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La Chanson de Roland et Charlemagne

Anne-Marie Cadot-Colin est une spécialiste de la littérature médiévale, enseignant à l'université de Bordeaux et se concentrant sur les romans d'inspiration celtique, notamment le cycle du Graal. Le document présente un extrait de 'La Chanson de Roland', mettant en scène Charlemagne et le roi Marsile, où des négociations de paix et de loyauté sont discutées. Le texte illustre les thèmes de la guerre, de la trahison et des relations entre chrétiens et musulmans au Moyen Âge.

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La Chanson de Roland et Charlemagne

Anne-Marie Cadot-Colin est une spécialiste de la littérature médiévale, enseignant à l'université de Bordeaux et se concentrant sur les romans d'inspiration celtique, notamment le cycle du Graal. Le document présente un extrait de 'La Chanson de Roland', mettant en scène Charlemagne et le roi Marsile, où des négociations de paix et de loyauté sont discutées. Le texte illustre les thèmes de la guerre, de la trahison et des relations entre chrétiens et musulmans au Moyen Âge.

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Anne-Marie Cadot-Colin
réservés
Droits

Ae Cadot-Colin est née a Paris. Elle enseigne


depuis plus de trente ans la langue et la littérature
du Moyen Agea luniversité de Bordeaux. Ses recherches
| l'amenent a se spécialiser dans les romans d’inspiration
celtique et tout particuliérement le cycle des romans du
Graal. Son espoir :communiquer a ses étudiants sa
passion pour le roman médiéval.

Autres livres du méme auteur :


e Perceval ou le conte du Graal
e Yvyain, le Chevalier au Lion
Jeunesse
LA CHANSON
DE ROLAND
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ANNE-MARIE CADOT-COLIN

LA CHANSON
DE ROLAND
Qui est l’auteur ?

Anne-Marie Cadot-Colin est née 4 Paris. Elle


enseigne depuis plus de trente ans la langue et
la littérature du Moyen Age 4 l’université de
Bordeaux. Ses recherches |’aménent 4 se spé-
cialiser dans les romans d’inspiration celtique
et tout particuliérement le cycle des romans du
Graal. Son espoir: communiquer 4 ses étu-
diants sa passion pour le roman médiéval.

© Hachette Livre, 2007.


LIEEMPIRE
CAROLINGIEN

\)

BOURGOGNE

. : Roneevaux
Saragosse

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i MARCHE
aK: eee D'ESPAGNE
QS

ROY AUME ARABE

LEGENDE
ee Royaume frane hérité par Charlemagne

RSs Conquétes de Charlemagne


Prologue

Le roi Charlemagne, notre grand empereur', a passé


sept années entiéres en Espagne’. I] a conquis les
hautes terres jusqu’a la mer. Pas un chateau ne lui a
résisté. Pas une muraille, pas une cité ne reste a pren-
dre d’assaut, pas une, sauf Saragosse’, qui se dresse
sur une montagne. C’est le roi Marsile qui la tient,

1. Charlemagne est, a lorigine, le roi des Francs. Ce


nest qu’en l’an 800 qu'il devient empereur d’Occident. Le
texte le désigne aussi bien par le titre de roi que par celui
d’empereur.
2. A Pépoque de Charlemagne, l’Espagne est sous la domi-
nation des Arabes, qui y ont établi plusieurs royaumes musul-
mans. :
3. Saragosse, ville du nord de |’Espagne située sur |’Ebre,
est encore de nos jours la capitale de la province d’Aragon.
Mais elle est en réalité située dans une grande plaine.

y
un ennemi de Dieu, car il sert Mahomet, Tervagant
et Apollin'. Mais il ne pourra empécher le malheur
de l’atteindre.

1. Dans les chansons de geste, l’islam est représenté de


maniére fausse, comme une religion polythéiste (qui a plusieurs
dieux). On place a cété de Mahomet deux autres dieux, Apollin
et Tervagant (d’origine peu claire). En réalité, Mahomet est dans
lislam un prophéte, et non un dieu.
1

A Saragosse

Le roi Marsile est allé s’installer dans un verger


ombragé, et 1a, il s’allonge sur un perron de marbre
bleu. Autour de lui, il a plus de vingt mille hommes.
Il interpelle alors ses ducs et ses comtes’ :
— Apprenez, seigneurs, quel malheur nous acca-
ble ! Charlemagne, l’empereur des Francs, est venu
nous écraser dans ce pays. Je n’ai pas d’armée capable
de lui livrer bataille, pas de guerriers qui puissent
mettre les siens en déroute. Conseillez-moi comme
doivent le faire de sages vassaux, et préservez-moi de
la mort et de la honte.

1. Les textes occidentaux de |’époque imaginent les


royaumes musulmans a l’image du leur, avec les mémes titres
donnés aux dignitaires :comtes, ducs, barons, vassaux, cheva-
liers.

11
Aucun Sarrasin' ne trouve un mot pour lui répon-
dre, a l’exception de Blancandrin du chateau de Val-
fonde, un des plus sages parmi les paiens. Chevalier
renommé pour sa bravoure, c’est aussi un homme
avisé, capable de bien conseiller son seigneur. Il
s’adresse au roi :
— Ne vous effrayez pas! Faites transmettre a
Charlemagne, ce souverain orgueilleux et farouche,
votre promesse de loyal service et de grande amitié.
Vous lui offrirez en cadeau des ours, des lions et des
chiens, sept cents chameaux et mille éperviers’, qua-
tre cents mulets chargés d’or, d’argent, et un convoi
de cinquante chariots : avec cela, il pourra largement
payer ses soldats. I] a longuement guerroyé dans cette
contrée, et il faut bien qu’il rentre en France, a Aix-
la-Chapelle’. Vous lui jurerez de le rejoindre 4 la féte
de saint Michel, de vous convertir au christianisme et
devenir son vassal* en tout bien tout honneur. S’il

1. Les peuples musulmans du’ Moyen-Orient, d’Afrique et


d’Espagne sont appelés dans les chansons de geste Sarrasins ou
paiens. On trouve aussi Maures (mais pas dans ce texte).
2. Ces présents d’une grande richesse étaient trés appréciés
a lépoque: on offrait aux souverains des animaux exotiques
pour leurs ménageries (lions, chameaux), et des bétes dressées
pour la chasse (chiens, éperviers).
3. Aix-la-Chapelle est la capitale de Charlemagne. Actuelle-
ment en Allemagne, elle est alors située au coeur du royaume
des Francs, la France.
4. Le vassal recherche la protection d’un seigneur plus puis-
sant, son suzerain, 4 qui il doit aide et loyauté. Le suzerain lui
confie des terres (un fief), en échange de son serment de fidélité.

12
veut des otages, fort bien, vous lui en enverrez dix
ou vingt pour gagner sa confiance. Nous sommes
préts a lui remettre nos propres fils. Je lui enverrai le
mien, méme au risque de sa vie. Il vaut mieux qu’ils
y laissent leur téte, plut6t que nous perdions terres
et biens : nous en serions réduits 4 mendier !
-« Par ma barbe et par ma main droite que voici,
vous verrez aussitét l’armée des Francs se disloquer.
Ils regagneront la France, leur pays. Et quand chacun
sera dans son domaine préféré, quand Charlemagne
sera dans son palais d’Aix-la-Chapelle, il donnera une
grande féte pour la Saint-Michel. Mais le jour fixé
passera sans qu’il entende de nos nouvelles. La roi
est violent, et son cceur cruel : il fera trancher la téte
de nos otages. Mais nous, nous aurons sauvé notre
bien le plus cher : la brillante, la belle Espagne !
Les paiens se disent : « I] a peut-étre bien raison ! »
Marsile appelle alors Clarin de Balaguer, Estramarin
et Endropin, et Priamon et Garlan le Barbu’, il
appelle dix de ses barons, ainsi que Blancandrin, et
leur expose sa décision :
— Seigneurs barons, vous irez trouver Charlema-
gne, qui en ce moment assiége la cité de Cordres.
Vous porterez entre vos mains des branches d’olivier,
en signe de paix et de soumission. Vous direz pour
moi au roi que je le supplie au nom de son Dieu.
Avant la fin de ce mois, je le rejoindrai avec mille de
mes fidéles et je me convertirai a la foi chrétienne. Je

1. Les paiens sont en général pourvus de noms de fantaisie,


plutdt pittoresques, mais qui n’ont rien d’arabe.

13
serai son vassal en toute amitié et loyauté. S’il veut
des otages, il en aura assurément. Usez de toute votre
adresse pour me réconcilier avec lui, et moi, je vous
donnerai or et argent en quantité, et des terres autant
que vous voudrez.
Les paiens sont satisfaits de l’offre, et Blancandrin
pense trouver un bon accord. Marsile a fait amener
dix mules! blanches. Les freins” sont en or, les selles
incrustées d’argent. Voila les messagers 4 cheval, des
branches d’olivier’ 4 la main. Ils vont trouver Char-
lemagne, qui régne sur la France. II ne pourra éviter
le piége qu’ils lui tendent.

1. La mule (comme le mulet, nommé plus haut) résulte du


croisement d’un ane et d’une jument. Elle est trés appréciée au
Moyen Age comme animal de charge, ou pour voyager.
2. Le frein est une partie du harnachement d’un cheval (ou
d’une mule) : situé dans la bouche de |’animal, il permet de le
guider et de contréler son allure.
3. Depuis P’Antiquité, olivier est un symbole de paix.
2

Le conseil de Charlemagne

L’empereur est gai et joyeux ce jour-la. Cordres a été


prise et ses murailles sont en piéces. Ses chevaliers
ont fait un magnifique butin en or, en argent et en
équipements de prix. Dans la cité, il n’est resté aucun
paien qui ne soit mort ou devenu chrétien’.
L’empereur est dans un grand verger ; a cété de
lui, Roland et Olivier, le duc Samson et le farouche
Anseis, Geoffroy d’Anjou, gonfalonier? du roi, et

1. Dans les chansons de geste, les paiens vaincus ont en


général le choix entre étre massacrés ou convertis de force.
Charlemagne a effectivement converti ainsi beaucoup des
peuples qu’il a soumis.
2. Le gonfanon, ou gonfalon, est la piéce de tissu ot sont
représentées les armoiries d’un seigneur ou d’un roi. Fixée au
bout d’une lance, elle permet de le reconnaitre dans un combat.
Le gonfalonier a donc l’honneur de porter les couleurs du roi.

15
aussi Gérin et Gérier, et bien d’autres encore. Ils sont
la nombreux: quinze mille hommes de la douce
France. Les chevaliers sont assis sur de blancs tapis.
Pour se distraire, les plus sages et les plus agés jouent
aux échecs et au trictrac’. Les plus jeunes. préférent
saffronter a l’escrime.
Au pied d’un pin, prés d’un églantier, on a placé
un trone fait d’or pur: c’est la qu’est assis le roi, qui
gouverne la douce France. Il a la téte blanche et la
barbe fleurie’, le corps bien fait et lallure fiére. Pas
besoin de le désigner a celui qui le cherche : 4 le voir,
on comprend aussitét qu’il est le roi.
Les messagers ont mis pied 4 terre et le saluent
avec de grandes marques d’amitié et d’estime. Blan-
candrin a pris la parole :
— Que Dieu vous garde, le Dieu glorieux que
nous devons adorer ! Voici le message du noble roi
Marsile: il s’est fait instruire sur la religion chré-
tienne. Ses richesses, il veut vous en faire don: ours
et lions et chiens de chasse tenus en laisse, sept cents
chameaux et mille éperviers, quatre cents mulets
chargés d’or et d’argent, cinquante chariots en
convoi. La-dedans, tant de piéces d’or pur que vous

1. Le jeu d’échecs, originaire de Perse (I’Iran actuel), a été


introduit a cette époque en Occident, par l’intermédiaire des
Arabes d’Espagne, et connait beaucoup de succés.
2. Image légendaire de Charlemagne. Le personnage histo-
rique portait une moustache, mais pas de barbe. La barbe est
un signe de virilité, de puissance et de majesté. Sa couleur blan-
che est un signe de sagesse.

16
‘pourrez grassement payer vos soldats. Vous étes resté
bien longtemps dans ce pays : vous devriez rentrer 4
Aix, en France. C’est 14 que mon maitre vous rejoin-
dra, soyez-en sir.
L’empereur baisse la téte et commence 4 réfléchir.
Selon son habitude, il prend son temps et ne parle
pas a4 la légére. Quand il se redresse, son visage est
farouche. II répond aux messagers :
— Vous avez bien parlé. Mais le roi Marsile est
mon grand ennemi. Toutes vos belles paroles, com-
ment pourrai-je m’y fier ?
— Sur la foi des otages! Vous en aurez dix,
quinze, vingt, et des plus nobles. Je mettrai parmi eux
mon fils, méme s’il risque d’y périr. Quand vous serez
dans votre palais royal, 4 la grande féte de Saint-
Michel-du-Péril’, mon maitve vous rejoindra, et dans
vos bains? il se fera baptiser.
— ll est vrai que, par ce moyen, son ame pourrait
étre sauvée.
La soirée est belle et le soleil brille encore. Le roi
a fait mettre a |’écurie les dix mulets et dresser une
tente pour loger les messagers. Le lendemain matin,
aprés avoir écouté la messe, Charlemagne a convoqué

1. L’archange saint Michel est souvent désigné par le nom


de son célébre sanctuaire en Normandie : le Mont Saint-Michel,
ou il protége ceux qui sont « au péril de la mer ».
2. Aix-la-Chapelle est une ville d’eaux. Charlemagne avait
fait aménager dans son palais des thermes qu’il utilisait tres
volontiers pour se baigner.

17,
ses barons! a son conseil : il ne veut rien décider sans
l’avis de ses Francs.
L’empereur est allé siéger sous un pin. A son cété
il a fait venir ses barons : le duc Ogier et l’archevéque
Turpin, Richard le vieux et le vaillant comte de Gas-
cogne Ancelin, Thibaut de Reims et son cousin Milon.
Parmi eux se trouvent le comte Roland son neveu, et
Olivier, le vaillant et le noble, et beaucoup d’autres
Francs de France. II y a aussi Ganelon, qui fera la’
trahison. Alors commence ce conseil de malheur.
— Seigneurs barons, dit l’empereur Charlemagne,
le roi Marsile m’a envoyé des messagers. I] veut me
donner des richesses 4 profusion : ours, lions et chiens
dressés, sept cents chameaux et mille éperviers, quatre
cents mulets chargés d’or d’Arabie, et plus de cin-
quante chariots. Mais il me demande de retourner en
France : il me suivra a Aix, ot je réside, et il se conver-
tira alors a la vraie religion. Il sera mon vassal et
tiendra pour moi les marches’ du royaume. Mais je
ne sais pas-ce qu'il a dans le cceur.
Charlemagne a fini son discours. Le comte Roland
se redresse: il n’est pas d’accord et va apporter la
contradiction. II se tourne vers le roi :

1. Les barons sont les meilleurs chevaliers, les plus expéri-


mentés. Ce sont des seigneurs puissants que le roi consulte avant
de prendre une décision : il réunit alors son conseil, assemblée
des barons.
2. Les marches sont les provinces situées aux frontiéres du
royaume. Comme elles sont en général menacées par les -
ennemis, on les confie 4 un vassal de grande valeur, appelé
marquis. ;

18
— Malheur 4 vous si vous croyez Marsile ! Voila
sept ans que nous sommes en Espagne. J’ai conquis
pour vous Balaguer et Tudéle et Séville. Le roi Marsile
vous a alors envoyé quinze messagers avec des
branches d’olivier, qui vous ont dit les mémes paroles
que maintenant. Sur |’avis de votre conseil, vous leur
avez dépéché deux comtes, Basan et Basile, et Marsile
leur a fait trancher la téte. Voila la confiance qu’on
peut lui faire ! Non, vous devez continuer 4 lui faire
la guerre. Conduisez votre armée et mettez le siége
devant Saragosse, et vous vengerez ceux que ce traitre
fit jadis tuer.
L’empereur garde la téte baissée. Pensif, il se
caresse la barbe et lisse sa moustache, sans approuver
ni blamer son neveu. Les Francs se taisent, sauf Gane-
lon. Il s’est dressé et s’avance vers l’empereur. La, il
parle avec arrogance:
— Malheur4a vous si vous croyez un fou, qui ne
parle pas dans votre intérét ! Le roi Marsile a promis
de devenir votre vassal et de défendre | Espagne pour
votre compte. Il adoptera notre religion. Celui qui
vous conseille de rejeter cette offre se moque de
quelle mort nous mourrons. Conseil qui vient
d’orgueil ne doit pas triompher. Laissons la les fous,
et suivons les sages !
Le duc Naimes s’est ensuite avancé. Il n’y a pas
vassal plus sage a la cour.
— Seigneur, dit-il au roi, vous avez entendu les
paroles du comte Ganelon. II vous a donné un conseil
plein de sagesse. Le roi Marsile a perdu cette guerre :

19
vous lui avez pris ses chateaux, démoli ses murailles
et brialé ses cités. S’il vous demande merci’, ce serait
péché de vous acharner contre lui. Puisqu’il peut
nous donner la garantie des otages, cette grande
guerre ne doit pas se prolonger.
Les Francs jugent que le duc a bien parlé.
— Seigneurs barons, dit Charlemagne, qui enver-
rons-nous comme messager a Saragosse, auprés du .
roi Marsile ?
— Accordez-moi d’y aller, dit le duc Naimes. Don-
nez-moi maintenant le gant et le baton’.
— Par ma barbe, s’écrie le roi, il n’en est pas ques-
tion. Vous ne vous éloignerez pas de moi. Quel autre
messager pourrons-nous trouver ?
— Je peux trés bien y aller, propose Roland.
— Certainement pas, proteste le comte Olivier.
Votre caractére est violent et farouche, et une querelle
aurait tot fait d’éclater. Si le roi l’accepte, jirai a
Saragosse. °
— Taisez-vous tous les deux, répond le roi. Jamais
vous n’y mettrez les pieds. Par ma barbe que vous

1. La merci est la pitié, la grace que |’on fait 4 quelqu’un en


épargnant. Demander, crier merci 4 un adversaire, c’est implo-
rer sa grace. Un combat sans merci est un combat a mort, sans
pitié. Quand on est a la merci de quelqu’un, on dépend de sa
pitié, de sa grace.
2. Le gant et le baton représentent la main et le sceptre du
roi (le sceptre est un baton précieux, symbole de commande-
ment). Confiés 4 un ambassadeur, ils montrent que le roi lui
délégue momentanément son pouvoir.

20
voyez toute blanche, personne ne désignera aucun des
douze pairs’ ! ®

Tous se taisent, abasourdis. L’archevéque Turpin


de Reims s’est alors avancé.
— Laissez vos Francs tranquilles ! Depuis sept ans
quils sont dans ce pays, ils ont souffert bien des
peines et des tourments. Donnez-moi, seigneur, le
baton et le gant, jirai chez le Sarrasin d’Espagne, et
je verrai ce quil en est.
L’empereur répond, furieux :
— Allez vous asseoir sur ce tapis blanc, et n’en
parlez plus sans en avoir recu l’ordre !
Charlemagne, se tournant vers les siens, reprend
alors :
— Nobles chevaliers, choisissez un baron de mon
royaume pour porter mon message a Marsile.
— Eh bien, ce sera Ganelon, mon paratre’, lance
alors Roland.
Les Francs approuvent. On ne saurait trouver un
messager plus sage. Le comte Ganelon est envahi par
l’angoisse. II] arrache de son cou ses fourrures de mar-
tre et reste en son bliaut’ de soie. C’est un bel homme

1. Les douze Pairs sont l’élite guerriére de Charlemagne : ce


sont ses douze meilleurs chevaliers, égaux (pairs) en valeur et
en dignité. La tradition les représente au nombre de douze, a
l'image des douze ap6tres (compagnons) du Christ.
2. Le paratre est le beau-pére (correspondant 4 maratre, la
belle-mére). Ganelon a épousé en secondes noces la sceur de
Charlemagne, mére de Roland.
3. Le bliaut est une tunique, faite en général dans un tissu
de prix.

