Luc Stéphane
Pourquoi un rituel ?
Parmi les détracteurs de la Franc-maçonnerie, certains, profanes qui
n’en ont eu un aperçu qu’à la télévision ou en assistant à une tenue
« blanche », mais aussi initiés déçus qui quittent leur obédience à
peine devenus compagnon ou maître, dénoncent le caractère désuet
de nos cérémonies, estimant inutile le rituel qui préside à nos travaux.
On connaît au demeurant des obédiences qui ont allégé les pratiques
rituelles en les réduisant à une caricature, tandis que pour d’autres le
rituel se déroule sur une scène, devant des spectateurs. Quelles sont
les raisons qui conduisent les Francs-maçons de la Grande Loge de
France à rester intransigeants sur la pratique du rituel ? À se garder
de l’intégrisme qui absolutise tout comme du relativisme excessif qui
ne s’engage en rien ? Si la vie intérieure a ses codes et ses repères, elle
ne s’y enferme jamais.
Stonehenge, monument mégalithique composé d’un ensemble de structures circulaires
concentriques, érigées du Néolithique à l’âge du bronze (Comté du Wiltshire, Angleterre).
Le Rituel : Signification et Fonction
Un rituel se définit selon le dictionnaire comme « l’ensemble des règles
et des rites d’une religion, d’une association ».
Le dictionnaire du CNRS donne ici deux exemples : « Les rituels
religieux dont la fonction est de répéter l’activité originaire des puissances
divines consacrent ainsi la participation des hommes à la création continuée
de l’univers » (Philos., Relig., 1957, p. 34-15). « En dehors du symbolisme
et des rituels des grades, (...) l’esprit qui anime le rite écossais ancien et
Points de Vue Initiatiques N° 159 31
Pourquoi un rituel ?
accepté a été défini dans la constitution universelle du rite approuvée le
22 septembre 1875 par tous les suprêmes conseils » (Paul Naudon, Fr.-
maçonn., 1963, p. 100).
En fait, le mot est emprunté au latin rituales (libri) « (livres) traitant
des rites », formé à partir de ritus « rite ». Le mot actuel rituel est
apparu au XVIe siècle, utilisé pour la première fois semble-t-il par
Rabelais dans le Livre Cinquième pour désigner un livre liturgique
catholique contenant les rites qui concernent l’administration des
sacrements, et particulièrement les fonctions dites curiales, telles
qu’exorcismes ou bénédictions. On utilisait habituellement à
l’époque le mot rituaire pour « les livres des rites ». Plus tard, par
extension, l’usage du substantif rituel a été étendu à l’ensemble des
textes, sur papyrus, parchemin ou papier, ou encore gravés sur les
murs des temples, indiquant l’ordonnancement des cérémonies.
D’une manière générale un rituel est un acte, ou une succession
d’actes auxquels on reconnaît un sens affectif, philosophique et
spirituel. On peut donner ici nombre d’exemples d’actes rituels dans
la vie profane : il suffit de citer par exemple la minute de silence, le
garde-à-vous, l’audition debout de l’hymne national. On pourrait
évoquer également le rituel en vigueur dans les tribunaux, ou
celui des trois coups qui marquent le début d’une représentation
théâtrale.
Surtout, chacun sait à quel point la vie religieuse comporte, quelle
que soit la croyance, de nombreuses attitudes rituelles : joindre les
Triptyque de la Dormition,
ivoire, vers 1330-1340,
Bibliothèque d’Amiens
Métroplole.
Il représente la légende
de la mort de la Vierge,
selon les textes de
Jacques de Voragine
et Vincent de Beauvais.
32 Points de Vue Initiatiques N° 159
Luc Stéphane
mains, faire le signe de croix, se mettre à genoux, se prosterner, etc.
Pour les religieux, il est manifeste que la pratique d’un rituel renforce
considérablement le sens profond des textes, des représentations
symboliques, ou allégoriques qui l’accompagnent. En fait, comme
l’écrit le P. Michel Gitton dans un ouvrage préfacé par le cardinal
Joseph Ratzinger avant qu’il ne devînt le Pape Benoît XVI, le rituel,
qu’exprime la liturgie, fait « entrer [le croyant] dans un mystère,
c’est-à-dire une réalité cachée en Dieu ».
