Chapitres Clés de Candide Fatii
Chapitres Clés de Candide Fatii
CHAPITRE PREMIER
Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car son château avait une
porte et des fenêtres. Sa grande salle même était ornée d'une tapisserie. Tous les chiens de ses
basses-cours composaient une meute dans le besoin ; ses palefreniers étaient ses piqueurs ; le vicaire
du village était son grand aumônier. Ils l'appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il faisait
des contes.
Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, s'attirait par là une très grande
considération, et faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus
respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse,
appétissante. Le fils du baron paraissait en tout digne de son père. Le précepteur Pangloss était
l'oracle de la maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et de
son caractère.
« Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car, tout étant fait pour une
fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour
porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être
chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées, et pour en
faire des châteaux, aussi monseigneur a un très beau château ; le plus grand baron de la province
doit être le mieux logé ; et, les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute
l'année : par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise ; il fallait dire que
tout est au mieux. »
Un jour, Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit bois qu'on appelait parc, vit
entre des broussailles le docteur Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale à la
femme de chambre de sa mère, petite brune très jolie et très docile. Comme Mlle Cunégonde avait
beaucoup de dispositions pour les sciences, elle observa, sans souffler, les expériences réitérées dont
elle fut témoin ; elle vit clairement la raison suffisante du docteur, les effets et les causes, et s'en
retourna tout agitée, toute pensive, toute remplie du désir d'être savante, songeant qu'elle pourrait
bien être la raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne.
Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit ; Candide rougit aussi ; elle lui dit bonjour
d'une voix entrecoupée, et Candide lui parla sans savoir ce qu'il disait. Le lendemain après le dîner,
comme on sortait de table, Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière un paravent ; Cunégonde
laissa tomber son mouchoir, Candide le ramassa, elle lui prit innocemment la main, le jeune homme
baisa innocemment la main de la jeune demoiselle avec une vivacité, une sensibilité, une grâce toute
particulière ; leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux s'enflammèrent, leurs genoux tremblèrent,
leurs mains s'égarèrent. M. le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant
cette cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de pied dans le derrière ;
Cunégonde s'évanouit ; elle fut souffletée par madame la baronne dès qu'elle fut revenue à elle-
même ; et tout fut consterné dans le plus beau et le plus agréable des châteaux possibles.
CHAPITRE SECOND
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Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où, pleurant, levant les yeux au
ciel, les tournant souvent vers le plus beau des châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes
; il se coucha sans souper au milieu des champs entre deux sillons ; la neige tombait à gros flocons.
Candide, tout transi, se traîna le lendemain vers la ville voisine, qui s'appelle Valdberghoff-trarbk-
dikdorff, n'ayant point d'argent, mourant de faim et de lassitude. Il s'arrêta tristement à la porte d'un
cabaret. Deux hommes habillés de bleu le remarquèrent : « Camarade, dit l'un, voilà un jeune
homme très bien fait, et qui a la taille requise. » Ils s'avancèrent vers Candide et le prièrent à dîner
très civilement. « Messieurs, leur dit Candide avec une modestie charmante, vous me faites
beaucoup d'honneur, mais je n'ai pas de quoi payer mon écot. -- Ah ! monsieur, lui dit un des bleus,
les personnes de votre figure et de votre mérite ne payent jamais rien : n'avez-vous pas cinq pieds
cinq pouces de haut ? -- Oui, messieurs, c'est ma taille, dit-il en faisant la révérence. -- Ah ! monsieur,
mettez-vous à table ; non seulement nous vous défrayerons, mais nous ne souffrirons jamais qu'un
homme comme vous manque d'argent ; les hommes ne sont faits que pour se secourir les uns les
autres. -- Vous avez raison, dit Candide : c'est ce que M. Pangloss m'a toujours dit, et je vois bien que
tout est au mieux. » On le prie d'accepter quelques écus, il les prend et veut faire son billet ; on n'en
veut point, on se met à table : « N'aimez-vous pas tendrement ?... -- Oh ! oui, répondit-il, j'aime
tendrement Mlle Cunégonde. -- Non, dit l'un de ces messieurs, nous vous demandons si vous n'aimez
pas tendrement le roi des Bulgares. -- Point du tout, dit-il, car je ne l'ai jamais vu. -- Comment ! c'est
le plus charmant des rois, et il faut boire à sa santé. -- Oh ! très volontiers, messieurs » ; et il boit. «
C'en est assez, lui dit-on, vous voilà l'appui, le soutien, le défenseur, le héros des Bulgares ; votre
fortune est faite, et votre gloire est assurée. » On lui met sur-le-champ les fers aux pieds, et on le
mène au régiment. On le fait tourner à droite, à gauche, hausser la baguette, remettre la baguette,
coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on lui donne trente coups de bâton ; le lendemain il fait
l'exercice un peu moins mal, et il ne reçoit que vingt coups ; le surlendemain on ne lui en donne que
dix, et il est regardé par ses camarades comme un prodige.
Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il était un héros. Il s'avisa un
beau jour de printemps de s'aller promener, marchant tout droit devant lui, croyant que c'était un
privilège de l'espèce humaine, comme de l'espèce animale, de se servir de ses jambes à son plaisir. Il
n'eut pas fait deux lieues que voilà quatre autres héros de six pieds qui l'atteignent, qui le lient, qui le
mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce qu'il aimait le mieux d'être fustigé trente-
six fois par tout le régiment, ou de recevoir à la fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut
beau dire que les volontés sont libres ; et qu'il ne voulait ni l'un ni l'autre, il fallut faire un choix ; il se
détermina, en vertu du don de Dieu qu'on nomme liberté, à passer trente-six fois par les baguettes ;
il essuya deux promenades. Le régiment était composé de deux mille hommes ; cela lui composa
quatre mille coups de baguette, qui, depuis la nuque du cou jusqu'au cul, lui découvrirent les muscles
et les nerfs. Comme on allait procéder à la troisième course, Candide, n'en pouvant plus, demanda
en grâce qu'on voulût bien avoir la bonté de lui casser la tête ; il obtint cette faveur ; on lui bande les
yeux, on le fait mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s'informe du crime du
patient ; et comme ce roi avait un grand génie, il comprit, par tout ce qu'il apprit de Candide, que
c'était un jeune métaphysicien, fort ignorant des choses de ce monde, et il lui accorda sa grâce avec
une clémence qui sera louée dans tous les journaux et dans tous les siècles. Un brave chirurgien
guérit Candide en trois semaines avec les émollients enseignés par Dioscoride, Il avait déjà un peu de
peau et pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des Abares.
