0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
521 vues100 pages

Cinema Bigg NCN: S Ouvre Au. Cinema

Le numéro de décembre 2000 des Cahiers du Cinéma aborde divers sujets, notamment la fusion de Vivendi Universal et son impact sur le cinéma, ainsi qu'un entretien avec Liv Ullmann sur sa carrière et sa relation avec Ingmar Bergman. Il traite également de l'évolution des salles de cinéma en Russie et de l'importance de l'enseignement du cinéma dans les écoles. Enfin, le rapport Gassot sur le scénario et le développement des films soulève des questions sur la répartition des rôles entre scénaristes et réalisateurs.

Transféré par

pedroabvidal
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
521 vues100 pages

Cinema Bigg NCN: S Ouvre Au. Cinema

Le numéro de décembre 2000 des Cahiers du Cinéma aborde divers sujets, notamment la fusion de Vivendi Universal et son impact sur le cinéma, ainsi qu'un entretien avec Liv Ullmann sur sa carrière et sa relation avec Ingmar Bergman. Il traite également de l'évolution des salles de cinéma en Russie et de l'importance de l'enseignement du cinéma dans les écoles. Enfin, le rapport Gassot sur le scénario et le développement des films soulève des questions sur la répartition des rôles entre scénaristes et réalisateurs.

Transféré par

pedroabvidal
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

D&ECEMBRE 2000

VIVENDI
UNIVERSAL BEL,

>

Laclé d'une oo
MARL NES

fusion Llu

CINEMA Bigg ncn


NASR RE RERIEU

DL , OTTO PREMINCER
chy pam
cinémas russes
Violence et passion
www.cahiersducinema.com

S ouvre
au. cinema
sd

M 1298 - 552 - 35,00 F


ENTRETIEN Liv Ullmann, naissance d'une cinéaste
DECEMBRE 2000 N255 2

a En couverture : une

scene du « Village des


damnés », de John
Carpenter, Quel cinéma
pour les éléves ? Page 12

@ Une des nouvelles


salles de cinéma

PHOTO : MARIE-PIERRE SUBTIL


moscovites, ott les
Russes oublient les
salles géantes de l’ére
1%) Evénement soviétique. Page 21
“= Jack Lang prépare l’entrée du cinéma a I’école primaire
Le ministre de I’Education prépare une réforme de |’enseignement w Liv Ullmann
artistique l’école. Les Cahiers ont rencontré des cinéastes réunis parle de sa relation
a Sarlat. Alain Bergala qui détaille en avant-premiére les grandes avec Ingmar
lignes du projet en matiére de cinéma. Bergman : « J’étais
lui », dit-elle.
4 Journal des Cahiers Page 52
“= * Moscou et le complexe américain. Les grandes salles ot la
PHOTO : CAROLE BELLAICHE

foule soviétique se pressait voir des films soviétiques ne sont plus


@ Ci-dessous : Jean
que l’ombre d’elles-mémes. Nouvelles salles, engouement pour les
Seberg, héroine
films américains : enquéte sur la pratique du cinéma en Russie.
passionnée de
Le nouveau public des cartes. Dans les multiplexes, les cartes Preminger. Page 62
d’abonnement drainent une foule nombreuse... et déroutante.
Jonas Mekas, immigrant lituanien, a mis trente ans a réaliser
son « odyssée », Lost Lost Lost. Ce film majeur sort en vidéo. 36

Répliques
*~ Vivendi Universal : la clé d’une fusion
La bataille du contenu passera par Vizzavi, le portail Internet
créé par Vivendi six mois avant la fusion. Par Anne Ballylinch. 4¢
Le cinéma dans la « fin de l’art ». Par Jacques Ranciére. 5

Entretien
Liv Ullmann, naissance d’une cinéaste
Sa rencontre avec Ingmar Bergman, qui la révéla comme actrice
de cinéma dans Persona, changea sa vie... et le cinéma du maitre
suédois. Trente-cing ans et quatre films plus tard, Liv Ullmann
s'affirme comme une cinéaste a l’univers trés personnel.

”) Le cinéma retrouvé
UL La passion selon Preminger
« Il fait soit des chefs-d’ceuvre, soit des films sans queue ni téte. Jamais
d@entre-deux ! », disait de lui Darryl E Zanuck.
Redécouverte d’Otto Preminger, maitre de l’ambivalence. 6

Cahier critique
“=~ Eureka, de Shinji Aoyama, un cinéma d’aprés I’Apocalypse.
w@ Une scene
Aniki, de Takeshi Kitano. Un yakusa chez les yankees. 76
d’« Eureka », de
Les Blessures assassines, de Jean-Pierre Denis. Shinji Aoyama.
Page 72
9 © Le conseil des dix
\ Vingt films au crible des critiques des Cahiers et d’ailleurs...
Toute reproduction ou représentation, intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, de la présente publication, faite sans V'autorisation de ’éditeur est illicite (article L 122-4 du Code de la propriété intel-
lectuelle) et constitue une contrefacon. autorisation de reproduire dans une autre publication (livre ou périodique) un article paru dans la présente publication doit étre obtenue auprés de I’éditeur. L’autorisation
d'effectuer des reproductions par reprographie doit étre obtenue auprés du Centre Frangais d’exploitation du droit de Copie (crc), 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris, fax : 01 46 34 67 19.
HERMES
PARIS
Publicis EtNous

Sac “Kelly Sport”


souple en autruche.

HERMES CXR PREMIERS PAS DANS LE SIECLE


EDITORIAL
CAHIERS
CINEMA
9, passage de la Boule-Blanche 75012 Paris.
Téléphone : 01 53 44 75 75. Scénario, dialogue
Fax : 01.43.43.95.04.
e-mail : [email protected]
_ précédé
du nom de famille de votre

Téléphone : ci-dessous, entre parenthéses, les deux par CHARLES TESSON


derniers chiffres de la ligne directe de votre
correspondant : 01 53 44 75 xx
REDACTION :
Directeur de la rédaction : Franck Nouchi (82)
e rapport Gassot sur « L’écriture En France, le débat sur le scénario
Rédacteur en chef : Charles Tesson (83)
Rédacteur en chef édition : Charlie Buffet (84) et le développement des scéna- est toujours empoisonné par le texte
Rédacteur en chef adjoint : Delphine Pineau (79) rios des films de long-métrage », de Francois Truffaut, « Une certaine
Secrétariat général ; Ouardia Teraha (81) mission confiée par le CNC au tendance du cinéma ». On y voit, a tort,
Photothéque-iconographie : Catherine Fréchen (76) producteur du Godt des autres, une attaque en régle contre les scéna-
Révision : Marina Hammouténe
Comité de rédaction : Cédric Anger, Stéphane n’a guére fait de vagues depuis sa paru- ristes alors que le texte fustige les films.
Bouquet, Emmanuel Burdeau, Jean-Sébastien tion. Pourtant, plus qu’une revalori- de scénaristes (ce qui n’est pas la méme
Chauvin, Clélia Cohen, Stéphane Delorme, Marie- sation du métier de scénariste, symbo- chose) et le fait que les scénaristes soient
Anne Guerin, Erwan Higuinen (91), Thierry Jousse, lique et financiére, il propose de les auteurs du découpage. Sur ce point,
Olivier Joyard (90), Jean-Marc Lalanne, Jérome
Larcher, Elisabeth Lequeret, Nicolas Saada.
refonder toute la politique du cinéma Truffaut rejoint Dreyer : « Le scénario
Correspondants USA : Kent Jones, Bill Krohn, francais, en ajoutant, au tandem formé peut et doit étre fait par l’auteur [le scé-
Bérénice Reynaud. par l’auteur (du scénario et de la mise nariste] et le metteur en scene en commun,
Ont collaboré a ce numéro : en scéne) et le producteur, un tiers, le mais c’est le metteur en scene seul qui doit
Nicolas Azalbert, Frédéric Bas, Bernard Benoliel, scénariste, qu’on souhaite incontour- avoir la responsabilité du découpage. »
Patrice Blouin, Stig Bjorkman, Sylvain Coumoul, Jean-
Pierre Jackson, David-Pierre Fila, Elise Fontenaille, Joé! nable dans un proche avenir, méme si A la fin, le rapport préconise de
Magny, Baptiste Piégay, Johan van der Keuken, on ne sait pas trop s'il est la pour ser- mener une « mission d’évaluation des
Pascal Richou, Elia Suleiman. vir l’intérét du film, en qualité (pour le enseignements [de scénario] délivrés dans
Conception graphique : Nathalie Baylaucq metteur en scéne) et en rentabilité les différents lieux de formation, écoles et
Responsable des éditions : Claudine Paquot (77)
Attachée de presse : Agnés Béraud (78)
(pour le producteur) ou pour mettre universités ». Et les producteurs, com-
Internet : Laurent Chartier (conception un terme a une excessive dérive auteu- ment sont-ils formés a lire un scéna-
graphique), Thierry Lounas (coordination) riste du cinéma frangais, jugée dange- rio ? Le font-ils pour eux, premiers
ADMINISTRATION : reuse pour le box-office. spectateurs, ou en tenant compte des
Directeur délégué : Didier Costagliola (70) Concernant la répartition du travail, impératifs du passage 4 la télé, déter-
Responsable commerciale ; Marianne Brédard (71) le rapport émet quelques regrets : « A minant pour le préfinancement et les
Comptabilité : Sylvie Hesel (73)
Fabrication : Claude Morin (74) la difference de la télévision, on les métiers recettes ultérieures ? Quand on lit le
Services généraux : Sophie Ewengue (75) de scénariste et de réalisateur sont séparés et mémorandum de Zanuck adressé 4
Service abonnements: 03 44 62 57 95 on il est d’usage que les réalisateurs tour- Fritz Lang pour son scénario Man
24, avenue du Général-Leclerc, 60646, Chantilly nent a partir d’un scénario écrit par d’au- Hunt, on est stupéfait par la qualité et
Cedex la pertinence de ses remarques, qui
Tarifs d’abonnement. France : un an 375 francs (TVA. tres, au cinéma, les réalisateurs tournent rare-
2,1%) ; étranger : un an 69 euros ment des films qu’ils n’ont pas écrits, II sera améliorent le film. Qui, aujour-
PUBLICITE : ainsi difficile, pour un scénariste qui écrit seul d’hui, est en mesure de soutenir la
Hi Le Monde Publicité SA, 21 bis, rue une histoire, de décider un réalisateur a le comparaison ? Le réel manque de cré-
~~ Claude-Bernard BP 218, 75226 Paris porter a l’écran » [lire aussi page 29]. dit des producteurs a généré par contre-
Cedex 05 Charles Gassot propose deux séries coup la dérive de l’auteur-roi, intran-
Directeur général : Stéphane Corre
Directeur : Stéphane Remy (01 42 17 39 39) de mesures. D’une part, écarter les scé- sigeant, str de lui et rétif au dialogue.
Chefs de publicité : Agnés Cabannes (38 96) naristes débutants des systémes d'aide, Le rapport Gassot envoie le scénariste
et Gaél Ollivier (38 97). Fax : 01 42 17 93 83 réservés aux personnes confirmées au charbon, pour restaurer la confiance.
Diffusion : Patrick Manchez (Paris-banlieue : (ayant un long-métrage 4 leur actif) ou Pour un dialogue de quelle nature, qui
08 05.0501 47, province : 08 05 05 01 46)
solidement formées (FEMIS, associations se situerait 4 quel niveau ? Sur cette
Editeur délégué : Bruno Patino question, centrale, délicate 4 arbitrer, le
Directeur de la publication : Franck Nouchi
comme Equinoxe, Scénario, université),
Revue éditée par les Editions de |'Etoile, société anony- le vague de la notion laissant perplexe. rapport reste étrangement muet.
me & Directoire (Franck Nouchi président, Bruno D’autre part, afin d’enrayer un auto- «La grosse erreur, écrivait Jean Renoir,
Patino) et Conseil de surveillance (président : matisme trop répandu (le réalisateur est de croire que la qualité d’auteur est due
Dominique Alduy, vice-président : Michel
qui écrit seul), inciter l’apprenti cinéaste 4 invention de Vhistoire. La qualité d’au-
Noblecourt), au capital de 15 516 250 F (principaux
associés : Le Monde SA, Société civile les Amis des 4 travailler trés tot avec un scénariste, teur est due a la facon dont on raconte l’his-
Cahiers du cinéma) RC PARIS B572 grace au bonus financier accordé aux toire. » C’est une bonne base pour enta-
193738. entreprises de courts-métrages qui mer, entre le metteur en scéne, le
Commission paritaire n° 57650. Dépot légal. feraient appel a des scénaristes 4 cété scénariste et le producteur, une possi-
Flashage et photogravure : Fotimprim. des réalisateurs. ble et souhaitable sérénade 4 trois. m
=) Imprimé en France par Mauryet RAS.
Publié avec le concours du CNL.
COURRIER

sous-entend que les ceuvres réa- en veut des productions indivi-


J Al POUSSE VOTRE PORTE... lisées par les Africains sont uni- duelles d’Afrique, de l'Est a
Je n’ai jamais été un lecteur assidu des Cahiers.Je vous ai juste quement faites pour répondre a Ouest, du Sud au Nord, et vice
lu un moment (entre 1982 et 1984) comme tout bon étudiant T'attente des Européens. Tout ne versa. Ce cinéma doit sortir de
en cinéma qui se respecte et qui ne veut pas avoir I’air con. serait donc qu’imposture ? Et la clandestinité. Quelle est votre
Je ne suis pas un fan. Vous m’avez méme plutdt gonflé pendant Sembéne Ousmane, Souleymane vie, gens d’ Afrique, aujourd’hui ?
des années, pour de multiples raisons et que vous connaissez stire- Cissé, Idrissa Ouedraogo, Merzac Pascale Conte,
ment. Ce sont les raisons habituelles (intello, chiant, sectaire, mau- Allouache ou Moufida Tlatli, graphiste (Toulouse)
vaise foi, etc.). Mais bon, aujourd’hui, j’ai 38 ans et aprés des années pour ne citer que ceux-la, enre-
de lecture de magazines comme Premiere ou Studio, auxquels je gistreraient des images africaines DuTRONC + 3
suis abonné,j’en ai marre. Donc j’ai, pour la premiére fois depuis a Tusage des Occidentaux ? Merci pour l’entretien tant
_ X années, poussé votre porte, opportunément au moment de Yaaba, Borom Sarret, Yeelen, Chro- attendu avec Jacques Dutronc.Je
votre nouvelle formule et de votre webisation. nique des années de braise, Tilai ou voudrais seulement rectifier une
Bravo... Pour l’entretien central qui s’annonce porteur et qui Les Silences du palais ne seraient erreur quant au nombre de films
est sur l’acheteur comme moi, un appel trés important (j’ai racheté reconnus et couronnés dans les tournés par lui. Vous en dénom-
pour Dutronc) ; pour le cahier critique qui est trés clair, et ot des festivals internationaux brez 28 d’ailleurs et
vrais points de vue sont exprimés ; pour la facilité de lecture de que parce qu’ils répon- CATHERS non 27 (recomptez,
l'ensemble et du bon mélange actus, dossiers, archives ; pour le dent « @ un certain
CINEMA vous verrez) mais en
Web, qui est trés beau et bien foutu. schéma de compréhension outre, vous en oubliez
Bravo aussi, et c’est trés important, pour votre mise en page de de l’Afrique » ? Si la trois : Le Point de mire
Viconographie qui, aujourd’ hui, est trés subtile...Je vais acheter théorie de monsieur de Tramont avec Annie
les prochains numéros pour sentir ot va le vent, et s’il continue Fila était avérée, ces Girardot (1977), Le
dans cette direction je vais m’abonner et laisser tomber les autres. films destinés 4 l’Eu- Mors aux dents de Lau-
Bravo encore pour cette mutation qui a di vous faire vivre rope devraient, en rent Heynemann et Le
quelques mois épiques... toute logique, « car- Mouton noir de Mos-
Nicolas Maupied, réalisateur-photographe tonner » en salle. Or, cardo, tous deux de
de l’émission d’entretiens de cinéma « Comme la vie est belle » rares sont les films africains qui 1979. Dutronc a donc tourné 31
ont dépassé le seuil des 100 000 films pour l’instant, sans compter
entrées en Europe... Pierrot mon ami de Leterrier pour
Quand vous affirmez, mon- la télévision.
VIVE LA VIDEO la défense du cinéma exclusive- sieur Fila, que ce « cinéma n’a pas Lecteur fidéle depuis vingt-
Je viens de lire avec beaucoup ment en salle est un combat @ audience » en Afrique, vous faites trois ans (1977), possesseur de tous
dattention l'article de Jean-Pierre d’arriére-garde perdu d’avance. injure au public africain. Avez- les fac-similés des Cahiers jaunes,
Jackson sur le cinéma, les salles et Xavier Remis, agrégé vous entendu parler de l’énorme la question de la nouvelle pré-
la vidéo (n° 551). D’accord, rien d’histoire et enseignant en cinéma succés populaire en ce moment sentation n’a pour moi qu’une
ne remplace la découverte d’un méme a Dakar du dernier film de importance relative, ce n’est fina-
film en salle, mais je me demande REGARD AFRICAIN Sembéne Ousmane, Faat Kiné ? lement qu’un changement de
comment on peut acquérir, En affirmant que « le cinéma Mahamat-Saleh Haroun, peau, si je puis me permettre l’ex-
aujourd’hui, une culture cinéma africain est un cinéma sans mémoire » cinéaste tchadien pression. J’attends quelques numé-
digne de ce nom sans la télévi- [Les Cahiers n° 551], le cinéaste ros pour porter un jugement défi-
sion et la vidéo. Imagine-t-on les congolais David-Pierre Fila fait GENS D’ AFRIQUE nitif sur le contenu, mais pour
possibilités pour un habitant de injure 4 tous les auteurs africains Merci pour les « répliques » qui Vinstant, je le juge satisfaisant.
la province de découvrir en salle qui font des films pour donner mettent du baume au cceur. II est Alain Hidoine
les films de Lubitsch, Ford, Mizo- un autre regard non seulement grand temps de réagir sur la pro-
guchi, etc.? de l'Afrique, mais aussi sur le duction cinématographique afti- ERRATA
Le désir de les voir a la télévi- monde. Injure 4 tous ceux qui, caine. Il y a une dizaine d’années, Nos excuses 4 Chris Bueck,
sion est peut-étre moins fort car techniciens, producteurs, comé- j'ai connu le travail des auteurs auteur de la photographie de
ils ne sont plus rares, mais mieux diens, bref tous ces artisans qui africains en louant des courts et David Cronenberg, en couver-
vaut cela que la frustration de ne font leur métier avec passion et longs-métrages 4 la cinémathéque ture du supplément des Cahiers
rien voir du tout, ou presque. qui participent, peu a peu, a la Audecam. Du Mandat a Souko, en n° 551, dont le nom avait été
Enseignant le cinéma, je tiens confection d’une mémoire. Injure passant par les films de Rouch, j’ai écorché.
a souligner d’autres avantages de aussi a cette grande Afrique pour- été renversée par tant d’inattendu, Dans le n° 551, les propos en
la vidéo (surtout en DvD) et a dif tant plurielle, mais réduite 4 une démotions, de paysages, de pro- coréen d’Im Kwon-Taek ont été
férencier spectacle cinématogra- entité cinématographique. Certes, fondeur, de talents, d’hommes et traduits, non par Kim Ye-Jin,
phique et étude de films. Les films le cinéma africain est en majorité de femmes vertueux. Le théatre mais par Kim Hyeon-Jeong.
peuvent enfin étre étudiés, ana- financé par Europe. Certes, pour de rue, les chanteurs, les danseurs, Toutes nos excuses 4 I’intéressée
lysés comme des livres, en s’arré- bon nombre de pays africains, le les sculpteurs sont si remarquables pour cette impardonnable confu-
tant, ce qui est impossible au septiéme art n’est pas une prio- en Afrique. Pourquoi le cinéma sion.
cinéma ot la projection ne peut | rité. Mais est-ce une raison pour ne réglerait-il pas son pas sur cette Elia Suleiman nous demande
pas étre interrompue et ou il est affirmer que, pour un cinéaste, création contemporaine ? Le fes- de préciser que son film est
inconcevable de revenir en arriére produire un film « ne découle pas tival Racines Noires est un suc- franco-palestinien, et produit
en rembobinant un film. du désir ou de Vurgence » ? cés public et doit étre soutenu. par Humbert Balsan/Ognon
Méme si on peut le regretter, Cette affirmation gratuite Mais nous, public de province, on Pictures.

6 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


DENON France S.A 3. boulevard Ney - 75018 PARIS
INTERNET

Sur le site des « Cahiers » en décembre


JAHIERS
CINEMA
Home | Agenda | Sorties | DVD Chronique du web Cable

ic] Le: Cahiers du cinema


nouvelle formt

EWi(e| Claude
Cronenberg ® Chabrol
Court métrage Merci
et documents inédits
Souleymane pour le chocolat
Cissé

Lubitsch ir
Le point sur
Lars von Trier
§
est grand W®net.art
(feuilleton) The Art of Speculation
(cing vues) & E-business solutions by TMark

Entretien filmé avec Jerzy contre Stéphane Bouquet. Net art, par Alison Gingeras. Jaque, par Emmanuel Burdeau.
Skolimowski, par Emmanuel Défense, attaque et contre- ~ Civil War, de John Ford
Burdeau et Vincent Heristchi. attaque de /n The Mood for Léternelle reprise (chronique (épisode de La Conquéte de
Love. du cable), par Pierre Alferi. Quest), par Nicolas Wozniak.
Court-métrage inédit de Jerzy
Skolimowski : Erotyk ou Dialog Lubitsch est grand (feuilleton) Chronique DVD, par Jean Anything goes
(sous réserve). Chaque semaine, un rédacteur Douchet. — Courts-métrages frangais :
aborde en un court texte un — La Neuviéme Porte, premier panorama, par
Duos d’images et de sons, par la aspect d’un film de Lubitsch. de Roman Polanski. Vincent Heristchi
rédaction. Chaque nouveau texte — Angoisse, L'Homme-Léopard, — Premiers films sous influence
C’est une sorte de tournante : s'accroche au précédent et La Féline et Vaudou (a partir de The Anxiety of
cing comparaisons de deux forme bloc avec lui. de Jacques Tourneur. Influence de Harold Bloom),
plans — a partir d’un Ce mois-ci : épisodes 4 a 8. — La Ligne rouge, par Stéphane Bouquet.
mouvement, d’un geste, d’un Als ich tod war, par Sylvain de Terrence Malick.
son, d’un mot, d’un Coumoul ; To Be or not to Be, — Le Voleur de Bagdad, Sorties, par la rédaction.
photogramme — s’enchainent par Jean-Pierre Rehm ; That de Raoul Walsh.
en cing écrans dont la série Uncertain Feeling, par Yann Les jeudis de
forme en définitive une Dourdet ; The Man | Killed / Un, deux, trois (Analyse cahiersducinema.com
boucle : A est comparé a B ; Broken Lullaby, par Stéphane de trois plans consécutifs) A partir du 14 décembre,
Bac;CaD;DaeE; Delorme ; Sérénade a trois, — Coup de coeur, de Francis une séance programmée par
et enfin E a A de nouveau. par Laurence Giavarini. Ford Coppola, par Cédric cahiersducinema.com aura
Anger. lieu 4 20 heures au cinéma
Technique, par Laurent Chartier Sur la Toile il n’y a rien... — Les Perles de la Couronne, Le République. Les films
et Gilles Grand. (chronique du Web), par de Sacha Guitry et Christian- sont annoncés sur le site.
Analyse de quelques moyens Sylvain Coumoul
de diffusion numérique. — Les sites des cinéastes.
— Poésie en ligne.
Wong contre Wong, Pierre Alferi — Yahoo vs Wanadoo. www.cahiersducinema.com

8 CAHIERS DU CINEMA DECEMBRE 2000


3
© A UNIVERSAL STUDIOS NETWORK

=
=
Re lo chdine action ete sie Eira

==
———————
ente Jeur _ythme cording

B= * RUE,-la-te
iethode :: daborddeco

tele
eae
a

p
jijusquese

voi
pet au pis
“peur a voir.
: Ad dtd th hh hhh aA
4 J 4 AARAAARAA a a

ae
4 tA dA RADA AR DD 4 AAA a
4 dd Ad AAA AA AD ‘

‘ses.vilimes vetee Se slesion de programmes motels +


+

. aa AAAAAAAAAAA MD 4 A AAA aR AAA hAarhaa Add dad


‘ A AAAS ia AA ARR 4 AAA AAAAAAAAS

aigSUR-LE-CHBLEET SUR
‘ AAAS ta 4 AAAREA ADA AAA
LAAAA A

LE MEILLEUR DU NUMERIQUEfe
LAAA AAA hA AAA AD A AA AA ADA MDD
lk ’

_——
‘ 4 AAAAASS


AA AAARARAA AA ARAARAAAAARAR AAA AAA AAA M A AA
‘ 4 AAAS iA AA AARRM EAAAAAAARMAAAAAAAAR AA AAAARARRR DDD
a ‘/ AA AAA RRA A AAA AA AAA AARAA AMAA
BLOC - NOMES

Un avion, deux critiques


et quelques images

par THIERRY JOUSSE

géants sont incrustés dans le stade et diffusent un montage


1. Une page de publicité d'images pittoresques prises dans les tribunes ou sur la pelouse
@ Il convient de féliciter la compagnie d’aviation Finnair pour lors de matches précédents, diffusion qui s’arréte seulement
ses atterrissages trés originaux. En effet, Finnair est, ma connais- lorsque l’€quipe qui regoit, le Paris-Saint-Germain en l’oc-
sance, la seule compagnie qui donne la possibilité 4 ses passa- currence, marque un but qui est immédiatement rediffusé,
gers de participer, par écrans interposés, 4 l’atterrissage de ses comme 4 la télé, au ralenti et célébré avec force effets. Lors d’un
appareils du point de vue du pilote.Je m’explique :4 quelques récent PSG-Nantes, j'ai donc constaté, supporter frustré de
centaines de pieds du sol, au moment ot I’on se rapproche déli- léquipe adverse, que seuls les buts de l’équipe parisienne avaient
catement ou brutalement de la terre ferme, les écrans, disposés droit 4 ce traitement de faveur pour le moins chauvin. Mais la
au-dessus des cranes endormis des voyageurs passifS, se mettent, n’est pas le plus important : cette incrustation généralis¢e d’un
dun seul coup, a diffuser les images du ciel et de la terre aux- continuum d’images publicitaires et anesthésiantes vient en
quelles le pilote, seul maitre a bord, est censé avoir accés. Il s’agit permanence attaquer l’effet de direct du match et transformer
bien d’un atterrissage assisté par caméra qui requiert, de maniére le stade en un immense écran de télévision face auquel le
directe, la participation du passager, transformé pour I’occa- spectateur se donne illusion de zapper. Qu’est-ce alors que
sion en acteur de la manceuvre. Copilote virtuel, spectateur inter- le présent d’un match de football au regard de ce dispositif
actif, le voyageur est mis en présence des images mouvantes audiovisuel constitué par le stade dans son ensemble, sinon une
enregistrées par une caméra subjective, comme au bon vieux caution de réalité 14 o& son impression méme manque de plus
temps de La Dame du lac de Robert Montgomery, qui s’ap- en plus ? Bientét le match, dans sa réalité physique, ne sera plus
parentent 4 celles d’un simulateur de vol. Ce curieux phéno- qu’un support ou un prétexte 4 un spectacle plus vaste 4
méne perceptif donne, tout a coup, la sensation de revenir lintérieur duquel une débauche d’écrans viendront relayer les
aux premiers temps du cinéma, ceux des transports en com- baisses d’attention du spectateur blasé, pendant les nombreux
mun comme dirait Godard, ott le spectateur ébahi devait éprou- temps morts de la partie. Mieux vaut finalement rester devant
ver la troublante sensation d’entrer dans l’image, 4 moins que sa télé : au moins, on peut aussi y revoir au ralenti les buts
ce ne soit l'image qui pénétre de plain-pied dans la réalité. La de son équipe préférée, méme si ce n’est pas elle qui joue
nuit, ces images fantomatiques, brouillées, ot scintillent quelques a domicile.
lumiéres, contiennent en leur sein un halo de mystére qui oscille
entre une vidéo arty, la neige télévisuelle et certains moments
flottants des films de Tourneur ou d’Antonioni. Attraction Bx Surveiller et punir
foraine, dispositif pédagogique, ou simple émerveillement enfan- @ Rester chez soi, voila précisément ce que propose 4 leurs
tin, l’atterrissage selon Finnair ouvre en tout cas la voie d’un clients les nouvelles formes de prison électronique 4 domi-
échange inédit entre le virtuel et le réel. Ce ne sont plus les cile, qui n’existent pour l’instant qu’a titre expérimental.Vous
images virtuelles qui se substituent au réel mais les images de l’aurez compris, les usagers sont ici des prisonniers qui, au
la réalité qui sont comme virtualisées. Il parait que, sur certains lieu de purger leur peine dans une prison insalubre et archi-
vols, on diffuse, en lieu et place des images subjectives vues pleine, la vivront chez eux, bien au chaud. Il s’agira moins
davion, des extraits de films de Chaplin... pour eux de regarder des images que d’étre surveillés par des
gardiens d’écrans qui observeront leurs faits et gestes 4 dis-
tance. On n’est plus trés loin de la série-culte Le Prisonnier
2. Lincruste ou, plus prés de nous, de The Truman Show, sans parler de toutes
@ Dans les stades de football, il s’en passe aussi de belles. Par les formes de télé-vidéo-surveillance qui proliférent sur le
exemple, au parc des Princes ot, comme il se doit, des écrans Net. I] s’agit d’ailleurs moins ici de surveiller, au sens tradi-

10 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


BLOC - NOTES

tionnel du terme, que de contréler l’individu dangereux pour est un authentique enfant de la cinéphilie — son film le plus
la société, c’est-a-dire potentiellement tout un chacun, a qui emblématique, récemment projeté 4 la Cinémathéque fran-
l’on propose un devenir-image plutét qu’un (re)devenir- ¢aise devant un parterre choisi, s’intitule a juste titre Les Ciné-
citoyen. On m’objectera que cette initiative technologique philes —, ce que n’était en aucun cas Bory, au sens classique
constitue un net progrés social — encore que cette illusion de du terme en tout cas. Dans la tradition des Cahiers, dont il
liberté risque, peut-étre, 4 terme, d’étre pire que la servi- est issu, Skorecki appartient, au méme titre que Truffaut, Moul-
tude elle-méme et de provoquer des troubles inconnus chez let ou Narboni, a la catégorie des purs critiques, 4 l’inverse,
les nouveaux hommes-images. Mais c’est aussi, par la méme de Rohmer, Douchet, Comolli ou Bonitzer qui seraient plu-
occasion, une extension du contréle individuel qui pour- tt des théoriciens sauvages.A l’aune de cette évaluation, je me
rait facilement étre appliquée en dehors méme des cadres précipite, chaque jour, depuis quelques années, comme la plu-
pénitentiaires. Tout citoyen pourrait alors devenir un prison- part des amateurs de cinéma que je fréquente, avec un mélange
nier électronique en puissance, regardé par de tentaculaires de scepticisme et d’excitation, sur la colonne télévisuelle de
et anonymes installations de surveillance. Retour du vieux Skorecki dans Libération. Ce rituel quotidien, qui donne sou-
fantasme orwello-mabusien nous dira-t-on, mais en sommes- vent lieu, ensuite, 4 quelques commentaires tant6t acides, tan-
nous si loin ? tot admiratifs, a scellé en quelque sorte un pacte entre lui et
nous. Lui, personnage de Rio Bravo, solidement barricadé a l’in-
térieur de sa colonne, égaré dans une époque pour laquelle il
4, Le spectateur engagé n’était pas fait, tirant a vue sur la partie la plus créative du cinéma
@ Au regard de ces phénomeénes trés contemporains, la lecture contemporain, préférant le plus souvent déclarer, 4 qui veut
des Derniéres chroniques cinématographiques de Jean-Louis Bory bien l’entendre, sa flamme 4 Ford, Walsh, Preminger, Blake
nous raméne a une époque qui parait déja bien lointaine, la fin Edwards ou Bob Dylan. Nous, orphelins d’un discours ciné-
des années 70. Dans ses textes, Bory tient un point de vue cri- phile enflammé, affamés de cette écriture déclamatoire, de
tique en voie de disparition, celui du spectateur cultivé, de ses raccourcis saisissants, de sa crispation lyrique, de ses envo-
Yécrivain irrésistiblement attiré par le cinéma qui, loin de toute lées libératrices, agacés par ses délires sur Rosetta ou les Power
théorie précongue, de tout parti pris excessif, de toute mau- Rangers... La réunion de ces chroniques en un volume chro-
vaise foi revendiquée, cherche 4 dénicher l’objet rare, 4 sau- nologique, de 1930 4 1999, qui fonctionne étonnamment bien,
ver de l’oubli probable le petit film fragile, 4 éduquer la petite au moins jusque dans les années 70, raffermit ce pacte et den-
bourgeoisie en mal de culture cinématographique. Avec un sifie ce discours de pistolero solitaire qui tire plus vite que son
engagement 4 gauche (non communiste, tendance Nouvel Obs’ ombre, jusqu’a en faire une histoire du cinéma portative et sub-
et pour cause !) non dissimulé, un godt prononcé pour la jective, relativement unique en son genre. Chacun ira forcé-
défense des minorités de tout poil, Bory semble moins pré- ment de sa préférence. La mienne va irrésistiblement au pre-
occupé par le grand art de la mise en scéne que par la signi- mier paragraphe de la chronique consacrée 4 Diamants sur
fication des films et leur statut politique.A sa maniére, Bory canapé : « Le cinéma, c’est Bambi et Star Wars, Gentleman Jim et
aura été lui aussi un passeur d’idées au gout généreux et ouvert, Popeye, Louise Brooks et Jayne Mansfield. C’est la bétise, la vulga-
un homme qui adorait transmettre son amour des films, une rite, intelligence, l'art, le commerce. Le cinéma, c’est une photo volée,
sorte de figure idéale d’homme du centre, capable de s’en- une partie de flipper, un soldat de plomb. » La suite dans Les violons
thousiasmer dans le méme mouvement pour un film de Bois- ont toujours raison...
set (Le Juge Fayard dit le Shérif) et pour un film de Bresson (Le
Diable probablement), qui réservait davantage ses coléres et ses
piques pour ses interventions radiophoniques dans « Le masque 6. Chanson, pornographie ou vidéo
et la plume » devenues légendaires, face 4 son ennemi intime, @ Pour achever ce bloc-notes sur une note skoreckienne, on
Georges Charensol.A l’époque, j’avais tendance a trouver que hésitera entre la disparition, pass¢e presque inapergue, de la
ce discours de compromis, fondé sur un enthousiasme huma- rousse Julie London, crooneuse sublime (réécouter, toutes affaires
niste, manquait singuliérement de radicalité et de sens théo- cessantes, sa version de Days of Wine and Roses, le standard de
rique. Aujourd’hui, alors que la critique parait de plus en plus Henry Mancini) et actrice occasionnelle dans La Blonde et moi
camper sur un pré carré plutét restreint ou, au contraire, se et surtout dans L’Homme de I’ Ouest, chef-d’ ceuvre crépuscu-
diluer dans le grand flux médiatique, Bory me fait ’effet d’une laire d’Anthony Mann, les pornos excitants, branchés, wong-
figure fraternelle, d’un amateur éclairé qui, par sa seule force kar-waiens de Kris Kramski qui hantent certaines chaines du
de persuasion, était capable d’exercer une influence certaine cable, xxL ou Ciné-Cinémas pour les amateurs (conseil d’ami :
sur ses lecteurs, d’un Don Quichotte de l’écriture convaincu Une Américaine a Paris), ou encore, les installations vidéos de
que le cinéma était un art et qu’il fallait, hebdomadairement, la finnoise Eija-Lisa Ahtila, petites merveilles de postcinéma
en douceur et en finesse, le rappeler 4 ceux qui en douteraient domestique, égarées dans la jungle de I’art contemporain, ot
encore... Qui pourrait, aujourd’ hui, se targuer d’occuper une l'on croise, entre autres, de blondes adolescentes qui parlent de
telle place ? sexe avec une franchise et une crudité qui font plaisir et qui
inquiétent (l’installation en forme de triptyque s’appelle If Six
Was Nine)... A bien y réfléchir, entre une chanteuse morte, un
5. Gentleman Jim et Popeye film porno, une installation vidéo, on ne choisira pas, puisque
@ Par rapport 4 l’art raisonné de Jean-Louis Bory, la mau- c’est le circuit entre les trois qui fait sens, puisque c’est, sans
vaise foi lyrique de Louis Skorecki, dont on publie simultané- doute, dans cette curieuse circulation des images, entre mémoire
ment un recueil de chroniques joliment intitulé Les violons ont fantomatique, consommation triviale et dispositif sophistiqué
toujours raison, parait aux antipodes. II est vrai que Skorecki que se niche aujourd’hui le cinéma. =

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 11


EVENEMENT

Jack Lang prepare


Heniree du. cinema
a l'école primaire
NX 4

cl
EVENEMENT

és son arrivée au minis-


tére de I’Education,
Jack
Lang a souhaité mettre
en place un vaste projet consistant a
réformer et surtout élargir l’ensei-
gnement des arts dans les écoles, les
colléges et les lycées. La mission pour
lenseignement du cinéma a été
confiée 4 Alain Bergala qui a remis
son projet au ministre, projet ambi-
tieux qui tente de donner un souffle
et une structuration 4 un enseigne-
ment encore balbutiant. Le festival
de Sarlat fut l'occasion de faire le
point avec un certain nombre d’in-
tervenants, venus la pour débattre de
la question épineuse de I’enseigne-
ment du cinéma.
Le projet de Lang vient 4 point
nommé a V’heure ot l’idée d’un
véritable enseignement des arts a du
mal rentrer dans les moeurs de l’ins-
titution scolaire. « Encore aujourd’hui,
les arts sont, au lycée, considérés comme
la derniére roue du carrosse. En méme
temps, les arts font de la communication
et donnent une image positive du lycée.
Les mathématiques apportent les bons
1959 : « Les 400 Coups » (Truffaut).
points, les résultats, tandis que nous appor-
tons une image, une notoriété. Voila un
peu comment nous sommes percus. Nous
sommes une vitrine », raconte Domi-
nique Coujard, professeur de biolo-
gie et de cinéma dans un lycée de
« C'est pour la bonne cause », de Jacques Fansten (1997). Nancy, par ailleurs principale insti-
gatrice d’un site Internet consacré a
Venseignement du cinéma [lire enca-
dré, page 16].
Beaucoup d’enseignants utilisent
le cinéma moins comme une
matiére 4 part entiére que comme
LA MISSION POUR L’ENSEIGNEMENT DU un outil pédagogique, complémen-
taire de celle qu’ils enseignent par
CINEMA, DIRIGEE PAR ALAIN BERGALA, ailleurs, ce qu’Alain Bergala voudrait
changer, lui pour qui beaucoup de
VIENT DE REMETTRE SON PROJET AU profs « considerent encore l'image comme
un ennemi dont il faudrait se défendre ».
MINISTRE DE L’ EDUCATION. OBJECTIF : De méme, l’enseignement du
cinéma est pris dans une contradic-
ELARGIR L’ENSEIGNEMENT DES ARTS DANS tion entre, d’un cété, apprendre a
décrypter, lire des images, et de
LES LYCEES, LES COLLEGES, LES ECOLES ET, Vautre appréhender leur valeur
esthétique. Pour Alain Bergala [lire
A TERME, LES MATERNELLES. Les Cahiers son interview, page 14], le choix est
clair : « Pour moi, importe avant tout
ONT ENQUETE AU FESTIVAL DE SARLAT, le cinéma comme art, puis comme lan-
i ’ Pgs
gage, ensuite comme culture. Ma mission 1964 : « Prima della rivoluzione » (Bertolucci).
QUI ACCUEILLAIT JEAN-LUC GODARD. s’appelle Mission pour l'éducation artis-
tique. L’art c’est le cinéma, non la téle-

CAHIERS DU CINEMA DECEMBRE 2000 13


EVENEMENT

RENCONTRE

« Des DvD dans 15 000 établissements »


ALAIN BERGALA, CONSEILLER AUPRES DU MINISTRE DE L’ EDUCATION, DETAILLE LE PROJET LANG.
BB Alain Bergala, conseiller cinéma le documentaire de Jean-Pierre
avec Anne-Marie Garat (écrivain et Limosin sur Kiarostami dans lequel
enseignante, auteur de La Petite on voit les enfants acteurs du film,
Fabrique de l'image) auprés de Jack et qui permet de comprendre la
Lang au ministére de |’Education méthode de travail du cinéaste. Puis
nationale, présente les différents une analyse de plans ou de
axes du projet qui concerne le séquences, autant d'outils d’ap-
cinéma a l’école. proche qui feraient que les insti-
tuteurs n’auraient pas trop peur.
« Le projet part du principe que Dans |’idéal, parmi les cing films et
la prochaine mutation que |’école les cing Dvp, dont le choix n'est pas
va connaitre sera |’arrivée, en son encore arrété, il pourrait y avoir le
sein, de |’éducation artistique. C’est film de Kiarostami, un film africain,
pourquoi Jack Lang a un film américain, un film
constitué une équipe repré- frangais, etc. »
sentant tous les domaines « Sur le deuxiéme pvp
artistiques, avec un seront enregistrées 25
conseiller par art. Il béné- séquences concernant un
ficie de deux ans pour le : sujet précis : la notion de pouvoir faire un plan. Une part du statut, et non pas comme des sous-
mettre en place, avant 5 point de vue, le plan, |’acteur, budget sera consacrée a équiper les enseignants ou des animateurs.
l’6chéance des élections 3 sans autre matériel pédago- établissements. » Ainsi les heures faites a |’intérieur
présidentielles, et souhai- “ gique que les séquences. de |’école seront prises en compte
terait que le projet soit mis en appli- Ainsi, la personne qui regarde les Formation des professeurs a concurrence d’un tiers de leur acti-
cation pour la rentrée 2001. II 25 séquences peut comprendre, « Il s'agit de mettre en place dans vité, pour éviter que leur présence
concerne les primaires, les colléges sans qu'on lui mache le travail, ce chgque |UFM (institut universitaire a l’école devienne un métier a part
et lycées, mais sera mis en pratique qu’est, par exemple, le point de vue de formation des maitres) une for- entiére. Pas question que l’école ne
dés la maternelle. Pour ce qui est (point de vue optique, point de vue mation permettant aux enseignants se replie uniquement sur des ensei-
du primaire, ot il serait temps de d'identification, point de vue sub- qui le souhaitent d’enseigner une gnants, qui seraient les seuls a s'em-
reconnaitre davantage la sensibilité jectif, etc.), Les professeurs auront discipline artistique. A moyen terme parer du cinéma. »
des éléves au commencement de a la fois le pain et le couteau, sans serait mis en place un CAPES mixte, « | est également important de
leur parcours dans I’école, il y aura qu'il y ait du didactisme pour pour des gens qui se destineront dés s'appuyer des réseaux existants,
une obligation, si le projet aboutit autant, afin que professeurs et leurs études (de lettres, de sciences, comme par exemple Collége au
dans sa forme actuelle, pour toutes éléves cherchent ensemble. » d’anglais, d’histoire-géographie, cinéma ou |’acib qui accompagne
les classes, d'avoir une activité artis- « Le troisiéme type de bvo reléve d’éducation physique, etc.), a l’en- les films la od ils n’arriveraient pas
tique. Les enseignants choisiront du matériel encyclopédique. II pré- seignement d'un art. II s’agit de faire en temps normal, ou bien sur des
laquelle ils souhaitent enseigner. sentera l'histoire des mutations au en sorte que leurs UV de cinéma réseaux de diffusion qui échappent
Lidée principale, concernant le pri- cinéma. Sur le vocabulaire ciné- soient comptabilisées au méme titre au commerce pur. On va détacher
maire, consiste a équiper le maxi- matographique par exemple, en lieu que les autres UV. Dés cette année, des gens de |’Education nationale,
mum de classes en projecteurs. et place des définitions écrites sur nous allons également mettre en qui serviront d’interface entre le cul-
d'images digitales. De s'appuyer par le travelling, on pourra visionner place une université d’été. » turel et le scolaire. Le projet est ini-
conséquent sur le pvp, ce dont quatre exemples de travelling, ce tié conjointement par le ministére
devraient bénéficier 15 000 éta- qui permettra d’appréhender plus implication des professionnels de la Culture et le ministére de
blissements en France. » facilement les différences entre cha- « autre grande idée du projet vise l’Education (ce qui est historique,
cun d’eux, puisqu’on en aura |’uti- a rendre |’école trés poreuse aux jusqu’a présent il y avait un peu de
Trois types de pvp lisation concréte a l'image. » gens de métier : un ingénieur du jalousie de part et d’autre), ce qui
« Sur les premiers vo, on trouvera « Au collége et au lycée, il s’agira son, un chef opérateur, un acteur, démultiplie la possibilité d’une
des films entiers, avec, a leur suite davantage d’une pédagogie de pro- ou méme un critique. || est néces- action réelle. »
un bonus pédagogique. Exemple : jets, de spécialisation, comme cela saire qu’ils soient considérés, lors-
Ou est la maison de mon ami ? existe aujourd’hui. Un éléve pourra qu’ils arrivent a |’école, comme des Propos recueillis 4 Sarlat
d’Abbas Kiarostami. En complément avoir accés a une caméra mini-pv, gens faisant un métier artistique, et par Marie-Anne Guerin
du film, il serait possible de trouver une carte de montage, de facon a donc payés en tant que tel, sur leur et Jean-Sébastien Chauvin

14 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


EVENEMENT

> vision. Celle-ci est tres importante, le plus t6t possible. « I est important
mais son apprentissage releve davantage de commencer par le primaire car il couvre
de l’instruction civique, de V'engagement ensemble du territoire francais, tandis L'ECOLE AU CINEMA
citoyen. » Un avis que ne partage pas que V’enseignement du cinéma au college
Dominique Coujard pour qui le et au lycée, plus spécialisé, ne concerne
projet est trop restrictif et doit étre que cent-huit établissements. Il faut ame-
Denuis 1994, le p nuancé en fonction de la réalité du ner la culture la on seule l’école peut le
terrain :« Je pense que les deux peuvent faire et, en ce qui nous concerne, ame-
ole et Cif étre complémentaires. Etudier l’esthétique ner le cinéma Ia ou il n’y en a pas, comme
d’un spot publicitaire peut-étre passion- les zones rurales dépourvues de salles de
fants du deuxieme nant si on montre en quoi elle nous cinéma, » Car au-dela des problémes
manipule. Présenter un film en noir et de méthode, apparait un enjeu de
siecle », soutenu par blanc a des éléves en difficultés scolaires taille, qui est la persistance d’une
ne me parait pas évident. Je pense qu’il diversité des images peu a peu ron-
les ministere faut commencer par ce qu’ils connaissent gée par la réalité économique du
déja, leur apprendre a communiquer sur secteur. « Si on veut vraiment s’atta-
ces images. » quer a la question du cinéma a V’école, il <——
A contrario, l’ambition d’ Alain faut qu’il y ait des films comme il y a 1964 : « Bande a part » Geta Godard).
Bergala est de confronter I’éléve a des livres ou des disques. Ce que nous
une forme d’altérité 4 laquelle il n’a voulons, c’est une pédagogie par impré-
des el eves de voir aes pas accés : « L’école doit proposer une gnation. Les films sont la, ils sont consul-
alternative, montrer ce que la loi du mar- tables. Il faut une facilité d’acces a ces
films en salle, et ce ché rend de plus en plus difficile a voir a images, ce qui, pour le moment, n’est le
Véchelle d’un pays, ce qui ne veut pas cas que dans quelques établissements
dans toute dire qu’on se refuse a montrer Edouard privilégiés. »
aux mains d’argent. » Lambition qui sous-tend le pro-
jet est celle d’une école républicaine
qui assurerait l’égalité d’accés a la
culture, l’égalité des chances face au
Faut-il voir dans l’enseignement monde des images. Mais 14 ot beau-
du cinéma un moyen de com- coup parlent de communiquer, @’ édu-
prendre et de se mouvoir dans le quer, l’ambition de Bergala serait
1967 : « Mouchette » (Robert Bresson).
monde contemporain des images, davantage de sensibiliser les éléves au
ou bien d’inciter l’éléve 4 découvrir cinématographe.
d'autres cinématographies, langages, Cette friction entre culture et
cultures ? « Il y a des choses que les éducation, art et apprentissage rejoint
éléves ne peuvent plus voir, on est force en effet une autre problématique qui
d’en passer par des stratagemes, est celle des buts et des objectifs de
remarque Renaud Ferreira, profes- l’enseignement des arts. « Le débat
seur dans un lycée de Boulogne. sur les enseignements artistiques est de
Aujourd’hui, des éléves de seconde ou de savoir si on fait un enseignement des
terminale ayant choisi l’option cinéma publics, afin de renouveler un vivier de
ont une réelle difficulté a se concentrer spectateurs, sachant qu’aujourd’hui les
devant un film muet comme Metropo- jeunes ne vont pas voir les films sub-
lis. Pour le leur faire apprécier, j'ai dit ventionnés par la Culture, ou bien s’il y
montrer des exemples de films contem- a une autre finalité qui est de permettre
porains inspirés par l’esthétique du film, aux jeunes d’accéder a une expression
comme Blade Runner ou Le Cin- artistique, en le percevant comme une
quiéme Elément, replacer le film de liberté supplémentaire, un épanouisse-
Fritz Lang dans une généalogie. » On ment de la personnalité », remarque
enregistre ainsi ce que Bergala une intervenante du ministére de la
BA V’école maternelle nomme une mpture de trame : la dis- Culture. En méme temps, « il faut se
Marcel-Leroy de Nancy, parition, pour les jeunes, de tout un demander, comme le font les profession-
les enfants participent a pan de la culture cinématogra- nels, si on n’est pas en train de réveiller
des ateliers dans le cadre phique, en gros tout ce qui reléve- toutes sortes de vocations, qui vont se
d’un projet coordonné par rait du cinéma noir et blanc, ce heurter a la réalité du marché du travail.
Vassociation Les Enfants qu’on appelle les vieux films comme Il y a toujours eu une ambiguité, une
du cinéma le faisait justement remarquer tension entre ceux qui voulaient prépro-
(ci-dessus, page de gauche Godard. C’est pourquoi le projet Jfessionnaliser cet enseignement et d’autres
et page suivante). soumis 4 Jack Lang par Alain Ber- qui parlaient d’éveil aux arts. » Lau- Le

gala s’attache particuliérement a l’en- diovisuel dans son ensemble, fort de ‘1977: « Les Tdions sont ehcore loin» (P Moraz).
seignement du cinéma dés l’école la multiplication des chaines sur le
élémentaire, afin de cueillir les éléves cable et le satellite, voire |’Internet, >

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 15


EVENEMENT

»et de la demande croissante tatives actuelles pour enseigner des rudi-


REPERES d'images qui en résulte, est l'un des ments de connaissances en audiovisuel
secteurs qui, dans les prochaines en IUFM se limite a une ou deux jour-
Le cinéma a l’école
mreLle, pie] ea
années, va étre amené a se dévelop- nées, » Une relative professionnalisa-
per considérablement. « La variable tion parait inévitable, méme si Alain
@ 1984: mise en place des options essentielle en réalité, c’est la reprise éco- Bergala nuance : « On donne des prin-
cinéma au baccalauréat (A3, nomique », conclut l’intervenante. cipes, des idées, des programmes, et ensuite
devenu L). 'enseignement alterne Toutefois, la question de la profes- les professeurs les appliquent a leur fagon.
analyse d’ceuvres, avec trois films sionnalisation concerne davantage Pour cette raison, il ne faut surtout pas
au programme (Les Contes de la Venseignement supérieur, méme si se tromper sur les outils. Si un prof met
lune vague aprés la pluie, A nos le passage du lycée 4 la fac ou aux un DVD et qu’une voix-off dit ce qu’il
amours et un ensemble de courts écoles de cinéma ne va pas sans faut savoir sur le film, Penseignant ne
métrages) et création d'un court poser quelques problémes. Ainsi les sert plus a rien. On se protege derriére
métrage, difficile 4 évaluer et a options lourdes de cinéma sont-elles un métalangage. Or l’outil doit étre
« corriger » pour les enseignants. le fait de classes littéraires. Or les BTS ouvert. »
108 lycées sont concernés. Un audiovisuels leur préférent les classes Entre la nécessité d’un appren-
accord doit étre conclu entre |’éta- scientifiques qui, elles, pratiquent les tissage face au déferlement anar-
blissement demandeur, le minis- options légéres. Nombre d’éléves chique des images et la constatation
tére (Education nationale et Cul- n’ont alors d’autre solution que de que le cinéma ne s’enseigne pas
ture) et un partenaire culturel se tourner vers d'autres filiéres. comme les mathématiques, il existe
local : un cinéma ou le service cul- sans doute une place pour une véri-
turel d'une mairie. Enseignants spécialisés ? table pédagogie de création. =
Questions de méthode, interroga-
@ Collége au cinéma, Lycéens au tions sur l’avenir, l"enseignement des
cinéma, Ecole et cinéma. Des films arts pose également le probléme de
sont proposés aux éléves afin de
les sensibiliser au cinéma. Les éta-
leur légitimité au sein de l’école. Si
personne, ou presque, ne remet en
Cyberpédagogie
blissements demandeurs doivent cause l’utilité d’avoir une véritable ®@ www.ac-nancy-metz.fr/cinemav
signer une convention. Chaque par- politique artistique 4 l’école, beau- Ce site, mis en place il y a quatre
tenaire culturel (département ou coup s’accordent a dire que l’ensei- ans par Dominique Coujard, en
région) choisit dans la liste des gnement des arts plastiques et de la association avec la Direction des
films proposés, Les films font l'ob- musique se sont révélés catastro- technologies nouvelles au minis-
jet d’un suivi pédagogique, trés phiques dans la plupart des établis- tere de |’Education, développe
variable selon les établissements sements scolaires. « Il ne faut surtout depuis quelques années des outils
et la capacité des enseignants a « Il ne faut surtout pas pas de profs spécialisés comme on en a pédagogiques relatifs a |’ensei-
intervenir apres un film. eu en dessin ou en musique », clame gnement du cinéma au lycée. Le
de profs spécialisés Christine Juppé-Leblond, chargée site propose, par exemple, une ana-
® La coseac (Commision d’orienta- du cinéma au ministére de l’Educa- lyse détaillée, plan par plan, d’un
tion et de suivi des enseignements comme on ena eu tion, mais au contraire tabler sur la ren- film de Mizoguchi au programme
et activités cinéma et audiovisuel) contre avec des professionnels. » D’un du bac cette année, Les Contes de
décide du choix des films, de la en dessin ou en autre cété, si le projet d’Alain Ber- la lune vague apres /a pluie, ainsi
nature des documents pédago- gala entérine l’idée de rendre l’école que des liens avec diverses
giques (films, dossiers) et de tous musique, mais au « poreuse » au milieu professionnel, adresses de cinéma sur Internet.
les problémes divers (matériel, il souligne également la nullité de la On y trouve aussi une liste de dif-
formation des enseignants). Elle contraire tabler sur formation des professeurs 4 l’ensei- fusion oj tout le monde peut pro-
est composée de représentants de gnement du cinéma. « Aujourd’hui, poser des interventions, des ana-
|’Education nationale (ministére, la rencontre avec les professeurs s’autoproclament prof de lyses de films. « Quand vous étes
cNpP), de professeurs de cinéma cinéma, et faute d’une véritable forma- Parisien, vous avez une cinéma-
de l’université et d’enseignants du des professionnels ». tion, n’ont pas de réelle légitimité vis-a- théque, des bibliothéques de
secondaire. Le ministére de la Cul- vis de V’institution, ni méme vis-a-vis de cinéma, explique Dominique Cou-
ture est représenté par le cnc, la Christine leurs collegues. Si on veut généraliser cet jard, professeur de cinéma trés
DRAC, des partenaires culturels enseignement, il faut absolument une active. Mais, lorsqu’on habite a
(exploitants), la Femis et la BiFl. Juppé-Leblond légitimité. » Ainsi la plupart des pro- Aurillac, trouver de la documen-
fesseurs avancent-ils en roue libre, tation sur un film japonais de
@ Décembre 2000. Enseignement avec, pour seul bagage, leur propre 1953, comme celui de Mizoguchi,
artistique obligatoire dans les culture cinématographique, trés au programme du bac cette année,
classes élémentaires, avec possi- variable d’un individu 4 un autre. est beaucoup plus délicat. » Le site
bilité de choisir le cinéma. La salle Renaud Ferreira confirme : « Cela s'adresse autant aux éléves : « Le
de cinéma, maillon essentiel de peut paraitre idiot, mais méme un manuel professeur peut envoyer ses éléves
Ecole et cinéma, est sacrifiée sur sur le scénario, comme il existe des chercher de la documentation sur
l’'autel du pvp. Le cinéma entre en manuels pour toutes les matieres ensei- le site et demander une synthése. »
classe. Il ne sera plus une sortie. gnées au lycée, nous serait bien utile en J.-S. 0.
tant que prof. De méme, les quelques ten-

16 CAHIERS DU CINEMA / DE EMBRE 2000


EVENEM EN T

BILLET
VECOLE AU CINEMA

La fin de la méfiance
endant longtemps, la sion, avec les conséquences que l’on
cinéphilie a été vécue sait : multiplication des films sur le
sur le mode de l’école cable et le satellite, de telle sorte qu’il
buissonniére, a |’écart n’y a plus de choix, seulement l’em-
des salles de cours et barras du choix. Le cable fabrique
contre les devoirs du une cinéphilie individualiste, ot cha- &

soir. Aujourd’hui, ce cun construit seul son propre par- 1984 2 « Cuore » (Luigi Comencini).
sont les séries télé sur le cable qui cours, non partageable avec autrui,
remplissent cette fonction auprés des qui emprunte un autre sentier dans
éléves, avec les jeux vidéo en com- le labyrinthe infini des possibles. Du
plément de programme. Quand le coup, le cinéma 4 l’école risque
cinéma est entré officiellement 4 d’étre le dernier lieu ot la décou-
Vécole, il y a une quinzaine d’années, verte du cinéma sera 4 la fois une
dans le cadre d’accords conclus entre expérience personnelle et collective, Quand le cinéma
partenaires intéressés (un départe- partagée avec d'autres sur la base
ment, des écoles, une salle de dun programme commun. a commence a entrer
cinéma), quelques voix se sont éle- Mine de rien, le projet Lang
vées pour exprimer leurs craintes : opére une véritable révolution en dans les écoles,
Pécole risquait de dégotitera vie les rangeant le cinéma, dés les classes
éléves du cinéma de la méme primaires, dans la catégorie des ensei- ily a une quinzaine , @

maniére qu’elle a éloigné des géné- gnements artistiques. Depuis cin-


1984 : « Bianca » (Nanni Moretti).
rations de la littérature francaise, quante ans, l’Education nationale d'années, quelques
jamais relue depuis, 4 cause de la résiste au cinéma et lui préfére le
facon dont elle était enseignée. Avec mot image. Dans le milieu ensei- voix se sont élevées
le recul, on s’est apergu que ce risque gnant, tout a la religion de l’écrit
(toujours réel) était minime com- et 4 la maitrise du langage, l'image pour exprimer leurs
paré au bénéfice immeédiat : ensei- est percue comme un danger, une
gner aux éléves que le cinéma a une menace contre cet ordre qu’elle sent craintes : l'école
histoire, au méme titre que la pein- voué a disparaitre. Toute une culture
ture et la musique, et qu’il n’est pas. de la méfiance et de la défiance des risquait de dégotiter
né avec Martin Scorsese. images s’est importée en milieu sco-
Sensibiliser les enfants a l’art ciné- laire, afin d’inoculer aux éléves le les élaves du cinéma
matographique, former un gout, telle contrepoison nécessaire (I’horrible
est la mission vitale de l’école, 4 une expression : « apprendre a lire les fle la meme maniere
époque ot, au cinéma comme 4 la images »), seul levier pédagogique
télévision (cartes, cable et satellite), reconnu par le corps enseignant. qu'elle a éloigné des
tout défaille et tout déraille. Le projet Lang attend clairement
Car la mémoire du cinéma autre chose d’eux. générations de la
s’éloigne. La premiére révolution sera celle
Les jeunes générations voient de des mentalités : non plus apprendre littérature francaise.
plus en plus le cinéma muet comme a critiquer systématiquement les
un continent indéchiffrable, dont ils images mais laisser aux enfants la Avec le recul, ce
seront bientdt les analphabétes suf- possibilité d’aimer le cinéma et, sur
fisants.A l’école d’en redonner le la base de cette émotion premiére, risque parait minime.
gottt, au-dela du burlesque, sans que prolonger par une réflexion le pour-
cela soit percu comme |’équivalent quoi et le comment de cette expé-
de l’étude du latin et de l’ancien rience sensible.
frangais dans un cursus de littérature Que l’école puisse rendre cela
et langue frangaise. possible, et fasse de cette intention
Lentrée officielle du cinéma a le socle de son projet, indépendam- 1989 : « Noce blanche » (Brisseau).
Lécole a été contemporaine de la ment des moyens mis en ceuvre, a de
privatisation des chaines de télévi- quoi rendre optimiste.m

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 17


EVENEMENT

AU FESTIVAL DE SARLAT, IL ETAIT QUESTION


D’ENSEIGNEMENT DU CINEMA. Les Cahiers
ONT ECOUTE LES PROFS, LES ELEVES, ET
CEUX QUI LEUR DONNAIENT LA REPLIQUE. on

Godard face
aux lyceens
éunis au festival de Sar-
lat, le 9 novembre, 500
lycéens et leurs ensei-
gnants ont pu voir en
avant-premiére Apres la
réconciliation, le beau et
déroutant nouveau film d’Anne-
Marie Miéville /en salles le 3 janvier].
Une rencontre a réuni, 4 la demande
des cinéastes, Anne-Marie Miéville
et Jean-Luc Godard au cours d’une
discussion animée par Jean-Michel
Frodon. Extraits d’un échange pas
toujours tendre.