En maçonnerie, le Rituel est l’ensemble des actes, gestes, attitudes
et paroles symboliques, hérités de la Tradition et fixés par l’usage.
C’est par le moyen du Rituel que sont transmis les enseignements
fondamentaux de notre Ordre.
Certains se sont demandé, à propos du Rituel en maçonnerie, s’il
procédait davantage de la mise en condition ou du goût pour un
certain décorum. En fait, on pourrait dire que le Rituel participe
du psychodrame au sens où le terme est employé pour désigner une
méthode de formation en groupe fondée sur la reconstitution de
situations concrètes et où les participants incarnent des rôles précis.
En clair, cela signifie que le Rituel replace les participants, par sa
répétition, son côté théâtral, son vocabulaire, sa gestuelle imposée
et ses expressions propres, dans une autre réalité que celle de leur
quotidien, une réalité partagée, hors du « ici et maintenant » de chacun.
Ainsi le Rituel permet en quelques minutes de créer pour chacun et
pour le groupe une rupture avec le monde profane et son agitation,
ses questionnements et ses querelles, pour laisser place à l’émergence
d’un autre niveau de la conscience, plus serein quoique propice aux
interrogations, voire au doute systématique.
Contrairement aux rituels religieux, le Rituel maçonnique n’est pas
le fait des seuls officiants, Vénérable Maître et Officiers impliqués.
Par la gestuelle et par la parole, il associe l’ensemble des participants,
à l’unisson, dans un mouvement qui les fait pénétrer ensemble dans
le temps et l’espace sacré du Temple symbolique.
Paradoxalement, alors qu’il contraint en apparence les attitudes, les
mouvements et les mots, il crée l’espace de la liberté de la pensée, de
la réflexion et de la méditation.
Ordo ab Chao : Franc-maçonnerie et ordre
L’article premier de la Constitution de la Grande Loge de France
énonce que « la Franc-maçonnerie est un ordre initiatique traditionnel
et universel, fondé sur la Fraternité ». Dire que la Franc-maçonnerie
Points de Vue Initiatiques N° 159 33
Pourquoi un rituel ?
est un ordre implique qu’il s’agisse d’un rassemblement organisé,
administré, hiérarchisé. On peut évoquer ici les ordres religieux,
militaires ou professionnels. Dans le cas qui nous intéresse, il est
essentiel de souligner que la contradiction entre liberté – puisque
la Franc-maçonnerie s’affirme comme regroupant des hommes
libres autant que de bonnes mœurs – et ordre n’est qu’apparente.
L’ordre qui organise et structure notre institution collective crée les
conditions de la liberté de chacun.
On parle donc volontiers d’Ordre, avec un « O » majuscule, pour
désigner la Franc-maçonnerie. Cette notion est d’autant plus
prégnante pour nous, Francs-maçons de la Grande Loge de France,
que notre obédience pratique quasi-exclusivement le Rite Écossais
Ancien et Accepté, dont l’une des deux devises est Ordo ab Chao,
l’Ordre à partir du Chaos. Depuis l’instant même de la Création,
tel qu’évoqué par exemple dans le Prologue de l’Évangile de Saint
Jean à la page duquel est ouvert le Volume de la Loi Sacrée sur
les autels de nos temples, l’univers s’organise, se structure ; l’univers
s’ordonne sans cesse à mesure qu’il se différencie et se complexifie.
Le Franc-maçon est invité à comprendre ce mouvement de l’univers
vers l’ordre pour tenter de s’y inscrire harmonieusement.
Parce qu’il organise, qu’il structure, qu’il règle le fonctionnement de
la Loge, le rituel est l’expression de cette tension du Franc-maçon
vers l’ordre et l’harmonie. Le rituel est, pourrait-on dire, le symbole
le plus complet de la reconnaissance par le Franc-maçon de ce que
peut être le plan du Grand Architecte de l’Univers. Il importe donc
qu’il soit scrupuleusement respecté.
