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Le document explore la Méditerranée en tant qu'entité géographique et culturelle, soulignant son histoire partagée et son écosystème unique. Il met en avant l'importance de la mer pour les populations riveraines, ainsi que la richesse de sa biodiversité et de ses paysages. La Méditerranée est présentée comme un symbole d'identité collective, marquée par des défis environnementaux et humains.

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Le document explore la Méditerranée en tant qu'entité géographique et culturelle, soulignant son histoire partagée et son écosystème unique. Il met en avant l'importance de la mer pour les populations riveraines, ainsi que la richesse de sa biodiversité et de ses paysages. La Méditerranée est présentée comme un symbole d'identité collective, marquée par des défis environnementaux et humains.

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Rev électronique Neptunus, CDMO, Université de Nantes,
2007, vol. 13-3

La Méditerranée. Nature et culture.

Julien Rochette
Docteur en droit public de l’Université de Nantes
Docteur de recherche de l’Université de Milan

Dans ce bassin où jouent des enfants aux yeux noirs


Il y a trois continents et des siècles d'histoire
Des prophètes des dieux le Messie en personne
Il y a un bel été qui ne craint pas l'automne
En Méditerranée

Il y a l'odeur du sang qui flotte sur ses rives


Et des pays meurtris comme autant de plaies vives
Des îles barbelées des murs qui emprisonnent
Il y a un bel été qui ne craint pas l'automne
En Méditerranée

Il y a des oliviers qui meurent sous les bombes


Là où est apparue la première colombe
Des peuples oubliés que la guerre moissonne
Il y a un bel été qui ne craint pas l'automne
En Méditerranée

Dans ce bassin je jouais lorsque j'étais enfant


J'avais les pieds dans l'eau je respirais le vent
Mes compagnons de jeux sont devenus des hommes
Les frères de ceux-là que le monde abandonne
En Méditerranée

Le ciel est endeuillé par-dessus l'Acropole


Et liberté ne se dit plus en espagnol
On peut toujours rêver d'Athènes et Barcelone
Il reste un bel été qui ne craint pas l'automne
En Méditerranée

En Méditerranée – G. Moustaki – 1971

1
Les Grecs nommaient la Méditerranée E par hemin Thalassa, qui peut être traduit par « Notre
mer », appellation que l'on retrouvera à l’époque romaine. De même, les Arabes désignaient la
Méditerranée par l’expression El-Bahr el-Abiadh el-Moutawwassit, « Mer blanche du milieu ».
L’expression latine Mare mediterraneum - dans son sens premier « mer entourée de terres1 » -
apparaît au IIIe siècle de notre ère de la pensée du géographe Solin pour marquer, comme les Grecs
et les Arabes l'avaient déjà fait, la différence avec l'Atlantique. Au XIX e siècle, des géographes
comme Humbold érigeront en concept ce que ces peuples avaient constaté, appelant méditerranée
toute mer entourée de terre et isolée de l’océan par des détroits. On parle ainsi aujourd’hui de
méditerranée américaine ou de méditerranée asiatique2. Toutefois, « la Méditerranée est la
Méditerranée, il n’y a qu’une Méditerranée (...). Seule la mer éponyme offre cet ensemble de traits
spécifiques dont la combinaison définit ce que F. Braudel appelait l’exception méditerranéenne,
faite à la fois de constantes structurelles et de données rémanentes 3 ». L’isolement ancestral
inhérent aux singularités géographiques de la région a fait naître dans les populations un sentiment
très fort d’identité. Il existe ainsi un « sentiment diffus mais puissant d’appartenance à un même
ensemble, avec ses spécificités particulières, tout autour du bassin méditerranéen 4 » : c’est ce que
l’on nomme la « méditerranéité ». Les populations riveraines ont d’abord en commun de vivre
autour d’une même mer qui, source de vie et théâtre des plus formidables aventures humaines, objet
de crainte et symbole angoissant du lointain, ne cesse de fasciner. Ces peuples partagent également
une histoire commune dans laquelle les échanges ont été si déterminants qu’ils ont permis la
colonisation des deux rives. C’est donc non seulement un écosystème commun (I) mais également
une histoire partagée (II) qui fondent l’identité du bassin méditerranéen.

