proportion de personnes interrogées reportant que « tous ou la plupart » de
leurs voisins sont de la même religion qu'eux entre 1968 et 1998
Année du sondage Catholiques Protestants
1968 57 % 68 %
1978 61 % 75 %
1989 62 % 67 %
1998 64 % 75 %
En matière de scolarisation, comme pour l’habitat, la ségrégation est la règle, les protestants
fréquentant l’école publique, les catholiques des écoles privées. En 2000/2001, les élèves de
l'école primaire et secondaire protestants étaient pour 94 % d'entre eux scolarisés dans des
écoles protestantes, pour 1 % dans des écoles catholiques et pour 5 % dans des écoles
intégrées, tandis que 92 % des élèves catholiques fréquentaient une école catholique, 4 % une
école protestante et 3 % une école intégrée (Gallagher, 2003: 62). Les attentes des deux
populations vis-à-vis des programmes scolaires, qui varient fortement selon la confession
(comme le montre le tableau 34 ci-dessous), surtout en matière d’enseignement religieux167,
sont un facteur explicatif de cette ségrégation.
167
A l’école publique, l’enseignement religieux consiste dans la seule lecture de la bible, ce qui correspond à une
approche libre-exaministe de tradition protestante, quand les catholiques se réfèrent davantage à la tradition de
l’église qu’aux textes.
145
Tableau 34: Contenu désiré de l’enseignement secondaire selon la religion. Pourcentage
de personnes considérant que les élèves du secondaire et du lycée devraient étudier…
Catholiques Protestants
1989 1993 1989 1993
Dans la mesure où les catholiques fréquentent de facto des écoles privées, leur financement
est un enjeu politique et l’abolition des règles de financement défavorables des écoles
catholiques (part d’autofinancement plus important que pour les écoles publiques) a été une
revendication récurrente du mouvement nationaliste durant les troubles (voir aussi chapitre
3.3).
146
partis nationalistes, d'autre part, les évènements de protestation à caractère nationaliste. Ces
variables sont reprises pour les cinq mouvements nationalistes étudiés. Comme on le
constatera aux chapitres 4.3.1 à 7.3.1, le potentiel ainsi considéré peut varier fortement selon
les régions d'analyse: dans certaines régions, comme en Ecosse, la question nationale
représente un enjeu politique parmi d'autres alors que dans d'autres, comme en Irlande du
nord ou au au Pays basque, il s'agit d'un enjeu politique majeur qui se reflète tant dans le
soutien électoral aux partis nationalistes que dans la mobilisation sociale.
168
Selon le Northern Ireland Census 2001.
147
Tableau 35: Résultat des élections en Irlande du Nord entre 1982 et 2011 (en % des
suffrages)
Election DUP UUP SDLP SF Autres
169
Selon Tonge (1998). Wilson (2010) indique un résultat marginalement différent, soit 13.6 %, pour le DUP.
170
Selon Tonge (1998). Wilson (2010) indique des résultats légèrement différents pour le DUP (15.8 %), l'UUP
(27.9 %) et le SDLP (22.6 %).
148
Pour l'Irlande du nord, on répertorie selon la base de données de l'European Protest and
Coercion Data entre 1980 et 1995171 un total de 4056 évènements de protestation172 sur le
territoire nord-irlandais, tous types de mouvements sociaux confondus. Comme une partie de
ces évènements concerne des actions de plusieurs journées (en particulier le « dirty protest »
de la prison du Maze, les grèves de la faim de paramilitaires emprisonnés ou des prises
d'otage de plusieurs jours), on a également corrigé ces données et considéré comme une seule
unité les évènements de protestation de plusieurs journées ; les données corrigées répertorient
en tout 2'219 actions de protestation d'un ou plusieurs jours. Ces évènements de protestation
peuvent être globalement répartis en quatre catégories: les actions liées au mouvement
nationaliste ou républicain (1'441 évènements, soit 65.0 %), les actions liées au mouvement
unioniste ou loyaliste (25.3 %), les actions de protestation pacifistes, en faveur de la
réconciliation nord-irlandaise ou de protestation contre le terrorisme (4.2 %), enfin la
protestation liée aux droits des travailleurs (4.8%). Une faible minorité de la protestation, soit
environ 0.8 %, ne ressort pas à ces catégories mais à d'autres types de protestation (par
exemple: droit des femmes, mouvement antinucléaire, éducation, etc.). En d'autres termes, les
chiffres indiquent que la question nationale en Irlande du nord domine entièrement le conflit
politique pour la période 1980 à 1995, à l'exception d'une mobilisation minoritaire en faveur
des droits des travaileurs. Les chiffres montrent également que le mouvement nationaliste
possède un potentiel de mobilisation supérieur à son contre-mouvement loyaliste ou unioniste.
Les données sur la mobilisation doivent cependant prendre en compte le fait que l'essentiel
des activités de protestation concernent un faible nombre de participants: le nombre médian
de participants aux 1'441 actions nationalistes répertoriées d'un ou plusieurs jours est de 1 à
10 personnes173, ce compte tenu également de la prééminence d'actions à caractère terroriste:
attentats, incendies, etc. ou autres actions violentes impliquant un nombre réduit de personnes,
tels les passages à tabac (voir aussi le chapitre 3.3.3). Seuls 55 évènements de protestation
nationalistes ont réuni mille participants et plus en Irlande du nord pendant la période, comme
il apparaît au tableau 36.
Tableau 36: Nombre de participants à des actions de protestation nationalistes (d’un ou
plusieurs jours) entre 1980 et 1995 sur le territoire irlandais
171
Les données des années 1990 à 1992 sont toutefois manquantes dans la base de données pour l'Irlande du
nord.
172
La base de données répertorie 4365 évènements en tout pour l'Irlande du nord pour la période 1980 à 1995 (à
l'exception des années 1990 à 1992), dont 309 peuvent être attribués à des actions des autorités (procès,
arrestations, etc.).
173
Dans le cas de l'Irlande du nord, à la différence d'autres régions (par exemple en Ecosse), le nombre de
participants a été inféré par les auteurs pour chaque évènement de protestation répertorié. Une grande partie des
valeurs sont toutefois des estimations (1 à 10, une dizaine, une centaine, quelques centaines) et codées en
conséquence par la base de données.
174
Y compris les cas où le nombre de participants est estimé à "une dizaine".
175
Y compris les cas où le nombre de participants est estimé à "une centaine".
149
Il est à souligner que les données de l'European Protest and Coercion Data ne capturent pas
l'ensemble de l'activité nationaliste et tendent de ce fait à sous-estimer la mobilisation. Elles
ne considèrent pas certaines formes de protestation, par exemple les murals, et ne répertorient
pas les marches (parades) qui représentent une partie non négligeable de l'activité nationaliste
(voir chapitre 3.3.3).
Les données de l'European Protest and Coercion Data ne permettent pas non plus de se
prononcer sur le potentiel de mobilisation nationaliste depuis la mise en oeuvre du processus
de paix. Comme l'indiquent les chapitres 3.3.3 et 3.3.4, on peut supposer toutefois que ce
potentiel demeure non négligeable, même s'il a diminué depuis les accords de Belfast.
Dans l'ensemble, on peut considérer que le conflit nationaliste en Irlande du nord domine le
conflit politique à l'échelon institutionnel, de même qu'il a été hégémonique en termes de
mobilisation sociale entre 1980 et 1995 au moins.
3.3.2 Stratégies d’action du mouvement nationaliste irlandais
Le mouvement nationaliste irlandais est, durant la période d'analyse, à la fois un mouvement
institutionnel, représenté par les partis politiques du SDLP et du Sinn Féin essentiellement, et
un mouvement extra-institutionnel dominé par les groupes paramilitaires (Provisional IRA,
Official IRA, INLA, etc.). Une analyse approfondie des objectifs et stratégies de ces différents
acteurs durant l'ensemble de la période dépasse les possibilités du présent travail. Toutefois, à
la lumière de la littérature disponible comme d'une sélection de manifestes et déclarations des
acteurs impliqués, le présent chapitre s'emploie à identifier, d'une part, les objectifs politiques
poursuivis par les acteurs et leur positionnement vis-à-vis des enjeux du conflit irlandais
décrits au chapitre 3.2, d'autre part, les stratégies d'action poursuivies par ces mêmes acteurs.
3.3.2.1 Aperçu des objectifs et stratégies du nationalisme irlandais
Le nationalisme irlandais, dans sa version modérée et partisane représentée par le SDLP,
comme dans sa version radicale représentée – jusqu'aux accords de paix de Belfast – par le
Sinn Féin et les groupes paramilitaires, présente de manière simplifiée les aspirations
communes et les lignes de fracture suivantes (considérées plus en détail aux chapitres 3.3.2.2
et 3.3.2.3):
1) Réunification irlandaise. La réunification de l'Irlande constitue un objectif pour les
principaux acteurs du nationalisme irlandais. Ils s'accordent à considérer que l'Irlande du nord,
issue d'un découpage administratif dénué de légitimité historique, est un accident de l'histoire
auquel il convient de remédier. Tant pour le SDLP que pour le Sinn Féin ou les paramilitaires
républicains, le territoire de l'île d'Irlande est le territoire mythique auquel se réfère le projet
nationaliste. Les nationalistes modérés et radicaux divergent par contre concernant leur
traitement de l'opposition protestante à ce processus de réunification, concernant leur
acceptation des institutions britanniques existantes, ainsi que l'agenda de la réunification et les
moyens considérés légitimes pour y parvenir.
2) Communauté nationale. La communauté nationale envisagée par le nationalisme irlandais
comprend l'ensemble des habitants de l'île d'Irlande, c'est-à-dire qu'elle inclut également la
communauté protestante d'Ulster. Le républicanisme met l'accent toutefois sur le fait que la
communauté protestante s'est, dans le cadre de son statut de domination politique et
économique en Irlande du nord, coupée de la communauté nationale irlandaise. Tandis que le
nationalisme modéré vise dans ce cadre à promouvoir l'adhésion à terme des unionistes au
projet national irlandais dans le cadre d'un processus démocratique, le nationalisme radical
tend à considérer l'unionisme protestant comme une position réactionnaire dénuée de
150
légitimité et la réunification de l'Irlande comme un projet à imposer également contre la
volonté de la majorité unioniste.
3) Institutions de l'Irlande du nord. Le nationalisme modéré et radical divergent dans leur
relation aux institutions nord-irlandaises. Pour le SDLP, l'objectif de réunification irlandaise à
terme n'est pas incompatible avec une reconnaissance d'institutions démocratiques dans le
cadre de l'Etat britannique. Ses objectifs en conséquence ont été pendant la période des
troubles d'obtenir un partage de pouvoir institutionnalisé et une participation active de la
minorité catholique à des institutions démocratiques en Irlande du nord. A l'inverse, le
nationalisme radical a rejeté globalement – jusqu'au processus de paix – la légitimité des
institutions britanniques et nord-irlandaises ; depuis le Good Friday Agreement toutefois le
nationalisme radical a de facto reconnu ces institutions comme légitimes.
