L’« esprit de Diên Biên Phu »
Pierre Journoud
Diên Biên Phu, ces trois syllabes amères pour les troupes de l’Union
française contraintes de cesser le feu au terme d’une bataille acharnée, le
7 mai 1954, sont devenues la métaphore d’une défaite humiliante, à conjurer
à tout prix, dans le camp du « monde libre » dominé par les États-Unis à
l’heure de la guerre froide. Mais, dans l’autre camp, celui des Vietnamiens
communistes, de tous ceux qui se sentaient alors solidaires de leur lutte pour
l’indépendance et qui commençaient à se rassembler au sein d’un tiers-monde
en gestation, Diên Biên Phu (DBP) a cristallisé une puissante vague d’espoir.
Planétaire, l’onde de choc s’est répercutée sur tous les continents, de l’Asie
orientale à l’Amérique en passant par l’Afrique. En Afrique du Nord, elle a
même galvanisé les luttes pour l’indépendance, particulièrement en Algérie
où elle a précipité le passage du Front de libération nationale à la lutte armée
contre la puissance coloniale.
En République démocratique (socialiste à partir de 1976) du Vietnam,
cette bataille refondatrice d’un nouvel État-nation vietnamien a accédé au
rang de mythe sacré et le principal responsable de la victoire, le général Vo
Nguyên Giap, au panthéon des héros de la nation, à l’ombre de la figure
tutélaire du stratège et fondateur de la RDV, Hô Chi Minh. Cette victoire, au
coût humain exorbitant, tient à trois grands facteurs : la sous-estimation de
son adversaire par le haut commandement français, l’intensification de l’aide
chinoise et, surtout, la persévérance et le courage des soldats de l’Armée
populaire du Vietnam – les bo doi –, secondés par une armée de travailleurs
civiques (dan cong) estimée à 300 000 femmes et hommes, recrutés de gré ou
de force. Motivée par la réforme agraire, cette contribution populaire –
essentiellement paysanne – a joué un rôle crucial dans la logistique de la
bataille.
Aussi, DBP est-elle vite devenue, pour le Parti communiste vietnamien,
la métaphore d’une mobilisation exceptionnelle, d’un esprit de résistance et
de sacrifice porté à son paroxysme. Soigneusement entretenu par une
politique mémorielle et une propagande de guerre promptes à occulter les
fractures de la nation vietnamienne, cet esprit va être convoqué par les
autorités communistes aux moments critiques de l’histoire vietnamienne.
Pendant la guerre contre les États-Unis et leurs alliés sud-vietnamiens,
dans les années 1960-1975, « l’esprit de DBP » irrigue constamment la
propagande du Parti. Dans un ouvrage de 1964, le général Giap en résume les
principaux traits : « l’esprit révolutionnaire dans sa plus haute expression, qui
ne se laisse pas griser par la victoire ou rebuter par les difficultés, qui porte à
combattre jusqu’à la victoire finale en n’importe quelle circonstance ». Dix
ans avant la grande victoire du printemps 1975 et la prise de Saïgon, il
conclut à l’inéluctabilité de la victoire vietnamienne contre « l’impérialisme
américain et ses valets », au terme d’une « nouvelle campagne de DBP,
grandiose et de longue durée ».
Mais jamais sans doute, pendant la guerre du Vietnam, ces trois syllabes
n’ont été autant convoquées qu’en décembre 1972, lorsque les Vietnamiens
ont dû faire face aux bombardements les plus intensifs de l’histoire de
l’aviation. Lors de l’opération Linebacker II ordonnée par le président Nixon,
20 000 tonnes de bombes sont larguées par des centaines de B-52 et des
chasseurs bombardiers, entre le 18 et le 29 décembre, entraînant
d’innombrables destructions et la mort de plus de 2 300 civils. La réaction de
la DCA nord-vietnamienne se révèle suffisamment efficace pour qu’au
troisième jour de bombardements le Strategic Air Command révise sa
stratégie. De ce succès, et de quelques autres, naît l’expression de « Diên
Biên Phu aérien », reprise pour la première fois par le quotidien Nhan Dan, le
29 décembre 1972, comme dans une chanson héroïque du célèbre
compositeur vietnamien Pham Tuyên.
