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Victor Marie, Comte Hugo-Charles Péguy

Le document présente les conditions d'utilisation des contenus accessibles sur le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France, précisant les modalités de réutilisation non commerciale et commerciale. Il aborde également la propriété des contenus, les droits d'auteur, et les obligations des utilisateurs en matière de respect de la législation. Enfin, il évoque une réflexion personnelle de Charles Péguy sur l'amitié et les relations humaines, en lien avec son œuvre sur Victor Hugo.

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Victor-Marie, comte Hugo /

Charles Péguy

Source [Link] / Bibliothèque nationale de France


Péguy, Charles (1873-1914). Auteur du texte. Victor-Marie, comte
Hugo / Charles Péguy. 1934.

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CHARLES PÉGUY

HUGO
VICTOR MARIE, COMTE

GALLIMARD

S. P.
DU MÊME AUTEUR
ÉDITIONS
AUX DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Mystère de la charité de Jeanne d'Arc, i vol.
Notre patrie, i vol.
Morceaux choisis (Poésie), i vol.
Le mystère des Saints Innocents, i vol.
Le porche du mystère de la deuxième vertu, i vol.
Clio, i vol.
L'Argent, i vol.
Eve, i vol.
OEUVRES COMPLÈTES
en 1'5 volumes -in-ho carré, tirés à douze cents exemplaires.
Œuvres de Prose <

TOME 1.
— Introduction d',Hcxandre Millerand : Lettre du Provin-
cial. Réponse. Le Triomphe de la République. Du second Pro-
vincial. De la Grippe. Encore de la Grippe. Toujours de la
Grippe. Entre deux trains. Pour ma maison (cité socialiste).
Pour moi. Compte rendu de mandat. La chanson du roi Dago-
bert. Suite de celte chanson.
TOME II.
— Introduction de Maurice Barres : Montargis.
De Jean Coste. Les
Zangwill.
récentes œuvres de Zola. Orléans vu de
Notre Patrie. Courrier de Russie. Les suppliants parallèles.
Louis de Gonzague.
ToME III. — Introduction de J. et J. Tii(ii,atid : De la situation
faite à l'histoire et à la sociologie. De la situation faite au parti
intellectuel devant les accidents de la gloire temporelle. A nos
amis, nos abonnés. L'argent.
TOME IV.
— Introduction d'André Sucres : Notre
jeunesse. Victor
Marie, comte Hugo.
Œuvres de Poésie
TOME V.
— Le Mystère de la Charité de Jeanne
d'Arc. Le Porche du
Mystère de la seconde vertu.
TOME VI.
— Le Mystère des Saints Innocents. La tapisserie de sainte
Geneviève et de Jeanne d'Arc. La tapisserie de Notre-Dame.
TOME VII.

Eve.
Œuvres de Proses inédites
TOME VIII. — Clio.
TOME IX.
— Note conjointe sur Descartes (précédée de la noie sur
M. Bergson).
TOME X.
— Autres ouvrages et fragments
inédits.
Polémique et Dossiers
TOME XI. — Texte et commentaires se rapportant à la gérance et
au rôle littéraire des Cahiers (préfaces).
TOME XII.
— Textes et commentaires se rapportant au rôle poli-
tique joué par les Cahiers (compte rendu de Congrès. —
Affaire Dreyfus, etc.).
TOME XIII.
— Un nouveau
théologien, M. Fernand Laudet. Langlois
tel qu'on le parle.
TOME XIV. (suite).
— L'argent Biographie
TOME XV. — Sonnets. et Histoire des Cahiers-de la
Quinzaine, par Emile (UOIVIN et Marcel PÉGUY.
CHARLES PÉGUY

VICTOR MARIE, COMTE

GALLIMARD
Paris — 43, rue de Beaune
S. P.
Il a été tiré de la présente édition soixante exemplaires
sur vélin pur fil La fuma-Navarre, dont quarante exem-
plaires numérotés de I à 40 el vingt exemplaires hors
commerce marqués de a à t.

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adapta-


tion réservés pour tous les pays, y compris la Russie.
Copyright by Librairie Gallimard, 1934.
SOLVUNTUR OBJECTA
Solvuntur objecta. — J'ai mis dans mon cahier que
l'affaire Dreyfus avait un virus propre, qu'il y avait
dans cette affaire, dans le tissu même de cette affaire
un certain virus propre. Je viens de l'éprouver beau-
coup plus que je ne m'y attendais. Beaucoup plus aussi
et surtout que je ne l'eusse voulu. Je ne voudrais pour-
tant pas que ce virus inquiétât l'amitié que depuis dix
et douze ans j'avais liée avec notre collaborateur
M. Daniel Halévy. Une amitié peut être orageuse. Elle
peut être traversée. Elle peut être malheureuse. Elle
peut être douloureuse. Elle peut être combattue. — Elle
peut être rompue. A la rigueur ; et elle peut même être
rompue pour une cause également honorable de part et
d'autre, également honorable pour les deux parties. Il
ne faut même qu'elle ne soit rompue que pour une
cause également honorable pour les deux parties. Elle
peut même être comme ajournée, prorogée, (quand on
touche la quarantaine on y regarde à vingt fois avant
de rompre), suspendue comme pour un temps et par
exemple sous condition. Pourvu naturellement que ce
soit sous condition honorable et loyale. Elle peut entrer
comme en sommeil. Elle ne peut être ni inquiétée, ni
troublée, ni suspecte, ni malade en dedans.
Ni inquiète, ni trouble.

Et il ne faut pas qu'on y regarde à deux fois, il ne


faut pas qu'on réfléchisse, même en dedans, avant de
tendre et de serrer une main.

Il faut que de tendre et de serrer une main, de


serrer une main tendue, soit aussi prompt, aussi prêt,
aussi invincible, aussi irrécusable, irréfrénable, que
soi-même on ne puisse pas s'en défendre, qu'on n'y
pense pas, aussi immédiat, aussi neuf, même intérieu-
rement, aussi jailli, soit, fasse un geste aussi instan-
tané, et non pas seulement aussi spontané, un geste
aussi neuf, aussi joyeux, la joie d'une retrouvaille,
aussi sans (aucune) arrière-pensée, et sensiblement aussi
sacré que l'était dans les siècles chrétiens de faire de
la même main droite le signe de la croix.

Aussi pas fait exprès. Nullement mis en délibération.

Une amitié peut être sacrifiée. Elle peut être perdue,


elle ne peut pas être exposée.

- J'ai la certitude et je puis donner l'assurance que je


n'ai point outragé dans mon cahier Daniel Halévy.
L'outrage est essentiellement une opération où il n'y
en a qu'un qui sait au juste qui outrage, qui est outragé
et s'il y a outrage : c'est celui qui outrage. L'outrage
est une opération essentiellement volontaire, inten-
tionnée. Quand j'outrage, je m'y prends évidemment
d'une tout autre encre. Je n'ai outragé que trois ou
quatre fois dans ma longue carrière. Je n'ai jamais
outragé de gaieté de cœur. Je sens, je sais trop bien
tout ce qu'il y a d'impie dans tout outrage, même juste,
même inévitable, même commandé, même dû. Je n'ai
jamais outragé que de très dangereux ennemis publics.
Ces quelques réprobations n'ont jamais été ni révo-
quées, ni contestées par personne.

Tout autre est l'offense. Ici on ne sait pas bien Oll


l'on va. Une offense peut échapper. Une offense peut
être malentendue. On peut offenser sans le vouloir, et
même sans le savoir. On peut offenser non seulement
sans le faire exprès, mais même sans s'en apercevoir.
Plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense.
Si j'ai fait à Halévy cette offense que je n'ai point vue,
je lui en demande pardon. Si j'ai offensé Halévy dans
mon dernier cahier, je lui en fais, par les présentes,
réparation.

Je lui en demande pardon sans arrière-pensée. J'ai


trop de respect et le goût de la guerre pour croire qu'il
faille et que l'on puisse faire la guerre à tort et à
travers, pour me résoudre à faire une offense fratricide,
une guerre impie. Halévy et moi, ou enfin Halévy et
Péguy, nous sommes amis. C'est déjà tout. En outre
nous sommes plus et moins qu'amis. S'il y a plus
qu'amis. Je veux dire que nous sommes voisins ; com-
mensaux de la même Ile-de-France. Voisins de cam-
pagne, voisins à la mode de Bretagne, ce qui fait trois
ou quatre lieues. Quand je vais le voir, quand il vient
me voir, par tous les temps, qui sont tous des beaux
temps, il faut que nous franchissions, sous la pluie,
sous le soleil, trois et quatre lieues de cet admirable
pays, il faut que dans la poussière et dans la boue
nous marchions sur la plaine comme des chemineaux,
sur cette plaine admirable, il faut que nous montions et
que nous descendions les mêmes côtes, les flancs cou-
pés de ces deux admirables vallées de l'Yvette et de
la Bièvre. Coupés dans le plateau. Découpés en courbes,
en lignes uniques. Ce n'est pas plus beau que d'aller
dans Paris, mais c'est une autre beauté. Cela crée
une amitié propre. Ainsi naît une amitié propre. Une
amitié rurale est d'une autre beauté qu'une amitié
urbaine. Je ne parle point même, Halévy, des services
que vous m'avez rendus, de tant de services d'amitié.
Ce n'est point précisément d'ingratitude que j'ai à me
défendre. Si j'entends bien. Cela serait 'trop grossier,
et pour vous, (et pour moi.) Trop indigne de vous et
de moi. Combien de fois n'avons-nous pas marché en-
semble sur cette plaine, dans l'exercice et dans la fa-
tigue, dans de brèves libérations des servitudes céré-
brales, l'un conduisant l'autre et le reconduisant,
combien de fois n'avons-nous pas navigué de compagnie
sur cette immense mer, échangeant de rares propos,
comme des marins, mais des propos de quelle confi-
dence. Des propos de haute mer. Cette fois terrible,
cette confidence terrible, que vous me fîtes il n'y a pas
quelques mois. Dois-je la trahir, tradere, la livrer au
public. Vous me reconduisiez. C'était vous ce jour-là qui
me reconduisiez. Nous remontions cette longue côte,
cette longue route de Jouy, si merveilleusement, si
harmonieusement roulante et déroulée, enroulée, dérou-
lée, qui du bas de Jouy et des canaux et du moulin
de la Bièvre monte insensiblement et sensiblement,
également, sinueusement, comme un large ruban bien
posé à plat sur un sol montant, longeant, bordant
l'immense propriété des Mallet, cette large, cette noble
route bien faite en serpent qui conduit graduellement
jusque sur la plaine où l'on entre comme pour ainsi
dire sans s'en apercevoir par l'aménagement, par le
ménagement d'un admirable raccord. Et l'on y est
comme sans y être entré, sans y être allé, sans y
être monté. C'est long, et on y est déjà. Côte à côte
nous montions cette route. Il faisait un temps de chien.
Vous étiez enveloppé d'un grand manteau brun. Une
sorte de bure. Moi aussi je crois. Nous nous taisions.
Heureux ceux, heureux deux amis qui s'aiment assez,
qui veulent assez se plaire, qui se connaissent assez,
qui s'entendent assez, qui sont assez parents, qui
pensent et sentent assez de même, assez ensemble en
dedans chacun séparément, assez les mêmes chacun
côte à côte, qui éprouvent, qui goûtent le plaisir de se
taire ensemble, de se taire côte à côte, de marcher
longtemps, longtemps, d'aller, de marcher silencieuse-
ment le long des silencieuses routes. Heureux deux
amis qui s'aiment assez pour (savoir) se taire ensemble.
Dans un pays qui sait se taire. Nous nous taisions.
Nous montions. Depuis longtemps nous nous taisions.
Ce qui m'étonne, dites-vous sans aucune entrée en
propos, (tant nous étions dans ce silence commun,
dans ce silence partagé, instantanément prêts l'un
pour l'autre, ouverts et silencieux, prêts et comme en
réserve), ce qui m'étonne, dites-vous sans entrée, (Mais
vous ne voulez pas que je rapporte ce propos. Vous avez
tort. Mais il est à vous, puisque enfin il est de vous.
Je dois m'incliner. Il était entré pourtant, il entra
instantanément comme une pièce essentielle de ma
pensée, de la méditation, et à la vérité il ne me quitte
plus. J'y pense même, à vrai dire, il me revient plus
souvent que je ne voudrais. Ce fut pour moi un éclair,
une révélation soudaine, c'est-à-dire une de ces révé-
lations d'une pièce capitale dans la pensée que l'on
voit soudainement qui y était déjà, qui y était éternel-
lement déjà, mais que soi-même tout seul on n'avait
pas su voir, distinguer, formuler. Vous me répondez
qu'une pièce essentielle d'une machine est souvent une
pièce invisible. Vous avez raison. Mais le propre de la
Confession, où il devient évident que j'incline, est
de montrer de préférence les pièces invisibles, et de
dire surtout ce qu'il faudrait taire. D'autre part il
est certain qu'il n'y a point de réalité sans confessions,
et qu'une fois qu'on a goûté à la réalité des confes-
sions, toute autre réalité, tout autre essai paraît bien
littéraire. Et même faux, feint. Puisque tellement incOIn-
plet. Comment faire. Garderai-je pour moi cette con-
fidence terrible. La tairai-je donc jusqu'à la fin des
jours terrestres. Elle me hante tellement. Depuis elle
ne me quitte plus. Nous nous tûmes ensuite et jus-
qu'au bout. Vous me conduisiez, vous me reconduisiez
de chez vous jusqu'à cette chaussée d'où l'on découvre
l'étang de Saclay. Ce jour-là c'était vous qui me recon-
duisiez. Nous ne pouvions pas nous quitter. L'un pous-
sait l'autre. L'autre poussait l'un. Je vais encore vous
pousser jusqu'à Saclay. Les confidences que l'on se
fait sur cette plaine, mon cher Halévy, ne sont point
celles que l'on se fait au Luxembourg et sur le bou-
levard Saint-Germain. Je ne dis pas qu'elles sont meil-
leures ou plus profondes, ni qu'elles ont plus de
beauté. Rien n'est plus profond que le profond. Je dis
qu'elles ont une autre beauté. Je ne dis pas non plus
qu'elles sont plus rares. Plus secrètes. Rien n'est plus
secret qu'une rue de Paris. Je dis qu'elles ont une autre
rareté. Ce n'étaient jamais des confidences d'amertume,
même cette grande que je ne dis pas, car nos carac-
tères, qui diffèrent sur tant de points, ont ceci de
commun que ni vous ni moi ne connaissons l'amer-
tume. C'étaient généralement des confidences de tris-
tesses et d'épreuves. Parce que c'est le sort commun.
Vous en avez eu beaucoup plus que pour une part
d'homme. Vous en avez eu que nous connaissons et que
nous ne connaissons pas. J'en ai eu, j'en ai que vous
ne soupçonnez pas même. Combien de fois n'avons-
nous pas grimpé ensemble sur le talus de la route.
Combien de fois n'avons-nous pas monté ensemble
et descendu ces côtes. Et nous nous réjouissions en-
semble de regarder ces vallées et ces routes, ces creux
et cette plaine. Le plus beau pays du monde. Combien
de fois, de toutes parts, n'avons-nous pas découvert
ensemble ce village parfait de Saclay, le modèle du
village français, (de plaine), et ses monumentales
entrées de meules alignées dans les chaumes. Or c'est
cette confidence même que j'aurais trahie, non pas
seulement la confidence de l'ami, mais la confidence
du voyageur et de l'hôte, la confidence de la route
et de la table, de la marche et ensuite du fauteuil
devant le feu, la confidence du foyer même, le vôtre,
— le mien, — l'hospitalité antique et la fraternité
moderne. Je ne serais point seulement un ingrat. Je
n'aurais point seulement commis ce péché dégoûtant
d'ingratitude. Je serais un criminel. J'aurais fait une
mauvaise action, j'aurais commis une action délibéré-
ment mauvaise, ce qui m'étonnerait de moi. Enfin je
serais un sot.

Car je serais un bien mauvais marchand. Car j'aurais


sacrifié bien légèrement, bien témérairement, à bien
bas prix, pour rien, pour une boutade, un de ces biens
qu'on ne remplace pas, parce qu'ils sont et irréversibles
et irrccommençables, parce qu'ils sont des biens de
mémoire et d'histoire, parce qu'ils sont de l'ordre de la
mémoire et de l'histoire, parce qu'il y faut l'habitude et
l'usage, parce qu'il y entre, parce qu'il y faut, parce
qu'il y manquerait le lent travail, l'irréversible, l'in-
compressible, l'inrecommençable, l'élaboration de l'his-
toire propre, l'élaboration, la vieille, l'antique élabo-
ration de l'histoire que l'on ne peut pas hâter. Non
seulement que l'on ,ne refait pas, que l'on n'improvise
pas, que l'on ne feint pas, mais que l'on ne hâte pas.
Sur quoi on ne donne pas et on ne se donne pas le
change. La lente maturation. La mémoire et l'histoire,
le temps, le seul qui n'accepte pas qu'on lui donne le
change. Pensez-vous que nous retrouverions jamais,
que nous pourrions recommencer ces longues, ces
lentes maturations, mûries au soleil et à la pluie de
la plaine. On ne forme, on ne lie d'amitiés de cette sorte
qu'entre hommes du même âge, de la même géné-
ration, de la même promotion. Et il y faut toute une
vie, dix, quinze ans de vie et d'exercice. Allons-nous,
pour quatre mots, perdre tout cela, que nous ne refe-
rions plus, que nous ne retrouverions point. Qui nous
manquerait, que nous regretterions éternellement.
Allons-nous perdre dix, douze ans de la communauté
d'une mémoire qui nous était chère. Allons-nous expo-
ser les vingt ou trente ans qui nous restaient peut-
être, qui nous eussent peut-être été accordés, qui
étaient si harmonieusement, si conjointement préparés.
Où nous eussions produit peut-être encore quelques
œuvres pleines, vous comme vous les voulez, austères
et à la Salluste, moi comme je veux les miennes. Ou
comme je les peux. Car c'est ainsi qu'il faut, c'est
ainsi que c'est bien. Opus cuique suum. Ce que nous
perdrions, jamais nous ne le referions, jamais nous ne
le retrouverions. Dix, douze ans de mémoire et la pré-
paration si laborieusement, si longuement, si chère-
ment acquise des vingt ou peut-être des trente, ans qui
nous restent. Une vie ne se fait pas deux fois, une
vie ne se joue pas deux fois. Une vie ne se refait
pas. Les jeunes gens sont jeunes, mon ami, et nous
nous sommes des hommes de quarante ans. Un homme
qui ferait deux fois, qui recommencerait, qui vivrait,
qui jouerait deux fois sa vie ne serait point un homme,
une misérable créature pécheresse et précaire ; un chré-
tien ; il serait un être imaginaire, un Faust. Un
homme qui aurait le droit, qui aurait ce pouvoir exor-
bitant, de recommencer, il ne serait point un homme,
il serait un dieu, mon ami. Nous nous sommes des
êtres réels. Nous sommes des pauvres êtres, de très
pauvres êtres. Il y en a beaucoup de plus beaux et de
plus purs que nous. Il y en a, dit-on, de plus heu-
t
reux. Il en est, dit-on, qui sont heureux. Il y en a
innombrablement de plus saints. Il y en a de plus hé-
roïques. Mais nous sommes des êtres réels, des hommes
réels, assaillis de soucis, battus des vents, battus
d'épreuves, rongés de soucis, acheminés à coups de la-
nières dans cette garce de société moderne. Allons-
nous perdre au moins le bénéfice de tant d'épreuves.
Une génération, une promotion ne se lie qu'entre soi,
entre elle-même, à l'intérieur, au dedans, en dedans
d'elle-même.

Et le propre de l'histoire et de la mémoire est que


tout ce qui est de l'histoire et de la mémoire ne se
recommence point.
Ne se remplace pas pour les vingt ou trente ans qui
nous seront peut-être dispensés.

Il ne faut pas nous le dissimuler, Halévy, nous appar-


tenons à deux classes différentes et vous m'accorderez
_
que dans le monde moderne, où l'argent est tout, c'est
bien la plus grave, la plus grosse différence, la plus
grande distance qui se puisse introduire. Quoi que
vous en ayez, quoi que vous fassiez, quoi que vous y
mettiez et dans le vêtement et dans tout l'habitas,
et dans la barbe et dans le ton, et dans l'esprit et dans
le cœur, quoi que vous vous en défendiez, vous appar-
tenez, et ici je vous préviens que je ne vous offense
pas, vous êtes, vous appartenez à une des plus hautes,
des plus anciennes, des plus vieilles, des plus grandes,
et puisqu'aussi bien nous nous expliquons, puisqu'il
est entendu que nous ne nous flattons plus, une des
plus nobles familles de la vieille tradition bourgeoise
libérale républicaine orléaniste. De la vieille tradition
bourgeoise française, libérale française. Vous êtes un
doctrinaire, j'entends que de race vous êtes doctri-
naire. Et moi. Moi vous le savez. Voyons, vous le savez
bien. Tout le monde le sait.

Moi vous le savez bien. Les tenaces aïeux, paysans,


vignerons, les vieux hommes de Vennecy et de Saint-
Jean-de-Braye, et de Chécy et de Bou et de Mardié, les
patients aïeux qui sur les arbres et les buissons de la
forêt d'Orléans et sur les sables de la Loire conquirent
tant d'arpents de bonne vigne n'ont pas été longs, les
vieux, ils n'ont pas tardé ; ils n'en ont pas eu pour
longtemps à reconquérir sur le monde bourgeois, sur
la société bourgeoise, leur petit-fils indigne, buveur
d'eau, en bouteilles. Les ancêtres au pied pertinent,
les hommes noueux comme les ceps, enroulés comme
les vrilles de la vigne, fins comme les sarments et qui
comme les sarments sont retournés en cendre. Et les
femmes au battoir, les gros paquets de linge bien
gonflés roulant dans les brouettes, les femmes qui la-
vaient la lessive à la rivière. Ma grand mère qui gar-
dait les vaches, qui ne savait pas lire et écrire, ou,
comme on dit à l'école primaire, qui ne savait ni lire ni
écrire, à qui je dois tout, à qui je dois, de qui je tiens
tout ce que je suis ; Halévy votre grand mère ne gardait
pas les vaches ; et elle savait lire et écrire; je n'ajoute
pas et compter. Ma grand mère aussi savait compter.
Elle comptait comme on compte au marché, elle
comptait de tête, par cœur. Mais je ne sais pas com-
ment elle faisait son compte, la brave femme, c'est le
cas de le dire, elle n'a jamais réussi à compter que
dans les dernières décimales. Vous savez que je me suis
un long temps défendu. L'homme est lâche. C'est ici,
c'est en ceci que je fus traître. Et en ceci seulement.
L'Ecole Normale, (la Sorbonne), le frottement des pro-
fesseurs m'avaient un long temps fait espérer, ou enfin
laissé espérer que moi aussi j'acquerrais, que j'obtien-
drais cette élégance universitaire, la seule authentique.
La seule belle venue. Vous connaissez le fond de ma
pensée. Mes plus secrets espoirs ne vous ont point
échappé. Les rêves de mes rêves ne vous sont point
cachés. Eh bien, oui, je le dirai, j'irai jusqu'au bout.
De cette confession. Puisqu'aussi bien vous le savez.
Eh bien oui, moi aussi j'espérais qu'un jour j'aurais
cette suprême distinction, cette finesse, cette suprême
élégance d'un (Marcel) Mauss, (pas le marchand de vin),
la diction, la sévère, l'impeccable, l'implacable diction,
la finesse d'un Boîte-à-fiches. A cette expression, à ce
lourd surnom trivial, à cette grossièreté vous recon-
naissez que je ne me défends plus. Quarante ans est
un âge terrible. Je me défendais aussi, d'être peuple,
d'avoir l'air peuple, il faut le dire, pour une bonne
raison. Il faut tout dire, même ce qui est bon. Il n'y
en a pas tant. Eh bien je m'en défendais parce qu'étant
peuple naturellement je n'exècre rien tant que de le
faire à la populaire et ceux qui le font à la populaire.
Ceux qui le font à la peuple. Et même à la démo-
cratie. J'ai horreur de cette sorte de pose. J'avais donc
peur de poser de cette sorte de pose. Mais il faut me
rendre. Quarante ans sont passés. A présent il faut
me rendre. Il faut que je capitule. Cette élégance de
Mauss. On ne peut rien vous celer. Le rêve de mes
nuits sans sommeil, l'image de mes nuits de fièvre.
Cette élégance de Mauss, il n'y faut plus penser. Cette
élégance de Mauss il y faut renoncer. Ce fin du fin,
ce fin profil, ce regard noble, assuré, nullement voyou,
ce langage fleuri, ces lèvres amènes, ce veston démo-
cratique mais fin, démocratique mais sobre, dé-
mocratique mais sévère, cette barbe bouclée, ardente
blonde, flavescente ardescente, flavescente ardente
rouge, bien taillée quadrangulaire descendante, dimi-
nuée descendante, secrètement rutilante, cette mous-
tache non pas précisément, non pas vulgairement, non
pas grossièrement conquérante, mais triomphante
royale, presque de même couleur, ce long pantalon
sociologue, ces manchettes républicaines, ce fin pli
vertical du pantalon si également, si équitablement
rémunérateur, ce fin parler haut allemand, ce teint
de lys et de roses, il y faut renoncer. Ce gilet chaste
mais voluptueux. Quarante ans est un âge terrible. Car
il ne nous trompe plus. Quarante ans est un âge
implacable. Il ne se laisse plus tromper. Il ne nous
en conte plus. Et il ne veut plus, il ne souffre plus
que l'on lui en conte. Il ne cache rien. On ne lui
cache rien. Il ne nous cache plus rien. Tout se dévoile ;
tout se révèle. Tout se trahit. Quarante ans est un âge
impardonnable, ce qui, dans le langage du peuple,
Halévy, veut dire qu'il ne pardonne rien. Car c'est
l'âge où nous devenons ce que nous sommes. Or ce que
je suis, Halévy, il suffit de me voir, il suffit de me
regarder, un instant, pour le savoir. Un enfant y pour-
voirait. J'ai beau faire j'ai eu beau me défendre. En
;

moi, autour de moi, dessus moi, sans me demander


mon avis tout conspire, au-dessus de moi, tout con-
court à faire de moi un paysan non point du Danube,
ce qui serait de la littérature encore, mais simplement
de la vallée de la Loire, un bûcheron d'une forêt qui
n'est pas même l'immortelle forêt de Gastine, puisque
c'était la périssable forêt d'Orléans, un vigneron des
côtes et des sables de Loire. Déjà je ne sais plus quoi
dire, ni même comment me tenir même dans ces
quelques salons amis, où j'allais quelquefois. Je n'ai
jamais su m'asseoir dans un fauteuil, non par crainte
des voluptés, mais parce que je ne sais pas. J'y suis
tout raide. Ce qu'il me faut, c'est une chaise, ou un
bon tabouret. Plutôt la chaise ; pour les reins ; le ta-
bouret quand j'étais jeune. Les vieux sont malins. Les
vieux sont tenaces. Les vieux vaincront. Mon vêtement
et mon corps, (ce premier vêtement, ce déjà vêtement),
(et ça m'étonne, car j'ai les mêmes fournisseurs que
tout le monde, pourtant j'ai les mêmes fournisseurs
que tout le monde), (je ne parle pas pour le corps, je
parle pour l'autre, pour le deuxième vêtement, je ne parle
pas pour le vêtement organique, je parle pour le vête-
ment industriel, ancien organique, en tissu industriel,
ancien organique, non plus en tissu cellulaire vivant
actuellement organique pour ainsi dire histologique),
mon vêtement, et aussi mon vêtement de dessous, mon
vêtement le corps, mes souliers, la semelle de mes
souliers, la terre qui est sous la semelle de mes sou-
liers, les deux pieds qui sont dans mes souliers, les
jambes qui sont au bout des pieds, en par-ici, l'homme
qui est au bout des deux jambes, toute ma tenue, toute
mon attitude, le courbement commençant de mes
épaules, cette voûte commençante, l'inclinaison de la
tête sur la nuque, les jours de fatigue, et déjà les
autres jours, (car tous les jours sont déjà des jours de
fatigue ; mais ce qu'il y a de bien, et de consolant, ce
qu'il y a de merveilleux, c'est comme on en abat tout
de même les jours de fatigue. Comme on en met par
terre. Heureusement. L'homme est une bête, une méca-
nique d'une souplesse, d'une élasticité incroyable. Et
on a l'impression que ça peut durer des années et
des années, trente, quarante ans, que ça peut durer
toujours. Je crois même que l'on ne fait rien de si neuf,
de si frais que certains jours de fatigue. Et en outre je
crois que je ne le dis pas, que je ne le pense pas pour
me consoler. Mais parce que c'est vrai. On a l'impres-
sion que si on n'était pas fatigué, au moins d'une cer-
taine fatigue, si on était totalement neuf, totalement
frais, on n'irait pas même jusqu'au travail, pas même
jusqu'au travail neuf, jusqu'au travail frais. Qui est le
premier travail, la première zone, le commencement du
travail. On resterait en deçà du travail, où c'est encore
plus neuf, et encore plus frais. Il faut être un peu culotté
pour travailler, même dans le neuf et dans le frais. On
est fatigué en se levant, on se met fatigué à sa table
de travail. Et puis un roulement s'établit. On ne tra-
vaille jamais si bien, le métier, le registre ne rend, ne
joue jamais si bien que quand on a commencé un peu
fatigué. Il y a comme un entraînement de la fatigue au
travail, (de la journée), comme un réensemencement,
pour le travail de la journée, de tout ce résidu de tout
le travail antérieur, de toute la vie passée. (Qu'est, pour
la mémoire, la fatigue, notamment pour la mémoire
organique). On se sent tout à fait comme en ma-
nœuvres, où on se réveille toujours fatigué. On a les
jambes raides en se réveillant, en étant réveillé trop
tôt le matin avant jour dans la paille, (quand on a
pu toucher de la paille) ; dans les brouillards du ma-
tin, dans les fins brouillards de septembre, dans les
brouillards de la Loire et du Loiret, de la Somme,
du Lunain et de l'Ornain, et de l'Orge, et du Cousin,
et de l'Armançon, et du Petit et du Grand Morin on
traîne lamentablement, raidement les premières poses.
Les pieds vous font mal, vous cuisent, vous brûlent,
toute la peau est excoriée. Mais une fois dérouillé, une
fois décrassé, tout cela n'empêchera pas de chanter
au soleil de midi. Car il s'établit une sorte d'équi-
libre de marche. Et on ne sait comment : les pieds
ne sont plus excoriés. Ainsi vont les étapes journa-
lières d'écrire à la table de travail. Il s'établit un
certain équilibre de travail. La fatigue ne revient que
le soir, au gîte d'étape, juste au moment de quitter
l'inclinaison de la nuque sur les épaules dans le milieu
entre les deux épaules, la plantaison de la tête sur les
épaules par l'intermédiaire, par le ministère de la nuque,
toute l'inclinaison (générale) du corps en avant dénonce,
trahit ce que je suis, car je le deviens, puisque je le
deviens : un paysan (non) égaré. L'inclinaison com-
mençante générale vers la 'terre nourricière, vers la
terre mère, vers la terre tombeau. L'inclinaison géné-
rale en avant. C'est ainsi qu'on finit par se ramasser
par terre. Je sens déjà l'incurvation, l'incurvaison géné-
rale, latérale, transvers(al)e, horizontale aux épaules,
verticale aux reins. Il faut dire aussi que c'est le cour-
bement, la courbure, la courbature, l'inclinaison de
l'écrivain sur sa table de travail. Je sens déjà mes
épaules se courber. Je vois bien. Je vois que je ne
finirai pas comme ces messieurs de la ville, qui se
tiennent droit jusqu'au bout, debout jusqu'au bout,
et même un peu plus droit quand ils sont vieux que
quand ils sont jeunes. Je finirai comme le général ;
vous savez bien, le célèbre général ; mais oui, le général
qui passe ; enfin le général commandant le cinquante-
cinquième corps d'armée ; v(oi)là le général qui passe ;
tout cassé, tout bancal, tout bossu, tout malfichu. Je
serai un vieux cassé, un vieux courbé, un vieux noueux.
Je serai un vieux retors. Je serai peut-être un vieux
battu (des événements de cette gueuse d'existence). Je
serai un vieux rompu, un vieux tordu, un vieux moulu,
un vieux tortu, toutes les rimes (populaires) en u, sauf
deux (ou trois) dont l'une est que je ne serai certaine-
ment pas un vieux cossu. En quoi je me distinguerai
de quelques fermiers de la Beauce. Et de quelques-
uns, moins nombreux, du val de Loire. Qui ont plus
d'écus au Comptoir d'Escompte que leurs aïeux n'en
eurent jamais à quatre pieds de profondeur sous la
cinquième dalle à gauche en partant du mur de refend
qui jointe le bout de la cuisine et jouxte la belle
chambre, la chambre à coucher, la chambre des maî-
tres. Je serai un vieux tassé, un vieux chenu. On
dira : c'est le père Péguy qui s'en va. Oui, oui, bonnes
gens, je m'en irai. Rêve des jeunes ans, qu'êtes-vous
devenu ? Ces lèvres suaves, ces gestes courtois. Cette
suavité, cette courtoisie bien française. A peine alle-
mande. Je serai un vieux rabougri, ma peau sera ridée,
ma peau sera une écorce, je serai un vieux fourbu,
un raccourci de vieux pésan. Exactement PAisan, en
appuyant sur paî, en écrasant paî d'une seule émis-
sion de voix très ouverte, large ouverte, nullement
une diphtongue mouillée. Non point en traînant sur
paî, en traînant paî, mais en le nourrissant au con-
traire. Trop de vieux derrière moi se sont courbés, se
sont baissés toute la vie pour accoler la vigne. Avec cet
osier rouge tendre brun que l'on vend au marché,
cueilli, coupé des bords de la Loire, des fausses ri-
vières, des îles longues de sable, des sables mouvants,
des sables fixés, des mares courantes, des retours d'eau.
Des mortes rivières. Des mortes eaux. Cet osier flexible,
au bout flexible, au bout vimineux, à l'extrémité vimi-
nale, à l'extrémité de couleur de plus en plus ardente,
de plus en plus sève et flexible jusqu'au bout ; encore
comme tout mouillé intérieurement, dans sa sève
même, dans sa sève qu'il garde, de l'eau de la rivière.
Peuple laborieux. J'en ai trop derrière moi. Je crois
que c'est pour ça que j'ai ce vice de travailler. Puissé-je
écrire comme ils accolaient la vigne. Et vendanger
quelquefois comme ils vendangeaient dans les bonnes
années. Puissé-je écrire seulement comme ils causaient.
Trop de vieux, (et de vieilles), ont vécu sur la vigne,
sur la délicate vigne, penchés comme sur une enfant,
penchés toute la vie, (ce qui donne des courbatures
quelquefois même à ceux qui sont habitués, qui ont
l'habitude, (il n'a pas l'habitude), penchés, courbés,
plié,s, en deux comme le disait ma grand'mère (on
est toute en deux) pour tailler, sarcler, biner, choyer,
désherber, cajoler, regarder, (regarder croître, regar-
der pousser, regarder mûrir, encourager ; pousser du
regard), (faire réellement pousser du regard), ven-
danger d'ingrates et de reconnaissantes vignes. Ils di-
saient plus simplement : J'va travailler la vigne. Tout
ce qu'on faisait à la vigne s'appelait travailler. Excepté
toutefois vendanger, parce que c'est la récompense et
le gain, qui s'appelait faire la vendange. Et bien qu'on
y attrape des rudes courbatures, ce n'était censément
pas travailler. C'était la plus grande fête chômée de
l'année religieuse et civile.

Par exemple je vois bien que je n'apprendrai jamais


l'escrime. Je ne saurai jamais, je n'aurai jamais cette
pointe, aristocratique et bourgeoise, ce point, cette
pointe uniponctuée. Ce battant, ces battements, ces
repiquements incessants, infatigables dans un cercle
idéal, (imaginaire), qui n'est pas si grand seulement
qu'un anneau. Ces demandes et ces réponses si préci-
pitées, si battantes, si instantanées. Si déliées, si fines.
Cette conversation. Je sais très bien la baïonnette, au
contraire, parce qu'elle est triangulaire, quadrangu-
laire, (c'est un tiers-point d'acier tout neuf, tout étin-
celant), parce qu'elle est au bout d'un fusil. Ça c'est
une arme. Tous les bons souvenirs de cette année où
nous en avons fait. C'en était ça une escrime. Quels
commandements. Quelles voltes et virevoltes. Quel(s)
assouplissement(s). Nous en avons respiré, de l'air.
Quelles passes d'armes. Nous en avons encore le sou-
venir dans la mémoire des muscles des cuisses. Et je
me serais si bien battu avec des armes du quinzième
siècle. Ces armes étaient des outils, en effet, à peine
dissimulés, à peine déguisés, à peine adaptés. Je ne
saurai jamais faire des armes. Je me serais si bien
battu avec ces anciennes armes. C'étaient des outils
d'ouvriers et même de paysans, à peine habillés, les
habillements de guerre, des bêches, des pelles et des
pioches, des piques et des pics, des haches et des crocs,
(au bout d'un bâton ça faisait la hallebarde), des
cognées, des hachettes, des marteaux, (des masses d'ar-
mes), (c'était l'homme d'armes qui était l'enclume,
et c'était l'homme d'armes qui était le forgeron). (Et
c'était quelquefois l'homme d'armes qui était le mar-
teau (dans Eviradnus). Il s'agissait en effet d'entrer
dans le fer comme le paysan entre dans la terre, et
dans le bois, le bûcheron, comme l'ouvrier entre dans
le bois et dans le fer. Ou il s'agissait d'écraser le fer
comme l'ouvrier assomme, comme l'ouvrier martèle,
comme l'ouvrier écrase le fer. On se forge, comme dit
l'autre, et ce n'était point seulement pour les besoins
de la rime :
On se forge,
On s'égorge,
Par saint George !
Par le roi /

La cuirasse et le heaume
étaient de fer et de cuir. De part et d'autre, ouvrier,
paysan, homme d'armes, la peau même était de cuir.
Les armes étaient des faux emmanchées. Un ouvrier
valait un homme d'armes. Un homme d'œuvre valait
un homme d'armes. Un homme valait un homme. Un
paysan qui prenait sa faux, un artisan qui prenait son
marteau n'était pas sensiblement inférieur à l'homme
d'armes qui prenait sa masse d'armes. La masse de
travail valait, pesait la masse d'armes. Un homme
pesait un homme. Aujourd'hui un ouvrier ne travaille
pas avec un fusil Lebel ou un canon de 95.

Ainsi par cette courbure, par ce courbement général


^ déjà la terre penche mon front vers la terre. Quand je
m'en vais déjà, les mains derrière le dos, mon para-
pluie sous le bras, le dos rond, je sens monter la cour-
bure, suivant la terre, pensant à la terre. Je marcherai
avec un bâton, comme les vieillards thébains, (ces
autres paysans). Il ne faut pas m'en défendre. Il ne
faut donc pas non plus que l'on m'en défende. Comme
je ne m'en défends pas, ainsi que l'on ne m'en défende
pas. Il y a deux bonnes raisons, au moins, pour que je
ne m'en défende pas, pour que l'on ne m'en défende
pas. Sans compter la troisième d'abord, c'est que d'être
peuple, il n'y a encore que ça qui permette de n'être
pas démocrate. La première suffit, c'est que ce serait
parfaitement inutile. De telles défenses ne sont pas
seulement impies, elles ne sont pas seulement fausses,
elles ne sont pas seulement ingrates, elles ne sont pas
seulement des défenses d'ingratitude, de telles défenses
n'ont jamais servi à rien. Et elles ne sont pas seule-
ment inutiles, elles ne sont pas seulement vaines.
Elles sont sottes.

1 Elles sont doublement sottes. Sottes parce qu'elles


sont inutiles. Et c'est déjà beaucoup. Sottes parce
qu'elles sont condamnées. C'est plus que suffisant, c'est
tout. Sottes aussi, en deuxième, et ce sera la deuxième
raison, bien que la première suffise, et au delà, sottes
aussi parce qu'elles sont sottes. Parce qu'elles sont
gauches. Dans de telles défenses on voit bien ce que
l'on perd, on ne voit nullement ce que l'on gagne-
rait. On ne devient jamais qu'un bourgeois manqué,
un bourgeois feint, un faux bourgeois, un bourgeois
faux. Et on perd d'être un authentique paysan. On ne
gagnerait jamais des qualités qui manquent, des vertus
que l'on n'a pas. Et l'on perd ce que l'on a de meilleur,
mettons que je veux dire le peu que nous avons de bon.
Je ne vous parle pas des autres avertissements que
j'ai reçus, des avertissements que j'ai reçus de toutes
parts ; des sourds avertissements profonds intérieurs ;
des inclinaisons, des courbures, des pentes intérieures ;
des courbatures intérieures ; et de ces singuliers, de ces
profonds avertissements intérieurs qui nous viennent
du dehors ; de ces admonitions sévères et justes. Quel-
qu'un récemment m'a reconduit proprement dans ma
catégorie, m'a ramené vivement dans ma classe de
paysan. Il a eu raison. Le monde bourgeois, qui se
tient, qui existe, est bon, mon cher Halévy, le système
bourgeois qui se tient, le langage bourgeois, le monde
bourgeois. Et le monde ouvrier aussi, (à part), qui
se tient, qui existe, le système ouvrier, le langage
ouvrier ; et aussi le monde paysan, (à part), qui se
tient, qui existe, le système paysan, le langage paysan.
Le monde pauvre, le système pauvre, le langage
pauvre. Qui se tient, qui existe. Il n'y a de mastics
que quand on veut mêler l'un de l'autre, l'un dans
l'autre, les deux mondes, le monde riche et le monde
pauvre, les deux systèmes, les deux langages. Senti-
mentalement, arbitrairement, gratuitement. Mêler.
Tout ça l'un dans l'autre. Alors il y a de ces contami-
nations que nos typographes nomment si savamment,
si opportunément des mastics. La vieille distinction
des genres avait du bon dans la société. Faux
riches, faux pauvres, également manqués, également
malheureux, également inexistants, également mépri-
t sables. Egalement dangereux peut-être, qui rendent
malheureux tout le monde, également les uns et les
? autres, qui involontairement trompent tout le monde,
également les uns et les autres, qui font, qui invo-
*
lontairement font de fausses ententes, de faux accords,
de fausses pénétrations, de fausses intelligences, tout
ce qu'il faut pour aller mal, des mastics enfin.
Des paix boiteuses, des paix fourrées.

Je serais un grand sot de ne pas me laisser faire, de


ne pas me laisser redevenir, reconquérir paysan. Plus
que tout autre je serais un grand sot. Plus que jamais
en ce moment même je serais un grand sot. Cette
année même il m'a été donné en plein ce que je deman-
dais, en vain, depuis dix ans et plus, ce qui m'avait été
donné une fois, une première fois. Il m'a été donné
de commencer, de mettre tout ce qu'un homme peut
mettre de son être à représenter les quatorze ou quinze
mystères, le mystère unique de la vie et de la vocation
et de la sainteté et du martyre de la plus grande sainte
je crois qu'il y ait jamais eu. On m'a généralement
accordé que c'était une entreprise difficile, et en un
certain sens, en ce temps moderne, comme une gageuïe.
Pour achever cette entreprise, pour tenir cette gageure,
au sens où en effet elle est une gageure, dans le sens et
dans la mesure où en effet, dans ce temps moderne,
elle est une gageure, (à quatre et cinq siècles tempo-
rels de nos authentiques chroniqueurs), sans parler des
secours spirituels dont j'ai si évidemment besoin, il faut
aussi que moi aussi je pense à mon temporel. Or mon
temporel dans la représentation de cette grande histoire
ce n'était pas seulement que cette histoire, la plus
grande histoire, ce n'était pas seulement que cette
grande histoire éternelle avait la plus grande inscrip-
tion temporelle, mais mon point d'appui temporel si
je puis dire à moi-même, c'était que cette histoire tem-
porelle, c'est que cette inscription temporelle est une
histoire, une inscription de chez nous. C'est mon seul
atout, (temporel), dans ce terrible jeu. Je serais un
grand sot de le jeter, ou de le négliger, ou de le dimi-
nuer, ou de le laisser diminuer en mes mains. De
le laisser tomber. Dans ce terrible jeu, dans ce terrible
engagement je n'ai pas une chance à négliger, pas
une chance, (temporelle), à perdre. Dans la mesure,
dans le sens, au sens et dans la mesure où il y a du
temporel sous tout cela, au sens et dans la mesure
où l'éternel même est inséré, raciné dans tout ce tem-
porel. Cette avarice sordide, cette âpreté paysanne
même qui se réveille, qui me remonte me fait un
engagement elle-même, un commandement, exige, me
fait une recommandation, une exigence de ne rien
laisser perdre de ce faible, de cet immense avantage
temporel. Vraiment je serais un grand sot d'y manquer.
Ma propre infirmité me fait un devoir de ne rien laisser
échapper. Je serais plus qu'un sot, plus et moins, je
serais un certain coupable d'y manquer. De ne pas me
laisser refaire, de ne pas me laisser redevenir un
paysan de chez nous. Tout éternel est tenu, est requis
de prendre une naissance, une inscription charnelle,
tout spirituel, tout éternel est tenu de prendre une
insertion, un racinement, plus qu'une infloraison : une
placentation temporelle. J'entends tout éternel humain.
Mais cette grande h-istoire éternelle, cette histoire d'éter-
nelle sainteté est venue au monde dans notre pays, cette
grande histoire éternelle est une histoire de chez nous.
Le temporel est la terre et le temps, la matière, le
terroir, le terreau de l'éternel. Mais cette grande sainte
était une fille de chez nous ; une fille de France ; une
fille de la campagne ; une fille de paysans. Avouez
qu'ayant entrepris cette difficile entreprise, que l'ayant
commencée, qu'ayant reçu de la commencer, à présent
je serais un grand sot, moi-même de ne pas me laisser
redevenir (ce) paysan. Je me priverais moi-même, je
m'enlèverais mon principal, mon seul atout, temporel.
Quelque sot. Pensez, mon cher Halévy, n'est-il pas
effrayant de penser que son père et sa mère, son oncle
Durand Lassois, ses trois frères, sa grande sœur, ses
amies, Mengette, Hauviette, madame Gervaise étaient
des gens comme nous en avons tant connus étant petits,
comme nous eussions été nous-mêmes, comme nous
allions être nous-mêmes, (or si nous pouvions tranquil-
lement le redevenir), étaient exactement, étaient identi-
quement des gens comme tous ceux où nous avons
vécu étant petits. Et que toute cette grande histoire est
sortie de là.

Tout ça, monsieur, c'était pour vous dire. Vous re-


connaissez là leur formule habituelle. Tout ça, mon
cher Halévy, c'était pour vous dire que ce malentendu
qui s'est ému entre nous vient premièrement et pour
une bonne part de ce que je ne me suis point méfié
de vous. Voici ce que je veux dire. J'ai beau me sentir
et sentir que je redeviens paysan, ou plutôt à cause
même et par cela même que je me sens redevenir
paysan, je n'ai jamais aucune affaire, aucun malen-
tendu avec les messieurs proprement dits. Avec les
bourgeois bourgeoisants. Car alors, le sachant, je me
méfie. Je me méfie même doublement. Je me méfie
d'eux et je me méfie de moi. Je me méfie d'eux sa-
chant qu'ils sont bourgeois et je me méfie de moi
sachant que je suis paysan. Je me méfie de part et
d'autre, pour eux et pour moi, pour le point de départ
et pour le point d'arrivée. Je respecte très bien, quand
il faut ; quand je veux, quand je sais qu'il faut, quand
je suis averti, quand je me méfie ; les compartiments
sociaux, les catégories sociales. Je respecte très bien.
Je sais très bien ; respecter. Je ne suis pas suspect
d'oublier les classements sociaux, ni d'en oublier ni
d'en méconnaître l'importance. Dans le monde mo-
derne. J'en ai parlé, j'en ai traité plusieurs fois dans
les cahiers, je viens d'en parler, non sans une certaine
amertume. Je fais presque trop profession, métier
d'en parler, d'en traiter dans les cahiers. C'est devenu
un peu trop mon métier. Mettons que c'est une pièce
essentielle, un gond, un genou, une articulation de
ma philosophie sociale. Je sais très bien quand il
faut garder les distances, garder mes distances, garder
mes distances de pauvre. J'ai appris. Ou pour mieux
dire, pour dire juste, je n'ai pas appris, je n'ai pas
eu à apprendre. C'était mon instinct, je n'ai eu qu'à
revenir à mon instinct profond. Moi aussi mon instinct,
mon malheureux instinct est de me méfier. Moi aussi
je ne tiens pas à me mêler avec les riches. Surtout
quand ils sont libéraux, quand ils appartiennent à la
bourgeoisie libérale. On s'entendrait encore mieux, je
dis uniquement pour le propos, avec les propres réac-
tionnaires. Il n'en revient, on n'en récolte jamais rien
de bon. Ni pour le riche, vous en êtes la preuve. Ni
pour le pauvre, vous m'en faites la preuve. C'est l'ins-
tinct du paysan que de respecter le monsieur. Comme
le paysan avait raison.

Là est exactement le point, le nœud du débat, le


nœud ponctuaire, il ne faut pas se le dissimuler. Je
faisais exception pour vous. Avais-je tort, avais-je rai-
son, nous ne le saurons que quand nous ne serons
plus. Nul homme, disaient les anciens, ne peut être
estimé heureux (avoir été heureux, bealus fuisse,) tant
qu'il n'est pas mort. Nul homme aussi peut-être ne
peut être estimé sage, avoir été sage, sapiens fuisse.
Ces quelques propos, ces quatre mots que vous avez
jugés, que de bonne foi vous avez trouvés offensants,
vous ne les avez jugés, vous ne les avez trouvés offen-
sants que parce que vous les avez entendus dans le sens
bourgeois, sur le plan bourgeois, dans le langage bour-
geois. Et moi je n'ai cru pouvoir vous les mettre, je ne
me suis cru permis de vous les dire que parce que je
vous les disais dans le sens peuple, sur le plan peuple,
dans le sens, dans le langage peuple. Vous avez raison.
Si ce sont des mots de salon, dits au coin de la che-
minée, savamment placés, poussés, pointés, ils sont
offensants. Ils ne sont pas, ils ne font pas seulement
des offenses, ils sont méchants, et bien gratuitement
méchants. Alors, c'est bien. Je vous en demande par-
don. Sans arrière-pensée. Je vous en apporte caution
bourgeoise. Je vous en dois, je vous en fais réparation
bourgeoise. Mais moi je vous avais dit, je vous avais
lancé ces quatre mots comme des mots peuple ; peuple
.
au point de départ ; peuple aussi, je le pensais, au
point d'arrivée ; de peuple à peuple ; il fallait me ré-
pondre du même ton ; je m'attendais à tout, mais du
même ton ; je vous avais mis ces quatre mots comme
des mots d'atelier, entendons-nous bien, non pas comme
des mots d'atelier de peintre et de Montmartre, (qui
ne sont déjà souvent pas si mal, mais enfin c'est
(aujourd'hui) un tout autre monde), mais comme des
mots d'atelier d'ouvrier (j'en ai tant entendu dans mon
enfance, de ces cordialités rudes, de ces feintes brus-
queries, de ces bourrades parlées, dits d'un si bon
cœur, entendus, reçus d'un si bon cœur), (et qui re-
bondissaient si bien, c'est-à-dire si juste, si dans le
même ton qu'ils étaient partis, dans le même ton
qu'ils avaient été lancés, à moins d'un comma près,
à zéro près), (zéro virgule zéro), comme des mots de
travail, comme un mot qu'on lance, comme un for-
geron, comme le maréchal-ferrant, comme un mot
qu'on lance dans l'intervalle que le lourd marteau
sonne sur la lourde enclume. Comme un mot à re-
bondissement, une balle, un mot (bien) rebondissant.
Je vous l'ai dit aussi, donc, aussi comme un mot de
régiment. Comme un mot de frère d'armes, comme
un mot de mess et de chambrée. Comme un mot de
camarade, de compagnon, (d'atelier) ; de camarade
(d'atelier) à camarade (d'atelier) ; de compagnon à com-
pagnon ; presque comme un mot du compagnonnage.
Vous ne l'avez pas entendu ainsi. Donc j'ai eu tort.
Je me rends bien compte que pour jouer il faut être
deux, même aux rudes jeux du travail, et qu'il faut
être d'accord, profondément, avoir posé un statut pro-
fond, fût-il tacite. Ainsi ce n'était plus, ce n'était pas
une offense. Exactement ce n'était pas encore une
offense. C'était une rude cordialité. L'offense est née
très précisément au changement de sens, au change-
ment de plan, au changement de langage. Au chan-
gement de registre. La balle, partie d'un certain jeu,
a été reçue dans un autre jeu. Malencontreusement. J'ai
donc eu tort. Un mot, un propos, commencé, lancé
dans un certain sens, dans et sur un certain plan, dans
un certain langage, a été continué, reçu dans un autre
sens, tout autre, dans et sur un (tout) autre plan, dans
et sur un (tout) autre langage. J'ai eu tort de ne
pas le prévoir, de ne pas compter, de ne pas prévoir
qu'il en pouvait être ainsi, qu'il en devait peut-être
être ainsi, qu'en fait il en serait ainsi. Qu'il y aurait,
qu'échappé de mes mains il serait créé ce malentendu
par changement de mains, qu'il serait créé cette offense,
fausse, réelle, par changement de sens, par change-
ment de plan, par changement de langage. Par chan-
gement de registre. Par une discontinuité, par une
rupture de transmission. J'ai tort.
C'est celui qui met le jeu en train qui doit prévoir
les accidents du jeu. Celui qui engage la partie doit
penser à tout. Mais est-ce bien moi seulement qui ai
engagé la partie.