CHAPITRE TROISIÈME
ET CE QU'IL DEVINT
Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les
fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en
enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la
mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la
surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout
pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe,
se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque.
Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, il prit le parti
d'aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de
mourants, et gagna d'abord un village voisin ; il était en cendres : c'était un village abare que les
Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient
mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles
éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros rendaient les derniers soupirs ;
d'autres, à demi brûlées, criaient qu'on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient
répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.
Candide s'enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares, et des héros abares
l'avaient traité de même. Candide, toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des
ruines, arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac,
et n'oubliant jamais Mlle Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Hollande ; mais
ayant entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là, et qu'on y était chrétien, il ne
douta pas qu'on ne le traitât aussi bien qu'il l'avait été dans le château de monsieur le baron avant
qu'il en eût été chassé pour les beaux yeux de Mlle Cunégonde.
Il demanda l'aumône à plusieurs graves personnages, qui lui répondirent tous que, s'il continuait à
faire ce métier, on l'enfermerait dans une maison de correction pour lui apprendre à vivre.
Il s'adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seul une heure de suite sur la charité dans
une grande assemblée. Cet orateur, le regardant de travers, lui dit : « Que venez-vous faire ici ? y
êtes-vous pour la bonne cause ? -- Il n'y a point d'effet sans cause, répondit modestement Candide,
tout est enchaîné nécessairement et arrangé pour le mieux. Il a fallu que je fusse chassé d'auprès de
Mlle Cunégonde, que j'aie passé par les baguettes, et il faut que je demande mon pain jusqu'à ce que
je puisse en gagner ; tout cela ne pouvait être autrement. -- Mon ami, lui dit l'orateur, croyez-vous
que le pape soit l'Antéchrist ? -- Je ne l'avais pas encore entendu dire, répondit Candide ; mais qu'il le
soit ou qu'il ne le soit pas, je manque de pain.
-- Tu ne mérites pas d'en manger, dit l'autre ; va, coquin, va, misérable, ne m'approche de ta vie. » La
femme de l'orateur, ayant mis la tête à la fenêtre et avisant un homme qui doutait que le pape fût
antéchrist, lui répandit sur le chef un plein... O ciel ! à quel excès se porte le zèle de la religion dans
les dames !
Un homme qui n'avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé Jacques, vit la manière cruelle
et ignominieuse dont on traitait ainsi un de ses frères, un être à deux pieds sans plumes, qui avait
une âme ; il l'amena chez lui, le nettoya, lui donna du pain et de la bière, lui fit présent de deux
florins, et voulut même lui apprendre à travailler dans ses manufactures aux étoffes de Perse qu'on
fabrique en Hollande. Candide, se prosternant presque devant lui, s'écriait : « Maître Pangloss me
l'avait bien dit que tout est au mieux dans ce monde, car je suis infiniment plus touché de votre
extrême générosité que de la dureté de ce monsieur à manteau noir et de madame son épouse. »
Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de pustules, les yeux morts, le
bout du nez rongé, la bouche de travers, les dents noires, et parlant de la gorge, tourmenté d'une
toux violente et crachant une dent à chaque effort.
CHAPITRE SIXIÈME
Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne, les sages du pays
n'avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple
un bel auto-da-fé ; il était décidé par l'université de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes
brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler.
On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d'avoir épousé sa commère, et deux Portugais
qui en mangeant un poulet en avaient arraché le lard : on vint lier après le dîner le docteur Pangloss
et son disciple Candide, l'un pour avoir parlé, et l'autre pour avoir écouté avec un air d'approbation :
tous deux furent menés séparément dans des appartements d'une extrême fraîcheur, dans lesquels
on n'était jamais incommodé du soleil ; huit jours après ils furent tous deux revêtus d'un san-benito,
et on orna leurs têtes de mitres de papier : la mitre et le san-benito de Candide étaient peints de
flammes renversées et de diables qui n'avaient ni queues ni griffes ; mais les diables de Pangloss
portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites. Ils marchèrent en procession ainsi vêtus,
et entendirent un sermon très pathétique, suivi d'une belle musique en faux-bourdon. Candide fut
fessé en cadence, pendant qu'on chantait ; le Biscayen et les deux hommes qui n'avaient point voulu
manger de lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même
jour la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.
Candide, épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se disait à lui-même : « Si c'est ici
le meilleur des mondes possibles, que sont donc les autres ? Passe encore si je n'étais que fessé, je
l'ai été chez les Bulgares. Mais, ô mon cher Pangloss ! le plus grand des philosophes, faut-il vous avoir
vu pendre sans que je sache pourquoi ! Ô mon cher anabaptiste, le meilleur des hommes, faut-il que
vous ayez été noyé dans le port ! Ô Mlle Cunégonde ! la perle des filles, faut-il qu'on vous ait fendu le
ventre ! »
Il s'en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous et béni, lorsqu'une vieille l'aborda et lui
dit :
Quand ils furent aux frontières des Oreillons : « Vous voyez, dit Cacambo à Candide, que cet
hémisphère-ci ne vaut pas mieux que l'autre : croyez-moi, retournons en Europe par le plus court. --
Comment y retourner ? dit Candide, et où aller ? Si je vais dans mon pays, les Bulgares et les Abares y
égorgent tout ; si je retourne en Portugal, j'y suis brûlé ; si nous restons dans ce pays-ci, nous
risquons à tout moment d'être mis en broche. Mais comment se résoudre à quitter la partie du
monde que Mlle Cunégonde habite ?
-- Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo : nous y trouverons des Français, qui vont par tout le
monde ; ils pourront nous aider. Dieu aura peut-être pitié de nous. »
Il n'était pas facile d'aller à la Cayenne : ils savaient bien à peu près de quel côté il fallait marcher ;
mais des montagnes, des fleuves, des précipices, des brigands, des sauvages, étaient partout de
terribles obstacles. Leurs chevaux moururent de fatigue ; leurs provisions furent consumées ; ils se
nourrirent un mois entier de fruits sauvages, et se trouvèrent enfin auprès d'une petite rivière
bordée de cocotiers, qui soutinrent leur vie et leurs espérances.
Cacambo, qui donnait toujours d'aussi bons conseils que la vieille, dit à Candide : « Nous n'en
pouvons plus, nous avons assez marché ; j'aperçois un canot vide sur le rivage, emplissons-le de
cocos, jetons-nous dans cette petite barque, laissons-nous aller au courant ; une rivière mène
toujours à quelque endroit habité. Si nous ne trouvons pas des choses agréables, nous trouverons du
moins des choses nouvelles. -- Allons, dit Candide, recommandons-nous à la Providence. »
Ils voguèrent quelques lieues entre des bords tantôt fleuris, tantôt arides, tantôt unis, tantôt
escarpés. La rivière s'élargissait toujours ; enfin elle se perdait sous une voûte de rochers
épouvantables qui s'élevaient jusqu'au ciel. Les deux voyageurs eurent la hardiesse de s'abandonner
aux flots sous cette voûte. Le fleuve, resserré en cet endroit, les porta avec une rapidité et un bruit
horrible. Au bout de vingt-quatre heures ils revirent le jour ; mais leur canot se fracassa contre les
écueils ; il fallut se traîner de rocher en rocher pendant une lieue entière ; enfin ils découvrirent un
horizon immense, bordé de montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir comme pour
le besoin ; partout l'utile était agréable. Les chemins étaient couverts ou plutôt ornés de voitures
d'une forme et d'une matière brillante, portant des hommes et des femmes d'une beauté singulière,
traînés rapidement par de gros moutons rouges qui surpassaient en vitesse les plus beaux chevaux
d'Andalousie, de Tétuan et de Méquinez.
« Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Westphalie. » Il mit pied à terre avec
Cacambo auprès du premier village qu'il rencontra. Quelques enfants du village, couverts de brocarts
d'or tout déchirés, jouaient au palet à l'entrée du bourg ; nos deux hommes de l'autre monde
s'amusèrent à les regarder : leurs palets étaient d'assez larges pièces rondes, jaunes, rouges, vertes,
qui jetaient un éclat singulier. Il prit envie aux voyageurs d'en ramasser quelques-uns ; c'était de l'or,
c'était des émeraudes, des rubis, dont le moindre aurait été le plus grand ornement du trône du
Mogol. « Sans doute, dit Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit palet. »
Le magister du village parut dans ce moment pour les faire rentrer à l'école. « Voilà, dit Candide, le
précepteur de la famille royale. »
Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs palets et tout ce qui avait servi à
leurs divertissements. Candide les ramasse, court au précepteur, et les lui présente humblement, lui
faisant entendre par signes que Leurs Altesses Royales avaient oublié leur or et leurs pierreries. Le
magister du village, en souriant, les jeta par terre, regarda un moment la figure de Candide avec
beaucoup de surprise, et continua son chemin.
Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l'or, les rubis et les émeraudes. « Où sommes-nous ?
s'écria Candide ; il faut que les enfants des rois de ce pays soient bien élevés, puisqu'on leur apprend
à mépriser l'or et les pierreries. » Cacambo était aussi surpris que Candide. Ils approchèrent enfin de
la première maison du village ; elle était bâtie comme un palais d'Europe. Une foule de monde
s'empressait à la porte, et encore plus dans le logis. Une musique très agréable se faisait entendre, et
une odeur délicieuse de cuisine se faisait sentir. Cacambo s'approcha de la porte, et entendit qu'on
parlait péruvien ; c'était sa langue maternelle : car tout le monde sait que Cacambo était né au
Tucuman, dans un village où l'on ne connaissait que cette langue. « Je vous servirai d'interprète, dit-il
à Candide ; entrons, c'est ici un cabaret. » Aussitôt deux garçons et deux filles de l'hôtellerie, vêtus de
drap d'or, et les cheveux renoués avec des rubans, les invitent à se mettre à la table de l'hôte. On
servit quatre potages garnis chacun de deux perroquets, un contour bouilli qui pesait deux cents
livres, deux singes rôtis d'un goût excellent, trois cents colibris dans un plat, et six cents oiseaux-
mouches dans un autre ; des ragoûts exquis, des pâtisseries délicieuses ; le tout dans des plats d'une
espèce de cristal de roche. Les garçons et les filles de l'hôtellerie versaient plusieurs liqueurs faites de
canne de sucre.
Les convives étaient pour la plupart des marchands et des voituriers, tous d'une politesse extrême,
qui firent quelques questions à Cacambo avec la discrétion la plus circonspecte, et qui répondirent
aux siennes d'une manière à le satisfaire.
Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien payer son écot en jetant sur la table de
l'hôte deux de ces larges pièces d'or qu'il avait ramassées ; l'hôte et l'hôtesse éclatèrent de rire, et se
tinrent longtemps les côtés. Enfin ils se remirent : « Messieurs, dit l'hôte, nous voyons bien que vous
êtes des étrangers ; nous ne sommes pas accoutumés à en voir. Pardonnez-nous si nous nous
sommes mis à rire quand vous nous avez offert en payement les cailloux de nos grands chemins.
