Partie
Forum2 Des problématiques transversales
L’appropriation des droits fonciers.
Tout s’achète et tout se vend facilement, en Afrique.
Tout, sauf la terre.
Joseph Comby ([Link]@[Link])___
D ans la bourgade la plus reculée, se procurer de l’or ou
un ordinateur, est moins compliqué que d’acquérir léga-
lement un bout de terre. Ces dysfonctionnements tiennent
au fait que 50 ans après les Indépendances, les États ont
conservé les principes du système foncier colonial, taillé sur
mesure pour servir les intérêts du pouvoir en place.
Joseph Comby, Un système foncier colonial à bout en contrôler les mutations ultérieures et à les « formaliser ». Des cadastre *s
consultant, est de souffle. Les principes de base des (ventes ou successions) et en conserver sommaires sont dessinés, différents
membre du législations foncières sont donc res- les preuves irréfutables. types de certificats et d’attestation
Comité technique tés ceux qui avaient été introduits à Toujours en vigueur, le système sont distribués, pour « sécuriser »
« Foncier et la fin du siècle par les puissan- fonctionne cependant de plus en ces droits. L’utilité pratique de ces
développement » ces coloniales, s’inspirant du système plus mal. Deux raisons de nature programmes, qui partent de bonnes
de la Coopération appliqué par l’empire britannique en différente à cela : intentions, reste pourtant faible tant
française. Australie à partir de la loi Torrens de – Dans des pays chauds et humides que la loi continue à les considérer
, avec quelques aménagements. où les moyens administratifs sont comme de simples droits d’usage,
Textes et Le système Torrens d’origine était en limités, la conservation de la docu- que leurs mutations ne sont pas lé-
références effet franchement génocidaire. Non mentation foncière censée garantir galement reconnues et enregistrées,
disponibles sur seulement il niait l’existence de tous définitivement les droits des pro- et que toute notion de prescription
[Link]- droits territoriaux préexistant à la priétaires, est une fiction. Le plus acquisitive * est rejetée.
[Link] conquête coloniale, mais il refusait souvent, les services fonciers n’ont Est-ce à dire que les acteurs écono-
même d’envisager que les aborigè- plus à conserver que des amas de miques sont condamnés à demeurer
nes puissent être des sujets de droit cellulose, mangés enfermés dans un
(il faudra attendre un référendum de par les insectes.
«
système coutumier
pour reconnaître les survivants – Compte tenu de le système “normal” traditionnel, géré
comme Australiens). l’importance des par des chefferies
Les systèmes introduits en Afrique taxes et des bak- des titres fonciers et des lignages, qui
seront donc des systèmes Torrens édul- chichs à régler dénie à la terre sa
corés : comme en Australie, l’État co- pour l’enregis- ne fonctionne valeur marchande,
lonial se considère comme le fondateur trement des muta- alors que ce qu’elle
du droit de propriété, grâce à la produc- tions, celles-ci ne correctement que sur produit est commer-
tion de « titres fonciers », mais à l’in- sont généralement cialisé ? En réalité, le
verse de l’Australie, il admet l’existence pas enregistrées si une infime partie des système coutumier
de « droits indigènes », individuels ou bien que l’écart va
»
n’est souvent plus
collectifs, d’origine coutumière. Avec croissant entre les terrains qu’un jeu d’ombres,
une importante réserve cependant : indications qui fi- dès que des intérêts
ces droits indigènes ne sauraient être gurent dans la documentation fon- financiers sont en jeu. Comment ima-
que des droits d’usage, non cessibles, cière subsistantes et la réalité du giner que dans une société où l’agri-
et donc sans valeur marchande. Jamais terrain. culture et l’immobilier sont devenus
des droits de propriété au sens strict La modernisation des services (in- marchands, le foncier qui bénéficie,
(cf. encadré). La propriété est une af- formatisation) et la « restauration » de du fait de ces productions, d’une rente
faire trop sérieuse pour la laisser aux la documentation foncière, parfois en- bien réelle, puisse être épargné par cette
indigènes ; elle passe par le cadastre * gagées grâce à l’aide internationale, même marchandisation ?