Vous faites de grands voyages, Halévy. Non pas seu-


lement par chemin de fer et bateaux. Mais pour
découvrir ce pays de France, (et même découvrir, une
fois de plus, une fois encore, une fois après tant de
fois, ce que l'on connaît déjà, ce que l'on connaît si
bien, ce que l'on a déjà découvert tant de fois), mais
pour découvrir ce pays de France sur les routes de
France vous faites de grands voyages à pièd. Comme
le vieux Quinet, rentrant d'exil, reprenait possession du
sol de France, battant sur toutes les routes de France,
Français Juif errant, ainsi vous jeune, et déjà moins
jeune, vous prenez possession de tant de terre et de
tant de route, de cette terre toujours nouvelle. Et nous
sommes bien en effet, en tant de sens, les élèves du
vieux Quinet, des jeunes Quinet renaissants, si je puis
dire, renés, comme lui, comme ces vieux républicains
des républicains nationalistes, (ces mots, ce mot ne
jouant ici aucunement dans le sens politique, naturel-
lement, dans et sur le plan politique, dans le langage
politique), enfin des républicains patriotes, foncière-
ment, profondément, essentiellement, je dirai substan-
tiellement français. Vous avez écrit, vous avez pour
une part publié, vous pensez, vous construisez, vous
écrirez encore des relations de ces voyages, de ces grands
voyages, dont nous finirons bien par faire un cahier.
Vous avez écrit, vous avez publié sur la marche même
une ou deux pages admirables que nous finirons bien
par mettre en tête de ce cahier. Si marchantes à la
fois et ensemble si considérantes. Si marchantes et si
méditantes. Vous aimez surtout, vous me l'avez dit
cent fois, vous me l'avez écrit, vous avez dû l'écrire
quelque part, vous aimez surtout aller voir, visiter,
aller causer dans cette vallée de la Loire. Vous allez y
retourner. Vous aimez faire causer les vignerons au
bord de la vigne, (et non pas seulement les chemi-
neaux au bord de la route, au bord du chemin, à
l'orée du bois, au débouché du sentier, de la route, au
défilé du chemin creux), vous aimez causer avec eux,
faire causer les garçons de ferme, les moissonneurs, qui
ne sont pas tous Belges, vous ne redoutez point, au
contraire, d'entrer jusque dans les auberges. Vous ai-
mez, notamment, vous aimez faire ce grand voyage de
remonter jusqu'à ce Bourbonnais, qui est précisément
le pays de ma grand mère. Vous allez y retourner.
Vous direz bonjour en passant pour moi à ce petit
pays de Gennetine(s), que je n'ai jamais vu, d'où je
viens, que je ne sais pas même écrire, et à Dornes,
qui lui au moins est dans le dictionnaire. Eh bien,
Halévy, ce que je vous demande c'est précisément de
faire un autre grand voyage, c'est de faire aussi le
grand voyage de venir jusqu'à moi, jusque dans mon
pays. C'est à dire. Quand vous êtes avec moi, Halévy,
quand vous êtes dans mon pays, dans mon pays de
pensée et dans mon pays de parole, dans mon pays
de langage ce que je vous demande c'est de bien savoir
malgré les apparences, malgré les aspects, c'est de bien
vous rappeler, c'est de n'oublier point, malgré des
apparences trompeuses, malgré de trompeuses ressem-
blances, malgré l'École Normale et tant d'apparences,
d'autres apparences, malgré un voisinage, des voisi-
nages trompeurs c'est de bien faire attention que quand
vous êtes avec moi c'est que vous avez en réalité fait
le même voyage. C'est que vous êtes rendu au même
point. C'est que vous êtes en réalité rendu au point
d'aboutissement du même voyage. Vous avez effectué
le même déplacement. Quand vous êtes avec moi,
Halévy, vous êtes dans une maison de paysan ; vous
êtes dans une de ces fermes de Beauce, (j'y suis comme
garçon de ferme, hélas, comme laboureur, non comme
fermier), dans une petite maison de culture de Saint-
Jean-de-Braye, de Vaumainbert, (lui aussi je ne sais
pas comment il s'écrit; et pourtant ce que j'y suis
allé des fois. Cela prouve qu'il y a une grande dis-
tance entre la réalité et l'enregistrement de la réalité.)
dans une petite maison de vigneron de la Barrière-Saint-
Marc et de Fleury-aux-Choux, de Saint-Jean-de-Braye et
de Combleux, de Chécy, de Vennecy, de Bou, de
Marclié, Loury, Boigny, qu'il faut prononcer Bogny,
avec un o très bref, Donnery, qu'il faut prononcer
Deaunnery, avec un ô très long, un eau qui n'en finit
pas, qui devant le double n résonne comme un tonnerre
grave très long. Pourquoi l'un et l'autre, je ne sais
pas. C'est la règle. Ces choses-là sont plus anciennes
que la grille de l'octroi. J'y pensais encore, je pensais
justement à vous à mon dernier voyage à Orléans,
pour la Foire du Mail. Je pensais que dans ces fau-
bourgs d'Orléans, (ils ne disent pas la banlieue, dans
le pays, c'est Paris qui a une banlieue), dans ces grands
faubourgs d'Orléans, dans ces communes faubourgs je
connais, après vingt ans d'absence, (ou la vie d'un
joueur, c'est le cas de le dire), (beaucoup plus même
que vous ne pouvez le penser, beaucoup plus que
vous ne pouvez le savoir), il y a peut-être bien
encore quinze ou vingt maisons de paysans, vignerons,
où je suis reçu comme un vieil ami, comme un déjà
vieux camarade, où les vieux et les femmes me re-
çoivent, m'accueillent, me traitent, me causent comme
un fils, où les enfants déjà vieux m'accueillent comme
un frère. C'est à moi qu'on dit si les filles sont ma-
riées, et à qui, et comment, et si elles ont déjà des
enfants, (ça vient plus vite que des rentes), et si la
récolte sera bonne cette année, (a n'sra pas ben bonne
core c't année). Ce qu'il y a de plus fort c'est que
c'est vrai ; généralement vrai ; et que cette année pour
ainsi dire c'est encore malheureusement plus particuliè-
rement, tout singulièrement vrai. Ils n'ont littérale-
ment rien. Ils ont été noyés d'eau. Toute journée d'eau
qui vient, (et Dieu sait s'il en vient), leur enlève le
peu qui leur reste. Il n'y a pas de fruits, (à vendre
aux gens d'Orléans, aux gens de la ville, et surtout
aux enleveurs, (c'est-à-dire aux commissionnaires qui
envoyent ça à Paris, et on dit que ça va jusqu'en An-
gletcrre. Du reste je vous dis ça, vous le savez mieux
que moi. J'sais pas pourquoi que j'vous dis tout ça,
vous d'vez voir tout ça, vous aut'cs, à Paris. Ils ont
été noyés d'eau. On n'avait jamais vu ça. Et pourtant
j'commence à (n') pas être jeune. Il n'y a pas de fruits.
Les bêtes mangent tout ; tout le peu qui reste ; les
limaces ; les vers. Toutes sortes de bêtes. Il y a pas
d'danger qu'i se noyent, eux. La vermine, ça se
retrouve toujours, ça se reconnaît toujours, ça fait tou-
jours son affaire, ça retrouve toujours son compte.
Il a beau tomber de l'eau. Il y a pas d'danger qu'i se
noyent, eux. Ah si c'était utile, ça n'réussirait pas,
comme ça. Mais il n'y a de prospérité que pour la
vermine. Vous pensez, avec toule c't'eau qu'il y a tombé.
> Il y a pas eu de légumes, tout a coulé. Il y a pas eu
de fruits, tout a coulé, tout est dévoré. Il y a même
pas de salade. Il y a pas de raisins. Toute la force de
la vigne a tourné en vrilles. Et en vert. Et encore.
•>
Tout ça c'est sec, tout ça c'est pourri. Et puis il y a
partout la maladie. Ils vous disent de mettre du soufre.
On en mettrait ben autant comme autant. Il en fau-
? drait pus que le bon Dieu pourrait en bénir. Et pis
$ des ingrédients, des saletés, de la chimie, des cochon-
neries, des poisons. Des sulfates. Ça coûte encore cher,
c't'affaire-Ià. On peut pas dire que ça empoisonne la
vigne, mais ça n'empoisonne pas non plus la maladie.
^
Vous comprenez, il tombe trop d'eau. Pour sûr il y
aura encore rien c't'année.

Après quoi ils vous invitent à venir faire la vendange.


Ce n'est pas une ironie, vous les connaissez. Ils ne
savent pas, mais ils savent plus que s'ils le savaient, ils
sentent que l'ironie est grossière, que la dérision est
grossière, que l'ironie est tout ce, qu'il y a de plus gros-
sier, qu'elle a le grain grossier, discourtois, qu'elle est
tout ce qu'il y a de plus contraire au fin génie fran-
çais. Ils ont trop de profonde allégresse intérieure invin-
cible, trop de joie secrète insurmontable dans la douleur
même, trop de vaillance pour être ironiques. Ils sont
trop bons Français, trop vieux Français pour être iro-
niques. Ils vous parlent donc sérieusement. On dit qu'on
vend plus cher. Mais quand il y a rien, on ne vend
pas plus cher. On ne vend pas du tout. Tel est leur
bon sens. Je pourrais vous tenir tète jusqu'à demain
matin, Halévy, je pourrais jusqu'à demain matin vous
tenir des propos de paysan(s), des propos vrais, où
vous ne saisiriez pas l'ombre d'une paysannerie. J'ai
vu cette année, sur notre plateau même, sur notre
plaine, ce que je n'avais (encore) jamais vu de ma
vie. Ce n'est plus eux qui vous parlent, par moi, c'est
moi-même qui vous parle à mon tour. Enfin c'est eux
moi. J'ai vu cette année, devers Saclay, ce que je
n'avais jamais vu de ma vie. Et pourtant, comme
ils disent, je ne suis plus jeune. J'ai vu ce qu'on
n'a(vait) peut-être jamais vu. Un chaume de blé qui
était une prairie naturelle. Je ne sais pas si vous me
comprenez bien. Vous savez ce que c'est qu'un chaume.
Dans les anciennes grandes manœuvres, n'est-ce pas,
un chaume c'était une espèce de grande brosse à l'en-
vers sur laquelle on marchait, une brosse immense,
à perte de vue, couchée sur le dos, sur laquelle on
marchait, (comme on pouvait). Le dos, la planche, le
bois de la brosse était la terre même, argileuse, forte,
durcie, horizontale, elle-même posée à plat, dure comme
un bois, raide comme un bois. La terre posée sur le
dos. Supina, supinata, resupina. Et de toutes parts
jusqu'à l'horizon on ne voyait que cette immense
brosse. Et les poils de cette brosse étaient les chaumes
innombrables, les durs chaumes de blé, les durs chau-
mes secs. Et cette râpe, cette brosse aux poils durs
vous entrait très proprement dans les pieds. Traversant,
censément, se faisant sentir à travers les plus authen-
tiques semelles des lourds godillots. Les godillots sont
lourds dans le sac. Ces pointes, d'apparence presque
inoffensives, passaient comme au travers du plus épais
godillot. A travers le cuir et malgré les gros clous
réglementaires. Comme à travers les clous mêmes. Et
ça faisait un certain bruit propre, très particulier, un
bruit que l'on n'oublie plus une fois qu'on l'a entendu
une fois. Sous une troupe en marche ce crépitement
sec immense, ce bruit sec, raide de quelque chose de
sec et de raide et de droit et d'implié que l'on casse,
que l'on plie pour la première fois, qui donc ne se
redressera plus jamais parfaitement. Qui ne sera plus
jamais comme avant. Voilà ce que l'on voyait dans
le temps. De notre temps. On voit bien que c'était l'an-
cien temps. Aujourd'hui moi Péguy, témoin, voici ce
que j'ai vu, pas plus tard qu'hier dimanche 14 août
1910, à trois cents mètres de Saclay, à mi-chemin, juste
à moitié chemin suivant, pensant à vous, un sentier
mince, un fil de sentier entre Saclay et sensiblement
le milieu de la belle, de la grande levée latérale qui
barre l'écoulement de l'étang. J'ai vu un chaume qui
était une prairie naturelle. Je ne sais pas si vous sai-
sissez. Il y avait de l'herbe comme dans un pré. Il
avait poussé tant d'herbe(s) dans ce blé, des mauvaises
herbes, des herbes folles, (dans le blé toutes les herbes
sont folles, toutes les herbes sont des mauvaises herbes,
même celles qui autrement ne seraient pas mauvaises,
même celles qui en elles-mêmes et naturellement, ail-
leurs (ne) seraient (que) sages ; même celles qui en elles-
mêmes sont innocentes ; car elles ne devraient pas y
être.) (Elles ne sont pas à leur place, elles ne sont pas
dans l'ordre.) (Dans le blé toutes les herbes sont de
l'ivraie, c'est-à-dire de la zizanie.) que c'était au con-
traire comme si on avait par erreur laissé tomber
quelques épis, quelques grains de blé, dans une prairie
naturelle, qui auraient poussé. Et alors, je ne sais pas
si vous me suivez bien, on voyait un immense tapis
vert ; et quelques chaumes mal secs dedans, comme
des spécimens perdus, comme des raretés, de collec-
tionneur. Et alors, et vous ne m'en croirez que parce
que vous avez confiance en moi, comme enfin il ne
faut rien perdre, et c'est cela qu'on n'a jamais vu,
dans le même champ vous aviez côte à côte des meu-
lettesde blé, (comme d'habitude), rares, et à côté de
bons petits tas d'herbes moitié sèche, ma foi, de belles
petites meulettes de foin. Voilà ce qu'ils avaient récolté
c''t année dans la même terre. Du foin et du blé. Je
ne dis pas du blé et du foin. Ils avaient fait deux
moissons dans la même terre. Les malheureux. Une
moisson de foin et une moisson de blé. Ils eussent
mieux aimé n'en faire qu'une. C'est ça, qu'on n'avait
jamais vu, du foin et du blé dans le même carré.
Et comme il ne faut rien laisser perdre, la terre sera
peut-être ben très bonne l'année prochaine. Car quand
ils vont labourer leur terre, ils enterreront, ils enfoui-
ront de l'engrais vert.
Beaucoup d'engrais vert.

Ils savent 'trop combien l'ironie est contraire à leur


génie, au génie français. Ils vous parlent très sérieu-
sement. Il n'y a rien cette année. Ils pensent, conti-
nûment, du même mouvement ils pensent à la ven-
dange de l'année prochaine. On ne sait pas. Ça sera
peut-être bien meilleur. Ce n'est pas eux qui parleraient,
qui penseraient d'abandonner les vignes. Leurs vignes.
Ils pensent qu'il y aura une année prochaine, des
années prochaines innombrables, que peut-être le sort
se lassera (le même qui vous disait, qui vous dit en
même temps : J'&uis ben vieux à présent. J'sais pus
guère bon à rien. J'la ferai pus guère à présent la
vendange.) Voilà cinquante ans que je les vois attendre
l'année prochaine, qui sera peut-être ben meilleure. Je
les ai vus traverser ainsi, silencieux, tenaces, invin-
cibles, cette énorme vague de désastre du phylloxéra,
que nul autre peuple n'eût portée.

Que nul autre peuple n'etît passée.

Il n'y aura pas de raisin. Ils vous invitent à venir


faire la vendange. Ils parlent très sérieusement. C'est
là que l'on voit ce que c'est qu'un rite, chers socio-
logues. Ils vous invitent rituellement, c'est une céré-
monie, comme ils vous ont invité tant de fois toutes
les autres années précédentes, exactement ainsi, comme
ils vous inviteront encore d'innombrables années ulté-
rieures. C'est là que l'on voit que ce n'est pas la ven-
dange qui est faite pour les raisins, mais que ce sont
les raisins qui sont faits pour la vendange. Que ce
n'est pas la vendange qui est faite, comme on pourrait
le croire, quelque grossier, quelque terre à terre, pour
couper les raisins, mais que c'est au contraire la ven-
dange qui est une institution, une cérémonie, rituelle,
annuelle, un anniversaire, pour emplir laquelle les rai-
sins sont faits, cette matière, et la coupaison des raisins.
En un mot c'est la vendange qui est la fin, et ce sont
les raisins qui sont les moyens. Kant, 'Kant, immortel
Immanuel, tu tâcheras d'arranger ça avec les prin-
cipes de la Raison pure pratique. Texte de l'édition de
1788, (A), sous re1Jision de la deuxième édition 1792
(B) et de la quatrième édition 1797 (D). 1788, 1792,
1797, quelles grandes dates. Il faut d'abord vendan-
ger. On verra ensuite s'il y a quelque chose à ven-
1 danger. Puissent les chrétiens fêter un Dieu présent,
être fidèles à un Dieu présent comme ces incorrigibles
païens (de paysans) fêtent, célèbrent, chôment un dieu
généralement absent, comme ils restent fidèles à un
dieu infidèle, généralement absent. Quinze ou vingt
maisons où je sais depuis trente ans les deuils et les
joies, les deuils fréquents, les deuils nombreux, les
longs deuils, les deuils répétés, crebri, fréquents ; et
les brèves, les courtes joies. Je sais qui est au cime-
tière et qui n'y est pas. Pas encore. Quinze ou vingt
maisons où je suis reçu de plain pied, de piano, sans
interférence de rien. Quinze ou vingt maisons où,
quand je passe le pas de (la) porte, il n'y a pas l'ombre
du déplacement de rien ; ni dans les esprits, ni dans
les meubles, ni dans les cœurs. C'est à peine si on
m'appelle monsieur Charles, — parce qu'enfin je vas
tout de même avoir quarante ans. Et il faut bien que
je boive un petit verre de vin, parce que c'est le
grand rite, ou qu'alors, quoi, c'est que je ne serais
plus de la maison, et que Paris m'aurait décidément
corrompu ; (ou alors c'est que je serais (vraiment)
bien malade). Ils me parlent quelquefois, quelquefois
ils se hasardent à me parler de Gallouédec, qui est
depuis plusieurs années leur conseiller général, (et
même ainsi le mien, mon conseiller général natal si
je puis dire ; du moins il l'était avant les dernières
élections, avant le renouvellement de la semaine der-
nière; je suis sûr, je veux croire qu'il l'est encore),
parce qu'ils soupçonnent que je dois le connaître à
Paris. C'est aussi un professeur. Pour eux je suis un
professeur. Et c'est tellement vrai. Ils appellent cela
parler politique. Parler politique, pour eux, c'est tou-
jours un peu anormal, un peu compromettant, un peu
singulier. Un peu dangereux. C'est toujours une opé-
ration de grand risque. Il faut se lancer. On se risque.
(Et on risque.) (Et le plus fort c'est qu'avec les mœurs
(politiques) actuelles dans les campagnes, dans les pe-
tites villes, et même dans les grandes, c'est vrai.) Aussi
on n'est tout à fait bien à l'aise, bien hardi, pour
parler politique, que dans le lieu de toutes les har-
diesses, de toutes les audaces, quand on est bien à
l'abri, dans la chaleur, dans la fumée, dans la douceur,
dans la tiédeur, dans les pipes, derrière la porte et les
fenêtres familières, dans l'abri, dans l'atmosphère fami-
lière, abritante, d'un vieux familier cabaret. Alors là
on peut se lancer. Là on est hardi, on est couvert, on
ne craint rien. On est à l'abri d'on ne sait quoi.
Et ils en parlent gravement comme des papes, et en
même temps éperdûment, et en même temps laborieu-
sement. Ils sont hardis. Et en même temps ils s'ap-
pliquent. Et ils s'appliquent en même temps à être
hardis. Il en résulte une énorme dépense de travail
cérébral. Jamais ils ne (se) travaillent, jamais ils ne
fatiguent tant de tête que quand ils sont un peu soûls.
Ils sont graves alors, ils sont sérieusement émus, (et
en même temps, par une délicieuse, par une désar-
mante ironie (sur eux-mêmes), par un amusant re-
tour sur soi-même ils appellent en effet cela, sou-
riants de connivence, ou sérieux apparemment, être
(un peu) émus.) Ils sortent, non sans peine, des rai-
sonnements serrés, des raisonnements invincibles,
(alors tu vois ben), des raisonnements victorieux, des
raisonnements généreux, des raisonnements sévères, des
raisonnements éloquents sur le gouvernement des peu-
ples, des raisonnements logiques, en tenant la rampe,
des raisonnements prodigieux. Ils sont alors dans une
sorte de béatitude, dans un autre royaume. Ils se ren-
dent parfaitement compte en effet instinctivement qu'ils
sont dans un autre langage, dans un autre royaume,
dans un autre État que le royaume ordinaire du tra-
vail et de la maison, que le royaume de la semaine.
Ils sont dans une sorte d'extase. A la fois d'excitation
* et ensemble d'hébétement. Alors ils parlent, autant
pour se sortir que pour s'encourager. Ça sert à donner
du courage. A ceux qui n'en ont pas du. tout. Les
femmes connaissent très bien ce phénomène, cet état
particulier. Une femme dit couramment dans ce pays-
là, (et pe pense un peu dans les autres) : Mon homme
doit être un peu soûl, à c't'heure : il parle politique.
Ils en parlent quelquefois, rarement, à la maison, et
généralement seulement quand ils ont bu un petit verre
du bon. Or moi je ne vais pas au cabaret. Quelle ne
faut-il pas que soit leur confiance en moi, et notre
intimité, pour qu'ils se livrent à cette opération hasar-
deuse, pour qu'ils me parlent, pour qu'ils osent me
parler de Gallouédec à jeun. Non sans une certaine
crainte. Et un certain espoir. Je dois savoir. Je dois
m'y connaître. A Paris je dois tout de même connaître
du grand monde, des députés, tout ça. Ils me deman-
dent si il fera du bien au pays.

Je pensais à vous, Halévy, tout en contemplant les


splendeurs de la Foire du Mail, dans cette immense
solitude soudaine, dans ce silence que sont quarante-
huit heures d'Orléans. Vous allez voir les mêmes. Mais
ils ne peuvent pas vous recevoir le même. Vous avez
beau faire. Et ils auraient beau faire. Il y a quelque
chose. Il y a une paille. Vous pouvez faire que vous
les alliez voir les mêmes. Vous ne pouvez pas faire
qu'ils vous reçoivent le même. Eux-mêmes ils ne le
peuvent pas faire. Vous ne pouvez même pas faire que
vous les alliez voir le même. Pour eux vous êtes tou-
jours un monsieur -de la ville. Un monsieur qui passe,
un monsieur qui vient. Un monsieur qui entre. Qui
au fond a bien de la bonté, qui leur fait l'honneur de
venir les voir, en passant, qui leur fait bien de l'hon-
neur. Ce que je ne suis jamais ; ce que pour eux (et
même et surtout pour moi, et pour tant d'autres) je
ne serai jamais. Quoi que vous fassiez, quelque con-
fiance que vous leur inspiriez, quelque confiance qu'ils
vous fassent, pour eux vous êtes toujours un visiteur
(je ne dis certes pas un étranger), un voyageur, comme
le voyageur antique, un visiteur, je dis un hôte. C'est
un fin peuple, Halévy, vous le connaissez, et qui en-
tend merveilleusement l'hospitalité. Les convenances,
les devoirs de l'hospitalité. Mais les distances de l'hos-
pitalité. Soyez sûr qu'il vous reçoit avec une interfé-
rence totale de respect, avec une interférence totale
d'hospitalité. Ces jardins propres, ces vignes fières, ces
treilles ; ces allées sarclées, bien ratissées, ces maisons
merveilleusement nettes, ces meubles bien essuyés,
polis, luisants d'avoir été essuyés pendant des siècles,
ces mées luisantes, bien cirées, ces vitres claires
comme jour, ces carreaux par terre lavés comme
neufs (on nous parle des Hollandais), et pourtant si
vieux, si usés, si poreux, comme des éponges rouges,
si usés par les pas de tant de générations, par les
pieds des grands pères, par les sabots, (par les sou-
liers, par les clous des souliers), par les pieds nus
des ancêtres aujourd'hui disparus, ces carreaux de
vitres claires, parfaitement transparentes, ces carreaux
rouges de brique par terre, si délavés, spongieux, usés
par les pas des aïeux, cette vieille horloge séculaire
en noyer ciré, cette vieille (bonne) femme d'horloge,
inflexible mais vieille, vigilante mais vieille, soigneuse
et peut-être soupçonneuse mais vieille, tout ce mé-
nage bien fait est en lui-même pour lui, pour eux,
mon cher Halévy, (et aussi, en dedans aussi pour
moi), ce jardin bien tenu, cette vigne bien tenue, ces
champs bien tenus, cette maison bien tenue ; ce
ménage du jardin, ce ménage de la vigne, ce ménage
-
des champs, ce ménage de la maison bien tenue ; et
aussi ce chèvrefeuille quelquefois au coin d'un mur,
montant, grimpant à la grille d'une porte, ce vieux
puits, si feuillu, si moussu ; mais qui dans la réalité
sert encore, sert toujours à tirer de l'eau ; tout cela
vous reçoit comme un hôte, Halévy, comme un hôte
respecté. Tout cela ne vous reçoit pas comme l'en-
fant de la maison. Peut-être n'oseraient-ils pas vous
offrir le verre de vin. Vous savez, le vin de l'année,
comme par hasard, eh bien j'aime mieux vous le dire :
eh bien non ça n'est pas ça. Mais celui d'il y a deux
ans. Et ils claquent la langue. Mais comme par ce
même hasard il y a toujours une bouteille d'il y a
cinq ans dans un coin de la cave. Et leur belle malice
d'il y a des siècles : Fous savez, il y a un peu de
poussière dessus, mais il est bon tout de même.

Je veux n'offenser personne. Il faut pourtant bien


que je déclare que nous les gars de la Loire, c'est
nous qui parlons le fin langage français. Les tables
ne sont point cirées, les chaises ne sont point rem-
paillées, les carreaux ne sont point lavés pour vous
comme pour moi. Pour vous les maisons sont accueil-
lantes. Mais pour moi elles sont toutes ma maison.
Elles sont toutes la maison de mon cousin.

C'est nous les gars de la Loire qui ne savons pas


seulement, qui parlons le fin parler français. Ils savent
bien tous que pendant les années innombrables de
l'enfance, innombrables dans la mémoire, et par con-
séquent en réalité, dans la réalité, si pleines, si neuves,
si inépuisables, si inusables dans la mémoire et dans la
réalité, qui forment un point d'appui, un volume d'ap-
pui en quelque sorte si inépuisable dans la mémoire
et dans la réalité, ils savent bien que moi aussi, que
moi comme eux, que moi parmi eux pendant des
heures innombrables tous les matins à la même heure
enfant j'ai infatigablement rituellement essuyé les
mêmes meubles cirés avec un torchon de laine, jusqu'à
s'y mirer parfaitement, jusqu'au parfait mirouër,
jusqu'à épuisement parfait de la poussière et de la
buée. Ils savent ainsi que je connais comme eux, avec
eux, parmi eux, que j'ai comme eux en eux éprouvé
cette plus grande joie qu'il m'ait jamais été donné,
qu'il ait été donné à l'homme de connaître. Une joie
parfaite, close, totale ; un maximum ; sans retour, sans
regret, sans remords ; sans un point de poussière, sans
un atome de regret, sans une ombre d'ombre. Une
plénitude, une perfection, un total. Un plein. Un rassa-
siement parfait. On en avait plein la tête et plein le
cœur. On en était gorgé. Puissé-je écrire jamais comme
on essuyait les meubles, la mée, le buffet, le lit, (il n'y
avait même pas d'horloge), puissé-je avoir jamais cette
impression de victoire et de calme, cette certitude, cette
plénitude, cette solitude, cette impression de posses-
sion définitivement, irrévocablement acquise, au moins
pour un jour, puissé-je devant une phrase fouillée
comme un buffet avoir cette vivante, cette laborieuse,
cette ouvrière certitude, être sûr qu'au plus creux des
fines, des délicates, des droites, des robustes moulures,
pas plus qu'au plat le plus plan, au plat du plus large
plan, au plus beau plat de bois luisant, au plus beau
panneau, être plus que mathématiquement sûr qu'il ne
reste pas pour aujourd'hui un grain de la poussière
d'hier, sur le bois luisant, sur le noyer ciré d'avoir été
ciré, d'avoir été frotté tant de fois tant de jours que
derechef il ne reste pas un atome de poussière.

Être plus que mathématiquement sûr. Être laborieu-


sement, ouvrièrement sûr.
Le singe avec le léopard
Gagnoient de l'argent à la foire. On a beau-
coup perfectionné la foire. Le monde fait tant de pro-
grès, à présent. Les modestes chevaux de bois, gloire
de nos enfances, sur lesquels je n'osais pas monter,
sont devenus de somptueux manèges, tout rutilants d'or
et de Cosaques (avec des lances d'or) (à cause de l'al-
liance russe) (est-ce pour symboliser les emprunts), de
somptueux, mirifiques, de superbes, d'éblouissants ma-
nèges, tous plus éblouissants les uns que les autres,
(car il y a la concurrence), (ça a d'abord été des chevaux
merveilleux, qui jetaient loin dans l'ombre nos pauvres
anciens chevaux), des chevaux aux couleurs éclatantes,
des chevaux ruisselants de lumières ; avec des crinières
emportées ; puis des animaux fantastiques, 'toutes les
bêtes de la création, et même d'autres qui n'ont jamais
été de la création, des éléphants comme pour le roi des
Indes, (à l'école primaire ils savent déjà que c'est le
maharajah de Çapour-Tala (je mets deux h absolument
au hasard) ; des girafes ; des cochons, beaucoup de gros
cochons qui font rire les peuples ; mais à présent)
aujourd'hui les manèges ce sont des automobiles, d'on
ne sait combien de chevaux ; des ballons, des sphé-
riques, des sous-marins ; demain des aéroplanes ; des
montagnes russes, (aussi) ; des mals de mer à la portée
des bourses les plus modestes. On n'a même pas besoin
d'aller à Plouescat. Des manèges à vapeur et à l'électri-
cité. Tout battants, tout ronflants du bruit des moteurs.
De ce bourdonnement, de ce ronronnement d'énorme
insecte. Où est le vieux cheval aux yeux bandés qui
du matin au soir tournait, tournait le manège comme
pour faire monter l'eau d'un puits. Mais rassurez-vous,
Halévy, il est plus facile de changer le dessus que le
dessous, que le dedans. Il est heureusement plus facile
de modifier les aspects que d'altérer les réalités pro-
fondes. On n'a point ohangé le singe avec le léopard,
j:
qui gagnent de l'argent à la foire. On ne changera point
davantage la foire elle-même, ce qui fait la foire, les
j populations, le bon peuple qui se presse au
long devant
[ les baraques. Il marche d'un certain pas rituel, d'un
^ certain pas de procession, d'un certain pas cérémo-
nieux, d'un certain pas content, lent et pressé, un pas
i de foule, un pas de province, affecté pressé, qui sait
bien qu'il arrivera toujours (où sont nos pas, nos hâtes
i de Paris), (un pas de foule, affecté foule, officiellement
de foule ; conscient, content, se sachant, se sentant
toule ; il faut bien qu'on sache qu'il y a foule à Orléans)
i;

défilant sous les auvents des petites baraques, pour les


petits marchands, (aujourd'hui si gros, apparemment si
cossus), s'attroupant, sérieuse et pressée, sage et s'amu-
sant, sagement, (follement), devant les boniments, que
dis-je, devant les parades des grandes baraques, des
vraies baraques, des baraques proprement dites, et
partout aussi hélas, un peu partout s'arrêtant devant
les pavillons des phonographes. Ces trompettes, hélas,
à la voix prétendue articulée. Mais vous verrez qu'ils
vaincront le phonographe même. Un peuple un peu plus
endimanché peut-être seulement. Qu'autrefois. Sotte-
ment à la mode ; à l'instar de Paris. Mais le même
peuple d'ouvriers et de (petits) bourgeois- tous les soirs
(et même de grands) ; et leurs femmes et leurs enfants,
(ils en ont encore un peu) ; et les dimanches le même
peuple des campagnes, tout le peuple des campagnes
L

>
environnantes, à dix lieues à la ronde, venus à pied,
dans toutes les voitures, comme mobilisées. Les
[ hommes, les femmes, belles, les enfants. (Quand on
) dit d'une femme qu'elle est belle, Halévy, dans ce pays-
I là, ça veut dire (très exactement, comme technique-
1 ment) qu'elle (s')est habillée, qu'elle est en dimanche (et
. fêtes), (dans le
,1 sens où nous-mêmes nous disons encore :
9 elle s'est faite belle, elle s'est mise belle.) Notamment
le beau diinanche, qui est, comme vous savez,
le dimanche du centre, le dimanche du milieu. Alors
ce sont les belles cohues, les grandes cohues, (si sages,
si ordonnées, si (bien) organisées), qu'on obtient comme
un (grand) résultat. — Il y en avait un monde à la
Foire aujourd'hui. Une poussière. J'ai un mal de tête.
— Ah dame c'était le beau dimanche.

Os homini, comme eux je m'en irai la tête basse, les


les yeux par terre, le front par terre. Et alors, Halévy, je
vous le demande, faites-y bien attention. Puisque je
suis eux, faites-moi au moins la grâce que vous leur
faites. Quand vous adressez ainsi la parole à un garçon
de ferme, à quelque varlet de ferme, quand vous entrez
en propos avec lui, il ne vous vient point à l'idée qu'il
peut vous offenser, mais connaissant ce fin peuple, et
sachant que c'est lui qui parle français, qu'il est la fine
fleur du langage français, vous êtes résolu à prendre
tous ses propos comme des propos d'amitié, d'hospita-
lité, de cordialité, comme des propos cordiaux, comme
des propos peuples. Sans un soupçon de cette odieuse,
de cette basse, de cette grossière, de cette vulgaire, de
cette populacière jovialité, que je hais. Souvent cordial,
toujours cordial, jamais jovial, tel est ce fin peuple. Il
ne vous vient pas à la pensée qu'il vous offense. Vous
savez même très bien qu'il ne peut pas vous offenser.
Et alors vous ne lui dites pas : Pardon, je suis mon-
sieur ïîalèvy. Je suis ce même peuple, Halévy, je suis
ce même garçon de ferme, appuyé sur la même char-
rue, dessus cette même plaine de Beauce. Je ne vous
dis donc pas même : Faites-moi l'amitié. Je vous dis : ;

Faites-moi aussi la grâce; faites-moi l'égalité, faites- : •

moi l'équité; traitez-moi comme eux; puisque en j


somme vous êtes venu me voir ; faites-moi la justice de t
croire non seulement que je ne vous offense pas, mais <
que je ne peux pas vous offenser. Faites-moi l'égal trai-
tement de me traiter comme eux. Puisqu'en somme
vous êtes venu chez moi.

Mieux encore, et plus, faites-y bien attention, Halévy,


prenez-y garde. Je suis, j'étais la seule maison de paysan
qui vous fût ouverte comme à un frère, et non pas seu-
lement comme à un hôte. Plus outre, j'étais, absolu-
ment parlant, la seule maison de paysan qui vous fût
ouverte. Voulez-vous, de vos propres mains, vous la
fermer. J'étais la seule maison de paysan qui vous
accueillît au fond comme un autre paysan. Sans aucune
interférence de respect ni d'hospitalité, sans l'ombre
d'une interférence. Je ne parle plus de l'amitié, à
défaut de l'amitié j'étais ainsi pour vous la plus pré-
cieuse référence, une référence unique. Cette cordia-
lité amère que nous avions, cœur à cœur, si profon-
dément triste, si profondément nourrie de tristesse,
c'était la seule fréquentation paysanne que vous ayiez.
Vous exposez-vous à perdre, allez-vous perdre au moins
cette référence unique.

Cette confidence sombre que nous avions. Ce propos


de l'immense, de l'universelle conspiration des grandes
personnes. Si parfaitement secrète, si parfaitement
-
gardée. Ayant parcouru ensemble une si longue route,
si sombre, allons-nous à présent nous séparer. Allons-
nous désormais nous séparer. Allons-nous donc, allons-
nous nous séparer. Pour la longue route qui nous reste,
si sombre, allons-nous, nos voies vont-elles pour éter-
nellement se séparer. Nous étions l'un à l'autre de
précieuses, peut-être d'uniques références. Tout ce que-
nous avions de différence, d'écart entre nous donnait
précisément, était précisément ce qui donnait une
valeur, peut-être unique, à cette perpétuelle référence
mutuelle, ce qui la rendait peut-être uniquement pré-
cieuse ; fructueuse, renseignante ; cette grande distance
de classe et de situation sociale ; distance extérieure,
mais intérieure, devenue intérieure depuis des généra-
tions, entrante intérieure, entrée intérieure, pénétrée
intérieure,, entrée dans le sang, teinture entrée dans le
sang de la race ; et cette grande distance de carac-
tère, de tempérament, d'âme (non de cŒur), cette
grande distance intérieure, devenue extérieure, sortante
extérieure, qui sort par la peau, par (tous) les pores
de la peau, qui se manifeste socialement même, qui
fait de vous un optimiste si profondément triste, et
de moi un optimiste, un pessimiste quelquefois cou-
rageux. Vous êtes un doctrinaire. Plus nos tempéra-
ments et nos sociétés sont différents, plus nous avons
de distance de base, plus nous nous sommes l'un à l'au-
tre, plus nous nous sommes mutuellement des témoins
précieux; uniques, je crois irremplaçables; mutuel-
lement irréversibles, si ces deux mots peuvent aller
ensemble. Plus nous différons, plus nous avons de dis-
tances de base, plus nos pesées, plus nos visées sont
bonnes, plus nos triangulations ont de pied. Nous nous
sommes ainsi des témoins, des lecteurs sans doute
inremplaçables. Qui autant que moi a su lire, a su
mesurer du premier coup votre merveilleuse Histoire de
quatre ans, qui autant que moi en a vu, en a proclamé
du premier coup la vertu comme singulière, les appro-
fondissements mystérieux, les reculées presque invrai-
semblables, les troubles horizons d'inquiétude, les ave-
nues infinies, les avancées, les détresses, les grandeurs
souvent uniques. Qui autant que moi est votre bon lec-
teur, un bon lecteur de vous. Et vous-même combien de
fois n'ai-je point écrit pour vous. Combien de pages ne
vous étaient-elles point directement, personnellement
adressées, envoyées. Vous étiez, je crois, un de mes
bons lecteurs. Il suffit de voir le texte et de nous
i
connaître. Allons-nous renoncer à cette sourde colla-
boration, la meilleure de toutes, la seule peut-être, de
penser quelquefois l'un à l'autre quand on est devant
sa table. Me trouverez-vous un remplaçant, hélas, un
deuxième, je le dis hautement, quelqu'un qui me vaille.
Pour moi je ne vous en chercherai point. Je n'ai
aucun goût pour ce genre d'opération. Il y a une
telle bassesse dans le remplacement, une infamie. Un
i deuxième n'est jamais un premier. On ne remplace
personne. On ne remplace rien. Tout est irréversible.
Ce n'est point à quarante ans qu'on se refait une vie.
J'ai dans mes boîtes peut-être deux mille pages de
* copie, des dialogues, des paysages où vous êtes mon
interlocuteur, mon Prince pour mes envois, où je
m'adresse à vous, où je vous tiens le propos, des essais,
des propos, des cahiers, des histoires où c'est votre
nom qui passe, où c'est vous qui êtes au vocatif. Où
c'est à vous que je m'adresse. Vais-je faire cette indi-
gnité, indigne de vous, indigne de moi, vais-je mentir
en arrière, pour en avant ; j'ai deux mille pages que
je finirai peut-être bien par publier dans ces cahiers.
Vais-je raturer votre nom, sur copie, sur épreuves ;
deleatur; vais-je rayer, gratter. Effectuer, hélas, une
radiation, solennelle. Remplacer par un autre nom.
Mettre un autre vrai nom, forger, feindre un nom
fictif.
Vais-je vous chercher un substitut. Je vous avoue
que je ne m'en sens pas le goût, que je ne m'en sens
pas le oœur.
La confidence intime de toutes, la confidence des
projets. La confidence la plus profonde, la plus secrète.
Nous tous qui écrivons, Halévy, qui commençons à
être un peu versés dans cet art difficile, nous qui
tâchons, qui nous proposons d'être des écrivains pro-
pres, des écrivains probes, vous le savez, Hélévy, nous
ne faisons pas les malins. Nous laissons ça au parti
intellectuel, de faire les malins. Nous ne sommes pas
fiers. Pour moi je ne m'en cache pas. J'ai toujours
le tremblement comme au premier jour. Je devrais
pourtant commencer à savoir ce que c'est que de
donner des bons à tirer. Je devrais commencer à être
blasé sur ce que c'est que de donner un bon à tirer.
Vous le savez, Halévy, je ne m'en cache pas. Je ne
donne jamais un bon à tirer que dans le tremblement.
Je ne m'attaque jamais à une couvre nouvelle que dans
le tremblement. Je vis dans le tremblement d'écrire.
Et plus on va, je crois, plus on a peur. J'admire cette
grande assurance de nos intellectuels. Tout ce qu'on a
fait, tout ce qu'on a derrière soi, (et pourtant on dit
que ça commence, que ça en fait un peu), est derrière
soi comme rien, comme une immense plaine. Et tout ce
qu'on a encore à faire, tout ce qu'on voit, tout ce qu'on
a devant soi (y compris ce qu'on ne fera jamais) est
devant soi comme d'immenses montagnes, fait devant
soi des montagnes infranchissables. Tout ce qu'on a dit
est comme rien. Une eau qui s'écoule, un creux, un
rien dans le creux de la main. Une eau qui s'est déjà
écoulée, dont il n'est plus question. Tout ce qu'on n'a
pas dit (encore, et tout ce qu'on ne dira jamais) fait
devant vous des montagnes infranchissables. Des mon-
tagnes et des montagnes. Tout ce qu'on a passé n'est
rien. Devant tout ce qui reste à passer. Et on se sent
tout petit. On est si petit devant la réalité, si petit
-
bonhomme. J'admire ces grands intellectuels qui du
fond de leur moleskine mènent la réalité à coups de
bâton. Ça a beau être un bâton de commandement.
On se sent si petit, si totalement insuffisant. On voit
si bien que Péguy c'est"tout petit, on mesure si bien
* la vie, la carrière (de travail) de Péguy. On en voit
si bien le bout, tous les bouts, la largeur, le lai. (ou
le lé). Et que ce n'est rien. Comme le disaient les
bonnes femmes, ce n'est pas du drap dans les grandes
largeurs. Alors dans cette détresse pour se rassurer on
parle de ses projets. On aime avoir quelqu'un à qui
on parle de ses projets. Une oreille amie, (un cœur
ami), une entente, une audience amie. On ne le fait
pas seulement pour se donner du courage. Et de la
consolation. Une sorte de consolation anticipée, pré-
maturée. Une consolation d'avant. D'autant meilleure.
D'autant plus chère. Ce que l'on veut se donner, ce
que l'on se donne ainsi, plus profondément c'est une
autre sorte d'anticipation, l'anticipation de l'insertion
dans la réalité, produite, de cette œuvre que l'on tient
toute, que l'on croit tenir toute, que pourtant l'on
ne tient pas, puisqu'elle n'est pas produite, qui n'est
pas produite, qui n'est pas réelle, au moins en ce sens,
qui n'est pas inscrite, qui n'est pas entrée dans (l'ordre
de) la réalité, dans (l'ordre de) l'événement, puisqu'elle
n'est pas écrite. Vous connaissez cet état, Halévy.
Quand on a une œuvre en tête on croit que ce n'est
rien, pour la grandeur, pour les dimensions, qu'on
la tient dans le creux de la main, in cava manu, on
la voit comme un noyau, on ne voit qu'elle, on la
-
voit toute en un point (organique), en un petit volume,
on en voit tout de suite le bout, le dedans et le
dehors, tous les tenants et les aboutissants, tous les
morceaux, tous les membres, tous les organes, tout le
tout, ce n'est rien, c'est fini, on la tient là sous la
main. On aura sûrement fini ce soir. Et quand on la
développe, quand on la déroule sur le papier, sur le
plan du papier, dans ce développement, dans ce dé-
roulement linéaire qui est la condition même, qui
fait l'institution, qui est la constitution de l'art d'écrire,
qui fait la loi, on ne sait plus où l'on va, (si on
est loyal, si on est probe, si on veut suivre, si on
suit fidèlement les modalités, les modulations, les
ondulations de la réalité). (Les courbes géologiques.)
(Les courbes, les plis du terrain.) Si on ne truque pas,
fût-ce pour des raccourcis (artificiels). On est constam-
ment épouvanté des exigences de ce développement,
de -ce déroulement. C'est exactement comme en mon-
tagne. Cette cime, que l'on avait, que l'on tenait sous
la main, il faut des jours et des jours de ce travail, de
cette marche forcément linéaire, (et forcément par
étapes), pour en atteindre seulement les premières avan-
cées. En verra-t-on seulement jamais la fin. La vie
est brève. Atteindra-t-on seulement ce premier contre-
fort. On voit très bien la fin de la vie de Péguy. Sur-
tout celui qui est dedans. On voit, on distingue nette-
ment la portée, la retombée de cette trajectoire. Alors
on dit, d'un air à qui nul ne se fie : J'ai commencé ma
réponse à Ilalévy. — J'ai déjà trois cents pages de
failes de mon dialogue charnel. — Ces propos
seraient odieux, si tout le monde n'y sentait la lamen-
table inquiétude, la sourde détresse. C'est une pauvre,
une pitoyable anticipation que l'on veut faire, que l'on
se donne, on veut toucher la cime et n'avoir pas fait le
chemin, on veut s'appuyer, on s'appuie sur et dans la
réalité d'une mémoire amie, on veut prendre, on prend
une inscription de réalité, de production, de sortie,
~

pour un projet, pour une œuvre en travail, dans la


réalité d'une mémoire amie, d'une attente, d'une au-
dience amie. On veut toucher la cime de la main.
C'est certainement une tentation, un désir charnel. Un
désir corporel, temporel. On veut vraiment, par ce biais,
par ce détour, par cette avancée, par ce coup de
force et d'anticipation, donner corps avant l'heure à
une œuvre qui légitimement, naturellement n'en est
encore qu'à la période de travail, n'est encore organi-
quement qu'en travail. Et on n'en veut rien laisser
perdre. Et on ne veut perdre aucun temps. Pas une
miette, pas un temps. Avare on serre les doigts de la
main. On tient tout ça nerveusement ramassé d'avance
dans le creux de l'esprit. Or vous savez que c'est notre
état constant, puisque les œuvres passées ne pèsent
rien, puisque les œuvres futures, éventuelles, rêvées,
impossibles, pèsent sur nous éternellement.

Toutes ces montagnes qu'on a devant soi vous pèsent


devant sur les épaules. Il faut les surmonter. Les re-
monter des épaules. Y entrera-t-on seulement. Repré-
senter, rendre ce monde, ces trois dimensions, avec
cette plume qui gratte régulièrement, qui court sur le
papier. Quand on est à sa table on trouve, on voit bien
que la main ne rame pas, la main n'avance pas, la
plume n'avance à rien, la main ne rend pas. Ah non
vous n'êtes pas en automobile. Vous ne roulez pas.
Telle est notre misérable condition. La main ne paraît
pas avancer. Et il semble toujours qu'on n'a jamais
rien dit.

Il n'est pas besoin d'aller jusqu'à Saclay, il n'est pas


nécessaire de faire un grand voyage. A Lozère même,
dans les bas du moulin, en face M. Poincaré, dans les
champs tout au bord de l'Yvette, dans les assez petits
champs en pente qui remontent doucement, (ce ne sont
plus les grands champs, les champs immenses de la
plaine, mais il n'est pas nécessaire de faire un long
voyage), à cinq cents mètres du chemin de fer je vous
montrerais des champs, de blé, coupés, des chaumes
tout verts, d'herbe, où seulement ils n'ont pas séparé la
paille et le foin. Alors vous voyez dans un coin de champ
de rares, de vagues gerbes informes, (alignées tout de
même, parce que le métier ne perd jamais ses droits),
(et c'est ce qui est beau), des gerbes sans nom. Vous
vous approchez, vous ne pouvez seulement pas les re-
connaître. Herbe et avoine. Herbe et seigle. Herbe et
blé. Tout cela sèche ensemble, parce que, heureuse-
ment, encore, il fait beau, enfin assez beau, depuis une
semaine, et on rentre les blés dans de bonnes condi-
tions. On demande seulement, quand ils vont battre,
comment le bon Dieu reconnaîtra les siens.

Qui à toute requête, à toute réquisition, au premier


mot, sans un mot, si je puis dire au premier silence
vous récitera, vous dira des vers de Hugo, n'importe
lesquels, à toute requête, tous ceux que vous voudrez.
Quarante ans sant passés. N'est-il point frappant, Halévy,
n'est-il point saisissant que c'est ce mot, que c'est ce
nombre qui revient partout cette année, et que c'est le
mot, le nombre des Châtiments, un demi-vers de l'Ex-
piation. Ainsi quand Victor Hugo écrivait ses Châti-
ments, il était juste loin de Waterloo comme nous
sommes loin de 70. Qui le croirait. Il y avait la même
distance, de temps, le même espace, le même parcours,
entre Napoléon et lui, qu'entre 70 et nous, entre Wa-
terloo et les Châtiments, qu'entre l'Année terrible et
nous. Il était, dans le temps, à la chute du premier
Empire comme nous sommes à la chute du Second.
Singulières erreurs, singulières tromperies de la per-
spective temporelle. Comme on a bien raison de le dire,
que ces plaines et ces montagnes du temps sont comme
les plaines et les montagnes du lieu, aussi incer-
taines, aussi trompeuses. Singulières perspectives. Sin-
gulières optiques. Singulières erreurs, illusions d'op-
tique. Il y a des pays qui sont grands et qui paraissent
petits. Il y a des pays qui sont petits et qui paraissent
grands. Tout ainsi et du même regard il y a des
périodes, des temps qui sont grands et qui paraissent
petits, qui sont longs et qui paraissent courts. Et il
y a des temps qui sont petits, qui sont courts, et qui
paraissent longs, qui paraissent grands. C'est une ques-
tion de grandeur, (et non point seulement de dimen-
sion, de longueur). C'est une question non pas seule-
ment de plus et de moins. C'est une question de plein
et de fouillé. De plat et de recreusé. C'est aussi une
question de la destination temporelle des temps et des
lieux. Tout cet immense massif entre Waterloo et les
Châtiments, ce temps creusé, ce temps fouillé, cinq
règnes, sans compter celui qui tombait, deux révo-
lutions, une restauration, une invasion, trois ou quatre
régimes, deux rois, trois rois, une (deuxième) Répu-
blique, un prince-président, un deuxième, (un troi-
sième) empereur, un coup d'État, une réaction, quatre
ou cinq réactions, cinq ou six guerres, faites ou à faire,
une grande conquête, tant de mouvements, de remou-
vements et de contremouvements, — et d'autre part
ces quarante ans de plaine, de grande plaine de cette
troisième République, c'est le même espace, pour les
horloges, c'est la même heure. C'est la même longueur
de temps.

