LL 6 – Proposition de corrigé
Problématique
En quoi cette scène de procès permet-elle la mise au jour de dynamiques sociales
implicites ?
1) Lignes 1 à 14 : l’exposition des faits
L’exposition des faits
- L.1 H.2 utilise lui-même le champ lexical du procès avec le verbe « exposer »
- Les questions qui sont posées semblent ressortir de l’interrogatoire puisqu’elles
fonctionnent avec des reprises sur le mot et exigent des clarifications : « jamais je n’ai
accepté d’aller chez lui »/ « Vous n’allez jamais chez lui ? » (l. 2-3), « tu t’es toujours tenu
en marge… »/ « Un marginal ? » (l.8-9)
- Dans ce qui s’installe comme un procès où F. et H.3 se retrouvent à jouer le rôle de juges,
H.1 et H.2 cherchent à s’assurer qu’ils sont bien compris : « vous comprenez » l.7, « si on
veut. Mais je dois dire que… » l.10 (épanorthose)
Qui révèle déjà l’impossibilité tragique de se comprendre
Cependant, malgré les précautions de chacun, le quiproquo est immédiat :
- H.2 utilise l.2 l’expression « jamais je n’ai accepté d’aller chez lui » au sens figuré
- Mais l.3, F. la comprend au sens propre, et H.1 de même ligne 4, ce qui provoque son
incompréhension et son agacement comme le montre la question rhétorique « qu’est-ce
qu’il raconte ? »
- H.2 est obligé alors de souligner le quiproquo avec la négation syntaxique totale « Ce
n’est pas de ça que je parle » l.5 avant de tenter de s’expliquer par des épanorthoses
successives qui vont chercher à préciser sa pensée : « J’allais le voir. Le voir, c’est vrai.
Mais jamais, jamais je ne cherchais à m’installer sur ses domaines… dans ces régions
qu’il habite… »
Et soulève immédiatement des questions sociales
- L.6 la métaphore « sur ses domaines » renvoie à l’univers de la féodalité et de la
noblesse : on dirait que H.1 est un grand propriétaire terrien et H.2 un simple locataire,
voire un squatteur, et que c’est justement ce dont il se défend avec l’usage de la négation
- L.6-7 la métaphore « je ne joue pas le jeu » renvoie peut-être à une célèbre citation de
William Shakespeare « Le monde entier est un théâtre, Et tous, hommes et femmes, n’en
sont que les acteurs. Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles ». De façon générale,
l’idée que le monde social est un théâtre est connue depuis l’Antiquité et a été largement
exploitée par l’Eglise catholique à partir du 17ème siècle pour mettre en garde les fidèles
contre l’orgueil et l’hypocrisie. En reprenant cette idée de jeu social, H.2 se distancie
explicitement des normes sociales et les présente de façon péjorative
- L.8-9 le polyptote / la reprise sur le mot « en marge… / Un marginal ? » révèle la posture
de H.1 qui lui, n’étant pas en marge, peut observer que son ami H.2 l’est, ainsi que la
posture de H.3 qui est une posture de condamnation, puisque « marginal » est un terme
connoté péjorativement : en l’employant, il montre que l’idée que H.2 se tienne à l’écart
des normes sociales le révolte
- L. 10-11, la réponse de H.1 semble alors teintée de condescendance, l’épanorthose « il a
toujours gagné sa vie… il n’a jamais rien demandé à personne » montre que H.2 est loin
d’être un mendiant, mais le fait d’avoir besoin de le préciser paraît un peu surprenant
- Et d’ailleurs le ton de H.2 lorsqu’il répond « Merci, tu es gentil… » est sujet à
interprétation : remercie-t-il vraiment H.1 de s’être porté garant de lui ou fait-il preuve
d’ironie ?
Ce premier mouvement correspond à l’exposition des faits. H1 et H2 l’utilisent pour poser
des éléments de contextualisation psychologique mais également sociale. Leurs
différences sociales et de rapport aux normes sociales apparaissent immédiatement.
