IDR Lecouturier
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EMMANUEL LECOUTURIER
Contents
1. Courbes modulaires 4
2. Formes modulaires 5
3. Algèbre de Hecke 7
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2 EMMANUEL LECOUTURIER
Les équations diophantiennes (équations dont les solutions sont des nombres entiers ou rationnels)
sont un exemple classique et difficile de problème en théorie des nombres. Une cas particulier important
d’équations diophantiennes est la recherche de solutions à coordonnées entières ou rationnelles d’équations
polynomiales, c’est-à-dire la recherche de points rationnels sur des variétés algébriques. On peut ordonner
les variétés algébriques par leur dimension.
Citons par exemple le dernier théorème de Fermat, qui affirme la non existence de points rationnels
non triviaux sur la courbe algébrique xn + y n = 1. Un autre exemple (cette fois facile) est celui des
triplets pythagoriciens : trouver tous les triplets (x, y, z) ∈ Z3 tels que x2 + y 2 = z 2 . Quitte à multiplier
par un même entier les variables, on peut supposer pgcd(x, y, z) = 1. Les solutions sont alors (x, y, z) =
(u2 − v 2 , 2uv, u2 + v 2 ) où (u, v) ∈ Z2 . Une manière élégante de le voir est la suivante. Le problème
revient à trouver les points rationnels sur la courbe algébrique x2 + y 2 = 1 (un cercle). Remarquons que
le point P0 = (x, y) = (1, 0) est solution. Alors si t ∈ Q, considérons la droite de pente t passant par
P . Son intersection avec le cercle est un point P à coordonnées rationnelles, et on voit facilement que
−1 2
tous les points rationnels sont obtenus de cette manière. On calcule facilement P = ( tt2 +1 , t22t+1 ), et en
u
écrivant t = v on retrouve les triplets pythagoriciens.
Pourquoi est-ce que ce dernier problème est facile ? Parce que le cercle est une courbe algébrique
de genre 0 (isomorphe à la droite projective). Plus le genre d’une courbe est élevé, plus le problème
de trouver les points rationnels sur la courbe est difficile. Le premier cas difficile est celui du genre 1.
Le cas du genre > 1 est fondamentalement différent (il y a un nombre fini de points rationnels, par un
(n−1)(n−2)
théorème de Faltings). Notons que le genre de la courbe de Fermat est de genre 2 .
Définition 1. Une courbe elliptique sur un corps k est une courbe projective lisse connexe de genre
1, possédant un point à coordonnées dans k.
Il y a plusieurs définitions du genre sur un corps quelconque. Le genre g est lié au degré du diviseur
canonique apparaissant dans le théorème de Riemann-Roch. Ce théorème permet d’exhiber des fonctions
rationnelles non triviales sur notre courbe. En particulier si E est une courbe elliptique et que k est de
caractéristique différente de 2 et 3, il existe une équation plane de la forme y 2 = x3 + ax + b où a, b ∈ k
et ∆ := −16(4a3 + 27b2 ) 6= 0 (cette condition sur ∆ assure que la courbe est non singulière ; en réalité il
faudrait écrire l’équation de E sous une forme homogène zy 2 = x3 + axz 2 + bz 3 ). On cherche donc toutes
les solutions rationnelles de y 2 = x3 + ax + b. Noter qu’il y a déjà le point à l’infini (x, y, z) = (0, 1, 0).
Il existe aussi une définition de courbe elliptique sur un anneau quelconque. Formellement, une
courbe elliptique E sur un anneau A est un schéma propre et lisse sur Spec(A) muni d’une section
e : Spec(A) → E, et tel que les fibres sont des courbes elliptiques (sur un corps). Par exemple, on peut
penser intuitivement à une courbe elliptique sur Q[t] comme une famille de courbe elliptique paramètrée
par t (e.g. E : y 2 = x3 + t est une courbe elliptique sur Q[t, t−1 ] ; en t = 0 la courbe dégénère en la
cubique cuspidale y 2 = x3 qui n’est pas lisse et donc pas une courbe elliptique). Cette notion de courbe
elliptique sur un anneau quelconque est très importante car même pour étudier les courbes elliptiques
sur Q, on a souvent besoin de parler de courbes elliptiques plus générales. En particulier si E est une
courbe elliptique sur Q et p un nombre premier, on dit que E a bonne réduction en p si E se prolonge
MÉMOIRE DE TROISIÈME ANNÉE THÉORÈME DE TORSION DE MAZUR 3
en une courbe elliptique sur Z(p) (on inverse tous les nombres premiers à p). Cela revient à dire qu’on
peut trouver une équation y 2 = x3 + ax + b pour E avec a, b ∈ Z(p) et ∆ non divisible par p.
En fait l’ensemble des solutions rationnelles (noté E(Q) si E désigne notre courbe elliptique) a une
structure naturelle de groupe (abélien). Plus précisément, E a une structure de groupe algébrique (il y
a une multiplication m : E × E → E et un inverse i : E → E qui satisfont aux relations usuelles pour
les groupes et qui sont des applications polynomiales en les coordonnées). Une preuve directe utilise le
théorème de Riemann-Roch.
Le premier résultat intéressant sur E(Q) est :
Théorème 1 (Théorème de Mordell). Soit E une courbe elliptique sur Q. Alors E(Q) est un groupe
abélien de type fini. On peut donc écrire E(Q) = Etors (Q) ⊕ Zr où r ∈ N est le appelé le rang de E et
Etors (Q) est la torsion de E(Q).