On le sent plus vivement encore sous cette forme,


sous la forme contraire, inverse : Nous sommes, dans
le temps, à la chute du Second Empire comme il était
à la chute du Premier.

Qui, débouchant brusquement de l'immortelle rue


Victor-Cousin, prolongement de notre rue de la Sor-
bonne, pressé pour aller prendre le train avec vous à
cette gare du grand-duché de Luxembourg, comme
disait un réserviste de Palaiseau, ce qui prouve que
Palaiseau n'a point dégénéré depuis Bara, et ce qui
prouve aussi que la réserve n'a point dégénéré, n'est
point devenue indigne de l'active, le même train, je
pense le train de cinq heures 53, qui est votre train,
parce qu'il s'arrête à Massy-Palaiseau, qui débouchant
brusquement rue Soufflot vous dira, au premier mot de
vous, sans autre sommation les vers du Panthéon qui
est au bout de la rue Soufflot :

Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie


Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie.
Entre les plus beaux noms leur nom est le plus beau,
Toute gloire près d'eux passe et tombe éphémère;
Et, comme ferait une mère,
La voix d'un peuple entier les berce en leur tombeau 1

Gloire à notre France éternelle !


Gloire à ceux qui sont morts pour elle 1
Aux martyrs! aux vaillants! aux forts!
A ceux qu'enflamme leur exemple,
Qui veulent place dans le temple,
Et qui mourront comme ils sont morts !

C'est pour ces morts, dont l'ombre est ici bienvenue,


Que le haut Panthéon élève dans la nue,
Au-dessus de Paris, la ville aux mille tours,
La reine de nos Tyrs et de nos Babylones,
Cette couronne de colonnes
Que le soleil levant redore tous les jours !

Gloire à notre France éternelle!


Gloire à ceux qui sont morts pour elle !
Aux martyrs ! aux vaillants ! aux forts 1
A ceux qu'enflamme leur exemple,
Qui veulent place dans le temple,
Et qui mourront comme ils sont morts !

Ainsi, quand de tels morts sont couchés dans la tombe,


En vain l'oubli, nuit sombre où va tout ce qui tombe,
Passe sur leur sépulcre où nous nous inclinons,
Chaque jour, pour eux seuls se levant plus fidèle
La gloire, aube toujours nouvelle,
Fait luire leur mémoire et redore leurs noms 1
Gloire à notre France éternelle !
Gloire à ceux qui sont morts pour elle !
1
Aux martyrs! aux vaillants aux forts!
A ceux qu'enflamme leur exemple,
Qui veulent place dans le temple,
Et qui mourront comme ils sont morts !

Je ne sais pas par cœur seulement que ce fût de


Juillet 1831, ni que le titre fût Hymne. Que ce fût un
ou une hymne. Il avait vingt-neuf ans. Vous avez
remarqué. On ne sait jamais les titres de Victor Hugo.
Sauf pour l'Expiation. Le mouvement est tel que c'est
toujours le premier vers, ou les vers conducteurs, qui
mangent le titre, qui deviennent le titre. Ainsi celui-ci
n'est pas Hymne. C'est Ceux qui pieusement sont
morts pour la patrie, ou Gloire à notre France éter-
nelle ! Gloire à ceux qui sont morts pour elle 1

L'Expiation même, c'est beaucoup plus souvent, c'est
beaucoup plus Waterloo ! Waterloo 1 Waterloo 1 morne
plaine ! ou Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Lui-même en a beaucoup nommé par les premiers vers,
et ce sont souvent les mieux nommés : Oh 1 je sais
qu'ils feront des mensonges sans nombre. Vicomte de
Foucault, lorsque vous empoignâtes. Le plus haut
attentat que puisse faire un homme. Sonnez, sonnez
toujours, [clairons de la pensée.] Nous parlions de
Hervé, je crois. Qui vous fera remarquer non point
sans doute que Hugo n'était point hervéiste. Cela on le
sait de reste. Et on serait un sot de le faire observer.
Quelque pédant. Un pédant d'un nouveau genre. Du
même genre. Un pédant tout de même. Mais qui vous
fera remarquer cette curiosité, cette rareté, de collec-
tionneur, après que Hervé, après Napoléon, et après les
soldats de Napoléon, et après les maréchaux de Napo-
léon, a justement fait un sort, et à Wagram, et au dra-
peau de Wagram, qui tiquera sur ce nom de Wagram
et vous fera tiquer, qui s'amusera à vous faire observer,
qui vous fera remarquer cet amusement, cette rencontre
si amusante, cette coïncidence si curieuse que de tant
de batailles, de toutes ces batailles militaires, (et
Dieu sait s'il en sait. Voyez plutôt, voyez par ailleurs :
Alors la Gaule, alors la France, alors la gloire.) de
toutes ces batailles c'est précisément une que Hugo
prend dans les Châtiments contre toutes les autres,
entre toutes les autres pour symboliser, pour nous re-
présenter, pour nous signifier la bataille française, la
victoire française, l'honneur militaire, l'honneur fran-
çais (contre le deuxième Empire, je n'ai pas besoin de
vous le dire, et contre le troisième Napoléon), et c'est
précisément la bataille de Wagram. Et dans cette ba-
taille ce qu'il prend, c'est précisément le drapeau. Il
en fait lé drapeau même, comme Symbolique, comme
représentatif, comme significatif, de la France même,
de la France militaire, de l'honneur de la France, de
l'histoire militaire de la Francé. Une sorte de drapeau
central et culminant :

0 drapeau de 'Wagram ! ô pays de Voltaire !

Vous. me direz que ça faisait bien le vers. Je le crois


aussi, Ce n'est qu'un hasard. Mais avouez qu'il est
merveilleux. Et encore. Nous disons que ce n'est qu'un
hasard. Nous n'en savons rien. Il avait tout de même
lu Wagram :
0 drapeau de Wagram ! ô pays de Voltaire !

Puissance, liberté, vieil honneur militaire.


Hein, vieil honneur militaire. 'C'est 'Wagram. Il est
vrai que ça rime avec Voltaire. Il faut avouer aussi
que Voltaire est bon ici :
Puissance, liberté, vieil honneur militaire,
Principes, droits, pensée, ils font en ce moment
De toute cette gloire un vaste abaissement.
Toute leur confiance est dans leur petitesse,.
Ils disent, se sentant d'une chétive espèce :
Bah! nous ne pesons rien! régnons. » Les nobles coeurs !
«
Ils ne savent donc pas, ces pauvres nains vainqueurs,
Sautés sur le pavois du fond d'une caverne,
Oue lorsque c'est un peuple illustre qu'on gouverne,
Un peuple en qui l'honneur résonne et retentit...

L'honneur c'est Wagram. Qui devant un soleil cou-


chant, un beau soleil couchant sur le Luxembourg, vu
au contraire du Panthéon, vu toujours de la rue Souf-
flot, toujours à l'heure du train, ou autrement, à une
autre heure, qui devant un de ces merveilleux soleils
couchants sur les quais, sur les ponts, par l'entrée de
votre place Dauphine, ou derrière Notre-Dame, derrière
les monuments, derrière le troupeau des monuments,
derrière les simples maisons, derrière les collines subur-
baines, et aussi derrière les collines urbaines, derrière
les collines vaporeuses, derrière les collines plantées,
derrière les collines vêtues, derrière les collines chaude-
ment vêtues de monuments et de maisons, qui devant un
de ces couchants de soleil sur l'infini de la plaine,
devant un de ces ciels de Paris et de l'Ile-de-France,
devant un de ces merveilleux couchers de soleil comme
l'Ile de France en a le secret, et Paris en Ile de
France, qui allumé seulement par ce mot de soleil
couchant partira instantanément sur ces vers :

Au soleil couchant,
Toi qui vas cherchant
Fortune.
Prends garde de choir.
La terre, le soir,
Est brune.

Qui à ce seul mot couoher de soleil, ou plus pleine-


ment au spectacle d'un coucher de soleil vous rendra
la grande, la haute brutalité de ce vers :

Ce soleil qu'on espère est un soleil couché !


« C'est peut-être le soir qu'on prend pour une aurore!
Peut-être ce soleil vers qui l'homme est penché,
Ce soleil qu'on appelle à l'horizon qu'il dore,
Ce soleil qu'on espère est un soleil couché ! »
Qui accroché au seul mot de demain, à tout propos,
hors de propos, partira d'un seul trait, jaillira sans
même s'en apercevoir :

Oh! demain, c'est la grande chose 1


De quoi demain sera-t-il fait ?
L'homme aujourd'hui sème la cause,
Demain Dieu fait mûrir l'effet.
Demain, c'est l'éclair dans la voile,
C'est le nuage sur l'étoile,
C'est un traître qui se dévoile,
C'est le bélier qui bat les tours,
C'est l'astre qui change de zone,
C'est Paris qui suit Babylone ;
Demain, c'est le sapin du trône,
Aujourd'hui, c'en est le velours 1
Demain, c'est le cheval qui s'abat blanc d'écume.
Demain, ô conquérant, c'est Moscou qui s'allume,
La nuit, comme un flambeau.
C'est votre vieille garde au loin jonchant la plaine,
Demain, c'est Waterlool demain, c'est Sainte.-HélèneJ
Demain, c'est le tombeau!

Vous pouvez entrer dans les villes


Au galop de votre coursier,
Dénouer les guerres civiles
Avec le tranchant de l'acier;
Vous pouvez, ô mon capitaine,
Barrer la Tamise hautaine,
Rendre la victoire incertaine
Amoureuse de vos clairons,
Briser toutes portes fermées,
Dépasser toutes renommées,
Donner pour astre à des armées
L'étoile de vos éperons !
Dieu garde la durée et vous laisse Vespace;
Vous pouvez sur la terre avoir toute la place,
JUre aussi grand qu'un front peut l'être sons le ciel ;
Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie,
L'Europe à Charlemagne, à Mahomet l'Asie ;
Mais tu ne prendras pas demain à l'Éternel !

III
0 revers ! ô leçon ! — Quand l'enfant de cet homme...
Nous avons appris cela en quatrième, sous l'excellent
M. Doret, en leçon facultative, qui étaient à vrai dire
une sorte de récompense. Aussi nous le savons. Qui
vous dira le même, car c'est le même, en partant du
pied : Mil huit cent onze 1 — 0 temps où des peuples
sans nombre. C'est ainsi que nous le nommons, que
nous l'avons toujours nommé. Personne ne sait que ça
s'appelle Napoléon II. Ça s'appelle Mil huit cent onze !
— 0 temps... et quelquefois dans les mémoires Dix-
huit cent onze :

Mil huit cent onze!-O temps où des peuples sans nombre


Attendaient, prosternés sous un nuage sombre,
Que le ciel eût dit oui 1
Sentaient trembler sous eux les Etats centenaires,
Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres,
Comme un mont Sinaï /

Qui passant devant les Invalides reprendra brusque-


ment le même par le milieu, car c'est encore le même :

Au souffle de l'enfant, dôme des Invalides,


Les drapeaux prisonniers sous les voûtes splendides
Frémirent, comme au vent frémissent les épis ;
Et son cri, ce doux cri qu'une nourrice apaise,
Fit, nous l'avons tous vu, bondir et hurler d'aise
Les canons monstrueux à ta porte accroupis !

J'ai fait une découverte, Halévy. Ne riez pas. Elle est,


je crains qu'elle ne soit une découverte bibliographique,
qu'elle ne soit de l'ordre de la bibliographie. Ne riez
pas. J'ai fait une découverte de bibliographie. Elle est
bonne ? Ne riez pas. C'est ma découverte qui est bonne.
Elle est même plus bonne, vous allez voir qu'elle est
(encore) plus bonne que vous ne le pensez. Ma décou-
verte entre, comme partie intégrante, dans l'histoire de
la littérature, et même dans l'histoire des lettres fran-
çaises. Ou alors il n'y a plus de justice. (Et surtout il
n'y a plus de système.) Hugo était un faiseur. Ménagez-
moi, je vous en prie, ne vous riez pas de moi. Ma décou-
verte n'est pas que Hugo était un faiseur. Ce ne serait
pas une découverte. Mais nous disons qu'il était un
faiseur mais nous ne savons point jusqu'à quel point il
était un faiseur. Ce sont de ces choses que l'on dit, que
l'on a pris l'habitude de dire, et on ne sait pas soi-
même jusqu'à quel point c'est vrai. Voici un monu-
ment. Au commencement de sa carrière, et même pen-
dant toute sa carrière, (car il (re)commençait toujours,
il trouvait qu'il n'en avait jamais assez, il savait bien
qu'on est toujours dans l'attitude d'un débutant, que
l'on débute toujours pour la fortune, et peut-être pour
l'art), mais surtout pendant la première moitié de sa
carrière il affectait de mettre au moindre de ses poèmes
des épigraphes extraordinaires pour bien nous con-
vaincre qu'il avait, comme on dit, une littérature iné-
puisable. Cela commençait dès les Odes et Ballades. On
sait aussi que c'était l'habitude de son temps, je veux
dire depuis Chateaubriand et dans toute cette première
grande moitié du romantisme. C'était le commencement
du romantisme. Dans le romantisme c'était le com-
mencement de l'archéologie. Mais ce n'était pas seu-
lement le commencement de l'archéologie romantique.
C'était aussi et surtout déjà le commencement de toute
notre archéologie scientifique. Or c'est presque un fait
important de l'histoire littéraire, au moins de son his-
toire et de son histoire littéraire que ce soin qu'il
avait, qu'il mettait cette complaisance, cette docilité,
cette inquiétude à suivre tout ce qu'on faisait de son
temps, tout ce qui se faisait, tout -ce qui faisait bien.
En voilà un qui voulait faire une carrière (il semble
bien qu'il l'ait faite), et qui ne croyait pas qu'une
carrière se fait toute seule. La docilité inquiète et atten-
tionneuse, la suivance de ce grand révolutionnaire aux
gens de son temps, aux modes de son temps, aux
mouvements de son temps, à ce qui réussissait, est
un spectacle d'autant plus réjouissant qu'on peut le
goûter sans arrière pensée : ça a tellement réussi.
Or la ballade quatrième, — à Trilby, — le lutin d'Ar-
gail, — porte cette épigraphe :

A vous, ombre légère,


Qui d'aile passagère
Par le monde volez,
Et d'un sifflant murmure
L'ombrageuse verdure
Doucement esbranlez ;

J'offre ces violettes,


Ces lys et ces fleurettes,
Et ces roses ici,
Ces vermeillettes roses,
Tout fraischement escloses,
Et ces œillets aussi !

Or il attribue gaillardement ces deux strophes comme


une Vieille chanson. C'est à n'y pas croire. Vous verrez
vous-même dans une édition. Ces deux strophes que
tout le monde connaît, que depuis nos premières en-
fances nous saluons tous comme un vieux souvenir,
comme un des plus admirables jeux de notre très grand
Du Bellay. J'entends bien. Vous me direz : Il n'est
pas moins grand poète pour cela. J'y consens. C'est
même un peu ce que nous disons. Un poète n'est
pas forcé de savoir l'histoire de la littérature, au con-
traire, ni même l'histoire des lettres. — Vouére. Enfin
il faudrait savoir. — Un grand poète n'est pas forcé
d'avoir des références. — J'y entends, mais alors il
n'est point forcé d'en mettre. Moi je veux bien qu'il
n'y ait pas de référence. Au contraire elles m'ennuient.
Elles m'obsèdent. Et elles ne réussissent point. Vous
comprenez j'ai beau être bête, elles ne m'en imposent
pas. Elles ne me donnent point le change. Ni sur la
solidité de son savoir, ni sur l'universalité de ses con-
naissances. Il est vrai que moi aussi ce n'est point
cela que je lui demande. Pourquoi alors seulement
fait-il semblant de me l'offrir. Pourquoi me met-il
des épigraphes, que je ne lui demande pas, et cela
étant, pourquoi me les met-il fausses. Presque plus
que fausses, ignorées. Tout Hugo est là-dedans. Qu'il
ne me donne pas de références (j'aime mieux ça), ou
qu'il me les donne exactes. Comme tout le monde.
Mais non il m'abrutit, moi public, dans toutes ces bal-
lades, dans tout son commencement d'oeuvre, dans
tout son commencement, dans toute sa première moi-
tié de vie et d'œuvre, dans toute sa première moitié
de carrière, et même dans tout le reste, il m'abrutit
des références les plus extraordinaires, qui ne me lais-
sent aucun doute sur son érudition. Des noms qu'on
n'a jamais ni vus ni connus. Rien que dans ces bal-
lades, (pour ne pas citer les Odes, qui n'en craignaient
déjà point), ensemble Émile Deschamps ; La Fontaine,
Imitation d'Anacréon; Shakespeare ; Montenabri ; Gon-
zalo Berceo, la Bataille de Simancas ; Ancienne chro-
nique ; Reproches al rey Rodrigo ; A vie nus ; André Ché-
nier. Les références que je ne peux pas vérifier sont cer-
tainement bonnes. Quel malheur qu'il n'y en ait
qu'une d'incomplète, de vague, au point d'en être litté-
ralement fausse, et que ce soit ce délicieux poème,
connu de tout le monde, cette chanson délicieuse de
notre très grand Du Bellay, que nous avons toujours
trouvée dans les éditions dans les Jeux rustiques, comme
venant, comme adressée, D'un Vanneur de Blé aux
Vents. Montenabri, Gonzalo Berceo, Avienus, et il
ignore, ou enfin il ignore de reconnaître un gros mor-
ceau de Du Bellay, un des plus connus. Ce qu'il y a
de plus extraordinaire, c'est que ces Ballades, et tout
l'ancien, le premier Hugo, sont pleins de références
prises à Ronsard et à la Pléiade. Ou enfin à la Renais-
sance française. Rien que dans ces Ballades : Desportes,
Baïf, Ronsard, (Segrais), et il n'y a que quinze bal-
lades. Et ce qu'il y a de plus fort, que tout, c'est
que ce Du Bellay, auquel on n'attribue pas dans le
livre un texte que tout le monde sait être de lui, c'est
précisément à lui que tout le livre est dédié, ou enfin
c'est une référence à lui qui est, qui fait l'épigraphe
de tout le livre :
Renouvelons aussi
Toute vieille pensée.
JOACIIÏM DU BELLAY.

Il est vrai que les références attribuées nominativement


ne sont peut-être pas meilleures que les références attri-
buées anonymement si je puis dire. On ne sait plus. La
confiance ne règne pas. Tout notre auteur est là. Et
alors comme les malheurs se suivent et se ressemblent,
et d'ailleurs que ça lui est bien égal, premièrement et
d'ensemble il appelle, il attribue Vieille chanson le texte,
ou l'un des textes les plus connus de notre très grand
Du Bellay, (lui qui faisait alors profession de resy
tituer, de restaurer la Renaissance française, surtout
contre le dix-septième siècle, et surtout je pense parce
qu'il devait compter que la Renaissance c'est plus près
du Moyen-Age, c'est donc plus romantique) ; (car il
raisonnait généralement ainsi, pour ainsi dire) ; (je ne
me dissimule d'ailleurs pas que si on lui disait qu'il a
attribué du Du Bellay Vieille chanson, premièrement il
dirait qu'il en a fait bien d'autres ; deuxièmement et
surtout il ne croirait point, dans sa pensée, lui avoir
fait tort ; peut-être au contraire) ; (car Vieille chanson
dans sa pensée était certainement quelque chose de
très bien. Il l'eût certainement fait affectueusement,
respectueusement, honorablement et pour honorer. Il
avait alors, naturellement, parce que c'était la mode,
et il garda, il eut presque toujours un goût, un respect
superstitieux de l'ancien, du vieux, en ce sens, ainsi
entendu ; il en avait une considération mystérieuse,
superstitieuse affectueuse ; toujours le bon révolution-
naire ; il pratiquait alors, (il pratiqua presque toujours,
même ensuite, en même temps qu'il exerçait, qu'il
excellait, qu'il faisait fortune dans le nouveau, profes-
sionnel, dans le progrès, professionnel, dans le mo-
derne), une certaine superstition, une sorte de mys'
tique du vieux.) (Une mystique de brocanteur.)
Deuxièmement il n'en cite que deux strophes, les
deux premières, au lieu de trois qui sont également
connues, où la troisième est indispensable, qui for-
ment corps ensemble, où la troisième tient comme un
membre, ou plutôt dans le corps même comme partie
intégrante, qui ne peuvent aller l'une sans l'autre, qui
se rappellent, qui se maintiennent à la mémoire aussi
impérieusement les unes que les autres. L'une que les
autres. (Et l'on ne dira pas que c'est pour faire des
économies, puisque Ballade dixième il cite au long, il
met en épigraphe toutes les quatre strophes, tous les
quatre couplets de La Chanson du Fou, venue du qua-
trième acte de Cromwell, où je crois que c'est Crom-
well lui-même, quelle autorité ! qui croit pouvoir l'at-
tribuer à son fou Elespuru. (avec une variante, d'ail-
leurs, car les éditions de Cromwell portent :

Vois ; à l'horizon
Aucune maison,
Aucune !

Et les éditions de la Ballade dixième portent à l'épi-


graphe :
Vois ; à l'horizon,
Aucune maison !
Aucune !

Ce qui fait que le texte a gagné dans l'intervalle et une


virgule, et le remplacement d'une virgule par un point
d'exclamation. Renforcement notable. De la pensée.
Troisièmement ces deux strophes mêmes il les cite
mal. Quelles que soient les différences de graphie entre
une graphie ancienne et une graphie moderne, je ne
pense point qu'elles aillent jusqu'à ce que je vois. Or
qu'est-ce que je vois. Je vois qu'il a fait aussi une va-
riante dans sa Vieille chanson. Vive la liberté. Mais
il en abuse peut-être un peu. Car il n'a pas fait seule-
ment une variante dans le titre et dans le nom d'au-
teur, dans l'attribution. Il a fait aussi, il a introduit une
variante dans le texte. Et comme il n'était pas Du
Bellay, lui Hugo, une telle variante s'appelle, pour tout
autre s'appellerait une erreur de citation. Et tout Hugo
est encore dans cette erreur de citation. Mettons que
c'est une variante, mais qu'elle n'est pas heureuse. Le
texte portait, comme on sait :

A vous troupe légère,

Tout l'humanisme était dans ce troupe légère, tout


l'humanisme et tout le grec, toute la bucolique antique
et renaissance, renaissante, la vraie, toute la Renais-
sance païenne et française, toute la tradition renais-
sante, toute la fleur, toute la grâce, et aussi toute la
précision de l'antique et du français. Hésiode et Théo-
crite. 'C'en était même devenu comme un mot tech-
nique. Lui Hugo, il n'hésite point. Il cite, il rapporte
au courant de la plume :
A vous, ombre légère,
Et tout de suite ça n'est plus ça du tout. Ça n'est plus,
non seulement ça n'est plus du temps, mais ça n'est
plus de la race, ça n'est plus de rien. Tout tombe.
La vulgarité a passé, la pire de toutes, la vulgarité
légère. Tout le romantisme est là. Un léger pouce de
vulgarité a écrasé la fine moulure antique. Le commun,
le mastique romantique a bouché l'œil et la nervure.
Et il faut dire que tout le poème, toute la pièce est
comme une gageure. C'est déjà un défi, et c'est risquer
gros, c'est jouer gros jeu, pour un moderne, que de
se mettre, d'aller se mettre du Du Bellay en épigraphe,
et un tel Du Bellay. Un texte comme celui-là, du
haut de son petit coin d'épigraphe, met tout par terre.
Il met notamment naturellement fort proprement par
terre sa ballade quatrième, qui est une des mauvaises.
Qui est même si mauvaise que cette espèce de protection
qu'il fait à cette vieille chanson en se l'épinglant comme
épigraphe, en l'adoptant, pour la rendre immortelle
sans doute, pour la faire passer à la postérité, cette
agrégation, ce rattachement qu'il s'en fait, cette adop-
tion, (vous suivez le mouvement : la ballade quatrième
ira sûrement à la postérité, plutôt deux fois qu'une,
puisque c'est du Hugo. Alors lui, bon prince, géné-
reux, (il est jeune), en plus il sauvera cette vieille
chanson, qu'il aime, il nous la gardera pour la mé-
moire des hommes, il va l'honorer, il attachera cette
petite chaloupe sur son énorme bateau), que ça finit
par faire, que ça finit par donner une des comédies
les plus réjouissantes que l'on nous ait jamais mon-
tées. Les plus récents travaux de nos historiens ont
mis à jour ce singulier contrat, cette sorte de bail plus
que viager, cette sorte de bail éternel par lequel Vic-
tor Hugo s'était assuré la propriété exclusive, l'usage
et l'emploi du mot ombre au singulier et au pluriel,
surtout à la rime. Ces rimes en ombre(s) lui ont quel-
quefois donné de beaux effets :

Près des meules, qu'on eÚt prises pour des décombres,


Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres;

Mais généralement ce bail ne lui a pas profité. Ce


monopole (d'État) lui a fait faire plus de facilités que
de grands vers. Ses ombres viennent généralement trop,
surtout à la rime, trop quand on les attend. Encore
une mesure du classique et du romantique, dans le
métier. Les rimes en ombre(s) de Hugo lui servaient
sensiblement comme les rimes en èbre(s) servaient aux
classiques quand les classiques eux aussi s'abandon-
naient, se laissaient aller au métier. Quand il y avait
des trous dans le génie, ce qui s'est vu, des carences,
des déficiences. Des manques. Èbre(s) était le ombre(s)
des classiques comme ombre(s) était le èbre(s) non pas
tant des romantiques que de Hugo (qui lui seul, pour
le métier, fait tout le romantique). Funèbres, ténèbres,
c'est ce qui sonne dans le classique, dans le registre
classique, ce que sonnent dans le registre romantique
ombres, sombres, décombres. Et comme on s'y attendait
ça sonne tout de même un peu mieux. Ça sonne plus
noble. Ça parle moins du nez.

Quatrièmement, et tout Hugo est encore là-dedans,


pour faire du vieux, pour authentiquer comme vieille
sa vieille chanson il lui a mis une vieille graphie de
fantaisie ,qui est bien la plus amusante qui sort : esbran-
lez, fraischement escloses. Or en face d'un vieux texte
il n'y a que deux attitudes à prendre : (rassurez-vousr
Halévy, nous allons le réciter deux fois) ; (c'est bien
un peu pour cela que je le fais) r ou bien l'écrire
tranquillement à la moderne, sans aucune affectation.
C'est ainsi que je trouve dans une petite édition anglaise
internationale publiée simultanément à Paris, Bruxelles
et Lausanne : Les Chef s-d'Œuvre de la Poésie lyrique
française. — Les Chefs-d'Œuvre lyriques de Ronsard
et de son école. — Joachim du Bellay. — Jeux rus-
tiques. — D'un Vanneur de Blé, aux Vents :

A VOUS, troupe légère,


Qui d'aile passagère
Par le monde volezr
Et d'un sifflant murmure
L'ombrageuse verdure
Doucement ébranlez :

J'offre ces violettes,


Ces lis et ces fleurettes,
Et ces roses ici,
Ces vermeillettes roses,
Tout fraîchement écloses,
Et ces œillets aussi.
De votre douce haleine
Éventez cette plaine,
Éventez ce séjour,
Cependant que j'ahane
A mon blé que je vanne
A la chaleur du jour.

ou bien prendre une graphie ancienne sur une édition


ancienne ou sur une édition savante. C'est ainsi que je
trouve dans Marty-Laveaux ; et encore il faudrait faire
fondre des s anciennes montantes comme des f, (et non
pas toutes des s finales comme nos s d'aujourd'hui), qui
n'existent peut-être pas naturellement chez Allainguil-
laume dans nos Didots actuels :

IEVX RVSTIQVES

D'VN VANNEVR DE BLE,


AVX VENTS.

A vous troppe legere,


Qui d'œle passagere
Par le monde volez,
Et d'vn sifflant murmure
L'ombrageuse verdure
Doulcement esbranlez,
l'offre ces violettes,
Ces lis & ces fleurettes,
Et ces roses icy,
Ces verrneillettes roses,
Tout freschement écloses,
Et ces œilletz aussi.
De vostre doulce halaine
Euentez ceste plaine,
Euentez ce seiour :
Ce pendant que i'ahanne
A mon blé, que ie vanne
A la chaleur du iour.

(Pendant que je copie ce Marty-Laveaux pour les impri-


meurs, je m'applique tellement à bien former mon
écriture, pour qu'il n'y ait aucune coquille, que si
Bédier voyait ma copie, sûrement il m'embaucherait
pour lui copier ses textes pour ses imprimeurs.)

Et jusqu'à la fin de ses jours cette citation est restée


ainsi, variée, non seulement fausse, mais maquillée.
Mutée. Jusque dans les éditions les plus définitives,
les plus ne varietur, jusqu'à celle qui parut, et qui
paraît, chez Hetzel et chez Quantin, où la double ini-
tiale, V. H., en signature, est bouclée d'une sorte de
ceinturon. Ce qui prouve qu'il n'avait pas un secrétaire.
Pas un ami. Pas un lecteur. Ou qu'il avait un si mau-
vais caractère que personne n'osait lui mettre un mot.
Et ça revient au même. 'C'est le même sous deux
formes différentes.

Tout cela non seulement dans des ballades mais tout


aussitôt après des odes où il met en référence et cite et
attribue très bien (je n'y suis pas allé voir; toutes les
références qu'on n'a pas vérifiées sont toujours bonnes)
Remi Belleau, Ronsard et même Jean de la Taille,
mêlés d'un Daïno lithuanien.
Toutes les références qu'on ne vérifie pas sont évi-
demment bonnes. On a bien raison d'appeler ça des
éditions ne varietur. Ça ne bouge jamais. Excepté quel-
ques différences de ponctuation, juste assez pour mon-
trer qu'on ne collationnait même pas. Même pas à
l'imprimerie. J'ai trouvé cette vieille chanson, à qui
enfin il veut faire un sort, (digne d'elle), et qui, l'in-
grate, lui fiche par terre sa ballade quatrième, dans là
première édition, aux mains de de PesloÜan. Je la
retrouve dans l'édition à trois francs cinquante ceintu-
ronnée, sauf qu'on a cette fois-ci notablement adouci,
diminué la ponctuation de la fin. D'où un fâcheux
affaiblissement de la pensée, de toute vieille pensée.
Dans le ceinturon on a supprimé les deux virgules
finales des deux avant-derniers vers, et on a supprimé
l'exclamation du point d'exclamation final, ce qui
donne, au lieu d'un des premiers textes que nous avons
donné :
Ces vermeillettes roses
Tout jraischement escloses
Et ces œillets aussi.

Il a mis des graphies anciennes, ou même pas, ici, là,


pourquoi pas là, on ne sait pas pourquoi.

Les références qu'on ne vérifie pas sont les bonnes.


La preuve. Elles ne sont pas seulement les meilleures.
Un ancien disait qu'elles sont les (seules) bonnes. Il
était hanté de ombrees). C'est sur ombre qu'il retombait
quand il fallait bien retomber. Dans son titre' même,
les Rayons et les Ombres. Il est vrai qu'il avait dû, ou
qu'il devait devoir à cette rime, jouxtée aux profondes
rimes en oir, un de ses plus profonds, un de ses plus
grands enfoncements, approfondissements quadrangu-
laires ; et c'est précisément dans les Rayons et les
Ombres :

« La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre,


Où jadis pour m'attendre elle aimait à s'asseoir,
S'est usée en heurtant, lorsque la route est sombre,
Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.

Les classiques n'avaient pas seulement les rimes en


èbre(s), si je puis dire comme rimes attendues ; ténèbres,
funèbres, célèbres :
0 combien d'actions, combien d'exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres,
Ils avaient entrailles, funérailles, batailles ; foudre,
poudres; marque(s), monarque(s); et dans Racine
Oreste, funeste :

Qui l'eût dit, qu'un rivage à mes vœux si funeste


Présenterait d'abord Pylade aux yeux d'Oreste ?
Et tantôt c'est beau, et tantôt c'est attendu :

Je te vis à regret, en cet état funeste,


Prêt à suivre partout le déplorable Oreste,
C'est même peut-être ce qu'il a fait de plus fort, que
ce soit attendu, et si beau.
Et vous laissant toucher d'une pitié funeste,
D'une guerre si longue entretenir le reste.
Il y a aussi encor et Hector à la rime. Il est extrême-
ment remarquable, dans tout Andromaque déjà, com-
bien Racine met les noms propres à la rime, ce qui
est une droite et grande et brave et directe façon de
quarrer le vers. Grèce, Sparte, Hélène, Troie, Ulysse,
Achille, Épire, Pyrrhus, Iiermione, et même États.
Cela donne au vers une facture délibérée, complète, un
achèvement plein carré, une absence d'hésitation, une
volonté d'emplir. Pylade. Troie revient deux fois, trois
fois à la page, deux fois avec proie, une fois avec joie.
— la Phrygie. les Troyens.

CLÉONE

Et qu'est-ce que sa vue a pour vous de funeste ?


Madame, n'est-ce pas toujours le même Oreste

Et reste. Même page :

IIé bien, Madame, hé bien, écoutez donc Oreste.


Pyrrhus a commencé, faites au moins le reste.

Tel est de mon amour l'aveuglement funeste.


Vous le savez, Madame; et le destin d'Oreste

Je vous entends. Tel est mon partage funeste :


Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste.

Ilion. Andromaque. Troyenne.

Ses yeux s'ouvroient, Pylade ; elle écoutait Oreste,


Lui parloit, le plaigiioit. Un mot eût fait le reste.
LLeone même avec Hermione. Céphise.

Ah1 que je crains, Madame, un calme si funeste1


Et qu'il vaudroit bien mieux...

HERMIONE

Fais-tu venir Oreste ?

CLÉONE

Il vient, Madame, il vient;


Agamemnon. l'Etat. Cléone encore avec Hermione. Et
avant le vers terrible :
Non, je vous priverai de ce plaisir funeste,
Madame : il ne mourra que de la main d'Oreste.

!
Il me laisse, l'ingrat cet embarras funeste.
Non, non, encore un coup laissons agir Oreste.
:

Voilà, dans ses transports, le seul soin qui lui


reste.

HERJMIONE

Le perfide ! Il mourra. Mais que t'a dit Oreste ?

Comment sonnent, après ces perfidies de cruautés,


après
cette tragédie d'enfer, les vers de Corneille
:

Je l'ai vu tout sanglant, au milieu des batailles,


Se faire un beau rempart de mille funérailles.
Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles,
Et de ses propres mains .déchire ses entrailles !

Même les vers à rimes attendues :

Adieu donc, puisqu'en vain je tâche à vous résoudre :


Tout couvert de lauriers, craignez encor la foudre.
Ou le foudre,

Honneur, bonheur, viennent sans cesse à la rime, en-


semble, dans Corneille, surtout naturellement dans le
Cid. Mais il faut dire que honneur dans Corneille est
une sorte de nom propre. C'est un nom d'une personne,
un nom, de quelqu'un. Que l'on connaît très bien.

Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur !


Précipice élevé d'où tombe mon honneur 1

Digne ennemi de mon plus grand bonheur,


Fer qui causes ma peine,
M'es-tu donné pour venger mon honneur ?

Et l'on peut me réduire à vivre sans bonheur,


Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur.

Pnissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre,


Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre ;

Et, dans ce haut degré de puissance et d'honneur,


Les plus grands y tiendront votre amour d bonheur.

Je découvrois en vous d'assez illustres marques


Pour vous préférer même aux plus heureux monarques :
Quand Oreste n'est plus là, reste et funeste s'arrangent
ensemble :

Vous devez présumer de lui comme du reste :


Le trépas n'est pour eux ni honteux ni funeste ;

La rime main(s), Romain(s) ; — homme, Rome est


partout dans Hugo ; elle était naturellement déjà par-
tout dans Corneille et ils se joignent profondément par
ce métier. Voilà ce qu'il faudrait considérer un peu,
c'est à des considérations de cet ordre qu'il faudrait
docilement se livrer avant de croire que l'on peut tout
fonder sur une séparation du classique et du roman-
tique. Il y aurait tant à dire. Hugo était peut-être au
fond un classique mauvaisement ambitieux qui pour
arriver s'est revêtu, s'est maquillé d'un romantique.
Parce que c'était la mode qui venait. D'une mode ro-
mantique. Il y aurait tout un travail à faire, qui sait,
une thèse, sur toute une famille de vers chez Hugo,
dans toute la première moitié de son œuvre, mais au
fond dans toute son oeuvre, qui est incontestablement
une famille virgilienne. Et un deuxième travail, beau-
coup plus considérable peut-être, sur une famille
cornélienne que je crois encore beaucoup plus étendue.
Plus nombreuse. Par contre je crois que l'on ne 'trou-
verait pas dans Hugo un seul vers racinien.

!
Hélas c'étoit lui-même; et jamais notre Rome
N'a produit plus grand cœur ni vu plus honnête homme.
Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste !

PAULINE

Sauvez-vous d'une vue à tous les deux funeste,


J'abhorre les faux dieux

POLYEUCTE

Et moi je les déteste.

NÉARQUE

Je tiens leur culte impie.

POLYEUCTE

Et je le tiens funeste.

Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome,


Et qui. me range ici dessous les lois d'un homme,

Un des plus beaux exemples, je ne dis pas seulement


un des plus curieux, mais un des plus frappants de ce
qu'il y a une fortune pour les rimes aussi, une destinée,
c'est le sort des rimes en ort dans Corneille ; mort,
sort, effort, port ; surtout mort et sort. Ces rimes ser-
vent à faire des vers ordinaires, des vers de tous les
jours ; (des vers ordinaires de Corneille) :
Allons-y par nos pleurs faire encore un effort ;
Et n'employons après que nous à notre mort.

Sur mes pareils, Néarque, un bel œil est bien foi-t ;


Tel craint de le fâcher qui ne craint pas la mort :

Et toute la rigueur de votre premier sort


Contre votre mérite eût fait un vain effort.

Puis, dans Polyeucte elles montent ; elles montent peu


à peu ;
Si toutefois, après ce coup mortel du sort,
J'ai de la vie assez pour chercher une mort.
Elles montent, elles montent encore :

Que d'épouser un homme, après son triste sort,


? Qui, de quelque façon, soit cause de sa mort ;

Dans Polyeucte il monte encore, il atteint un premier


faîte de grandeur spirituelle, de sainteté :

Du premier coup de vent il me conduit au port,


i Et, sortant du baptême, il m'envoie à la mort.

J Pendant ce temps dans les Horaces il avait atteint à


un faîte plus élevé encore, à plus de grandeur, mais à
une grandeur temporelle, à un faîte de grandeur tem-
porelle, à un faîte d'héroïsme :

Mourir pour le pays est un si digne sort,


Qu'on brigueroit en foule une si belle mort.
Alors dans Polyeucte la sainteté recoupant juste dans
l'héroïsme nous parvenons d'un dernier coup, d'une
dernière montée à un deuxième faîte, d'un deuxième
pas, d'un dernier pas, au faîte suprême ; à une gran-
deur, à un faîte de grandeur d'une grandeur suprême,
d'une grandeur unique ; car c'est pour ainsi dire à un
faîte spirituel comme d'une grandeur temporelle. C'est
un recoupement. Dans les Horaces, (que l'on nous dit
qu'il nommait lui-même Horace), il avait déjà dit :
Que les hommes, les dieux, les démons et le sort
Préparent contre nous un général effort;
Dans Polyeucte c'est un recoupement. Car il atteint à
une grandeur comme temporellement spirituelle, à un
faîte comme temporellement spirituel ; à un faîte unique
d'héro'ïsme dans la sainteté, (mais qui est peut-être en
un sens aussi, vu de l'autre côté, un faîte de sainteté
dans l'héroïsme; je veux dire qu'un tel héroïsme de
sainteté ne se produit peut-être que dans un monde
naturellement héroïque, dans le monde cornélien ; il y
a là encore une insertion du spirituel dans le temporel,
du surnaturel dans le naturel ; de la sainteté dans
l'héroïsme ; une nourriture temporelle du spirituel par
le temporel, dans le temporel, une nourriture, une
prise de départ de la sainteté par et dans l'héroïsme ;
de là ce faîte unique de sainteté héroïque) ; ces deux
vers dont il est impossible de ne pas voir la corres-
pondance et organique et volontaire aux deux pénul-
tièmes vers des Horaces, je veux dire à nos deux pénnl-
tièmes, à ceux que nous avons cités en avant-dernier,
ces deux vers culminants dont la correspondance et
organique et volontaire aux deux vers culminants des
Horaces est saisissante; infiniment plus qu'évidente;
au point que ces deux vers et ces deux forment, font
dans les deux œuvres (en un sens correspondantes) une
symétrie, une réponse, une correspondance capitale
d'aboutissement, de couronnement ; sur laquelle, de la-
quelle nous nous expliquerons quelque jour, que nous
chercherons quelque jour à approfondir ; en ce sens
que j'espère que nous montrerons que le Cid et Horace
représentent deux héroïsmes temporels qui, portés à
l'éternel, donnent Polyeucte, qui transférés sur le plan
de l'éternel, dans le registre de l'éternel, avec tous
leurs racinemen'ts temporels, se recoupent et en même
temps ainsi aboutissent ensemble, s'achèvent, se cou-
ronnent en Polyeucte, y produisant ainsi, y montant
ainsi, y achevant ainsi comme naturellement non. point
un surnaturel antinaturel ni surtout extranaturel, (ce
qui est le grand danger), mais un surnaturel naturel
et supranaturel, littéralement surnaturel ; y représen-
tant -en achèvement, en couronnement non point un
héroïsme éternel, un héroïsme du salut, un héroïsme
de la sainteté en l'air, (ce qui est l'immense danger),
mais un héroïsme éternel encore pourvu précisément
de toute son origine temporelle, de toutes ses racines
temporelles, de toute sa race, de tous ses racinements
temporels ; un héroïsme de sainteté qui monte de la
terre mais qui n'est point préalablement déraciné de
la terre ; qui n'est point préalablement lavé à l'eau
stérilisée ; qui même on pourrait dire ne s'en déracine
point ; qui s'en arrache mais au fond ne s'en déracine
point ; qui n'est donc pas intellectuel mais charnel ;
qui est, qui est donc réel ; qui est, qui reste charnel
non pas seulement par son origine, par son départ,
par sa race, par tout son goût, par toute sa sève, mais
encore au moins par le ministère de la prière, de la
double prière, toutes les deux montantes ; de la prière
de ceux qui restent à ceux qui sont partis, à ceux qui
sont déjà partis, qui sont partis les premiers ; pour
leur demander leur intercession ; de la prière, de l'in-
tercession de ceux qui sont partis pour ceux qui res-
tent. Ainsi cet héroïsme éternel est éternellement de
provenance temporelle, cet héroïsme de sainteté est
éternellement de provenance, de production charnelle.
C'est ce qui en fait le prix, infini. C'est le mystère
même de l'incarnation. C'est ce qui en fait aussi l'exac-
titude. Non seulement c'est ce qui le fait humain,
mais c'est ce qui le fait, exactement, chrétien. Cette
insertion, cette articulation de l'éternel dans le temporel,
du spirituel dans le charnel, du saint dans le héros.
Autrement non seulement il n'y a plus d'homme, mais
exactement, techniquement pour ainsi dire il n'y a plus
de chrétien. Plus de saint. Cette articulation, cette inser-
tion fait la pièce capitale du christianisme, de la sain-
teté. Tout autre agencement n'est, ne donne qu'une
construction littéraire, ou ce qui revient sensiblement au
même une construction intellectuelle. Il faut qu'une
sainteté vienne de la 'terre, monte de la terre. Il faut
que la sainteté s'arrache de la terre, qu'elle s'en arrache
laborieusement, douloureusement, saintement. Il faut
qu'elle s'en arrache avec tous ses racinements. Autre-
ment non seulement elle n'est pas 'humaine, mais elle
n'est pas chrétienne. Il ne faut pas qu'elle en soit
préalablement, arbitrairement, intellectuellement déra-
cinée, déplantée. Alors on n'a plus que des miracles
de pacotille. Si je puis dire la sanctification n'est pas
une assomption ; elle est beaucoup plutôt en un cer-
tain sens une imitation de l'Ascension. Les vers de l'in-
tercession sont partout dans Polyeucte :

Et toi qui, tout sortant encor de la victoire,


Regardes mes travaux du séjour de la gloire,

Cher Néarque, pour vaincre un si fort ennemi,


Prête du haut du ciel la main à ton ami.

Et c'est là bientôt, voyant Dieu face à face,


Plus aisément pour vous j'obtiendrai cette grâce.

Polyeucte m'appelle à cet heureux trépas :


Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras.

Voici la formule même de l'arrachement raciné ; comme


on devait s'y attendre elle est dans les stances et tout
le monde la sait :

Honteux attachements de la chair et du monde,


Que ne me quittez-vous quand je vous ai quittés 1

Voici l'avant-avant-dernière fortune des rimes en ort :


Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort,
Après avoir tenté l'amour et son effort,

En voici l'avant-dernière fortune :

NÉARQUE

Dieu même a craint la mort.

POLYEUCTE

Il s'est offert pourtant : suivons ce saint effort;


Et on sait qu'en voici la dernière ; ce sont littéralement
les deux vers d'Horace transférés dans le registre éter-
nel, par une opération organique et ensemble
par une
délibération volontaire :

Si mourir pour son prince est un illustre sort,


Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort ?

Telles étaient, Halévy, nos trouvailles, les découvertes


que nous nous communiquions, nos découvertes sensa-
tionnelles. Prouvant ainsi que nous étions très capables,
nous aussi, quand il fallait, de faire « du travail »
comme eux. Saviez-vous par exemple qu'il ne s'était
pas seulement glorifié


'"de son père lorrain, sa mère vendéenne.
mais qu'il s'est une fois glorifié d'avoir un nom
- saxon.
Je parle de Hugo, je ne parle plus de Corneille. Oui,
oui. Il est vrai qu'il était jeune. C'était dans les
com-
mencements. — Et puis, comme disait Ghéon, (c'était
peut-être Copeau, chez Croué), de quoi Hugo ne s'est-il
pas félicité. Il avait raison. Il faut se féliciter. Tout de
même il ne s'est pas toujours félicité d'avoir un nom
saxon. C'est à la fin de l'ode septième du livre troisième.
(III-7). C'est dans l'ode que nous nommons communé-
ment, que nous croyons connaître sous ce nom de l'ode
à la Colonne. (Tout court). Hugo l'avait nommée plus
au long, tout au long, plus naïvement, avec une sorte
de naïveté de plan de Paris désarmante qui au fond fit
sa force toute sa vie : Ode septième. — à la Colonne. —
DE LA PLACE VENDÔME. — Parva magnis. Il est vrai que
du temps de cette ode il fallait peut-être préciser. La
« colonne de la place Vendôme » n'était peut-être point
encore la colonne. Il n'y avait encore que Napoléon qui
l'avait faite, (un souffle), et le revêtement du bronze
des canons pris aux Autrichiens, des douze cents
canons pris à l'ennemi, je pense en une seule campagne.
Elle n'avait encore que ce revêtement de bronze de la
plus grande histoire, de la plus grande gloire militaire,
elle n'avait encore que ce revêtement de 1805. La politi-
que n'y était point encore passée, la toute-puissante poli-
tique, je veux dire la seule omnipotente, la politique
intérieure, celle où les Français se battent les uns contre
les autres; parce que n'est-ce pas, se battre contre les
Autrichiens tout le monde fait ça, tout le monde peut en
faire autant. C'est pas malin. Ce qui est malin, c'est de
se battre entre nous. Il ne pouvait pas non plus la
nommer la colonne Vendôme, c'eût été trop familier.
Ensuite il y a eu la concurrence de l'autre colonne.
Pendant tout Louis-Philippe et la deuxième République
et le deuxième Empire ça a marché très bien. Il y
avait cette dualité parfaite, les deux colonnes du Tem-
ple, Dieu dit : — Il en faut deux ; et dans le sanc- "

tuaire... L'un sculptait l'idéal et l'autre le réel... On


en oubliait les deux colonnes, ensemble, jumelles, de
la place, de la barrière du Trône. C'était parfait, cette
concurrence, la colonne Vendôme, la colonne Juillet ;
deux soeurs ; l'aînée, la cadette ; devenues aussi grandes
l'une que l'autre ; un bonhomme sur l'une, un bon-
homme sur l'autre; sur l'une un bonhomme habillé;
plus qu'habillé ; vêtu; drapé; ou armé; sur l'autre un
jeune bonhomme inhabillé. Tout allait bien. L'un, dit-
on, était le génie de la Liberté. On m'accordera que
l'autre était peut-être bien le génie de la Guerre ; le
parallélisme de ces deux verticales avait été poussé si
loin dans les esprits que Vendôme avait fini par de-
venir une espèce de nom de mois. Merveilleuse cor-
respondance, antithèse toute faite pour Hugo la colonne
:

de la Victoire, la colonne de la Liberté ; la co-


lonne de la Gloire militaire, la colonne de la Gloire
civile. Entre nous cette antithèse était un peu factice,
tout à fait faite par conséquent pour Hugo. Car la
colonne de la Liberté était aussi une colonne de la
Victoire, au moins sur les Suisses et sur quelques bons
Français, et j'ai entendu dire que cette Gloire civile
avait surtout été procurée à coups de fusils. Enfin, avec
tout ça, c'est-à-dire avec Napoléon et les Autrichiens,
la Colonne n'était pas encore la colonne. Elle n'était
encore, comme la nomme, comme l'invoque très bien
Hugo, que la Colonne de la place Vendôme. Ce qu'il
lui fallait, à cette Colonne, pour devenir la colonne,
c'était d'avoir été préalablement fichue par terre et
ensuite remontée ; ce qui lui manquait (c'est un peu
cette sorte de gloire, il faut le dire, de publicité que
Hervé a faite au drapeau de Wagram), ce qui lui
manquait, c'était la Commune, Courbet, (Vuillaume
comme chroniqueur). Les gouvernements réactionnaires
ayant pris soin de ne pas fiche par terre la colonne de
Juillet, la concurrence est tombée. C'est à cause de
Vuillaume que nous pouvons dire : la colonne. C'est à
cause de la tradition de l'opposition républicaine. C'est à
cause de Vuillaume que Hugo à quatre-vingts ans pouvait
dire la colonne. Mais il ne le pouvait pas à vingt ans,
à cause de l'absence de Vuillaume. Il lui fallait une
histoire propre, à cette colonne, une affaire. Une gloire
propre. Les républicains la lui ont faite. Voici le nom
saxon. C'est justement dans la Colonne. Vous n'êtes
peut-être pas comme moi. Je trouve que ce saxon est
prodigieux. Mais dans une ode à la Colonne, ça dépasse
tout. C'est particulièrement bien placé. C'est prodi-
gieux au deuxième degré. C'est comme pour Du Bellay,
il n'a certainement plus pensé aux Saxons. Aux vrais.
Il avait oublié les 14.000 Saxons de Leipzig et la cava-
lerie wurtembergeoise. Février 1827, il avait vingt-cinq
ans; il n'y avait pourtant que quatorze ans :

C'est moi qui me tairais! Moi qu'enivrait naguère


Mon nom saxon, mêlé parmi des cris de guerre
Moi, qui suivais le col d'un drapeau triomphant1
/
Qui, joignant aux clairons ma voix entrecoupée,
Eus pour premier hochet le nœud d'or d'une épée 1
Moi, qui fus un soldat quand j'étais un enfant!

Il ne fut malheureusement pas un soldat quand il était


un homme.
Non, frères ! non, français de cet âge d'attente !

Dans les anciennes éditions ce vers s'écrivait ainsi :

Non, /reres/ non, Français de cet âge d'attente!

Ce qui était évidemment la bonne graphie. Français, et


non français. Grande capitale et non pas bas de casse.
C'est dans l'édition définitive qu'on lui a fait la faute,
qui n'était pas dans les premières, dans les anciennes
éditions. C'est tout à fait contraire au dicton. C'est
tout ce que ses secrétaires ont pu trouver pour lui.
Comme toute sa vie est là. On a pu lui faire, on lui a
fait des éditions de luxe ; innombrables ; très cher ;
très laides : on ne lui a pas fait une édition correcte.
Dans cette indifférence glaciale, dans ce total manque
de soin(s), dans cette pauvre, dans cette froide négli-
gence comme éclate bien sa réelle indigence de parents
et d'amis. A défaut de soi il n'avait pas un ami, pas
un fidèle pour travailler proprement pour lui. Cet
homme réellement sans amis, sans secrétaire, sans fa-
mille. Plein d'histoires de famille invraisemblables. A
défaut de lui-même il n'avait personne capable de lui
lire proprement une épreuve. Et pourtant d'une part
il gagnait de l'argent, ces livres mal établis se ven-
daient comme du pain, et d'autre part il payait, comme
Napoléon il a payé sa famille assez cher.