Anne-Marie Miéville ;: Au départ,


il s’agit d’un texte écrit pour le
théatre. Cela n’a pas pu s’y faire car
c’est un monde ot on n’entre pas
comme ¢a. Ayant fait quelques films,
je savais comment en démarrer la
production. J’ai donc essayé de faire
un travail d’adaptation de ce texte
pour le cinéma, tache difficile car,
sur scéne, j’avais envisagé que l’on
voie tout le temps les quatre acteurs.
Pour passer du cété du cinéma,je
me suis inspirée du travail de répé-
tition avec les comédiens dans ce
décor, en m’imprégnant de l’am- @ Anne-Marie Miéville (la réalisatrice) et Jean-Luc Godard (l’acteur) a Sarlat.
biance de cet espace avant de faire
un découpage. Marie. A l’époque, j’avais de gros geste de redonner est facile puis-
problémes pour mémoriser les qu’on a recu. En tant que metteur
Un homme felicite les comédiens du phrases. Cette fois, j’ai eu le temps en scéne,je me suis souvent apergu
film et, surpris et admiratif devant le talent de lire et de comprendre le texte, de que les acteurs voulaient donner
de comédien de Godard, lui demande le lire 4 haute voix pour le décou- tout de suite. On leur fournit un
quelle a été sa réaction lorsqu’il a décou- vrir 4 nouveau et pour I’entendre. texte : « To be or not to be », alors,
vert le texte. Je me suis dit que, dans le travail immeédiatement, avant de prendre le
Jean-Luc Godard : C’était pour d’acteur, il fallait recevoir d’abord temps de le comprendre, ils veulent
moi une deuxiéme fois car j’avais avant de donner, et que si on a regu, lui donner une interprétation. Or
déja da remplacer au pied levé I’ac- on peut redonner quand la caméra cela prend du temps. Ce n’est pas en
teur dans le film précédent d’Anne- est 14 pour vous le demander. Le trois secondes qu’on peut donner :

18 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


EVENEMENT

«To be or not to be » . Cela a pris du porterait la trace de cet épuisement. dans un lieu unique en évitant de
temps a Emil Jannings et 4 Richard Qu’est-ce que vous en pensez ? retomber dans les schémas du
Burton.Je dis ¢a car je me souviens J.-L.G. : Si ce garcon veut dire champ-contrechamp, en essayant de
avoir vu a New York Richard Bur- qu’on est appelé a disparaitre, ¢a c'est filmer davantage celui qui écoute
ton dans son interprétation d’ Ham- certain mais qui nous appelle a dis- que celui qui parle ou le chemin de
let. Quand il arrivait sur la scéne, on paraitre ? Est-ce vous ? Ou est-ce cette parole entre les deux. Si la
avait tout oublié du texte, on était nous-mémes ? Vous pouvez peut- nécessité l’exige, je fais des mouve-
surpris 4 chaque instant par le texte étre vous le demander... ments de caméra, sinon non, un
comme si on l’entendait pour la pre- A.-M. M. :... ou bien est-ce les panoramique ou un travelling mais
mieére fois. enfants qui viennent au début du pas de zoom parce qu’effective-
La, comme Anne-Marie a, elle film ? ment, comme le dit Robert (per-
aussi, da remplacer la comédienne J-L.G. : Ce film, le onziéme film sonnage interprété par J.-L. G.) :
au pied levé, notre travail tous les d’Anne-Marie je le rappelle, était un « Quand on s’est approché, faut s’éloi-
deux a consisté 4 jouer ensemble, appel a aller dans un endroit oti per- gner ou le contraire. » Je ne suis pas.
excusez-moi, comme des enfants. sonne n’était jamais allé. C’était un partisan du mouvement pour le
Puis quand je me suis vu, je n’ai pas défi a relever. La Nouvelle Vague a mouvement.

fait attention 4 mes cheveux ou 4 toujours aimé les défis et les inter-
mon nez, j'ai entendu Robert qui dictions. La, il s’agissait de se rendre Mais pourquoi ce choix radical de faire
n’est pas moi mais que j’ai accom- dans un lieu of personne n’était des images figées par rapport au texte ?
pagné un moment. C’était un grand jamais allé et qui était nommé par J-L.G. : C’est un vieux cliché
plaisir raisonnable d’étre admis dans le titre : Aprés la réconciliation. C'est auquel Cocteau avait déja repondu
le jeu en dehors du nom qu’ils me un endroit ot forcément les jeunes en disant que pour filmer un cheval
donnent habituellement. sont trop jeunes pour étre allés, ot au galop il ne fallait surtout pas faire
Un lycéen qui s’exprime sans trem- les trois quarts des vieux, vieux dic- de travelling, parce que le cheval res-
bler ni citer le titre du film : Ce film, tateurs ou autres ne sont pas allés. terait immobile.Je n’aurais pas di
plein de références 4 un cinéma et a C’est un pays dont le nom ne veut citer cet exemple car Robert, dans
pas dire aprés les retrouvailles ou
a.

une littérature qui ont existé, le film, n’aime pas les chevaux (rires).
s’adresse 4 une génération qui pré- aprés des disputes, mais aprés une Quand vous allez au théatre, que
céde la mienne. Est-ce qu’il s’agit réconciliation. C’est un endroit ott vous voyez la scéne avec les acteurs
d'un chant du cygne, est-ce l’enter- un Hébreu et un Palestinien, depuis qui bougent ou qui ne bougent pas,
rement d’un cinéma qui n’existe deux mille ans, ne sont pas encore vous ne dites pas que c’est une
FA
plus ? Ou pensez-vous que le cinéma Fs allés.Au moment ot il fallait y aller, image figée. C’est étrange d’avoir
a encore les moyens de se rénover,
z seul le cinéma, ce qu’on appelle le cette réaction surtout aujourd’hui
de trouver une modernité qui lui est A cinéma, peut répondre a cet appel- quand la caméra reste fixe et ne fait
3 la. Moije ne pouvais y aller qu’en
essentielle et que Jean-Luc Godard é pas trente-six gaudrioles.A l’époque
sait parfois trouver ? g tant qu’acteur. de la Nouvelle Vague, c’était prati-
A.-M. M. :Je ne comprends pas z Un enseignant s’adresse a Miéville : quement interdit de mettre la
bien ce que vous voulez dire en par- Vous citez explicitement un seul caméra 4 l’épaule. A bout de souffle
lant de chant du cygne... « Si ce garcon veut philosophe, c’est Sartre. Pouvez-vous a été critiqué pour son image qui
J.-L.G. : Peut-étre est-ce du me dire quel est votre rapport a ce bougeote, qui va dans tous les sens.
signe ? dire qu on est appele philosophe et quel est celui de Jean- Dix ans aprés, quand on s’est fatigué
Le jeune garcon poursuit : Je trouve Luc Godard ? de mettre la caméra sur l’épaule et
que c’est un film qui ne s’adresse pas a disparaitre, ca c est A.-M. M. :Ily a un livre qui s’ap- qu’on s’est reposé en la mettant sur
a ma génération. Méme si moi j’ai pelle La Cérémonie des adieux dont un pied, on m’a dit que c’était
la chance de connaitre un peu le certain mais qui nous la deuxiéme partie consiste en un mieux avant quand ¢a bougeait
PHOTO : EMMANUELLE BARBARAS

cinéma,je ne comprends pas 4 qui dialogue entre Simone de Beauvoir alors...


vous avez voulu vous adresser. Est- appelle a disparaitre ? et lui qui avaient déja, 4 ce moment-
ce que ce film annonce la fin d’un la, un certain age. Leur discussion Une dame : Monsieur Godard
cinéma comme celui d’Alain Est-ce vous ? Qu est- aborde 4 la fois des problémes per- quels sont vos projets ?
Resnais ou celui d’Eric Rohmer, de sonnels et politiques et j'ai toujours J.-L.G. :Je dois finir un film que
gens qui ont construit le cinéma et ce nous-meémes ? trouvé que leur parole était pleine j'ai commencé il y a quatre ans qui
que leurs survivants n’arrivent pas 4 d’enfance, trés jeune et tonique. n’a pas été mis de cété mais juste
perpétuer. Vous pouvez Peut-étre cela a-t-il influé mon tra- installé comme un train sur une voie
A.-M. M. :Je comprends trés bien vail. de garage, pour laisser passer un
que les préoccupations de ces per- peut-étre vous express qui circulait mieux et plus
sonnages s’adressent a des gens plus Un lycéen s’adresse a Miéville :J’ai- habilement que lui et dans lequel,
vieux que vous maisje ne vois pas le demander merais savoir quelle réflexion a en plus, j'ai pu monter de temps en
en quoi cela annonce une fin. animé votre travail d’adaptation du temps. I] me reste 4 retourner dans
Jean-Michel Frodon : Dans la ques- Jean texte en film de cinéma. J’ai été mon wagon et terminer mon trajet
tion posée, il y a cette idée qu’il y frappé par le fait que image du film pour dans quelques mois.
a eu une modernité qui serait la est tout le temps figée... Recueilli
Nouvelle Vague, que cette moder- A.-M. M. : La question était de par Marie-Anne Guerin a Sarlat,
nité serait épuisée et que votre film savoir comment filmer la parole le 9 novembre 2000

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 19


hors série
en kiosque
RSCG / BETC

40F
EURO
CINEMA TELEVISION
@ PARIS. Quatre films d’Asie aux @ PORTRAIT. James Lipton, créateur de
Rencontres internationales de cinéma. l’émission « Inside the actors ». Page 34
Page 24 mM REPERAGES. Sortie en cassette de
@ DISTRIBUTION. Ucc dépassée par Lost Lost Lost, de Jonas Mekas. Page 36
le raz-de-marée des cartes. Page 26 AU FIL DU CABLE. Raretés cinéphiliques
@ METIERS. Gilles Marchand, scénariste de décembre, et gros plan sur
malgré lui. Page 28 le réveillon. Page 40
@ LE SORT D’'UN FILM. L’échec discret @ LIVRES. Une sélection des parutions de @ LE LECTEUR DE DVD. La chronique
de Galaxy Quest : programmeé ? Page 30 l’automne. Page 32 de Nicolas Saada : le muet. Page44

CINEMA

REPERACES. EN VINGT ANS, LE CINEMA RUSSE A PERDU SON PUBLIC. A MOSCOU, EN SALLE ET
EN VIDEO, LES FILMS HOLLYWOODIENS ATTIRENT LA FOULE, QUI DELAISSE LA PRODUCTION LOCALE.

Moscou et le complexe américain


ars 1981. Moscou ne En quinze ans, le nombre de
croit pas aux larmes, sorti spectateurs a été divisé par qua-
en 1979, obtient l’os- rante. Le début de la dégringo-
car du meilleur film lade date de 1969.A ce moment-
étranger. L’ceuvre de la, le Soviétique va voir en
Vladimir Menchov a été vue moyenne vingt films par an.
par... 87 millions de Soviétiques ! En 1984, il n’en voit plus que
Le prix d’un billet de cinéma est quatorze. Et aujourd’hui, le Russe
alors de 20 kopecks, l’équivalent ne va méme pas en voir un ! Les
de quatre tickets de métro. VuRss spécialistes pensent que la
compte 4 800 cinémas, dont moyenne tourne autour de 0,3
2 300 en Russie. —une évaluation, faute de statis-
Octobre 2000. Le dernier film tiques puisque les exploitants de
du méme Menchoy sort dans six salles n’ont aucun compte a
salles 4 Moscou. L’Envie des Dieux rendre.
(traduction littérale) a tout pour Ce qui s’est passé pour le
plaire : le scénario — un amour cinéma est 4 l'image de ce qui
impossible entre une Russe et un arrivé dans tous les secteurs de la
journaliste frangais au début des société. A un monde hyper-
années 80 —, l’apparition dans un contrélé, censuré, aux seules
petit role de Gérard Depardieu, mains de I’Etat, a succédé le vide.
vedette parmi les vedettes en 3 Entre 1985 et 1990, la censure
Russie, la participation d’acteurs : disparait, la vidéo apparait, et le
russes qui comptent parmi les EI piratage avec (une cassette vaut
meilleurs. 2 aujourd’hui entre 20 et 40 francs).
z Les familles s’équipent de magné-
Lurss, terre de cinéphiles @ Le Rodina, vestige de l’'uRSS. Dans le hall, on expose des meubles... toscope (le taux d’équipement est
Pour le producteur, Alexander actuellement de 60 % en Russie,
Litvinov, directeur adjoint de tickets de métro.Au cours des dix clubs de cinémas irriguait le pays. de 80 % 4 Moscou) et se ruent
Mosfilm, tous les ingrédients sont premiers jours de diffusion, seules Le nombre de salles de projection sur ce qui leur faisait défaut : les
réunis pour faire de ce film un 5 500 personnes seront allées voir était évalué 4 150 000 ! Une des films américains — piratés avant
succés. Las ! Seules six salles ont L’Envie des Dieux. plus grandes stars s’appelait... méme leur sortie en salle ou leur
accepté de le programmer. Lune Les Russes ne vont pas au Pierre Richard — les autorités diffusion 4 la télévision. Les ciné-
d’entre elles, la salle Mir, dans le cinéma. Ils y sont allés. En masse. appréciaient le cinéma frangais, mas, eux, ne suivent pas. Ils pro-
centre de Moscou, compte 1 050 A lépoque soviétique, le cinéma idéologiquement plus correct que jettent des films de moindre qua-
places. Dont... 48 sont occupées était l'un des loisirs les plus popu- Yaméricain. « Ah ! Vous étes fran- lité que ceux que l’on trouve en
deux jours aprés la sortie de L’En- laires — il était surtout l’un des gaise ! Ah ! Jean-Paul Belmondo ! », cassettes 4 tous les coins de rue.
vie des Dieux, un samedi 4 seuls. D’immenses salles ont été soupirent les Moscovites. Et deviennent peu 4 peu des
21 heures. Le prix du billet est construites dans les années 60 Partout dans le monde, la fré- endroits mal famés, fréquentés par
pourtant l’un des moins élevés et 70. Des usines, des mairies quentation des salles a énormé- des adolescents, ot la production
dans la capitale — 100 roubles, soit avaient aussi les leurs, plus petites ment baissé. Mais nulle part la diffusée est made in Hong Kong.
25 francs, l’équivalent de vingt mais aussi actives. Un réseau de chute n’a été aussi vertigineuse. « Au début des années 90, il >

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 21


c iN EMA

en’ était pas de tres bon ton, pour été fatale au réseau de distribu-
quelqu’un de bien éduqué, d’aller au tion existant. A partir de l’au-
cinéma », se souvient Kirill Raz- tomne 1997 toutefois, une nou-
logoy, le directeur du festival de velle ére commence avec
Moscou. Vinauguration du Kodak Kino-
mir, une salle de 560 places, dans
Blanchiment d'argent le centre de Moscou. Dolby sté-
A la méme période, les immenses réo, fauteuils confortables, grand
salles des années 60-70 — inadap- écran, cafétéria, moquette, pop-
tées 4 la projection des films corn... Les Moscovites décou-
contemporains — changent vrent ce qu’est un cinéma
usage. Dans les années 80, /’Etat moderne. Dés lors, tout va trés
ena confié la gestion aux muni- vite. Des « privés » se spécialisent
cipalités. Au moment de la libé- dans la restauration des grandes
ralisation, certains directeurs de salles soviétiques. Place Pouch-
salles deviennent de riches fonc- kine, ouvre le Pouchkinski, qui Fi
tionnaires : ils les louent au sec- compte prés de 2 350 places.
teur privé. Dans les rouages admi- Les inaugurations se succédent
Z
nistratifs, chacun y trouve son dans le centre de la capitale, a g
compte. C’est ainsi que ces salles Saint-Pétersbourg et dans toutes z
se transforment, au début des les villes de plus d’un million @ Lune des salles « modernes » du groupe Empire du cinéma.
années 90, en salons d’exposition dhabitants. Soixante cinémas
de meubles ou de voitures. La « modernes » sont répertoriés qui font le marché dans les ciné- et octobre. Lune d’entre elles
plupart ne vendent ni les uns, ni aujourd’hui en Russie, dont la mas dits « modernes ». En 1999, propose une séance tous les
les autres : il est de notoriété moitié 4 Moscou. A de rares il ne restait en Russie que 1 500 matins 4 9 heures pour 20 roubles
publique que leur raison d’étre exceptions prés, ils sont tous sur des 2 300 salles qui existaient (5 francs). La salle est alors plus
est le blanchiment d’argent. le méme modéle : un lieu de loi- quinze ans auparavant, et leur remplie qu’a 11 heures, lorsque
Entre 1990 et 1995, il existe sirs ot causer, boire un verre, chiffre d'affaires était de l’ordre le billet cotite 30 roubles
un autre moyen de blanchir les manger du pop-corn, se mon- de 7 48 millions de dollars. Dans (7,50 francs). La legon est claire :
billets : il suffit de tourner des trer. Quant a la programmation : le méme temps, les seules 60 salles baisser les prix revient 4 attirer
films ! « Il y a des gens qui ont gagné américaine. Le cinéma est devenu « modernes » rapportaient. .. plus une clientéle différente de celle
beaucoup d’argent comme ¢a, n’im- un endroit ot I’on sort — parfois de 40 millions de dollars. Sans que l’on trouve dans le centre-
porte qui pouvait faire un film, il suf- en robe longue -, lorsqu’on en a pour autant faire le plein :le taux ville. Mais pour l’une comme
fisait de montrer une fille nue, en train les moyens. de remplissage est en moyenne pour l’autre, les films seront
de fumer un pétard sous un portrait de 30 %. estampillés « Hollywood ».
de Staline !, raconte Vita Ramm, Un loisir de luxe Reste donc a élargir le public
critique de cinéma 4 la radio Lapparition de ces salles a donné apparu au cours des trois der- « Dérive américaine »
Echo de Moscou. Les spectateurs naissance 4 un nouveau public. niéres années. C’est ce 4 quoi En général, sur trente films au
ont été dégotités par tous ces films. » « Ce sont surtout des jeunes qui “ tra- s’emploie Arthur Prachkovitch, box-office, vingt-sept sont amé-
A l’époque, la télévision change, vaillent au front ”, comme on disait numéro un d’« Empire du ricains, deux ou trois frangais,
elle aussi. Des chaines privées 4 l’époque sovittique, ce qui signifie cinéma », ’un des deux plus danois, ou espagnol, et de temps
apparaissent, qui pleurent la aujourd’hui qu’ils sont dans les grands exploitants de salles. Sur- en temps, un russe.A cela, plu-
misére russe pour obtenir des banques, la publicité, les médias, Inter- prise ! Le « président » a trente- sieurs explications. D’abord, les
films étrangers bon marché. net, resume Daniil Dandurei. Dans trois ans. C’est un grand jeune distributeurs ne veulent pas
« Nous avons enquété, raconte le leurs familles, le revenu par personne homme 4 la carrure athlétique. Il prendre de risque : ils savent que
sociologue Daniil Dandurei, est de 400 a 500 dollars (2 800 s’est lancé il y a deux ans en le nouveau public va au cinéma
en 1998, les télévisions russes étaient, 4 3.500 francs) par personne et par ouvrant le Strela, la salle la plus comme au spectacle, aime les
de toute l'Europe, celles qui payaient mois ». Autant dire que ce profil branchée de Moscou, qui diffuse films 4 effets spéciaux. D’autre
le moins cher les droits de diffusion n’est pas le plus répandu en Rus- les films de Lars von Trier (un part, l’idée selon laquelle «le
des films étrangers ». «A Moscou, les sie, ot le salaire moyen est d’en- phénoméne de mode chez les cinéma russe n’est pas au niveau »
principales chatnes passent chaque jour viron 600 francs par mois, et ot nouveaux riches) ou d’autres réa- est couramment admise. La pro-
trente films différents, et cinquante a 37 % de la population vit avec lisateurs étrangers. duction russe peut donc toujours
soixante feuilletons ou séries », pour- moins de l’équivalent d’un dol- « Maintenant, j’aime le cinéma, attendre : elle sera diffusée en cas-
suit Daniil Dandurei. lar par jour. sourit le président, auparavant ce settes ou a la télévision. « Les
« Pour voir un film ici, note un Le prix des places dans les n’était qu’un business. » Avant, Russes adorent le cinéma russe, mais
spécialiste, mieux vaut étre chez nouvelles salles est rédhibitoire Arthur Prachkovitch s’« occupait ils ne veulent pas payer pour : ils le
vous. Vous avez le chauffage, un pour la grande majorité de la de restaurants, de magasins ». Depuis regardent d la télévision, ce n’est pas
canapé, V’écran n’est pas déchiré en population : 25 4 90 francs, dans Vinauguration du Strela, son un bien que l’on achéte », assure
deux, et vous pouvez regarder le méme le centre de Moscou ! Ceux qui « Empire du cinéma » — dont la Kirill Razlogov, le directeur du
film qu’au cinéma » —Ia diffusion peuvent se le permettre sont clientéle oscille « entre seize et festival de Moscou.
en salle n’étant pas obligatoire jeunes, tournés vers I’étranger, et vingt-cing ans » — a ouvert six La politique des majors amé-
avant le passage 4 la télévision. particuliérement friands de autres salles 4 Moscou, dont ricaines entre aussi pour beau-
La période 1990-1995 a donc cinéma américain. Et ce sont eux quatre en banlieue, en septembre coup dans la suprématie holly-

22 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


@ Arthur Prachkovitch, 33 ans, numéro un d’Empire du cinéma, l'un des deux plus grands exploitants de salles.

woodienne. Les distributeurs naitre un nouveau public, totale-


américains se contentent de rece- ment autodidacte.Au début, lors- ENTRETIEN
voir un pourcentage sur le qu’un film muet était diffusé, il y
nombre d’entrées, quitte a se faire
sciemment gruger. « Ils ne gagnent
avait toujours quelqu’un, dans la
salle, pour crier « pourquoi il n’y
« Plus personne ne veut de image
pas lourd, mais ils conquiérent le mar-
ché », explique Elena Chmejer-
pas de son ? ». Maintenant,
musée du Cinéma est devenu,
le d'une Russie pauvre, humiliée »
son, responsable de la program- selon M. Kleiman, « une sorte de @ Daniil Dandurei est I’un des ticiper aux festivals. Ils tournent
mation du groupe « Empire du laboratoire, d’école » ot des jeunes cing experts consultés par le pour les intellectuels de gauche
cinéma ». viennent voir et revoir Fellini, ministére de la Culture sur la de Berlin ou de Venise, pas pour
Mark Lolo, lui, s’évertue a dis- Rohmer, Godard... Des discus- réglementation du cinéma. Doc- les spectateurs russes. Et ils ne
tribuer des films européens, et sions spontanées suivent la diffu- teur en sociologie, il est secrétaire plaisent ni aux uns, ni aux autres.
surtout frangais. Le directeur de sion des films, un public s’est l'Union des cinéastes et rédac- Les Européens aiment voir une
la distribution du groupe Central formé. Comme quoi, « il faut étre teur en chef de la revue /skusstvo Russie pauvre, humiliée, avec des
Partnership cumule les handicaps. tres patient... En quelque sorte, il faut Kino (L’Art du cinéma). sans-abri et des criminels. Ici,
« Lrachat de douze copies américaines étre béte ». cette image n’intéresse plus per-
et les frais de doublage reviennent a LEtat, lui, s’impatiente face a « Si le prix d’entrée atteint 2 dol- sonne. La Russie bouge. Ce qu’il
30 000 dollars. Les distributeurs pren- la « dérive américaine ». Des dis- lars (15 francs), un film russe ne faut, c’est que l’intelligentsia
nent ¢a a leur charge. Mais, pour les cussions sont en cours entre marche pas. II y a eu deux excep- retombe amoureuse de son pays
films européens, c’est le groupe russe représentants du gouvernement tions : Le Barbier de Sibérie (de pour trouver une autre image. Les
qui paie. Et il doit ajouter environ et professionnels. Toutes sortes de Nikita Mikhalkov) I’an dernier, et spectateurs I’y pousseront. Ce
30 000 dollars pour la promotion et rumeurs courent sur un projet a Brat 2 (Frére 2, d'Alexei Bala- sont eux qui sauveront la situa-
les droits, si c’est un grand film. » venir, qui viserait 4 restaurer une banov) cette année. Brat 2a eu tion. Leurs goiits sont en train de
Autant dire qu’il y a de quoi bais- partie du réseau de distribution un énorme succés, sans précé- changer, et ils vont étre plus durs
ser les bras. Mais Mark Lolo a la de l’époque soviétique et a faire dent depuis dix ans. Il a fait que le Comité central de I’6poque
foi : « Il y a un boom, il faut agir vite, concurrence aux diffuseurs de 300 000 entrées, 500 000 cas- soviétique. Ils veulent de nou-
les gens ont envie d’aller au cinéma films américains. Le secteur privé settes vidéo ont été vendues, la veaux héros, que les hommes
et pas seulement pour voir des films s’en alarme, les spécialistes du bande-son est si populaire que les tombent amoureux des femmes
ameéricains. » cinéma restent sceptiques. musiciens la donnent en concert. et pas qu’ils les violent en per-
Ce credo, Nahoum Kleiman Manque de moyens, corrup- Il y a beaucoup de discussions manence, qu’il y ait des happy
le partage. « Les gens sont fatigués tion... Comment I’Etat pourrait- autour de ce film, des jeunes l’ont ends, bref, ce que I’on voit dans
des clichés américains,Au début, était il intervenir ? I] y a pourtant 4 vu trois, quatre fois, d’autres pen- les films américains et que l’on
nouveau, ¢a les intéressait, mainte- faire. Le musée du Cinéma a sent que c’est le premier grand voyait autrefois dans les films
nant ils veulent autre chose », assure organisé des séances aux quatre film nationaliste. |] est sorti en soviétiques.
le directeur du musée du coins de la Russie, de Saratov 4 mai et a rapporté des millions de Le marché se développe trés vite.
Cinéma, une structure créée Riazan en passant par Perm... dollars aux cinémas. Mais c’est Des entreprises privées vont appa-
en 1989, qui dépend de Union « Et ¢a marche !, assure Nahoum l'unique exemple de succés. raitre, des hommes vont aller se
des cinéastes et de I’Etat. Dans ses Kleiman. Partout, dans ce pays, des Trente a quarante films sont tour- former a Los Angeles. Il ya en
quatre salles, le musée diffuse des jeunes souffrent de “ dévitaminose ” nés chaque année en Russie. Le Russie beaucoup d'argent et, pour
films d’art et d’essai. En une culturelle. » but des réalisateurs, c’est de par- l'instant, beaucoup de liberté. » m
décennie, Nahoum Kleiman a vu Marie-Pierre Subtil

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 23


REPERACES. Aux RENCONTRES INTERNATIONALES DE CINEMA A Paris, C’EST D’ASIE QUE
SONT VENUES LES REVELATIONS. A COMMENCER PAR LA DESORMAIS INEVITABLE COREE.

Un nouveau tourbillon asiatique


ee Myung-se, un peu plus vent, elles communiquent par le biais
Agé que ceux de la nou- d’un journal intime partagé, dans
velle génération coréenne lequel elles écrivent leurs secrets et col-
emmenée par Hong lectionnent tout ce qui pourrait plaire
Sang-soo, persévére depuis 4 l’autre. » Kim s’amuse des com-
dix ans dans la voie d’un cinéma paraisons entre ces livres rédigés
pop sans complexe, s’emparant de a quatre mains et son travail de
tout ce qui passe a sa portée, dans mise en scéne avec Min Kyu-
la rue, a la radio, a la télé, dans les dong. Puzzle rose sang qui s’as-
autres films, pour le restituer, entre semble peu a peu, Memento Mori
recyclage et détournement, dans ressemble pourtant a ces cahiers
un joyeux tourbillon bricolé. tendres et terribles.
Dans Nowhere to Hide, polar aux
muscles de synthése tourné aprés Chine adulte
cing comédies améres, tout est Les souvenirs tardent aussi a se
référentiel, exagéré, surligné. préciser dans A Lingering Face,
Lorsque les flics s’élancent, c’est deuxiéme film, basé sur un fait
au ralenti, sur du heavy metal — m « Memento Mori », de Kim Tae-yong et Min Kyu-dong (Corée). divers, du Chinois Lu Xuechang.
que leur mouvement semble Un jeune homme a été le témoin
déclencher. Les personnages incertain du viol d’une femme
prennent en charge la tendance
parodique du film, comme pour
# qu il croit morte mais aper¢oit en
ville. Lu : « Dans les rues de Pékin,
vivre 4 leur tour les fictions qu’ils
aiment aveuglément. Lee est de £, on ne remarque pas les visages. Mais
4 partir du moment od on s’y arréte,
leur cété. C’est un cinéaste bur- le nombre d’histoires que l'on découvre
lesque pour qui seule compte la est incroyable, » Le film rappelle Ver-
beauté du geste, désespérément. tigo, que Lu Xuechang a vu,
comme son grand ami Lou Ye
Corée adolescente (Suzhou River), dans sa jeunesse
Réalisé par deux jeunes trente- étudiante. Son personnage de
naires, Memento Mori reprend la jeune homme trés contemporain
recette 4 succés de Whispering est précipité dans un film de
Corridors de Park Ki-hyung : lycée genre a l’irréalisme cauchemar-
de filles et fantastique latent. Mais desque, aux antipodes de sa vie
le film de Kim Tae-yong et Min de mécanicien profil bas. II devra
Kyu-dong est plus proche de Vir- devenir adulte, cesser d’étre rejeté,
gin Suicides ou du manga Lain par rattraper les femmes, celle qui a
sa mélancolie teenage et ses airs été violée et fait front sauvage-
de collage. Dans Memento Mori, ment, comme son ex, partie avec
elles sont deux 4 sortir de la foule un plus riche. « C’est un genre de
en uniforme, belles, audacieuses, femme tres commun en Chine depuis
déja séparées. Chaque lieu se mue Vouverture, plus extravertie que les
en autel dédié a leur passion, qui grandes sceurs qui cherchaient amour
fleurit, se répand, et rend folles les véritable. Pour bien s’habiller, elles
autres filles. Kim Tae-yong : sont prétes a tout. Ca me rend un peu
« Nous ne voulions pas faire un film triste de les voir... Maisje les aime
observation anthropologique sur cette beaucoup. »
société, mais montrer la violence de la
masse contre une minorité isolée. » Chine enfantine
Pour découvrir le monde mysté- Une autre Chine existe, celle de
rieux des filles, les cinéastes ont Hong Kong tout juste rendue au
interrogé cing cents lycéennes et continent dans Little Cheung, qua-
fait une découverte autour de triéme long-métrage de Fruit
laquelle s’organise le film : « Sou- m «A Lingering Face », de Lu Xuechang (Chine). Chan, auteur maladroitement

24 CAHIERS DU CINEMA / DECE MBRE 2000


Thailande a peine née
Les lois semblent légion dans le
pays le moins connu de la carte
du cinéma asiatique, la Thailande.
Certaines sont 4 l’ceuvre dans
ynin9, deuxieme film de l’an-
cien graphiste Pen-ek Rataba-
ruang. Ce sont celles de la jeu-
nesse et de l’inventivité, au sens
ironique, fun et publicitaire du
terme. Une jolie fille, un scéna-
rio de thriller décalé, une image
bleue assez tremblante et hop :
impureté 4 bloc, commentaire
«social», exaltation d’une
moderne solitude. Comme par-
tout, on n’a presque rien vu. Un
jeune homme le confirme. « Le
« Nowhere to ride », de Lee Myung. cinéma thailandais a oublié son his-
toire, il ne forme pas ses descendants.
comparé 4 Wong Kar-wai du Il est pauvre. Logiquement, ce sont les
temps de Made in Hong Kong, son milieux de la publicité et de la télé-
entrée en cinéma. Plus docu- vision qui le dominent, par l’argent
mentariste qu’esthéte, Chan s’em- et par les formes qu’il y développent. »
ploie 4 donner 4 sa ville une exis- Ce jeune homme s’appelle Api-
tence bruyante et odorante, chatpong Weerasethakul. I] est
autant dire inédite dans le cercle auteur de Mystérieux objet a midi,
ordinairement fantasmagorique petite expérience de quasi étu-
de la production locale. Little diant présentée aux Rencontres.
Cheung confirme son statut de Extréme différence. MoM est en
cinéaste arpenteur : ruelles, bou- noir et blanc. Au trop-plein de
levards, petits appartements, fiction déja connue proposé par
arriére-salles de restaurant en Ratananarung, le cinéaste oppose
constituent le décor regardé 4 la recherche d’une histoire, sa
hauteur d’enfant. Deux gosses pas construction in vivo. Il a parcouru
encore infantilisés se découvrent la Thailande entouré d’une
en travaillant ensemble comme équipe réduite et demandé a des
livreurs de nouilles et de thé. Pas villageois @’imaginer une suite au
question de pureté, ici, mais d’un récit d'une vendeuse de poissons
retournement géographique rencontrée aux premiers plans du
entre les lieux adultes, la mémoire film. Certains chantent, d’autres
dune colonie (les soldats chinois s'enfuient. Par de longues
ne sont jamais loin) et la nou- séquences fixes entrecoupées de
veauté du parcours de petits corps cartons godardiens, Weerasetha-
directement concernés par les kul invente un dispositif
qui part
événements (politiques, amou- de la fiction pour s’achever en
reux) dont ils ne décident rien en documentaire. C’est imparfait, ¢a
apparence. Pas question de style, peut ennuyer, mais on attend la
non plus :]’ceil de Fruit Chan est suite avec appétit. Sil y en a une :
clair mais presque inconscient. « Etre cinéaste n’est pas facile en
Il est avide, éventuellement Thailande. Il y a quinze ans, le pays
amoureux, mais jamais tout puis- produisait a foison, petit Hong Kong,
sant. S’ensuit, en conclusion petit Bombay. En 2000, douze longs-
a Vagréable désceuvrement meétrages vont étre finances. Beaucoup
ambiant, la possibilité dune his- ne sortiront pas. Les miens ne cotitent
toire entre les deux héros, rien.Je préfere rester a la marge pour
construite sur le jeu, l’'ardeur au éviter la censure sociale, travailler sur
travail et ’expérience de la puni- des chutes de pellicule avec des amis, UNIVERSAL
iA
tion. On attend la sortie de faire le plus de films en le moins de
Durian Durian,le quatriéme film temps possible. » Et les montrer aux ors
de Chan acclamé 4 Venise. Little indispensables Rencontres de AONT COL TRISTAR HO! A
LEUR DU D!
Cheung viendra aprés. ordre n’a Paris.
jamais été une loi. E. H. et O.J.

CAHIERS DU CINEMA DECEMBRE 2000 25


w A l’uGc Ciné Cité Les Halles. Avec la carte, le nombre d’entrées hebdomadaires est passé de 50 000 4 70 000. De petits panneaux rappellent « qu’il n’est pas

DISTRIBUTION. Les carTES D’ABONNEMENT DRAINENT UN NOUVEAU PUBLIC QUE LES MULTIPLEXES

Uac débordé par le raz-de-marée des


cc Rosny, mercredi le hall, qui tient 4 toute heure de confirme Michel Robert, son films que pour « rentabiliser » sa
1" novembre, 9 h 40. Flo- la mélée de rugby ou du métro alter ego a l’UGC Ciné Cité Les carte. « Ils en profitent au maximum,
rian veut un Coca. Tout aux heures de pointe. Dans les Halles. explique Valérie Mougin. Beau-
de suite. Il jette un coup salles, ot ils mangent, boivent, Plus bruyant « moins scrupu- coup voient et revoient les films qui
d’ceil — désespéré — sur le téléphonent, fument, « et pas que leux », ce nouveau public n’hésite leur ont plu. » De fait, la plupart
comptoir a friandises du cinéma, des cigarettes », mentionne Valérie pas a faire le coup de poing. des porteurs de carte confirment
mais déja son pére |’entraine vers Mougin, la directrice adjointe du Depuis le lancement de la carte, quwils viennent au cinéma beau-
lentrée de la salle : « Ti l’achéte- multiplexe. « Si on ne les arrétait le personnel s’est enrichi de huit coup plus souvent qu’avant.
ras dehors. La, on va payer trop cher. » pas, ils viendraient en patins a rou- nouvelles recrues : six vigiles et « Cing ou six fois par mois, au lieu
Florian n’aura pas de Coca, mais lettes, en trottinette et j’en passe », deux maitres-chiens. Le soir, des de deux fois avant », dit un étudiant,
il a quand méme eu plus de voitures de police patrouillent en tandis qu’un autre a vu Taxi 2
chance que les dizaines d’enfants permanence devant le multiplexe. cing fois (« c’est une grosse écono-
qui, venus voir comme lui Dans les salles, les contréles se mie »). Contre toute attente, ce
Les Aventures de Tigrou, n’ont pas RAPPEL multiplient. « On est devenu une public-la ne se rue pas sur les
dépassé les portes de l’uGc vraie police », murmure cet pop-corn, et si les recettes confi-
Rosny. Il n’est pas
10 heures et une foule compacte
encore Amende employé qui avoue
presque chaque jour un ou plu-
trouver series ont globalement augmenté,
ce qu’on appelle en jargon du
se presse sur le trottoir du cinéma, @ Le 26 octobre, le cnc a infligé sieurs cutters entre les fauteuils. miétier la « recette par spectateur »
sous la fine bruine d’automne. « II une amende de 1,5 million de a baissé. « Ce sont des gens qui ont
faut venir au moins une heure a francs a usc, qui a déposé un UGC Les Halles, jeudi peu d’argent », note Valérie Mou-
Vavance. Les gens commencent a recours en annulation devant le 2 novembre, 12 h 30 gin. « Ils consomment moins
attendre un quart d’heure apres le tribunal administratif. Cette Ici aussi, cette nouvelle affluence qu’avant », confirme Michel
début de la séance précédente », amende, d’un montant loin (70 000 entrées par semaine, Robert qui, lui, y voit autant un
commente le préposé 4 la collecte d’étre exorbitant pour un groupe contre 50 000 avant la carte) pro- probléme de pouvoir d’achat que
des tickets qui en a vu d’autres (il tel qu’uGc, ne repose que sur voque panique et grincements de de mode de fréquentation
a travaillé chez Quick). Une un détail : le fait que ne figure dents. Partout, de petits panneaux (« comme les salles sont prises d’as-
ouvreuse affolée traverse le hall : pas, sur les tickets remis aux rappellent 4 qui l’aurait oublié saut, les gens n’en ont ni le temps
la salle 12 (Scary Movie en vF) détenteurs de carte, de prix uni- « qu’il n’est pas permis de fumer dans ni Venvie »).
affiche complet, les caisses conti- taire (évalué a 33 francs pour les salles de cinéma » et que « toute Aux Halles, des bornes de
nuent 4 débiter des tickets. le calcul de la recette versée personne en état d’ébriété ou ayant retrait de réservations ont été ins-
Dépassés par le succés ? Pris aux ayants droit). Le principe un comportement violent sera refusée tallées, mais trois (sur quatre) sont
de court, en tout cas : depuis le des cartes n'est pas remis en a V’entrée ou raccompagnée hors du en panne et, aux heures d’af-
29 avril, UGC a vendu plus de cause. Pendant les procédures, cinéma ». fluence, l’achat du moindre billet
150 000 cartes.A Rosny, les « por- la vente continue. C’est une clientéle qui vient reléve de la plongée en apnée.
teurs de carte » sont légion. Dans moins au cinéma pour voir des « Nous essayons de réduire l’attente

26 CAHIERS DU CINEMA / DE SEMBRE 2000


LA FILLE DE SALLE

F
Mere et fille
‘4
8
é
g= par ELISE FONTENAILLE
z
e dernier Disney sort aujourd’hui : les enfants et moi,
g8 on se rue au Grand Rex, premiére séance — depuis le
temps qu’on l’attend. Tout heureux, on grimpe au bal-
permis de fumer dans les salles de cinéma »... con, au milieu d’une foule d’enfants-rois, quelques
adultes effacés en guise d’escorte.
Devant nous, deux femmes, une vieille, une moins vieille. Mére
PEINENT A MAITRISER. et fille, ca se voit tout de suite. Méme de dos. Ca se sent. Raides,
SCENE elles ont gardé leurs manteaux. La vieille tourne la téte, me jette
un regard noir. Je me sens mal. Un malaise diffus. Les enfants
Zapping
cartes
s'agitent un peu. A peine. La vieille se retourne :
« C'est pas fini petites saloperies ! Tenez-vous tranquilles, espéce
® Cas pratique : vous étes de petits merdeux ! »
I"heureux propriétaire d’une Elle crache vers nous ce qui lui reste de venin, puis, la voix sucrée,
carte illimitée (ucc, Pass...), susurre a sa fille, la quarantaine, en long manteau de cuir noir.
a dix minutes », explique Michel vous avez attendu (un quart « Ga va ma petite chérie ? Tu es contente ? Tu veux un chocolat ? »
Robert. On en est loin aujour- d'heure, ou deux, ou trois...) au Se tourne vers nous.
d’hui, et beaucoup de porteurs guichet, diment obtenu votre « Et vous, tenez-vous tranquilles, sales petites bétes ! C’est pas
de carte profitent de l’absence de ticket. Voila que dix minutes malheureux de se faire emmerder comme ¢a ! Vermine ! »
controle,a la sortie des salles, pour apres le générique, vous com- Et autres douceurs. Inutile de chercher un soutien dans les regards
passer directement d’une salle mencez a bailler. Que faire ? des autres. Autour de nous, les rangs se sont vidés, je suis seule
dans |’autre, sans remonter aux Gaumont et mk2 ont trouvé la avec ce couple haineux. Haine pure. Insensée. Je ne bouge pas. Je
Calsses. solution, distillée dans une série n’ose pas. Fascinée. Les gosses s’en fichent, ils sont dans le film,
« Impossible », affirme UGC, qui de spots publicitaires : « Ce pas moi, je ne peux pas.
soutient que ses controles sont n'est pas grave, vous reviendrez Un peu plus tard, les insultes reprennent, a mi-voix. J’ose a peine
systématiques. Dans les faits, avec le Pass... » Sachant respirer. Entre mes bras, je tiens les jambes des enfants, ils n’en-
cest loin d’étre le cas. Tout qu’aucun guichet ne vous déli- tendent pas.
dépend des salles, des jours, des vrera de ticket pour une autre La fille nous lance des regards haineux. Muette, glacée, son regard
séances. Contréle, aux Halles, le séance, grandes sont les oblique pétrifie. La vieille caresse la joue de sa fille.
2 novembre, a 12 h 30,4 la sortie chances que vous changiez de « (a va mon bébé ? II te plait le film mon bébé ? »
d’ Amores Perros. Pas de contrdle, salle en douce. Je devrais me lever, m’asseoir un peu plus loin avec mes petits,
vingt-cing minutes plus tard, pour Aujourd’hui, personne n’est en je n’y arrive pas. Je ne vois plus le film, je les regarde. Fine et blonde,
les spectateurs du Tableau noir, de mesure d’évaluer l’ampleur de trop maquillée, un peu putain, la fille serait belle, sans la haine.
Samira Makhmalbaf. Tricher ? ce « zapping », qui bouleverse Tassée dans sa fourrure, la mére lui ressemble, en version écrasée,
« Quand on peut, on le fait », la pratique du cinéma et a de vaguement maquerelle, quel duo.
avouent en souriant les porteurs multiples incidences sur le sys- Madame Mim et Cruella, mére et fille, enfin réunies, ont traversé
de carte. La conscience tran- téme de financement du l'écran. Dans la vie comme au cinéma, les affreux sont fascinants.
quille : la plupart ignorent que cinéma francais. Car ces spec- Ces deux-la sont fatales. Pendant deux heures, je ne les quitte pas
méme s’ils ne payent pas leur tateurs sans billet, qui ne figu- des yeux. J’envie leur force, le reste du monde n’existe pas.
billet, celui-ci donne lieu 4 une rent dans aucune comptabilité A la fin du film, elles se lévent, la mére nous envoie une derniére
remontée (réelle) de recettes (vir- ne donnent lieu a aucune vacherie, c'est plus fort qu’elle. Absente, les yeux vides, la fille
tuelles) vers le producteur et le remontée de recettes (vers le ferme son manteau de cuir, oscille sur ses talons aiguilles. La mére
distributeur.Au moment ou le distributeur et le producteur). me toise, je la dévisage, longtemps. Elle détourne les yeux, bre-
ministére de la Culture tente Exaspérant pour les specta- douille, entraine sa fille, disparait, j'ai gagné.
d’encadrer les cartes forfaitaires teurs, inquiétant pour les ayants La salle se vide, nous restons. Imperturbables, les garcons :
(en soumettant leur diffusion a droit, ce zapping ne semble pas « — Elles sont parties les sorciéres ?
un accord préalable du CNC), UGC préoccuper outre mesure les — Elles sont parties. On va pouvoir voir le film. »
aurait-il de plus en plus de mal circuits : eux ont déja encaissé La salle se remplit, une nouvelle séance commence, je lache la
a encadrer son public ? le prix de la carte... EL main des enfants. m
Elisabeth Lequeret

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 27


METIERS. IL TRAVAILLE AVEC UNE BANDE
D’AMIS DE L’IDHEC, MAIS LE CINEMA N’EST PAS
« UN METIER ». RENCONTRE AVEC LE SCENARISTE
DE Harry, QUI REALISE UN « REVE D’ENFANCE ».
Deux mondes,
des passerelles Gilles Marchand,
par SYLVAIN COUMOUL scenariste
es compéres équipés d'un Pc livrent sur la Toile « 405 »
(I'atterrissage en 2’38 d’un avion sur une autoroute) puis,
sitét leur coup réussi, foncent se mettre aux enchéres
malgré lui
du cété d’Hollywood. La, c’est la sphére virtuelle qui se
jette a la premiére occasion de contrat dans les bras de epuis quelques mois, je cialisation image, mais, dans les faits,
l'industrie traditionnelle. Parfois, a |’instar des organisateurs du
FIFI (Festival international du film de |’Internet), avouant dés la
« suis identifié comme sce-
nariste. Mais je refuse
J’apprenais la polyvalence. Apres cette
école, nous nous sommes retrouvées
seconde édition que le terme « film » constituait une « provoca- de n’étre que cela. Je ne dans Sérénade Productions, une expé-
tion », qu’il faudrait mieux parler de « digima » et de réalisations me vis pas comme ayant rience de débrouille au cours de
« digimatographiques », on se positionne d’abord dans le prolon- un métier, encore moins celui-ci. » Les laquelle nous avons chacun réalisé des
gement naturel du cinéma pour ensuite revendiquer la naissance apparitions au cinéma peuvent courts-métrages, pour certains des
d'un « Dixiéme Art » tout différent. naitre de contresens. Celle de longs, sans argent et en échangeant les
Le DivX devrait lancer bientét une passerelle supplémentaire Gilles Marchand, coscénariste de les : scenariste sur tel film, assistant
entre les deux mondes. Sorte de MP3 de la vidéo permettant de deux films remarqués cette année sur tel autre, directeur photo, conseiller
pirater des films comme |’on télécharge de la musique, |’invention (Ressources humaines de Laurent et plus encore... Ma méfiance envers
de Jér6éme Rota polarise actuellement le débat sur la question de Cantet et Harry, un ami qui vous les métiers vient de la. L’écriture a fait
la rémunération des ayants droit. Pourtant, les péages déja se met- veut du bien de Dominik Moll) est partie du processus naturellement,
tent en place, qui transformeront la Toile en un gigantesque vidéo- un cas d’école.Voir en lui un pro- comme une maniere d’avancer vers
club. Lorsque les auteurs de 405 auront collaboré a quelque super- dige en mission de sauvegarde du un but personnel et collectif : faire
production hollywoodienne et que leur travail sera piraté ou vendu scénario a la francaise serait une des films, recevoir des conseils d’amis
sur le Web, peu importe, une drdle de boucle sera bouclée — et avec erreur, comme de l’imaginer en et en donner. La société a vécu grace
elle le débat : deux canaux de distribution cohabiteront simple- franc-tireur capable de toutes les a des prix obtenus dans les festivals.
ment, deux facons possibles de visionner un film. transformations. Ressources humai- L’année derniere, elle s’est écroulée.
Reste a déterminer si la création elle-méme peut subir un chan- nes est un mélodrame social, Mais nous sommes toujours
gement de nature. Qu’apportera la concurrence directe, sur le méme Harry... un film de genre. Et | ensemble. »
terrain cette fois, entre le digima (animations en Flash, essentiel- alors ? « Je m’intéresse au travail
lement) et le cinéma, entre un art spécialement concu pour le nou- de la fiction. La question de savoir Le travail et la bohéme
veau support et un autre transposé tel quel, réduit d'un grand a un si Lynch est un cinéaste expérimen- De cette formation tapageuse,
petit écran ? Faut-il imaginer, sous le coup d’une influence réci- tal ou narratif ne m’intéresse pas. Il aussi accélérée qu’au bout de
proque, les premiéres se scénariser de plus en plus et les secondes fait aussi de la fiction. » quelques années frustrante, Mar-
se régénérer par l'injection d’un soupgon d'interactivité ? Des Ce désir vague et précis fonde chand tire un sens aigu et
surprises sont possibles. les interventions de Marchand bohéme de ce que signifie vivre
La stricte performance — détourner sur son ordinateur un film dans le cinéma. « Depuis l’enfance, du cinéma. « J’ai été photographe
au lendemain de sa sortie ! — risque de parasiter une réelle atten- Je réve d’en faire, je commence a peine pour une entreprise de packaging, lec-
tion au contenu présenté. Voir quelques images, avoir volé ¢a, reste 4 avoir l’impression d’y étre presque teur de scénarios. J'ai méme travaillé
plus important que de suivre les développements du scénario. Déja, parvenu, sous des formes diverses, par- une fois pour la télévision. Mon but
le public « encarté » ucc ou Gaumont-mk2 se découvrant la liberté fois contradictoires, plus souvent har- était de continuer a m’investir dans
de partir avant la fin d’un film jugé gratuit, donc jetable, adopte monieuses. » Ces « formes » vien- un domaine intime, le seul qui vaille.
des comportements d’internaute. On quitte une salle comme |’on nent d’une pratique éprouvée J'ai trente-sept ans, je commence
surfe entre les sites. Sur le Web comme ailleurs, la structure géné- depuis presque quinze ans au | maintenant a en vivre. J’ai écrit pen-
rale de I’ceuvre succombe au dévorant besoin d’expérimenter le plus contact d’un fidéle groupe d’amis dant longtemps des scénarios, dont
grand nombre d’univers possible, de se shooter au flot d’images. rencontrés 4 l'IDHEC. « Nous étions celui de Harry..., sans toucher un cen-
Les vieux schémas narratifs, batis sur la durée classique, n’y résis- une bande : Dominik Moll, Thomas time au moment de leur élaboration.
teront pas. Le Grand Soir du pur expérimental se profile. m Bardinet, Vincent Dietschy, Laurent Crest le lot commun du cinéma indé-
Cantet et moi. J’ai choisi une spé- pendant. »

28 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


un mauvais film. Je préfererais qu’on
dise que le film est bon, au détriment, ZOOM
pourquoi pas, de mon jeu.
Le cinéma n’est rien d’autre que
Pagencement de visions au service
Le rapport Gassot
@’un objet qui compte pour lui seul,
le film. Il ne faut pas prendre les choses
sur le scénario
a Venvers. » A la demande du cnc, un
groupe de réflexion présidé par
« Le cinéma peut tout Charles Gassot a travaillé sur
accepter » « L’écriture et le développement
Lenvers et |’endroit, l’ombre et des scénarios des films de long
le premier plan, Gilles Marchand métrage ». Ses propositions
va pouvoir en vérifier la perti- feront l’objet d'une concerta-
nence : « J’ai toujours travaillé avec tion avec les professionnels.
des cinéastes qui écrivaient leur film.
J'ai tres vite apprécié la position de @ Etat des lieux : en 1999, les
coscénariste, peut-étre par souci dépenses d’écriture s’élévent a
de me mettre au service du désir 3,84 milliards de francs, soit
d’un autre, mais aussi par gout de seulement 2,2 % des investis-
la rigueur, de la recherche. Apres sements totaux. Sur 150 films
Harry... ef Ressources humaines, d'initiative frangaise, seuls 7
Jj’ai eu évidemment des propositions. ont des réalisateur et scénariste
J'ai travaillé pendant un mois avec totalement distincts, 92 étant
Téchiné, puis je me suis apercu écrits en collaboration.
qu’une seule chose comptait vraiment :
le film queje suis en train d’écrire avec ® Dispositifs actuels : trois
Vincent Dietschy et que je vais réa- mécanismes existent : les sou-
liser. Il s’appelle Fuis, Bambi, fuis. tiens automatiques a la prépa-
La encore, je m’y prends de facon ration, sélectifs au développe-
méthodique, sans me sentir investi ment de projets, sélectifs a la
@ Gilles Marchand (au centre) avec Laurent Cantet (assis) et Robin Campillo. d’une mission, sans réfléchir au pay- réécriture. Le rapport juge les
sage du cinéma francais et a sa moyens mis en ceuvre et leur
Alors que le rapport Gassot, cinéma comme un métier,je n’ai pas méfiance plus ou moins avérée du scé- efficacité insuffisants.
qui préconise de « mettre en valeur non plus attendu de lui qu’il rem- nario.Je suis dans le concret.Je ne
le travail des scénaristes », est en plisse mon compte en banque. » réfléchis pas non plus contre quelque @ Propositions : créer un bureau
passe d’étre discuté au ministére, chose. On aurait pu croire cela avec d'accueil et une bourse des pre-
Marchand évoque ses conditions « Le scénario est une étape Harry... Il se trouve que Dominik miers scénarios pour repérer les
de travail : « Les Assedic sont a la qui me plait. Pas plus » Moll et moi nous nous sommes talents émergents. Accorder un
base des revenus des intermittents. Passées les considérations retrouvés a circuler dans un endroit on soutien direct aux auteurs et
Je connais bien cela. Quant au travail pécuniaires, le travail reprend ses il n’y avait pas grand monde... aux auteurs-réalisateurs ayant
spécifique de scénariste, il est toujours droits : « Je ne suis pas un apétre du presque par hasard. » déja une expérience. Mettre en
rémunéré par étapes. Dans le meilleur tout-scénario. J’aime les histoires « Quant a mon long-métrage, ce place un relais financier au
des cas, on obtient de l’argent en ren- construites mais pas les blocs fermés. sera un film de genre, trés noir, presque développement de projets, versé
dant un synopsis. Cela suppose un En ee sens, Harry... n’est pas plus un entiérement tourné la nuit dans un aux producteurs pour les
contrat d’écriture. Saufen télévision, film de scénariste que Ressources hépital. Dominik lira le scénario. dépenses d’écriture. Majorer les
ce contrat n’existe que si un produc- Humaines. Dominik Moll cherche J’écrirai son prochain avec lui. Je ne soutiens investis dans la pré-
teur possédant des fonds propres prend la ligne claire, c’est un as du décou- pourrais pas travailler autrement. J’ai paration, notamment si le pro-
des risques sur un projet. Le plus sou- page. C’est son domaine. Ma res- besoin de rapports amicaux car le ducteur fait appel a un scéna-
vent, la rémunération n’arrive qu’avec ponsabilité dans la réussite du film cinéma n’est pas une guerre. J’ai un riste pour un premier ou second
les subventions du CNC. Si ces der- tient a ce que le scénario, coécrit avec producteur (Haut et court), un film. Adapter le mécanisme du
niéres ne tombent pas, on n’a rien. Ini, a servi a Vorienter de facon assez contrat en bonne et due forme, et tout crédit d’impét-recherche a
On se trouve souvent confronté a des précise et rigoureuse, Le travail sur loisir de passer du temps a penser l'écriture de scénarios. Inciter
gens payés au mois pour lire en deux le scénario est une étape dans le cinéma, fiction, exigence, plaisir, toutes les Sofica a investir au stade de
heures ce qu’on a mis un temps infini cinéma qui me plait beaucoup, mais choses mélangées dont la musique tient l'écriture. Des mesures sont
a écrire sans contrepartie. Pour Res- pas plus. Je suis frappé par la tendance pourtant comme un tout. » aussi destinées a faire connaitre
sources humaines, produit par Pierre au corporatisme qui existe, quand « Contrairement a d’autres formes le travail des scénaristes
Chevallier a Arte, j’ai touché 50 000 chacun, ingénieur du son, cadreur, artistiques, le cinéma peut tout (mise en ligne des scripts,
JSranes apres six mois de travail. Grace scénariste ou autre n’envisage son supporter : Vindividuel, le collectif, actions scolaires...). Sont enfin
au succes de Harry...,je peux m’at- intervention que de maniére défen- écrit, le non-écrit, le triturage, le conseillées une évaluation des
tendre a plus maintenant.Je ne me sive, en tentant de préserver son pré bricolage, le provisoire, le fini. Je suis enseignements et la création
suis jamais plaint. C’est peut-étre carré. Si j’étais acteur,je n’aimerais entre tout cela. » d’une école du scénario. E. H.
naif, mais n’ayant jamais considéré le pas entendre dire queje suis bon dans Olivier Joyard

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 29


LE SORT D’UN FILM. Succés AMERICAIN, Galaxy Quest EST SORTI EN FRANCE EN CATIMINI
POUR DISPARAITRE APRES TROIS SEMAINES. POUR MIEUX REUSSIR SUR LE MARCHE VIDEO ?