Vous n'avez pas sans doute de la monnaie du pays, mais il n'est pas nécessaire d'en avoir pour dîner
ici. Toutes les hôtelleries établies pour la commodité du commerce sont payées par le
gouvernement. Vous avez fait mauvaise chère ici, parce que c'est un pauvre village ; mais partout
ailleurs vous serez reçus comme vous méritez de l'être. » Cacambo expliquait à Candide tous les
discours de l'hôte, et Candide les écoutait avec la même admiration et le même égarement que son
ami Cacambo les rendait. « Quel est donc ce pays, disaient-ils l'un et l'autre, inconnu à tout le reste
de la terre, et où toute la nature est d'une espèce si différente de la nôtre ? C'est probablement le
pays où tout va bien ; car il faut absolument qu'il y en ait de cette espèce. Et, quoi qu'en dît maître
Pangloss, je me suis souvent aperçu que tout allait assez mal en Westphalie. »
CHAPITRE DIX-HUITIÈME
Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité ; l'hôte lui dit : « Je suis fort ignorant, et je m'en
trouve bien ; mais nous avons ici un vieillard retiré de la cour, qui est le plus savant homme du
royaume, et le plus communicatif. Aussitôt il mène Cacambo chez le vieillard. Candide ne jouait plus
que le second personnage, et accompagnait son valet. Ils entrèrent dans une maison fort simple, car
la porte n'était que d'argent, et les lambris des appartements n'étaient que d'or, mais travaillés avec
tant de goût que les plus riches lambris ne l'effaçaient pas. L'antichambre n'était à la vérité incrustée
que de rubis et d'émeraudes ; mais l'ordre dans lequel tout était arrangé réparait bien cette extrême
simplicité.
Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sopha matelassé de plumes de colibri, et leur fit présenter
des liqueurs dans des vases de diamant ; après quoi il satisfit à leur curiosité en ces termes :
« Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j'ai appris de feu mon père, écuyer du roi, les
étonnantes révolutions du Pérou dont il avait été témoin. Le royaume où nous sommes est
l'ancienne patrie des Incas, qui en sortirent très imprudemment pour aller subjuguer une partie du
monde, et qui furent enfin détruits par les Espagnols.
« Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal furent plus sages ; ils ordonnèrent, du
consentement de la nation, qu'aucun habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume ; et c'est ce
qui nous a conservé notre innocence et notre félicité. Les Espagnols ont eu une connaissance confuse
de ce pays, ils l'ont appelé El Dorado, et un Anglais, nommé le chevalier Raleigh, en a même
approché il y a environ cent années ; mais, comme nous sommes entourés de rochers inabordables
et de précipices, nous avons toujours été jusqu'à présent à l'abri de la rapacité des nations de
l'Europe, qui ont une fureur inconcevable pour les cailloux et pour la fange de notre terre, et qui,
pour en avoir, nous tueraient tous jusqu'au dernier. »
La conversation fut longue ; elle roula sur la forme du gouvernement, sur les moeurs, sur les femmes,
sur les spectacles publics, sur les arts. Enfin Candide, qui avait toujours du goût pour la
métaphysique, fit demander par Cacambo si dans le pays il y avait une religion.
Le vieillard rougit un peu. « Comment donc, dit-il, en pouvez-vous douter ? Est-ce que vous nous
prenez pour des ingrats ? » Cacambo demanda humblement quelle était la religion d'Eldorado. Le
vieillard rougit encore. « Est-ce qu'il peut y avoir deux religions ? dit-il ; nous avons, je crois, la
religion de tout le monde : nous adorons Dieu du soir jusqu'au matin. -- N'adorez-vous qu'un seul
Dieu ? dit Cacambo, qui servait toujours d'interprète aux doutes de Candide. -- Apparemment, dit le
vieillard, qu'il n'y en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue que les gens de votre monde font des
questions bien singulières. » Candide ne se lassait pas de faire interroger ce bon vieillard ; il voulut
savoir comment on priait Dieu dans l'Eldorado. « Nous ne le prions point, dit le bon et respectable
sage ; nous n'avons rien à lui demander ; il nous a donné tout ce qu'il nous faut ; nous le remercions
sans cesse. » Candide eut la curiosité de voir des prêtres ; il fit demander où ils étaient. Le bon
vieillard sourit. « Mes amis, dit-il, nous sommes tous prêtres ; le roi et tous les chefs de famille
chantent des cantiques d'actions de grâces solennellement tous les matins ; et cinq ou six mille
musiciens les accompagnent.
-- Quoi ! vous n'avez point de moines qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent, et
qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis ? -- Il faudrait que nous fussions fous, dit le
vieillard ; nous sommes tous ici du même avis, et nous n'entendons pas ce que vous voulez dire avec
vos moines. » Candide à tous ces discours demeurait en extase, et disait en lui-même : « Ceci est bien
différent de la Westphalie et du château de monsieur le baron : si notre ami Pangloss avait vu
Eldorado, il n'aurait plus dit que le château de Thunder-ten-tronckh était ce qu'il y avait de mieux sur
la terre ; il est certain qu'il faut voyager. »
Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un carrosse à six moutons, et donna douze
de ses domestiques aux deux voyageurs pour les conduire à la cour : « Excusez-moi, leur dit-il, si mon
âge me prive de l'honneur de vous accompagner. Le roi vous recevra d'une manière dont vous ne
serez pas mécontents, et vous pardonnerez sans doute aux usages du pays s'il y en a quelques-uns
qui vous déplaisent. »
Candide et Cacambo montent en carrosse ; les six moutons volaient, et en moins de quatre heures on
arriva au palais du roi, situé à un bout de la capitale. Le portail était de deux cent vingt pieds de haut
et de cent de large ; il est impossible d'exprimer quelle en était la matière. On voit assez quelle
supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable que nous nommons or et
pierreries.
Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du carrosse, les
conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d'un tissu de duvet de colibri ; après quoi les grands
officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à l'appartement de Sa Majesté, au
milieu de deux files chacune de mille musiciens, selon l'usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la
salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s'y prendre pour saluer Sa
Majesté ; si on se jetait à genoux ou ventre à terre ; si on mettait les mains sur la tête ou sur le
derrière ; si on léchait la poussière de la salle ; en un mot, quelle était la cérémonie. « L'usage, dit le
grand officier, est d'embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. » Candide et Cacambo sautèrent
au cou de Sa Majesté, qui les reçut avec toute la grâce imaginable et qui les pria poliment à souper.
En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu'aux nues, les marchés ornés de
mille colonnes, les fontaines d'eau pure, les fontaines d'eau rose, celles de liqueurs de canne de
sucre, qui coulaient continuellement dans de grandes places, pavées d'une espèce de pierreries qui
répandaient une odeur semblable à celle du gérofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour
de justice, le parlement ; on lui dit qu'il n'y en avait point, et qu'on ne plaidait jamais. Il s'informa s'il
y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce
fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille pas, toute pleine d'instruments
de mathématique et de physique.
Après avoir parcouru, toute l'après-dînée, à peu près la millième partie de la ville, on les ramena chez
le roi. Candide se mit à table entre Sa Majesté, son valet Cacambo et plusieurs dames. Jamais on ne
fit meilleure chère, et jamais on n'eut plus d'esprit à souper qu'en eut Sa Majesté. Cacambo
expliquait les bons mots du roi à Candide, et quoique traduits, ils paraissaient toujours des bons
mots. De tout ce qui étonnait Candide, ce n'était pas ce qui l'étonna le moins.
Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de dire à Cacambo : « Il est vrai, mon ami,
encore une fois, que le château où je suis né ne vaut pas le pays où nous sommes ; mais enfin Mlle
Cunégonde n'y est pas, et vous avez sans doute quelque maîtresse en Europe. Si nous restons ici,
nous n'y serons que comme les autres ; au lieu que si nous retournons dans notre monde seulement
avec douze moutons chargés de cailloux d'Eldorado, nous serons plus riches que tous les rois
ensemble, nous n'aurons plus d'inquisiteurs à craindre, et nous pourrons aisément reprendre Mlle
Cunégonde. »
Ce discours plut à Cacambo : on aime tant à courir, à se faire valoir chez les siens, à faire parade de ce
qu'on a vu dans ses voyages, que les deux heureux résolurent de ne plus l'être et de demander leur
congé à Sa Majesté.
« Vous faites une sottise, leur dit le roi ; je sais bien que mon pays est peu de chose ; mais, quand on
est passablement quelque part, il faut y rester ; je n'ai pas assurément le droit de retenir des
étrangers ; c'est une tyrannie qui n'est ni dans nos moeurs, ni dans nos lois : tous les hommes sont
libres ; partez quand vous voudrez, mais la sortie est bien difficile. Il est impossible de remonter la
rivière rapide sur laquelle vous êtes arrivés par miracle, et qui court sous des voûtes de rochers. Les
montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix mille pieds de hauteur, et sont droites comme
des murailles ; elles occupent chacune en largeur un espace de plus de dix lieues ; on ne peut en
descendre que par des précipices. Cependant, puisque vous voulez absolument partir, je vais donner
ordre aux intendants des machines d'en faire une qui puisse vous transporter commodément. Quand
on vous aura conduits au revers des montagnes, personne ne pourra vous accompagner ; car mes
sujets ont fait voeu de ne jamais sortir de leur enceinte, et ils sont trop sages pour rompre leur voeu.
Demandez-moi d'ailleurs tout ce qu'il vous plaira. -- Nous ne demandons à Votre Majesté, dit
Cacambo, que quelques moutons chargés de vivres, de cailloux, et de la boue du pays. » Le roi rit. «
Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens d'Europe ont pour notre boue jaune ; mais emportez-en
tant que vous voudrez, et grand bien vous fasse. »
Il donna l'ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une machine pour guinder ces deux hommes
extraordinaires hors du royaume. Trois mille bons physiciens y travaillèrent ; elle fut prête au bout de
quinze jours, et ne coûta pas plus de vingt millions de livres sterling, monnaie du pays. On mit sur la
machine Candide et Cacambo ; il y avait deux grands moutons rouges sellés et bridés pour leur servir
de monture quand ils auraient franchi les montagnes, vingt moutons de bât chargés de vivres, trente
qui portaient des présents de ce que le pays a de plus curieux, et cinquante chargés d'or, de
pierreries et de diamants. Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds.
Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière ingénieuse dont ils furent hissés, eux et leurs
moutons, au haut des montagnes. Les physiciens prirent congé d'eux après les avoir mis en sûreté, et
Candide n'eut plus d'autre désir et d'autre objet que d'aller présenter ses moutons à Mlle
Cunégonde. « Nous avons, dit-il, de quoi payer le gouverneur de Buenos- Ayres, si Mlle Cunégonde
peut être mise à prix. Marchons vers la Cayenne, embarquons- nous, et nous verrons ensuite quel
royaume nous pourrons acheter. »
CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
CE QUI LEUR ARRIVA À SURINAM, ET COMMENT CANDIDE FIT CONNAISSANCE AVEC MARTIN
La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréable. Ils étaient encouragés par l'idée de se
voir possesseur de plus de trésors que l'Asie, l'Europe et l'Afrique n'en pouvaient rassembler.