1
Du latin medius « qui est au milieu » et terra, « terre ».
2
La méditerranée américaine est l’espace maritime fermé par l’arc des Antilles. La méditerranée asiatique désigne la
zone située entre les côtes méridionales de la Chine, des Philippines, de l’Indonésie et de la péninsule indochinoise.
Pour ne pas mécontenter le puissant voisin chinois, les gouvernements philippin et vietnamien ont toutefois renoncé à
parler de méditerranée. Pour eux, il s’agit de la mer de Chine méridionale, appellation que les marins anglais lui
donnaient et terme utilisé par Pékin pour revendiquer l’essentiel de cette étendue marine.
3
BETHEMONT (J), Géographie de la Méditerranée, Armand Colin, 2001, p.7.
4
BEDJAOUI (M), « Présentation générale » in La Méditerranée, espace de coopération ?, Actes du colloque organisé à
Aix-en-Provence les 2 et 3 juillet 1993, Économica, 1994, p.23.

2
-I- Un écosystème commun.

La Méditerranée occupe approximativement l'emplacement de l'ancienne mer Thétis qui se referma


lors de la montée vers le nord de la plaque tectonique africaine 5. Les deux plaques lithosphériques
Eurasie et Afrique s'affrontent encore aujourd’hui de Gibraltar au Caucase, entretenant un
volcanisme actif et provoquant de fréquents tremblements de terre6. D’une superficie de 2,5
millions de kilomètres carrés7, la Méditerranée est une mer profonde puisque intercontinentale : sa
profondeur, de 1.500 mètres en moyenne, atteint 5.150 mètres au large de la côte méridionale de la
Grèce8. Son volume de 3.700.000 kilomètres cube couvrirait la France d’une colonne d’eau de 7
kilomètres. La Méditerranée compte également près de 46.000 kilomètres de linéaire côtier, îles et
archipels compris, dont le tiers appartient à la Grèce. Ses rivages sont majoritairement composés de
côtes rocheuses à falaises, de côtes à cordons littoraux et de deltas 9. L’eau y est reconnue pour sa
tiédeur : à partir de 200 mètres, la température se stabilise à 13° C 10. Cette originalité s’explique par
l’existence d’une fosse dans le détroit de Gibraltar qui empêche les eaux profondes et froides de
l’Atlantique de se déverser.

L’évolution géologique de la région a formé deux bassins, séparés par un seuil de 135 mètres de
profondeur entre la Sicile et la Tunisie. D’une superficie d’environ 0.85 millions de kilomètres
carrés, la Méditerranée occidentale est la partie la plus simple du point de vue géographique
puisqu’elle se réduit à deux bassins. Le plus vaste, le bassin algéro-provençal, est une vaste plaine
s’étendant sur 485.000 kilomètres carrés, sans ses annexes que constituent la mer d’Alboran, la mer
des Baléares et la mer de Ligure. A l’est, le bassin tyrrhénien en est séparé par les hauteurs du seuil
corso-sarde11. La Méditerranée orientale12, à l’inverse, se déploie sur une structure géologique
beaucoup plus complexe, comprenant la mer Ionienne, la mer Adriatique, la mer Egée et le bassin

