Article Manioc Femme
Article Manioc Femme
(UAC)
FACULTE DES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
(FASHS)
ISSN : 1840-9962
N o001, décembre 2020
Volume 1
COMITE DE PUBLICATION
Directeur de Publication : Professeur Moussa GIBIGAYE
Rédacteur en Chef : Dr (MC) Bernard FANGNON
Conseiller Scientifique : Professeur Brice SINSIN
COMITE SCIENTIFIQUE
BOKO Michel (UAC, Bénin) SAGNA Pascal, Université Cheikh Anta
SINSIN Brice (UAC, Bénin) Diop (Sénégal)
ZOUNGRANA T. Pierre, Université de OGOUWALE Euloge (UAC, Bénin)
Ouagadougou, (Burkina Faso) HOUNDENOU Constant (UAC, Bénin)
AFOUDA Fulgence (UAC, Bénin) KOLA Edinam (UL, Bénin)
AGBOSSOU Euloge (UAC, Bénin) CLEDJO Placide (UAC, Bénin)
TENTE A. H. Brice (UAC, Bénin) CAMBERLIN Pierre, Université de Dijon
TOHOZIN Antoine Yves (UAC, Bénin) (France)
KOFFIE-BIKPO Cécile Yolande (UFHB, OREKAN Vincent O. A. (UAC, Bénin)
Côte d’Ivoire) ODOULAMI Léocadie (UAC, Bénin)
GUEDEGBE DOSSOU Odile (UAC, GONZALLO Germain (UAC, Bénin)
Bénin) KAMAGATE Bamory, Université Abobo-
OFOUEME-BERTON Yolande (UMN, Adjamé, UFR-SGE (Côte d’Ivoire)
Congo) KAUDJHS ASSI-Joseph Université
CHOPLIN Armelle (Université Paris 1 Alassane OUATARA (Côte d’Ivoire)
Panthéon-Sorbonne, France) YOUSSAOU ABDOU KARIM Issiaka
SOKEMAWU Koudzo (UL, Togo) (UAC, Bénin)
VISSIN Expédit Wilfrid (UAC, Bénin) HOUINATO Marcel, (UAC, Bénin)
TCHAMIE Thiou Komlan, Université de BABATOUNDE Sévérin (UAC, Bénin)
Lomé (Togo)
COMITE DE LECTURE
TENTE A. H. Brice (UAC, Bénin), DOSSOU GUEDEGBE Odile (UAC, Bénin), TOHOZIN
Antoine (UAC, Bénin), VISSIN Expédit Wilfrid (UAC, Bénin), VIGNINOU Toussaint (UAC,
Bénin), GIBIGAYE Moussa (UAC, Bénin), YABI Ibouraïma (UAC, Bénin), ABOUDOU,
YACOUBOU MAMA Aboudou Ramanou (UP, Bénin), AROUNA Ousséni (UNSTIM,
Bénin), FANGNON Bernard (UAC, Bénin), GNELE José (UP, Bénin), OREKAN Vincent
(UAC, Bénin), TOKO IMOROU Ismaïla (UAC, Bénin), VISSOH Sylvain (UAC, Bénin),
AKINDELE A. Akibou (UAC, Bénin), BALOUBI David (UAC, Bénin), KOMBIENI Hervé
(UAC, Bénin), OLOUKOÏ Joseph (AFRIGIS, Nigéria), TAKPE Auguste (UAC, Bénin),
ABDOULAYE Djafarou (UAC, Bénin), DJAOUGA Mama (UAC, Bénin), NOBIME George
(UAC, Bénin), OUASSA KOUARO Monique (UAC, Bénin), GBENOU Pascal (UAK, Bénin),
GUEDENON D. Janvier (UAC, Bénin), SABI YO BONI Azizou (UAC, Bénin), ANAGONOU
Désiré (UAC, Bénin), TONDRO MAMAN Abdou Madjidou (UAC, Bénin)
ISSN : 1840-9962
Dépôt légal : N0 12388 du 25-08-2020, 3ème trimestre Bibliothèque Nationale Bénin
2
SOMMAIRE
N° TITRES Pages
ADAYÉ Akoua Assunta, KONAN Kouamé Hyacinthe : Filière manioc et
1 5-20
autonomisation de la femme dans la sous-préfecture de Dabou (Côte d’Ivoire)
4 KOUAKOU Kouamé Abdoulaye : Culture du coco misséné sous les anacardiers : 40-50
une solution à la sécurité alimentaire dans le Nord-Est de la Côte d’Ivoire
YACOUBOU Abdoul-Madjidou, OROU OUENNNON Sabi Mohamed S.,
ADIO SALAMI Hafiz, YAOÏTCHA S. Alain, ZINSOU Valerien, BACHABI
5 François-Xavier, ZOUMAROU WALLIS Nouhoun : Evaluation de la variabilité 51-64
morpho-physiologique d’accessions de maïs (Zea mays L.) collectées dans le Nord-