4) Agenda de la réunification. Le nationalisme modéré a poursuivi une politique
incrémentale, avec pour objectif le rétablissement d'institutions politiques autonomes et
démocratiques à Stormont où la minorité catholique obtienne des garanties ; le nationalisme
radical, à l'inverse, a eu pour stratégie jusqu'aux accords de Belfast un conflit armé avec l'Etat
britannique amenant au retrait britannique de l'Irlande du nord et à l'obtention de la
réunification irlandaise par la voie militaire ; depuis le Good Friday Agreement, il a
également accepté l'approche incrémentale des modérés.
5) Stratégies d'action. Les nationalistes modérés sont opposés à la lutte armée, tandis que les
radicaux ont espéré durant la première partie du conflit forcer les Britanniques à se retirer
d'Irlande du nord et à accepter l'indépendance de la province par une stratégie militaire. A
partir des années 1980, ils ont opté pour une stratégie duale, de lutte armée et de participation
politique, dite « the armalite and the ballot box » (selon les mots de Danny Morrison à la
conférence annuelle du Sinn Féin de 1981: « Who here really believes we can win the war
through the ballot box? But will anyone object if, with a ballot paper in one hand and the
Armalite in the other, we take power in Ireland? » [McAllister, 2004: 124]). A partir de 1994,
le nationalisme radical s'est engagé progressivement dans une voie de poursuite de ses
objectifs politiques par des moyens pacifiques.
6) Enjeux économiques, sociaux et culturels. Les enjeux économiques et sociaux sont
importants, et tant le nationalisme modéré que radical ont poursuivi l'objectif de mettre fin
aux discriminations de la population catholique et à leur situation économique désavantageuse
en regard de celle de la communauté protestante. De même, les nationalistes se sont attachés à
la promotion de la culture irlandaise. Pour autant, en regard des enjeux institutionnels décrits
ci-dessus, les enjeux culturels apparaissent mineurs et même les enjeux économiques et
sociaux paraissent secondaires dans la stratégie des nationalistes sur la base de la littérature
consultée (voir par exemple McAllister [2004], Maillot [2005], Murray et Tonge [2005],
Frampton [2009]).
Ces positions sont discutées plus en détail ci-après pour les deux franges du mouvement, de
même que l'évolution de leurs positions dans le temps.
3.3.2.2 Stratégies du nationalisme irlandais modéré
Le nationalisme modéré est représenté, sous sa forme partisane, essentiellement par le SDLP.
Depuis sa création en 1970 à l'issue de la campagne pour les droits civiques en Irlande du
nord, il s'est attaché à la création d'une Irlande unifiée par des moyens pacifiques et
institutionnels et condamne la violence paramilitaire.
151
Objectifs du SDLP
L'objectif de long terme du SDLP est la réunification irlandaise. En dépit de cet objectif final,
le parti est aussi favorable à un partage du pouvoir entre catholiques et protestants dans le
cadre institutionnel de l'Irlande du nord. Selon Murray et Tonge (2005), sous l'administration
directe britannique, on peut considérer que le SDLP a personnifié une position visant à 1)
reconstituer un gouvernement autonome en Irlande du nord, 2) promouvoir l'égalité et la
participation de la minorité nationaliste au pouvoir et 3) promouvoir également un partage de
pouvoir institutionnalisé dans le cadre d'institutions nord-irlandaises réformées (voir
également Frampton, 2009: 5-6): « From the outset, the SDLP were the protagonists of British
civil rights for the nationalist community in Northern Ireland. This was in essence about
persuading the British government to adopt an agenda to promote an inclusive equality
agenda for the nationalist community in Northern Ireland » (Murray et Tonge, 2005: xiii).
Le parti a toutefois également conditionné de manière répétée une solution politique en
l'Irlande du nord à la participation de la République d'Irlande aux affaires nord-irlandaises.
Plutôt que l'auto-détermination, il réclame dans ce cadre une co-détermination de l'avenir de
l'Irlande du nord, où les populations du nord comme du sud de l'île pourraient se prononcer
démocratiquement sur l'avenir de la région (Tonge, 1998: 61). De même, le SDLP défend une
coopération transfrontalière avec l'Irlande dans le domaine économique, politique ou culturel.
En relation avec la communauté protestante, le SDLP accepte par ailleurs que les unionistes
ne peuvent être forcés à l'intégration dans une Irlande unifiée, mais qu'une éventuelle
réunification doit être obtenue de manière consensuelle.
Enfin, une partie de l'agenda du parti concerne l'amélioration des conditions économiques ou
sociales de la communauté catholique et la promotion de la culture irlandaise. Il est à noter
toutefois sur la base d'un examen des manifestes du parti que, même si elle est traitée
spécifiquement, la question de la réduction des inégalités entre communauté catholique et
protestante ne fait pas l'objet d'une emphase particulière en regard de questions économiques
ou sociales qui concernent l'ensemble de la population (voir SDLP [1975, 1998, 2003, 2007,
2011]). Les enjeux d'égalité entre population sont davantage thématisées sous l'angle politique
– jusqu'aux accords de 1998 – qu'économique ou social par le SDLP. De même, si la
promotion de la culture et langue irlandaise fait partie des objectifs du parti, l'examen des
manifestes politiques du SDLP laisse entendre que ces objectifs sont secondaires (voir SDLP
[1975, 1998, 2003, 2007, 2011]).
L'agenda politique du SDLP en ce qui concerne l'avenir de l'Irlande du nord n'a pas
foncièrement varié dans le temps, comme l'indique la position du parti à plusieurs moments
clef du conflit:
En 1974. Après l'échec du processus de Sunningdale en 1974, la position du SDLP est
résumée comme suit par Murray et Tonge (2005): « the SDLP [reaffirmed] that 'Northern
Ireland is not an economic, social, cultural, or geographical unit' and they confirmed that any
system of government in Northern Ireland must first address the realities of the conflict:
divisions in Northern Ireland ; conflicting national identities ; and Northern Ireland's special
relationship with Britain and the Republic of Ireland. The party's statemen confirmed its view
that negotiations for the actual institutional arrangements must be based on the principle of
'power sharing in governement and an Irish dimension expressed through North / South
institutions'. (...). The SDLP called on the British and Irish governments to declare in public
that the two principles, of power-sharing and an Irish dimension, were 'non-negotiable' (...).
The party called on the British governement to (...) affirm that it would remain in Northern
Ireland only until such time as agreed institutions of government were established which
152
would allow the people of Ireland, North and South, to live together in harmony, peace and
independence. The SDLP did not advocate 'indefinite direct rule', but proposed that the British
government should work in union with the Irish government and the Northern Ireland people
to bring about this change. The SDLP moved away from using the term 'united Ireland' to
'agreed Ireland'. They defined an agreed Ireland as meaning that North and South would reach
agreement on new institutions » (Murray et Tonge, 2005: 49-50).
En 1984. A la veille de l'accord anglo-irlandais est constitué un forum comprenant des
représentants du SDLP et des principaux partis de la République d'Irlande (Fianna Fail, Fine
Gael, travaillistes). Son rapport est publié en 1984 et, dans les paragraphes 4.15 et 4.16,
résume deux aspects centraux de la philosophie du SDLP en vue de résoudre le conflit nord-
irlandais (voir aussi Murray et Tonge, 2005: 139):
« 4.15. The solution to both the historic problem and the current crisis of Northern Ireland and
the continuing problem of relations between Ireland and Britain necessarily requires new
structures that will accommodate together two sets of legitimate rights:
the right of nationalists to effective political, symbolic and administrative expression
of their identity ; and
the right of unionists to effective political, symbolic and administrative expression of
their identity, their ethos and their way of life.
So long as the legitimate rights of both unionists and nationalists are not accommodated
together in new political structures acceptable to both, that situation will continue to give rise
to conflict and instability. The starting point of genuine reconciliation and dialogue is mutual
recognition and acceptance of the legitimate rights of both. (...).
4.16. A settlement which recognises the legitimate rights of nationalists and unionists must
transcend the context of Northern Ireland. Both London and Dublin have a responsibility to
respond to the continuing suffering of the people of Northern Ireland. (...). It requires a
political framework within which urgent efforts can be undertaken to resolve the underlying
causes of the problem. It requires a common determination to provide conditions for peace,
stability and justice so as to overcome the inevitable and destructive reactions of extremists on
both sides. Both Governments, in cooperation with representatives of democratic nationalist
and unionist opinion in Northern Ireland, must recognise and discharge their responsibilities.
» (Haughtey et al, 1984)
En 2011. On peut considérer que le Good Friday Agreement a largement fait écho aux
propositions du SDLP et créé le cadre institutionnel favorisé par le parti (voir par exemple
Murray et Tonge [2005]). Après la mise en oeuvre des accords de Belfast, le SDLP poursuit
l'objectif de l'indépendance à terme de l'Irlande du nord et sa réunification avec la République
d'Irlande. Pour ce faire, le parti propose l'organisation d'un referendum sur la réunification
d'abord en Irlande du nord puis, si ce referendum était accepté, en République d'Irlande. En
vue de convaincre la majorité protestante du projet de réunification, un travail de persuasion
mais également de garanties pour les unionistes est nécessaire: « We believe that all the
rights, protections, and inclusion that nationalists have sought within Northern Ireland while it
is in the United Kingdom must equally be guaranteed to unionists within a United Ireland.
Our vision of a United Ireland is based on equality. Unity must not be about the entrapment of
a new minority. In a United Ireland we will still need to find a way of sharing our society as
equals every bit as much as we do today. » (SDLP, 2012). Ces garanties seraient
vraisemblablement calquées sur les accords de Belfast: « For the SDLP, the principles of the
Agreement are not temporary, tactical, or transitional. Rather, they are a covenant of honour
153
between nationalists and unionists that should endure regardless of changes in the
constitutional status. » (SDLP, 2012).
L'agenda politique du SDLP a pour autant connu une modification fondamentale à la fin des
années 1980, qui a aussi eu des effets importants sur la résolution du conflit en Irlande du
nord: tandis que du début des troubles au milieu des années 1980, il a poursuivi une stratégie
nationaliste spécifique sans coopération particulière avec le Sinn Féin, compte tenu des
différences idéologiques et de moyens d'action qui l'opposaient au républicanisme, il s'est
rapproché du Sinn Féin à la fin des années 1980 et a formé avec lui un front nationaliste
commun en 1993, créant indirectement une pression sur le gouvernement britannique à
trouver un accord global sur la question irlandaise qui intègre les nationalistes radicaux (voir à
ce sujet le chapitre 3.3.4).