Régler la forme pour libérer la pensée
Arrêtons-nous précisément à ces impératifs de forme. Rien dans un
Temple maçonnique, rien dans un Rituel, n’est exempt de sens. Rien
n’est fortuit.
Le Temple est impérativement orné d’objets et de décors dont la
présence même participe à la nature spécifique de l’espace créé par le
Rituel. Mais au-delà, chacun de ces objets ou décor possède un sens
symbolique propre, qu’il appartient naturellement à chaque initié
de découvrir puis qui agira sur sa conscience sans même qu’il s’en
aperçoive, tant il appartiendra intimement à son référentiel mental.
Ainsi, le sens de ces éléments matériels n’est plus véritablement
caché mais au contraire parlant.
Ce qui vaut pour le décor vaut encore davantage pour les mots. Ils
34 Points de Vue Initiatiques N° 159
Luc Stéphane
ont pour vocation non seulement d’ordonnancer la cérémonie, mais
aussi d’en livrer le sens, d’en véhiculer l’enseignement. L’archaïsme
même de certains mots ou de certaines tournures, leur caractère
parfois suranné participent de la singularité du message : un sens
qui doit donner matière à réflexion et une forme qui doit exprimer
le caractère traditionnel de notre Ordre.
C’est dire l’importance d’un Rituel respecté et parfaitement exécuté,
et non simplement énoncé en pensant à autre chose, comme
pour s’en débarrasser. Notre Rituel doit être vécu, et non subi.
Il faut entrer dans le Rituel, que l’on soit Officier ou Frère sur les
Colonnes ; et il faut laisser le Rituel entrer en nous.
On pourrait naturellement défendre l’idée que le fond compte bien
plus que la forme, et que si l’on pratique le Rituel en l’intériorisant
véritablement, si on en incorpore le sens, peu importent les mots
exacts et les décors.
Sans doute la réflexion est-elle fondée dans son principe. Mais il se
trouve que la pratique maçonnique n’est pas une pratique solitaire :
notre voie est certes individuelle, on est certes Maçon par soi-même
et pour soi-même. Mais on n’est authentiquement et pleinement
Franc-maçon que par et pour les autres. Travailler en Loge, c’est
travailler sur soi parmi les autres et grâce à eux.
Et mettre à l’unisson de la conscience et du cœur trois ou quatre
dizaines d’hommes tous égaux mais tous différents ne peut se faire
en un laps de temps raisonnable qu’en les harmonisant. Telle est la
fonction essentielle et primordiale du Rituel : être un moyen d’éveil
du groupe et des individualités qui le composent.
Le Rituel possède donc une forme prescrite, qu’il convient de
respecter sans pour autant lui laisser dominer le fond, qui demeure
l’essentiel. Trop d’attention portée au décorum, une attention
excessive accordée au cérémonial, c’est le risque de privilégier la mise
en scène sur le texte et surtout le sens de ce qui nous rassemble. Ici
comme ailleurs, tout est question d’équilibre. Ce qui importe, c’est de
distinguer l’essentiel - le sens - de l’accessoire - la forme pour la forme.
En effet, à l’occasion de l’ordonnancement d’une cérémonie et de la
création d’un espace-temps sacré permettant la mise à l’unisson du
cœur et de l’esprit esprits des initiés, le Rituel est avant tout le moyen
d’exprimer le Symbolisme qui est notre langage commun, vecteur
traditionnel du Sens, c’est-à-dire de la Vérité, cette connaissance, cet
absolu vers lequel nous tentons de nous élever.
Points de Vue Initiatiques N° 159 35
Pourquoi un rituel ?
Le rituel, par nature expression d’un collectif
Les diverses religions, tant celles du Livre que celles nées en Inde ou
en Extrême - Orient, donnent la possibilité au croyant de faire montre
de comportements rituels en solitaire : on peut prier, se recueillir,
prononcer une action de grâce, en étant parfaitement seul.
Les Rituels maçonniques, eux, n’ont de sens que collectif. Leur
pratique exerce sur le groupe un effet structurant. Plus encore que le
tableau tracé ou déroulé sur le sol, c’est le Rituel qui crée la Loge.
Sous le double éclairage du Soleil et de la Lune,
se révèle une compréhension intuitive des lois de la nature.