Une victoire dans le ciel de Hanoï, comparable à celle remportée vingt
ans auparavant dans la haute région du Nord-Ouest ? On comprend aisément
le potentiel mobilisateur de DBP. Mais l’historiographie officielle et encore
héroïsante de la guerre est aujourd’hui contestée au Vietnam même,
notamment par les témoignages des Hanoïens ayant subi ces bombardements,
qui trahissent leurs souffrances et leur découragement, en écho à ceux d’une
partie des acteurs de la bataille de DBP, en 1954.
Depuis les années 2000, l’esprit de DBP a continué d’être invoqué par les
anciens comme par les autorités. Fort d’un prestige intact, le général Giap a
plusieurs fois exhorté ses compatriotes et leurs dirigeants, dans les années
1990-2000, à un « Diên Biên Phu économique », non sans succè. Il a luimêe
donnél’exemple en se battant pour la construction, achevé en 2013,
d’un vaste réervoir d’eau –devenu le lac « Ôg Giap » (« Monsieur
Giap ») –destinéàirriguer prè de 300 hectares de rizièes dans cette
province enclavé et encore pauvre.
La victoire de DBP demeure aussi et surtout au coeur de la rhéorique du
Parti communiste en lui conféant, avec la croissance éonomique dont le
déeloppement de la ville de Diê Biê Phu elle-mêe reflèe la rapidité
l’une de ses principales sources de léitimité Symbole le plus élatant d’une
lutte anticoloniale trè fortement soutenue par la Chine, l’esprit de DBP est
déormais mis au service de la séuriténationale, qu’une trè large fraction
de la population vietnamienne juge menacé, préiséent, par son puissant
voisin du nord.
BIBLIOGRAPHIE
Diên Bien Phu vu d’en face. Paroles de « bo doi », Paris, Nouveau Monde
Éditions, 2010.
Dôi mat voi B-52 – Hoi uc Ha Noi, 18/12/1972-29/12/1972 (« Affronter les
B-52. Mémoires de Hanoï »), Ho Chi Minh-Ville, éditions Tre, 2012.
Général Vo Nguyên GIAP, Diên Biên Phu, 3e éd. revue et augmentée, Hanoï,
Éditions en langue étrangère, 1964.
Pierre JOURNOUD (avec la collaboration de Dao Thanh HUYEN), Diên Biên
Phu. La fin d’un monde, Paris, Vendémiaire, 2019.
Luu TRONG LÂN, Le Diên Biên Phu de l’air. Une victoire de la
détermination et de l’intelligence des Vietnamiens, Hanoï, Thê Gioi, 2006.
Ouvéa, Nouvelle-Calédonie, 1988
et après ?
Benoît Trépied
Le 22 avril 1988, deux jours avant le premier tour de l’élection
présidentielle en France, des Kanak indépendantistes pénètrent dans la
gendarmerie d’Ouvéa, une petite île de Nouvelle-Calédonie, pour prendre ses
occupants en otage. Mais l’opération tourne mal et coûte la vie à quatre
gendarmes. Les autres sont emmenés dans un lieu secret. En réaction, les
autorités françaises bouclent Ouvéa et y envoient des troupes d’élite de
l’armée.
Le 27 avril, les militaires localisent les otages dans une grotte près du
village de Gossanah. Des négociations s’engagent. Après coup, le capitaine
du GIGN en charge des pourparlers affirmera qu’une issue pacifique était en
vue, à condition d’attendre la fin des élections.
Mais telle n’est pas la volonté du Premier ministre Jacques Chirac,
candidat au second tour. Depuis Matignon, ordre est donné d’attaquer la
grotte le 5 mai. Bilan : les otages sont libérés mais deux militaires et dix-neuf
Kanak meurent, dont certains abattus après leur reddition ou laissés à
l’agonie. Trois jours plus tard, François Mitterrand, réélu président, nomme
Michel Rocard Premier ministre.
Ce bain de sang, qui a choqué l’opinion nationale et internationale,
constitue un moment clé de basculement dans la trajectoire historique de la
Nouvelle-Calédonie.