« Galaxy Quest », parodie de sortie


etour en arriére : le
26 décembre 1999, sor-
tait sur 2412 écrans
américains Galaxy Quest,
de Dean Parisot, film de
science-fiction mi-parodique, mi-
nostalgique, en tout cas fort
réjouissant, avec Sigourney Wea-
ver, Tim Allen et Alan Rickman.
La recette du fameux « premier
week-end » américain était d’en-
viron 7 millions de dollars, le film
occupant la quatriéme place, aprés
L’Enfer du dimanche, Le Talentueux
Monsieur Ripley et Man on the
Moon. Puis, on augmentait l’ex-
ploitation d'une trentaine
d’écrans, et Galaxy Quest finissait
confortablement sa course fin
avril 2000, totalisant 72 millions
de dollars : ni un hit, ni un bide,
mais une carriére plus qu’hon-
néte.
Revenons au présent : le
4 octobre 2000, sortie frangaise
de Galaxy Quest, dans... deux
salles parisiennes, une sur les
Champs-Elysées, une autre dans @ « Galaxy Quest », de Dean Parisot. Sorti sur 2 412 écrans aux Etats-Unis... dix mois plus tard, dans deux salles a Paris.
le complexe de Bercy. Une sor-
tie pour le moins feutrée, de celles Voila un itinéraire plutét par- tie en salles, méme confidentielle, per- serviront également au marché cana-
que les distributeurs appellent ticulier, s’agissant de ce type de met de mieux vendre les films aux dien. Ayant vu le film, on nous
« petites sorties », d’ordinaire film : américain, de science- marchés secondaires. » Pour Jean- demande d’en estimer le potentiel sur
réservées a des films bien plus fiction, parodique donc « léger », Pierre Wagneur, ce sont les Amé- le territoire francais (exactement comme
obscurs que celui-ci, aux ciné- produit par Dreamworks et ricains eux-mémes qui n’ont pas pour un film francais). Puis, en fonc-
matographies différentes, diffi- avec Sigourney Weaver. Alors voulu prendre de risques avec un tion de cela, se décident la date de sor-
ciles... : pas d’affiches, pas de cam- que, presque au méme moment, film auquel ils ne croyaient peut- tie, le nombre des copies, le budget
pagne de promotion, alors qu’une YiYi ou Virgin Suicides étaient dis- étre pas. publicitaire... Tout un processus est
presse, certes discréte, mais plutét tribués sur une quinzaine d’écrans Comment sort-on, au juste, un déja enclenché avant notre interven-
unanime, indulgente et amusée, parisiens. film américain en France, aujour- tion, le matériel est déja prét (affiches,
accueillait Galaxy Quest.Au bout hui ? Jean-Michel Lorenzi, qui bandes-annonces, PLV...). Sans cela,
de quatre semaines seulement, le Sortie technique ? s’est occupé de la sortie du film on ne pourrait pas sortir autant de
film quitte le grand circuit et Pour Jean-Pierre Wagneur, direc- chez UIP, retrace les étapes du films que nous le faisons, et nous béné-
entame une carriére nomade, une teur du Grand Pavois, il s’agit processus : « Nous ne traitons pas ficions également du savoir-faire qui
copie se fixant au Grand Pavois d'une sortie technique : « Pour directement avec les Américains. La est le leur, »
pour une séance par jour, l’autre Galaxy Quest, je n’ai qu’une affiche société UIP est basée a Londres. Ce Galaxy Quest, qui vise un
se promenant, de semaine en extérieure, rien pour le hall. Pas de sont eux qui font le relais entre Etats- public adolescent au méme titre
semaine (Le Bretagne, Les Mont- budget pour la sortie alloué par la pro- Unis et Europe. La force du cinéma que Road Trip ou Coyote Girls,
parnos), jusqu’a atterrir, deux fois duction, pas de campagne, une telle ameéricain est qu’il bénéficie d’un aurait peut-étre pu conquérir un
par jour, cing jours sur sept, dans sortie en catimini permet d’acquérir public mondial, d’on l’obligation plus large public s’il était sorti,
le cadre d’un double programme appellation Film de Cinéma pour d’avoir des relais. Lorsqu’un film est comme les deux autres, juste
(Galaxy Quest et The Cell pour le les ayants droit, en vue des exploi- fini, on nous Venvoie, relativement tot avant les vacances de la Toussaint.
prix d’un film) au Paris Ciné, tations ultérieures, le passage a la télé- pour que les services techniques pré- « Malheureusement, ou heureuse-
dans le x* arrondissement. vision et la sortie en vidéo. Une sor- parent doublages et sous-titrages qui ment, le cinéma n’est pas une science

30 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


exacte, mais c’est aussi ce qui en fait de trekkies (c'est ainsi qu’on
la part magique, commente Jean- nomme les fans), déguisés et per-
Michel Lorenzi. Road Trip est ruqués, en train de regarder un
effectivement un film teenager, mais film dans lequel d’autres fans assis- BONNES PISTES
qui ne se rapporte a rien d’autre, tan- tent aux derniers exploits, accom-
dis que Galaxy Quest est une paro- plis une unique fois « pour de
die des Star Trek, qui ne marchent vrai », par l’équipe d’un feuille-
pas du tout en France, contrairement
aux Etats-Unis. Deux sur les huit
ou neuf tournés sont d’ailleurs sor-
ton démodé dont l’activité prin-
cipale se résume a des inaugura-
tions de supermarchés et des
In the mood
tis directement en vidéo ici, les autres
ont été des catastrophes. La série Ty
quant a elle, fonctionne tres bien, et a
conventions ringardes. Tout cela
enrobé par cette exploitation
bizarre d’un film, dictée par
for Esther
de nombreux fans. C’est mystérieux. l’échec d’autres films le précé-
Quand nous avons vu le film, nous dant, et sur lesquels il porte par-
lui avons trouvé de nombreuses qua- tiellement (car Galaxy Quest est par THIERRY JOUSSE
lités, mais un potentiel réduit : le public quand méme plus axé sur les
n’allait vraisemblablement pas se rer mythologies et ressources télévi-
sur une parodie de film. Nous avons suelles de la série que sur ses des- armi les nombreuses bandes originales qui ont envahi
donc décidé de le sortir dans deux cendants cinématographiques). les bacs depuis la rentrée, il en est deux qui se dis-
salles, ce qui n’est en rien un déshon- Dix ou quinze films sortent tinguent tout particuligrement du tout-venant, celles
neur, ce sont deux belles salles. J'ai chaque semaine, cela ne rime d’Esther Kahn, avec la partition originale d’Howard
propose le film a des tas de salles qui donc plus a grand-chose de les Shore, et celle d'/n the Mood for Love, mélange de
n’en ont pas voulu du tout. Le film sortir de la méme maniére. thémes écrits tout spécialement pour le film par Michael Galasso,
a bénéficié d’une exploitation correcte, L’amortissement se réalisant sur d’anciennes chansons populaires chinoises et de ballades lan-
4 mon sens, et représente, au final, une les gros films, il faut mettre en goureuses chantées en espagnol par le grand Nat King Cole. Si
bonne affaire, il a rapporté un peu place un travail artisanal sur les nombre de 80 peuvent étre écoutées sans la moindre relation au
d'argent. » plus petits : « En province, sur des film qu’elles accompagnent, ces deux-la sont irréductiblement liées
villes @’importance similaire, entre les aux images qu’elles soulignent et font naitre tout a la fois.
Le plongeon de la troisiéme salles qui ont fait un travail de terrain Ecouter la musique sophistiquée d’ Howard Shore, avec ses raf-
semaine en contactant les trekkies, et celles finements harmoniques et ses accents stravinskyens dans |’instru-
Lidée était de sortir sur une com- qui ont sorti le film sans rien, le rap- mentation comme dans le suspense mélodique, renvoie inévita-
binaison réduite de salles et de port est pratiquement du simple au blement a la maniére dont Arnaud Desplechin |’a distribuée dans
voir ce qui allait se passer. Il est quadruple. On a pu jouer sur le cbté son film. De ces petites cellules mélodiques plutét mystérieuses,
plus facile d’augmenter les écrans mini film-culte. » Un genre de club souvent proches d’une esthétique de chambre, le cinéaste s'est
au coup par coup que de les Star Wars underground et décalé, servi comme d’un ensemble de particules mentales et romanesques
réduire brusquement. Galaxy en quelque sorte. qui viennent infuser son film et le nourrir d’un arriére-monde, sous-
Quest a enregistré des résultats Ce qui ressort, c’est que texte d’une infinie subtilité qui n'est jamais commentaire ou stricte
« satisfaisants » durant la premiére P’« artisanat » est une réponse pos- production d’émotion mais plutét création a part entiére d’un sens
quinzaine (environ 12 000 sible au déferlement des films. Au obtus (pour reprendre l’expression de Barthes) qui finit méme, dans
entrées), avant de s’écrouler en Grand Pavois, Jean-Pierre Wag- la fameuse séquence ot Esther joue sur scéne Hedda Gabler, par
troisiéme semaine, avec 3 000. neur confirme : « Les grands cir-
se substituer aux mots.
entrées. Jean-Michel Lorenzi cuits ont créé un précédent mainte-
Quant a Wong Kar-wai, autre cinéaste profondément mélomane,
ajoute : « Pour moi, on a sorti ce film nant irréversible, qui s’apparente a de
son utilisation de la musique n’en est pas moins passionnante tant
comme on devait le sortir. Avec quinze l’autoalimentation. Tout est bon a
elle renvoie a trois régimes de temps au coeur méme d'/n the Mood
salles, il n’aurait vraisemblablement prendre. Je possede un cinéma depuis
for Love. Les chansons chinoises désignent le temps de la Chine
tenu qu’une semaine, les chiffres se maintenant vingt-deuc ans, et je vois
traditionnelle, temps ancestral et social de la communauté ; celles
seraient dilués. » sortir des films aujourd’hui qui, il y
de Nat King Cole nous raménent au temps de |’action du film, le
Lautre idée, concernant la sor- encore dix ou quinze ans, seraient
début des années 60 vu d’aujourd’hui, temps romanesque, gla-
tie de Galaxy Quest, a été de directement partis a la vidéo, comme
par exemple Scary Movie. L’été der- moureux et moderne ; quant aux thémes originaux, d’une mélan-
mettre en place une sorte d’ex-
ploitation « sur mesure », en nier, j’ai pris dans ma salle Le Bat- colie presque abstraite, ils incarnent une puissance de temps
contactant les fan-clubs de Star tement d’ailes du papillon, sans non chronique, un Temps surplombant, celui de la mise en scéne
Trek, fort nombreux en France, Vavoir vu, par amitié pour le distri- qui conserve en mille et un cristaux la mémoire des personnages.
en diffusant annonces et jeux via buteur. En le visionnant, j’en suis II n'est bien évidemment pas interdit d’écouter ces bandes
internet, puis en organisant des tombé amoureux. Je rentrais dans les originales — les plus excitantes de cette saison — sans avoir eu accés
animations Star Tiek, 4 Bercy puis salles avant les séances des autres films aux images des films qu’elles accompagnent. Mais vous |’aurez
en province, autour des avant- et je présentais celui-la, encourageant compris : voir Esther Kahn et In the Mood for Love décuplera for-
premiéres du film, ce qui a eu les gens a le voir. J’ai ainsi réussi a cément le plaisir que vous pourrez prendre a ces deux disques
pour effet de produire une mise récupérer quelques entrées, mais il est qui sortent définitivement de l’ordinaire des musiques pour |’écran. mi
en abyme plutét bienvenue impossible de procéder ainsi pour tous Howard Shore, Esther Kahn (Why Not/Naive).
concernant ce film en particulier. les films qu’on aime. » In the Mood for Love (Virgin).
On imagine aisément une masse Clélia Cohen

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 31


CINEMA

U FIL DES LIVRES

@ Hitchcock pearien, de la philosophie zen et


par Patrick Brion, Ed. de La du western. The Warrior's Camera
Martiniére, 450 pages, illustré, (la caméra du guerrier) analyse avec
295 F acuité |’influence des films de
Un ouvrage de plus, peut-étre, sur Kurosawa en Occident, notamment
Hitchcock, mais Patrick Brion réus- chez Peckinpah ou Coppola. B. P.
sit le pari de ne pas faire doublon
avec ses prédécesseurs. Biographie @ Kurosawa
pratique, masse de photos souvent Par Mitsuhiro Yoshimoto. Duke,
superbes, documents, bibliographie Etats-Unis.
trés compléte, filmographie illus- Mitsuhiro Yoshimoto disséque Kuro-
trée et commentée a la maniére sawa film par film. Ses analyses
légendairement modeste du pro- précises de scénes soulignent la
grammateur et présentateur du maturation esthétique. Son livre est
Cinéma de Minuit de France 3 : d'une grande richesse historique et
précise, documentée, fiable, lais- d’une grande clarté sociologique.
sant aux autres la responsabilité de Mais, stimulante au début, la dicho-
toute paranoia critique. Désormais. tomie entre des analyses rigou-
indispensable au néophyte comme w « Ran ». Deux livres sur Akira Kurosawa viennent de paraitre en anglais. reuses des films et une volonté plus
au cinéphile patenté. historienne devient vite purement
J.M. aussi disparaitre, mais présente une @ The Warrior’s Camera. rhétorique et lassante. BLP.
@ L’Annuel du cinéma 2000 santé de fer doublée d’un bel The Cinema of Akira Kurosawa
« Tous les films 99 », Ed. les embonpoint. C’est le seul instru- Par Stephen Prince, Princeton, @ L/Atalante, un film de Jean Vigo
Fiches du cinéma (cmc), sous la ment destiné au grand public pro- Etats-Unis. Sous la direction de Nathalie
direction de Jean-Christophe posant génériques et résumés Stephen Prince découpe |’ceuvre de Bourgeois, Bernard Benoliel,
Berjon, 752 pages, illustré, 255 F. fiables, des analyses et un impor- Kurosawa selon les soubresauts de Stéfani de Loppinot, Ed. Ciné-
On croit les institutions immortelles. tant appareil d’informations (nécro- l'histoire, ce qui lui permet de sai- mathéque francaise/Musée du
Pourtant la célébre Sa/son ciné- logies, festivals, livres...), agré- sir impact du social chez Kuro- Cinéma, coll. « La Puce a l'oeil »,
matographique, issue de |’ensei- menté cette année de participations sawa dans Comme un chien enragé 348 pages, illustré, 120 F.
gnement public a disparu. Reste sa de personnalités extérieures a la ou Dodeskaden. \I livre des consi- Un ouvrage atypique qui fait suite
digne rivale (née une bonne dizaine jeune équipe. Indispensable. dérations stimulantes sur |’inter- a India, Rossellini et les animaux,
d’années plus tét), qui faillit elle JM. action du né, du théatre shakes- et s'inspire de certains éléments

Un automne sous le signe de lhistoire


es bonnes vieilles Editions nombreux collaborateurs insoup- la publication d’un lourd pavé de livres-DvD. Gallimard Musique,
Larousse font dans la tra- connables, qui rendent heureu- 638 pages : L’Art du film, une intro- publie un Alphabet des musiques de
dition. Mais cette Histoire sement utile cet ouvrage 4 la pré- duction. Les auteurs, David Bord- films, par Stéphane Lerouge. Assez
du cinéma francais, dirigé sentation agréable. well et Kristin Thompson, ont éclectique. Et, surtout, l’INA-
par Claude Beylie, était- Chez Larousse encore, il faut renouvelé depuis des années l’ap- Radio France nous gratifie d’un
elle nécessaire aprés les ouvrages signaler le « manuel » rédigé avec proche du film par une méthode régal : La Nouvelle Vague, par Noél
de Billard et Frodon chez Flam- intelligence et précision parVin- formelle, discutable, mais intel- Simsolo. Il s’agit d’une compi-
marion ? I] est vrai que ces der- cent Pinel, Ecoles, genres et mouve- lectuellement excitante. C’est la lation intelligente et ordonnée,
niers n’abordaient pas le cinéma ments au cinéma (240 pages, illus- premiére publication en langue bourrée de documents rares sur
muet. On peut cependant s’éton- tré), méme si l’on discutera francaise d’un part capitale de leur deux cp (2 h 12 mn), avec des
ner de voir la période de l’Oc- certains jugements (sur la Nou- réflexion. moments historiques inattendus
cupation traitée par Philippe velle Vague, évidemment). Autre nouvelles publications, et inconnus.
d’ Hughes, qui tient salon sur l’an- Du nouveau, surtout, chez celles du Centre Pompidou, avec A signaler enfin, la publication
tenne de Radio Solidarité, dont l’éditeur belge De Boeck Uni- un ouvrage austére, Stars au fémi- par la BiFI de monographies
les tendances lepénistes sont avé- versité, qui crée l’événement, nin, o¥ la densité du texte et l’ab- consacrées 4 Ford, Mocky, Min-
rées. Sur un sujet moins brilant, avec une qualité d’édition sence de photos étonnent, vu le nelli et Bufiuel. Et les publications
(1900-1918), la signature de remarquable. Retenons surtout sujet, et un trés utile Typiquement de la trés austére Association
Michel Marmin, qui dédiait L’Epreuve du réel a Vécran, sous la british, le cinéma britannique, sous frangaise de recherche sur le
autrefois un livre sur Raoul Walsh direction de Frangois Niney, et la direction de N. T. Binh et cinéma consacrées 4 René Clair,
aux « soldats américains qui meurent La Mise en scene, sous la direction Philippe Pilard, avec de nom- Abel Gance, Louis Nosferatu et,
[en Indochine] seuls avec la pensée de Jacques Aumont. Nous y breux collaborateurs. surtout, Louis Feuillade et son
de leur mere », surprend... Reste reviendrons, nécessairement. Mais Nouveau dans la forme, les Fantomas.
le travail de Claude Beylie et de la véritable originalité réside dans livres CD-ROM, en attendant les Joél Magny

32 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


structurels de la collection « Long | par une femme a I'esprit troublé,
métrage » chez Yellow Now. enfermée dans une institution. Le
Derriére une apparence de confu- scénario, écrit durant |’été 1972,
sion savamment orchestrée, c’est a seulement été réalisé comme
une profusion de renseignements, piéce de théatre radiophonique,
remarques, analyses, documents mise en scéne par Bergman.
écrits et visuels, qui nous est pro- Un amour sans amant, a été écrit
posée, comme si l’on avait voulu par Bergman pendant son « exil »
reconstituer, pour notre plus grande volontaire 4 Munich en 1978. C’est @ Images documentaires maire du dernier numéro, on
joie, le bric-a-brac du pére Jules. un récit touffu, au style rhapso- « Parole ouvriére », n° 37-38, retiendra la table ronde qui
Paini parle « au film de l'eau », Ber- dique, souvent décousu. L’intrigue 1* et 2 trimestre 2000, 90 F. réunit producteurs et réalisateurs
gala du « plan-aquarium », Johan centrale évoque un metteur en Aprés des ensembles consacrés autour de la réforme des méca-
van der Keuken (en images) du scéne disparu, Marco Hoffman, a des cinéastes (Marker, Ophuls, nismes d'aide a la production de
canal Saint-Martin, Eisenschitz cinéaste de génie qui a laissé der- Loach, Van der Keuken), ou a courts-métrages, souhaitée par
d'un film russe, Rober Desnos des riére lui 701 bobines de pellicule des sujets précis (le travail, les le cnc. Riche d’enseignements,
tatouages... Rien a voir avec | en vrac. Anna Bergman, une mon- images d’amateurs, le cinéma elle permet de faire le point sur
quelque esprit universitaire, mais teuse qui fut la maitresse de Hoff- direct), la revue /mages docu- les nouveaux risques encourus
un manuel indispensable au pro- man, tente d’assembler ce maté- mentaires, dirigée par Catherine et leurs conséquences.
meneur des bords des canaux, riel disparate pour en faire un tout Blangonnet, publie un numéro
réveur de vampires et succubes, compréhensible, poussée par le double, « Parole ouvriére ». Soit @ Simulacres
bercé au son des phonographes producteur du film, qui lui fait la l'occasion de revenir sur le « Dilles en iles », n° 3, été 2000,
sans aiguilles... JM. cour et lui propose le mariage. cinéma militant (le groupe Med- 50.F
Un amour sans amant commence vekine, par Bruno Muel), tout En trois numéros, la revue Simu-
i Les Ecrans du désir par un montage suggestif assez en s’attardant sur Ressources lacres, initiée et dirigée par le
par Jean-Luc Douin, 168 pages, proche du prologue de Persona, tel humaines de Laurent Cantet bouillonnant et intrépide Jean-
illustré, 249 F, Ed. du Chéne. un flux onirique d'images sans (« Travail au noir » de Jean-Louis Baptiste Thoret, co-auteur d’un
Erotisme et fétichisme furent sou- cohérence apparente. De ce maté- Comolli). A lire aussi le précé- excellent ouvrage sur John Car-
vent la matiére de (beaux) livres riau filmé informe, la monteuse dent numéro, « Le droit a penter (Mythes et masques : les
cultes de Lo Duca et Maurice Bessy extrait une série de scénes paral- l'image ? », oti se détachent |’ex- fantémes de John Carpenter,
(L’Erotisme au cinéma), plus voyeu- léles. Dans |’une apparait une cellente contribution d’Héléne Dreamland, 1998) et incondi-
ristes que documentés, ou actrice célébre et adulée, Charlotte Langlois (« L'image saisie par le tionnel de Dario Argento, s'est
modernes comme Erotisme et Egerman. Une autre est centrée sur droit »), ainsi qu'un passionnant imposée dans le milieu a la fois
cinéma, de Gérard Lenne (réédition son fils Peter, qui vit une union entretien avec Pierre Legendre, restreint et trés exigeant de la
mise a jour et enjolivée chez La sadomasochiste et symbiotique « La cérémonie de l'image ». cinéphilie universitaire, grande
Musardine). Impossible pourtant avec la styliste Katarina. D’autres pourvoyeuse d’écritures et de lec-
d’y assimiler l’essai de Jean-Luc histoires connexes concernent les @ Vacarme teurs (la revue, dit-on, remporte,
Douin, qui méle figures physiques stratégies économiques et poli- Automne 2000, n° 13, 60 F. ason échelle, un franc succés).
et attitudes mentales, plaisir tiques et les luttes pour le pouvoir On peut acheter Vacarme pour Le premier numéro (« Filmer la
d'images et jouissance d’écriture. dans une Allemagne de |’Ouest le dossier sur le cinéma asiatique peur », automne 1999), fort
Un régal ! JM. post- capitaliste. (Edward Yang, Hong Sang-soo, réussi, se penchait sur un phé-
C’est un récit trés spectaculaire, Im Kwon-taek, Shinji Aoyama, noméne récent, le fantastique
§ Forestaliningar qui suscite l’imagination, avec une Jiang Wen) et pour |’excellent comme objet de prédilection des
(Représentations) approche moderniste oti le hasard entretien avec Jacques Panijel, nouvelles recherches universi-
Trois scénarios et la rationalité se cétoient. Les auteur du documentaire Octobre taires. Les deux autres (« Circu-
d'Ingmar Bergman, scénes sont chargées d'une force a Paris, consacré aux massacres lations », hiver 2000, « D’tles en
Ed. Norstedts et Soner. dramatique suggérée plus que pro- des Algériens le 17 octobre iles », été 2000) élargissent le
Trois scénarios de films d’Ingmar noncée. Mais le sentiment d’une 1961 — un film longtemps inter- registre. Au fil des textes, on cite
Bergman viennent de paraitre, en catastrophe imminente plane. dit, toujours invisible. En prime, beaucoup Deleuze, Agamben,
suédois, sous |’intitulé Férestal/- Quand le démoniaque metteur en la chronique de Pierre Alferi Benjamin, et autres personnali-
ningar (Représentations) — \es Edi- scéne Hoffman, enfin retrouvé, (« Fritz & Otto »). tés d’agréable compagnie. Sou-
tions des Cahiers du cinéma les surgit dans la grandiose scéne finale vent a bon escient, parfois un
publieront prochainement. |! s’agit du film en préparation, il fait @ Bref nom d’une convention littéraire,
du scénario d’ /nfidéle ainsi que de exploser la salle de montage et Le magazine du court-métrage typiquement universitaire, qui
deux ceuvres qui n’ont jamais été | le bureau de la production. Et le n° 46, automne 2000, 40 F. fait que les textes cherchent
portées a l’écran: En sjaislig projet grandiloquent part en fumée. Revue trimestrielle publiée par moins a dire des choses qu’a
angelagenhet (Une affaire d’ame), Les réves construits au montage l'Agence du court-métrage et faire savoir qu’ils savent. Ce syn-
et Karlek utan alskare (Un amour par Anna Bergman se volatilisent. dirigée par Jacques Kermabon, drome de la carte de visite ou de
sans amant). Une affaire d’ame est Seul le producteur sort sain et sauf Bref séduit a plus d’un titre : la feuille de vigne est le péché
un long monologue dit par une | du projet. II sera grassement indem- qualité des textes, des sujets pro- mignon de cette originale, solide
actrice qui se révéle plus tard étre nisé par sa compagnie d’assu- posés, de l’illustration, élégance et trés stimulante revue.
une patiente d’un hépital psychia- rances. de la maquette, etc. Au som- Charles Tesson
trique. A moins que le récit ne soit | Stig Bjorkman (traduit du suédois
tout entier une chimére inventée par Cécilia Monteux)

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 33


REPERACES. PRESIDENT DE LA PLUS GRANDE ECOLE D’ART DRAMATIQUE AMERICAINE
(UNE EMANATION DE L’AcTors STUDIO), JAMES LIPTON EST AUSSI LE CREATEUR DE L’EMISSION
« INSIDE THE ACTORS ». L-ECRIVAIN-REALISATEUR DIT SON AMOUR POUR L’ ART DU JEU.

James Lipton, le maitre des acteurs


ulte aux Etats-Unis, l’émis- sorte d’autoportrait dontje ne
sion « Inside the actors » suis que le catalyseur.
est devenue célébre en
France grace a Paris Pre- Systeme
miére qui la programme On dit beaucoup de bétises sur
quotidiennement. L’écrivain- le Studio. On parle de méthode,
réalisateur-producteur-acteur et mais les mots employés ici sont
désormais professeur James Lip- plutot processus (process), travail ou
ton en est le créateur, le présen- systéme.Au début du siécle, Sta-
tateur et le comonteur. Il en rap- nislavski a forgé son systéme
pelle ici Phistoire et le principe. contre la posture rhétorique et
maniérée des acteurs, leur voix,
Ouverture leurs poses... Il. a développé une
Jai rejoint Actors Studio il y a | grammaire commune. Stella Adler
environ neuf ans. Un jour, j’ai dit V’a trés bien dit : « Pourquoi existe-
aux membres de la direction, t-il entre la femme au foyer et le bou-
dontje faisais partie : le Studio est cher un langage commun qui leur per-
un lieu privé, loin du public, des met de se comprendre, et pas entre les
critiques et des feux de la rampe ; acteurs ? » Le Systéme fournit a
dissipons le mythe qui s’est formé lacteur une codification qui le
autour de lui, ouvrons nos portes, met au service de son réle et le
créons une €école débouchant sur libére des vieux artifices. Il s’agit
un diplome d’Etat. surtout de ne jamais perdre le lien
Jai proposé au directeur de la qu il doit avoir avec son réle.
New School University de On comprend ainsi pourquoi
retrouver un peu de l’aura qu’y le Studio, d’abord créé pour le
avait le Dramatic Workshop théatre, est devenu si important
(fondé, dans les années 40, par pour le cinéma. accent porté par
Erwin Piscator), en accueillant Lee Strasberg sur les mémoires
Pécole. Les cours, sous la direction intentionnelle et affective est par-
de membres a vie du Studio, ont fait pour le jeu disjonctif (disjonc-
commencé en septembre 1994. tive acting). Au cinéma, il faut sans
Aujourd’hui, cette école, dont je cesse recommencer. Grace 4
suis le président, est la plus grande Strasberg, un acteur peut jouer
dart dramatique en Amérique. A la demande, avec la concentra-
tion et l’efficacité optimales.
© JC BOURCARTRAPHO

Métier
Lémission est née d’un double Technique
constat. D’une part, certains Certains acteurs prétendent jouer
acteurs, dramaturges ou cinéastes par la grace de Dieu et rejettent
ne peuvent consacrer qu’un jour @ « Pour moi, tout est Ia : je crois au risque. » tout enseignement. Comme I’a
a l’école. D’autre part, j’ai tou- dit Stanislavski : « Que se passera-
jours pensé que l’acteur est au cours supplémentaire, qui est tume 4 la télévision. t-il le soir o% Dieu vous abandon-
centre de tout. Quand se retirent devenu l’émission que vous Jessaie de pousser les acteurs nera ? » Laurence Olivier, qui
Pécrivain, le réalisateur, le déco- connaissez. Dés le départ,je me a expliquer certains motifs que détestait le Systéme, s’en prit une
rateur, les techniciens, il demeure suis fait la promesse que nous par- jai découverts en préparant fois 4 Dustin Hoffman sur un
seul sur scéne ou face a la caméra. lerions exclusivement de travail. Pémission. Jisole quelques points : tournage : « Contentez-vous de
Il est donc indispensable qu’écri- Jai pris aussi la décision fatale de une fois ceux-ci atteints, l’acteur jouer | » Mais un soir, quelqu’un
vains et réalisateurs apprennent ce préparer moi-méme les questions m’entraine dans une direction lui dit : « Vous avez été merveilleux
qu’est le jeu d’acteur. et de ne pas en révéler le contenu vers un endroit queje ne connais ce soir, » Catastrophé, il répondit :
C’est ainsi qu’a été créé un aux acteurs, comme c’est la cou- pas. Pour moi, |’émission est une « Oui... mais j’ignore pourquoi. »

34 CAHIERS DU CINEMA DECEMBRE 2000


Pendant dix ans il fut incapable extrémement difficile qui, portée
de monter sur scéne. a son meilleur niveau, parait la
Sans technique, il est impos- facilité méme, comme marcher
sible de savoir si votre talent, fiit- et parler.
il immense, se manifestera ou
demeurera indisponible. Nous ne Marchandises
pouvons évidemment fournir les Jaimerais — c’est un des
éléves en talent, mais nous leur
donnons une boite a outils of ils
prennent ce dont ils ont besoin.
objectifs de l’émission — que les
gens respectent davantage les
acteurs. Il est stupide de penser
Le pouvoir
Nous faisons des centaines d’au-
ditions, 4 New York, Chicago, Los
Angeles.A la question « Comment
qu’ils n’ont pas 4 étre formés.
Les Etats-Unis ne disposent pas
comme |’Europe de troupes de
des interrupteurs
reconnaissez-vous le talent ? », je répertoire of un acteur, pendant
réponds toujours par une autre vingt ans, observe les autres,
question : « Reconnattriez-vous votre joue de petits rdles jusqu’a ce par OLIVIER JOYARD
seeur au milieu de la foule ? » qu’il soit prét 4 en tenir de plus
Cela dit, il y a des exceptions : importants. A cela, il n’y a
Anthony Hopkins, De Niro, qu’une solution : allez 4 P’école. prés l'effet de réel arpenté au cours des années 90, avec
Pacino sont a la fois des génies et Lart est un commerce, surtout pour pinacle théorique la glorification du direct et la vérité
des « techniciens », des talents purs en Amérique, surtout 4 la télévi- du « témoignage », la télévision redécouvre le montage.
et des acteurs qui ont appris. sion, mais aussi au cinéma et au Non des images, mais des mots. Le lieu s’appelle ta/k show.
théatre. Les acteurs sont de la Y importe, comme le savent les anglophiles, le spectacle de la
Terreur marchandise, ils passent leur parole : répartie, échelle des conversations, éloquence. La plupart
Jaime qu’un acteur me foute la temps 4 se vendre. II faut bien de ces émissions sont enregistrées. Nul hasard. « Tout le monde
trouille. Voyez Brando : on ne sait comprendre que leur vie est ter- en parle » (le samedi soir sur France 2), ou officie Thierry
jamais ce qu’il fera dans une riblement incertaine. Les critiques Ardisson, est la meilleure du genre car elle n’a qu’un sujet, celui
seconde. Stanislavski parlait tou- ne devraient pas attaquer un de prendre la parole, la donner, la faire tourner, éventuellement la
jours des choix, Stella Adler aussi : acteur qui fait simplement ce couper. Il n'est pas question de temps de parole (trop vieux prin-
« Le talent réside dans les choix. » qu'il doit faire. cipe hypocrite du direct), mais de ses stratégies. Les invités peu-
Les choix de Brando sont vent étre bavards, silencieux, seule compte leur capacité a mai-
incroyables et pourtant inélucta- Direction triser un ilot de langage. Ardisson constate qu’ils l’occupent ou
blement vrais (en tout cas durant Tous les acteurs d’aujourd’hui non, et le cas échéant, le comble. Le réalisateur régle les cas en
les premiéres années de sa car- (sauf exceptions : Meryl Streep derniére instance. Enregistrée la veille de sa diffusion, |’émission
riére). C’est la méme chose pour par exemple) ont été formés. est truffée de raccords ultrarapides, reprises de souffle oblitérées,
Jack Nicholson, formé au Studio C’est la grande différence avec quasi jump-cuts. On y change de sujet, de téte, d’angle avec
par Martin Landau : il est abso- ceux du passé. Et tous ou presque fureur. On y invente le rythme idéal des énoncés télévisuels. II est
lument imprévisible. Pour moi ont, d’une maniére ou d’une imaginable qu’au moins un tiers des débats sont jetés au panier.
tout est 1a : je crois au risque. autre, rencontré le Systéme. Mais Quand surgit un événement, le montage établi a posteriori devient
Les studios obligeaient les le cinéma n’est plus seul a offrir déterminant. Mais l’invité peut faire tomber |’émission de ses bases
acteurs a sans cesse jouer le méme des réles. C’est la télévision cablée par la lutte. Quand il s'appelle Christine Angot, comme ce fut le
role.Je n’aime pas ¢a. Un jour, qui désormais produit I’équiva- cas en octobre, le clash est fatal. Harcelée de questions sur elle-
Herb Clerman, un de mes pro- lent des anciennes séries B. méme et sa littérature a propos du livre racontant l’accueil de L’In-
fesseurs, me dit 4 propos de Spen- Quant aux jeunes réalisateurs, ceste, son précédent ouvrage, la femme en colére abreuva |’audi-
cer Tracy : « Il n’a pas eu de carricre. la plupart, hélas, ne connaissent toire de remarques sur l'impossibilité de parler de littérature a la
Je Vai vu au thédtre, a Broadway, rien aux acteurs. Les futurs télévision. Ardisson s’évada vers les mots, arguant que pour évo-
en 1929.A Hollywood, il a di jouer cinéastes de la New York quer un livre sur un plateau, il fallait en lire des passages. Angot :
le méme réle encore et encore. C’est University ne passent, en deux « Non, vous ne lisez pas. » Laurent Baffie s’adressa ensuite vio-
formidable, mais ce n'est pas une car- ans, qu’une semaine en compa- lemment a l’invitée grommelant : « Tu la fermes, Christine, ou je
riere. » Tant qu'un acteur ne s’ex- gnie des acteurs. Ceux-ci se plai- te baffe. » Cinq minutes plus tard, elle partait. La, coup de génie,
pose pas au risque et a l’échec, on gnent que les réalisateurs ne leur poursuivant la mise en scéne qu’elle avait elle-méme provoquée,
ne peut pas parler de carriére.Je parlent pas sur les tournages. elle arrachait le micro accroché a sa chemise. Elle aurait pu le gar-
prends un autre exemple : j'adore Notre école veut lutter contre ¢a. der, ces choses-la sont transportables, mais elle a préféré ce geste,
Casablanca, mais Bogart était un Tous doivent étre formés plus fort qu’une ultime salve d’insultes ou de coups de poing.
acteur trés maniéré, merveilleux ensemble. Ils nous faut 4 nouveau Elle s'est tue. Plan sur elle marchant vite dans le couloir de sor-
mais trés conscient de lui-méme. de grands directeurs d’acteurs, tie du plateau.
Aujourd’hui, c’est différent : comme Mike Nichols, Sydney Cette disparition silencieuse lui donna raison : la meilleure fagon
Pacino, De Niro, Hoffman, Hack- Lumet, Sydney Pollack ou Arthur de parler a la télévision est de sourire a outrance (comme Edouard
man ont pu, sans jamais tomber Penn. Baer) ou de parvenir a se taire. Dans les deux cas, |’évasion est
dans la convention, incarner une au bout (Baer lui-méme quitta le plateau de Tout le monde en parle).
grande variété d’ames. Recueilli a New York Montage, animateurs, rales du public n’y font rien. Le pouvoir a
On pense qu’il est facile de jouer. en aoiit 2000 la télévision est aux interrupteurs.m
Lart de l’acteur est cette chose par Emmanuel Burdeau

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 35


TELEVISION

VIDEO. UN IMMIGRANT LITUANIEN DECOUVRE L’AMERIQUE EN 1949, TOURNE, TOURNE, TOURNE

PENDANT QUINZE ANS, ET ACHEVE Lost Lost Lost EN 1976. CETTE GUVRE TORENTIELLE SORT EN VIDEO.

Jonas Mekas, l’odyssée de ’exil


oyez prévenus : a travers la le plus ludique air du temps. Il
sensation d’une nouvelle explore les lumiéres de New York
vie et l’expérience d’un et ses bas-fonds. I] réapprend aussi
nouveau cinéma s’ex- a voyager. Cela au prix d’accé-
prime en trois heures une lérations, de retours en arriére, de
naissance fondamentale 4 la poé- sauts vers l’avant, dans une course
sie. Achevé en 1976, Lost Lost Lost ot toute chronologie est rapide-
a été tourné comme un home ment inopérante.
movie entre 1949, date de l’arri- La sortie en vidéo de Lost Lost
vée 4 New York de Jonas Mekas Lost est donc loin d’étre anodine.
et de son frére Adolfas, et 1963, Aux cassettes, les éditions Re: Voir
moment du Paradis retrouvé sur joignent un livre élaboré sous la
les rives d’un continent ouvert, direction de Pip Chodorov et
celui dufilmmaking. Ce travail des Elodie Imbeau, avec Christian
yeux et des mains a commencé Lebrat. On y trouve |’exact
aux premiers jours d’une décou- retranscription de ce qui se
verte éberluée de Brooklyn, 4 déroule sur l’écran (en anglais et
Yachat d’une caméra Bolex qui avec une traduction francaise). Le
ne serait jamais reniée. Il se film, proposé en version originale
confond précisément avec le tra- et sans sous-titres, s’en trouve ren-
vail intérieur de l’exil. forcé. On peut le voir en suivant
ligne aprés ligne sur la page la
Le travail de U'exil description des événements de
Vexil s’exprime d’abord sous la chaque plan (voix-off, noms, des-
forme d’un chant mouvementé. criptions des lieux et des per-
Voix tremblante de Mekas réci- sonnes) oti s’y perdre absolument.
tant son Odyssée, bruits de rues Se pose alors la question, fonda-
non synchrones avec les images, mentale chez Mekas, de ce que
cris, plans de fétes dans la com- peut-étre une unité de cinéma.
munauté lituanienne de New Le plan, la scéne, la s¢quence,
York sont les preuves de la réalité la bobine ou le film entier ?
du déplacement. En 1972, le Le texte ?
cinéaste montrera l’envers de ce @ Jonas Mekas, ci-dessus et, a droite, dans « Lost Lost Lost » (1976).
parcours forcé dans Réminiscences Se perdre avec lui
d’un voyage en Lituanie, son carnet aérienne 4 travers Central Park ce dernier, loin de s’effriter, s’am- Lusage systématique par le
dun (bref) retour au pays natal. quand celui-ci se produit effecti- plifie, se multiplie, rebondit. cinéaste d’intertitres informatifs
Poussé hors de sa terre par les vement sous ses yeux. Mekas s’in- Au temps de I’exil se méle celui (« Les dimanches », « Le réveillon
Russes et par les Nazis, Mekas a vente 1a un style presque narra- de linstallation dans une com- 1953 ») élargit la question,
éprouvé la pleine catastrophe du tif bientét abandonné au profit munauté.Au tournant des années dont la réponse incertaine se
siécle. C’est 1a of il se situe et ce d'un amour éperdu des détails — 50, le cinéaste immigré se trans- trouve hors des catégories. Car
qu’il cherche 4 dépasser. Lost Lost bouts de corps, fragments de forme en activiste incontournable l'unité de cinéma change sans
Lost est l’expérience de ce dépas- nature, lumiére saisie au vol — de la scéne underground en cesse. Parfois elle se réduit 4 une
sement par l’apprentissage en dont on comprend qu’il est gestation. Comme tous les films seule image, parfois s’étend 4
sous-textes d’une langue nouvelle l’épreuve méme du temps. Qua- de Mekas, Lost Lost Lost est une saison entiére (printemps
—langlais trés accentué de la torze ans pour tourner, quatorze un documentaire précieux sur si souvent chanté), souvent appa-
voix-off— et celui, plein écran, du de plus pour monter, une vie cette période : naissance de Film rait comme un enchainement
cinéma. II filme tous les jours et entiére 4 se souvenir d’une Culture, revue importante dans la de gestes et de lumiéres. I] faut
tente des choses folles. Courte enfance devenue idéale : voila le découverte américaine de Dreyer user de sa télécommande. Ne pas
séquence (Bobine 3 de Lost Lost travail de Mekas. et Cassavetes, premiéres reunions hésiter devant l’avance rapide,
Lost) d'un film inachevé tourné de la Filmmakers Coop, point le ralenti ou la pause ; non pour
avec son frére, 4 propos d’une fille Le style comme épreuve de rendez-vous de Warhol, Jack faire du film un trip de spectateur
qui voit en réve un accident, et du temps Smith, Shirley Clarke et Bra- en mal de beauté fabriquée,
senfuit dans une marche Si le style est I’épreuve du temps, khage. Mekas saisit le plus pur et mais pour saisir sa trés grande

36 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


a

cohérence, la plus libre qui soit. visage, puis d’un nez sur le visage,
S’arréter par exemple sur qui prend l’apparence dentelée
les 59 « haikus crottes de lapin », de la proue d’une gondole, puis
alliance de briéveté et de temps adopte le profil d’une silhouette
suspendu qui constituent l’es- humaine. Rien n’est représenté
sence du cinéma de Mekas. dans cette dérive de continents
La page 161 du livre, haiku (on est au tréfonds de la matiére),
n° 30 : « arbres sombres sur et pourtant tout figure. Chaque
une colline ; nuages » est a véri- masse blanche, chaque trou noir,
fier bobine 5 du film, ob Mekas prennent des formes diverses au
en voix-off chante : « Les nuages gré du mouvement. Si I’analyse
les nuages les nuages ». Page 162, est interminable, c’est parce que
haiku n° 41 (pas de voix-off) : Jacobs observe moins le peuple
PHOTO - JEFF GUESS © REVOIR

« Plan de nuit ; Jonas debout dehors souterrain de l’image qu’il ne lui


a la porte regarde la nuit ; le ciel, le donne vie au fil de ses manipu-
coucher de la lune ; image par image. » lations. Comme La Région centrale
Retour en page 161. Haiku de Michael Snow, Tom, Tom fait
n° 37, toujours sans voix-off : partie de ces grands films, oscil-
« Une femme sous un pommier lant entre la maitrise et Il’abandon,
regarde vers le haut ; des nuages filant VIDEO. KEN JACOBS TRAVAILLE AU CORPS UN entre le systématisme d’un traité
par-dessus la cime des arbres. » A scientifique et des images impré-
l’écran, on croirait L’Aurore de FILM DE 1905, Tom, Tom the Piper’s Son. | visibles, créatrices d’effets sen-
Murnau renversée. | soriels inédits.

Paradis retrouvé
Comment aprés cela ne pas
retrouver le Paradis ? C’est le
La chair de la pellicule Vertige pascalien
Lintelligence de Jacobs est juste-
ment d’avoir de nouveau projeté
sujet de la fin aquatique de Lost le film de 1905 aprés son analyse.
Lost Lost, quand, sur des images erdez-vous, dis-je a mes enquéte dont l’objet n’est pas ce Le changement est redoutable :
de bonheur familial et sous une
musique gaie, Mekas explique
« étudiants, et perdez-vous
encore ! » Le cinéaste
qu’on appelle habituellement le
film (ceuvre d’un auteur), mais
nous ne voyons évidemment pas
le méme film, mais un film éclaté.
son nouveau rapport au monde, qui parle ainsi, n’hési- la pellicule impressionnée. D’abord parce que Jacobs a
un enracinement déraciné : tant pas 4 donner le hypertrophié certains détails qui
« Parfois, il ne savait pas on il se conseil le plus aventureux pour Recadrage, loupe, ralenti crévent I’écran (l’échelle, le mur
trouvait. Le passé et le présent s’em- aborder l’analyse de film, est Ken Une seule question a l’ceuvre : de pierres) et surtout il a démul-
meélaient (...). Et alors, comme aucun Jacobs. Lui-méme analyste, il sait qu’est-ce qu’il y a a voir ? Sije tiplié le film au point que nous
lieu n’était vraiment le sien (...), ce que signifie se perdre dans un m/approche, quels mondes s’ou- | sommes pris de panique devant
il avait pris cette habitude de s’atta- film, lui qui a plongé avec délice vrent 4 moi ? Jacobs fait se suc- ces images apparemment simples
cher immédiatement a n’importe quel et inquiétude au coeur des images céder trois gestes : d’abord le reca- qui contiennent tant de mondes
lieu. Il blaguait. Oh, larguez moi d'un film muet, le méconnu Tom drage dans le plan, associé au virtuels. Devant cette diversité, le
dans le désert, revenez la semaine Tom the Piper’s Son, réalisé en 1905 ralentissement de I’image, double spectateur est pris du méme ver-
prochaine et vous me retrouverez, par la Biograph, qu’il a décidé effet de loupe qui arréte le film tige que Pascal lorsqu’il décrit la
mes racines seront larges et pro- dinvestir jusqu’a ce que la chair et permet, entre autres, d’étudier campagne :« A mesure qu’on s’ap-
fondes. » des images lui soit rendue. le mouvement (le film d’origine proche, ce sont des maisons, des arbres,
Olivier Joyard De ce projet utopique, Jacobs est prodigue en acrobaties, chutes, des tuiles, des feuilles, des herbes, des
ne fait pas un cours, mais un film, ascensions, etc.). Ensuite, 4 l’in- fourmis, des jambes de fourmis, a Vin-
qu’il nomme également ‘Tom, Tom verse, le défilement rapide de la fini. » Jacobs nous a perdus, et plu-
the Piper’s Son, réalisé en 1969, pellicule qui emporte les images tot qu’a une explication, il s’est
et enfin disponible en vidéo, aux a une vitesse telle qu’il ne reste livré 4 une complication qui
éditions Re: Voir. Exemple rare que la trace de leur passage. Enfin, débouche sur une déroute du
dune analyse en images ou le film au milieu, pendant un quart regard. S’il faut se perdre, ce n’est
analysé est d’abord projeté inté- Vheure éblouissant, Jacobs pas pour se trouver.
gralement (dix minutes) puis étu- approche sa caméra au point de Dans le coffret édité par
dié pendant une heure et demie. découvrir un monde de parti- Re:Voir, un numéro spécial de
Aucun commentaire verbal, la cules ot l’image, ralentie, donne lindispensable revue de cinéma
caméra simplement recadre dans le sentiment de se former sous Exploding se livre 4 une analyse
Vimage pour révéler ce qui se nos yeux. de Tom, Tom, et publie un beau
passe entre les personnages, puis Jacobs ne nous fait pas péné- texte de Jacobs qui commence
entre les objets, puis entre les trer dans les profondeurs du pho- ainsi : « Rechercher dans un film des
grains. Tom, Tom commence togramme, mais du film car il significations plutét qu’une expérience
comme une analyse de film qui |
|
conserve le mouvement. On sensorielle, voila une bien triste solu-
chercherait l’organisation des | assiste 4 des métamorphoses tion de remplacement. »
© REVOIR

|
plans et plonge vite dans une | étranges, 4 l’apparition d’un Stéphane Delorme

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 37


REPERACES. Men Make Women Crazy
Theory, DE ZOE CASSAVETES, SORT EN DVD.
R&SULTAT D’UNE « EDUCATION SUBLIMINALE » ?

lci
Zoe Cassavetes
repose
baby-sitcom
par DELPHINE PINEAU
est un court-métrage d’a
peine vingt minutes qui
ndré Polonski (Jacques Dutronc) et Mika Muller (Isabelle sort en DVD, auquel on
Huppert) s'apprétent a se coucher. Elle est déja au lit, tan- n’aurait sans doute pas
dis que lui, avant de la rejoindre, avale un somnifére. C’est prété attention s'il n’était
insi depuis longtemps. Le rituel du coucher. Mais ce soir- signé Zoe Cassavetes, fille de John
la, il s’inquiéte pour le lendemain car il vient de prendre le der- C. et Gena R. Ce en quoi on
nier Rohypnol de la boite. Elle s’excuse, avait pourtant prévu d’en aurait eu tort. Tourné en quelques
acheter mais elle a oublié ; qu’il se rassure, elle le fera demain. II jours avec des amis acteurs et
pénétre dans le lit et, mi-charmeur mi-ailleurs, propose qu’ils fas- techniciens bénévoles, Men Make
sent une fille, ce soir. Demain oui, mais ce soir elle l’éconduit, iro- Women Crazy Theory est une
nique, puisque le comprimé est avalé, « tu t’endormirais a la micro-fiction new-yorkaise
tache ». || acquiesce et s’endort. hybride, 4 mi-chemin du cinéma
Cette sinistre scéne de vie conjugale éclaire le film de Claude arty type Hal Hartley et de la sit-
Chabrol et révéle qu’au coeur de Merci pour le chocolat se niche com ultramoderne fagon Sex and
l’'angoisse. Non pas la peur, le suspense que peut parfois méme the City. Sitcom pour laquelle
engendrer ce film-la, mais l’angoisse qui empéche de trouver le encore jeune Zoe confesse un
sommeil. L’'angoisse si profonde qu’on ne sait toujours pas la soi- enthousiasme sans bornes, espé-
gner, tout juste peut-étre momentanément I’apaiser. Face a cette rant que l’air de famille entre son
douleur, il n'y a qu’une solution : l'endormir afin que puisse s’en- premier film et la série de Dar- Theory, les confidences ne sont
dormir, 4 son tour, celui chez qui elle est tapie. Le Rohypnol sert ren Starr pourrait l’amener a en que partielles. Ni ’homme et la
a ga. A avoir un moment de repos. écrire et/ou réaliser un épisode. femme, ni le discours et la pen-
Car celle qui met en scéne cette famille, celle qui dicte aux sée ne sauraient étre synchrones.
personnages ce qu’ils doivent faire et comment ils doivent Pas de modéles La voix-off révéle ce décalage et,
prendre part au jeu dont elle seule a établi les régles, celle qui Pour lheure, elle a filmé quelques soudain, devient in. Pire, dans un
régente tout, organise tout, celle qui mobilise toutes les énergies ex-ados trentenaires occupés a plan-séquence de salle de bain,
familiales pour trouver son précieux antidote, ce n’est pas Mika disserter entre roomates sur l’évo- lorsque les insultes suppliantes 4
Muller, censée étre, selon Chabrol, une « perverse intégrale », lution d’une attirance que |’on l'homme négligeant se libérent,
mais bien plutét sa rivale méme, celle qui prend toute la place : soupconne peu réciproque, a se c’est au téléphone. Elles seront
l’angoisse. C’est elle, l’araignée qui tisse sa toile pour que tous la draguer a la photocopieuse et a fixées sur répondeur, définitive-
prennent en charge et soient liés par le secret du huis clos fami- avouer leurs ambitions senti- ment in. Ce court-métrage est de
lial. A tel point qu’il ne vient a l’idée de personne que le pianiste mentales 4 la baisse, en attendant ceux dont chaque scéne parait
André Polonski pourrait se préoccuper lui-méme du Rohypnol : en qu’un court de tennis se libére.. . avoir une histoire. Celle de la salle
racheter quand les cachets se font rares, et s’étonner qu’ils se «Je n’ai pas tourné ce film avec des de bain, la plus impressionnante
fassent si vite si rares. modeles précis a V esprit. Chaque soir, de vérité explosive, ne fait pas
Et que peut faire d’autre cette malheureuse Mika Muller, que en réécrivant les dialogues, je me exception. « J’essayais de tourner
d’essayer besogneusement d’endormir artificiellement ceux dont demandais juste a quoi il allait bien une scone dans la baignoire, mais elle
elle s’entoure, elle qui dit avec désarroi : « A /a place d’aimer, je pouvoir ressembler, Nous avions peu ne fonctionnait pas. Soudain, Vactrice
dis je t'aime et on me croit » ? Elle sait que lorsque Polonski la d’argent et peu de temps, ce qui peut et le chef opérateur sont entrés dans
regarde, il regarde la mort. Car elle sait qu’il ne regarde que la étre une bonne chose. Quand les gens une violente dispute et, comme ils se
mort, que seules les Funérailles de Liszt le tiennent en éveil, le vous financent, vous vous sentez obli- connaissent depuis quinze ans, beau-
tirent de cet état cotonneux, entre chien et loup, ou de la nuit gés de suivre leur avis. Je ne voulais coup de choses sont ressorties. Elle s’est
dans laquelle un ultime Rohypnol pourrait |’entrainer, enfin pas de ¢a : le film devait étre entic- mise en colere, il est parti. Il y avait
dépouillé de ses angoisses pour toujours ; une dépouille mortelle. rement conforme a mon idée. Et je une formidable énergie. J’ai pris Vac-
Repos. m tenais a faire toutes les erreurs, pour trice a part, je lui ai servi une vodka
apprendre. » et je lui ai demandé d’entrer dans
Dans Men Make Women Crazy la baignoire et d’utiliser toute cette

38 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


PHOTO: JB MONDINO

m « Je rampais sous la petite table pour observer mes parents ».

folie pour laisser un message qu’il pré- « Je n’avais pas réalisé a quel point
fererait vraiment qu’elle n’ait jamais Vétat d’esprit indépendant était en
laissé. Le résultat est incroyable. C’est moi. Mais j’ai toujours vu mon pére
le genre de choses qu’il faut saisir. » se battre avec les studios... Et il est
Ancienne actrice dont la seule tellement plus amusant de travailler
incursion dans la réalisation fut, avec vos amis. Le temps du tournage,
en 1994, une bréve série d’émis- une famille se forme. Vous passez tout
sions télé sur la culture pop, votre temps avec les mémes personnes,
congue avec sa grande amie Sofia alors il vaut mieux les apprécier...
Coppola pour la chaine cablée Mais, oui, j’ai grandi avec mes parents,
Comedy Central (« C’était amu- dans la maison on ils tournaient.Je
sant a faire, mais pas tres sérieux »), rampais sous la petite table pour les
Zoe Cassavetes a passé les vingt- observer, je restais parfois debout toute
cing premiéres années de sa vie 4 la nuit, personne n’avait le temps de
Los Angeles. Aprés trois mois de vérifier si j’étais couchée... Méme
fac, un essai infructueux en cours si j’allais a V’école, j’ai grandi de
de comédie, elle migre, épuisée, maniére un peu boheme, c’était comme
a New York, ot elle déniche un une éducation subliminale. Qui m’a HISTOIRE
« vrai travail » (« je ne suis pas l’hé-
ritiere d’une grande fortune holly-
aussi poussé a écrire, y compris des
scénarios tres immatures a six ou sept
DE
woodienne ») pour une chaine ans... “ Fais une chose créative FANTOMES CHINOIS
hotels. par jour, et tout ira bien ”, me (Siu Sin Chinese Ghost Story Animation)
disait mon pére. »
Esprit d’indépendance LE FILM D’ANIMATION DE ANDREW CHEN & TSUI HARK
E. Het O. J.
Entrée dans le cinéma pour de
Propos recueillis 4 Paris le 25 octobre.

SORTIE NATIONALE
bon, loin d’Hollywood, elle se Men Make Women Crazy Theory sort en
remémore l’exemple parental. DVD, produit par APC section musicale.