Sous le double éclairage du Soleil et de la Lune se matérialise le
tableau de Loge, chargé des symboles du degré auquel la Loge
travaille. Chacun est assis, silencieux, à sa place et à son office,
portant tablier et gants. Le Vénérable Maître, aidé des deux
Surveillants, fait circuler la parole que chacun prend debout, dans
une posture imposée. Rien de tout cela n’aurait de sens au dehors.
Rien à l’intérieur ne ferait une Loge de cet espace-temps en dehors
de tout cela.
Le Rituel est donc constitutif de la Loge, il en est à la fois contenant
et contenu, cadre et objet ; il est le moyen organisé de mettre un
certain nombre de symboles en mouvement. Il permet ainsi aux
participants une compréhension intuitive des lois de la nature,
36 Points de Vue Initiatiques N° 159
Luc Stéphane
telles qu’elles expriment le plan tracé par le Grand Architecte de
l’Univers.
Un rituel se vit et ne s’explique pas.
Peut-on, faut-il faire évoluer les rituels ?
C’est ici semble-t-il qu’il convient de se poser la question de
l’évolution du Rituel.
Peut-on, faut-il faire évoluer les rituels, ou au contraire doit-on s’en
tenir à leur version « initiale » ?
Force est de constater, en réalité, qu’il n’existe pas une version
initiale qui pourrait être considérée comme le « canon » rituélique
au même titre que les « Old Charges » peuvent être admises par
tous les Francs-maçons spéculatifs d’aujourd’hui comme leur règle
fondatrice.
Les rituels n’ont cessé d’évoluer, à l’évidence, jusqu’à la structuration
des Rites dans leur forme actuelle, soit 1801 pour le REAA en 33
degrés, puis dans les deux siècles qui ont suivi.
Mais à l’instar de ce qui vaut pour les œuvres d’art éprouvées par le
temps, il faut bien distinguer le travail du retoucheur - restaurateur,
respectueux de l’esprit de l’œuvre initiale, de celui d’un iconoclaste,
soucieux d’imprimer sa marque ou de faire passer sa vision, au
mépris trop souvent du sens profond qu’avait voulu le concepteur
originel.
Retenons en tout cas que les
rituels maçonniques règlent
le fond comme la forme d’un
ensemble de cérémonies qui
permettent de structurer le
travail collectif effectué en
loge tout en visant à favoriser
le travail intérieur, introspectif,
de chaque franc-maçon qui y
participe.
Il n’est pas nécessaire de citer
ici ceux qu’un Apprenti a assez
vite l’occasion de connaître, de
pratiquer et donc de vivre, à
Les Rituels maçonniques, eux,
n’ont de sens que collectif.
Points de Vue Initiatiques N° 159 37
Pourquoi un rituel ?
commencer par le rituel d’initiation ; puis le soir même le rituel de
fermeture des travaux de loge et notamment le rituel de la chaîne
d’union, et rapidement le rituel d’ouverture, le rituel d’installation
du Vénérable et des Officiers de la loge, etc.
Chacun de ces rituels va mettre en œuvre le Rite, le rendre vivant, dans
sa spécificité propre à laquelle s’ajoute celle du degré pratiqué.
Par nature, le Rituel en tant que démarche intrinsèque à l’Ordre
maçonnique est conservateur. Il est relié à des usages et à des formes,
des formulations, délibérément archaïques, qui le rattachent au passé
et à la Tradition. C’est d’ailleurs une de ses fonctions que de faire
vivre au présent l’héritage du passé, son symbolisme, expression
d’archétypes venus des temps immémoriaux, ses mythes fondateurs,
posés délibérément par nos prédécesseurs du siècle des Lumières
dans l’Antiquité telle que la décrit la Bible, notre volume de la Loi
sacrée.
À ceux qui disent qu’il conviendrait que les rituels soient
« dépoussiérés », et que leur vocabulaire soit celui que nous
employons tous les jours afin d’être mieux compris de tous, il convient
de répondre qu’il s’agit d’un lexique sacré, destiné à véhiculer un
travail spirituel dans un espace sacralisé, hors du temps. Le caractère
inhabituel des mots, des signes, des attouchements, du cadre, des
décors, de la circulation de la parole, tout doit en réalité concourir à
distinguer la Loge - espace-temps sacré - des lieux profanes que nous
fréquentons habituellement.