Bénin
3
DOUDOU DIOBO Kpaka Sabine : Rôle des conditions hydriques et des
14 comportements à risque dans la virulence de l’ulcère de buruli dans le Département 169-182
de Béoumi (Côte d’Iivoire)
GUEDENON Dèhou Janvier : Fertilisation des sols par les déchets industriels :
17 cas des coques et cendres de graines de coton dans l’agriculture urbaine à Bohicon 211-220
au sud-Bénin
4
Université d’Abomey-Calavi
Journal de Géographie Rurale Appliquée et Développement
N0 01, vol 1, décembre 2020, pp. 05-20
RESUME
L’autonomisation de la femme est au cœur des débats qui animent la scène nationale et internationale. Les différents
gouvernants sont à la recherche d’activités génératrices de revenu, afin d’aider la femme à parvenir à cette autonomisation.
En Côte d’Ivoire, la stratégie Nationale du Développement des Cultures Vivrières autres que le riz met l’accent sur les vivriers,
en occurrence le manioc, afin d’assurer la sécurité alimentaire des ménages et favoriser l’autonomisation de la femme. C’est
dans ce contexte que s’inscrit ce présent article. Il vise à analyser la contribution du manioc à l’autonomisation de la femme
dans la sous-préfecture de Dabou.
L’atteinte de cet objectif, passe par une recherche documentaire et une enquête de terrain sur la base de questionnaire,
d’entretien et d’observation.
Il ressort de cette investigation que le manioc génère d’énormes revenus mensuels aux femmes allant de 50 000 à 300 000
F CFA. Il est pourvoyeur d’emplois et facilite leur insertion dans le tissu social. De la production à la commercialisation, le
manioc contribue efficacement à l’autonomisation de la femme dans la sous-préfecture de Dabou.
Mots clés : Dabou, autonomisation, sécurité alimentaire, manioc, femme.
ABSTRACT
The empowerment of women is at the heart of the debates that animate the national and international scene. The various
rulers are looking for income-generating activities, in order to help women to achieve this empowerment. In Ivory Coast, the
National Strategy for the Development of Food Crops other than rice emphasizes food crops, in this case cassava, in order to
ensure household food security and promote the empowerment of women. It is in this context that this article falls. It aims to
analyze the contribution of cassava to the empowerment of women in the sub-prefecture of Dabou.
This study requires documentary research and a field survey based on a questionnaire, interview and observation to
achieve its objective.
It emerges from this investigation that cassava generates enormous monthly income for women ranging from 50,000 to
300,000 CFA francs. It provides jobs and facilitates their integration into the social environment. From production to
marketing, cassava effectively contributes to the empowerment of women in the Dabou sub-prefecture.
Keywords: Dabou, empowerment, food security, cassava, woman.
5
INTRODUCTION
La Côte d’Ivoire a connu après son indépendance, une période de croissance accélérée que
les spécialistes de l’économie de développement ont qualifié de « miracle ivoirien ».