Stratégies d'action
Comme noté précédemment, le SDLP s'est attaché à la poursuite de ses objectifs par des
moyens institutionnels et uniquement pacifiques. Ceci le distingue du mouvement nationaliste
radical.
3.3.2.3 Objectifs et stratégies du mouvement nationaliste radical
Les positions républicaines concernant les principaux enjeux du nationalisme en Irlande du
nord ont fortement évolué durant la période d'analyse. De manière simplifiée, on peut les
diviser en trois périodes, soit du début des troubles jusque dans les années 1980, des années
1980 au processus de paix et depuis les accords de Belfast:
154
L'approche républicaine est à la fois nationaliste et marxiste révolutionnaire, comme le
souligne par exemple une publication du Sinn Féin en 1980:
« [The] military occupation of the six counties was designed, and has acted since, as a
bridgehead for the economic and socio-cultural domination of the whole island. (...). In the
period since the so-called treaty, imperialism has had the following principal features:
The occupation of six counties directly by British troops.
The economic domination of the six and twenty-six county176 states by British capital.
A lack of democracy in the six counties and the use of religious discrimination to
divide the working people. (...)
Cultural domination by the English language, literature and ways of thinking in all
aspects of life.
The imperialist presence in Ireland, covering as it does the entire country and having many
aspects and operating at several different levels, requires a comprehensive and thirty-two
county response. (...). [Our] task as a revolutionary movement at this stage in the Irish
struggle is to act as the mass organiser of the people ; to lead them in agitational activities on
issues such as land, for better working, living and social conditions, showing them in all these
fights that their enemies are their landlords and their gombeen exploiters banded together into
the establishment. The objective is both nationalist and socialist – a thirty-two county
democratic, socialist republic. » (Sinn Féin, 1980).
Le mouvement républicain dans les années 1970 est dominé par son organisation
paramilitaire, l'IRA provisoire ou provisionnelle (Provisional Irish Republican Army, dite
aussi PIRA). Son organisation politique, le Sinn Féin, joue un rôle mineur. La position
républicaine de rejet intégral des institutions issues de la domination britannique implique
aussi une absence de volonté de négociation ou de participation politique dans le cadre de ces
institutions. La stratégie dominante est celle de la lutte armée jusqu'à la libération de l'Irlande
du nord ; l'objectif est, par l’usage de la violence contre les forces de police et de l’armée,
d’amener un écroulement de l’administration nord-irlandaise et un retrait des forces
britanniques d’Irlande du nord. Pour cette raison, les années 1970 jusqu'au début des années
1980 sont également les années où la lutte armée connaît sa plus forte intensité (voir aussi
chapitre 3.3.3).
176
Soit les 26 comtés de la République d'Irlande.
155
acceptation progressive des institutions existantes en Irlande du nord comme de la nécessité
de parvenir à une solution négociée de la question irlandaise.
La période se caractérise aussi par un rapprochement avec le SDLP et par un
repositionnement progressif à l'égard des institutions britanniques comme de l'unionisme: les
républicains réévaluent leur position anti-impérialiste et acceptent progressivement que le
gouvernement britannique s'entend comme un acteur plus ou moins neutre dont l'objectif est
une solution négociée à la question irlandaise ; ceci ouvre la voie parallèlement à une
réévaluation de l'unionisme comme mouvement à part entière et non simple expression des
intérêts britanniques, avec lequel le républicanisme est nolens volens amené à composer à
terme ; l'inclusion dans le jeu électoral favorise aussi une réinterprétation plus modérée du
conflit nord-irlandais, dans la mesure où la base électorale du Sinn Féin, traditionnellement
rurale ou nationaliste urbaine, s'élargit à la population catholique de classe moyenne (Bean,
2002).
Le renforcement progressif de la position du Sinn Féin, le rapprochement avec le SDLP,
l'impossibilité de parvenir à une solution uniquement militaire, l'évolution idéologique du
républicanisme et l'ouverture de l'Etat britannique à la négociation sont autant d'éléments qui
rendront possible la négociation politique entre les républicains et ses antagonistes unionistes
et britanniques (voir aussi chapitre 3.3.4). En 1994, le PIRA déclare un cessez-le-feu et le
Sinn Féin s'engage sur la voie d'un règlement politique de la question irlandaise par des voies
pacifiques.
156
the oppressed against the repressive forces of imperialism. Instead its mandate is based on a
liberal democratic concept of electoral representation within Northern Ireland and defined
within the framework laid down by the two gevernments and the concept of majority consent
which had previously been defined as unionist veto. These themes not only reflect neo-
nationalist phraseology and an underlying conception of politics that is at variance with the
explicitely revolutionary framework of 1980s republicanis ; they mark a fundamental
transformation in the ideological and analystical framework of Provisionalism which turns its
former worldview on its head and marks a radical departure for politics in the nationalist
commnity in particular and in Northern Ireland in general » (Bean, 2002: 136).
Parmi les objectifs principaux poursuivis par le Sinn Féin figurent désormais principalement:
La poursuite d'une intégration institutionnelle, économique et culturelle avec la
République d'Irlande par la création d'institutions communes
Un referendum sur l'unité de l'Irlande mené simultanément en Irlande du nord et en
République d'Irlande
La création de garanties pour la communauté unioniste en vue de leur intégration dans
la République d'Irlande
Le programme économique et social du parti reste un programme de gauche, mais a
abandonné sa rhétorique révolutionnaire.
De facto, le Sinn Féin s'inscrit désormais dans une acceptation du processus démocratique, y
compris de la volonté d'une majorité unioniste de demeurer membre du Royaume-Uni. Son
aile militaire, le PIRA, a pour sa part annoncé en 2005 la fin de sa campagne armée et le
recours à des activités purement politiques et démocratiques par des moyens pacifiques
uniquement: « politics in fact triumphed over the traditional form of republican expression –
armed struggle » (Rekawek, 2011: 146).
Les autres représentants du nationalisme radical
Le nationalisme radical est principalement représenté par le Sinn Féin et l'IRA provisoire.
Toutefois, il compte également d'autres organisations paramilitaires liées à de petits partis
républicains. En vue de faciliter la compréhension, on peut établir le panorama suivant des
forces paramilitaires républicaines177:
L’IRA est à l’origine une organisation qui a combattu la présence britannique durant la
guerre d’indépendance de 1919-1921. En 1969, elle a connu une scission. L’IRA
officielle (Official Irish Republican Army, dite aussi OIRA), de tendance marxiste, est
restée active militairement jusqu’en 1972 où elle a annoncé un cessez-le-feu officiel –
certains de ses membres continuant la lutte armée jusqu’à la fin des années 1970 –. A
partir des années 1980, elle est devenue un mouvement politique uniquement et a
fondé un parti politique dissident du Sinn Féin nommé Workers Party of Ireland à
partir de 1982. En regard de l’IRA provisoire et de son parti associé le Sinn Féin,
l’IRA officielle et le Workers Party jouent un rôle marginal.
177
Les protestants comptent de nombreux groupes paramilitaires, dont les actions, moins diversifiées que celles
des paramilitaires républicains, consistent surtout dans les patrouilles de quartier et dans l’intimidation ou
l’assassinat de catholiques. L’Ulster Defence Association (UDA), la plus grande (elle a compté jusqu’à environ
30'000 membres) et sa branche armée les Ulster Freedom Fighters (UFF) ainsi que l’Ulster Volunteer Force
(UVF) sont les trois principales associations à caractère paramilitaire côté loyaliste, mais nombre de
groupuscules plus ou moins éphémères ont occupé la scène. L’UDA et l’UFF ont prononcé un cessez-le-feu en
1994 suite au cessez-le-feu du PIRA, qu’elles ont rompu en 1997. En novembre 2007, l’UDA a renoncé à la lutte
armée et amené l’UFF a déposer les armes. L’UVF a pour sa part achevé officiellement de désarmer en juin
2009.
157
L’IRA provisoire ou provisionnelle (Provisional Irish Republican Army, dite aussi
PIRA) a émergé en 1969 de la scission de l’IRA. L’IRA provisoire est devenue la
principale force paramilitaire catholique et s’est organisée comme une armée (forte
d’environ 10'000 personnes en 30 ans de conflit). Elle a renoncé à la lutte armée en
2005, cf. supra.
En 1979 a été fondée l’Irish National Liberation Army (INLA), branche armée du
parti trotskiste Irish Republican Socialist Party. L’INLA a compté jusqu’à 400 à 500
membres clandestins. Affaiblie par une vague d’arrestations dans sa direction durant
les années 1980, elle perd une grande partie de ses membres qui rejoignent l’IRA
provisoire. En 1998, l’INLA a annoncé un cessez-le-feu mais a poursuivi ses actions
armées jusqu’en octobre 2009, date à laquelle elle a renoncé à la violence et décider de
poursuivre son action sur le plan politique uniquement.
L’Armée républicaine irlandaise de la continuité (Continuity Irish Republican Army,
CIRA) a été fondée en 1986 par un groupe dissident du PIRA. Elle est opposée au
statut de l’Irlande du nord au sein du Royaume-Uni et vise à la création d’une Irlande
unie. Elle a commis plusieurs attentats – dont un attentat qui a fait un mort en mars
2009.
L’IRA véritable (Real Irish Republican Army, RIRA ou True IRA) a été fondée en
1997 par un groupe dissident du PIRA opposé aux négociations qui ont abouti au
Good Friday Agreement. L’IRA véritable serait à l’origine de l’attentat d’Omagh de
1998 (voir chapitre 3.1.4). En mars 2009, elle a revendiqué une fusillade qui a tué
deux soldats britanniques. Elle est également accusée d’être à l’origine de violences
qui ont émaillé les marches protestantes en juillet 2009.
En dépit de leurs divisions, les différents groupes paramilitaires républicains se caractérisent
par une approche à la fois irrédentiste et socialiste révolutionnaire. Les analyses précédentes
concernant le PIRA peuvent leur être appliquées dans les grandes lignes, avec la différence
notable toutefois que ces groupes n'ont jamais représenté de force politique importante. Les
paramilitaires des factions minoritaires ont néanmoins été inclus également dans le processus
de paix des années 1990 et amenés à désarmer en particulier en échange d'une amnistie de
leurs membres (voir aussi chapitre 3.3.4).
Comme l'indique la description ci-dessus, les factions paramilitaires les plus importantes ont
renoncé à la lutte armée depuis les accords de Belfast – en particulier l'INLA – et seuls des
groupes paramilitaires dissidents et minoritaires continuent de poursuivre une stratégie
violente de faible intensité en 2011.
