Géométrie algébrique énumérative via la géométrie
tropicale
François-Régis André,
sous la direction d’Ilia Itenberg.
18 octobre 2012
Résumé
La géométrie tropicale est un domaine des mathématiques dont
l’essor est très récent et qui permet de rapprocher des problèmes com-
plexes en géométrie algébrique à des problèmes combinatoire. L’idée
centrale est de faire correspondre aux objets de la géométrie classique
des analogues tropicaux qui seront des objets affines par morceaux.
Par exemple, les courbes tropicales qui sont les analogues des courbes
algébriques sont des graphes rectilignes.
Le travail consiste alors à faire le lien entre les problèmes de géométrie
classique et leurs analogues dans le monde tropical. L’étude dans le
monde tropical permet alors de rapprocher les problèmes étudiés à des
problèmes combinatoires portant sur les objets tropicaux.
La première partie de ce texte introduit les courbes tropicales et pré-
sente un lien avec les courbes algébriques usuelles. La deuxième partie
est une introduction aux problèmes énumératifs étudiés.
Table des matières
1 Courbes tropicales 2
1.1 Semi-corps tropical et déquantification des nombres réels . . . 2
1.2 Courbe tropicale associée à un polynôme . . . . . . . . . . . . 2
1.3 Amibes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
2 Géométrie énumérative 4
2.1 Un problème énumératif simple . . . . . . . . . . . . . . . . . 4
2.2 Invariants de Gromov-Witten . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
3 Calculs des invariants 5
3.1 Le théorème de correspondance . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
3.2 Diagrammes en étages . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6
3.3 Ouverture : formule récursive et invariants de Welschinger . . 8
1
1 Courbes tropicales
1.1 Semi-corps tropical et déquantification des nombres réels
On munit l’ensemble T = R ∪ {−∞} d’une structure de semi-corps grâce
aux opérations suivantes :
x ⊕ y = max (x, y)
x⊗y =x+y
Pour t ≥ 1, l’application logarithme en base t logt : R+ 7→ T induit les
opération suivantes sur T :
x ⊕t y = logt (tx + ty )
x ⊗t y = x + y
Pour tout t ≥ 1, l’ensemble (T, ⊕t , ⊗t ) est un semi-corps isomorphe à R+ .
Cependant, si on fait tendre t vers l’infini, on obtient :
lim x ⊕t y = x ⊕ y
t7→+∞
lim x ⊗t y = x ⊗ y
t7→+∞
On en déduit que le semi-corps tropical T peut être vu comme la limite de
semi-corps isomorphes à R+ , mais T n’est pas lui-même isomorphe à R+ .
1.2 Courbe tropicale associée à un polynôme
Définition 1. Un graphe fini pondéré Γ est la donnée de :
– un ensemble fini V de sommets.
– l’ensemble Eb des arêtes bornées qui sont des segments dont les extré-
mités sont des sommets.
– l’ensemble Eu des arêtes non-bornées qui sont des demi-droites dont
l’extrémité est un sommet. On appellera bouts les arêtes non-bornées.
– un poids w (e) entier non-nul associé à chaque arête e.
Définition 2. Une courbe tropicale est la donnée de (Γ, h) où :
– Γ est un graphe fini pondéré.
– h : Γ 7→ R2 est une application continue et qui, sur chaque arête, se
met sous la forme h (t) = a + tp avec a ∈ R2 et p ∈ Z2 .
– pour chaque sommet V , la relation suivante, dite condition d’équilibre,
est vérifiée :
→
−
w (e) →
−
X
e = 0
e∈δV
où δV désigne l’ensemble des arêtes sortant de V et →−e ∈ Z2 désigne le
vecteur primitif directeur de la paramétrisation h (e) dans la direction
issue de V .
2
Soit P = (i,j)∈ΛP ai,j X i Y j ∈ R [X, Y ] un polynôme à deux variables.
P
On note ∆P son polygone de Newton, que l’on suppose être le triangle de
sommets (0, 0), (0, d) et (d, 0), où d désigne le degré de P . On peut voir P
comme polynôme tropical en prenant la même expression avec les opérations
tropicales. On obtient la fonction :
fP (x, y) = max (ai,j + ix + jy)
(i,j)∈ΛP
Cette fonction est convexe et affine par morceaux. On définit le lieu des
coins de fP comme l’ensemble TP des points de R2 en lesquels fP n’est pas
localement affine.
Proposition 1. Le lieu des coins TP est l’image dans R2 d’une courbe
tropicale.