Non, frères! non, Français de cet âge d'attente!

Il est même certain, pour quelqu'un qui a un peu


l'expérience des typographies, typographiarum cuidam
perito, que c'est l'/ bas de casse de frères qui a amené
17 -bas de casse de français. C'est un phénomène très
connu. C'est même peut-être le cas le plus fréquent.
Un recommencement apparemment identique entraîne
en fait, en résultat, dans la composition un recom-
mencement réellement totalement identique. Non, fr
la première fois entraîne inévitablement non, fr la
deuxième fois. La mémoire, dans ce cas, continue. La
mémoire, le rappel de mémoire, alors, joue à plein,
" joue à bloc. La deuxième fois alors se passe, se compose
inévitablement comme la première. C'est un des phé-
nomènes les plus connus, les plus communs de la
psychologie courante qui s'apprend dans les ateliers et
non point dans les laboratoires de psychologie prati-
que(s) plus ou moins expérimentale.

Non, frères! non, français de cet âge d'attente!


Nous avons tous grandi sur le seuil de la tente.
Condamnés à la paix, aiglons bannis des cieux,
Sachons du moins, veillant aux gloires paternelles,
Garder de tout affront, jalouses sentinelles,
Les armures de nos ai eux !

Une édition qui respire le manque de soin, voilà ce


qu'on lui a fait pour son édition ne varietur et pour sa
boucle de ceinturon serrée au dernier cran.

Telles étaient les trouvailles que nous nous commu-


niquions, Halévy, les découvertes dont nous nous fai-
sions part ; telles et telles. Une poussait l'autre, une
amenait l'autre, incontinent l'une conduisait à l'autre.
Une poussait, l'autre tirait. Ou au contraire l'une bar-
rait l'autre, empêchait de passer, quand il y en avait
trop. Tels étaient nos rares délassements. Il en est de
moins innocents. Il en est de moins purs. Nous aussi
nous savons analyser. Nous aussi nous savons travail-
ler dans le détail. Mais nous ne croyons pas que le
détail épuise ni l'œuvre ni toute autre réalité, nous
croyons au contraire qu'il s'en faut infiniment. Nous
aussi nous savons faire de la bibliographie. Nous n'en
avions pas seulement de bien bonnes ; nous n'en avions
pas seulement de bonnes, ce qui est le grade au-dessus ;
nous en eûmes quelquefois d'heureuses.
Un soir, t'en souvient-il ? c'est moi qui vous ai conté
la suave histoire, l'histoire de Jérimadeth. Ce soir là
donc nous ne voguions pas en silence. Vous savez, vous
vous rappelez quel était le problème :

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;


Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre
Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles,


Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été
Avait, en s'en allant, négligemment jeté
Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

Saluons ici un des plus beaux poèmes que l'on ait


jamais fait en français, et en grec, et en européen.
Saluons huit, en deux strophes, des plus beaux vers de
ce plus beau poème. Saluons d'abord nos vieilles con-
naissances les rimes en ombre, qui intervenant pour la
deuxième fois dans ce poème lui ont, ici, couronné,
permis de couronner deux de ses plus beaux vers.
Mais restait non pas cette redoutable infanterie espa-
gnole, mais la question de Jérimadeth.
si je puis dire ; par sa configuration, surtout par sa
graphie, qui était une vraie géo-graphie ; cette h notam-
ment qu'il y avait à la fin, les deux jambages, les
deux tours de Notre-Dame, et qui déjà inaugurait si
solennellement le nom- même de Hugo ; le nom saxon ;
qui fît à ce point qu'on y fût ; qu'on y était ; que c'était
bien Ruth qui était couchée aux pieds de Booz. Tel était
l'état de la question, le célèbre état de la question. Tel
fut le premier temps.

Le deuxième temps fut que des hébraïsants, (cet âge


est sans pitié), furieux, en dedans, vexés intérieure-
ment de ce qu'en dedans ils ne connaissaiént pas ce
nom hébreu, le cherchèrent dans un atlas allemand. Il
paraît qu'il n'y était pas. Quand un nom hébreu n'est
pas dans un atlas allemand, il est perdu. On déclara
qu'il n'existait pas, que c'était un nom forgé. On se
forge, comme dit l'autre. Comme on avait admiré le
choix, ainsi on admira la forge. Pour les mêmes raisons.
Il n'avait pas choisi un nom bien hébreu, mais il avait
forgé un nom bien hébreu. En y pensant, c'était encore
plus fort. Trouver un nom qui existe, tout le monde
peut en faire autant. Trouver un nom qui n'existe
pas, ça c'est le fin jeu. Et ce fut le deuxième temps.
Deux ans passèrent. Il n'y aurait jamais eu de troi-
sième temps si un jeune homme avisé n'avait un jour
écrit au crayon sur un morceau de papier cette phrase-
que je livre à vos méditations :
J'ai rime à dait.
Et aussitôt ce fut un grand ébloui ssement dans les
esprits et beaucoup d'yeux se dessillèrent. Les écailles
leur tomberont des yeux. C'était peut-être ça un peu je
pense ce que nos bons maîtres nommaient renouveler
la question, renouveler l'état de la question. Vous me
demandâtes, mon ami, si c'était moi qui avais fait cette
invention, (cette découverte ?) Il était évident que ce
n'était pas moi. Un jeune homme, ce n'était pas moi.
Avisé, ce n'était pas moi. Si j'avais jamais été un jeune
homme avisé, mon cher Halévy, quelle ne serait pas
aujourd'hui ma fortune. Je n'usurperai point une gloire
vaine. Je ne me parerai point d'une vaine perspicacité.
Je vous répondis que j'avais trouvé ce tuyau il y a
déjà quelques années dans une jeune petite revue que
l'on m'envoyait, et que l'article, autant que je me
souvienne, était signé d'un nom aujourd'hui déjà beau-
coup plus connu, car il était, je pense, signé du nom de
M. Eugène Marsan, attaché aujourd'hui à la Revue
critique des Idées et des Livres, — Nouvelle librairie
nationale, — 85, rue de Rennes, Paris sixième. Pas très
loin du 149, comme vous voyez. Ce qui prouve, Halévy,
qu'il faut toujours être bien avec les jeunes gens. Et
qu'il faut toujours les lire. Pour moi j'avoue que j'ad-
mire en plein ce toupet qu'il a eu ce jour-là. Je l'admire
à bloc. Pensons-y, c'était le jour où il avait fait Booz
endormi. Il avait couché avec Dieu. Avec Dieu créateur :

« Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi,


0 Seigneur 1 a quitté ma couche pour la vôtre ;
Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre,
Elle à demi vivante et moi mort à demi.

On a tellement l'impression, on a tellement l'évidence


que jamais peut-être créature, que lui-même il avait
conscience, que lui-même il avait connu d'un brusque
éclair, d'un coup, dans un brusque éclair que jamais
homme peut-être, que dans un saisissement de triomphe
il avait senti que jamais homme peut-être, pas même
les anciens, Grecs, pas même les antiques païens,
Homère, Hésiode, Eschyle n'étaient entrés aussi à plein,
aussi à bloc dans le plein de la création charnelle,
dans le ventre de la création, qu'il n'avait je ne dirai
pas seulement qu'il n'avait pas seulement atteint une
cime, (ce serait parler son langage, son propre langage,
mais son langage ordinaire, son langage de tous les
jours), mais que d'un coup, (non pas d'un coup d'aile),
il dominait toute la création charnelle, tout le monde
temporel et charnel, (que jamais créature), que jamais
homme peut-être, pas même les antiques païens
n'était entré aussi avant, aussi à plein, aussi d'un coup
dans le secret, dans l'opération même de la création
(charnelle) ; et même littéralement de l'incarnation,
c'est-à-dire littéralement de la mise en chair, de l'in-
sertion de l'éternel dans le temporel. Il a bien senti
que d'un coup, par un coup de maître il saisissait, il
étreignait, il dominait tout ce monde charnel, temporel
et charnel, tout ce monde de la fécondité, de la per-
pétuité charnelle, de la race charnelle, et même, par
là, même l'entrée, l'inscription, l'insertion de l'éternel
dans le temporel, de l'éternel dans le charnel, de la
vie éternelle dans la vie charnelle.

ET HOMO FACTUS EST. Les païens et les Juifs ne con-


sidèrent généralement pas l'incarnation. Les chrétiens
la considèrent (moins qu'ils ne devraient, mais enfin
ils la considèrent, au moins professionnellement, beau-
coup politiquement, beaucoup habituellement, usagère-
ment, quelques-uns, (autrefois tout le peuple), mysti-
quement), mais professionnellement même pour ainsi
dire, justement, par un effet de leur discipline même
et de leur orientation, je veux dire très exactement du
sens où ils sont tournés, où ils ont l'esprit tourné, où
ils ont l'âme tournée, où ils ont le coeur tourné habi-
tuellement, usagèrement et même mystiquement ils ne
la considèrent guère que venant de l'éternel, du côté de
l'éternel, procédant de l'éternel, ab aeterno, ab aerterni-
tate. Ce qui fait la valeur unique de ce poème, (et ce
qui en fait infiniment plus qu'un poème, (et Hugo le
sentait bien, le gueux, le vieux, le savait bien), c'est
que c'est peut-être la seule fois que nous ayons aussi
purement, aussi à plein, et sans doute même absolu-
ment la seule fois que nous ayons un regard païen, (et
un regard juif), de l'incarnation, une incarnation vue,
venue du monde juif et du monde païen, une incarna-
tion venue comme un couronnement charnel, comme
un aboutissement charnel, comme un accomplissement,
comme un emplissement charnel, comme une mise en
plénitude charnelle d'une série charnelle.

L'incarnation n'est qu'un cas culminant, plus qu'émi-


nent, suprême, un cas limite, un suprême ramasse-
ment en un point de cette perpétuelle inscription, de
cette (toute) mystérieuse insertion de l'éternel dans le
temporel, du spirituel dans le charnel qui est le gond,
qui est cardinale, qui est, qui fait l'articulation même,
le coude et le genou de toute création du monde et
de l'homme, j'entends de ce monde, le coude et le
genou, l'articulation de toute créature, (de toute créa-
ture humaine, matérielle, de toute créature de ce
monde), le coude, le genou, l'articulation de tout
homme, le coude, le genou, l'articulation de Jésus, le
coude, le genou, l'articulation de l'organisation de
toute vie, de toute vie humaine, de toute vie maté-
rielle, de toute vie de ce monde. Nous rejoignons ici
ce que nous disions de Polyeucte, que toute sanctifi-
cation qui est grossièrement abstraite de la chair est
une opération sans intérêt. Mais et homo factus est ;
il y a deux moyens de considérer cette inscription,
cette mystérieuse insertion, perpétuelle. Ou plutôt il y
a deux lieux d'où la considérer. Les chrétiens la con-
sidèrent généralement du côté de l'éternel, du lieu de
l'éternel, venant de l'éternel, se plaçant de l'éternel,
(et mon Dieu c'est bien un peu leur office). C'est leur
métier. C'est de là qu'ils contemplent cette insertion
culminante, ce point de reconcentration, ce ramasse-
ment en un point de tout l'éternel dans tout le tem-
porel. Tel est généralement leur point de vue, leur
propre point, leur angle de vue, leur côté de voir, et
mon Dieu c'est assez naturel. En un mot ils considè-
rent cette grande histoire, cette histoire unique, ce cas
suprême, ce cas limite, cette culmination, cette inflo-
raison, cette culminaison, ce couronnement, cette ins-
cription charnelle, cette temporelle inscription, ce point
d'achèvement, (et de tout commencement), surtout
comme une histoire qui est arrivée à Jésus. Et homo
factus est. L'éternité a été faite, est devenue temps.
L'éternel a été fait, est devenu temporel. Le spirituel
a été fait, est devenu dharnel. C'est (surtout) une
histoire qui est arrivée à l'éternité, à l'éternel, au spi-
rituel, à Jésus, à Dieu. Pour avoir la contre partie, la
vue de l'autre côté, la contrevue pour ainsi dire, cette
histoire comme une histoire arrivée à la terre, d'avoir
enfanté Dieu, il faudrait que nous eussions le contraire,
il faudrait que les terrestres, il faudrait que les charnels,
il faudrait que les temporels, il faudrait que les païens
(et il faudrait aussi que les mystiques de la première
loi, que les Juifs) de leur côté considérassent l'incar-
nation. Mais c'est ce qu'ils ne feront pas. Et mon Dieu
c'est aussi tout naturel. Et on ne peut pas leur en
faire un reproche. On ne peut pas leur en faire un
grief. Ce n'était point, en un sens, leur office. Ce
n'était point, en un sens, leur destination. Leur métier,
Il eût fallu, que de leur côté, de leur point de vue
ils considérassent l'incarnation. Pour que nous eus-
sions l'autre partie, la contre partie. Pour que contrai-
rement, (conjointement), cette incarnation, ce point
d'incarnation vînt, se présentât dans l'ordre de l'événe-
ment temporel comme une fleur et comme un fruit
temporel, comme une fleur et comme un fruit de la
terre, comme un aboutissement, comme un couronne-
ment temporel, comme un coup suprême de fécondité
temporelle, pour ainsi dire, littéralement comme une
réussite extraordinaire de fécondité charnelle, comme
une infloraison, comme une implacentation charnelle,
comme une culminaison, comme une fructification de
cime, comme une forcerie, pourtant naturelle, comme
un couronnement charnel, comme une histoire (cul-
minante, suprême, limite) arrivée à la chair et à la
terre. Mais enfin, par déficience, par carence nous ne
pouvons peut-être pas demander aux païens, (aux Juifs),
de considérer, de contempler l'incarnation. Ce n'était
peut-être pas leur destination naturelle. Ce n'est peut-
être pas leur office. Alors toute la contre partie nous
manquait. Quand il s'est trouvé un païen, un seul,
(et un Juif, un biblique), pour considérer l'incarnation
du côté charnel ; de l'autre côté ; pour contempler, pour
considérer l'insertion de l'éternel dans le temporel, du
spirituel dans le corporel, dans le charnel, du côté du
temporel, du côté du corporel, du côté du charnel.
Pour considérer, pour contempler de l'autre côté, ve-
nant de l'autre côté, situé de l'autre côté. Pour consi-
dérer l'éternité venant du siècle, lui venant du siècle
l'éternité entrante dans le siècle, et conjointement, com-
plémentairement le siècle accueillant l'éternité. Pour
considérer, pour contempler Dieu du côté de sa créa-
ture, venant du côté de sa créature, situé comme sa
créature et du côté de sa créature, Dieu entrant dans
sa créature, la créature accueillant (son) Dieu, une série
de créatures, la lignée de David, aboutissant à Dieu
comme à un fruit charnel. L'incarnation, vue de ce
côté, l'insertion, cette insertion cardinale, apparaît ainsi
comme un accueil, comme un accueillement, comme un
recueillement de l'Éternel dans la chair, comme un
achèvement d'une série charnelle, comme un couron-
nement d'une race charnelle, et non seulement comme
une histoire arrivée à la chair, et à la terre, mais
comme le couronnement, comme l'aboutissement d'une
histoire arrivée à la chair, et à la terre.
Dans cette vue la race elle-même, la race d'Israël
culmine, comme un arbre de vie, s'achève, culmine à
produire elle-même charnellement Dieu :
Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu ;
Une race y montait comme une longue chaîne ;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

Sans doute il a mis dieu avec un petit d : un dieu.


Mais ne nous frappons pas. C'est beaucoup moins peut-
être l'aboutissement d'un paganisme que un hommage
rendu à la libre-pensée. Il fallait être libre-penseur
en 1860 et quelques. Ou il ne fallait pas être libre-
penseur. Il fallait être libre-penseur ou clérical. La poli-
tique voulait que l'on fût l'un, ou l'autre. La poli-
tique de Hugo voulait notamment qu'il fût l'un. Il
fallait que Hugo fût, pour Hugo il fallait être libre-
penseur. Ce un dieu, ce petit d est un bon point, une
surveillance que la politique de Hugo exerçait sur son
génie. Le génie, lui, était naturellement mystique. C'est
un mauvais tour, un mauvais (très) petit tour petit
que la politique a voulu jouer au génie, la politique
à la mystique, le politicien à l'homme de génie, au
poète et au mystique. Ou ne nous frappons même pas
autant, même pas cela : c'est peut-être simplement un
coup de la typographie, un petit tour de la typographie,
c'est peut-être simplement une coquille : il y en a tant.
Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

Ce Hugo, qui dans sa carrière a mis tant de Grandes


Capitales où il n'en aurait pas fallu : Liberté, Égalité,
Fraternité, Raison, Justice, Droit et le reste, pour une
fois qu'il en devait mettre une, le politicien s'est effrayé,
il a renâclé devant cette grande capitale. Il s'est cabré.

Matthieu prend non point la généalogie mais la géné-


ration même de Jésus pour ainsi dire par le pied. Par
la base. Depuis Abraham, qui fut le deuxième Adam.
Non plus seulement un Adam charnel, créé, tenté,
perdu, chassé, père de tout homme, mais un deuxième
Adam charnel, enfanté, élu, choisi père d'un peuple
élu. Matthieu se place à ce point d'élection, à ce point
d'origine, d'une origine à la fois, ensemble charnelle
et spirituelle. Le livre de la génération de JÉSUS-CHRIST,
fils de David, fils d'Abraham. Partant de ce point d'ori-
gine ; d'origine charnelle ; d'origine spirituelle ; d'ori-
gine d'élection il redescend le temps :

LIBER generationis JEsu-CnRiSTi, filii David, filii


Abraham.
Abraham genuit Isaac. Isaac autem genuit Jacob.
Jacob autem genuit Judam, et fratres ejus.
Judas autem genuit Phares et Zaram de Thamar.
Phares autem genuit Esron. Esron autem genuit Aram.
Aram autem genuit Aminadab. Aminadab autem
genuit Naasson. Naasson autem genuit Salmon.
Salmon autem genuit Booz de Rahab. Booz
autem genuit Obed ex Ruth. Obed autem genuit Jesse.
Jesse autem genuit David regem.
David autem rex genuit Salomonem ex ea quae fuit
Uriae.
Salomon autem genuit Roboam. Roboam autem ge-
nuit Abiam. Abias autem genuit Asa.
Asa autem genuit Josaphat. Josaphat autem genuit
Joram. Joram autem genuit Oziam. '
Ozias autem genuit Joatham. Joatham autem genuit
Achaz. Achaz autem genuit Ezechiam.
Ezechias autem genuit Manassen. Manasses autem
genuit Amon. Amon autem genuit Josiam.
Josias autem genuit Jechoniam, et fratres ejus in
transmigratione Babylonis.
Et post transmigrationem Babylonis, Jechonias ge-
nuit Salathiel. Salathiel autem genuit Zorobabel.
Zorobabel autem genuit Abiud. Abiud autem genuit
Eliacim. Eliacim autem genuit Azor.
Azor autem genuit Sadoc. Sadoc autem genuit Achim.
Achim autem genuit Eliud.
Eliud autem genuit Eleazar. Eleazar autem genuit
Mathan. Mathan autem genuit Jacob.
JACOB AUTEM GENUIT JOSEPH VIRUM MARIAE, DE QUA
NATUS EST JESUS, QUI VOCATUR CHRISTUS.
Omnes itaque generationes ab Abraham usque ad
David, generationes quatuordecim ; et a David usque
ad transmigrationem Babylonis, generationes quatuor-
decim; et a transmigratione Babylonis usque ad Chr:s-
tum, generationes quatuordecim.
Christi autem generatio sic erat :

C'est donc une génération charnelle, mais c'est une


génération charnelle essentiellement chrétienne.
C'est bien une génération charnelle, et qui n'est que
trop charnelle ; en un sens ; à notre sens ; car elle passe
par des crimes de chair, ou du moins elle reçoit le
reflet le plus prochain de crimes de chair. Un voisinage,
un reflet immédiat. Une alliance, une affinité, une
confini'té, un mariage ; une connexité ; la plus immé-
diate. Plus que cela, à vrai dire elle passe au moins
par un crime de chair. Et l'un des plus atroces sans
aucun doute que l'histoire, qu'aucune histoire nous
ait jamais laissé. Littéralement, justement à ne consi-
dérer que le charnel, que la filiation charnelle, char-
nellement elle passe exactement par ce droit fil, par la
filiation, par le fil de ce plus grand crime de la chair.
Car elle n'est pas seulement la génération de Ruth et
de Booz, elle n'est pas même seulement la génération
d'Eliacin et des crimes, du crime racinien, du guet-
apens de Joad; elle passe, ou tout près, si près que
réellement elle y passe, elle passe par les crimes des
rois. Matthieu, dans sa grande loyauté, dans cette sorte
de probité propre paysanne qu'il a, de simplicité rus-
tique et posée, Matthieu ne nous le cache pas. Il ne
s'agit pas seulement du roi Salomon. Ex ea quae fuit
Uriae. Cette lignée de rois généralement criminels,
charnellement criminels, criminellement charnels, in-
cessamment recommençants criminels, contre qui, pour
qui Dieu n'avait pas trop, s'il avait assez, de tous ses
prophètes. On n'y fait généralement pas attention. Cette
lignée, cette génération charnelle est si simple dans
Matthieu, cette génération linéaire, si simplement ex-
posée, si simplement comme déroulée, comme défilée,
que dans cette série linéaire l'esprit ne s'arrête point à
certains noms, à des noms près de qui on passe, à des
noms par lesquels on passe. Et ce n'est point seule-
ment. Ce n'est point seulement Eliacin (et Joad). Ce
n'est point seulement Salomon et David. Ex ea quae fuit
Uriae, l'honnête Matthieu ne nous le cache point.

Il faut l'avouer, la lignée charnelle de Jésus est


effrayante. Peu d'hommes, d'autres hommes, ont peut-
être eu autant d'ancêtres criminels, et si criminels.
Particulièrement si charnellement criminels. C'est en
partie ce qui donne au mystère de l'Incarnation tout
son prix, toute sa profondeur, une reculée effrayante.
Tout son emportement, tout son chargement d'huma-
nité. De charnel. Au moins pour une part, et pour une
grande part.
Il se place, le paysan Matthieu, si grossièrement
véridique, au point d'origine, charnel, temporel, à
Abraham, ce deuxième Adam, charnel, spirituel, d'élec-
tion. Partant de là il suit posément le temps, il des-
cend posément, tranquillement le temps, il déroule,
il dévide un fil, il constitue, il donne, il présente une
lignée, une race, une série linéaire. Cette série aura
deux temps : David, Abraham. Elle aura trois périodes,
la transmigration de Babylone faisant époque. C'est
une filiation, il commence tout tranquillement à l'ori-
gine et suit, et descend l'ordre du temps. Il commence
au commencement, suit l'ordre, finit à la fin, aboutit à
l'aboutissement, atteint au couronnement, s'achève lui-
même à l'achèvement. Nous suivons avec lui cette
pente, cette ligne verticale, cette génération si simple-
ment, si linéairement descendante. Mais c'est une géné-
tion charnelle chrétienne. Ce Matthieu était chrétien.
C'est-à-dire une génération charnelle spirituelle ; char-
nelle d'élection ; temporelle éternelle.

Luc fait au contraire une extraction. Au contraire,


je veux dire qu'il marche, qu'il va dans le sens con-
traire. L'un procède, l'autre recède. Se plaçant à Jésus,
et même à Jésus âgé, commençant comme de trente
ans, il fait une remontée verticale, comme encore plus
linéaire, une remontée de race, une remontée d'extrac-
tion de filiation charnelle. Partant de Jésus, il va re-
chercher Jésus, la race temporelle de Jésus, jusque dans
le premier Adam, l'Adam de chair. Il remonte le
temps. Il remonte la race temporelle. Il effectue comme
une recherche, une requête, une remontée charnelle ver-
ticale :

Et ipse Jesus erat incipiens quasi annorum triginta ;


ut putabatur, filius Joseph, qui fuit lieli, qui fuit
Mathat,
Qui fuit Levi, qui fuit Melchi, qui fuit Janne, qui
fuit Joseph,
Qui fuit Mathathiae, qui fuit Amos, qui fuit Nahum,
qui fuit Hesli, qui fuit Nagge,
Qui fuit Mahath, qui fuit Mathathiae, qui fuit Semei,
qui fuit Joseph, qui fuit Juda,
Qui fuit Joanna, qui fuit Resa, qui fuit Zorobabel,
qui fuit Salathiel, qui fuit Neri,
Qui fuit Melchi, qui fuit Addi, qui fuit Cosan, qui
fuit Elmadan, qui fuit lier,
Qui fuit Jesu, qui fuit Eliezer, qui fuit Jorim, qui
fuit Mathat, -qui fuit Levi,
Qui fuit Simeon, qui fuit Juda, qui fuit Joseph, qui
fuit Jona, qui fuit Eliakim,
Qui fuit Melea, qui fuit Menna, qui fuit Mathatha,
qui fuit Nathan, qui fuit David,
Qui fuit Jesse, qui fuit Obed, qui fuit Booz, qui fuit
Salmon, qui fuit Naasson,
Qui fuit Aminadab, qui fuit Aram, qui fuit Esron,
qui fuit Phares, qui luit Judae,
Qui fuit Jacob, qui fuit Isaac, qui fuit Abrahae,
qui fuit Thare, qui fuit Nachor,
Qui fuit Sarug, qui fuit Ragau, qui fuit Phaleg, qui
fuit Heber, qui fuit Sale,
Qui fuit Caïnan, qui fuit Arphaxad, qui fuit Sem,
qui fuit Noë, qui fuit Lamech,
Qui fuit Mathusale, qui fuit Henoch, qui fuit
Jared, qui fuit Malaleel, qui fuit Caïnan,
Qui fuit Renos, qui fuit Seth, qui fuit Adam, qui fuit
Dei.
Ex ea quae fuit Uriae ; Adam qui fuit Dei, il faut
avouer que le verbe sum a de singulières fortunes ; en
ce latin ; surtout en la troisième personne du singulier
de son prétérit de son indicatif. Adam qui fuit Dei. Je
ne sais rien de plus poignant que cette longue lignée
verticale, ce défilé singulier de noms et de Juifs dont
en mémoire, et même en réalité nous ne connaissons
que quelques-uns ; et j'ai eu tort de marquer ces quel-
ques-uns par des typographies ; il faut qu'on les
ignore dans cette suite charnelle, il faut qu'ils soient
comme les autres, qu'on les confonde, qu'on n'y voie
rien. Ce qui fait l'unique beauté de cette liste, c'est
précisément cette modeste, cette obscure homogénéité ;
tous au même rang, qui est le rang de père et le rang
de fils ; paternité, filiation ; père, fils, père, fils, tous la
même chose ; tous la même obscure grandeur ; tous les
uns comme les autres ; ce long défilé de noms et
d'hommes où nous ne pouvons en saluer que quelques-
uns, les célèbres, qui intellectuellement, spirituelle-
ment emplissent, ont l'air d'emplir la mémoire et l'his-
toire. Quelques très grands personnages, (historiques
pour ainsi dire), deux ou trois rois, ou plus,
Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

Quelques demi-célèbres, et emplissant toute la foule


innombrable des obscurs. Mais comme il s'agit d'un
lien charnel, d'une descendance, d'une génération char-
nelle tous ces obscurs ne sont pas moins nécessaires,
ne sont pas moins indispensables, ne comptent pas
moins que les célèbres, les chaînons obscurs ne
comptent pas moins que les chaînons célèbres, que les
chaînons illustres, puisqu'il s'agit d'une chaîne char-
nelle,
Une race y montait comme une longue chaîne.

Cette chaîne charnelle, cette chaîne de race, Luc la


prend, le médecin Luc, au contraire de Matthieu, mais
c'est la même chaîne. Il la prend au contraire, c'est-à-
dire dans le sens contraire, Matthieu la descend, Luc
la (re)monte, mais c'est la même chaîne.
Matthieu descend le temps, Luc le monte. Mais c'est
le même temps. Matthieu commence par poser le Livre
de la génération de JÉsu-CnmsT, fils de David, fils
d'Abraham. Il se place en Abraham. Puis il descend de
cascade en cascade, de grade en grade, il déduit de
père en fils, de génération charnelle en génération char-
nelle. Luc au contraire se place en Jésus, et non pas
seulement en Jésus, mais en Jésus commençant environ
ses trente ans, et se situant de là, partant de là, re-
montant de ïfils en père, qui fuit, qui fuit, de généra-
tion charnelle en génération charnelle, de grade en
grade il remonte jusqu'au premier Adam, qui fuit Dei.
Ce qu'il y a de mystérieuse filiation charnelle dans le
premier Adam même, dans la création du premier
Adam, dans la création charnelle de l'Adam charnel, ce
qu'ainsi il y a de charnel dans le Pater Noster même,
dans le Notre Père, et qu'il y s'agit bien d'un vrai père,
d'un père pour de bon, tout ce mystère est déjà, mer-
veilleusement ramassé, dans ce qui fuit venant conti-
nûment, sans que rien le distingue, sans que rien le
sépare, en série continue, en série homogène après
ces innombrables qui fuit, sans que rien l'en dis-
tingue, sans que rien l'en sépare, par ce terme iden-
tique, homogène venant en série continue après tant
d'autres termes, après tant de mêmes termes, après
tant d'autres mêmes termes, par ce qui fuit identique
aux autres et venant en couronnement continu de la
série continue de tous ces autres. Rien ne le distingue,
sinon qu'il est le dernier, qu'il est le suprême ; qu'il
n'y en a pas après.
La génération de Matthieu est comme posée. Placée
d'abord en Abraham elle en descend de grade en grade
comme suivant les lois de la pesanteur. D'une pesanteur
matérielle, d'une pesanteur charnelle. D'une pesanteur
naturelle. Elle est historique. Elle suit le fil de l'événe-
ment, le sens de l'événement, le fil de la race. Elle suit
le mouvement de l'histoire. Elle prend son temps.
L'histoire l'a bien pris. Elle suit le fil du temps. Elle
est à deux temps. Chaque nom y figure deux fois.
Comme fils, comme père. Qui filius, idem pater. Qui
genitus, idem genuit. Il procède, il décède. Luc recède.
Luc remonte. Luc regresse. C'est comme une enquête
judiciaire qu'il poursuit. Il fait comme une enquête, une
opération de justice, une remontée de justice. Une
requête. Il remonte ; il poursuit comme une inquisi-
tion, une perquisition remontante de proche en proche.
Une réquisition. Partant de Jésus, qu'il a, il remonte le
fil jusqu'au dernier terme, au premier, jusqu'au pre-
mier auteur, jusqu'au premier père. C'est une recher-
che, une requête, une réquisition remontante. C'est
une requête de la paternité. Partant de Jésus, qu'il tient,
il remonte au point d'origine. Il est plus pressé. Il monte.
Il (re)grimpe de grade en grade, saluant des grands,
des connus, passant par des inconnus, les traitant tous
également, les princes et les pauvres gens, les rois et
les bergers, les criminels et les pauvres honnêtes gens,
saluant les uns, saluant les autres, d'un seul coup de
tête également, d'un seul, d'un simple qui fuit, car il
est à un temps. Remontant cette échelle de Jacob d'une
série linéaire ;

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith.


Il est à un temps. Chaque héritier n'est cité qu'une
fois, par le ministère de ce qui fuit. Chaque héritier du
sang. Chaque prince du sang. Chaque héritier de la race
temporelle. Du sang temporel, du sang charnel et du
sang éternel. Ut putabatur filius Joseph, du même un
seul coup de tête, comme sec, il saluera donc les
illustres et les obscurs,

Les rois et les bergers y sont d'un même rang,


' Eliacin, sous l'ombre, sous le bras, sous l'ombre du
bras de ce sinistre Joad, sous l'ombre. du manteau,
Eliacin qui roi, devenu roi, devait, je pense, assassiner
le fils du grand-prêtre, son petit ami, son petit cama-
rade Zacharie, alors devenu grand-prêtre lui-même ; ce
petit enfant de chœur, ce petit futur, ce petit déjà
criminel racinien ; les crimes de David, les grandeurs
de David, David roi criminel. David roi adultère, David
le roi psalmiste, et roi victorieux ; la race de David ;
le sang de David ; il naîtra de la race de David ; il est
né de la race de David. Et avant David Salomon, les
crimes et les splendeurs de Salomon, et le temple. Les
somptuosités orientales. Booz, qui fut une sorte de grand
propriétaire. Abraham, Isaac et Jacob, c'est-à-dire, en
remontant, avec lui, et comme à l'envers, Jacob, Isaac,
Abraham. Sem et Noé. Mathusalem, Enoch. Seth,
Adam.

A deux temps. à un temps, descendant, montant, et


bien qu'ils ne passent généralement point par les
mêmes noms, sauf quand ce sont des noms illustres,
et encore, (et ça nous est tellement égal, et même de
savoir s'ils passent par le même nombre de noms pour
la partie correspondante), c'est tout de même la même
route qu'ils suivent tous les deux. En ces deux sens, en,
ses deux sens contraires. C'est une route charnelle,
c'est une filiation charnelle, mais c'est une route char-
nelle chrétienne, c'est une filiation charnelle chrétienne.
Que ce soit une remontée, que ce soit une descente, c'est
toujours le livre de la génération de JÉSUS-CHRIST.
C'est toujours l'avènement charnel spirituel, temporel
éternel, chrétien de Jésus-Christ. Ce sont toujours, ce
sont déjà deux chrétiens qui placés après Jésus, faisant
leur office considèrent, contemplent l'incarnation du
côté du miracle, du côté de l'éternité ; cette insertion de
l'éternel dans le temporel, du spirituel dans le charnel,
ce sont deux chrétiens qui la considèrent, qui la contem-
plent du côté de l'éternel, du côté du spirituel, se si-
tuant dans l'éternel, dans le spirituel, venant de l'éter-
nel, du spirituel ; faisant en un mot leur métier, leur
office de chrétiens. C'est toujours une histoire arrivée
à Jésus. Et c'est toujours de l'avènement beaucoup plus
que de l'événement.

Dans le seul Hugo c'est une histoire arrivée à la


terre. Une histoire arrivée à la chair, un aboutissement,
un couronnement de la chair. Les chrétiens, par office
même, considèrent, contemplent l'incarnation. Mais
office même aussi ils ne la considèrent, ils ne la
par
contemplent naturellement que d'une considération,
d'une contemplation chrétienne. Les païens, (les Juifs),
par leur office même ne la considèrent pas, naturelle-
ment, ne la regardent pas, ne la voient pas, l'ignorent.
Nous n'avons donc pas la contre partie. Pour avoir la
contre partie, (à la considération, à la contemplation
chrétienne, une considération, une contemplation
païenne de l'incarnation), il faudrait qu'un païen, rom-
pant son office, eût l'idée imprévue, l'idée incroyable
de considérer, de contempler l'incarnation, de son côté,
du côté païen. Il faudrait que par une exception, par
un miracle, un païen, faisant exception, restant païen
tout de même, rompant son office mais ne le rompant
que sur ce point particulier, sur un point unique, sur
ce point, eût l'idée invraisemblable de considérer, lui
païen, restant païen, de contempler le mystère de l'in-
carnation. Si un païen faisait cela, restant du côté
païen, venant du côté païen, restant dans une situa-
tion, venant d'une situation païenne, alors, mais seu-
lement alors, par on ne sait quel coup de fortune,
alors nous aurions peut-être une contre-partie, la contre-
partie.

'C'est cette gageure invraisemblable que Hugo a tenue ;


c'est cette gageure qu'il a gagnée. Qu'il a naturelle-
ment tenue ; qu'il a naturellement gagnée ; sans effor-
cement ; sans tirer ; dans une amplitude, dans un
mouvement, dans un style, dans une plénitude unique,
elle-même invraisemblable, dans une sorte de balan-
cement d'un rythme, d'un bonheur inouï, d'une fécon-
dité incroyable. Elle-même unique et tout à fait invrai-
semblable. Dans une courbe d'une plénitude, d'un
mouvement unique. Inouï. Une fois atteint, une fois
réussi, une fois obtenu, on ne sait comment ; qui ne
s'était jamais produit, qui ne recommencera jamais.
Il y fallait en effet, premièrement un païen, deuxiè-
mement un grand pa'ïen, et troisièmement que ce païen
et que ce grand pa'ïen, venu après Jésus, vivant plus
ou moins dans un monde chrétien, se croyant peut-
être lui-même plus ou moins sincèrement plus ou moins
chrétien, eût l'idée, reçût la vocation, témoin de l'exté-
rieur, témoin extrinsèque, de considérer, de contem-
pler, comme païen, l'un des mystères centraux du
mystère chrétien.
C'est ce défi qu'il a porté, c'est cette gageure qu'il
a emportée d'un coup.
C'est en effet sans aucun efforceraient, sans aucun
exercice, sans aucune truquerie qu'il était païen. Il était
doublement païen. C'était sa nature même, son génie.
Négativement et positivement. Premièrement, (et c'est
utile à dire, il faut le dire pour un moderne, pour un
/ homme qui vivait en un temps moderne, où tant de
/ gens le sont qui ne le croient pas, pour un homme
qui vivait dans le temps moderne, dans le monde mo-
derne, temporellement chez les modernes), première-
ment en ce qu'il n'était nullement chrétien. Deuxiè-
mement en ce qu'il était païen. Naturellement, de race
païen.
Hugo ne fut jamais chrétien. Il ne l'était pas. Et
naturellement moins encore, si c'est possible, dans la
première période de sa vie, dans la période légitimiste,
orléaniste, royaliste, officiellement catholique, (officiel-
lement chrétienne), que dans le restant de sa vie, dans
la deuxième période, dans la période napoléonienne,
césarienne, (révolutionnaire), démocratique, républi-
caine. Vaguement panthéiste, si l'on voulait. C'est tou-
jours ainsi. D'une part, chrétien c'est ce qu'il fut
certainement le moins. Il ne le fut pas du tout. On se
demande même presque comment il réussit, comment
il a pu à ce point ne pas l'être du tout. D'autre part,
ainsi il le fut moins je crois que personne dans les
temps modernes, (où tant d'hommes l'ont été plus ou
moins, qui ne le croyaient pas, où tant d'hommes ne
l'ont pas été, qui croyaient l'être, ou qui le disaient.)
Il n'a même reçu aucune de ces innombrables infil-
trations chrétiennes, presque inévitables même encore
aujourd'hui, il n'a été éclairé d'aucun de ces clairs-
obscurs, d'aucune de ces lueurs éparses, d'aucun de
ces éclairements chrétiens qui vaillent que vaillent
maintiennent dans le monde moderne, vaille que vaille,
dans le temps moderne, sinon le règne du règne de
Dieu, du moins l'idée du règne de Dieu, le maintien,
la tradition, l'idée, la conservation de l'idée du règne
de Dieu. Il n'était aucunement chrétien. Moins encore
qu'on ne pourrait raisonnablement le supposer. Et pour
ainsi dire intellectuellement le calculer. Il n'avait nul-
lement le cœur ohrétien, (lui qui professionnellement
pour ainsi dire a fait tant de prières, (en littérature).
(Il est vrai qu'il n'avait pas non plus le cœur païen,
vu que sans doute il n'avait pas de cœur du tout,
mais il avait le génie païen).
Il avait le cœur moderne, ce qui est une deuxième
façon de dire qu'il n'en avait pas. Et il avait le génie
païen. Antique, naturel, (mythologique et panthéisti-
que) ; antiquement, naturellement païen.

Deuxièmement il fut un très grand païen. J'entends


par là pour ainsi dire techniquement, (et ce fut, c'est
une deuxième gageure coupant sur la première, montant
sur la première, chevauchant, ce fut comme un
deuxième miracle, comme un miracle charnel montant,
renforçant sur le premier miracle), j'entends par là un
poète placé, temporellement, charnellement situé aussi
près de la source charnelle de la création que les
plus grands poètes de l'antiquité païenne. Là est pro-
prement le deuxième miracle, le miracle charnel, che-
vauchant sur le premier. Rabattant sur le premier.
Qu'un homme que nous avons presque connu, si nous
n'étions pas né en province, que nous pouvions con-
naître, que nous pouvions toucher, dont nous voyons
encore la grande barbe blanche dans les dernières
images, dans les images de la fin, dans des apothéoses
aux murs des chambres de toutes les maisons, et les
grosses paupières, surtout les deux paupières inférieu-
res, comme un peu gonflées, (il avait tant regardé le
monde), un homme que nous avons suivi pendant
onze ans, pendant douze ans, je veux dire que nous
avons historiquement, biographiquement, chronologi-
quement doublé pendant douze ans, que nous avons
vu censément enterrer sous la troisième République,
(les journaux étaient pleins de son enterrement ; nous
étions déjà au lycée, en sixième, et je me vois encore
discutant gravement en cour, comme un gamin sé-
rieux, sur ce qu'il valait ; déjà j'étais un gamin sérieux ;
un enfant pauvre et sérieux ; soucieux ; il faut me le
pardonner sur ce que je suis un gamin encore, mais
que je ne suis plus sérieux ; déjà j'en étais fou fana-
tique, surtout encore plus je crois parce que je venais
d'apprendre pour l'excellent M. Guerrier Moïse sur le
Nil, entrant en sixième à Pâques :

« Mes sœurs, l'onde est plus fraîche aux premiers feux


[du jour !

déjà je le défendais toujours ; nous n'étions pas encore


dans la bonne cinquième de notre maître M. Simore ;
et il y a déjà vingt-cinq ans, et les droits d'auteur ne
courront plus que vingt-cinq ans, pas même) ; vingt-
cinq petits vingt-cinq ans ; (et ces deuxièmes vingt-cinq
ans diminuent hélas tous les jours, et les autres aug-
mentent) ; qu'un homme que nous avons vu (Fit, nous
l'avons tous vu), que nous avons tous vu garder, veiller
des nuits et des nuits par des cuirassiers armés de tor-
ches dans cette inoubliable veillée funèbre, dans cette
inoubliable veillée des armes, dans cette inoubliable
veillée, (païenne) dans cette inoubliable cérémonie
(païenne) de l'Arc de Triomphe, par ces soirs inoublia-
bles, par ces soirs sereins de mai ou de juin, de fin mai
ou du commencement de juin, et il n'y a jamais eu
d'aussi beaux soirs,
J'aime les soirs sereins et beaux, j'aime les soirs,

.
qu'un homme que nous avons vu enterrer au Panthéon
(et enfin nous avons au moins vu Leconte de Lisle, qui
fut son successeur), et lui-même, si nous avions été à
Paris seulement, par hasard, au lieu d'être à Orléans,
né à Paris, grandi, élevé à Paris, lui-même nous le
voyions, lui et son enterrement, fût un des plus grands
poètes païens qu'il y ait jamais eu dans le monde ; et
sinon par le cœur du moins par le génie un des plus
grands poètes, un des plus grands païens qu'il y ait
jamais eu; qu'un homme qui était sénateur de la troi-
sième République, qui portait un haut de forme comme
tout le monde, quand il fallait, et un parapluie quand
il pleuvait fût en même temps dans les temps modernes
un homme situé aussi près de la source charnelle, sinon
plus près, un homme qui buvait dans le creux de sa
main, à la source de la création charnelle, d'aussi près,
sinon de plus près que les plus grands des Anciens, que
les plus anciens des païens, et que les premiers des
Premiers, c'est là un de ces défis que la France tient,
et que seule elle peut tenir, que seule elle put porter,
c'est là un de ces cadeaux que de temps à autre elle
apporte à l'univers, que seule elle peut apporter ; qu'elle
fait au monde, pour l'ébahissement du monde ; on aurait
presque la tentation, on serait presque tenté de dire :
C'est une de ces fantaisies qu'elle se passe de temps à
autre, et que seule dans le monde, seule dans l'univers
elle peut se passer. C'est une de ces gageures, c'est un
de ces défis. Que nous autres Français nous tenons. C'est
là un de ces apports que de temps à autre nous fai-
sons dans le régime dotal de l'humanité. Ce sont là
nos apports, nos dotations royales. C'est là un de ces
coups de fortune, un de ces coups du génie, (un de
ces coups de la grâce), que nous Français nous ne réus.
sissons pas seulement, que nous obtenons ; que de
temps à autre nous mettons dans le commun de l'uni-
vers. Il faut se faire à cette idée que quand Hugo
regardait le soleil et la lune, la lune et les étoiles,
le ciel et la mer, le ciel et la terre, la terre et la mer,
la mer et la côte, les sables de la dune,

Fleurir le chardon bleu des sables,

quand il regardait l'homme et la femme, l'enfant; la


plaine et la forêt ; le mur et la maison ; la plaine et la
moisson ; la maison et la treille ; la vigne et la maison ;
le blé et le pain ; la roue et la voiture ; le pain sur
la table et le vin dans les verres, (sa compétence allait
jusqu'aux limites du pain charnel, du vin temporel ;
quel poète chrétien il eût été, s'il eût été chrétien),
quand il regardait passer le mendiant sur la route,
quand il voyait passer n'importe quels soldats il en
jouissait autant, il en saisissait autant, il en prenait
possession autant, il regardait, il voyait d'un regard
aussi jeune, aussi frais, aussi non usé, aussi neuf, aussi
non émoussé, aussi inhébété, aussi non âgé temporelle-
ment, aussi non âgé dans le monde, temporel, (malgré
ses grosses paupières), il étreignait d'une étreinte aussi
neuve, il saisissait d'une saisie aussi neuve, il embras-
sait l'univers, charnel, d'un embrassement charnel,
d'un embrassement aussi neuf, la terre entière, orbem
terrarum, et le fleuve Océan, qui lui-même embrasse le
monde, d'une sorte d'étreinte première aussi neuve,
aussi inexpériente que Hésiode et qu'Homère, que
Eschyle, plus inexpériente, plus inéprouvée que Pin-
dare. Il mangeait son pain, (le pain du corps), d'un
meilleur appétit, et sa cuisse de bœuf, il buvait son
vin d'un meilleur cœur qu'un compagnon d'Achille,
(à plus forte raison qu'un compagnon d'Ulysse). C'est
là un de nos tours à nous autres Français. Il voyait
le clos et l'espalier. Il savait voir un arbre. Tout vais-
seau, tout bateau, à vapeur, lui était une nef. Et il
savait directement que la mer est inlabourable. Ce qui
veut dire qu'on ne peut pas la labourer. Je sais bien
que tout cela, que ce don unique, que ce génie était
généralement noyé dans des monceaux de littérature(s),
dans des accumulations de talent. Cette mystique
païenne était rongée de politique, dévorée d'une, de
plusieurs, au moins de deux, d'une double politique.
Cet antique, ce génie unique, ce païen unique, cet
homme d'un génie unique était ravagé d'au moins un
double politicien : un politicien de politique, qui le
fit démocrate, et un politicien de littérature, qui le
fit romantique. Ce génie était pourri de talent(s). Mais
il est bien difficile à un homme qui a reçu (en dépôt)
un tel génie de ne pas s'échapper quelquefois; et de ne
pas quelquefois rendre compte. Il avait reçu ce don
unique, entre tous les hommes il avait reçu ce don,
plus jeune que les anciens avant les anciens il avait
reçu ce don de voir la création comme si elle sortait
ce matin des mains du Créateur. Il faut avouer qu'il ne
s'est jamais échappé, qu'il n'a jamais rendu compte
comme dans Booz endormi. Il était dit que le peuple qui
avait donné tant de héros et tant de saints, innombra-
bles, tant de citoyens et tant de chrétiens, tant de justes,
tant de martyrs,
Et l'onde aux plis infranchissables,
tant de poètes et tant d'artistes, tant d'inventeurs, (tant
de savants), et qui infatigablement en donnerait, en
devait donner, en allait donner infatigablement tant
d'autres, une sève infatigable, une race montante et
remontante infatigable, tant de guerriers et de victimes
serait celle aussi, tant de penseurs et de philosophes ;
le plus grand poète tragique ; le plus grand penseur ;
le plus grand philosophe, (pour ne point parler du
siècle présent) ; serait aussi celui qui à quarante siècles
de distance, hors de son temps, hors de son lieu ; hors
de son propos ; à quarante siècles d'écart, à trente et
quarante siècles de retard donnerait un des plus grands
poètes païens qu'il y ait jamais eu dans le monde créé.

Tout ça, mon cher Halévy, c'était pour vous dire.


Que dès la première fois qu'on entre en contact avec
ce texte extraordinaire, ce Booz endormi, dès les plus
anciennes années, dès les plus basses premières classes
du lycée, et ensuite toutes les fois qu'on le relit, qui
est toujours la première, la première fois qu'on le lit,
(précisément pour une part, pour une grande part, à
cause de cette nouveauté que nous disions, à cause de
cette premièreté), toutes les fois surtout qu'on le relit,
qu'on le lit dans sa mémoire, (où il demeure intact, où
il demeure neuf, où il demeure entier, premier), toutes
les fois qu'on le récite et qu'on se le récite et que je
vous le récite on est immédiatement averti par un
avertissement secret, on est saisi instantanément par un
saisissement, d'un saisissement sourd, soudain, d'une
révélation soudaine, on est instantanément pénétré,
d'une évidence soudaine, on sent instantanément que
c'est tout autre, que c'est beaucoup plus et infiniment
autre qu'un texte. Je vous crois, mon ami. C'est la
seule contre partie que nous ayons. C'est le seul re
port que nous ayons. C'est la seule réplique que nous
ayons dans le monde païen de ce que sont dans le
monde chrétien les considérations, les contemplations
de l'incarnation. C'est le seul exemple que nous ayons,
et que "sans doute nous aurons jamais, le seul cas
de ce que serait une prophétie païenne, si ces deux
mots pouvaient aller ensemble.

Comme communs dreyfusistes, Halévy, nous nous


rappelons fort bien les sentiments que nous eûmes pour
la loi de dessaisissement. Nous savons très bien, comme
au premier jour, bien que nous ne le disions plus, qui
était pour et qui était contre, qui s'est déshonoré pour
(tous les radicaux notamment, moins trois ou quatre,
moins un peut-être au fond seulement, qui était Va-
zeille), qui s'est honoré contre, qui en fut rapporteur à
la Chambre et au Sénat, quels deux grands sénateurs
entre autres s'honorèrent contre, Bérenger, Waldeck-
Rousseau. Mais vous avez raison, Garnier, cette loi de
dessaisissement ne fut rien, n'était rien, en compa-
raison, de cette loi du désaisissement universel de la
mystique par la politique.

Un poète aussi, un poète dedans, un poète inclus peut


être dessaisi par sa politique, par une ou plusieurs
politiques. Par sa politique de politique. Par sa poli-
tique de littérature. Un génie peut être non pas seule-
ment rongé, non pas seulement ravagé, mais dessaisi
par un talent, par le talent qui le parasite, par le talent
qui le ronge. Par le misérable talent qui le dévore. Par
l'ordinaire talent qui l'accompagne. Qui l'entoure. Qui
le circonvient, l'envahit et l'inonde. Par son talent
ordinaire. Ce qu'il y a de plus prodigieux peut-être
dans Corneille, ce qui en fait non pas seulement le plus
grand (poète) tragique, mais un cas unique, c'est peut-
être cette pureté unique du génie, cette incapacité totale
de talent qui le faisait retomber parfaitement à plat
quand le génie n'était pas là. C'est peut-être ce qu'il
y a de plus beau en un sens et de plus grand dans
ce plus grand de tous les tragiques. Cette incapacité,
quand le génie n'y était pas, cette involonté totale,
organique, cette inorganisation de savoir y faire, d'avoir
un talent, d'avoir du talent, de substituer au génie les
insubstituables moyens du talent.