3.3.3 Différentes formes de la mobilisation sociale en Irlande du nord
La mobilisation dans le conflit irlandais est une illustration de la difficulté qu’il y a à mesurer
l’ampleur d’un mouvement nationaliste par les méthodes habituelles de l’étude des
mouvements sociaux (voir aussi chapitre 2.6.5). L’action nationaliste passe souvent par
l’utilisation du répertoire culturel et ne ressort donc pas au répertoire d’activités
(manifestations, grèves, attentats, etc.) typiquement pris en compte lorsqu’on tente de
quantifier l’action collective de mouvements sociaux, mais recouvre par exemple des murals,
de la musique178 etc., de même qu’elle détourne des évènements culturels au profit du
nationalisme ou du loyalisme. La mobilisation nationaliste passe aussi par des marches
178
Voir par exemple le rôle des groupes de musique (flute bands) dites blood-and-thunder ou kick the pope dans
les marches protestantes (voir Bryan, Fraser and Dunn [1995] et Johnson et Cloonan [2008]). Du côté
républicain, on citera par exemple un groupe comme les Wolfe Tones aux titres (You’ll Never Beat the Irish,
Rifles of the IRA, etc.) et aux textes nationalistes explicites.
158
(parades) au caractère à la fois culturel et politique. De ce fait, d’une part l’activisme
nationaliste (ou loyaliste) devient difficilement quantifiable, d’autre part la classification d’un
évènement comme politique ou simplement culturel devient subjective, voire conflictuelle –
Jarman le note par exemple à propos des marches et de leur interprétation par les loyalistes
irlandais: « Loyalist parades are inevitably presented as cultural and traditional rather than
political, while nationalist, and in particular republican, parades are seen as political and
therefore provocative and confrontational” (Jarman, 1997).
Comme on l'a montré au chapitre 3.3.1, on peut considérer le mouvement nationaliste comme
très actif. Ses différentes formes d'expression et des données quantitatives sur la mobilisation
sont considérées ici:
1. Marches (parades)
Les marches (parades) sont une des formes d’expression les plus importantes du nationalisme
et surtout de l'unionisme en Irlande du nord. Il s’agit en général de commémorations
d’évènements historiques à fort contenu symbolique pour le mouvement considéré (voir aussi
chapitre 3.1). Durant la période 1985 à 2009, le nombre total de marches unionistes et
nationalistes s’est élevé à environ 2’700179 par année, avec annuellement plus de 2’400
marches protestantes contre 250 marches catholiques180.
Graphique 37: Marches unionistes et nationalistes entre 1985 et 2009 en Irlande du nord
3000
2500
2000
1500
1000
500
0
1993
2004
1985
1986
1987
1988
1989
1990
1991
1992
1994
1995
1996
1997
1998
1999
2000
2001
2002
2003
2005
2006
2007
2008
2009
Sources: Royal Ulster Constabulary jusqu'en 2000, Parades Commission entre 2002 et 2009. Les marches sont
comptablisées par la Parade Commission d'avril à mars (ici: 2009 égale d'avril 2009 à mars 2010). Les données
1998 et 2001 sont manquantes.
179
Auxquelles il faut encore ajouter d’autres marches dont le nombre oscille entre 300 et 600 environ pour la
période 1995-2000: manifestations du 1er mai, St-Patrick’s day, marches organisées par des groupes comme
l’Armée du salut ou the Boy’s Brigade (Jarman, 1997).
180
Sont comptabilisées comme ‘marches’ des défilés ayant lieu dans un lieu géographique donné, et
indépendamment du nombre de participants. La commémoration d’un évènement peut donc donner lieu à
plusieurs marches.
159
Le nombre de marches unionistes et nationalistes entre 1985 et 2009 est représenté au
graphique 37 ci-dessus. Les marches sont davantage une tradition protestante que catholique,
quoique ceci reflète également qu’existait historiquement (sous le gouvernement de Stormont)
une inégalité d’accès à l’espace public. Les principales marches protestantes s’étendent de
mars à fin août. Leurs thématiques principales sont: la commémoration de la victoire de
William d’Orange contre James II et du siège de Derry (marche de Portadown le 10 juin,
victoire de la Boyne le 12 juillet, siège de Derry le 12 août, fermeture des portes de Derry le
12 décembre), de l’engagement des protestants au côté des Anglais durant la première guerre
mondiale (bataille de la Somme le 1er juillet, plus récemment, commémoration du jour de
l’Armistice), quelques évènements religieux (comme la Réforme) ou d’importance locale.
Trois évènements concentrent un nombre élevé de marches: le 12 juillet, qui réunit à lui seul
plus de 20 % du total des marches protestantes (Jarman, 1997), le 12 août, et le dernier samedi
d’août (Black Saturday) qui ne commémore pas d’évènement particulier mais marque la fin
de la saison des marches. Les marches nationalistes/républicaines commémorent entre autres
la mémoire de Wolfe Tone, le soulèvement de Pâques 1916, les lois d’internement de 1971,
Bloody Sunday, les grèves de la faim de 1981, de même que l’Assomption et la Saint Patrick.
La thématique des marches montre qu’elles ne sont jamais exemptes d’un élément de tension
avec l’autre communauté, pour les marches protestantes, avec l’autre communauté et avec les
Britanniques, pour les marches catholiques. Les marches catholiques, qui se déroulent quasi
exclusivement en quartier catholique, sont toutefois généralement exemptes de violence. Il en
est de même pour la majorité des marches protestantes, mais une partie d’entre elles – qui
passent pas des quartiers catholiques – se sont par le passé souvent accompagnées de
violence. La raison de l’attitude provocatrice protestante peut être décrite comme suit: « In a
province which is now almost entirely segregated, why do Protestants still insist on parading
past Catholic homes? When asked this, Protestants often reply that they are merely asserting
their right to ‘walk the queen’s highway’, which mean any street they choose. Parading past
disconcerted Catholics seems to be the whole point of the exercise. As a leading Orangeman
said some years ago: ‘there are no nationalist areas, only areas currently inhabited by
nationalists” (The Economist, 13.04.1996: 34). Jusqu’en 1985, le RUC protégeait les
marcheurs protestants de la colère de contre-manifestants catholiques, leur neutralité s’est
toutefois accrue depuis les accords anglo-irlandais, les marcheurs protestants doivent depuis
négocier pour partie leurs parcours ou peuvent se voir opposer une modification de ceux-ci
par les autorités. En 1996, par exemple, 52 marches ont fait l’objet de tensions fortes entre
marcheurs protestants et habitants catholiques et se sont achevées par une modification de
parcours, des protestations ou des violences (Jarman et al, 1998). Entre 2005 et 2010, en
moyenne un peu plus de 230 marches par année présentaient un potentiel de tension, qui pour
la grande majorité a été réglé en imposant des restrictions touchant à l'itinéraire de la marche
(Parades commission, 2010: 7).
2. Evènements de protestation (y.c. grèves)
Les données de l'European Protest and Coercion Data indiquent que les manifestations
représentent environ un quart de la protestation, comme il apparaît au graphique 38 ci-
dessous. Compte tenu du contexte de violence entourant la question nationale, ces chiffres
apparaissent comparativement élevés (voir aussi chapitre 8). Parmi les 157 manifestations,
marches et rassemblements non violents répertoriées pour la période, une partie importante
concerne la participation aux funérailles de nationalistes, généralement paramilitaires. Le
nombre médian de participants aux manifestations et évènements assimilés non violentes est
de 1'000 personnes. Pour les 165 manifestations confrontatives et violentes répertoriées pour
la période, il atteint quelques centaines de participants.
160
Graphique 38: Répartition des actions de protestation nationalistes par type d'action
entre 1980 et 1995 en Irlande du nord
Divers
1%
Manifestation,
rassemblement,
Meurtres marche
18% 11%
Manifestations
Obstructions, occupations, confrontatives et
désobéissance civile violentes, émeutes Grèves de la faim
1% 12% 0%
Enlèvements, prises d'otage
2%
Bagarres, passages à tabac,
'kneecapping'
7%
Attentats à l'explosif,
attaques, sabotages et
autres actions illégales et Autres actions illégales ou
violentes violentes
45% 3%
Les données de l'European Protest and Coercion Data répertorient un nombre marginal de
grèves à caractère nationaliste. Cet instrument a par contre été utilisé de manière ciblée par les
loyalistes dans certains cas particuliers, ainsi la grève générale de 1974 qui a permis aux
loyalistes de faire tomber le gouvernement autonome mis en place par les Britanniques (voir
chapitre 3.1).
3. Actions à caractère culturel: l’exemple des peintures murales (murals) et graffitis
Les peintures murales sont une des actions à caractère culturel, parmi d’autres, déployées par
les loyalistes comme les nationalistes. Leur nombre donne une bonne idée de l’intensité de
l’activité politique nationaliste et loyaliste: on compte par exemple qu’il y a en permanence
plus de 100 murals dans la seule ville de Belfast (Jarman et al, 1998). Leur fonction est de
définir l’espace urbain, de transformer des « quartiers où vivent des protestants » (ou
catholiques) en « quartiers protestants » (ou catholiques) (Jarman et al, 1998: 84). Ils
participent du marquage territorial et de la ségrégation entre les communautés et représentent
par les groupes paramilitaires une illustration du pouvoir territorialisé (Shrilow et Murtagh,
2006: 19, 68). Du point de vue de leur thématique, ils recouvrent à peu près tous les éléments
marquants de la culture (politique) catholique ou protestante. Pour les catholiques, et en se
rappelant les dimensions de l’ethnie identifiées par Smith (1986, voir chapitre 1.4.3), les
peintures murales commémorent: l’entité « Irlande” (son nom ou son symbole, le drapeau
tricolore), l’histoire (en particulier, par la commémoration des morts – les insurgés de Pâques
1916, les grévistes de la faim de 1981, etc.), le territoire géographique (voir les murals
catholiques représentant l’île d’Irlande181) et politique (voir les premières barricades de Derry
181
Contre des représentations de la seule Ulster côté protestant.
161
en 1969 surmontées d’un slogan devenu célèbre – « You are now entering free Derry”), la
culture (par exemple par l’usage du gaélique), la solidarité nationaliste (par exemple, la
commémoration des martyrs de la lutte nationaliste) – à laquelle répond la solidarité loyaliste,
avec le slogan: « We are the people”.
4. Violence politique
L’intensité de la violence nationaliste et loyaliste en Irlande du nord peut être résumée par le
constat suivant: il s’agit du conflit le plus violent et meurtrier qu’a connu l’Europe de l’ouest
de l’après-guerre. Le degré de violence du conflit peut s’estimer par la litanie de statistiques
s’y rapportant:
Entre 1966 et 2011, le conflit a fait environ 3’700 morts. La période la plus meurtrière a
été celle de 1971 à 1976, qui a fait près de la moitié des victimes (près de 1’700 morts). A
l’inverse, le processus de paix depuis la déclaration de Downing Street fin 1993 s’est
traduit par une forte diminution de la violence, même si certaines années, comme 1998,
ont été meurtrières. L’évolution du nombre de décès entre 1969 et 2011 est représentée au
graphique 39.