et le bornage ; elle doit être « inviola- sont autant d’occasions de falsifications Alors, puisque la loi interdit les
ble et imprescriptible ¹ » ; seule l’Ad- ou d’arrangements. Si bien que le sys- transactions financières sur les ter-
ministration coloniale peut la créer, tème « normal » des titres fonciers, ne rains coutumiers, puisque les textes
fonctionne correctement que sur une officiels n’y tolèrent que des droits
. En France, la propriété a toujours infime partie des terrains urbains et, d’usage, le processus irrésistible de
été fondée sur la « prescription a fortiori, des espaces ruraux. la marchandisation du foncier se
acquisitive * » : un droit de propriété réalise sans la loi. Le phénomène est
ne peut plus être revendiqué par son Le développement d’un système bien sûr beaucoup plus actif en milieu
titulaire ou ses ayants droit, s’il a moderne néo-coutumier en marge urbain et périurbain où l’on voit les
négligé de le faire pendant trente ans. de la loi. Pour pallier à cette faillite, anciens chefs de terre se transformer
Si bien qu’ipso facto, le possesseur depuis une quinzaine d’années, des en grands propriétaires et où le marché
d’un terrain en devient le propriétaire programmes de sécurisation des droits des terrains coutumiers bat son plein,
légitime : je suis propriétaire parce coutumiers* ont été entrepris dans plu- comme celui des terrains titrés déte-
que je me comporte comme tel et que sieurs pays. À défaut de transformer les nus par des propriétaires ne disposant
personne n’a apporté une preuve du droits coutumiers * en droits de pro- plus de titres en règle. Il gagne aussi
contraire, depuis au moins trente ans. priété, ils visent à les « reconnaître » les zones rurales plus reculées où la
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nº 57 — janvier – mars 2012
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gestion coutumière des terres inclut
de facto des relations marchandes et Les mots, les droits et les choses
où, déguisés en « agrobusiness men »
des citadins tâchent de s’y tailler des
domaines.
Il est fascinant d’y voir les acteurs
E A , la
propriété, définie comme le droit
d’utiliser une chose et d’en disposer (la
est plus vaste que lui.
Les droits privés d’individus ou
de familles sur leurs terres sont
bricoler spontanément un nouveau sys- conserver, la détruire, la donner…), est aussi vieux que l’agriculture. Ils ne
tème foncier, sans loi mais non sans immémoriale. Mais un terrain n’est doivent pas être confondus avec les
règle, qui ressemble étrangement au pas une chose. C’est un espace sur droits communs d’un groupe social
vieux système européen d’avant le ca- lequel s’exercent des droits. À propre- sur son territoire. Il est impossible de
dastre *. Alors que le taux d’alphabé- ment parler, être propriétaire foncier, cultiver sans avoir la possibilité de
tisation est encore faible, des « petits c’est donc être propriétaire de droits protéger la plante, de la surveiller, de
papiers », en fait des conventions de sur un espace. Sachant que plusieurs récolter, de sélectionner les meilleurs
vente et des accords de succession, sont droits différents peuvent coexister sur sujets pour les replanter, etc., alors
rédigés sur ordinateur par des sortes le même espace et être la propriété de qu’une société basée sur la chasse et la
d’écrivains publics ² ; le bien est décrit, titulaires différents. cueillette peut se contenter de droits
l’identité des détenteurs des parcelles Mais user d’un droit (par exemple sur un territoire.
voisines est indiquée, plusieurs témoins le droit de chasser), individuellement Dans les sociétés contemporaines,
sont cités et apposent leur signature. ou collectivement, n’implique pas que cela débouche sur la distinction de-
Dans certaines communes, un servi- l’on soit propriétaire de ce droit, c’est- venue classique entre les droits privés
ce municipal détourne la prérogative à-dire que l’on ait la faculté d’en dis- sur les terrains et les droits politiques
d’authentification des signatures dont poser librement, en particulier de le (nationaux, communaux, etc.) sur le
il dispose, pour apposer un cachet of- vendre ou de le louer. Le droit de pro- territoire.
ficiel sur le document, en tenir parfois priété inclut le droit d’usage *, mais il
un registre chronologique et assurer la
conservation d’un exemplaire.
