à rendre le lundi 17/03 : commentaire 4
Objet d’étude : Le roman et le récit du Moyen Age au XXIe siècle
texte extrait du roman d’Emile Zola, L’Assommoir, (1877)
Vous ferez le commentaire de ce texte, en vous aidant du parcours de lecture suivant :
1- Vous montrerez que le texte s’inscrit dans un cadre réaliste.
2- Vous analyserez l’agonie sublime qui nous y est présentée.
Cette scène se situe vers la fin du roman. L’héroïne, Gervaise, ouvrière qui a d’abord
connu une belle ascension sociale, connaît une fin de vie misérable. Dans cet extrait, elle oublie
un instant sa propre misère, attirée par un bruit de toux dans l’appartement de ses voisins.
Bijard, un veuf ivrogne, vit seul avec ses trois enfants et sa fille aînée, Lalie, quoique âgée de huit
ans seulement, se considère comme responsable du ménage, des repas ainsi que de son frère et
de sa sœur qu’elle traite comme s’ils étaient ses propres enfants.
La chambre était très propre. On voyait bien que Lalie avait, le matin encore, balayé et
rangé les affaires. La misère avait beau souffler là-dedans, emporter les frusques, étaler sa
ribambelle d’ordures, Lalie venait derrière, et récurait tout, et donnait aux choses un air gentil. Si
ce n’était pas riche, ça sentait bon la ménagère, chez elle. Ce jour-là, ses deux enfants, Henriette
5 et Jules, avaient trouvé de vieilles images, qu’ils découpaient tranquillement dans un coin. Mais
Gervaise fut toute surprise de trouver Lalie couchée, sur son étroit lit de sangle, le drap au
menton, très pâle. Elle couchée, par exemple ! elle était donc bien malade !
— Qu’est-ce que vous avez ? répéta Gervaise, inquiète.
Lalie ne se plaignit plus. Elle souleva lentement ses paupières blanches, et voulut sourire
10 de ses lèvres qu’un frisson convulsait.
— Je n’ai rien, souffla-t-elle très bas, oh ! bien vrai, rien du tout.
Puis, les yeux refermés, avec un effort :
— J’étais trop fatiguée tous ces jours-ci, alors je fiche la paresse, je me dorlote, vous voyez.
Mais son visage de gamine, marbré de taches livides, prenait une telle expression de
15 douleur suprême, que Gervaise, oubliant sa propre agonie, joignit les mains et tomba à genoux
près d’elle. Depuis un mois, elle la voyait se tenir aux murs pour marcher, pliée en deux par une
toux qui sonnait joliment le sapin. La petite ne pouvait même plus tousser. Elle eut un hoquet, des
filets de sang coulèrent aux coins de sa bouche.
— Ce n’est pas ma faute, je ne me sens guère forte, murmura-t-elle comme soulagée. Je me suis
20 traînée, j’ai mis un peu d’ordre… C’est assez propre, n’est-ce pas ?… Et je voulais nettoyer les
vitres, mais les jambes m’ont manqué. Est-ce bête ! Enfin, quand on a fini, on se couche.
Elle s’interrompit, pour dire :
— Voyez donc si mes enfants ne se coupent pas avec leurs ciseaux.
Et elle se tut, tremblante, écoutant un pas lourd qui montait l’escalier. Brutalement, le père
25 Bijard poussa la porte. Il avait son coup de bouteille comme à l’ordinaire, les yeux flambant de la
folie furieuse du vitriol. Quand il aperçut Lalie couchée, il tapa sur ses cuisses avec un
ricanement, il décrocha le grand fouet, en grognant :
— Ah ! nom de Dieu, c’est trop fort ! nous allons rire !… Les vaches se mettent à la paille en
plein midi, maintenant !… Est-ce que tu te moques des paroissiens, sacrée feignante ?… Allons,
30 houp ! décanillons !
Il faisait déjà claquer le fouet au-dessus du lit. Mais l’enfant, suppliante, répétait :
— Non, papa, je t’en prie, ne frappe pas… Je te jure que tu aurais du chagrin… Ne frappe pas.
— Veux-tu sauter, gueula-t-il plus fort, ou je te chatouille les côtes !… Veux-tu sauter, bougre de
rosse !
35 Alors, elle dit doucement :
— Je ne puis pas, comprends-tu ?… Je vais mourir.
Gervaise s’était jetée sur Bijard et lui arrachait le fouet. Lui, hébété, restait devant le lit de
sangle. Qu’est-ce qu’elle chantait là, cette morveuse ? Est-ce qu’on meurt si jeune, quand on n’a
pas été malade ! Quelque frime pour se faire donner du sucre ! Ah ! il allait se renseigner, et si
40 elle mentait !
— Tu verras, c’est la vérité, continuait-elle. Tant que j’ai pu, je vous ai évité de la peine… Sois
gentil, à cette heure, et dis-moi adieu, papa.
Bijard tortillait son nez, de peur d’être mis dedans. C’était pourtant vrai qu’elle avait une
drôle de figure, une figure allongée et sérieuse de grande personne. Le souffle de la mort, qui
45 passait dans la chambre, le dessoûlait. Il promena un regard autour de lui, de l’air d’un homme
tiré d’un long sommeil, vit le ménage en ordre, les deux enfants débarbouillés, en train de jouer et
de rire. Et il tomba sur une chaise, balbutiant :
— Notre petite mère, notre petite mère…