Idée de preuve. (cf. [8] Chap. IV pour une preuve complète et les rappels de cohomologie galoisienne)
Nous montrons quelque chose de plus faible (souvent appelé théorème de Mordell faible) : pour tout
entier n ≥ 1, le groupe E(Q)/nE(Q) est fini. Notons que la finitude de la torsion de E(Q) est facile, car
découle de la finitude de ce groupe sur les corps p-adiques (cf [12] Proposition 3.1).
On a une suite exacte :
0 → E(Q)[n] → E(Q) → E(Q) → 0
où la flèche E(Q) → E(Q) est la multiplication par n et Q est une clôture algébrique fixée de Q. Notons
GQ = Gal(Q/Q) le groupe de Galois absolu de Q. En prenant les GQ -invariants de cette suite exacte on
obtient
E(Q)/nE(Q) ,→ Seln (E/Q)
où
Y
Seln (E/Q) := Ker(H 1 (GQ , E(Q)[n]) → H 1 (GQp , E(Qp )))
p premier
On peut montrer que Seln (E/Q) est fini, ce qui montre que E(Q)/nE(Q) est fini. Essentiellement cela
vient du fait que E a bonne réduction partout sauf en un nombre fini de nombres premiers, ce qui
implique que les classes de cohomologie provenant de E(Q)/nE(Q) sont non ramifiées en dehors de ces
nombres premiers et des nombres premiers divisant n. Cette restriction sur la ramification est suffisante
pour assurer la finitude de Seln (E/Q) (penser à H 1 (GQ , Z/2Z) = Q× /(Q× )2 qui est infini, mais les
classes non ramifiées en dehors de p1 , ..., pn correspondent aux rationnels dont les facteurs premiers sont
parmi p1 , ..., pn , et il y en a un nombre fini modulo les carrés).
Remarque. Pour une courbe elliptique donnée, on sait calculer Seln (E/Q), mais on ne sait pas calculer
E(Q)/nE(Q). Cependant on sait calculer Etors (Q).
Le théorème de torsion de Mazur donne la liste des possibilités pour le groupe Etors (Q).
Théorème 2 (Théorème de torsion de Mazur, 1977). Quand E décrit les courbes elliptiques sur Q,
Etors (Q) décrit exactement les groupes suivants :
4 EMMANUEL LECOUTURIER
• Z/nZ pour 1 ≤ n ≤ 10 ou n = 12
• Z/2Z × Z/nZ pour n = 2, 4, 6, 8.
La preuve est longue et utilise des outils de géométrie algébrique moderne (en particulier une étude
de certains schémas en groupe et de leur cohomologie fppf). Je vais donc seulement donner les grandes
lignes. Je suis le plan du cours d’Andrew Snowden ([13]), que je recommande d’ailleurs au lecteur
intéressé.
Remarque. Ce théorème peut paraı̂tre anecdotique, mais il est crucial dans la preuve du théorème de
Fermat. Nous y reviendrons rapidement dans la section 5.
1. Courbes modulaires
Nous allons définir une courbe algébrique affine dont les points correspondent aux courbes elliptiques
munies d’une donnée supplémentaire (typiquement un point de torsion). Le théorème de Mazur se refor-
mulera alors en disant que les seuls points rationnels sur une certaine courbe sont les pointes (les points
rationnels évidents) Je vais d’abord donner l’énoncé exact puis expliquer intuitivement sa signification.
Concrètement, on peut imaginer Y1 (N ) comme un sous-ensemble d’un espace affine Ad défini par
des équations polynomiales à coefficients dans Z[ N1 ] et dont les points correspondent naturellement aux
courbes elliptiques munies d’un point de N -torsion (modulo isomorphisme). Ici «naturellement» veut
dire que pour tout anneau A dans lequel N est inversible, se donner un point de Y1 (N ) à coordonnées
dans A revient à se donner une courbe elliptique sur A avec un point de N -torsion (à coordonnées
dans A). Intuitivement, se donner une famille de courbes elliptiques munies d’un point de N -torsion
paramètrées par une variété S revient à se donner une flèche S → Y1 (N ). Cette dernière propriété est
beaucoup plus forte que de simplement dire que les points (disons à coefficients dans C) de Y1 (N ) sont
en bijection avec les courbes elliptiques + N -torsion sur C.
Notons aussi qu’on suppose N ≥ 3 dans le théorème. En fait pour N = 1, 2 la courbe Y1 (N ) n’existe
pas. Voici une preuve pour N = 1 : supposons par l’absurde que Y1 (1) existe. Soient E1 et E2 deux
courbes elliptiques non isomorphes sur Q qui deviennent isomorphes sur Q (il en existe, par exemple
y 2 = x3 + 1 et dy 2 = x3 + 1 où d ∈ N n’est pas un carré – ces deux courbes sont isomorphes sur une
extension quadratique de Q). Alors E2 et E2 définissent le même point dans Y1 (1)(Q) mais des points
différents dans Y1 (1)(Q). C’est une contradiction car Y1 (1)(Q) ,→ Y1 (1)(Q). En fait le vrai problème est
l’existence d’automorphismes non triviaux d’une courbe elliptique sur Q (multiplication par −1). Pour
une discussion plus détaillée de ce problème d’automorphismes, cf. [13] Lecture 14.
MÉMOIRE DE TROISIÈME ANNÉE THÉORÈME DE TORSION DE MAZUR 5
En fait c’est l’essentiel du théorème de Mazur. Nous allons le prouver plus tard pour N = 11.