5
Il y a deux cent millions d’années, les continents du globe se sont assemblés pour former un super-continent, la
Pangée, qui s’est ensuite morcelé. Un espace a formé une grande mer qui, vers l’est, a rejoint l’Océan pacifique, et vers
l’ouest, s’est enfoncée au niveau de la Grèce actuelle : il s’agissait de Téthys, l’ancêtre de la Méditerranée.
6
C’est notamment le cas en Grèce, en Turquie, en Algérie et en Italie où 44% du territoire national est compris dans
une zone à risque moyen ou élevé de sismicité. En mer, ces mouvements tectoniques provoquent parfois des raz de
marées (Santorin, 1650 av. JC ; Crête, 365 av. JC ; Rhodes, 1303 ; Alger, 1365 ; Calabre, 1783 ; Ligurie, 1887 ;
Messine, 1908 ; Amorgos, 1956 ; Nice, 1979 ; Boumerdès, 2003...).
7
Ce qui représente 1/30e de la surface de l’océan atlantique et 1/80e de la surface totale des mers et océans du globe.
8
Fosse de Matapan.
9
Une autre classification peut être effectuée en distinguant les côtes rocheuses et les côtes dites d’accumulation. Ces
dernières, représentant 46% du linéaire côtier, dépendent des apports en sédiments terrestres et marins résultant à la fois
de l’érosion et de la dynamique marine : il s’agit des plages, dunes, deltas, marais, lagunes… Par nature, ces côtes
sédimentaires sont particulièrement sensibles aux activités anthropiques.
10
A profondeur égale, l'eau de l'océan Atlantique est à 3 ou 4 °C.
11
CARRE (F), « La Mer Méditerranée » in MORINIAUX (V) (Coord.), La Méditerranée, Editions du Temps, Paris,
2001, p.13.
12
D’une superficie de 1,65 millions de kilomètres carrés.

3
Levantin. Plus à l’est, elle se prolonge par une mer annexe, la mer Noire 13. A l’intérieur de ces deux
bassins, les îles sont nombreuses et inégalement réparties. On dénombre ainsi près de 4.000 îlots de
moins de 10 km2 et 162 îles qui dépassent ce seuil. Au total, l’espace insulaire méditerranéen
couvre 39.230 km2, soit 2,3% de la surface du bassin14.

D’un point de vue géographique, la Méditerranée éponyme reste donc le plus bel exemple de
méditerranée puisqu’elle n’est naturellement reliée à l’océan que par un « étroit cordon
ombilical15 », le détroit de Gibraltar.

Le centrage latitudinal de la Méditerranée autour de 35 o introduit des constantes climatiques


remarquables. Malgré sa taille réduite, la région biogéographique méditerranéenne apparaît bien
définie d’un point de vue climatique. La Méditerranée est ainsi la seule mer ayant donné son nom à
un climat, caractérisé par l’existence de quatre systèmes dépressionnaires et la survenance de faibles
précipitations16. L’originalité du climat méditerranéen donne naissance à des communautés
végétales particulières, adaptées au fort ensoleillement et aux longues périodes de sécheresse et, par
conséquent, peu exigeantes d’un point de vue hydrique. Le « cortège méditerranéen17 » est ainsi
l’un des plus riche de la planète, avec près de 25.000 espèces dont près de 13.000 sont
endémiques18. « Le bassin méditerranéen possède donc à lui seul environ 10% des espèces de
plantes supérieures que compte l’ensemble de la biosphère19 ». L’olivier constitue l’arbre
emblématique de la région. 96% des 800 millions d’oliviers du monde se concentrent ainsi dans les
pays méditerranéens où l’on compte aujourd’hui près de 3 millions d’exploitations oléicoles 20. Pour
cette raison, nombre d’auteurs délimitent l’aire méditerranéenne en suivant les contours de la
culture de l’olivier21.