Graphique 39: Nombre de décès par année engendrés par le conflit en Irlande du nord
entre 1969 et 2011
500
470
450
400
350
297
300
252 247
250
220
200
174
150
112 113
101 97
95 94 94
100 85 84
81 76 77 76
64 61 62 62
55 55
50
25 22
14 15 18 17 13
9 7 11
5 5 3 3 1 5 2 1
0
1979
2002
2004
1969
1970
1971
1972
1973
1974
1975
1976
1977
1978
1980
1981
1982
1983
1984
1985
1986
1987
1988
1989
1990
1991
1992
1993
1994
1995
1996
1997
1998
1999
2000
2001
2003
2005
2006
2007
2008
2009
2010
2011
162
Près de 60 % des victimes sont attribuées par McKittrick et McVea (2001) aux actions des
paramilitaires républicains (Provisional IRA, Official IRA et INLA surtout), environ 30 %
aux paramilitaires loyalistes (UVF, UDA, etc.), environ 10 % aux forces de sécurité
(armée, RUC, Ulster Defence Regiment), environ 3 % à d’autres protagonistes.
Le conflit a également fait plus de 50'000 blessés entre 1968 et 2011 selon les statistiques
de la police d'Irlande du nord (Police Service of Northern Ireland182 ou PSNI). Entre 1969
et 2011 il y a eu selon le PSNI plus de 37’000 incidents de tir en Irlande du nord ; le
nombre d’engins explosifs utilisés dans des attentats s’élève pour la même période à près
de 17'000 et le nombre d'engins utilisés à des fins incendiaires à plus de 2'000.
Selon les statistiques policières, entre 1973 et 1999, 2’241 personnes ont été victimes de «
punishment shootings », de même qu'entre 1989 et 1999, 1'500 personnes ont été l'objet de
« punishment beatings » pratiqués par les paramilitaires (cité par O'Neill et al, 2002: 69).
Le punishment beating peut être décrit comme suit: « Typically, several men force one
individual to the ground and set about him with sticks. His legs and arms are held taut, the
bones smashed by repeated blows. Or a gunman shoots the pinioned victim through the
kneecaps, perhaps also the elbows. Occasionally the legs have to be amputated. Several
men have bled to death”. (The Economist, 30.01.1999: 34). Cette violence est en général
intra-communautaire: il s’agit pour l’essentiel d’activités de « police » (répression contre
les dealers, etc.) ou de répression contre des membres de la communauté soupçonnés de
trahison dans des quartiers contrôlés par les paramilitaires.
Entre 1972 et 2002, plus de 19’000 personnes ont été accusées de terrorisme et autres
atteintes sévères à l’ordre public selon le PSNI. On compte qu’environ 15’000
républicains, et le même nombre de loyalistes, ont été en prison à un moment ou l’autre
pour des délits liés aux troubles. « In other words, more than 30’000 men were involved
with groups that have carried out killings and a great deal of other violence, a statistic
which illustrates how deeply society was permeated by paramilitarism” (McKittrick,
McVea, 2001: 150). On compte également qu’environ 600 personnes ont été jugées pour
meurtre depuis le début du conflit. En 1993, par exemple, il y avait en prison 117
membres de l’IRA et 138 loyalistes condamnés à perpétuité (The Economist, 20.11.1993:
39).
Les estimations issues des bases de données illustrent également de manière diverse l'usage de
la violence par le mouvement nationaliste. Selon les données de l'European Protest and
Coercion Data, plus de 85 % du répertoire d'action du nationalisme en Irlande du nord est de
type illégal, confrontatif et violent (voir aussi graphique 38).
La Global Terrorism Database identifie pour sa part 3755 actions terroristes entre 1970 et
2010 liées au nationalisme ou à l'unionisme irlandais, dont 3451 sur le territoire de l'Irlande
du nord et 304 (uniquement nationalistes) sur le reste du territoire britannique. Parmi les
actions terroristes, 2910 (soit 77 %) sont à mettre au compte des nationalistes, et 855 au
compte des unionistes. L'évolution de l'activité terroriste entre 1970 et 2010 selon la Global
Terrorism Database est représentée au graphique 40 ci-dessous:
182
Le PSNI est le nouveau nom du RUC depuis 2001, dans le cadre des efforts de réforme de la police en Irlande
du nord qui ont fait suite aux accords de Belfast de 1998.
163
Graphique 40: Nombre d'actions terroristes sur territoire de l'Irlande du nord ou de la
Grande-Bretagne attribuées aux nationalistes ou unionistes d'Irlande du nord entre
1970 et 2010
300
250
200
150
100
50
0
1970
1971
1972
1973
1974
1975
1976
1977
1978
1979
1980
1981
1982
1983
1984
1985
1986
1987
1988
1989
1990
1991
1992
1994
1995
1996
1997
1998
1999
2000
2001
2002
2003
2004
2005
2006
2007
2008
2009
2010
Actions terroristes nationalistes Actions terroristes unionistes
Hors ces données quantitatives, on peut considérer également quelques éléments qualitatifs
quant à la violence du conflit:
Le début du conflit surtout (en particulier la période 1971-1976) est le théâtre d’une
violence non ciblée, d’attaques indiscriminées contre l’autre communauté (civils) et contre
le « rank-and-file » des forces armées. Cela explique d’ailleurs le nombre très élevé de
victimes pour cette période. Les attentats les plus meurtriers concernent des explosions
dans des bars, des attentats à la voiture piégée dans des rues passantes. De même, l’IRA
pratique à l’époque de nombreux assassinats de soldats.
A partir de 1976 environ, les paramilitaires, conscients que les attentats indifférenciés sur
des civils leur causent du tort politiquement, ont privilégié davantage des actions ciblées
(la comparaison des graphiques 39 et 40 met aussi en évidence que le nombre de victimes
après 1976 a fortement diminué, alors que le nombre d'attentats perpétrés restait très
élevé). Les assassinats d’entrepreneurs ou de parlementaires ou autres représentants du
pouvoir britannique ou unioniste (pour les républicains), de paramilitaires ou activistes
adverses (pour les républicains et loyalistes) ont pris plus d’ampleur. Par ailleurs, des
précautions étaient souvent prises pour assurer l’évacuation de civils avant l’explosion de
bombes. Néanmoins, les attentats aveugles ont continué de faire partie de la stratégie des
paramilitaires183.
183
En 1996, par exemple, l’IRA dépose une bombe qui fait 200 blessés à Manchester. En 1998, l’attentat
d’Omagh, réalisé par la Real IRA – dissidents de l’IRA opposés au processus de paix – fait 29 morts, tous des
civils.
164
La violence contre soi-même a également été considérée par les paramilitaires comme une
stratégie adéquate. Des membres de l’IRA et de l’INLA ont à plusieurs reprises engagé
des grèves de la faim, dont celle de 1981 qui s’est soldée par 10 morts.
Le processus de paix a toutefois porté ses fruits et la violence est devenue nettement plus
marginale à partir de la fin des années 1990, comme le montrent également les graphiques 39
et 40. Concernant la situation en 2009, The Economist note « The funerals have practically
stopped. Nearly all the guns and nearly all paramilitary groups have gone” (The Economist,
19.09.2009: 41). Pour autant, le terrorisme n’a pas entièrement disparu: « Though the IRA is
effectively defunct and extreme Protestant groups have promised to junk their remaining
weaponry within months, small but deadly splinters remain. Most notable are the republican
micro-groups, which include some mainstram IRA veterans but are mostly composed of
impressionable youths. (…). Police statistics show that, in a region of around 1.8 million
people, over 1500 sectarian incidents and attacks were logged in the year through March, with
more than 60 emergency evacuations since then”. (The Economist, 19.09.2009: 41).
165
gouvernement britannique s'entend comme un arbitre neutre du conflit et poursuit sous le
gouvernement travailliste une politique d'arbitrage selon trois axes: « (i) encouraging
Protestants and Catholics to work together towards an agreed largely internal political
accomodation, while retaining the stance of the honest broker ; (ii) reforming or modernizing
Northern Ireland along the lines of the post-war British consensus ; and (iii) impartial security
policies that eventually rested on the criminalization of political violence ». (McGarry et
O'Leary, 2004: 202).
La stratégie politique britannique consiste à assurer une administration directe neutre et
bienveillante et renonçant à des initiatives de décentralisation ; par ailleurs, le gouvernement
travailliste résiste aux pressions internes et externes d'internationaliser la question nord-
irlandaise en incluant la République d'Irlande dans la résolution du conflit. Cette stratégie
s'avérera toutefois un échec. La position d'arbitre neutre que poursuit la Grande-Bretagne n'a
pas de légitimité au regard de la communauté nationaliste, en particulier des républicains pour
qui la question nord-irlandaise est intrinsèquement liée au colonialisme britannique. Elle est
également combattue par les nationalistes modérés, qui revendiquent une participation de la
République d'Irlande aux affaires intérieures nord-irlandaises. Surtout, cette stratégie échoue à
convaincre dans la pratique: d'une part, les travaillistes, qui entre 1976 et 1979 ne disposent
pas d'une majorité au Parlement britannique, entretiennent des contacts informels avec les
unionistes représentés à Westminster, d'autre part, la sécurité en Irlande du nord est largement
déléguée aux forces de police locales, entre autres le Royal Ulster Constabulary,
majoritairement protestantes. Dès lors, si les unionistes acceptent la présence britannique, elle
est largement combattue par la faction nationaliste convaincue de la partialité britannique et
permet aussi de renforcer la position républicaine dans la communauté catholique.
Sur un plan sécuritaire, l'approche du gouvernement comprend trois thèmes majeurs, dits de
criminalisation, normalisation et ulstérisation (voir par exemple O'Leary et McGarry [1997],
Neumann [2003], McGarry et O'Leary [2004]). L'intervention britannique en Ulster s'est
caractérisée dès le début des années 1970 par l'instauration de tribunaux spéciaux, les Diplock
Courts, et de mesures d'internement sans procès, dans une approche répressive de la violence
nationaliste surtout. Comme le notent McGarry et O'Leary: « internment had been overtly
incompetent and partisan » (McGarry et O'Leary, 2004: 203). La politique répressive du
gouvernement travailliste vise pourtant comme sa politique générale à une position arbitrale
neutre ; elle vise aussi à la criminalisation de la violence politique et de la normalisation de la
situation de sécurité ; de plus, la responsabilité des activités de répression est en partie
déléguée à la police locale en vue de réduire l'implication de l'armée dans le maintien de
l'ordre. Dans la mesure où le gouvernement échoue à convaincre la population catholique de
sa neutralité politique, son approche répressive lui aliène encore les nationalistes et renforce
de facto la position de l'IRA.