21
a la poitrine large. Ses yeux sont vifs et son visage
plein de fierté. Il est si beau que tous ses compagnons
le regardent.
— Insensé, dit-il 4 Roland, quelle rage t’a saisi?
On sait bien que je suis ton paratre. Et toi, tu as
décidé que j’aille chez Marsile ?Si Dieu m’accorde
de revenir sain et sauf, je te ferai plus de mal que tu
n’auras a en subir de ta vie.
— Paroles d’orgueil et de folie ! répond Roland!
Je me moque des menaces, on le sait bien. Mais si le
roi y consent, je veux bien porter le message a votre
place.
— Tu niras pas 4 ma place. Tu n’es pas mon
vassal, je ne suis pas ton seigneur. Charlemagne
m’ordonne de le servir: j’irai 4 Saragosse, je verrai
Marsile. Mais je m’amuserai un peu, avant de calmer
cette grande colére qui est en moi.
Roland éclate de rire 4 ces mots. Ganelon, devant
ce rire, manque de s’étrangler de rage et crie au comte :
— Je vous déteste. Vous avez fait tomber sur moi
un choix injuste.
Puis, se tournant vers Charlemagne :
— Juste empereur, me voici devant vous. Je suis
prét a obéir a vos ordres. Je sais bien qu’il me faut
aller a Saragosse, et celui qui s’y risque ne peut en
revenir. Seigneur, je vous confie mon épouse, votre
sceur. Elle m’a donné un fils, le plus beau qui puisse
étre : c’est Baudoin, et il sera un bon chevalier. C’est
a lui que je laisse ma terre et mes fiefs. Veillez sur lui,
car je ne pense pas que mes yeux le reverront.
— Vous avez le cceur trop tendre, répond l’empe-

22
reur. Puisque je vous l’ordonne, il vous faut y aller.
Avancez-vous, vous allez recevoir le gant et le baton.
Vous l’avez entendu, c’est vous que les Francs ont
choisi.
— Seigneur, c’est Roland qui a tout fait. Je le
détesterai toute ma vie, et avec lui Olivier, car il est
son ami, et les douze pairs, parce qu’ils |’aiment tant.
Je les défie tous, seigneur, ici méme devant vous.
— Vous avez trop de rancceur. Oui, vous allez
partir, c’est mon ordre.
— Je partirai, mais sans aucune garantie, pas plus
que n’en ont eu Basile et son frére Basan.
L’empereur lui tend son gant droit, mais le comte
Ganelon aurait bien voulu ne pas étre 1a. Quand il
savance pour le prendre, le gant tombe 4 terre. Les
Francs s’écrient :
— Mon Dieu, quel signe! De cette ambassade
nous viendra grande perte !
— Seigneurs, fait Ganelon, vous en entendrez des
nouvelles.
Le comte a pris congé du roi, qui lui a donné sa
bénédiction :
— Allez, au nom de Jésus et en mon nom !
De sa main droite, il a fait sur lui le signe de croix,
puis lui a remis le baton et la lettre.
Le comte Ganelon retourne a son logis et prépare
son équipement. II a fixé 4 ses pieds ses éperons d’or
et ceint Murglis', sa bonne épée. Il est monté sur son

1. Les épées portent des noms propres dans les chansons de


geste.

DE
destrier'!, son oncle Guinemer lui tenant l’étrier’.
Vous auriez vu tous les chevaliers de son lignage’
pleurer et se lamenter sur son sort :
— A quoi bon tant de valeur ? Vous avez pourtant
servi le roi en noble vassal. Malheur au comte Roland
qui vous a désigné! II n’aurait méme pas di avoir
cette idée. Emmenez-nous donc avec vous, Seigneur !
— A Dieu ne plaise ! Il vaut mieux que je sois le
seul 4 mourir. Vous repartirez, seigneurs, vers la
douce France. La vous saluerez pour moi ma femme,
et Pinabel, mon ami et mon compagnon, et Baudoin
mon fils que vous connaissez bien. Vous I’aiderez et
le tiendrez pour votre seigneur.
Il prend alors la route, le voila parti.

1. Le destrier est un cheval de bataille, rapide et fougueux,


dressé pour le combat a la lance. On le ménage et, quand le
chevalier ne le monte pas, Pécuyer le méne a cété en le guidant
par la main droite (dextre).
2. Tenir létrier 4 quelqu’un, pour l’aider a se mettre en selle,
est un geste d’attention, de politesse.
3. Le lignage est l’ensemble des personnes qui ont le méme
ancétre, donc la famille trés élargie. Les membres d’un méme
lignage sont solidaires les uns des autres. Quand un tort est fait
a lun d’entre eux, tous cherchent 4 le défendre.
3

La trahison

Ganelon a rejoint les messagers sarrasins. Ensemble


ils chevauchent sous les oliviers. Mais voici que Blan-
candrin s’approche de lui pour engager la conversa-
tion. Tous deux vont faire preuve de la méme
habileté.
— Charlemagne est un homme prodigieux, dit
Blancandrin. Il a conquis la Pouille et toute la Cala-
bre’, il a franchi la mer salée pour aller jusqu’en
Angleterre. Pourquoi vient-il nous provoquer ici,
dans notre terre ?
— Crest dans son caractére, répond Ganelon.
Aucun homme ne pourra jamais se mesurer 4 lui.
— Les Francs sont des hommes pleins de noblesse.

1. Ces provinces du sud de I’Italie, tout comme |’Angleterre,


n’ont pas été réellement conquises par Charlemagne. Les
chansons de geste se font |’écho d’une légende.

25
Mais certains ducs et comtes donnent de bien mauvais
conseils 4 leur seigneur.
— Ils ne sont pas ainsi, sauf un seul, le comte
Roland. C’est lui qui pousse son oncle a combattre
sans tréve. Mais son orgueil pourrait bien le perdre
un jour. Il s’expose sans arrét a la mort. Si quelqu’un
le tuait, nous aurions une paix totale.
— Ce Roland est un homme bien dangereux. Il
veut conquérir le monde et réduire tous les peuples
asa merci. Et sur qui peut-il compter pour accomplir
tous ses exploits ?
— Sur tous les Francs. Ils l’aiment et ne lui feront
pas défaut. Il les comble de cadeaux : or et argent,
mulets et destriers, étoffes de soie et équipements.
L’empereur aussi a sa part de butin. Pour lui, Roland
étendra ses conquétes jusqu’en Orient.
Ganelon et Blancandrin ont longuement chevauché
ensemble. Ils se sont promis de chercher 4 faire tuer
Roland. Apres une longue route, ils sont arrivés a
Saragosse, ov ils mettent pieda terre. A ’ombre d’un
pin, ils trouvent Marsile assis sur son trOne recouvert
d'une étoffe de soie d’Alexandrie. La se tient le roi
qui gouverne toute l’Espagne. A ses cétés, vingt mille
Sarrasins. Pas un ne souffle un mot: ils sont avides
d’entendre les nouvelles.
Blancandrin s’avance devant Marsile, tenant Gane-
lon par la main.
— Soyez salué au nom de Mahomet et d’Apollin,
dont nous observons les saintes lois! Nous avons
présenté votre message a Charlemagne. II vous envoie

26
un de ses nobles barons. Il vient de France et c’est
lui qui vous dira si vous aurez ou non la paix.
— Quiil parle, répond Marsile, et nous l’écou-
‘terons !
Mais le comte Ganelon a bien réfléchi, et il
s’exprime avec une grande habileté. Il pése ses
paroles :
— Salut, au nom du Dieu glorieux que nous
adorons ! Voici le message de Charlemagne: vous
devez vous convertir 4 la foi chrétienne et devenir le
vassal du roi pour la moitié de l’Espagne. Mais si
vous refusez cet accord, vous serez pris, enchainé de
force et ramené prisonnier dans sa capitale d’Aix-
la-Chapelle. La, vous serez condamné par jugement
et vous mourrez dans la honte et |’infamie.
Le roi Marsile a changé de couleur. Sa main
s’empare de son javelot. Ganelon, voyant ce geste,
saisit son épée et la tire de deux doigts hors du four-
reau.
— Belle épée, dit-il, je vous ai portée si longtemps
a la cour du roi! Mais si je dois mourir en terre
lointaine pour |’empereur de France, je ne serai pas
le seul !
Les paiens interviennent :
— Empéchons qu’ils en viennent aux mains !
Ils insistent si bien que Marsile s’est rassis sur son
trone. Son oncle le calife’ lui dit :

1. Le titre de calife, dans La Chanson de Roland, semble étre


donné a un gouverneur de province, oncle de Marsile. En réalité,
dans la civilisation musulmane, le calife est un personnage beau-

2/
— Vous avez mal servi nos intéréts en voulant
frapper ce Franc. Vous auriez dé l’écouter et préter
attention a ses paroles.
— Seigneur, fait Ganelon, il faut bien que je sup-
porte cela. Je ne renoncerai pas, pour tout lor du
monde, a porter le message de Charlemagne, le puis-
sant roi, a son ennemi mortel.
Il se campe 1a, revétu de son manteau de soie’
d’Alexandrie fourré de zibeline. Son poing droit est
resté posé sur le pommeau’ d’or de son épée. Les
paiens se disent : « Voici un noble baron ! »
Ganelon s’approche du roi.
— Vous auriez tort de vous facher. Voila ce
qu’ordonne Charlemagne, qui régne sur la France :
vous devez vous convertir a la religion chrétienne, et
il vous donnera en fief? la moitié de l’Espagne. L’autre
ira a son neveu Roland : vous aurez la un bien orgueil-
leux partenaire ! Mais si vous refusez cet accord, il
viendra vous assiéger, dans Saragosse. Vous serez pris,
et trainé enchainé jusqu’a Aix, ot l’on vous coupera
la téte. Voila le message de Charlemagne.
De la main droite, il lui a tendu la lettre de l’empe-

coup plus important : c’est le successeur de Mahomet, qui com-


mande 4 |’ensemble des croyants.
1. Le pommeau est la poignée de l’épée.
2. Le fief est la terre qu’un suzerain confie 4 un vassal, en
échange de son serment de fidélité. Pour Marsile, tenir l’Espagne
de Charlemagne comme un fief implique qu’il se reconnait
comme vassal de l’empereur, et non souverain indépendant.

28
reur. Marsile est devenu blanc de colére. Il brise le
sceau’, et lit la lettre.
— Charlemagne me rappelle sa grande colére et sa
douleur quand je fis tuer Basan et Basile. Si je veux
sauver ma propre vie, je dois lui envoyer en otage
mon oncle le calife. Voila son exigence.
Le fils de Marsile intervient : —
— Ganelon a parlé comme un fou. Il a été trop
loin et ne mérite plus de vivre. Livrez-le-moi, je m’en
charge !
Ganelon l’entend, il brandit son épée et va s’ados-
ser au tronc d’un pin. Mais Blancandrin s’est appro-
ché du roi. Il le persuade de prendre Ganelon 4 part,
dans le verger. I] emménera avec lui Jurfaret, son fils
et son héritier, ainsi que le calife, son oncle et son
fideéle.
— Faites venir le seigneur franc. Il m’a donné sa
parole qu’il défendrait nos intéréts.
Blancandrin a pris Ganelon par la main droite et
l’a emmené dans le verger jusqu’au roi. C’est 1a qu’ils
combinent l’infame trahison.
— Cher seigneur Ganelon, dit Marsile, j'ai été un
peu trop vif avec vous quand j’ai voulu vous frapper,
tellement grande était ma colére. Prenez donc en
dédommagement ces belles fourrures de zibeline,
elles valent bien cing cents livres !

1. Au Moyen Age, on ferme une lettre avec de la cire chaude,


sur laquelle on pose |’empreinte de son sceau, avec son embléme
(armoiries). Pour l’ouvrir, on est obligé de briser ce sceau de
cire gravé aux armes de |’expéditeur.

29
— Je ne refuse pas. Que Dieu vous le rende !
— Soyez bien convaincu, Ganelon, que je tiens a
étre votre ami. Mais parlez-moi de Charlemagne. II
est fort vieux, il a fait son temps: il doit bien avoir
deux cents ans passés’! I] a pris tant de coups sur
son bouclier, anéanti tant de rois puissants ! N’est-il
pas fatigué de faire la guerre ?
— Charlemagne n’est pas ainsi. Aucun homme n’a
plus d’honneur et de vaillance que lui. Il aimerait
mieux mourir que faire défaut a ses barons.
— Quand s’arrétera-t-il de guerroyer ?
— Jamais, tant que vivra son neveu, son meilleur
vassal. Et son compagnon Olivier n’est pas moins
preux’. Les douze pairs, que Charlemagne aime tant,
forment son avant-garde avec vingt mille hommes :
avec eux, l’empereur n’a rien a redouter.
— Cher seigneur Ganelon, dit le roi Marsile, voyez
comme mon armée est belle : j’ai 14 quatre cent mille
chevaliers. N’ai-je pas de quoi combattre Charlema-
gne et ses Francs
— Gardez-vous en bien, ce serait folie ! Vous feriez
massacrer vos paiens. Choisissez la sagesse :comblez
lempereur de cadeaux, et tous seront émerveillés.
Envoyez-lui vingt otages, et le roi s’en retournera en
France. Il laissera derriére lui son arriére-garde, avec,

1. Les exagérations sur les chiffres (Age, nombre de guerriers,


tichesses, etc.) sont trés courantes dans les textes épiques (qui
racontent des exploits extraordinaires, hors du commun).
2. Un chevalier preux est vaillant, courageux. Il fait des
prouesses (actions d’éclat).

30
je pense, son neveu le comte Roland, et Olivier, le
vaillant. Les comtes sont morts, si vous voulez me
croire. Charlemagne verra son orgueil abattu, et il
n’aura plus jamais envie de vous faire la guerre.
— Et comment pourrai-je faire tuer Roland ?
— Je vais vous le dire. Le roi passera les montagnes
aux meilleurs cols, 4 Roncevaux. Derriére lui, il aura
laissé larriére-garde, avec ses hommes les plus valeu-
reux : le puissant comte Roland et Olivier, qui a toute
sa confiance. Vingt mille Francs les accompagneront.
Envoyez-leur cent mille de vos paiens, qui leur livre-
ront une premiére bataille. L’armée des Francs sera
meurtrie, blessée, mais vous perdrez beaucoup de vos
paiens, je ne vous le cache pas. Livrez-leur ensuite
une seconde bataille, et vous pouvez étre stir que
Roland mourra, dans l’une ou dans |’autre. Vous
aurez accompli une belle prouesse et vous n’aurez
plus jamais la guerre.
» Celui qui tuerait Roland priverait Charlemagne
de son bras droit. C’en serait fini de ses armées pro-
digieuses, et la terre d’Espagne connaitrait enfin la
paix.
Marsile embrasse Ganelon et envoie chercher ses
trésors. Mais il veut étre stir de pouvoir faire confiance
au comte.
— Jurez-moi que vous allez trahir Roland !
— Qu’il en soit comme vous voulez !
Sur les reliques de son épée Murglis’, il a juré de
trahir. Quel forfait abominable !

1. Les épées des chevaliers ont la forme d’une croix, et

31
De son cété, Marsile a fait apporter un livre qui
contient la loi de Mahomet et de Tervagant. Voici le
serment : si, a l’arriére-garde, le Sarrasin d’ Espagne
trouve Roland, il le combattra avec son armée, et il
le tuera, s'il le peut.
Les paiens ont alors apporté leurs cadeaux. L’un
d’entre eux, Valdabrun, s’approche de Ganelon et lui
dit, avec un rire sonore:
— Prenez mon épée, il n’y en a pas de meilleure
et sa poignée est en or. Je vous la donne par amitié,
puisque vous allez nous aider a tuer Roland, en le
mettant a l’arriére-garde.
— Ce sera fait, n’ayez crainte.
Les deux hommes s’embrassent. Un autre paien,
Climorin, s’avance :
— Tenez mon heaume, il résiste 4 tous les coups.
Grace a vous, nous allons couvrir de honte le comte
Roland. _
Ils s’embrassent. Voici que s’avance la reine Brami-
monde.
— Je vous aime beaucoup, seigneur, car mon mari
et ses vassaux vous ont en grande estime. Je vous
donne pour votre femme deux colliers d’or, ornés

contiennent souvent, enfermées dans leur pommeau (poignée),


des reliques des saints (fragments d’os ou de vétement), trés
vénérées a cette époque. On pense que ces reliques protégent
celui qui les porte. Un serment prété sur les reliques est trés
solennel, celui qui le rompt est coupable de parjure et mérite le
déshonneur.

32
d’améthystes et d’hyacinthes’. Ils sont plus beaux que
les trésors de Rome, et votre empereur n’en a jamais
vus de pareils.
Ganelon prend les colliers et les glisse dans sa
botte. Le roi Marsile appelle son trésorier.
— Le trésor pour Charlemagne est-il prét ?
— Oui, seigneur, tout est prét: sept cents cha-
meaux chargés d’or et d’argent, et vingt otages, les
plus nobles qui soient.
Marsile a pris Ganelon par l’épaule.
— Vous étes fort vaillant et trés sage. Au nom de
cette religion qui vous semble la plus sainte, ne chan-
gez pas de sentiments 4 mon égard. Je veux vous
combler de richesses: dix mulets chargés d’or fin
d’Arabie. Vous n’en aurez jamais autant. Prenez les
clefs de cette grande cité, présentez-les 4 Charlema-
gne, et faites-moi placer Roland 4 l’arriére-garde. Si
je peux le trouver a un col ou a un défilé, je lui livrerai
un combat a mort.
— Ne tardons plus, dit Ganelon.
Il monte a cheval et prend le chemin du retour.

1. Pierres précieuses. L’améthyste est violette et |’hyacinthe


jaune orangé.
4

L’arriére-garde

L’empereur a mis son campement devant la cité de


Galne, que son neveu Roland a conquise pour lui. II
attend des nouvelles de Ganelon, et le tribut' que doit
lui envoyer le royaume d’Espagne.
Au matin, au point du jour, le comte Ganelon est
arrivé au camp. Le roi, qui vient d’écouter la messe,
se tient debout devant sa tente. II a avec lui Roland,
le valeureux Olivier, ainsi que le duc Naimes et beau-
coup d’autres encore. Ganelon, le traitre, le parjure’,
s approche de lui. I] lui parle avec beaucoup d’astuce :
— Que Dieu vous protége ! Voici les clefs de Sara-

1. Somme d’argent (ou biens divers) que doit remettre celui


qui est vaincu ou qui a fait sa soumission (comme Marsile).
2. Est parjure celui qui viole un serment qu’il a juré : ici, le
serment de fidélité qui lie le vassal Ganelon a son suzerain
Charlemagne.

35
gosse. Je vous remets un grand trésor et vingt otages :
faites-les bien garder. Le noble roi Marsile vous
demande de ne pas le blamer a cause du calife qui
n’est pas la. En effet, j’ai vu de mes yeux quatre cent
mille hommes, équipés de toutes leurs armes, qui se
dirigeaient vers la mer. Ils fuyaient Marsile, car ils ne
voulaient pas recevoir la foi chrétienne. Avant qu’ils
aient navigué quatre lieues', une tempéte les a assaillis
et ils se sont noyés. Si le calife avait pu sauver sa vie,
je vous l’aurais amené. Pour ce qui est du roi paien
Marsile, soyez certain, seigneur, qu’il vous suivra d’ici
un mois dans le royaume de France. Il se convertira
a votre foi et deviendra votre poms les mains
jointes’.
— Que Dieu en soit remercié, fait le roi. Vous avez
bien accompli votre mission, et vous serez récom-
pensé.
A travers toute l’armée, on fait sonner mille
clairons. Les Francs lévent le camp et font charger
les bétes de somme. Ils se préparent 4 regagner la
douce France.
Charlemagne a soumis l’Espagne, il s’est emparé
de ses chateaux et de ses cités. Il annonce que la

1. Unité de distance, la lieue vaut 4 peu prés quatre kilo-


metres.
2. Le vassal préte serment de fidélité lors de la cérémonie de
lhommage. Il place ses mains jointes dans celles de son suzerain
et devient alors son homme. C’est ce geste, signifiant que l’on
reconnait quelqu’un pour son seigneur, qui a été adopté au
Moyen Age pour la priére des chrétiens.

36
guerre est maintenant finie. Le voila qui chevauche
vers la France. Le comte Roland a fixé son gonfanon
asa lance, qu’il brandit bien haut.
Mais pendant ce temps les paiens, magnifiquement
€quipés, chevauchent 4 travers les vallées. Ils sont
quatre cent mille a faire halte dans une forét au som-
met des montagnes, et 1a, ils attendent le lever du
jour. Dieu ! Quel malheur que les Francs l’ignorent !
La nuit est tombée. Charlemagne dort, le puissant
empereur. Il réve qu'il se trouve aux grands défilés
de Roncevaux’, et qu’entre ses mains il tient sa lance
de fréne. Mais le comte Ganelon la lui arrache et la
brandit si violemment qu’elle vole eh éclats. Mais
Charlemagne dort et ne se réveille pas’.
Aprés cette vision, il en a une autre. Il est en
France, a Aix, dans sa chapelle. Soudain un verrat’
féroce le mord au bras droit, tandis que de |’Ardenne
il voit venir un léopard qui s’attaque a lui farouche-
ment. Mais du fond de la salle bondit un chien de
chasse qui accourt défendre Charlemagne. II tranche
l’oreille du verrat et se jette avec fureur sur le léopard.

1. Pour aller d’Espagne en France, il faut franchir les


Pyrénées. On passe par l’endroit le moins élevé de la chaine de
montagne : le col. Le col est précédé par des défilés étroits.
Roncevaux est le nom donné au col et aux défilés.
2. Il s’agit d’un songe prémonitoire, qui annonce |’avenir.
On peut penser que la lance brisée par Ganelon représente
Roland : c’est lui qui est la force guerriére de: Charlemagne.
3. Un verrat est un pore male. Mais il faut sans doute l’iden-
tifier ici au sanglier, car au Moyen Age, on nomme souvent porc,
et donc verrat, l’animal sauvage.