13
Il convient d’ajouter à cette liste la mer de Marmara, étendue de 12.000 km2 entre le Bosphore et les Dardanelles,
ainsi que la mer d’Azov, au sud-est de l’Ukraine.
14
DAGORNE (A), « Le milieu physique : permanence des atouts naturels et fragilité du milieu méditerranéen » in
LIEUTAUD (J) (Sous la direction de), Une mer entre trois continents, La Méditerranée, Ellipses, 2001, p.11.
15
CARRE (F), « La Mer Méditerranée » in MORINAUX (V) (Coord.), La Méditerranée, Editions du Temps, Paris,
2001, p.9.
16
JAURAND (E), « L’unité et l’empreinte du climat méditerranéen » in GERVAIS-LAMBONY (M-A) (Sous la
direction de), La Méditerranée, Atlande, 2002, pp.25-31.
17
Fraction de la flore dont le centre de gravité se situe autour du bassin méditerranéen : ALEXANDRE (F), « Le milieu
biophysique méditerranéen » in MORINIAUX (V) (Coord.), La Méditerranée, Editions du Temps, Paris, 2001, p.63.
18
LOPEZ (A), CORREAS (E), Assessment and opportunities of mediterranean networks and action plans for the
management of protected areas, Gland, Switzerland and Cambridge, 2003, p.6.
19
RAMADE (F) et al., Conservation des écosystèmes méditerranéens, Les Fascicules du Plan Bleu 3, Economica,
1997, p.9.
20
ANGLES (S), « L’olivier, un arbre et une culture au cœur de la Méditerranée » in MORINIAUX (V) (Coord.), La
Méditerranée, Editions du Temps, Paris, 2001, pp.113-128.
21
« Parmi les nombreux critères proposés pour délimiter le domaine écologique méditerranéen stricto sensu, celui qui
correspond le mieux à la réalité demeure, semble t-il, les limites d’extension géographique de la culture de l’olivier » :
RAMADE (F) et al., Conservation des écosystèmes méditerranéens, Les Fascicules du Plan Bleu 3, Economica, 1997,
p.1. « La Méditerranée court ainsi du premier olivier atteint quand on vient du nord aux premières palmeraies

4
Les espaces étant fortement humanisés, les formations dégradées ont le plus souvent remplacé la
végétation naturelle. Les paysages n'en restent pas moins variés, et, sur une courte distance, l'on
passe de la sèche garrigue à une forêt ombragée de pins ou de hêtres. Cette diversité est liée à la
juxtaposition de plaines littorales et de massifs montagneux plus arrosés où se maintiennent de
belles forêts d'espèces naturelles ou introduites22. En tant que zones tampons entre l’eau et le sol, la
forêt permet une pénétration plus douce et plus longue des pluies, empêchant le ruissellement.
Toutefois, la dégradation du milieu par les incendies, les coupes de bois ou les défrichements
agricoles laissent progressivement place à des formations herbacées et buissonnantes dont la
garrigue et le maquis constituent les meilleurs exemples23.

Les herbiers de Posidonie jouent, en mer, un rôle comparable à celui des forêts. Plante à fleurs,
Posidonia oceanica fait partie des rares phanérogames marines24, dont cinq espèces vivent en
Méditerranée25. Ils se rencontrent devant toutes les côtes méditerranéennes entre zéro et quarante
mètres de profondeur et constituent de véritables forêts sous-marines avec des densités atteignant
les mille faisceaux de feuilles par mètre carré. Dédiés à Poséidon, les herbiers ont la particularité de
protéger les cordons littoraux de la houle en fixant les fonds marins. Leur végétation luxuriante sert
également de refuge et de nourriture à 400 espèces d’algues et 600 espèces d’animaux26. Tout
comme la forêt, ils produisent d’importantes quantités d’oxygène27.