2) Lignes 15 à 35 : un acte d’accusation
L’accusation : H1 aurait piégé H2
- H.2 change de ton dès la ligne 15, avec l’impératif emphatique « figure-vous » et la
tournure négative « il ne le supporte pas »
- Il va utiliser le champ lexical de la prédation pour décrire l’attitude de H.1 : « à toute
force » (hyperbole), « m’attirer », « que je ne puisse pas en sortir » (négation totale), « un
piège », « une souricière »
- On remarque les nombreuses occurrences du pronom personnel « il » qui désigne H.1 et
en fait une sorte de présence encerclante et menaçante qui mime le piège qui se referme
sur H.2 l.15, 16, 17, 19, 22, 26, 27
- Par ailleurs le passage du présent de vérité générale (l. 15-16) au passé composé à partir
de la ligne 17 suggère la préméditation de H.1 : c’est parce que de façon générale il ne
supporte pas la marginalité de H.2 qu’il a décidé un jour de le piéger ; l’expression « il a
profité d’une occasion » l. 19 confirme que H.2 est persuadé que H.1 a prémédité son
coup.
La mise au jour d’une dynamique de pouvoir
- Le piège a selon H.2 consisté à faire valoir la supériorité sociale de H.1, on le voit au
champ lexical de la réussite professionnelle : « promotion », « avantages », « ses
relations », « quelqu’un de bien placé »
- H.2 montre comment de son côté il était en position d’admiration avec l’expression « je
l’avais félicité » l.22 mais on constate sa réticence à avouer son envie avec l’euphémisme
l.26 « j’ai marqué comme une nostalgie » (il a sans doute marqué du regret ou de la
jalousie)
- Il décrit alors comment le piège s’est refermé sur lui : il a fait preuve d’imprudence
(comparatif de supériorité « je me suis avancé plus loin que je ne le fais d’ordinaire ») et
H.1 en a profité pour devenir acteur : c’est ce que montrent les constructions où H.1 est
sujet des verbes et H.2 complément d’objet : « il m’a offert », « de me proposer » : ces
constructions grammaticales illustrent la prise de pouvoir de H.1 sur H.2.
L’incompréhension qui persiste
- Cependant H.2 n’arrive pas à se faire comprendre de ses interlocuteurs, on le voit dès la
l.18 à la reprise interrogative sur le mot « Une souricière ? » qui exprime
l’incompréhension totale de H.1, H.3 et F.
- L.20 la reprise sur le mot par F. devient carrément comique, mais surtout moqueuse, on est
dans le registre satirique « Une souricière d’occasion ? »
- La réplique de H.1 l.21 qui vient interdire la moquerie avec l’impératif négatif « ne riez
pas » n’implique pas pour autant qu’il comprenne ce que cherche à lui dire son ami,
comme le montre l’impératif « Quelle souricière, dis-nous… » qui exprime une demande
d’éclaircissement
- De façon générale, ses encouragements expriment son écoute attentive mais ne sont pas
dénués de condescendance « dis-nous… » l.21, « Continue. Ça devient intéressant… »
l.24, « Continue, je t’en prie » l.33 ce qui signifie qu’il comprend sans comprendre
vraiment : H.1 comprend enfin ce que lui dit H.2 mais ne le prend pas au sérieux pour
autant
- Surtout, les réactions de F. et H.3, plus naïves que celles de H.1, expriment
l’incompréhension totale : « Eh bien, je trouve ça gentil… », l.29, « Vous ne trouvez pas
ça gentil ? Moi on me proposerait… » l.32. Le fait que les deux personnages parlent à
l’unisson donne une valeur collective, générale à leur incompréhension : s’ils ne
comprennent pas le raisonnement de H.2, ce n’est pas à cause de leurs limitations
personnelles, mais parce que le discours que tient H.2 est socialement incompréhensible :
les normes sociales de leur monde interdisent de voir de la méchanceté dans la « gentille »
offre de H.1
- H.2 comprend alors que son point de vue est socialement inaudible, et c’est ce qui le
désespère, comme le montre la didascalie « gémit » l.30 et le registre tragique de sa
réplique l. 32 « A quoi bon continuer ? je n’y arriverai pas. »
Ce deuxième mouvement correspond à l’acte d’accusation : H2 rend explicite le fait qu’il
accuse H1 d’être manipulateur et dominateur. H1, H3 et F avouent ne pas comprendre
l’interprétation de H2 et révèlent ainsi adhérer à des normes sociales différentes.