La politique répressive jusqu'à la fin des années 1970 peut par exemple être estimée en regard
du nombre d'inculpations pour activité terroriste ou autres atteintes graves à l'ordre public
durant les troubles, présentées au graphique 41 ci-dessous:
166
Graphique 41: Nombre d'inculpations prononcées pour terrorisme et autres crimes
graves liés au conflit en Irlande du nord entre 1973 et 2002
1600
1418
1400 1374
1308
1276
1197
1200
1000
918
843
800
670 686
655
613 595
600 550
528 522
471 459
440 433 440
404 418 405
383 372
400 349 333
296 303 290
200
0
1973 1974 1975 1976 1977 1978 1979 1980 1981 1982 1983 1984 1985 1986 1987 1988 1989 1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002
Source: CAIN.
La criminalisation signifie en particulier que toute dimension politique est déniée à l'activité
des paramilitaires: « the denial of any sign of legitimacy was central to the concept of
Criminalisation » (Neumann, 2003: 107) et que l'objectif est d'isoler les terroristes. Le statut
spécial des prisonniers nationalistes est aboli. L'IRA réagit en particulier par des actions de
protestation symboliques des prisonniers: les « blanket protests ». L'IRA échouera toutefois
sous le gouvernement travailliste et au début de la période Thatcher à faire reconnaître la
dimension politique de l'activisme républicain. En 1980-1981, avec les grèves de la faim des
prisonniers, ils parviendront toutefois à mettre définitivement à mal la politique de
criminalisation.
La normalisation signifie par ailleurs que l'objectif poursuivi est, par la répression, de réduire
la puissance de feu des paramilitaires, en particulier de l'IRA. Comme le montrent les
graphiques 39 et 40, le gouvernement travailliste atteint ses objectifs partiellement dans ce
domaine, avec une réduction du nombre d'attentats et du nombre de victimes du conflit à
partir de 1977. Ceci, selon McGarry et O'Leary (2004), en particulier parce que
l'accroissement du nombre et des compétences des forces de répression a permis de contenir
la violence, parce que les paramilitaires loyalistes ont réduit leur degré d'activité (voir aussi
graphique 40) compte tenu de l'apaisement de leurs craintes d'un retrait britannique, enfin
parce que l'IRA a changé de stratégie et abandonné l'espoir d'une victoire militaire immédiate
pour s'installer dans un conflit de longue durée (« the long war »). Pour autant, ce succès
britannique de court terme va de pair avec un échec de sa stratégie sur le long terme. La
politique travailliste de criminalisation et de répression – comme celle du gouvernement
conservateur à partir de 1979, voir également infra – conforte la position des paramilitaires
républicains: « Criminalization backfired most spectacularly. The IRA were on their knees in
167
1976-77, in danger of losing their social base and future recruits. However, both Labour and
Conservative governements failed to realize that their handling of emergency legislation,
interrogation procedures, judicial processes, and prison management would rebuild support
for the Provisionals. (...). The Maze protests, followed by the hunger strikes of 1980-81,
allowed SF to emerge as a serious political force, mobilizing the abstentionist Catholic
electorate but also eating into ther SDLP's vote. The martyrdom of the hunger strikers fuelled
the growth of SF and legitimated the IRA, in the eyes of some of the world's media, as an
authentic national liberation movement. The electoral rise of SF, which did not peak until they
had obtained 43 per cent of the nationalist vote, was firm evidence of the failure of
criminalization » (McGarry et O'Leary, 2004: 109). Comme l'indiquent McGarry et O'Leary
(2004), et comme le confirment aussi les graphiques 39 et 40 concernant l'évolution dans le
temps de l'activité terroriste et des victimes du conflit, la violence paramilitaire républicaine
se réduit certes à partir de 1977, mais pour se stabiliser à un niveau élevé qu'elle conserve
jusqu'au cessez-le-feu de 1994. En parallèle, durant cette période, les républicains
renforceront leur assise politique.
Dans l'ensemble, la période de gouvernement travailliste apparaît comme un échec sur le plan
de la sécurité comme sur le plan politique. Sur le plan sécuritaire, elle a en définitive renforcé
la position de l'IRA. Sur le plan politique, l'administration directe sans perspectives
d'évolution politique a favorisé le rejet croissant de l'intervention britannique par la
communauté catholique et une polarisation politique accrue en Irlande du nord qui éloigne la
possibilité d'une solution négociée et d'un partage de pouvoir entre les communautés:
« Arbitration had increased militancy within both ethnic blocs rather thant reduced it. Direct
rule appeared structurally if not intentionally biased. It meant British rule of Northern Ireland,
and that was far more palatable for unionists than sharing power with nationalists, they had no
incentive to contemplate a major swift in political behaviour. (...) Opinion polls in the late
1970s showed that unionists were considerably happier than nationalists with direct rule. A
Fortnight poll published in October-November 1980 asked Protestants and Catholics to rank
power-sharing, direct rule, and a system in which the minority would have substantial veto-
powers. Whereas 57 per cent of Protestants preferred direct rule, a mere 15 per cent of
Catholics did the same ; and whereas 79 per cent of Catholics preferred power-sharing this
view was shared by only 26 per cent of Protestants. Most significantly direct rule allowed the
unionists the luxury of disunity and an internal debate not on concessions to the minority but
on the relative merits of majority-rule devolution versus integration » (O'Leary et McGarry,
1997: 208-209). L'espoir du gouvernement travailliste de stabiliser la situation par un
arbitrage bienveillant en vue d'une négociation future sur le partage du pouvoir en Irlande du
nord ne s'est pas concrétisé, au contraire la possibilité d'une plate-forme de négociation entre
nationalistes et unionistes apparaît plus éloignée en 1979 qu'au moment du processus de
Sunningdale.
2) Le gouvernement conservateur de 1979 à l'accord anglo-britannique
Le parti conservateur qui prend en 1979 la tête du gouvernement britannique a promis durant
sa campagne électorale de faire avancer la situation politique en Irlande du nord et de trouver
une solution pour un gouvernement autonome dans la région. Entre 1979 et 1982, le nouveau
gouvernement conservateur lancera en conséquence plusieurs initiatives consociationnelles
pour une décentralisation politique et un partage du pouvoir en Irlande du nord.
En 1980, une Conférence constitutionnelle est ainsi organisée, à laquelle participent les partis
DUP, SDLP et de l'Alliance, mais sans résultat. Une deuxième initiative est lancée en 1982,
également sans succès. Comme on la déjà noté précédemment, la polarisation s'est accrue
entre unionistes et nationalistes, rendant peu probable l'établissement d'un compromis. Pour
168
les unionistes, l'administration directe britannique apparaît comme une solution plus
avantageuse qu'un partage de pouvoir avec les nationalistes. Ce, d'autant que les conservateurs
sont les alliés traditionnels des unionistes et Thatcher se dit « profoundly unionist » (Tonge,
1998: 107). Les nationalistes modérés, pour leur part, refusent désormais une solution
politique triangulaire entre Britanniques, unionistes et nationalistes mais exigent l'inclusion de
la République d'Irlande dans la négociation. Dans cette situation, la recherche d'une solution
entre gouvernement britannique et acteurs nord-irlandais apparaît bloquée.
Sur le plan de sa politique de sécurité, le gouvernement Thatcher poursuit la politique
répressive de son prédécesseur. Comme on l'a noté précédemment, cette approche échoue à
affaiblir l'IRA. Les grèves de la faim de la prison du Maze en 1980 et 1981 ont au contraire
pour effet de renforcer la position républicaine et de changer la dynamique du conflit, dans la
mesure où elles assurent à l'IRA une large reconnaissance de la dimension politique de son
combat.
La stratégie des républicains se modifie suite aux grèves de la faim. Tandis qu'ils avaient
généralement refusé de participer au jeu électoral jusque là (même s'il leur est arrivé de
présenter des candidats aux élections), après l'élection de Bobby Sands, le mouvement
s'oriente vers une stratégie électorale combinée à la lutte armée (voir aussi chapitre 3.3.2).
Jusqu'au cessez-le-feu de 1994, l'IRA poursuit une stratégie militaire de longue durée, dite «
the long war », visant par une activité terroriste élevée à exercer une pression durable sur ses
antagonistes britanniques et unionistes: comme il apparaît au graphique 42, tant l'armée, la
police et ses institutions supplétives comme l'Ulster Defence Regiment (UDR), que les
paramilitaires protestants et les civils protestants sont des cibles légitimes pour les
nationalistes. La longue guerre (« the long war ») de 1977 à 1994, si elle est moins létale que
durant la période 1973-1976, maintient néanmoins des niveaux de violence extrêmement
élevés: entre 1977 et 1994, le conflit fait 1489 morts et 17'384 blessés, on compte par ailleurs
10'447 incidents de tir, tandis que 6875 charges explosives sont utilisées dans des atttentats et
1576 dans des incendies (statistiques du RUC). En parallèle, le capital de sympathie accumulé
par les républicains lors des grèves de la faim leur assure un succès électoral non négligeable,
qui oscille d'environ 25 à 40 % de l'électorat catholique (voir aussi chapitre 3.3.1).
La situation en Irlande du nord au début des années 1980 permet aux paramilitaires la
poursuite d'une politique duale sans que l'un ou l'autre des aspects de cette stratégie empiète
sur l'autre de manière décisive dans un premier temps: la combinaison entre un processus de
paix largement bloqué, une administration directe britannique rejetée par la majorité de la
population catholique et la répression du mouvement républicain permet aux paramilitaires de
maintenir la lutte armée sans que ceci affecte son succès électoral auprès de la population
catholique, quand bien même elle paie un lourd tribut à la violence (voir graphique 42 ci-
dessous). Avec le temps toutefois les contradictions inhérentes à cette double stratégie se
renforcent (voir infra). Il faudra toutefois attendre le début des années 1990 pour que les
républicains en tirent les conséquences et s'orientent vers la négociation.
169
Graphique 42: Victimes du conflit en Irlande du nord par catégorie entre 1973 et 2001
Autres;
145;
5%
Paramilitaires
loyalistes; 143; 5%
Paramilitaires
républicains; 288;
10%
Total = 2945
Source: RUC.