(Doit-on rappeler ici le sens du mot profane, qui désigne ce qui est
pro fanum, devant le lieu sacré. Devant, et non dedans).
Cela dit, le Rituel doit être intelligible et ne pas prêter à des
malentendus, des contresens perturbateurs. Il est donc légitime de
veiller à ce que tel mot, telle expression qui a changé de sens au
cours des siècles, soit explicité ou adapté.
Rien n’est fortuit dans le Rituel maçonnique. Rien n’y a été inclus
qui ne soit porteur de sens. Et j’entends ici le mot « sens » au pluriel.
Certains symboles, certaines expressions, ont plusieurs sens et
cette polysémie n’est pas fortuite. Modifier une formulation ou une
gesticulation rituelle pour la rendre plus actuelle, plus explicite ou
plus esthétique, c’est courir le risque de perdre ces sens secondaires,
ces sens cachés qui ne sont peut-être accessibles qu’au terme d’un
certain travail, pour ne pas dire d’un travail certain. Il en est ainsi
d’éléments du Rituel qui figurent à un degré donné sans paraître
38 Points de Vue Initiatiques N° 159
Luc Stéphane
avoir une importance particulière, alors qu’ils annoncent, qu’ils
préfigurent un autre degré, dans la compréhension duquel ils
révéleront la plénitude de leur sens, ou en tout cas une perception
plus large de leur signification.
À ce titre, le Franc-maçon le plus honnête du monde ne saurait
sans risque altérer le Rituel s’il n’est pas en possession d’une vision
complète du Rite et de son corpus symbolique.
Le rituel mobilise le Franc-maçon de l’intérieur
Le Rituel est l’expression du Rite, qui ne peut s’entendre que dans
sa globalité.
Ainsi considéré, le Rituel est donc avant tout un outil spirituel
dont la fonction est d’inclure celui qui le pratique dans le cercle
des participants. Il a à la fois par conséquent un rôle individuel et
collectif, une fonction structurante et intégratrice.
Cette intégration met chacun des participants en résonance, en
harmonie, à l’unisson des autres Frères présents, réalisant ce que l’on
nomme parfois Egrégore. Si, grâce au Rituel, l’état de conscience
de chacun est légèrement modifié, plus ouvert, plus accueillant à
l’Autre mais aussi plus attentif à ses propres perceptions, il faut
souligner qu’il ne dérive jamais vers une aliénation de la liberté de
conscience. Au contraire, le Rituel crée les conditions d’un éveil de
la conscience, d’une attention, d’une vigilance accrues, où le libre-
arbitre peut s’épanouir.
Il n’y a pas d’action du Rituel sans l’implication volontaire de
chacun. Le Rituel n’agit pas de l’extérieur de moi, mais à l’intérieur
de moi. Il vise à me mobiliser en moi-même, et ce parmi les autres,
avec et grâce à eux.
Le Rituel est donc un cadre et une succession d’actes et de paroles
symboliques, c’est-à-dire porteuses de sens. Ce cadre et ces actions
vont impliquer, physiquement et psychiquement, chacun des Frères
rassemblés dans la Loge. Ainsi l’enseignement porté par la Tradition
est-il transmis en même temps que vécu.
À chaque réitération, tenue après tenue, année après année, degré après
degré, le Rituel va opérer sa magie inspiratrice et intégratrice. Il va
peu à peu livrer comme une évidence son contenu symbolique, qui va
se dévoiler naturellement à l’initié sincèrement impliqué, c’est-à-dire
réellement participant. La pratique du Rituel prolonge la révélation
initiatique, elle l’éclaire et lui donne son sens au travers du vécu.
Points de Vue Initiatiques N° 159 39
Pourquoi un rituel ?
C’est la raison pour laquelle on ne peut sérieusement s’affirmer
Franc-maçon si l’on reste durablement éloigné de la Loge, et partant
de la pratique du Rituel, qui, répétons-le, n’a de sens que vécu et
partagé.