Même dans un 'homme comme Hugo, politicien fini,


pourri de politique, le génie se défend quelquefois. Il
se défend souvent. La politique même y aide, le calcul,
par un curieux aboutissement, par un curieux retour.
Un homme comme Hugo, un vieux politicien, poète,
politicien, s'aperçoit très bien, au moins de temps en
temps, moitié instinct, moitié intelligence, moitié com-
préhension ; moitié entente ; que c'est encore le génie
qui rapporte le plus, et même au fond qu'il n'y a peut-
être que le génie qui rapporte ; que c'est le meilleur
placement, peut-être le seul ; que c'est le génie en défi-
nitive qui donne le volume, la surface de base, la base
d'appui ; que le parasite ne serait rien sans le parasité ;
que les pièces fausses ne prendraient pas, s'il n'y en
avait de vraies.
Que ce sont les bonnes pièces en un sens qui authen-
tiquent les mauvaises, que ce sont les pièces vraies
pour ainsi dire qui garantissent les fausses. Qui font
toute la valeur, si l'on peut dire, la valeur de circula-
tion, des fausses.
On a commencé de saisir ce que c'est un peu que
ce texte extraordinaire, Booz endormi, quand on a vu
qu'il est essentiellement un ressaisissement. Un texte,
une œuvre du ressaisissement du génie sur le talent,
hors du talent. Le fruit unique du ressaisissement, d'un
ressaisissement unique, d'une opération unique du res-
saisissement. Un ressaisissement si souverain, si
maître, si sûr de soi qu'il n'ignore pas même le talent,
qu'il n'en fait pas même abstraction, qu'il ne tombe
même pas à plat, dans ses propres absences, comme
dans la grande honnêteté de Corneille, mais qu'il en
joue, au contraire constamment, qu'il en joue comme
souverainement, avec une sûreté, avec une aisance,
avec une impudence incroyable. Qu'il s'(en) amuse. Le
roi s'amuse. Le roi fait une opération unique du res-
saisissement. Une sorte de confiscation. Il ressaisit le
droit régalien. Booz endormi est plein de talent. Mais
en quel état ce talent est réduit. Dans un état d'exer-
cice, dans un état de souplesse, dans un état de servi-
tude. Presque dans un état de mépris par trop de
réussite. Il est joué, constamment joué, retourné,
tourné, détourné ; roulé, enveloppé, développé. C'est
proprement plus que la libération. C'est la vengeance,
c'est la souveraineté du génie. Le talent y est constam-
ment un jouet. Une balle, un jouet dont le génie jongle.
Le génie en jongle à un point, à tel point qu'on pren-
drait en pitié ce pauvre talent.

Soyez persuadé que quand Hugo voyait le mendiant


sur la route, (je dis Hugo dans ses temps de ressaisis-
sement), il le voyait ce qu'il est, réellement ce qu'il est
réellement, le mendiant antique, le suppliant antique,
le suppliant parallèle sur la route antique. Quand il
regardait la plaque de marbre de l'une de nos che-
minées, où la brique cimentée de l'une de nos che-
minées modernes, il la voyait ce qu'elle est la pierre
:

du foyer. L'antique pierre du foyer. Quand il regardait


la porte de la rue, et le pas de la porte, qui est géné-
ralement une pierre de taille, sur cette pierre de taille
il distinguait nettement la ligne antique, le seuil sacré,
car c'est la même ligne. C'est le même seuil. Clytem-
nestre vient d'y poser le tapis de l'Odéon. Et les pieds
d'Agamemnon ne toucheront point le seuil. Soyez per-
suadé que sénateur quand il assistait aux séances du
Sénat il le voyait ce qu'il était, ce qu'était cette assem-
blée le conseil des vieillards Créon vient de le con-
: :

voquer. Et il y a eu sur la cité un grand malheur :


la Guerre, la Commune. Suivons ce saisissement qui
nous prend à toute lecture de Booz, à toute récitation,
qui est toute une lecture première, qui est toute une
récitation première. Suivons cette prise. Instantanée.
Laissons-nous prendre à cette prise. Écoutons, suivons
cet avertissement qui ne trompe pas, ce saisissement
qui ne trompe jamais. Il y avait eu, et c'était déjà une
grande merveille, une de nos plus grande merveilles
françaises, il y avait eu plusieurs très grands poèmes
bibliques, littéralement bibliques, très réellement bi-
bliques, de la toute première grandeur biblique effec-
tués, conduits jusqu'au plein accomplissement de la
grandeur biblique non point par des Juifs mais par des
Chrétiens, enfin par des Français. Et non pas seulement
Moïse. Et non pas seulement Samson. Et non pas seu-
lement Dalila. Vigny, Lamartine. Je ne parle pas de
Leconte de Lisle, constamment écrasé sous son archéo-
logie, constamment perdu, constamment serré, cons-
tamment traqué dans son archéologie. Mais par le
ministère de Hugo, en ce jour unique, en ce poème
I plus que poème, puisqu'il y a plus que poème, nous
j
avons ce miracle (au moins temporel) unique, ce double
>
miracle unique : Premièrement, au premier degré,
trente et- quarante siècles après Homère et les origines
|f
\:

d'Homère un des plus grands poèmes païens (et bi-


bliques) charnels qu'il y ait jamais eu. Trente et qua-
f rante siècles après Moïse et les antécédents de Moïse.
f Et comme cet homme vivait tout de même en son
y temps, vivait tout de même vingt siècles après Jésus-
Christ, post Christnm naturo, comme il vivait plus
ou moins dans un monde chrétien, comme il croyait
plus ou moins sincèrement être ou avoir été chrétien,
deuxièmement, au deuxième degré ce poème païen
entre tous, temporel, charnel entre tous, (mais peut-
être, mais surtout pour quelle raison mystérieuse), cet
éminent poème éminemment païen, éminemment tem-
porel, éminemment charnel, tout plein de la moisson,
du blé charnel, de la vigne et du vin charnel, tout
plein de la terre et du ventre porte précisément, revient,
recoupe précisément à faire, à être la seule vue païenne
que nous ayons du mystère de l'incarnation, du mys-
tère de l'insertion charnelle et temporelle, enfin le seul /
regard venu du côté païen, de la situation païenne,
la seule considération, la seule contemplation char-
nelle païenne, antérieure, terrienne, toute terreuse et
toute antique. Végétale comme un tronc. Toute pleine
comme d'un accomplissement, d'un couronnement de
[ l'épanchement temporel.
Un regard tout plein du blé des granges.
Il en suit que ce poème, plus que poème, se rabat
au deuxième degré, recoupe à être un témoignage anté-
rieur ultérieur, un témoignage en avance en retard
de vingt siècles, le seul témoignage pa'ïen que nous
ayons de cette opération essentiellement, centralement
chrétienne. Et à être non plus seulement à vingt siècles
de distance mais à trente et quarante un témoignage bi-
blique, une prophétie (biblique). Et ainsi à être enfin aussi
ensemble littéralement la seule prophétie païenne
que nous ayons ; la seule vraie, la seule réelle pro-
phétie païenne que nous ayons ; non plus, non pas
seulement une prophétie juive, ce qui est l'état, l'habi-
tus des prophéties, leur place ; mais une prophétie an-
tique, latine et grecque et antique de la centrale
opération chrétienne. Le seùl regard que nous ayons
du monde de la cité sur le monde du salut. Et la seule
fois même rigoureusement que l'on puisse mettre en-
semble sans qu'ils jurent, sans qu'ils se contrarient
invinciblement, sans qu'ils se battent l'un contre l'autre
ensemble, sans qu'ils hurlent d'être accouplés, ces deux
mots : prophétie — païenne.

Il est impossible, il est indéniable, je plains celui


qui ne sentirait pas instantanément que ce jour-là il
s'est passé dans la tête de Hugo, (d'une sourde instan-
tanéité, profonde, immédiate, directe), dans la tête tem-
porelle de Hugo une tout autre opération, infiniment
autre, infiniment plus que la facture, que la fabrica-
tion, (ou la fiction), que la confection même d'un très
grand poème. (Et naturellement j'avoue, je suis prêt à ;

être le premier à avouer que nous sommes naturelle- ..

â
nient fort loin d'en avoir épuisé les reculées profondes),
(d'en avoir approfondi, épuisé le mystère). (Car ce que
nous venons de faire, mes pauvres enfants, ce n'est
jamais qu'une analyse et plusiéurs fois nous avons senti
passer le halètement de l'analyse). Je plains celui qui
ne sentirait pas le coup, qui ne recevrait pas en creux
le coup porté par ce poème. Entendons-nous, je ne le
plains pas seulement comme critique littéraire, comme
historien littéraire, comme lecteur littéraire, ce qui n'a
en effet qu'une importance relative. La question est
précisément non pas de savoir si, mais de savoir que ce
poème ne dépasse pas seulement l'histoire de la litté-
rature, qu'il ne dépasse pas seulement l'histoire des
lettres. Il est une référence, une reportée unique du
païen sur le chrétien, du plus grand païen sur le cen-
tral chrétien. Je le plains comme chrétien, comme
n'ayant aucunement le sens du sacré. Je suis très frappé
qu'un des plus profonds chrétiens que je connaisse,
un des catholiques de la plus authentique lignée, ayant
cette année même à parler dans le Journal de Cou-
tances d'un mystère qui, était paru en chrétienté, et
voulant en parler non point tant en critique et en his-
torien littéraire qu'en catholique et en chrétien, ce
qui est la seule façon que je reconnaisse d'en parler,
ait été conduit directement à faire une référence pour
ainsi dire préliminaire à ce Booz endormi. Non point
une référence littéraire. Mais une référence de l'ordre
du sacré. Il est vrai que je connais cet ami de vingt
ans ; et que les sacrements lui sont, lui font une nour-
riture, (comme le pape vient si judicieusement de le
rappeler) ; et non les dévotions un hébétement, un
émoussement, un abrutissement de la pointe du bour-
geon de la vie intérieure.
.
Que Hugo lui-même, l'auteur, ait senti lui-même que
ce qui se passait dans sa tête ce jour-là était quelque
chose de pas ordinaire, c'est ce qui ne fait aucun doute
quand on sait seulement regarder un texte. Cette courbe,
cette aisance d'orgueil païen. Cette plénitude aisée. Ce
gonflement de sa puissance. Ce ton comme avanta-
geux. Et presque provocant. Cette courbe d'orgueil.
Cet avantage pris, enlevé. Cette sorte de ton tout par-
ticulier. Ce mouvement de fleuve aisé, de Loire et de
Rhin victorieux. Comme il n'avait aucun sentiment
chrétien, lui la contre partie il n'avait point de contre
partie. Aussi l'orgueil païen, l'orgueil d'une domina-
tion victorieuse coulait-il ce jour là dans un lit de
plénitude, dans un lit d'aisance, dans un lit de facilité.
Qu'il ait senti ce jour là qu'il balançait tout un
monde, lui Hugo, (il n'était pas si bête, quand il s'agis-
sait de sa carrière, de ses réussites, de son talent, de
sa gloire, et surtout quand il y allait de son génie),
que ce jour là était pour lui un jour d'élection cer-
tainement unique, qu'il s'était produit ce jour là, ce
jour unique, pour lui Hugo, à l'avantage de lui Hugo,
(on ne sait pas pourquoi, mais c'est toujours ainsi),
on ne sait quelle contamination entre le royaume du
génie et le royaume de la grâce, on ne sait quel écou-
lement, quel épanchement (charnel spirituel), quelle
dérivation, quel déversement du royaume de la grâce
dans le royaume du génie ; qu'il s'était passé ce jour
là dans sa tête quelque chose d'extraordinaire ; qu'il
avait peut-être été choisi pour on ne sait pas bien
quoi ; par un décret nominatif ; en tout cas pour
quelque chose de sérieux ; pour quelque chose d'uni-
que ; pour quelque chose de grand ; et sûrement pour
quelque chose de réussi ; pour une unique, pour une
grande, pour une sérieuse réussite ; qu'il fallait en pro-
fiter ; que c'était toujours ça de pris ; que ce jour là
il atteignait un faîte ; qu'il n'eût peut-être pas, cer-
tainement pas atteint tout seul ; que de pareils bonheurs
n'arrivent pas toujours ; qu'ils n'arrivent peut-être
même qu'une fois ; qu'ils n'arrivent peut-être même
jamais; qu'il faut donc en profiter, "et s'en donner;
qu'ensuite on verra bien ; qu'après on ne sait pas ce
qui peut arriver; qu'après on ne sait pas de quoi la
vie est faite je n'en veux pour preuve, je n'en veux
:

pour signature. Je n'en veux pour preuve que cet


orgueil païen, dont ce poème est plein, dont ce poème
déborde, dont ce poème regorge, cette aisance, cette
plénitude charnelle, ce jeu, cette sorte d'amusement,
ce défi constant dans l'expression même. Jamais un
fleuve ne s'était autant amusé. Jamais autant il n'avait
été un fleuve aux flancs pleins. Cette sorte d'impu-
dence et de gouvernement et de hauteur dans l'aisance.
Et je n'en veux pour signature que ce Jérimadeth même,
cette blague énorme, cette insolence admirable ; cette
signification faite à tous, présents et à venir, que cette
J'ois il était entré dans la plénitude et dans les droits de
la création. Jusqu'à ce qu'on m'ait montré J érimadeth
sur une carte dans un atlas authentique de la Terre
Sainte, je vois dans la forgerie de ce nom une de
ces insolences, une de ces significations, une de ces
audaces qui dépassent tout. Et qui par conséquent
signifient plus que tout. Et comme il avait toutes les
chances ce jour-là, les deux premières syllabes étaient
très hébra'ïques, car elles étaient aussi les deux pre-
mières syllabes de Jéricho, qui est, je pense, authen-
tique. Son mot, son nom partait comme Jéricho. Eh
quoi, choisir péniblement un nom parmi ceux qui exis-
tent, laborieusement, quelle servitude, quel aplatisse-
ment, quelle soumission à l'histoire et devant la géo-
graphie. Quelle bassesse. Et puis c'est pas commode.
Les noms qui existent ne sont pas toujours justement
ceux qu'il faudrait, ceux qu'on voudrait, ceux qu'on
aurait besoin. La géographie est si mal faite. La preuve
c'est que Blanchard n'ose plus venir me voir. Et
puis, chercher un nom réel qui aille bien, qui fasse
la rime d'avance dans les atlas, au fond c'est aussi
truqué, (sinon plus), et en somme c'est beaucoup plus
de mauvaise foi que de forger tout tranquillement
pour la rime un nom à la rime. Et pendant qu'on
forge de le forger tout entier. Quand on est Danube,
il ne faut pas se gêner. Il y a plus de mauvaise foi
à tricher, à truquer pour prendre un nom vrai, puisque
en somme ce nom on ne le prend point naturellement,
on ne le prend point à la bonne franquette, comme
il vient, comme il ,se présente, on ne le prend point
au hasard, mais on le recherche insidieusement avec
l'arrière-pensée de le trouver justement comme on a
besoin qu'il soit. Puisqu'il faut choisir, étant donné
qu'il faut choisir, on ne prend pas même le nom essen-
tiel, celui qui représenterait le plus, celui qui repré-
senterait au centre. Mais on prend celui qui rime. Alors
autant le faire. Mieux vaut le faire. C'est plus simple.
C'est plus franc. C'est plus droit. Ne descendons point
à ces bassesses. Marquons, signifions notre volonté sou-
veraine. Nous ne sommes pas seulement les maîtres
de cette heure. Nous sommes les maîtres de ce mot.
Jouissons en plein, donnons en plein de cette fortune
qu'aujourd'hui nous avons. Ne nous laissons pas faire
par la géographie, qui n'a pas les noms qu'on veut.
Aujourd'hui nous commandons, nous dominons, (puis-
que nous produisons), la réalité même. D'ailleurs
n'avons-nous pas entendu dire que les géographes
mêmes aujourd'hui méprisent totalement la nomencla-
ture. Nous avons bien le droit de faire au moins comme
les géographes. Ne soyons pas, qu'on ne nous fasse
pas plus géographes que les géographes.
Victor-Marie, comte Hugo. Pair de France. Membre
de l'Institut. Il savait ce que pèse une réussite. Il savait
ce que vaut un tel triomphe. Combien il était précaire,
momentané, instantané ; que c'était le triomphe d'un
jour ; d'autant plus uniquement précieux ; et qu'il fal-
lait en profiter pendant qu'on y était. Car on n'y est
pas deux fois. Une telle fortune n'est pas donnée deux
fois dans une vie. Il était payé pour le savoir. D'au-
tant qu'il avait tant de fois manqué, qu'il manquerait
tant de fois ce que- ce jour là il avait peut-être fortuite-
ment obtenu. Fortuitement, par forte fortune, par un
coup de fortune. Il savait bien ce que c'est que de
manquer son coup, et ce que ça coûte, et ce que ça
fait. Une dure expérience le lui avait souvent appris,
le lui avait souvent fait sentir. Il avait trop d'instinct,
et même trop d'intelligence, surtout trop de main
pour ne pas avoir senti, pour ne pas savoir toutes
les fois qu'il manquait, qu'il avait manqué. Mais il
en avait trop aussi pour ne pas sentir, pour ne pas
savoir que cette fois ça y était, qu'il ne manquait
pas. Puisque ça y était, dans cet inespéré coup de
fortune, - si longtemps espéré, si longtemps attendu,
(si âprement peut-être, si anxieusement dans le secret
du cœur, du cœur païen, du cœur charnel, du cœur
ambitieux), puisque cette fois enfin on ne manquait
pas eh bien on en prendrait, pour toutes les autres fois,
pour toute la vie, et on ferait bien voir au monde,
par le ministère de ce Jérimadeth, par la plus grande
licence qu'un poète se soit peut-être jamais donnée,
par cette souveraine, par cette inouïe insolence, par la
signification, par la déclaration, par la proclamation
de ce Jérimadeth on ferait savoir au monde qu'aujour-
d'hui en effet on s'en payerait et que l'on dominait,
que l'on tenait le monde. Qu'on en prendrait et qu'on
s'en donnerait. 0 cruel souvenir de ses gloires passées.
Mauvais souvenir, impérieux souvenir des gloires tant
de fois manquées, souvenir en avant des gloires qu'il
manquerait, qu'il allait peut-être manquer tant de fois
encore (moins de fois). Notamment ces deux fois qu'il
avait manqué, ou qu'il allait manquer dans la même
veine. Car ce Booz était bien décidément un faîte entre
des affaissements de littérature. Cette première fois,
dans le Sacre de la Femme, pour le premier Adam il
avait bien cru toucher, entrer, il avait bien cru sentir
passer la veine, la même veine. Ce n'avait été qu'un
éclair :

Pourtant, jusqu'à ce jour, c'était Adam, l'élu


Et il était retombé à des fatras, à des monceaux de
littérature jusqu'au dernier vers exclus. A des habi-
tudes, à des abondances, à des facilités. Son Dieu invi-
sible au philosophe, qui suit immédiatement Booz, est
grotesque. Sa première rencontre du Christ avec le
tombeau, qui suit immédiatement après, n'est géné-
ralement qu'une épigramme anticléricale. Comme dans
tout ce désert, dans toutes ces pierres de littérature,
dans toutes ces pierrailles, dans tout ce jeûne, dans
ces jours et ces jours de jeûne dans le désert cette
soudaine, cette pleine ivresse du Booz s'explique, éclate.
Dans le pa'ïen même, dans le pur païen, à ne consi-
dérer même purement que la veine païenne et non pas
même cette insertion, cette référence du païen sur le
chrétien, dans la pure veine païenne même il ne devait
jamais retrouver un Booz, (à ne considérer que ce qu'il
y a de païen dans Booz, à ne considérer que la veine
païenne), pas même dans ses grands poèmes officiel-
lement, professionnellement païens, pas même dans le
Géant, le Titan, le Satyre.

Dans cette indécence, dans cette insolence, dans cette


auguste nudité, dans ce dépouillement on peut voir,
comme un géologue voit, les différentes couches, les
différentes assises de son poème. Il se sentait si fort,
il n'a rien dissimulé de cette disposition. De cette
déposition. Les soudures sont apparentes, et on voit
très bien comme il avait besoin de cette rime en dait.
La première couche, la base, -la barre d'appui hori-
zontale est certainement le vers d'aboutissement, le
vers de couronnement, le dernier vers,
Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

La deuxième couche, le coup de génie mais non plus


déjà peut-être de vision c'est l'autre vers posé ; posé
dans toute sa grandeur ; la trouvaille, non plus peut-être
autant la première vision, la vision directe ; la vision
nue ; dépouillée ; la trouvaille ensemble, à la fois faite
et jaillie :

Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été

Et ensuite, en deuxième, en subsidiaire :

Avait, en s'en allant, négligemment jeté

Les différents terrains, les différentes couches, les dif-


férentes strates apparaissent très nettement, comme
dans une coupe géologique honnête. Il était si fort ce
jour là qu'il pouvait être même honnête. Le reste il ne
faut pas dire que c'est du remplissage, (du remplissage
de lui), mais ce n'est plus de l'articulation, de la char-
pente. Ce n'est plus de l'organisation et de l'organe.
Il faut donc dire que c'est du remplissement. Et non
pas de la plénitude, mais de la mise en plénitude.
C'est presque un foisonnement, c'est une sédimentation,
cette sorte de sédimentation qui lui était propre. Enfin
des vers comme il en faisait tant qu'il voulait, quand
ça n'allait pas mal. Il vous en eût fait jusqu'à demain
matin :

Les astres émaillaient le ciel profond et sombre;


Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre
Brillait à l'occident,

Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles,


Dans ce sédiment, dans ce gras limon et Ruth se
demandait, en fin de strophe, annonçant la strophe
décisive, la strophe coronale, l'isolant, la coupant aussi,
la laissant en suspens, suspendue sur notre tête comme
un bloc, comme une montagne carrée, était elle-même
sa pierre angulaire indispensable, rectangulaire, qua-
drangulaire, sa pierre de taille, sa pierre qui ne bouge
pas. Il fallait qu'elle fût ainsi, et ainsi à la rime en
fin de strophe. C'est la pierre du gond. Tout tient à
elle. Il fallait donc qu'il y eût cette autre rime en dait.

Il faudrait avoir en typographie comme en géologie


des couleurs pour marquer les différentes couches d'une
telle construction, les assises ; la structure ; ce qui J

est primaire, secondaire, tertiaire ; ce qui est plan et


ce qui est courbe ; ce qui est horizontal et ce qui plie ;
les courbes de niveau et les courbes de terrain ; les ;
isométries et les planimétries ; ce qui est du roc et
ce qui est un humus, un dépôt, une courbe, une tourbe,
une vase féconde.
Tout reposait dans Ur et dans Jéi-imadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre
Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles,


Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été
Avait, en s'en allant, négligemment jeté

Un temps.

Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.


Nous aussi, à défaut de couleurs, nous avons nos ha-
chures. Mais il nous en manque. Il nous faudrait
notamment un degré plus fort pour le dernier vers.
Pour la plénitude souveraine, pour le calme horizontal
de ce dernier vers.

Faut-il noter, quand on analyse un peu dans le


détail, que quand les vers ne sont pas tout à fait pleins
et que même dans les vers pleins toute la force vient
à la rime, comme il faut.

Faut-il entrer enfin dans le fin du travail, dans le


dernier métier, dans le dernier détail, signaler ce
parallélisme poussé, cette singulière conformité, plus
que conformité, identité de construction entre cette
avant-dernière strophe et une autre strophe lançante,
une autre avant-dernière strophe du milieu du poème.
Une identité de structure, d'ossature saisissante. Oh
oh est-ce que nous aussi nous allons instituer un labo-
ratoire de littérature française rue de la Sorbonne. Je
pose les deux strophes sur la table de mon laboratoire.
Voici la première, celle de la fin, l'avant-dernière ;
on commence peut-être à la savoir :
Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre
Brillait à l'occident, et Bath se demandait,
Et tout reste en l'air.
Voici à présent la première des deux, le premier
essai, le premier modèle de la même structure, de la
même charpente exactement ; l'autre avant-dernière,
la première avant-dernière :

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,


Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;
Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et tout reste aussi en l'air. C'est aussi une strophe qui


annonce, une strophe qui ouvre. Une entrée. Un appa-
riteur, une huissière de strophe.
Tout y est. C'est une symétrie de construction,
d'usage, d'emploi, de destination parfaite. Poussée jus-
qu'au dernier détail. Ce sont deux strophes jumelées,
geminatae, qui se répondent parfaitement. La première
annonce la deuxième, pour qui a quelque sens de la
structure, la deuxième rappelle la première. La pre-
mière prépare la deuxième, est une image anticipée de
la deuxième. C'est bien la même résonance, la même
-
frappe donnée à deux temps.
Tout y est. Le premier vers horizontal, grand, ba-
lancé sur deux noms propres, les deux noms propres
à l'hémistiche ; l'un à l'hémistiche, l'autre à la rime :

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;


Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,

(et alors il est impossible de ne pas voir comme Jéri-


madeth, ainsi placé (je ne parle pas de Judith) est
hébraïque, quand on y pense. Non seulement il a le
même départ que Jéricho. Mais il a ce même grand
J initial que Judith. Rien n'est Juif comme un J de
grande capitale. Et il rime si merveilleusement avec
tous ces beaux noms juifs : (Josabeth), Japhet, (que
de J ; comme j'avais raison), Nazareth, Génésareth,
Seth. (Comme on voit bien qu'il est de la même fa-
mille.)

Le deuxième vers quelconque :


(du quelconque de
Victor Hugo) :

Les astres émaillaient le ciel profond et sombre


;
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;

les rimes féminines. Lourdes et longues ; traînantes,


traînées. Puis de part et d'autre un morceau d'un vers
et demi qui de part et d'autre crée une première sus-
pension, un premier degré, dans la suspension, une
première attente :

Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre


Brillait à l'occident,
Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée
Au-dessus de sa tête,

Enfin la pierre angulaire d'un demi-vers qui crée une


nouvelle attente, qui met, qui tient, qui laisse tout en
suspens, en attente au deuxième degTé :
et Ruth se demandait,

un songe en descendit.
enfin le fin du fin, la rime riche d'un nom commun
avec un nom propre, avec consonne d'appui ; sur con-
sonne d'appui ; et la rime avec ce nom propre, ce qui
est le dernier des derniers,, le dernier raffinement,
pour un maître rimeur, la rime avec ce nom propre
d'un temps personnel de la conjugaison d'un verbe :
Judith, descendit; Jérimadeth, demandait. Dans les
deux cas, (avec un nom propre) i troisième personne du
singulier (du parfait ou de l'imparfait) de l'indicatif.
De l'imparfait ou du prétérit. La rime non attendue,
ou enfin attendue à force d<3 n'être pas attendue, la
rime attendue doublement inattendue ; nullement cette
rime paresseuse attendue, cette rime toute allante qui
fait rimer le nom avec le nom, d'adjectif avec l'adjectif,
le verbe avec le verbe, l'adverbe avec l'adverbe.

Qui vous dira la vérité. Qui vous révélera désormais


les secrets de la facture. Car tels étaient nos sérieux
Délassements 'Comiques. Il en est de moins graves. Il
en est de moins sages. Il en est lie moins fous. Qui
vous dira sur la plaine, devant un autre coucher de
soleil, (il en est tant), triste et rouge et grand sur
l'étang de Saclay, triste et long sur la plaine, sur le
chaume et sur le blé, devant, sous un ciel de nuages
qui vous récitera les grands vers de la pluie et du
beau temps ; du temps qu'il fait et du temps qui
passe ; du temps temporel et du temps climatérique ;
das Wetter et die Zeit ; — rompus, tempestas atque
remportes :

Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées ;


Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit ;
Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées,
Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfiiit !

Tous ces jours passeront ; ils passeront en foule


Sur la face des mers, sur la face des monts,
Sur les fleuves d'argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

Et la face des eaux, et le front des montagnes,


Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
S'iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu'il donne aux
[mers.
Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,
.fe m'en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde immense et radieux !

Avril 1829. Il avait 27 ans. Il n'était pas tout à fait


près de s'en aller au milieu de la fête. Il passait, mais
il passait lentement. Il ne se refroidissait heureusement
que graduellemnet sous ce soleil joyeux. Vous me disiez :
Ces vers, ces poèmes sont précisément les poèmes de ce
pays-ci, de cette Ile de France. Ils ont été faits pour ce
pays-ci même. Ils sont nourris de ce pays-ci. De ces
paysages. De ces horizons. C'est ce pays-ci qu'il tra-
versait à pied quand il allait voir madame Drouet. Elle
demeurait ici ou à vingt lieues près dans tel pays, dans
tel château, dans telle maison. Car je sais plus de vers
et vous savez plus d'histoire. Et ainsi nous jouons
l'aveugle et le paralytique. Nous remarquions en effet
que le poème précédent, (dans les mêmes Feuilles d'au-
tomne ; on ne remarque pas assez ce titre, les Feuilles
d'automiie ; c'est à vingt-sept ans qu'il faisait tomber
ses Feuilles d'automne, celui-là, à vingt-six ans. Il a
toujours su s'y prendre. Il a toujours été précoce. Il a
toujours été le roi des malins.) à mademoiselle Louise
B., était intitulé Bièvre. Il n'est pas très réussi. Il
n'est même pas réussi du tout. C'est une excitation à
blanc de littérature, à faux, un fatras, un fouillis, un
amoncellement de littérature. Une excitation à froid.
D'abord ça commence par les rimes en ombre, ce qui
est toujours mauvais signe dans Hugo. Nous remar-
quions là dessus que Hugo réussit généralement beau-
coup moins quand il décrit pour décrire, ou enfin quand
il veut décrire, surtout un paysage, que quand il dé-
crit sans le faire exprès, et peut-être sans s'en aper-
cevoir, en un certain sens, autant qu'un homme comme
Hugo peut ne pas s'en apercevoir. Et qu'il n'est peut-
être pas le seul. Je veux dire qu'il décrit beaucoup
mieux, ou enfin qu'il décrit bien, si c'est décrire,
quand sans y penser, sans se diriger pour ainsi dire
vers la description, vers le paysage il situe dans un
pays, involontairement, presque, peut-être inconsciem-
ment, parce qu'il le faut bien, un sentiment qui alors
paraît fixer toute son attention. (Entre mille exem-
ples la Tristesse d'Olympio). (Mon Dieu comme ces
bonnes gens des campagnes, comme ces vignerons des
coteaux d'Orléans ont raison de savoir que je suis un
professeur). Je vous rétorquais qu'il avait voué son
poème aux pires désastres en le plaçant sous l'invo-
cation de Fénelon. Que tout ce qui venait de Fénelon
portait malheur. Que c'était un propre encouragement
au bafouillage, une garantie de bafouillage, et qu'il
avait suivi ce propre encouragement. Qu'au surplus ces
paysages, (dans la nature), était infiniment plus beaux
que pour du Fénelon. Que c'était un rude contresens
que de les avoir mis sous l'invocation de Fénelon.
Que c'était un sinistre patron. Qu'au demeurant cette
phrase montée en épingle, et sur laquelle on s'extasie
dans les pensionnats : Un horizon fait à souhait pour
le plaisir des yeux était la phrase que je haïssais le
plus de toute la littérature française ; et de toutes les
littératures que je connais ; et de celles que je ne con-
nais pas. Qu'elle m'agace ; et en elle-même ; et parce
qu'elle est de Fénelon ; et parce qu'elle est je crois
de Télémaque. D'abord on la cite toujours. Et moi je
n'aime pas les citations.

Des vers connus ; des vers trop connus ; des vers


inconnus ; des vers méconnus. Ils n'étaient peut-être
pas tous de Victor Hugo. Qui passant devant le Sénat
qu'on répare, (lui aussi il se refroidit sous le soleil
joyeux), palais du Luxembourg, côté du Luxembourg,
et voyant de joyeux maçons syndiqués, (à moins que
ce ne soit de joyeux maçons fonctionnaires ; ou plutôt
c'est certainement les deux ensemble), monter allègre-
ment sur d'invraisemblables échelles, (en France nous
avons toujours très bien su faire les échafaudages), qui
vous dira sourdement comme en lui-même et malgré
lui-même l'inévitable

De hardis compagnons sifflaient sur leur échelle.


Qui vous dira ce que vous savez beaucoup mieux que
moi. Mais dire à celui qui sait beaucoup mieux qué
vous, voilà ce qui me plaît, voilà l'enseignement que je
distribue, n'est-ce pas là le véritable enseignement. Le
principe du véritable enseignement. Dire à celui qui
sait beaucoup mieux que soi. Cette distribution tou-
tefoÎs ne serait point complète, car elle ne serait point
savante, car elle ne serait point scientifique, cette édi-
tion ne serait point savante si nous n'y mettions pas
des notes. Avez-vous jamais vu une édition savante, où
il n'y avait pas des notes. Nous prendrons donc nos
notes, et pêle-mêle nous les alignerons ici. Mais pour
qu'elles soient plus savantes, pour même qu'elles soient
savantes, nous les disposerons en paragraphes. Nous
les classerons censément par paragraphes. Et pour que
ces paragraphes soient plus savants, pour qu'ifs soient
véritablement scientifiques nous les numéroterons. Tout
le monde sait que la numérotation c'est la numération,
et que la numération, que le numéro fait le commen-
cement de la science. Car le numéro en bon français
n'est-il pas le nombre et le nombre ne fait-il pas l'une
partie, n'est-il pas l'une matière des deux de la mathé-
matique.

§ 1. — Sur le calcul (encore de la science) que nous


avons fait sur quarante ans. — Encore un calcul, ou
le même, sur quarante ans. Quarante ans peut être
quarante ans d'âge ou quarante ans de durée. Sous
cette réserve que c'est la durée qui amène l'âge. (Il
pleut des vérités premières.) Ainsi cet âge que nous
avons, ces quarante ans, un rien, ce rien de durée
qui nous sépare de la première enfance, ces quarante
ans qui tiennent dans le creux de la main, d'une part
c'est tout ce qui nous sépare de 70, qui est si loin,
et également, aussi long, d'autre part c'est ce qui sé-
parait les Châtiments de Waterloo, le Hugo des Châ-
timents du Napoléon de Waterloo.
D'autre part quand nous étions enfants nous étions
comme infiniment plus près des Châtiments qu'il n'était
près de Waterloo. Car nous touchions pour ainsi dire
aux Châtiments. Nous les touchions de la main. Quand
j'étais jeune et que Boitier me les faisait lire, en somme
c'était un livre qui venait de paraître. La République
aussi,venait de paraître. Était un livre qui venait de
paraître. Et que nous lisions, de quel cœur. Nous étions
à vingt ans des Châtiments, trente ans, et lui il était
à quarante ans de Waterloo. Emportés par le courant,
tout occupés, tenus par l'astreinte et par le foisonne-
ment de la vie nous ne nous sommés pas aperçus que
'c'est vers 1895, (nous avions vingt-cinq ans), que nous
passâmes le point critique. 1894 ; 1895 ; 1898. L'affaire
Dreyfus déjà fermentait. Au moins en dedans. Secrè-
tement pour nous. Non pas secrètement pour tout le
monde. Depuis un an elle était comme décrétée. Elle
avait été ouverte. Officiellement ouverte. Ouverte comme
par un décret de (la) destination. Un an, deux ans elle
allait fermenter, couver, gagner, gagner. Trois ans, et
elle allait éclater pour la sacrification de nos jeunesses.
Ainsi nous ne nous aperçûmes pas que vers ce 1895
nous passâmes le point critique, c'est-à-dire que nous
fûmes, que nous vînmes distants des Châtiments exac-
tement comme les Châtiments étaient distants de Wa-
terloo. Hugo était alors bissecteur, passa un instant
bissecteur entre Napoléon et nous. Mais nous avions
bien autre chose en tête, nous avions bien autre chose
à faire, une folie nous dévorait, qu'à voir que nous
passions par-dessus des points critiques. Deux longueurs
de temps étaient égales : Napoléon à Hugo, Hugo à
nous. Un déséquilibre s'établit ce jour et l'équilibre ne
s'établira plus. On ne sait pas comment ça se fait,
de ces deux longueurs de temps, l'une n'a plus bougé,
ne bougera plus. L'autre prend un jour tous les jours.
Le temps passe. La date s'arrête. Le temps passe. La
date reste. La date est une inscription du temps. Dans
quelques années nous serons une fois et demie plus
loin de Hugo, de ce Hugo, qu'il n'était loin de ce
Napoléon. Mais toute la vie nous continuerons de croire
que nous touchons aux Châtiments et de savoir que les
Châtiments ne touchaient pas à Waterloo. Les comptes
obscurs que nous établissons inconsciemment en ve-
nant au monde pour savoir où nous en sommes, pour
voir en nous-mêmes à quel moment du monde nous
venons au monde, à quel moment, à quelle date nous
apparaissons, nous autres à notre tour, les calculs glo-
baux, sommaires que nous faisons sans même nous
en apercevoir quand nous arrivons à l'âge de raison
pour savoir où nous en sommes, comment placés nous
sommes, (c'est-à-dire en somme un peu qui nous som-
mes), sont invincibles. Ils sont indéfaisables. Et comme
dit l'autre indéfectibles. Ils comptent pour toute la
vie. Nous ne pouvons jamais nous en dépouiller. Ils
demeurent toujours. Au fond nous ne cherchons pas
même à nous en dépouiller. Nous ne tenons pas du
tout à nous en dépouiller, à refaire, à recommencer
nos calculs. Nos comptes. Plus au fond, plus profon-
dément nous sommes si heureux de ne pas les re-
commencer, de ne pas chercher à les recommencer,
de ne pas en avoir envie, de ne pas même avoir l'idée
de les recommencer. Un sentiment plus profond encore
et plus cher que la paresse nous y pousse et nous y
retient. Nous y tient et nous y entretient. Nous aimons
mieux les tenir valables, nous les tenons valables pour
l'existence ; pour toute notre vie ; pour tout notre temps.
Au fond, sans trop y penser, sans bien vouloir y pen-
ser, nous les tenons valables pour notre éternité même.
C'est une des plus grosses difficultés, disons le mot
c'est une des plus grosses, des plus graves contrariétés
intérieures, sinon la plus grave, (aussi je ne suis pas
surpris que l'on ne nous en parle nulle part), de la
pédagogie, — je veux dire naturellement de la pater-
nité, — de la paternité spirituelle et de la paternité
charnelle, — que cette tendance invincible que nous
avons, que cette tentation de faire servir, de faire
compter notre compte aussi pour nos enfants, pour les
générations suivantes. Un compte qui ne devrait pas
même nous servir à nous-mêmes, qui ne devrait même
pas compter pour nous-mêmes, si nous savions vieillir,
si nous consentions à vieillir. On ne s'installe qu'une
fois dans la vie. On a déjà eu tant de mal à s'installer.
D'abord alors on veut que cette installation compte
pour toute la vie. Serve pour toute la vie. Et on y
réussit tant bien que mal. On ne veut pas recommencer
la vie. Puis on aime les enfants. On les aime mal.
Donc on les aime mal. On croit que c'est de l'amour
et de la paternité, on croit que c'est de l'amour pa-
ternel que de vouloir, que de leur faire que leur vie
soit la prolongation de la nôtre. Que notre installation
compte pour eux. Serve pour eux. Que notre compte
compte pour eux. Laissons nos enfants s'installer pour
eux, compter pour eux, commencer pour eux. Ils ont
sept ans. Ils ont douze ans. Laissons-les faire leurs
comptes, qui nous chassent.

§ 2. — Poussons nos merveilleuses, nos mystérieuses


recherches. La véritable ode à la Colonne, tout court,
n'est pas dans les Odes; elle n'est pas une ode; enfin
elle n'est pas intitulée une ode. Elle est dans les Chants
du Crépuscule, le deuxième chant. Les Chants du
Crépuscule, au moins leur début, leur départ, sont tout
entiers sous l'influence, on pourrait presque dire sous
l'inspiration, au moins temporaire, au moins provisoire,
de la révolution de 1830. Il avait fort bien vu natu-
rellement, ou plutôt, ce qui vaut mieux, il avait très
bien senti que ces trois journées n'étaient pas, ne pou-
vaient pas être un simple recommencement, un
recommencement pur et simple, une imitation plus ou
moins traditionnelle des grandes journées révolution-
naires de la grande Révolution ; qu'elles étaient, qu'il
fallait qu'elles fussent tout autre chose; car l'Empire
s'était produit depuis, l'Empire s'était mis entre,
l'épopée impériale, il y avait eu l'Empire entre les
deux. Il avait bien senti tout ce qu'il y avait, tout ce
qu'il y avait eu dans ces nouvelles journées de napo-
léonien, de gloire impériale, de guerre impériale,
d'épopée impériale. Ce n'est point dans sa préface qu'on
le voit, dans sa préface sans titre ni mention de pré-
face, datée du 25 octobre 1835, et qui, comme toutes
ses préfaces en prose, est un chef-d'œuvre de bafouil-
lage. C'est déjà dans le Prélude, qui est beau, étant, en
vers, daté du 20 octobre 1835, et après lequel en effet
il n'avait plus rien à mettre en préface :

De quel nom te nommer, heure trouble où nous


[sommes ?

011 sont précisément les trois ou quatre grands vers de


cette strophe :
C'est peut-être le soir qu'on prend pour une aurore
«
!
Peut-être ce soleil vers qui l'homme est penché,
Ce soleil qu'on appelle à l'horizon qu'il dore,
Ce soleil qu'on espère est un soleil couché! »

Cette liaison de guerre, cette liaison napoléonienne


est marquée au seuil du recueil, dans le premier poème
du recueil, Dicté après Juillet 4830, en vers dont les
uns sont bons et les autres mauvais :
Frères 1 et vous aussi vous avez vos journées !
Vos victoires, de chêne et de fleurs
couronnées,
Vos civiques lauriers, vos morts ensevelis,
Vos triomphes, si beaux à l'aube de la vie,
Vos jeunes étendards, troués à faire envie'
A de vieux drapeaux d'Austerlitz /

Mais on ne peut pas dire


que cette parenté, que Cette
liaison lui ait échappé.
Soyez fiers ; vous avez fait autant pères.
que
Les droits d'un peuple entier conquis vos
par tant de
[guerres,
Vous les avez tirés tout vivants du linceul.
Juillet vous a donné, pour sauver
vos familles,...
Voue êtes bien leurs fils! c'est leur sang, c'est leur
[âme...
Ils ont tout commencé : vous avez votre tour.
C est pour vous qu'ils traçaient
avec des funérailles
Ce cercle triomphal de plaines de batailles,
Chemin victorieux, prodigieux travail,
Qui de France parti pour
enserrer la terre,
En passant par Moscou, Cadix, Rome
J
Va de emmape à Montmii,ail !
et le Caire,

§ 3. On ne saurait trop lire Hugo


pour prendre
des leçons de constance. On ne saurait croire combien
de fois il a manqué, tenté, essayé, recommencé
cer-
tains morceaux, certains vers et certaines strophes,
avant d atteindre, en un jour de bonheur, à la formé
définitive, à la plénitude. Combien de fois il
a lancé
dans tous les sens des essais, avant d'obtenir une fois
le morceau. Des essais qui ne lui revenaient jamais, qui
ne lui restaient jamais sur la conscience, puisqu'il les
publiait, puisqu'il publiait tout. Il y aurait tout un
travail à faire, ou plutôt une multitude de travails, à
prendre toutes ces familles, toutes ces parentés, toutes
ces filiations, toutes ces contaminations, les bons en-
fants et les mauvais, les bien venus et les mal venus,
les apolliniens et les avortons, les chevalier- Phœbus
et les Quasimodo, suivre toutes ces traces, noter les
essais, les glorieux et les inglorieux, mesurer les pas,
parvenir enfin avec lui au triomphe. Il avait un don
unique entre tous, un don particulièrement précieux
pour le travailleur, pour le producteur, pour un bour-
reau de travail comme lui, pour un gros abatteur de
besogne ce cynisme particulier, si parfait, cette impu-
:

dence païenne, cette impudeur qui lui faisait donner


presque indistinctement au public, et sensiblement aussi
honorablement les uns que les autres tout ce qu'il
produisait ; le bon et le mauvais ; sachant bien que
dans le tas il y (en) avait du très bon ; et que si ce
n'était pas pour aujourd'hui ce serait pour demain.

§ 4. — Il disait lui-même qu'il ne faut jamais cor-


riger un livre qu'en en faisant un autre. Notamment
Odes et Ballades, préface de 1828 : car, sa méthode
— (il adorait parler de lui à la troisième personne,
l'auteur, l'auteur de ce livre) — consistant à amender
son esprit plutôt qu'à retravailler ses livres, et, comme
il l'a dit ailleurs, à corriger un ouvrage dans un
autre ouvrage, on conçoit que chacun des écrits qu'il
publie...
§ 5. — La dernière strophe que nous venons de
citer est par exemple, in fine, un essai malheureux
d'enfermer en une strophe, en un vers, en quelques
vers, tout l'espace, toute l'étendue de la conquête napo-
léonienne.

Chemin victorieux, prodigieux travail,


Qui de France parti pour enserrer la terre,
En passant par Moscou, Cadix, Rome et le Caire,
Va de Jemmape à Montmirail l

n'est autre, n'est que l'essai laborieux, contourné,


linéaire, pénible, plusieurs fois maladroit, qui dans le
même recueil, deux ans plus tard, dans Mil huit cent
onze! — (10 août 1830 — août 1832) — devait éclater
en ce vers d'une évocation prodigieuse; réussie, totale,
d'une grandeur égale à la grandeur de son objet :
Ce n'était pas Madrid, le Kremlin et le Phare,
[La diane au matin fredonnant sa fanfare,]

§ 6. — Ce qui prouve qu'un vers est toujours plus <v

grand que plusieurs vers.


§ 7. — Comme aussi un mot est toujours plus grand
que plusieurs mots.
§ 8.
— Aussi je ne peux pas souffrir les personnes
qui mettent plusieurs mots.
§ 9. — Nos enfants n'ont pas à reprendre (le fil) du
même endroit, du même point que nous. Nous n'ou-
blions que cela. C'est tout.
§ 10.
— Nos enfants n'ont pas notre âge. Un point,
c'est tout. Ils n'ont pas notre âge de l'humanité.
§ 11. — Un mot n'est pas le même dans un écrivain
et dans un autre. L'un se l'arrache du ventre. L'autre
le tire de la poche de son pardessus.

§ 12. — Les blessures que nous recevons nous les


trouvons dans Racine. Les êtres que nous sommes nous
les trouvons dans Corneille.

§13.
— Suite de Dicté après Juillet 1830. —
Vous êtes

Fous êtes les enfants des belliqueux lycées !


Là vous applaudissiez nos victoires passées ;
Tous vos jeux s'ombrageaient des plis d'un étendard.
Souvent Napoléon, plein de grandes pensées,
Passant, les bras croisés, dans vos lignes pressées,
Aimanta vos fronts d'un regard 1

Aigle qu'ils devaient suivre, aigle de notre armée

§ 14. — C'est aussitôt après que vient II. — A la


Colonne. — La liaison n'est pas marquée dans le texte
seulement, elle est marquée dans l'ordre même des
poèmes. L'épigraphe nous apprend, une épigraphe qui
n'est plus une vieille chanson et qui n'est plus de
Du Bellay, une épigraphe nous apprend que Plusieurs
pétitionnaires demandent que la Chambre intervienne
pour faire transporter les cendres de Napoléon sous la
colonne de la place Vendôme.
Après une courte délibération, la Chambre passe à
l'ordre du jour.
(Chambre des députés, séance du 7 octobre
1830.)
C'est le poème
Oh! quand il bâtissait, de sa main colossale,
Pour son trône, appuyé sur VEurope vassale,
Ce pilier souverain,
Ce bronze, devant qui tout n'est que poudre et sable,
Sublime monument, deux fois impérissable,
Fait de gloire et d'airain;
Quand il le bâtissait, pour qu'un jour dans la ville
Ou la guerre étrangère ou la guerre civile
Y brisassent leur char,

Ça c'est pour la Commune. Et aussi pour la Guerre.


Pour les deux Guerres conjuguées.

§ 15. — Si une note est savante, une note sur une


note est savante au carré. Ceci est donc une note sur
la note précédente. Pareillement, parallèlement appuyé
sur l'Europe vassale est aussi un essai, un pâle essai du
grand commencement de Mil huit cent onze 1 —
0 temps où des peuples sans nombre
Attendaient, prosternés sous un nuage sombre,
Que le ciel eût dit oui !
Sentaient trembler sous eux les États centenaires,
Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres,
Comme un mont Sinciï !
Courbés comme un cheval qui sent venir son maître,
§ 16. — Ceci n'est plus une note sur une note. C'est
une autre. Dans Hugo la Colonne, l'Arc de Triomphe et
les Invalides marchent ensemble, si je puis dire. Il y a
une liaison historique, politique ; réelle, littéraire entre
ces trois monuments. Aujourd'hui, par un événement
historique et politique qu'il y aurait lieu d'approfon-
dir, par un événement réel et littéraire la position de
ces trois termes a changé, la liaison a changé. La
Colonne s'est comme effacée, malgré Vuillaume. Et c'est
le Panthéon qui est comme venu la remplacer. Surtout
depuis que Hugo y est venu et l'a fait rendre, s'il est
permis de parler ainsi, aux grands hommes. Aujour-
d'hui la trilogie des monuments c'est l'Arc-de-Triomphe,
le Panthéon et les Invalides.

§ 17. — Les blessures que nous recevons, nous les


recevons dans Racine ; les êtres que nous sommes, nous
le sommes dans Corneille.
§ 18. — Quoi qu'ils en disent, quoi qu'ils en pen-
sent même peut-être, les Français sont généralement
cornéliens. Et d'autre part comme il n'y a que les Fran-
çais qui soient assez fins pour être raciniens, il suit
qu'en réalité il y a beaucoup moins de raciniens que
de cornéliens.
§ 19. — Quand nous ferons, à notre tour, quand
nous referons après tant d'autres le célèbre parallèle
(si inégal) de Corneille et de Racine, nous reconnaîtrons
aisément, ce sera une de nos premières constatations,
une de nos reconnaissances capitales, mais une de nos
reconnaissances pour ainsi dire préliminaires, sur le
seuil, avant le seuil, que Corneille ne travaille jamais
que dans le domaine de la grâce et que Racine ne tra-
vaille jamais que dans le domaine de la disgrâce. Cor-
neille n'opère jamais que dans le royaume du salut,
Racine n'opère jamais que dans le royaume de la per-
dition. Corneille n'a jamais pu faire des criminels et
des pécheurs, (ses plus grands criminels et ses plus
grands pécheurs), qui ne fussent éclairés de quelque
reflet de quelque lueur de la grâce, qui ne fussent
nourris de quelque infiltration de la grâce ; abreuvés ;
qui ne se sauvassent en quelque point, en quelque
sorte. De quelque manière. Et même les sacrés de Racine
sont pétris de disgrâce. Ce n'est pas seulement Phèdre
qui est une païenne, et une chrétienne, et une janséniste
à qui la grâce a manqué. Non seulement toutes ses
femmes et toutes ses victimes et tous ses hommes.
Mais ses enfants même, ce qui est infiniment pire, mais
ses sacrés mêmes, ses exécrables prêtres, Joad, Eliacin,
Josabeth ; Esther, Mardochée ; son prophète même, ou
ses prophètes. Ils sont tous irrévocablement pétris de
disgrâce, (serait-ce donc de la disgrâce janséniste ; qui
placée comme un germe, comme un virus à l'origine
même, au point d'origine de l'homme et de l'œuvre,
se serait ensuite et lentement et patiemment diffusée
jusqu'aux membres les plus éloignés ; comme naturelle-
ment ; par une diffusion naturelle ; sans compter les
contaminations auxiliaires d'une amitié seulement in-
terrompue), (et peut-être seulement apparemment inter-
rompue), ils sont tous quelqu'un à qui la grâce a
manqué. Non seulement des chrétiens à qui la grâce a
manqué, mais tous, des païens pour ainsi dire à qui la
grâce a manqué, des Grecs, des Romains ; des Infi-
dèles à qui (on peut le dire, si étrange que cela pa-
raisse), à qui la grâce a manqué; des Turcs ; enfin des
Juifs mêmes, des prophètes à qui la grâce a manqué,
autant qu'on peut le dire, au moins la grâce préci-
sément de prophétie.
Par contre il y a quelque chose de désarmant, de
vraiment 'touchant à voir l'opiniâtreté forcenée, fréné-
tique, l'entêtement, l'efforcement, la persévérance, l'en-
durance, la force d'illusion sur soi, la méconnaissance
de soi, la constance extraordinaire, l'application, le
studieux, le sérieux, la patience, le scolaire avec le-
quel Corneille s'est efforcé pendant toute l'immense
deuxième moitié de sa carrière,

Le sort, qui de l'honneur nous ouvre la barrière,


Offre à notre constance une illustre matière ;

s'est appliqué laborieusement à faire des criminels


extraordinaires, plus noirs que le noir de fumée, sans
jamais parvenir, le vieux et le maître, avec tout ce
labeur, malgré tout ce labeur, à faire un seul être
disgracié. Racine n'a jamais pu faire un être gracieux,
non pas même Bérénice.
Corneille n'a jamais pu faire que des êtres gracieux,
Racine n'a jamais pu faire que des êtres disgraciés, et
ce qu'il y a de tragique c'est qu'il est impossible de
nier qu'il les faisait tout naturellement, qu'ils sortaient
de lui, qu'ils lui venaient naturellement ainsi.
Les vieux criminels censément les plus endurcis de
Corneille ont le cœur plus pur que les plus jeunes ado-
lescents (et surtout adolescentes) de Racine. L'impuis-
sance à la cruauté des cornéliens est désarmante. La
cruauté naturelle, profonde, des raciniens est sans
limite. Et cela sans aucune exception. Cette Iphigénie
même, par exemple, pour nous en tenir dans ces notes
et dans cette inscription à un seul exemple, cette Iphi-
génie même par exemple dont on nous parle tout le
temps, comme elle est déjà foncièrement cruelle, (la
cruauté des jeunes, la pire de toutes, la seule peut-
être irrévocable, implacable, infernale, irrévocablement
condamnée, irrévocablement perdue), (inguérissable et
d'ailleurs littéralement monstrueuse), comme sa sou-
mission à son père a un fond de cruauté, comme elle
est bien déjà la fille d'Agamemnon et de Clytemnestre.
Cette réponse terrible à son père, d'une sourde cruauté
tragique :
Mon père,
Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi.
Quand vous commanderez, vous serez obéi.
Ma vie est votre bien. Vous pouvez le reprendre :
Vos ordres sans détour pouvoient se faire entendre.
D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis
Que j'acceptois l'époux que vous m'aviez promis,
Je saurai, s'il le faut, victime obéissante,
Tendre au fer de Calchas une tête innocente,
El respectant le coup par vous-même ordonné,
Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné.