On dira dans la suite qu’une courbe tropicale est associée à un polynôme
de degré d ≥ 1 est de degré d. On construit maintenant une subdivision du
polygone de Newton ∆P associée à fP de la façon suivante. On définit le
complexe polyédral étendu :
e = Conv (i, j, t) |(i, j) ∈ Λ , t ≥ −a
∆ P P i,j
La projection sur les deux premières coordonnées envoie ∆ e dans ∆ et
P P
induit un homéomorphisme entre l’union des faces bornées de ∆ e et ∆ .
P P
La subdivision S de ∆P associée à fP est donnée par l’image de ces faces
bornées dans ∆P . On note maintenant Θ la subdivision de R2 donnée par
la courbe tropicale TP . Le théorème suivant permet de se faire une idée de
l’allure de la courbe tropicale associée à P .
Théorème 2 (Dualité). Il existe une bijection φ entre les éléments de S
et ceux de Θ telle que :
– pour chaque polygone Π de S, φ (Π) est un sommet de TP ,
– pour chaque arête E de S, φ (E) est une arête de TP orthogonale à E,
– une arête E est contenue dans le bord de ∆P si et seulement si φ (E)
est un bout de TP ,
– les sommets de S correspondent aux régions de R2 − TP ,
– la correspondance φ renverse la relation d’incidence.
1.3 Amibes
On se donne une variété algébrique V ∈ C2 définie par un polynôme
P ∈ C [X, Y ].
On définit une application :
Log : (C∗ )2 → R2 (z, w) 7→ (log |z|, log |w|)
3
Définition 3. On définit l’amibe A (V ) comme l’image de V par l’applica-
tion Log.
Un lien entre amibes et courbes tropicales peut se voir de la façon sui-
vante. On considère à présent un polynôme P dont les coefficients sont des
séries de Puiseux Ai,j (t) ∈ K {t} :
X
P (z, w) = Ai,j (t) z i wj
(i,j)∈ΛP
La variété algébrique V est cette fois-ci contenue dans K {t}2 . L’amibe non-
archimédienne AK (V ) de P est l’image de V par l’application :
K {t}2 → R2
LogK : (z, w) 7→ − val (z) , −val (w)
On note p le polynôme tropical :
p (x, y) = max (ai,j + ix + jy)
(i,j)∈ΛP
où ai,j = −valAi,j (t)
Théorème 3 (Kapranov). L’adhérence AK (V ) de l’amibe non-archimédienne
coïncide avec la courbe tropicale Tp définie par p.
2 Géométrie énumérative
2.1 Un problème énumératif simple
Il est bien connu que par deux points distincts passe une unique droite.
De même, par cinq points distincts passe une conique, et il y a unicité
lorsqu’aucune droite ne passe par 4 des 5 points. En effet, une conique C est
la courbe algébrique associée à un polynôme de degré 2 :
P (X, Y ) = aX 2 + bY 2 + cXY + dX + eY + f ∈ R [X, Y ]
La condition que C passe par 5 points distincts pi = (xi , yi ) ∈ R2 se traduit
par le système de cinq équations linéaires en les coefficients de P :
ax2i + byi2 + cxi yi + dxi + eyi + f = 0 pouri ∈ {1, · · · , 5}
La matrice de ce système est de rang 5 lorsque les points pi vérifient la
condition qu’aucune droite ne passe par 4 d’entre eux. Dans ce cas, l’espace
des solutions de ce système est une droite de solutions qui correspondent à
des polynômes tous proportionnels entre eux et qui définissent donc la même
conique. On généralise aisément cette propriété au degré d ≥ 1 quelconque :
4
Proposition 4. Il existe exactement une courbe algébrique définie par un
polynôme de degré d qui passe par une configuration générique de d(d+3)
2
points.
Il s’agit d’un argument dimensionnel. L’espace Cd [X, Y ] des polynômes
de degré inférieur ou égal à d est de dimension 1 + 2 + · · · + d = d(d−1)
2 . La
d(d+3)
condition qu’une courbe algébrique par P ∈ Cd [X, Y ] passe par 2 points
se traduit par un système linéaire de d(d+3)
2 équations sur les coefficients de
P . Pour un choix générique de ces points, le système obtenu est de rang
d(d+3)
2 , on trouve donc comme dans le cas précédent une droite de solutions
qui correspondent à une unique courbe algébrique qui passe par ces points.
2.2 Invariants de Gromov-Witten
L’espace dans lequel on a travaillé pour le problème précédent est celui
des courbes algébriques de degré d, qui s’identifie à l’espace projectif associé
à celui des polynômes de degré d. Cet espace est de dimension d(d+3) 2 et la
d(d+3)
condition d’incidence à une configuration générique de 2 points a défini
une sous-variété de dimension 0, qui dans le cas précédent était réduite à
un seul point. En choisissant une configuration générique des points dans
le problème précédent, on obtient une courbe irréductible et non-singulière.