Ainsi, le Rituel est un élément essentiel de notre Ordre et de notre
cheminement initiatique. Il est à la fois inducteur d’un certain état
privilégié de la conscience, propice à notre élévation spirituelle,
vecteur des contenus symboliques et des mythes qui sont les outils
et le matériau de notre progression, et enfin conservateur de ces
éléments fondateurs qui sont le patrimoine commun des Francs-
maçons répandus à la surface de la Terre. n
Les rituels anciens
Les plus anciens éléments rituéliques dont nous ayons la trace ne
sont pas des rituels à proprement parler mais ce qu’il est convenu
d’appeler des « catéchismes maçonniques », c’est-à-dire des échanges
de questions et de réponses propres à la transmission des secrets et des
symboles de la Franc-maçonnerie. Ces documents, remis à l’initié à
chaque franchissement de degré et qui développent l’instruction donnée
oralement à la fin de la cérémonie d’initiation, portent précisément
aujourd’hui le nom d’Instructions. Le mot « catéchisme » ne doit pas
cependant être rejeté pour d’éventuelles connotations religieuses :
il vient en effet du grec « katêcho », qui signifie « faire retentir aux
oreilles », « enseigner de vive voix ». C’est donc la transcription écrite
d’un enseignement fondamentalement oral.
En tout état de cause, le procédé - transmission d’un savoir par questions
et réponses - est fort ancien. Il était déjà employé par les Pythagoriciens
cinq siècles avant notre ère. Reprises par les néopythagoriciens et les
néoplatoniciens au IIIe et au IVe siècle de notre ère, ces questions-
réponses étaient appelées acousmata - choses entendues -, ce qui
renvoie bien à la notion de transmission orale de la Tradition. On leur
donnait aussi le nom de symbola, pour signifier qu’elles tenaient lieu
de signe de reconnaissance, notion qui se retrouve dans notre pratique
du tuilage.
Les fraternités de Compagnons bâtisseurs, auxquels nous avons
emprunté - à défaut d’un héritage avéré - bien des pratiques et bien
des outils symboliques, organisaient leurs réunions selon des rituels
dont nous possédons le détail. C’est ce qui amène Jean Tourniac, dans
Lumière d’Orient publié en 1979, à faire ce commentaire, que nous
reprendrons volontiers à notre compte :
40 Points de Vue Initiatiques N° 159
Luc Stéphane
« Ainsi dans les rituels de constructeurs ce qui est invariable ce sont les signes,
mots et attouchements, la description des symboles et des rites dont, évidemment
et en premier, celui de l’initiation. Voilà donc l’essentiel du Rite : la transmission
ininterrompue de symboles agis (gestes), sonores (noms et mots sacrés), figurés
(décors, tableaux), autant d’éléments qui ne sont pas le fruit d’une élaboration
ou fabrication individuelle (solitaire ou collective) référée à une date précise
et attribuée à un homme, fût-il génial. En revanche, le commentaire et
les instructions héritées d’une époque, ou d’un groupe de compositeurs de
rituels marqués par l’entendement de leur temps, ne sauraient être considérés
comme représentant la Tradition des Constructeurs ne varietur. L’aspect
fondamental et invariable c’est la chaîne, verticale (origine immémoriale ou
divine) d’inspiration directe et dépourvue d’élaboration humaine (L’aspect
variable et contingent selon l’époque et le déroulement cyclique (mentalités,
concepts religieux, etc.) c’est la trame, horizontale, produit de la réflexion et
du travail intellectuel dans une tranche d’histoire. Ainsi relèvent de la chaîne :
l’architecture d’un ensemble graduel ou sacramentel et, bien entendu, les textes
tirés directement de l’Écriture sainte. Ces éléments n’ont rien d’individuels et
ne sauraient être confondus avec les paraphrases, instructions et commentaires
subjectifs qui transmettent le point de vue contingent d’une époque. »
Parmi ces rituels de constructeurs, les statuts Shaw, qui datent de
l’extrême fin du XVIe siècle, stipulent que les Apprentis entrés et les
Compagnons devaient connaître les réponses aux questions de leur
degré sans se tromper une seule fois, sous peine d’être punis.