Un dernier point important sur la courbe modulaire : on peut la compactifier de manière naturelle.
Plus précisément il existe une courbe naturelle X1 (N ) projective et lisse sur Spec(Z[ N1 ]) telle que Y1 (N ) ⊂
X1 (N ) soit une immersion ouverte (i.e. Y1 (N ) est un ouvert de X1 (N )). On peut donner à X1 (N ) une
interprétation d’espace de module : X1 (N ) paramètre des courbes elliptiques généralisées (essentiellement
une courbe elliptique généralisée sur une variété S est une courbe projective sur S donc les fibres sont
soit des courbes elliptiques soit des «courbes elliptiques dégénérées» comme par exemple une courbe
nodale y 2 = x2 (x + 1)). Pour plus de détails sur la compactification, cf. [13] Lecture 15.
Il existe une autre courbe modulaire intéressante : X0 (N ). Nous ne donnons pas la définition formelle
car c’est un peu technique. On veut paramétrer les classes d’isomorphisme de couples (E, C) où E est
une courbe elliptique (sur une variété algébrique quelconque S) et C est un sous-groupe de E cyclique
d’ordre N . On aimerait trouver une courbe Y0 (N ) sur Z[ N1 ] dont les points correspondent naturellement
à ces couples (E, C). Malheureusement une telle courbe n’existe pas à cause de l’automorphisme «mul-
tiplication par −1» de (E, C) (noter que si on remplace C par un point d’ordre N ≥ 3, −P 6= P donc la
multiplication par −1 dans E ne préserve pas P , c’est pourquoi Y1 (N ) existe mais pas Y0 (N )). Cepen-
dant il existe un analogue assez proche de l’espace de module («coarse moduli space» en anglais) qu’on
note Y0 (N ). Sur un corps k, Y0 (N )(k) est en bijection (naturelle en un certain sens) avec les (classes
d’isomorphismes de) couples (E, C) sur k. Mais on n’a pas la propriété sur des anneaux plus généraux
(i.e. en famille). On peut compactifier Y0 (N ) en une courbe X0 (N ) (correspondant moralement aux
courbes elliptiques généralisées avec une structure de niveau).
2. Formes modulaires
Nous allons maintenant introduire un objet fondamental lié à la courbe modulaire. Notons qu’on peut
regarder Y1 (N )(C) comme une courbe algébrique sur C, et donc comme une surface de Riemann.
Définition 2. Une forme modulaire de poids 2 et de niveau N ≥ 3 est une forme différentielle méromor-
phe sur X1 (N )(C) et holomorphe sur Y1 (N )(C). On note M2 (Γ1 (N )) l’ensemble des formes modulaires
de poids 2 et de niveau N .
On a une description plus concrète de ce qu’est une forme modulaire (et c’est souvent la définition
adoptée en premier). Notons que Y1 (N )(C) paramètre les courbes elliptiques munies d’un point de N -
torsion sur C. Rappelons aussi qu’une courbe elliptique sur C est une surface de Riemann de genre
1, donc un tore complexe. Autrement dit, en tant que surface de Riemann on peut voir une courbe
elliptique comme E = C/Λ où Λ est un réseau de C. Tout réseau est (quitte à faire une homothétie)
de la forme Λτ = Z ⊕ Zτ où τ ∈ H := {z ∈ C, Im(z) > 0}. Notons Γ1 (N ) le sous-groupe de SL2 (Z)
6 EMMANUEL LECOUTURIER
Soit π : H → Y1 (N )(C) la projection naturelle. Une forme modulaire ω (par défaut de poids 2) de
niveau N est donc telle que π ∗ (ω) = f (z)dz où !
f : H → C est holomorphe et f (z)dz est invariante par
a b
l’action de Γ1 (N ). Autrement dit, si γ = ∈ Γ1 (N ), f ( az+b az+b
cz+d )d( cz+d ) = f (z)dz. D’où :
c d
Proposition 2. Une forme modulaire est une forme différentielle !ω est telle que π ∗ (ω) = f (z)dz où
a b
f : H → C est une fonction holomorphe vérifiant ∀z ∈ H, ∀γ = ∈ Γ1 (N ), f ( az+b 2
cz+d ) = (cz+d) f (z).
c c
!
1 1
On identifie ω et f (on appelle donc f une forme modulaire). Comme ∈ Γ1 (N ), on a
0 1
f (z + 1) = f (z), donc f se développe en série de Fourier f (z) = n≥0 an q n où q = e2iπz .
P
!
a b
Remarque. Il y a aussi des formes modulaires de poids k ≥ 1 qui vérifient ∀z ∈ H, ∀γ = ∈
c c
Γ1 (N ), f ( az+b k
cz+d ) = (cz + d) f (z).
Posons H = H ∪ P1 (Q) = H ∪ Q ∪ {∞}. L’action de SL2 (Z) s’étend à H. On peut munir Γ1 (N )\H
d’une structure de surface de Riemann naturelle.
Si f est une forme modulaire, f (z)dz induit une forme méromorphe sur X1 (N )(C), dont les éventuels
pôles sont situés aux pointes de X1 (N )(C), c’est-à-dire aux points de X1 (N )(C) − Y1 (N )(C). Il y a un
nombre fini de pointes (elles sont en bijection avec les orbites de P1 (Q) sous l’action de Γ1 (N )). Par
exemple si N est premier il y a N − 1 pointes.