Malheureusement cet embonpoint économique n’a duré que deux décennies. Depuis 1980, les
crises sociopolitiques et économiques qu’a traversées ce pays ont fortement contribué à la
dégradation du niveau de vie et à la paupérisation de sa population. Le taux de pauvreté est
passé progressivement de 10% en 1985 à 32,6% en 2002 puis à 48,9% en 2008 (INS, 2015 p.
9-12). Depuis 2015, 46,3% de la population ivoirienne est considérée comme pauvre (INS,
2015, p. 9). Cette pauvreté a une incidence particulière sur les femmes dont les activités
demeurent concentrées dans les secteurs à faible productivité tels que l’agriculture vivrière, où
elles représentent 76,4% (MINADER, 2016, p. 49). Pour endiguer la pauvreté de la femme,
afin d’assurer son autonomisation, l’Etat Ivoirien a entrepris diverses actions, partant de la
création d’un Ministère (Ministère de la Solidarité et de la Promotion de la Femme) à la mise
en place de fonds dédiés aux femmes et des projets de développement.
En dépit de toutes ces dispositions, 47,4% des femmes restent encore touchées par la
pauvreté (INS, 2015, p. 28). Dans la sous-préfecture de Dabou, les femmes n’en sont pas
épargnées. Excluent de la compétition économique relative à l’agroforesterie, elles se sont
tournées vers l’agriculture vivrière en occurrence la culture du manioc dont la production, la
transformation et la commercialisation représentent pour elles une importante source de revenu.
Malgré, une urbanisation galopante corrélée à une occupation des terres cultivables par l’hévéa
et le palmier à huile, la culture du manioc se maintient dans la sous-préfecture de Dabou. Ce
tubercule, autrefois cultivé pour l’autoconsommation est désormais devenu une culture
marchande (M. A. Ademola-Ouattara et al., 1998, p.145). Les femmes s’investissent dans la
production du manioc, jusqu’à sa commercialisation, en passant par la transformation. De tout
ce qui précède, l’on se demande : « quelle est la contribution du manioc à l’autonomisation de
la femme dans la Sous-Préfecture de Dabou ? L’objectif visé par cette question est d’analyser
la contribution du manioc à l’autonomisation de la femme dans la sous-préfecture de Dabou.
Afin d’atteindre cet objectif, une méthodologie basée sur la recherche documentaire et les
enquêtes de terrain a été adoptée.
1. MATERIEL ET METHODES
6
Figure 1 : Localisation de la zone de rechercche
2.2. Méthode de collecte de données
Deux niveaux de recherche ont été retenus pour la collecte des informations notamment la
recherche documentaire et la collecte des données de terrain.
La documentation a permis de mieux cerner le rôle du manioc à travers sa production, sa
transformation, sa commercialisation et sa consommation dans l’équilibre social. Ces
informations ont été collectées d’une part, dans les structures étatiques, précisément le
Ministère de l’Agriculture et du Développement Rural (MINADER), l’Agence Nationale
d’Appui du Développement Rural (ANADER) et l’Institut National de la Statistique (INS).
D’autre part, des travaux de recherches (thèses, articles scientifiques, mémoires) se rapportant
à la sous-préfecture ont été consultés. Cette recherche documentaire a permis de mieux
apprécier l’importance du manioc au plan économique et social. Outre les données secondaires
issues de la documentation, l’enquête de terrain a été nécessaire.
Les données collectées sur le terrain sont d’ordre quantitatif et qualitatif. Les premières ont
été obtenues à partir des enquêtes par questionnaire administré aux femmes productrices,
transformatrices et commerçantes. Le questionnaire a porté sur le volume de la production, les
superficies emblavées, les types de dérivés produits, la vente, les revenus générés, les dépenses,
les réalisations, etc. Les secondes sont issues des observations de terrain et des entretiens avec
les présidentes de coopératives de productrices, de transformatrices et de commerçantes et les
parties prenantes (leaders communautaires, associations de femmes, l’ANADER, MINADER,
OCPV). Parmi les 16 localités que compte la sous-préfecture de Dabou, 5 ont été choisies sur
la base d’un certain nombre de critères dont le volume de production du manioc et ses dérivés,
la densité de la population, la distance entre les localités.