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 39


LE 20 DECEMBRE 2000
TELEVISION

AU FIL DU CABLE

@ Stand by Me de Rob Reiner tesques et histoires que I’on se chanson de Ben E. King qui lui a arracher des confessions sur son
(1987) sur Cinéstar raconte, le film s’approche au plus donne son titre. L emotion picture travail, tant Polanski se montre
a partir du 4 décembre prés de cette chose trés rare : |’in- du mois, haut la main. désabusé, mais il livre quelques
Rob Reiner a réalisé quelques nocence qui se perd. Stand by Me, clés sur les « méandres » de sa car-
beaux films avant de devenir I’au- que l'on peut traduire par « compte @ Nuit Roman Polanski riére, raconte son enfance dans le
teur d’innommables navets de luxe. sur moi », n’est pas une fiction le 18 décembre sur Canal + ghetto de Varsovie et évoque avec
Une chute d’autant plus incom- niaise pour ados, mais s’inscrit Trois films du cinéaste sont pro- humour le travail d’acteur.
préhensible que Stand by Me est d’emblée dans la tragédie. L’his- grammés sur la chaine cryptée : son
désormais un véritable classique. toire est racontée du point de vue dernier film, le décevant La 9 @ L’0r et la Femme (The Toast
Adapté d’une nouvelle de Stephen d’un adolescent devenu adulte qui, Porte, puis Tess et le rare Macbeth. of New York) de Rowland V. Lee
King, le film raconte la balade en venant d’apprendre la mort stupide Un intéressant documentaire, plu- (1937), sur Cinéclassics,
forét de quatre adolescents, par- de son copain, est bouleversé parce tét un long entretien filmé, entre- 4 partir du 9 décembre
tis a la recherche du cadavre d’un que celui-ci n’aura pu compter sur coupé d’extrait de films et de docu- La petite rareté du mois, The Toast
enfant fauché par un train. Entre lui, comme ils se I’étaient autrefois ments d’archives, cherche a révéler of New York, un film mineur mais
jeux d’enfants, railleries cruelles, juré. Le film de Reiner est aussi le parcours intriguant et chaotique plaisant, produit par la RKO et réa-
amitié a la vie a la mort, paris gro- mélancolique et déchirant que la du cinéaste. Agnés Michaud peine lisé par un artisan de service, Row-

Sur les écrans, il n'y aura pas de neige a Noél


tewart Granger, Gene
Kelly et Droopy. Voici le
mois de décembre et sa
cohorte de films hiérati-
quement liés 4 la fin
d’année, un mois fondateur pour
ceux qui ont appris 4 regarder des
films a la télé. Sera-t-il encore
possible de renouer avec cette fré-
nésie qui, époque faste oblige,
entre boulimie et enchantement,
ne nous faisait plus savoir ot don-
ner du coeur, comme disait Gui-
try ? Les chaines cinéma du cable,
qui savent nous rappeler que l’on
est des enfants de Patrick Brion,
s’emploient 4 réveiller en nous
cette innocence perdue. Au menu
de Cinétoile, un cycle Marylin
Monroe, une indispensable sélec-
tion de comédies musicales, dont
Tous en scene et Chantons sous la
pluie, et plus inattendue, une
rétrospective des Tarzan, inter-
prétés par l’olympique Johnny
Weissmuller et réalisés par
William Van Dyke et Richard @ « Fanny et Alexandre », d’Ingmar Bergman. A partir du 14 décembre sur Cinétoile.
Thorpe, ot manque, grave erreur,
le burlesque Tarzan a New York, qui auront encore envie d’en- bons, les douze coups de minuit grammer la quasi-intégralité.
mais avec la version intégrale de tendre la célébre derniére retentiront quand James Stewart Enfin, Fanny et Alexandre (sur
Tarzan et sa Compagne, incluant réplique de Rhett, « Frankly my retrouvera dans le bar, aprés les Cinétoile), le plus beau film de
donc la séquence, censurée 4 dear, I don’t give a damn ». Ciné- quiproquos que I’on sait, Marga- Bergman, est définitivement ren-

|
lépoque, dans laquelle Jane classics sait que l’on ne peut rett Sullavan dans The Shop tré dans le cercle fermé des films
(Maureen O'Sullivan) se baigne décemment pas commencer une Around the Corner. Une semaine de décembre, normal puisqu’il en
nue dans la riviére. année sans voir des films de de Noél serait encore plus dépri- est la quintessence, évoquant de
Ciné-Cinémas joue la facilité
en programmant les gros hits
comme Autant en emporte le vent,
Lubitsch : cing sont programmés
pendant la nuit de la Saint-
Sylvestre (dont Monte Carlo, inédit
| mante sans les immarcescibles
cartoons de Tex Avery,
France 3 devrait, je suis prét a
dont
maniére harmonieuse |’enfance,
la filiation, la magie, le spectacle
et la mort.
uniquement pour les nostalgiques en France). Si nos comptes sont parier mes piges la-dessus, pro- Jér6éme Larcher

40 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


land V. Lee. Ecrit par Dudley demandé a Christophe Cognet de
Nichols, ce film vaut surtout pour le monter en suivant les instruc-
ses acteurs : Cary Grant, la déli- tions laissées par Welles. Cognet a
cieuse Frances Farmer, et des par ailleurs réalisé un documentaire SERIAL LOVER
seconds réles, des « tronches » dont passionnant, Orson Welles et |’Af-
on ne lasse pas, qui ont joué dans faire Dominici. assistant de Welles
des tonnes de films, et a qui l’on a l'époque et un journaliste qui le
doit un total respect : Edward
Arnold, l'un des acteurs fétiches de
conseilla évoquent la passion du
cinéaste pour les régions sauvages Les aléas
Capra, Jack Oakie et enfin le génial du Sud et la dimension romanesque
Donald Meek qui joua le chétif
représentant en whisky dans La
de ce fait divers qui lui ouvrait les
univers de Pagnol et de Giono. du direct
Chevauchée fantastique.
B® La Crypte du vampire
i IIs étaient neuf célibataires (La cripta e l’incubo)
de Sacha Guitry (1939) de Camillo Mastrocinque (1964), par ERWAN HIGUINEN
sur Cinéclassics, sur Cinéclassics
a partir du 11 décembre a partir du 22 décembre. mue, la série télé se souvient de son passé. De ses ancétres,
Le Guitry du mois, c’est le trés rare Pour les dandys du cable, la série plutét : les dramatiques en direct, tournées sans filet. Alors,
Ils étaient neuf célibataires. Alors Z italienne du mois, La Crypte du elle regarde du cété de ses voisins d’aujourd’hui, les inéga-
que le gouvernement décide d’ex- vampire, d'un certain Camillo Mas- lement grands reportages, singe leurs dispositifs faussement
pulser les étrangers, un escroc dilet- trocinque. Ce film, c’est littérale- hasardeux, invite leur esthétique a contaminer la sienne. C’est
tante et dandy (Guitry, of course) a ment du n’importe quoi, avec devenu une maniére de passage obligé : I’épisode-reportage, dans
l'ingénieuse idée d’ouvrir un hos- zooms en veux-tu en voila, intrigue lequel une équipe de télévision filme le travail des personnages.
pice pour des vieux clochards céli- incompréhensible autour de la The Practice s'y est adonné, Urgences aussi (de facon plus extréme :
bataires, en fait une sorte d’agence magie noire, entre univers des pro- en inaugurant sa quatriéme saison avec un épisode en direct inté-
matrimoniale. Des dames de dif- ductions Hammer et érotisme gral). A présent, c’est au tour de X-Files de s'emparer de cet arti-
férentes nationalités, mais « incon- saphique pépére. Mais on en appré- fice. Dans un épisode récent, Mulder et Scully enquétent sur des
testablement parisiennes », peu- cie deux ou trois plans effrayants, apparitions de monstres dans un quartier populaire de Los Angeles,
vent y trouver un mari et rester en la lumiére soignée, les cris ridicules devant les caméras d’une émission calquée sur cops (que diffuse
France. Le film éblouit par sa des starlettes a la chevelure tom- la Fox, au méme titre que X-Files) dont le principe est de mon-
modernité narrative, chacun des bante, et surtout la présence incon- trer de véritables interventions policiéres. Mulder se laisse aller &
couples donnant lieu a une petite grue de Christopher Lee, icéne pop ses hypothéses surnaturelles coutumiéres. Scully, sa soeur de sub-
histoire. Un film éclaté, dans lequel sixties errant hagard vétu d'une robe stitution, l’invite 4 plus de discrétion. « Mais ils couperont ¢a au
le grand Sacha, a la fois présent et de chambre en soie brillante et montage », |ui rétorque-t-il. Voila le fantasme : intercepter les chutes,
absent, fait figure d’intermédiaire fumant avec un fume-cigarette. les accidents. Sauf que c’est le contraire : pas de béte rageuse
idéal. Et s'il filme avec autant de devant la caméra, il faut tout imaginer. Car, ironiquement, on en
plaisir ces vieux cabotins, c’est @ La Party de Blake Edwards voit moins que d’habitude. C'est un effet de flou, de brouillage blair-
aussi pour rappeler malicieusement (1969), a partir du 31 décembre witchien, forcément excitant (pour les familiers de la série), for-
qu’il est alors encore assez vert. sur Cinétoile cément frustrant. La vue n’est que partielle, le cadre resserré.
Blake Edwards aime filmer les Quelques épisodes plus tard, logiquement, c’est un scénariste hol-
@ Semaine Orson Welles fétes, le déréglement anarchique, lywoodien qui suit Mulder et Scully. Les vrais monstres, les hybrides,
du 18 au 24 décembre la confusion, les débordements ico- ce sont eux.
sur Cinéclassics noclastes. La Party développe jus- SportsNight (sur Série Club) opére le chemin inverse. La aussi,
Programme chargé pour les wel- qu’a l’extréme ce théme cher au le modéle est donné : SportsCenter, |’émission phare de la chaine
lesiens : non seulement Cinéclas- cinéaste, et met en scéne ce génie sportive Espn. Chaque épisode de la série s’ouvre sur une copie
sics diffuse trois de ses films, La de Peter Sellers semant sa zone de ladite émission. Puis le cadre s’élargit, la caméra s’éloigne et
Splendeur des Amberson, Mr Arka- dans une soirée mondaine du l'on découvre la productrice, les techniciens, les journalistes. N’était
din et Le Criminel, mais surtout les milieu du cinéma. Le burlesque ce TV show dans le TV show, SportsNight viendrait s’ajouter mol-
documentaires, jamais diffusés en évidemment est au rendez-vous, lement a la poignée de bonnes sitcoms sur |’autre vie de famille,
France, de la série Around the mais un burlesque étrangement celle que l’on tente de s'inventer au bureau (cf. Working, au vérisme
World, que la télévision avait com- triste et poétique, avec une sorte cartoonesque méconnu). La, chaque épisode est discrétement hanté
mandés au maitre en 1955 (lire les de mélancolie qui vient s’infiltrer par la perspective du retour sur le plateau. C’est un contre-la-montre
Cahiers n° 538). Parmi ces sept entre les plans : en visionnaire, implicite, un jeu de masques qui craquent a peine, une suite de
documentaires, tournés en son Edwards montre le désenchante- confrontations au burlesque sous-jacent, a |’hystérie rentrée. Ce
direct, et que Welles qualifiait ment de |’époque psychédélique. n'est pas la premiére sitcom fonctionnant sur ce principe — il y eut
d’« essais en cinéma sur le Il filme comme personne ce temps The Larry Sanders Show, The Brian Benben Show... —, mais jamais
voyage », ily a La Tragédie de Lurs, qui se suspend ol! chacun semble comme ici l’idée, constitutive du direct, que |’instant crucial est
sur l'Affaire Dominici. Laissé a |’état s'oublier, avant les gueules de toujours le suivant n’avait été aussi tangible. C’est une angoisse
d’abandon, probablement a la suite bois et le retour a la réalité. Vous vagabonde, un désir inassouvi, une excitation contagieuse. C’est
de pressions du gouvernement fran- reprendrez bien un peu de birdie du théatre sportif. La quintessence de la télévision ? m
cais, ce film est aujourd’hui visible num-num ?
grace a la chaine de cinéma qui a ae

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 41


TOURNACES
@ Son premier film américain,
Lyon veut contréler
Paperboy, étant repoussé,
le prochain film de Pedro
les implantations
Almodovar devrait étre
Un amor... otra vez. On y verra
de multiplexes
Bernadette Lafont, Letitia Casta @ La Communauté urbaine de Lyon
et, dans le réle de la mére (sic) ne compte encore qu’un seul véri-
@ Coffret Raymond Depardon est diffusé dans une version de cette derniére, John Travolta. table multiplexe, mais les
Arte Vidéo anamorphosée. Aprés plusieurs projets inaboutis, demandes d’implantation s’y mul-
C’est désormais un bonus que Quentin Tarantino prépare ce qui tiplient. La Courly a décidé, rom-
l’on retrouve habituellement sur @ Coffret Francois Truffaut devrait étre son prochain film. pant avec les pratiques habituelles,
un bvo : l’entretien avec un Mk2 éditions Kill Bill est annoncé comme de lancer une politique de parte-
cinéaste qui commente en direct Les entretiens sont ici entendus une histoire de vengeance nariat avec les opérateurs de mul-
son film en voix-off, permettant en voix-off. C’est par exemple que Tarantino écrit pour son tiplexes. Objectifs : conserver une
au spectateur de simultanément Jeanne Moreau revenant sur le interpréte de Pulp Fiction : politique cohérente d’aménagement
l'écouter et regarder son film (au tournage de Jules et Jim de Uma Thurman. du territoire et protéger les petits
fait, en regardant un film en pvp, maniére trés fine et émouvante Basic Instinct 2 est en chantier, exploitants. Le premier protocole
est-on spectateur ou téléspec- (sa voix étranglée pendant les et c’est — excellente surprise — d'accord a été signé avec Pathé (qui
tateur ?). Le coffret Depardon, derniéres séquences du film, sa David Cronenberg qui le réalisera. doit ouvrir, d'ici a la fin 2002, un
comprenant quatre longs- maniére de le comparer a une complexe de 14 salles a Vaulx-en-
métrages (Reporters, Faits Divers, chanson), ou Fanny Ardant qui Velin). Il encadre l’activité du mul-
Urgences et Délits flagrants) et se remémore un tournage idéal tiplexe pour les cing ans a venir, de
deux courts (les splendides New et se confronte de nouveau et en l'architecture a la tarification. Un
York, NY et Dix minutes de toute pudeur a la violence pas- accord similaire avec ucc devrait
silence pour John Lennon), se sionnelle de son personnage suivre. Seule réserve avancée par
révéle non seulement indispen- dans La Femme d’a cété. C'est les opposants a cette pratique qui
sable pour son travail d’édition, Jean-Louis Richard, coscénariste vise 4 rompre avec |’anarchie des
le coffret étant par ailleurs en soi de La Peau douce, qui raconte implantations (et a dépasser |’étran-
un bel objet, mais surtout, les l’écriture hitchcockienne du film, geté de certaines décisions des
entretiens avec le cinéaste, réa- ou Jean Gruault qui, de sa voix commissions départementales char-
lisés par Joris Clerté et menés rude, quasi en contradiction avec gées de donner leur accord aux
par l’ami Bertrand Loutte, sont la beauté fragile des Deux implantations) : les protocoles d’ac-
tout a fait passionnants. D’abord Anglaises et le Continent, ana- cord ne prévoient aucune sanction
parce que leur dispositif est tres lyse la structure du meilleur film Sharon Stone (photo) reprendra en cas d’engagements non tenus.
original : cette fois, le cinéaste de Truffaut. Ces entretiens sont le réle de Catherine Trammell,
est filmé de face, et quand il concus in vivo, et permettent de qui quittera San Francisco pour
commente une séquence d’un
de ses films, qu’il peut voir par
redécouvrir idéalement ces films
de Francois Truffaut qui sont
refaire |’écrivain a New York.
Début du tournage en février.
Fréquentation
ailleurs sur un écran installé hors
champ, celle-ci s’inscrit en
comme des secrets qui se chu-
chotent, et de s’approcher au
Apres Intimacy, son premier film
anglophone qu’il vient d’achever,
en hausse
méme temps dans |’image en plus prés de leur intimité. Cha- Patrice Chéreau réalisera Betsy @ Les estimations sur les dix pre-
haut du cadre a gauche. Le peau bas a Serge Toubiana, dont and the Emperor, sur les relations miers mois de l'année, rendues
résultat est simple et judicieux : le travail d’édition et la réalisa- entre Napoléon et la fille de publiques par le cnc, mettent en
Depardon, qui n’a plus sa tion de ces entretiens sont d'une son gedlier 4 Sainte-Héléne. évidence une hausse de 10 % par
caméra comme rempart, devient rare rigueur. Ajoutons que les Al Pacino incarnera Bonaparte. rapport a la méme période de
spectateur de ses films, au point copies des films sont superbes, Jacques Nolot revient a la mise 1999, avec 133,2 millions d’en-
qu’il est parfois géné par ce qu’il que les documents d’archive en scéne. Deux ans aprés trées contre 121,2 I’an passé. Mal-
voit (sa maniére de regarder sont intéressants, et voila un L’Arriére-Pays, \'acteur prépare gré un mois d’octobre un peu déce-
presque fugitivement certaines cadeau bienvenu pour les fétes. son second fim en tant que vant (-10 % avec 13 millions
scénes), revivant les situations réalisateur. Le tournage de d’entrées), la fréquentation pour-
qu’il a filmées. C’est d’autant “LL La Chatte a deux tétes débutera rait, grace aux résultats du deuxiéme
plus intéressant que le cinéaste au printemps prochain. trimestre (40,9 millions, en hausse
commente chronologiquement A noter également la sortie d’un C’est en janvier que commencera de 29 %), atteindre, voire dépas-
les films, permettant au specta- coffret consacré a Citizen Kane le tournage de L’Emploi du ser, les 170 millions d’entrées enre-
teur une réelle proximité avec d’Orson Welles (éditions Mont- temps, |e prochain film de gistrées en 1997. La part de mar-
son travail et, peu a peu, il se met parnasse) sur lequel on revien- Laurent Cantet, qui racontera ché du cinéma frangais diminue
a raconter de maniére trés belle dra et, toujours chez le méme Vhistoire d’un consultant en (de 34 4 30 %) alors qu’augmente
ses émotions ou ses indignations éditeur, deux films de John Ford, entreprise qui dissimule son celle des films américains (de 52
face a ce qu'il a filmé. Un remar- La Chevauchée fantastique et licenciement a son entourage. a 62 %). La fin d’année a, Char-
quable coffret, avec cependant Rio Grande, dans de magnifiques Les réles principaux en seront lie et ses dréles de dames et Le
un petit bémol : Délits Flagrants copies. tenus par Aurélien Recoing Grinch aidant, toutes les chances
et Karin Viard. d’étre plus favorable a Hollywood.

42 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


Cinematheque francaise
MUSEE DU CINEMA

L’'ATALANTE,
UN FILM DE JEAN VIGO

U/ATALANTE
‘ode
fr ip
PROD 08 © OR

UES doar a ee tes


Jean Rochefort dans « Un éléphant, ¢a trompe... ». Souffrant d’une hernie
discale, il a dit renoncer a monter a cheval, donc a tourner avec Terry Gilliam.

JACK ARNOLD
Terry Gilliam doit renoncer a tourner UETRANGE CREATEUR

« Don Quichotte »
@ C’était l’un des projets les plus intriguants du moment : une version de
Don Quichotte réalisée par Terry Gilliam et interprétée par Jean Roche-
fort, Johnny Depp et Vanessa Paradis. Entamé le 25 septembre, le tour-
nage a dd étre interrompu, Rochefort souffrant d’une hernie discale néces-
sitant une intervention chirurgicale. Les autres comédiens ayant d’autres
engagements, ils ne peuvent attendre que |’acteur soit remis sur pied (et,
qui plus est, en état de monter a cheval). Le tournage est donc définiti-
vement abandonné, ce qui devrait avoir de lourdes conséquences pour
les producteurs et distributeurs, René Cleitman, StudioCanal ou encore
Pathé, de cette coproduction franco-anglo-germano-espagnole dont le
budget était supérieur 4 30 millions de dollars. Reste a attendre les rem-
CINEMATHEQUE
boursements (forcément partiels) de l’assureur avant de pouvoir esti-
mer la gravité du sinistre.

Réduction probable du délai


pour les sorties vidéo
@ Le délai légal entre la sortie en salles d'un film et sa publication en vidéo
et pvp, qui était jusqu’a présent de neuf mois, devrait prochainement étre
réduit a six mois. C’était depuis longtemps une revendication des édi-
teurs de films en vidéo, qui sont parvenus a un accord avec les autres LA DIFFERENCE
organisations professionnelles concernées, producteurs, distributeurs DES SEXES _=a
et exploitants. Ne manque plus que le décret rendant cette décision effec-
tive, qui ne devrait pas manquer d’étre publié, la ministre de la Culture EST-ELLE VISIBLE ? Beet
s’étant par le passé déclarée favorable a cette modification de la légis- LES HOMMES ET LES FEMMES
lation, qui aurait aussi pour conséquence d’aligner le droit francais sur AU CINEMA
celui de la plupart de ses voisins européens. Cet accord est largement da
aux craintes des éditeurs vidéo d’étre confrontés a la diffusion pirate des
films sur Internet, a l'image de ce que doit actuellement subir l’industrie
musicale avec le format mp3. En réduisant les délais, le taux d’équipe-
ment de I’Internet a haut débit (qui, seul, permet le telechargement de
longs-métrages dans des conditions acceptables) étant encore faible, les
éditeurs vidéo pensent pouvoir éloigner la menace pour le moment. Et se
positionner avant les discussions, qui deviendront a terme inévitables,
sur les délais de diffusion du cinéma via Internet.
Erwan Higuinen Editions de la Cinémathéque francaise
01 53 65 74 64
CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 43
LE LECTEUR DE DVD

Muet d’admiration
par NICOLAS SAADA

1 n’y a pas si longtemps de ¢a, dans un tures, les costumes, le début de siécle). On sait
grand magasin de disques, je demande a que ces films nous accompagnent, qu ils sont
un vendeur les suites pour violoncelle seul indispensables et que c’est ainsi. Elie Faure,
de Bach par Pablo Casals. Le vendeur me qui découvrit ces films quand il était encore
regarde et me propose un enregistrement, jeune, pendant la Premiére Guerre mondiale,
« en digital », par un autre musicien. Il me sort a célébré Chaplin de crainte qu’il soit oublié
le prétexte suivant : « Prenez-le, c’est en sté- tout en pressentant que son génie —c’est le
160...» plus grand cinéaste et c’est comme ¢a — ne
Voila un cas typique ot la technologie serait jamais oublié par cette satanée « his-
« haut niveau » induit une nouvelle hiérar- toire » : « Ne souffre pas Charlie Chaplin mon
chie des ceuvres. Est-ce qu’un enregistrement Srere ; notre freve. Tu as si puissamment travaillé a
meérite l’oubli parce qu’il n’a pas le profil qui développer la raison vivante de l'homme que tu
correspond 4 une « nouvelle technologie » ? as marqué pour toujours ses déterminations a venir,
Le DvD risque d’assujettir les films 4 des méme si tu disparais tout a fait. Tu ne seras pas
normes techniques absurdes. En obéissant 4 oublié. Il est des prophetes muets dont l’action fait
ce type de critéres, le support « n’autorise- encore battre nos caeurs apres de longs siécles (...).
rait » que les films en 16/9 avec son Dolby Reste avec nous. L’éternité t’est promise parce que
« pro-logic » pour huit enceintes. De quoi tu aimes les hommes et peut-étre surtout parmi les
passer a la trappe cinquante ans d’histoire du hommes ceux qui te font le plus de mal. »' Léter-
cinéma. nité. ..
Il va de soi que la réédition en DvD de films La collection Arte propose de trés grands
muets est I’équivalent d’un acte héroique, cou- films, parmi lesquels The Marriage Circle (1924)
rageux, qui mérite qu’on s’y intéresse de pres. de Lubitsch. C’est une merveille, tournée par
Quelques titres sont disponibles en France un Lubitsch encore sous le choc —justement —
comme Nosferatu, Le Dernier des hommes et de A Woman of Paris de Chaplin. Si le pvp a
Vincrevable Metropolis (tous édités par Films @ Tournage de « The Marriage Jircle » de Lubitsch. une vertu que rien ne peut lui enlever, c’est
Sans Frontiéres). Une nouvelle série de films cette sensation de « tenir » enfin le cadre, de
muets voit le jour, éditée cette fois-ci par Arte suscite le simple mot « muet » en redorant lui redonner sa rigidité, sa géométrie, que la
Vidéo. Une premiére série inclut les Chaplin le blason du film : cela se fait parfois au détri- vidéo encore toute tremblante ne laissait que
Essanay et Mutual, tournés par le cinéaste entre ment de l’ceuvre. La réédition I’an dernier en deviner. Et The Marriage Circle est un précis
1915 et 1917.A cela s’ajoutent d’autres titres, DvD par Gaumont du Fantémas de Louis de mise en scéne, une comédie en intérieurs
le Cyrano d’ Augusto Genina, le Nanouk de Feuillade était accompagnée d’une telle foule ot les portes s’ouvrent et se referment, ot les
Flaherty, Le Voleur de Bagdad de Walsh et The de gadgets interactifs qu’on se retrouvait un gestes disent tout. C’est du dessin, un trait
Marriage Circle de Lubitsch. peu noyé dans cette visite guidée. Le film, par- épuré qui se passe de tout commentaire, qui
Le cadre du muet, le 1/66 correspond a faitement restauré, n’était méme pas chapi- existe aujourd’hui comme hier ou demain :
peu de choses prés a celui, carré, de la télévi- tré, tant les éditeurs s’étaient focalisés sur les on le regarde chez soi, dans ces copies mer-
sion 4/3. C’est d’autant plus ironique que I’ar- « plus » de P’édition Dvp. Est-ce a dire qu’un veilleuses, et on se dit que le cinéma « a domi-
rivée du DvD a, semble-t-il, pouss¢ beaucoup film, passé une certaine limite d’age, ne peut cile », c’est d’abord cela, et pas forcément le
de gens 4 s’acheter des téléviseurs 16/9 pour plus se regarder sans une présentation, un 16/9, le Dolby et le digital.Je ne peux ima-
profiter de tous les avantages du nouveau sup- « profil » ? On ne peut plus acheter une sym- giner meilleure fagon de finir cette belle
port. Comment faire d’un film de 1915 autre phonie de Beethoven dirigée par Toscanini année
chose qu’une antiquité ? Les éditeurs ont comme a. Il faut chercher le disque au rayon
choisi d’accompagner les titres de tout un lot des « enregistrements historiques ». Comme 1 - Elie Faure dans Varia, Editions Jean-Jacques Pauvert.
de « bonus » qui vont du simple repére his- si le présent ne faisait pas partie de l’histoire.
torique au complément de programme (film Comme si l’histoire se confondait avec le @ Collection Arte Video
d’animation, court-métrage). Vidée est d’in- patrimoine. Films muets : Nanouk (Robert Flaherty), Le
clure l’ceuvre dans le cadre d’un véritable pro- Et pourtant, quand on visionne, a froid, en Voleur de Bagdad (Raoul Walsh), Comédiennes-
gramme, une soirée thématique en quelque DvD, chez soi, la copie teintée de Mamzelle The Marriage Circle (Ernst Lubitsch), Cyrano de
sorte. Charlot ou de Charlot boxeur, on est sidéré par Bergerac (Augusto Genina), The Essanay Come-
On est aujourd’hui face 4 une contradic- la force centrifuge de Chaplin, sa capacité 4 dies et The Mutual Comedies (Chaplin).
tion. On pense qu’il faut dépasser la peur que sortir du temps « objectif » du film (les voi- 190 francs chaque pvp.

44 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


———————
SS ——

) | LA VERSION INTEGRALE
ra : ‘ip hy |
me

iy 2
'

-— +

DANS Sa VE
COFF RSION ORI
RET
DE 4 CA
SS
GINALE
ETTE
S
Vio
S.T

a
| i | : if Pi VIDLI
rT 2 ei

a irrockuptibles 4 :
if
Gin }
er» | 4 : |

r)
REPLIQUES

Vivendi-Universal:
la clé, c’est le portail

Avant dannoncer son projet de fusion avec Universal, Vivendi a créé


un portail Internet, Vizzavi, qui détient les deux clés de l'industrie

de I’« infotainment » : lacces (cable, téléphonie mobile, satellite) et le contenu.

par ANNE BALLYLINCH

epuis l’annonce du projet de fusion entre services, » Et dans cette guerre poursuit-il, «nous avons résolument
Vivendi, Seagram et Canal + le 20 juin, les opté pour une stratégie offensive de mouvement et de conquéte ».
dirigeants du futur Vivendi Universal abat-
tent méthodiquement les obstacles qui se De l'hypercroissance comme nécessité
dressent sur la route menant 4 leur union. Le Pour les trois sociétés, la fusion représente le franchissement du
projet de fusion doit étre soumis a l’appro- Rubicon de la nouvelle économie et le passage 4 une logique
bation des actionnaires le 8 décembre et ce d@hypercroissance globale. Une logique rendue possible par
n’est que trés récemment que les premiéres le déséquilibre qui caractérise la structure de coats dans la nou-
voix se sont fait entendre pour attirer I’attention sur les enjeux velle économie. Grosso modo, dans le cas de produits numé-
de cette opération. André Rousselet, ancien président et fon- riques, les cotits supportés par l’entreprise sont ventilés entre
dateur de Canal +, a ainsi évoqué dans Le Monde' la lourde de trés lourds investissements en recherche et développement,
menace qu’elle constitue 4 ses yeux pour |’exception cultu- et de trés faibles frais de diffusion. Un programme diffusé par
relle. Il conclut son argumentaire en exhortant les amis qu’il satellite, un logiciel téléchargeable sur Internet peuvent pour
a conservés au sein de Canal + 4 ne pas se « résigner », arguant le méme prix étre diffusés 4 un seul comme 4 plusieurs cen-
qu’ « un groupe sans culture n’a pas d’avenir ». Dés le lende- taines de millions de consommateurs. Par conséquent, plus une
main, Pierre Lescure, PDG actuel de Canal +, prend lui-méme entreprise vend, plus elle multiplie sa marge de profit. Pour étre
la plume pour répondre a son prédécesseur par une tribune économiquement viables, les entreprises de la nouvelle éco-
dans le méme journal’. I] expose sa position dans une fusion nomie doivnt au départ pouvoir bénéficier d’une rente de situa-
qu'il affirme choisie par son groupe, en vue se donner les armes tion. Ceci afin d’empécher I’arrivée de concurrents sur le mar-
nécessaires pour la « bataille concurrentielle d’une férocité inouie » ché (de poser des barriéres a l’entrée), de fixer librement leurs
qu’engendre la mondialisation. « Bataille d’acquisition des conte- prix et de disposer d’une masse potentiellement infinie de
nus, bataille de pénétration des marchés, bataille d’innovation sur les consommateurs pour amortir leurs investissements. Les armes

46 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


REPLIQUES

REPERES
Le groupe Vivendi
détient (entre autres) :

LO0% du groupe Havas nécessaires 4 la bataille inouie Music est le premier éditeur mondial de musique), de pro-
(numéro un européen de la presse dont parle Pierre Lescure sont grammes télévisés, de jeux, d’information, d’éducation. Par
gratuite, de l’édition scolaire et d’abord destinées 4 créer une souci de cohérence, les futurs dirigeants se sont mis d’accord
«de référence », numéro un en telle rente. Il est prouvé que les pour se dessaisir du métier de base de Seagram, sa branche vins
France de la littérature générale, de barriéres a l’entrée du marché et spiritueux (chiffre d’affaires 1999 :5,11 milliards de dollars).
la distribution de livres, de la «ne sont jamais aussi élevées que La structure du futur numéro deux de la communication mon-
presse professionnelle, numéro un lorsqu’un producteur réussit a cou- diale, derriére AOL-Time Warner, est d’une complexité redou-
en Europe et numéro deux pler deux prestations complémen- tablement compacte. L’hypercroissance suivra trois axes : l’ac-
mondial des jeux pour PC), taires »’. En imposant conjoin- cés, la technologie et le contenu, dans les proportions que
tement ses jeux et sa console, le lui permet sa taille (le chiffre d’affaires prévisionnel — hors pole
44% de Cegetel (lui-méme japonais Nintendo, par exemple, environnement — de Vivendi Universal s’éléve 4 24,6 milliards
propriétaire pour 80% de a su se tailler la part du lion aux deuros pour l’exercice 2000).A lui seul, Vivendi Universal ver-
Yopérateur SFR), dépens d’Atari.A l’échelle du rouille l’intégralité du processus de production du marché.
marché de l’information-diver- Accessible a partir de l'ensemble des canaux de diffusion du
49% de Canal + (et par tissement (« infotainment ») pla- groupe, ce contenu global sera centralisé sur Vizzavi. Initiale-
conséquent des participations dans nétaire, la stratégie de Vivendi ment imaginé sous le nom moi.com, Vizzavi offre 4 chacun de
ses différentes filiales, parmi Universal procéde du méme consommer, a partir du terminal de son choix (télévision, télé-
lesquelles Canal Satellite, NC schéma [lire repére ci-contre]. phones, écrans d’ordinateurs), le contenu qu’il désire.Trop dou-
Numéricable, Canal Plus Six mois avant d’annoncer le teux idéologiquement ? Pas assez international ? Pas assez
Technologies, VivendiNet et de projet de fusion, en partenariat Vivendi ? Toujours est-il que l’intitulé moi.com fut remplacé
nombreuses chaines thématiques), avec Vodafone, l’opérateur bri- par le nom qu’on lui connait aujourd’hui, moins explicite, mais
tannique leader mondial de la auquel est attaché, sur la version anglaise du site (vizzavi.co.uk),
5( )% ) de VivendiNet (péle téléphonie mobile, Vivendi a le sous-titre Life Unlimited. Séduisant.
Internet d’investisseurs, créé le portail Vizzavi. Son réle
incubateurs, hébergeurs, régies, est crucial dans le pacte Vivendi Content is king
sites Internet). Universal. La joint-venture ras- If access is key, content is king. Cette devise, qu’on doit a Jean-
semble en effet : 100 millions Marie Messier, est explicite. Aprés avoir obtenu les feux verts
d’abonnés potentiels (65 millions Vodafone, 14 millions Cege- respectifs du CSA (conditionnel), de la Commission de
tel, 14 millions Canal +),le contenu du groupe Havas, des cata- Bruxelles et du Canadian Heritage and Industry, pour pro-
logues du groupe Canal + (plus de 5 500 films, plus de 6 000 céder A ce que la presse économique a appellé le « deal de ’an-
heures de programmes télévisés), ses participations dans prés de née », J2M a développé son idée devant les actionnaires :
40 chaines de télévision, la technologie numérique développée « Vivendi Universal will offer consumers music, sports, film, television,
4 la fois par le pdle technologique de Canal + et par Vivendi- published information, education, and interactive games across satel-
Net.Vizzavi unit ainsi les deux prestations complémentaires de lite, TV; fixed wire and wireless telephony, and internet access via
Pindustrie de I’« infotainment » :Paccés (cable, télephonie mobile, any device, at any time, in any place. »*
satellite), et le contenu (1’« infotainment » lui-méme). Mot-clé dans cette fusion, « contenu » voit son emploi se
développer de fagon considérable depuis la récente explo-
Life Unlimited sion de I’Internet. Selon J2M, le contenu comprendrait donc,
Les avancées extra~européennes de Vivendi et Canal +, notam- a égalité devant le tout-puissant abonné-consommateur : la
ment les multiples accords de long terme conclus depuis 1996 musique, le sport, les films, la télévision, l'information publiée,
entre Studio Canal et la plupart des majors américaines, l’éducation et les jeux interactifs.
n’étaient toutefois pas 4 la mesure des ambitions permises Le Petit Robert donne du mot contenu, adjectif et nom, les
par la taille planétaire du marché de !’Internet. Elle n’offrait définitions suivantes :
pas au consommateur une gamme de produits complete, qui contenu, ue. adj — de contenir. Que l’on se retient d’ex-
soit susceptible de le satisfaire pleinement. Dans ce contexte, primer ; maitrisé, réprimé, surmonté.
la fusion de Vivendi et Canal + avec un groupe d’entertainment contenu n. m.— contenu sens fig. 1343 ; de contenir. 1.
basé outre-Atlantique s’est imposée comme une nécessité. Avec Ce qui est dans le contenant. Le contenu d’un récipient. 2. fig. Ce
Seagram, la structure frangaise existante se marie 4 un grand qu’exprime un texte, un discours => teneur. Le contenu d’un
studio de cinéma, 4 un des plus grands catalogues mondiaux message est clair. 3. ling. Ce que signifie un signe => signifié. Le
de films, de programmes télé et de musique, 4 un important contenu et l’expression. Analyse de contenu : analyse sémantique.
bouquet de chaines de télévision (et aux parcs d’attraction Le contenu comme entendu dans les disciplines littéraires
Universal Studios). Phénix appelé a renaitre des cendres des ou artistiques se comprend dans son sens figuré (« ce qu’ex-
trois entités, Vivendi Universal sera producteur, éditeur et dif- prime un texte, un discours => teneur »). Dans l’interprétation
fuseur, 4 l’échelle mondiale, de films, de musique (Universal qu'il en fait, en l’associant exclusivement au consommateur, »

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 47


REPLIQUES

»Jean-Marie Messier opére un habile retournement dialec- aux films proposés par les bouquets satellites concurrents par
tique, qui renvoie le nom commun 4 son sens premier, celui exemple).
d'un élément par défaut, qui n’a de sens que par rapport 4 Levier de croissance pour le chiffre d'affaires par abonné,
son contenant. Le contenu n’est plus destiné 4 un spectateur, instrument de séduction destiné 4 drainer de nouveaux clients
a un lecteur, 4 un auditeur, mais plutét a servir d’appat au vers les canaux de Vivendi Universal, le contenu est aussi, peut-
consommateur pour lui faire souscrire un abonnement au cable, étre surtout, pensé comme un moyen de captation, de réten-
au satellite, au téléphone. Comme une publicité, mais en plus tion de l’abonné. Lactivité de contenu n’a pas besoin d’étre
efficace. De surcroit, le contenu sert de produit d’appel pour rentable : elle est analysée comme un cotit. Rachat de cata-
vendre des services interactifs.A titre d’exemple, le groupe USA logues, de sociétés de productions, majors aussi bien que minus-
Networks, qui sera détenu 4 43 % par Vivendi Universal, pos- cules indépendants, seront plus que jamais au programme. La
séde deux chaines trés importantes aux Etats-Unis qu’on peut fusion entre Vivendi, Seagram et Canal + ne sonnera pas le glas
s’attendre 4 voir prospérer sur Vizzavi. Lune vend des billets de de la production cinématographique, loin de 1. Vivendi Uni-
spectacles —Ticket Master —, l'autre permet d’effectuer des réser- versal sera plutot un modéle « maitrisé » (sens de l’adjectif
vations d’hétels — Hotel Reservation Network. « contenu » fourni par le dictionnaire) de major hollywoo-
Les récentes alliances entre Canal + et Lagardére sont éga- dienne mature pour l’ére du numérique et de I’Internet haut
lement révélatrices : depuis cet été, Lagardére est actionnaire débit. Sa naissance pourrait en revanche porter avec elle l’an-
4 27,4 % de Canal Satellite. Conjointement 4 cette alliance, nonce de temps toujours plus difficiles pour les derniers indé-
les deux groupes ont entrepris de créer trois sociétés en com- pendants dont les productions ne seront visibles ni surVizzavi,
mun. La premiére pour regrouper les chaines de Lagardére ni chez ses futurs concurrents.
au sein des 200 chaines du bouquet Canal Satellite ;la deuxiéme Ladjectif « contenu » (au sens de « maitrisé ») mérite éga-
pour la création commune, a partir des marques du groupe lement l’attention, a la lumiére des perspectives qui s’ouvrent
Hachette, de nouvelles chaines pour le bouquet ; la troisiéme pour les chaines de télévision du groupe. Une loi frangaise
pour le développement de services interactifs liés aux conte- interdit 4 toute personne privée, physique ou morale, de déte-
nus de toutes ces chaines. nir plus de 49 % d’une chaine hertzienne. Ainsi, la participa-
tion de Vivendi dans Canal + est jusqu’a présent restée pla-
Cultiver ses abonnés fonnée a 49 %. Pour Canal + pourtant, la fusion doit prendre
Pour que soit garantie la libre concurrence, la Commission de la forme d’une offre publique de retrait (OPR) et aboutir 4 ’ap-
Bruxelles a exigé que le contenu ne soit pas exclusivement dis- propriation par Vivendi Universal de l’intégralité du groupe.
tribué sur Vizzavi. Pour autant, Vizzavi restera le seul lieu 4 par- Le flottant, c’est-a-dire les 51 % des actions du groupe Canal +
tir duquel il sera possible d’accéder a l’ensemble du contenu du qui n’appartiennent pas aujourd’hui 4 Vivendi, sera échangé
groupe. Et c’est tout ce qui compte. Vizzavi aujourd’hui n’existe contre des actions de la nouvelle entité. Suite 4 cette opéra-
que sous une forme rudimentaire. Le portail ne jouira de ses tion, le groupe Canal + deviendra filiale 4 100 % de Vivendi
pleines capacités qu’a l'heure du haut débit généralisé, quand Universal. Pour que soit préservée l’indépendance éditoriale
Lutilisateur pourra télécharger ses films en quelques secondes de la chaine, le CSA a exigé qu’au sein du groupe Canal + I’ac-
a partir d’Internet. Pour l’heure, Vizzavi est appelé étre la page tivité de celle-ci soit isolée dans une société autonome, déte-
d'accueil de différents terminaux, par exemple d’un téléviseur nue a 49 % par la filiale. Comme le suggérait André Rousselet
récepteur des programmes de Canal Satellite. Uun des grands dans sa tribune, il est légitime de se demander comment, dans
chantiers de Canal + Technologies est un décodeur de type une telle configuration, la chaine pourra effectivement pré-
nouveau, dont l’arrivée sur le marché est prévue pour 2001, et server une ligne éditoriale indépendante. Le plus probléma-
dont les fonctionnalités anticipent l’arrivée de |’Internet tique est cependant le sort des autres chaines, celles appor-
deuxiéme génération. Avec cette machine, le Web sera acces- tées par le groupe Canal +, comme celles apportées par la
sible a partir d’un poste de télévision. Dans le champ infini de branche Universal and Networks Group de Seagram, aux-
Vinformation disponible, l’avantage concurrentiel déterminant quelles la loi des 49 % ne s’applique pas.
réside dans la capacité 4 tout proposer, 4 partir d’un terminal
1 - « Canal +, suite ou fin ? », Le Monde, 15 novembre 2000.
simple. Si l'utilisateur a tout (life unlimited), ou presque, a 2 - « Canal, + et mieux », Le Monde, 16 novembre 2000.
portée de sa télecommande et d’un site unique, il y a peu de 3 - « De vieilles régles pour la nouvelle économie », Daniel Cohen pour Le Monde,
chances qu’il décide de partir. Migrer requiert en effet 11 novembre 2000.
4 - «Vivendi Universal offrira aux consommateurs de la musique, du sport, du cinéma, de la
des efforts aussi décourageants que changer de télécommande télévision, de l'information, des programmes éducatifs et des jeux interactifs, via le satellite, la
ou, pire encore, d’équipementier numérique (pour accéder TV la téléphonie fixe et mobile, et Internet, sur tous supports, d tout moment et en tout lieu.»

48 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


& SAATCHI
AATOHT
‘Sony France S.A - 20/28, rue Morel 98110 Glichy - 712 024 B00 AGS Nanterre ~Shpiter- 549-480-6001

Pascal
Les enceintes Pascal de Sony vont vous faire découvrir un pur
concentré de puissance. 50 ans d’expérience dans l’audio réunis
dans des enceintes aux lignes pures mesurant seulement
86 x 169 x 130 mm. Compactes. Au design parfait. En leur coeur vibre
un son d’une puissance déconcertante. Le Néodyme, l'aimant le plus
puissant du monde, fournit suffisamment de basses et d’aigus pour
faire trembler tous vos lustres.
Les enceintes Pascal sont celles dont vous avez toujours révé pour
profiter du meilleur de la musique et du cinéma.
Pas besoin d’un espace gigantesque pour avoir un son gigantesque.
www.sony.r/pascal “ puissance maximum.
REPL Ques

Le cinéma dans la «fin» de l’art

Promoteur d'un art de Vantireprésentation, le cinéma a restauré des canons


représentatifs et des divisions en genres que littérature et peinture avait rejetés.

par JACQUES RANCIERE

/
e cinéma est-il un art ? Sans doute nul ne conteste image sont bien de notre temps et manie sans complexe les
plus l’appellation de septiéme art, inventée par Canudo. Mais ivresses plastiques, coloristes ou cinétiques, comme si Ros-
ce que Canudo et quelques autres avaient en téte n’était pas sellini, Bergman, Bresson, Godard ou Straub n’avaient jamais
simplement l’admission d’un petit dernier dans le cercle libé- existé. Et, contrairement 4 toute « desthétisation », P’idée du
ralement élargi des arts légitimes. C’était l’identification, au cinéaste se traduit ici exactement, non pas simplement en pro-
titre du mouvement et de la lumiére, d’un nouveau moment position visuelle impérative (les panoramiques-mitrailleuses qui
de l’art. Or il faut bien aujourd’hui reconnaitre l’évidence : interdisent au spectateur toute focalisation autonome) mais en
le cinéma peut étre reconnu comme un art, il n’a pour autant décharge sensorielle ininterrompue. Celui qui prend 4 la lettre
encore aucune part 4 la définition de ce qu’est l’art. Il suffit la proposition deleuzienne d’une peinture atteignant « direc-
pour s’en convaincre de lire les ouvrages qui, depuis dix ou tivement le systeme nerveux » pourrait, somme toute, en conclure
vingt ans, ont diversement décliné le théme de la fin de l’art que ce cinéma n’est pas seulement fidéle 4 la provocation du
ou celui d’un art « post-historique ». Les uns déplorent la perte jeune Eisenstein, appelant a labourer les cervelles avec un trac-
du visible, voire la perte de monde consécutive au remplace- teur soviétique, mais qu’il accomplit au plus haut degré l’es-
ment de la peinture par différents types d’installations. Les autres sence sensorielle de la peinture et que celle-ci, par délégation,
saluent au contraire le coup porté au mysticisme de la présence se porte au mieux.
picturale. Mais presque tous s’accordent pour privilégier un De toute évidence ce genre de contre-argument ne
certain type d’objet et en tirer un méme diagnostic. Vobjet serait guére concluant. Et pas davantage l’argument d’un Paul
qu’ils prennent en compte pourrait s’appeler : « ce-qui-prend- Virilio, dénongant a l’inverse la responsabilité de I’hypersen-
la-place-de-la-peinture ». Devant le spectacle de liewx muséaux sorialité cinématographique dans la perte du silence éloquent
désormais occupés par ces idées-mises-en-espaces qui se nom- propre 4 la peinture'. Par son excés méme, l’accusation por-
ment installations, ils prononcent, sur divers tons, un méme tée contre l’image parlante cinématographique d’avoir contri-
jugement. Le présent de l’art serait celui d’une désesthétisa- bué a une vision sacrificielle de l’art, complice des massacres
tion. L’art aujourd’hui se raménerait pour l’essentiel 4 la sou- du siécle, atteste bien plutdt la prégnance d’une certaine idée
veraineté de l’idée qui assemble des matériaux divers sans les du destin moderne de I’art. Celle-ci le réduit 4 un duel entre
travailler par aucune tekhne spécifique, sans leur conférer aucune l’accomplissement glorieux de l’autonomie picturale et les
propriété sensible particuliére. Les uns peuvent s’en affliger avec forces ténébreuses d’une antipeinture, engendrée, 4 l’époque
Jean Clair et évoquer une chair merleau-pontienne perdue du dadaiste, expressionniste et futuriste, par la trahison des ser-
visible. D’autres peuvent s’en amuser avec Arthur Danto et vants du culte pictural. Tout se raméne encore au destin interne
rejouer pour l’ébahissement de leurs collégues le scénario hégé- de la peinture. Les « crimes » du cinéma n’y sont pour rien,
lien de la fin de l’art. Ni les uns ni les autres ne doutent que mais plus simplement le fait que celui-ci met a mal les téléo-
Vart d’aujourd’hui ne se traduise effectivement par une perte logies, glorieuses ou catastrophistes, de la modernité artis-
des propriétés sensorielles de ses objets. tique. Parce qu’il est l’art ambigu par excellence. Promoteur,
Apparemment ils ne vont guére au cinéma. S’ils s’avi- selon ses hérauts, d’un art de l’antireprésentation, il a tout
saient par exemple d’assister 4 une projection de Dancer in autant été le restaurateur des canons représentatifs et méme
the Dark peut-étre éprouveraient-ils malgré tout un sentiment des divisions en genres que la littérature et la peinture avaient
un peu différent. Le cinéma contemporain semble poursuivre spectaculairement rejetés. I] a été exemplairement I’art capable
ses récits en images sans trop se soucier de savoir si le récit et de confondre les ages, d’identifier les prestiges anciens de la

50 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


REPLIQUES

combinaison des actions et de la peinture des caractéres avec tion sont exposés-installés dans des salles de musée 4 cdté des
les affects nouveaux de la présence, de la lumiére et du mou- dessins, photos ou carnets de travail de leurs auteurs. Répar-
vement. On comprend donc qu’il ait été tenu 4 l’écart dune tis sur plusieurs moniteurs ou projetés directement sur un ou
histoire de la modernité centrée sur la gloire ou le deuil de plusieurs murs,ils engendrent des espaces sensoriels spécifiques
l’autonomie picturale. Et qu’il ait méme intériorisé ce juge- qui valent eux-mémes comme ceuvres d’art ou s’intégrent a
ment : témoin, la fagon dont Godard fait de ses Histoire(s) des narrations, en se répartissant le long des salles ou en se pro-
du cinéma un hymne paradoxal 4 une pureté picturale que son jetant sur des objets eux-méme fagonnés et narrativisés au sein
propre tressage des formes, des mots et des sons révoque radi- dun « parcours » global. C’est alors la spatialisation de l’idée
calement. qui constitue en propre l’ceuvre, et les films jouent le rdle tan-
Mais la contradiction entre le discours et la pratique des tot de procédures formelles au service de l’idée, tantét de maté-
Histoire(s) du cinéma nous montre ceci : il y a aujourd’hui une riaux mis en forme par elle.
double existence du cinéma. Il y a une existence « autonome » Le rapport peinture-cinéma se révéle ainsi plus retors
éventuellement saluée pour ses performances artistiques, mais qu'il n’y paraissait. Mis hors esthétique, le cinéma était en méme
non comptée dans la définition de la modernité artistique : un temps discrétement commis 4 une place décisive. Face aux
cinéma célibataire, en somme. Et il y a une autre existence, ot incertitudes relatives au devenir de la surface du tableau sur
le cinéma entre dans le complexe esthétique de « ce-qui~prend- la surface du mur, le dispositif contraint de la salle obscure main-
la-place-de-la-peinture » et s’inscrit du méme coup dans la tenait, sans le dire, une certaine idée de la bonne distance, de
redéfinition contemporaine de I’art. Le statut muséal des His- la position idéale du spectateur en face de l’ceuvre. C’est cette
toire(s) du cinéma et leur existence matérielle sous la forme non bonne position qu’il abdique en s’installant dans la troisiéme
pas d’un film projeté en salle mais de quatre livres, de quatre dimension et en se démultipliant dans l’espace muséal. Non
cassettes et d’un certain nombre de manifestations a leur pro- qu’a la distance spectatrice se substitue I’ceuvre interactive tant
pos sont également significatifs. Cette célébrée ou tant honnie. L’activité du
ceuvre qui célébre l’art pur des cinéma- spectateur se réduit souvent 4 entrer et
théques et du Musée imaginaire prend a sortir de l’espace de projection, sinon a
elle-méme les caractéres de l installation choisir parmi un lot de cassettes mises 4
et de la performance utilisant plusieurs sa disposition. II n’est pas sir non plus que
supports. Elle intériorise ainsi une dualité cette mixité des espaces se préte au
qu’illustrent par ailleurs ces musées d’Art « retour du flaneur » célébré par Domi-
moderne qui projettent dans un audito- nique Paini. Elle définit plutét un lieu de
rium spécial les classiques du xx‘° siécle, tension entre deux tendances contraires.
tandis que, dans leurs salles d’exposition, D’un cété, peinture et cinéma y sont
ils se couvrent de moniteurs, de petites comme ramenés comme en dega d’eux-
cabines ou d’espaces de projection voués mémes, vers une sorte de sensorialité
a cet « autre cinéma », dont parlait réecem- premiére, de travail sur la matiére-lumiére
ment Raymond Bellour : un cinéma fait ot « les formes se mettent a hésiter, flotter, se
par des « plasticiens » révoquant a la fois liquéfier d’un écran a l'autre » (Thierry
la surface statique bidimensionnelle du Kuntzel).A la peinture ou au cinéma se
tableau et le rapport du spectateur fixe au déroulement ciné- substitue alors la constitution d’un espace-temps primordial
matographique du récit en images’. ou la matiére raréfiée se dissout dans l’espace mental. De l'autre,
Ce cinéma autre ou cinéma a-cété qui chasse les Tespace muséal est converti en lieu d’une narration ott se conju-
tableaux des salles d’exposition et repousse le cinéma « pro- guent deux « cinémas » : une narrativité cinématographique
prement dit » dans le sous-sol obscur des auditoriums — c’est- mimée par la répartition des objets en espaces qui ressemblent
a-dire finalement au musée de I’art du passé — reléve bien 4 des plans ou des plateaux de cinéma ; une sensorialité ciné-
dabord d’une mutation des espaces, c’est-d-dire d’une redis- matographique démultipliée par la projection sur les supports
tribution de la correspondance des arts. Car ce n’est pas for- les plus divers et les plus incongrus, comme dans Remake of the
cément ce qu’on voit sur ses écrans qui marque son altérité. Week-end de Pipilloti Rist : le visiteur y traversait les salles d’un
Dominique Paini notait que les films de William Kentridge, « appartement de cinéma » oti des films venaient se projeter sur
présentés a la Biennale de Venise, relevaient d’une tradition du des bras de fauteuil, bois de lit, abat-jour ou bouteilles.
cinéma d’animation plutét que d’une transformation des arts Il ne faut sans doute y voir ni l’accomplissement ni la mort
plastiques*. On pourrait dire aussi que la déconstruction- du cinéma mais simplement le développement de cette sin-
reconstruction de Deg Day Afternoon effectuée par Pierre Huy- guliére situation : 4 cété du cinéma, qui poursuit sa carriére
ghe dans The Third Memory s’inscrit dans une tradition née d'art célibataire, se déploie un cinéma éclaté et métaphorisé,
au temps ou Esfir Shub et Eisenstein opéraient, pour le public occupé a ce brouillage des frontiéres de I’art qui devient lui-
soviétique, le remontage « critique » des films de Lang. Ou méme un art. =
encore que telle vidéo de Michael Snow ou de Bill Viola,
1 - Paul Virilio, La Procédure silence, Galilée, 2000.
que le spectateur découvre dans une salle de musée, poursuit 2 - Raymond Bellour, « D’un autre cinéma », Trafic, n° 34, été 2000.
la tradition du cinéma expérimental. Ce qui fait date est donc 3 - Dominique Paini, « Installations : le retour du flaneur », Artpress, n° 255,
surtout le changement de statut des espaces : les films en ques- mars 2000.

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 51


1965. « Je suis devenue son messager...»
Andersson sur le tournage de « Persona », en
w Liv Ullmann (au centre) avec Bergman et Bibi
EON T RE TE IN

LIV ULLMANN
J Gais lui
R&VELEE EN 1965 COMME (GRANDE) ACTRICE DE CINEMA PAR BERGMAN, ELLE FUT SA
COMPAGNE, SON EGERIE. PLUS DE TRENTE ANS APRES, Liv ULLMANN, PASSEE A LA
REALISATION, A BATI EN QUATRE FILMS UN UNIVERS TRES PERSONNEL.

Recueilli par MARIE-ANNE GUERIN et CHARLES TESSON

és la citation de Botho pour laisser la place 4 un temps intérieur, pére, Ingmar Bergman. Lentretien est
Strauss en ouverture d’ Infi- a la construction imprévisible. A quoi comme son film, Infidéle. Il ne raconte
déle, le ton est donné, pre- reconnait-on un grand cinéaste ? Parfois pas, il construit la mémoire d’un temps
miére manifestation d’un a un seul plan. Dans Infidéle, a cet insert d'images disponibles, pure figure de mon-
discret décalage, déterminant sur une main qui réajuste le lit de la tage.
par rapport a l’auteur du scé- fillette.A qui appartient-elle ? Au mari
nario, Ingmar Bergman. A cause d’un ou a l’amant ? Et le lit, dans quel appar- ® Depuis Infidéle (Trolésa), avez-vous
mot, d’un seul,le mot « divorce » qui, tement se trouve-t-il, alors que Marianne commencé a écrire autre chose ?
égaré dans la noblesse de la citation, est au téléphone ? Quoi de plus beau que Depuis Cannes, je voyage avec mon film
apporte une touche presque triviale, en le trouble du lieu, au fil d’agissements fur- de festival en festival : Montréal, Chicago,
désaccord musicalement avec l’univers tifs d’une splendeur inexplicable. New York, Edimbourg, Paris. . Je vis dans
bergmanien, familier d’un autre vocabu- Quand Livy Ullmann a rencontré Ing- le monde d’Infidéle et je n’ai eu ni le
laire, celui de la séparation et de la récon- mar Bergman, avec Persona, elle a non temps ni le calme requis pour m’engager
ciliation (voir le prochain film d’Anne- seulement changé le visage de l’ceuvre, dans un autre projet.Je ne sais pas encore
Marie Miéville, Apres la réconciliation). Le mais c’est toute la face du cinéma qui a ce queje vais faire. Le film est, pour le
mot divorce, fort de ses implications été changée. Elle le dit dans l’entretien, moment, sorti en Suéde et en Norvége
concrétes (la garde de l’enfant), déter- avec des mots simples, d’une force oii il a été incroyablement bien accueilli
mine le regard des personnages dans Infi- incroyable : « Je suis devenue son messager par les critiques.
dele.A partir des figures traditionnelles du et cela a influencé toute ma vie. » D’abord C’est un peu t6t pour parler d’un autre
« home drama bergmanien », Liv Ull- comme actrice. Puis comme cinéaste, projet. J’envisage l’écriture d’une adap-
mann construit un univers cinématogra- puisque Bergman continue de lui envoyer tation du Journal d’Anne Franck qui met-
phique qui lui est propre. Quand une des messages sous forme de scénario. Au trait en scéne ce qui se passa sitot aprés
série de plans enchaine le visage d’Erland fil de la conversation,
elle évoque un sou- son départ du grenier. Pour l’instant,je
Josephson (Bergman aujourd’hui) 4 David venir (quand, enfant, elle donnait la main voudrais du calme.
(le méme autrefois), et 4 Marianne a son pére) qui en appelle visuellement
(sublime Lena Endre),le théatre disparait un autre : sa fille donnant la sienne a son ® Pouvez-vous nous parler de vos >

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 53


EONAR
Til Ean

SUR SCENE, J’ESSAYAIS DE PENSER QU’ INGMAR ME DIRIGEAIT ET D’IMAGINER


CE QU’IL M’AURAIT DIT. MA PLUS BELLE EXPERIENCE AVEC LUI A EU LIEU AU THEATRE,
LORSQU’IL A MIS EN SCENE Six personnages en quéte d’auteur DE PIRANDELLO.