Alors, il est bien sûr possible de bliques utilisent leur pouvoir régle- Il est facile de comprendre pourquoi
se demander pourquoi les appareils mentaire pour contrôler l’usage des ces baux se négocient dans le secret
d’État s’obstinent à ne reconnaître sols, une administration africaine des cabinets. Combien vaut la signa-
aucune valeur légale à tout cela, sans intervient directement sur l’appro- ture d’un président en bas d’une con-
pour autant l’interdire ? La réponse priation des sols. Ainsi, l’expression vention de bail * à long terme, conçue
est simple : en laissant faire sans lé- « politique foncière » n’a nullement la comme un traité international, avec
galiser, ils conservent le pouvoir fort même signification en Europe et en des niveaux de loyer dérisoires, des
lucratif d’intervenir au cas par cas, Afrique. Dans un cas, ce sont les règles engagements d’investissement non
pour faire et défaire la propriété, en d’utilisation des sols qui sont visées, chiffrés, des exemptions d’impôts, et
prenant prétexte de l’illégalité des dans l’autre, c’est bien davantage leur la désignation d’une instance d’arbi-
documents. appropriation même qui est en jeu. trage échappant à la souveraineté na-
La multiplication, depuis , des tionale ? Qui peut connaître l’identité
L’État, grand maître de la propriété. cas médiatisés « d’accaparement des des personnes ayant bénéficié de l’at-
Grâce aux vieilles lois coloniales l’État terres » dans les pays du Sud et particu- tribution de parts sociales de la société
reste le grand maître de la propriété lièrement en Afrique, est peu compré- exploitante, domiciliée dans un paradis
sur la plus grande partie du territoire. hensible si l’on ne prend pas en compte fiscal mais surtout juridique ?
Il l’est d’autant plus aisément que la la capacité que s’arrogent les États de Le fait d’adopter des codes de bonne
légalité foncière est difficile et coûteu- faire et défaire la propriété. conduite et d’obtenir que ces grands
se à respecter. Dans des proportions Le fait que les cessions massives de investissements internationaux soient
différentes, tous les régimes africains terres se réalisent sous forme de baux accompagnés d’études alimentaires,
cherchent à utiliser ce pouvoir pour à long terme et non de ventes en pleine sociales, économiques et environne-
entretenir leur clientélisme. Mais ils propriété, ne change rien à l’affaire. mentales, ne fournit pas de réponse à
en tirent aussi un enrichissement di- Pour que l’État donne à bail * quelques ces questions financières. §
rect ; c’est ainsi que la réalisation de milliers d’hectares, il faut d’abord qu’il
travaux d’infrastructures s’accompagne en ait pris lui-même possession et qu’il
presque toujours de grandes manœu- ait fait « déguerpir » les paysans qui
vres foncières au terme desquelles les les cultivaient parfois de façon immé-
terrains susceptibles d’être fortement moriale. En outre, d’un point de vue
valorisés, tombent entre les mains de financier la vente d’un droit à ans
différents notables. a presque exactement la même valeur
Là où, en Europe, les collectivités pu- qu’une vente définitive (la valeur d’un
droit de ans ne vaut déjà plus que
. Rappelons que les notaires français de la valeur d’un droit définitif
sont eux-mêmes les descendants des si l’on raisonne avec un coût de l’ar-
écrivains publics. gent à ).
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