La position du SDLP connaît également une évolution jusqu'en 1985. D'une part, la situation
politique bloquée en Irlande du nord et les initiatives britanniques font craindre aux
nationalistes modérés soit une administration directe sine die soit une décentralisation du
pouvoir à la majorité unioniste et le retour aux institutions de Stormont d'avant 1972. D'autre
part, après 1981, la légitimité nouvelle atteinte par les républicains et leurs succès électoraux
forcent aussi le SDLP à durcir sa position en regard des unionistes et de la Grande-Bretagne
en vue de se maintenir sur le plan électoral. Lors de l'initiative britannique de 1982, le SDLP
pose ainsi comme condition de négociation une solution politique intégrant un droit de regard
sur les affaires nord-irlandaises pour la République d'Irlande. Lors de sa participation en 1984
au New Ireland Forum réunissant les principaux partis irlandais du sud et à la rédaction de
recommandations pour l'avenir de l'Irlande du nord, il se rallie à trois options: une Irlande
unie réalisée par consentement, un Etat fédéral ou confédéral ou encore une autorité jointe de
la Grande-Bretagne et de l'Irlande. La réponse de Margaret Thatcher à l'initiative du New
Ireland Forum est toutefois sans ambiguïté: « I have made it clear... that a united Ireland was
one solution that was out. A second solution was confederation of two states. That is out. A
third solution was joint authority. That is out.» (cité par Tonge, 1998: 111). En d'autres
termes, en 1984 le nationalisme irlandais modéré n'a apparemment plus de plate-forme
commune avec le gouvernement britannique.
3) Le gouvernement conservateur de l'accord anglo-irlandais de 1985 à 1997
Si l'on en croit Goodall (2002), l'accord anglo-irlandais (AIA) de Hillsborough en 1985 est en
grande partie le produit de la situation de blocage dans laquelle se trouvent les Britanniques
sur la question irlandaise: « In the autumn of 1983, when the preliminary negotiations leading
to the Hillsborough Agreement began, the British government had run out of ideas for
tackling the Northern Ireland problem. The collapse of the Sunningdale arrangements in 1974
had demonstrated the impractability of imposing constitutional arrangements which required
170
unionist co-operation in order to work, and which the unionist majority was determined to
resist. The SDLP had refused to operate any arrangements which did not include an 'Irish
dimension'; and the introduction of such a dimension remained blocked by adamant unionist
opposition. » (Goodall, 2002: 120). Le gouvernement britannique, par sa négociation avec la
République d'Irlande, répond de facto à l'attente de nationalistes modérés, même s'il n'est pas
prêt à accepter une autorité jointe de la République irlandaise en Irlande du nord.
L'intérêt du gouvernement irlandais au processus de négociation avec Londres est issu d'une
triple conclusion: « a recognition (1) that Irish unity was simply not attainable in the
foreseeable future; (2) that the nationalist minority in the North was alienated from the
institutions of government, law and order there; and (3) that Sinn Féin was capitalizing on this
alienation so as to marginalize the SDLP and become a major political force there, not just in
the North, but in the South too, thereby threatening the stability of the whole island of
Ireland. » (Goodall, 2002: 120-121). Du côté britannique, par contre, l'intérêt à un accord avec
la République d'Irlande est motivé par des aspects de sécurité, soit d'améliorer la coopération
transfrontalière dans la lutte contre l'IRA, mais également par une reconnaissance progressive
« that the particular historical, cultural, geographical and demographic circumstances of
Northern Ireland, including the size of the minority community relative to the unionist
community and the proximity of the Republic, were such that it was no longer governable
without some form of institutionalized recognition of the 'Irishness' of the nationalist minority
» (Goodall, 2002: 121).
Côté irlandais, comme on l'a noté, les négociations avec la Grande-Bretagne visent entre
autres à affaiblir le Sinn Féin. Ceci est aussi compatible avec la stratégie britannique à l'égard
du Sinn Féin dans les années 1980. Alors que dans la première phase du conflit nord-irlandais,
les autorités britanniques considéraient le Sinn Féin comme l'aile modérée du mouvement
républicain, dont il s'agissait d'encourager la conversion à une politique pacifique, dans les
années 1980, à l'inverse, « the representatives of Sinn Fein [were portrayed] (...) as an
inextricable part of the Republican strategy of 'the Armalite and the ballot box', according to
which the latter sought to legitimize and strenghten the former. Consequently, the British
government made no difference between the two: at best, Sinn Fein was irrelevant; at worst, it
was – like the IRA – 'just an enemy' » (Neumann, 2003: 139). De ce point de vue, l'accord
anglo-irlandais est sans doute pour les deux parties une tentative de renforcer la position des
nationalistes modérés en Irlande du nord.
Lors des négociations, le SDLP nord-irlandais est régulièrement consulté par le gouvernement
irlandais. Le gouvernement britannique négocie par contre l'accord de Hillsborough sans l'avis
des partis unionistes compte tenu de leur opposition à toute implication de la République
d'Irlande en Irlande du nord: « the British government [has] been obliged, by unionist
intransigeance, to negotiate over the heads of the unionist leadership and ride roughsod over
their objections » (Goodall, 2002: 121).
Les négociations de Hillsborough avaient l'ambition initiale de parvenir à une équation
équilibrée: « that a strengthened Irish acceptance of the legitimacy of the Union, together with
closer cross-border security co-operation, should be balanced by giving the Irish government,
on behalf of the Northern nationalist community, a say in the administration of the North in
all matters affecting that community. » (Goodall, 2002: 121). L'Accord anglo-irlandais est
toutefois une version diluée de cet objectif initial. L'implication irlandaise dans les affaires
internes de l'Irlande du nord comprend un rôle purement consultatif éloigné des aspirations du
gouvernement irlandais ou du SDLP à une autorité jointe. Selon Neumann (2003), la
possibilité d'une autorité partagée, compatible avec la tradition constitutionnelle britannique,
n'a pas été poursuivie par le gouvernement Thatcher en raison de l'opposition attendue des
171
unionistes et la crainte d'un front loyaliste rendant la province ingouvernable sur le modèle
des grèves 1974. Un rôle consultatif, par contre, apparaissait moins problématique. Ce rôle
comprend la possibilité pour le gouvernement irlandais, lorsque les intérêts de la minorité
catholique sont affectés, de se prononcer sur des changements proposés de législation ou de
politique publique.
L'accord de Hillsborough amène à une forte protestation unioniste en Irlande du nord (voir par
exemple Tonge, 1998). Les données de l'European Protest and Coercion Data répertorient 44
évènements de protestation unionistes contre l'accord, dont une grève générale suivie par
100'000 personnes et des manifestations réunissant jusqu'à 200'000 participants. Pour autant, à
la différence de la situation de 1974, l'opposition unioniste échoue à rendre la région
ingouvernable et l'opposition s'essouffle dans le courant 1986. En parallèle, l'AIA, qui
renforce la position nationaliste modérée et accroît l'isolement des républicains, entraîne une
radicalisation et un accroissement de la violence de l'IRA.
L'accord anglo-irlandais n'a pas de portée pratique dans l'immédiat et pas d'effet direct sur le
conflit en Irlande du nord. Pour autant, en reconnaissant explicitement au gouvernement
irlandais un intérêt légitime dans les affaires internes nord-irlandaises, en particulier
lorsqu'elles affectent la minorité et en lui permettant aussi d'agir au nom de cette minorité,
Londres introduit un changement de paradigme dans la dynamique du conflit, qui aura des
effets sur le long terme.
La période qui s'étend de l'accord anglo-britannique à la déclaration de Downing Street en
1993 sera à cet égard cruciale, dans la mesure où elle voit se combiner des modifications
incrémentales dans la position des différents protagonistes amenant, en 1993, à l'esquisse d'un
processus de paix finalisé ensuite dans les accords de Belfast. Il n'est pas possible de rendre
compte ici de manière approfondie de ce processus, mais on peut considérer comme suit
l'évolution des acteurs:
La position du gouvernement britannique évolue vers une politique de neutralité basée
sur un principe de consentement de toutes les parties. Le gouvernement réitère par là
sa position traditionnelle de neutralité concernant l'avenir constitutionnel de l'Irlande
du nord, mais refuse aussi désormais de considérer toute forme de changement
constitutionnel qui n'aurait pas l'accord des unionistes et des nationalistes: « the
cornerstone of London's strategy was to produce an agreed settlement, and there was
obviously no point in trying to impose changes to the constitutional position of
Northern Ireland that one or both sides would find inacceptable » (Neumann, 2003:
148). Ceci signifie d'une part que Londres se considère désormais comme le garant
d'un processus permettant de trouver des options pratiques acceptables pour les deux
communautés, d'autre part que le gouvernement cherche désormais une solution
inclusive comprenant toutes les parties intéressées, et en particulier « that any
settlement had to include agreement in three so-called Strands (relations within
Northern Ireland, within the island of Ireland, and between the two governments), and
that 'no agreement on any aspect would be reached unless and until all parties were
finally satisfied with the whole' » (Neumann, 2003: 149-150). L'évolution britannique
a entre autres pour effet de convaincre petit à petit les républicains que Londres entend
effectivement jouer un rôle neutre dans la question nord-irlandaise et ouvre la voie
d'une solution négociée avec le Sinn Féin.
La position du gouvernement irlandais évolue vers une intensification de ses relations
avec le gouvernement britannique et vers la défense d'une solution négociée et
acceptable pour l'ensemble des parties au conflit, en renonçant aux revendications de
172
la République d'Irlande sur l'Irlande du nord. Ceci signifie également que le
gouvernement irlandais joue de manière renforcée un rôle d'allié pour les Britanniques
et le SDLP en vue de forcer les républicains à accepter une solution pacifique à la
question nord-irlandaise.
Le SDLP sort renforcé sur un plan électoral par les accords anglo-irlandais et poursuit
l'objectif d'une résolution du conflit dans un cadre constitutionnel incluant la
République d'Irlande, par exemple une autorité jointe irlando-britannique. La direction
du SDLP est par ailleurs persuadée que le processus de paix est destiné à échouer s'il
échoue à inclure les républicains. Compte tenu aussi de l'affaiblissement de l'IRA et
des revers électoraux des républicains, le SDLP s'emploie à convaincre le Sinn Féin de
renoncer à la stratégie militaire en l'échange d'une solution politique négociée ; à cette
fin, des contacts sont établis entre le leader du SDLP John Hume et le leader du Sinn
Féin Gerry Adams, qui aboutissent en particulier à une déclaration commune en 1993.
La double stratégie « the Armalite and the ballot box » des républicains atteint ses
limites à la fin des années 1980. Le dispositif de sécurité britannique s'est amélioré:
« the British had been unable to achieve a decisive military victory over the IRA, but
their policy of containment and attrition had undoubtedly taken a toll » (Bew,
Frampton et Gurruchaga, 2009: 109). On compte par exemple qu'en 1994, 80 % des
attentats préparés par l'IRA sont déjoués par les forces de sécurité (Bew, Frampton et
Gurruchaga, 2009: 110). En conséquence, l'IRA recourt davantage à une violence
aveugle et fait davantage de victimes civiles, entraînant une réaction de rejet croissant
dans la communauté catholique. Sur le plan militaire, par ailleurs, la répression
l'affaiblit fortement. L'IRA semble en mesure de maintenir indéfiniment une activité
armée, mais elle doit reconnaître au début des années 1990 qu'elle n'est pas en mesure
d'atteindre à une victoire par la voie militaire et comme le note le stratège républicain
Danny Morrison en 1991: « I think we can fight on forever and can't be defeated. But,
of course, that isn't the same as winning or showing something for all the sacrifices »
(Bew, Frampton et Gurruchaga, 2009: 111). Tandis que la frange politique du
mouvement est préoccupée de trouver une solution négociée pour assurer son assise
électorale dans la population catholique, les paramilitaires s'acheminent petit à petit
vers l'acceptation d'une solution négociée du conflit compte tenu de l'absence de
perspectives de victoire militaire.