7
Quant à l’échantillonnage des ménages enquêtés, la méthode de choix raisonné a été utilisée,
car ne disposant pas de base de sondage avec un nombre précis de chef de ménages femmes, de
la filière manioc. Ainsi, la taille minimale de l’échantillon des enquêtées est déterminée par la
formule standard de Fischer :
n: Taille de l’échantillon ;
e: Marge d’erreur ;
t : le coefficient de marge déduit du taux de confiance
P : Proportion de femmes supposées avoir les caractères recherchés. Cette
proportion variant entre 0,0 et 1 est une probabilité d’occurrence d’un
événement. Dans le cas où l’on ne dispose d’aucune valeur de cette proportion,
celle-ci est fixée à 50% (0,5) (P=0,50); à un niveau de confiance de 95%,
t=1,96 et la marge d’erreur e=0,05.
(1,96)2(0,5) (0,5)
n= = 384,16
(0,05)2
L’application de cette formule donne comme taille minimale de l’échantillon 384,16
réajustée à 385 femmes. A cette taille de l’échantillon, il a été associé des critères. Les
productrices ayant au moins un champ de manioc ont fait l’objet d’enquête, tandis que chez les
transformatrices, le critère a porté sur l’ancienneté de plus d’un an. Etant donné que l’attiéké
est le principal dérivé du manioc de cette localité, seules les femmes transformatrices d’attiéké
ont été interrogées. Concernant les commerçantes, toutes les femmes commercialisant le
manioc ou ses dérivés ont été enquêtées. En plus de cela, l’accent a été mis sur les critères de
l’âge et de l’origine des enquêtés. Ainsi sur la base de l’ensemble de ces critères définis,
l’échantillon de 385 enquêtés, a été reparti de manière équitable sur les 5 villages, soit 77
femmes par village, en tenant aussi compte de leur répartition générale entre les productrices
(200), les transformatrices (135) et les commerçantes (50), comme l’indique le tableau I.
8
Tableau I : Répartition de la taille de l’échantillon suivant les localités choisies pour l’enquête
-200 (52%)
productrices
-135 (35%)
transformatrices
-50 (13%)
TOTAL 5 villages 385 commerçantes
En plus de la taille de l’échantillon, 10 personnes ressources ont été choisies dans le cadre
des entretiens approfondis. Il s’agit du responsable de l’ANADER de Dabou, 6 responsables
d’association des productrices, des transformatrices et des commerçantes (les grossistes, les
détaillants, les transporteurs) et 3 leaders communautaires (chef du village, président des jeunes,
présidente des femmes). Les données issues de cette investigation ont été traitées à l’aide du
logiciel SPSS 20.0 et ArcGis 10.2.2.
2. RESULTATS
Les résultats de cette étude sont restitués en trois parties : la production du manioc et ses
dérivés ; l’essor de la commercialisation du manioc et ses dérivés ; l’implication socio-
économique du manioc sur la femme dans la sous-préfecture de Dabou.
9
2.1. Dynamique de production du manioc et de ses dérives dans la sous-préfecture de
dabou
2.1.1. Superficies emblavées et production du manioc
En Côte d’Ivoire, le manioc constitue la deuxième culture vivrière après l’igname et est
cultivé sur les 4/5 du territoire national (CNRA, 2012, p. 3). Mais, cette place varie selon les
localités. Dans la région des Grands ponts précisément dans la sous-préfecture de Dabou, le
manioc occupe la première place des cultures vivrières. Il constitue la base alimentaire pour la
majorité de la population. Son volume ainsi que son espace de production connaissent une
évolution croissante de 2015 à 2019. Le rapprochement de la croissance de production en cours
d’avec les superficies cultivées donne d’apprécier la dépendance de celle-ci de la dynamique
des superficies emblavées (figure 2).