Candide, transporté, écrivit le nom de Cunégonde sur les arbres. À la seconde journée deux de leurs
moutons s'enfoncèrent dans des marais, et y furent abîmés avec leurs charges ; deux autres moutons
moururent de fatigue quelques jours après ; sept ou huit périrent ensuite de faim dans un désert ;
d'autres tombèrent au bout de quelques jours dans des précipices. Enfin, après cent jours de marche,
il ne leur resta que deux moutons. Candide dit à Cacambo : « Mon ami, vous voyez comme les
richesses de ce monde sont périssables ; il n'y a rien de solide que la vertu et le bonheur de revoir
Mlle Cunégonde. -- Je l'avoue, dit Cacambo ; mais il nous reste encore deux moutons avec plus de
trésors que n'en aura jamais le roi d'Espagne, et je vois de loin une ville que je soupçonne être
Surinam, appartenant aux Hollandais. Nous sommes au bout de nos peines et au commencement de
notre félicité. »
En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n'ayant plus que la moitié de
son habit, c'est-à-dire d'un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche
et la main droite. « Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais- tu là, mon ami, dans l'état
horrible où je te vois ? -- J'attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le
nègre. -- Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t'a traité ainsi ? -- Oui, monsieur, dit le nègre, c'est
l'usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l'année. Quand nous
travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous
voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C'est à ce prix que
vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la
côte de Guinée, elle me disait : " Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront
vivre heureux, tu as l'honneur d'être esclave de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de
ton père et de ta mère. " Hélas ! je ne sais pas si j'ai fait leur fortune, mais ils n'ont pas fait la mienne.
Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous. Les fétiches
hollandais qui m'ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d'Adam,
blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous
cousins issus de germains. Or vous m'avouerez qu'on ne peut pas en user avec ses parents d'une
manière plus horrible.
-- Ô Pangloss ! s'écria Candide, tu n'avais pas deviné cette abomination ; c'en est fait, il faudra qu'à la
fin je renonce à ton optimisme. -- Qu'est-ce qu'optimisme ? disait Cacambo. -- Hélas ! dit Candide,
c'est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal. » Et il versait des larmes en regardant
son nègre, et en pleurant il entra dans Surinam.
La première chose dont ils s'informent, c'est s'il n'y a point au port quelque vaisseau qu'on pût
envoyer à Buenos-Ayres. Celui à qui ils s'adressèrent était justement un patron espagnol, qui s'offrit à
faire avec eux un marché honnête. Il leur donna rendez-vous dans un cabaret. Candide et le fidèle
Cacambo allèrent l'y attendre avec leurs deux moutons.
Candide, qui avait le coeur sur les lèvres, conta à l'Espagnol toutes ses aventures, et lui avoua qu'il
voulait enlever Mlle Cunégonde. « Je me garderai bien de vous passer à Buenos- Ayres, dit le patron :
je serais pendu et vous aussi. La belle Cunégonde est la maîtresse favorite de monseigneur. » Ce fut
un coup de foudre pour Candide ; il pleura longtemps ; enfin il tira à part Cacambo : « Voici, mon cher
ami, lui dit-il, ce qu'il faut que tu fasses. Nous avons chacun dans nos poches pour cinq ou six millions
de diamants ; tu es plus habile que moi ; va prendre Mlle Cunégonde à Buenos-Ayres. Si le
gouverneur fait quelques difficultés, donne-lui un million ; s'il ne se rend pas, donne-lui-en deux ; tu
n'as point tué d'inquisiteur, on ne se défiera point de toi. J'équiperai un autre vaisseau ; j'irai
t'attendre à Venise ; c'est un pays libre où l'on n'a rien à craindre ni des Bulgares, ni des Abares, ni
des Juifs, ni des inquisiteurs. » Cacambo applaudit à cette sage résolution. Il était au désespoir de se
séparer d'un bon maître, devenu son ami intime ; mais le plaisir de lui être utile l'emporta sur la
douleur de le quitter. Ils s'embrassèrent en versant des larmes. Candide lui recommanda de ne point
oublier la bonne vieille. Cacambo partit dès le jour même : c'était un très bon homme que ce
Cacambo.
Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit qu'un autre patron voulût le mener en
Italie, lui et les deux moutons qui lui restaient. Il prit des domestiques, et acheta tout ce qui lui était
nécessaire pour un long voyage ; enfin M. Vanderdendur, maître d'un gros vaisseau, vint se présenter
à lui. « Combien voulez-vous, demanda-t-il à cet homme, pour me mener en droiture à Venise, moi,
mes gens, mon bagage, et les deux moutons que voilà ? » Le patron s'accorda à dix mille piastres.
Candide n'hésita pas.
« Oh ! oh ! dit à part soi le prudent Vanderdendur, cet étranger donne dix mille piastres tout d'un
coup ! il faut qu'il soit bien riche. » Puis, revenant un moment après, il signifia qu'il ne pouvait partir à
moins de vingt mille. « Eh bien ! vous les aurez », dit Candide.
« Ouais ! se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille piastres aussi aisément que dix
mille. » Il revint encore, et dit qu'il ne pouvait le conduire à Venise à moins de trente mille piastres. «
Vous en aurez donc trente mille » répondit Candide.
« Oh ! oh ! se dit encore le marchand hollandais, trente mille piastres ne coûtent rien à cet homme-ci
; sans doute les deux moutons portent des trésors immenses ; n'insistons pas davantage : faisons-
nous d'abord payer les trente mille piastres, et puis nous verrons. » Candide vendit deux petits
diamants, dont le moindre valait plus que tout l'argent que demandait le patron. Il le paya d'avance.
Les deux moutons furent embarqués. Candide suivait dans un petit bateau pour joindre le vaisseau à
la rade ; le patron prend son temps, met à la voile, démarre ; le vent le favorise. Candide, éperdu et
stupéfait, le perd bientôt de vue. « Hélas ! cria-t-il, voilà un tour digne de l'ancien monde. » Il
retourne au rivage, abîmé dans la douleur ; car enfin il avait perdu de quoi faire la fortune de vingt
monarques.
Il se transporte chez le juge hollandais ; et comme il était un peu troublé, il frappe rudement à la
porte ; il entre, expose son aventure, et crie un peu plus haut qu'il ne convenait. Le juge commença
par lui faire payer dix mille piastres pour le bruit qu'il avait fait. Ensuite il l'écouta patiemment, lui
promit d'examiner son affaire sitôt que le marchand serait revenu, et se fit payer dix mille autres
piastres pour les frais de l'audience.