Définition 3. On dit qu’une forme modulaire f est cuspidale si f (z)dz est holomorphe sur tout
X1 (N )(C). On note S2 (Γ1 (N )) l’ensemble des formes modulaires cuspidales (de poids 2 et de niveau N ).
n
P
Concrètement, f est cuspidale si quand on écrit f = n≥0 an q en série de Fourier au voisinage de
n
P
chaque pointe, on a a0 = 0 (par défaut on écrit souvent f = n≥0 an q pour le développement en série
de Fourier en la pointe ∞). Par exemple au voisinage de l’infini, q = e2iπz , donc dq
q = 2iπ · dz, donc
1 a0 P n−1
f (z)dz = 2iπ · ( q + n≥1 an q )dq est holomorphe en ∞ (qui correspond à q = 0) si et seulement si
a0 = 0 (q est un paramètre local en l’infini).
Proposition 4. L’ensemble M2 (Γ1 (N )) est un C-espace vectoriel de dimension finie. De plus on peut
donner des formules explicites pour la dimension de M2 (Γ1 (N )) et de S2 (Γ1 (N )).
MÉMOIRE DE TROISIÈME ANNÉE THÉORÈME DE TORSION DE MAZUR 7
Il existe un moyen de construire des formes modulaires non cuspidales explicites (on connaı̂t leur
développement de Fourier en l’infini). Donnons un exemple qui sera utilisé plus tard.
Proposition 5. Soit N ≥ 3 un nombre premier. Si n ≥ 1 est un entier, notons σ10 (n) = 0d|n d où la
P
−1
somme est restreinte aux d premiers à N . Alors E2 := N24 + n≥1 σ10 (n)q n est une forme modulaire de
P
Il existe une action naturelle de (Z/N Z)× sur M2 (Γ1 (N )) et S2 (Γ1 (N )). On peut la voir de la façon
suivante. Soit Γ0 (N ) le sous-groupe de SL2 (Z) constitué des matrices triangulaires
! modulo N . On
a b
a Γ1 (N ) ⊂ Γ0 (N ). L’application Γ0 (N ) → (Z/N Z)× donné par 7→ d (mod N ) induit un
c d
×
! Γ0 (N )/Γ1 (N ) ' (Z/N Z) . On a une action de Γ0 (N ) sur les formes modulaires donnée
isomorphisme
a b
par · f (z) = (cz + d)−2 f ( az+b
cz+d ). Dire que f ∈ M2 (Γ1 (N )) revient à dire que f est invariante par
c d
Γ1 (N ). Cela induit une action de Γ0 (N )/Γ1 (N ) = (Z/N Z)× sur M2 (Γ1 (N )). Si d ∈ Z est premier à N ,
On note hdi l’opérateur de M2 (Γ1 (N )) qui agit par d (la réduction de d modulo N ) via l’action décrite
ci-dessus. Noter que hdi préserve S2 (Γ1 (N )). Si pgcd(d, N ) > 1, on pose hdi = 0.
Notons finalement qu’il y a un isomorphisme naturel de surface de Riemann Γ0 (N )\H ' X0 (N )(C).
3. Algèbre de Hecke
Nous allons construire des opérateurs fondamentaux qui agissent sur les objets mis en jeu (courbes
modulaires, formes modulaires...).
Soit J1 (N ) la jacobienne de X1 (N ). C’est une variété abélienne sur Z[ N1 ] (i.e. une variété al-
gébrique lisse propre sur Z[ N1 ] qui possède une loi de groupe – nécessairement commutative – com-
patible à la structure de variété). Elle a la propriété que si A est une autre variété abélienne sur
Z[ N1 ], alors tout morphisme X1 (N ) → A se factorise uniquement par J1 (N ). Intuitivement on peut
penser à la jacobienne d’une courbe X comme paramétrant les fibrés en droite sur X, ou aussi que ses
points sont les diviseurs de Weil (relatifs) de degré 0 sur X. Par exemple, J0 (N )(Q) = P ic0 (X) :=
P P
{ x∈X λx x, λx est nul pour presque tout x et λx = 0}/{les diviseurs principaux}. Pour la définition
précise (et le théorème d’existence de la Jacobienne), cf.[13] Lecture 10. Voir aussi [3].
Soit n ≥ 1 un entier. On définit un endomorphisme Tn de J1 (N ) en termes d’espace de module :
P
Tn ((E, P )) = C (E/C, (P +C)/C) où la somme est sur les sous-groupes cycliques d’ordre n de E tels que
C ∩ hP i = 0 où hP i est le sous-groupe engendré par P . Noter que Tn ne définit pas un endomorphisme de
X1 (N ) mais seulement de sa Jacobienne (en fait Tn peut être vu comme une correspondance de X1 (N )).
Soit TN la sous algèbre de End(J1 (N )) engendrée par les Tn . C’est l’algèbre de Hecke de niveau N et
poids 2. La proposition suivante est remarquable.
On a aussi une action de TN sur S2 (Γ1 (N )). En effet, S2 (Γ1 (N )) est l’ensemble des formes différen-
tielles holomorphes sur X1 (N ), donc s’identifie à l’espace cotangent de J1 (N ) (si on voit la Jacobi-
enne comme une surface de Riemann, on a une description J1 (N ) = H 1 (X1 (N ), Ω1 )∧ /H1 (X1 (N ), Z),
n n
P P
cf. [3]). Concrètement, si f = n≥0 an q est une forme modulaire, Tm (f ) = n≥0 bn q où bn =
P
d|pgcd(m,n) d · amn/d2 (hdif ).