6000 150
production du manioc(t)
Superficie (ha)
5000
4000 100
3000
2000 50
1000
0 0
2015 2016 2017 2018 2019
Années
Production Superficie
L’analyse de cette figure montre qu’il existe un lien étroit entre la production et les surfaces
emblavées. En effet, l’évolution de la production de manioc est faite parallèlement à celle des
superficies emblavées. En 2019, les surfaces emblavées ont été multipliées par 10 (133,15 hectares)
de ce qu’elles étaient en 2015 (13,85 hectares), soit 89%. La production a également suivi la même
tendance, passant de 1512,45 tonnes en 2015 à 4926,55 tonnes en 2019, soit 89,5% d’augmentation.
Par contre de 2015 à 2016, cette production a enregistré une baisse de 11,41%, passant de 512,45
tonnes à 453,99 tonnes, la même période. Cette régression est due à la sécheresse de 2016, qui a
engendré une forte pénurie de manioc sur les principaux marchés. Cependant, à partir de 2017, le
volume de production et les superficies emblavées du manioc ont commencé à enregistrer davantage
une hausse. La production est passée de 934,99 tonnes en 2017 à 934,99 tonnes en 2019. Quant aux
superficies, elles ont évolué dans le même sens (25,27 hectares en 2017 contre 133,1 hectares en
2019). La tendance à la hausse généralisée, constatée de la production du manioc dans la sous-
préfecture de Dabou, s’explique d’abord, par l’adoption des nouvelles variétés à haut rendement
(Yavo, Bocou 1 et IAC ou Yacé), par les productrices, ensuite par l’accroissement de la demande
urbaine. Le manioc se cultive sur de petites superficies de l’ordre de 1 à 4 ha comme l’indique la
figure 3.
10
100
Effectifs enquêtés
80
60
40
20
0
Moins de 1 ha De 1 à 2 ha De 3 à 4 ha Plus de 4 ha
Superficie de champ
11
Planche 1 : Processus de transformation du manioc en attiéké
Prise de vues : A. A.Adayé, février 2020
La première étape débute par la récolte des racines (photo 1), qui proviennent soit
directement des champs des transformatrices où de leur achat chez d’autres producteurs. Ces
racines tubéreuses sont épluchées puis découpées en cossette (photo 2) à l’aide d’un couteau
inoxydable. Après le lavage, les cossettes sont mises dans des bassines avec un ajout de manioc
fermenté (le magnan en langue locale) et sont déversées dans un moulin pour le broyage (photo
3). La pâte de manioc obtenue après le broyage est laissée au repos pendant un jour avant d’être
mise dans des sacs pour le pressage. La pâte de manioc est pressée pour extraire l’excès d’eau
jusqu’à ce qu’elle soit friable (photo 4). Elle est ensuite tamisée afin d’élimer toutes matières
fibreuses (photo 5). Le tamisage est très important car, il permet d’obtenir une farine avec une
bonne texture et sans fibre. La photo 6 montre le procédé de la granulation qui consiste à obtenir
des grains d’attiéké communément appelé « abgodjama » petits grains ou gros grains. La
semoule obtenue est soigneusement étalée sur une toile en plastique noir ou blanc et propre
(photo 7), également mise dans des vans en plein soleil. Les grains obtenus sont placés dans
une immense passoire métallique déposée sur la marmite et mis sur un foyer de feu de bois. La
vapeur issue de l’ébullition de l’eau passe par les trous de la passoire pour cuire les grains.
Durant la cuisson, les granulés sont de temps en temps retournés à l’aide d’une spatule en bois
ou en aluminium. La durée de cuisson dépend de l’intensité du feu et est généralement d’au
moins 30 minutes (photo 8). Le produit obtenu (l’attiéké) est renversé dans une bassine en
aluminium et laissé en refroidissement près de 30 minutes. Il est ensuite conservé dans des
sachets (photo 9), des cuvettes et des paniers en paille avant d’être commercialisé sur les
différents marchés.