Ce procédé acheva de désespérer Candide ; il avait à la vérité essuyé des malheurs mille fois plus
douloureux ; mais le sang-froid du juge, et celui du patron dont il était volé, alluma sa bile, et le
plongea dans une noire mélancolie. La méchanceté des hommes se présentait à son esprit dans toute
sa laideur ; il ne se nourrissait que d'idées tristes. Enfin, un vaisseau français étant sur le point de
partir pour Bordeaux, comme il n'avait plus de moutons chargés de diamants à embarquer, il loua
une chambre du vaisseau à juste prix, et fit signifier dans la ville qu'il payerait le passage, la
nourriture, et donnerait deux mille piastres à un honnête homme qui voudrait faire le voyage avec
lui, à condition que cet homme serait le plus dégoûté de son état et le plus malheureux de la
province.
Il se présenta une foule de prétendants qu'une flotte n'aurait pu contenir. Candide voulant choisir
entre les plus apparents, il distingua une vingtaine de personnes qui lui paraissaient assez sociables,
et qui toutes prétendaient mériter la préférence. Il les assembla dans son cabaret, et leur donna à
souper, à condition que chacun ferait serment de raconter fidèlement son histoire, promettant de
choisir celui qui lui paraîtrait le plus à plaindre et le plus mécontent de son état à plus juste titre, et
de donner aux autres quelques gratifications.
La séance dura jusqu'à quatre heures du matin. Candide, en écoutant toutes leurs aventures, se
ressouvenait de ce que lui avait dit la vieille en allant à Buenos-Ayres, et de la gageure qu'elle avait
faite, qu'il n'y avait personne sur le vaisseau à qui il ne fût arrivé de très grands malheurs. Il songeait
à Pangloss à chaque aventure qu'on lui contait, « Ce Pangloss, disait-il, serait bien embarrassé à
démontrer son système. Je voudrais qu'il fût ici. Certainement, si tout va bien, c'est dans Eldorado, et
non pas dans le reste de la terre. » Enfin il se détermina en faveur d'un pauvre savant qui avait
travaillé dix ans pour les libraires d'Amsterdam. Il jugea qu'il n'y avait point de métier au monde dont
on dût être plus dégoûté.
Ce savant, qui était d'ailleurs un bon homme, avait été volé par sa femme, battu par son fils, et
abandonné de sa fille qui s'était fait enlever par un Portugais. Il venait d'être privé d'un petit emploi
duquel il subsistait ; et les prédicants de Surinam le persécutaient parce qu'ils le prenaient pour un
socinien. Il faut avouer que les autres étaient pour le moins aussi malheureux que lui ; mais Candide
espérait que le savant le désennuierait dans le voyage. Tous ses autres rivaux trouvèrent que
Candide leur faisait une grande injustice ; mais il les apaisa en leur donnant à chacun cent piastres.
CHAPITRE TRENTIÈME
CONCLUSION
Candide, dans le fond de son coeur, n'avait aucune envie d'épouser Cunégonde. Mais l'impertinence
extrême du baron le déterminait à conclure le mariage, et Cunégonde le pressait si vivement qu'il ne
pouvait s'en dédire. Il consulta Pangloss, Martin et le fidèle Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire
par lequel il prouvait que le baron n'avait nul droit sur sa soeur, et qu'elle pouvait, selon toutes les
lois de l'Empire, épouser Candide de la main gauche. Martin conclut à jeter le baron dans la mer.
Cacambo décida qu'il fallait le rendre au levanti patron et le remettre aux galères ; après quoi on
l'enverrait à Rome au père général par le premier vaisseau. L'avis fut trouvé fort bon ; la vieille
l'approuva ; on n'en dit rien à sa soeur ; la chose fut exécutée pour quelque argent, et on eut le
plaisir d'attraper un jésuite et de punir l'orgueil d'un baron allemand.
Il était tout naturel d'imaginer qu'après tant de désastres, Candide, marié avec sa maîtresse et vivant
avec le philosophe Pangloss, le philosophe Martin, le prudent Cacambo et la vieille, ayant d'ailleurs
rapporté tant de diamants de la patrie des anciens Incas, mènerait la vie du monde la plus agréable ;
mais il fut tant friponné par les Juifs qu'il ne lui resta plus rien que sa petite métairie ; sa femme,
devenant tous les jours plus laide, devint acariâtre et insupportable ; la vieille était infirme et fut
encore de plus mauvaise humeur que Cunégonde. Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait
vendre des légumes à Constantinople, était excédé de travail et maudissait sa destinée. Pangloss
était au désespoir de ne pas briller dans quelque université d'Allemagne. Pour Martin, il était
fermement persuadé qu'on est également mal partout ; il prenait les choses en patience. Candide,
Martin et Pangloss disputaient quelquefois de métaphysique et de morale. On voyait souvent passer
sous les fenêtres de la métairie des bateaux chargés d'effendis, de bachas, de cadis, qu'on envoyait
en exil à Lemnos, à Mitylène, à Erzeroum. On voyait venir d'autres cadis, d'autres bachas, d'autres
effendis, qui prenaient la place des expulsés et qui étaient expulsés à leur tour. On voyait des têtes
proprement empaillées qu'on allait présenter à la Sublime Porte. Ces spectacles faisaient redoubler
les dissertations ; et quand on ne disputait pas, l'ennui était si excessif que la vieille osa un jour leur
dire : « Je voudrais savoir lequel est le pire, ou d'être violée cent fois par des pirates nègres, d'avoir
une fesse coupée, de passer par les baguettes chez les Bulgares, d'être fouetté et pendu dans un
auto-da-fé, d'être disséqué, de ramer en galère, d'éprouver enfin toutes les misères par lesquelles
nous avons tous passé, ou bien de rester ici à ne rien faire ? -- C'est une grande question », dit
Candide.
Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout conclut que l'homme était né pour
vivre dans les convulsions de l'inquiétude, ou dans la léthargie de l'ennui. Candide n'en convenait
pas, mais il n'assurait rien. Pangloss avouait qu'il avait toujours horriblement souffert ; mais ayant
soutenu une fois que tout allait à merveille, il le soutenait toujours, et n'en croyait rien.
Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables principes, de faire hésiter plus que
jamais Candide, et d'embarrasser Pangloss. C'est qu'ils virent un jour aborder dans leur métairie
Paquette et le frère Giroflée, qui étaient dans la plus extrême misère ; ils avaient bien vite mangé
leurs trois mille piastres, s'étaient quittés, s'étaient raccommodés, s'étaient brouillés, avaient été mis
en prison, s'étaient enfuis, et enfin frère Giroflée s'était fait turc. Paquette continuait son métier
partout, et n'y gagnait plus rien. « Je l'avais bien prévu, dit Martin à Candide, que vos présents
seraient bientôt dissipés et ne les rendraient que plus misérables. Vous avez regorgé de millions de
piastres, vous et Cacambo, et vous n'êtes pas plus heureux que frère Giroflée et Paquette. -- Ah, ah !
dit Pangloss à Paquette, le ciel vous ramène donc ici parmi nous, ma pauvre enfant ! Savez-vous bien
que vous m'avez coûté le bout du nez, un oeil et une oreille ? Comme vous voilà faite ! Et qu'est-ce
que ce monde ! » Cette nouvelle aventure les engagea à philosopher plus que jamais.
Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux, qui passait pour le meilleur philosophe de la
Turquie ; ils allèrent le consulter ; Pangloss porta la parole, et lui dit : « Maître, nous venons vous
prier de nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l'homme a été formé.
-- De quoi te mêles-tu ? dit le derviche, est-ce là ton affaire ? -- Mais, mon Révérend Père, dit
Candide, il y a horriblement de mal sur la terre. -- Qu'importe, dit le derviche, qu'il y ait du mal ou du
bien ? Quand Sa Hautesse envoie un vaisseau en Égypte, s'embarrasse-t-elle si les souris qui sont
dans le vaisseau sont à leur aise ou non ? -- Que faut-il donc faire ? dit Pangloss. -- Te taire, dit le
derviche. -- Je me flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec vous des effets et des causes, du
meilleur des mondes possibles, de l'origine du mal, de la nature de l'âme et de l'harmonie préétablie.
» Le derviche, à ces mots, leur ferma la porte au nez.
Pendant cette conversation, la nouvelle s'était répandue qu'on venait d'étrangler à Constantinople
deux vizirs du banc et le muphti, et qu'on avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe
faisait partout un grand bruit pendant quelques heures. Pangloss, Candide et Martin, en retournant à
la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à sa porte sous un berceau
d'orangers. Pangloss, qui était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le
muphti qu'on venait d'étrangler. « Je n'en sais rien, répondit le bonhomme, et je n'ai jamais su le
nom d'aucun muphti ni d'aucun vizir. J'ignore absolument l'aventure dont vous me parlez ; je
présume qu'en général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois
misérablement, et qu'ils le méritent ; mais je ne m'informe jamais de ce qu'on fait à Constantinople ;
je me contente d'y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive. » Ayant dit ces mots, il fit entrer
les étrangers dans sa maison : ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs sortes de
sorbets qu'ils faisaient eux-mêmes, du kaïmac piqué d'écorces de cédrat confit, des oranges, des
citrons, des limons, des ananas, des pistaches, du café de Moka qui n'était point mêlé avec le
mauvais café de Batavia et des îles. Après quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les
barbes de Candide, de Pangloss et de Martin.
« Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre ? -- Je n'ai que vingt arpents,
répondit le Turc ; je les cultive avec mes enfants ; le travail éloigne de nous trois grands maux :
l'ennui, le vice, et le besoin. »
Candide, en retournant dans sa métairie, fit de profondes réflexions sur le discours du Turc. Il dit à
Pangloss et à Martin : « Ce bon vieillard me paraît s'être fait un sort bien préférable à celui des six
rois avec qui nous avons eu l'honneur de souper. -- Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort
dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes : car enfin Églon, roi des Moabites, fut
assassiné par Aod ; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards ; le roi Nadab, fils de
Jéroboam, fut tué par Baaza ; le roi Éla, par Zambri ; Ochosias, par Jéhu ; Athalia, par Joïada ; les rois
Joachim, Jéchonias, Sédécias, furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius,
Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon,
Vitellius, Domitien, Richard II d'Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier,
les trois Henri de France, l'empereur Henri IV ? Vous savez... -- Je sais aussi, dit Candide, qu'il faut
cultiver notre jardin. -- Vous avez raison, dit Pangloss : car, quand l'homme fut mis dans le jardin
d'Éden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu'il travaillât, ce qui prouve que l'homme n'est pas né
pour le repos. -- Travaillons sans raisonner, dit Martin ; c'est le seul moyen de rendre la vie
supportable. »
Toute la petite société entra dans ce louable dessein ; chacun se mit à exercer ses talents. La petite
terre rapporta beaucoup. Cunégonde était à la vérité bien laide ; mais elle devint une excellente
pâtissière ; Paquette broda ; la vieille eut soin du linge. Il n'y eut pas jusqu'à frère Giroflée qui ne
rendît service ; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme ; et Pangloss disait
quelquefois à Candide : « Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles
; car enfin, si vous n'aviez pas été chassé d'un beau château à grands coups de pied dans le derrière
pour l'amour de Mlle Cunégonde, si vous n'aviez pas été mis à l'Inquisition, si vous n'aviez pas couru
l'Amérique à pied, si vous n'aviez pas donné un bon coup d'épée au baron, si vous n'aviez pas perdu
tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des
pistaches. -- Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. »