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4 Mazauric

Le document explore la notion de littérature coloniale, en discutant son émergence, ses caractéristiques et ses critiques, notamment à travers les perspectives de Roland Lebel et d'autres écrivains. Il aborde la distinction entre littérature coloniale et exotique, ainsi que les enjeux de représentation et d'appropriation culturelle. Enfin, il examine les évolutions contemporaines et postcoloniales de cette littérature, en mettant en lumière les voix des écrivains issus des colonies.

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Le document explore la notion de littérature coloniale, en discutant son émergence, ses caractéristiques et ses critiques, notamment à travers les perspectives de Roland Lebel et d'autres écrivains. Il aborde la distinction entre littérature coloniale et exotique, ainsi que les enjeux de représentation et d'appropriation culturelle. Enfin, il examine les évolutions contemporaines et postcoloniales de cette littérature, en mettant en lumière les voix des écrivains issus des colonies.

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Y A-T-IL UNE LITTÉRATURE

COLONIALE ?

Catherine Mazauric
Professeure de littérature contemporaine d’expression française
Centre interdisciplinaire d’étude des littératures d’Aix-Marseille
(EA 4235 CIELAM)
I. LITTÉRATURE COLONIALE :
ÉMERGENCE ET DISCUSSIONS (ca.
1931)
II. DES LIGNES DE PARTAGE DES
EAUX
III. PERSPECTIVES CONTEMPORAINES
& « POST- »

2
I. LITTÉRATURE
COLONIALE : UNE
CRITIQUE PRESCRIPTIVE

3
Roland LEBEL, Histoire de la
littérature coloniale en France, 1931

4
Conditions de la littérature coloniale (1909)

« J’estime que la France n’a pas de « Nous n’avons pas de littérature


littérature coloniale. » coloniale qui soit sortie des colonies
Pierre Mille (1909) mêmes, rédigée par des gens qui y
soient nés, qui en aient sucé le lait,
• L’œuvre coloniale est produite dans un
qui y aient grandi, aimé, joué. »
pays où les Européens sont
transplantés depuis un certain temps. Rémy de Gourmont (1909)
• Un écrivain colonial est né sur place, ou
a passé là son enfance / son
adolescence.
• Il doit être capable de refléter « la
mentalité originale de la colonie » :
rapports entre les sexes, entre « race
conquise » et « race conquérante ».

5
« Ah ! Que j’admire ces chargés de mission, ces fourriers du
reportage, ces Tartarins des Lettres, ces ‘’orientalistes’’ de
boulevard, qui, dans une courte randonnée à travers l’Afrique
du Nord, ont la grâce de pénétrer son âme complexe et
s’assimiler à tel point les richesses de l’algérianité qu’ils
s’engraissent en quinze jours d’un roman de trois cents
pages. »
Jean POMIER, cité par R. LEBEL

6
Condamnation de l’exotisme
Le « touriste colonial » L’écrivain colonial

• « Impressions hâtives » de l’écrivain • Né là, a fait de la colonie sa seconde


pressé (une « littérature d’escale » patrie
selon Robert Randau) • Réaction contre le faux exotisme, le
• Pittoresque de surface cliché, les préjugés et les « sottes
• Voit dans le pays un spectacle prétentions »
• Voudrait faire passer ses propres • « Une littérature vraie et pénétrante »
émotions pour la réalité du pays

v. encore Marius-Ary Leblond, Après l’exotisme de Loti, le


roman colonial (1927) – rééd. in Écrits sur la littérature
coloniale (2012)

7
Distinguer la « tradition exotique » de la
littérature coloniale d’expression française
Ancienne école exotique Littérature coloniale d’expression
française
Pierre Loti… • Littérature de découverte et de
Une « encombrante cousine exotiste » conquête : carnets de route,
chroniques militaires
pour E. Pujarniscle
• Littérature technique :
ethnographie, histoire, géographie,
linguistique
• Littérature coloniale « proprement
dite », celles des écrivains coloniaux
qui édifient leurs romans sur des
documents solides, étendant la portée
de leur œuvre en l’ouvrant à des
considérations non seulement
psychologiques, mais aussi ethniques
et sociales
« sinon documentaire, du moins
documentée » (E. Pujarniscle)

Réduction de l’écart entre littérature documentaire vs. d’imagination :


une forme ET une méthode de connaissance du pays et de ses habitants,
au service de la grandeur de l’entreprise coloniale

8
Ce que doit être et ce qu’est la littérature
coloniale aux yeux de Roland LEBEL
La littérature coloniale doit être produite
• par un Français né ou grandi aux colonies,
• par un colonial ayant vécu là-bas assez longtemps pour « s’assimiler l’âme du pays »,
• par « un de nos sujets indigènes, s’exprimant en français, bien entendu ».
Elle est caractérisée par « le colonialisme » : « une attitude, une qualité de
l’âme, l’assimilation d’une optique nouvelle »
• ne pas seulement faire beau, mais faire vrai ;
• produire une littérature « gonflée de curiosité humaine », une « révélation
d’humanité » (M.-A. Leblond) ;
• apprentissage des langues locales, étude de l’histoire, des traditions, des coutumes et
religions.
→ s’élever à la conscience de « la Grande France », la répandre et la faire aimer
En réaction contre les clichés et préjugés du faux exotisme, « une littérature vraie et
pénétrante » qui
• dépayse le lecteur en restituant le milieu exact, distinguant l’intéressant
(appréhension juste de l’ailleurs),
• décrive en termes appropriés et accessibles à tous (vocation pédagogique),
• dépayse le lecteur moralement et psychologiquement, traduise « l’âme
coloniale ».