La durée de conservation de l’attiéké varie en fonction de la variété et la qualité du manioc,
du mode de cuissage et de conservation. Elle part d’une semaine à un mois. Passé ce délai,
l’attiéké se met à sécher, mais est toujours utilisable par la population de Tabou. L’attiéké séché
est transformé en un met local appelé « Egd placali », c’est-à-dire la pâte d’attiéké, très
appréciée des autochtones. Son obtention se fait en ajoutant de l’eau chaude sur l’attiéké séché.
12
La pâte obtenue est ensuite pilée dans un mortier. Ce mets est souvent accompagné de la sauce
issue de la graine de palmiste ou de la sauce claire, selon les préférences.
L’attiéké est aussi produit en mode semi-industriel, par les unités de transformation, comme
celles de la Coopérative des Vendeuses d’Attiéké et de Poisson en Côte d’Ivoire (COVAPCI)
de Débrimou. Le processus de production de l’attiéké est similaire à celui du mode artisanal, à
la différence que le premier utilise du matériel dit moderne, comme les broyeuses et les
semouleuses.
En définitive, il ressort que la transformation du manioc en attiéké est dominée par le mode
artisanal. Cependant, celui-ci n’entrave pas la quantité et la qualité du produit. Cette production
de l’attiéké est faite selon un processus qui part de l’acquisition du manioc à la conservation de
l’attiéké, sans oublié sa préparation. Les volumes de production du manioc et de l’attiéké
obtenus sont distribués sur les différents marchés à travers plusieurs circuits.
2.2. Circuits diversifiés de commercialisation du manioc et de ses dérivés
Le circuit de commercialisation est l’ensemble des itinéraires empruntés par les produits
vivriers de la production à la commercialisation. Il se caractérise en fonction de la distance des
zones de production et de transformation, aux marchés. Dans la sous-préfecture de Dabou, l’on
enregistre deux types de circuit de commercialisation à savoir le circuit court et le circuit long.
13
car, il ne subit pas les coûts exorbitants du transport. Cependant, à cause de la pénurie ou de la
production insuffisante de manioc à grande échelle dans les localités de la sous-préfecture, les
transformatrices se dirigent vers les zones extras muros (figure 4).
14
de Yopougon Siporex et le marché de gros d’Abobo gare). La courtière est la femme qui
représente la transformatrice de la zone de provenance de l’attiéké sur les marchés de gros
d’Abidjan. Son rôle est de réceptionner le produit qu’elle achemine au grossiste. Celle-ci après
avoir récupéré l’attiéké avec la courtière, se charge de le vendre aux détaillantes des marchés
et des quartiers. La détaillante, à son tour revend les sacs de boules d’attiéké aux différents
consommateurs.
Le commerce de l’attiéké se fait aussi en direction des pays de la sous-région (Burkina Faso,
Mali, Ghana) et l’Europe (France, Italie). Cela constitue le circuit long (figure 5).
15
2.3.1. Manioc et ses dérivés : une activité génératrice de revenu
La production du manioc et ses dérivés constituent pour les femmes de la sous-préfecture de
Dabou, une activité économique majeure. Celles-ci trouvent la nécessité de s’y attacher, car le
manioc leurs génère des revenus conséquents au niveau de la production, de la transformation
et de la commercialisation. Malgré le fait qu’elles ne maitrisent pas convenablement tous les
gains obtenus après la vente de leurs produits, 78,4% des enquêtées reconnaissent tirer profit
de la vente du manioc (figure 6).
Revenus mensuels (F CFA)
Figure 6 : Répartition des revenus mensuels des productrices après la vente du manioc
frais
Source : Enquêtes de terrain, février 2020
Au regard de cette figure, 42 % des femmes ont un gain mensuel compris entre 50 000 et
100 000 F. CFA, dans la production du manioc ; 37% ont moins de 50 000 F. CFA et 21% ont
plus de 100 000 F. CFA. Ces revenus sont fonction de la taille des exploitations. Les
productrices ayant un hectare et plus ont un revenu élevé. Quant à la main-d’œuvre journalière,
elle se situe entre 1500 et 2500 F. CFA. Ces revenus sont insignifiants devant ceux des
transformatrices de la sous-préfecture, puisqu’elles engrangent des revenus mensuels allant de
50 000 à 100 000 F. CFA, voire plus (figure 7).