Ouvéa représente d’abord le paroxysme des « événements », cette
séquence insurrectionnelle ouverte en 1984, parfois perçue comme un début
de guerre civile. C’est l’aboutissement d’une confrontation entre deux blocs :
les Kanak, autochtones colonisés par la France depuis 1853, revendiquent
massivement l’indépendance ; mais les autres habitants de l’archipel sont,
pour la plupart, partisans de son maintien dans la France.
Le noeud du problème renvoie au fait que la Nouvelle-Calédonie a été – et
est toujours – une colonie de peuplement. Au fil des vagues de migrants
(bagnards, colons libres, coolies asiatiques, ouvriers océaniens), les Kanak
sont devenus minoritaires. Ils représentent aujourd’hui 40 % de la population
totale. S’opposent dès lors deux légitimités : celle du peuple colonisé à
exercer son droit à l’autodétermination et à l’indépendance ; et celle du
système démocratique français – un homme égale une voix – qui fait des
Kanak une minorité électorale. Ouvéa est le point culminant de ce dialogue
de sourds.
Mais l’affaire de la grotte constitue aussi un électrochoc pour les leaders
des deux camps, l’indépendantiste Jean-Marie Tjibaou et le « loyaliste »
Jacques Lafleur. Réunis par Michel Rocard à Matignon en juin 1988, tous
deux refusent de laisser l’archipel sombrer dans la violence. À la surprise
générale, ils signent donc les accords de Matignon qui ramènent la paix,
repoussent la question de l’indépendance à dix ans et instaurent des politiques
de rééquilibrage en faveur des Kanak. Tjibaou le paiera de sa vie, assassiné le
4 mai 1989 à Ouvéa par un indépendantiste kanak de Gossanah.
Dans la lignée de Matignon, indépendantistes et loyalistes négocient un
nouveau compromis en 1998, l’accord de Nouméa, qui repousse encore la
question de l’indépendance à l’horizon 2020, tout en organisant la
« décolonisation » [sic] de la Nouvelle-Calédonie au sein de la République.
De là découlent des dispositifs institutionnels innovants : la reconnaissance
de l’identité kanak, et la création d’une citoyenneté calédonienne réunissant
les descendants des colons et des colonisés dans une même communauté de
destin.
Le pari des accords consiste à conjuguer les légitimités, plutôt qu’à les
opposer. Les Kanak acceptent de partager leur droit à l’autodétermination
avec les non-Kanak arrivés ou nés sur leur terre au fil du temps, ceux qu’ils
nomment les « victimes de l’histoire ». En retour, ces derniers et l’État
acceptent de restreindre le corps électoral pour éviter la minorisation
systématique des Kanak. Après Ouvéa, c’est donc le sens même des mots
« décolonisation » et « démocratie » qui est modifié pour imaginer une voie
originale d’émancipation.
Le dernier enseignement d’Ouvéa a un goût amer au moment où ces
lignes sont écrites. En 1988, lors de la signature des accords, Michel Rocard
exhorte les responsables de tous bords à ne plus jamais mêler la Nouvelle-
Calédonie aux affaires politiques nationales. Ce « serment de Matignon »
succède à l’instrumentalisation de la crise d’Ouvéa par Jacques Chirac,
cherchant à séduire les électeurs d’extrême droite lors de la présidentielle.
En 2019, dans cette perspective rocardienne, le Premier ministre Édouard
Philippe s’engage à ce que l’État n’organise pas le dernier référendum
d’autodétermination prévu par l’accord de Nouméa entre septembre 2021 et
août 2022, pendant la campagne de la présidentielle et des législatives de la
mi-2022. Mais le président Emmanuel Macron et le ministre de l’Outre-mer
Sébastien Lecornu font volte-face : ils fixent la date du scrutin au
12 décembre 2021 pour clore le processus de Nouméa au plus vite et en faire
un argument de campagne, malgré d’innombrables demandes de report, liées
aussi à la pandémie de Covid-19. L’État ne voulant rien savoir, les
indépendantistes appellent à la non-participation. Le 12 décembre, le non à
l’indépendance l’emporte finalement avec plus de 96 % des suffrages
exprimés, mais 56 % des inscrits ne sont pas allés voter. Comme si la leçon
d’Ouvéa, boussole politique essentielle pendant trente-trois ans, avait été
oubliée au sommet de l’État.