37
« C’est une grande bataille, disent les Francs, mais
qui la gagnera ? » Mais Charlemagne dort et ne se
réveille pas’.
La nuit laisse la place a l’aube claire. L’empereur
chevauche fiérement parmi les rangs de son armée.
— Seigneurs barons, voici les cols et les défilés
étroits. Désignez-moi celui qui sera a |’arriére-garde.
Ganelon prend la parole : ,
— Ce sera Roland, mon beau-fils. Parmi tous vos
barons, c’est le plus valeureux.
Le roi lui jette un regard farouche :
— Vous étes le diable en personne ! Quelle rage
vous a saisi ! Et qui sera devant moi a l’avant-garde ?
— Ogier de Danemark. Aucun baron ne le fera
mieux que lui.
Le comte Roland s’est entendu désigner. II répond
avec ironie :
— Seigneur paratre, comme je vous suis reconnais-
sant! Vous m/’avez désigné pour l’arriére-garde.
Charlemagne peut me faire confiance : il n’y perdra
palefroi’, ni destrier, ni mulet, sans que je les défende
a la pointe de l’épée.
— J’en suis tout a fait certain.
Le comte Roland laisse alors parler sa colére :
— Ah, misérable canaille, tu as cru que j’hésiterais

1. Le deuxiéme songe montre Charlemagne attaqué par un


verrat et un léopard, peut-étre Ganelon et Pinabel. Le chien de
chasse qui vient a son secours serait donc Thierry (chapitre 10).
2. Le palefroi est un cheval de voyage, ou de promenade,
différent du destrier, cheval de combat.

38
a accepter cette mission, comme toi, lorsque tu as
laissé échapper le gant ?
Il se tourne alors vers le roi:
— Juste empereur, confiez-moi l’arc que vous
tenez au poing’. Nul ne pourra me reprocher de le
laisser tomber de mes mains, comme Ganelon le fit
de votre gant.
L’empereur garde la téte baissée. II lisse sa barbe
et tord sa moustache. II ne peut empécher ses larmes
de couler.
Le duc Naimes s’avance vers le roi.
— Seigneur, vous l’avez entendu. Le comte Roland
est furieux. L’arriére-garde lui est attribuée, personne
ne peut rien y changer. Confiez-lui l’arc qu’il demande
et trouvez ceux qui |’assisteront.
Le roi a donné I’arc, et Roland I’a recu.
— Cher neveu, je vais vous confier la moitié de
mes troupes. Ces soldats seront votre salut.
— Non! Je n’en ferai rien, il y va de ’honneur de
mon lignage. Je garderai avec moi vingt mille Francs
des plus vaillants. Passez les cols en toute sécurité.
Vous auriez tort de craindre qui que ce soit, moi
vivant.
Le comte Roland est monté sur son destrier. Son
compagnon Olivier se range a ses cOtés, puis s’avan-
cent Gérin et le vaillant Gérier, ainsi que Bérenger et

1. Comme plus haut le gant ou le baton, |’arc est un objet


qui symbolise la mission confiée par Charlemagne. II devient un
signe de l’autorité déléguée 4 Roland pour l’arriére-garde.

a9.
Othon, Astor et le vieil Anseis, et le farouche Girart
de Roussillon.
L’archevéque Turpin prend la parole :
— Sur ma téte, j’irai aussi !
— Et moi avec vous, dit le comte Gautier de
Hum. Je suis le vassal de Roland, je ne dois pas lui
faire défaut.
Ils choisissent pour venir avec eux vingt mille che-
valiers.

Hauts sont les monts, ténébreuses les vallées,


sombres les rochers, sinistres les défilés. Ce jour-la,
les Francs les franchissent 4 grand-peine. De quinze
lieues, on entend la rumeur de l’armée qui passe.
Quand ils parviennent a la Terre des Aieux’, ils voient
la Gascogne, la terre de leur seigneur. Ils se souvien-
nent alors de leurs fiefs, de leurs domaines, de leurs
nobles épouses, et des jeunes filles de leur pays. II
n’en est pas un qui ne pleure d’attendrissement. Mais
le coeur de Charlemagne est serré par |’angoisse : aux
cols d’Espagne il a laissé son neveu. II ne peut retenir
ses larmes’, et tente de cacher sa douleur sous son

1. La Terre des Aieux est la terre de leurs ancétres, de leurs


péres : la patrie. La Gascogne est la premiére province francaise
que l’on trouve quand on passe les Pyrénées au col de Ronce-
vaux.
2. A cette époque, la manifestation d’émotions violentes
(pleurer, s’évanouir) est jugée tout a fait normale, méme chez
les hommes.

40
manteau. A son cété chevauche le duc Naimes, qui
dit au roi:
— D’ou vient votre tourment ?
— Est-ce bien la peine de me le demander ? Ma
douleur est telle que je ne peux retenir mes larmes.
Cette nuit méme, j’ai eu une vision envoyée par un
ange : entre mes poings, Ganelon brisait ma lance.
Par lui, la France sera détruite : c’est lui qui a désigné
mon neveu pour l’arriére-garde. A cause de lui, j’ai
abandonné Roland dans un pays étranger. Dieu ! Si
je le perds, jamais personne ne pourra le remplacer !
5

Avant la bataille

Marsile a fait convoquer les barons d’Espagne: les


comtes, les vicomtes, les ducs et les émirs'. Il en a
rassemblé quatre cent mille en trois jours. Dans Sara-
gosse il fait battre le tambour, et |’on dresse la statue
de Mahomet’ sur la plus haute tour : 1a les paiens se
pressent pour l’adorer. Ensuite, ils chevauchent a |
marche forcée 4a travers les vallées et les montagnes,

1. Parmi tous ces titres qui appartiennent a l’Occident chré-


tien, on trouve un titre d’origine arabe : l’émir, qui est a la fois
un prince et un chef de guerre.
2. Dans les chansons de geste, l’islam est représenté comme
une religion idolatre (qui adore des idoles, images ou statues
des dieux). On voit ici 4 quel point l’Occident est ignorant sur
Vislam : cette religion interdit toute représentation des étres
vivants, et encore plus celle de Dieu ou de son prophéte Maho-
met.

43
jusqu’a ce quils apercoivent les gonfanons des
Francs. C’est l’arriére-garde, menée par les douze
pairs. Ils savent que 1a, ils trouveront la bataille.
Le neveu de Marsile, Aelroth, s’est avancé. Avec
un rire sonore, il dit 4 son oncle:
— Cher seigneur et roi, je vous ai fidélement servi.
Je vous réclame un don : laissez-moi porter le premier
coup a Roland, je le tuerai de mon €pieu’ tranchant.
Si Mahomet veut bien me protéger, je libérerai toutes
les provinces d’Espagne, des défilés jusqu’a la mer.
Charlemagne et ses Francs, découragés, déposeront
les armes, et vous n’aurez plus 4 faire la guerre.
Le roi Marsile lui a donné son gant.
— Vous m’avez fait un beau don, seigneur. Lais-
sez-moi maintenant choisir vos douze meilleurs
barons, et je combattrai les douze pairs.
Le tout premier s’avance Falsaron, le frére du roi
Marsile.
— Cher seigneur et neveu, j'irai avec vous. Oui,
nous livrerons cette bataille, et nous détruirons
larriére-garde de la grande armée de Charlemagne.
Le roi Corsablis, un Berbére expert en sortiléges,
est prét a combattre : il se conduira en vaillant vassal.
Et voici que surgit Malsaron, il court a pied plus vite
qu’un cheval. Il clame devant Marsile :
— J’irai en personne a Roncevaux. Si je trouve
Roland, je ferai tout pour l’abattre.
Il y a la un émir de Balaguer. Il a fiére allure, le

1. Courte lance acérée, que l’on garde a la main, a la diffé-


rence du javelot, que l’on lance.

44
corps robuste, le visage hardi et le teint clair. Il est
trés réputé pour sa bravoure: s'il était chrétien, il
ferait un vrai baron ! Il s’adresse a Marsile :
— A Roncevaux, j’irai risquer ma vie. Si je trouve
Roland, c’en est fait de lui. Ni lui, ni Olivier, ni les
douze pairs n’échapperont a la mort. Les Francs
mourront dans la douleur et la honte. Quant 4 Char-
lemagne, c’est un vieux radoteur : il sera las de vous
faire la guerre et renoncera a l’Espagne.
Il y a la un émir de Moriane. Il n’y a pire félon!
dans toute l’Espagne. Devant Marsile il a lancé sa
bravade :
— A Roncevaux, je guiderai ma troupe. Malheur
a Roland si je le trouve !
Il y a la Turgis de Torelore, qui souhaite la mort
des chrétiens. Comme les autres, il s’adresse a Mar-
sile :
— Ne vous effrayez pas ! Mahomet est plus puis-
sant que saint Pierre de Rome’! Si vous le servez
bien, nous triompherons. A Roncevaux, j’irai attaquer
Roland. Voyez mon épée, elle est solide et longue, et
» je la croiserai avec Durendal’.
D’autres paiens se sont encore présentés: Mal-
primis de Brigal, Estorgant et Estramaris, des traitres

1. Le félon est un traitre.


2. Saint Pierre est le chef des apdtres (compagnons) de Jésus-
Christ, et le premier pape de I’Eglise chrétienne. II est particu-
jiérement honoré a Rome, capitale de la chrétienté, ot se trouve
le pape.
3. Durendal est le nom de |’épée de Roland.

45
accomplis, Margarit de Séville, un excellent chevalier
trés apprécié des dames, Chernuble de Munigre et
Escremis de Valterne. Les douze pairs se rassemblent
et emménent avec eux cent mille Sarrasins qui brilent
de combattre. Ils vont s’équiper a l’abri d’une sapi-
niére. Ils revétent des hauberts sarrasins d’une triple
épaisseur de mailles. Ils lacent de solides heaumes de
Saragosse et ceignent des épées d’acier viennois. Ils
portent des écus résistants, des épieux de Valence et
des gonfanons blancs et bleus. Ils laissent 14 mulets
et palefrois pour enfourcher des destriers, et ils che-
vauchent en rangs serrés. |
C’est une journée radieuse et les armes étincellent
dans le soleil éclatant. Mille clairons sonnent. Le spec-
tacle est magnifique.

Les Francs ont entendu ce bruit. Olivier se tourne


vers Roland :
— Seigneur compagon, nous pourrions bien avoir
une bataille avec les Sarrasins.
— Eh bien, que Dieu nous l’accorde! Nous
devons tenir ici, pour le service de notre roi. Un bon
vassal est prét a tout endurer pour son seigneur : les
fatigues et les souffrances, les chaleurs brilantes et
les froids rigoureux. I] doit mettre toute sa force a
frapper de grands coups, sans craindre de perdre cuir
ou poil ! La seule chose a redouter, c’est qu’on chante
sur nous une méchante chanson ! Mais le mauvais
exemple ne viendra pas de moi. Les paiens sont dans
leur tort, et les chrétiens défendent le droit.

46
Olivier a gravi une hauteur. II regarde sur sa droite,
et, dans une vallée verdoyante, il voit venir la grande
armée des paiens. II appelle Roland, son compagnon :
— Du cété de Espagne monte une rumeur. Je
vois les hauberts et les heaumes étinceler au soleil.
De grandes souffrances se préparent pour nos Francs.
Ganelon le savait, ce traitre, ce félon qui nous a
désignés pour l’arriére-garde devant |’empereur.
— Taisez-vous, Olivier. C’est mon paratre, et je ne
veux pas que |’on dise de mal a son sujet.
Olivier est resté sur la colline: il voit les paiens
assemblés en grand nombre. II voit, briller leurs
heaumes aux pierres précieuses serties d’or, leurs hau-
berts couleur de safran', et leurs gonfanons dressés.
Bouleversé, il dévale du sommet pour tout raconter
aux Francs :
— J’ai vu des paiens, une multitude incroyable:
ils sont plus de cent mille. Nous allons livrer une
bataille comme il n’en fut jamais. Seigneurs Francs,
que Dieu nous donne sa force ! Tenez ferme sur le
terrain, pour que nous ne soyons pas vaincus !
* — Malheur a qui s’enfuit ! Personne ne vous fera
défaut, méme si nous devons mourir sur place.
Mais Olivier reste sombre et s’adresse 4 Roland :
— Les forces des paiens sont considérables, et nos
Francs sont bien peu, il me semble. Ami Roland,

1. On passait souvent un vernis de couleur sur les mailles


métalliques du haubert ; ici, un vernis jaune (couleur du safran,
épice de couleur jaune).

47
sonnez donc de votre cor. Charlemagne |’entendra et
l’armée reviendra.
— Quelle folie ! Si j’agis ainsi, je perdrai toute ma
gloire dans le pays de France. Non, je frapperai de
grands coups de mon épée Durendal. Sa lame en sera
ensanglantée jusqu’a la garde’ d’or. Croyez-moi, les
paiens félons ont eu tort de venir aux cols: ils sont
condamnés a mort.
— Roland, mon compagnon, sonnez de I’olifan2 |
Charlemagne 1’entendra et il viendra a notre aide avec
tous les barons.
— Jamais, s'il plait au ey ! Tout mon lignage en
serait blamé’ et la douce France déshonorée. Mon
épée Durendal me suffira pour faire face a ces paiens.
C’est pour les coups que nous donnons que l’empe-
reur nous aime.
— Roland, mon ami, sonnez donc l’olifant ! Char-
lemagne |’entendra et les Francs reviendront.
— Jamais il ne sera dit que, pour un paien, j’ai
sonné du cor ! Jamais, s'il plait a Dieu, la France ne
perdra son honneur a cause de moi. Je préfére mourir
que subir la honte. Quand je serai au cceur de la

1. La garde d’une épée est la barre transversale entre la lame


et la poignée.
2. Le cor est une trompe, faite le plus souvent dans une corne
d’animal. Il permet d’étre entendu de loin et sert a la guerre,
mais aussi a la chasse. L’olifant est un cor d’ivoire, objet de prix
sculpté dans une défense d’éléphant (c’est le méme mot).
3. Le lignage est solidaire de chacun de ses membres : la
gloire, ou au contraire la honte, rejaillit sur l'ensemble de la
parenteé.

48
bataille, avec Durendal au poing, vous verrez comme
les Francs se conduiront vaillamment: jamais les
paiens d’Espagne ne pourront éviter la mort.
Roland est preux, et Olivier est sage. L’un et l’autre
sont d’une extraordinaire bravoure. Quand ils seront
tous deux sur leurs chevaux et en armes, jamais la
peur de la mort ne leur fera esquiver la bataille.
Les paiens félons, la-bas, se mettent en marche,
chevauchant furieusement. Olivier se tourne vers
Roland :
— Roland, voyez combien ils sont. Ils approchent,
et Charlemagne est trop loin. Votre olifant, vous
n’avez pas daigné le sonner. Regardez la-haut, vers
les cols d’Espagne. Votre arriére-garde va avoir a
souffrir dans cette bataille :celui qui la livrera n’en
livrera plus jamais aucune autre.
— N’exagérez pas ainsi ! Maudit soit le coeur qui
flanche dans la poitrine ! Nous tiendrons ferme sans
céder de terrain, et nous ferons pleuvoir les coups
dans la mélée.
Roland voit qu’on va livrer bataille. Il devient plus
féroce qu’un lion ou un léopard. Il fait venir Turpin
pour qu’il parle aux Francs. L’archevéque monte sur
une colline.
— Seigneurs barons, Charlemagne nous a confié
la mission de tenir cette position. Pour notre roi nous
devons mourir bravement. Aidez-le 4 défendre la
chrétienté ! Vous voyez les paiens : vous allez avoir a
vous battre. Demandez pardon a Dieu pour vos

49
péchés!, je vous donnerai l’absolution’. Si vous mou-
rez, vous serez de saints martyrs’ et Dieu vous fera
place dans son paradis.
Les Francs descendent de cheval et s’agenouillent.
L’archevéque, au nom de Dieu, fait sur eux le signe
de croix, puis ils se relévent et sautent en selle sur
leurs destriers. Les voila tout équipés pour la bataille.
Roland prend leur téte pour passer les cols d’Espa-
gne. Il monte Veillantif* son bon cheval rapide, et
porte bien haut sa lance, ot est fixé son gonfanon
blanc. Son corps est robuste, son visage clair et riant.
Son regard est farouche pour les Sarrasins, pour les
Francs il est plein de douceur. II leur a parlé amica-
lement :
— Seigneurs barons, allez doucement au pas. Ces
paiens cherchent a se faire massacrer. Aujourd’hui
nous allons avoir un grand et riche butin, plus
qu’aucun roi en France n’en eut jamais.
Il se tourne vers Olivier, qui chevauche 4 sa suite :
— Seigneur compagnon, vous aviez raison de le

1. Les péchés sont les fautes commises contre Dieu (quand


on n’obéit pas 4 ses commandements). Pour les chrétiens, il est
particuliérement important de se réconcilier avec Dieu avant de
mourir, pour pouvoir aller au paradis aprés la mort.
2. Dans la religion chrétienne, le prétre (et donc l’archevéque,
qui est prétre) peut pardonner les péchés au nom de Dieu: il
donne absolution, qui efface les péchés, en faisant le signe de
croix.
3. Les martyrs sont ceux qui meurent pour leur religion.
4. Le cheval du héros, tout comme son épée, porte souvent
un nom, dans la chanson de geste.

50
dire : Ganelon nous a trahis. Il a recu de l’or et des
biens, et Marsile, en échange, lui a promis nos vies.
Mais il devra les payer fort cher, 4 grands coups
d’épée.
— Je mai pas le cceur a parler. Votre olifant, vous
n’avez pas daigné le sonner. Si Charlemagne nous fait
défaut ici, ce n’est pas sa faute, et il ne doit pas en
étre blamé.
Puis Olivier s’est adressé aux barons :
— Seigneurs, chevauchez du mieux que vous pou-
vez ! Tenez bon dans la mélée ! Veillez 4 rendre coup
pour coup! Le cri de guerre de Charlemagne, nous
ne devons pas |’oublier. °
A ces mots, les Francs crient :« Montjoie !'» Puis
ils éperonnent leurs chevaux pour se lancera |’assaut
des Sarrasins, qui les attendent sans trembler. Francs
et paiens, les voici aux prises !

1. Montjoie est a la fois, dans La Chanson de Roland, \e cri


de ralliement de Charlemagne et le nom de sa banniére royale,
ou oriflamme. Le nom vient probablement de la langue germa-
nique des Francs : und-gawi :« protection du pays ». Mais on
l’a ensuite rapproché de « mont de la joie ». Montjoie est resté
le cri de ralliement des rois de France.
6

Roncevaux

Le neveu de Marsile, Aelroth, chevauche en téte de


larmée des paiens ; il lance aux Francs des insultes :
— Maudits Francs félons, vous allez devoir vous
battre avec nous. II est fou le roi qui vous a laissés
aux cols. Aujourd’hui la douce France perdra sa
gloire et Charlemagne son bras droit !
Roland l’entend. Quelle douleur pour lui ! Il épe-
ronne son cheval, le laisse courir a bride abattue, et
va frapper l’autre de toutes ses forces. Il brise son
écu et déchire son haubert, il lui ouvre la poitrine et
lui fracasse les os. De sa lance, il lui arrache l’4me du
corps et l’abat mort au pied de son cheval.
— Voila pour toi, coquin ! Charlemagne n’est pas
fou, il a eu raison de nous laisser aux cols. Ce n’est
pas aujourd’hui que la France perdra son renom.
Frappez, Francs, le premier coup est pour nous!

53
Nous avons pour nous le droit et ces canailles ont
tort !
Il y ala un duc, nommé Falsaron. C’est le frére du
roi Marsile, il n’y a pas de traitre plus endurci que
lui. Voyant son neveu mort, il défie les Francs :
— Aujourd’hui, la douce France perdra son hon-
‘neut:!
Olivier devient furieux 4 l’entendre. Il pique son
cheval de ses éperons dorés et court le frapper en vrai
baron. II brise son écu et fend son haubert. Dans le
corps il lui enfonce sa lance jusqu’au gonfanon. II le
regarde a terre et l’apostrophe :
— Je me moque de tes menaces, misérable paien !
Frappez, Francs, et nous les vaincrons !
Il crie: « Montjoie! », c’est le cri de guerre de
Charlemagne.
Il y ala un roi nommé Corsablis, c’est un Berbére!
venu de son lointain pays. Il a appelé a lui les autres
Sarrasins:
— Cette bataille, nous allons la gagner, car les
Francs sont en petit nombre. Pas un seul n’en réchap-
pera, en dépit de Charlemagne. Le jour de leur mort
est arrivé.
L’archevéque Turpin !’a entendu, il est allé vigou-
reusement le frapper. Il lui met son grand épieu en
travers du corps et l’abat mort sur le chemin.
— Maudit paien, dit-il, vous avez menti ! Charle-

1. Les Berbéres sont les peuples d’origine de |’Afrique du


Nord ; ils ont été islamisés par les Arabes lors de la conquéte
du Maghreb (vit siécle).