En 1985, une compagnie canadienne a personnels. Le film suivant fut norvégien,


invité cing femmes a écrire une histoire Christine Lavransdatter. Il s'agit également
d'amour. C’est alors que j’ai rédigé le scé- d'une adaptation d’un célébre roman de
nario de Parting : histoire sans parole, Sigrid Undset. Ces deux films existent
dun vieil homme qui se réveille seul dans en vidéos éditées aux Etats-Unis.
son grand lit, prend son bain, se presse Sophie est mon préféré. Il m’est plus
une orange dans sa cuisine, fait de la proche et ressemble davantage 4 ce que
soupe et prépare un panier dans lequel il je veux faire. Le personnage principal
enveloppe des provisions. II se prépare avance malgré ses désillusions et ses
devant son miroir pour se faire beau puis échecs. Elle se retrouve seule mais sans
sort dans la rue. Personne ne prend garde amertume et en compagnie d’une image
a lui. Il arrive 4 l’hopital et pénétre dans heureuse d’elle-méme. Le film se termine
les couloirs sans qu’on ne remarque sa sur une ultime illusion de sa jeunesse,
présence. I] ouvre une porte : elle est 1a! Timage d’elle jeune fille en train de dan-
Il s’assoit sur son lit et la nourrit avec ser dans l’appartement vide. Elle est pleine
ce qu’il a apporté. II va 4 la fenétre et du sentiment d’avoir gagné une force
arrose les fleurs dans la jardiniére. Puis avec sa vie.
il s’installe et fait la lecture d’un passage
de La Bible ot il est dit que l'amour peut @ Avez-vous joué dans les films que
tout obtenir. Ce sont les seules paroles du vous avez mis en scéne ?
film. Aprés avoir lu, il se retrouve 4 nou- Non, j’en suis incapable. J’ai besoin de
veau dans la rue, marchant sous le regard regarder attentivement les acteurs. Cela
indifférent des passants. Mais nous, nous me serait impossible avec les yeux et du
savons qu’il est porteur et messager réalisateur et d’un personnage. En outre,
d'amour. Comme le film était presque au montage, j’aurais probablement
muet, je pouvais me tenir prés de la quelque vanité par rapport 4 mon image.
cameéra et parler a l’acteur 4 chaque ins- Cela fausserait le projet initial de mise en
tant. Pour le rassurer aussi, car il était trés scéne. Par exemple, je serais tentée de gar-
vieux, il tremblait. C’était une si belle der des plans oti je me trouve bien, de
expérience que je me suis dit que j’ai- supprimer ceux ou je me trouve moche.
merais peut-étre faire d’autres films. En De plus, il faut étre trés présent et vigi-
m Dans « Persona » de Bergman (1966). fait,je n’ai jamais vraiment décidé de lant pendant le tournage, veiller 4 ce que
Liv Ullmann a droite avec Bibi Andersson et mettre en scéne. J’ai continué de jouer la lumiére ne change pas sit6t que vous
Gunnar Bjrérnstrand. « Pour Ingmar, ce fut tout en y prenant de moins en moins de tournez le dos ! Non, je ne sais pas com-
un veéritable tournant... » plaisir ou d’intérét. Un jour, une com- ment ceux qui le font y parviennent
pagnie danoise m’a demandé d’écrire un mais, en tout cas, je n’y crois pas : comme
> films précédents qui n’ont malheu- scénario, d’adapter un roman danois, réalisatrice, je veux étre a l’extérieur de
reusement pas été distribués en Sophie (Sofie), "histoire d’une femme issue laction et observer l’intérieur. De toute
France ? dune famille juive. J’avais mis tellement facon, j’ai arrété de jouer dés que j’ai
Outre trois longs-métrages, j’ai réalis¢ des de moi-méme dans I’écriture de ce pro- commencé a réaliser. Auparavant, je
courts-métrages et, juste aprés Private jet que les Danois m’ont proposé de diri- n’avais jamais cessé. J’étais trop jeune pour
Confessions, un film de publicité, Our ger le film. J’ai pensé sur le moment que abandonner toute vie créative lorsque je
World, pour une compagnie industrielle c’était une plaisanterie. Pourtant j’ai n’en ai plus eu envie de jouer. J’ai voulu
de travaux publics qui m’avait laissé toute accepté comme s'il s’agissait d’un défi. Dés écrire un livre sur le temps, mais mes ten-
liberté. D’une durée de quinze minutes, la premiére semaine, j’ai adoré ¢a, pensant tatives furent tellement lamentables que
ce film m’a permis de voyager tout que tout mon travail antérieur avait été jai eu beaucoup de chance que la com-
autour du monde car on disposait de une école, l’apprentissage de la réalisation. pagnie danoise me demande ce scéna-
beaucoup d’argent ! Je voulais faire des rio ! [rires]
plans de routes qui traversent des déserts, ® Pourquoi vous avoir demandé
montrer l’eau et le manque d’eau, des dWécrire ? Est-ce parce que vous aviez ®@ Qu’est-ce qui vous a décidé 4 aban-
observatoires construits pour regarder le publié des livres ? donner complétement la scéne ?
ciel, des ponts dans les endroits les plus Javais en effet écrit deux livres qui ont C’est arrivé progressivement. J’ai com-
reculés, des églises. Il y avait des citations obtenu un grand succés au Danemark. mencé 4 perdre lajoie et la passion que
zen et bouddhistes, c’était un film vert, Sophie est devenu une adaptation trés libre javais éprouvées en travaillant avec des
jen suis fiére car il a gagné des prix ! du roman d’origine, nourri d’éléments metteurs en scéne exceptionnels, au

54 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


EN T RE T I-E N

cinéma comme au théatre : Ingmar m/aurait dit, de penser que c’était lui qui
Bergman bien str, mais aussi Jan Troell, me dirigeait. Ma plus belle expérience
un réalisateur suédois avec lequel jai fait avec lui a eu lieu au théatre, lorsqu’il a
trois films et qui est un merveilleux mis en scéne Six personnages en quéte d’au-
cinéaste. I] peint avec sa caméra, mais sans teur de Pirandello. J’ai également arrété
improviser, avec de vrais mouvements au de jouer a cause de mon age. Un jour,
contraire du Dogme.Je lui suis recon- un réalisateur norvégien m’a dit — quelle
naissante aussi car j’ai été nominée aux indication ! — de faire attention en ver-
Oscars pour Les Emigrants. Au théatre, sant le thé car, si je penchais trop la téte,
jai travaillé avec Peter Palitch, un dra- on voyait les rides de mon cou ! Je n’y
maturge allemand qui faisait partie du avais jamais songé et quand vous vous
Berliner Ensemble et avait été trés proche mettez 4 penser a pareilles choses, vous
de Bertold Brecht. Il a monté avec moi ne pouvez plus jouer. Le pire, c’était les
Le Cercle de craie caucasien en Norvége, réalisateurs qui semblaient faire leurs
dans cette période cruciale, notamment devoirs, qui s’exergaient 4 la mise en scéne
pour lui, ot le mur fut construit 4 Ber- en profitant de mon expérience. J’étais
lin en 1962. Pendant quelques jours, il a leur cobaye. Bref, j’ai commencé 4 étre
complétement disparu. Quand il revint, fatiguée de tout cela.Je ne veux pas citer
on ayait lu dans les journaux que ses de noms mais cela a été parfois vraiment
photos et autres documents avaient été horrible.
briilés, que Peter Palitch n’existait plus.
C’est lui qui m’a vraiment appris a jouer, ® Quelle fut votre premiére expé-
4 montrer les différentes dimensions d’un rience d’actrice ?
personnage. C’était magnifique ! J’ai fait Le Journal d’Anne Franck, au théatre, a
Mere courage avec lui il y a une quinzaine dix-huit ans. C’était merveilleux, une
dannées. vraie découverte, tout était possible 4 cet
Lautre metteur en scéne important c’est age. Cela se passait a Stavanger, en Nor-
Jose Quinterio, originaire du Panama, vége, ol j’étais pour trois ans dans un
qui le premier avait monté aux Etats- petit théatre ; pourje ne sais quelle rai-
Unis des piéces d’Eugene O’Neill de son son,j’y interprétais tous les réles princi-
vivant. J’ai lhabitude de dire qu’il était paux. J’ai joué dans sept films durant cette
une ame sur deux jambes. Nous avions période, c’était avant Persona.
une relation trés intime. Pas sexuelle : il

PROD 08 © OR
Au bout de trois ans,je suis allée au
était homosexuel.
J’ai joué Anna Chris- Théatre national d’Oslo. Ingmar m’a vue
tie pour lui 4 Broadway, puis il est venu sur scéne et dans des films. J’avais tourné
en Norvége avec Une lune pour les déshé- avec Bibi Anderson et je venais parfois
rités. Apres cela, nous sommes allés en lui rendre visite 4 Stockholm. C’est ainsi
Australie monter La Voix humaine de Jean que j’ai rencontré Ingmar. Il m’a dit qu’il
Cocteau, que nous avons jouée par la aimerait me faire tourner. Pour moi, il
suite aux Etats-Unis, puis un film pour était le plus grand, j’étais ravie ! Il m’a
la chaine cas. Il est mort il y a un an et envoyé un scénario dans lequel j’avais un
demi et j’en suis encore trés triste. I] don- tout petit rdle, quelques lignes seulement.
nait tout de lui-méme - ses secrets, son On devait tourner l’été avec Bibi dans le
expérience -, pour diriger ses acteurs et role principal.Au printemps, Bergman
les rendre totalement libres.Je crois que est tombé malade et a tout annulé, il ne
la derniére fois que j’ai joué c’était sous pouvait plus faire le film. Bibi et moi
sa direction. Il s’agissait d’une mise en sommes allées nous consoler en voya-
scéne de Private Lives de Noel Coward, geant en Pologne et en Tchécoslovaquie.
en Norvége, il y a une dizaine d’années. La-bas, nous avons regu un télégramme
Quant 4 Ingmar Bergman, il a tellement nous demandant de rentrer : « Nous allons
fait partie de ma vie, j’ai tant travaillé avec tourner un autre film. » Ingmar avait vu une
lui, notre union a été si forte qu’il m’est photo de Bibi et moi ensemble et était
plus difficile de préciser ce qu’il m’a frappé par une forme de ressemblance
appris. J’ai arrété de jouer car le gouffre entre nous, ce qui lui a donné l’'idée de
a été trop profond quand j’ai commencé Persona qu’il a écrit en quatorze jours.
4 travailler avec de mauvais metteurs en Nous avons pris l’avion et le tournage
scéne. Leur voix, ce qu’ils vous disent, a commencé deux semaines plus tard.
méme si au moment de jouer vous dési- Personne ne croyait en ce projet qui avait Liv Ullmann dans cing films de Bergman :
rez trés fort l’oublier, restent enfermés émergé si vite. C’était un tout petit film de haut en bas, « L’Heure du loup » (1967),
dans vos oreilles et résonnent comme un et ce fut difficile de trouver des inves- « La Honte » (1968), « Cris et chuchotements »
écho qui vous empéche d’étre bonne. tisseurs qui y croyaient. Mais pour Ing- (1972), « Face-a-face » (1975, avec Ingmar
A chaque fois, sur scéne mais pas dans les mar, ce fut un véritable tournant et pour Bergman), « Sonate d’automne » (1978, avec
films, j’essayais d’imaginer ce qu’Ingmar moi, ce fut fantastique. > Ingrid Bergman).

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 55


ENTRETIEN

JE NE VEUX PLUS ETRE DANS LA POSITION DE DEMANDER A ETRE VUE OU RECONNUE.

CE QUE JE VEUX DESORMAIS, CAR JE NE SUIS PLUS ACTRICE


MAIS CINEASTE, CEST QUE L’ON VOIE MES FILMS ET NON PAS MOI.

»® Y a-t-il des acteurs, des actrices regardé en songeant : « Le pauvre ! C’est contenir, lui, et soudain il a estimé qu’une
qui vous ont influencée ? inutile qu’il s’attarde a Cannes, il est évident femme serait plus capable qu’un homme.
Aujourd’hui, ce sont uniquement les que Lena Endre aura le prix d’interprétation
acteurs avec lesquels je travaille depuis feminine ! » [rires] Finalement, cela a été ® Elizabeth Vogler...
que je réalise des films. Quand j’étais une bonne legon pour mon orgueil ! J’ai Oui, vous savez, Vogler est le nom de
jeune, j’ai adoré Bette Davis et Barbara quelque chose sur quoi travailler ! Au Marianne jouée par Lena Endre dans Infi-
Stanwyck. Elles étaient merveilleuses et départ,je ne m’attendais pas du tout a déle. Vogler est un nom qui revient dans
pouvaient montrer tour 4 tour deux avoir la moindre chance de gagner quoi les films d’Ingmar, comme Veronika
visages d’elles-mémes. Quand je suis aux que ce soit mais, une fois 14-bas, les Vogler dans L’Heure du loup. Pour en
Etats-Unis, comme je me réveille trés tot, articles, ’accueil élogieux m’ont fait pro- revenirA Elizabeth Vogler, ce n’est pas une
jaime bien commencer la journée en gressivement espérer quelque chose. personne trés bonne. Alma, celle jouée
regardant un film en vidéo avec Bette par Bibi dans Persona, mais surtout celle
Davis ou aussi Susan Hayward. Quand © Persona a concrétisé de nouvelles de L’Heure du loup que j’interprétais, est
jétais encore plus jeune, j'aimais James ambitions dramaturgiques et cinéma- Vinnocence personnifiée. Alma, chez
Stewart.Je pensais qu’il pouvait étre mon tographiques dans la carriére d’Ing- Bergman, est celle qui ne saisit pas ce qui
pére et que ma mére ne me I’avait jamais mar Bergman. Dans Images (éditions se passe autour d’elle. J’étais comme elle,
dit ! C’est comme ¢a que j’aurais aimé Gallimard), il explique son embarras, je ne comprenais pas. J’étais enceinte et
que mon pére ait été, ou comme Cary sa répugnance mélée de fascination je n’aimais pas que le pére de mon enfant
Grant, avec son élégance et son charme, pour les images horribles, disant qu’il écrive un film pareil.Je comprenais bien
modéle de ce qu’un homme devait étre ! ne peut que les « enregistrer ». Dans Per- mon personnage qui étais si proche de
Je ne me représentais pas bien les sona, il a trouvé en vous la personne, moi. Marianne, que j’ai aimé interpréter
hommes car mon pére n’était pas la. J’ai l’actrice pour les regarder, dans ces dans Scénes de la vie conjugale, a pris nais-
aimé Shirley MacLaine avec passion. deux scénes ot vous étes confrontée, sance 4 ce moment-la, en opposition 4
J'ai voulu arréter les études pour devenir sans voix, a ce type d’image : 4 la télée- cette Alma. Dans ce film, le mari de
actrice. Ma mére est allée rencontrer le vision, un plan d’actualité of un Marianne lui annonce qu’il la quitte et
directeur de mon école quand j’avais dix- homme s’immole par le feu, puis la part a Paris avec Paula. Dans Infidéle, c’est
sept ans pour lui demander conseil car je photo de I’enfant aux bras levés dans de Paula qu’il s’agit mais je l’ai nommée
voulais faire du théatre. Cet homme a dit le ghetto de Pologne. C’est votre Marianne ; celle-ci va a Paris, mais a la
ama mére : « Que souhaitez-vous ? Qu’elle regard que Bergman a enregistré, il fin du film, elle claque la porte et dit :
ait de Vexpérience ou qu'elle soit heureuse ? » vous a donné un réle primordial, « Plus jamais ! » Alors que dans Scenes
Quel homme ! Et comme ma mére a été inédit, son propre réle finalement... de la vie conjugale, je déteste la fin, lorsque
formidable de m’envoyer en Angleterre ! Oui, je me suis rendu compte de cette on les retrouve mariés, ailleurs !
Je logeais 4 la YMCA de Londres et suivais dimension exceptionnelle.Je suis deve- Je suis sire que usage que Bergman fait
les quelques cours d’art dramatique que nue son messager, ce qui a influencé toute des noms et des prénoms est conscient
nous pouvions payer. J’allais au cinéma ma vie. Cela m’a fait voyager et me et sans doute révélateur pour qui cher-
et passais mes journées dehors, 4 marcher. rendre auprés des gens, de leur souffrance, cherait 4 comprendre. Au moment ot
Puis je suis revenue en Norvége pour ce que lui n’a jamais fait. Dans La Honte, il a écrit Persona, je suis convaincue qu'il
étudier au Conservatoire d’art drama- qui décrit également les horreurs de la n’avait jamais lu une ligne de Jung et qu’il
tique. Chose horrible, 4 ma grande sur- guerre, ses victimes innocentes, un per- a inventé ce nom, ce titre, ou trouvé cette
prise, je n’ai pas été admise ! Cela a été sonnage a perdu sa personnalité, son ame appellation latine comme Jung l’avait fait
un choc terrible car je pensais que j’étais sans savoir ni comment ni pourquoi. A pour décrire la méme chose avant lui. La
parfaite ! /rires] J’attendais en toute l’époque de Persona, j’avais vingt-cing force d’Ingmar, sa grandeur, est de croire
confiance, sur un banc que soit affichée ans et je ne comprenais pas le film,je en des choses dont il n’est pas instruit, de
la liste des personnes regues.A mes cétés, ne savais pas quoi dire, j’étais timide.Je s’autoriser a penser 4 des choses sans en
il y avait un jeune garcon dont je pen- ne parlais pas. J’ai commencé a parler vers prendre vraiment connaissance.
sais, pleine de compassion, qu’il serait Lage de trente ans. Ingmar ne me
recalé et moi recue. C’est inverse qui est connaissait pas mais a eu l’intuition extra- ®@ A quelle occasion Ingmar Bergman
arrivé, c’était affreux ! Je suis donc allée ordinaire de me donner un réle presque vous a-t-il proposé le scénario des
a Stavanger. Je me suis rappelé ce muet. Cependant, la seule chose que j’ai Confessions (Private Confessions) ?
moment de déception lors de la remise comprise, et que vous avez percue, c’est Il m’a téléphoné ! Il m’a appelée sur mon
des prix, cette année, 4 Cannes. Infidéle que dans Persona j’étais lui.Je savais que téléphone portable, ce qu’il ne fait jamais,
avait obtenu un trés bon accueil. Et il s’est j’@tais lui. Si je n’avais pas accepté le réle, il n’a méme pas idée de ce qu’est un télé-
passé la méme chose ! La veille du pal- c’est Max von Sydow qui I’aurait inter- phone portable ! A l’époque, je tournais
marés, nous étions dans un restaurant dans prété.Je pense que Bergman avait écrit Christine Lavransdatter, j’ étais au restau-
> lequel dinait Lars von Trier. Je l’ai pour l’acteur qui pourrait mieux le rant 4 ’heure du déjeuner. I] m’a dit :

56 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


EON
T RE no JEON

« Ecoute, aimerais-tu mettre en scene quelque


chose que j’ai écrit ? » J'ai sauté de joie a la
stupéfaction de mes voisins de table ! J’ai
tout de suite accepté. Quand j’ai lu ce
scénario inspiré par le personnage de la
mére d’Ingmar,
j'ai tout de suite su que
je ne voulais pas faire de film sur sa mére
mais un film a propos d’une femme, sans
m/’engager plus avant dans histoire fami-
liale d’Ingmar. I] m’a laissée libre sur ce
terrain. En revanche, quandje lui ai mon-
tré un prémontage du film, il a exprimé
son avis. Parfois il avait raison, mais
dautres fois non, alors je me mettais 4
pleurer et ¢a marchait ! Notamment pour
la fin. Il ne me suffisait pas que le film
s'achéve sur les adieux du personnage
féminin au prétre.Je l’avais donc modi-
fiée : Anna, la mére Agée, marche dans
la rue et tout 4 coup se retourne et voit
la jeune mére remonter la rue en com-
pagnie du prétre. Elle continue son che-
min et la caméra se rapproche de son
visage qui s’éclaire, avec le méme sourire
que celui de I’héroine de Sophie. Ingmar
avait réalisé un court métrage trés inté-
ressant pour la télévision 4 partir de pho-
tographies de sa mére. Elle était trés belle
mais, vers la fin de sa vie, sa bouche s’était
resserrée, avec des lévres étroites, éma-
ciées, améres.Je ne voulais pas de pareille
amertume sur le visage de mon héroine
mais, au contraire, je voulais y voir appa-
raitre de l’espoir. Ingmar en voyant cette
séquence souhaitait que je la supprime.
Je n’ai pas eu de mal 4 pleurer. I] est sorti
de la salle de montage puis, 4 son retour,
il a prononcé cette phrase magique :
« Est-ce que c’est une preuve d’amour pour
moi ? » J'ai tout de suite répondu : « Oh
oui, oui ! » C’est ainsi que j’ai pu garder
ma fin ! Chose étrange, Times Magazine
a consacré une page de critique dithy-
rambique au dernier film d’Ingmar Berg-
man et n’a méme pas mentionné mon
nom. Pourtant, a la fin de V’article, le jour-
naliste disait 4 quel point il aimait la der-
niére scéne et cette nouvelle maniére de
Bergman, alors inédite, de voir les choses !
Méme si je n’étais pas créditée, il avait,
sans le savoir, remarqué mon existence.
Bien stir cela m’a blessée sur le moment
mais quelle importance ? Je ne veux plus
étre dans la position de demander a étre
vue ou reconnue. Ce queje veux désor-
mais, car je ne suis plus actrice mais
cinéaste, c’est que l’on voie mes films
et non pas moi. Et puis c’est un privilége
de pouvoir travailler avec Ingmar. Méme

dl | ®
ses films ne sont pas le fruit de sa seule
personnalité : ses acteurs, son opérateur,
w « Les Confessions » (en haut) et « Sophie » de Liv Ullmann. « “Sophie” est une adaptation son équipe sont partie prenante du
tres libre du roman d'origine, nourri d’éléments personnels. Il ressemble a ce que je veux faire. » résultat. =

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 57


EIN TR E ft E

JE NE FAIS JAMAIS DEUX PRISES, JE DIS AUX ACTEURS DE PRESERVER LEUR ELAN.

Pour Infidéle, LENA ENDRE A TOUT COMPRIS SANS QUE J’AIE EU A LUI EXPLIQUER. LE FLUX
EST VENU, ARTICULE ET FLUIDE. JE N’AI JAMAIS VU UNE TELLE PERFORMANCE D’ ACTRICE.

> @ Dans le découpage d’ Infidéle, vous


laissez 4 chaque personnage, y com-
pris a l’enfant, Isabelle, l'occasion
d’avoir son propre point de vue sur
ce qui se passe. Il n’y a pas qu’un seul
narrateur.
C'est trés important pour moi. Notam-
ment parce que dans Scenes de la vie conju-
gale, ot Erland Josephson divorce d’avec
moi, nous avions deux enfants et leur
existence était 4 peine mentionnée dans
les dialogues. On ne les voyait jamais.
Dans Infidele, j'ai voulu la présence d’Tsa-
belle et je I’ai inventée. Ingmar ne l’avait
pas prévue. Elle joue dans toutes les
scénes o0 il était concevable qu’elle se
trouve.A la fin, lorsqu’elle improvise cette
étrange petite danse, j’avais trouvé émou-
vante sa facon de vouloir continuer mal-
gré Vhorreur qui l’entoure. Je pense
qu’on peut autant, si ce n’est davantage,
s'identifiera ’enfant qu’a la femme.

® Dans Infidéle, Isabelle m’est appa-


rue trés proche du réle tenu par Lynn
Ullmann, votre fille, dans Sonate d’au-
tomne. Elle lui ressemble beaucoup.
Dans les flash-back de Sonate d’au-
tomne, la petite fille reste avec son pére
qui est triste et seul car la mére est
partie avec son amant, comme Isabelle
dans Infidéle reste avec Markus.
Oui, bien stir,je pensais 4 ma fille en
cherchant le personnage d’Isabelle mais
je n’avais pas fait le rapprochement avec
Sonate d’automne. Javais donné une photo
de Lynn au maquilleur d’ Infidéle. C’est
intéressant car Lynn a écrit un livre
incroyable, un roman plein d’imagina-
tion mais tout de méme nourri par sa
propre expérience de la vie. Il raconte
ce que vous me décrivez et son héroine
reste auprés d’un homme qui est écri-
vain.Je pense que c’est la maniére dont
la fille aime a se souvenir de son pére.
C’est le parent contre lequel on peut étre
tellement en colére, mais aussi celui
qu’on n’ose pas toucher. Dans Sonate
d’automne, la mére, Ingrid Bergman, porte
sur ses épaules le poids de tous les péchés.
Je ne vois pas pourquoi ce serait pire
pour une femme, une artiste en l’oc-
currence, que pour un homme de quit-
ter sa famille. Ingrid et moi avons
@ « Infidele » (2000) — en haut — et « Kristin Lavransdatter » (1995) . demandé a Ingmar pourquoi son per-

58 CAHIERS DU CINEMA DECEMBRE 2000


ENT
R-E T ) EN

sonnage était si négatif et si on pouvait verte dans le tiroir de l’écrivain ?


modifier un peu les dialogues. Il s’y est Pas du tout, c’est sa maitresse.Je me suis GROS PLAN
totalement opposé. En revanche, quand opposée a toute référence 4 ma personne
nous lui avons demandé si nous pouvions
choisir nos apparences, méme si elles
allaient 4 l’encontre de ce qu’il avait écrit,
comme actrice ou comme compagne de
Bergman. Tout simplement parce qu’il
ne s’agit pas de notre histoire.
Lintrouvable
harmonie
il nous a laissé le champ libre. J’avais plus
de quarante ans 4 l’époque du film.A cet ® Quelques minutes m’ont été néces-
Age-Ia, si l’on est malheureux, on est res- saires pour comprendre que I’écrivain
ponsable. II faut cesser de rendre sa mére était Bergman. Lorsqu’on voit l’in-
fautive. térieur du tiroir avec ces photos, puis @ La cinéaste Liv Ullmann n’est pas née
Ingrid et moi étions vraiment exaspérées au moment ot Marianne apparait avec /nfidéle, et pas non plus avec Pri-
qu’il ne nous laisse pas changer un mot comme une projection mentale, j’ai vate Confessions qu'elle réalisa, en 1996,
aux dialogues. J’ai décidé de construire pensé qu’il s’agissait peut-étre de sa déja sur un scénario d’Ingmar Bergman.
mon apparence en rendant cette fille plus fille, et que la photo de la petite fille Auparavant, elle avait écrit et mis en
ingrate, portant des lunettes dont elle n’a la représentait elle, petite... scéne deux films, Sofie (1992) et Kris-
pas besoin, juste pour se protéger, se dur- C’est trés intéressant, personne ne m’a tin Lavransdatter (1995), deux portraits
cir aussi, et se coiffant avec des tresses. J’ai jamais dit cela... Marianne pourrait de femmes en état d’instabilité qui n’ont
donné mon avis sur Eva en lui donnant effectivement étre la fille adulte qui s’as- jamais été distribués en France. Deux
cette image de petite fille mal vieillie qui sied avec son pére 4 la fenétre, la petite récit a |'imparfait, ot les désirs achop-
reporte toute la faute sur sa mére. Ingrid fille qui a grandi pourrait également étre pent sur des principes intégrés par des
pour sa part a donné tant de grace et de moi... Nous ne savons pas. Mais il lui dit héroines partagées, oui tout est affaire
beauté a son personnage, que cela a influé qu’elle est une actrice, c’est-a-dire quel- d'explicitation ralentie.
et rendu plus positive la perception qu’on qu’un qui donne vie. C’est pour ¢a Sofie, 29 ans, célibataire juive danoise
a delle. Tout compte fait, Ingmar a adoré qu’elle est le meilleur narrateur, le seul de la fin du xix’ siecle, épousera un com-
notre travail ! possible selon lui. Quand elle raconte, mercant proche de sa famille malgré son
elle se voit elle-méme dans l’histoire. attirance pour un peintre qui fit son por-
®@ Qui a eu l’idée de donner le réle Lena Endre est merveilleuse, toutes les trait et celui de ses parents. La chance
d’Eva petite 4 votre propre fille ? portes sont ouvertes pour elle, elle ne de ses derniers, a jamais enamourés, est
C'est Pidée de Bergman. Cela aurait pu triche jamais, elle n’a aucun tic d’acteur. de ressembler a leur portrait, de pouvoir
étre difficile pour elle. Elle avait joué le s'y mirer jusqu’au dernier jour. Le drame
role de ma fille dans Cris et chuchotements @ Elle sait qu’en face d’elle, il y a aussi de Sofie, dont l’exaltation ne dura qu'un
et avait adoré porter des belles robes, étre une actrice, qu’elle ne peut pas tri- temps, est de ressembler de moins en
une si jolie petite fille. Elle était trés exci- cher. moins au sien. Elle est l’anti-Dorian Gray :
tée 4 Pidée de recommencer. Lena jouait déja dans Christine Lavrans- c’est elle qui vieillit. Si /nfidéle est tour-
datter, je la connais depuis longtemps. Tous menté par le remords, Sofie est doulou-
® Infidéle acquiert une densité et une mes acteurs sont aussi des acteurs de reusement anesthésié par le regret.
force remarquables grace a cette diver- théatre.Je préfére car ils ont davantage le Au dilemme ullmannien, Kristin
sité de points de vue. De méme, il sens du tout et de l’espace. Ils savent ot Lavransdatter offre une issue silencieu-
semble ne pas aboutir a une fin véri- vous étes et pensent d’une maniére dif- sement rageuse. Jeune blonde du Moyen-
table, comme s’il n’avait pas envie de férente de celle des acteurs de cinéma. Age, elle ira jusqu’au bout, s’accrochera
se terminer. C’est vrai, par exemple, dans le long plan au seul homme qui la remue. La figure
C’est ce queje pense aussi. J’aime qu’a ot elle parle de son enfant. Son mono- de l’aveu domine : tout se passe comme
la fin Marianne soit si furieuse. Dans logue dure dix minutes.Je pensais filmer si chaque scéne devait étre refaite jus-
Scénes de la vie conjugale, elle courait aprés davantage la scéne intercalée ot elle qu’a ce qu'elle devienne vraie, jusqu’a
son mari en disant : « S’il te plaft ne me prend le petit déjeuner au lit avec sa fille, ce que chacun fasse et dise ce qui I’ha-
quitte pas,je t’en prie ! » Alors que la, il mais j’ai laissé tomber tellement Lena bite, que ce qui s'avancait avec peine se
y aune femme qui se met en colére, qui était extraordinaire. Il était inutile d’illus- réalise ouvertement. Dans le cinéma
claque la porte. Il y a cette scéne avec trer. Néanmoins, la premiére prise était sourd et engourdi, obsessionnel et réso-
lécrivain, quand elle éteint la lumiére et du travail d’acteur magnifique, boule- lument dénué d'emphase de Liv UII-
qu’il lui dit : « Je ne t’aime pas vraiment versant, comme Meryl Streep l’aurait mann, I'harmonie est introuvable. Tou-
Marianne. » Jaime qu’ elle veuille rendre peut-étre jouée, pas comme une grande jours, il faut en passer par une forme ou
les choses meilleures, qu’ elle soit positive. actrice mais comme une actrice. J’ai fait une autre de sacrifice (de quelque chose,
Dans le scénario, il y avait une phrase tous ces compliments 4 Lena, mais je lui de quelqu’un — méme si l'on meurt hors
dont je ne voulais pas et qui disait : « Elle ai quand méme demandé de faire une champ, dans la collure), comme si la
mourut, elle se noya ». Mais pourquoi ? seconde prise.Je ne faisais jamais deux faute était inévitable.
Peut-étre parce que, pour I’écrivain, dans prises sauf en cas de probléme technique C'est dans cet univers torturé que se
son immense solitude face a sa page, la au son ou 4 la lumiére. Méme pendant poseront, avec Infidéle, les souvenirs scé-
seule chose qu’il ne puisse pas contrdler, les répétitions, je dis aux acteurs de pré- narisés de Bergman. Pour la confronta-
C'est sa propre mort. server leur élan. Elle a tout compris sans tion de deux visions du monde qui n’as-
que j’aie eu 4 lui expliquer. Et le flux est pirent qu’a la réconciliation.
™@ Dans Infidéle, est-ce le bas de votre venu, articulé et fluide 4 la fois. Tout était EH.
visage qui figure sur la photo recou- si calme sur le plateau.Je n’ai jamais vu >

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 59


EN T RETEN

>une telle performance d’actrice dans


un film.
Je lui avais dit : « Quand Isabelle te quitte
le matin, ton regard enregistre sa silhouette qui
part et disparatt de Vautre cété de la porte, son
dos, ses bras, ses jambes... Ce plan du dos de
Venfant reviendra a plusieurs reprises ponctuer
le film. » Cette image ’a tellement émue
que je n’ai pas eu 4 la faire revenir au
montage. Il suffisait que Lena lait en téte
et l’émotion était transmise par elle, par
son jeu, non pas par des images. R éinsé-
rer ce plan au cours du film aurait été
une solution de facilité, ou seulement une
bonne idée.

@ Vous avez, trés jeune, joué des réles


de mére dans les films de Bergman
- dés Persona, ou vous ne voulez pas
voir votre enfant. Dans L’Heure du
loup, vous étes enceinte...
Oui, mais 1a j’étais enceinte dans la vie !
Il ne pouvait pas faire autrement. En fait
je Vavais quitté, j’étais repartie en Nor-
vége. Il a réécrit le scénario et m’a
demandé de venir jouer.Je suis arrivée
enceinte et nous nous sommes réunis a
nouveau.

® ... dans Cris et chuchotements, vous


interprétez deux réles : la mére et la
fille, toutes deux prenommées Maria.
‘CAROLE BELLAICHE/CORBIS-SYGMA

La mére sans coeur ! Cette fois encore je


dois dire que j’étais ui! Cela dit, Ingmar
n’était pas un pére sans coeur, mais il n’est
pas un pére. Ne l’entendez pas comme
un reproche mais comme une consta-
tation. Sa vie est la vie. Et ses enfants
sont a l’écart de sa vie. Méme si aujour- A Cannes, en mai. « La veille du palmares,
j’ai vu Lars von Tier et songé : “Le pauvre” ! »
hui il a des relations trés proches avec
certains d’entre eux. Dans Cris et chucho- car elle lui posait des questions 4 pro- non, mais qu’il n’était pas stir, puis il a
tements,je me souviens de sa seule ins- pos de son réle. II s’attend a ce que les immédiatement lancé : « Moteur ! » Je n’ai
truction 4 propos du personnage de personnes auxquelles il s’adresse com- rien dit mais j’étais paniquée.Je déteste
Maria : « C’est le genre de femme qui ouvre prennent et prennent a coeur ce qu’il leur prendre des médicaments.
J’ai toujours
une porte, passe dans l’autre piece sans jamais dit sans explications. C’est pour cela qu’il eu la main qui tremble. La nervosité
refermer la porte derriére elle, elle s’en fiche. » a souvent travaillé avec les mémes acteurs. ambiante a accentué ce tremblement
Cette indication précieuse pourrait s’ap- Pour La Honte, qui a été tourné en pleine et j’ai commencé 4 avaler pilule aprés
pliquer au personnage de Maria, a sa rela- guerre du Vietnam, tout était clair dans pilule en pensant que c’était peut-étre
tion avec l’enfant : vous lui donnez nais- le scénario : il n’y avait aucune raison d’en du Valium.
J’ai posé le verre et Ingmar
sance, I’habillez avec gout, lui donnez un discuter ni de s’étendre en explications n’a pas dit stop ! Je me suis dit qu’il
peu de temps, puis plus du tout. Comme psychologiques sur les horreurs de la fallait maintenant que je me décide
la mére dans Sonate d’automne. guerre. Toute discussion aurait été vaine 4 mourir. J’ai regardé presque machina-
et perturbante. lement le papier peint sur le mur,
© Comment Bergman vous préparait- En revanche, il trouve des formulations avec ses belles fleurs qui me rappelait
il a vos réles ? Parliez-vous du per- formidables pour aider a voir le person- celui de mon enfance.J’ai pensé qu’avant
sonnage avant le tournage ? nage. Par exemple, dans Face a face, mon de mourir elle aimerait toucher ces fleurs.
Non, il ne parle pas beaucoup. Il se référe personnage se suicide. I] m’avait seule- Il continuait a filmer.Je pensais : « Quand
toujours au scénario et engage les acteurs ment indiqué l’action, dit de prendre les vas-tu dire stop ? » Finalement, j'ai regardé
a le lire attentivement. Il donne beau- comprimés puis de poser le verre sur ma montre puis j’ai fermé les yeux.
coup de liberté tout en contrélant ce qui la table de chevet.Je me suis soudain Soudain j’ai entendu : « Meri. Désormais
se passe. Mais il ne fournit pas d’expli- effrayée et lui ai demande : « Es-tu certain je n’ai plus besoin de tenter de me
cations. Ingrid Bergman, dans Sonate d’au- que ce ne sont pas de vrais comprimés de suicider parce que j’ai vu a Vinstant ce que
tomne, le rendait trés nerveux, au début, Valium ? » Ila répondu qu’il pensait que c’était. »

60 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


E NT R'E 7 IE IN

Dans Sonate d’automne, INGRID BERGMAN RENDAIT INGMAR TRES NERVEUX, AU DEBUT,
CAR ELLE LUI POSAIT DES QUESTIONS A PROPOS DE SON ROLE. LUI S’ATTEND A CE QUE
LES PERSONNES AUXQUELLES IL S’ ADRESSE COMPRENNENT SANS EXPLICATIONS.

© Ingmar Bergman a écrit que Persona votre mari touche votre joue et celle
lui avait sauvé la vie. de votre fille juste avant d’aller se poi-
Je ne savais pas ! Je ne veux pas lire ce gnarder dans son bureau. FILMOCRAPHIE
qu’il a écrit. Il occulte existence de ses Je n’en suis pas consciente mais cette
enfants,je ne peux pas... Cela dit, il était scéne de Cris et chuchotements est gra- © Liv Ullmann comédienne
hospitalisé quand il a écrit le film. Un vée dans ma mémoire, j’ai toujours pensé 1957. Jjolls Til Fiells (Edith Carlmar)
journaliste frangais m’a dit qu’il avait ren- que ce geste pouvait étre effrayant. Tou- 1959. Young Escape (E. Carlmar)
contré des gens qui connaissaient la tefois, dans Infidéle, c’est autre chose. La 1960. Jonny (Per Gjersoe)
femme qui a inspiré Marianne dans Infi- main qui vous caresse vous donne envie 1962. Pan (Bjarne Henning-Jensen)
dele. Son prénom est Gun, ce n’est pas un d’étre toujours vue avec ces yeux-la. 1966. Persona (Ingmar Bergman)
secret. Elle était écrivain et a beaucoup J avais déja mis en scéne ce geste dans 1967. L’'Heure du loup (Bergman)
influencé Bergman vers 1955. Elle écri- mes films précédents.Je pense que la 1968. La Honte (Bergman)
vait avec lui ses scénarios les plus légers, main de l’autre a une immense impor- 1969. An Magritt (Arne Skoven),
les plus dréles, quand il commengait a fil- tance, je pense aussi que les gestes de la Une Passion (Bergman)
mer davantage les femmes qu’auparavant. main sont ambivalents. Nous avons 1970. De la part des copains
Ingmar ne l’a pas créditée 4 ses géné- besoin si fort que quelqu’un nous tienne. (Terence Young), Visitor of the Night
riques. II ne le fait jamais et je ne dis pas Quand Erland donne cette caresse 4 (Laszlo Benedek)
que c’est mal. Toutefois les changements David, mais aussi 4 deux reprises a 1971. Les Emigrants (Jan Troell),
de style de ses films lui ont toujours été Marianne, il apporte, pour un instant, de Le Nouveau Monde (Jan Troell)
apportés par les femmes. la lumiére et de la beauté. C’est bizarre 1972. Lost Horizon (Charles Jarrott),
car j'ai pensé aujourd’hui, un peu plus 40 Carats (Milton Katselas),
® Vous interprétez souvent, notam- tét dans la journée, que le seul souve- Cris et chuchotements (Bergman)
ment dans Persona, le réle de quel- nir que j'ai gardé de mon pére est celui 1973. Zandy’s Bride (Jan Troell),
qu’un qui écoute. Vécoute est au coeur de sa main. Nous marchions main dans The Abdiction (Anthony Harvey)
du sujet d’Infidele, comme si vous la main sur une route. A un moment, il 1974. Scénes de la vie conjugale,
demandiez 4 Bergman de vous écou- a pressé ma petite main. Mon pére, (Bergman), Pope Joan (M. Anderson)
ter 4 son tour. quand nous marchions ensemble, por- 1975. Face-d-face (Bergman)
Oui, mais je n’ai jamais été Elizabeth tait une veste militaire en tissu épais. 1976. Leonor (Luis Bufiuel)
Vogler qui, dans Persona, écoute avec une Jai un autre souvenir avec Lynn et 1977. Un pont trop loin (R. Attenbo-
expression dure. C’est une mangeuse Ingmar cette fois. Nous tournions 4 rough), L’Guf du serpent (Bergman)
d’hommes, une cannibale,je ne peux Stockholm, peut-étre Scenes de la vie 1978. Sonate d’automne (Bergman)
écouter qu’avec amour et compréhen- conjugale, je ne sais plus. Lynn devait avoir 1980. Richard's things (A. Harvey)
sion. Celui qui écoute dans Infidéle, c’est six ans. Elle était si contente de voir son 1983. The Wild Duck (Henri Safran)
David quand Marianne rentre le soir ot pére. Bergman portait tout le temps une 1984, Bad Boy (Daniel Petrie)
elle a couché avec son mari. A ce veste épaisse en cuir marron, peut-étre 1985. Let's hope it’sa Girl (Mario
moment-la, j’ai vraiment pensé 4 Persona. est-ce pour cela que je suis tombée Monicelli),
Il est le cannibale, celui qui écoute avec amoureuse de lui ! /rires]. Il l’a prise par La Diagonale du fou (R. Dembo)
ce petit sourire affreux. Si vous étes inno- la main et je les ai regardés marcher 1986. Gaby Brimmer (Luis Mandoki),
cent comme Alma, dans Persona ou ensemble.Je savais ce qu’elle ressentait, Goodbye Moscow (Mauro Bolognini)
ailleurs, vous ne pouvez pas reconnaitre elle était transfigurée. Puis Bergman a 1987. Time of in Difference
ce petit sourire qui dit : je (écoute mais commencé 4 parler 4 un technicien sur (M. Bolognini)
tu vas payer pour ¢a. Parfois, quand j’étais le plateau. Il a alors laché la main de 1988. La Amiga (Jeanine Meerapfel)
effrayée par Bergman, il me regardait avec Lynn pour expliquer quelque chose 4 1989. Mindwalk (Bernt Amadeus
ce sourire qui signifiait qu’il n’était pas cet homme. J’ai vu la petite téte de l’en- Capra), The Ox (Sven Nykvist), The
d’accord avec moi mais pouvait en sou- fant pencher tristement. Sa silhouette et Long Shadow (Vilmos Zsigmond)
rire /rires]. Kristie est un acteur incroyable. son visage étaient si affectés par la perte
Ingmar n’a stirement pas apprécié que le de la main, c’était terrible 4 voir car j’en © Liv Ullmann réalisatrice
vieux Bergman, Erland, accorde le par- connaissais les effets, cela m7’ était 1981. Parting (court-métrage)
don au jeune David en lui caressant la arrivé. 1993. Sophie
joue, alors que celui-ci ne peut rien se 1995. Kristin Lavransdatter
pardonner 4 lui-méme. (Propos recueillis d Paris par 1996. Les Confessions, d’aprés un
Marie-Anne Guerin et Charles Tesson, scénario d’Ingmar Bergman
@ Ce geste, la caresse sur la joue, est les 24 et 25 octobre 2000. 2000. /nfidéle, d'aprés un scénario
récurrent dans les films de Bergman. Traduit de Vanglais par d’Ingmar Bergman.
Dans Cris et chuchotements par exemple, Marie-Anne Guerin)

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 61


CINEMA RETROUVE

la passion
SESLO!)
Preminger
par TAG GALLAGHER
© 1968 BY SIGMA PRODUCTIONS, INC

ue reste-t-il d’Otto Preminger ? Trente-


sept films, dont une demi-douzaine
figure parmi les plus beaux qui soient
selon certains... et pas un seul, selon
dautres. Pour tous ceux, méme ses plus
ardents défenseurs, qu’il n’etit de cesse
d’égarer, Otto Preminger fut un amant
volage. Comme Roberto Rossellini, avec qui il par- commengaient-elles 4 changer et a élever ces films
tage plus d’une ressemblance. Nés 4 un an d’inter- (certains d’entre eux) au rang de chefs-d’ceuvre, que
valle, 1905 et 1906, les deux hommes ont également les deux cinéastes amorgaient dans leur carriére une
connu la gloire 4 un an d’intervalle, avec Laura (1944) troisiéme étape, a l’origine de bien des génes : les
et Rome ville ouverte (1945). Sacrés rois d’un genre films réalisés par Rossellini pour la télévision, et Ski-
(pour Preminger, le mélodrame noir), contraints de doo ou Rosebud pour Preminger. « Il fait soit des chefs-
faire des films qui marchent pour pouvoir continuer d’ceuvre, soit des films sans queue ni téte. Jamais d’entre-
4 travailler 4 Hollywood (cette « usine a saucisses », deux ! », disait de lui Darryl F Zanuck, qui produisit
disaient-ils), l'un et l’autre se virent accusés de tra- pas moins de dix-sept de ses films a la xx" Century
hison : Rossellini avait précipité Ingrid Bergman Fox". Le fait qu’un si grand cinéaste puisse se sabor-
asa « perte », Preminger avait « détruit » Jean Seberg. der de maniére aussi systématique est 4 l’origine de
Puis, a peine les opinions (certaines d’entre elles) questionnements multiples : une filmographie si

62 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


NEMA RETROUVE

manifestement incohérente est-elle l’ceuvre d’un @ Otto Preminger en les avis étaient unanimes : Jean Seberg était mau-
artiste véritable ou d’un producteur flamboyant ? 1968 sur le tournage vaise, inappropriée, génante, la preuve ultime de I’in-
Les chefs-d’ceuvre sont-il véritablement siens ou de « Skidoo ». compétence de Preminger.
fortuits ? Les qualités attribuées 4 une certaine Dans ses derniers films, Presque tous... sauf Francois Truffaut, émer-
époque aux films s’y trouvent-elles encore ? Les rai- il abandonne le temps veillé : « Lorsque Jean Seberg est sur l’écran, c’est-a-dire
sons alléguées pour défendre la grandeur de Pre- « mort », le temps tout le temps, on ne regarde qu’elle. [...] Sa forme de sex-
minger valent-elles toujours ? dissout, propice a la appeal est inédite a l’écran ; elle est menée, contrélée, diri-
Prenez Jean Seberg, par exemple. Elle était la résonance des émotions. gée au millimetre par son réalisateur qui serait aussi, dit-
découverte du cinéaste, au terme d’une recherche on, son fiancé, ce qui n’aurait rien de surprenant tant
internationale qui sélectionna 18 000 candidates il faut d’amour pour obtenir une telle justesse d’expres-
parmi lesquelles Preminger en auditionna 3 000. sion... [Bonjour tristesse] n’est d’ailleurs qu’un poeme
Aprés Sainte Jeanne et Bonjour tristesse, presque tous d’amour que lui dédie Otto Preminger?. » Ces avis >

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 63


LE CINEMA RETROUVE

Z
:
8

> contradictoires a propos de Jean Seberg reflétent blancs, sans parler d’une galerie de femmes habillées
les flux contraires a l’ceuvre chez Preminger. Eric pour séduire.
Rohmer a dit que la géne, le malaise nous permet- Ce qui fait toute la magie de I’ceuvre de Pre-
taient d’accéder aux secrets les plus enfouis des per- minger, c’est son art de la « suspension », cette capa-
sonnages. Les deux visages de Seberg correspondent cité, dans les films cités, 4 suspendre l’émotion d’une
en fait aux deux « types » — le héros et le loser — dont ligne de dialogue bien au-dela de son temps effec-
les passions structurent les meilleurs films de Pre- tif, de faire résonner cette émotion dans l’espace
minger. Ses personnages sont des aliénés. Ses héros, et dans le cadre. Sur un yacht, dans Tempéte a Washing-
au méme titre que ses ratés, sont des robots guidés ton, un président proteste : « J’ai fait de mon mieux. »
par la passion qui, a instar du Cardinal, vivent d’abs- Ce qu’il ressent s’étend jusqu’aux nuages sombres
traites existences de foi, qu’ils incarnent en actions qui plombent le ciel, au cri des mouettes — Pre-
violentes. Ils ont renoncé a l’amour, qui n’apporte minger transmet jusqu’a l’odeur de l’air marin. De
que désordre cosmique. Truffaut nous dit que « le méme, dans les séquences en noir et blanc de Bon-
cinéma est un art de la femme. Le travail du metteur en jour tristesse, la sensation de réalité produite par le
scene consiste a faire faire de jolies choses a de jolies femmes bruit de la voiture dans les rues parisiennes, mélée
[...] :Vexhibition de Jean Seberg ou, si l’on veut, sa mise a un arriére-gout de cruauté gratuite, nous rappelle
en valeur, sa mise en jeu, sa mise en scene. » que ce n’est pas seulement l’actrice de ce film qui
Mais voyez également la fagon dont Preminger a ensorcelé la Nouvelle Vague.
exhibe Sal Mineo dans Exodus : 4 la fois mignon Il existe une force particuliére chez les person-
et puissant, androgyne sexy. En réalité, tous les héros nages de Preminger durant sa période « héroique »,
de Preminger sont d’originaux et supérieurs exhi- une projection extravagante de leurs passions, une
bitionnistes ; le Cardinal a ses robes ridicules, Sal conviction insistante qui contréle les événements.
Mineo ses petits shorts courts, Paul Newman son Cela se raréfie dans les films ultérieurs, a partir du
arrogance virile, Jeanne sa coupe de cheveux et son moment ou le cinéaste abandonne le temps « mort »,
armure, l’amiral Nimitz (Henry Fonda dans In le temps dissout, propice a la résonance des émo-
Harm’s Way) son uniforme, Seab Cooley (Charles tions. A présent, le rapport entre émotions et
Laughton dans Advise and Consent) ses costumes concepts s’inverse : les mots prennent de l’impor-

64 CAHIERS DU 2000
CINEMA RETROUVE

COLL COC /D, RABOURDIN

tance, les personnages deviennent théoriques et pagnant dans tous leurs déplacements les personnages clés
subalternes 4 la prétention de scénarios, plus litté- des différentes scenes, de telle facon que ces personages
raires désormais que directement sensuels. Sainte immuablement cadrés (le plus souvent en plans rapprochés
Jeanne est « trés intellectuel, analytique, reconnaissait ou en plans américains) voyaient évoluer et se transformer
Preminger, quelque chose y manque, quelque chose qui selon leurs actes le monde environnant*».
aurait pu faire pleurer les gens. Ce film contient plus de Lanalyse de Chabrol est légerement inexacte. La
raison que le cinéma n’en peut supporter’. » technique n’était pas nouvelle, mais c’est bien Pre-
On trouve dans le meilleur de Preminger une minger qui l’introduisit dans le cinéma commercial.
sensation du monde, de ce que c’est que d’y appar- Et méme lorsqu’il tourne en Cinémascope, Pre-
tenir, non parce que la « réalité » y est « captée » (un minger construit peu de scénes en plans séquences,
miracle 4 la portée de quiconque capable d’appuyer mais plutot selon le découpage classique holly-
sur le bouton d’une caméra vidéo) mais a cause woodien, ainsi que Godard I’a qualifié : un mélange
de la maniére dont la réalité y est saturée de passion. de plans de coupe, d’échanges cadrés derriére
Chez Preminger (comme chez Rossellini lorsque l’épaule et de plans américains en guise de ponc-
Anna Magnani s’écroule dans Rome ville ouverte), tuation. Dans ses films plus tardifs, Preminger
Yimpression qui prime est que ce qui se passe devant enferme chaque personnage dans un monde clos.
sa caméra est une chose sur laquelle le cinéaste n’a The Human Factor est un film visuellement sublime,
aucune prise, aucun pouvoir, et qu'il tente juste nourri d’art abstrait (Mondrian surtout) et de la
désespérément de I’enregistrer sur pellicule, par tous volonté de cloitrer chaque personnage dans un cadre.
les moyens. Comme Rossellini, encore, dans Strom- Le résultat est, et c’est voulu, suffocant. =
boli, Preminger réinvente une esthétique du grand
Traduit de l’américain par Clélia Cohen
écran, il s’agit de traquer l’immensité, traquer le
sublime. Claude Chabrol, peut-étre inspiré par The 1 - Willi Frischauer : Behind the Scenes of Otto Preminger, New York,
Morrow, 1974, p. 22.
Man with the Golden Arm, attribue 4 Preminger l’in- 2.- Francois Truffaut :« Bonjour tristesse », in Les Films de ma vie, Flam-
vention d’ « un procédé de narration original (qui par marion.
ailleurs donne a son film une grande importance histo- 3 - Peter Bogdanovich : Who the Devil Made It, Knopf, 1997.
4 - Claude Chabrol : « Evolution du film policier », Cahiers n° 54,
rique) : de longues séquences enregistrées a la grue, accom- décembre 1955.

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 65


CINEMA RETROUVE

Quand Preminger enflammait


par CEDRIC ANGER

n spectre ne hante pas le cinéma d’au- généité absolue d’intentions et d’exécutions, les mac-
jourd’hui. Celui d’Otto Preminger mahoniens proclament la toute-puissance de la mise
qu’on classa cinéaste classique par excel- en scéne et font de l’auteur d’ Exodus l’otage idéal
lence, représentant numéro un de la de leurs théories. Lélégance du style de Premin-
volonté de raffinement, d’abstraction ger et son gout de l’épure se voient ainsi bien mal-
et de concision des metteurs en scéne gré lui opposés aux cinéastes bannis par ces ciné-
américains apparus au début des années 40. Par rap- philes hystériques, les Renoir, Rossellini, Hawks,
port a cet idéal esthétique, l’ceuvre de Preminger Welles et Hitchcock, dont le plus grand péché parait
semblait peut-étre poursuivre une certaine éco- étre leur refus du chef-d’ceuvre et de ce qu’il offre
nomie du style et du récit mais d’abord bien éloi- de définitif et de figé. Cinéphiles maladifs et ne vivant
gnée des zones généralement explorées par les que par procuration (attribuée 4 André Bazin, Pidée
cinéastes d’Hollywood et d’ailleurs (il affectionnait du cinéma comme « monde qui s’accorde a nos désirs »
les sujets chocs comme la drogue, la politique, la jus- est en fait de Michel Mourlet, théoricien du groupe),
tice, l’exode, le Vatican...). Trop vite rangés parmi les mac-mahoniens définissent le film comme un
les grands hollywoodiens, ses films tombérent peu hymne 4 des corps rayonnants et beaux, et voient
a peu aux oubliettes. dans la fidélité de Preminger a ses comédiens (Gene

Fa

3
ii 5B
q
ii 2
z

Son ceuvre fut pourtant au coeur de I’agitation Tierney, Dana Andrews, Jean Seberg...) I’attache-
cinéphile de la fin de la décennie suivante. D’abord ment a « une méme noblesse originelle d’une race élue
élu cinéaste pour et par les cinéastes en devenir qu’avec ivresse nous reconnaissons notre, ultime avancée de
(Truffaut, Godard, Rivette), le grand Otto devint la vie vers le dieu ». Derniers relais de l’extrémisme
ensuite, avec Lang, Walsh et Losey, le membre incon- des mac-mahoniens, les ultimes représentants de
tournable du Carré d’As des cinéphiles mac-maho- cette tendance hollywoodophile (le ticket Lour-
niens de la fin des années 50. Cette tendance qui celles-Skorecki n’a jamais dérogé de ses amours des
s’introduit alors dans les pages des Cahiers tire son sixties) continuent aujourd’hui de faire de l’ceuvre
nom de sa fréquentation assidue du cinéma Mac- de Preminger le tombeau magnifique de l’age d’or
mahon qui, prés de la place de l'Etoile, ne passe que du cinéma de découpage et d’identification pour
@ Photos ci-dessus, de gauche des films de grands auteurs hollywoodiens et radi- mieux nier en bloc les ceuvres des nouvelles vagues
4 droite: Otto Preminger lors des calise amour du cinéma américain des jeunes Turcs du monde entier et du cinéma américain d’aujour-
tournages de « Skidoo » (avec de la Nouvelle Vague passés a la mise en scéne. hui plus sensibles au montage et au heurt, au choc
Groucho Marx) et de « Tempéte a Les mac-mahoniens font alors de Preminger le volontaire du spectateur. C’est ainsi que l’ceuvre de
Washington » (avec Gene Tierney, fer de lance de leur bataille et de leur tentative de Preminger fut obscurcie par la piété et que l’oubli
puis avec Charles Laughton, qui définition de I’essence et de la pureté du cinéma. et les toiles d’araignée vinrent s’abattre sur elle. Pri-
porte le chapeau). Amateurs de chefs-d’ceuvre, exigeant une homo- sonniers de leur id6latrie fanatique, les mac-maho- »

66 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


CINEMA RETROUVE

FILM O

eo «er “TT ahoniens » Otto Preminger (1906-1986).