compactes qui surgissent avec le désert » : BRAUDEL (F), « La terre » in BRAUDEL (F) (Sous la direction de), La
Méditerranée, l’espace et l’histoire, Flammarion, 1985, p.23. Notons alors que le système de Barcelone liant les seuls
Etats riverains de la Méditerranée, il exclut par là même le Portugal qui fait pourtant incontestablement partie de la
région méditerranéenne sur le plan écologique.
22
La forêt méditerranéenne s’étend ainsi sur 400.000 km2. La directive Habitats du 21 mai 1992 recense pour la seule
région euro-méditerranéenne 42 habitats différents de forêts : Directive 92/43/CEE du conseil du 21 mai 1992
concernant la conservation des habitats naturels ainsi que de la faune et de la flore sauvages, dite Directive Habitats.
23
Il est à noter que beaucoup d’espèces végétales aujourd’hui caractéristiques du milieu méditerranéen ont en réalité été
introduites par l’homme il y a maintenant de nombreux siècles. Ainsi, les cactées, les agaves, les aloès ou les figuiers de
barbarie proviennent du continent américain tandis que l’eucalyptus vient directement d’Australie. L’augmentation des
espèces introduites est un phénomène dont les répercussions sur le milieu peuvent s’avérer problématiques. En
témoigne l’expansion inquiétante de l’algue Caulerpa Taxifolia dans le milieu marin : PNUE/PAM, Actes de l'atelier
sur les espèces Caulerpa invasives en Méditerranée, Heraklion, Crète, Grèce, 18-20 mars 1998, MAP Technical Report
Series No125, Athens, 1999 ; BOUDOURESQUE (C-F), MEINESZ (A), « Une nouvelle menace pour les biocénoses
littorales de Méditerranée : l’expansion de l’algue introduite Caulerpa Taxifolia » in BELLAN-SANTINI (D),
LACAZE (J-C), POIZAT (C), Les biocénoses marines et littorales de Méditerranée, Synthèse, menaces et perspectives,
MNHN, Paris, 1994, pp.127-132.
24
Le terme phanérogame « qualifie une plante à fleurs et à graines, c’est à dire à organes reproducteurs visibles » :
Dictionnaire Bordas de la langue française.
25
Les cinq phanérogames marines de Méditerranée sont Posidonia oceanica, Cymodocea nodosa, Zostera noltii, Zostera
marina et Halophila stipulacea, la dernière se rencontrant uniquement en Méditerranée orientale : BOUDOURESQUE
(C-F), MEINESZ (A), LEDOYER (M), VITIELLO (P), « Les herbiers à Phanérogames marines » in BELLAN-
SANTINI (D), LACAZE (J-C), POIZAT (C), Les biocénoses marines et littorales de Méditerranée, Synthèse, menaces
et perspectives, MNHN, Paris, 1994, p.98.
26
GUGLIELMI (P), « Zones marines protégées en Méditerranée : enjeux et potentiels pour un développement
durable », Forum Gestion intégrée des zones côtières en Méditerranée : Vers un protocole régional, Cagliari, 28-29 mai
2004, p.1.
27
Un mètre carré d’herbier produit jusqu’à 14 litres d’oxygène par jour.

5
La Méditerranée reste toutefois une mer oligotrophe. Les ressources halieutiques comprennent
quelques 120 espèces commerciales pour une pêche annuelle de l’ordre de 1.1 millions de tonnes.
La mer Baltique, dont la superficie est cinq fois inférieure, fournit au moins deux fois la production
méditerranéenne. Cette pauvreté de la biomasse s’explique par une carence en sels nutritifs,
éléments indispensables à la fabrication de matières organiques par les végétaux, ainsi qu’au faible
brassage des eaux. De même, l’étroitesse du plateau continental réduit les zones possibles de forte
reproduction du benthos. Ces carences quantitatives de biomasse n’empêchent pas une grande
diversité du milieu marin. L’extrême transparence des eaux méditerranéennes rend possible la
photosynthèse jusqu’à une centaine de mètres. De là une importante diversité des chaînes biotiques.
Alors que sa surface ne représente que 0,8% de la surface de l’océan mondial, la mer Méditerranée
compte ainsi 7% des espèces de faune et de flore marine connues dans le monde, abritant 900
espèces marines dont une vingtaine de cétacés28. De plus, les récents développements de la
recherche en eaux profondes révèlent l’existence de plusieurs canyons sous-marins, lacs de
saumure, récifs coralliens d’eaux froides et monts sous-marins, sources d’une exceptionnelle
biodiversité.