BIBLIOGRAPHIE
Edwy PLENEL et Alain ROLLAT, Mourir à Ouvéa. Le tournant calédonien,
Paris, La Découverte, 1988.
Alban BENSA, Nouvelle-Calédonie. Vers l’émancipation, Paris, Gallimard,
1998.
Paul NÉAOUTYINE, L’Indépendance au présent. Identité kanak et destin
commun, Paris, Syllepse, 2005.
Afrique : rester, partir, revenir
Daouda Gary-Tounkara
Depuis la période coloniale, les échanges marchands et l’organisation de
la production des matières premières constituent le moteur des mobilités sur
le continent africain. La colonisation française a introduit un nouveau rapport
à l’espace au sein des sociétés africaines. Dans le cadre d’une mondialisation
impériale, elle a encadré la mobilisation de la main-d’oeuvre locale et étendu
l’horizon migratoire de ces sociétés. Les populations pouvaient circuler dans
différents territoires de l’empire (AOF, AEF, Madagascar) selon les mêmes
règles. Différents segments de la population, comme les commis de
l’administration, les colporteurs, les migrants saisonniers, se sont
progressivement approprié cet espace commun. Hommes et femmes se
déplaçaient à l’intérieur de vastes fédérations, parfois vers des domaines
coloniaux concurrents (britannique, belge, portugais), voire en dehors de
l’empire. Au moment des indépendances et en l’absence d’économies
modernisées, ces sociétés mettent à profit ce nouveau rapport à l’espace
hérité de l’expérience coloniale. Les populations poursuivent leurs va-etvient,
même quand l’espace de libre circulation entre l’Afrique et l’Europe né
sous l’empire disparaît en 1974. Une analyse des mobilités dans l’ancienne
AOF permet de le montrer.
Entre 1960 et 1973, dans un contexte de relative stabilité du cours des
matières premières, les mobilités migratoires sont des mouvements de maind’oeuvre.
Ils se caractérisent par la volonté des habitants des ex-colonies de
maintenir un espace de libre circulation dans la zone de l’ancien espace
impérial, au sein du continent (où se déploie la majorité des flux) mais aussi
avec la France, dans le cadre de sa reconstruction après guerre. Ceux qui s’en
vont, en général, reviennent, permettant ainsi aux chefs de ménage de
continuer à organiser la vie de la cellule familiale en fonction des contraintes
et des opportunités au niveau local.
Après les indépendances, les flux migratoires continuent ainsi de se
déployer comme au temps de la fin de l’ère coloniale, la contrainte
administrative en moins. Après 1946 et l’abolition de l’indigénat, les
migrants ne sont plus contraints de détenir un laissez-passer mais une carte
d’identité, ni ne sont astreints au travail forcé (prestations, portage, cultures
obligatoires, recrutements forcés…). Ils peuvent aller là où ils le souhaitent.
En un sens, cette liberté de circulation constitue une rupture plus radicale que
les indépendances elles-mêmes : elle permet de répondre à l’inégale
distribution des richesses, produit de la gestion coloniale du territoire et d’une
économie internationale qui cantonne l’Afrique à la fourniture de matières
premières. Les ménages diversifient leurs sources de revenus en profitant de
l’existence de réseaux de mobilité vers les zones de demande d’emploi –
s’adossant souvent à des pratiques pluriséculaires de mobilité marchande,
tels les échanges de noix de cola entre le Sahel et les pays du golfe de
Guinée. Car, à quelques exceptions près, comme l’Office du Niger au Soudan
(un système d’irrigation inefficient), le capital colonial avait concentré les
investissements sur la façade maritime des colonies. Ces espaces, favorables
à la production des cultures d’exportation (arachides au Sénégal, café, cacao
en Côte d’Ivoire, pour l’AOF), étaient pourvus de routes, chemins de fer,
ports. Pour s’acquitter de l’impôt de capitation, les sujets de l’intérieur des
terres partaient ainsi dans ces zones qui concentraient les principaux bassins
de travail salarié. Ils étaient appelés navétanes en wolof au Sénégal,
baragnini en bambara au Soudan français et en Côte d’Ivoire, ou cinrani en
hausa au Nigeria. De vastes zones faisant office de réservoirs de maind’oeuvre
ont été délaissées, entraînant une lente redistribution territoriale des
populations.