1931. Die grosse Liebe (Le


Grand amour) — en Autriche.
1936. Under Your Spell
1937. Danger, Love at Work
(Charmante famille)
»niens peinérent toujours eux-mémes 4 définir Mise en scéne visuelle, ensuite, dont I’éclairage
cette fameuse quintessence du style qu’ils aimaient et ses changements de plan en plan trahissent dis- 1943. Margin for Error
tant chez l’auteur de Laura et se contentent toujours crétement l’incertitude permanente des person- 1944. /n the Meantime,
trop souvent des évocations superficielles de l’élé- nages, la variation de leurs intentions et leur ambi- Darling ; Laura
gance du trait et du gout de I’épure. valence démoniaque. La beauté classique de la mise 1945. Royal Scandal (Scandale
Lun des intéréts de l’actuel « retour 4 Premin- en scéne de Preminger tient a sa fagon de se conten- a la cour) ; Fallen Angel (Crime
ger » est de voir combien l’ceuvre entiére du cinéaste ter, en apparence, d’accompagner les mouvements passionnel)
apparait comme une immense étude sur I’art et de ses personnages, d’observer de l’extérieur et de 1946. Centennial Summer
les différentes natures de la mise en scéne. Narra- facon continue leurs mouvements dans I’ espace. 1947. Forever Amber (Ambre) ;
tive, dabord. Pas un de ses personnages qui ne Inséparable de celui de l’acteur, le mouvement de Daisy Kenyon (Femme ou
cherche 4 disposer et 4 mettre en scéne les autres, caméra de Preminger approche tout doucement maitresse)
les manipuler, leur tendre des piéges en fonction le personnage, bouge et l’entraine avec lui avant de 1948, That Lady in Hermine
d'un but 4 atteindre. Ainsi de Waldo Lydecker dans le replacer dans l’espace et de l'abandonner en conti- 1949. The Fan ; Whirlpool (Le
Laura ou du mariage en prison du couple d’ Angel nuant son parcours. Indépendant de celui du héros, Mystérieux docteur Korvo)
Face qui ne s’unit que pour obtenir l’acquittement. ce dernier mouvement de caméra nous fait sou- 1950. Where the Sidewalk Ends
Ces mises en scéne des personnages vont parfois dainement quitter le regard extérieur et réaliste pour (Mark Dixon détective) ; The
celui plus inquiétant d’un monde encerclant qui se Thirteenth Letter
referme sur les étres et les enferme dans le cercle de 1952. Angel Face (Un si doux
leur propre piége, de leur machination. D’abord visage)
objectif, le mouvement d’appareil change de nature 1953. The Moon is Blue (La
en cours de route et enveloppe inexorablement le lune était bleue)
personnage, l’entraine puis l’abandonne comme le 1954. River of No Return (La
travelling avant qui lache la jeune mére de famille Riviére sans retour) ; Carmen
de Bunny Lake a disparu pour recadrer les masques Kones
africains de la fécondation qui ornent ses murs. 1955. The Court Martial of Billy
Apparement normal et réaliste, univers décrit Mitchell (Condamné au
silence) ; The Man With a
devient alors mystérieux, fantasmatique et fascinant. Golden Arm (L’Homme au bras
Le quotidien se fait reve ou cauchemar, monde d'or)
mental qui empéche d’accéder 4 la vérité. Film 1957. Saint Joan (Sainte
quasi-théorique, Bunny Lake a disparu commence Jeanne) ; Bonjour tristesse
ainsi comme un reportage et nous améne trés vite 1959. Porgy And Bess ;
4 douter de l’existence de la petite Bunny et de Anatomy of a Murder (Autopsie
ce que nous avons vu au début du film (la balan- d’un meurtre)
goire encore en mouvement et la poupée posée a 1960. Exodus
terre). La mise en scéne nous plonge alors dans un
1962. Advise and Consent
univers onirique voisin du conte de fées, mytho- (Tempéte a Washington)
méme jusqu’a s’opposer les unes aux autres comme maniaque et fictif, qu’il faudra traverser pour que
1963. The Cardinal (Le
celles de la nomination du secrétaire d’Etat vou- la jeune fille apporte enfin la preuve de son exis- Cardinal)
lue par le président et celle, souterraine et destruc- tence. Laura elle-méme n’existe d’abord qu’en évo-
1964. /n Harm's Way (Premiére
trice, du sénateur démocrate du Sud (Charles Laugh- cation et en peinture avant de prendre corps. Tou- victoire)
ton) violemment opposé a cette nomination dans jours idéalisée une fois vivante, I’héroine ne naitra
1965. Bunny Lake is Missing
‘Tempéte a Washington. Chez Preminger, chaque per- vraiment, n’existera, qu’a la toute fin du film. Ce
(Bunny Lake a disparu)
sonnage a sa mise en scéne propre et cherche 4 n’est qu’aprés avoir traversé le fantasme et |’ima-
1966. Hurry Sundown (Que
manceuvrer les autres pour assouvir son ambition ginaire que l’étre parviendra 4 l’existence. La mise vienne la nuit)
souvent cynique. Le Cardinal ne raconte-t-il pas his- en scéne de Preminger nous plonge alors dans un
univers fictif qu’elle décortique, autopsie, pour 1968. Skidoo
toire d’un homme qui part de la foi, de l’émotion
de la croyance, et qui, peu 4 peu, en accédant a l’ap- retrouver enfin la réalité. Autopsie d’un meurtre ne 1970. Teli Me That You Love
raconte pas autre chose que ce débarbouillage en Me, Junie Moon (Dis-moi que
pareil du pouvoir politique et religieux du Vati-
tu m’aimes, Julie Moon)
can, perd sa dimension affective pour ne plus se régle d’événements inventés jusqu’a la révélation
consacrer qu’au calcul froid et réfléchi de l’appa- finale de la vérité. Ainsi le cinéaste remet-il en cause 1971. Such Good Friends (Des
amis comme les miens)
rat catholique ? Tel est l’itinéraire des héros de Pre- notre connaissance de la réalité visible et démonte
minger qui ne cessent de sacrifier l’affect 4 l’intel- un 4 un les fantasmes du monde mental des étres. 1975. Rosebud
lect, la chaleur de I’émotion au calcul froid et secret. Et si Preminger n’était pas si classique que ¢a ? 1979. The Human Factor

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 67


LE CINEMA RETROUVE

Totale « Tempéete »
DEUX OU TROIS RAISONS DE S’ENTHOUSIASMER POUR LA MISE EN SCENE EBLOUISSANTE

DE Tempéte a Washington, RONDE POLITIQUE AUX RESONANCES TRES ACTUELLES.

par EMMANUEL BURDEAU

etter e Pry oe P N n novembre 1962, 4 la sortie de Tempéte a


. Washington, Jean-Louis Comolli avait
a admiré l’enchainement sans riposte pos-
sible des effets orchestré par Preminger,
depuis la nomination par le président d’un
secrétaire d’Etat soupconné d’accointances
communistes, jusqu’au suicide du plus honnéte des
sénateurs, et méme au-dela. La mise en scéne pre-
mingerienne, écrivait-il dans « La mort blanche »
(Cahiers n° 137), crée « a partir d’un événement ou
d@’une volonté, une suite de plus en plus accélérée et ter-
rifiante de répercussions, de réactions qui se répondent et
se nouent pour se dénouer ensuite avec plus de violence ».
Ce qui éblouit, dans Tempéte a Washington, autant
que cette ligne de mort, c’est une sorte de ronde
politique, le cycle qui lie les discours officiels 4 tout
ce qui secrétement les prépare ou les prolonge :
messes basses, négociations dans les coins, etc. Pour
autant, scéne et coulisses ne s’opposent pas. De l'une
aux autres, on circule et glisse plutét dans un mou-
vement constant d’échange et de renouvellement.
Preminger, simulant un reportage-vérité sur le
fond obscur de la politique-spectacle, retrouve par-
tout du théatre, jusque dans la soirée mondaine faite
pour reposer des débats du jour, jusque dans ’in-
timité des amants faite pour reposer de la monda-
nité. Lamour ne se sépare pas d’un timing, d’un tra-
jet et d'un protocole qui, la party finie, obligent le
sénateur Munson a emprunter la porte de service
avant de pouvoir serrer dans ses bras la maitresse de
maison. Ruse superbe — génialement hollywoo-
dienne —, parce que toutes ces visites backstage
ceuvrent finalement en faveur de la fascination pour
le stage. Eventré, le grand théatre renonce a l’opa-
cité trop directe d’un spectacle de pure surface, mais
c’est pour découvrir, non une usine avec ses trucs,
ses combines, ses minables secrets de fabrication,
mais mille mini-théatres tout aussi puissants que lui,
bien que d’une taille moins grandiose.
Ainsi se réalise, 4 intérieur de cette grosse
machine premingerienne (le mot, sauf erreur, est de
Daney), le réve a présent disparu d’un cinéma total,
actif24 heures sur 24, sept jours sur sept.

Un nombre incalculable de lois minuscules et sou-


vent mobiles commandent la vie au Sénat, la
@ « Tempéte a Washington ». Tournage au Capitole ; Preminger en studio.
conduite des débats, mais aussi toutes les manoeuvres
et alliances souterraines. De sorte que la Loi parait

68 CAHIERS DU CINEMA DECEMBRE 2000


NEMA RETR OUVE

@ Franchot ‘Tone et Henry Fonda dans « Tempéte a Washington ». Preminger, simulant un reportage sur les coulisses de la politique-spectacle, rencontre le thédtre.

absente du film, ainsi que l’Amérique elle-méme, dune grille, mais aussi ouverture de cette grille vers
incarnée seulement par ses institutions et ses élus. un dehors qui ne cesse pas de voir travers elle.
Une régle veut que les sénateurs entre eux usent En Preminger, on adora un temps le Dieu de
exclusivement de la troisiéme personne. Et plus d’un, la mise en scéne. Comolli encore (Dictionnaire des
a la tribune, en appelle aux grands principes de la cinéastes américains, Cahiers n° 150-151, décembre
démocratie. Ces adresses, malgré les magouilles de 1963-janvier 1964) disait que cette expression n’a
quelques- uns, ne doivent étre accueillies par aucune de sens que dirigée vers lui. Si Preminger, aujour-
ironie. Tous les discours en effet seraient poussiéres @hui, continue 4 nous sembler davantage qu’un
si, par-dela I"hémicycle, ils cessaient de viser le peuple, grand maitre, c’est que, de celle-ci, exemplairement,
l Amérique multiple et concréte. A son spectateur, il réalise la double acception.
Preminger fait donc une place qui est double. Sur
lécran, au Sénat, il lui réserve toujours un siége, mais
simultanément sa caméra marque assez de recul et ‘Tempéte a Washington est tourné en Panavision, for-
d’écart pour l’installer au plus loin, parmi ce peuple mat assez large pour que dans le méme plan logent,
invisible que chaque discours désigne comme son répartis latéralement, étagés dans la profondeur de
ultime et véritable destinataire. champ, une bonne dizaine d’hommes. Ne pas y voir
Sans doute est-ce 1a ce qui, dans la politique, a la démocratie faite film, la distribution équilibrée
retenu un cinéaste comme Preminger : qu’elle soit des sénateurs 4 l’écran selon le camp qu’ils repré-
un monde et une adresse au monde, une totalité sentent, mais l’indice d’une place singuliére accor-
spectaculaire qui a sa suffisance, un pur dedans en dée au corps. Dans ce film peu découpé (comme
méme temps que cette pratique qui du dehors seul il est général chez Preminger), les corps eux-mémes
recoit sa signification. La politique est toute dési- font souvent le cadre, alternativement remplissent
gnée a ceux — les seuls qui comptent — pour qui le champ et en cernent les contours.Van Ackerman,
la mise en scéne n’est pas seulement disposition et jeune chien fou, ne se déplace jamais sans sa bande,
modulation de distances internes, tracé mouvant qui autour de lui dessine comme un cordon de »

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 69


CINEMA RETROUVE

> sécurité. De méme la meute des journalistes dresse


une haie de tétes assez épaisse pour permettre entre

Le film testament
Leffingwell et le méme Van Ackerman un échange
oblique et d’autant plus fielleux.
Lacteur ici est un géant mais aussi un meuble,
un bout de décor, un accessoire multifonction. D’une
scéne 4 l’autre, la fluidité premingerienne assurant
la discrétion des métamorphoses, on prend les par ERWAN HIGUINEN
mémes et on ne recommence pas : chacun change
de place et de peau ; untel, star tout 4 Pheure, devient
figurant ou silhouette ; oreille au lieu de bouche, he Human Factor vient de méme mélodie, la rattrapait.
spectateur au lieu d’acteur. Quand un sénateur prend loin. Dernier film de Pre- C était un travail, celui des per-
la parole, ses collégues la ferment et patientent, pren- minger, il n’avait jamais été sonnages et de la mise en
nent la pose, font tapisserie ou la statue. Ainsi se véri- distribué en France. Daté de scéne : faire advenir ce qui avait
fie une fois de plus, par le jeu dans le plan de l’animé 1979, il semble aujourd’hui été percu comme par magie.
et du figé, du coulé et du sec la théorie désormais sans 4ge, contemporain de per- Pas de place pour cela dans The
fameuse des vitesses multiples. Nouvelle objection, sonne et pourtant immédiate- Human Factor : voici venu le
sans doute, 4 la vision bloquée d’un Preminger super- ment familier. Dans l’ceuvre temps de la frontalité aveugle,
metteur en scéne. du malentendu satisfait.
Deux agents des services
Morale de troupe secrets britanniques sont soup-
Tempéte a Washington est un film cher et lourd, qui connés de trahison. Sirotant un
dure cent quarante minutes, compte 61 réles par- scotch, de vieux Anglais
lants (comme aiment 4 le noter les dictionnaires chauves et adipeux envisagent
de cinéma),se déroule en un lieu (le Sénat) que deux le meurtre de celui qu’ils
plans au moins montrent comme un musée. Nulle croient coupable. Les appa-
femme, sinon la déja ridée Gene Tierney, n’y tient rences sont contre celui qu’ils
un role d’importance.
Tous les acteurs sont sublimes élimineront : il quitte son
— surtout Walter Pidgeon et Franchot Tone —, mais bureau avec des documents
tous ou presque sont vieux, fatigués, proches de leur secrets. Mais c’est pour tra-
fin. Sa date, enfin, est 1962 : déja du post-cinéma, vailler en attendant celle qui
selon la chronologie de Louis Skorecki. ne viendra jamais 4 leur ren-
Une ombre noire plane sur ce film, contre quoi du cinéaste, il fait moins figure dez-vous. C’est un jeune
lutte l’espoir que dure encore ce théatre au fonc- The Human de film-testament que de point homme amoureux. Il n’a
tionnement autonome, oti ce sont les mémes qui final amer mais déterminé, aucune chance.
montent les tréteaux, se donnent en spectacle et Factor, QUI SORT fataliste et élégamment désé- Son collégue vit avec
applaudissent. Certes la politique est un jeu cruel quilibré. Rien d’étonnant a ce femme et enfant. Réalisé par
dans Tempéte a Washington, mais cette cruauté ENFIN EN que Preminger, cinéaste du le jeune Preminger, le film se
compte moins que |’étroite solidarité qui lie les fantasme et de l’effeuillage serait peut-étre focalisé sur
Sénateurs. Seuls un méticuleux partage des taches, FRANCE, FUT inachevé, s’échoue en beauté l'improbable formation du
une courtoisie générale et une grande attention 4 l’orée des années 80. Dans couple. Mais on n’en est plus
mutuelle garantissent jour aprés jour la prolon- EN 1979 une séquence de The Human la. Preminger reprend la route
gation du show. Factor, trois hommes vont dans en sens contraire, pour fina-
Ce cinéma total ne tient donc que par le fil fra- LE DERNIER un club de strip-tease. Devant lement laisser les choses dans
gile d’une sévére morale de troupe. Le plus émou- eux officie une blonde dont la Pétat of il les avait recues. Son
vant, dans ce film qui devrait l’étre si peu, c’est fina- FILM D’ OTTO poitrine opulente se balance personnage doit quitter la
lement le train miniature qui conduit ensemble sans éloquence. Elle finira nue, Grande-Bretagne et se réfu-
les sénateurs vers l’hémicycle, le moment du quo- PREMINGER. ils n’en rateront rien. Pas sir gier 4 Moscou, dans une
rum call, ou chacun s’inquiéte de la présence de tous quils y gagnent. Le probleme chambre aux airs de cale d’un
les autres, mais aussi les quelques mots chuchotés n’est pas moral mais pratique : bateau qui ne prendra plus la
par Munson et son complice 4Van Ackerman afin c’est le spectacle sans hésita- mer. C’est l’envers du fan-
de lui signifier son exclusion non pas physique mais tion qu’une professionnelle tasme, un nouveau tableau
bien réelle. Morale de troupe : de salle de classe et vend 4 ses clients, qui en sor- dans lequel l'homme est
de cour de récré aussi bien. De toutes, elle est, tiront vidés plutot que remplis. enfermé. Plus tét, celui qui
comme on sait, la plus tendre et la plus dure. = Autrefois, Dana Andrews était a la fois plus et moins
révait devant le portrait de qu’un espion rejetait les accu-
ALIRE Laura. Sainte Jeanne suivait ses sations de trahison. A sa
® Autobiographie, Otto Preminger, Lattés 1981 (Ram- voix 4 la lettre. Dans Angel Face, femme, a son enfant, aux foules
say Poche Cinéma, 1988). le spectateur entendait soudain, sentimentales, ce réveur a tou-
® Otto Preminger, Jacques Lourcelles, Seghers, 1965. avec Jean Simmons, une petite jours été fidéle. Otto Premin-
@ Otto Preminger, Gérard Legrand, Jacques Lour- musique. La jeune fille s’ins- ger non plus n’aura jamais
celles et Michel Mardore, Cinémathéque frangaise tallait au piano et jouait la trahi. @
et Yellow Now, 1993.

70 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


LE CINEMA RETROUVE

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 71

e
CAHIER
CRITIOUK) Eureka de Suinyi AOYAMA

SORTIES EN SALLES ‘apocalypse,


apres
w Novembre
Eureka (Shinji Aoyama) -contre

Les Blessures assassines (J.-P. Denis) ...78


La Chambre obscure (M.-C. Questerbert) ..80
I était une fois en Chine III (Tsui Hark) 82
L’Art de la guerre (Christian Duguay) ..........-2+.
par THIERRY JOU S'ISE
Les Aventures de Rocky et Bullwinkle (Des
McAnuff)
Black and White (James Toback) .
Blair Witch 2 (Joe Berlinger)
Bronx-Barbes (Eliane de Latour) .........000000000000 B5
ureka, le dernier film de Shinji
Charlie et ses dréles de dames (McG) Aoyama, commence comme
Djib (jean Odoutan) .......:ecceceeresesssseeeseeereenes un film d’action, mais un film Ci-contre et en bas :
Girlfight (Karyn Kusama) d’action déja évidé, suspendu « Eureka ». Yakusho
Lise et André (Denis Dercourt) au-dessus d’un vide qui le Koji, Saitoh Yohichiroh
creuse de l’intérieur. Ce qui et Miyazaki Masaru
L’Obscénité et la Fureur (julien Temple) ..........-. 88
a lieu 4 l’écran est une catastrophe dont le apres la prise d’otages.
L’Ombre du vampire (E. Elias Merige) film prend acte, distance, sans passion. Une
Les Portes fermées (Atef Hetata) prise d’otages qui aurait pu étre celle du
La Squale (Fabrice Genestal) spectateur et qui ne le sera pas. Aoyama va
Topsy- Turvy (Mike Leigh) . filmer les conséquences, littéralement incal-
culables, de cette catastrophe, ou plutdt les
Les Vainqueurs (Julian Kemp)
ondes qui se propagent a partir d’elle.
Volaverunt (Bigas Luna) Quelque chose a eu lieu : filmons les traces
invisibles de l’¢vénement, enregistrons pas bus et deux enfants perdus. Tout au long du
m6 décembre a pas sa propagation. La plupart des films film, ils vont s’interroger silencieusement
Jason et les Argonautes (Don Chaffey) japonais contemporains semblent venir trop sur leur appartenance a l’espéce humaine.
Appassionate (Tonino De Bernardi) tard, aprés une catastrophe irréversible. Les enfants sont enfermés dans un mutisme
Comme si la maladie cheminait et que ce qui imprégne l’ensemble des actes et des
Escrocs mais pas trop (Woody Allen)
cheminement pathologique devenait for- signes qui circulent. Ce mutisme des enfants
The Grinch (Ron Howard ) cément l’unique objet du film. Filmer ce est la tache aveugle du film, son trou noir,
Nationale 7 (Jean-Pierre Sinapi) cheminement suppose de prendre son son point de fuite, ce 4 partir de quoi tout
Le Roi danse (Gérard Corbiau) .. temps, un temps d’observation, un temps s’organise et se désorganise dans une trou-
Way of the Gun (Chris McQuarrie) ........2:0:00++ dincubation, un suspense donc. D’ou cette blante simultanéité. Le film lui-méme est
durée improbable : 3 heures et 37 minutes. affecté d’un mutisme interne qui va bien
Le temps qu’il faut pour observer au téles- au-dela d’une éventuelle référence 4 la
13 décembre cope-microscope un processus de dissolu- période ot le cinéma ne parlait pas encore.
Aniki, mon frére (Takeshi Kitano) tion et jaillissement. Dans Eureka, c’est le monde qui est devenu
Calle 54 (Fernando Trueba) Dans Eureka, il y a un trio. Un chauffeur de muet, opaque, qui refuse obstinément de
Chicken Run (Nick Park et Pe'
Freedom (Sharunas Bartas)
Partagerait bonheur... (Chen Kuo-fu)
Les Yeux fermés (Olivier Py) ......c.sciceeeeecees

m 20 décembre
Histoires de fant6mes chinois (Tsui Hark e
Andrew Chen) }
Billy Elliott (Stephen Daldry) .
The Birdwatcher (Gabriel Auer)
Marie-Line (Mehdi Charef) .......20.0:.:cccsceeeeeeee 8

72 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


CAHIER CRITI QUE

signifier, de produire du sens. Les person- sera exclu du vaisseau fantéme dans lequel intérieure qui finit par étre révélée a la
nages ont devant eux un grand désert qu’il les derniers rescapés continueront a rouler lumiére. Pendant ce voyage, Aoayama donne
faut tenter d’habiter. Ils sont totalement jusqu’a l’ouverture finale. la sensation d’inventer son propre espace,
perméables. Ils sont le désert et le désert est Lune des forces d’ Eureka tient 4 son impré- un territoire post-apocalyptique, vidé de
en eux. visibilité, qui vient moins d’une capacité toute population, livré au nomadisme, filmé
Le trio essaiera de former une commu- d’accélération ou de bifurcation propre a la en cadrages ouverts, sans limites, un espace
nauté, inavouable ou désceuvrée comme il se vitesse du récit que de sa maniére de ralen- de western, bien loin des pionniers, méta-
doit. Ils sont comme des survivants ou des tir, de sa puissance de dilatation du temps. morphosé en no man’s land sans repéres.
spectres, ces figures familiéres et étrange- Au fil du temps, littéralement, les finalités s’es- A Cannes, Didier Péron parlait, dans Libé-
ment inquiétantes du cinéma moderne tompent, se perdent, se dissolvent. Le voyage ration, 4 propos d’ Eureka, de post-cinéma,
qu’ Aoyama réinvente ici a sa fagon. Véri- en bus devient une odyssée hantée par le par analogie au post-rock représenté dans
tables Robinson autistes du monde d’au- spectre de la mort, du crime mais dont on le film par le morceau de Jim O’Rourke
jourd’hui, ils construisent leur arche et ne devine pas forcément la destination. qui lui donne son titre. Il est clair
refondent les liens d’une famille imaginaire. Lodyssée elle-méme est une expérience de qu’Aoyama vient aprés, apres Ford, aprés
Un corps étranger s’introduit dans cette remémoration et d’acheminement vers la Antonioni, aprés Resnais, apres Monte Hell-
improbable communauté aux relations parole, tout autant qu’une fuite éperdue, mann, aprés Wenders, aprés Kitano méme.
secrétes, sans pére, ni fils, ni fille... C’est un une traversée des apparences. Tout ce qui Plutét qu’un post cinéma, il crée de toutes
cousin, il est littéralement déplacé. Il s’in- cheminait souterrainement affleure peu a piéces un cinéma de I’aprés. I prend acte
tégre sans s’intégrer, on le tolére, il est le peu, sans pour autant que le sens se coagule. de tout ce qui s’est englouti, de tout ce qui
tenant-lieu d’une instance sociale, la Famille, Le film ressemble alors 4 une lente explo- s’est perdu. Il en a la mémoire, si l’on veut,
qui n’a plus cours dans ce monde. Il est aussi sion, 4 moins que ce ne soit une implosion mais il donne l’impression de redessiner un
le révélateur du secret qui lie les trois autres
et dont il est forcément exclu. Pendant toute
une partie du film, il joue obstinément au UNE PRISE D’OTAGE, UN CHAUFFEUR DE BUS ET DEUX ENFANTS PERDUS,
golf, envoyant les balles en l’air, n’importe
oui, sans objet, vainement. II cherche un réle, ENFERMES DANS LEUR MUTISME. AOYAMA FILME LA TRAVERSEE DU DESERT
un emploi pourrait-on dire, au sens dra-
matique du terme. II ne le trouvera pas et INTERIEUR DU TRIO HANTE PAR LE SPECTRE DE LA MORT.

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 73


CAHIER CRITIQUE

> territoire vierge, peuplé de fantémes loin-


tains et invisibles dont on ne percevrait plus
que des ombres presque oubli¢es. En dehors RENCONTRE / AOYAMA
des films de Kiyoshi Kurosawa, avec lesquels
Eureka entretient un certain nombre de rap-
ports — logique du trauma, communauté
aux contours incertains, secrets enfouis dans
un lointain intérieur, opacité des corps et
« J'ai cherché a mettre
des esprits —, le seul film auquel on pour-
rait comparer celui d’Aoyama est sans doute
Dead Man de Jim Jarmusch, qui met le fan-
en scéne l’irracontable »
tomatique au premier plan de son projet, Shinji Aoyama a le premier assistant réa- filmer la région d’Aso et d'une envie com-
qui en fait méme une sorte d’allégorie tout lisateur de Kiyoshi Kurosawa, qu’il avait mune que nous avions mon chef opéra-
a fait singuliére. Si les fantémes du classi- rencontré a |’université de Rikkyo. Une teur Masaki Tamura et moi. En outre, pour
cisme et de la modernité hantent forcement autre rencontre décisive sera celle de Yoi- filmer le bus en entier, le format large du
Aoyama, ils sont sans doute relégués dans cinémascope est parfait. »
chi Umemoto, alors rédacteur en chef des
un hors-champ plus insituable et plus loin- Cahiers du cinéma Japon, pour lesquels il Noir et blanc. « Godard a dit que le noir
tain encore que dans Dead Man. Ce
deviendra critique de cinéma. Shinji et blanc était la couleur du deuil. Je pense
qu ’éprouve aujourd’hui Aoyama, ce sont les Aoyama a réalisé neuf films. a peu prés la méme chose. Dans Eureka,
capacités du cinéma 4 redéployer, a partir je raconte I’histoire d’un processus de
dun exil, d’un deuil, d’une mémoire spec-
Deux tomes. « J’ai envisagé Eureka comme deuil. A la fin, la jeune fille retrouve les
trale, ses propres forces, 4 redessiner ses couleurs lorsqu’elle quitte le deuil. »
une compilation de deux tomes car j’avais
propres lignes de fuite, 4 réinvestir un envie de raconter une histoire sur deux Ciel. « J'ai terminé mon film par un plan
espace-temps désertifié, 4 réinventer son de ciel. J'ai pensé a Dirty Harry, a la
tons différents, comme |’a fait par exemple
cadre fini/illimité. Ce projet, l'un des plus
Bob Dylan dans son album Blond on séquence oui Harry laisse partir Scorpio
passionnants du cinéma contemporain,
Blond. La durée est donc dans un stade faute de preuves.
Eureka le réalise avec une étonnante matu- Cette séquence est filmée par
deux fois quatre-vingt-dix ta
rité qui laisse 4 penser qu’Aoyama, dont une caméra depuis un hélico-
minutes. J’ai cherché a 3
c’est déja le sixiéme long-métrage et assu- mettre en scéne “ |'irracon- - ptére qui s'écarte petit a petit
rément son plus abouti, n’a pas fini de nous
table ”, en choisissant de ne [ du stade afin de saisir une vue
étonner... Mi
pas Saisir les actions et les Ppanoramique de San Francisco
mots pour leur signification, la nuit. C’est un peu la méme
mais de les exposer avec sensation que je voulais recréer,
leurs détails jusque-la négli- une sensation de grosse fatigue
geables, en sauvegardant des sans consistance. La musique
Shinji Aoyama.
sensations dans leur intégra- de Jim Olurk, que j’ai insérée
lité. J'ai ressenti un peu la pour cette séquence, me semble
méme chose en regardant Magnolia, ou refléter le méme état d’esprit. Mais quand
dans ces films de Cassavetes oi il effleure je dis que ce dernier plan est une influence
la peau d’un enfant mais est désespéré de directe de Dirty Harry, personne ne me
voir qu’il ne pourra jamais saisir |'inté- prend au sérieux (rires). Par ailleurs, c'est
riorité de |’enfant. L'enfant devient sur une fagon de mettre un point final au cycle
l’écran l'objet filmé par excellence avec qui débute avec Helpless et se termine
ses gros plans, mais il ne fait que refléter avec Eureka. »
les lumiéres alentour. Je crois que je me Prochain film. « C’est un projet que j'ai
méfie de l'image. » eu en méme temps qu’ Helpless. L’histoire
Les mots. « Si j'ai supprimé les aspects d'un couple marié avec un enfant, qui
EUREKA
obscurs, c’est a cause de cette méfiance. se trouve en situation de crise. Avec la pré-
Japon, 2000
Mais je ressens le méme doute pour les sence d’un jeune homme qui est tantét le
Réalisation : Shinji Aoyama
mots. Ces mots peuvent prendre une maté- sauveur du couple et tantdt le moteur de
Scénario : Shinji Aoyama
rialisation régionale parce qu’ils provien- la crise. Le titre est Tsukino Sabaku (Le
Interprétation: — Yakusho Koji, Miyazaki Aoi, Miyazaki Masaru,
nent d’un dialecte. Le sens propre des Désert de la Lune). Dans ce film, le poids
Saitoh Yohichiroh, Mitsuishi Ken, Riju Go
mots n’est que secondaire pour moi. de la femme est relativement lourd, et c’est
Image : Tamra Masaki
A l'heure actuelle, le cinéma et les mots justement sur ce point que je voudrais
Lumiére : Sato Yuzuru
se trouvent en position d’ennemis, et je mettre l’accent. Lorsque je réalisais He/-
Montage : Shinji Aoyama
pense que le cinéma contemporain ne peut pless, je ne savais pas comment traiter le
Son: Kikuchi Nobuyuki
que surgir dans ce lieu idéal qu’est le ter- personnage d’une mére, mais je me sens
Décor : Shimizu Takeshi
rain d’entente entre eux. En effet, ce lieu prét a présent a attaquer le sujet. »
Musique : Yamada Isao & Aoyama Shinji
idéal de réconciliation reléve encore de
Producteur : Sento Takenori
“l'irracontable ". » Recueilli en novembre 2000
Distribution : Sagittaire Films
Cinémascope. « Le choix du cinémascope par Kiyomi Ishibashi.
Durée : 3h37
vient d’abord d’un choix géographique pour Traduction du japonais par Emi Hiraoka.
En salles : le 29 novembre

74 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


Recevez chaque mois, Les Cahiers du Cinéma

=
éclairé
SALEM ICH: AR ERCMAN
SER ake raconte
THTidele™”
nan
Unaleserinen de Liv Ulla
remoigne

ans repre
sacl x annorD la peut §

LA NOUVELLE FORMULE

Nouvelle maquette, nouveau découpage,


nouvelles rubriques, nouveaux styles,
Les Cahiers du Cinéma, nouvelle maniére vous Invitent a
une autre lecture du
emema. Une lecture nourrie dexigence, d’enthousiasme.
de débats, d € passion
pour des cinéphiles éclairés
au lieu de 465F
(prix au numéro)

BULLETIN D’'ABONNEMENT CAHI ERS [testis


A retourner avec
GIN MA|f
votre réglement aux CAHIERS DU CINEMA — 60646 Chantilly cedex — Offre valable jusqu’au 30.06.01

0 |, j¢ souhaite m’abonner aux CAHIERS DU CINEMA pour un an : 360 seulement,


au lieu de 465° (prix ¢ vente au numéro) Je bénéficie de plus de 20% de remise.
Je joins mon réglement par :
joins mes coordonnées
Chéque bancaire ou postal
a lordre des CAHIERS DU CINEMA Nom: = ——
Prénom :
Carte bancaire n°
Adresse :
Date de validité
Signature Code postal :
Je souhaite recevoir une facture ac quittée, Pays :
e
Offfte réservée a Ja France Métropolitaine ~ Pour 1’é
consulter
Tarif DOM-TOM et étranger, nous consulter au 08 44 62 57 95 Conforméms
vous disposez d'un droit 1 de rectification aux informations vous & la Loi Informatique et Liberté,
mant
CAHIER CRI Tt aul £

Kitano (avec Omar Epps a dr. et et d’arrangement. La Californie se réduit


Claude Maki) : « Mon approche a quelques lieux urbains indifférenciés (par-
des gangs n’est pas réaliste : eux- kings, appartements, cours de lotissement),
mémes vivent comme des illusions. » et les bréves scénes de plage doivent plus
aux films précédents de l’auteur qu’a une
quelconque géographie régionale. En cela,
le metteur en scéne est semblable a son per-
sonnage. Lun et I’autre ne s’en laissent pas
compter par ce qui s’ouvre a eux, qu’ils
ignorent ou connaissent mal. Face aux
normes du lieu, ils jouent la carte de leur
propre exotisme. Si Yamamoto est incapable
de parler et de comprendre l’anglais, les gens
auxquels il est confronté sont pareillement
ignares en japonais et c’est rapidement 4 eux
que va se poser le probléme du langage.
Kitano retourne a son avantage ’humour
habituel du candide égaré en terre étran-
gére, comme il renverse le mythe du réa-
lisateur perdant son ame a Hollywood.
Ce parti pris pourrait faire d’ Aniki une
ceuvre fermée sur soi, oublieuse de son
extérieur et des personnes qui I’habitent.
C’est pourtant I’un des films les plus géné-
reux de son auteur. Car l’acteur et le réa-
lisateur imposent a leur nouvel entourage
des régles (de conduite, de mise en scéne)
qui réclament, pour exister, une réponse
active. Dans ses plus récentes productions,
le héros kitanien avait, dés l’origine, une
personne 4 charge (l'enfant de Kikujiro, la
femme de Hana-Bi) qui définissait, a
> l’avance, sa mission et son parcours. Aniki,
en revanche, est un film qui ne sait pas aussi
clairement ot il va, qui est en attente d’un
Aniki, mon frere de TAKESHI K1TANO autre fraternel.
Au frére de sang qui le contraint 4 l’exil,
ne succéde qu’imparfaitement ce demi-frére

Un yakusa aux USA


américanisé qui l’accueille avec respect mais
sans affection. Son brother in arms, Yamamoto
va le trouver en la personne de Denny
(Omar Epps), membre afro-américain de la
bande, qu’il est tout prés d’éborgner lors
dune premiére rencontre intempestive. I]
par PATRICE BLOUIN y a, chez Kitano,
un art dostoievskien pour
faire apparaitre de maniére anecdotique un
personnage qui se révélera essentiel. Dans
Aniki, rien sans doute n’est plus émouvant
e Kitano, on pouvait nue, mais, a l’inverse, l’incroyable assurance que de voir lentement advenir cette histoire
croire qu’il avait épuisé ses de celui qui vient pour imposer ses lois.A d’amitié improbable entre un grand Noir
tours et figures, ou déli- peine descendu de I’avion, le yakusa et un petit Japonais. Cette alliance vaut, au-
mité son domaine privé reprend en main le petit trafic de drogue de dela d’elle-méme, dans l’organisation d’en-
dauteur international. son demi-frére Ken (Claude Maki) pour en semble du gang qui mélange indifférem-
Venant contredire ce pro- faire une organisation régnant sur tout le ment les deux races et les deux cultures
nostic, Aniki, mon frére est un film éton- quartier. Aniki commence comme les Par- autour d’un territoire commun qui est,
namment conquérant qui a un projet a la rain finissent, par une prise de pouvoir qui indissociablement, un espace de jeu. Dans
fois simple et radical : envahir l’Amérique. est aussi une prise de vitesse. un long plan-séquence drolatique,le fidéle
Beat Takeshi (I’acteur) y incarne Yamamoto, Dés le début du film,Takeshi Kitano (le assistant de Yamamoto, Kato (Susumu Tera-
un yakusa obligé de quitter Tokyo suite a réalisateur) installe, lui aussi, son cadre. Un jima), essaye de s’immiscer dans une par-
une guerre des gangs et de refaire sa vie a plan d’aéroport, d’abord saisi en diagonale, tie de basket. Ne réussissant pas a obtenir la
Los Angeles. On ne verra pas ici la modes- retrouve, dans la seconde, la ligne horizon- moindre passe, malgré ses incessantes injonc-
tie de l’immigrant, son lent travail d’ap- tale. Partout ot elle passe, la caméra impose tions, il en vient a user de coups de karaté,
prentissage des codes d’une culture incon- son systéme spécifique de redistribution pour enfin récupérer le ballon. Le gotit du

76 CAHIERSDU CINEMA / DECEMBRE 2000


jeu est ici inséparable du gout de la triche
car tricher, c’est toujours préférer I’ esprit RENCONTRE ' KITANO
a la lettre, la communauté a son institu-
tionnalisation.
Dans la stratégie d’invasion kitanienne, cette
union des minorités fonctionne comme une
Son Pearl Harbour
machine de guerre. En marge de l’omni- @ « Ce film n'est pas une nouvelle étape ni
potente Amérique, le bureau-cour de un tournant dans ma carriére. Je |’ai réalisé
récréation, dans lequel se réunissent les aux Etats-Unis parce qu’il devait se passer a
membres du gang, est en soi une fragile uto- I'étranger. J'avais écrit “ Los Angeles ” dans
pie, le camp retranché d’une sorte de le scénario, mais ¢a aurait pu 6tre autre chose.
contre-culture. Je n'ai pas travaillé de maniére différente qu’au
Les esprits chagrins y verront peut-étre Japon, j'ai seulement transposé ailleurs ce que
de la ségrégation inversée. La division n'est, Je faisais déja chez moi. » A coups de petites
pourtant, pas essentiellement d’ordre racial. phrases séches, Kitano s'est amusé de son sta-
Elle sépare, plus exactement, ceux qui ont tut d’intrus au Festival de Deauville, ot Aniki,
et ceux qui n’ont pas le sens du ludique. Or, mon frére était présenté. Le 7° film de l’auteur
il apparait aussitt que les mafieux italiens, de Sonatine, son premier rendu possible par
empétrés dans leurs robes de chambre, ne un apport financier hollywoodien, n’a rien d’un
sont plus, depuis longtemps, des joueurs mais fantasme de grandeur, ni d’un film hybride.
des hommes d’affaires comme les autres, qui « Ce n'est pas une plongée touristique dans
envoient des exécutants sans visage accom- Los Angeles. J’ai évité les endroits connus de
plir leurs basses besognes. Avec eux, pas de la ville. Les repérages ont été effectués rapi-
partie possible. Ils incarnent le vilain dement avec |’idée de trouver des lieux a la
principe de réalité contre lequel Yama- frange, pas trés séduisants. L’imaginaire de la
moto et sa troupe ne peuvent que buter. ville n’avait aucune importance pour moi. »
La trés belle scéne finale de l’assassinat Kitano a vu dans la métropole glamour un quar-
est, de ce point de vue, explicite. Yamamoto tier éloigné de Tokyo. « J’ai filmé un person-
y rentre dans un motel aux portes d’un rose nage minoritaire qui rencontre des groupes.
écaillé, un « petit Japon » égaré en plein Comme d'habitude. J’ai rencontré, lors du cas-
désert. Derriére lui, les montagnes sont ting des figurants, de véritables mini-gangsters
encore ennuagées comme le sommet du [rires]. //s jouaient trés bien. | m’a suffi de les
Fujiyama. instant d’aprés, des limousines regarder avec une certaine distance. Mon
noires s’éloignent dans un paysage rede- approche des gangs de Noirs, de Latinos et de
venu celui, immuable, du Far West. Une mafieux n’est pas réaliste : eux-mémes vivent
fusillade I’a, entre-temps, cloué au sol. On comme des illusions. »
connait ces fins abruptes des films de « Filmer aux Etats-Unis m’a obligé a faire
3 ‘. we.
Kitano. Le sacrifice du corps de l’acteur y quelques concessions comme par exemple - Aesemy, Award® Winner
marque toujours, par contrecoup, la supré- m/engager, par contrat, a faire un film de moins t Réalisateur - Le patient anglais,
G story, Le talentueux Mr Ripley...
matie du réalisateur, la cléture de son de deux heures. Pour le reste, ¢a s’est bien
ceuvre. Pourtant, Aniki déroge, une nou- passé... » Aniki, mon frére est aussi une forme im Fath
velle fois, 4 la régle. Un dernier plan, particuliére de défi lancé a |’Amérique. Celle
ence a la premiére page.
comme une ultime tricherie, perturbe d’un kamikaze silencieux : « La stratégie de
l’achévement esthétique du film, y ajou- mon personnage, c'est un peu |’attaque de f John Woo
tant une autre sortie, un happy end offert Pearl Harbor. La réussite jusqu’a un certain _” © Scénariste / Réalisateur/Producteur/Acteur
Mission Impossible II, Face/Off, Blackjack,
4 celui qui reste. Une rencontre, 4 défaut point, et aprés, l'anéantissement. Si les Japo- ot Windtalkers, Broken Arrow.
d'une conquéte, a bien eu lieu. m nais s’étaient arrétés a Pearl Harbor, tout aurait
6té parfait... Pour le film, c’est un peu diffé-
rent. Ma seule réponse a l'idéologie américaine “" C'est un vrai plaisir d'utiliser Final
ANIKI, MON FRERE (BROTHER) a consisté a ne pas faire de mes personnages Draft. Il n'y a pas de meilleur moyen
USA-Japon, 2000 des héros. Le résultat est brutal. C’est mon pour écrire un script aussi rapidement et
aussi facilement !"
Réalisation : Takeshi Kitano film le plus dur depuis Violent Cop. »
Scénario : Takeshi Kitano « En ce moment, j’écris un autre scénario sur Steven Bochco - Emmy Award ® Winner
Scénariste / Producteur - NYPD Blue, LA Law,
Interprétation : Beat Takeshi, Omar Epps, Claude un double suicide d'amour. Je ne passe pas de Hill Street Blues...
Maki, Masaya Kato, Susumu Terajima. la violence a la tendresse de maniére réfléchie.
Image : Katsumi Yanagijima C'est plutét une question de gotit. Un jour, je
Montage : Takeshi Kitano / Yoshinori Ota vais manger chinois, l'autre japonais, le sui-
Décor :
Musique :
Norihiro Isoda
Joe Hisaishi
vant francais. Dans tous les cas, j’aurais bien
mangé, mais j’aurai envie d’autre chose. >» ™
Final Draft®
Just add words
Production : Jeremy Thomas / Masayuki Mori Olivier Joyard
Distribution : BAC films Distribution Recueilli en septembre 2000 a Deauville
3F Consultants / Final Draft
Durée : 1h 54 avec Thierry Jousse. 56, rue Dombasle 75015 Paris
En salles : 13 décembre Tél:01 45 33 25 25 - Fax 01 45 33 25 45
E-mail : [email protected]
Web : www.finaldraft.com/fr
CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 77
CAHIER CR TisG UE

Christine (Sylvie Testud) et |


Léa (Julie-Marie Parmentier) |
sont les « brebis enragées » |
des « Blessures assassines ».
par la mére inconstante de la premiére. Elles
s’aiment (mais Christine un peu plus que
Léa) et font tout pour étre placées ensemble
dans les maisons bourgeoises susceptibles de
les employer. Denis filme leurs chamaille-
ries comme des luttes incertaines, leurs
étreintes, au contraire, avec une inquiétante
douceur. Tout dans le film
(la sensation du froid, la colére, la fatigue,
l'amour, les paroles, le rapport aux objets, la
beauté) est traité comme une zone 4
inspecter, puis contourner, A saisir, puis aban-
donner. Se développe un motif d’incom-
préhension qui en rend l’approche agréa-
blement perplexe, alors que nulle
évidence, nulle stireté dans les choix (film
d'amour, film sur l’oppression de classe) ne
sont possibles.
Ce geste de cinéma trés défendable
contient ses propres faiblesses, lorsque du

PHOTO : JEROME PREBOIS © ARP 2000


non-choix, du doute, et de la retenue qui
permet d’éviter leur abime, nait un désé-
quilibre. Celui-ci est flagrant dans la maniére
qu’a Denis de considérer ce qui entoure les
sceurs, les oppresse ou les séduit. Dans Les
_ ia Blessures assassines, le monde n’est rien
d’autre qu'un contexte (social et familial),
une raison de croire a l’animalité des
Les Blessures assassines de JEAN-PIERRE DENIS héroines sans penser avec elles, ou pour elles,
parfois une suite d’ objets et de figures loin-
tainement téléfilmés. Le cinéaste crée des
échelles de valeur entre les plans.A I’inté-

ceurs de sang
rieur de scénes trés simples (confrontation
avec la mére, apparition de I’amant de celle-
ci, diner familial) surviennent des plans sans
substance, comme des pauses involontaires
dans la dramaturgie, des contrechamps
impossibles. Denis voudrait ne pas avoir a
par OLIVIER JOYARD filmer les temps faibles, pas plus que I’en-
nui. Sa fidélité au scénario social le tenaille.
Son désir ne se manifeste qu’en présence
iver 1933, au Mans. Deux tuelle, dans Les Blessures assassines, l esquisse des jeunes filles, dans le lieu idéal d’un lit,
bonnes massacrent leur des mouvements intérieurs qui ménent au d’une chambre minuscule, d’un couloir.
patronne et sa fille avec meurtre, le toucher lointain du mal. Mais Caves, fondations, décombres : tel est le
des ustensiles de cuisine. Yahurissante déraison qui peuplait L’Argent point de vue réel du film, qu’il n’a pas tou-
Détective les appelle les est absente. Le sujet de Jean-Pierre Denis jours le courage de prendre.
« brebis enragées ». C’est un est autre. C’est un couple qu’il regarde, et Cest logiquement quand il se concentre
meurtre idéalement romanesque, déja sur- ce dont celui-ci est capable pour fantasmer sur ses objectifs que Les Blessures assassines
commenté, analysé, poétis¢ entre autres par son unicité. Christine, la grande (Sylvie Tes- prend de l’ampleur. Alors qu’il manque les
Lacan et Genet. C’est aussi le tud), et Léa, la plus jeune (Julie- présentations, Denis réussit les scénes clefs
canevas d’un film marquant le Marie Parmentier), sont de fausses (premiére nuit d’amour de Christine et Léa,
retour du fait divers dans le sceurs. La seconde a été recueillie rencontre avec leur victime, jouée par
cinéma francais, genre magnifi-
quement clos par L’Argent de
Bresson en 1983. Jean-Pierre Les Blessures assassines EST FONDE SUR UN FAIT
Denis revient treize ans aprés
Champ d’honneur, sans désir de DIVERS DE 1933, L’AFFAIRE DES S@URS PAPIN (CI-CONTRE),
descendance. On trouve un souci
de l’horreur quotidienne, ges- QUI AVAIT INSPIRE JEAN GENET POUR Les Bonnes.

78 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


CAHITER CRITIQUE

Dominique Labourier), fait trembler Histoire de fantomes chinois de Tsu1 Hark Et A. CHEN
le cadre de la reconstitution, saisit le

Spectres et fantasmes
pouvoir disruptif de la folie qui s’empare
des héroines ulcérées par le travail qui
entrave leur volonté. Du cété de Christine
et de sa sceur, on n’est jamais trés éloigné
dun accés de désir. Denis n’est jamais loin
non plus d’avoir une trop forte envie de le
filmer. La rencontre est tapageuse, tendue,
surprenante. par ERWAN HIGUINEN
Elle est nécessaire. A quatre ou cing
reprises, et surtout vers la fin, le cinéaste et
ses actrices se retrouvent seuls contre tous. ~~» west-ce que c’est, une tome que parce qu’elle est femme. Dans un
Les Blessures assassines semble alors tout juste femme ? A quoi ¢a res- premier temps au moins, cela revient au
commencer, s’extraire du néant. Ce néant semble, d’ot ¢a vient, méme. L’épopée heurtée de cette Histoire
est inscrit sur le corps de Sylvie Testud. Vac- j comment ¢a se fabrique ? de fantémes chinois suivra exactement la route
trice la plus physique du cinéma frangais cn Et qu’est-ce que ¢a va escarpée qui méne de |’apparition 4 l’in-
s’amuse d’un objet, d’un habit comme d’un ~~ devenir si on oublie de la carnation.
texte, pour que le film cétoie sa fureur. Cris, regarder ? Un monstre, un spectre, une Plus encore que dans le cinéma 4 prises
menaces muettes, nerfs 4 vif. Ce pouvoir flaque d’eau ? Le jeune Ning se débat au de vues réelles, tout est a priori possible dans
disruptif d’une folie en germe, qui est milieu de ces questions jamais formulées, le cadre mouvant de I’animation d’aujour-
dabord celui du cinéma a l’intérieur du du cauchemar originel, dont il ne s’éveille d’hui.Autant l’apparition y va de soi, autant
récit, devient un point de vue pirate, que pour basculer dans le suivant, a la fin Yincarnation (la transformation de quelques
mélange de paranoia, d’amour fou et de printaniére et ouverte de cette Histoire de traits et taches de couleur en véritables per-
lucidité quelconque, sur le monde. Dés lors, Jfantémes chinois. Avec ce semi remake dessiné sonnages) est 4 reconquérir 4 chaque ins-
la montée finale vers le meurtre est filmée du premier film de la trilogie homonyme tant. Ce balancement identitaire des formes
non pas comme un paroxysme de l'amour - officiellement mise en scéne par Ching est au coeur du meilleur cinéma d’anima-
entre les deux jeunes femmes, mais comme Siu-tung mais dont il était déja le véritable tion japonais de ces derniéres années, de
un dépassement de celui-ci, un au-dela du maitre d’ceuvre -, Tsui Hark réalisait en Mon Voisin Totoro a Perfect Blue. C’est aussi
sens et de la passion. Tout se passe sur leurs 1997 l’un de ses vieux réves : tourner, au le sujet méme de cette Histoire de fantémes
peaux, largement dévétues, bien assez sein de sa Film Workshop hong-kongaise, chinois. Le premier risque est celui de la toile
blanches et sales. Dans leurs tétes, du trop- un vrai grand film d’animation. Arts mar- uniforme : que tout s’y retrouve sur le
vide ou du trop-plein. Denis est 14 au coeur tiaux zombis avec acteurs surhumanisés ou méme plan, que rien n’y vibre. Tsui Hark
d’un sujet de sexe et de sang. En vingt, sino-manga enflammé, c’est toujours d’un y répond par la folle hétérogénéité de son
trente minutes de cinéma hiératique et pré- cinéma de garcons aux yeux écarquillés qu’il film. Celle-ci découle d’abord de la variété
cis, il se déleste des messages qui l’ont s’agit. Les fantémes sont des fantasmes, le des techniques employées. Ici se mélent
encombré. Trois scénarios sont possibles monde recrée un terrain de jeux dangereux l’animation traditionnelle (le dessin fait
(’un hitchcockien, ot le suspense érotique oti s’épanchent en couleurs criardes des main, pour la plupart des personnages), les
est ce qui dérange et réordonne le monde, désirs apeurés. A premiére vue, le film effets numériques 4 partir de ces figures 4
l'autre d’horreur, le dernier presque mélo- raconte les aventures incrédules de Ning, Vancienne et les images de synthése en trois
dramatique) et cruellement inachevés. Cet abandonné par sa fiancée qui lui préfére un dimensions, entiérement congues par ordi-
art de la lutte entre entités amies et néan- véritable adulte, dans les relief d’une Chine nateur. Ainsi s’offrent a nous des plans ott
moins contradictoires fait le prix poétique immémoriale. Mais au fond, c’est une quéte les objets semblent évoluer dans des dimen-
du film, jamais estimé avant la fin. I] en de la femme que raconte le film. Ning ren- sions distinctes, se superposer, éventuelle-
éclaire aussi la rare ambition de filmer contre Qian, son Eve future qui est loin de ment communiquer, mais jamais fusionner
ensemble la grace et la ruine. m lui sans doute moins parce qu’elle est fan- —la fusion est d’ailleurs a la fois désirée >

LES BLESSURES ASSASSINES


France, 2000
Réalisation : Jean-Pierre Denis Le sino-manga
Scénario : Jean-Pierre Denis et Michéle Halberstadt enflammé de
d'aprés L’Affaire Papin, de Paulette Houdyer Tsui Hark et ses
Interprétation: — Sylvie Testud, Julie-Marie Parmentier, cohortes de fantémes.
Isabelle Renauld, Frangois Levantal,
Dominique Labourier, Jean-Gabriel Nordmann,
Marie Donnio
Images : Jean-Marc Fabre
Montage : Marie-Héléne Dozo
Décors : Bernard Vezat
Production : Michéle et Laurent Pétin/ ARP/ Studio Canal
Distribution : ARP Sélection
Durée : 1h34
Sortie : le 22 novembre

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 79


CAHIER © Ral Tt 1 @ UE

> et redoutée : voir les premiéres séquences, Liingénieuse Aliénor


ot le héros dessiné est littéralement pour- (Caroline Ducey),
chassé par des images de synthése (des avec le roi (Jacky Berroyer).
monstres, naturellement). Cette addition de
techniques donne naissance a des images
multipistes, ot l’incarnation n’est pas une
notion absolue mais une affaire de degrés.
Dans Histoire de fantémes chinois, on est tou-
jours plus ou moins un spectre pour l’autre
(voir le fantasme de la femme fantéme : une
sorte de rock-star hérculéenne, la hantise de
tout garcon maigrichon).
Lhétérogénéité du film dérive aussi de
sa diversité d’inspirations. Sur la base du
scénario hong-kongais s’est activée la créme
des animateurs nippons. Rien de fortuit dans
lévident air de famille avec l’anime japo-
naise : Kazuo Komatsubara, le premier
responsable de l’animation du film, est un
ancien collaborateur d’Isao Takahata, Hayao
Miyazaki, Rintaré et Katsuhiro Otomo (sur
Akira et le film 4 sketches Manie Manie, que
cette Histoire... rappelle par ses élans lyriques
farfelus). Viennent aussi se glisser ici de
vagues réminiscences disneyennes, des
retours de Fantasia chez les revenants.
Tout cela, avec la tentation de 1’abstrac-
tion (lorsque l’action brouille la vision, La Chambre obscure de MartE-CHRISTINE QUESTERBERT
jusqu’a l’informe), contribue 4 réintroduire

Eclipse de femme
de l’altérité dans le film. L’autre absolue,
heureusement insondable, c’est encore une
fois la femme, que le héros cherchera 4
entrainer dans le train qui fait route vers
la « porte de la réincarnation » censée four-
nir une issue a leur errance corsaire dans
ce purgatoire hanté. Par un habile coup
de théatre profil bas, le film évitera ce happy- par STEPHANE DELORME
end car il ne saurait y avoir de bonheur
sil y a une fin. Vessentiel est que subsiste
toujours un écart 4 combler, gage de la a Chambre obscure n’arbore pas taires du récit. Ainsi si les épisodes adjoints
persistance du désir, du mouvement, de seulement un beau titre énig- au conte de Boccace rallongent inutilement
la vie, du jeu, du cinéma. La morale étran- matique, c’est aussi — raison un film qui aurait gagné a étre plus dense,
gement rassurante de ce conte instable de plus pour étre intrigué — linvention de la « chambre obscure », non
en forme de course-poursuite constamment l’adaptation d’une nouvelle pas prolongation du récit, mais trou noir,
relancée ? Quand on tombe amoureux, du Décaméron de Boccace, le est une trés belle idée. Qu’est-ce qui a bien
ce ne peut étre que d’un fantéme que I’on neuviéme récit de la troisiéme journée. La pu se passer dans la chambre ? Comment
a créé, et qui nous échappera toujours scéne se passe au XIV' siécle et narre les stra- se fait-il que Bertrand n’a pas reconnu Alié-
un peu. a tégies d’Aliénor pour posséder Bertrand, nor ? Le parti pris de lumiére est alors sur-
dont elle est amoureuse depuis I’enfance. prenant car la piéce n’est pas sombre mais
HISTOIRE DE FANTOMES CHINOIS Posséder et non séduire : elle se fait marier a plongée dans un clair de lune — le subter-
(A CHINESE GHOST STORY — THE ANIMATION) lui par le roi sans le consulter, puis elle fuge aurait donc di étre débusqué. Cette
Hong Kong, 1997 consomme leur union en se substituant a la idée de mise en scéne a deux vertus : confier
Realisation : Andrew Chen et Tsui Hark femme qu'il courtise. Possédé, Bertrand l’est la dissimulation au jeu des visages, le spec-
Seénario : Tsui Hark doublement, deux fois, et aux deux sens tateur par un contrat tacite baissant menta-
Direction de l'animation: Endo Tetsuya, Kazuo Komatsubara, daliéné et de trompé. C’est certainement lement la lumiére de cette chambre claire ;
Endo Norichika, Takashi Nakamura ce qui a séduit les scénaristes (Marie Chris- et représenter le déni puissant de Bertrand,
Création des personages : Frankie Chung tine Questerbert et Daniéle Dubroux): la qui, comme Gallimard dans M. Butterfly de
Musique : Ricky Ho double ruse d’une femme hardie et forte Cronenberg, refuse de voir ce qu’il a sous
Production : Film Workshop, Polygram KK, Win's qui veut imposer ses volontés (a son pére, les yeux. Le film s’achéve sur le déni : le
Entertainment, Cathay Asia Films au roi, 4 Bertrand). lit céde sous le poids des ébats, la servante
Distribution : Steward Le conte du Décaméron est bref. Etoffer entre précipitamment avec une bougie et
Durée : 1h 24 un conte (un récit aux mailles serrées) peut révéle ainsi 4 Bertrand le visage d’Aliénor.
Sortie : le 20 décembre signifier ajouts de scénes ou ellipses volon- Bertrand lui ordonne simplement d’éteindre

80 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


CAHIER CRITIQUE

la bougie tandis qu’Aliénor lui promet :


« Je saurai rester dans l’ombre » — paradoxe
Jason et les Argonautes de DON CHAFFEY
pour cette femme qui jusque-la a éclipsé

es dieux sont tombés


toutes les autres.
Le film est intriguant dés qu’il emprunte
des voies fictionnelles préromanesques. Si la
chambre obscure fonctionne aussi bien,

sur l’athléte
c’est aussi parce qu’elle nous raméne du
cété du mythe (une réminiscence des
amours de Psyché et Cupidon). De la
méme maniére, le film choisit de multiplier
les ellipses, non pas afin de trouer le récit,
mais pour créer un continuum, un présent
immobile, qui équivaut 4 l'art linéaire du par JEROME LARCHER
conte : il suffit qu’Aliénor enléve la cou-
verture qu’elle a sur les genoux, dévoilant
ainsi qu’elle est enceinte, pour que soudain houette, Jason et les Argo- mythologie grecque pour comprendre
on prenne conscience que plusieurs mois nautes ressort en salles, et de toutes ses subtiles ramifications avec le film)
ont passé depuis le plan précédent. Il est surcroit dans une copie res- ces voyages jusqu’au bout du monde, ces
dommage alors que cette fiction mythique taurée ; exit donc l’image batailles que ménent les hommes contre les
cohabite avec des situations et des person- un peu rayée d’un film dieux. Mais cette fois les dieux sont tom-
nages romanesques.A quoi sert la création ae ~ autrefois champion des dif bés sur l’athléte : Jason qui, en compagnie
de personnages secondaires, le pére, le pré- fusions télé de fin d’année. De ce péplum de ses fidéles argonautes (parmi lesquels
tendant, le confesseur ? La présence de guest- mythologique, on se souvient de quelques Hercule, que, dans une trés belle scéne, le
stars (Luis Rego, Jackie Berroyer),qui don- séquences, solidement ancrées dans la film laissera tomber en cours de route pour
nent trop de poids 4 ces personnages mémoire :]’apparition du dieu Triton dans cause de menus travaux 4 effectuer), part
inutiles, ne déréalise pas la fiction, mais au la mer, les mouvements mécaniques de a la recherche de la fameuse Toison d’or.
contraire nous la rend trop proche. Si l’on Talos, le géant de bronze, la bataille oppo- Il y a Zeus qui, pour compliquer la tache,
fait ce reproche, c’est aussi parce que La sant les argonautes 4 des squelettes — lesdits leur oppose Talos ou les squelettes, et Héra,
Chambre obscure arrive aprés Lancelot de argonautes se battant vétus uniquement protectrice attitrée de Jason qui, elle, pour
Bresson, Perceval de Rohmer et L’Annonce d'une tunique, ou encore une belle musique l’aider dans sa quéte, demande par exemple
faite a Marie d’ Alain Cuny. Autant de films dont on ne savait pas encore a |’époque 4 Triton de sortir des tréfonds de la mer
qui ont remis en cause les codes de repré-
sentation pour filmer le Moyen Age. Beau-
coup d’indices nous montrent que Marie LES PERIPETIES DE JASON SONT L’INVENTION DES DIEUX POUR
Christine Questerbert emprunte cette
voie : le premier plan, amusant, avec larbre COMBATTRE LEUR ENNUI ET SE DIVERTIR. AINSI DU SPECTATEUR
généalogique, les contrastes de couleurs
vives, le vérisme sur le détail ou méme DEVANT SON ECRAN COMME ZEUS EN L’OLYMPE.
usage dosé de la musique comme point
sonore et non comme ligne d’accompa- qu'elle était composée par Bernard Herr- pour soutenir de ses épaules les roches
gnement. C’est ce qui fait le prix du film. mann. Mais revoir ce genre de films liés broyeuses sur le point de détruire le bateau
Malgré tout, La Chambre obscure ne crée pas de maniére indéfectible a l’enfance (avec Le du héros. Pour lui permettre de croire en
un climat d’étrangeté. Une certaine timi- Voyage fantastique ou Voyage au centre du l’épopée de Jason, le dispositif du film, d’une
dité ’'empéche d’imposer un style fort. On monde), c’est se rendre compte qu’un humi- beauté toute naive, place son spectateur du
aimerait plus de distance — un écart — pour liant cdté kitsch, dont on sait qu’il peut abi- coté de Zeus et de Héra : ces derniers, en
que ce film soit entiérement réussi. m mer les plus vieux souvenirs, les a transfor- effet, observent les héros au travers d’une
més en petites curiosités pour cinéphiles surface liquide, évidemment représentation
LA CHAMBRE OBSCURE avides de nanars. C’est encore s’apercevoir, de l’écran pour nous. Dans le film, il y a une
France, 2000 comme si on ne le savait pas déja assez, que sorte de distance ironique : regarder au tra-
Réalisation : Marie Christine Questerbert. V'innocence, qui elle seule nous avait vers d’un écran les péripéties de Jason
Scénario : Marie Christine Questerbert, permis d’étre enchantés devant ces films, comme pour rappeler que tout ceci n’est
avec la participation de Danielle Dubroux. s’est belle et bien envolée. S’ils font un peu qu’au mieux invention des dieux pour
Interprétation: — Caroline Ducey, Melvil Poupaud, sourire et ne sont plus aussi impressionnants combattre leur ennui et les divertir, 4 ’ins-
Mathieu Demy, Sylvie Testud, Jackie Berroyer, qu’a l’époque of I’on découvrait leurs aven- tar du spectateur. Mais il y a en méme temps
Hugues Quester, Edith Scob, Pierre Baillot. tures, Jason et ses argonautes, resurgissant de la naiveté de croire que le jeune spectateur,
Images : Emmanule Machuel. trés loin, ont pourtant encore deux ou trois parce qu’il est du cdté des dieux, pourra
Montage : Catherine Quesemand. belles choses a dire. partager leur excitation. Et, d’ailleurs, la
Décors : Laurent Allaire. D’abord parce que la capacité 4 faire magie opére souvent grace a de stupéfiants
Production : Patrick Dumont. croire en ces mythes est au centre d’un film effets spéciaux.
Distribution: __Les Films du Paradoxe. qui, de maniére presque scolaire, raconte Car si Jason et les Argonautes est un film
Durée : 1h47 simplement mais sans les simplifier (mieux réalisé par Don Chaffey, c’est surtout de Ray
Sortie : le 29 novembre vaut étre muni d’un Que sais-je sur la Harryhausen dont il convient de se rap- >