Définition 4. On dit que f ∈ M2 (Γ1 (N )) est une forme propre si f 6= 0 et pour tout n ≥ 1, il existe
λn ∈ C tel que Tn (f ) = λn · f .
n
P
Remarque. Si f = n≥1 an q est une forme propre, nécessairement a1 6= 0 et λn = an /a1 . On
normalise souvent f pour avoir a1 = 1 (on dit que f est une forme propre normalisée) ; on a alors
λn = an .
Remarque. Il n’existe pas nécessairement une base de formes propres pour S2 (Γ1 (N )), mais c’est vrai
si on suppose seulement que Tn (f ) = λn · f pour pgcd(n, N ) = 1, car alors ces opérateurs de Hecke sont
auto-adjoints pour un produit scalaire sur S2 (Γ1 (N )).
Remarque. Ce point de vue est avantageux pour étudier les formes modulaires à coefficients dans
d’autres anneaux que C, par exemple dans Fp . Il est aussi pratique pour calculer l’espace des formes
modulaires : il suffit de comprendre l’algèbre de Hecke.
Nous allons donner les grandes lignes de la preuve du fait qu’une courbe elliptique sur Q n’a pas de
point de N -torsion si N est un nombre premier ≥ 11. Le cas N = 11 sera traité plus tard, de manière plus
élémentaire, et le cas N = 13 nécessite un travail supplémentaire (ce cas a été prouvé par Mazur-Tate
dans [5] avant le théorème de Mazur). On suppose donc que N est premier et est ≥ 17. Cette section
nécessite plus de prérequis en géométrie algébrique et théorie des nombres que les autres (par faute de
place). Je suis [13] Lecture 1.
On a un morphisme naturel X1 (N ) → X0 (N ) sur Z[ N1 ]. Moralement ce morphisme provient en termes
de modules de l’application (E, P ) → (E, hP i) où P est un point d’ordre N et hP i est le sous-groupe
engendré par P . En termes de surfaces de Riemann, ce morphisme correspond à l’application naturelle
Γ1 (N )\H → Γ0 (N )\H. L’application X1 (N ) → X0 (N ) est finie (au sens de la géométrie algébrique
N −1
; en particulier les fibres sont finies) de degré 2 (ce qui correspond au fait que Γ1 (N )/ ± Γ0 (N ) '
N −1
(Z/N Z)× /{±1} , qui est d’ordre 2 car N est premier). Il suffit donc de montrer que X0 (N )(Q) est
fini.
C’est un fait général que si X est une courbe (disons sur Q) de genre g ≥ 1 avec un point rationnel,
alors on a une immersion fermée X ,→ Jac(X) où Jac(X) est la Jacobienne de X (si P0 est un point
MÉMOIRE DE TROISIÈME ANNÉE THÉORÈME DE TORSION DE MAZUR 9
rationnel sur X, on envoie P ∈ X sur P − P0 en termes de diviseurs). Avec notre hypothèse N ≥ 17, on
a toujours g(X0 (N )) ≥ 2 (il y a une formule explicite pour le genre – le genre est quadratique en N ).
Remarque. Un théorème de Faltings (postérieur au théorème de Mazur) dit que si C est une courbe
de genre g ≥ 2 sur Q alors C(Q) est fini.
Théorème 5. Soient N et p deux nombres premiers avec N impair. Soit A une variété abélienne sur
Q. Supposons que :
Expliquons intuitivement ce que signifient ces hypothèses. La première signifie que les équations
définissant A (a priori a coefficients rationnels) peuvent se récrire avec des coefficients dans Z et tels
que si on réduit ces équations modulo un nombre premier différent de N , la variété obtenue est lisse
(autrement dit A s’étend en un schéma propre et lisse sur Z[ N1 ]). La deuxième signifie que la réduction
modulo N du modèle de Néron de A est un produit de groupes multiplicatifs Gm après extension des
scalaires. En gros, on peut trouver des équations pour A à coefficients dans Z telles que quand on les
réduit modulo N , on obtient une variété isomorphe à (AF1 \{0})n sur FN (noter que cette courbe n’est
N
pas projective). Pour la dernière hypothèse, rappelons seulement que χp : GQ → F×
p est un caractère tel
χ (g)
que si g ∈ GQ , on a g(ζp ) = ζp p où ζp est n’importe quelle racine primitive p-ième de l’unité. Cette
dernière hypothèse est vraiment cruciale et restrictive.
Donnons rapidement l’idée de la preuve (cf. [13] pour les détails). Comme dans la preuve du théorème
de Mordell, on a une injection A(Q)/pn A(Q) ,→ H 1 (GQ,N p , A(Q)[pn ]) où GQ,N p est le groupe de Galois de
l’extension maximale de Q non ramifiée en dehors de N et p. Malheureusement ce groupe de cohomologie
(qui est fini) n’est pas borné uniformément en n. Soit A le modèle de Néron de A. C’est un schéma
lisse sur Z qui possède une loi de groupe abélien, et dont la restriction à Z[ N1 ] est égal à A. C’est en un
certain sens le meilleur modèle de A sur Z. Soit Gn = A[pn ] : c’est un schéma en groupe fini plat sur Z.