Le problème énumératif qui nous intéresse fait intervenir des courbes singu-
lières. Les courbes qui interviendront dans la suite seront des courbes irré-
ductibles et nodales, c’est-à-dire des courbes dont les seules singularités sont
des points doubles. La partie de l’espace des courbes de degré d constituée
des courbes nodales irréductibles ayant n points doubles est une sous-variété.
Plutôt que d’utiliser le nombre n de points doubles d’une courbe nodale, on
préfère utiliser son genre g qui est relié à n par la relation :
(d − 1) (d − 2)
g= −n
2
Proposition 5. La dimension de l’espace des courbes de degré d, irréduc-
tibles et nodales de genre g est 3d − 1 + g.
On se donne une une configuration générique ω de 3d − 1 + g points.
Le nombre de courbes de degré d, irréductibles et nodales de genre g qui
passent par ω est fini, et on le note N (d, g). Les nombres N (d, g) sont des
cas particuliers d’invariants de Gromov-Witten. Le problème étudié est de
déterminer ces nombres.
3 Calculs des invariants
3.1 Le théorème de correspondance
La notation N (d, g) est justifiée par la proposition suivante :
5
Proposition 6. N (d, g) ne dépend pas de la configuration ω générique choi-
sie.
Nous avons présenté ces résultats dans le cadre des courbes algébriques
complexes. On peut faire exactement le même travail avec les mêmes ré-
sultats en travaillant avec des courbes définies sur le corps K = C {t} des
séries de Puiseux et on obtient les mêmes invariants. On se place mainte-
nant dans le cas des courbes sur K et on applique la fonction LogK pour
se ramener dans le monde tropical. Supposons que la configuration choisie
p1 , . . . , p3d−1+g ∈ K se projette par la valuation sur une configuration U gé-
nérique de points x1 , . . . , x3d−1+g ∈ Q2 ⊂ R2 . La fonction LogK envoie donc
les courbes de degré d et de genre g qui passe par les pi sur des courbes tro-
picales qui passent par les xi . Le théorème de correspondance décrit quelles
sont les courbes tropicales qui sont obtenues par ce procédé appelé tropi-
calisation et combien de courbes algébriques sont associées à chacune des
courbes tropicales obtenues.
Définition 4. Une courbe tropicale de degré d est dite nodale si la subdi-
vision de ∆ associée est composée uniquement de triangles et de parallélo-
grammes. Elle est dite simple si de plus tous les points du bord de ∆ font
partie de la subdivision S.
Définition 5. Le genre g (T ) d’une courbe tropicale T nodale est défini
par :
k − 3d + 2
g (T ) =
2
où k désigne le nombre de sommets trivalents de T , ou de façon équivalente
le nombre de triangles de S.
Définition 6. La multiplicité µ (T ) de Mikhalkin d’une courbe tropicale
simple T est égale au produit des aires des triangles qui apparaissent dans
la subdivision S. L’aire est normalisée de sorte qu’un triangle à sommets
entiers sans point entier intérieur soit d’aire 1.
Théorème 7 (Théorème de correspondance, Mikhalkin). On obtient
dans ce contexte les relations suivantes :
X
N (d, g) = µ (T )
T ∈Tg,d (U )
où Tg,d (U) désigne l’ensemble des courbes tropicales simples passant par U
et de genre g.
3.2 Diagrammes en étages
Dans cette partie, nous présentons une manière de calculer les invariants
de Gromov-Witten N (d, g) à l’aide des diagrammes en étage. On considère
une courbe tropicale C dans R2 .
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Définition 7. Un étage de C est une composante connexe de C privée de
l’intérieur de ses arêtes verticales.
Définition 8. Un ascenseur est une composante connexe de l’adhérence de
C privée de ses étages.
L’idée exposée dans cette partie est la suivante. On se donne d et g. Le
nombre N (d, g) de courbes nodales de degré d et de genre g qui passent par
une configuration ω de 3d + 1 − g points ne dépend pas de ω. On va donc
choisir une configuration simple pour laquelle le calcul est plus facile. On va
donc les disposer sur une même bande verticale étroite, très espacés les uns
des autres pour qu’ils se répartissent de façon simple entre les étages et les
ascenseurs des différentes courbes de genre g et de degré d qui passent par
ω. Ce travail repose sur le lemme suivant :
Lemme 8. Soient u ≤ v des réels. Si tous les points de ω sont dans [u, v]×R,
alors toute courbe tropicale C de degré d de genre g qui passe par ω a aussi
tous ses sommets dans [u, v] × R.