54
magne ne nous a pas abandonnés, et ces Francs n’ont
aucune envie de fuir. Frappez, Francs, qu’aucun de
vous ne faiblisse !
Gérin fond sur l’émir de Moriane: il lui enfonce
dans le corps sa lance, son robuste écu ne lui sert a
rien. Le paien tombe 4 terre comme une masse, et
Satan’ emporte son ame.
Son compagnon Gérier s’en prend 4 |’émir de Bala-
guer : il brise son écu et démaille son haubert. Dans
le cceur il lui plonge son fer, qui lui passe a travers
le corps.
Le duc Samson assaille Malprimis de Brigal. II brise
son heaume, orné d’or et de pierreries. II lui perce le
coeur, le foie et le poumon. L’archevéque s’exclame :
« C’est le coup d’un baron ! »
Le vieil Anseis lache la bride 4 son cheval et se rue
sur Turgis de Tortelose. De la longueur de sa lance,
il ’a renversé, mort. Angelier, le Gascon de Bordeaux,
est allé frapper Escremis de Valterne. De sa lance, il
disloque son heaume et l’abat mort de sa selle. Othon
a attaqué Estorgant, et Bérenger, Estramarit. Les
deux paiens roulent, sans vie, dans la poussiére. Des
douze pairs musulmans, il ne reste plus que deux en
vie : Chernuble et le comte Margarit.
La bataille est prodigieuse et devient générale. Le
comte Roland ne se ménage pas. Il combat avec sa
lance tant que la hampe’ reste entiére, mais aprés

1. Satan est le nom donné au Diable, l’esprit du Mal, dans


la tradition judéo-chrétienne.
2. Manche en bois de la lance.

DD)
quinze coups, la voila détruite. Il tire alors Durendal,
sa bonne épée, et va frapper Chernuble. Il brise son
heaume ow brillent les pierreries, il lui fend la téte
avec la chevelure, et tout le corps jusqu’a l’enfour-
chure. A travers la selle ouvragée d’or, l’épée atteint
le corps du cheval et lui transperce |’échine. Il l’abat
raide mort sur l’herbe drue.
— Misérable, lui dit-il, vous avez eu tort de venir
ici. De Mahomet vous n’aurez jamais l’aide.
Roland chevauche sur le champ de bataille. II tient
Durendal qui tranche et taille bien. Il fait un terrible
carnage de Sarrasins. Son haubert et ses bras sont
rouges du sang répandu. Olivier n’est pas de reste
pour frapper. De sa lance, il ne lui reste qu’un tron-
con.
— Compagnon, lui dit Roland, que faites-vous?
Un baton ne sert pas a grand-chose dans une telle
bataille! C'est de fer et d’acier que nous avons
besoin. Ou est donc votre épée, au nom fameux de
Hauteclaire ?
— Je n/ai pas pu la tirer, car j’étais trop occupé a
frapper.
Olivier a tiré son épée, il l’a brandie en vrai che-
valier. I] s’élance 4 l’assaut de Margarit de Séville, un
baron courageux, beau et robuste, rapide et souple.
Il brise son heaume couvert d’or et de pierreries, et
sa cervelle se répand jusqu’a ses pieds. II l’abat raide
mort, a coté d’une multitude des siens. Roland
s’écrie :
— Je vous reconnais bien 1a, mon frére! C’est
pour de tels coups que |’empereur nous aime.

56
De toutes parts retentit le cri « Montjoie ! »
La bataille est devenue acharnée. Francs et paiens
échangent des coups redoutables. Les uns attaquent,
les autres se défendent. Que de lances brisées et
ensanglantées ! Que de gonfanons déchirés ! Tant de
braves Francs y perdent leur jeunesse ! Ils ne rever-
ront pas leurs méres et leurs femmes, ni ceux de
France qui aux cols les attendent.
La bataille est prodigieuse et pénible. Olivier et
Roland se battent du mieux qu’ils peuvent. L’arche-
véque y porte plus de mille coups, et les douze pairs
ne perdent pas leur temps. Les paiens meurent par
centaines et milliers. Les Francs frappént sans faiblir,
mais ils perdent leurs meilleurs défenseurs. Ils ne
reverront pas leurs péres ni leurs parents, ni Charle-
magne qui aux cols les attend.
Pendant ce temps, en France, se déchaine une tour-
mente qui tient du prodige : des ouragans de tonnerre
et de vent, de pluie et de gréle. La foudre tombe a
coups redoublés, faisant trembler la terre. De Saint-
Michel-du-Péril jusqu’a Sens, de Besancon jusqu’au
port de Wissant, les murs se fendent. En plein midi
s’étendent de noires ténébres. Tous, frappés d’épou-
vante, s’écrient: « C’est la fin du monde! » IIs ne
savent pas qu’ils disent vrai: c’est un deuil universel
pour la mort de Roland’.
Les paiens sont morts en masse. Sur cent mille,
c’est a peine s'il reste deux survivants. Les Francs ont

1. Les signes décrits sont ceux de la fin du monde, dans la


Bible.

D7
combattu avec coeur et avec vigueur, et l’archevéque
est fier d’eux :
— Nos hommes sont des braves. N’est-il pas écrit
dans |’Histoire des Francs, qu’on ne saurait en trou-
ver de meilleurs ? Ils ont bien servi Charlemagne, le
vaillant empereur.
Ils vont par le champ de bataille pour rechercher
les leurs, et versent des larmes de douleur et de ten-
dresse.
Mais voici que Marsile s’avance vers eux avec une
nouvelle armée, préte 4 combattre. II vient le long
d'une vallée avec vingt bataillons. Leurs heaumes bril-
lent dans le soleil et sept mille clairons sonnent la
charge. Roland se tourne vers Olivier :
— Mon compagnon, mon frére, une bataille apre
et dure se prépare. Le félon Ganelon a juré notre
mort, sa trahison ne fait pas de doute. Jamais per-
sonne ne vit un tel affrontement. Je frapperai de
Durendal, mon épée, et vous, compagnon, de Hau-
teclaire. Nous les avons portées dans tant de pays !
Jamais sur elles on ne chantera une mauvaise chanson.
Quand Marsile voit le massacre de ses gens, il fait
sonner des cors et des trompettes, puis il parcourt les
rangs de son armée. Au premier rang chevauche un
Sarrasin, Abime, le plus félon de toute la troupe. II
est chargé de vices et de crimes. Aussi noir que la
poix’ fondue, il aime mieux la trahison et le meurtre

1. Mélange mou et collant 4 base de résine et de goudron,


la poix était utilis¢e au Moyen Age lors du siége d’un chateau:
on la jetait sur les assailants.

58
que tout l’or de l’Espagne. Jamais nul ne le vit jouer
ni rire. C’est pour toutes ces raisons qu’il est cher au
coeur de Marsile.
L’archevéque, dés qu’il le voit, bréile de le combat-
tre. Il s’élance sur son destrier ardent, rapide, dont la
criniére flotte au vent. Rien ne l’empéche de frapper
Abime. Il va heurter, sans aucun ménagement, |’écu
de l’émir, couvert de pierreries : améthystes, topazes
et diamants sautent. Le bouclier ne vaut plus un
denier’. Il transperce le corps du Sarrasin de part en
part et labat raide mort sur le terrain. Les Francs
s’écrient :
— Quelle vaillance ! L’archevéque’a bien défendu
Vhonneur de la crosse’ !
Les Francs voient qu’il y a une multitude de
paiens : le champ de bataille en est couvert de toutes
parts. Ils combattent vaillamment et appellent sou-
vent Olivier ou Roland 4 la rescousse. L’archevéque
les encourage :
— Seigneurs barons, gardez un ferme courage!
Ne pensez pas a fuir, il vaut bien mieux mourir en
combattant. Notre fin est proche, et nous ne verrons
pas le prochain jour. Mais je puis vous assurer d’une
chose : le paradis est grand ouvert pour vous !
Ces mots réconfortent les Francs, qui crient:
« Montjoie ! »
La bataille est rude. Un paien, Climborin, celui qui

1. Le denier est une monnaie de trés faible valeur.


2. Long baton recourbé en volute a son extrémité supérieure,
la crosse est l’insigne du pouvoir des évéques.

Di?
avait recu le serment de Ganelon, s’est élancé sur son
cheval. Il vient frapper Angelier le Gascon, que ne
peuvent protéger son écu et son haubert. Il lui plante
sa lance dans le corps et le renverse mort sur le sol.
Les Francs s’écrient :
— Quel malheur de perdre un homme d’une telle
valeur !
Valdabrun, le parrain du roi Marsile, monte sur
son cheval et vient contre le duc Samson. I] lui fait
vider les arcons' et l’abat a terre. Voici qu’arrive un
autre paien, Grandoine, qui va frapper Gérin de toute
sa force, il labat mort sur une haute roche. II tue
encore son compagnon Gérier, et Gui de Saint-
Antoine. Les paiens se réjouissent. Les Francs s’excla-
ment : 3
— Quelle hécatombe parmi les nétres !
La bataille est prodigieuse et acharnée. Les Francs
se battent avec violence et fureur. Ils tranchent les
poings, les flancs, les échines, les vétements jusqu’aux
chairs vives. Sur ’herbe verte, le sang coule a flots.
Tant d’hommes gisent l’un sur l’autre, sur le dos ou
face contre terre! Quelle détresse parmi les chré-
tiens !
Aux quatre premiers assauts, les Francs |’ont
emporté, mais le cinquiéme est rude et pénible pour
eux. Ils sont tous tués, sauf soixante d’entre eux, que

1. On nomme arcons les rebords qui, a |’avant et a l’arriére


de la selle, maintiennent en place le cavalier. Quand on vide les
arcons, on est désarconné, et l’on tombe du cheval.

60
Dieu a épargnés. Avant de mourir, ils vendront cher
leur vie.
Le comte Roland voit le carnage des siens. Il
appelle Olivier, son compagnon :
— Cher seigneur, voyez tous ces bons chevaliers
étendus a terre. Nous pouvons plaindre la douce
France, la belle ! Ah, roi bien-aimé, que n’étes-vous
ici ? Olivier, frére, comment pourrons-nous faire?
Comment lui envoyer de nos nouvelles ?
— Je ne sais comment l’appeler, répond Olivier.
Et j'aime mieux mourir qu’endurer la honte d’appeler
au secours !
— Jesonnerai l’olifant, et Charlemagne |’entendra.
Je vous le jure, les Francs reviendront.
— Le déshonneur sera pour nous, et la honte sur
nos lignages, rétorque Olivier. Quand je vous lai
demandé, vous n’avez pas voulu le faire. Le roi pré-
sent, nous n’aurions pas eu ces pertes. Ceux qui sont
la ne méritent aucun blame.
— Notre bataille a été rude, mes deux bras sont
tout sanglants d’avoir porté tant de coups. Mais je
sonnerai du cor, et Charlemagne repassera les défilés.
— Par ma barbe, dit Olivier, si je peux revoir ma
sceur Aude, jamais vous ne coucherez entre ses bras’ !
— Pourquoi cette colére contre moi ?
— Vous l’avez mérité, compagnon. C’est votre
faute: vous avez confondu vaillance et folie. La

1. La sceur d’Olivier, Aude, est la fiancée de Roland. Cette


histoire, ainsi que les débuts de l’amitié entre Olivier et Roland,
est racontée dans la Chanson de Girart de Vienne.

61
mesure vaut mieux que la témérité. Les Francs sont
morts 4 cause de votre inconscience. Jamais plus nous
ne servirons Charlemagne. Votre vaillance, Roland,
nous a été fatale ! Aujourd’hui prend fin notre loyale
amitié, avant ce soir nous serons séparés.
L’archevéque les entend se quereller. Il s’approche
d’eux et les blame:
— Seigneur Roland, et vous, Olivier, au nom de
Dieu, cessez votre dispute ! Sonner du cor ne peut
nous servir 4 rien, mais il faut le faire cependant : le
roi viendra avec ses Francs, et il nous vengera. Quand
nos compagnons mettront pied 4 terre, ils nous trou-
veront morts et taillés en piéces. Ils nous mettront en
biére et pleureront de douleur et de pitié; puis ils
nous enterreront dans des cimetiéres bénis, ot les
loups et les chiens ne pourront nous dévorer.
— Crest bien parlé, seigneur, dit Roland.
Roland a porté Volifant a ses lévres. Il !embouche
bien et sonne de tout son souffle. Hauts sont les monts,
et le son porte loin. Sur trente lieues on l’entend réson-
ner. Charlemagne |’entend, avec toute son armée. Le
roi s’écrie :
— Nos hommes livrent bataille !
— Mais non, dit Ganelon. Si un autre le disait,
vous penseriez que c’est un mensonge.
Le comte Roland sonne son olifant. Les efforts le
font haleter. Le son éclate et se prolonge dans le
lointain. Le roi, en train de passer les défilés, le per-
coit. Le duc Naimes l’entend, et avec lui les Francs.
— Ecoutez le cor de Roland, dit le roi. Jamais il
ne sonnerait sil ne livrait bataille.

62
— Il n’y a pas de bataille, affirme Ganelon. Vous
étes vieux, et votre téte est blanche. De telles paroles
vous font ressembler 4 un enfant. Vous connaissez
Roland: a cette heure, il doit bien s’amuser devant
ses pairs. Il est capable de sonner du cor toute la jour-
née pour une chasse au liévre ! De toute facon, vous
savez que personne n’oserait s’attaquer a lui. Conti-
nuez donc a chevaucher ! Pourquoi vous arréter?
LaTerre des Aieux est encore loin devant nous.
Le comte Roland a la bouche en sang. A force de
souffler, sa tempe s’est rompue, mais il continue a
sonner a grand-peine. Le roi l’entend :
— Ce cor a longue haleine ! o
— Un chevalier y met toutes ses forces, répond
Naimes. II livre combat, j’en suis persuadé. Celui qui
vous demande de ne rien faire, c’est lui qui |’a trahi.
Armez-vous et lancez votre cri de guerre. Vous
l’entendez bien, c’est Roland qui se désespére !
L’empereur fait sonner ses cors. Les Francs mettent
pied a terre et s’équipent. Ils ont de bons hauberts,
des épées et des heaumes ornés d’or, des épieux
solides, et des gonfanons blancs et vermeils. Ils sont
montés sur leurs destriers et piquent des éperons
durant toute la traversée des cols.
C’est l’aprés-midi d’un jour éclatant. Au soleil flam-
boient les hauberts et les heaumes dorés. L’empereur
chevauche furieusement, les Francs sont pleins de
chagrin et de colére. Tous pleurent amérement, si
grande est leur angoisse pour Roland. Le roi a fait
saisir le comte Ganelon, et l’a remis aux cuisiniers de
sa maison. Il fait venir Begon, son chef :

63
— Garde-le-moi bien comme le félon qu’il est ! I
a trahi tous les miens.
Begon le saisit et le remet 4 ses garcons employés
a la cuisine. Ils lui arrachent la barbe et la moustache,
le frappent 4 coups de poing et de baton, puis
l’enchainent comme un ours. Ils l’ont fait monter sur
une béte de somme, pour le couvrir de honte’. Ils le
* garderont ainsi jusqu’a ce que le roi le leur demande.
Hauts sont les monts, profondes les vallées, impé-
tueux les torrents. Les clairons sonnent, derriére et
devant, répondant a l’olifant. L’empereur chevauche,
bouillant de colére. Sur son haubert est déployée sa
barbe blanche*. Les Francs le suivent, remplis de
fureur et de chagrin. Ils prient Dieu de conserver
Roland en vie jusqu’a ce qu’ils arrivent au champ de
bataille. Mais 4 quoi bon ? C’est inutile. Ils sont partis
trop tard et ne pourront arriver ]a-bas a temps.

1. Pour un chevalier, c’est le comble de l’humiliation de che-


vaucher un cheval de charge, et non un destrier ou un palefroi.
2. La barbe déployée sur la cuirasse est une attitude de bra-
vade face a l’ennemi.
5

Derniers combats

Roland parcourt du regard les monts et les collines.


Il voit tant de Francs étendus, morts, qu’il ne peut
s’empécher de pleurer.
— Seigneurs barons, que Dieu ait pitié de vous !
Qu’il ouvre son paradis 4 vos ames, et vous fasse
reposer parmi les saintes fleurs' ! Vous m’avez long-
temps servi sans tréve, je n’ai jamais eu meilleurs vas-
saux que vous; et maintenant je vous vois mourir
pour moi, et je ne peux plus vous protéger. Je mourrai
de douleur, si rien d’autre ne me tue.
Il est revenu sur le champ de bataille, il tient
Durendal et se bat comme un vrai baron. Comme le
cerf fuit devant les chiens, devant lui fuient les paiens.

1. Le paradis est fréquemment représenté comme un jardin


fleuri.

65
Les Francs sont. féroces comme des lions, car ils
savent qu'il n’y aura pas de prisonniers.
Mais voici que s’avance Marsile, avec son fils et son
oncle le calife. Il éperonne son cheval et va frapper
Bevon, qui est seigneur de Beaune et de Dijon. I] l’abat
a terre, mort. Il a tué Yvoire et Yvon, et avec eux,
Girart de Roussillon. Roland n’est pas loin, il s’écrie :
— Que le Seigneur te maudisse ! Tu as eu tort de
tuer mes compagnons. De mon épée, tu vas savoir le
nom!
Il lui a tranché, d’un seul coup, le poing droit. Puis
il coupe la téte de son fils, Jurfaret le Blond. Epou-
vantés, les paiens s enfuient.
Mais a quoi bon ? Si Marsile a fui, son oncle le
calife est resté. Il gouverne Carthage et Ethiopie,
une terre maudite. Il a sous ses ordres plus de cing
mille hommes de la race des Noirs. Ils sont effrayants
et furieux, et lancent le cri de guerre des paiens.
Quand Roland voit ces mécréants, plus noirs que
lencre, et qui n’ont de blanc que les dents, il
s'exclame :
— Maintenant, je suis sGr qu’aujourd’hui nous
mourrons !
Les Francs se jettent sur l’ennemi. Mais les paiens
voient quils sont plus nombreux, et se sentent
remplis d’assurance. Le calife, monté sur un cheval
fauve’, va frapper Olivier derriére dans le dos. Il lui
a transpercé la poitrine et le dos.

1. Le fauve, ou roux, est la couleur de la traitrise, Le calife


frappe Olivier par-derriére.

66
— Vous avez pris la un bon coup! lui crie-t-il.
Charlemagne a eu tort de vous laisser aux cols. J’ai
bien vengé les nétres !
Olivier sent qu’il est blessé a mort. Il tient Haute-
claire dans son poing et frappe le calife sur son casque
dor pointu. Il lui tranche le crane jusqu’aux dents
de devant.
— Maudit paien ! Tu ne te vanteras plus d’avoir
causé du tort 4 Charlemagne !
Olivier sent qu’il est perdu. II appelle Roland, son
[Link] son pair. Il continue cependant de combattre.
Le sang coule le long de son corps et tombe sur le
sol. Il a tant saigné que sa vue se trouble, il ne peut
reconnaitre personne. Quand Roland s’approche, il
lui asséne un coup sur son heaume, et le lui fend du
sommet au nasal’. Mais il n’a pas touché sa téte.
Roland le regarde et lui dit avec douceur :
— Compagnon, l’avez-vous fait exprés ? C’est
moi, Roland, qui vous aime tant.
— Je vous entends parler, maintenant, mais je ne
vous vois pas. Que Notre-Seigneur, lui, nous voie !
Je vous ai frappé ? Pardonnez-le-moi !
— Non, je n’ai pas de mal. Je vous le pardonne,
ici et devant Dieu.
C’est ainsi, pleins d’amour, qu’ils se sont dit adieu.
Olivier sent que la mort ]’étreint. Ses yeux se révul-
sent. Il n’entend plus, il ne voit plus rien. Il descend
de cheval et se couche par terre. D’une voix forte, il
confesse ses péchés et prie Dieu de lui donner le

1. Partie du heaume qui protége le nez.

67
paradis. Le cceur lui manque et son corps s’affaisse
sur le sol. Le comte est mort, c’est fini.
Le comte Roland voit que son ami n’est plus. Ten-
drement il lui dit adieu :
— Seigneur compagnon, votre vaillance vous a été
fatale ! Nous avons été ensemble durant des années.
Puisque vous étes mort, il m’est bien pénible de vivre.
A ces mots, le comte s’évanouit sur son cheval Veil-
lantif, mais ne tombe pas, retenu par ses étriers.
Quand il reprend ses esprits, il ne peut que constater
le désastre: les Francs sont défaits. Contre ceux
d’Espagne, ils ont vaillamment combattu, mais les
paiens les ont vaincus. Il ne reste plus que Gauthier
de Hum et l’archevéque Turpin.
Le comte Roland est un noble guerrier, Gauthier
de ’Hum un hardi chevalier, et l’archevéque n’est pas
moins vaillant. Aucun des trois ne veut abandonner
les autres. Dans la grande mélée, ils se sont jetés avec
une telle ‘fureur que les paiens n’osent les approcher.
Ils leur ont lancé leurs javelots. Au premier coup, ils
ont tué Gauthier et percé |’écu de Turpin de Reims.
Ils ont rompu et démaillé son haubert, et percé son
corps de quatre épieux. Quelle douleur, quand
larchevéque tombe !
Le comte Roland combat vaillamment, mais son
corps brdlant ruisselle de sueur. Sa téte le fait horri-
blement souffrir, car il s’est rompu la tempe en souf-
flant dans son cor. Mais il veut savoir si Charlemagne
va arriver. II saisit Polifant et le sonne faiblement.
L’empereur s’arréte et écoute.
— Seigneurs, les choses vont bien mal pour nous.