9
Aires géographiques considérées par R. Lebel

• Algérie
• Tunisie
• Maroc
• Sahara
• Afrique noire (v. R. Lebel, L’Afrique occidentale dans la littérature française (depuis 1870), 1925)
• Côte des Somalis
• Madagascar
• Mascareignes (Réunion et Maurice)
• Indochine
• Océanie française (Tahiti, Nouvelle Calédonie)
• Antilles et Guyane
• Canada et Louisiane

10
Un exemple : l’Algérie

« délaissée par la littérature exotique »


• Littérature guerrière : consacrée à la campagne d’Algérie, mémoires, relations
d’expéditions (ex. Erckman-Chatrian, Une campagne de Kabylie, 1874, sur le siège de
Tizi-Ouzou)
• Abondante littérature touristique et descriptive (env. 300 titres recensés en
1925) : guides touristiques, carnets et livres de voyages, récits de chasse…
• Œuvres des hommes de lettres ayant visité l’Algérie : Gautier, Flaubert,
Fromentin (« inégalé »), Feydeau, Daudet, Maupassant, F. Jammes, Gide… Louis
Bertrand et Isabelle Eberhardt à qui « l’Algérie n’est pas indifférente ».
• Théâtre : vaudeville, comédie, mélodrame, théâtre historique…
• Romans pour la jeunesse, populaires d’aventures, historiques (« et pseudo-
historiques »), ou décrivant l’Algérie contemporaine
• Poésie guerrière, de voyage…
• Notre Afrique = un recueil collectif de contes publié en 1925

11
Focus sur la poésie et le roman

« Voici que se lève une phalange de L’Algérie contemporaine dans le roman :


poètes, nés et nourris en Algérie. » (RL) • Milieux européens : les militaires (Le 6e
Recueil des Treize poètes algériens margouillat, 1882), les « populations
(1920), préfacé par Robert Randau*, dont immigrées qui s’algérianisent et
la préface constitue une sorte de s’amalgament »
manifeste : • Milieux indigènes
« explorer à notre guise ce que nous • Relations entre indigènes et Européens
avons le devoir de considérer comme • dépeintes à travers la liaison
notre patrimoine d’art, …organiser en amoureuse (banal et sans intérêt)
beauté les tendances artistiques d’un
• « Beaucoup plus intéressante est
peuple en formation, … et réaliser par
l’étude des réactions des indigènes
l’œuvre d’art l’idéalité robuste de ce
en face de notre civilisation
peuple »
conquérante. » : conséquences
d’une « assimilation imparfaite » ;
« frottements inévitables » ;
déploration de transformations
* Pseudonyme de Robert Arnaud, administrateur et écrivain, auteur
de nombreux romans sur la vie coloniale en Algérie, puis en A.O.F. radicales ; bienfaits des évolutions
subies ; mœurs, façons de vivre et
de sentir des indigènes…

12
Pédagogie de la colonie
« Le public est un grand enfant : il réclame des
images. Les documents secs ne l’intéressent pas : ils
s’adressent à l’intelligence pure, qui est la chose au
monde la moins bien partagée […] plus que les
autres arts, la littérature me paraît riche en
images. »
« L’écrivain colonial peut donc se définir : un
homme pour qui l’Indigène existe. »
Eugène PUJARNISCLE,
Philoxène, ou De la littérature coloniale (1931)

13
Un contrepoint…

« La France, qui possède un Empire colonial


dont les indigènes opprimés n’ont pas lieu
d’être fiers, se doit d’avoir une littérature
coloniale et impérialiste. Elle a toujours
possédé des littérateurs dociles aux mots
d’ordre de la rue Oudinot. Il y a toujours eu
des officiers de marine, des militaires ou
des curés pour exalter à l’usage des futurs
rengagés de la Coloniale et de la Marine la
gloire et l’avantage d’être un conducteur de
noirs et de jaunes. »
Paul Nizan, Commune n°1, 1933

14
II. PARTAGE(S) DES EAUX

15
A. Partage historique & refonte des catégories

Albert MEMMI, Anthologie des écrivains francophones du


Maghreb, nouvelle éd., Paris, Seghers, 1985.