Deuxième plus forte production de biomasse après la forêt équatoriale, les zones humides sont
également sources d’une importante diversité biologique. La surface des zones humides
méditerranéennes, difficile à préciser de part leur évolution constante, se répartit en lagunes
côtières, lacs et marais naturels et zones humides artificielles, sur une surface totale équivalente à
celle de la Sicile ou de l’Albanie. Les deltas, comme celui du Rhône en France, du Pô en Italie et du
Nil en Egypte, et certaines régions de lagunes et de marais salants, constituent les zones humides
côtières les plus caractéristiques. Espaces de transition entre la terre et la mer, elles représentent des
sites privilégiés pour l’hivernage et la reproduction de nombreuses espèces d’oiseaux : on estime
ainsi à deux milliards le nombre d’oiseaux migrateurs de 150 espèces différentes qui les utilisent
comme site étape pendant leur migration entre l’Eurasie et l’Afrique.

Les populations riveraines de la Méditerranée ont ainsi en commun un milieu original qui, malgré
une extension longitudinale importante, présente des constantes remarquables d’ordre
naturalistique. Elles partagent également une même histoire dans laquelle l’action anthropique, dont
les germes remontent à dix mille ans, a façonné l’espace et les mémoires de manière considérable
(II).

28
BENOIT (G), COMEAU (A) (Dir.), Méditerranée. Les perspectives du Plan Bleu sur l’environnement et le
développement, Editions de l’aube, Plan Bleu, p.303. À noter que 28% des espèces marines méditerranéennes sont
endémiques.

6
-II- Une Histoire partagée.

Avant de voir s'épanouir sur ses rivages les civilisations de l'Antiquité grecque puis romaine et de
devenir un grand carrefour culturel et commercial, la Méditerranée fut, durant plusieurs millénaires,
un désert. Venu du continent est-africain où naquit l’espèce humaine, l’homme s’est installé sur les
rives de la Méditerranée orientale il y a près de 10.000 ans. Toutefois, ce n’est qu’à partir du VIIe
millénaire avant notre ère que les premiers Egéens se sédentarisent sur les côtes et dans les plaines
maritimes du bassin. A cette période, la mer reste avant tout une barrière insurmontable que seuls
quelques hommes tentent de franchir. Le succès de ces expéditions est d’ailleurs à l'origine des
premières implantations humaines dans les îles éloignées. Ainsi, au début du VIe millénaire avant J-
C, les îles du grand large encore inhabitées - Chypre, la Crète, Malte, la Corse ou les Baléares -
voient débarquer leurs premiers occupants. C’est ainsi que s’effectue la colonisation du bassin
occidental de la Méditerranée. Au Néolithique, l’occupation permanente des rives méditerranéennes
conduit au développement de l’agriculture et de l’élevage29. Dans ce contexte apparaissent les
premiers échanges entre peuples installés, échanges qui restent toutefois limités tant
quantitativement que géographiquement.

Beaucoup plus tard, les Phéniciens seront les premiers à naviguer dans les deux bassins de la
Méditerranée et, par-là même, à nouer des liens entre ces deux mondes jusque-là séparés30. Ainsi, à
partir du milieu du VIIe siècle avant J-C, le monde grec commence à s'ouvrir sur la Méditerranée.
Une première vague de colons se déplace alors vers les anciens établissements mycéniens de la
Sicile et de l'Italie du sud. Simultanément ou presque, d'autres colons s'installent dans le Nord de la
mer Égée. À l'exemple des Phéniciens, les cités se lancent dans le grand commerce et, à leur tour,
créent des comptoirs et des ports : les Phocéens fondent alors Marseille et Ampurias (Catalogne).
La Méditerranée connaît ainsi au VIe siècle avant J-C une activité maritime très intense. De cette
puissance émerge l'empire maritime d'Athènes, centre du commerce méditerranéen jusqu'à la fin du
IVe siècle avant J-C.