68
Roland mon neveu nous quitte aujourd’hui. J’entends
au son du cor quil n’a plus longtemps 4a vivre.
Galopons a toute allure pour le rejoindre ! Faites
retentir tous les clairons de cette armée !
Soixante mille clairons sonnent de toute leur puis-
sance. Les monts retentissent et les vallées leur répon-
dent. Les paiens I’entendent. Ils ne le prennent pas a
la légére et se disent entre eux :
— Charlemagne ne va pas tarder a étre sur nous !
L’empereur revient : entendez les clairons ! Le comte
Roland est si farouche qu’il ne sera vaincu par aucun
mortel. Lancons contre lui nos traits, puis laissons-le
sur place !
Ils font pleuvoir les fléches, les piques, les javelots.
Ils ont brisé son écu et déchiré son haubert, mais ils
ne l’ont pas atteint dans sa chair. Veillantif, le bon
destrier, s’écroule, blessé a mort. Le comte reste 1a
sans monture.
Pleins de colére et de fureur, les paiens s’enfuient.
Ils se hatent de retourner en Espagne. Mais le comte
Roland n’est pas en mesure de les poursuivre: il a
perdu Veillantif, son destrier. Bon gré mal gré, le voila
a pied. Il va alors porter aide a l’archevéque Turpin.
Il lui délace de la téte son heaume orné d’or, et le
dégage de son haubert brillant. Puis il découpe son
bliaut pour panser ses plaies. II le serre dans ses bras
tout contre son coeur, puis le couche sur I’herbe verte
avec beaucoup de douceur. Tendrement, il lui adresse
cette priere :
— Noble seigneur, accordez-moi ceci: nos com-
pagnons que nous aimions tant, voila qu’ils sont

69
morts. Nous ne devons pas les abandonner. Je veux
aller les chercher, les reconnaitre et les aligner céte a
céte ici.
— Allez, et revenez vite, dit l’archevéque. Les
paiens ont fui, et le champ de bataille est maintenant
a nous.
Roland revient sur ses pas a travers le champ de
bataille. Il explore les vallées et les montagnes. La il
trouve Gérin et Gérier, son compagnon, il trouve
Bérenger et Othon, il trouve Anseis et Samson, il
trouve le vieux Girart de Roussillon. Un par un, le
baron les a pris. I] est revenu avec eux vers |’arche-
véque et les a mis en rang. Turpin ne peut se retenir
de pleurer et léve la main pour leur donner sa béné-
diction :
— Quel grand malheur vous a frappés, seigneurs !
Que Dieu regoive l’4me de chacun de vous et qu’il la
place dans son paradis parmi les saintes fleurs ! Je
sens ma propre mort m’étreindre. Jamais plus je ne
verrai le puissant empereur.
Roland est retourné sur le champ de bataille pour
reprendre ses recherches. Il a retrouvé son ami Oli-
vier. Il ’embrasse étroitement et le serre contre sa
poitrine, puis il le couche sur son écu et revient vers
larchevéque.
— Cher compagnon Olivier, vous étes né du puis-
sant duc Rénier. Pour briser les lances et mettre en
piéces les écus, vous n’aviez pas votre pareil. Vous
saviez vaincre les orgueilleux, mais aussi conseiller et
aider les hommes de bien. Nulle part au monde, il
n’y avait meilleur chevalier que vous.

70
Le comte Roland voit tous ses compagnons motts,
et Olivier qu’il aimait tant. Son cceur s’attendrit et il
se met a pleurer. Son visage perd toute couleur, il ne
peut se tenir debout et tombe 4 terre évanoui.
En voyant Roland s’évanouir, Turpin éprouve la
plus grande douleur de sa vie. Il prend l’olifant et
veut aller a la riviére qui coule 4 Roncevaux, pour lui
donner de |’eau. Il marche, chancelant, a petits pas,
mais il est si affaibli qu’il ne peut aller bien loin. Il a
perdu trop de sang, le coeur lui manque et il tombe
en avant. Sa mort est proche.
Le comte Roland reprend connaissance et regarde
autour de lui. Il voit ses compagnons étendus sur
Vherbe verte et le noble archevéque, représentant de
Dieu. Turpin léve les yeux au ciel et confesse ses
péchés. II tend les deux mains vers le ciel et prie Dieu
de lui donner le paradis. Il est mort, Turpin, le guer-
rier de Charlemagne. Que Dieu lui accorde sa béné-
diction !
Roland voit l’archevéque 4 terre. Sur sa poitrine il
a croisé ses belles mains blanches. II prononce, selon
la coutume, une profonde lamentation :
— Noble seigneur, chevalier de bonne race, je
vous recommande au Dieu du Ciel. Depuis les saints
apOtres, aucun homme ne I!’a servi de plus grand
coeur, pour maintenir et étendre la vraie foi. Que les
portes du paradis vous soient ouvertes !
Roland sent venir la mort. Il a regu tant de coups
que la cervelle lui coule par les oreilles. Dans une
main il a pris l’olifant et dans l’autre Durendal, sa
bonne épée. II se dirige vers Espagne et monte sur

at
une butte. Sous un bel arbre, il y a quatre blocs de
marbre. C’est la qu’il vient chercher refuge, mais il
tombe 4a la renverse sur l’herbe verte et s’évanouit,
car la mort se rapproche.
Hauts sont les monts et trés hauts les arbres.
Roland est évanoui sous le pin, sur l’herbe verte. Mais
voila qu’un Sarrasin l’observe: il s’est barbouillé le
visage de sang et a fait semblant d’étre mort, étendu
parmi les autres. Il se reléve et, poussé par un fol
orgueil, veut s’emparer des armes de Roland: « Le
voila vaincu, le neveu de Charlemagne ! J’emporterai
cette épée en Arabie ! »
Roland sent qu’on lui prend son épée. II ouvre les
yeux et dit seulement :
— Tu n’es pas des ndétres, a ce que je vois !
Il serre son précieux olifant, qu'il ne lacherait a
aucun prix, et en porte un coup sur le heaume de
son assaillant. Il brise l’acier, la téte et les os, et l’abat
mort a ses pieds.
— Canaille de paien, comment as-tu osé porter la
main sur moi ? Ceux qui le sauront te tiendront pour
un fou !
Mais Roland sent que sa vue se brouille. Son visage
est livide, il rassemble ses forces pour se mettre
debout. Devant lui se trouve une roche bise. Bran-
dissant son épée, il y frappe dix coups, plein de colére
et de rage. L’acier grince mais sans se briser ni s’ébré-
cher.
— Ah, sainte Marie, aidez-moi ! Durendal, bonne
épée, quel malheur pour toi! J’ai remporté grace a
toi tant de combats, j’ai conquis tant de bonnes terres

72
pour le roi Charlemagne, dont la barbe est fleurie !
Tu as appartenu 4 un vaillant vassal, ne tombe pas
entre les mains d’un guerrier lache, capable de fuir
dans un combat ! Jamais on ne verra pareille épée
dans le royaume de France !
Roland frappe sur le bloc de sardoine’. Il en abat
un large pan, mais l’acier ne se rompt pas. Quand il
voit qu’il ne peut la briser, il se plaint doucement en
lui-méme :
— Ah, Durendal, comme tu es belle, claire, étin-
celante ! Comme tu brilles et flamboies au soleil!
Quand Charlemagne se trouvait dans les vallées de
Maurienne, c’est Dieu lui-méme qui lui fit transmettre
par un ange cette épée : il devait la donner 4 un comte
qui soit un vrai chef. Alors le noble roi la mit 4 ma
ceinture. Grace 4 elle, je conquis |’Anjou, le Poitou
et le Maine, la Provence et |’Aquitaine, la Lombardie,
les Flandres et toute la Pologne. Grace 4 elle, jai
conquis tout ce que posséde maintenant le roi Char-
lemagne a la barbe fleurie ! Pour cette épée, je ressens
douleur et peine. J’aime mieux mourir que la voir
entre les mains des paiens. Dieu, Pére saint, préserve
la France de cette honte !
Le comte Roland frappe la pierre bise. L’épée ne
se froisse ni ne se fend, elle rebondit en haut vers le
ciel. Roland comprend qu’il ne la brisera pas, et il la
plaint tendrement en lui-méme : :
— Ah, Durendal, comme tu es belle et sainte ! Ton
pommeau d’or contient tant de reliques ! Du sang de

1. Pierre de couleur brun rouge.

73
saint Basile et des cheveux de Monseigneur saint
Denis, et par-dessus tout un morceau du voile de
sainte Marie. Il serait injuste que des paiens te pos-
sédent. C’est par des chrétiens que tu dois étre servie.
Roland sent que la mort le pénétre tout entier et
que de la téte elle descend au cceur. Il est allé en
courant sous un pin et s’est couché sur l’herbe verte.
Il a placé sous son corps l’épée et lolifant. Il tourne
la téte vers Espagne, du cété de l’ennemi paien, car
il veut que Charlemagne et tous les siens sachent qu’il
est mort en conquérant.
Il sent que son temps est fini. I] confesse ses fautes
et se frappe la poitrine' :
— Dieu, j’implore ta miséricorde’* et je dis mea
culpa’ pour tous mes péchés, les grands et les petits,
que je fis depuis ’heure de ma naissance, jusqu’a ce
jour ou je suis frappé a mort.
Le comte Roland est couché sous un pin, tourné
vers l’Espagne. Le souvenir de bien des choses lui
revient : de tant de terres qu'il a conquises en vrai
baron, de la douce France, des hommes de son
lignage, de Charlemagne, son seigneur qui l’a élevé.

1. Lors de la confession, le chrétien doit reconnaitre ses


péchés. Il se frappe la poitrine, geste par lequel il se reconnait
coupable envers Dieu.
2. La miséricorde est la pitié que Dieu peut avoir pour celui
qui regrette ses péchés.
3. Mea culpa signifie « c’est ma faute », en latin. Pour les
chrétiens, ce sont les paroles principales de la priére de confes-
sion. On les dit en se frappant la poitrine en signe de regret de
ses péchés.

74
II ne peut s’empécher de pleurer et de soupirer, mais
c’est le salut de son 4me qui lui importe le plus. Il
fait son mea culpa et demande pardon a Dieu:
— Véritable Pére, qui restes toujours fidéle, toi qui
ressuscitas Lazare’, toi qui sauvas Daniel des lions,
sauve-moi de tous les périls* ot m’ont mis les péchés
commis dans ma vie !
Il a tendu vers Dieu son gant droit’, et l’ange
Gabriel l’a pris de sa main. Roland a laissé pencher
sa téte et, les mains jointes, il est allé a sa fin. Dieu
lui envoie son ange Chérubin et l’archange saint
Michel du Péril de la mer. Saint Gabriel se joint a
eux et ils emportent |’4me du comte en paradis.

1. Dans cette priére, on implore Dieu en lui rappelant les


bienfaits qu’il a eus en faveur de ceux qui lui ont été fidéles.
Dans les Evangiles, Jésus ressuscite (raméne 4 la vie) son ami
Lazare. Dans |’Ancien Testament, le prophéte Daniel, jeté dans
la fosse aux lions, est miraculeusement épargné.
2. Le grand péril ot les péchés mettent le croyant, c’est
d’aller en enfer aprés sa mort.
3. Tendre le gant droit est le geste de l’>hommage : le vassal
tend son gant a son suzerain, dont il reconnait l’autorité et
demande la protection. En tendant son gant 4 Dieu, Roland se
reconnait comme «son homme ». Cet hommage est accepté,
puisque l’ange Gabriel vient recueillir le gant.
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Le retour de Charlemagne

Roland est mort. Dieu ait son ame dans les cieux !
L’empereur arrive 4 Roncevaux. La, pas une route, pas
un sentier, pas un pied de terrain ou il n’y ait le cadavre
d'un Franc ou d’un paien. Charlemagne s’écrie :
— Ot étes-vous, mon cher neveu ? Od est |’arche-
véque ? Et le comte Olivier ? Ot sont Gérin et son
compagnon Gérier ? Ou sont le Gascon Angelier, le
duc Samson et le baron Anseis ? Out est Girart de
Roussillon, et les douze pairs que j’avais laissés ?
A quoi bon, personne ne lui répond ! L’empereur
s arrache la barbe, en homme désespéré. Ses hommes
versent des larmes et s’évanouissent de douleur. Il
n’est chevalier ni baron qui ne pleure un fils, un frére,
un neveu, un compagnon ou un seigneur. Le duc
Naimes réagit en homme de courage. Le tout premier,
il dit a ’'empereur :

7/
— Regardez a deux lieues autour de vous. La
poussiére des chemins n’est pas encore retombée sous
les pas des paiens. En avant, 4 cheval ! Vengez votre
douleur !
— Dieu, fait Charlemagne, ils sont déja bien loin !
Mais je ne les laisserai pas profiter de leur victoire :
de douce France, ils m’ont ravi la fleur !
Le roi donne des ordres 4 ses hommes :
— Gardez le champ de bataille, les vallées et les
montagnes. Laissez les morts étendus comme ils sont ;
que personne n’y touche jusqu’a ce que nous soyons
de retour.
Il a laissé 14 mille chevaliers, puis il a fait sonner
ses clairons. Le voila qui chevauche avec sa grande
armée. Ils ont retrouvé la trace de ceux d’Espagne
et les poursuivent avec ardeur. Mais le roi voit que
le soleil est prés de se coucher. I] met pied a
terre dans un pré, sur l’herbe verte, et se prosterne.
Il prie le Seigneur Dieu qu'il arréte la course du
soleil’, qu’il retarde la nuit et prolonge le jour. Voici
que vient a lui l’ange qu'il connait bien, et il lui
ordonne aussitét :
— Charlemagne, chevauche, la clarté ne te man-
quera pas. Tu as perdu la fleur de France, Dieu le
sait. Mais tu peux te venger de cette race criminelle.
Pour l’empereur, Dieu a fait un trés grand miracle :
le soleil s’est arrété, immobile. Les paiens s’enfuient,

1. Le miracle du soleil arrété est une imitation d’un épisode


de la Bible: Dieu arréte la course du soleil pour permettre a
Josué de vaincre les Amoréens (Livre de Josué, 10, 13).

78
les Francs les poursuivent. Ils les rejoignent au Val
Ténébreux et les pourchassent jusqu’a Saragosse. Ils
leur coupent les routes et les chemins, ils les taillent
en piéces a coups redoublés. Les voici devant le cours
de l’Ebre. La, ni canot, ni barque, ni chaland'. Les
paiens implorent leur dieu Tervagant, puis sautent
dans le fleuve, mais personne ne les protége. Les
soldats en armes, lourdement chargés, coulent a pic
en grand nombre. Les autres flottent au fil du cou-
rant, mais boivent tant d’eau qu’ils finissent par se
noyer avec d’atroces souffrances. 7
Quand Charlemagne voit que tous ces paiens sont
morts, tués ou noyés, et qu'un énorme butin a été
pris, il met pied 4 terre. I] s’agenouille et rend graces
a Dieu. Quand il se redresse, le soleil est couché. I
s adresse aux Francs :
— Il est temps de dresser le camp. II est trop tard
pour retourner a Roncevaux, et nos chevaux sont las
et €puisés. 3
Le roi a établi son camp. Les Francs dessellent les
chevaux et les font paitre dans lherbe fraiche. Les
guerriers fatigués dorment a méme la terre.
L’empereur s’est couché dans le pré. Il place prés
de sa téte son grand épieu. Cette nuit-la, il n’a pas
voulu quitter ses armes. I] conserve son haubert bril-
lant, son heaume aux pierreries serties dans lor. Il
porte a son cdté Joyeuse, l’épée sans pareille, qui
chaque jour change trente fois de reflets.

1. Bateau a fond plat, servant pour le transport des marchan-


dises sur les riviéres.

79
Claire est la nuit et la lune brillante. Charlemagne
est couché, mais son cceur est rempli de douleur pour
Roland, pour Olivier et les douze pairs, et pour les
Francs qu’il a laissés, sanglants, 4 Roncevaux. Il prie
Dieu de sauver leurs 4mes. Sa peine est immense,
mais il finit par s’endormir, 4 bout de forces.
Ly empereut dort d’un sommeil tourmenté. Dieu lui
a envoyé l’ange Gabriel, a qui il commande de veiller
sur lui. L’ange reste toute la nuit 4 son chevet. Par
une vision’, il lui annonce qu’une grande bataille lui
sera livrée. Charlemagne regarde vers le ciel et y voit
des signes trés inquiétants : le tonnerre, le gel, le vent
s’abattent sur son armée. La foudre déchaine ses feux
et ses flammes, elle brile les lances de fréne et de
pommier, et jusqu’aux écus ornés d’or. Ses chevaliers
sont dans une grande détresse. Puis des ours et des
léopards veulent les dévorer, ainsi que des serpents,
des dragons, et plus de trente mille griffons’. Terrifiés,
ils crient : « Charlemagne, 4 l'aide ! »
Le roi, saisi de douleur et de pitié, veut les secourir,
mais il en est empéché: du fond du bois surgit un
grand lion, orgueilleux et féroce, qui s’attaque 4 lui.

1. On pense que les songes prémonitoires sont envoyés par


Dieu, ses anges ou ses saints, pour avertir les hommes. Ce pre-
mier songe annonce la grande bataille avec Baligant (chapitre
9). Parmi les adversaires des chevaliers chrétiens, on note le
dragon, embléme de Baligant.
2. Dragons et griffons sont des animaux imaginaires. Le dra-
gon est un serpent a pattes crachant des flammes. Le griffon,
animal fabuleux de la mythologie antique, a un corps de lion
avec une téte et des ailes d’aigle.

80
Ils luttent dans un terrible corps a corps, mais le roi
ignore qui a le dessus. Charlemagne ne s’est pas
réveillé.
A cette vision succéde une autre. Il est en France,
a Aix-la-Chapelle. Il retient un ours avec deux chaines.
Mais du cété de |’Ardenne, il voit venir trente ours,
dont chacun parle comme un homme. Ils lui disent :
« Seigneur, rendez-le-nous ! Il n’est pas juste que vous
le gardiez. C’est notre parent, nous devons lui porter
secours. » De son palais accourt un chien de chasse.
Il attaque le plus grand des ours. Le roi assiste 4 un
combat prodigieux, mais il ne sait lequel l’emporte.
Voici les visions que l’ange de Dieu a montrées au
vaillant roi. Charlemagne a dormi jusqu’au clair matin.’

Le roi Marsile s’est retranché dans Saragosse. Il


met pied a terre sous un olivier et dépose son épée,
son heaume et son haubert. Il a perdu sa main droite
tout entiére, et le sang qui coule le fait s’évanouir.
Devant lui, sa femme Bramimonde pleure, crie et
- s’afflige. Plus de vingt mille hommes, avec elle, mau-
dissent Charlemagne et la France. Ils se précipitent
vers Apollin, dans la crypte* ot se trouve sa statue.
Ils le querellent et linjurient violemment :

1. Dans ce deuxiéme songe, on peut penser que |’ours


enchainé est Ganelon (enchainé), et les trente ours les hommes
de son lignage qui se porteront garants pour lui (chapitre 10).
Ce lignage semble venir d’Ardenne (Pinabel). Le chien de chasse
qui s’attaque a eux est Thierry.
2. Eglise ou chapelle souterraine.

81
— Mauvais dieu, tu nous as couverts de honte !
Pourquoi as-tu permis la défaite de notre roi ?
Ils lui arrachent sa couronne, le renversent a terre
et le foulent aux pieds.
Marsile revient de son évanouissement. Il se fait
porter dans une chambre voiitée, aux murs ornés de
peintures. La reine Bramimonde pleure, s’arrache les
cheveux et se lamente:
— Ah, Saragosse, comme ton roi est aujourd’hui
démuni ! Nos dieux sont bien félons, ils ne l’ont pas
protégé dans la bataille ! N’y aura-t-il personne pour
tuer cet empereur de malheur ?
Le roi Marsile n’a qu’un espoir. Il y a sept ans,
quand Charlemagne a commencé sa guerre contre lui,
il a fait sceller’ des lettres. I] a envoyé des messagers
a Baligant, l’émir de Babylone’*. C’est un guerrier
chargé d’ans, il a la sagesse de Virgile et d’Homeére’.
Lui seul peut réunir ses peuples de plus de quarante
pays pour venir le secourir dans Saragosse.

1. Sceller une lettre, c’est la fermer avec de la cire chaude,


sur laquelle on imprime son sceau en relief.
2. Babylone est une cité prestigieuse du Moyen-Orient
(actuellement ses ruines sont en Irak). Mais dans les chansons
de geste, c’est le nom donnéa la ville du Caire (Egypte). Baligant
est représenté comme le suzerain de Marsile, souverain du
royaume espagnol de Saragosse.
3. Le Moyen Age a beaucoup de respect pour les auteurs de
l’Antiquité classique : Virgile est alors l’écrivain le plus célébre
de Rome, et Homére de la Gréce.
D

L’émir Baligant

L’émir de Babylone a fait appeler ses peuples de qua-


rante royaumes, il a fait appréter ses bateaux de guerre,
ses dromons, ses galéres', toute sa flotte. En mai, aux
premiers jours de été, il a lancé sur la mer toutes ses
armées.
Les navires ont fait voile de toute leur vitesse vers
l Espagne. Au sommet de leurs mats brillent les escar-
boucles’, qui projettent une telle lumiére que la mer
en est toute illuminée la nuit. Ils atteignent la terre

1. Les dromons sont de grands vaisseaux de course ; les


galéres sont des navires de guerre avec d’importants équipages
de rameurs.
2. Pierre précieuse rouge, rubis ou grenat. Elle avait alors la
réputation de répandre d’elle-méme de la lumiére, donc de pou-
voir éclairer dans |’obscurité.