16
1964 : 1e Anthologie des écrivains maghrébins d’expression française (éd.
Présence africaine), suivie en 1969 d’une Anthologie des écrivains français du
Maghreb. Le T. III, consacré aux écrivains de langue arabe, ne voit pas le jour.
Le T. II suscite peu d’intérêt auprès du public : on veut surtout entendre les
colonisés. Pourtant, les témoignages des écrivains français sont importants
pour « embrasser complètement la réalité humaine, sociale et historique du
Maghreb d’alors ».
- Le T. I dessine les « nouvelles constellations nationales », avec les nuances
nécessaires entre les différents pays du Maghreb ;
- Le T. II groupe tout ce qui, à strictement parler, échappe à ces ensembles.
= des décisions fonction d’un moment socio-historique donné, « disons, par
commodité, la période immédiatement post-coloniale »
→ signaler la « ligne de partage des eaux »

1985 : refonte du projet et des catégories, intégration de nouvelles données


- Le problème de la langue a changé d’acuité et d’éclairage
- Notion de pluri-appartenance
→ réintroduire, dans un même ensemble, tout écrivain qui se réclame du
Maghreb, en laissant de côté les « écrivains-touristes » (Flaubert, Fromentin,
Gide).

17
B. « Ecole algérianiste »…

…vs. « Ecole d’Alger »

18
III. PERSPECTIVES POST-

19
A. Globaliser la perspective : des littératures
impériales
« Face au monde non européen, les arts et les
disciplines de la représentation (littérature,
histoire, récits de voyage, peinture, d’une
part, sociologie, écrits administratifs,
philologie, théorie raciale, de l’autre)
dépendaient de la capacité de l’Europe à le
faire entrer dans ses modes de figuration,
pour mieux le voir, le maîtriser et surtout le
posséder. »

20
B. Deux lectures de Camus (Saïd, Mouralis)
« Les romans et nouvelles de Camus distillent très précisément les traditions, stratégies et
langages discursifs de l’appropriation française de l’Algérie. Ils donnent son expression
ultime et la plus raffinée à cette ‘’structure de sentiments’’ massive. […] Resituer L’Étranger
dans le nœud géographique où prend naissance sa trajectoire narrative, c’est voir en ce
roman une forme épurée de l’expérience historique. […] Comparés à la littérature de
décolonisation de l’époque, française ou arabe – Germaine Tillion, Kateb Yacine, Frantz
Fanon, Jean Genet –, ses récits ont une vitalité négative, où la tragique densité humaine de
l’entreprise coloniale accomplit sa dernière grande clarification avant de sombrer. » (E. W.
Saïd, 2000 [1992], 266-268)

Camus, un écrivain « anti-colonialiste »… et Misère de la Kabylie, « un texte


précurseur »:
« Le problème n’est pas que Camus soit silencieux mais, plus simplement, qu’on
se refuse un peu partout à l’entendre. […]
Face à l’incompréhension et à l’isolement auxquels Camus se trouve confronté
[…], L’Exil et le royaume traduit de la part de l’écrivain une reprise de l’initiative.
Il instaure – ou réinstaure – dans les fictions qui constituent le recueil une
problématique de l’Algérie coloniale – et même de la colonisation en général –
et produit ainsi une œuvre qui entre dans le champ de la littérature anti-
colonialiste de l’époque. » (Mouralis, 1999, 102 et 115)

21
Exotique, colonial ou… postcolonial ?
« la prégnance de la mélancolie, la sensibilité à la
complexité de l’espace dans lequel se situe l’action
et à son caractère mouvant en raison de la
conquête qui s’y opère, l’importance accordée à la
stratification sociale, la présence du wolof,
contribuent à donner au Roman d’un spahi un ton
moins univoque que ce que l’on peut observer
dans de nombreux romans attachés à mettre en
lumière le bien fondé de l’action coloniale menée
par les Européens. »
B. Mouralis, Le Sud du Nord (2014)

1881

22
→ source d’inspiration,
voire modèle
revendiqué :
• Ousmane Socé Diop,
Karim, roman
sénégalais (1935)
• Abdoulaye Sadji, Nini,
mulâtresse du
Sénégal (1948),
« Littérature et
colonisation »
(Présence africaine,
1949), Maïmouna
(1958)

23
C. D’un écrivain « colonial »… à un poète peul
« Bakary Diallo fut tirailleur et l’un des premiers écrivains africains de
langue française, auteur de Force-Bonté (1926)*. Berger peul
analphabète au moment de son engagement, il apprendra l’écriture et
la langue française en autodidacte. Catalogué comme un auteur
colonial ne comprenant pas les enjeux politiques de son temps, il
tombera progressivement dans l’oubli. La découverte récente de
manuscrits inédits permet d’éclairer d'un jour nouveau son projet
littéraire. De retour au Sénégal en 1928, Bakary Diallo n’a en effet
jamais cessé d’écrire. Il composa une œuvre poétique en peul
profondément marquée par son expérience de la guerre et son
attachement à la nature. »
Mélanie Bourlet (Inalco – CNRS-LLACAN)

* Récit présenté comme le témoignage d’un tirailleur sur la Grande Guerre, publié en feuilleton dans la Revue
africaine littéraire et artistique, éditée à Dakar. Avec Les Trois Volontés de Malic, nouvelle de l’instituteur Amadou
Mapaté Diagne (1920), et après les Esquisses sénégalaises de l’abbé Boilat (1853), c’est au XXe s. l’un des premiers
témoignages d’une littérature sénégalaise de langue française.

24
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MERCI…

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