Très vite pourtant, cet équilibre se rompt : Sparte se révolte et il faut désormais compter avec
l'activité commerciale de Rhodes et de Byzance. Carthage, qui signifie «Ville nouvelle», est créée
par les Tyriens au début de leur exploration de la côte africaine. Elle deviendra la grande puissance

29
Le IVe millénaire av. J-C est caractérisé par le passage de la cueillette à la culture des céréales. C’est également la
période des premières utilisations agricoles des eaux du Nil : BETHEMONT (J), Géographie de la Méditerranée,
Armand Colin, 2001, p.62.
30
« Leur commerce prend ses mailles dans tout le Levant, il atteint la mer rouge, plonge vers l’océan indien. Quand
l’Ouest aura été prospecté, il s’étendra jusqu’à Gibraltar et s’aventurera dans l’Atlantique » : BRAUDEL (F),
« L’aube » in BRAUDEL (F) (Sous la direction de), La Méditerranée, L’espace et l’histoire, Flammarion, 1985, p.109.

7
navale de l'Occident méditerranéen jusqu'au IIe siècle avant notre ère et disputera âprement à Rome
la suprématie au cours des guerres puniques, avant de s'incliner en 146 avant J-C. Au IIe siècle
avant notre ère, les romains deviennent ainsi la première puissance méditerranéenne. La victoire sur
Carthage a non seulement mis hors jeu la première puissance navale de l'ouest méditerranéen mais
elle a également livré à Rome un empire comprenant la Sicile, le sud de l'Espagne et l'Afrique du
nord. La conquête de la Gaule méridionale parachève sa suprématie sur les régions du bassin
occidental. Rome peut alors soumettre le bassin oriental, en annexant la Macédoine et en menant
campagne contre le royaume de Pergame en Asie Mineure. En 133 avant J-C, l'ensemble de la
Méditerranée lui appartient. Pour la première fois de son histoire, l’ensemble du bassin
méditerranéen tombe sous la coupe d’une unique puissance impériale. Ainsi, à Mare nostrum est
rapidement associée la pax romana, la domination politique, culturelle, sociale, économique et
religieuse de l'empire. Il s'agit là d'une représentation très puissante qui a traversé l'histoire et
entretenu dans l'imaginaire méditerranéen le mythe d'un âge d’or, synonyme de stabilité et
d'abondance31. La navigation maritime atteint alors son apogée. La piraterie éradiquée, un nombre
croissant de navires sillonne la mer et achemine bois, céréales, vins de Gaule, soieries, parfums et
épices d'Extrême-Orient… La suprématie romaine véhicule également le christianisme qui devient
religion majoritaire.

En l’an 395, le partage de l’Empire en deux royaumes, suite à la mort de l’Empereur Théodose 1 er,
marque le déplacement du centre politique, économique et culturel de Rome vers Byzance. Le
bassin occidental en effet, le plus exposé à l’invasion des envahisseurs barbares déferlant sur
l'Europe de l'ouest, voit renaître la piraterie et décliner ses activités commerciales. De là la
décadence, la ruine, l’effondrement… A cette période et dans les siècles suivants, le monde
méditerranéen connaît alors deux fractures majeures dont les répercussions sont aujourd’hui encore
perceptibles. La Méditerranée sépare alors l'ouest latin, catholique, occidental et l'est grec,
orthodoxe, oriental. Au VIIe siècle, une seconde fracture, longitudinale cette fois, séparera les eaux
septentrionales et les eaux méridionales : au nord la chrétienté, au sud l'islam.