Comme une ironie de l’histoire, au moment où la France se retire de ses
colonies, une petite partie des ruraux de Casamance (Sénégal) et de la vallée
du fleuve Sénégal (Sénégal, Mauritanie, Mali) rejoignent l’Europe en vue de
travailler dans l’industrie et les travaux publics. Ils se déplacent pour des
raisons économiques et pour accéder à une meilleure position sociale à leur
retour grâce aux investissements rendus possibles par la mobilité. À
l’occasion de la guerre d’Algérie (1954-1962), qui perturbe la circulation de
la main-d’oeuvre entre les deux rives de la Méditerranée, ils sont plus
nombreux à rejoindre l’ancienne métropole. En France, les anciens colonisés
bénéficient d’un régime dérogatoire à l’entrée des étrangers sur le territoire
de 1960 à 1974. Cette mesure instaure une circulation sans entrave des
personnes en provenance des anciennes colonies, un privilège à l’égard
d’anciens colonisés perçus comme des protégés dans le cadre d’une
communauté francophone. Elle assure un complément de main-d’oeuvre
indispensable à l’économie française, principal débouché commercial des
exportations de l’Afrique francophone en vertu des accords de
« coopération » signés au lendemain des indépendances.
Si l’empire disparaît en tant qu’entité politique et territoriale à partir de
1960, il se prolonge sous une autre forme à travers la poursuite des
mouvements de circulation des populations à l’intérieur de l’ancien espace
impérial.
Mais, à partir de 1973, dans un contexte de crise économique mondiale,
des segments de population qui n’avaient pas l’habitude de partir (femmes,
jeunes en formation, salariés) commencent à chercher à accéder au marché du
travail international. En Afrique, la crise se traduit par une diminution des
revenus des principaux producteurs de matières premières (pétrole excepté)
et, en France, par la suspension de l’immigration de travail en 1974. Cette
année-là, la zone de libre circulation des individus de l’Afrique vers l’Europe
disparaît. Toutefois, les coopérants, experts et autres « expatriés » français
continuent à être accueillis dans la plupart des anciennes colonies jusqu’aux
années 1980. « Expatriés » d’un côté, « immigrés » de l’autre, ces catégories
traduisent la persistance de l’existence d’une hiérarchie des statuts et des
regards en contexte postcolonial. Le va-et-vient des migrants entre l’Europe
et l’Afrique devenant de plus en plus difficile, ceux qui sont déjà en France
s’installent, tandis que les nouveaux venus sont poussés dans la clandestinité,
faute de pouvoir remplir les conditions légales d’entrée et de séjour des
étrangers (regroupement familial, asile, formation supérieure et
professionnelle).
Sur le continent africain, les flux de population se dirigent prioritairement
vers les principaux pôles migratoires du continent qui possèdent un poids
économique écrasant depuis la période coloniale et une grande ouverture sur
le monde grâce à leurs infrastructures de production, transport et
communication : Maroc pour le Maghreb, Côte d’Ivoire pour l’Afrique de
l’Ouest, Gabon en Afrique centrale, Kenya en Afrique orientale, Afrique du
Sud pour l’Afrique australe… Tandis que l’espace européen se ferme, les
pays de l’ex-AOF intègrent la Communauté économique des États de
l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), un nouvel espace commun créé en 1975 à
Lagos, au Nigeria, qui autorise la libre circulation en son sein à partir de
1979. La plupart des migrants africains rejoignent ainsi les pays côtiers et les
pays producteurs de pétrole du continent, qui profitent de la hausse des cours
entre 1973 et 1981 : Nigeria, Gabon, Congo, Libye. Engagés dans des
travaux de modernisation de leur économie et de leurs infrastructures, ces
pays emploient massivement une main-d’oeuvre étrangère pour les travaux
subalternes dont ne veulent pas les nationaux.