83
d’Espagne et entrent dans les eaux douces. Toute leur
flotte a remonté l’Ebre jusqu’a Saragosse.
Le jour est clair, le soleil éclatant. L’émir est des-
cendu de son navire, avec dix-sept rois qui lui font
escorte, et je ne sais combien de ducs et de comtes.
Sous un laurier, au milieu d’un champ, ils ont jeté un
tapis de soie blanche et installé un fauteuil d'ivoire.
La va s’asseoir le paien Baligant. Tous les autres res-
tent debouta l’écouter.
— Ecoutez donc, nobles chevaliers vaillants ! Le
roi Charlemagne, |’empereur des Francs, m’a fait par
toute l’Espagne une guerre acharnée. Mais jirai le
chercher jusqu’en France. Je n’aurai de répit, durant
toute ma vie, jusqu’a ce qu'il soit mort ou qu'il se
rende, vivant.
Il frappe son genou de son gant droit. Tous
ses hommes |’approuvent et l’encouragent. Il a fait
le serment de poursuivre Charlemagne jusqu’a Aix-
la-Chapelle. Puis il a convoqué deux conseillers, Cla-
rifan et Clarien.
— Je vous ordonne d’aller 4 Saragosse, auprés du
roi Marsile. Donnez-lui en gage ce gant brodé d’or,
qu'il le passe a son poing droit. Portez-lui aussi ce
baton d’or pur, insigne de votre mission. Vous direz
a Marsile que je suis venu I’aider contre les Francs.
Si je trouve l’occasion, il y aura une terrible bataille.
Je ferai la guerre 4 Charlemagne jusqu’en France. S’il
ne se couche pas a mes pieds pour crier merci, s’il ne
renie pas la foi des chrétiens, je lui 6terai la couronne
de la téte.
Les paiens l’acclament :

84
— Seigneur, vous avez raison !
Les messagers chevauchent. Les voici 4 Saragosse.
Ils passent dix portes, franchissent quatre ponts et
approchent de la ville haute. La, ils trouvent une foule
de paiens qui ménent grand deuil :
— Malheureux, qu’allons-nous devenir ? Quelle
calamité nous accable ! Nous avons perdu le roi Mar-
sile. Hier, le comte Roland lui a tranché le poing droit.
Il a tué aussi son fils, Jurfaret le Blond.
Les messagers se sont présentés devant le roi et la
reine. Ils saluent Marsile :
— Que Mahomet, qui régne sur nous, et Apollin
et Tervagant, protégent le roi et la reine!
— Quelle folie! leur répond Bramimonde. Nos
dieux se sont montrés impuissants. A Roncevaux, ils
ont laissé tuer nos chevaliers, et mon époux a perdu
son poing droit. Que deviendrai-je, pauvre malheu-
reuse ?
— Dame, nous sommes les messagers de |’émir
Baligant. Il a débarqué sur les bords de |’Ebre avec
quatre mille navires pour livrer la guerre a l’empereur
Charlemagne. Il compte le tuer et le réduire 4 merci.
Il le poursuivra jusqu’a Aix.
— I] n’aura pas besoin d’aller si loin, lui répond
Bramimonde. L’empereur est ici depuis sept ans !
— Cela suffit, dit Marsile. Adressez-vous a moi !
Vous le voyez, la mort me serre de prés : je n’ai plus
d’héritier, mon fils a été tué hier soir. Dites 4 mon
seigneur qu’il vienne me voir. Il a des droits sur
Espagne, je la lui abandonne s'il veut la prendre.
Vous lui porterez les clefs de la cité de Saragosse,

8)
qu’il la défende contre les Francs !L’ empereur a cou-
ché cette nuit sur les bords de l’Ebre; j’en ai fait le
calcul, il n’est pas a plus de sept licnes d'ici. Dites a
’émir qu’il y améne son armée et lui livre bataille.
Les messagers sont retournés auprés de |’émir et
lui ont donné les clefs de Saragosse. Puis ils lui ont
exposé la situation :
— Le roi Marsile est blessé 4 mort. L’empereur
était en train de repasser les cols pour retourner vers
la France, en laissant derriére lui son arriére-garde.
Le comte Roland lui a tranché le poing droit et tué
son fils, mais finalement, il est mort lui-méme, avec
les douze pairs et vingt mille chevaliers. Mais l’empe-
reur est revenu. Avec ses barons, il a pourchassé 4apre-
ment son armée jusqu’a |’Ebre. Le roi Marsile vous
demande de le secourir, et vous abandonne le
royaume d’Espagne.
L’émir Baligant a rassemblé ses troupes. I] a rejoint
Marsile dans Saragosse. C’est lui qui reprendra la
lutte contre Charlemagne. Le voila qui chevauche a
la téte de ses troupes.
— Venez, paiens, car déja les Francs s’enfuient !

Les Francs, ce jour-la, se sont réveillés aux pre-


miéres lueurs de l’aube, dans leur camp au bord de
l’Ebre. Ils sont remontés en selle et chevauchent dans
la plaine par les longues routes et les larges chemins.
Ils retournent vers Roncevaux, ow eut lieu la bataille.
Ils vont retrouver le prodigieux désastre.
Charlemagne est arrivé 4 Roncevaux. Le voila qui
recherche son neveu 4 travers les prés. Les fleurs sont

86
vermeilles du sang de ses barons. II ne peut se retenir
de pleurer. Ilest parvenu a un groupe d’arbres ; 1a,
sur quatre blocs de pierre, il reconnait les coups de
Roland, et il voit son neveu, gisant sur l’herbe verte.
Il met pied 4 terre et court vers lui. Entre ses bras il
le prend et tombe évanoui sur son corps, tellement
Pangoisse |’étreint.
Quand Charlemagne revient de son évanouisse-
ment, il se reléve, soutenu par quatre de ses barons.
Il voit son neveu 4 terre : son corps a gardé sa force,
mais il a perdu sa couleur et ses yeux sont remplis de
ténébres. Il a prononcé sa lamentation, avec beau-
coup de tendresse :
— Ami Roland, que Dieu mette ton ame parmi les
fleurs du paradis, au milieu de ses glorieux élus ! Quel
mauvais seigneur tu as suivi en Espagne! II ne se
passera pas un jour sans que je souffre en pensant a
toi. Je n’aurai plus personne, aucun ami, aucun
parent, qui soutienne mon honneur comme tu I|’as
fait. Comme ma force et ma hardiesse ont décliné en
un jour !
Il s’arrache les cheveux et la barbe a pleines mains.
Cent mille Francs éprouvent une douleur profonde
et pleurent amérement.
— Grand Dieu, dit l’empereur, ma douleur est si
grande que je ne voudrais plus vivre ! Tant de vassaux
sont morts ici pour moi ! Jésus, fils de sainte Marie,
accorde-moi, avant d’atteindre les défilés, que mon
ame se sépare aujourd’hui de mon corps, qu’elle
prenne place parmi leurs 4mes, et que mon corps soit
enfoui auprés d’eux !

87
— Seigneur empereur, intervient Geoffroy d’Anjou,
ne vous laissez pas aller a la douleur ! Faites rechercher
les nétres sur le champ de bataille.
Charlemagne a fait prendre les corps du ‘comte
Roland, d’Olivier et de l’archevéque Turpin. II les a
fait laver avec du vin et des aromates et placer dans
de beaux cercueils blancs. On les a mis sur trois char-
rettes, recouverts d’un drap de soie.
L’empereur, ensuite, a fait sonner du cor. Tous les
Francs ont mis pied 4 terre et sont allés chercher les
corps pour les placer dans une seule fosse. Les
évéques, les abbés’ et les moines les ont bénis au nom
de Dieu. Ils ont fait braler de la myrrhe et de l’encens’
avec ferveur, et en grande pompe ils les ont enterrés.
Puis ils les ont laissés: que pourraient-ils faire de
plus ?

L’empereur veut maintenant s’en retourner. Mais


voici que surgissent devant lui les avant-gardes des
paiens. Des messagers viennent, au nom de l’émir, lui
annoncer la bataille :
— Roi orgueilleux, il n’est pas question que tu t’en
ailles ! Vois Baligant qui chevauche 4 ta rencontre.
Grandes sont les armées qu’il améne d’Arabie. Nous
allons voir aujourd’hui méme ce qu’il en est de ton
courage !

1. L’abbé dirige les moines d’un monastére ou abbaye.


2. Parfums que !’on brdlait dans les cérémonies religieuses,
depuis I’Antiquité. La myrrhe et |’encens sont des résines odo-
rantes fournies par des arbustes du Moyen-Orient.

88
Le roi a porté la main a sa barbe. II se souvient de
sa douleur et du désastre qu’il vient de subir. II jette
un regard farouche sur son armée et s’écrie d’une
voix forte et haute :
— Barons francs, a cheval et aux armes !
L’empereur s’équipe le tout premier. II revét son
haubert, lace son heaume et ceint Joyeuse, son épée
aussi brillante que le soleil. Il invoque Dieu et saint
Pierre, l’apdtre de Rome.
Plus de cent mille Francs se sont armés. Ils montent
en selle avec allégresse, leurs gonfanons flottent au
vent. Charlemagne dit au duc Naimes::
— En de tels vassaux on peut avoir confiance. La
mort de Roland sera cher payée.
— Que Dieu vous entende !
L’empereur a trois compagnies et le duc Naimes
forme la quatriéme avec des barons d’Allemagne
d’une grande vaillance. Ils sont vingt mille, bien
équipés en chevaux et en armes. Jamais la crainte de
la mort ne leur fera abandonner le combat.
Viennent ensuite les compagnies des Normands,
des barons d’Auvergne, de ceux de Frise et de
Flandres, de la Lorraine et de la Bourgogne. IIs sont
cent mille barons de France, le corps robuste et
lallure fiére. Ils sont montés a cheval et réclament la
bataille, criant « Montjoie ! » Charlemagne est avec
eux.
Noblement, |’empereur chevauche. Sur son hau-
bert, il a étalé sa barbe. Ils passent les montagnes, les
vallées profondes et les défilés angoissants. Ils arrivent
dans la plaine d’Espagne.

89
Vers Baligant ses messagers sont revenus annoncer
la bataille. Les paiens ont fait retentir leurs tambours,
sonner clairons et trompettes. Ils s’équipent pour che-
vaucher. L’émir a revétu son haubert couleur de
safran, il a ceint au cété son épée qu'il a nommée
Précieuse ; c’est aussi son cri de guerre dans la
bataille. I] est monté sur son destrier : ses €paules sont
carrées et son teint clair, son visage fier, ses cheveux
bouclés, aussi blancs que fleur d’été. Quel vaillant
baron, s'il avait été chrétien !
Son fils Malpromis est 4 son cété.
— Seigneur, chevauchons! dit-il 4 son pére. Je
serais surpris si nous voyions Charlemagne.
— Nous le verrons, dit l’émir. Il est trés coura-
geux. Mais il n’a plus avec lui son neveu, et il n’aura
plus la force de nous résister. Les autres, ils ne valent
pas grand-chose, a mon avis.
L’émir a ordonné dix compagnies autour de lui.
La premiére est composée de géants de Malprose, la
seconde de Huns, la troisigme de Hongrois', la qua-
triéme de ceux de Baldise-la-longue, la cinquiéme de
ceux de Val Peneuse, la sixiéme des gens de Maruse,
la septiéme d’Astrimoine, la huitiéme d’Argoille, la
neuviéme de Clarborne et la dixiéme des barbus de
Fronde : un peuple qui n’aima jamais Dieu. Apres ces

1. Parmi tous ces noms de fantaisie, deux désignent des


peuples réels: les Huns et les Hongrois. II s’agit de peuples
venus d’Asie centrale qui ont effectivement ravagé l'Europe, au
VI‘ siécle pour les Huns, au Ix* pour les Hongrois.

90
dix s’ordonnent trente autres compagnies. Grandes
sont les armées ot les trompettes retentissent. Les
paiens chevauchent en vaillants chevaliers. Devant
eux l’émir a fait porter le dragon, son embléme, et
Pétendard’ de Tervagant et Mahomet, ainsi qu’une
statue du perfide Apollin.
Grandes sont les armées et belles les compagnies.
Les voici maintenant face a face, en terrain découvert.
Baligant encourage ses hommes :
— Allons, mon peuple paien, chevauchez, engagez
le combat !
Les paiens poussent leur cri de guerre: « Pré-
cieuse ! » Les chrétiens, 4 leur tour, crient : « Mont-
joie ! »
Grande est la plaine et vaste la campagne. Les
heaumes aux pierreries serties d’or brillent dans le
soleil. Les écus et les hauberts étincellent. Les clairons
sonnent pour I’assaut.
Grandes sont les armées et farouches les troupes.
Toutes les compagnies s’affrontent. Les paiens frap-
pent des coups prodigieux. Dieu! Que de lances
brisées en deux, que de boucliers fendus, de hauberts
déchiquetés ! L’>herbe du champ, si verte et tendre,
devient toute vermeille du sang versé. L’émir exhorte
ses troupes :
— Frappez, barons, sur le peuple chrétien! Je
vous donnerai des femmes, nobles et belles, et des
fiefs et des domaines.
L’empereur encourage ses Francs :

1. Grand drapeau de guerre.

91
— Seigneurs barons, je vous aime et j'ai confiance
en vous. Que de batailles vous avez livrées pour moi !
Vengez vos fils, vos fréres, vos amis, qui furent tués
lautre soir 4 Roncevaux ! Vous le savez, contre les
paiens, le bon droit est pour moi.
La lutte est prodigieuse et acharnée. Vous auriez
vu les chevaliers d’Arabie ! De leurs épieux, ils frap-
pent de grands coups. Quant aux Francs, ils ne son-
gent pas a céder le terrain. Beaucoup meurent, dans
l'un et l’autre camp. Jusqu’au soir le combat fait rage.
Parmi les barons francs, les pertes sont lourdes. Que
de deuils avant que le combat ne prenne fin !
La bataille est difficile. Francs et Arabes frappent
a coups redoublés. L’émir invoque Apollin et Terva-
gant et Mahomet :
— Mes dieux, je vous ai bien servis. Aidez-moi, et
je vous ferai des statues d’or pur !
Mais voici qu’on lui apporte de mauvaises nou-
velles :
— Seigneur Baligant, un grand malheur vous-
frappe: vous avez perdu Malpromis votre fils.
Deux Francs ont eu beaucoup de chance : l’un d’eux
est l’empereur, je crois. Il est de grande taille et de
noble allure, et sa barbe est blanche comme fleur
d’avril.
L’émir baisse la téte, son visage s’assombrit, sa
douleur est si atroce qu’il pense mourir. Puis il se
redresse, étale sa barbe aussi blanche que fleur
daubépine. Quoi qu'il en soit, il ne veut pas se
cacher. Il embouche sa claire trompette et sonne de
toutes ses forces pour rallier ses compagnies.

92
Passe le jour et approche le soir. Francs et paiens
frappent toujours. Leurs chefs vaillants n’ont pas
oublié leurs cris de guerre. L’émir a crié « Pré-
cieuse ! », et ’empereur « Montjoie ! », le cri fameux.
Les voila face 4 face au milieu du champ de bataille.
Ils laissent courir leurs chevaux l’un contre l’autre,
les lances volent en éclats sous le choc. Les épieux
viennent déchirer les pans des hauberts, mais sans
toucher leurs corps. Voila que les sangles se rompent,
les selles basculent, jetant 4 terre les deux rois. Aus-
sitot, ils se remettent sur pied. Vaillamment, ils ont
tiré leurs épées. La bataille ne sera pds différée : elle
ne s’achévera pas sans mort d’homme.
Charlemagne, de la douce France, est un valeureux
guerrier, mais |’émir n’éprouve ni crainte ni peur. Ils
brandissent leurs épées nues et se donnent des coups
violents sur leurs écus. Ils tranchent le cuir et le bois,
les clous tombent, les voila en miettes. Ils se frappent
maintenant a découvert sur les hauberts. De leurs
heaumes jaillissent des étincelles. L’émir prend la
parole :
— Charlemagne, réfléchis donc ! Tu peux encore
demander ton pardon. Tu as tué mon fils, je le sais
bien, et tu me disputes mon pays a grand tort.
Deviens mon vassal, je te le donnerai en fief. Tu te
mettras a mon service en Orient.
— Quel déshonneur pour moi! Jamais paien
n’aura de moi paix ou amitié. Recois la foi chré-
tienne et je t’aimerai. Tu serviras Dieu, le roi tout-
puissant.

93
— Voila un bien mauvais sermon’ !
Ils reprennent leurs épées. L’émir est d’une force
exceptionnelle. Il frappe Charlemagne sur son
heaume d’acier bruni, qu’il fend en deux : l’épée tou-
che les cheveux et entaille la chair de la largeur d’une
main, mettant l’os du crane 4 nu. Charlemagne chan-
celle et manque de tomber. Mais l’ange Gabriel s’est
approché de lui et lui demande :
— Grand roi, que fais-tu ?
Quand Charlemagne entend la sainte voix de
lange, son coeur se raffermit et son bras retrouve sa
vigueur : il frappe l’émir de l’épée de France, brise
son heaume et lui fend le crane. La cervelle se répand
sur sa barbe blanche. I] l’abat mort sans reméde pos-
sible.
Charlemagne crie : « Montjoie ! », le cri de rallie-
ment. Le duc Naimes arrive et lui rend son destrier.
Les paiens, voyant ce désastre, s’enfuient. Les Francs
les poursuivent.
Forte est la chaleur, et la poussiére monte du
champ de bataille. Les Francs talonnent les paiens,
qui s’enfuient vers Saragosse. La reine Bramimonde
est montée sur sa tour, avec les clercs et les chanoines’

1. Discours de morale fait 4 l’église par les prétres et les


religieux.
2. Les clercs sont les hommes d’Eglise ;les chanoines sont
les religieux chargés d’administrer une cathédrale. L’auteur ima-
gine la religion des Sarrasins sur le modeéle de la religion chré-
tienne.

94
de sa religion. Voyant massacrer les Sarrasins, elle
s’écrie :
— Ah, noble roi, nos hommes sont vaincus et
Pémir tué honteusement !
Marsile, du lit ot il est allongé, entend ces mots.
Anéanti par cette nouvelle, il se tourne vers le mur,
ses yeux versent des larmes et sa téte retombe. Acca-
blé par ce désastre, il est mort de douleur, rendant
son ame aux démons.
Beaucoup de paiens sont morts ou ont pris la fuite.
Charlemagne a gagné la bataille et fait abattre les
portes de Saragosse. I] pénétre dansda cité avec ses
gens. La reine Bramimonde lui a rendu les tours, dont
dix sont grandes et cinquante petites.
Le jour passe, la nuit est tombée. La lune brille
clair et les étoiles scintillent. L’empereur a pris Sara-
gosse. Mille Francs sont chargés de fouiller la ville,
les synagogues et les mosquées’. Avec des maillets de
fer et des haches, ils fracassent les statues et toutes
les idoles? : il ne doit subsister ni sortilége, ni hérésie’.
Le roi croit en Dieu et veut le servir fidélement. Les
évéques bénissent les eaux et les paiens sont conduits

1. Les synagogues sont les lieux de culte des juifs, les mos-
quées ceux des musulmans. L’auteur distingue mal entre ces
diverses religions qu’il connait fort peu.
2. Les chansons de geste représentent l’islam comme une
religion idolatre (qui adore les idoles, images des dieux). Un
moment essentiel est donc toujours la destruction des idoles des
paiens. ‘
3. Les sortiléges sont des pratiques magiques. L’Eglise chré-
tienne nomme hérésies les religions fausses (d’aprés elle).

95
au baptistére’. Si l’un d’eux fait mine de refuser,
Charlemagne le fait pendre, braler ou décapiter. Plus
de cent mille ont ainsi été baptisés et sont devenus
de vrais chrétiens, a l’exception de la reine. Elle sera
emmenée captive dans la douce France, car le roi veut
qu’elle se convertisse par amour de Dieu, et non sous
la contrainte. .

1. Le baptistére est un lieu réservé au baptéme. Lors de cette


cérémonie, on asperge d’eau (ou |’on plonge dans |’eau) celui
qui adopte la religion chrétienne. Ces conversions de force, en
masse, sont courantes dans les chansons de geste. Elles reflétent
les pratiques de l’époque de Charlemagne. On peut évidemment
s interroger sur la valeur et la sincérité de telles conversions.
10

Aix-La-Chapelle

Charlemagne a laissé 4 Saragosse mille chevaliers, de


bons combattants qui garderont la ville pour le
compte de l’empereur. Puis il monte a cheval avec
tous ses hommes, et la reine Bramimonde qu’il
emmeéne en captivité, mais c’est pour son bien.
Ils sont repartis, pleins d’allégresse, et sont arrivés
a Bordeaux, la puissante cité. La, sur |’autel' du noble
saint Seurin’, il a posé l’olifant d'ivoire orné d’or.
C’est 1a que les pélerins peuvent encore le voir.
L’empereur traverse ensuite la Gironde sur les grands
navires qui s’y trouvent. Jusqu’a Blaye il a conduit
son neveu, et Olivier, son noble compagnon, et

1. L’autel est la grande table de pierre


oi les chrétiens célé-
brent la messe.
2. Au Moyen Age, on pouvait voir, a ’église Saint-Seurin de
Bordeaux, le cor de Roland.