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 81


CAHIER CRITIQUE

» peler. Son réel génie de l’animation et de


la création d’effets spéciaux en trois dimen-
sions, plutét révolutionnaires a l’époque,
comble l’absence presque totale de mise en
scéne. Ces effets spéciaux ont non seule-
ment ce je-ne-sais-quoi de grace et de poé-
sie qui assurent au film sa pérennité, et sont
également d’une étonnante modernité. Des
cinéastes ne cessent aujourd’hui de citer son
art, comme par exemple Joe Dante, dont les
gorgonites de Small Soldiers sont les des-
cendants des créatures de Ray Harryhau-
sen, ou encore Paul Verhoeven (et son Star-
ship Troppers). Si ces cinéastes, dont on
connait l’ironie iconoclaste, rendent hom-
mage 4 Harryhausen, c’est aussi pour dire a
quel point, en ces temps oti désormais tout
est possible, son inventivité, qui parait pour-
tant bien dérisoire et datée aujourd’hui, pro-
vient d’une époque ot |’animation de
monstres provoquait un effet de sidération
immédiate. Plus généralement, ces effets spé-
ciaux établissent un lien idéal entre les vieux
films des années 30 comme King Kong et
les effets numériques actuels. On retrouve
cette opposition chére a Jack Arnold et
Ernest Schoedsack entre l’infiniment grand
et le petit, avec les géants Talos et Triton
se dressant face aux minuscules argonautes.
Sans oublier I’érotisme qui en résulte, sur-
tout dans l’apparition troublante de Tri- Il était une fois en Chine 111 de Tsu1 Hark
ton vétu d’une tunique 4 l’instar des héros,
dans une scéne toujours aussi sublime et

Orient express
bluffante.
Mais ce qui est surtout surprenant, c’est
la maniére dont Harryhausen anticipe des
motifs qui réapparaitront bien plus tard avec,
par exemple, invention du morphing. Ainsi,
les pas mécaniques de Talos et son indes-
tructibilité semblent annoncer l’invention par JEAN-SEBASTIEN CHAUVIN
du T. 1000 de Terminator. Ou encore le
questionnement sur l’opposition entre I’hu-
main et l’inhumain dans les effets spéciaux n 1990 sort Il était une fois le tournoi du lion organisé par l’impéra-
avec l’animation des squelettes. Grace 4 ce en Chine, un film de Tsui trice, alors que dans le méme temps, des
géant de l’animation, Jason et les Argonautes Hark qui allait réactiver le diplomates russes fomentent un complot.
méritent toujours autant le détour. Et personnage de Wong Fei- Ce que pratique Tsui Hark, c’est une véri-
méme, pourquoi pas, on pourra encore faire hung, personnage mythique table mise en action de ce scénario roma-
comme si on avait peur. m du cinéma cantonais (mais nesque. Le Tournoi du lion est en effet un film
ayant réellement existé), descendant de la daction dans lequel les combats sont sou-
JASON ET LES ARGONAUTES lignée des maitres Shaolin, tombé en désué- mis a des chorégraphies trés inventives, et
Grande-Bretagne, 1963 tude aprés les innombrables films qui lui plus seulement un film historique aux
Réalisation : Don Chaffey furent consacrés dans les années 50. Wong prétentions politiques.
Effets spéciaux: Ray Harryhausen Fei-hung est une sorte de héros national, et Ce cinéaste a toujours été d’une grande
Seénario : Beverly Cross et Jan Read la série orchestrée par Tsui Hark, cinéaste générosité, si bien que chaque trouvaille
Directeur de la photographie : Wilkie Cooper de Hong Kong incroyablement prolixe, semble un cadeau offert au spectateur. De
Musique : Bernard Herrmann reprit le flambeau de ce personnage qu’il méme, il fait preuve d’une boulimie invrai-
Interprétation: Todd Armstrong, Nancy Kovack, fait évoluer dans un univers ot se croisent semblable. L’action a beau étre dans le cadre,
Honor Blackman tradition et modernité (le train a vapeur, elle semble toujours vouloir le déborder.
Production : Charles H. Schneer et Ray Harryhausen la photo, le cinéma), Orient et Occident, C'est particuliérement vrai des combats de
pour la Columbia passé et avenir. Dans le troisiéme épisode, groupes, pour lesquels Tsui Hark a une
Distribution : Carlotta Films un scénario romanesque fait se confronter appétence particuliére, et dont l’illustration
Durée : 1h44 Wong Fei-hung et la belle tante Yee 4 une la plus évidente serait l’ultime scéne de
En salles: le 6 décembre équipe malhonnéte concourant pour combat ot les concurrents s’affrontent sur

82 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


CARTER CRITI Que

Tsui Hark réacitve la saga


de Wong Feihung,
héros national chinois.

phiques se fait souvent de fagon pragma- et Tante Yee semblent actionner le récit sans
tique, les quelques ralentis qui jalonnent les jamais provoquer une dilatation temporelle
scénes de combats participant davantage (le temps des amoureux, différent du temps
d'une décomposition de l’action dans un de l’action combative et des négociations
souci de clarté, que d’une immersion dans politiques), une pause dans le mouvement
quelque chose de plus atmosphérique (et du film. Si le montage se fait moins haché
conférant ainsi 4 la scéne lyrisme et mélan- et la caméra plus statique, le cinéma de Tsui
colie). En ce sens, Tsui Hark est peut-étre Hark, dans ces moments-la, s’éloigne consi-
moins « artiste » que d’autres cinéastes de dérablement des canons du genre, ne se lais-
Hong Kong, Tout en étant un génial inven- sant jamais emporter par une rupture
teur de formes, il accorde moins d’impor- contemplative, un souffle romantique pure-
tance au rendu graphique et sensoriel des ment cinématographique (ce qui ne l’em-
images qu’a l’efficacité cinétique de leur péche nullement d’étre un grand roman-
enchainement (mais il y a des exceptions tique, simplement c’est moins dans la
dans son ceuvre, comme The Blade, ot il se rythmique que dans le choix de ses thémes
laisse aller 4 ses « hallucinations », littéra- ou le jeu des comédiens que son cinéma
lement possédé par son sujet). Cet emploi laisse émerger cet état). Ce sur quoi repose
« concret » des codes cinématographiques le troisiéme épisode de la série Il était une
se retrouve également dans l’usage qu’il fait fois en Chine sera par ailleurs radicalisé avec
des décors. Qu’un morceau de bois,un bol, Yincroyable Piége a Hong Kong, réalisé pour
une corde, une échelle, un mur se trouvent la Columbia avec Jean-Claude Vandamme,
dans le champ et ils servent immédiatement dans lequel les pauses sont inexistantes, ot
l'action submerge tout, jusqu’aux person-
nages, la romance ayant purement et sim-
TOUT VA TRES VITE CHEZ TsuI Hark, CINEASTE GENEREUX plement disparu.
Dans ce Tournoi du lion, on trouve une
ET BOULIMIQUE. Les SCENES DE COMBATS DE GROUPE, SATUREES belle idée révélatrice du cinéma de Tsui
Hark. Lors d’une répétition du tournoi dans
DE DETAILS, S ENCHAINENT SUR UN RYTHME EFERENE. les rues de la ville, Tante Yee perd sa caméra
dans la foule. Avant qu’elle ne la retrouve,
des pétards viennent s’enrouler autour de
une immense construction de bambous. Le de support au combat, dans un mouvement la caméra, activant la manivelle qui s’em-
cadre est souvent saturé d’une infinité de dune grande générosité ott Tsui Hark ne balle sous l’effet des explosions. Le mou-
détails et de mouvements, |’action princi- regarde pas a la dépense (d’énergie). Les vement de la manivelle, c’est un peu celui
pale obturée, brouillée par la profusion (de décors n’ont pas (ou peu) de fonction sym- du cinéma de Tsui Hark : belle image
gestes, de couleurs, de plans). D’ou l’im- bolique, comme chez King Hu, mais sont conjuguant action et explosions, qui tient
portance que tient le son (dans le cinéma utilisés pour ce qu’ils contiennent de pos- autant de la féte foraine que de la magie
de Hong Kong en général et chez Tsui sibilités pratiques et ludiques (Jet Lee grim- cinétique, l’essence méme de cette série. @
Hark en particulier) qui, 4 l’inverse de pant et avancant sur les tétes de ses adver- Il était une fois en Chine IIL, IV,V; VI, en salles depuis
l'image, a tendance a ramasser l’action vers saires pour échapper 4 une embuscade). le 8 novembre.
Y'intérieur du cadre, nous permettant de Une autre particularité de son cinéma, Il était une fois en Chine I, II sont disponibles chez HK
Vidéo.
savoir quand le coup a porté. Dans le pre- c’est son rythme effréné. La fiction, chez On pourra également se reporter 4 I’excellent dossier
mier épisode de la série, lors d’une scéne lui, avance toujours d’un seul jet, en une consacré par HK Magazine a la figure légendaire
d’affrontement, un personnage demande : sorte de rythmique unique, n’enregistrant Wong Fei-hung dans son numéro 6 de mars 1998.
« Qui m’a frappé ? ». C’est assez sympto- que rarement l’alternance de différentes
matique de ces combats de groupes ot vélocités. Bien sir, comme dans toute fic- IL ETAIT UNE FOIS EN CHINE III,
les coups sont noyés dans le nombre. Ici, tion traditionnelle, on trouve des moments LE TOURNO! DU LION
le cadre se fait toujours au risque de de creux ou des charniéres narratives qui Hong Kong, 1993
l'incompréhension visuelle, méme si, chez ne sont plus seulement motivés par l’action Réalisation : Tsui Hark
Tsui Hark, on ne se laisse pas griser par la pure. Mais tout, chez Tsui Hark,va trés vite, Scénario : Tsui Hark, Cheung Tan
profusion et I’abstraction (a la difference du le moindre composant étant soumis a cet Interprétation: Jet Lee, Rosamund Kwan, Maw Mok,
cinéma de Woo par exemple).Au contraire, impératif de rapidité. Ce flux tendu et direct Hung Yan-yan
notre ceil est soumis en permanence a une ne vient d’ailleurs pas du scénario, mais est Montage : Mak Chi-sin
attention soutenue. Pas question de se lais- entiérement dicté par la mise en scéne qui Production : Raymond Chow
ser aller a la réverie stylistique que peuvent accumule les péripéties sans laisser au spec- Distribution : Metropolitan Films Export
provoquer les gunfights ralentis de John Woo. tateur le temps de souffler. Ainsi, méme les Durée : 1h45
Vutilisation des procédés cinématogra- scénes de romance entre Wong Fei-hung Ensalles : depuis le 8 novembre

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 83


CAHIER

toupet de vous filer une bonne annés dans l’univers du cinéma et


Appassionate migraine, avec ses effets flash qui des effets numériques, comme
apparaissent tous les dixiémes de sont incongrus Natacha et Boris
de Tontno DE BERNARDI seconde. Eh les gars, le cinéma et leur look d’espions soviétiques z
Italie, 2000. Avec Anna Bonaiuto, Inés de Medeiros, laia d'action, c’est sérieux ! dans le monde de I’aprés-Guerre $
5
Forte, Carlo Cecchi. En salles le 6 décembre. Jéréme Larcher froide. z|
2
est 4 craindre, Appassionate Il n’y a rien de plus pitoyable et
(cnet pas le film qui fera de plus touchant que de les voir ES5
Fi
décoller la carriére de Les Aventures tous se débattre naivement pour 4
Tonino De Bernardi, débutée il nous rendre crédibles leurs péri- F]

y a déja vingt ans. Reconnaissons de Rocky et Bullwinkle péties.


a
au cinéaste italien de n’avoir pas Jean-Sébastien Chauvin
abandonné le désir d’innovation. de Des McANurF
Appassionate déambule curieuse- Etats-Unis, 2000. Avec René Russo, Jason Alexander, Black and White
ment entre la comédie musicale Robert De Niro. En salles le 22 novembre. Billy Elliott
(tendance airs de rue) et On vant d’étre des héros de James ToBack
connait la chanson. A de cinéma, Rocky I’écu- de STEPHEN DaLpry Etats-Unis, 2000. Avec Scott Caan, Robert DowneyJr, Stacy
Ainsi que le rappelle un récurrent reuil volant et Bullwinkle Grande-Bretagne, 2000. Avec Jamie Bell, Gary Lewis, Edwards, Claudia Schiffer, Brooke Shield. En salles depuis
rideau rouge 4 l’avant-plan, Yélan étaient les personnages Jamie Draven, Julie Walters. En salles le 20 décembre. le 29 novembre.
ouvrant ou fermant les s¢quences, une série télévisée d’animation ~ tephen Daldry est un 7 lack and White apparait
et la présence a l'image des musi- des années 60, dans laquelle ils S cinéaste lucide. I] n’ignore B comme une figure
ciens suivant les personnages, étaient invariablement la cible pas qu’en Angleterre, le L dévoyée des films 4 thése
toute séquence est mélodrame, @un dictateur du nom de Fear- rock a su autrefois étre immédiat des années 50 puis, dans les années
c’est-d-dire drame chanté des sen- less Leader (De Niro au cinéma) et politique 1a of son cinéma n’a 70, de ce qu’on a appelé les
timents et de l’amour malheu- et de ses acolytes espions, Boris et en partie rien vu et filmé. Son fictions de gauche. Le récit et la
reux, décu, meurtrier. Ajoutez a Natacha. En les extirpant de leur premier film, Billy Elliott, ne mise en scéne y sont exclusive-
cela que plusieurs histoires s’en- univers, Hollywood accouche cherche pas 4 feindre de combler ment soumis a une volonté de
tremélent (dont une en noir et dun produit a la fois consternant ce retard, préférant laisser démonstration qui interdit aux
blanc), sans lien trés précis entre et sympathique, sorte de collage entendre quelques vieux tubes personnages toute velléité de
elles si ce n’est une analogie un raté entre l’animation et le réel, des Clash qui évoquent bien libre-arbitre. James Toback
peu lache, et vous obtiendrez les années 60 et le monde actuel, mieux les manifestations démontre, au lieu de montrer,
facilment un film, issu d’expé- le cinéma et la télévision. ouvriéres du début des années 80 dénonce, au lieu d’énoncer, les
riences narratives sympathiques Malgré les progrés de I’animation que les reconstitutions. Les gréves formes d’identification a des
et malgré tout un peu datées, 3D, les personnages animés pei- sont ici filmées de loin, comme modéles qui poussent les Noirs
notamment du fait d’un usage nent en effet 4 s"harmoniser avec toile de fond 4 un mélodrame qui a vouloir devenir Blancs (le rap
redondant des procédés de dis- lenvironnement physique qui les raconte l’histoire d’un enfant, fils et le basket comme moyen d’as-
tanciation. Surtout, le récit n’y entoure. De méme, inlassable- de mineur qui, parce qu’il préfére cension sociale) et les Blancs a
gagne pas en force, au contraire, ment, Boris et Natacha s’achar- la danse 4 la boxe, rentre en conflit vouloir devenir Noirs (la fascina-
ni les personnages en consistance. nent a vivre, 4 penser, a se mou- avec sa famille. On attend Daldry tion pour le mode de vie noir
Le spectateur devient le simple voir comme dans l’univers d’un au tournant avant de s’apercevoir comme contestation des origines
témoin de la soi-disant origina- cartoon des années 60. C’est la que lucidité ou pas, il est difficile blanches).
lité du film. Heureusement que part la plus étrange de ce road de se débarrasser des gros sabots. De maniére quasi-statistique, le
les chansons font passer le temps. movie loufoque, dévitalisé et Car, de toute fagon, le cinéaste ne film décline toutes les combinai-
Stéphane Bouquet vieillot : cette impression de flot- sait pas filmer le travail, méme sons possibles d’association raciale
tement et de porte-a-faux qui quand il s’agit des progrés d’un et sexuelle sur lesquelles il porte
fait des personnages de parfaits danseur — le jeune Billy devenant un jugement quelque peu dou-
LArt de la guerre ratés, comme s'il manquait un surdoué en quelques teux. Elément déclencheur, une
quelque chose qui les arrime aux séquences 4 peine. D’autant que intrigue policiére met en branle
de Curistian Ducuay années 90, les laissant seuls dans la mise en scéne use d’effets pom- un mécanisme inéluctable qui va
Etats-Unis, 2000. Avec Wesley Snipes, Ann Archer, Donald une fiction qui leur est étrangére. piers, comme le montage alter- entrainer meurtre, reniement des
Sutherland. En salles depuis le 15 novembre. Tout fonctionne comme si a nant scénes de danse et quotidien origines, trahisons en amitié et en
l est des navets américains qui chaque blague volontairement des ouvriers, dont méme Alan amour.
[sore ici directement en ratée de Bullwinkle ou du couple Parker se méfierait. Le brusque revirement final des
vidéo, et d’autres non. C’est Natacha-Boris, il manquait les Quand l’un des enjeux du film personnages remet tout le monde
comme ¢a. Mal filmé, monté en rires préenregistrés de ces séries étant par ailleurs de savoir qu’un a sa place ; celle que chacun doit
dépit du bon sens, éclairé comme télévisées qui débitent des gags danseur n’est pas forcément pédé, occuper de par sa race, sa sexua-
dans un aquarium, pompé par un absolument pas dréles 4 la pelle. on se dit que décidément le lité, son éducation et son milieu.
tacheron sur a peu prés tout ce qui Ces rires qui, telle une gelée cinéma anglais a du retard sur tous Crest ce que le réalisateur de Black
se fait, des derniers James Bond atmosphérique, permettent de lier les sujets et qu’il lui faudrait and White appelle « étre soi-
a Ennemi d’Etat de Tony Scott, les différentes parties d’un édifice tout de méme un minimum de méme ».
joué par un Wesley Snipes tou- souvent brinquebalant, font ici subtilité pour toucher nos coeurs Nicolas Azalbert
jours aussi cool mais en roue libre, défaut. Rocky et Bullwinkle sont dartichaut.
L’Art de la guerre a de surcroit le de vrais orphelins, perdus et sur- joie

84 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


CAHIER Que

pects), du renversement victime- d'une caméra portée, sans excés niques que leurs emballantes
The Birdwatcher meurtrier (Seven) 4 'inclusion, au ni distance critique, optant pour aventures de Wallace et Gromit.
sein du film, de son propre mer- une voie médiane un peu terne. Le projet semblait aberrant, le
de GaprieL AUER chandising (Jurassic Park), on trouve Quant 4 la critique, elle est la plu- résultat ne l’est pas assez. Tout ce
(UEgaré d’Amérique) ici une sorte de best of de cette part du temps dévolue a des dia- qui tient ici de la parodie du film
France-Portugal, 2000. Avec Thom Hoffman et Ines de nouvelle cinéphilie qui n’aime logues trop explicatifs pour de prison (et d’évasion) se révéle
Medeiros. En salles le 20 décembre 2000. rien tant que le spectacle de la emporter d’adhésion. —_J.-S. C. lourd et emprunté. Et la fable
ualité plutét rare pour une manipulation. Le résultat n’est caquetante sur l’indispensable
production frangaise, The méme pas effrayant, juste laid. Sous entraide des opprimés (ici : la
Birdwatcher est un vrai thril- prétexte de suivre un groupe de Calle 54 volaille) face aux puissants (le fer-
ler, historique de surcroit, avec ren- curieux venant hanter les lieux de mier et, surtout, sa femme) est
versement et faux coupable. En tournage du cultissime Blair Witch, de FERNANDO TRUEBA épuisante. I] subsiste heureusement
1975, un ornithologue américain, on nage, pendant une heure et Espagne-France, 2000. Avec Paquito d’Rivera, Jerry dans Chicken Run quelque chose
Charles Williamsen (Tom Hoff- demie, dans de la bouillie new age Gonzales, Michel Camilo, Tito Puente. de l’esprit de Wallace et Gromit :
man), vient étudier les oiseaux au aux prétentions schizophréniques. Sortie le 13 décembre. des gags muets qui relévent du pur
Pays basque.A son arrivée 4 l’aé- Mais que sont devenues les peurs alle 54 est une comédie burlesque, la capacité de créer un
roport, il croise Miranda Fernan- dantan ? PB. C musicale sans comédiens monde joyeusement méchant 4
dez (Ines de Medeiros), fille d’un ni danseurs. Les seules partir de presque rien et des
haut dignitaire franquiste attendu stars sont les musiciens, de grands séquences qui, telle celle ot les
pour une partie de chasse. Ils sont Bronx-Barbes noms du latino-jazz. Aprés une poules s’entrainent au vol, retrou-
attirés l’un par l’autre mais la res- bréve présentation biographique, vent un réel pouvoir de sidéra-
semblance de Williamsen avec un d@EIANE DE Latour tournée en vidéo sur leur lieu de tion. C’est toujours du bricolage
terroriste basque, disparu dans un France, 2000. Avec Antony Koulehi Diate, Loss Syila vie respectif (Espagne, Cuba, que nait I’émerveillement. C’était
attentat, souléve la méfiance de Ousseni, Edwige Dogo. En salles depuis le 22 novembre. Etats-Unis), chacun interpréte, a la régle, sujets et mode de fabri-
leur entourage. Gabriel Auer joue ronx-Barbes est une sorte de tour de rdle, un morceau sur un cation confondus, de Wallace et
ici assez remarquablement de la Bien naive (au sens plateau de studio monochrome, Gromit. Cela reste vrai dans Chic-
mécanique du soupgon en un lieu noble), qui décrit le quo- changeant de couleur 4 chaque ken Run. art délirant de logique
unique (un hdétel de montagne) tidien de jeunes délinquants d’un nouvel invité. Les numéros s’en- de Nick Park et Peter Lord est en
pour établir une atmosphére ghetto, quelque part en Afrique. chainent, tantdét festifs, tantdét voie de normalisation. Par chance,
étrange de huis clos alpin. Il y a Ce qui ne convainc pas dans le graves, sans que la mise en scéne il a encore de beaux restes.
du Mais qui a tué Harry ? dans son film, c’est l’allégeance faite 4 un de Fernando Trueba n’arrive 4 Erwan Higuinen
film. Hélas, histoire d’amour récit trés écrit, qui cohabite mal leur constituer des univers spé-
entre Charles et Miranda est loin avec l’aspect pris sur le vif de son cifiques. Tous sont coulés dans le
d’étre aussi aboutie. Tom Hoffman filmage. Bronx-Barbes a tout de ces méme moule mouvant (plan
a beau étre excellent, ce n’est pas fictions pleines qui, se voulant réa- d’ensemble valorisant la relation
© FILM DISTRIBUTORS INTERNATIONAL

Cary Grant et son personnage listes dans leur mise en images, des musiciens entre eux, plans de
manque de grace et d’humour. débordent de péripéties, de mou- détail soulignant l’agilité des mains
Un peu trop empesé pour vrai- vements. La fiction est le grand de l’artiste). Seule se dégage la
ment décoller, The Birdwatcher est théme du film. Les personnages se photogénie de certains, leur capa-
une promesse a demi-tenue. construisent leur propre fiction, cité personnelle 4 occuper une
Patrice Blouin au travers de surnoms évocateurs scéne. Tito Puente est un showman
que chacun se choisit (Nixon, hors pair, un Joe Pesci du Spanish
Scarface,Al Capone, Chirac, Solo Harlem, et Jerry Gonzales, appa- Charlie et ses dréles
Blair Witch 2 du grand B), comme s’ils étaient raissant sur fond rouge, est beau
en lutte contre une réalité qui ne comme le diable en chapeau de dames
de Joz BERLINGER voulait pas d’eux et qu’il fallait feutre. Les autres musiciens, lais-
Etats-Unis, 2000. Avec Jeffrey Donovan, Kim Director, Erica donc bien s’inventer une autre vie sés 4 eux-mémes, font leur travail. de McG
Leerhsen. En salles depuis le 8 novembre, dans le ghetto, dans un clan, avec Ils captivent l’oreille sans saisir le (Charlie's Angels)
In’y a pas que le récent Scary ce qu'elle suppose de fantasmes et regard. EB. Etats-Unis, 2000. Avec Cameron Diaz, Drew Barrymore,
Movie qui fasse dans la com- d’aveuglement. De méme, Eliane Lucy Liu, Bill Murray. En salles depuis le 22 novembre.
pilation. C’est I’ensemble du de Latour ne cherche jamais a n cinéaste sans nom, une
genre (le film d’horreur pour évacuer la maladresse de ses Chicken Run série trop connue: le
gentils adolescents) qui est en comédiens, des amateurs recrutés mélange de Charlie et ses
passe de devenir le lieu de l’auto- sur place a qui elle demande de de Nick Park et Perer Lorp dréles de dames est assez imper-
référence permanente.A ce jeu de jouer et non plus d’étre, a la diffe- Etats-Unis/Grande-Bretagne/France, 2000. En salles sonnel pour se permettre tout,
petit malin, Blair Witch 2 est en rence de ces fictions véristes qui le 13 décembre. assez intelligent pour ne jamais
bonne position pour remporter la sévissent un peu partout. Par ce omme La Grande Eva- sombrer. Subtil aussi, dans sa
redoublement du jeu (des per-
« & : :
sion, mais avec des maniére de rassembler la vulgarité
palme. Mieux qu’un simple sequel,
il complique 4 loisir l’équation de sonnages, des acteurs), Bronx- poules » :’est ainsi que, porno dans l’air du temps et ses
base du premier épisode (faux Barbes atteint parfois une forme de dans la presse, Nick Park et Peter signes avant-coureurs qui rodent
documentaire ou vraie fiction ?). vérité. Dommage alors qu’Eliane Lord présentaient il y a quelques depuis les années 70. Il n’est
De la mise en abyme (Scream) au de Latour ait choisi une imagerie mois Chicken Run, film d’anima- méme question que de cela. De
flash-back mensonger (Usual Sus- réaliste, suivant les personnages tion réalisé avec les mémes tech- signes. Pour un film deleuzien »

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


CAHIER c Roi halonie

» version pauvre, entre James film plait pour cet aveu qui est symboliquement comme des
Bond pour les girls et Matrix pour aussi une profession de foi. Au pierres attaquées par les lichens.
les miroirs. C’est un karaoké bout de cet autoportrait de Leur versant animal se révéle 4
sonore (50 chansons au moins, l’amuseur en voleur honnéte mesure qu’ils vivent au rythme
vieilles et neuves, dans la BO, soit affleure quelque chose comme exigeant de la nature, s’endorment
deux ou trois par scéne) et visuel, une éthique de cinéaste d’aprés mal, se réveillent ensablés. Entre-
ot publicité, film d’action, clip, le cinéma qu’il aime. La pire temps, la question de ce qui tra-
avant-garde féministe trouvent faute de gout serait d’oublier verse un plan, un film, un désert,
miraculeusement leur place. On que son butin vient d’ailleurs. un homme — une pensée ou une
y voit trois actrices fofolles et iro- Woody Allen ne la commettra sensation par exemple — n’est pas
niques perdues dans les studios de Escrocs mais pas trop pas. E. H. vraiment posée.
Hong Kong et de Hollywood Inexplicablement, merveilleuse-
(cété cinéma, télé, série Z). de Woopy ALLEN ment, les animaux de Freedom
Aucune trace du second degré (Small Time Crooks) Freedom accédent au statut de personnages.
idiot qui caractérise les films 4 la Etats-Unis, 2000. Avec Woody Allen, Tracey Ullman, Elaine Pas les humains, qui pourtant leur
mode. Bravo donc 4 l’inconnu May, Hugh Grant. En salles le 6 décembre. de SHaruNAS BarRTAS ressemblent. Peut-étre Bartas ne
McG, esthéte incohérent et gla- ile cinéma de Woody Allen France-Lituanie-Portugal, 2000. Avec Valentinas sait-il que faire des acteurs, et n’est
mour qui cherche innocemment Sree un charme indé- Masalskis, Fatima Ennaflaoui, Axel Neuman. En salles capable de voir que les paysages
a nous faire danser par les yeux. niable, c’est qu’il filme |e 13 décembre. et les formes qui ne pensent pas.
Olivier Joyard comme il joue de la clarinette : rois personnages, puis deux. Tant qu’il refusera de creuser ce
avec l’application génée de ceux La nuit, puis le soleil. Un puits sans fin qui est le fondement
qui doutent d’étre vraiment 4 désert. Faut-il le contem- méme de son regard, tant qu’il
Djib leur place, qui rejouent les stan- pler ? Est-ce encore une activité n’aura pas la cruauté (ou I’en-
dards en blaguant, pris en tenaille humaine ? D’ailleurs, qu’est-ce fance) de laisser son cinéma se
de Jean OpouTan entre leur amour des originaux qu’une activité humaine ? Du faire entiérement traverser par des
France, 2000. Avec Max-Edouard Balthazard, Laurentine et la crainte qu’on les trouve sang qui coule, un ceil qui bouge, matiéres rebelles, capables de bra-
Milebo, Jean Odoutan. En salles depuis le 29 novembre. présomptueux. De 1a découle la une parole proférée comme un ler jusqu’a ses visions, de penser a
ans la foulée de son vivacité bancale de ses mélo- cri? Sharunas Bartas passe des leur place, il continuera de filmer,
D Barbecue Pejo béninois, drames entravés, de ses comédies intérieurs bleu nuit de The House, en romantique désolé, l’histoire
Jean Odoutan pose en secrétement criminelles, de son son précédent long-métrage, aux de sa lente asphyxie. oy
banlieue son petit théatre 4 l’'ama- burlesque amoureux. Au vu de étendues du Maroc hors les villes
teurisme rieur, 4 la pédagogie sit- cet Escrocs mais pas trop un peu de Freedom, film d’une grande
com, moins gentillet qu’il n’y poussif, on dira sans doute que ambition, pour se poser les mémes The Grinch
parait. Il y est question, au fil de son cinéma est dans l’impasse. questions. Cinéma 4 idée fixe,
sketches quasi rapés, de la quéte C’est vrai, cela a toujours été donc. Et 4 plan fixes, bien stir, ot de Ron Howarp
menée par le trés jeune Djibril vrai : Woody Allen filme de l’im- les trois corps qui occupent en Etats-Unis, 2000. Avec Jim Carrey, Taylor Momsen, Jeffrey
d'un moyen honnéte de gagner passe — c’est d’ailleurs ce qui fait alternance une petite partie de Tambor, Christine Baranski. En salles le 6 décembre.
sa vie. Au world-cinema folklorique, son prix. Escrocs mais pas trop ne Yimage (lecon de grand angle) et uelques bons petits films
Odoutan oppose un retour 4 la parle que de ¢a. On y voit des les trois quarts du cadre (legon de (Parenthood, Le Journal), et
scéne frondeuse, en gros plan, avec malfrats dont le projet de casse gros plan) se noient dans une surtout une maniére de se
insultes qui se chevauchent, fille échoue. En guise de couverture, vague mais tenace ritournelle de confrénter4 tous les genres, ont
frappée jusqu’au sang et baisers ils avaient ouvert une boutique souffrances. donné illusion que Ron Howard
au miel. Le réve d’Afrique de ses de cookies. La couverture en Trafiquants, évadés de quelque était un honnéte artisan des stu-
personnages, Noirs et Arabes vient 4 tout recouvrir. Succés part, errants, ils n’intéressent qu’as- dios, un Michael Curtiz contem-
réunis non sans heurts, il le réa- éclair, une gigantesque entreprise sez épisodiquement. Mais ils ne porain. I] fallait étre naif pour ne
lise figrement dans ses saynétes nait d’un plan 4 l’autre, présen- sont pas seuls. Des animaux les pas voir qu’il était surtout le plus
villageoises sur le macadam fran- tée dans un reportage télé hila- entourent, que Bartas, mué en grand copieur d’Hollywood,
cilien reconquis. Dans Djib, film rant. L’épouse veut rejoindre la esthéte attentif et vibrant, filme récupérant avec d’autant plus d’ar-
dont il est l’homme-orchestre haute société et se trouve un comme d’intenses révélations. rogance l’univers des autres qu’il
définitif (scénario, réalisation, éducateur pour un remake biaisé Christique envolée de flamants fait mine d’étre son inventeur.
montage, décors, musique...), du Born Yesterday de Cukor. roses traversant le couchant ; pré- Dans The Grinch, par ailleurs un
Odoutan s’est offert avec malice Woody, lui, se lamente. I] voulait cis battements d’ailes de mouettes charmant quoique trés vite lassant
un role d’animateur de quartier devenir riche, mais pour se pré- en escadrille au-dessus d’une conte de Noél, Howard lorgne
a l’exaltation risible. C’est 1a sa lasser : la méme vie, les fins de plage ; difficile croisade d’un lézard cette fois du cété de Tim Burton,
véritable fonction : animateur, il mois difficiles en moins. Le pour avancer, reculer, avancer sur pillant sans vergogne Edward aux
met les choses et les gens en mou- cinéaste prend le parti des petits. la dune ; crabes battant retraite vers mains d’argent et L’Etrange Noél de
vement, les fait danser. Parfois, tout Et se revendique lui-méme petit. la mer. Ces voyages poétiques Monsieur Jack. Howard mimant
s'accélére et c’est la chute. Mais Le triomphe (des cookies ici, de éclairent par l’absurde le versant Burton, c’est un peu comme si
on se reléve et on repart puisque son ceuvre) est un malentendu. sombre du film (les hommes et Lara Fabian cherchait 4 chanter
la caméra tourne encore. Anima- A la réussite entrepreneuriale qui leur existence de cinéma) que comme Billy Holliday, c’est trés
teur, ce n’est pas rien. Et bientot, le propulse dans un monde de Bartas est incapable d’approcher, vite 4 cdté de la plaque, l’4me
Odoutan sera cinéaste. snobs cyniques, il oppose une sinon par d’incertaines prophé- étant finalement ce qui préserve
ELH pratique de truand modeste. Le ties. Ses personnages fonctionnent un style de ses imitateurs. Restent

86 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


CAHIER Que

quelques bons moments car- subtil, construit sur le punch, la


reyens : Jim nous bluffe encore et
toujours, méme quand il est affu-
vulnérabilité et le charme.
Jal SIGNATURE Radio France

blé d’une panoplie de monstre a


poil vert (il joue ici le Grinch,
créature bougonne qui abhorre Lise et André
Noél), s’évertuant malgré cet effa-
cement, A faire reconnaitre sa ges- de Dents Dercourt
tuelle et son comique toujours France 2000. Avec Isabelle Candelier et Michel
aussi implacables. UL: Duchaussoy. En salles depuis le 29 novembre.
u centre de Lise et André,
un personnage féminin
fort aux prises avec la
mort. Voriginalité du récit tient
au renversement du schéma clas-
sique du prétre sauvant la pros-
tituée. La perte de la foi du prétre

CONCEPTION GRAPINGUE « MICHAL BATORY, PHOTOS « © THT SWPA PRESSE / PATRICK ROCHE
que Lise prend en otage, pour
lobliger 4 accomplir un péleri-
nage et conjurer ainsi la mort de
son fils, permet 4 Denis Dercourt
Girlfight d’évoquer, plus que d’introduire,
lunivers de Georges Bernanos.
de Karyn KusaMa Les tourments métaphysiques des
Etats-Unis, 2000. Avec Michelle Rodriguez, Jaime Tirelli, curés de campagne tels que les fil-
Paul Calderon, Santiago Douglas. maient Robert Bresson et Mau-
CAHIERS
En salles depuis le 29 novembre. rice Pialat ne sont ici que simple CINEMA
onne nouvelle, voila un fatigue physique et visage résigné.
bon film indépendant amé- Comme son personnage mascu-
REF. SIG 11002
ricain, qui ne se passe ni a lin, le film se traine sur les routes
Manhattan ni 4 Brooklyn mais de France, enchaine laborieuse-
dans le Queens, un film d’une ment les différentes rencontres
jeune cinéaste qui n’a manifeste- occasionnées par le pélerinage (la
ment pas passé son temps 4 lire mére de Lise dans un asile, l'agres-
Breat Easton Ellis et 4 regarder des sion par de jeunes délinquants, LES GRANDES HEURES INA {RADIO FRANCE
films de Peckinpah, et qui n’au- une restauratrice vietnamienne)
rait pas vendu son 4me pour avoir pour mieux les abandonner aus-
réalisé Reservoir Dogs. Pour son sit6t sur le bas-cété.
premier film, Karyn Kusama colle N. A.
simplement son personnage de
trés prés, avec le plus de justesse
possible. Et ce personnage est pas- Marie-Line
sionnant : Diana est une jeune
lycéenne hargneuse qui ne cesse de MeHp! CHAREF
de se battre, contre ses copines, France, 2000. Avec Muriel Robin, Fejria Deliba,
contre son pére, contre tout le Valérie Stroh. En salles le 20 décembre.
monde. Un jour, elle découvre la e Mehdi Charef, on aime
boxe et Girlfight filme dés lors ses )la précision et la justesse
entrainements, sa hargne d’ap- du regard, qui manque
prendre et sa découverte d’un souvent au cinéma frangais et
monde masculin. Et c’est dans rend ses films d’autant plus atta-
espace étriqué du ring qu’elle chants. Ce préambule n’est pas
tombera amoureuse d’un jeune une simple précaution oratoire Noel
boxeur jusqu’a ce qu’elle se batte car, dans Marie-Line, c’est encore
contre lui pour un match, beau parfois le cas. Seulement, aprés
moment ot les gestes de sport huit ans d’absence derriére la
deviennent érotiques. Diana est caméra, le cinéaste revient avec
une guerriére, et c’est ainsi que un besoin boulimique de dire
Yétonnante Michelle Rodriguez, tout ce qu'il n’a pu filmer pen-
une jeune actrice dont on repar- dant ces années, au point qu’il y RADIO FRANCE, PIECE 1275
116 AVENUE DU PRESIDENT KENNEDY
lera 4 coup sar, l’interprete. Le a beaucoup de maladresses dans
75220 PARIS CEDEX 16 - www.radio-france.fr
film existe, comme on dit, en se son dernier film. Marie-Line
mettant au diapason de son jeu dirige une petite équipe de net-»
harmonia mundi BW | Giz SIGNATURE
CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 87
CAHIER CIR avenue

»toyage dans un supermarché, tude des femmes, des conditions


avec des jeunes femmes qui sont de travail, et d’autres choses U’Obscénité et la Fureur LOmbre du vampire
pour la plupart des émigrées sans encore, le film de Charef se perd
papiers. D’abord plutét antipa- en route et devient par moments (La Véritable Histoire de E. Exias MERIGE
thique et ne faisant preuve d’au- aussi irritant et simpliste qu’un (Shadow of the Vampire)
cune concession a l’égard d’au- film anglais. yi. des Sex Pistols) Etats-Unis. 2000. Avec John Malkovich, Willem Dafoe,
trui, Marie-Line, étant obligée Catherine McCormack, Udo Kier. En salles depuis
dappartenir a l’extréme-droite de JULIEN TEMPLE le 29 novembre.
pour pouvoir décrocher ce travail, Nationale 7 (The Filth and the Fury) ilm curieux, vaguement
se rangera ensuite du cété de ces Grande-Bretagne, 2000. Avec les Sex Pistols : Paul Cook, F inutile mais pas inintéres-
jeunes femmes, trouvant en elles de JEAN-PIERRE SINAPI Steve Jones, Glen Matlock, Johnny Rotten, Sid Vicious. sant, L’Ombre du vampire
un écho 4 sa propre vie. Le France, 2000. Avec Nadia Kaci, Olivier Gourmet, En salles le 15 novembre. propose une biographie fictive
cinéaste parvient parfois a affron- Lionel Abelanski, Said Taghmaoui, Chantal Neuwirth. ingt ans aprés la fiction- de Murnau sur le tournage de
ter de face ce sujet fort. Quelques En salles
le 6 décembre. \ / documentaire, The Great Nosferatu.
scénes émeuvent (V’arrestation prés ationale 7 nous conte I’his- Rock’n’Roll Swindle, Son acteur incontrélable, Max
d'un square d’un couple de clan- Nee de René, un myo- Julien Temple en réalise le Schreck, vanté pour sa pratique
destins, avec la main de Marie- pathe de cinquante ans, contre-champ: un film qui stanislavskienne, s’y révéle un
Line sur la bouche des enfants taciturne et irritable, vivant dans dépoussiére le mythique groupe authentique vampire. Sauf que le
pour les empécher de crier). Sur- un centre pour handicapés punk des Sex Pistols. L’Obscénité vampire ultime, c’est bien str le
tout, la vision du travail est trés moteurs. René désire faire et la Fureur est une réussite cinéaste, qui en profite.
convaincante : les scénes nocturnes l'amour avec une femme avant majeure du documentaire sur un Face 4 ses autres interpretes, il crie
dans le supermarché, les trajets que que la maladie ne l’emporte. groupe et trace un portrait juste ses instructions en direct, dont l’ef-
fait Marie-Line pour aller cher- Il se confie a Julie, jeune éduca- de l’Angleterre de la fin des fet sera fixé sur pellicule : ce sont
cher ses employées ; dans ces trice qui, faisant fi des régles du années 70. : les meilleurs moments de L’Ombre
moments, Charef, presque cinéaste centre, l’emméne voir des pros- Parce que l’histoire des Sex Pis- du vampire, alors attentif 4 la nais-
d'action, fait preuve d’un sens trés tituées aux abords de la natio- tols, plus peut-étre que nul autre sance des gestes.
sir du découpage. Mais beaucoup nale 7. Le film évite l’écueil du groupe, est l’histoire de leur Avec son acteur-vampire, nul
de choses agacent : la maniére de voyeurisme... pour véhiculer un époque, il fallait une plongée dans besoin d’indications : il suffit d’en-
sacrifier les personnages secon- humanisme bon teint et propret, cet univers esthétique et politique registrer puisque Max Schreck est
daires au profit de celui de Marie- qui ne prend jamais le risque du pour saisir leur charge incen- déja un monstre. Et si c’était vrai ?
Line — un gage 4 la présence de corps. Le sentiment physique de diaire. Des images du groupe sont Et si ¢a n’avait aucune impor-
Muriel Robin, par ailleurs lamour est reclus dans le hors- montées avec un matériel vidéo tance ? Making of révisionniste,
convaincante ? —, la facon de faire champ. Sinapi reste dans une pose hétéroclite des années 70 : bul- L’Ombre du vampire patit de ses
endosser sans nuance la mons- anarchisante un peu dépassée, ren- letins d’information et de météo, retours incessants 4 son concept
truosité au seul directeur du voyant dos a dos ses personnages publicités, séries. . Temple retrace bétement malin. Revoyez Nosfe-
supermarché. Dans Marie-Line, il repoussoirs, le curé et le psy du les rapports houleux des Sex ratu, nous harangue le film en rica-
y a au moins quatre films, et 4 centre, eux qui, manifestement, Pistols avec leur époque. OU nant, tout ce qui s’y passe est réel.
force de vouloir tout dire en n’ont rien compris aux passions Yanarchie n’était pas ’opposée de S’il ment si mal, c’est qu’il ignore
méme temps, de ’ignominie des frustrées de leurs patients. Vordre, mais sa conséquence qu’au fond, il dit vrai.
procédures policiéres, de la soli- Js. Cc. logique. N.A. E.H.

la seule revue de cinéma consacrée a la forme courte

BK
Le magazine du court métrage
vous e"
dit ong
WWwwedeencechi
con

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


CAHIER Que

Il y a quelque chose de noble dans


Partagerait bonheur... ce film, y compris dans ses défauts.
Une longue et calme mise en
de CuEen Kuo-Fu place, ott les scénes s’enchainent
(The Personals) sans hiérarchie, installe avec une
Taiwan, 1999. Avec Rene Liu, Shih-Chieh Chen. En salles justesse confiante une multitude
le 13 décembre. d’humains, un gosse des rues
e cinéma indépendant amé- débrouillard, une voisine de vie
ricain est davantage prévi- légére, un chef religieux fausse-
sible et irritant quand il s’ex- ment débonnaire, une épouse
porte, et plus encore dans le alcoolique délaissée.
cinéma asiatique. Partagerait bon- Atef Hetata creuse son sillon tout
heur...,le quatriéme film de Chen en nuances 4 l’ombre du grand
Kuo-fu, ne se laisse certes pas pié- Chahine (sur un sujet approchant,
ger par l’imitation des maitres les masques protéiformes et dan-
comme Tsai Ming-liang ou Hou gereux du refoulement, Les Portes
Hsiao-hsien, mais il n’en reste pas fermées n’ ont pas le mordant caus- JOKE HISAISHI
moins étonnamment convenu : il tique de Gare centrale), et pousse
raconte la quéte d’une jeune sa chansonnette entétante. Mais
femme qui, ayant passé des petites les glissements progressifs de la
annonces, voit un par un ses pré- folie ne trouvent pas tout 4 fait
tendants. Le film devient alors une
suite de sketches schématiques et
leur place dans l’histoire. Ca
démarre du reste par un réve
WORKS>I
stériles, ot, a force de clichés, (Mohammed, |’ceil soudain mau-
aucun personnage n’existe, et les vais, plante son couteau dans un
dialogues dont il nous abreuve ne oreiller). Sympt6me émouvant du
font jamais preuve du minimum surmoi du film — vouloir frapper
de charme des sitcoms améri- avec une idée forte, connue mais
caines. Le cinéma taiwanais n’est impeccable: c’est a la mort ce)
donc pas forcément toujours inté- qu’aboutissent tous ces regrettables 2EA
xa
ressant. CQFD. JL. chichis religieux avec les femmes. &
Idée qui n’arrive pas 4 réellement s+
infiltrer, pénétrer les personnages =
et histoire. Ee
JOE HISAISHI
Le Roi danse
de Gférarp CorBIAu
France, 2000. Avec Benoit Magimel, Boris Terral,
Teheky Karyo. En salles le 6 décembre.
omme la cour tourne
Les Portes fermées autour de son roi, le
dernier film de Gérard
dArer Herata Corbiau tourne autour de la
France-Egypte, 2000. Avec Ahmed Azmi, Sawsan Badr, musique. Plus du coté de Roger
Mahmoud Hemeida, Manal Afifi. En salles depuis Planchon (Louis, enfant roi) que de
le 29 novembre. Roberto Rossellini (La Prise de
epuis que son pére est pouvoir par Louis XIV), plus du cété
parti, Mohammed est le du scolaire que du pédagogique,
petit homme de sa mére, Le Roi danse compense un récit
74321 74487-2

Fatma. Entre eux deux, c’est une platement chronologique par une
histoire profonde, contrariée, mise en scéne spectaculaire, sur-
cedipe musulman mal résolu qui enchére de moments paroxys-
va tourner vinaigre. Fatma fait des tiques. En ne voulant filmer que
ménages au Caire, chez des bour- des moments musicaux, Corbiau
geois, pour que son fils étudie. Le ne découvre, dans un montage
garcon fragile, en pleine poussée binaire, que des correspondances
de séve, est congédié par un pro- mimétiques entre le son et l'image
fesseur, lequel va s’intéresser de qui en découle. Le film échoue
prés a Fatma, venue rattraper le a coordonner |’enchainement de
coup. Le fanatisme guette, prét a tous les éléments de son scénario
récupérer les Ames désemparées. et a tisser, 4 travers les relations»

CAHIERS DU CINEMA / DEC MBRE 2000 89


CAHIER c RL Taw Ee

»de Louis xiv, de Lully et de Le film ne joue pas les bons également pour cette maniére de plus conservateur de tous est fina-
Moliére, les liens qui unissent le contre les méchants, mais enre- conte moral 4 double tranchant, lement le plus ouvert, le moins
pouvoir et l’art. Avortés et mal fil- gistre avec beaucoup de justesse qui apaise autant qu’il fait froid juge, le plus étonné aussi. Une fois
més, les ballets du roi auraient Vimpunité érigé en systeme. On dans le dos, dont la plus belle terminé, Le Mikado ressemblera
nécessité une plus grande atten- pense parfois au Kids de Larry manifestation est son étonnante bien 4 une opérette de Gilbert et
tion puisque c’est surtout dans Clarks, avec qui Fabrice Genes- scéne finale, loin de l’environne- Sullivan, mais ces petits détails, ces
leur mise en scéne que réside la tal partage une sensibilité, une ment des cités. ise japonaiseries, auront transformé
représentation esthétique d’un approche, mais également une imperceptiblement le décor. Vart
pouvoir par lui-méme. N.A. construction du récit un peu mal- de Mike Leigh est un peu [a : assez
adroite. Le sentiment de déshé- conventionnel, jamais vraiment
rence sociale et l’instinct grégaire sens dessus dessous, et pourtant
La Squale sont autant de symptOmes terri- soumis a un décalage qui modifie
fiants d’un réel par ailleurs sujet trés légérement la convention.
de Fapricr GENESTAL a la douceur (de trés belles scenes jsic
France, 2000. Avec Esse Lawson, Tony Mpoudja, Khered- de drague) et aux résistances
dine Ennasri, Stephanie Jaubert. En salles le 29 novembre. morales (la prise de consciences
remier long-métrage, film
Paw la banlieue davantage
de certains jeunes). De méme, on
ne nous présente pas l’habituelle
he Les Vainqueurs
que film de banlieue, opposition avec la police, figure Topsy-Turvy de JuLian Kemp
La Squale se place résolument du imposée du genre. Les représen- (House !)
cété des filles et s’attaque au tabou tants de l’autorité, 4 commencer de Mixe Leicu Grande-Bretagne, 2000. Avec Kelly Mac Donald, Freddie
du machisme dans les cités. par les péres, y brillent au Grande-Bretagne, 1998, Avec Jim Broadbent, Allan Jones, Mossie Smith, Jason Hugues, Miriam Margolyes. En
Désirée est persuadée d’avoir contraire par leur absence. Alors Corduner, Timothy Spall, Lesley Manville. En salles depuis salles depuis le 8 novembre.
pour pére Souleymane, caid que le regard de Genestal est sans le 29 novembre. mpruntant les mémes che-
légendaire de la cité. Elle ren- jugement ni pose philosophique, opsy- Turvy est une expres- ze que Les Virtuoses ou
contre Toussaint, jeune chef de il est dommage que le film ait sion idiomatique qu’on The Full Monthy, Les Vain-
bande dont elle tombe amou- cette tentation du panel sociolo- pourrait traduire par « sans queurs conte l’histoire édifiante
reuse. Or Toussaint, aussi s¢dui- gique cherchant moins des sin- queue ni téte ». Le terme fut uti- d'un groupe de personnages soli-
sant soit-il, est 4 l’origine d’un gularités que des figures repré- lisé par un journaliste du Times daires triomphant, a leur maniére,
viol collectif d’ une fille de la cité. sentatives. Mais La Squale vaut pour qualifier les ceuvres de Gil- de Vhorreur économique. La
bert et Sullivan, maitres incontes- Scala, fiére batisse ot1 quelques
tés de l’opérette a la fin du x1x* fidéles jouent encore au loto,
siécle outre-Manche. Lorsque le prend l’eau de toutes parts, et
film débute, il se trouve que leur ses employés sont menacés par
derniére piéce, Princesse Ida, est un une décision du conseil munici-
désaveu critique et public. Gilbert pal et par l’arrivée de la plus
peine 4 renouveler ses livrets qui grande salle de Bingo jamais
peu ou prou se ressemblent et construite dans toute I’Angleterre.
Sullivan, lassé, vise la grande Jusqu’au jour ot Linda se
musique. Leur association est préte découvre un don : elle devine les
a capoter lorsque Gilbert visite numéros a l’avance. La lutte sociale
une exposition japonaise a a alors tendance 4 diluer sa vio-
Londres, a partir de laquelle il va lence dans la guimauve d’une fee-
imaginer une nouvelle opérette : rie vieillotte, qui rappelle 4 bien
Le Mikado. Le plus émouvant dans des égards Little Voice, sorti il y a
Topsy- Turvy reste le portrait de plus dun an. Comme si aprés
Gilbert, personnage taciturne et les années Frears-Loach-Leigh,
silencieux qui s’ouvre 4 l’inconnu pleines de noirceur, les cinéastes
en bousculant ses habituels livrets, de la nouvelle génération étaient
double idéal de Mike Leigh qui pris d’un irrépressible besoin de
trouve 1a matiére a une réflexion s’évader, la téte en l’air mais les
sur son art. «Inconnu » est pieds immobilisés par la boue. Il
ailleurs un bien grand mot dans ressort du film une esthétique qui
cette Angleterre au faite de sa ne trouve jamais la note, mal fago-
puissance coloniale, raciste et eth- tée comme son héroine, belle
nocentrée. Dans ce contexte, Gil- jeune fille qui porte des habits
bert parait presque révolutionnaire de vieux, hésitant entre le réel
“ les “Budowitz” et “Kol Simcha” en concert
lorsqu’il demande 4 ses comé- et l'imaginaire sans jamais les
des films, des contes, des rencontres. .. diennes réfractaires de marcher (ré)concilier. Une note que le
du 19 au 31 décembre
dé exactement comme des Japo- cinéaste trouve plus siirement chez
ses acteurs et les personnages qu’ils
Porte Saint-Eustache, Forum
forumdesi mages
des Halles, 75001 Paris /O1 44 76 62 00/ www.forumdesimages.net
naises, et non de jouer un hypo-
thétique fantasme de démarche incarnent.
exotique. Celui qui paraissait le TEC