Revenus mensuels (F CFA)
16
Les productrices d’attiéké de la sous-préfecture de Dabou ont un revenu largement supérieur
aux autres actrices. Il ressort qu’après une production mensuelle, 47% des transformatrices ont
un gain compris entre 50 000 F. CFA et 100 000 F. CFA, 23 % ont moins de 50 000F. CFA et
30,5 % empochent plus de 100 000 F. CFA.
Quant aux commerçantes (grossistes, détaillantes, restauratrices), 62,8% ont un revenu
mensuel de moins de 50 000 F. CFA. Elles représentent les commerçantes locales avec de
faibles chiffres d’affaire. Les 37,2 % restants ont un revenu mensuel de plus de 100 000 F. CFA
voire 300 000 F CFA. Celles-ci animent les marchés urbains et internationaux.
En somme, la production, la transformation et la commercialisation du manioc et de l’attiéké
génèrent des revenus aux différents acteurs de la filière. Ces gains leurs permettent d’avoir une
autonomie financière et de s’insérer dans le tissu social.
2.3.2. Production du manioc et de l’attiéké : un moyen efficace de l’insertion sociale de la
femme
La filière manioc génératrice d’emplois, contribue à l’amélioration des conditions de vie,
donc à l’équilibre et au bien-être social des actrices. Les femmes et les jeunes filles
déscolarisées ou diplômées, sans emploi trouvent à travers le manioc un moyen d’obtenir un
emploi. Celles-ci s’investissent dans la production et la commercialisation de l’attiéké depuis
l’acquisition du manioc jusqu’à la vente. Dans ce contexte, il constitue une culture pourvoyeuse
d’emploi. La filière manioc crée des emplois directs tels les productrices, les transformatrices,
les vendeuses de manioc et d’Attiéké. Les emplois indirects ou secondaires sont les emplois
rattachés à la production, au processus de transformation et de vente. Ce sont les emplois
d’éplucheurs de manioc, des chargeurs, des chauffeurs de tricycles, des laveurs de manioc,
d’opérateurs de broyeuse de manioc, d’essorage et de tamisage de la pâte.
À travers la vente du manioc frais d’une part et de la production de l’attiéké d’autre part, les
femmes satisfont leurs besoins personnels et participent aux charges familiales (95,6 %), d’où
l’amélioration de leurs conditions de vie. Elles sont un véritable appui pour leurs époux parce
qu’elles contribuent aux charges familiales. C’est pourquoi, dans le village de Débrimou les
femmes, du groupement de transformation NYAMBIA affirment « la commercialisation du
manioc nous procure de l’argent à chaque moment. Elle nous permet de prendre en charge
toutes les dépenses de la famille et d’aider nos époux ».
Au-delà de la simple commercialisation, le manioc frais et l’attiéké constituent l’aliment de
base des familles de la sous-préfecture de Dabou. Elles affirment à 78% participer en plus de la
popote, à la scolarisation, aux soins de santé de la famille (89,48%) et à l’achat des tenues
vestimentaires des enfants (58%). Plusieurs d’entre elles ont acquis des biens matériels (tableau
II).
17
Tableau II : Répartition des biens matériels acquis et dépenses faites au moyen des revenus
tirés de la vente du manioc et produits dérivés
Actrices enquêtées
Biens acquis au moyen des Productrices Transformatrices Commerçantes
revenus du manioc et dérivés
Effectifs % Effectifs % Effectifs %
Outils agricoles 200 100 - - -
Les données du tableau permettent de conclure que 100% des productrices de la sous-
préfecture de Dabou ont acheté leurs outils agricoles au moyen des revenus tirés de la vente du
manioc. Les appareils électroménagers, les ustensiles de cuisine ont été acquis par 59% des
productrices, 65 % des transformatrices et 48 % des commerçantes. Quant aux matériaux de
construction de maison, 18 % des paysannes, 40 % des transformatrices et 18% des
commerçantes ont utilisé les revenus générés par le manioc et l’attiéké pour leurs acquisitions.