On retrouve un catéchisme et une description sommaire des cérémonies
de réception à ces deux degrés dans les manuscrits Edimbourg, Sloane,
Dumfries, Chetwode Crawley, Graham, etc., qui datent de la fin du
XVIIe siècle et du début du XVIIIe siècle.
On a même retrouvé sur le registre des procès-verbaux, lui aussi
manuscrit, des tenues de la Loge spéculative de Haughfoot, au Sud-
Est de l’Écosse, les dernières lignes d’un aide-mémoire du rituel
d’initiation, rédigé au soir de la tenue du 22 décembre 1702.
Les premiers catéchismes imprimés datent de 1723, et sont donc
contemporains des Constitutions d’Anderson. A Mason’s Examination
comporte ainsi la description brève mais détaillée d’une cérémonie de
réception au grade d’Apprenti.
On doit citer ensuite le fameux Masonry dissected de Samuel Prichard,
qui date de 1730. Dans cet ouvrage, un initié raconte sous forme
de réponses à des questions le détail de ce qu’il a vécu lors de son
initiation. Les diverses cérémonies de trois grades y sont décrites pour
la première fois.
Points de Vue Initiatiques N° 159 41
Pourquoi un rituel ?
Mais les Anglais se refusèrent toujours, et se refusent encore, à publier
officiellement, sous le sceau de leur Grande Loge et aujourd’hui de la
Grande Loge Unie d’Angleterre, les rituels de leurs différents degrés
et de leurs diverses cérémonies. Seuls existent des aide-mémoires. La
diffusion purement orale et par cœur de ces textes conduisit à quelques
altérations et donc à plusieurs versions.
De nos jours, toutes les variantes ainsi engendrées par l’histoire sont
admises, et la GLUE n’imprime toujours pas de rituel « officiel ».
Quant aux Américains, par exemple, ils mettent un point d’honneur
à apprendre et donc à réciter et à exécuter le Rituel par cœur. C’est
même là l’essentiel de leur travail en Loge.
Il en va autrement en France.
Les bibliothèques des Obédiences les plus anciennes, mais aussi la
Bibliothèque nationale possèdent également de nombreux documents
datant des premières années de la Franc-maçonnerie spéculative sur le
sol français. Il est ainsi possible de lire le rapport, la Divulgation, du
Lieutenant de Police Hérault, qui date de 1737 et décrit avec précision
et détails une cérémonie d’admission. On retrouve ce rituel et celui des
travaux de table dans Le Secret des Francs-maçons, publié en 1742 par l’Abbé
Pérau, puis celui de la réception aux trois grades, Apprenti, Compagnon
et Maître, dans le Catéchisme des Francs-maçons, qui date de 1744.
Les Français sont bien davantage uniformisateurs que les Britanniques.
C’est pourquoi, à partir de 1770, vont apparaître en France les premiers
cahiers de grades, comportant le rituel propre à chaque degré et le
Catéchisme correspondant. Le premier connu a été publié à Lyon en
1772 pour le Grade d’Apprenti. Il comporte un Rituel très détaillé
pour les initiations et les tenues ordinaires, ainsi que l’Instruction, par
questions et réponses.
Le Règlement de la Loge Saint-Jean-d’Écosse de la Vertu Persécutée,
constituée à l’Orient d’Avignon sous les auspices de la Mère Loge de
Marseille en août 1774, stipule qu’il est interdit « d’introduire dans les
grades aucune formule ni aucun usage contraire à ceux qu’elle a suivis jusqu’à
ce jour et à ce qui est contenu dans les cahiers des grades et le cérémonial consigné
dans ses archives, lequel sera nécessairement paraphé par le Vénérable, afin
qu’il ne puisse y être rien innové ». Cependant, c’est en 1804 que sera fixé
le rituel du Rite Écossais Ancien et Accepté.
De nos jours, toutes les Obédiences françaises éditent des Cahiers de
grades, pour chacun des degrés et éventuellement des Rites pratiqués.
Ces documents ne sont pas accessibles aux profanes, même si l’essentiel
en est connu par de nombreux ouvrages. n
42 Points de Vue Initiatiques N° 159