Après la chute de l’Empire romain, le royaume d’Orient perdurera plus de mille ans, faisant
s’épanouir deux civilisations, l’une chrétienne, l’autre musulmane, avant que la prise de
Constantinople par les Turcs en 1453 ne permette à l’Empire ottoman de s’étendre sur l’ensemble
du bassin oriental32. L'unité perdue n'est cependant pas encore un signe de déclin. Les audacieuses

31
WACKERMANN (G), « Du mythe de l’unicité à la diversité méditerranéenne » in WACKERMANN (G), Un
carrefour mondial, la Méditerranée, Ellipses, Paris, 2001, pp.27-36 ; BETHEMONT (J), Géographie de la Méditerranée,
Armand Colin, 2001, p.295.
32
Venu de l’Asie centrale, l’Empire ottoman élimine l’Empire byzantin et se substitue à l'Arabe.

8
entreprises commerciales de Venise33, d'Amalfi et de Gênes vont le démontrer, en se glissant dans
les conflits entre les trois mondes pour tirer lucrativement leur épingle du jeu.

Du XVIe à la fin du XVIIIe, le bassin méditerranéen subit de nombreuses luttes d’influence. Les
cités maritimes italiennes sont dominées par l’autorité espagnole. Les Anglais, qui occupent le
détroit de Gibraltar depuis 1704, imposeront plus tard leur suprématie en Méditerranée afin
d’assurer un blocus contre Bonaparte. A partir du XIXe, le mythe d’une unité politique
méditerranéenne est totalement anéanti : le bassin méditerranéen devient une constellation d’Etats
au sein de laquelle les pays européens occupent une place déterminante en étendant leurs
possessions coloniales. Le XXe siècle ne sera que la poursuite du phénomène amorcé. Durant la
guerre froide, la mer Méditerranée devient le théâtre de la confrontation entre l’est et l’ouest. En
1980, la moitié des navires de guerre du monde y est concentrée34, les eaux méditerranéennes
constituant à la fois le flanc sud de l’OTAN et la voie d’accès aux océans pour la flotte soviétique.

En quelques siècles, le bassin méditerranéen est ainsi devenu une véritable mosaïque au sein de
laquelle l’existence d’une mer commune ne suffit plus à générer une unité politique. De par son
positionnement géographique, la Méditerranée est un carrefour entre trois continents - l’Europe,
l’Afrique et l’Asie - et entre trois aires culturelles, l’Occident chrétien à l’ouest, le monde orthodoxe
en Méditerranée orientale, les territoires de l’islam au sud et à l’est. La région méditerranéenne
dispose donc d’une identité commune qui ne doit toutefois pas masquer une réalité plus nuancée : la
région méditerranéenne est une et plusieurs à la fois, berceau d’une vie et source d’infinies nuances.
La région est ainsi un paradoxe en elle même, inspirant l’unité mais se révélant terre de contrastes.
Contrastes de couleurs évidemment - la Méditerranée bariolée - mais aussi contrastes culturels,
économiques, sociaux, politiques... La complexité des situations en présence s’oppose d’ailleurs à la
perception traditionnelle d’une opposition nord / sud qui ne constitue qu’un raccourci.

Néanmoins, la « méditerranéité », ce sentiment diffus collectif, présente des extériorités


incontestables dont la mer constitue le point d’ancrage. Berceau d’un écosystème original, la mer
Méditerranée a été moteur de la colonisation des deux rives et support d’échanges entre les peuples.
L’attrait séculaire qu’elle suscite auprès des riverains est tel qu’il fait naître une pression humaine
considérable, sur ses rivages comme sur eaux, au point d’en menacer aujourd’hui l’intégrité.

33
Pour une histoire de Venise : BEC (C), Histoire de Venise, Que sais-je ? No945, PUF, 1993 ; CROUZET-PAVAN
(E), Venise triomphante, les horizons d’un mythe, Albin Michel, 1999 ; DIEHL (C), La République de Venise,
Flammarion, 1985 ; LANE (F), Venise une République maritime, Flammarion, 1985.
34
MUTIN (G), Géopolitique du monde arabe, Ellipses, 2001, p.6.

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