On peut montrer que A(Q)/pn A(Q) ,→ Hfppf
1 (Spec(Z), G ) (en fait ce n’est pas exact, il faut considérer
n
la composante connexe de l’identité dans A, mais c’est un détail peu important). Ici fppf veut dire qu’on
10 EMMANUEL LECOUTURIER
considère la cohomologie de Gn pour une certaine topologie (de Grothendieck) appelée topologie fppf.
Cette cohomologie détecte le fait que Gn est fini et plat sur Z et est donc plus fine que la cohomologie
1 (Spec(Z), G )
galoisienne (qui ne considère que la fibre générique de Gn ). On peut montrer que Hfppf n
est borné uniformément. La preuve utilise le fait que Gn possède une filtration dont les quotients sont
bien connus (il y a quatre possibilités, qui sont des extensions à Spec(Z) de la fibre générique de Z/pZ
ou µp ). C’est là qu’on utilise la troisième hypothèse.
Il reste à voir comment trouver un quotient A de J0 (N ) qui vérifie les trois hypothèses du théorème.
Les deux premières sont automatiques car J0 (N ) lui-même les vérifie (J0 (N ) a bonne réduction en N
par existence de X0 (N ) sur Z[ N1 ], et a réduction torique en N , ce qui n’est pas évident, cf. [13] Lecture
19). Voyons comment satisfaire la troisième hypothèse. On va utiliser le lien entre les formes modulaires
et les représentations galoisiennes.
n
P
Théorème 6 (Deligne). Soit f = n≥1 an q ∈ S2 (Γ0 (N )) une forme propre (normalisée : a1 = 1).
Alors pour tout nombre premier p, il existe une unique représentation continue ρf : GQ → GL2 (Qp )
irréductible telle que pour tout nombre premier ` - N p, ρf est non ramifiée en `, T r(ρf (F rob` )) = a` et
det(ρf (F rob` )) = `.
Remarque. Les an sont des entiers algébriques (cela découle du fait que ce sont des valeurs propres des
opérateurs de Hecke, qui sont donnés par des matrices à coefficients entiers dans une certaine base).
Si f est une forme propre, on rappelle que φf : TN → C est le morphisme d’algèbre correspondant.
Soit If = Ker(φf ) (cf. Prop. 7). On pose Af = J0 (N )/If J0 (N ) (c’est une variété abélienne sur
Q). Si N est premier, J0 (N ) est isogène (comprendre presque isomorphe) à ⊕f Af où la somme est
sur les formes propres normalisées pour Γ0 (N ). La représentation galoisienne ρf attachée à f par le
théorème de Deligne provient de limn Af [pn ](Q). En fait quitte à faire un changement de base, ρf prend
←−
ses valeurs dans GL2 (Zp ). Si on réduit cette représentation modulo l’idéal maximal de Zp , on obtient
une représentation galoisienne ρf : GQ → GL2 (Fp ) (cette représentation dépend du choix du réseau
(Zp )2 stable par ρf mais la semisimplification de ρf n’en dépend pas). Alors ρf correspond à Af [p](Q).
Même si ρf est irréductible, il se peut que ρf soit réductible. Dans ce cas la condition sur la trace et
!
1 0
le déterminant de ρf impose que ρss f = où χp est le caractère cyclotomique modulo p et ρss
f
0 χp
est la semisimplification de ρf . Autrement dit il existe un idéal premier p au-dessus de p dans Z tel que
a` ≡ ` + 1 modulo p pour tout ` premier ne divisant pas N p.
−1
Rappelons que E2 = N24 + n≥1 σ10 (n)q n est dans M2 (Γ0 (N )), et que si ` 6= N est premier, σ10 (`) =
P
` + 1. Donc E2 vérifie la congruence cherchée. Mais E2 6∈ S2 (Γ0 (N )) car E2 ne s’annule pas en l’infini
N −1
(sa valeur en l’infini est son coefficient constant 24 ). Pour simplifier supposons que p ≥ 5. Alors si p
divise N − 1, E2 est cuspidale modulo p (c’est-à-dire qu’il existe f ∈ S2 (Γ0 (N )) dont les coefficients de la
q-développement en l’infini sont congrus aux coefficients de E2 ). En effet, le coefficient constant en l’infini
est clairement nul modulo p, et automatiquement son coefficient constant en l’autre pointe de X0 (N )
l’est aussi par la formule des résidus : la somme des valeurs aux pointes est nulle (et il y a deux pointes
dans X0 (N ) car N est premier). Donc E2 (z)dz est une forme différentielle méromorphe sur X0 (N )(C)
MÉMOIRE DE TROISIÈME ANNÉE THÉORÈME DE TORSION DE MAZUR 11
qui a des pôles aux pointes, mais la réduction de cette forme différentielle sur X0 (N )Fp est holomorphe,
donc provient d’une forme différentielle holomorphe sur X0 (N )C , i.e. d’une forme modulaire cuspidale.
Intuitivement on va donc choisir A = ⊕f Af où la somme porte sur les f ∈ S2 (Γ0 (N )) congrues à E2
modulo p. Formellement, on note I l’idéal de T engendré par les T` − (` + 1), l’involution d’Atkin-Lehner
wN . Soit P = I + (p) : c’est l’unique idéal maximal de T contenant I et de caractéristique résiduelle
p. Notons I0 = ∩n≥0 Pn . Alors on pose A = J0 (N )/I0 J0 (N ). Moralement, si on écrit T comme produit
d’anneaux associés aux formes propres f ∈ S2 (Γ0 (N )) (ce qui est forcément faux car Spec(T) est connexe,
mais c’est vrai si on tensorise par Q), I0 correspond au produit des formes non congrues à E2 , et A
correspond aux Af avec f congrue à E2 modulo un idéal maximal au-dessus de p de l’anneau des entiers
du corps des coefficients Kf de f (c’est le corps engendré par les coefficients de la q-expansion de f ).