3) Lignes 36 à 56 : une vaine plaidoirie
Une plaidoirie ambivalente dans laquelle H2 se présente comme victime consentante
- H.2 affirme toujours sa posture de victime, on le voit avec la métaphore filée par laquelle
il s’animalise à partir de la ligne 39, reprenant d’abord le motif de la souris dans la
souricière (« me laisser tenter, m’approcher de l’appât, le mordre », « je me suis installé
tout au fond de la cage », « il m’a tenu dans le creux de sa main, il m’a examiné ») mais
en convoquant aussi l’image du chien bien dressé (« conduit à la place qui m’était
assignée », « j’avais une place ici », « je m’en flattais » )
- Cependant il reconnait aussi s’être jeté lui-même dans le piège, c’est ce qu’il montre avec
le parallélisme « je pouvais reculer […] ou alors je pouvais me laisser tenter » et
l’antithèse « ainsi je restais dehors […] et j’aurais été pris et conduit à la place qui m’était
assignée, là-bas, chez lui » dans sa réplique des lignes 36 à 41
- Il va même jusqu’à avouer avoir mis une sorte de zèle à se laisser prendre, c’est le sens de
l’expression « Mais j’ai fait mieux… » qu’il laisse en suspens dans une réticence qui
s’explique par la honte rétrospective qu’il éprouve à rappeler ce souvenir douloureux
comme le montre la question rhétorique « mais comment ai-je pu ? » l. 43
- Il reprend alors la métaphore du jeu social qu’il file à la fin de notre extrait pour montrer
comment lui-même a souhaité y participer : « j’ai joué le jeu qu’on y joue. Conformément
à toutes les règles » l. 47, « je jouais leur jeu à fond » l. 49-50
- Cette métaphore change cependant de sens : il ne s’agit plus de jouer comme un acteur
mais de jouer comme un joueur, et H.2 révèle lui-même sa propre incompétence, on le
voit au discours indirect libre ironique qui nous fait entendre ses pensées d’alors, lorsqu’il
s’est cru capable de jouer dans la cour des grands : « Sa protection, fi donc, je n’en avais
pas besoin, j’avais aussi une place ici, chez eux… une très bonne place » l. 48-49
- Ce « mauvais coup » l’a selon lui mis à la merci de H.1 et l’a fait perdant de ce jeu : il
utilise encore le discours indirect libre pour retranscrire ce qu’il pense avoir été les
pensées de H.1 « Voyez-vous ça, regardez-moi ce bonhomme… » et l’antithèse satirique
pour souligner le mépris avec lequel H.1 aurait perçu sa tentative « ah mais c’est qu’il
n’est pas si petit qu’on le croit… il a su mériter comme un grand… »
L’échec de la communication
- L’extrait se termine cependant par une aporie : à la fin de sa tirade H.2 s’interrompt lui-
même avec une question rhétorique « Oh mais qu’est ce que vous pouvez comprendre… »
l. 55
- Et la réponse lapidaire de H.3 le confirme (« Pas grand-chose, en effet » l. 56) : il n’a pas
pu convaincre son auditoire, H.3 et F. qui étaient chargés de juger leur conflit.
Dans ce dernier mouvement, H2 plaide pour défendre son interprétation de la situation
qu’il a rapportée. Il ne convainc cependant pas son auditoire, car la différence sociale qui
l’éloigne de H1 reste indicible.
Eléments d’ouverture :
La forme du procès peut faire penser au roman posthume de Franz Kafka, Le Procès
ou au procès de Meursault dans L’Etranger d’Albert Camus. Cependant, ces deux romans
présentent des héros victimes de normes sociales absurdes alors que dans la scène qui nous
occupe, Nathalie Sarraute ne cherche pas à dénoncer des normes dénuées de sens mais plutôt
à montrer les effets que les catégories sociales peuvent avoir sur les relations
interpersonnelles.