Il n'y a pas un mot, pas un vers, pas un demi-vers,


pas un membre de phrase, pas une conjonction, il n'y a
pas un mot qui ne porte pour mettre l'adversaire, (le
pèro), dans son tort. Le dialogue racinien est géné-
ralement un combat, (on pourrait dire constamment un
combat) ; dans le dialogue racinien le partenaire est
généralement, constamment un adversaire ; le propre
du personnage racinien est que le personnage racinien
parle constamment pour mettre l'adversaire dans son
tort, ne se propose que de mettre l'adversaire dans
son tort, ce qui est le commencement même, le prin-
cipe de la cruauté. Les personnages cornéliens au con-
traire, qui sont la courtoisie, la générosité même, même
quand il ne veut pas, même quand ils ne veulent pas,
ne parlent jamais que pour mettre l'adversaire, le par-
tenaire, l'ennemi même dans sa raison, et ensuite
vaincre libéralement cette raison.
Tout est adversaire, tout est ennemi aux personnages
de Racine, ils sont tous ennemis les uns des autres
et ils ne parlent jamais que pour mettre l'adversaire
dans son tort et ainsi justifier d'avance ensemble, en
dedans, les cruautés qu'ils exerceront sur lui, comme
lui-même a déjà justifié les cruautés qu'il exercera
sur eux.
Les victimes de Racine sont elles-mêmes plus cruelles
que les bourreaux de Corneille. Ces pauvres bourreaux
de Corneille ne réussissent point à être réellement
cruels. Ils ne le sont point naturellement, sincèrement.
Ils ignorent le raffinement, qui est toute la cruauté. Le
raffinement ne leur vient point. Ils n'en ont pas le
goût, ils n'y ont point de compétence. Nulle maîtrise.
Ils n'y sont point inspirés. Ils ignorent la douceur,
qui est toute et plus que la cruauté. C'est un genre
où ils ne réussissent point.
Esther même ne vaut pas mieux. Elle a, on verrait
aussitôt qu'elle est aussi cruelle, sinon plus ; elle a
toute la perfidie de cruauté plus que d'une femme du
monde, d'une femme de cour, et en plus, en outre,
ce qui achève tout, comme Joad elle l'a sacrée.
Mais où cette Iphigénie est surtout redoutable, c'est
dans la tendresse. Où elle est invincible, c'est dans la
cruauté de tendresse. Alors il n'y a pas un mot qui ne
porte :
Si pourtant ce respect, si cette obéissance
Paroît digne à vos yeux d'une autre récompense,
(Au fond il n'y a pas un mot qui ne soit meurtrier).
(Et il faudrait les marquer tous).
Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis,
J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis
Peut-être assez d'honneurs environnoient ma vie
Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie,
Ni qu'en me l'arrachant un sévère destin
Si près de ma naissance en eût marqué la fin.
Fille d'Agamemnon, c'est moi qui la première,
Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père ;
C'est moi qui si longtemps le plaisir de vos yeux,
Vous ai fait de ce nom remercier les Dieux.
(Quels vers ; une douceur unique ; et il n'en reste qu'un
arrière-goût de cruauté filiale pour ainsi dire ; un goût,
une sorte de cruauté filiale de jeune Atride, d'on ne
sait quelle jeune Atride, avec tous les raffinements,
comme en germe, en filial, en jeunesse, en jeune
bourgeon. Quels vers incroyables, dépensés à cela. Lui
aussi quel poète chrétien il eût été, mais s'il eût été
chrétien.
Et pour qui tant de fois prodiguant vos caresses,
Vous n'avez point du sang dédaigné les foiblesses.
Hélas ! avec plaisir je me faisois conter
Tous les noms des pays que vous allez dompter ;
(Comparez la dure, la rude et presque insolente réponse,
on oserait presque dire la mise à sa place, la rétorqua-
tion, le retorquement, la réfense, la remise en place de
Rodrigue à son père, après, quand il s'est revêtu du
droit de la faire, quand il a commencé par faire son
devoir, presque insolente, si ensemble, si fondu, si
loyalement respectueuse et presque insolente. C'est
comme une prise de commandement, et qui sonne
quelle virilité. Il n'y a pas de plus grande innocence.
Quelle innocence dans cette révolte du Cid. Quelle
impuissance de cruauté, d'offense dans ces cornéliens.
Il n'y a pas de danger que Iphigénie soit insolente.
Elle est infiniment pire. Sous chacune de ses paroles,
sous ses silences même, encore plus, sous chacun de
ses silences couve une insolence qu'elle veut bien ne
pas dispenser, une impertinence volontairement res-
treinte, réduite, reconduite, tenue en main, tenue en
guide, une insolence, une impertinence royale, fille de
roi, quel roi, (secrètement fille d'Atride) ; ou le der-
nier, le pire de tout, une insolence de tendresse, une
impertinence tendre.

Et déjà, d'Ilion présageant la conquête,


D'un triomphe si beau je préparois la fête.
Je ne m'attendois pas que pour le commencer,
Mon sang fât le premier que vous dussiez verser.
Non que la peur du coup dont je suis menacée
Me fasse rappeler votre bonté passée.
Ne craignez rien : mon cœur, de votre honneur jaloux,
Ne fera point rougir un père tel que vous ;
Et si je n'avois eu que ma vie à défendrfJ,
J'aurois su renfermer un souvenir si tendre.
Mais à mon triste sort, vous le savez, Seigneur,
Une mère, un amant attachoient leur bonheur.
Un roi digne de vous a cru voir la journée
Qui devoit éclairer notre illustre hyménée.
Déjà sur de mon cœur à sa flamme promis,
Il s'estimoit heureux : vous me l'aviez permis.
Il sait votre dessein; jugez de ses alarmes.
Ma mère est devant vous, et vous voyez ses larmes.
Pardonnez aux efforts que je viens de tenter
Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.

AGAMEMNON

Ma fille, il est trop vrai. J'ignore pour quel crime


La colère des Dieux demande une victime ;
Mais ils vous ont nommée. Un oracle cruel
Veut qu'ici votre sang coule sur un autel.
Pour défendre vos jours de leurs lois meurtrières
Mon amour n'avoit pas attendu vos prières.
Je ne vous dirai point...

Il faudrait citer tout le poème, toute la tragédie. Aga-


memnon, et Clytemnestre. Achille seul, qui es't bête,
en est moins méchant. Il n'est pour ainsi dire pas
cruel. Mais c'est par dégradation, par effacement. Il
voudrait peut-être bien. Mais il ne peut pas. Il ne
sait pas.
Tout ce que je veux retenir pour aujourd'hui, tout
ce que nous pouvons retenir dans cette note c'est que
Iphigénie parle, pense et sent dans le même registre
qu'Agamemnon et que Clytemnestre. Et sa cruauté,
cette sorte de cruauté native est encore aggravée, infi-
niment, de ce qu'elle a d'(apparemment) innocent, de
ce qu'elle est une cruauté innocente, une cruauté de
(grande) enfant. La cruauté est partout dans Racine.
Elle est, elle fait le tissu même de son oeuvre, la tex-
ture. Ses enfants (Eliacin) au fond sont plus cruels
que ses femmes, avec l'aggravation de l'enfance, de
l'apparente, de la prétendue innocence de l'enfance.
Et ses femmes sont naturellement plus cruelles que ses
hommes, ce qui n'est pas peu dire. Ou pour aller
plus profondément peut-être, ses hommes sont femmes,
ils ont tous souffert de la contamination féminine, de
quelque contamination féminine. Ils sont tous dévi-
rilisés, et c'est la cruauté féminine même que l'on
retrouve en eux.
§ 20. — Cf. Cette grande ignorance du mal de Cor-
neille, cette grande inexpérience, cette grande incom-
pétence, cette souveraine maladresse, notamment de
la cruauté, qui est peut-être tout le mal. Ses grands
criminels. Ses traîtres ne trahissent point. Ils voudraient
bien. Mais ils ne savent pas. Ils ne peuvent pas. Cette
grande impuissance du mal. Notamment de la cruauté.
Ce manque d'invention du mal, de la cruauté; ce
manque total d'imagination. Et au contraire la terrible
invention de Racine, cette terrible invention de mal, de
cruauté ; cette prodigieuse imagination racinienne.
§ 21. — Les cornéliens ne se blessent jamais, même
et surtout quand ils se tuent ; leur honneur alors est
précisément de ne point se blesser, en un sens de ne
point se faire de mal. Plus ils sont ennemis, plus ils
se battent, moins aussi, moins donc ils se veulent du
mal, moins ils se veulent de mal, moins ils se bles-
sent et ils veulent se blesser. C'est l'idée cornélienne
même, on pourrait dire le système cornélien, le grand
honneur cornélien. Au contraire ces malheureux per-
sonnages de Racine, ils ont tellement la cruauté dans
le sang, dans le sang charnel, que même quand ils
ne sont pas ennemis, même quand ils ne se battent
pas, ils se blessent toujours. Ils sont naturellement
blessants. Ils blessent par métier, par office, par na-
ture. Par attitude. Ils blesseraient pour se donner une
contenance. Ils sont venus au monde blessants et un
constant exercice aiguise leur cruauté, maintient l'aigu,
la pointe de leur cruauté. De leur blessement. Même
quand ils ne se veulent pas de mal, ils s'en font. Par
nature, par entraînement ; par habitude, par exercice ;
par maintien, par cette contenance ; par désœuvrement,
le pire de tout ; par attitude prise, gardée ; par une
attitude de cœur. Par goût acquis, gardé. Et ils finis-
sent toujours par se vouloir du mal, ne fût-ce que de
s'en faire et de s'en être fait.

§ 22. — La libéralité est une certaine grâce dans les


questions d'argent. L'avarice au contraire y est une
certaine rétractilité.
§ 23. — Il y a aussi et généralement, (et c'est la
même), une certaine libéralité du cœur et une certaine
avarice de cœur.

§ 24. — Corneille est plein de toute libéralité. Il y a


constamment dans Racine une avarice perpétuellement
intelligente.
§ 25. — Corneille est gonflé d'un perpétuel pardon.
Ils se pardonnent d'avance, par nature, tout ce qu'ils
se feront. Dans Racine c'est diamétralement le con-
traire. Ils ne se pardonnent pas même ce qu'ils ne se
sont pas fait.

§ 26. — Quand nous ferons notre Polyeucte, (vous


n'avez jamais douté que nous le ferons), ce sera peut-
être le temps non point d'essayer de donner une idée
de la grandeur de Corneille, mais de se proposer d'en-
trer un peu dans le détail de l'organisation de cette
grandeur.
§ 27. — Par son impotence même de mal, de cruauté
Corneille va plus profond que Racine. Car la cruauté
n'est point, tant s'en faut, ce qu'il y a de plus pro-
fond. Elle n'est point le profond du cœur, elle n'est
point le profond de l'homme. Il y entre souvent beau-
coup de vanité. La charité va infiniment plus profond.
Elle est si je puis dire un vice pire, infiniment pire,
(une inhumanité, surhumanité, sous-humanité infini-
ment pire). Plus mordante, infiniment plus profond,
plus dominante, plus attachée, à sa proie. Les saints
et les martyrs sont infiniment plus pétris, tenus par
la charité, infiniment plus pétris de (la) charité, infi-
niment plus mordus de charité que les criminels, que
les cruels ne sont mordus de cruauté. L'empreinte,
plus que l'empreinte, la blessure, la morsure, la nour-
t
riture est infiniment plus profonde, plus ineffaçable.
(Plus grave). De la charité que de la cruauté. Le saint
est infiniment plus marqué que le cruel. Il est infini-
ment plus dévoré de charité que le cruel n'est mordu
de cruauté. Son cœur consumé d'amour. Son cœur
dévoré d'amour. On pourrait presque dire que le saint
est plus irrécusablement victime de sa charité que le
criminel, que le cruel n'est victime de sa cruauté.
§ 28. — C'est pour cela que Corneille était tiré de
toutes parts vers Polyeucte. Il était conduit, il montait
de toutes parts vers Polyeucte. Par toute cette grâce,
dont son oeuvre est pleine ; par toute cette charité, dont
son œuvre est pleine ; par tout son héroïsme ; par vingt
autres montées.
§ 29.
— On parle toujours de l'ordonnance de Racine.
L'opinion commune est qu'une ordonnance règne dans
la vie et l'œuvre de Racine et qu'elle ne règne pas, au
même titre et tant s'en faut, dans la vie et l'œuvre de
Corneille. Qu'il y a une ordonnance dans la vie et
l'oeuvre de Racine. Il faut s'entendre. Sur ce mot.
Sur le sens de ce mot. Racine est administré avec
une certaine ordonnance impeccable intelligente qui
règne sensiblement dans la construction de la vie, pres-
que souverainement dans la construction de l'oeuvre,
qui se poursuit, (mais alors souverainement), jusque
dans le moindre détail. Il faudrait beaucoup s'entendre
sur cette ordonnance. Elle est réelle, et souveraine, dans
le dialogue, dans le détail, dans le détail du dialogue.
Le peu que nous avons donné d'Iphigénie est saisissant
d'ordonnance, merveilleux de cette ordonnance. Mais
aussitôt qu'on pousse un peu plus loin on s'aperçoit
presque aussitôt que cette ordonnance n'est pas tou-
jours un ordre, et que vite, et que bientôt il s'en faut
de beaucoup que cette savante, que cette parfaite,
que cette intelligente, que cette harmonieuse, que cette
presque trop intelligente, que cette admirable ordon-
nance, (presque un peu fatigante), (et qui par une
sorte de tension fatiguerait), (par une application comme
trop tenue, soutenue, maintenue, que l'on donne et
que l'on reçoit, qui ferait crier), bien tôt on s'aper-
çoit que cette impeccable ordonnance, loin d'être tou-
jours un ordre, recouvré souvent les pires désordres,
organiques. Tout le monde est forcé de s'apercevoir
du désordre organique qu'il y a dans Phèdre, (je dis
organique de tragique, je. dis ici organique d'art seule-
ment, je ne parle pas des autres, des autres orga-
niques) ; non seulement un désordre (intime) de vie ;
mais un désordre d'art ; un désordre organique crois-
sant d'art. Ce désordre éclate dans Phèdre, où par
ailleurs pullulent non pas seulement les beaux vers,
mais des vers d'une profondeur, (d'humanité, de dis-
grâce), d'un retentissement, d'une beauté incroyable ;
et tant des plus beaux vers qu'il y ait en français.
Ce désordre éclate, à tous les yeux, dans Phèdre, mais
il est partout, mais il était fréquent, lui-même le sen-
tait, lui-même le savait. Et il allait croissant, depuis
longtemps, presque depuis toujours, quand il éclata
dans Phèdre et quand lui-même le sachant coupa court
à son œuvre, à la production de son œuvre par le
plus audacieux arrêt qu'il y ait peut-être dans l'his-
toire des lettres, par le plus mystérieux, par le plus
secret, lui-même par le plus tragique. Par le plus
éminemment, par le plus profondément, pour ainsi
dire par le plus techniquement tragique. Plus que tout
autre, lui seul peut-être tout à fait ce grand psycho-
logue connaissait son mal secret ; cette impuissance
intime d'ordre ; cette singulière infirmité propre ; son
mal mystérieux ; sa propre disgrâce. Plus le don du
vers lui venait, lui montait, du vers profond, du vers
sourd pour ainsi dire, du vers à retentissement illimité,
à retentissement d'une profondeur infinie, par contre
plus l'ordre lui manquait, l'ordre intérieur, l'orga-
nisme profond, la charpente organique ; l'organisation
de l'organique ; l'ordre de l'organisation ; l'organi-
sation du tragique ; un ordre plus profond. Singulière
contrariété. Lui-même le sentait bien, l'analyste
implacable. Croyons qu'il le sentait, qu'il le voyait,
qu'il le savait plus que nous. Lui le cruel analyste,
le maître de cruauté il sentit mieux que personne
cette cruauté suprême, la seule irréparable peut-être,
la cruauté du don. Une interruption, un silence de
douze et quatorze ans, une diète, un jeûne de quatorze
ans ne lui apporta aucun soulagement, s'il est vrai
que le même désordre n'éclate jamais, n'éclate nulle
part autant que dans Esther et Athalie ; avec cette aggra-
vation qu'il y devient le pire de tous, un désordre de
sacristie, le plus incohérent de tous. Car quand on nous
parle de l'ordonnance d'Athalie, d'abord il ne faut pas
confondre somptueux avec grand, et alors on a le droit
de parler de somptueuse ordonnance, à condition qu'il
soit bien entendu et qu'il demeure entendu que l'on
sait que ordonnance ne veut point dire ordre. Ordre
profond, ordre organique.

§ 30. — L'appareil n'est point l'ordre. Ou plutôt


tantôt il peut être un vêtement du désordre, intérieur,
tantôt un appareil, mécanisme extérieur, un mécanisme
de levier, un simple outil, une traduction extérieure
fidèle, pieuse, déférente, obéissante, de l'ordre, d'un
profond ordre intérieur. Une manifestation, une repré-
sentation de l'ordre. Il peut être un pardessus jeté
sur du désordre. Il peut être un vêtement fidèle qui
porte au dehors le secret des articulations, de l'arti-
culation, d'un ordre intérieur.

§ 31. — Ainsi une fois de plus ce que l'on croit


communément, ce que l'on croit d'abord est tout sim-
plement diamétralement le contraire de ce que recèle
une réalité plus profonde. L'ordonnance est dans
Racine, une ordonnance presque à ce point impeccable
qu'elle nous pince au cœur et nous fait nous récrier.
Qu'elle nous ferait crier. Mais un ordre profond, un
ordre de race, un ordre de chair même est dans
Corneille. Non seulement les tragédies de Racine ne
sont pas toujours organisées dans le secret de leur
corps, (mais au contraire machinées), mais générale-
ment elles ne sont point organisées entre elles. Je dirais
-volontiers qu'elles sont comme en série numérique.
Je veux dire qu'en un certain sens l'une recommence
l'autre, comme un nombre recommence un nombre.
Ce sont des nombres ordinaux qui se succèdent, et
par suite des nombres cardinaux. Lui-même le sentait
bien et quand il rompit la série, on n'eut pas d'autre
impression que celle d'une série linéaire qui s'arrête,
qui s'interrompt, que l'on interrompt, d'une série arith-
métique qui fortuitement s'arrêterait ; que l'on rompt ;
d'une série homogène et unilinéaire en un certain
sens; on n'a que l'impression d'une interruption; on
n'a nullement l'impression d'un découronnement ou
d'un incouronnement, d'un inachèvement ou d'un désa-
chèvement, d'un organisme qui ne parviendrait point
à son achèvement, à son couronnement ; d'un man-
que ; ou si l'on veut d'un manque en quantité seu-
lement ; nullement d'un manque en qualité, en forme,
en achèvement, en chef et en couronne.
Ils ont tous le même mérite. Il eût fait une tragédie
comme tant d'autres (tragédÍes), comme tant d'autres
les siennes, après tant d'autres, un chef d'œuvre incon-
testablement ; comme tant de chefs d'œuvre, après tant
de chefs d'œuvre. Une Iphigénie en Tauride. Quoi en-
core, quel chef d'œuvre, voué d'avance à être un chef
d'œuvre. Mais un chef d'œuvre pour ainsi dire en
série linéaire homogène de chefs d'œirvre. Un chef
d'oeuvre sans étonnement. Au fond il faisait toujours
la même tragédie, qui était toujours un pur chef
d'œuvre, en en variant, en en faisant varier constam-
ment les données (presque arbitrairement et comme
intellectuellement, comme on fait varier, à titre d'exer-
cice, les données d'un problème de géométrie ou
d'arithmétique, généralement d'un problème de mathé-
matiques). Une tragédie racinienne est en un sens
toujours la même tragédie. Qui est proprement la
tragédie racinienne. Ainsi la série de ses tragédies est
en un sens comme une série mathématique, comme une
série arithmétique, comme une série linéaire de chefs
d'oeuvre. Nullement une construction, une structure
organique. Lui-même le sentait bien et pour ne pas
faire la même il faisait varier constamment les données,
comme pour faire à chaque fois un autre problème ;
mais nullement les données intérieures, la race et le
sang, les racines charnelles de la race et le cœur ; cela,
nul homme, fût-il un homme du plus grand génie,
et du plus rare, nul homme ne peut les faire varier ;
nul homme ne les peut reviser ; car c'est plus profond
que le génie même, c'est la source même, la souche
et l'origine du génie ; et de tout ; nul homme ne les
peut faire varier quand il veut ; quand il lui est com-
mode ; à son gré ; nul homme ne les peut commo-
dément faire varier intellectuellement et arbitrairement.
C'était tout de même une répétition. Lui faisait des
répétitions, ou plutôt il continuait, il répétait une
profonde répétition intérieure. Il manifestait, il repré-
sentait une sorte d'incurable répétition intérieure. Pour
y échapper, pour s'en évader il faisait constamment
jouer les personnages, il faisait varier les condi-
tions. Mais il ne pouvait que les faire varier exté-
rieurement, il ne pouvait que faire varier les condi-
tion" extérieures et pour ainsi dire géographiques ;
topographiques, chronographiques. Historiques. L'évé-
nement. Et encore au fond l'événement était toujours
le même. D'une première part, moins extérieure, il
faisait constamment -varier les situations tragiques
mêmes de ses personnages, (et les situations scéniques),
les situations passionnelles réciproques de ses amants
et de ses maîtresses ; (mais tout cela était déjà donné,
indiqué, limité, mesuré dans Andromaque, une fois
pour toutes, une fois pour toutes ses tragédies, une
fois pour toute sa carrière, le jeu maximum était donné
dans Andromaque, le jeu à quatre, avec maximum d'ir-
réversibilité (dans la passion, chacun des quatre,
(ou des cinq, exactement, car il faut y mettre Hector),
chacun des cinq aimant qui aime un(e) autre, (et le
circuit ne s'arrêtant que parce qu'Hector est mort), (et
(ainsi) (ou peut-être même non ainsi, non pour cela)
parce qu'Andromaque et lui, (seuls), forment un couple
clos), (et ce couple clos seul peut arrêter le circuit,
un tel circuit, y mettre un terme). E't ce n'est point
par hasard que nous sommes conduits à parler de
maximum et par maximum. Ce n'est point fortuite-
ment que nous sommes contraints à faire intervenir
cette expression venue des mathématiques. Il est cer-
tain que toute tragédie de Racine repose sur une sorte
de jeu arithmétique, de combinaison arithmétique. Sur
une combinaison de nombres, d'un certain nombre
pour chaque. Andromaque par exemple au départ est
une combinaison à quatre (ou cinq) ; elle donne sensible-
ment le maximum de nombre, le nombre maximum.
Des formules arithmétiques très simples donnent (aussi-
tôt) le nombre d'événements qui peuvent surgir de
ces quatre (ou de ces cinq), le nombre maximum d'évé-
nements qui peuvent surgir d'un nombre déterminé de
personnages interférant au maximum entre eux. C'est
un nombre lui-même limité. Sous toute tragédie de
Hacine il y a, on distingue cette trame arithmétique.
Bérénice même n'est point purement, uniquement une
tragédie à deux. Elle est même elle aussi une tragédie
à quatre, si l'on compte, comme on le doit, la raison
d'Etat, personnage assurément plus important, person-
nage moins pâle, personnage plus personnage que ce
pauvre Antiochus.
Toute tragédie racinienne ou plutôt la tragédie raci-
nienne se présente toujours comme ayant une trame
arithmétique. Et pour faire une tragédie par an, nou-
velle, la même, pour renouveler sa même perpétuelle
tragédie, son même chef d'œuvre, Racine est forcé,
Racine en est réduit à faire varier arithmétiquement
les données, les conditions arithmétiques de cette
trame arithmétique, le nombre et la situation, les
situations réciproques (arithmétiques et comme géomé-
triques) de ses personnages, de ses passionnels.

§ 32.
— Réparation à Racine et rectification pour le
même. — Vous m'entendez bien, Halévy, heureusement
vous me pardonnez à mesure que j'avance. Vous
sentez combien moi-même je me sens grossier, com-
bien je me fais l'effet d'un barbare, combien je me
demande pardon quand je pousse dans l'œuvre de
Racine une analyse aussi grossière. Des centaines, des
milliers de vers m'assaillent de toutes parts, si purs,
si beaux, si harmonieux ; plus que virgiliens ; si mélo-
dieux même ; d'une telle ligne, d'une telle plénitude,
d'une telle beauté ; d'une telle courbe ; si parfaits ;
d'un tel accomplissement ; si parfaitement purs, si par-
faitement beaux, si parfaitement harmonieux; d'une
telle ligne, d'une telle coupe ; d'un tel couronnement ;
si plastiques ; si statuaires; d'une telle évocation ; d'un
tel marbre ; tant de vers inimitables, d'une beauté,
d'une pureté parfaite ; aux profondeurs, aux reculées
d'humanité infinies. Et entre tous assurément quand ce
ne serait que ces quatre -vers, les quatre vers culminants,
les quatre vers de Bérénice font entendre une protes-
tation éternelle ; ils sont même sept :

Pour jamais! Ah! Seigneur, songez-vous en vous-


[même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence, et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?

Mais nous avons quarante ans, je crois l'avoir dit.


Nous savons de la vie, nous connaissons, nous avons
éprouvé de la vie. Nous sommes plus exigeants. Il ne
nous suffit plus qu'un marbre soit impeccable. Il ne
nous suffit plus qu'un vêtement de marbre. Nous vou-
lons, nous devons rechercher plus avant. Plus outre.
Sous le grain parfaitement fin, parfaitement pur de ce
marbre, sous les plis impeccables, parfaitement har-
monieux de ce vêtement, de ce revêtement, sous les
plis antiques, inimitables, sous la draperie antique nous
voulons savoir si un coeur bat pur, ou si ce ne serait
pas un cœur cruel ; sous cette patine invinciblement
dorée nous voulons savoir quel sang coule dans ces
veines ; et si ce sont des veines pécheresses, au moins
de quel péché ; tâche ingrate, proposition ingrate, pro-
pos ingrat ; exigence ingrate, exigence virile ; requête
ingrate, réquisition ingrate ; exigence quarantenaire
nous voulons savoir comment sont articulés ces muscles
de marbre, comment ils sont insérés dans l'épaule et
dans la hanche, comment on leur a mis le bras dans
l'épaule. Pour parler assez grossièrement. Sous ces plis
harmonieux, sous ces plis de vêtement incomparables,
il faut, nous voulons savoir si la construction orga-
nique est correcte, s'il y a une construction organique,
si l'être est correct, s'il est organisé, organique.
Et nous sommes conduits à nous demander s'il n'y a
pas une tout autre sévérité, une tout autre organisation
dans la rude pierre de Corneille.

33.
— Ce que nous nous demandons seulement ici,
§
ce que nous constatons précisément en ce moment, ce
n'est point ce que vaut la tragédie racinienne, ce que
nous étudions, ce que nous voulons un peu considérer,
c'est la relation que soutiennent entre elles les succes-
sives tragédies de Racine. Cette relation est qu'elles
constituent, qu'elles sont la même, qu'elles sont toutes
ensemble, à leur tour, année par année, la tragédie
racinienne, déplacée seulement, comme glissant sur un
registre annuel, sur un registre annuaire, je veux dire
sur un registre par années ; ou, si l'on veut, que la
tragédie racinienne passe d'année en année par (toutes)
les tragédies de Racine. Que vaut ensuite la tragédie
racinienne, ce qu'elle est, quelle elle est, comme elle
est, cela, mes enfants, il y faudra un peu plus que des
notes. Ce qu'elle est elle-même en elle-même préci-
sément sous ces transformations, à travers ces dépla-
cements. Dans tous ces cas, sont tous ces revêtements.
§ 34. — Note sur note. Les querelles elles-mêmes

de Racine avec ses maîtres jansénistes, si acres, si
cruelles elles-mêmes, les ingratitudes de ce coeur ingrat
ne prouvent nullement qu'il ne fut point janséniste,
qu'il ne l'eut pas été originairement, qu'il ne le fût
point demeuré, qu'il ne le fût point naturellement.
C'est un des cas les plus fréquents, les plus connus
non pas seulement de l'histoire littéraire mais de toutes
les histoires. De toute histoire. On ne querelle souvent
aussi bien, à ce point d'âcreté, à ce point de cruauté,
à ce point de volonté, et en même temps d'instinct, à
ce point de pénétration, à op point de sûreté, à ce point
de pointe, que ce que l'on est (demeuré) soi-même.

§ 35.
,...-
Nous savons très bien cè que nous voulons
dire quand nous parlons d'un païen, d'un infidèle,
d'un Juif à qui la grâce a manqué.

§ 36. — Sur les gracieux et les disgracieux, il faut


évidemment quelque résolution pour avouer, pour con-
venir, pour voir que Bérénice même est un être disgra-
cieux. Il faut évidemment rompre pour cela avec beau-
coup d'habitudes mentales. Il faut refaire beaucoup
de faux plis. Mais lorsqu'on va, lorsqu'on atteint à l'or-
ganisation même il faut bien reconnaître qu'elle n'est
pas un être gracieux. Au sens de la grâce elle n'est
pas un être heureux. Elle est, il faut le dire, une
malheureuse.

§ 37. —Le labeur de Corneille au contraire pour


ne pas arriver à faire des êtres malheureux, c'est-à-dire,
au fond, des êtres disgràcieux, disgrâciés, est admi-
rable. Au fond il n'y a pas une femme de Corneille
dont on puisse dire : C'est une malheureuse ; et il n'y a
tout de même pas un homme de Corneille dont on
puisse dire : C'est un malheureux.

§ 38. — Dans le dialogue racinien il n'y a pas un


mot qui ne porte. Non pas seulement pas un mot, mais
pas un oubli, pas un silence qui ne vaille, qui ne soit
habile, voulu, fait. Qui ne porte, c'est-à-dire qui ne
porte un coup. Qui ne fasse mal, qui ne serve à faire
du mal à quelqu'un. Les personnages de Corneille
n'offensent pas. Ils ne savent pas, offenser, même et
surtout quand ils se le proposent solennellement, quand
ils sont venus exprès pour ça de derrière les portants.
Don Gomès, comte de Gormas, fait tout ce qu'il peut
pour offenser don Diègue. Il est venu exprès pour lui
chercher une grande querelle. Il accumule les mots bles-
sants, (preuve de son impuissance), les parodies, les
imitations de mots, les allusions blessantes, les rappels,
les reprises de mots, les traits, les pointes et les coups
de marteau (d'armes). Tout cet appareil (lui) réussit si
peu que pour en finir il est forcé de lui donner un
soufflet. Alors c'est rituel. Il se reconnaît. Don Diègue
aussi se reconnaît. Tout le monde se reconnaît. Tout
le monde est content. Don Diègue. Rodrigue se recon-
naîtra. Chimène. Le comte est bien content d'être enfin
entré dans la règle. Il est à son affaire. Il est dans son
état, dans son habitude, dans sa sûreté. Dans ses plis.
Il est sûr de son affaire. Tout le monde est sûr (avec
lui, et avec don Diègue) qu'il y a eu une offense.
Elle est commise. On a eu assez de mal à l'obtenir. Elle
est déclarée. Décrétée. Elle est officielle. Elle est accom-
plie. Enfin. Il était temps. Au fond tout le monde en
reçoit un grand soulagement. Enfin on voit où l'on
va. Les personnages de Racine n'ont pas besoin d'une
cérémonie rituelle, d'un rite et d'une grossièreté pour
offenser. Ils offensent tout le temps. Ils n'ont pas be-
soin de donner un soufflet pour trouver des mots qui
percent le cœur. Les personnages de Racine offensent
constamment, et au fond même ils ne font que cela.
Ce n'est point ce soudard innocent qui offense, mais
c'est l'innocente, c'est la douce, c'est la tendre Iphi-
génie qui sait offenser, c'est la fine et malheureuse
Bérénice elle-même :

é
11 bien, il est donc vrai que Titus m'abandonne?
Il faut nous séparer ; et c'est lui qui l'ordonne.

Ah! cruel, est-il temps de me le déclarer?


Hé bien! régnez, cruel; contentez votre gloire :

Vous ne comptez pour rien les pleurs de Bérénice.


Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez !

§ 39. — C'est là qu'on le voit, combien la grossièreté,


surtout cette grossièreté voulue et comme innocente,
est autre que l'offense et que la cruauté. Autre que la
disgrâce et que l'ingratitude.

§ 40. — On voit aussi, on sait assez combien ce


mot de ci-uel(le) et même de cruauté revient dans
Racine. Combien de fois il y figure. C'est là un véri-
table mot conducteur, motif conducteur, c'est-à-dire
non pas un appareil, une applique extérieure mais un
mot, un mouvement réellement central, réellement,
profondément intérieur qui revient toutes les fois qu'il
est réellement nécessaire. Ce mot est partout dans
Racine, toujours si juste, si central, si justement appli-
qué, si intérieur, si réellement nécessaire. Il est dans
Racine presque un mot technique, certainement un
mot rituel, le mot même de la révélation du coeur.
Aussi nos historiens de la littérature et nos critiques
nous enseignaient-ils que c'était un mot emprunté au
jargon du temps, au jargon amoureux. Les historiens
sont bien précieux.

§ 41. — Ce mot est à tel point un mot conducteur


que dans les deux citations de Bérénice que nous avons
données il commence, en même place, deux couplets
qui se suivent, immédiatement. Ces deux emplois du
mot, ces deux mots ne sont pas seulement dans la
même scène, dans la même page ; ils donnent le ton à
deux répliques qui se succèdent immédiatement. Ils
sont parallèles, parallèlement employés. En couple. Ils
repartent de l'un sur l'autre. Ils invoquent, ils sont
comme deux invocations au seuil de deux couplets,
une double invocation au seuil d'un double couplet.
§ 42. — Tout est adversaire, tout est ennemi aux
personnages de Racine ; les hommes et les dieux ; leur
maîtresse, leur amant, leur propre cœur.

§ 43. — Nulle part autant que dans Racine n'apparaît


peut-être le poignant, le cruel problème de l'innocence
ou de la prétendue innocence de l'enfant.

§ 44. — La cruauté pardonne encore. La charité ne


pardonne point. C'est elle qui est impardonnable.

§ 45. — Le saint est infiniment plus la proie de la


charité que le cruel de la cruauté.

§ 46. — Ni l'ordonnance n'est l'ordre, ni la désordon-


nance n'est le désordre. Ni l'ordonnance ne fait l'ordre,
ni le désordonnancement -ne fait le désordre.

§ 47. — L'ordonnance règne surtout dans le détail.


L'ordre règne dans le corps même.

§ 48. — L'ordonnance couvre. L'ordre règne.

§ 49. — Il est plus naturel de mettre, il est plus com-


mode de mettre de l'ordonnance dans le détail que dans
l'œuvre même, dans l'œuvre que dans la vie. C'est une
progression descendante du détail vers l'œuvre, de
l'œuvre vers la vie. L'ordre au contraire suit la progres-
sion contraire. Il vient de la vie même. Il va, il descend
de la vie vers l'œuvre, de l'œuvre vers tout le détail,
du corps de l'œuvre vers tout le détail de l'œuvre.
C'est dans la vie pour l'œuvre et dans l'œuvre pour
le détail, dans le corps de l'oeuvre pour le détail de
l'oeuvre que l'ordre prend sa force et son origine, son
point de force et son point d'origine.

§ 50. — L'ordonnance est une apprêteuse. L'ordre est


un souverain. Il peut y avoir une mode dans l'ordon-
nance. Dans l'ordre il ne peut y avoir qu'un ordre.

§ 51. — Il faut dire aussi que cet éclatant désordre


(organique) d'art de Phèdre traduit admirablement en
art, sur le registre de l'art, cet incroyable désordre (or-
ganique) de vie.

§ 52. — Une tragédie par an, excepté cette extraor-


dinaire Phèdre, qui sortant déjà par trop de la série,
prit une incubation de trois ans.

§ 53. — Toutes les tragédies de Racine se couron-


nent chacune elle-même. Ce sont des reines séparées.
Des sœurs jalouses ? les sœurs de Cendrillon ? Ignorant
la grâce, il ignore, elles ignorent totalement la com-
munion. Au contraire les trois tragédies de Corneille
d'un seul et même et triple geste comme des cariatides
se couronnent en Poll,cucte.

§ 54. — Sur le même modèle, sur le même plan,


artificieusement, laborieusement varié, il eût fait une
tragédie par an, toute sa vie, un chef d'oeuvre par an.
Comme un condamné. Rien n'est triste à cet égard et
rien n'est un enseignement, rien n'est désolé, rien ne
sent la condamnation, l'habitude, la résignation au
travail, l'habitude du travail comme ce plan en prose
que nous avons de sa main du premier acte d'Iphigénie
en Tauride. Aussi il arrêta.
§ 55. — Il eût fait une tragédie aussi bien qu'une
autre, un chef d'oeuvre aussi bien qu'un autre.
§ 56.
— Toute la vie. Vingt chefs d'oeuvre sans nou-
veauté, sans institution ; comme depuis Andromaque,
une fois Andromaque donnée, il en avait fait cinq, six,
il allait en faire sept sans nouveauté, sans institution
nouvelle.
Rien ne donne une impression d'arbitraire, de gra-
tuit, comme ce plan en prose d'Iphigénie en Tauride ;
une impression pénible ; un devoir ; une tâche. Iphi-
génie fait ceci ; le prince fait ceci ; la confidente fait
ceci ; le peuple fait ceci ; Iphigénie dit ceci ; le peuple
fait ceci. Ils sont tous les uns au bout des autres. Il
n'éprouva pas le besoin d'aller plus loin. Il n'avait pas
une santé comme un Hugo. Ce courage cynique dont
nous avons parlé quelquefois. De faire n'importe quoi,
pourvu qu'on en fasse. Il sentait bien que cette fois-ci
il allait refaire tout à fait la même.

§ 57. — Il faisait varier constamment les données,


comme pour se donner à lui-même à chaque fois un
autre problème. Mais c'était le même.
L'illusion d'un autre problème.
§ 58. — Quand on lit ce plan en prose de son premier
acte d'une Iphigénie en Tauride, on voit bien que pour
lui cette expression de la magie du vers, quand on l'ap-
plique à lui, n'est plus du jargon littéraire ni du jargon
de l'histoire littéraire, mais qu'elle exprime la réalité
même. C'était vraiment, réellement, littéralement une
magie, un charme ; et plutôt une magie noire qu'une
magie blanche.
Quand le vers manque, tout manque. Le charme.

§ 59. — L'événement était toujours le même. Ça


finissait toujours mal. Par des péripéties de même
forme on était toujours conduit à des catastrophes de
même forme ; aux mêmes désastres ; l'événement même
était impur; l'événement même était malheureux, était
disgrâcié.

§ 60.
— La force de grâce de Corneille au contraire
est telle qu'elle envahit l'événement même. Une tra-
gédie de Corneille finit toujours bien. Héroïsme, clé-
mence, pardon, martyre elle finit toujours par un
couronnement. Les palmes temporelles croissantes dans
les trois premièrs s'achèvent, se promeuvent, se cou-
ronnent dans Polyeucte en palmes éternelles. L'événe-
ment même est pur dans une tragédie de Corneille, dans
les tragédies de Corneille ; l'événement même est saint,
l'événement même est heureux, l'événement même est
plein de grâce.

§ 61. — Il faisait varier non seulement le nombre


(des personnages) et les situations réciproques, l'arith-
métique et la géographie, l'arithmétique et la géométrie,
mais il doublait son jeu, il doublait le nombre de ses
combinaisons en faisant jouer, selon qu'il faisait jouer
ce qu'il faut bien nommer l'irréversibilité ou la ré-
versibilité. Il avait ainsi deux registres, un double
registre. C'est-à-dire selon que deux termes, que deux
personnages s'aiment entre eux ou que chacun aime
qui ne l'aime pas et aime un(e) autre. Dans le pre-
mier cas on a, on obtient un couple clos. Dans le
deuxième cas naissent ce qu'il faut bien nommer les
circuits, qui lui sont si familiers, chaque terme repor-
tant sur l'autre. Au départ, dès Andromaque, le poète
nous présente le plus parfait exemple, le cas maximum
du plus long circuit non clos (si ces deux mots peuvent
aller ensemble), du circuit non clos du plus grand
nombre de termes. Et en même temps du circuit pur,
je veux dire du circuit sans couple clos, sinon au der-
nier terme, du circuit où aucun couple clos n'est inter-
calé. Dès lors il n'avait plus qu'à dégrader. Et dès lors
il se produit par là même une sorte de balancement
quadruple, ou quintuple, fatigant à suivre.
§ 62. — Toute tragédie de Racine repose sur un plan,
sur un tracé ; et cela aussi devient vite fatigant.
§ 63. — Cette cruauté qu'il dans les Plaideurs.
y a
C'est dans la comédie que ça se voit bien. Justement
parce qu'elle est moins sous les armes. Et cette grâce
au contraire, cette noblesse qu'il y a dans le Menteur
et dans la Suite du Menteur. Dans les Plaideurs la
cruauté est même sarcastique et a déjà comme une
résonance moderne.
§ 64. — Le drapement n'est point l'ossature et l'arti-
culation.
§ 65. -La force de (la) grâce de Corneille est telle
qu'elle n'effectue pas seulement cette célèbre purgation
des passions que disaient, que voulaient les anciens ;
cette purgation des caractères et des moeurs. Mais elle
va jusqu'à ce point qu'elle effectue la purgation de
l'événement même.
§ 66. — Ce retard de trois ans de Phèdre, cet espa-
cement, ce premier espacement fut la première indica-
tion qu'il y avait quelque chose de changé, quelque
chose de rompu, que le rythme, annuel, était rompu ;
et cet avertissement lui-même était numérique, chrono-
logique. On put comprendre après qu'il avait marqué
une première détente, l'avant-dernière détente, le com-
mencement, le premier coup de la rupture du rythme ;
qu'il avait signifié qu'après cet avertissement l'ceuvre
elle-même allait se rompre. Que la dernière détente
serait la rupture même.

§ 67. — Les tragédies de Racine sont des sœurs


séparées alignées qui se ressemblent. Les quatre tragé-
dies de Corneille sont une famille liée.

§ 68. — D'une tragédie de Racine on peut faire une


carte. D'une tragédie de Corneille on ne peut donner
qu'un schéma, comme ceux que l'on voit dans les livres
d'histoire naturelle.
§69. — Sur les vers de l'intercession dans Polyeucte.
i"
— Tous les vers de l'intercession que nous avons mar-
qués, que nous avons retenus dans Polyeucte, qui
annoncent, qui introduisent, qui représentent, qui mani-
festent, qui déclarent, qui proclament publiquement,
qui définissent pour ainsi dire techniquement l'inter-
vention, l'intercession des saints ; intercession générale
des saints pour les pécheurs ; applications pour ainsi
dire, intercessions particulières de Néarque pour
Polyeucte et de Polyeucte pour Félix et de Néarque et
1
Polyeucte ensemble pour Pauline et les autres s'il y
en a ne font qu'introduire, que présenter, quand même
ils sont après, cette grande prière de Polyeucte pour
Pauline en présence de Pauline qui est déjà propremént
une prière d'intercession.
C'est une des plus grandes beautés de Polyeucte que
cette figuration constante, partout présente, qui élargit,
qui agrandit encore, si possible, qui pénètre perpétuel-
lement, qui déborde incessamment le texte. La figura-
tion, qui est un des mécanismes essentiels du sacré,
est perpétuellement présente dans cette tragédie sacrée,
elle en est aussi un des mécanismes essentiels.

§ 70. — C'est un de ces merveilleux accords inté-


rieurs, un de ces merveilleux accords essentiels dont
cette tragédie est pleine, dont elle est comme nourrie.
§ 71. — Un texte ferme et précis, parfaitement
(dé)limité, parfaitement dessiné, au contour ferme et
net, sans un soupçon de fausse ombre, sans un soupçon
de l'emploi de l'estompe, tout en hachures, un texte de
toute première grandeur, parfaitement classique, et
qui pourtant on ne sait comment sans aucune dégrada-
tion baigne dans un bain de dépassement de sa propre
grandeur, dans on ne sait quelle expansion, quel
débordement infini, en est tout pénétré, tout infiltré
dans son tissu même, sans cependant y perdre la tenue
d'un seul grain, sans s'y dissoudre d'un seul de ses
grains, c'est un sort, pour parler comme lui, qui n'a
peut-être été donné qu'à lui. Car il ne faut même pas
dire que c'est un sort qui n'a été donné qu'à de très
rares œuvres ; et à de très rares hommes, à de très
rares poètes. C'est un sort qui sans doute n'a été donné
qu'à lui, qui fait de Polyeucte une œuvre unique. Les
autres penchent d'un côté ou de l'autre. Ou bien les
agrandissements et les obscurs de l'extratexte avancent
sur la pureté, sur la dureté du texte, gagnent, estom-
pent, mordent, lui rongent quelque grain. Et ce sont,
comme dirait Hugo, des conquêtes de la nuit. Ou bien
la dureté du texte arrête, interdit, au moins sur quelque
point, les agrandissements de l'extra texte. Ou bien le
romantique (en quelque temps que ce soit), (qui est de
tous les temps) envahit le classique, ou bien le clas-
sique est un peu pauvre. Ce qui fait, entre vingt causes,
de Polyeucte une réussite unique, l'œuvre entre toutes
éminente, c'est ce parfait équilibre. La netteté en est
parfaite, et la grandeur, l'agrandissement n'en est pas
moins infini. La grandeur du texte est parfaite et totale
et la grandeur de l'extratexte n'en reçoit pourtant
aucune limitation. Par le dedans. Aucun empêchement.
La pureté, la dureté du texte ne se laisse entamer en
rien. Elle ne se laisse pas ronger d'un grain, dissoudre
d'un grain. La ligne est aussi pure, la pierre est aussi
nette, aussi dure, aussi exacte ; aussi dure sous l'ongle ;
aussi parfaitement, aussi exactement dure. Et le texte
et l'œuvre n'en baignent pas moins dans des obscurs,
dans des ombres, dans des lumières infinies.
Tout ce classique, toute cette mesure, sans biaiser
d'une ligne, sans reculer d'une ligne, sans se laisser
entamer, ronger, atteindre d'une ligne, n'en baigne
pas moins dans un océan de démesuré, de surmesure,
d'extramesure.
Là est la réussite unique.

§ 72. — Un contour aussi fin en même temps,


;
ensemble aussi ferme ; sans un écrasement ; nullement
dégradé.

§ 73. — Mais il y faudra revenir, autrement, ailleurs


que dans ces pauvres notes. Cette communion, cette
communication de toutes parts du texte avec l'extra-
texte sans que sur aucun point du contour elle appa-
raisse ou se trahisse par quelque flottement, par
quelque déperdition. Et cette communion, cette com-
munication qui n'en est que plus parfaite, que plus
totale.

§74. — Ceci dit, il est certain qu'aussitôt après


Phèdre nous présente la deuxième réussite, (mais dans
l'ordre du païen, et nous montrerons peut-être que c'est
en particulier parce qu'elle est de l'ordre du païen
qu'elle n'est que la deuxième), le prodige, (non plus le
miracle), de cet enveloppement, de cette pénétration
du texte par un extra texte.
§ 75. — Cette nourriture, qui chez Corneille n'est
jamais une contamination (romantique) du texte par
l'extratexte, par un extratexte.

§ 76. — Si 1'on voulait parler leur jargon, on dirait


que la figuration est précisément un des facteurs, un
facteur important de cette communion, de cette commu-
nication ; de cette nourriture ; de cet agrandissement
sans déperdition ; de cette nourriture sans dissolution.
Or elle ne peut jouer précisément que dans le chrétien ;
dans le sacré. Or elle manque beaucoup dans Athalie,
bien qu'évidemment elle n'en soit point complètement
absente.

§ 77. — Intercessions des saints pour les pécheurs et


pour les saints (avant), communion des saints et des
pécheurs, communion des saints et des saints, efficace
des prières et des mérites, réversibilité des prières et
des mérites, en un sens réversibilité des grâces les
intercessions de Polyeucte, la théorie si je puis dire
générale de l'intercession, plusieurs fois présentée, au
moins une expressément et comme ex protesso, et
même plusieurs, toutes ces intercessions particulières
ne sont elles-mêmes, ne sont encore que les degrés,
que les préparations, que les introductions, (quand
même elles sont après), que les escabeaux de cette
grande intercession anticipée de Polyeucte pour Pau-
line présente ; celle-ci, cette intercession suprême ra-
masse toutes les autres ; toutes les autres l'annoncent,
et culminent en elle. Ce qui fait la valeur propre de
cette intercession, sa valeur éminente, sa valeur propre
et sa valeur de représentation, sa valeur propre et sa
valeur de commandement, ce qui la dépasse elle-même,
ce qui dépasse et agrandit le texte, c'est qu'elle est
elle-même et qu'elle est plus qu'elle-même, elle est une
prière ordinaire et en même temps, ensemble elle est
déjà comme une prière extraordinaire ; ,elle est une
prière de la terre, une prière ordinaire de la terre et en
même temps elle n'est déjà plus une prière de la terre,
elle est une prière de la terre et déjà elle est une^ prière
du ciel. Elle intervient, elle intercède au cœur même de
ce tragique débat :

Je te suis odieuse après m être donnée 1

POLYEUCTE
Hélas 1
PAULINE

Que cet hélas a de peine à sortir !

Encor s'il commençait un heureux repentir,


Que, tout forcé qu'il est, j'y trouverais de charmes 1
Mais courage, il s'émeut; je vois couler de's larmes.

POLYEUCTE

J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser


Ce cœur trop endurci se prit enfin percer !
Le déplorable état où je vous abandonne
Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne ;
Et, si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs,
J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs;
Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière,
Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière,
S'il y daigne écouter un conjugal amour,
Sur votre aveuglement il répandra le jour.
Seigneur, de vos bontés il faut que je l obtienne ,
Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne :
Avec trop de mérite il vous plut la former,
Pour ne vous pas connoître et ne vous pas aimer,
Pour vivre des enfers esclave infortunée,
Et sous leur triste joug mourir comme elle est née.
PAULINE

Que dis-tu, malheureux ? qu'oses-tu souhaiter ?

POLYEUCTE

Ce que de tout mon sang je voudrois acheter.

PAULINE
Que plutôt
POLYEUCTE

C'est en vain qu'on se met en défense :


Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense.
Ce bienheureux moment n'est pas encor venu ;
Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.

PAULINE

Quittez cette chimère, et m'aimez.