En fait A ne vérifie pas toujours la troisième condition (cruciale) du théorème 5. Cela correspond au
fait qu’en général Kf 6= Q donc il peut y avoir certains idéal au-dessus de p pour lesquels f est congrue
à E2 et certains pour lesquels f ne l’est pas. Et on ne peut pas sélectionner ces idéaux premiers dans
la décomposition A = ⊕Af . Cependant une modification de la preuve du théorème 5 nous permet de
montrer que A est de rang nul (cf [13] Lecture 21).
Expliquons pourquoi on peut deviner à l’avance que A est de rang nul. Il s’agit de voir que Af est de
rang nul pour toute f congrue à E2 . Par la généralisation de la conjecture de Birch et Swinnerton-Dyer
R∞
aux variétés abéliennes, cela devrait être équivalent à ce que 0 f (z)dz 6= 0 (et en fait on sait maintenant
R∞
qu’il suffit que 0 f (z)dz 6= 0).
Considérons le point P = (0) − (∞) ∈ J0 (N ) (vu comme un diviseur sur X0 (N )). Notons que les
pointes 0 et ∞ sont les deux seules pointes sur X0 (N ) car N est premier (autrement dit, Γ0 (N )\P1 (Q)
est constitué des deux orbites Γ0 (N )0 et Γ0 (N )∞).
Proposition 8. Supposons que le genre de X0 (N ) est ≥ 1 (cela revient à supposer N ≥ 11). Le point
P est d’ordre fini un diviseur de N − 1. De plus P est non nul.
Preuve. Par définition de J0 (N ), un diviseur est nul dans J0 (N ) si et seulement si il est de la forme
div(f ) pour une fonction rationnelle f sur J0 (N ) (div(f ) est la somme des zéros de f moins la somme
des pôles de f , avec multiplicité).
∆(z)
Soit f (z) = ∆(N z) où ∆ ∈ S12 (SL2 (Z)) est l’unique forme cuspidale de poids 12 et niveau 1 (elle
correspond, en termes modulaires, au discriminant d’une courbe elliptique, c’est-à-dire que ∆(z) est le
discriminant de E = C/(Z + z · Z) pour z ∈ H). On sait que ∆ ne s’annule pas sur H (par exemple
car le discriminant d’une courbe elliptique est non nul par définition). Donc f n’a pas de pôle ni de
zéro sur H. Un calcul immédiat montre que si g(z) ∈ Sk (SL2 (Z)), alors g(N z) ∈ Sk (Γ0 (N )). Donc f
est bien une fonction rationnelle sur X0 (N ) (en tant que quotient de deux «fonctions» homogènes de
degré 12 sur X0 (N )). On sait que ∆ admet un q-développement q + n≥2 τ (n)q n pour des nombres
P
τ (n) (entiers en fait – ce qui compte ici c’est que le coefficient devant q est non nul). Donc f a un pôle
d’ordre N − 1 en l’infini. Comme deg(div(f )) = 0, div(f ) = (N − 1)P . Cela montre que P est d’ordre
un diviseur de N − 1. Montrons que P est non nul. On sait que l’application X0 (N ) → J0 (N ) (donnée
par x 7→ (x) − (∞)) est injective (c’est le théorème d’Abel–Jacobi). Donc l’image de la pointe 0 (qui est
P ) est non nulle.
12 EMMANUEL LECOUTURIER
Remarque. En fait on peut montrer que l’ordre de P est égal au numérateur du rationnel réduit égal
N −1
à 12 . L’existence de P est remarquable (cf. la conjecture de Manin–Mumford).
R∞
Le fait que P est non nul signifie que la forme linéaire S2 (Γ0 (N )) → C donnée par f 7→
0 f (z)dz est
non nulle (si l’on interprète la Jacobienne de X comme la surface de Riemann 0 1 ∨
H (X(C), Ω ) /H1 (X, Z)).
R∞
On peut en déduire que si f est congrue à E2 , 0 f (z)dz 6= 0 (cf. [6] Proposition 1).
Donnons une dernière motivation pour le choix de A. Un calcul montre que l’idéal d’Eisenstein I
annule P . On en déduit que P est d’ordre p dans A. Cela est intéressant car on peut alors essayer de
faire une p-descente dans A (comme dans la preuve du théorème de Mordell). On mettra cette idée en
application dans le cas N = 11.
Concluons cette section en expliquant rapidement le lien entre les courbes elliptiques et le théorème de
Fermat. Nous nous référons à [11]. Soient A, B, C trois entiers premiers entre eux tels que A + B = C.
Considérons alors la courbe elliptique EA,B,C sur Q donnée par y 2 = x(x − A)(x + B). On l’appelle
souvent «courbe de Frey» même si Hellegouarch a introduit cette courbe avant Frey, en 1969. Nous
supposerons dans ce qui suit A ≡ −1 (mod 4) et B ≡ 0 (mod 32).
Supposons par l’absurde qu’on a une solution ap + bp = cp à l’équation de Fermat avec abc 6= 0 (et
p premier ≥ 5). Posons A = ap , B = bp et C = cp (on suppose sans difficulté que A ≡ −1 (mod 4) et
B ≡ 0 (mod 32)).