On en déduit, pour une courbe tropicale C de degré d de genre g qui
passe par ω, les propriétés suivantes :
Corollaire 9. Pour tout segment [u, v], il existe une constante A ≥ 0 telle
que si ω ⊂ [u, v] × R avec |yi − yj | ≥ A pour toute paire (xi , yi ) et (xj , yj )
de ω, alors chaque étage de C contient exactement un point de ω.
Corollaire 10. Sous les mêmes hypothèses, C a exactement d étages et
2d−1+g ascenseurs. Chaque étage et chaque ascenseur contient exactement
un point de ω. Enfin, toute arête d’un étage de C est de vecteur directeur
de la forme (1, α), où α ∈ Z et de poids 1.
On en déduit que sous ces hypothèses, C est déterminée par la réparti-
tion des points de ω entre ses étages et ses ascenseurs. On va coder cette
répartition à l’aide de diagrammes en étages marqués. Un diagramme en
étages sera défini à l’aide d’un graphe G.
Définition 9. On appelle graphe orienté G la donnée d’un ensemble fini V
de sommets, d’une liste finie Eb de couples (orientés) de sommets, les arêtes
bornées, et d’une liste finie Eu de sommets, les bouts.
Définition 10. Soit d ≥ 1 et g ≥ 0. Un diagramme en étages D de degré
d et de genre g est la donnée d’un graphe orienté G acyclique muni d’une
application poids w : Eb ∪ Eu → N∗ tels que :
– le graphe G a exactement d sommets, d − 1 + g arêtes bornées et d
bouts.
7
– pour tout sommet s de G, on a la relation :
k
X l
X
w (ai ) − w (bi ) = 1
i=1 i=1
où les ai (resp. bi ) désignent les arêtes entrantes (resp. sortantes) ad-
jacentes à s.
En particulier, les bouts d’un diagramme en étages sont de poids 1. On
munit un diagramme en étages D d’un ordre sur V ∪ Eb ∪ Eu en posant que
p ≥ q s’il existe un chemin orienté de p à q.
Définition 11. Un diagramme en étages marqué est un diagramme en étage
D muni d’une bijection croissante entre V ∪ Eb ∪ Eu et {1, . . . , 3d − 1 + g}.
Définition 12. La multiplicité d’un diagramme en étages marqué D est
définie par :
w (e)2
Y
µ (D) =
e∈Eb
Le théorème de correspondance se traduit alors dans ce contexte par :
Théorème 11 (Brugallé et Mikhalkin). Pour tous d ≥ 1 et g ≥ 0, on a :
X
N (d, g) = µ (D)
D
où la somme est prise sur tous les diagrammes en étages marqués de degré
d et de genre g.
3.3 Ouverture : formule récursive et invariants de Welschin-
ger
Les problèmes présentés ici ont leur analogue avec des courbes algé-
briques réelles. On trouve cependant que les nombres de Gromov-Witten
dépendent de la configuration choisie dans le cas réel. Une idée fondamentale
due à Welschinger est dans ce contexte de compter les courbes algébriques
réelles avec multiplicité +1 ou −1. Un résultat important est que le nombre
obtenu ne dépend à nouveau plus de la configuration obtenue dans le cas
des courbes de genre 0. De plus, ce nombre fournit une borne inférieure au
nombre de Gromov-Witten pour n’importe quelle configuration de points.
Il est alors possible de faire l’analogie avec les invariants de Welschinger en
géométrie tropicale.
La méthode utilisant les diagrammes d’étage présentée ici ramène le calcul
des invariants de Gromov-Witten au dénombrement d’objets combinatoires
plus simples. Il est alors possible d’obtenir une formule, dite formule de
Caporaso-Harris. Dans mon mémoire de M2, je présente une méthode pour
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obtenir une telle formule qui fait intervenir de nouvelles courbes tropicales,
les courbes broccoli.
Dans ma thèse, j’étudierai les invariants de Welschinger dans le cadre plus
général de la géométrie symplectique et m’intéresserai plus particulièrement
à l’optimalité de la borne inférieure que constitue l’invariant de Welschinger
au nombre de Gromov-Witten.
Références
[1] E. Brugallé, Géométries complexes, réelles et tropicales, Notes
pour les journées mathématiques X-UPS 2008
[2] I. Itenberg, Introduction à la géométrie tropicale, Notes pour les
journées mathématiques X-UPS 2008
[3] [Link], G. Mikhalkin et E. Shustin Tropical Algebraic Geometry,
Birkhäuser, 2007
[4] E. Shustin, A tropical calculation of the Welschinger invariants
of real toric Del Pezzo surfaces, arXiv : math/0406099
[5] G. Mikhalkin, Enumerative tropical algebraic geometry in R2 ,
arXiv : math/0312530v4