Il faut du courage, et beaucoup de barbarie, et de la
décision, et prendre sur soi, et se faire à soi-même un
rude refoulement, et être résolu à se faire, à se donner
à soi-même une bien triste opinion de soi-même pour
couper ici, pour ainsi rompre aussi arbitrairement cette
scène la plus liée qu'il y ait au théâtre, s'il est permis
de parler ici de théâtre ; (et pourquoi n'en parlerions-
nous pas, si ce fut l'art de Corneille, et s'il est vrai
qu'un grand artiste, un grand écrivain ne méprise pas,
ne néglige pas les conditions, organiques, et le métier
de son art, mais leur donne au contraire la plus grande
considération) ; d'une liaison intérieure tout à fait indis-
soluble. On nous pardonnera sur ce que ceci ne sont
que des notes. Ce qui fait la grandeur de cette prière
et de cette intercession, ce qui en fait la reculée, et en
même temps l'exactitude, la sévère, la dure exactitude,
c'est qu'au premier plan elle est d'abord littéralement
une prière ordinaire, une prière de la terre, une prière
d'homme, comme nous pouvons, comme nous en de-
vons tous faire, la prière d'un mari chrétien pour sa
femme infidèle. Et ensemble au deuxième plan, au
L
deuxième degré c'est dedans, c'est déjà une prière de
l'intercession proprement dite. Par une secrète, par une
ardente anticipation intérieure, par une secrète prise de
possession antérieure de ses palmes, humble, chré-
\ tienne, secrète, mais si évidente, pour tous, pour lui-
-
même, par une secrète prise de commandement anté-
rieure, par une secrète saisie antérieure de sa future,
de sa prochaine autorité de béatitude il parle, il prie
déjà pour sa femme comme un martyr dans le ciel
prie pour sa femme qui est restée sur terre. Comme
tous ceux qui sont partis, comme tous ceux qui sont
arrivés prient pour tous ceux qui sont restés. Voilà ce
qui donne à cette prière son plein, cette plénitude, cette
avance, tant d'exactitude, une totale exactitude et en-
semble cette éternelle avancée. C'est déjà, c'est dedans,
c'est d'avance une prière, une intercession rituelle. C'est
l'office de saint Polyeucte. C'est déjà l'Église triom-
phante. Comme toute l'Église triomphante prie pour
toute l'Église militante. Et pour l'Église souffrante. Et
tant de force et tant de beauté vient de ce que c'est
partout dedans, de ce que ce n'est dit nulle part. Quand
Polyeucte parle de son sang,

Ce que de tout mon sang je voudrois acheter.

il est sisecrètement sûr que c'est plus qu'une prière et


plus qu'un vœu, (je ne dis pas seulement plus qu'un
propos et plus qu'un rêve), (ce qui est hors de cause,
car ce serait si grossier et si mince et si impie), que
c'est un engagement, que c'est une promesse, que c'est
déjà fait ; que c'est une réalité ; la saisie de la main
d'une réalité éternelle; que son martyre est déjà une
chose entendue ; qu'il a un crédit ouvert, un crédit
mystique ; (à peine) anticipé ; que son sang est dispo-
nible ; qu'il va commencer d'en user;

Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux!


Mais pour en disposer, ce sang est-il à vous ?

que c'est acquis; et comme il dit lui-même, que c'est


fait.
§ 78. — Un des grands vices, originels, de Racine,
est ce point de départ qu'il prit généralement dans
Euripide, qui ne le valait pas, qui lui était si notable-
ment inférieur. Ce point d'appui, cette origine. Non
seulement ce point d'origine des sujets, mais ce point
d'origine d'un certain ton. Les finasseries, les avocai-
series, les discussions d'Euripide, ses pauvres malices,
ses impiétés déjà modernes sont 'très sensiblement
inférieures à Racine. Il y a infiniment plus de religion,
je dis grecque, païenne, dans Phèdre, plus d'antique
et de culte et de rite et de piété, grecque, antique,
païenne, que dans les subtilités, dans les malices,
dans les perpétuels procès d'Euripide. C'est en beau-
coup de sens Euripide qui est le plus moderne.
§ 79. — De la deuxième part, pour faire varier ses
tragédies, Racine en faisait varier les conditions plus
extérieures, les situations, les conditions historiques et
géographiques. Il en avait fait d'antiques. La première
était antique. Elle contenait, elle était toutes les autres.
Il en fit de romaines, d'impériales romaines, il en fit
d'asiatiques, il en fit une turque; singulière inquiétude
de changement, de variation ; de renouvellement par le
dehors, par les topographies historiques et géogra-
phiques, par les conditions climatériques ; singulière
inquiétude et qui trahit presque tragiquement, inquié-
tude tragique et qui trahit cette peur, en lui-même,
cette impression, cette certitude de faire toujours la
même. On pourrait même dire, on pourrait ajouter : il
en fit deux hébraïques. Il était secrètement tourmenté
de cette idée, de cette vue, de cette connaissance qu'il
avait de lui-même. — Quelques lecteurs pourront
s'étonner ([seconde] préface) — qu'on ait osé mettre
sur la scène une histoire si récente. Mais je n'ai rien
vu dans les règles du poëme dramatique qui dût me
détourner de mon entreprise. A la vérité, je ne conseil-
lerais pas à un auteur de prendre pour sujet d'une
tragédie une action aussi moderne que celle-ci, si elle
s'étoit passée dans le pays où il veut faire représenter
sa tragédie, ni de mettre des héros sur le théâtre, qui
auraient été connus de la plupart des spectateurs. Les
personnages tragiques doivent être regardés d'un autre
œil que nous ne regardons d'ordinaire les person-
nages que nous avons vus de si près. On peut dire que
le respect que l'on a pour les héros augmente à mesure
qu'ils s'éloignent de nous : major e longinquo reve-
rentia.

Il y aurait tant à dire sur cette maxime. Mais il faut


arrêter ces notes. Ce n'est par aucun éloignement, c'est
" par un rapprochement au contraire que les cornéliens
reçoivent cette dignité.

L'éloignement des pays répare en quelque sorte la


trop grande proximité des temps. Car le peuple ne met
guère de différence entre ce qui est, si j'ose ainsi par-
ler, à mille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues.
C'est ce qui fait, par exemple, que les personnages turcs,
quelque modernes- qu'ils soient, ont de la dignité sur
notre théâtre. On les regarde de bonne heure comme
anciens. Ce sont des mœurs et des coutumes toutes
différentes. Nous avons si peu de commerce avec les
princes et les autres personnes qui vivent dans le Ser-
rail, que nous les considérons, pour ainsi dire, comme
des gens qui vivent dans un autre siècle que le nôtre.

Il a raison et on est avec lui. Mais plus au fond,


au deuxième degré, de profondeur, courent déjà, sous
ces mots de différentes, d'autres, cette inquiétude, ce
souci, cette préoccupation de différenciation.

C'étoit à peu près de cette manière que les Persans


étoient anciennement considérés des Athéniens. Aussi
le poëte Eschyle ne fit point de difficulté d'introduire
dans une tragédie la mère de Xerxès, qui étoit peut-
être encore vivante, et de faire représenter sur le théâtre
d'Athènes la désolation de la cour de Perse après la
déroute de ce prince.
On voit de reste combien il y aurait à dire sur ce
rapprochement généralement mal fondé de la tragédie
française avec la tragédie grecque.

Cependant ce même Eschyle s'étoit trouvé en personne


à la bataille de Salamine, où Xerxès avoit été vaincu.
Et il s'étoit trouvé encore à la défaite des lieutenants de
Darius, père de Xerxès, dans la plaine de Marathon.
Car Eschyle étoit homme de guerre, et il étoit frère de
ce fameux Cynégire dont il est tant parlé dans l'anti-
quité, et qui mourut si courageusement en attaquant
un des vaisseaux du roi de Perse.
Cynégire t'eût dit : Nous sommes deux égaux 1 Dans
cette prose désarmante de Racine, si modeste, si à sa
place, comme tout ce qui est de notre dix-septième
siècle, si sourde on sent constamment courir, ou plutôt
sous cette prose, une arrière, une sous-inquiétude
d'obtenir des différenciations, d'obtenir, par un voyage
annuel, une différenciation, une différence nouvelle
annuelle. Du moins je sens cette constante, cette per-
pétuellement renaissante inquiétude.

§ qu'on
80. — Ce texte comme tant de textes et sans
s'en aperçoive court sur deux plans. Expressément, sur
un premier plan, il ne parle d'éloignement que pour
justifier de sa dignité, de la dignité de cette nouvelle
tragédie. Au-dessous, sur un deuxième plan, ce texte
trahit une inquiétude de la nouveauté même, pour la
différenciation.
C'est ce goût, ce besoin de nouveauté pour la diffé-
renciation, pour le renouvellement qui dans la stérilité
d'un Voltaire lui fera faire les plus grands voyages, lui
fera commettre les extrêmes divagations géographiques
et chronographiques, l'emmènera en Chine, dans on
ne sait quelle Perse et Babylonie, plus ou moins de
convention, plutôt plus que moins, et toujours chez les
Turcs. Dans tout cet Orient du dix-huitième siècle
français. Dans cette pâteuse Musulmanie. Dans cette
persistante Turquerie. Le goût du Turc est toujours très
mauvais signe pour le classique français. Il n'est bon
que dans Molière. Et le commencement du voyage (tra-
gique) est tout de même dans Bajazet.

§ 81. — Quand donc lui-même il arrêta l'entreprise,


ce n'était jamais qu'une série qu'il arrêtait. Ce n'était
point une oeuvre, organique, un être, d'ensemble, qu'il
décapitait ou qu'il découronnait, une ceuvre qu'il inca-
pitait ou qu'il incouronnait. C'étaient des chaînons qui
manqueraient à une chaîne, non point, nullement une
tête qui manquerait à un corps, une couronne à une
tête. Le premier chaînon avait été Andromaque. Il était,
il donnait déjà tous les autres. Le dernier chaînon serait
celui-ci plutôt que celui-là ; et celui-ci ou celui-là de la
fin, qui auraient pu être, qui pouvaient être, ne se.
raient pas, ne seraient jamais. Qu'importe, il n'y aurait
jamais qu'une chaîne rompue. Et des chaînons de
moins. Toute la valeur de l'œuvre est déjà, est incluse
dans chacun des chaînons, était dans le premier,
le ton, le goût, la résonance, le propre de l'œuvre.
Ce que vaut ensuite ce chaînon, ce qu'il est,de quel
ton, de quel métal, de quelle valeur propre, de quel
goût, de quelle résonance, de quel ordre de grandeur,
c'est ce que je répète que nous ne pouvons pas exa-
miner ici. Tout ce que nous y avons pu dire, et en
bref, en préliminaire, c'est que tout est déjà dans
chaque chaînon ; que toute l'œuvre est dans chaque
chaînon ; que les œuvres complètes sont une chaîne de
ces chaînons.
§ 82. — Chacune de ses tragédies est un être à
part soi ; et l'ensemble de l'œuvre n'est point un être
d'ensemble, un être supérieur. C'est un corps d'annelé,
plus annelé même qu'un corps d'annelé, c'est un corps
sans chef et sans couronne.
§ 83. — Qu'importe au contraire pour Corneille les
œuvres de toutes sortes de la deuxième moitié de sa
carrière. (Où il y a encore tant et 'tant de beautés,
partout, sans compter Nicomède et cette unique Psyché).
(Et cette admirable Tite et Bérénice dont il faudra bien
reviser quelque jour le procès). (Et tant d'autres). Mais
pour aujourd'hui ne parlons pas de ces beautés. Une
première carrière, la grande, la plus grande de toutes
les carrières tragiques, la plus grande de toutes les
carrières dramatiques, la plus grande assurément de
toutes les carrières poétiques mêmes venait de s'ache-
ver, de se couronner en Polyeucte. Quatre ans, cinq ans
avaient suffi pour fonder le plus grand royaume, le plus
grand empire de tragique et du poème qu'il y ait
jamais eu. Cinq ans avaient suffi pour fonder cet em-
pire. Ce n'est plus ici un rythme annuel, une produc-
tion annuelle. Il ne faisait point régulièrement (alors)
sa tragédie par an. Ce n'était point ce rythme régu-
lier, arithmétique ; cette vitesse constante ; ce rythme
régulièrement tenu, régulièrement arithmétique. Un
rythme plus secret l'animait. Un rythme secret, moins
aisément saisissable, moins comptable, un secret
rythme organique, à détentes inégales, administrait sa
production, un rythme faisait battre la fécondité de son
génie. Non plus un ryhtme numérique; un rythme (appa-
remment) (plus) irrégulier. Si l'on veut bien penser que
ces quatre œuvres maîtresses s'organisent entre elles
dans leur chronologie de telle sorte que dans les édi-
tions, ou dans des éditions on peut dater le Cid de
1636, Horace et Cinna ensemble de 1639, et Polyeucte
de 1640 on demeure saisi devant ce ramassement d'ac-
célération finale qui partant, qui partie d'une large base
dans une sorte de lenteur et de retardement, (mais
c'était comme une lenteur calculée, une lenteur pour
(mieux) prendre son élan), aboutit au plus prodigieux
rythme de production, à la plus merveilleuse accélé-
ration de fécondité, et de la fécondité la plus utile, la
plus rendante, de la fécondité la plus pleine, qui ait
jamais été donnée au génie d'un homme. Cette accé-
lération unique n'est pourtant que la traduction en
rythme et en nombre d'une essentielle accélération,
d'une secrète accélération, d'une accélération intérieure,
d'une accélération organique. Nous montrerons, mon
cher Pesloüan, nous montrerons ces trois départs, cette
arrivée unique ; ces trois commencements, cette fin ;
ces trois avancées, cette cime ; ces trois contreforts, ce
faîte.

Polyeucte n'est point une quatrième œuvre qui vient


après trois autres. Il ne faut point dire, il ne faut point
compter le Cid, un ; Horace, deux ; Cinna, trois ;
Polyeucte, quatre. Les trois premières sont entre elles
et sur le même plan ; elles sont trois bases et toutes les
trois ensemble et au même titre elles culminent en
Polyeucte. Il fallait à ce faîte les avancées de ces trois
contreforts, les soubassements de ces trois avancées. Et
à ces trois avancées, à ces trois anticipations, à ces
trois promesses il fallait ce faîte, il fallait ce chef et
cette couronne. A ce commencement, à ces origines il
fallait cette fin. Polyeucte ramasse en lui au même titre
les trois premières grandes tragédies, et toutes les trois
ensemble et au même titre elles culminent, elles s'achè-
vent, elles se couronnent en Polyeucte. Il est le bou-
quet d'épis de ces trois gerbes, de cette triple gerbe,
il est la hache de ce triple faisceau. Ce système de
quatre n'est plus seulement, n'est pas un système
arithmétique, numérique. C'est un système organique,
à bàse de trois, à un seul chef.

Nous montrerons le triple ramassement, le ramas-


sement de ce triple faisceau, la culmination, l'achè-
vement, le couronnement, la triple promotion de ces
trois oeuvres en une. Nous la montrerons dans le détail
même. Dans ce que l'on peut continuer à nommer le
mécanisme. Nous la montrerons traduite dans le détail
même et dans le mécanisme. Nous l'avons déjà montrée
traduite, exprimée dans un système de vers et au bout
du vers dans un système de rimes. Nous avons montré
des rimes intéressantes, promues d'Horace à Polyeucte,
formant, faisant un système lié.
Nous montrerons, nous suivrons partout cette triple
promotion. Trois oeuvres avançant d'un même front,
sur un seul front, apportant, offrant ensemble leur
triple nourriture ; trois œuvres s'oubliant elles-mêmes, I

assez grandes pourtant, qui pouvaient être elles-mêmes


des capitales et des maîtresses. Tout le jeune héroïsme
du Cid, tout l'héroïsme chrétien, tout l'héroïsme che-
valeresque, toute la jeunesse, tout l'héroïsme, toute la
chevalerie du Cid promue dans Polyeucte, en jeunesse
éternelle, en héroïsme et comme en chevalerie de sain-
teté. Toute cette jeunesse temporelle, toute cette jeu-
nesse charnelle muée, promue en jeunesse éternelle.
Tout cet héroïsme de guerre promu en héroïsme de
martyre. Tout cet héroïsme temporel promu en hé-
roïsme de sainteté, en héroïsme éternel, en héroïsme
de martyre. Tout cet héroïsme de race (temporelle)
promu en héroïsme de grâce, de race éternelle. Toute
cette générosité jeune et chevalière promue, qui devient
cette jeune générosité de sainteté. D'où cette race dans
la grâce même, comme cette jeune race charnelle et
temporelle dans l'éternel même, cette race à part de
saints, si différente, si plus près de nous que tant d'au-
tres races de saints ; cette race de grâce, cette race de
sainteté si particulière, si chevalière, si généreuse, si
libérale, si française.
Cet honneur de sainteté, venu, procédant par pro-
motion de l'honneur chevaleresque. Quand tant de
saintetés étaient au contraire plutôt, naturellement, lit-
téralement des saintetés sans honneur.
Et cette promotion du Cid à Polyeucte marquée dans
le tissu même, dans la pierre même, dans la matière,
dans le rythme, par la promotion des stances du Cid
aux stances de Polyeucte. Les stances du Cid annon-
cent, préparent les stances de Polyeucte, les stances de
Polyeucte reprennent, raniment les stances du Cid, les
font monter, les font parvenir au degré suprême. Cette
promotion des unes aux autres, cette promotion dans
la matière, dans la chair, cette promotion matérielle,
cette promotion charnelle, cette promotion temporelle
ne fait que représenter dans la matière et dans la chair
la promotion même, la promotion propre, la promotion
entière, totale, intégrale des deux œuvres. D'une oeuvre
à l'autre. Ou plutôt ce sont les mêmes stances qui
sont promues, transférées, qui passent d'un registre à
l'autre, du registre héroïque au registre sacré. Qui mon-
tent. Du temps à l'éternel.
D'autre part, de la deuxième, d'une deuxième part
Horace prépare, Horace apporte, Horace annonce non
plus l'héroïsme chevaleresque, (il s'en faut, et de beau-
coup ; tout repose sur une ruse de guerre qui aboutit
en deuxième au massacre d'un blessé ordinaire et en
troisième au massacre d'un grand blessé; toute la
victoire, (et la victoire d.e Rome même), est fondée
là-dessus; et cette ruse de guerre est fort loin d'être
du même ordre et de la même forme que celle qui
soulève Rodrigue contre les Maures surpris.

Notre profond silence abusant leurs esprits,

car, entre autres (raisons), les Maures eux-mêmes,


Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris ;
c'est donc un tout autre honneur) ; non plus l'honneur
chevaleresque et guerrier, mais déjà un honneur mili-
taire, un héroïsme militaire, non plus guerrier, propre-
ment un honneur, un héroïsme militaire civique, un
honneur, un héroïsme de la guerre militaire civique et
non plus du tout de la guerre chevaleresque. Rodrigue
serait déshonoré instantanément si contre le comte,
dans un combat singulier, il usait d'une ruse de guerre ;
s'il en usait autrement que contre les Maures et dans
la grande guerre ; ce serait frauder le combat de Dieu.
Cet héroïsme de la cité d'Horace, du jeune Horace et du
vieil, sera promu dans Polyeucte en héroïsme de la
cité céleste. C'est le même héroïsme qui est promu du
registre de la patrie, de la cité terrestre au registre
de la cité céleste. Cet amour, cette piété, cette re-
ligion de la terre, d'une terre devient l'amour, la
piété, la religion du ciel. Tout ce qui est de la cité de
Rome devient 'tout ce qui est de la cité de Dieu. Tout
ce qui est de la cité terrienne, de la cité temporelle,
de la cité charnelle devient tout ce qui est de la Cité
intemporelle, de la Cité spirituelle, de la charnelle Cité
éternelle. C'est toute une proposition, c'est tout un
registre qui joue pour qu'un deuxième registre joue
l'année suivante. Et par un choix unique, qui repré-
sente lui-même, dans ce triple faisceau, la plus grande
vocation, la plus grande destination temporelle his-
torique, politique temporelle, cette cité terrestre d'où
ensuite nous partirons est en son origine la cité de
Rome même, en un point, au balancement originel
de sa fortune, la ville de Rome origine et germe et
point de départ de l'Empire romain lui-même soubasse-
ment matériel, organisme matériel, charpente charnelle
du monde chrétien. Charpente matérielle (pré)figurant
le monde chrétien.
Et cette sorte de sainteté romaine, de sainteté sau-
vage qu'il faut bien voir qu'il y a déjà dans Horace.
Dans le jeune. Dans le vieux.
Ainsi tout le romain de Polyeucte est déjà en germe,
en origine dans Horace, et le chrétien y est déjà dou-
blement, triplement annoncé, promis, par l'héroïsme,
par le civique, par une sorte de sainteté antérieure,
par une rigueur, par une rudesse (qui se retrouvera si
tendre dans Polyeucte et qui est déjà si tendre en
réalité dans Horace, et surtout dans le vieil Horace) ; par
le romain, par le temporel romain, par la destination
temporelle de Rome. Par le point d'origine de l'Empire.
Cette promotion d'Horace à Polyeucte étant marquée
dans la matière, dans le détail notamment par cette
promotion que nous avons rencontrée du système lié,
des deux vers, des deux rimes en ort.
De la troisième part enfin non plus seulement tout le
romain de Polyeucte, la force romaine, mais tout l'im-
périal romain, l'empire, la clémence romaine, la paix
romaine, la majesté romaine impériale, jus atque lex,
le droit et la loi, l'administration, le droit romain, la
loi romaine, la force romaine, toute la grandeur tempo-
relle, tout ce qui porte le spirituel et l'éternel de
Polyeucte, la province romaine, -

Gendre du gouverneur de toute la province;

la province asiatique, (Achaïe), Arménie, Judée, le gou-


verneur, les intérêts romains, le procurateur de Judée,
la préfecture, (donc bientôt l'évêque, l'évêque romain),
et aussi tout le Romain philosophe, le paganisme philo-
sophe et adouci, Sévère, qui fait une part si importante
de Polyeucte, qu'on oublie généralement, qu'on mé-
connaît, Félix, Pauline même et surtout dans toute sa
vie antérieure sont posés d'abord, sont préparés, sont
enfin posés une première fois dans Cinna ou la clé-
mence d'Auguste. Tout prêts pour l'année prochaine.
(Et même la mauvaise foi romaine, pour qu'il y en
eût pour Félix.)
Une triple proposition était faite sur les tables de
proposition, un triple pain de proposition était cuit.

Telles étaient, mon cher Pesloüan, nos propres, nos


modestes anticipations ; à nous-mêmes ; nos longues et
poussées méditations communes ; tels étaient quelques-
uns des travaux que nous méditions. Ils sont heureux,
ceux qui peuvent travailler, qui hors du souci, du
tracas, du fatras temporels, dans le grand silence des
lampes aux veillées d'hiver pourront travailler les
auteurs.
Et à présent plus de notes. Keine ... mehr. Plus de
notes et plus de paragraphes. — Cette rupture, Halévy,
aurait lieu dans des circonstances vraiment tragiques.
Elle se produirait, vous le savez mieux que personne,
cœur d'une bataille malaisée. Si différents de carac-
au •

tère, si pareils de cœur, je veux l'espérer, je veux le


croire, j'en suis sûr, d'un caractère, d'un tempéra-
ment, d'une société si différentes ; je veux le croire,
d'un même cœur; plus nous sommes différents, plus
dans cette même armée, dans cette seule armée nous
sommes indispensables l'un à l'autre. Nous sommes
(comme) dans une armée, nous sommes une armée où
tout le monde a le même coeur, mais où l'un est la
cavalerie, l'autre le génie, l'autre l'artillerie, l'autre
enfin l'infanterie. Et encore c'est vous et moi ensemble
l'infanterie. Nous sommes la piétaille. Mais le dernier
carré aussi, c'était la piétaille. Il y a différentes armes.
Une seule armée ; plusieurs armes. Et il faut, pour une
seule armée, qu'il y ait plusieurs armes. Et encore
vous et moi nous ne différons pas tant. Nous différons
encore moins. Nous ne différons pas même d'arme à
arme. Nous sommes même dans la même arme, de la
même arme, nous servons dans la même arme, nous
sommes tous les deux dans l'infanterie. Nous sommes,
nous marchons seulement dans des infanteries un peu
différentes. Vous vous êtes d'un régiment demi-briard.
Moi je suis de cet excellent régiment républicain qui
se nomme le Royal-Beauceron. Seulement il y a des
jours où je donnerais beaucoup pour aller servir un
peu seulement dans le Vert-Vendômois.
Le grenadier va-t-il quereller au voltigeur. Quelle
bataille nous soutenons, ensemble, autant que personne
vous le savez. Nous sommes des vaincus, c'est un point
du moins où je pense que nous tomberions d'accord.
Où je pense que nous pensons ensemble. Nous sommes
des victorieux vaincus. Et qui ne veulent pas, qui ne
peuvent pas rester sur leur défaite, sur leur victoire
défaite, qui ne peuvent pas endurer leur défaite. Nous
luttons dans les conditions les plus difficiles, dans des
conditions presque impossibles. Battus de toutes parts,
éprouvés de toutes parts, nous sommes une petite
troupe qui ne se rendra point. Nous cheminons comme
une troupe battue de toutes parts, non vaincue, qui ne
se rendra point. Est-ce le temps de nous diviser. Battus
de tous les vents, pour nous deux est-ce le temps de
nous séparer. Vais-je gratter sur ma copie votre nom,
faire un faux en somme, puisqu'elle était faite pour
vous, puisqu'elle était inscrite pour vous, puisqu'elle
vous était adressée, puisqu'elle vous était envoyée.
Vais-je mettre à la place, à votre place un faux-nom,
en somme, un nom feint, un pseudonyme. Ne serez-
vous plus celui à qui je m'adresse. Et vous-même vous
croyez peut-être que vous avez auprès de vous un
deuxième lecteur comme moi. Ne vous y fiez pas. Vous
n'aurez jamais un deuxième lecteur comme moi.
Battus de tous les vents, des mêmes vents, nous
sommes, nous passons dans une crise, vous le savez,
nous nous trouvons dans des circonstances tragiques.
Tout ce qui était chargé, officiellement chargé de main-
tenir la culture, tout ce qui est constitué, tout ce qui
a été institué pour maintenir la culture et les huma-
nités trahit la culture ét les humanités. Les trahit offi-
ciellement, formellement, et s'en fait gloire et honneur.
Et profit. Les trahit avec une sorte d'ampleur. Et pres-
que d'invention. Et la culture et les humanités ne sont
plus défendues que par nous, qui n'en avons point reçu
le mandat, je veux dire qui n'en tenons, qui n'en avons
reçu le mandat que de nous-mêmes, je veux dire qui
n'en tenons, qui (n') en avons reçu le mandat (que) de
notre race et de nos grands ancêtres. Spectacle singu-
lier. Spectacle tragique. Une fois de plus la Sorbonne
est tombée dans la scholastique. Et dans la scholastique
du matérialisme, la pire de toutes. Ce n'est point
trahir d'anciennes amitiés, ce n'est, offenser personne
que de dire que cette Sorbonne, que nous avons tant
aimée, ayant absorbé l'École Normale, est devenue une
maîtresse d'inculture, et qui s'en vante, est deyenue
une maîtresse d'erreur et de barbarie, cette Sorbonne où
nous avons achevé nos études. Ces maîtres que nous ~

avons tant aimés, si filialement, que sont-ils devenus.


Phénomène singulier, et qui prouve que la barbarie
toujours veille. Quand nous ferons nos confessions, nous
n'aurons à présenter qu'une Sorbonne accueillante et
encore cultivée, celle d'il y a bientôt vingt ans, alors
ce sera celle d'il y aura quarante ans, une Sorbonne
aimable, française, des maîtres que nous aimions filia-
lement. Vingt ans passent, la barbarie veille. Qu'est-ce
que tout cela est devenu. Autour de nous même, Halévy,
dans notre entourage le plus proche, l'inculture a des
tenants. Vous le savez. Je n'en suis tout de même pas
cause. Je ne vous en veux pas, il ne faut pas m'en
vouloir. En vingt ans une domination temporelle en
matière intellectuelle si solidement établie, (temporelle-
ment, en puissance temporelle), que nulle chaire d'en-
seignement supérieur n'y échappe. Une domination
temporelle d'un parti intellectuel. Une Sorbonne qui
fait trop parler d'elle ; en dehors de l'enseignement,
en dehors du travail. Une Sorbonne dont le moins que
l'on puisse dire est qu'elle fait trop parler d'elle, pour
une honnête Sorbonne. Une domination temporelle
d'un parti intellectuel qui sans doute n'a point les
têtes et les cœurs, qui n'y tient point, (mais) qui a
(toutes) les chaires, qui a les honneurs, qui a l'argent,
qui fait les mariages, comme les (anciens) jésuites, et
comme les (anciens) rabbins, qui a les charges, qui
a le gouvernement temporel, toutes les puissances tem-
porelles. Qui a les concours -et les examens. Une exi-
gence, une tyrannie temporelle intelleeuelle., je veux
dire temporelle en matière intellectuelle comme jamais
les Français d'aucun régime n'en eussent supporté
ne l'eussent supportée. Les Français d'aucun ancien
régime, d'aucun autre régime. Ni de l'ancien régime
royaliste, ni de l'ancien régime républicain. Singu-
lier phénomène, singulière contradiction. Situation sin-
gulière, situation tragique. Des hommes que nous
payons quinze mille francs par an pour enseigner, c'est-
à-dire, je pense, pour maintenir le grec, le latin, le
français, ont trahi le grec, ont trahi le latin, ont trahi
le français ; et ces trois grandes cultures ne sont plus
défendues que par des pauvres et des misérables ;
comme nous ; elles ne sont plus maintenues que par
des gueux ; comme nous ; par des individualités sans
mandat. Par de pauvres professeurs, je veux dire par
des professeurs pauvres de collèges et de lycées. Et
en dehors de l'Université, ou plutôt jointement à l'Uni-
versité, par des journalistes, (car heureusement nous
ne sommes pas les seuls), (et nous sommes de plus
en plus nombreux tous les jours, et bientôt nous se-
rons légion), dans des articles de journaux et de revues.
Dans des fascicules, dans des brochures, dans des
livres. Dans les cahiers. On peut dire que l'Univer-
sité aujourd'hui reçoit beaucoup plus de véritable se-
cours de son dehors que de son dedans. Et ce qu'il
y a de plus fort peut-être dans tout ce débat, c'est que
le pouvoir bureaucratique lui-même, les bureaux du
Ministère de l'Instruction publique, le parti bureaucra-
tique, ou comme on dit dans les polémiques les bureaux
de la rue de Grenelle ont en somme beaucoup plus
défendu la culture que la Sorbonne et l'ont souvent
défendue contre elle. Des hommes qui n'ont jamais fait
de sciences, qui n'en savent pas un mot, qui n'en
soupçonnent rien, qui n'ont jamais fait ni mathéma-
tiques, ni physique, ni chimie, ni biologie, (il faut dire
aussi, à leur décharge, qu'ils n'ont fait non plus, qu'ils
n'ont fait aussi ni lettres, ni art(s), ni philosophie, ni
morale, ni religion, qu'ils n'y entendent rien, qu'ils
n'en savent pas un mot, qu'ils n'en soupçonnent rien,
puisqu'ils n'ont jamais fait, mis sur pied ni un roman,
ni un conte, ni un poème, ni une nouvelle, ni un
essai, ni une chronique, ni un pamphlet, ni un propos,
ni une comédie, ni une féerie, ni une tragédie, ni un
mystère, ni un sonnet, ni une farce, ni une sotie, ni
une moralité, ni un cahier, ni des confessions, ni des
mémoires, ni même une revue, et que d'autre part leur
sécurité de fonctionnaires les met précisément à l'abri
des terribles inquiétudes et problèmes moraux), (ni
une épître), veulent nous faire prendre, à ce prix, les
vessies pour des lanternes, et les lettres pour des
sciences. Ils ne réussissent ainsi qu'à créer des confu-
sions, une confusion générale, qui seraient joyeuses,
si elles n'étaient aussi profondément tristes. Ils n'abou-
tissent qu'à faire un échafaudage, extérieur, non un
monument, de simili-science, de semble-science, de
fausse science, de prétendue, de soi-disant science, de
feinte science, d'imitation de science, plus belle que
nature, qui est la risée des (véritables) savants. Ainsi
ils perdent les lettres et ne gagnent point la science.
Ils perdent les lettres et ne gagnent point, n'acquièrent
point une science. Ils ne gagnent point les sciences.
Ils perdent l'art, la philosophie, la morale, la religion,
et n'acquièrent point une science, nulle science, au-
cune science. Ils perdent, je veux dire ils risquent de
perdre elles-mêmes, en elles-mêmes, pour elles-mêmes
et pour les autres, et ils sont sûrs de perdre eux-
mêmes, de n'en plus avoir; perdunt atque amittunt ;
periculo perdunt, re vera sane amittunt. Ils prennent
d'ailleurs bien leur temps pour cela. Ils prennent jus-
tement leur temps quand les véritables savants, les
véritables mathématiciens, les véritables physiciens, les
véritables chimistes et biologistes en viennent à re-
connaître très heureusement la part capitale, la part
originelle, la part primordiale que prennent dans le
travail scientifique même, dans l'invention, dans la
découverte de science les méthodes d'art, l'intuition,
les intuitions, les souplesses d'art, les docilités d'art,
les inventions d'art. Parlez-en seulement à un vrai ma-
thématicien, je veux dire à un mathématicien qui ait
fait des mathématiques. Au moment même que par
un extraordinaire mouvement parallèle toutes les
sciences et tous les savants, toutes les quatre grosses
sciences, toutes les quatre grosses branches, tous les
quatre gros troncs en viennent aux souplesses, aux
docilités d'art, aux réalités d'art, ce sont justement
ces littéraires qui s'en veulent dispenser, qui s'en veu-
lent priver. Ajoutons qu'ils prétendent, sous le nom de
scientifique, à une rigueur que les savants eux-mêmes,
que les vrais savants ne connaissent point, qu'ils ne
recherchent point, à laquelle ils ne prétendent point.
Tout cela pour édifier une science qui n'en est pas
une. Pour édifier une science qui n'en est pas une,
on a outrepassé. On a outragé. Tenez, en voilà un, un
outrage. On a voulu en faire une comme il n'y en a
jamais eu une. Moyennant quoi, pour tenir le coup à
cette merveilleuse invention, tout le mouvement, tout
l'immense mouvement de la Renaissance, notamment
de la Renaissance française, cette conquête, cette énorme
conquête, cette énorme acquisition de culture est té-
mérairement, d'un oœur léger, joyeusement exposée.
Sans nous, perdue. Et l'on perdait à la fois la culture
antique et la culture chrétienne, le mystère et les
humanités, la cité et la chrétienté. Singulière science,
surscience, suprascientifique. Chercher des renseigne-
ments sur un monument, sur une oeuvre, sur un
' texte, pour un texte, pour l'intelligence d'un texte
; partout ailleurs que dans le texte même, (et ce sont les
?•mêmes qui font semblant d'avoir inventé de recourir
au texte, d'aller aux textes), (vous savez, les célèbres
sources), chercher des lumières sur un texte, pour l'in-
; telligence d'un texte, partout, pourvu, à cette seule
:
condition que ce ne soit pas dans le texte ; même.
Vous savez, Halévy, qu'ils tiennent tout, toutes les
chaires, tout le pouvoir temporel ; et qu'un homme qui
défend le français, le latin, ou le grec, ou simplement
l'intelligence, est un homme perdu ; qu'il ne se fait
pas actuellement une seule nomination dans l'ensei-
gnement supérieur sans que le candidat ait fait sa sou-
mission, à ces messieurs, sans qu'il ait donné des gages,
signé le revers, signé la capitulation et de la pensée,
et de la liberté de la pensée.
Sans qu'il ait fait ses dévotions à la sociologie.
Disons le mot, c'est une église, laïque, radicale, qui
s'est instaurée parmi nous, sur nous. C'est un pouvoir
temporel spirituel, temporel intellectuel, temporel en
matière spirituelle, temporel en matière intellectuelle.
La maison m'appartient, je le ferai connaître. C'est un
pouvoir temporel clérical scholastique comme il y en a
eu d'aussi mauvais, comme il n'y en a jamais eu de
pire. Ils sont, ils forment, vous le savez, une bande
bien organisée. Tout l'énorme accroissement, toute
l'énorme acquisition de culture de la Renaissance, no-
tamment de la Renaissance française, cette acquisition
que l'on croyait acquise, tout ce trésor, toute cette
deffense et illustration, toute cette éminente dignité,
toute cette énorme acquisition non acquise, mal acquise,
(que l'on croyait acquise pour toujours, tellement le
contraire, il y a seulement vingt ans, eût semblé scan-
daleux), toute cette énorme acquisition remise en cause,
mise en péril (sans nous, perdue) par la plus basse
démagogie, toutes les études libérales, toutes les études,
toutes les cultures d'humanité, pour la satisfaction du
caprice, du délire, de la démence, de la brutalité de
quelques despotes. Et même quelquefois de leur bes-
tialité même. Une méthode (historique (?), scienti-
fique (1) (?) qui revient, qui consiste à dire, et à s'en
vanter, que pour aborder une étude voluptueuse des
Lettres philosophiques, il faut avoir établi vingt livres
de notes, (c'est-à-dire de commentaires non pas sans
doute étrangers au texte, mais soigneusement extérieurs
au texte. Une lecture voluptueuse des Lettres philoso-
phiques, par la volupté de vingt volumes de notes,
le mot est de M. Hudler. Il paraît qu'il dit aussi une
étude qui plane, ou une étude où l'on plane. Je ne
sais plus. Lui non plus. Il veut peut-être dire une étude,
une lecture en aéroplane. Qui eût cru, quand nous
connaissions l'honnête Rudler à l'École Normale,
qu'une vie généralement ingrate lui réserverait des
vingt volumes de voluptés sourdes. (Elles ne sont mal-
heureusement pas muettes.) Il y a bien des surprises,
dans les promotions. Des analyses totales, des analyses
intégrales, des analyses métaphysiques, des analyses
(métaphysiquement) épuisantes (de la réalité) dont les
savants, dont les véritables savants ne se soucient point,
dont ils n'ont que faire, dont ils n'ont cure, dont ils
n'ont pas besoin pour poursuivre, pour acheminer leur
travail, pour effectuer leur progrès, le véritable pro-
grès scientifique, je dis des vrais savants, des savants
qui ont fait des sciences (des mathématiques, de la
physique, de la chimie, de la biologie), ce sont nos
nouveaux littéraires qui les veulent effectuer, obtenir,
conduire à une sorte de plein achèvement ; ce sont
(donc) ces hommes qui ne sont aucunement des sa-
vants. Des analyses (métaphysiquement) épuisantes que
les vrais savants ne réclament pas, dont ils ne parlent
pas, dont ils ne se réclament pas, ce sont eux (aussi)
qui en parlent, qui en veulent, qui en font. Des ana-
lyses intégrales, des analyses (métaphysiquement) épui-
santes que les vrais savants ne recherchent même pas
en matière scientifique, dont ils ne se soucient pas,
eux, plus malins, ils vous les obtiennent en matière
humaine, en matière d'homme. Ces analyses épuisantes
que les véritables savants ne recherohent même pas,
ne se proposent même pas d'effectuer, sachant qu'il
y a des synthèses, eux, ils vous les enlèvent en un
tour de main (de vingt volumes). Car il ne faut pas
que l'on nous veuille, il ne faut pas que l'on nous
vienne effrayer, que l'on vienne nous en imposer avec
l'établissement, avec le maniement de ces vingt vo-
lumes. Vingt volumes, c'est beaucoup pour le travail,
c'est lourd à mettre à bout de bras. Mais pour une
analyse intégrale (de matière d'homme, en matière
humaine), c'est peu ; pour une analyse infinie c'est
infiniment peu. Pour une analyse épuisante c'est rien.
C'est dire que tous les trucs, tous les échafaudages,
tous les mouvements d'approche, toutes les approches,
toutes les approximations que les savants ont inventés,
ont imaginés, ont été forcés, ont été contraints d'in-
venter pour faire le tour de la réalité parce qu'ils
n'étaient pas dedans, pour trianguler de loin (de moins
loin) la matière, leur matière propre, parce qu'ils
n'étaient pas, comme esprits, la matière, parce qu'ils
n'étaient pas, comme esprits, leur matière, parce qu'ils
n'étaient pas même, comme esprits, dans la matière,
dans leur matière, eux qui au contraire jouissaient dans
leurs études et pour leurs études de ce privilège unique
d'être du même ordre que leur matière, que leur propre
matière, d'être (mis), d'être nés, d'être situés au oœur
de leur propre matière, pour faire comme les autres,
serviles imitateurs, singes imitateurs, sots imitateurs,
fiers, orgueilleux imitateurs, fiers, orgueilleux de soi et
de leur imitation, fiers, orgueilleux de leurs modèles,
(les vrais savants), de leurs prétendus modèles, de leurs
patrons où ils n'entendent rien, singes glorieux imita-
teurs ils prennent tout ce fatras sur leurs épaules, sur
leurs pauvres reins, maigres, sur leurs épaules voûtées,
(ce fatras qui n'est un fatras que pour eux, qui n'est
pas un fatras pour les véritables savants, ou plutôt qui
ne leur est qu'un fatras nécessaire, inévitable, indispen-
sable, congruent), ils chargent sur leur dos toutes ces
échelles et tous ces micromètres et sortant de leur maÍ-
son, déménageant, de leur propre maison, sans esprit
de retour ils vont dans la maison d'en face, ou, autant
que possible, dans une maison beaucoup plus éloignée,
dans la maison la plus éloignée, pour voir s'il n'y au-
rait pas dans cette maison, la plus éloignée, un semblant
de lucarne, un coin perdu, qui donnerait, mais de très
loin, sur leur maison, (abandonnée, sur leur propre
maison abandonnée), d'où on pourrait peut-être, en
braquant beaucoup d'instruments, et ensuite en faisant
beaucoup de calculs, voir, entre apercevoir quelque peu
de ce qui se passerait chez eux.

Singuliers savants, singulière science. Au lieu de


faire appel au moins à quelques sciences, à quelque
science qui ait au moins quelque parenté avec eux,
ou plutôt dont la matière ait au moins quelque parenté
avec la leur, au lieu de s'appuyer, de s'adosser par
exemple à la botanique, à l'anatomie et à la physio-
logie végétales, comme faisait par exemple au moins ce
pauvre et grand Brunetière, à qui d'ailleurs il faut
avouer que ça réussissait généralement mal ; ou encore
au lieu de s'appuyer, de s'adosser à la zoologie, à l'ana-
tomie et à la physiologie animales, qui est tout dp
i|iêrrie un peu voisine en un certain sens, en beaucoup
de sens, çlqnt les matières sont tout de même voisines,
enfin au lieu de s'appuyer, de s'adosser à la biologie,
qu'ils ne savent pas, (dont ils se méfient tout de même,
d'instinct, le seul instinçt qu'ils aient, l'instinct de
méfiance, qu'ils soupçonnent trop souple, trop complai-
sante, trop vivante, trop art), (trop ce qu'ils devraient
être), les gars ils vont d'emblée aux chimies, qu'ils ne
savent pas non plus, aux physiques, qu'ils ne savent
pas, aux mathématiques qu'alors ils ne savent pas. Il
est très remarqpable que les ignorants vont toujours
aux mathématiques, comme à une science merveilleuse,
comme à une science plus que science, comme à tout
ce qu'il y a de plus savant, monsieur. Ils ont cette
secrète assurance, et ils en tiennent compte dans leur
conduite, pour être les plus savants, savants au su-
prême, aq dernier degré, pour être (les) plus savants
que tout le monde, ils ont cette sourde, cette offi-
cielle conviction que les mathématiques sont plus scien-
tifiques que la physique, les physiques plus scienti-
fiques que la chimie, les chimies plus scientifiques
que la biologie. Ayant entendu parler vaguement de ce
classement, de cette classification des sciences, de cette
(célèbre) classification d'Auguste Comte. Si justement
célèbre au baccalauréat. C'est tout ce qu'ils ont retenu,
tout ce qu'ils ont appris, tout ce qu'ils ont compris
de la classification d'Auguste Comte. Ils sont convain-
cus que ça forme ainsi une série (purement) linéaire,
et confondant, (car cette classification même d'Auguste
Comte, dont ils ont entendu parler, qu'ils connaissent
par ouï-dire, eux les amateurs de sources, les buveurs
d'eau de source, cette classification même ils n'y enten-
dent rien, ils ne la connaissent, ils ne l'interprètent
qu'à contre sens), et confondant donc l'abstrait dans
cette classification même, pris dans cette classiijca-
tion même, confondant l'abstrait avec le scientifique
ils sont convaincus que ça veut dire, que cette
linéarité consiste à être une linéarité de scientifique,
qu'en remontant la ligne, la série, la série linéaire
chaque étape, chaque degré est, fait un progrès
de scientifique, que la série, que la progression
d'abstraction croissante est en réalité (si je puis dire)
une série, une progression de science croissante, de
scientifique croissant, (je ne serais pas surpris que
dans leur pauvre tête scientifique ne soit encore quelque
chose de plus considérable que science, de plus grand,
de plus marqué, de plus honorable, de plus avancé, de
plus noble, de plus scientifique, de plus rituel, de plus
tabou, de plus totem), (enfin quelque chose de plus), et
ils sont convaincus que la série, que la progression de
complexité croissante est en réalité inversement, con-
trairement, une dégression, une série de scientifique
décroissant. C'est-à-dire que plus en descendant les
sciences s'emplissent de réalité, plus ils les méprisent.
C'est ainsi qu'ils interprètent à contre sens la classi-
fication de Comte. Ou plus exactement, plutôt à faux
sens, à sens tout à fait à côté. Tout à fait autre.
Tout à fait étranger. Non pas seulement à contre sens.
Mais à sens diminué. A sens grossier, grossiérisé. Aussi
vous ne les arrêterez pas. Ils ne seront pas seulement
biologistes, na. Ça ne serait rien. Ils seront plus scien-
tifiques, ils seront chimistes et physiciens. Ils ne seront
pas seulement chimistes et physiciens, na. Ça ne serait
pas encore assez scientifique. Ils seront encore plus
scientifiques, suprême scientifiques. Ils ne seront pas
moins que mathématiciens. Je vous le dis, toute la
rigueur mathématique.

Mais mon ami, (c'est à ce littéraire que je parle),


tous ces gens-là voudraient bien être comme vous.
Comme vous étiez nés, naturellement, nativement,
comme vous étiez nés natifs. Ils voudraient bien être
dedans, comme vous êtes, comme vous étiez, avant
que de sortir. Comme vous étiez avant que d'en sortir
ils voudraient bien y être. Ou y être nés, ou y être
introduits. Y avoir été introduits. C'est pour s'y intro-
duire qu'ils ont (inventé, dressé) tant d'appareil (s). Ce
n'est pas pour autre chose que pour s'y introduire,
petitement, pauvrement, prudemment, patiemment,
comme ils peuvent. Ils voudraient bien être à votre
place. Croyez-moi, mon ami, ils donneraient tous leurs
compas pour pouvoir se passer de compas, pour des
mesures plus ténues, pour des exactitudes plus entières,
plus déliées, plus fin coupées.
Ils voudraient bien y être. Ils voudraient bien être
comme vous. Ils voudraient bien, comme esprits, les
mêmes qu'esprits, être la matière. Ils voudraient bien
être, comme esprit(s), leur (propre) matière. Alors ils
n'en demanderaient pas si long. Ils n'en demanderaient
pas tant. Ils ne demanderaient pas leur compte. Ils ne
demanderaient pas leur reste. Ils n'échafauderaient pas
tous ces béliers et toutes ces catapultes. Ils n'arme-
raient pas ces inventions mêmes, ces mécanismes
mêmes, ces machines mêmes qu'ensuite vous leur
empruntez.

Vous avez eu raison, (c'est toujours à ce littéraire),


de vous défier des biologies. Elles vous eussent au
moins enseigné la prudence, une certaine prudence.
Elles en ont encore plus que les autres, quand elles
sont vraies, à défaut d'être réelles, quand elles sont
(vraiment, véritablement) scientifiques. Elles vous eus-
sent enseigné des prudences ; mais c'est bien ce que
vous redoutez le plus. La botanique par exemple, où
est le botaniste qui dirait, et n'enfermerait-on pas.
incpntinent le botaniste qui dirait : Mesdames et mes-
sieurs je vais vous pousser non pas une romance mais
une analyse épuisante de ces vingt mètres cubes de
terre, une analyse si parfaitement épuisante qu'écoutez-
moi bien : il ne s'agira plus après, il ne sera plus aucu-
nement intéressant, absolument aucunement, il ne
sera plus question, pour savoir l'histoire, l'événement
de l'arbre qui poussera dedans, de savoir ensuite si
ensuite on y mettra, si on y laissera tomber un marron
ou un gland. Cela n'aura plus aucune importance,
auçune espèce d'importance, une importance mathé-
rnatiquement égale à zéro. On l'enfermait, le botaniste.
C'est pourtant exactement ce que veulent, ce que nous
veulent nos nouveaux littéraires. Ils font en vingt
volumes une analyse épuisante. Censément épuisante.
Épuisante de quoi. De tout ce qui n'est pas le texte.
(Naturellement). De tout ce qui est extérieur au texte.
Si on le pouvait de tout ce qui est étranger au texte.
Ensuite ils professent. Je veux dire à la fois qu'ensemble
ils enseignent et ensemble ils font la profession. Nous
avons fait, disent-ils, nous ayons fait en vingt volumes
cette analyse épuisante. Nous connaissons parfaitement
tout ce qui n'est pas le texte, tout l'extrinsèque, tout
l'extratexte ; totalement, intégralement, absolument;
scientifiquement ; ils veulent dire métaphysiquement,
mais ils n'en ont pas le courage ; et puis ils ne sont
pas forcés de parler français ; c'est l'écrivain qui est
forcé de parler français. Qu'importe, disent-ils ensuite,
qu'importe que dans ces vingf volumes, pour savoir .
l'histoire, pour savoir l'événement de l'homme qui
,
croîtra, qu'importe ensuite que dans ces vingt mètres
cubes se soit trouvé (mis) (ensuite) un Molière pu
un Beaumarchais.
Un botaniste, un biologiste n'ose pas, ne parlera
jamais (de) mathématique, de (la) certitude mathéma-
tique, de (la) connaissance mathématique, de méthode,
d'exactitude mathématique, il ne parle, il ne pense
jamais d'épuisement. Un mathématicien, pour beau-
coup de raisons, d'autres raisons, des raisons contraires,
des mêmes raisons, un mathématicien en parle avec
prudence. En parle peu. Nos fiers gars de littérateurs
en parlent hardiment, ils ne parlent que d'exactitude.
Ils De pensent, s'ils savaient le français ils ne parle-
raient que d'épuisement. Ils parlent, ils parlent, ils,
écrivent. Ils parlent d'exactitude inlassablement. Ils
parlent d'exactitude impitoyablement. Ils parlent d'exac-
titude imperturbablement.