97
larchevéque, si sage et si vaillant. Il a fait placer les
trois seigneurs dans des cercueils de marbre blancs.
Ils reposent 1a, dans l’église Saint-Romain'’. Les
Francs les ont confiés a Dieu.
Charlemagne chevauche par les plaines et les
montagnes. Il n’a pas voulu faire halte avant Aix-
la-Chapelle. Dés qu'il arrive 4 son palais royal, il
convoque ses juges, par l’intermédiaire de ses mes-
sagers. Il convoque Bavarois et Saxons, Lorrains et
Frisons, Allemands, Bourguignons et Poitevins, Nor-
mands et Bretons, les plus sages du pays de France’.
Alors seulement pourra se faire le procés de Ganelon.
L’empereur est revenu d’Espagne. II est monté au
palais et entre dans la grande salle. Voici que se pré-
sente a lui Aude, une belle jeune fille. Elle dit au roi :
— Ov est Roland, le capitaine’, qui a juré de me
prendre pour femme ?
Charlemagne est accablé de douleur, il pleure, il
tire sa barbe blanche.
— Ma chére amie, mon enfant, tu me demandes

1. A Blaye-sur-Gironde se trouvaient les tombes de Roland


et Olivier. Les pélerins se dirigeant vers Saint-Jacques-
de-Compostelle allaient les visiter. On leur montrait aussi, quand
ils franchissaient les Pyrénées, la « Bréche de Roland », c’est-
a-dire le rocher fendu par l’épée Durendal.
2. On peut se faire ici une idée de l’empire de Charlemagne,
qui comprend l’actuelle Allemagne (Baviére, Saxe, Allemagne),
les Pays-Bas (Frise), la France actuelle (Lorraine, Bourgogne,
Poitou, Normandie).
3. Capitaine ne désigne pas un grade, comme en francais
moderne, mais un chef de guerre.

98
des nouvelles d’un mort. Mais je te donnerai a la place
un €poux d’un rang encore plus élevé: Louis, mon
fils, qui gouvernera mon empire.
— Ce sont 1a d’étranges paroles. J’implore Dieu,
ses saints et ses anges, de ne pas me laisser vivre aprés
Roland !
Elle perd toute couleur et tombe aux pieds de
Charlemagne. Le roi croit qu’elle est évanouie, il lui
prend les mains, veut la relever. Sa téte retombe sur
son épaule. Elle est morte. Que Dieu ait pitié de son
ame ! A
Charlemagne a fait venir quatre comtesses, et on
lemporte dans un monastére de religieuses. Toute la
nuit, jusqu’a l’aube, on la veille. Puis au pied de l’autel
on l’a solennellement enterrée'. Le roi lui rend de trés
grands honneurs. Les barons pleurent, pleins de pitié
pour elle.
Charlemagne a convoqué ses vassaux, qui sont
venus des plus lointaines terres. Au jour solennel de
saint Sylvestre, les voila tous rassemblés a Aix, dans
la chapelle. Alors commence le jugement de Ganelon,
qui a trahi. L’empereur |’a fait amener devant lui.
— Seigneurs barons, dit le roi, jugez donc Ganelon
selon le droit’ ! Il a été dans l’armée jusqu’en Espagne

1. Au Moyen Age, on désire se faire enterrer le plus prés


possible de |’autel, ot se trouvent des reliques des saints : on se
place ainsi sous leur protection.
2. Charlemagne n’a pas le droit de juger luiméme Ganelon.
Il doit le faire comparaitre devant un tribunal formé par ses

2?
avec moi, et il m’a fait perdre vingt mille de mes
Francs, et mon neveu, que vous ne verrez plus jamais,
et Olivier, le preux chevalier. Il a trahi les douze pairs
pour de l’argent.
Devant le roi, Ganelon se tient debout. Son corps
est vigoureux et son teint coloré. S’il était loyal, quel
bon baron il ferait ! Il voit d’un cété ceux de France
réunis pour le juger, et de l’autre trente de ses parents
qui soutiennent sa cause. II a parlé d’une voix forte :
— Pour l’amour de Dieu, écoutez-moi, barons !
Jétais dans l’armée avec l’empereur et je l’ai servi en
toute fidélité et en toute amitié. Roland son neveu me
prit en haine et me condamna 4 la souffrance et 4 la
mort en m’envoyant comme messager chez Marsile.
La, je fus assez habile pour sauver ma vie. J’ai alors
défié Roland, le guerrier, et Olivier, et tous leurs com-
pagnons. Charlemagne et ses barons l’ont tous
entendu. Je me suis vengé, mais il n’y a pas eu trahi-
son.
— Nous allons délibérer, répondent les Francs.
Ganelon reste parmi les siens. I] a avec lui trente
de ses parents, et parmi eux il s’en trouve un qui
a toute sa confiance: c’est Pinabel, du chateau de
Sorence. Sa terre s’étend dans le pays d’Ardenne.
C’est un guerrier redoutable, et il sait parler et
convaincre.
— J’ai confiance en vous, lui dit Ganelon. Arra-
chez-moi aujourd’hui a la mort et au procés !

principaux vassaux. Il organise le procés, préside ce tribunal,


mais ce n’est pas lui qui prend la décision.

100
— Vous serez bientét sauvé. Si un Franc juge que
vous méritez d’étre pendu, l’empereur ne pourra pas
refuser que je vous défende les armes a la main’.
Japporterai la contradiction de ma lame d’acier.
Les barons pendant ce temps sont en train de déli-
bérer. Les gens d’Auvergne sont les plus modérés. A
cause de Pinabel, leurs propos sont fort mesurés :
— Il vaudrait mieux en rester 14. Renoncons au
procés et prions le roi de déclarer Ganelon quitte,
pour cette fois. Désormais il devra le servir en toute
fidélité. Roland est mort, ni or ni argent ne pourront
le faire revenir. Il faudrait étre fou pour livrer combat.
Ils ont tous donné leur accord, a l'exception d’un
seul: Thierry, le frére de Geoffroy d’Anjou. Les
barons sont revenus devant Charlemagne, et lui ont
déclaré :
— Seigneur, nous vous prions d’acquitter Gane-
lon, a condition qu’il vous serve en toute fidélité a
Vavenir. Laissez-lui la vie, car c’est un homme de
valeur et de haute noblesse. Sa mort ne ferait revenir
aucun de nos chevaliers.
— C’est moi que vous trahissez !
Charlemagne voit que tous l’ont abandonné. Il
baisse la téte, son visage est sombre. Quelle douleur
pour lui! Mais voici que s’avance un chevalier,

1. Dans un procés, lorsque l’accusé n’est pas d’accord avec


ce qui lui est reproché, il peut demander un duel judiciaire.
Chacun défend son point de vue les armes 4 la main, ou en se
faisant représenter par un champion, qui se bat a sa place. Ici,
Pinabel sera le champion de Ganelon et Thierry celui de Roland.

101
Thierry. C’est le frére de Geoffroy, le duc angevin. Il
a le corps mince, fréle et élancé. Ses cheveux sont
noirs et son visage plutét brun. II n’est pas trés grand,
ni trés petit non plus. Il a parlé courtoisement a
lempereut:
— Cher seigneur roi, ne vous désolez pas ! Je vous
ai déja beaucoup servi, vous le savez. Cette accusa-,
tion, je dois la soutenir, pour étre digne de mes
ancétres. Quel que soit le tort que Roland ait eu
envers Ganelon, le simple fait d’étre a votre service
aurait di le protéger. Ganelon est un félon de l’avoir
trahi. Il s’est montré parjure et criminel envers vous.
Pour cette raison, je juge qu'il doit mourir pendu,
comme un félon. S’il a un parent ou ami qui veut
m’apporter son démenti, avec cette épée que j’ai au
cété, je suis prét a défendre sur-le-champ mon accu-
sation.
Pinabel s’est avancé devant le roi. Il est grand,
vigoureux, courageux et rapide. Un seul de ses coups
peut tuer son adversaire !
— Seigneur, dit-il au roi, c’est vous le juge. Com-
mandez donc qu'il y ait moins de bruit. Je vois ce
Thierry, qui a porté une accusation. Je lui apporte
mon démenti, et je vais combattre contre lui.
Il lui remet entre les mains son gant en peau de
cerf, et Thierry donne le sien 4 Charlemagne’.
L’empereur a exigé trente garants’ pour remettre

1. Geste par lequel on reconnait |’autorité de quelqu’un.


2. Lors d’un procés, on a coutume de demander des garants,
qui servent de caution a l’accusé. Ils permettent de le relacher
Ganelon en liberté, et les a fait garder jusqu’a ce que
justice soit rendue.
Les adversaires se sont défiés dans les régles, puis
ils ont réclamé armes et chevaux. Avant le combat,
ils se confessent et entendent la messe. Les voila tous
les deux devant Charlemagne. Ils ont revétu des hau-
berts brillants et légers, chaussé des éperons d’or et
lacé sur leur téte de solides heaumes. Ils ont pendu
a leurs cous leurs écus et ont ceint leurs épées. Mille
chevaliers pleurent alors: pour |’amour de Roland,
ils ont pitié de Thierry. Dieu sait quelle sera la fin.
Sous les murs d’ Aix s’étend une vaste prairie. Entre
les deux barons, le combat s’engage. Ils sont valeu-
reux et intrépides, leurs chevaux rapides et fougueux.
Ils les €peronnent et les lancent a bride abattue. Ils
s’élancent l’un contre |’autre de toute leur puissance :
les écus se fracassent et sont mis en piéces, les hau-
berts se déchirent, les sangles des selles se rompent.
Ils tombent tous deux 4 terre.
Rapidement ils se sont relevés. Pinabel est fort,
rapide et alerte. De leurs épées 4 la garde d’or pur,
ils font pleuvoir des gréles de coups sur les heaumes
d’acier. Les coups sont rudes et disloquent les
heaumes. Les chevaliers francs sont dans l’angoisse.
— Ah, mon Dieu, dit Charlemagne, faites triom-
pher le droit !

dans l’attente du jugement, en étant sir qu’il se présentera. Les


garants s’exposent au méme sort que l’accusé. C’est un réle
dangereux, et ce sont souvent les hommes de son lignage qui se
proposent, par solidarité familiale.

103
Pinabel a apostrophé son adversaire :
-— Thierry, reconnais-toi vaincu ! Je serai ton vas-
sal en toute fidélité. Je te donnerai ce que tu voudras
de mes richesses. Mais réconcilie Ganelon avec le roi !
— II n’en est pas question. Quel félon je ferais, si
jacceptais ! Que Dieu décide aujourd’hui qui de nous
deux défend le droit! ! Mais toi, Pinabel, renonce a.
cette bataille ! Tu es valeureux, et tes pairs connais-
sent ta bravoure. Je te réconcilierai avec Charlemagne,
mais de Ganelon, il sera fait justice.
— Par Dieu, c’est impossible ! Il ne sera pas dit
que je n’ai pas soutenu mon lignage. Je ne renoncerai
pour rien au monde.
Tous deux ont recommencé a frapper. Les coups
d’épées sur les heaumes font jaillir des étincelles.
Impossible de les séparer: le combat ne finira pas
sans mort d’>homme.
Pinabel de Sorence est d’une bravoure exception-
nelle. Il frappe Thierry sur son heaume : la pointe de
son épée l’atteint au front et au visage, sa joue droite
est toute ensanglantée. Mais Dieu le préserve et
lempéche d’étre tué.
Thierry sent qu’il est blessé au visage, son sang clair
coule sur l’herbe du pré. Il frappe Pinabel sur son
heaume d’acier: il l’a brisé et fendu jusqu’au nasal.

1. Le duel judiciaire repose sur l’idée que Dieu est |’arbitre


du combat, et qu’il donne la victoire 4 celui qui défend une
juste cause : c’est ce qu’on appelle le jugement de Dieu. II est
clair qu’ici, c'est bien Dieu qui fera triompher Thierry, alors
qu'il est moins fort physiquement que son adversaire.

104
Hors de la téte il lui répand la cervelle. Son adversaire
s'abat mort sur le sol. Par ce coup, il a gagné le
combat. Les Francs s’écrient :
— Dieu a fait un miracle! Il est bien juste que
Ganelon soit pendu, et avec lui tous ses parents, qui
ont été ses garants.
Thierry a gagné la bataille. Charlemagne est venu
a lui avec quatre barons, le duc Naimes, Ogier de
Danemark, Geoffroy d’Anjou et Guillaume de Blaye.
L’empereur a pris Thierry dans ses bras et lui a essuyé
le visage. Avec beaucoup de douceur, on a désarmé '
le chevalier. I] retourne tout joyeux 4 Aix, escorté par
les barons.

Charlemagne appelle ses ducs et ses comtes :


— Que me conseillez-vous pour ceux que j’ai
retenus ? Ils ont pris le parti de Ganelon dans ce
procés, et se sont livrés comme garants pour Pinabel.
— Aucun ne doit survivre ! répondent les Francs.
Le roi a commandé a l’un de ses officiers :
— Va, et pends-les tous a cet arbre maudit ! Si un
seul en réchappe, tu es un homme mort.
Ils étaient trente, tous sont pendus’. Celui qui trahit
entraine tous les siens dans sa pertte.
Les Francs ont décidé que Ganelon devait mourir
dans d’atroces souffrances. On a fait avancer quatre
destriers, auxquels on l’a lié par les mains et les pieds.

1. L’exécution des garants n’est pas conforme 4 l’usage de


l’époque, en cas de duel judiciaire. L’auteur pousse au dernier
degré la responsabilité collective du lignage.

105
Les chevaux sont fougueux et les sergents les fouet-
tent chacun dans une direction. Ganelon connait une
fin terrible’ : les membres de son corps se rompent,
son sang clair se répand sur l’herbe verte. Il est mort
comme un traitre et un lache.
L’empereur a pris sa vengeance. II appelle alors les
évéques de France, de Baviére et d’ Allemagne. :
— Dans ma maison, leur dit-il, il y a une noble
captive. Elle a entendu tant de sermons et de pieux
récits qu’elle veut croire en Dieu et devenir chré-
tienne. Baptisez-la, pour que son ame soit sauvée’.
— Qu’on lui donne des marraines’ de noble nais-
sance !
Dans les bains d’Aix on a fait baptiser la reine
d’Espagne, en lui donnant le nom de Julienne’. Elle
connait enfin la vraie foi.
L’empereur a rendu sa justice et apaisé sa colére.
Il a converti Bramimonde 4 la foi chrétienne. Le jour
prend fin, la nuit tombe. Charlemagne s’est couché
dans sa chambre voitée. Et voila que l’ange Gabriel
est venu lui parler de la part de Dieu:

1. La aussi, le supplice de Ganelon, |’écartélement, n’est pas


celui de l’époque. L’auteur a voulu un chatiment extraordinaire
pour un crime exceptionnel : la trahison de toute une armée.
2. On pense a cette époque en Occident que seuls les chré-
tiens peuvent étre sauvés, c’est-a-dire aller au paradis aprés leur
mott.
3. Lors de la cérémonie du baptéme, on donne au nouveau
chrétien un ou plusieurs parrains et marraines, chargés de son
éducation religieuse. On lui donne aussi un nouveau nom, le
nom d’un saint, en général, qui pourra lui servir de modéle.

106
— Charlemagne, rassemble les armées de ton
empire! Tu dois aller dans la terre de Bire, pour
porter secours au roi Vivien. Les paiens l’assiégent
dans sa cité, et les chrétiens te réclament et t’implo-
rent.
L’empereur aurait voulu ne pas y aller.
— Dieu, fait-il, comme ma vie est lourde de peine !
Il verse des larmes et tire sa barbe blanche.

Ici prend fin l’histoire que Turold' raconte.

1. Ce dernier vers est probablement la « signature » du clerc


qui a composé la chanson de geste, Turold. Les clercs sont les
hommes d’ Eglise, seuls capables de créer une ceuvre littéraire,
4 une époque ou trés peu savent lire et écrire.
name He
no rkae
n e
d Beem
i
A ee
vay a
Pour mieux comprendre
La Chanson de Roland

La Chanson de Roland est une chanson de geste, pro-


bablement écrite dans les derniéres années du XI‘ sié-
cle (1090-1100) par un certain Turold.
Précisons tout d’abord ce qu’est une chanson de
geste. Le mot « geste » vient du latin gesta qui signi-
fiait «choses accomplies», d’ot «hauts faits,
exploits ». La chanson de geste est un poéme narratif,
un long texte en vers racontant les exploits d’un
héros. Les chansons de geste du Moyen Age appar-
tiennent donc au genre épique, au méme titre que les
épopées de |’Antiquité grecque ou romaine : |’I/liade
et l’Odyssée d’Homére, et l’Enéide de Virgile.
Outre sa beauté littéraire, La Chanson de Roland
doit une part de sa célébrité au fait qu’elle est la
premiére grande ceuvre en langue francaise. Pendant
tout le Haut Moyen Age (v‘-x°), on avait écrit en latin,

109
la langue de l’Eglise chrétienne, héritiére de l’Empire
romain. Les premiers textes en langue dite « vul-
gaire » (le francais, langue du peuple) apparaissent a
la fin du Ix* siécle, mais, pendant tout un siécle, il
s’agira exclusivement de vies de saints. La Chanson
de Roland \es dépasse largement par son ampleur et
sa qualité littéraire.
On pense en connaitre l’auteur par le dernier vers,
ot il se nomme: « Turoldus », forme latine du nom
Turold. Il s’agit certainement d’un clerc, c’est-a-dire
un homme d’Eglise :4 cette époque, |’Eglise est la
seule institution a diffuser le savoir, et elle le fait dans
sa langue, le latin. Dans ses écoles abbatiales, puis
cathédrales (dépendant d’un monastére ou d’un évé-
que), les clercs apprennent 4 lire et écrire en prenant
modeéle sur les auteurs de |’Antiquité. Le reste de la
société, le peuple mais aussi les nobles, ne sait en
général ni lire ni écrire. Toutes les ceuvres littéraires
seront donc diffusées oralement par des jongleurs.

Les chansons de geste


Elles ont eu un large public. Dans les chateaux, les
seigneurs et les chevaliers apprécient en connaisseurs
les récits de combats et les exploits guerriers. Mais
les chansons ont certainement été diffusées aussi sur
les routes de pélerinage, principalement vers Saint-
Jacques-de-Compostelle. Les pélerins, qui appartien-
nent a toutes les couches de la société, les ont entendu
réciter dans les monastéres ow ils faisaient halte. Sur
la route d’Espagne, ils s’arrétent pour voir a Blaye la

110
tombe de Roland, et 4 Saint-Seurin de Bordeaux son
olifant.
Ceux qui les présentent au public sont les jon-
gleurs, qui sont en quelque sorte des professionnels
du spectacle. Leurs talents sont variés : ils chantent,
dansent, miment, font des cabrioles et montrent des
animaux. Mais ce sont eux aussi qui transmettent les
ceuvres littéraires : ils savent par coeur des milliers de
vers qu’ils peuvent réciter. Avant méme d’étre fixées
a lécrit par des clercs, les chansons de geste ont cer-
tainement circulé de facon orale. Les jongleurs sont
capables d’improviser, et ils adaptent leur histoire au
public et au godt du jour, ce qui explique les nom-
breuses variantes et versions d’un méme récit.
Comme leur nom lindique, ces chansons sont
chantées, mais de facon trés simple, comme une sorte
de mélopée, la méme mélodie étant reprise 4 chaque
vers. Elles sont accompagnées 4 la viéle, instrument
de musique dont les cordes sont frottées par un archet
(un peu de méme type que le violon). Elles se pré-
sentent comme de longs poémes composés de laisses.
Ces laisses, sortes de strophes ou couplets de lon-
gueur variable (six a trente vers), regroupent des vers
de dix syllabes (décasyllabes) présentant tous la méme
assonance (retour de la méme voyelle en fin de vers).
Les chansons de geste traitent de sujets guerriers
empruntés a l’époque carolingienne (VII‘-IX* siécles).
Elles mettent en scéne des barons de Charlemagne
ou de son fils Louis le Pieux, engagés dans la lutte
contre les Sarrasins. Elles placent donc leur action
dans une période éloignée de trois siécles au moins,

111
puisque la plupart d’entre elles sont écrites aux XII°-
xu siécles. Il est probable que ces histoires ont été
conservées, mais aussi transformées, et véhiculées ora-
lement par des poémes, cantilénes ou complaintes,
qui ne nous sont pas parvenus. C’est seulement a la
fin du XI° siécle que ces récits de tradition orale, for-
tement légendaires, ont été mis par écrit, avec un
effort de composition littéraire, par des clercs comme
Turold. On pourra donc constater un écart considé-
rable entre la légende transmise par la chanson de
geste et histoire carolingienne.