90 CAHIERS DU CINEMA / DE EMBRE 2000


C Ach
1 ESR Rel
@ UE

Volaverunt Les Yeux fermés


de Bicas Luna d Oxtvier Py
Espagne/France, 1999. Avec Aitana Sanchez-Gijon, France, 2000. Avec Samuel Churin, Olivier Py, Benjamin
Penelope Cruz, Jorge Perugorria, Jordi Molla. Ritter, Eléonore Briganti,
En salles depuis le 22 novembre. En salles le 13 décembre.
a duchesse d’Alba, femme es Yeux fermés appartient a la
cultivée et libérée, a été la collection « petites caméras »
maitresse du Premier minis- /initiée par Arte et restera
tre espagnol et le modéle des deux sans doute I’un des plus réussis
Maja de Goya. Aprés une derniére d'une série par ailleurs trés déce-
réception, elle est retrouvée vante. Filmé en caméra Dv (l’ob-
morte, empoisonnée, au petit jet méme de la série), le film suit
matin. Suicide ou assassinat ? la rencontre nocturne d’ Olivier
Débute alors une enquéte qui, par avec Vincent et de la relation
une série de retours en arriére, d’amour qui se noue lentement
essaye didentifier qui du peintre, entre les deux hommes, entre atta-
de la reine, du Premier ministre chement (de l’un) et fuite (de rodtigue
ou de sa jeune maitresse a pu pro- Yautre). Jean
+P Salles
voquer le tragique incident. Vola- Il y a un certain panache 4 se © .
verunt ressemble 4 ces mauvais mettre ainsi en jeu (Olivier Py y 3 Janvier
best-sellers 4 la Christian-Jaque interpréte son propre role). Sur ce
qui font réver le bourgeois en lui point, le film présente de nom-
offrant suspense et passion en cos- breuses similitudes avec le Scarlet
tumes d’époque. Dans un monde Diva d’ Asia Argento (qui sort le
meilleur, un cinéaste hésiterait 4 24 janvier), dans cette facon de se
se confronter 4 un grand peintre. mettre en scéne avec un aplomb
Il y trouverait l’occasion d’une incroyable, qui frise souvent le
rivalité plus intéressante que les narcissisme pur et simple, et d’en
conflits de cour et autres disputes rajouter dans le glauque « artiste ».
de femmes jalouses. Bigas Luna ne En méme temps, cette fagon de
s’en soucie guére. Son Goya est théatraliser sa vie est soutenue par
un bon bougre, dépassé par les de vraies idées de mise en scéne. international
événements, qui aurait pu tout Le film étant entiérement noc-
aussi bien étre coiffeur ou taxi- turne, les seules lumiéres qui se
dermiste. Sous les lustres et les posent sur les personnages pro-
lambris, c’est la misére cinémato- viennent d’éclairages artificiels,
graphique. PB. celui des réverbéres et des
ampoules électriques, si bien que
la ville devient elle-méme une
Way of the Gun scéne de théatre.
Le réel, soumis 4 la nuit et dénué
de Curis McQuarrigz d’activité humaine, est comme
Etats-Unis, 2000. Avec Ryan Philippe, Benicio del Toro, absent. II n’en reste que les décors,
Juliette Lewis, James Caan. En salles depuis le 6 décembre, que Py magnifie, comme dans
la trés belle scéne de la fontaine
ay of the Gun semble a l’Egyptien, ott les deux hommes
abriter un honnéte film font face a la statue comme devant
noir, sec et ralenti. On un décor symbolique. Ailleurs,
aurait pu estimer sa durée a envi- avec moins de subtilité, Py tente
ron 1 h 15. Mais il est enseveli sous de concilier théatre et cinéma
une avalanche de fusillades 4 peine lorsqu’il situe ses personnages
interrompues par des coups de sur une scéne roulante, méme
théatre méme pas moqueurs. C’est si on retient de la séquence moins
une production indépendante qui ses qualités cinétiques que son évi-
s’étale sur deux longues heures. dente théatralité.
Dans un grand studio, un vrai Ainsi Les Yeux fermés accéde-t-il
producteur expliquant 4 McQuar- au cinéma (par un étonnant tra-
rie qu’il n’était pas Peckinpah, vail sur les corps et les visages
aurait peut-étre tranché dans le notamment) sans renier le théatre, ONS 10 nit Oran: li if ar )

vif. Alors, son film aurait pu son jeu, son espace, ses effets. 15, rue de Saintonge 75003 Paris
prendre forme. E. H. ise Tél 0142747014 Fax 0142747024
kK-films
@ wanadoo.fr
CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 91
un débat avec Labarthe et Francois
Porcile. Le 13, c’est Philippe Sollers qui
rejoindra Labarthe apres Bruno Schulz
Cinémathéque francaise (1988), Sollers, I'isolé absolu (1998) et
Décembre La Poste du Louvre (1985).
La grande rétrospective du mois est Renseignements : 08 36 68 14 07.
consacrée, dans la salle du Palais de
Chaillot, 2 Luchino Visconti (du 6 au 2: Festival des cinémas
31 décembre). Tous les films du grand différents
cinéaste italien sont annoncés, dont Cinéma La Clef- Images d’Ailleurs,
L’Etranger, réalisé en 1967 et invisible 13-17 décembre
depuis, et A la recherche de Tadzio Le collectif Jeune Cinéma, qui organise
(1970), court-métrage vidéo sur les la manifestation, annonce un festival
traces de son jeune interpréte de Mort « exclusivement consacré au cinéma
a Venise. Des Amants diaboliques différent, expérimental, d’avant-garde,
(1943) a L’Innocent (1976), rien ne
manquera : Le Guépard, Rocco et ses
i autre, indépendant, personnel, under-
ground, méme, nouveau, singulier, de
fréres, Senso, Les Nuits blanches, San- création, d'art ». Sélection de 56 films
dra, Violence et passion. et vidéos, carte blanche aux éditions
Dans la salle Grands Boulevards, le Noél Herpe (le 11), Jean-Louis Milesi en poste a Arte. 7 semaines, 7 themes : Re:Voir, 4 la revue Exploding, etc.
cycle dédié aux essentiels Yervant Gia- et Marie Marvier (le 13), Pierre Billard « Cette télévision est la nétre », Renseignements : 01 42 46 54 87;
nikian et Angela Ricci Lucchi s'achéve et Eric Bonnefille (le 15), Raymond Chi- « Figures du pouvoir », « L’homme/la e-mail : Marcel. Maze.Cjc@wanadoo. fr
le 10 décembre. Suivra, du 13 au 30, rat et Yves Desrichard (le 16) et Ginette femme a la caméra », « Pour l'amour
un choix de mélodrames latino-améri- Vincendeau (le 17). La rétrospective se de l'art », « Regards engagés », « Les Festival de films gays et lesbiens
cains des années 30 aux années 60. poursuivra en janvier. fantémes de l'histoire », « La langue de Paris
Renseignements : 01 56 26 01 O1. Renseignements : 01 53 54 42 34. des images ». On verra la premiére Forum des images, 13-17 décembre
émission du magazine Juste une image Pour sa 6° édition, le Festival 2000 G&L
Photo Rétrospective Aki Kaurismaki réalisée par Philippe Grandrieux en propose une sélection de films récents,
Forum des images, jusqu’au Institut finlandais, jusqu’au 1982, Palettes n° I sur le Vénitien Véro- courts (dont Nous deux, le premier film
15 décembre 16 décembre nése. Films de Moati, Ken Loach, Kar- de Christophe Honoré) et longs-
Fin de la rétrospective du Forum des Lintégrale Kaurismaki s'achéve avec lin, Mordillat, Richard Leacock, Aker- métrages (dont Legons des ténébres
images sur les rapports entre la pho- Leningrad Cowboys Meet Moses, les 7 man, Van der Keuken, Dindo, Guzman, de Vincent Dieutre et le renversant
tographie et le cinéma, avec Photo et et 9 décembre, et, surtout, Tiens ton Marker, Kramer ; rares productions de Memento Mori des Coréens Kim Tae-
Cie de Miéville et Godard et Alice dans foulard, Tatiana, \es 14 et 16. « Ce film la jeune école documentaire francaise yong et Min Kyu-dong), ainsi que des
les villes de Wenders le 9 décembre, est mon adieu personnel a cette Fin- qui doit beaucoup a l'obstination de documentaires. Sans oublier la rétros-
Les trois font la paire de Guitry le 10, lande ou j'ai grandi et que je sais, ama Garrel (Amour, rue de Lappe de Denis pective « Masquerade », avec Horse
Reporters de Depardon le 13 et Le grande tristesse, disparue pour tou- Gheerbrant, Les Patients de Claire de Warhol, The Killing of Sister George
Cameraman de Buster Keaton en ciné- jours », en dit le cinéaste. Simon) ; eta découvrir : Underground d'Aldrich et The Yellow Sequence
concert le 14. Tél. : O01 40 51 89 09; USA (1973), florilége du cinéma six- Flamming Creatures de Jack Smith.
Renseignement : 01 44 76 62 00 fax: 01 40 46 09 33 ; ties new-yorkais composé par Thierry Renseignements : 01 55 28 38 84.
ou O1 44 76 62 33 ; e-mail : [email protected] ; Garrel et présenté par... Roger Hanin.
www. forumdesimages.net www. institut-finlandais.asso.fr Entrée libre et gratuite. Cinémathéque de |’ARP
Galerie nationale du Jeu de paume : Cinéma des cinéastes, 17, 24 et
Typiquement British La Méditerranée entre Nord et Sud 01 47 03 12 50. 31 décembre
Centre Pompidou, jusqu’au 5 mars Institut du monde arabe, jusqu’au LARP propose trois séances de sa ciné-
Aprés I'hommage a la Hammer (jus- 17 décembre Cinéma, mémoire familiale mathéque en décembre. Le 17, Liliane
qu’au 11 décembre), la rétrospective Le cycle automnal de IIMA s’achéve le Musée d'Art et d'Histoire du de Kermadec viendra présenter son
du cinéma britannique nous montrera 17 décembre avec un film qu’il serait judaisme, 6-21 décembre film Eloise. année s'achévera, les 24
« la France vue par les cinéastes dommage de manquer : Les Eaux Chroniques, documentaires et fictions et 31 décembre, avec Zazie dans le
anglais » (du 13 au 25), avec notam- noires (1956) de Youssef Chahine. sur le théme de la mémoire familiale. métro de Louis Malle.
ment Champagne (1928) d’Hitchcock. Renseignements : 01 40 51 38 38 ; A ne pas rater, trois Joseph Morder : Renseignements : 01 53 42 40 30.
Puis viendra le tour de « I'humour a www.imarabe.org La Plage, Ma mére était une star,
l'anglaise » (du 20 décembre au 1*jan- Mémoires d’un Juif tropical. A voir éga- ACAT Cinéma
vier), avec une poignée de bonnes Spécial cinéma japonais lement, A /a recherche de mon lieu de Balzac, 9 décembre
comédies des années 40 et 50 (tels Action Ecoles, jusqu’au 9 janvier naissance de Boris Lehman et Portrait UAction des chrétiens pour l’abolition
Passeport pour Pimlico de Henry Cor- Le cinéma Action Ecoles se penche sur d'une jeune fille 2 Bruxelles dans les de la torture organise une rencontre
nelius ou Noblesse oblige de Robert le cinéma nippon. Jusqu’au 12 années soixante, le film de la série sur la peine de mort. La projection de
Hamer), des films des Monthy Python décembre, honneur aux grands auteurs, « Tous les garcons et les filles de leur Jugé coupable de Clint Eastwood sera
et quelques Wallace et Gromit. Que sui- Ozu, Mizoguchi, Kurosawa, Naruse. Du age » réalisé par Chantal Akerman. suivie d'un débat avec Robert Badinter.
vront quelques «Cinéastes étrangers 13 au 26, une rétrospective Takeshi Tél. : 01 53 01 86 48 Renseignements : 06 86 82 77 63 ;
au Royaume-Uni » (du 27 décembre Kitano a l'occasion de la sortie de son O1 49 23 70 60.
au 8 janvier), qui ont pour noms René nouveau film. Le 27 décembre, place Gros plan sur Jochen Kuhn
Clair, Robert Flaherty, Joseph Losey, aux grands monstres avec les embal- Goethe-Institut, 7 décembre ; Femis, Cinéma muet en concert
Roman Polanski, Stanley Kubrick ou lants Godzilla, Rodan, Prisonniéres des 8 décembre Auditorium du Louvre, 16 et
encore Jerzy Skolimowski. Martiens, Mothra contre Godzilla et La Deux soirées, organisées par le Goethe- 17 décembre
Tél. : 01 44 78 42 00; Guerre des monstres d'Inoshiro Honda, Institut et le magazine Bref, permet- Dernier ciné-concert de I'an 2000 au
fax : 01 44 78 13 02; ainsi que la série des Majin, signés tront de découvrir les films de l’artiste Louvre, avec Salomé (1922), réalisé
www.centrepompidou.fr Yasuda, Misumi et Mori. et réalisateur allemand Jochen Kuhn par Charles Bryant et interprété (ainsi
Renseignements : 01 43 29 79 89. en neuf courts-métrages tournés que costumé et scénographié) par son
Julien Duvivier, « Richesse depuis 1981. épouse d’alors, Alla Nazimova. Cette
et diversité » Thierry Garrel, juste une image Renseignements : 01 44 43 92 20. adaptation rare de la piéce d’Oscar
Reflet Médicis, depuis le Galerie nationale du Jeu de paume, Wilde sera commandée par |’audito-
29 novembre 5 décembre -21 janvier André S. Labarthe rium du Louvre a Marc-Olivier Dupin.
Vingt films de Julien Duvivier, de David C’est I'événement parisien du mois. MK2 Beaubourg, 7 et 13 décembre Renseignements : 01 40 20 51 86 ;
Golder (1930) 4 Marie-Octobre (1959), Egalement intitulée « 88 productions (20 h 30) www.louvre.fr
sont a l’affiche du Reflet Médicis. La pour une télévision publique de créa- Plus que deux soirées avec André S.
Revue d'histoire du cinéma 1895 orga- tion », cette manifestation rend hom- Labarthe au MK2 Beaubourg. Le 7 Cinéma yiddish
nise des soirées-débats en présence mage au travail de Thierry Garrel, rare seront projetés Karl Miinchiger (1987) Forum des images, 19-31 décembre
de Brigitte Auber et Jean Dréjac (le 8), producteur éclairé du PAF aujourd’hui et Tout ¢a pour Mandela (1986), avant De Chaim (1910) a Voyages (1999),

92 CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000


LECTEURS |CPROVIN M A K_A
DES CAHIERS ke PS Te er ew Ber GC
Académie franco-allemande du cinéma
Les Cahiers du cinéma publient
Festival Séquence

APPEL A CANDITATURE
dans leur numéro de janvier un Toulouse, jusqu'au 8 décembre
palmarés des 10 meilleurs films Entamé le 29 novembre, le 9° festival
de l'année 2000, pour la rédac- Séquence s’achéve, a Toulouse, Aute-
tion et pour les lecteurs. rive, Lavaur et Castanet, par la projec-
tion, le 8 décembre, des huit courts-
Envoyez-nous avant
le 11 décembre votre liste métrages en compétition. L'auront La production franco-allemande -
une provocation - un défi - une tentation ?
des 10 meilleurs films précédé : des programmes consacrés
Par e-mail : a |’animation et au court allemand le
[email protected] 6, des « regards sur l'Europe » le 7 et,
ou par courrier: 9, passage de le méme jour, un programme expéri- Si votre vie est le monde de la création, production, de l’audiovisuel, le monde du
la Boule-Blanche, 75012 Paris. mental cinéma et de la télé - si vous voulez faire de nouvelles expériences dans l’écriture de
Renseignements : 05 62 48 37 48. scénarios, réalisation, production- alors envoyez-nous votre CV !

un siécle de cinéma yiddish. Soirée Festival tous courts / Rencontres UAcadémie franco-allemande/Masterclass va étre affiliée 4 I'Académie du Film de
d’ouverture (a 19 h) avec une table cinématographiques Baden-Wirttemberg, Ludwigsburg et travaille en coopération avec La fémis, Patis.
ronde et la projection de films muets Aix-en-Provence, jusqu’au L’Académie commence ses activités le ler avril 2001 et dure 1 on.
tournés en Russie, accompagnés au 9 décembre
piano par Jean-Francois Zygel. A voir Cet intéressant festival de courts- Les conditions d’admissions sont les suivantes :
par la suite : Bruxelles-transit de Samy métrages propose un panorama du + bonnes connaissances de la langue francaise et allemande
Szlingerbaum (avec Héléne Lapiower), cinéma asiatique. Neuf films coréens
+ formation cinématographique ou audiovisuelle
Choix et destin de Tsipi Reichenbach, tournés entre 1998 et 2000, d’autres + expériences professionnelles dans le cinéma ou la télévision
Histoires d’Amérique de Chantal Aker- japonais, philippins, chinois, thailan-
Les droits d’inscriptions s’élévent a FF 5400.
man et un court-métrage d’Eric dais et taiwanais. Nuit spécial Belgique
Les candidatures sont recues jusqu’au 15 février 2001
Rochant, Présence féminine, datant de en présence d’Olivier Smolders. Tables
1986. Débats, rencontres. rondes. Compétition internationale en
49 films (on découvrira notamment le Intéressés ? Informez-vous d’avantage. http//www.filmakademie.de ou téléphonez 4
Forum des images : 01 44 76 62 00,
dernier court d'Emmanuelle Bercot, La Ute Puschmann, +49.7141.969-110, c/o Filmakademie Baden-Wirttemberg, Mathildenstr. 20,
01 44 76 63 33.
Faute au vent). Et une programmation D-71638 Ludwigsburg, Fax : +49.7141.969-299.
Viva les divas « Patrimoine cinématographique euro-
24 et 31 décembre, Cinéma des
cinéastes
péen » en présence d'André Delvaux
et de Jack Cardiff autour d'une sélec-
a Nees Nie lage
Uassociation Documentaire sur grand tion de... longs-métrages. B ADEN - W Re oo Eo We Be eemke 6
écran clét son cycle Bravo I'artiste ! (qui Cité du livre : 04 42 27 08 64 ; Académie franco-allemaonde du cinéma
se poursuit tout le mois de décembre) e-mail : [email protected]
avec deux journées consacrées aux
divas. On pourra y voir Poussiéres Festival du film court
d'amour de Werner Schroeter, Passion Nancy, jusqu’au 9 décembre
Callas de Claire Alby et Gérard Caillat, Organisé par l'association Aye-Aye, le
Trois valses (1938) de Ludwig Berger.. festival du film court de Nancy propose
Renseignements : 01 53 42 40 20. une cinquantaine de films courts, fic-
tions ou documentaires, d’animation
ou expérimentaux, en compétition ou
|BANLIEUE pas.
Renseignements : 03 83 37 22 23.

Hommage a Raymond Depardon Festival du film


Gif-sur-Yvette, jusqu'au 17 décembre Dunkerque et agglomération, jusqu’au
La ville de Gif-sur-Yvette propose 10 décembre
un hommage a Depardon en deux Aux derniers jours du Festival consa-
temps. Au chateau de Belleville, de cré a New York et a la découverte des
nombreuses photos sont réunies pour cinémas frontaliers proches de Dun-
une exposition intitulée Traversées. kerque (Belges, Britanniques et Néer-
Parallélement, le 8 décembre, landais), on ira voir Petite conversation
on pourra revoir, au Central Cinéma, familiale d'Héléne Lapiower et Cités de
Délits flagrants, \'un de ses meilleurs la plaine, derniére ceuvre de Robert
films. Kramer tournée a Roubaix. A ne pas les filmographie:
Renseignements : 01 69 18 69 36. manquer non plus, les trés rares Pull de 750 acteurs
my daisy de Robert Frank et Scenes
From Allen's Last Three days on Earth précis “—
Formation professionnelle
as a Spirit de Jonas Mekas. Avant-
premiéres, tables rondes, concerts.
complet | mes
de SCénariste
Renseignements : 03 28 59 02 54 ;
www. festival-film-dunkerque.org
pratique
1568 ¢ |
5 mois plein temps - Avignon Festival du film d’animation
Février-juin 2001
dirigée par Antoine Tudal Festival girondin itinérant, Les Nuits
Oscar du scénario pour Magiques se posent a Bégles pour une omnibus
Les Dimanches de Ville d'Avray compétition de courts-métrages d’ani-
mation, un hommage a |’animation
financements et rémunérations possibles
canadienne et des ateliers destinés au
jeune public
IMCA Provence 04 90 86 15 37 Renseignements : 05 56 92 97 44.

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 93


Festival Question de genre Montagne et Aventure
Lille, jusqu’au 17 décembre Autrans, 6-10 décembre
Suite du festival gay lillois. Outre une Pour sa 17° édition, le Festival inter-
soirée courts-métrages (le 16) et national du film d’Autrans organise, en
Ecole Internationale de Création quelques longs isolés, sont annoncés, marge de son hommage a Roger Fri-
Audiovisuelle et de Réalisation le 8, Les Larmes améres de Petra von son-Roche, des compétitions de films
Kant et Le Droit du plus fortde Fass- documentaires et de fictions. Trente
Enseignement Supérieur Technique Privé
binder et, le 15, une rétrospective Ken- documentaires et reportages y sont
Recrutemeént): bac + concours neth Anger, dont seront projetés dix présentés, ainsi que dix fictions, dont
films, de Fireworks a Lucifer Rising en La Bréche de Roland des fréres Lar-
passant par Scorpio Rising et Inaugu- rieu et Un temps pour l'ivresse des che-
ration of the Pleasure Dome. vaux de Bahmar Ghobadi, ainsi que
Tél. : 03 20 06 33 91 ; fax : 03 30 78 l'intriguant Yeti, le cri de I'homme des
18 76 ; e-mail : [email protected] ; neiges de Jéréme Cecil-Auffret, film
www.eicar-international.com www.gaykitschcamp.com népalais (donc vraisemblablement
beau).
93, Av. d’Italie - 75013 PARIS Luis Bufiuel, beauté et rébellion Renseignements : 04 76 23 48 61.
Tél. 01 53 79 10 00 Aix-en-Provence, du 13 décembre
al LTT

au 9 janvier Shoah ; Génocides


Fax 01 53 79 16 26 UInstitut de l'image d’Aix-en-Provence, Mulhouse, 7-9 décembre et
4 l'initiative d’Emmanuelle Ferrari, rend 14-17 décembre
hommage au grand Luis Bufuel, La Filature de Mulhouse organise deux
inusable et inégalé, en organisant une cycles de documentaires en décembre.
rétrospective de ses films. Différentes Le premier, sur la Shoah, est constitué
animations sont prévues : rencontre de La Chaconne d’Auschwitz de Michel
avec l’acteur Bernard Musson le Daéron, d’A Jest de la guerre de Ruth
Technique sonore et nuMMériq samedi 16, présentation du Charme Beckermann et de La Passagére, film
discret de la bourgeoisie par Marie- (de fiction) inachevé d’Andrzej Munk.
Claude Taranger le 13. Le vendredi 22 Le cycle Génocides permettra de voir
JAV décembre, a 18h30, Charles Tesson Site 2 et Bophana, une tragédie cam-
Journalime Audiovisuel: 2 ans donnera une conférence sur l’ceuvre bodgienne de Rithy Pahn, ainsi que
mexicaine de Luis Bufuel, avant de Tibet, histoire d’une tragédie de
Segarra.
BTS AUDIOVISUEL présenter La jeune fille, indispensable
Bufuel méconnu. Tél.: 03 89 36 27 94 ;
Image - Son - Montage - Production: 2 ans Renseignements : Tél, 04 42 26 81 82 ; www. lafilature.org
e-mail : [email protected]
Formation: initiale et continue Colloque Cinéma et Histoire -
Rétrospective Francesco Rosi Histoire du Cinéma
Nord, jusqu’au 19 décembre Perpignan, 7-10 décembre
Francesco Rosi fait main basse sur les UInstitut Jean Vigo organise, avec le
villes de Lille, Arras et Douai. Au pro- musée Albert Kahn de Paris, un col-
Salariés, demandeurs d’emploiy Erudiantsen gramme : 15 films et des débats, en loque sur « Albert Kahn et ses archives
présence de Rosi les 8 (a Arras) et de la planéte », qui mettra en rapport

L’UNIVERSITE 9 décembre (a Lille)


Renseignements : 03 28 52 40 40.
les images tournées par les opérateurs
de Kahn avec l'ensemble de son pro-
DE LA SORBONNE NOUVELLE Projections baroques
jet utopique, les courants d’idées de
l’6poque, et avec I'histoire du cinéma.
vous propose de valoriser Marseille, jusqu’en avril Seront projetés plusieurs fictions et
votre Vie professionnelle par : Premiére et deuxiéme parties du cycle documentaires, dont L'Homme a la
imaginé par les programmateurs du caméra (1929) de Dziga Vertov,
@ desformations aie ees cinéma Le Miroir a l'occasion de |’ex- L’Homme d’Aran (1934) de Robert Fla-
* DESS Relations Interculturelles (Bac +5). position « Triomphes du Baroque. Lar- herty, Mélodie du monde (1929) de
2 filiéres : Touirisme, Culture et Développement / Echanges interculturels chitecture en Europe 1600-1750 » qui Walter Ruttmann et l'un des quatre épi-
* Diplome des Hautes études des Pratiques Sociales (Bac +4) se tient a Marseille jusqu’au printemps. sodes des Fils du Soleil (1924) de René
Analyses des pratiques sociales par la recherche action Le Somptier.
* Dipléme d’accés aux études universitaires ( Equivalent Baccalauréat) D’abord un paralléle Welles/Ophuls
(jusqu’au 19 décembre) ot I’on se Tél. : 04 68 34 09 39 ou 04 68 51 14
B.des formations qualifiantes ruera, Si on ne I’a pas encore vu, sur 54 ; fax : 04 68 35 41 20;
* Assistant
de direction spécialisé
(Bac +3) La Splendeur des Amberson, peut-étre e-mail : [email protected] ;
Anglais et langages multimédia (300h) le plus beau Welles de jeunesse. La www. inst-jeanvigo.asso. fr
* Langues vivantes générales et spécialisées deuxiéme partie du cycle consacre
Anglais / Espagnol / Arabe / Francais pour étranger Brian de Palma. Le 9 décembre, confé- Week-end Joseph Mankiewicz
Intensif-extensif / 5 niveaux Préparation TOEFL et TOEIC rence d'Hervé Aubron, coordinateur du Lyon, Institut Lumiére, 9-10 décembre
* Les métiers de I'audiovisuel hors-série « Projections baroques » de All about Eve, Soudain |’été dernier,
15 stages intensifs d’octobre a juillet
la revue Vertigo, aprés la projection de Guépier pour trois abeilles, Le Limier
Sur toutes les étapes d'un projet audiovisuel de I’écriture a la distribution
de documentaire Body Double. seront les quatre Mankiewicz présen-
Renseignements : Cinémac, 04 91 25 tés par Pascal Mérigeau a |'Institut
01 07. Lumiére, en compagnie de Thierry Fré-
meaux, qui animera les débats a l’is-
Hommage a Positif sue des projections.
Toulouse, 5 décembre-10 jai Renseignements : 04 78 78 18 95.
La Cinémathéque de Toulouse s’offre
a Positif pour un mois. Du large choix Les premiers et les derniers
de films présentés se distinguent Valence, 11 décembre-11 février
notamment Terre en transe de Glau- Deux mois pour confronter l'art africain
ber Rocha, Femmes entre elles d'An- et océanien a l'art contemporain au
tonioni, Ariane de Wilder, Dodescaden Crac de Valence. Parallélement a l’ex-
de Kurosawa et Travail au noir de Sko- position seront projetés des films de
limowski. Cheik Oumar Sissoko, Mahamat Saleh
Renseignements : 05 62 30 30 10. Haroun, Dani Kouyaté, Flora Gomes,

94 CAHIERS DU C INEMA / DECEMBRE 2000


QNAGISA OSHIMA, Louis Danvers
et Charles Tatum ........ 105 F/16,01 €
O JEAN EUSTACHE,
Alain Phililppon .........-- 91F/13.87 €
Q ROBERT BRESSON,
Philippe Arnaud ......... 125 F/19,06 €
Q CLAUDE CHABROL,
JOSL MANY is cece. eee ee 122 F/18,60€
O GLAUBER ROCHA,
Sylvie Pierre ........... 120 F/18,29 €
Ol MAX OPHULS,
William Karl Guérin ....... 135 F/20,58 €
Q JACQUES TATI,
Michel Chion ........-..- 95 F/14,48 €
Q SACHA GUITRY,
Noél Simsolo ........... 128 F/19,51 €
(ANDREI TARKOVSKI,
Antoine De Baecque are 100 F/15,24 €
JOHN CASSAVETES,
Thierry Jousse .......... 115 F/17,53 €
(Ql RAINER WERNER FASSBINDER,
Yann Lardeau ........-.. 155 F/23,63 €
PAOLO ET VITTORIO TAVIANI,
Gérard Legrand ........55 102 F/15,55 €
QANDRE TECHINE,
Alain Philippon ........... 92 F/14,03 €
Q CLINT EASTWOOD,
Noél Simsolo ........+.+ 112 F/17,07 €
(MAURICE PIALAT, Gj PEDRO AMODOVAR } Q DECONSTRUCTING HARRY, (scénario bilingue)
JOG Magny «cc cece eee 102 F/15,55 € Frédéric Strauss ......... 295 F/44,97 € WANED scene ee eee ee 59 F/B O9€
SATYAJIT RAY, QO CONVERSATIONS AVEC D. SIRK, DAVID CRONENBERG OLE CINEMA FRANCAIS DE LA LIBERATION
Charles Tesson Estonian 132 F/20,12 € Jon Halliday ...........- 150 F/22,87 € Serge Griinberg.........- 295 F/44,97 € ALA NOUVELLE VAGUE,

Hors collection Etaoin


Q DAVID LYNCH, IL ETAIT UNE FOIS SAMUEL FULLER, ANCE Baz» x on veney
vee 69 F/10,52 €
Michel Chion ........-.. 145 F/22,11 € Samuel Fuller .......... 155 F/23,63 €
( SERGUE! PARADJANOV, Q LE PASSE VIVANT, Jean Renoir 83 F/12,65€ par André Bazin ........... 59 F/s.s9€
CONVERSATION AVEC BERGMAN, : GLE CINEMA DES ECRIVAINS
Patrick Cazals .......-.. 140 F/21,34€ (3 nouvelles), collectif (6 CONTES MORAUX, (scénario)
Assayas et S. Bjorkman - 90 F/13,72€ : . 149 F/22,71 €
Q FRANCOIS TRUFFAUT, EL RONNON Soo :ibs ekeee ae. 69 F/10,52 €
Carole Le Berre ......... 120 F/18,29 €
OLE TEMPS SCELLE, H OECRIRE UN SCENARIO, CINE JOURNAL, S. Daney
Q LUIS BUNUEL, Andrei Tarkovski . - 160 F/2as9€ Michel Chion ........... 120 F/18,29€ (Het) cx . le tome : 69 F/10,52 €
Q SCORSESE PAR SC . 140 F/aisa€ : O FRITZ LANG, Q THE BIG LEBOWSKI, (scénario bilingue)
Charles Tesson ......... 149 F/22,71€
(Q FRITZ LANG EN AMERIQUE, i Lotte H. Eisner .........+ 290 F/44,21€ ES ICOON o> oe wine erence 59 F/8,99 €
Q CONVERSATIONS AVEC MANOEL Peter Bogdanovich ......... 114 F/17,38 € HOLLYWOOD, L'AGE D'OR DES STUDIOS,
DE OLIVEIRA, Antoine de Baecque CEUX QUI M’AIMENT PRENDRONT LE TRAIN,
Oi JOURNAL (1970-1986), Douglas Gomery ........ 109 F/16,62€
et Jacques Parsi ........ 130 F/19,82 € Andrei Tarkovski ......... 195 F/29,73 € 0 P. Chéreau (scénario) ......... 59 F/s,99€
Q FRANCIS FORD COPPOLA, (CONVERSATIONS AVEC LUIS BUNUEL, a ieee BUS DE en F/as,72¢ | “Le SEPTIEME CIEL, (scénario)
lannis Katsahnias ......... 140 F/21,34€ Tomas Pérez Turrent et José HISTOIRE D'UNE REVUE- . B. Jacquot et J. Beaujour..... 39 F/5.95€
Q YAZUJIRO OZU, De La COMI oh. cece Malls 79 F/12,04 € Antoine De Baecque : RIEN SUR ROBERT, (scénario)
Shiguéhiko Hasumi Be wisfewy 150 F/22,87 € PEDRO ALMODOVAR, TOME 41, LES CAHIERS A L’ASSAUT DU CINEMA . P. Bonitzer . . 39 F/5,95 €
Q KENNETH ANGER, Frédéric Strauss .. 2.0.6... 160 F/24,39 € (1951-1959) ( CONVERSATION
AVEC SERGIO LEONE,
Olivier Assayas .......... 89 F/13,57 € CORRESPONDANCES QBroché ..... 155 F/23,63 € NiSimeoio st suicu uae es 69 F/10,52€
O ERIC ROHMER (nouvelle édition), Auguste et Louis Lumiére - 180 F/27.44.€ O Relié 185 F/28,20 € ROMANCE, (scénario)
Pascal Bonitzer ........- 110 F/16,77 € (45 ANS DE CINEMA TOME 2, CINEMA, TOURS DETOURS (19591981) : Catherine Breillat........... 39 F/s.05€
AMERICAIN. . . 120 F/18,29€ : QO Broché . : 165 F/25.15€ : OLE CHAMP AVEUGLE,
PASOLINI, POR’ TE : QRel6 .. 0... eee - 195 F/29,73€ : Pascal Bonitzer ........... 49 F/7,47 €
EN CINEASTE par Hervé : Q Coffret des 2 volumes - 380 F/57,93€ = Q ALFRED HITCHCOCK,
Q ANDRE BAZIN, Joubert-Laurencin ........ 149 F/22,71€ : OI CARISSIMO SIMENON, : JeanDouchet ........-.. 79 F/12,04 €
Dudley Andrew ........... 98 F/14,94€ LE MUR DU FOND, ; MON CHER FELLIN| ......- 89 F/13,57 € TOUT SUR MA MERE (scénario bilingue),
G GUERRE ET CINEMA I, LOGISTIQUE DE Jacques Audiberti ........ 180 F/27,44€ (LE SPECTATEUR NOCTURNE LES ECRIVAINS
Pedro Almodovar 59 F/8.09 €
LA PERCEPTION, Paul Virilio .. . 95 F/14, 48 € JEAN-LUC GODARD, par Jean-Luc Godard AU CINEMA — UNE ANTHOLOGIE,
© LA MORT AUX TROUSSES, (scénario bilingue)
FIGURES DE L'ABSENCE DE L’INVISIBLE Q TOME | (1950-1984) . 240 F/36,59 € Jéréme Prieur .... - 150 F/22,87 €
AU CINEMA, Marc Vernet - 105 F/16,01 € QO TOME II (1984-: meee 240 F/36,59 € Ernest Lehman ........... 79 F/12,00€
© JOE DANTE ET LES GI
Q SUR LE CINEMA, COFFRET TOME | 480 F/73.18 € DE HOLLYWOOD: OG ROSETTA / LA PROMESSE, (scénario)
JAMES ABER on reneenn 120 F/18,29€ (4970-4999) (collectif) Rte 149 F/22,71 € Jean-Luc Dardenne ........ 49 F/7,47€
OLA LUMIERE, Fabrice Revault D’Allonnes (COMEDIES ET PROVERBES, (scénarios)
ROA ee rent nte 135 F/20,58 € AGENDA 20014 . 99 F/15,09 €-
cimeomeie om Eric Rohmer
OA LA RECHERCHE DU BONHEUR, CANNES CINEMA » 295 F/44,97 €
HOLLYWOOD ET LA COMEDIE DU GLE CINEMA ENCHANT! . DEMY
REMARIAGE, Stanley Cavell . 165 F/25,15€ Camille Taboulay ........ 195 F/29,73 € Tome2 . 59 F/8.99 €
DU VISAGE AU CINEMA, UNDERGROUND, OLE CINEMA REVELE, Q UNE HISTO! , (scénario bilingue)
Roberto Rossellini ....... 129 F/19,67 € a Mary Sweeney et john Roach. 59 F/s,99€
Jacques Aumont ........ 130 F/19,82 € E. Kusturica et S. Grinberg . . . 149 F/22,71€ © CHRONIQUES DE CINEMA, = QLES CONTES DES QUATRE SAISONS, (scénario)
LE CINEMA COMME ART SONORE, (MAGNUM CINEMA, (relié) . . . 450 F/ea,e0e : Roger Leenhardt’ ........ 120 F/18,29 €
Michel Chion : Q MAGNUM CINEMA, (broché) - 250 F/38,11€ : Eric Rohmer 69 F/10,52€
Q LA VOIX AU CINEMA 124 F/18,90 € (QUART D'AIMER, Jean Douchet 135 F/20,58.€
LE SON AU CINEMA . 135 F/20,58 €
( VARDA PAR AGNES Deen 265 F/40,40 € POETIQUE DES AUTEURS,
O NOUVELLE VAGUE, 79 F/12,04 €
Q DEPARDON/CINEMA, Jean-Claude Biette (Q FIN AOUT DEBUT, SEPTEMBRE, (scénario)
OLA TOILE TROUEE -— O. Assayas 49 F/7a7€
LA PAROLE AU CINEMA ..... 102 F/15,55 € R. Depardon, F. Sabouraud - 149 F/22,72€
I L'GEIL A LA CAMERA — LE CADRAGE AU OLE ROMAN DE QUANNIE HALL, (scénario bilingue)
CINEMA, Dominique Villain . 108 F/16,46€ FRANCOIS TRUFFAUT ..... 295 F/44,97 € Woody Allen et Marshall Brickmann 59 F/s,99 €
(2 LE MONTAGE, O JOHN CASSAVETES - AUTOPORTRAITS, BREAKING THE WAVES, (scénario) (MANHATTAN, (scénario bilingue)
Dominique Villain ........ 115 F/17,53 € Ray Carney . 330 F/50,31 € de Lars Von Trier .......... 59 F/s,99€ Woody Allen et Marshall Brickmann 59 F/s,99 €
OLE RECIT AU CINEMA, QJOHN FORD . 5 - 175 F/2668e : OLA RAMPE, Serge Daney . . . 69 F/10,52€ L'ORGANISATION DE L’ESPACE
Alain Masson ........... 128 F/19,51 € OLE CINEMA SELON MELVILLE DANS LE FAUST DE MURNAU
QO ROBERTO ROSSELLINI x - 165 F/25.15€ :
G POLITIQUE DES ACTEURS, Entretiens avec Rui Nogueira . . 69 F/10,52€ ENC ROWMON eis exces etre 49 F/747€
Luc Moullet_...........,
let 128 F/19,51 € Q ERNST LUBITSCH . 114 F/17,38€
Q DECADRAGES - PEINTURE ET CINEMA, QIOMBRES JAUNES . - 165 F/25,15 € LES YEUX VERTS, QIECRITS SUR LE CINEMA
Pascal Bonitzer .......... 92 F/14,03 € (2 JOUR DE FETE OU LA COULEUR RETROUVEE, Marguerite Duras .......... 59 F/8,99 € Pier Paolo Pasolini .......... 69 F/10,52€
Q VIE DES FANTOMES, LE FANTASTIQUE Francois Ede «2... .4sss 129 F/19,67 € OLE CINEMA SELON MALRAUX, } CUCHARLIE CHAPLIN, André Bazin . 49 F/7.47 €
AU CINEMA, J.L. Leutrat - 128 F/19,51 € (VOYAGE DE MARTIN SCORSESE A TRAVERS _ Denis Marion ............ 59 F/8,99€ = LA NUIT AMERICAINE (scénario)
( KAFKA VA AU CINEMA, LE CINEMA AMERICAIN i sl 225 F/34,30€ G COMME UNE AUTOBIOGRAPHIE, 2” Frangois Truffaut... ss. .su0s 69 F/10,52 €
Hanns Zischler . 130 F/19,82 € Q PHOTOGENIE DE LA SERIE B Akira Kurosawa - 19 F/12.04€ } 4 TABOU (scénario bilingue francais /japonais)
Dominique Paini ........... 98 F/14,94€
de Charles Tesson ....... 295 F/aag7e 3 O REFLEXIONS SUR i NegisaOshima .....c.cnees 69 F/10,52€
GI AVENTURES D'UN REGARD, i Carl Th. Dreyer ........... 69 F/10,52€
DU MONDE ET DU MOUVEMENT Q LES DESTINEES SENTIMENTALES (scénario)
DES IMAGES, Johan van der Keuken. 295 F/aagve } O SOUVENIR DE KENJI MIZOGUCHI,
Yoshikata Yoda .........55 59 F/8,99 € Olivier Assayas et Jacques Fieschi d'aprés le
Jean Louis Schefer ........ 80 F/12,20 € Q DAVID LYNCH, ENTRETIENS roman de Chaques Chardonne . 69 F/10,52€
OY AURA T'IL DE LA NEIGE A NOEL,A ee)
(Q PENDEZ-MOI HAUT ET COURT avec Chris Rodiey ........ 340 F/s1sse : LE PLAISIR DES YEUX
ET AUTRES CHRONIQUES SUR be FEN Q HITCHCOCK AU TRAVAIL, 4 a eer ete Francois Truffaut .......... 79 F/12,042 €
NOIR, de Barry Gifford ... 9,82 € . . 345 F/s2,594
NOUVELLES CHINES, Nove COINe Mas
Bill Krohn... ...
OTHE MISFITS, ... « 245 F/37,35 €
Manuel Poirier 39'F/s.95€ : OO BROTHER (scénario bilingue)
Bérénice Reynaud ... . 149 F/22,71€ OLE DESTIN, (scénario) Ethan et Jo! Coen .......... 69 F/10,52€
Gl LARS VON TRIER Youssef Chahine .......... 49 F/7,.47@ : CVESTHER KAHN (scénario bilingue)
NUL MIEUX QUE GODARD,
Alain Bergala ........... 140 F/21,34€ Stig Bjorkman... . 198 F/30,18 € QUKIAROSTAMI, .........0-.- 49 F/7,47€ Arnaud Desplechin .......... 69 F/10,52€
Q HOU HSIAO-HSIEN - Jean-Michel Frodon Q 2001 - ODYSSEE DE u ESPACE (Q L'HOMME ORDINAIRE DU CINEMA, } Q DANCER IN THE DARK conan bilingue)
et Olivier Assayas ........ 120 F/18,29 € Piers Bizony ......-..+-- 150 F/2za7e : JL Schefer - 69 F/ios2e : Lars von Trier. . 69 F/10,52€
Q JAZZ ET CINEMA,
Gilles Mouéllic .......... 140 F/21,34€
Pour comman r vos ouvrages, tournez la page
Tome | — Cahiers du cinéma
EZ VOTRE COLLECTION
NAB AO tetiacvateesscccn LOO 0/2207
} Anciens numéros encore disponibles H
Q Tome |I — Cahiers du cinéma i classés par année. Le numéro : 40 F/ :
n° 44a 20... 150 F/22,87€ ? 6,10€ (frais de port inclus). Entourez
Tome Ill - Cahiers du cinéma les numéros choisis.
ZEA SO | eescraens 150 F/22,87€
Tome VII — Cahiers du cinéma
RCT OTS secmnsrsns 150 F/22,87€
‘Tome Vill — Cahiers du cinéma
n°79a90 ... 150 F/22,87€
219, 220/21, 222 :
OQ Tome Ix — Cahiers a cinéma 1971.
N° 91 4102 o..c0% 150 F/22,87€
228, 229, 230, 231, 232
OTome X — Cahiers du cinéma
n° 103 a114 .. 150 F/22,87€
Tome XI — Cahiers du cinéma
M115 8126 o...cccecessseesns 150 F/22,87€
O Tome XII - Cahiers du cinéma
N°? 427 2.438... 150 F/22,87€ 253, 254/55; 256, 257, 258/59
OQ Tome XIII — Cahiers du cinéma 1976
n° 139 41514 150 F/22,87HE
Tome XIV — Cahiers du cinéma
n° 152 4 159 ..... wsseee 150 F/22,87€
QLES 11 VOLUMES. 1200 F/198,18€
284, 285, 286, 287, 288, 289, 290/91 i 415, 416, 417, 418, 419/20, 421, 422, 509, 510, 511, 512, 513, 514, 515,
4 Hors-série 292, 293, 294, 295 i 423, 424, 425, 426 516, 517, 518, 519, Histoires de
1979... ‘ 1990. K ella Hors-série Chabrol
G MONSTRESSES 46 F/7,01€ 296, 297, 298, 299, 306, 301, 302, 427, 428, 429, 430, 431/32, 433, 434,
OQ HITCHCOCK .... 100 F/15,24€ 303, 304, 305 435, 436, 437, 438 ae 522, 523 (SupplémentJ. Eustache),
1980...... ccs Mavens : 524 (Cannes 98), 525, 526, 527, 528 (Sup-
(DANS LES GRIFFES.
307, 308, 309, ‘310, 311, “314, “315, 439, 440, 441, 442, 443/44, 445, 446, plément A. Hitchcock), Hors-série Cinéma
DE L'OMBRE ROUGE . 60 F/9,15€
CUHONG KONG CINEMA 51 F/7,77€
316, 318 : 4d7, 448, 449, 450 SS Hors-série Nouvelle vague

(ACTEURS ....... +. 60 F/9.15€ 2a, 325, 326, 327, pecial Spécial Télévision 1992...
Television: 1454, 452, 453, 454, 455/56, 457, 459, 531, 532, 533, “Hors ‘série “Made in China
SPECIAL 1 } 535, 536, 537, 538, 539, 540, 541
CINEMA SOVIETIQUE w 49 F/7,47€ : 331, 332, 333, 336, 337, 340, 341, 461, 462, Hors-série 91 (les films de : 2000

(SPECIAL GODARD : } 542, 543, 544, Hors série Aux frontiéres


du cinéma, 545, 546, 547, 548, 549,
30 ANS DEPUIS ..... «+» 69 F/10,52€ 345, 346, 347, 348/49, 350, 351, 352, 463, 464, 465, 466, 467/468 ‘(Cannes 550,551 Hors-série : Le Siécle du cinéma
INDEX DES CAHIERS 93), 469, 470, 471, 472, 474, Hors-série
DU CINEMA 201-400 .......... 150 F/22,87€ 92 (les films de 1992)
QIL ETAIT UNE FOIS 355, 356, 357, 358, 359, 364, 365, 366 1994

EN EUROPE .....-.0.se000e .-. 60 F/9,15€ 475, 476, 478, 479/480 (Cannes 94), } Chaque reliure permet de réunir les onze
367, 368, 369, 370, 373, 374, 375, 481, 482, 483, 484, 485, 486
Gl SERGE DANEY .... +» 60 F/9,15€
376, 377, 378 1995... }_numéros parus dans l'année. Ces reliures, au
GULES YEUX VERTS 67 F/10,21€ 487, 488, 489, 490, 491, 492, 493 : maniement simple, sont au format actuel de
QUISABELLE HUPPERT 60 F/9,15€ 379, 380, 381, 382, 385, 386, 387, (Spécial Kiarostami), 494, 495, 496, la revue, avec le titre « Cahiers du cinéma »
SPECIAL VIDEO, 100 Films 388, 389, 390 497, 498 Hors série musique imprimé sur la tranche (couleur gris foncé).
pour une vidéothéque .. 60 F/9,15€ 1987...... pEo pay: Reliure nouveau format (a partir du n° 425) :
OQ ALBUM DE TOURNAGE . “90 F/13,72€ 391, 392, 393, 394, 395/6, 397, 398, 499, 500 (Spécial Scorsese), 501, 502 O 4 reliure : 85 F/12.96€
399, 401, 402 (Cannes 96), 503 (Nouvelles techno-, :
00 VA LA VIDEO ....... 140 F/21,34€ 1988.. 2 reliures : 160 F/24,39€
logies),504, 505, 506 (Spécial Chahine),
SCENT JOURNEES QUI ONT FAIT 408.408#08, 408 08 410, 424, 412.413 444 507, 508 O 3 reliures ; 235 F/35,83€
LE CINEMA .. 50 F/7,62€ ' 1997.

CAHIERS BULLETIN DE COMMANDE


A détacher, photocopier ou recopier, et a retourner accompagné de votre réglement aux :
CAHIERS DU CINEMA - 9, passage de la Boule-Blanche - 75012 Paris
Conformément a la loi "Informatique et Libertés", vous disposez d'un droit

Je souhaite recevoir dans les 15 jours les ouvrages suivants.


NOM

Prénom
TITRES QUANTITE | PRIX TTC
d'accés et de rectification aux informations vous concernant

Adresse

Commune

Code postal Tél. |


Bureau distributeur
Je joins mon réglement par :
Cheque bancaire Cce
Carte bancaireL_s_t i | 4 L
Date d’expiration L i Signature :
TOTAL
Je souhaite recevoir une facture acquittée
g&
8
AGENDA

Gaston Kaboré et Raoul Peck. pose, pour sa troisiéme séance de la


Tél. : 04 75 8244 10; saison, dans la salle du Hangar de I'Ins-
e-mail : [email protected] ; titut Lumiére, une projection de La Terre
W.CIaC.assi des 4mes errantes. Ce documentaire
de Rithy Panh a regu le grand prix du
Festival du film et du spectacle dernier festival du Cinéma du réel.
courts Tél. : 04 78 54 10 26 ;
Nevers, 12-16 décembre e-mail : [email protected]
Le dynamique et sexy festival de Nevers
accueille cinquante films en compéti- Nuit du cinéma
tion. On se tournera davantage vers les Bordeaux, 16 décembre
programmations spéciales : une nuit En marge de la manifestation Muta-
« hot » (des films de Russ Meyer et des tions, qui méle expositions, conférences
courts classés X), une thématique et projections (un jeudi sur deux, au
Jean-Pierre Léaud ainsi qu’une tres cinéma Utopia, tél. : 05 56 52 00 03),
belle rétrospective « Jeune cinéma une nuit du cinéma propose, au Mega-
frangais des années 70 ». rama, un voyage a travers les mutations
Courts et longs de Luc Moullet, Jacques de la ville. Au programme de cette nuit
Richard, Pierre Clémenti, Marcel qui occupe deux salles du cinéma :
Hanoun, Philippe Garrel (La Concen- Matrix des fréres Wachowski, Metro-
tration, 1968) etc. Projections Super- polis de Lang, L’enfer est a Jui de
8, vidéos. Présence dans les centres Walsh, Allemagne année zéro de Ros-
sociaux et les lycées. Le samedi 16, sellini..
nuit complete.
Sceni Qua Non : 03 86 21 46 46 ;
Renseignements : 05 56 40 66 77.
WRITE - DIRECT - SHOOT - EDIT
e-mail : [email protected] Cinéfac
Clermont-Ferrand, 12 et 19 décembre
YOUR OWN SHORT FILMS IN OUR INTENSIVE HANDS-ON
Zoom sur le cinéma des Pays-Bas Deux films sont au programme du ciné- 4 & 6 &8 WEEK TOTAL IMMERSION WORKSHOPS FOR
Blois, 13-19 décembre club universitaire de Clermont-Ferrand :
Le cinéma néerlandais (fictions et Ascenseur pour |’échafaud de Louis INDIVIDUALS WITH LITTLE OR NO PRIOR FILMMAKING
documentaires) se dévoile a Blois. Avec Malle le 12 décembre et Le Doulos de
EXPERIENCE. WORK WITH 16MM ARRIFLEX
des films de Marleen Gorris, Alex van Jean-Pierre Melville le 19
Warmerdam, Heddy Honigmann, Tél. : 04 73 34 66 50; CAMERAS IN SMALL CLASSES DESIGNED AND TAUGHT
des séances jeune public, et plusieurs fax : 04 73 34 66 06 ;
films de Johan van der Keuken, dont, e-mail : [email protected] BY AWARD-WINNING INSTRUCTORS. $4,000.
le 15 décembre a l’auditorium de la DAY AND EVENING CLASSES AVAILABLE.
bibliotheque Abbé Grégoire, Le Mur,
On Animal Locomotion et Les Vacances
du cinéaste, trois de ses courts- Workshops start the first
métrages.
Renseignements : 02 54 43 69 69. Festival du film court de Lille Monday of each month”
Plus que quelques jours (jusqu’au
New York sur grand écran
Lille, 13 décembre-2 janvier
15 décembre) pour envoyer son ceuvre
en vue du 17° festival du film court de
NEW YORK FILM ACADEMY
Le Majestic de Lille redécouvre le New Lille (prévu du 27 au 31 mars). Bul- NEW YORK CITY ~
York de Stanley Donen et Gene Kelly letins a retirer a l’Agence du court-
(Un jour 4 New York et Beau fixe sur
New York), celui de Scorsese ( Taxi Dri-
métrage, 74, rue du Rocher, 75017
Paris, tél. : 01 44 69 26 60,
UNIVERSAL STUDIOS
ver, After Hours, A tombeau ouvert), ou a la Maison du court-métrage, 10, LOS ANGELES, CALIFORNIA”
celui de Woody Allen (Manhattan, Han- passage de Flandres, 75019 Paris,
nah et ses sceurs), celui de Ferrara
(The King of New York)...
tél. : O1 40 34 32 44. PRINCETON UNIVERSITY
Renseignements : 03 28 52 40 40. Festival international de vidéo PRINCETON, NEW JERSEY *
expérimentale
Cycle Francois Truffaut Pour son édition 2001, qui se tiendra
du 2 au 7 juillet, le festival Images
HARVARD FACULTY CLUB
La Rochelle, 13 décembre-2 janvier
La rétrospective « Francois Truffaut contre nature attend vos films expéri- CAMBRIDGE, MASS.*
un homme qui aimait les femmes » mentaux jusqu’au 1* février.
s'installe 4 La Coursive de la Rochelle Renseignements et inscriptions : FRENCH FILM INSTITUTE (FEMIS)
Huit films sont au programme, dont I'in- Images Contre Nature, Festival inter-
épuisable La Peau douce. national de vidéo expérimentale, BP PARIS, FRANCE *
Renseignements : 05 46 51 54 00. 149, 13192 Marseille Cedex 20 ;
tél./fax : 04 96 12 08 41 ; CAMBRIDGE UNIVERSITY
Enfance et cinéma ittp://f wane Ibert.prea/icn
Lyon, 13 décembre-2 janvier
CAMBRIDGE, ENGLAND * *SUMMER
ONLY
Une vingtaine de films au programme el) FSR UR aaa a “ke Re Ps,
Festival Courts Toujours
du 2° festival Enfance et cinéma, dont,
Le Kid de Chaplin, [vanhoe de Richard Peuvent concourir pour le 3° festival
All workshops are solely owned and \
Thorpe, Princes et princesses, Kirikou Courts toujours, qui aura lieu entre le
operated by the New York Film Academy }
et la Sorciére et six courts-métrages 23 et le 28 avril prochain, les films de and not affiliated with Universal Studios

NEW YO
de Michel Ocelot (en sa présence moins de 20 mn tournés depuis le
les 16 et 17 décembre), La Nounou 1* janvier 1999 et qui parviendront au
de Garri Badine ou Les Nouvelles Service culturel de l'université Lumiére
Aventures de Pinocchio de Comen- Lyon 2 avant le 31 janvier.
cini. Renseignements : Association Combien 100 UNIVERSAL CITY PLAZA 100 EAST 17TH STREET
Renseignements : 04 78 30 41 52. de RéActions, tél. : 04 78 26 82 05, UNIVERSAL CITY, CA 91608 | NYC 10003 Web: www.nyfa.com
Lumiére sur le doc Tel: 818-733-2600 Fax: 818-733-4074 Tel: 212-674-4300 Fax: 212-477-1414
Lyon, 14 décembre (21 h) Email: [email protected] | Email: [email protected]
Lassociation Lumiére sur le doc pro-

CAHIERS DU CINEMA / DECEMBRE 2000 97


LE CONS EIL DES OD IX

Cotations: @ inutilede sedéranger % avoiralarigueur ee voir keke Avoirabsolument kkk chef-d'ceuvre == — paswu

Philippe |Jean-Michel| Serge Gérard Pascal | Emmanuel |Marie-Anne| Thierry Olivier Charles
Collin Frodon | Kaganski Lefort | Mérigeau | Burdeau | Guerin Jousse Joyard Tesson
\Vies (Alain Cavalier) hk tok | took tok | tok = - - - ok
Yi Yi (Edward Yang) tok tok tot tok Joon tok Fobok tok ok tok
In the Mood for Love (Wong Kar-wai) | @ Yoko | tok | tok Yoko | tolok tok otk | bck | ok
Aniki, mon frére (Takeshi Kitano) - tokk Jokk tok tok took ~ Joo tok *
Merci pour le chocolat (Ciaude Chabrol)| @ oid | oidk ak kk Jot ak tk tok doko
Eureka (Shinji Aoyama) rook tok tok = ok = = took ok ok
Vacances prolongées (). van der Keuken)| tek tek Joi ek = kk Joo Jokk ak
Les Blessures assassines (J-P. Denis) | © tok ak * took _ - ek ke ak
Chunhyang (im Kwon Taek) hk tekk ok Jobo ek * - - tok
Topsy-Turvy (Mike Leigh) * ek ek *k ook = = Kk = x
Escrocs mais pas trop (Woody Allen) | * kk ak * tok tk e - - -
Infidéle (Liv Ulimann) e tok * x ak e took ok * tok
Paradiso (Rudolf Thome) * ok - ak * 2 5 S is Al
Freedom (Sharunas Bartas) * tok = ek = Ss x s * =
La chambre obscure (W.-C. Questerbert)| - tk = * - tek = * ~
Combat d’amour en songe (Raoul Ruiz)| @ x * * e - ak = x kk
Amours chiennes (Alejandro G. Inarritu) | — ek * = tk = e * e a
Blair Witch 2 (oe Berlinger) = - - e = e = e ° -
Jiason et les argonautes (Don Chaffey) | — ek = tok * = ek * ok Jotok
Pinocchio (Luigi Comencini) tok x = took took - tok ek tk ak
Philippe Collin (Elle), Jean-Michel Frodon (Le Monde), Serge Kaganski (Les Inrockuptibles), Gérard Letort (Libération, France Inter), Pascal Mérigeau (Le Nouvel Observateur). Emmanuel Burdeau, Marie-Anne Guerin, Thierry Jousse, Olivier Joyard et Charles Tesson (Cahiers du cinéma).

i a: ea = Les Editions des Cahiers vous invitent a une

Ciné-club q Soirée Cronenberg


a Toulouse
Le lundi 11 décembre
A l'occasion de la
parution de l'album
David Cronenberg
conversations avec
Serge Grinberg, aux
Editions des Cahiers
du cinéma, Ombres
Blanches et Utopia
accueillent Serge
Grinberg.
18 heures : rencontre-signature a la
librairie Ombres blanches
50, rue Gambetta, tél : 05.34.45.53.33.
20 heures : projection du film
Videodrome (1982) de David
Cronenberg. Débat a l'issue de la

Aprés la réconciliation aasw:-Mare Muvie ies ep a ae eet


Mardi 12 décembre a 20 h 30. En présence de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville. 30 places gratuites seront offertes aux
Al’Arlequin, 76, rue de Rennes, Paris &. 50 places gratuites pour les premiers abonnés qui appelleront au O1 53 44 75 75. premiers abonnés qui appelleront au
01.53.44.75.75.

98 CAHIERS DU CINEMA DECEMBRE 2000


\EDITIONS CAHIERS DU CINEMA
+> Lars Von Trier

> / /
+> David Cronenberg

mh

sVON TRIER

ay je
Zeronenberg Griinberg

le futur

CATIERS DU CINEMA

g . +> Pedro Almodovar

J Piers Bizony
Arthur C. Clarke

+> 2001 - Odyssée de l'Espace

4 / I
IL EST RICHE ET EN PLUS,
IL PREND SOIN DE MOI.
MES LEVRES ONT
LE COUP DE FOUDRE !

NOUVEAU

a‘gia RicheROUGE A LEVRES CONFORT EXTREME


A LA VITAMINE E.

* RICHE EN COULEUR : 30 TEINTES ECLATANTES *


¢ RICHE EN SOIN : COMPLEXE ANTI-DESSECHANT A LA VITAMINE E +
¢ TENUE DURABLE SANS FILER *

Milla Jovovich porte Color Riche


} a
: iF ‘OR EAL
PARiS
N°123 Chocolat.
www.lorealparis.com arce que je le vaux bien.

Common questions

Alimenté par l’IA

Challenges in bridging the gap include the insufficient training of teachers for effectively teaching cinema, leading to questions about the legitimacy of cinema education. Additionally, there is a call for cinema education to not mimic traditional subjects but instead involve encounters with cinema professionals and emphasize practical application . The lack of structured curricula and standardized resources adds to these challenges .

The duality of cinema as an art form and an academic subject poses the challenge of balancing appreciation with critical analysis within educational institutions. This requires curricula that nurture a creative understanding of cinema’s artistic value while also providing frameworks for academic evaluation, necessitating resources, professional collaborations, and flexible teaching methodologies .

The professional background of cinema educators significantly shapes the effectiveness of cinema education. The lack of specialized and comprehensive training in cinema for educators has led to varying levels of instructional quality, which could affect the legitimacy and consistency of cinema education in schools . Christine Juppé-Leblond emphasized the need for educators to have opportunities to meet cinema professionals, rather than having specialized teachers with insufficient training .

Institutional expectations often dismiss the need for specialized teachers, fearing it could lead to ineffective education outcomes similar to those seen in art and music . Practitioners, however, acknowledge a lack of formal training and resources which makes it challenging to deliver high-quality education, highlighting a disconnect between policy and practical needs .

Historically, the introduction of cinema in schools raised concerns that it might alienate students from film, just as literature education had previously distanced generations from French literature due to its teaching method . However, the risk of cinema education discouraging interest was considered minimal compared to the benefit of teaching students that cinema has an artistic and historical value akin to art and music .

The website developed by Dominique Coujard addresses geographical disparities by providing detailed film analyses, such as the plan-by-plan analysis of Mizoguchi's film "Les Contes de la lune vague après la pluie," and other online resources for students in areas with limited access to cinema libraries, thereby facilitating access to educational materials regardless of location .

Cinema education differs in methodology from subjects like mathematics because it needs to balance the structured learning of film history and techniques with fostering creativity and personal expression. Unlike math, which is often results-oriented, cinema education should also focus on process, critique, and creative thinking, offering students a more exploratory curriculum .

Meeting cinema professionals provides students with industry insights and direct exposure to real-world practices, which can be more inspiring and informative than instruction from specialized teachers lacking recent industry experience. This approach can enrich the students' understanding and engagement, making cinema feel relevant and dynamic .

A major concern about cinema education is that it might become another academic subject that students disengage from, similar to how literature is often taught in a way that alienates students from enjoying reading. This concern underscores the need for cinema education to foster appreciation and understanding rather than disenchantment .

Experts such as Alain Bergala argue against having a specialized curriculum for cinema education that might impose rigid guidelines, asserting that the value lies in creative freedom and tailored approaches by teachers. However, there is consensus on the need for legitimacy and tools that support cinema education without constraining teachers into a predefined method, emphasizing open tools over standardized manuals .

Vous aimerez peut-être aussi