Ainsi Halévy nous, avons échangé une paire dè


témoins. Mais pour faire des économies nous avons
échangé la même. Où en eussions-nous d'ailleurs
trouvé des (tout) pareils, une deuxième paire. Jiiliëii
Benda, Robert Dreyfus, deux aigus. Quand je dis qliê
nous les avons échangés je suis bien bon. Je me flatte.
Ils se sont très bien échangés sans nous. Allons;
avouons, disons aujourd'hui la vérité. Nous avons au-
tour de nous des dévouements tels que ces dévoue-
ments iraient, n'hésiteraient pas, jusqu'à nous empê-
cher, par la force, de faire des sottises. Nous avons
: des amis qui ne nous laisseraient pas faire. Ils se sont
très bien échangés tout seuls. Il est devenu si évident
pour un certain nombre de personnes, et cette année
même pour l'opinion, en général, pour la grande opi-
nion, que nos cahiers sont (devenus), constituent plus
qu'une entreprise unique, une institution unique, d'un
prix unique, et en un certain sens une réussite unique
que je sais bien qu'il y a une conspiration constante,
un complot permanent, non pas peut-être pour nous
nourrir, mais pour nous empêcher de tomber, et même
pour nous empêcher de nous exposer. Nos amis, je
sens que nos amis n'hésiteraient pas à aller jusqu'à
se porter aux dernières extrémités. Un complot, un
tracé de complot court là-dessous, un réseau de complot
court tout autour de nous. Ne faisons pas la bête. Nous
marchons sur un terrain dangereux. Tous nos amis
conspirent pour nous. Les vôtres, les miens, qui sont
quelquefois les mêmes. Du moins les miens sont tou-
jours les vôtres. Je voudrais avoir la certitude que les
vôtres sont toujours les miens. Avouons-le. A peine le
bruit se répandit-il, comme un léger murmure, qu'il
fallait deviner, soupçonner, plutôt qu'on ne pouvait
l'entendre, que peut-être il y avait, qu'il allait y avoir
quelque chose entre nous, qu'aussitôt, qu'instantané-
ment nous nous sentîmes enveloppés des innombrables
cheminements de cette conspiration sourde. Jamais je
n'ai eu autant de plaisir à me sentir les mains liées.
Dans ce Paris pourtant désert, (c'était au commence-
ment des vacances et tout le monde était parti ou par-
tait), de mille liens souples et fragiles, imbrisables,
nous nous sentîmes saisis. De mon côté Pesloüan était
prêt, comme une immense réserve. J'ai vu l'heure que
Pierre Marcel revenait comme un télégramme de la
Vallée Saint-Briac. J'ai vu l'heure que l'on allait mobi-
liser Taco. Dans un besoin ils mobilisaient Marianne.
C'est bon signe pour la République, Halévy, quand
les conseils du Prince sont aussi résolus à lui lier les
bras. Il faut qu'il soit bien entendu, officiellement,
et rédigé en forme de protocole que je n'ai voulu
dans mon cahier ni attenter à votre courage, person-
nel, ni vous offenser, ni à plus forte raison vous outra -
ger, ni porter atteinte à l'idée que nous avons de
: votre courage, ni comparer, ni juger votre courage.
Quand je veux outrager, je m'y prends d'une autre
encre. Quand je veux offenser, je sais m'y prendre.
Je n'ai jamais voulu ni vous outrager, ni vous offenser
même, et ne l'ayant pas voulu il faut admettre que
je ne l'ai pas fait, car autrement je serais un mau-
vais écrivain, et cela m'étonnerait beaucoup. Je serais
(alors) un écrivain impropre. Je sais que je puis être,
et souvent que je veux être un écrivain qui déplaît.
Je sais que je ne suis point un écrivain impropre. Il
ne m'est jamais venu à la pensée, (et par suite j'ai
l'assurance qu'il ne peut pas m'être venu à la plume,
qu'il ne peut pas être venu sur ma page), ni de juger
votre courage, ni de comparer votre courage au mien.
Je n'ai jamais eu l'intention de juger votre courage,
de juger votre coeur. Où en aurais-je pris, de qui en
aurais-je reçu le mandat. De qui tiendrais-je mon pou-
voir. Qui m'aurait signé mes pouvoirs. Où en aurais-je
pris, de qui en aurais-je le droit. Je suis trop chrétien,
Halévy vous le savez mieux que personne, pour n'avoir
pas une horreur invincible du jugement, une peur, une
horreur de juger, une sorte d'horreur pour ainsi dire
physique insurmontable. Ne jugez pas afin que vous ne
soyez pas jugés, c'est l'une des paroles les plus redou-
tables qui aient été prononcées, l'une de celles qui me
sont partout présentes. A vrai dire elle ne me quitte
pas. Le judicium, c'est mon ennemi, mon aversion,
mon horreur. J'ai une telle horreur du jugement que
j'aimerais mieux condamner un homme, que de le
juger. Je n'ai jamais eu l'intention de comparer .votre
courage et le mien. Je veux croire que nous avons sen-
siblement le même, appartenant sensiblement à la
même classe de mobilisation de la même armée fran-
çaise. Comparer votre courage, comparer le mien, où
serait ma norme, où ma règle, où le niveau de nos
vies. Nous parlons toujours de la guerre, qui est la
grande mesure du courage ; j'entends la grande mesure
temporelle, peut-être la seule, mais ni vous ni moi
né l'avons jamais faite. Nous avons failli la faire. Plu-
sieurs fois. Dans ces alertes nous faisions la même
contenance. Nous levions la même tête. Dans Cette
alerte notamment, dans cette alarme de 1905 nous par-
tions du même pied. Déjà nous n'étions plus l'un et
l'autre dès jeunes hommes dans des vieux régiments,
nous étions des vieux hommes dans des jeunes régi-
ments. Pourtant. Avec notre air de ne pas y toucher,
vous savez que c'était le cri unanime du camp dé
Cërcottes : Si une fois les Réservistes marchaient, ça
serait pour de bon. Pendant toute cette alarme, tant
que dura la tension, quand l'Allemagne n'entra pas,
parce qu'elle n'dsa pas, tout le temps qti'elle n'entra
pas du mêrrie pas nous allions les mêmes routes ; hous
nous maintenions ensemble magnifiquement entraînés ;
dans le besoin nous abattions côte à côte, aussi long-
temps que dura la tension, nous abattions l'un ët
l'autre, nous abattions nos quarante kilomètres comme
un jeune homme. Nous serions prêts à recommence!*.
Dans la mesure où la carcasse le veut. De telles com-
pagnies, de tels accompagnements, de telles conservés ;
de telles routes ; de tels souvenirs ne doivent-ils pas
durer toute la vie. Ne doivent-ils pas marquer toute
une vie. Ne doivent-ils pas compter, comme sacrés.
Ne doivent-ils pas valoir pour toUte une vie. De tels
souvenirs communs, en commun, cueillis en commun,
amassés, ramassés comme une moisson commune. Cette
moisson de la route. Ces marches communes. De tels
souvenirs ne doivent-ils pas engager, en un certain
sens, (toute) une vie, marquer, engager nos deux vies,
compter pour (tout) ce qui nous reste de ces deux
vies, nos deux, déjà si entamées, si profondément dimi-
nuées déjà, qiii plus est, si diminuantes. De tels sou-
venirs n'éclairent-ils pas toute une vie, ne valent-ils
pas, ne cdnipteiit-ils pas pour une vie entière.

L'tin par l'autre, Halévy, l'un vers l'autre nous avons


connu brusquement, tous deux ensemble nous avons
connu le péché et l'état de péché. Les philosophes et
les philosophies, ces grossiers, (les théologies et les
casuistiques, ces autres grossiers, ces grossiers paral-
lèles, ét les scholastiqlies), les cléricaux de l'une et
l'autre loi, ces grossiers ensemble, les docteurs de la
loi cléricale et de la loi anticléricale, ces conjoints, les
docteurs de la loi (cléricale) laïque et de la loi (laïque)
cléricale, ces conjurés, tous ces intellectuels enseignent
ensemble, professent qu'il y a des péchés, peccata, des
actes que ndus commettons, des actes, limités, que
nous péchons. Que l'on commet. Qu'avec ces péchés
naissent et meurent, commencent ét finissent, se décou-
pent nos responsabilités. Et tout ce qui dans les sys-
tèmes des intellectuels accompagne la et les respon-
sabilités, se modèle sur les responsabilités, les suit
aveuglément : le regret, le remords, le repentir, la péni-
teiice, la contrition. Hélas, mon àmi, si nous n'avions
à nous garer que des péchés que nous commettons ;
on pourrait voir encore. Mais ii en est des péchés comme
des automobiles. ils circulent eux-mêmes. Ils nous
attendent, ils nous guettent eux-mêmes. Et même ils
s'arrangent pour qu'il y ait encore de notre faute. Vous
partez tous les matins de chez vous. Ça va bien. Vous
traversez trente, quarante fois par jour le boulevard
Saint-Germain, pour aller à Danton. Prendre une leçon
d'audace. Il n'y a jamais rien. Tout votre orgahisme
est déjà dressé, fait, inconsciemment tendu, sans
fatigue, au moins apparente, au moins consciente, habi-
tué à faire que les autos défilent devant vous et non
pas dessus vous. C'est pourtant par un jour pareil,
commencé de même, commencé le même, et qui
vous aura paru identique, c'est par un jour pareil que
vous vous réveillerez dans les jambes de quelque
cinquante/quatre-vingt-dix et que vous serez bu par
quelque Michelin. Et ce qu'il y a de plus fort c'est que
le chauffeur vous démontrera clair comme le jour qu'il
allait son chemin et que c'est vous qui vous êtes mis
si je puis dire dans ses moyeux. Gratuitement. Et ce
qu'il y a de plus fort c'est qu'il aura raison. C'est
que ce sera vrai. Qu'y avait-il donc ce jour-là qu'il n'y
avait pas eu les autres jours. Ainsi, haud secus ac,
totalement ainsi, non autrement du péché. Un matin
comme tous les matins vous partez de chez vous. Du
même pied. La journée sera donc comme toutes les
journées. Dure et pure. Mauvaise, mais pure. Un matin
comme tous les matins vous partez de votre (pure) mai-
son. Un matin comme tous les matins vous partez
innocent. Le cœur pur. Et quand vous rentrez le soir
dans votre maison. Inconscient, innocent vous vous
ramassez le soir, dans la journée vous vous ramassez
ayant offensé, ayant blessé, ayant altéré une amitié qui
vous était chère, une amitié ancienne. Une ami-
tié entre toutes. Vous vous ramassez, vous vous recevez
par terre. Vous avez fait une cassure. Une fêlure dans
le cristal. Une lézarde, une crevasse, dans le mur. Une
fissure dans la pierre et dans le ciment. L'homme baigne
dans l'accident et dans le péché. Qu'y avait-il ce jour
qu'il n'y avait pas eu les autres jours. Et ce qu'il y
a de plus fort c'est que votre ami vous ferait voir,
qu'il vous (dé)montrerait clair comme le jour, (mais
il ne le fera point, puisqu'il est votre ami), (c'est sur-
tout ce jour-là qu'il s'en gardera, de le faire, puisque
vous êtes malheureux, puisque vous avez tort, et de
rien ajouter ; de rien faire qui puisse aggraver un
malheur, un accident irréparable), (que tout le monde
sent, que l'un et l'autre vous sentez irréparables), (de
rien faire qui puisse accroître), à défaut de votre ami
un témoin, le célèbre témoin impartial, témoignerait,
(le célèbre témoin historique), un juge, le juge juge-
rait que c'est vous qui avez tort, que cette amitié
allait son droit chemin, et que c'est vous, on ne sait
par quelle aberration soudaine, par un coup de tête,
par quelle sourde remontée d'instinct, qui vous êtes
mis en travers, qui vous êtes comme un étourdi jeté
à la traverse. Mais comme un étourdi préparé de longue
main. C'est vous qui vous êtes fait écraser. Et ce
qu'il y a de plus fort c'est qu'ils ont raison. C'est
que c'est vrai. Et vous savez bien qu'il y aura toujours
dans le cristal un fil, qui le sera le fil de cette fêlure.
Et que dans la pierre et que dans le mur il y aura
toujours un crépi, que l'on aura refait, qui recouvrira
cette fissure et cette crevasse. Votre ami aussi le sait,
ensemble avec vous, puisqu'il est votre ami. Et puis-
qu'il est la victime. Tout le monde le sait. Votre
ami sait (aussi) que vous le savez. Il sait que vous
savez qu'il le sait. Vous savez qu'il le sait ; et qu'il
sait que vous le savez. Vous êtes, c'est pour cela que
désormais le même regard n'habitera plus vos yeux.
Vous êtes comme deux bêtes blessées, qui savent, qui
ne regardent plus de même. Et une tendresse inconnue,
inquiète, vous vient, une liaison nouvelle, si inquiète,
une compromission, une complicité, d'avoir été vic-
times ensemble. D'avoir souffert ensemble. De la même
blessure. L'un par l'autre. D'avoir été pris dans le
même piège. Dans le piège éternel. Alors on n'est plus
brave. On est comme deux prisonniers de guerre, qui
eussent capitulé ensemble, qui eussent été pris le même
jour et qui ensemble eussent subi cette commune hu-
miliation, qui la tête basse reviendraient ensemble des
pontons anglais ou des casemates allemandes, ayant
beaucoup souffert, sachant ce que les àutres ne savent
pas, qui ensemble rentreraient dans le commun pays.
On est comme deux prisonniers qui se fussent uii peu
déshonorés ensemble. Ainsi nous sommes devenus com-
pagnons de chaîne. C'est l'état d'humiliation, c'est
l'état chrétien même, c'est proprement l'état de péché.
Qui sait dans cet état, dans cet accident de cet état,
qui est le plus coupable, celui qui pèche, ou si ce
ne serait pas celui contre qui on pêche, uter graviùs
peccet, qui peccet, an qui peccatum patiatur ; (scilîcet
is adversus quem, contra quém peccetur) ; qui des deux
est le plus victime, le plus malheureux, le plus offensé.
Tel est l'état de péché. C'est un état qui dépasse de
beaucoup, qui dépasse infiniment le péché même,
peccatum, qui le déborde de toutes parts. Qui est même
autre, au fond, infiniment autre, on peut le dire, qui
est tout autre chose. Il est certain que dans une prière
que vous ignotez, Halévy, quand nous disons Ora pro
nobis peccatoribus nous donnons à ce mot peccato-
ribus, ou plutôt ce n'est pas nous qui le lui donnons,
ce mot pécheurs a un tout autre sens, infiniment plus
profond, infiniment plus grave, et plus constitution-
nel pour ainsi dire que le mot peccatum, techniquement
un péché ; que l'idée, que le fait, que le concept d'un
péché. Ce n'est pas du tout la même chose. C'est
tout autre. Ce n'est pas du tout ce sens intellectuel,
historique, découpé. Ici c'est l'état même et la con-
dition de l'homme, la bàssesse et la misère, l'infir-
mité. Et il est extrêmement remarquable, Halévy,
puisque nous parlons d'offenses, que dans une prière
que vous connaissez, ce dont nous demandons la rémis-
sion, et que dans le français nous nommons nos
offenses, dàns le latin ce ne sont pas proprement nos
péchés, peccata nostra, mais exactement ce sont nos
dettes, debita nostra.
§ 84. — Ne peuvent pas mener une vie chrétienne,
c'est-à-dire ne peuvent pas être chrétiens ceux qui sont
assurés du pain quotidien. Je veux dire temporellement
assurés. Et ce sont les rentiers, les fonctionnaires, les
moines.
Peuvent seuls mener une vie chrétienne, c'est-à-dire
peuvent seuls être chrétiens : ceux qui ne sont pas
assurés du pain quotidien. Je veux dire temporellement
assurés. Et ce sont les joueurs (petits et gros), les
aventuriers ; les pauvres et les misérables ; les indus-
triels ; les commerçants ; (petits et gros) ; les hommes
mariés, les pères de famille, ces grands aventuriers du
monde moderne.

Cinquante ans est un âge moins terrible. On nous le


dit de toutes parts et je crois que ce n'est pas seulement
pour nous rassurer. Quarante ans est le commencement
du devers, le commencement de l'autre versant. Quand
je vois la solidité assise d'un Millerand, ce buste carré,
ces épaules carrées, ce front carré, cette volonté carrée,
ce jugement carré, assis comme une lourde table de
chêne, cette énergie presque rude et presque comme
sommaire, ces yeux plantés, sous une énorme arcade,
sous cette broussaille de poil gris, ce regard bleu,
gros, plein de force, je me laisse aller à croire, je
crois volontiers que ce n'est qu'un temps, qu'il y a
une deuxième jeunesse. Et quand je vois notre grand
Laurens, le plus jeune de nous tous, je me laisse aller
à compter que peut-être il peut être donné à un homme
de conduire son oeuvre peut-être pour ainsi dire presque
jusqu'à son plein achèvement.
Un matin comme tous les matins vous partez innocent
de votre innocente maison. Dans la journée vous ne
faites rien. Rien de plus. Rien d'autre. Et le soir c'est
fait. Un irréparable a été commis. C'est fini. Tout s'est
fait sans vous. Le péché connaît très bien son affaire.
Il s'est commis sous votre nom, sous votre responsabi-
lité réelle, sans rien vous demander. Vous êtes inopiné.

Nous savons ce que c'est que d'avoir du regret, du


remords, du souvenir, de la honte ; du repentir, de la
pénitence ; de la contrition sans avoir failli et sans rien
avoir à se reprocher ; du péché sans avoir péché ; et
que ce sont les plus profonds et les plus ineffaçables.

Des autres mesures, des autres courages, des autres


mémoires vous me permettrez, Halévy, de ne point
rompre ce sceau et de ne point parler publiquement.
Depuis que je vous connais je vous connais dans des
épreuves sans nombre, dans des épreuves de toutes
sortes. Depuis que vous me connaissez vous me con-
naissez battu des vents, comme vous, sinon des mêmes,
battu d'épreuves, comme vous, souvent des mêmes,
assailli de misères de toutes sortes. Vous aviez certai-
nement (beaucoup) plus d'épreuves que je ne vous en
connaissais, vous étiez constamment dans beaucoup
plus d'épreuves que je ne le soupçonnais. C'est toujours
ainsi. Et moi permettez-moi de vous le dire, moi aussi
j'en ai eu plus que pour mon grade, j'en ai, au mo-
ment même où ce débat imprévu éclatait, j'en ai dont
vous n'avez même, dont vous ne pouvez avoir aucune
idée, aucune image, aucune représentation. J'en ai que
vous ne soupçonnez pas. Allons-nous misérablement
quereller qui de nous deux subit les plus dures épreuves.
Je vous accorderais, hélas, immédiatement, que vous
avez été infiniment plus éprouvé que moi. Je vous
accorderais malheureusement tout. De telles épreuves,
vous le savez, ne se mesurent point par des mesures
temporelles. Vous les supportez d'un oœur stoïcien,
que j'admire, que j'aime. Je les supporte, autant que
je le puis, vous le savez, mieux que personne vous
le savez, tant mal que bien, tant bien que mal, plutôt
mal que bien, certainement plus mal que vous, peut-
être beaucoup plus mal autant que je le puis je les
supporte d'un oœur chrétien. Allons-nous quereller qui
de nous deux supporte le plus courageusement les
épreuves. Je suis si mécontent de moi que je vous
accorderai tout. Ces mesures, ces grandeurs, vous le
savez, ces épreuves, ces résistances ne se mesurent, ne
se pèsent point par des balances temporelles. J'ai sou-
vent admiré votre courage dans l'épreuve. Je n'y ai
jamais admiré le mien. Voilà tout ce que je puis
publiquement vous en dire. Et c'est déjà peut-être trop.

Je compte, Halévy, que vous ne réglerez point ces


débats par les méthodes kantiennes, par la phisolophie
kantienne, par la morale kantienne. Le kantisme a les
mains pures, mais il n'a pas de mains. Et nous nos
mains calleuses, nos mains noueuses, nos mains péche-
resses nous avons quelquefois les mains pleines. —
Agis, dit Fouillée, comme si tu étais législateur en
même temps que sujet dans la république des volontés
libres et raisonnables. C'était une fois un fonctionnaire
qui a eu du génie, du plus grand. Mais il était fonc-
tionnaire, une fois fonctionnaire ; il était célibataire,
deux fois fonctionnaire ; il était professeur, trois fois
fonctionnaire ; il était professeur de philosophie, quatre
fpis fonctionnaire ; il était fonctionnaire prussien, cinq
et septante fois fonctionnaire. Il na pu avoir qu'un
(très grand) génie de fonctionnaire. (Et de célibataire).
Hélas législateur en même temps que sujet. Hélas la
république des volontés libres et raisonnables. — Agis
de telle sorte, continue Fouillée, agis de telle sorte que
la raison de ton action puisse être érigée en une loi
universelle. Agis de telle sorte que J'action de Fouillée
puisse être érigée en une loi universelle. Et même l'ac-
tion de Kant. Alors, pour commencer, il n'y aurait
plus d'enfants. Ça ferait un beau commencement. Tout
devient si simple, dès qu'il n'y a "plus d'enfants.
Sich zur allgemeinen Çresetzgebung schicken.
Hélas combien de nos actions pourront être érigées en
une loi universelle. Et combien de raison de nos actions.
Zur allgemeinen Gesetzgebung. Et cela ne nous est-il
pas tellement égal. Cela ne nous est-il pas tellement
étranger. N'avons-nous point d'autres inquiétudes, d'in-
finiment autres profondeurs. D'infiniment autres soucis.
D'infiniment autres détresses. Combien de nos actions
ne pourraient point être érigées, geschickt, en loi uni-
verselle, pour qui cet envoi ne présente même aucun
sens ; et ce sont celles à qui nous tenons le plus, les
seules à qui nous tenions sans doute ; actions de trem-
blement, actions de fièvre et de frémissement, nulle-
ment kantiennes, actions d'une mortelle inquiétude ;
nos seules bonnes actions peut-être ; nullement planes,
nullement quiètes, nullement calmes, nullement hori-
zontales ; nullement législatives ; nullement tranquilles,
sûres de soi ; nullement dans la sécurité ; nullement sans
remords, nullement sans regrets ; des actions sans cesse
combattues, sans cesse intérieurement rongées, nos
seules bonnes actions, les moins mauvaises enfin, les
seules qui compteront peut-être pour notre salut. Nos
pauvres bonnes actions. Les seules, et ce sera si petit,
que nous pourrons présenter dans le creux de la main.
Also kann ein vernùnftiges Wesert sich seine subjectiv-
praktischen Principien, d. i. Maximen, entweder gar
nicht zugleich als allgemeine Gesetze denken, oder es
muss annehmen, dass die blosse Form derselben, nach
der jene sich zur allgemeinen Gesetzgebung schicken,
sie für sich allein zum praktischen Gesetze mâche. Elle
est loin, l'allgemeine Gesetzgebung.

Il faut, Halévy, que nous soyons bien ensemble. Votre


intérêt vous y pousserait, si vous étiez sensible à l'in-
térêt. Vous savez que je vais devenir très puissant.
C'est entendu. C'est une affaire entendue avec Benda.
Et tout ce qui est entendu avec Benda arrive toujours.
Je vais enfin organiser mon parti. Depuis le temps que
l'on me le demande. Ça ne sera plus seulement cet
odieux parti péguyste que le parti intellectuel avait
feint, avait fondé il y a quelque dix ans pour me dis-
penser de le fonder, (la seule fondation qu'il ait jamais
faite), pour m'embêter, pour me le jeter dans les
jambes. (Ça n'avait pas pris, d'ailleurs ; sont-ils ca-
pables seulement de lancer un nom, un surnom ;
cognomen, un sobriquet ; nous nous leur avons bien
imposé ce nom de parti intellectuel, qu'ils portent avec
un orgueil mélangé (d'amertume). Ce sera (proprement)
le parti Péguy (même). Ou plutôt les partis Péguy. Car
il y en aura deux, un seul ne suffit pas à ma grandeur.
Du premier des deux, Halévy, vous ne serez peut-être
pas facilement. Rassurez-vous, c'est le petit. Mais
M. Sorel en est depuis dix ans et plus et moi depuis
toujours et nous nous en trouvons fort bien. M. Benda
fait quelquefois semblant de n'en être point. Il va, il
voyage jusqu'à Versailles pour n'en être point. Mais il
se cache à Paris pour en être. C'est, ce sera le parti des
gens qui ne quittent pas Paris pendant les mois d'été.
Ce sera un peu long à mettre dans nos programmes.
Mais les grands partis à présent ne se désignent plus
que par leurs initiales. L. P. D. G. Q. N. Q. P. P. P.
L. M. D. E. Un rêve. C'est un peu moins court que le
S. F. I. 0. Mais aussi ce sera plus puissant. Daviot
même ne pourra pas en être. A cause des Sables
d'Olonne. Paris n'appartient pas seulement à ceux qui
se lèvent matin. (Et qui ainsi préparent, avant qu'on
soit levé, la campagne, la bataille, la victoire de la
journée, la journée même, comme on disait : la journée
a été bonné, la journée a été mauvaise ; la journée a été
gagnée, la journée a été perdue ; heureux temps où les
batailles étaient des journées), à ceux qui montent la
journée devant soleil levé. Cela c'est le vieux jeu, tou-
jours bon, le premier jeu, l'ancien jeu, le (vieux)
Balzac. (Toujours jeune). Voici le perfectionnement, le
deuxième degré, le deuxième jeu. Paris appartient à
ceux qui pendant les mois d'été préparent la campagne
d'hiver.

§ 85. — Paris n'appartient à personne.


C'est sur le deuxième parti que je compte. C'est le
grand parti. De ce deuxième parti vous serez, non
plus seulement vous, Halévy, mais vous aussi, non
point tout à fait aujourd'hui, j'y consens, mais de ce
deuxième parti quelque jour vous aussi vous serez, ami
lointain, cher entre tous, par l'amitié même, et comme
en outre par l'éloignemen,t ; vous en serez, homme
jeune, plein de sang ; qui naguère maréchal-des-logis
d'artillerie coloniale vous enivriez de la vitesse et de
la force des batteries à cheval ; qui avez un sabre,
et c'est pour vous en servir ; qui dans une maison glo-
rieuse, (dans le siècle), de tant de gloire avez réintro.
duit l'antique gloire militaire ; et aussi l'antique gloire
navale, l'antique gloire coloniale ; qui dans une maison
glorieuse des travaux de la paix avez réintroduit la
guerre et l'antique gloire guerrière ; vous en serez,
homme jeune, jeune de sang, homme au cceur pur ;
qui dans une maison laïque avez réintroduit la gloire
antique, la première gloire, la gloire de la guerre ;
grand enfant, grand ami, homme au grand oœur ;
vous qui fondez des camps et qui fondez des villes ;
artilleur ; colonial ; vous qui réveillant votre vieux sang
breton, et votre vieux sang méditerranéen, et votre vieux
sang de patience hollandaise nous restituez la vaillance
antique aux héroïsmes des guerres mauritaniennes ;
vous en serez ; Latin, Romain, Français vous qui de
tous ces sangs nous faites un sang français et un
héroïsme à la française ; Romain héritier des guerres
numidiennes ; Français héritier des guerres jugurthi-
niennes ; artilleur héritier des antiques artilleries ; des
balistiques romaines ; cavalier héritier des cavaleries
antiques, des antiques Numides ; artilleur héritier des
frondeurs baléares ; colonial héritier des colonies ro-
maines ; et des autres colonies grecques ; fondateur
héritier des fondateurs latins ; sous-lieutenant d'artille-
rie coloniale hors cadre, à Mondjéria, Mauritanie,
Saint-Louis, Afrique Occidentale Française, Grec héri- par
tier des colonies grecques ; gardien de notre culture,
héritier, décuple héritier, héritier de toutes parts,
vous
qui savez ce que c'est que de fonder une ville ce qui
;
était le métier d'Alexandre et le métier de César, fonder
une ville où il n 'y a rien ; grand ami ; qui avez voyagé
comme Ulysse, et connu les mœurs de beaucoup
d'hommes ; homme de grand soleil, homme aux
yeux
frais, au cœur émerveillé ; vous qui connaissez le dé-
sert, et l'oasis dans le désert ; et ce que c'est qu'un
pays où il n'y a personne; et ce que c'est qu'un pays
où il n 'y a rien ; et je ne peux plus revoir sans penser
à vous cette esplanade des Invalides, d'heureuse mé-
moire, et le dôme; et j'irai revoir la cour intérieure,
la cour carrée, ce cloître militaire, si sévère et si juste
;
aux arcades alignées, si régulièrement austères ; officier
à la Courier, cet autre artilleur, qui dans votre cantine
emportez du français; car votre bibliothèque de cam-
pagne ne comprend que les Pensées de Pascal, les
Sermons de Bossuet, le Règlement d'artillerie de mon-
tagne, la table des logarithmes de Dupuy, et un exem-
plaire de Servitude et Grandeur militaires auquel vous
tenez, parce qu'il composait l'unique bagage littéraire
du sous-lieutenant de cavalerie Violet, mort à l'ennemi ;
qui sut si bien mourir à Ksar Teurchane en Adrar, l'an
dernier; il était je pense votre ami, l'un de vous, l'un
de vos camarades, braves comme vous êtes tant, et vous
étiez dignes l'un de l'autre; et cinq autres petits livres
que je n'ai pas le droit de nommer ; vous en serez de
mon grand parti ami aux yeux clairs, au parler mili-
taire, plus près du cœur encore et plus près de la
pensée par cet éloignement constant, par cet éloigne-
ment. qui recommence tous les deux ou trois ans ; gardé
(intact) par cet éloignement même, par cette occlusion,
par cette réclusion à distance, par cette réclusion libre ;
qui dans un court séjour à Paris, un an, deux ans,
passés comme un jour, demeuriez comme un roi, vous
et vos canons, sous-officier demeuriez comme un roi
dans notre grand palais de l'École Militaire, à deux
pas de nos grandes Invalides ; et quand vous alliez
à la manœuvre, par les clairs matins de Paris, levés
bien de bonne heure pour des Parisiens, et quand
vous en reveniez, à l'heure où nous autres civils ne
sommes pas encore descendus du train, quand il y a un
train, vos canons de 75, nos grêles canons modernes,
si pertinents, un peu trop lourds toutefois pour vos
batteries à cheval, pour vos batteries de cavalerie, pour
vos batteries volantes, et comme nous le disons fami-
lièrement entre nous pour les volantes, vos canons
de 75, si grêles, (d'aspect), réellement si solides et si
incassables, défilaient respectueusement devant les ca-
nons monstrueux; tous les matins, avant la soupe,
dans la fraîcheur de l'aube, ces petits jeunes gens
de canons modernes, ces gringalets de canons modernes
au corps d'insecte, aux roues comme des pattes d'arai-
gnée, serrés à la taille, défilaient sous la gueule des
canons monstreux ; nos gringalets, nos freluquets ; et
ces vieux anciens les canons monstrueux à ta porte
accroupis, assis sur leur derrière, en rang de canons,
alignés encore tout au long du beau terre-plein, der-
rière le fossé, comme pour une parade éternelle, avaient
l'air de commander le défilé. Ils passaient l'inspection.
Ces vieux canons invalides, non blessés toutefois géné-
ralement, ces invalides de canons, tout neufs, (d'aspect),
tout reluisants, tout astiqués. Les canons qui avaient
du ventre, qui osaient avoir du ventre. Sinon peut-être
les canons de Fontenoy et de Denain et de Malplaquet
du moins les canons et les mortiers de Vauban, des
places et des camps, (au camp sous Maëstricht), (des
obusieurs peut-être), le parc d'une artillerie ancien
régime, les canons du roi, l'artillerie du roi, le maître
de l'artillerie, bellum enim regum ultima ratio ; les
vieux canons de bronze, beaux comme des cloches,
pansus et rebondis comme des cloches, dorés comme
des cuivres et des airains qu'ils étaient ; dorés comme
des vieux soleils un peu ombrés ; bronzes à la voix
puissante, à la voix musicale ; à la voix retentissante,
à la voix redondante ; à la voix grave ; et dont les flots
de voix coulaient sur les plaines et sur les ravins, sur
l'escarpe et dans le fossé comme des inondations;
monstres à la voix puissante ; qui dans les batailles
sonniez comme des cloches ; comme d'énormes cloches ;
monstres qui retentissiez comme le bourdon de Notre-
Dame. Tous les matins dans l'aube naissante ou née ou
à naître vous regardiez passer ces conscrits ; nos
canons mathématiques, nos canons précis, nos canons
à la voix grêle, nos canons à la voix aigrelette ; fins et
maigres comme tous les adolescents ; élancés ; ces in-
sectes gris bleu ; ces grandes sauterelles bleu gris ; ces
durs aciers modernes ; ces jantes grêles ; ces aciers gris
bleu ; ces grandes pattes d'araignées ; ces grandes pattes
de faucheuses ; dans le fin brouillard bleu qui montait
de la Seine vous regardiez passer ces tubes gris de
fer. Ces corselets. Et vous ne grondiez pas trop, vous
ne paraissiez point trop mécontents de ces canons
respubliquains.
Un fin brouillard bleu de fleuve, une buée seulement
monte des rives de Seine, gagne la vallée, occupe l'Es-
planade. Et la vieille artillerie regardait passer la jeune,
l'artillerie royale regardait passer notre artillerie de la
troisième République. Les Français, mon ami, ont re-
poussé deux grandes fois les barbares. Vous vous en
souvenez certainement. Une première fois, habilement
dissimulés sous le nom de Grecs, ils repoussèrent, ils
refoulèrent l'Orient perse, la barbarie perse, la bar-
barie persane, la barbarie orientale dans un petit che-
min de montagne qui se nommait les Portes-Chaudes ;
ce devait être quelque station thermale ; et dans une
sorte de plaine en pente qui se nommait la plaine de
Marathon, où il y avait un coureur; et par leurs vais-
seaux auprès d'une petite île grande comme un mou-
choir de poche, peu conséquente, qui se nomme l'île
de Salamine, et pourtant cette île sera célèbre et
célébrée entre toutes les îles. La deuxième fois, revêtus
du nom de Romains, ils arrêtèrent, ils repoussèrent,
ils refoulèrent l'Orient punique, le même Orient, la
même invasion orientale, qui pour mieux nous tourner
s'était faite méridionale, le même Orient qui pour mieux
nous tourner s'était fait le Midi. Et ils allèrent le cher-
cher jusque chez lui. C'est cet antique repoussement,
mon ami, antiquam illam repulsam, c'est ce refoule-
ment, cette refoulée, cette repoussée, (et c'est cette
reculée), notamment la deuxième, reprise par les
mêmes Français aux environs de 1830, que vous con-
tinuez, que vous ramassez, que vous acheminez, que
vous poursuivez aux héroïsmes des guerres maurita-
niennes. Grec, héritier de la sagesse antique. Soldat
qui dans le défaut de nos professeurs maintenez, dé-
fendez la culture. Français héritier de la culture antique
et de la même culture française. Latin, Romain héri-
tier de la paix romaine, héritier de toutes parts,
héritier de toutes mains, Romain héritier de la force
romaine, Romain héritier de la loi romaine, Romain
héritier du droit romain ; jus atque lex, le droit et la
loi, l'administration, le droit romain, la loi romaine ;
la province romaine ; Pacificateur, Ëdificateur, Organi-
sateur ; 'Codificateur, Justificateur ; héritier des courbes
nautiques et des circumnavigations, dur héritier des
souples périples, Pacificateur, qui faites la paix à coups
de sabre, la seule qui tienne, la seule qui dure, la
seule enfin qui soit digne ; la seule au fond qui soit
loyale et d'un métal avéré ; vous qui savez ce que
c'est qu'une paix imposée, et d'imposer une paix, et
le règne de la paix ; vous qui maintenez la paix par
la force ; vous qui imposez la paix par la guerre ;
bello pacem qui imposuisti ; et qui savez que nulle paix
n'est solide, n'est digne qu'imposée ; que gardée par
la guerre ; l'arme au pied ; vous qui faites la paix par
les armes, imposée, maintenue par la force des armes.
Latin, Romain, Français héritier de la voie romaine,
castramétateur, vous qui savez ce que c'est que de
frayer une route et d'asseoir un camp. De bâtir une
route et de bâtir un camp. Vous qui savez ce que
c'est que le désert, et une route à dos de chameau.
Vous qui seul de nous avez entendu le silence. Dans
des solitudes de trois et de quatre mois. Et qui ainsi
avez gardé la pureté de votre âme. Vous qui avez
encore votre première âme. Vous qui au besoin main-
tiendriez la culture par la force. Et au besoin, comme
il faut, par la force des armes. Vous qui seul aujour-
d'hui savez, seul dans ces temps modernes, ce que
c'est que le silence enfin et d'écouter, de longs mois,
le silence. Vous qui savez ce que c'est que la solitude
de l'âme et qui seul de nous en avez mesuré, en avez
pu mesurer la profondeur ; vous qui seul de nous avez
pu méditer dans des solitudes réelles, dans des créa-
tions solitaires ; vous qui contemplez des peuples en-
fants, des créations premières ; des natures premières ;
nullement émoussées, nullement fatiguées ; vous qui
avez entendu le silence de l'âme et qui ainsi avez
gardé votre âme première ; nullement émoussée, nul-
lement fatiguée ; Grec, fils de Grec, Breton, grand
Français pour qui l'Iliade est vraiment un récit de
guerres comme il y en a, et l'Odyssée un récit de
voyages comme il y en a; Français qui selon le rite
antique, selon le rite grec, (hébraïque), (français) êtes
nommé de votre père, et prénommé de votre grand-
père ; vous par qui la culture et les lettres françaises
figurent temporellement et aux confins géographiques
et aux confins des héro'ïsmes militaires ; vous qui faites
les seules inscriptions historiques dont nous sommes
sûrs qu'elles se font en ce moment ; vous m'écriviez
récemment, (mais il faut près de cinq semaines pour
que ça vienne), (ici, de là-bas), homme au regard pur;
et au moins vous ne m'en voudrez pas, vous, mon
grand ami, de penser à vous dans ces confessions.
Vous êtes venu, vous, dans une des dernières contrées
du monde, où l'on ait un peu pensé à l' « histoire ».
Vous êtes un exemple éclatant de ce que disait Barrès
dans son Adieu à Moréas, le 2 avril de cette année 1910,
au Cimeltière du Père-Lachaise, que le romantique et
le classique ne sont point forcément, ne sont point
toujours des étrangers l'un à l'autre, mais que le ro-
mantique peut, sous certaines conditions de culture,
s'effectuer, s'achever, se couronner en classique.
Vous ne me pardonnez pas seulement, mon ami, de
vous citer du Barres ; vous vous en réjouissez dans
votre oœur. La séparation, dit admirablement Halévy
dans ce si beau morceau d'histoire qu'est son apologie
pour notre passé, — la séparation se fit en un instant.
A l'intérieur de la bourgeoisie parisienne, — (de
la bourgeoisie parisienne, mon cher Halévy, tout notre
débat est là), — seule capable de saisir promptement une
affaire si nombreuse en ses détails, subtile en ses nuances,
chaque famille fut en peu de jours à son poste, sûre de ses
manœuvres et retranchée derrière ses portes closes. Car
Paris a ses familles comme Florence eut les
siennes, et ses maisons non couronnées de tours
n'en abritent pas moins des factions guerrières.
Votre maison, mon enfant, était contre la maison de
Barrès. Violemment contre. Mais dix ans plus tard
dans ce court séjour que" vous fîtes à Paris je sais
combien vous l'aimez et admirez comme écrivain, com-
bien vous aimez et admirez son oeuvre ; et pendant ce
court séjour que vous fîtes vous avez éprouvé par un
acte, par le décernement d'un acte, combien il aimait
votre livre. Je crois, disait Barrès le 2 avril de cette
année, dans cette sorte de cérémonie antique païenne
qu'il y eut, je crois que j'ai recueilli le testament litté-
raire de Moréas. C'était il y a peu de jours, dans cette
chambre où nous venons pieusement de lever son corps.
Il avait demandé qu'on nous laissât tout seuls, et la
garde elle-même s'éloigna. Nous avons causé de ce qui
lui tenait le plus au cœur, de littérature, et il m'a
dit : « Il n'y a pas de classiques et de romantiques...
C'est des bêtises... Je regrette de n'être pas mieux
portant pour t'expliquer... » Nous ne saurons jamais
quels arguments se réservait de me donner Moréas,
mais je suis de son avis ; je crois qu'un sentiment dit
romantique, s'il est mené à un degré supérieur de
culture, prend un caractère classique. J'ai vu Moréas
passer de l'une à l'autre esthétique, à mesure qu'il
s'ennoblissait moralement, et je me rends compte qu'il
a trouvé ses perfectionnements d'art dans son cœur
assagi.

Vous entendrez parler souvent, mon ami, non point


de cette esthétique nouvelle ; c'est plus qu'une esthé-
tique nouvelle ; c'est simplement une reconnaissance
poussée par un grand écrivain dans les profondeurs
de l'esthétique éternelle. Sans aucun appareil dogma-
tique, sans aucun grossissement professoral vous avez
reconnu là une de ces reconnaissances modestes pro-
fondes, une de ces propositions cardinales que l'on
trouve dans un écrivain, et tout s'éclaire ; les débats
s'éclairent ; soudain ; les difficultés tombent ; on les
trouve, on trouve ces propositions, et on est tout saisi
de les avoir trouvées. On les avait en dedans, depuis
toujours, on les avait bien, on s'en servait, on vivait
dessus, mais on ne se les était pas formulées. C'est
une de ces quelques propositions cardinales autour de
qui les positions tournent.

Ce bon ordre, continuait Barrès, cette économie sou-


veraine qui règne dans ses poèmes, c'est la simplicité
qu'il mettait dans sa vie si digne et si claire ; son lyrisme
concentré, c'est une mâle pudeur; ses raccourcis, son
style énergique, ses belles inversions, c'est de la bra-
voure ; sa grâce fière, c'est la loyauté que nous aimions
dans toutes ses mœurs.
Vous rencontrerez souvent, mon ami, cette propo-
sition, cette distinction, cette reconnaissance. Vous
pensez bien que je ne dis pas seulement que vous la
retrouverez dans ma propre pensée, que vous voulez
bien suivre ; vous la retrouverez dans la vôtre, vous
serez tout surpris, tout saisi de la retrouver dans la
vôtre. Vous le verrez, elle ne vous quittera plus. Que
la différence, que la distance du classique au roman-
tique est telle que par de la culture du romantique
peut devenir du classique, s'acheminer, s'oeuvrer, s'opé-
rer en classique, culminer, s'achever, se couronner en
classique. Vous la retrouverez partout dans la pensée
commune. C'est une de ces propositions qui une fois
posées, c'est une de ces découvertes qui une fois faites
ne se perdent plus. On ne peut plus y revenir. Revenir
sur elles, sur cet accroissement, sur cet acquêt. On
ne peut plus les retirer. C'est une de ces quelques
propositions simples, une de ces quelques découvertes
simples que l'on peut nommer proprement des acqui-
sitions. On ne peut plus s'en passer. Elles entrent dans
la pensée commune, dans une sorte de trésor commun
sur lequel tous nous veillons jalousement, dans cette
perennis quaedam philosophia. Elles entrent, elles de-
meurent, sous la garde de tous, dans ce domaine com-
mun de la pensée. Elles n'en sortent plus. Et on est
tout surpris de les trouver à toutes les articulations.
C'est une de ces propositions dont on ne peut pas se
défaire.

Devenir classiques, messieurs, continuait Barrès,


c'est décidément détester toute surcharge, c'est attein«
dre à une délicatesse d'âme qui rejetant les mensonges,
si aimables qu'ils se fassent, ne peut goûter que le vrai ;
c'est, en un mot, devenir plus honnête.
Quand vous nous reviendrez, mon enfant, vous me
demanderez cette petite brochure jaune où l'on a publié
cet adieu. Il m'est impossible de vous représenter l'im-
pression qu'elle nous fit ici. C'est une sorte de poème
d'une pureté, d'une puissance (d'évocation) sans doute
inimitable. Et aussi d'une puissance de réalisation. Un
très court poème. Une sorte d'élixir de poème. Un
poème en prose d'anthologie d'une pureté parfaite,
d'une fidélité, d'une piété, d'un classique, d'une ra-
reté, d'une beauté parfaite, et non pas seulement d'une
ordonnance parfaitement harmonieuse, mais d'un ordre
même et d'une organisation, d'une régulation parfaite.
Un chef d'œuvre, et une œuvre parfaitement harmo-
nieuse. En ces quelques pages une réussite unique.
Il est dans les carrières des jours fortunés. Je me le
rappelle comme si ce fût d'hier soir. Je n'avais point
assisté à la cérémonie. Je n'étais point, vous le savez,
un ami de Moréas. Les hommes de ma génération,
hélas, le connaissaient déjà peu. Je rentrais le soir.
Dans le coin de mon compartiment je commençais de
lire le Temps. Quelque respect que nous ayons pour
le Temps, vous savez qu'une colonne de journal n'est
point toujours ce qui met le mieux en valeur un poème,
un discours ; une oraison, un adieu. On ne peut donc
pas dire que j'étais surpris, disposé par la typogra-
phie, par quelque charme de typographie. Mes yeux
couraient. Je tombai sur ces funérailles, sur ce dis-
cours. Les jours croissaient, on était en avril. Instan-
tanément tout disparut. Et il n'y eut plus que cette
pureté antique, ce poème antique, tout l'antique, tout
le païen, tout le tragique, toute l'harmonie évoquée,
présente, dans peut-être pas même une colonne de ce
journal ; d'aujourd'hui ; mouillé des presses ; que l'on
vient d'acheter pour trois sous. Toute une élégie.
Coeur de Français, écoutez encore cette phrase : J'ai
vu Moréas marcher au côté de Verlaine. Mais déjà il
se mettait en mesure de rejoindre Ronsard, Villon et
Rutebeuf. Tout Homère était là, et l'ensevelissement
et les funérailles des héros, et la mort des héros,
tout Sophocle, et la mort des hommes mortels et les
travaux et les jours.
Dans ces deux cents lignes, de prose, autant et plus
qu'en un volume, autant et plus qu'en un livre, autant
qu'en des vers, autant et plus qu'en un long poème.

Par quelle merveilleuse rencontre, mon enfant, c'est


cela même que vous m'écrivez des confins de Mauri-
tanie. C'est cela, c'est cet écho qui nous revient de si
loin. Mais un écho si je puis dire lui-même originaire,
un écho non parti, non lancé d'ici, un écho autonome.
Un écho sans voix originaire, sans voix initiale. Que
dans une matière romantique une pensée classique peut
se mouvoir, vivre une vie classique, opérer une oeuvre
classique. Par une sorte de nucléation, de polarisation
organique. Vous m'écriviez naguère et je recevais au
commencement de cette semaine : Il m apparat que par
exemple la mort de Violet (que je vous raconterai un
jour) vaut celle de Baadin et qu'elle remplit les condi-
tions que vous assignez très justement à l'événement
particulièrement historique. — Voici une terre qui est
parfaitement romantique et triplement romantique : par
sa nature, son aspect physique, par le caractère de ses
habitants et par l'action que nous y exerçons encore.
Histoires de brigands, assassinats, combats épiques,
pillages, sombres intrigues, tout cela fleurit ici comme
dans son terrain naturel. Ainsi c'est en pleine nature
romantique, en pleine vie romantique, dans une terre
romantique, sous un climat romantique que vous
poussez, que vous vivez, que vous concentrez, que vous
conduisez une pensée classique, que vous acheminez,
que vous achevez, que vous couronnez une pensée clas-
sique, une œuvre classique, cette œuvre classique qu'est
une vie et une pensée. C'est dans une matière roman-
tique qu'une pensée classique vient et s'effectue, qu'une
œuvre s'opère. Et tout conspire à cette impression. Les
aspects du pays, qui ne sont guère « jolis », ont cepen-
dant une beauté qui leur vient d'un tragique puissant,
une beauté sans grâce, mais bizarre et monstrueuse
comme un décor du second Faust. Des plaines sans
eau de l'Agan, écrasées de soleil, du montueux Tagant
et de ses cirques de rochers noirs, des dunes sans fin
de VAouker, du noir Assaba, toute vie s'est retirée
aujourd'hui et il reste un rude' squelette minéral où
errent de pauvres tentes en poil de chameau et des
troupeaux nomades. Les Maures de ces contrées désolées
sont parmi les plus rudes guerriers qui soient au monde.
Ils nous l'ont fait sentir plus d'une fois, et nous le
feront encore sentir, vraisemblablement. Cette noble et
antique race qui se rattache à l'Orient mystique (il y a
ici des « Chiites » que les guerres du premier siècle de
l'Islam avaient pourtant rejetés et confinés en Perse
sur les bords de l'Euphrate) et qui se ramifie vers l'Est
jusqu'au delà de Timbouctou (les Kounta du Tagant
s'échelonnent ainsi jusqu'au Nord de la boucle du
Niger) présente un échantillon d'humanité extrêmement
évolué et où pourtant la simplicité des moeurs est
restée grande, où l'ardeur du sang primitif est restée
vierge. Ces gens, d'esprit très cultivé généralement,
retors en politique, habiles dans la [Link], et qui,
en religion, vont jusqu'au mysticisme le plus ardent
(Cheickh el Ghaswâni dévore en ce moment un traité
de mystique arabe sur la « prédestination » que lui a
prêté le Capitaine commandant le Cercle), (n'est-ce
point admirable, mon enfant, ce Capitaine français
commandant le Cercle prêtant à Cheickh el Ghaswâni,
qui le dévore, un traité de mystique arabe sur la
« prédestination ». La France est une grande puis-
sance musulmane, en Afrique. Quelle grande puissance
elle serait, absolument, si elle était dans le monde,
subsidiairement, une certaine puissance chrétienne.
Mais voilà, que ferait-on au Capitaine commandant un
Cercle qui prêterait aux peuples la Consolation inter-
nelle. Cela ne l'aiderait peut-être pas à passer chef de
bataillon.) ces gens, tout en même temps, sont des
gueux, vivent de guerres et de rapines, sont fiers
comme des mendiants, ardents à l'action, braves et
rusés. Jeunesse de cœur et vieillesse d'esprit, voilà la
caractéristique générale.
C'est dans ce rude pays que nous avons essayé de
nous installer par la force de nos armes, et c'est un
des derniers où l'on fasse encore œuvre de soldat, (nous
venons justement d'en découvrir un autre, mon ami,
un nouveau, un deuxième, et il était temps ; il était
situé originairement entre Versailles et notre Lozère,
au cœur de notre Hurepoix. Mais très rapidement il a
gagné. Il s'est étendu un peu partout. Aujourd'hui il
est situé un peu partout, pourvu qu'on prenne la pré-
caution de s'élever d'abord d'au moins quelques mètres
au-dessus de terre, c'est le pays de l'Aéroplanie, ce
nouveau territoire (si je puis dire) militaire) où l'on vive
militairement. Enfin, c'est une terre héroïque, pleine
pour nous de nobles souvenirs, encore d'hier, toute
chaude encore du sang français. Combien il est évident,
et surabondamment prouvé, que la France, (ici, mon
ami, permettez-moi d'achever votre phrase), que la
France, même dans son âge moderne, ne laissera peut-
être pas perdre cette gloire guerrière, ne l'empêchera
peut-être pas de devenir réalité historique.

Vous m'écriviez encore : Même ici, on a générale-


ment peur de l'Éternité. Pourtant moins qu'ailleurs.
Vous m'écriviez encore : J'ai eu la chance, au début
de mon séjour, de mener la vie errante qui plaît à
mes goûts et est adaptée au pays. Depuis deux mois,
je fais de la détention dans une Tériba (vous me répon-
drez si c'est bien une Tériba) de 100 mètres carrés. Et
pourtant la seule politique utile dans ce pays-ci est
celle qui se fait dans la brousse, avec, comme auxi-
liaires, quelques bons mousquetons 92.

Vous qui connaissez la brousse et le bled, allons vous


êtes bon. Vous en serez. Un jour vous serez mûr. Mili-
taire je vous prends. Ernest Psichari, mon enfant, vous
aussi vous serez de mon parti. C'est le grand parti.
Ce n'est point encore ce grand parti des mécontempo-
rains,

Dont Pesloüan fonda les premières assises.

C'est un parti plus proprement politique. Benda m'a


bien opposé que nous serions mis, que ce parti serait
« mis en quarantaine ». Il fait toujours des
objections.
Il oppose tout le temps. J'ai résolu une fois pour
toutes de ne point m'arrêter à des considérations de
cette nature. Je vais fonder le grand parti des hommes
de quarante ans. Quelqu'un récemment m'a reconduit
durement dans la catégorie, m'a ramené vivement dans
la classe des hommes de quarante ans. J'en profite. Le
vieux politicien profite de tout. Je fonde le parti des
hommes de quarante ans. Le premier point de notre
programme, et qui restera certainement le meilleur,
sera que nous n'aurons plus jamais des matins triom-
phants.

Cahiers de la^Quinzaine,
23 Octobre 1910.
ACHEVÉ D'IMPRIMER
LE 4 JUIN 1934
PAR EMMANUEL GREVIN
A LAGNY-SUR-MARNE
052.5819

EDITIOIV,S DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
(EXTRAIT DU CATALOGUE)
ESSAIS, CRITIQUE, LITTÉRATURE
1933
ÉDOUARD BÉNÊS
La France et la nouvelle Europe
GUSTAVE COHEN
Essai d'Explication du Cimetière marin
Préface inédite de PAUL VALÉRY
FERNAND FLEURET
Les Nymphes de Vaux
SIGMUND FREUD
Essais de Psychanalyse appliquée
(Tr. de l'allemand par Mmes Edouard Marty et Marie Bonaparte)
GOBINEAU
Religions et Philosophies dans l'Asie centrale
J. M KEYNES
Essais de persuasion
(Tr. de l'anglais par Herbert Jacoby)
HEINRICH MANN
La Haine
ALBERT MAISON
Erasme
HENRI MICHAUX
Un Barbare en Asie
CHARLES PÉGUY
Notre Jeunesse
LYTTON STRACHEY
Victoriens éminents
Préface d'ANDRÉ MAUROIS
(Tr.. de l'anglais par Jacques Dombasle)
PAUL VALÉRY
de l'Académie Française
Discours en l'honneur de Gœlhe
Collection "LES ESS..IS"
JULIEN BENDA
Discours à la Nation européenne
MAX SCHELER
L'Homme du Ressentiment
(Traduction autorisée)
Collection "MiMtiLtOTHÈQ tJK D'Es IBÉES"
OSWALD SPENGLER
Le Déclin de l'Occident
Première partie
(Tr. de l'allemand par M. Tazerout)
a volumes
Le Déclin de l'Occident
Deuxième partie
(Tr. de l'allemand par M Tazerout)
3 volumes

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