Au cours des années 1980, les pays producteurs de pétrole sont à leur tour
rattrapés par la crise économique. Certains régimes, en crise de légitimité,
désignent des boucs émissaires : ils expulsent des étrangers ou supposés tels.
Dès 1983, 2 à 3 millions de « sans-papiers » sont expulsés du Nigeria, une
situation qui se reproduit ailleurs la décennie suivante, comme en Côte
d’Ivoire dans le contexte du débat houleux sur l’ivoirité. Ils répondent ainsi à
la baisse continue du cours des matières premières par une gestion clientéliste
des ressources publiques pour conserver le contrôle de l’État. Durant les
années 1990, la généralisation des programmes d’ajustement structurel que le
Fonds monétaire international et la Banque mondiale ont, à partir de 1980,
imposés à un nombre croissant de pays africains, afin de résorber la dette
publique, se traduit par un désengagement croissant de l’État du secteur
économique. Cet état de fait accroît la compétition entre nationaux et
« étrangers » pour l’accès aux ressources encore disponibles (emplois, terres,
eau, marchés) et fragilise l’unité de la CEDEAO. Les politiques d’austérité
plongent de plus en plus d’individus dans l’incertitude et la précarité. La base
sociale des migrants s’élargit : outre les migrants habituels charriés par
l’exode rural, diplômés, habitants des villes et femmes tentent de répondre,
par leurs propres moyens, à l’accroissement des inégalités.
C’est l’ère où l’on ne peut plus compter que sur soi pour prendre sa
destinée en main, et non sur l’État ou les institutions. La plupart investissent
les destinations locales ou africaines, plus proches et accessibles. Sept
Africains sur dix circulent à l’intérieur du continent. Seule une minorité
gagne une Europe qui commence à se barricader dans le cadre de
l’externalisation du contrôle de ses frontières à partir de 2002. Si l’Italie,
l’Espagne, le Portugal, la Grèce deviennent de nouvelles destinations pour les
Africains francophones, la France demeure une destination privilégiée en
raison d’une histoire commune. Dans l’ensemble, les opinions africaines
considèrent que la France a une responsabilité particulière à l’égard des
anciennes colonies, car les générations qui ont précédé ont contribué à sa
libération pendant la guerre puis à sa reconstruction, à faire d’elle ce qu’elle
est aujourd’hui.
Les dynamiques migratoires témoignent de la manière dont l’Afrique
francophone s’inscrit dans le monde via l’ancien espace impérial, même s’il
n’est pas exclusif d’autres espaces communs. Dans la mesure où elles
fournissent des ressources naturelles et minérales à l’économie mondiale, les
sociétés africaines réclament, en retour, des cours rémunérateurs, ou l’accès
au marché international du travail, dans toute l’Afrique et ailleurs. La
question de la circulation de la main-d’oeuvre est un enjeu crucial à l’heure de
l’extension de l’économie de marché. Celle-ci a contribué à entretenir des
régimes instables, soucieux de conserver le contrôle des ressources
disponibles, d’où des conflits ou guerres civiles produisant des déplacés
internes ou des réfugiés chez les voisins. Il existe une tentation croissante du
départ chez les jeunes, hommes, femmes, ou même adolescents. Faute de
perspectives intéressantes, ceux qui pouvaient auparavant espérer construire
leur vie par le travail sur place ou l’entrepreneuriat bougent de plus en plus.
En raison de la relation asymétrique entre les pays anciennement
colonisés et l’ex-métropole, la question du droit à la mobilité prend un relief
particulier. Le désir de circuler au sein des pays de l’Empire passé, ceux de
l’Afrique francophone d’abord, la France ensuite, est alimenté par la mémoire
d’une histoire commune qui continue de produire des effets sociaux,
économiques et culturels complexes.
BIBLIOGRAPHIE
Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Odile GOERG, Issiaka MANDÉ et
Faranirina RAJAONAH (dir.), Être étranger et migrant en Afrique au
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l’espace public en France (1960-1995), Paris, Klincksieck, 2012.
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