Roncevaux: histoire et légende


Que nous livre donc l’historiographie, carolingienne
et arabe, sur les €vénements qui ont abouti a la bataille
de Roncevaux ?
Les documents carolingiens, essentiellement les
Annales royales (récapitulation des événements année
par année) et la Vita Karoli (Vie de Charles), du chro-
niqueur Eginhard, nous apprennent ceci: le 15 aoat
778, au retour d’une expédition victorieuse de Char-
lemagne en Espagne, l’armée, au passage des Pyrénées,
tombe dans une embuscade tendue par des Basques.
Dans cette bataille sont tués, avec beaucoup de guer-
riers, des dignitaires importants : le sénéchal Eggihard,
le maire du palais Anselme, et Roland, le comte de la
marche de Bretagne. Le lieu n’est pas nommé : Ron-
cevaux n’apparait que dans la Chanson, trois siécles
plus tard.
Les historiens arabes nous révélent que Charlema-
gne serait venu en Espagne a la demande du gouver-

112
neur de Saragosse Sulayman Al-Arabi, pour l’aider
dans sa révolte contre l’émir de Cordoue. Le roi passe
donc les Pyrénées avec deux armées et prend Pam-
pelune, mais 4 Saragosse, il est confronté au revire-
ment d’Al-Arabi. Aprés un mois et demi de siége
infructueux de la ville, il est obligé de regagner la
France a cause d’une révolte des Saxons. C’est la que
se place l’attaque de son arriére-garde par les Basques,
dans les défilés pyrénéens.
On peut donc voir que la tradition recueillie par la
chanson de geste a modifié lhistoire sur des points
essentiels : 3
- Elle donne a Roland une place centrale qu'il
n’avait pas : son nom n’était en effet mentionné qu’en
troisiéme position, et dans un texte (la Vita Karolz)
qui est déja postérieur de soixante ans aux événe-
ments. Elle fait de lui le neveu de Charlemagne.
- Elle magnifie considérablement |événement :
d’une campagne d’un an seulement qui s’achéve sur
un demi-échec militaire et un désastre humiliant dans
les Pyrénées, on passe a une campagne de sept ans qui
se termine par la prise de Saragosse et une victoire
totale sur l’émir Baligant (Episode totalement inventé).
- Enfin et surtout, les Basques, populations mon-
tagnardes mal soumises certes, mais déja chrétiennes
a cette €poque, se voient remplacés par les Sarrasins,
c’est-a-dire des peuples musulmans.
En fait, plus que l’époque carolingienne, la chanson
de geste refléte l’esprit de la période ot elle a été
écrite, la fin du xI° siécle. Charlemagne avait certes
combattu les Arabes d’Espagne, dont les incursions

i Me
menacérent le sud de la France du vu‘ au X* siécle.
Mais sans doute moins que d’autres peuples paiens,
les Saxons et les Avars, qu'il avait contraints a la
conversion, ou méme que d’autres princes chrétiens.
A la fin du xI‘, ce qui domine en revanche, c’est
Vappel a la premiére croisade lancé par le pape
Urbain II: la Palestine est tombée aux mains des
Turcs musulmans, ses communautés chrétiennes sont
menacées, ainsi que l’accés aux lieux saints (Jérusa-
lem). Dans ce contexte, le monde musulman cristal-
lise les peurs et donc l’hostilité du monde chrétien,
et l’on ne peut s’attendre a en trouver une image juste,
impartiale.

Le monde musulman
Comment apparait-il dans les chansons de geste, et
particuliérement dans La Chanson de Roland ?
Les paiens sont toujours représentés comme
innombrables, en tout cas en nombre supérieur aux
chrétiens. Le chiffre de cent mille hommes, pour
larmée de Marsile opposée aux vingt mille de
l’arriére-garde, est peu vraisemblable. Ces « exagéra-
tions » sont de régle dans le genre épique, et elles ont
pour effet d’accroitre le mérite des chevaliers francs.
Leur victoire contre un ennemi trés supérieur en
nombre prouve de plus qu’ils sont aidés par Dieu.
Les Sarrasins sont dépeints de maniére caricaturale.
Leur apparence physique inspire en général la crainte,
ainsi par exemple les Noirs du roi de Carthage et
d’Ethiopie, « effrayants et furieux », « qui n’ont de
blanc que les dents ». Avant le eombae ils font preuve

114
de présomption, de vantardise, mais ce qui les carac-
térise par-dessus tout, c’est leur fourberie. Certains
noms, forgés de toutes piéces, suggérent cette idée de
mal, de fausseté : Malprimis, Malsaron, Margarit, Fal-
saron. Caractéristique aussi, le paien qui, sur le champ
de bataille, feint d’étre mort pour s’emparer de l’épée
de Roland. Mais le type le plus achevé du trompeur
est Blancandrin, dont le nom suggére sans doute de
« blanches » paroles faites pour séduire les esprits.
Quelques évocations, cependant, de paiens beaux
et vaillants, en général suivies du commentaire « Ah,
sil avait été chrétien !...» Il est nécéssaire en effet,
pour faire valoir les Francs, de leur donner des adver-
saires dignes d’eux, ainsi Baligant, qui affronte vail-
lamment Charlemagne, alors que Marsile meurt
misérablement. I] faut aussi penser que ces paiens
pourront a la fin étre convertis... et faire de bons
barons chrétiens !
Leur perversité essentielle tient en effet a leur reli-
gion. Et la religion dépeinte n’a évidemment pas
grand-chose a voir avec la réalité. L’islam, religion
profondément monothéiste, hostile 4 toute représen-
tation du divin, se voit dépeint dans ces textes comme
polythéiste et idolatre. Polythéiste, avec une sorte de
trinité malfaisante: Mahomet, présenté comme un
dieu, accompagné de Tervagant et d’Apollin (dont le
nom vient peut-étre de l’Apollon de la mythologie
grecque). Non contents d’avoir de faux dieux, les
paiens sont idolatres, et adorent des statues de métal
précieux quils brisent lorsqu’ils ne sont pas satisfaits
de leur protection !

115
Cette caricature de l’islam est-elle intentionnelle ou
provient-elle de l’ignorance ? Il semble qu’au xr‘ sié-
cle, ce soit ignorance 4 ce sujet qui domine, dans le
monde chrétien. Violence, hérésie, débauche, voila ce
qui semble caractériser le monde musulman dans la
prédication de la croisade, et contre ce monde, la
seule riposte possible est la guerre sainte. C’est seu~
lement a partir du siécle suivant qu’auront lieu des
tentatives pour connaitre les textes du Coran et des
penseurs arabes. Et cette recherche ne sera le fait que
d'une petite minorité d’intellectuels éclairés.
L’ignorance des auteurs occidentaux se marque
aussi dans le tableau de la société musulmane, qu’ils
ne parviennent a imaginer que sur le modéle de la
société féodale chrétienne. Quelques titres « exo-
tiques », émir ou calife, ne doivent pas faire illusion :
les Sarrasins sont comtes ou barons, ils ont les mémes
gestes (donner ou recevoir le gant) que les chevaliers
francs. La reine Bramimonde va méme parler a ses
chanoines !
Ce qui semble finalement le plus conforme 4 la
réalité, c’est ’image d’un monde oriental riche, pros-
pére et raffiné. L’or, les pierres précieuses brillent a
profusion dans les armements, les bijoux. Méme s’il
faut faire la part de l’exagération épique, les trésors
de l’Orient ne sont pas seulement une légende. Les
paiens savent les Francs avides de ces richesses :
Poffre de Blancandrin, le convoi de chameaux et de
mulets chargés d’or et d’argent, ne les laisse pas indif-
férents, pas plus que ne le seront les croisés en Orient.

116
Le monde féodal chrétien
Face au monde oriental, la chanson de geste dresse
un monde antagoniste, celui des chevaliers chrétiens.
Elle met en scéne leur affrontement comme une lutte
toujours renaissante entre les forces du bien et celles
du mal. Le monde féodal est mis au service de la foi
chrétienne, avec son empereur, son archevéque Tur-
pin et ses guerriers. Pas de nuance, pas de compromis
dans cet affrontement : « Paiens ont tort et chrétiens
ont droit », dit Roland avant la bataille. Les paiens
doivent mourir ou se convertir.
Mais si le monde féodal est animé, dans la chanson
de geste, par le service de Dieu, il n’en reste pas moins
un monde qui a ses valeurs propres, celles d’une aris-
tocratie guerriére. Le service du seigneur, ou suzerain,
est essentiel: c’est pour Charlemagne que Roland
conquiert des terres, qu’il se dépense sans compter
sur le champ de bataille, c’est pour lui qu’il meurt.
La trahison est précisément ce qui met en péril le
lien féodal. Le crime de Ganelon est d’avoir trahi son
suzerain Charlemagne pour assouvir une vengeance
personnelle. C’est la légitimité de cette vengeance per-
sonnelle qu’il plaidera lors de son procés. Ce genre
de conflit entre intérét personnel ou intérét du lignage
d’une part, et intérét du suzerain d’autre part, n’est
pas rare dans la société féodale. Ganelon correspond
4 un type trés présent dans l’univers de la chanson
de geste: celui du baron révolté contre l’autorité
royale. Pour cette raison, il n’est pas représenté
comme un traitre de comédie: il est beau, de belle
prestance, courageux, et dans un premier temps sou-

117
cieux de défendre le prestige de son suzerain. Mais
la rancceur, la haine contre Roland lui fait oublier son
serment de fidélité. La sentence qu’établit le « juge-
ment de Dieu » est sans appel : il meurt comme traitre
et parjure. Il ne peut y avoir de vengeance person-
nelle: trahir son rival conduit a trahir son suzerain,
et trahir son suzerain, c’est trahir Dieu et la chré-
tienté.
Les autres liens de fidélité sont présents dans la
chanson, méme s’ils sont moins déterminants. Fidélité
au lignage : le chevalier ne saurait faillir 4 son honneur
guerrier sans porter atteinte 4 la réputation de tout
son lignage. C’est ce qu’invoque Roland quand il
refuse de sonner du cor. Mais c’est avec Ganelon et
ses trente parents qui s’associent 4 son sort que la
solidarité lignagiére est le mieux mise en évidence.
D’autres chansons de geste placeront au premier plan
le conflit entre fidélité au lignage et fidélité au suze-
rain.
Faut-il parler, 4 propos de La Chanson de Roland,
de fidélité 4 une patrie ? Pour les historiens, il n’existe
guére encore, a cette époque, de sentiment national.
La France, c’est avant tout la terre de Charlemagne,
le suzerain, qu'il faut défendre. Mais on ne saurait
nier que « la douce France », « la Terre des Aieux »,
est €voquée avec une tonalité affective rare a cette
époque.

118
Roland, le bon vassal 7
Si Roland est devenu trés tét une image légendaire,
c’est parce qu il est une incarnation, au plus haut
degré, des valeurs féodales. Plus qu’un personnage,
au sens moderne du terme, il est un type. II est le
vassal par excellence, totalement dévoué a son suze-
rain, et ce dévouement s’exprime avant tout dans sa
fonction guerriére: «C’est pour ces coups que
lempereur nous aime. » I] conquiert terres et villes
pour son seigneur, sans ménager sa peine, « sans
craindre de perdre cuir ou poil. » C’est la l’essence
méme de sa vie, et les pensées qui l’habitent au
moment de sa mort, avant de se tourner vers Dieu,
sont caractéristiques : les hommes de son lignage, la
douce France, Charlemagne. On a souvent remarqué
qu’il n’a pas une pensée pour la belle Aude, qui, elle,
mourra de douleur pour lui ! Mais nous sommes dans
lunivers épique, et non romanesque, et la dame ne
joue pas encore un bien grand rdéle dans l’esprit du
chevalier !
De cet univers essentiellement guerrier, Roland a
aussi les défauts, ou du moins les tentations. C’est de
cela, et non d’une quelconque psychologie, que reléve
sa « démesure ». Folle témérité, orgueil que met en
relief la scéne du cor, avant la bataille. « On ne chan-
tera pas sur moi une mauvaise chanson » : le souci de
sa gloire personnelle et de celle de son lignage, de ce
qu’on appellerait de nos jours « son image person-
nelle », le conduit 4 faire preuve d’une inconscience
coupable, a mettre en péril les intéréts du groupe,
donc ceux de Charlemagne et de la chrétienté. Face

119
4 cette démesure se dresse Olivier, qui représente la
lucidité. « Roland est preux, et Olivier est sage »: la
formule est restée, un peu schématique, car Olivier
ne sera pas moins héroique au combat.
Mais le couple Olivier-Roland n’est pas seulement
la froide incarnation du cliché médiéval qui oppose
Sapientia (« sagesse ») a Fortitudo (« courage »). Si le
« couple » a frappé les esprits au point que les deux
prénoms ont fréquemment été donnés a des fréres
dans les familles de l’époque, c’est parce qu’il incar-
nait l’amitié fraternelle. C’est dans ce domaine, et non
dans celui de l’amour, que se manifeste la tendresse,
Vhumanité du héros, en cela parfaitement conforme
a la tradition épique. On se souvient du couple formé
par Achille et Patrocle dans I’I/iade.
Bien que guetté — 1a encore comme tous les grands
héros épiques — par la démesure, Roland va connaitre
une fin qui se présente comme une apothéose. Il
meurt en héros, tourné vers l’ennemi et les yeux
ouverts, pour le triomphe de son suzerain, mais aussi
de son Dieu. Il meurt en martyr, rachetant sa faute,
et Dieu accepte son sacrifice, puisqu’il lui envoie ses
anges et l’accueille dans son paradis.
Si Roland incarne le parfait vassal, Charlemagne
est LE souverain. Mais pour cela, il a fallu recourir
au Charlemagne de la légende, et non a celui de l’his-
toire.
Charlemagne : histoire
Premiére surprise quand, venant de La Chanson de
Roland, on part 4 la recherche du Charlemagne his-
torique : a l’époque de Roncevaux, en 778, il a trente-
six ans et n’est pas encore empereur. II est roi des
Francs depuis dix ans et sera couronné empereur
d’Occident a Rome, par le pape, le jour de Noél de
lan 800. Ce titre d’empereur fera de lui un person-
nage a part, au-dessus des autres rois chrétiens: il
devient le successeur des empereurs romains, d’un
prestige sans égal. On le dit empereur d’Occident,
car un empire romain d’Orient existe encore, a
Byzance (la Constantinople romaine, |’actuelle Istan-
bul).
Seconde surprise: on ne |’appelle pas Charlema-
gne, mais Charles. Le nom de Charlemagne, qui vient
du latin Carolus magnus (« Charles le Grand »), ne
lui sera donné qu’aprés sa mort, au IX siécle.
Son apparence physique a aussi été modifiée par la
légende : la réalité historique nous est connue par le
portrait que trace de lui la Vita Karolt. Le texte a été
écrit en 840, donc bien aprés sa mort (812), mais par
son ami et chroniqueur Eginhard, qui l’a longuement
fréquenté. II le décrit a l’époque ou il l’a connu, déja
vers la cinquantaine, « avec le sommet de la téte rond,
les yeux grands et vifs, le nez excédant un peu la
grandeur moyenne, de beaux cheveux blancs, la face
gaie et joyeuse ». Charlemagne est de belle stature,
surtout pour son époque: il mesure prés de deux
métres. Mais Eginhard mentionne aussi le cou gras et
trop court, le ventre trop gros et la voix faible. Le

121
portrait reste malgré tout celui d’un colosse assez
impressionnant. Et la fameuse barbe ? Tout comme
son portrait par Eginhard, les représentations de son
époque (des monnaies, une statuette conservée au
Louvre) le montrent moustachu, mais jamais barbu :
la barbe fleurie, c’est-a-dire blanche, ne lui sera prétée
que par la légende, comme signe de majesté et de
sagesse.
Charlemagne est avant tout un souverain guerrier,
qui étonne ses contemporains par ses campagnes mili-
taires, au moins une par an. I] soumet et convertit de
force au christianisme des peuples d’Allemagne et
d’Europe centrale, Saxons et Avars. Mais il combat
aussi des peuples déja christianisés, Bavarois et Lom-
bards. Ses interventions en Italie du Nord (Lombar-
die) font de lui le protecteur de la papauté. S’il lutte
contre les Sarrasins aux frontiéres de son empire
(dans le sud de la France et au-dela des Pyrénées),
ses relations avec les peuples musulmans ne sont pas
toujours guerriéres: il échange des ambassadeurs
avec le calife de Bagdad, Harun Al-Rachid, et il recoit
de lui des présents fabuleux pour |’époque : une hor-
loge et un éléphant !
L’étendue inouie de son empire l’oblige 4 une
ceuvre considérable d’administrateur. Pour gouverner
toutes ses provinces, il installe a leur téte des comtes
et des évéques, et fait contrdéler ceux-ci par ses repré-
sentants personnels itinérants, les mss dominici
(« envoyés du maitre »). Surtout, il instaure des lois
valables pour tout l’empire, consignées dans des capi-
tulaires :son ceuvre de législateur est considérable.

122
Importante aussi son ceuvre culturelle: sous son
régne, on se soucie de revenir 4 un emploi plus correct
de la langue latine. Il créera des écoles pour former
les religieux et les fils de l’aristocratie. D’ow cette
image moderne, un peu mythique, de Charlema-
gne qui aurait « inventé l’école » !

Charlemagne, le souverain idéal


La chanson de geste met en scéne un personnage
déja totalement légendaire. On a pu mesurer la dis-
tance qui sépare sa description du portrait historique.
Son Age fait également l’objet d’un grossissement
caractéristique du genre épique: les deux cents ans
évoqués l’apparentent aux patriarches de la Bible (ot
Abraham est dit 4gé de cent soixante-quinze ans a sa
mott).
Son image de roi guerrier, conforme a lhistoire,
s affirme vigoureusement: il est a la téte de ses
hommes dans la bataille, et combat personnellement
contre l’émir Baligant. II est nécessaire, dans l’optique
épique, qu’un roi soit vaincu par un roi (de méme
que Roland, neveu de Charlemagne, est celui qui tue
Jurfaret, fils du roi Marsile). Que ce combat soit en
contradiction avec l’4ge qui lui est attribué n’a aucune
importance pour la chanson de geste: le souverain
idéal est a la fois un grand guerrier et un sage.
Le roi représente aussi, dans |’imaginaire médiéval,
le plus haut degré de la justice. Le Charlemagne his-
torique avait été un grand législateur, mais la chanson
tient avant tout a le présenter conforme 4 l’idéal de
Page féodal du xI° siécle. Le roi exerce la justice de

AZo
maniére collégiale : il organise et garantit la procé-
dure, mais c’est le conseil des barons, et non lui, qui
a le droit de juger.
Derniére composante de son image: le caractére
religieux de sa souveraineté. C’est le résultat d’un
long processus. Le Charlemagne de histoire avait
déja beaucoup fait en son temps pour la propagation
du christianisme et la réforme de |’Eglise. Protecteur
de la papauté, il apparaissait comme le chef de la
chrétienté. Aprés lui, les empereurs allemands essayé-
rent de ravir aux papes leur autorité sur le monde
chrétien. Leur propagande eut donc tendance 4a
accentuer le caractére sacré de la fonction impériale
et par conséquent a infléchir dans ce sens l'image de
Charlemagne. A partir de la fin du XI‘ siécle, quand
se répand l’appela la croisade, on va faire de lui le
souverain qui a rassemblé |’Occident dans la lutte
contre le monde musulman.
La Chanson de Roland le représente donc comme
le souverain inspiré par Dieu, qui lui envoie des
songes prophétiques, et va méme arréter miraculeu-
sement pour lui le soleil. Guidé par l’archange
Gabriel, il devient le véritable intermédiaire entre
Dieu et les hommes, chargé de conduire son peuple
dans l’accomplissement des desseins divins.
Dans cette optique, on comprend que La Chanson
de Roland ne puisse s’arréter 4 la mort du héros a
Roncevaux. Au-dela d’un destin individuel, la chan-
son de geste, comme toute grande ceuvre épique,
traite du destin collectif de tout un peuple, ici le
peuple chrétien. Ce destin, porté par Charlemagne,

124
s'accomplit dans la victoire finale et le baptéme de
Bramimonde. Mais comme |’effort sans cesse renou-
velé des croisades et de la conversion, il est sans cesse
remis en jeu, et Charlemagne, dans les derniers vers,
est envoyé par Dieu vers une nouvelle mission.

TABLE

|EPS GE ae erp eee ne 9


TESST Zia ne ae a ih
2. Le conseil de Charlemagne ...............:.000000 15
Bene LOAN SEIRIE Esra ehe cra Pecan ccexecsovansSone as 25
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8. Le retour de Charlemagne ..............:s000000 W
Dee CITMBPES ANID ANIL wetrio eet ac te scese Ste ccosenceeds 83
Dea DCMe. ce scsspercsecsepetssceccucsncd
sniensceens oN
Pour mieux comprendre La Chanson de Roland 109
« Pour l’éditeur, le principe est d’utiliser des papiers composés de fibres natu-
relles, renouvelables, recyclables et fabriquées 4 partir de bois issus de foréts
qui adoptent un systéme d’aménagement durable. En outre, |’éditeur attend de
ses fournisseurs de papier qu’ils s’inscrivent dans une démarche de certification
environnementale reconnue. »

Composition PCA - 44400 Rezé


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Lot n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées a la jeunesse
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En pleine guerre contre les Maures,
Roland, le neveu de l'empereur
Charlemagne doit faire face a un ennemi
personnel assoiffé de vengeance, et
a un ennemi militaire prét 4 tout pour
La bataille de Roncevaux,
remporter la victoire. Le vaillant chevalier Rua an ontyh,
se trouve pris dans une embuscade, mais, est un fait historique avéré,
armé de sa force et de son courage, il va mais elle est aussi
tenir téte aux ennemis. La bataille sera eee sent
perpétuée, a travers le
terrible, tout comme la vengeance de Ei dane Vershatiiaine
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