Entre 1990 et 1993, des négociations directes ont lieu entre les républicains et le
gouvernement britannique, mais échouent à trouver un compromis. D'un côté, les républicains
attendent un engagement britannique autour de la réunification irlandaise et le retrait des
troupes britanniques d'Irlande du nord, de l'autre, les Britanniques posent comme condition à
une solution politique le renoncement à la violence. Ces négociations restent lettre morte. En
parallèle, toutefois, le Sinn Féin maintient des contacts avec le SDLP, qui aboutissent à la
déclaration commune d'avril 1993. Les deux partis affirment dans cette déclaration qu'il ne
peut y avoir de solution interne à la question nord-irlandaise (excluant la République
d'Irlande) et que le peuple irlandais dans son ensemble possède un droit à l'auto-
détermination. Par ailleurs, le document demande aussi que les Britanniques établissent un
agenda pour leur retrait de l'Irlande.
La déclaration conjointe du SDLP et du Sinn Féin est inacceptable en l'état pour les
Britanniques, en particulier parce que – dans la tradition nationaliste républicaine – elle met
en avant les droits historiques irlandais au détriment du respect des choix démocratiques de la
population d'Irlande du nord.
173
La déclaration conjointe des gouvernements britannique et irlandais en décembre 1993 peut
être considérée partiellement comme une réponse à l'initiative des nationalistes. Elle écarte les
revendications conjointes du SLDP et du Sinn Féin et pose les conditions cadre d'un accord de
paix en Irlande du nord pour les deux gouvernements.
Concernant les arrangements politiques futurs en Irlande du nord, la déclaration de Downing
Street indique en particulier: « The Prime Minister, on behalf of the British Government,
reaffirms that they will uphold the democratic wish of the greater number of the people of
Northern Ireland on the issue of whether they prefer to support the Union or a sovereign
united Ireland. On this basis, he reiterates, on the behalf of the British Government, that they
have no selfish strategic or economic interest in Northern Ireland. Their primary interest is to
see peace, stability and reconciliation established by agreement among all the people inhabit
the island, and they will work together with the Irish Government to achieve such an
agreement, which will embrace the totality of relationships. The role of the British
Government will be to encourage, facilitate and enable the achievement of such agreement
over a period through a process of dialogue and co-operation based on full respect for the
rights and identities of both traditions in Ireland. They accept that such agreement may, as of
right, take the form of agreed structures for the island as a whole, including a united Ireland
achieved by peaceful means on the following basis. The British Government agree that it is
for the people of the island of Ireland alone, by agreement between the two parts respectively,
to exercise their right of self-determination on the basis of consent, freely and concurrently
given, North and South, to bring about a united Ireland, if that is their wish. (...). Both
Governments accept that Irish unity would be achieved only by those who favour this
outcome persuading those who do not, peacefully and without coercion or violence, and that,
if in the future a majority of the people of Northern Ireland are so persuaded, both
Governments will support and give legislative effect to their wish » (cité par Elliott, 2002:
207-208).
Concernant le processus de paix, par ailleurs, la Déclaration de Downing Street indique:
« The British and Irish Governments will seek, along with the Northern Ireland constitutional
parties through a process of political dialogue, to create institutions and structures which,
while respecting the diversity of the people of Ireland, would enable them to work together in
all areas of common interest. This will help over a period to build the trust necessary to end
past divisions, leading to an agreed and peaceful future. Such structures would, of course,
include institutional recognition of the special links that exist between the peoples of Britain
and Ireland as part of the totality of relationships, while taking account of newly forged links
with the rest of Europe. The British and Irish Governments reiterate that the achievement of
peace must involve a permanent end to the use of, or support for, paramilitary violence. They
confirm that, in these circumstances, democratically mandated parties which establish a
commitment to exclusively peaceful methods and which have shown that they abide by the
democratic process, are free to participate fully in democratic politics and to join in dialogue
in due course between the Governments and the political parties on the way ahead. » (cité par
Elliott, 2002: 208).
La déclaration de Downing Street ne répond ainsi pas directement aux attentes exprimées par
les nationalistes, mais elle pose des conditions claires et partagées par les deux
gouvernements concernant les conditions pour la négociation entre toutes les parties au conflit
et laisse toutes options ouvertes pour l'avenir institutionnel de l'Irlande du nord. La document
ouvre aussi une porte au Sinn Féin, qui avait jusque là été exclu de tout processus de
négociation, en soulignant que tout parti qui renonce à la violence sera inclus dans les
négoctiations futures (Maillot, 2005: 31).
174
La déclaration commune de Downing Street amène, dans les mois qui la suivent, les
paramilitaires républicains dans un premier temps (en août 1994) puis les paramilitaires
loyalistes (en octobre 1994) à déclarer un cessez-le-feu.
La concrétisation des objectifs de la déclaration de Downing Street dans l'accord du Belfast
prendra toutefois cinq ans. Nombre d'éléments ralentissent le processus de paix, en particulier
le manque de confiance entre les protagonistes et la question du désarmement
(« decommissioning ») des troupes paramilitaires. Le cessez-le-feu de l'IRA ne constitue en
effet pas un revirement stratégique, mais est inscrit dans une stratégie esquissée en été 1994
concernant l'usage tactique de la lutte armée. Tandis que le gouvernement britannique est
attaché obtenir de l'IRA un renoncement permanent à la violence, l'organisation considère ce
renoncement comme conditionné à l'évolution des négociations. Entre 1996 et 1997, elle
reprend d'ailleurs la lutte armée, quoiqu'avec une intensité nettement plus faible qu'avant le
cessez-le-feu, amenant l'exclusion du Sinn Féin du processus de paix et le blocage de fait du
processus de paix.
La signature d'un accord de paix échoue sous le gouvernement conservateur britannique. Les
travaillistes parvenus au pouvoir en 1997 reprendront les négociations et parviennent à
conclure en 1998 l'accord de Belfast.
4) Le gouvernement travailliste de 1997 à 2010
L'accord de Belfast de 1998 est le résultat d'une négociation laborieuse entre toutes les parties
sous l'impulsion du gouvernement de Toni Blair. Il est toutefois aussi le produit d'un travail de
négociation qui a suivi la déclaration de Downing Street et a aussi été précédé d'un document
cadre rédigé en 1995, The Framework Agreement. La reprise des négociations entre le
gouvernement britannique et les républicains est, entre autres, lié à la flexibilité plus grande
des travaillistes à l'égard du désarmement de l'IRA ; à l'inverse, les travaillistes rejettent
clairement l'option d'une Irlande unie pour minimiser l'opposition unioniste.
L'accord de Belfast s'emploie à créer une solution équilibrée donnant aussi des garanties à
chacune des communautés: « The Agreement was a carefully balanced document where
principles were enshrined, institutional mechanisms put in place and safeguards given to both
communities. A 108-member assembly would represent the people of Northern Ireland, which
would elect a ten-member executive to be apointed on a proportional basis, so as to reflect all
political shades. The North-South Council. where ministers from both sides of the island
would sit, would enhance cooperation in a number of areas, and the British governement
would be represented at the Council of the islands which would also include representatives
of the Scottish and Welsh assemblies. Both Irish and British governments were prepared to
put an end to their territorial claims over Northern Ireland, by the repeal of the 1920
Government of Ireland Act by Westminster and the redrafting of Sections Two and Three of
the Constitution by the Republic of Ireland, thereby conforming to the fundamental principle
of consent. Among the other provisions of the Agreement were the reform of the police
service, the establishment of a Commission on Human Rights, and procedures to deal with the
issue of reconciliation and victims. » (Maillot, 2005: 32-33). L'accord de Belfast est soumis
au referendum dans les deux parties de l'Irlande et accepté par 71.1 % des votants en Irlande
du nord, avec un taux d'acceptation évalué à 99 % parmi les catholiques et 50 % environ
parmi les protestants (Maillot, 2005).
Les accords de Belfast ouvrent la voie à une décentralisation politique en Irlande du nord et la
création d'un gouvernement local où sont représentés les partis nationalistes et unionistes. Le
nouveau gouvernement entre en fonction en 1999.
175
La question du désarmement des paramilitaires, qui a été laissée de côté avant le Good Friday
Agreement, se repose toutefois avec toute son acuité sous le nouveau gouvernement nord-
irlandais et amène des crises récurrentes dans les années 2000. Les républicains ont certes
engrangé des avantages majeurs dans le cadre du processus de paix, mais continuent de
considérer le maintien de leur arsenal militaire comme un gage de sécurité auquel ils refusent
de renoncer. Comme le note Goodall (2002), il ne s'agit pas seulement d'une question
symbolique ; en 1996, l'IRA avait de manière unilatérale interrompu son cessez-le-feu par un
attentat à Canary Wharf et la menace d'un retour tactique au terrorisme reste présente tant que
le désarmement n'est pas atteint: « In this way Sinn Féin manages to use the IRA's continued
military capability as a source of political pressure while at the same time disclaiming any
responsibility for doing so. And it is this tactic which makes the decommissionning issue one
of practical, and not juste symbolic, importance » (Goodall, 2002: 126).
En l'absence d'une solution, le nouveau parlement de Stormont, après deux interruptions entre
1999 et 2002, est en définitive suspendu en 2002, puis officiellement dissous et la région
repasse sous administration directe britannique. Le désarmement des paramilitaires est
toutefois progressivement atteint dans les années suivantes, permettant aussi l'établissement
d'un nouveau gouvernement décentralisé à partir de 2007, qui depuis lors semble gouverner
de manière assez stable en dépit du fait qu'il est dirigé par les deux partis les plus opposés sur
l'échiquier politique, soit le Sinn Féin et le DUP.
D'un point de vue politique, les années 2000 ont en effet vu un accroissement du succès
électoral des radicaux au détriment des modérés: le Sinn Féin a dépassé le SDLP et est devenu
le premier parti de la minorité catholique, de même que le DUP devance désormais l'UUP
auprès de la communauté protestante. Ces tendances vont s'accentuant et les deux partis
radicaux obtenaient en 2001 plus de la moitié des suffrages en Irlande du nord. Les
arrangements ins