Des engins de déplacement et des machines à coudre ont été payés par 15% des productrices,
30 % des transformatrices et 24 % des commerçantes. D’autres ont par contre amélioré leurs
habitats avec de plus en plus de commodités. Cette activité a permis à plusieurs femmes de
s’insérer dans le tissu social.
3. DISCUSSION
18
cultivables observée eu égard de l’extension de l’hévéaculture. Abordant dans le même sens,
A. Perrin et al (2015, p. 44) ont également montré que la ville de San Pedro et d’Abidjan
s’approvisionnaient en manioc dans un rayon de 150 km à cause de la forte demande et de
l’insuffisance de la culture du manioc périurbains, du fait du développement important de la
culture de l’hévéa et du palmier à huile sur le littoral. L’attiéké est l’aliment de base des
différentes localités de la sous-préfecture de Dabou, car il est le plus prisé et apprécié par les
consommateurs. Sa production est majoritairement traditionnelle et individuelle (75,5%) mais,
avec la présence d’une unité semi-industrielle COVAPCI dans le village de Débrimou. La
multiplicité des acteurs intervenants dans le manioc, accroît le volume de production afin de
satisfaire la population locale ainsi que la demande extérieure. Dans ce domaine K. G. Effo et
al. (2019, p. 544) ont montré aussi que la transformation du manioc de la région de Gbêkê est
dominée par le mode artisanal, mais, la présence de quelques unités semi-industrielles a boosté
le secteur de la transformation.
Le manioc occupe une place de choix dans le développement social et économique de la
femme. En effet, l’activité du manioc a permis aux femmes de s’insérer dans le tissu social avec
la création de plusieurs emplois et génère des revenus conséquents (plus 100 000 F CFA/mois).
Elles ne sont plus marginalisées dans la société, puisqu’elles sont autonomes financièrement et
contribuent régulièrement aux charges familiales quotidiennes. C’est dans cette perspective que
les études de M. A. Ademola-Ouattara et al. (1998, p. 142) ont révélé que les femmes ont
réaffirmé leur place dans la structure familiale et sociale, lorsqu’elles se sont alors investies
dans la production du manioc et sa principale transformation en attiéké. Dans la sous-préfecture
de Vo au Bénin, les études K. D. Abalo et al. (2014, p. 66) ont montré qu’avec l’essor de la
production du manioc et grâce aux revenus qu’elles en tirent, les femmes deviennent
financièrement plus autonomes et s’investissent dans la production du manioc, devenant
propriétaires par héritage ou par achat de parcelles consacrées au manioc. Cela a engendré un
bien-être socioéconomique de plusieurs familles de la sous-préfecture de Dabou.
CONCLUSION
Au terme de cette étude, il ressort que le manioc fait l’objet d’une attention particulière au
niveau des femmes de la sous-préfecture de Dabou. Sa production est passée de 1512,45 tonnes
en 2015 à 4926,55 tonnes en 2019 (soit 89,5%). Il alimente d’importants circuits de
commercialisation débouchant sur l’agglomération d’Abidjan. Ces circuits génèrent des
revenus conséquents aux femmes. D’une économie de consommation à une économie de profit,
l’activité du manioc a permis aux femmes de s’insérer dans le tissu social avec la création de
plusieurs emplois. Il s’agit entre autres des emplois directs tels que les productrices, les
transformatrices et les commerçantes également les emplois indirects tels que les broyeurs, les
chargeurs, les transporteurs, la gérance des moulins, la main d’œuvre. Il a modifié le cadre et
les conditions de vie des femmes.
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