Corollaire 1. Il existe une forme modulaire cuspidale propre f ∈ S2 (Γ0 (2)) telle que la représentation
ρf modulo p associée à f par Deligne est égale à la représentation ρ ci-dessus.
La preuve de ce corollaire est très difficile. Pour résumer, cela découle de la modularité des courbes
elliptiques semi-stables sur Q, démontrée par Wiles, puis du travail d’optimisation du niveau de Ribet
([10]) (historiquement Ribet a d’abord prouvé que la conjecture de Taniyama implique Fermat puis Wiles
MÉMOIRE DE TROISIÈME ANNÉE THÉORÈME DE TORSION DE MAZUR 13
a prouvé la conjecture de Taniyama pour les courbes elliptiques semi-stables). On a directement une
contradiction car S2 (Γ0 (2)) est nul.
Remarque. Plusieurs variantes du théorème de Fermat ont été démontrées par Serre en utilisant la
même méthode ([11] section 4.3).
5. Le cas de la 11-torsion
Le but de cette section est de prouver qu’une courbe elliptique sur Q n’a pas de point de 11-torsion
(non nul). Ce cas a été prouvé par Billing et Mahler en 1940 ([1]) de manière complètement explicite et
élémentaire.
On sait que X0 (11) et X1 (11) ont pour genre 1 avec un point rationnel (la pointe ∞). Plus précisément,
la théorie générale nous dit que X1 (11) et X0 (11) sont des courbes elliptiques (dont l’élément neutre est
par convention ∞) avec bonne réduction en dehors de 11, et que l’application naturelle X1 (11) → X0 (11)
est une isogénie de degré 5 (autrement dit cette flèche est surjective et le noyau est de cardinal 5, disons au
niveau des Q-points). On veut montrer que les seuls points de X1 (11)(Q) sont les 5 pointes rationnelles
(il y a 5 autres pointes non rationnelles, qui sont définies sur Q(ζ11 )). Il suffit de montrer que X0 (11)(Q)
est constitué des 5 pointes (on a vu à la fin de la section précédente que la pointe 0 donnait un point
d’ordre 5 sur X0 (11)). Notons pour simplifier X = X0 (11).
Premièrement, trouvons une équation cubique explicite (sur Q) pour X. Toute courbe elliptique
possède intrinsèquement un j-invariant, qui fournit un revêtement (ramifié) j : X → P1 , c’est-à-dire
que j est une fonction rationnelle sur X. Notons F le corps des fonctions rationnelles (définies sur Q)
sur X : F est une extension finie de Q(j) (le corps des fractions rationnelles en une indéterminée j). Si
τ ∈ H, notons j11 (τ ) = j(11τ ). On vérifie immédiatement que, comme j est invariante sous ! l’action de
a b
SL2 (Z), j11 est invariante sous l’action de Γ0 (11) (i.e. j11 ( aτ +b
cτ +d ) = j11 (τ ) pour tout ∈ Γ0 (11)).
c d
Autrement dit, j11 ∈ F .
Proposition 12. Il existe un polynôme irréductible P à coefficients dans Q(j) tel que P (j11 ) = 0. On
a F = Q(j, j11 ).
Preuve. On a une application X → P1 × P1 donnée par τ 7→ (j(τ ), j11 (τ )). Intuitivement, en termes
modulaires, si (E, C) est un «point» de X0 (11), on associe (j(E), j(E/C)) (on peut quotienter une
courbe elliptique par un sous-groupe fini, cela donne à nouveau une courbe elliptique, même sur un
anneau quelconque). Cette application n’est pas injective mais donne un isomorphisme entre un ouvert
(nécessairement dense au sens de la topologie de Zariski) de X et une courbe de P1 ×P1 . Cette courbe est
définie par «P (x, y) = 0» pour un P ∈ Q[X, Y ], ce qui fournit le P de l’énoncé. Le fait que F = Q(j, j11 )
vient du fait que le corps des fonctions rationnelles de X est le même que celui de tout ouvert.
Il reste à calculer P . Il y a des algorithmes pour calculer les «polynômes modulaires» (comme P ), mais
les coefficients deviennent extrêmement gros très rapidement. Il y a une autre approche plus efficace en
pratique pour calculer l’équation de X. Cette approche est expliquée en détails dans [14], et ne nécessite
pas de prérequis. On trouve finalement :
14 EMMANUEL LECOUTURIER
Il s’agit maintenant de calculer X(Q). On a un algorithme pour calculer X(Q)tors (cf. [12] VII
Application 3.2). On trouve que X(Q)tors ' Z/5Z et explicitement,
X(Q)tors = {∞, (5, 5), (16, −61), (16, 60), (5, −6)}
Il reste à prouver que X est de rang nul, ce qui est loin d’être évident. Une approche est de faire une 2-
descente, c’est-à-dire d’appliquer la preuve du théorème de Mordell présentée ci-dessus pour n = 2, mais
ce n’est pas le plus naturel et reste hautement calculatoire. C’est cependant faisable (c’est ce que font
Billing et Mahler). Ici on a un point d’ordre 5 dans X, donc il est plus naturel de faire une 5-descente.
Essayons. On applique la suite exacte longue de cohomologie à
0 → X[5] → X → X → 0
(ici on considère les Q-points). On obtient X(Q)/5X(Q) ,→ H 1 (GQ,11,5 , X[5]) où GQ,11,5 désigne le
groupe de Galois de la plus grande extension non ramifiée en dehors de 5 et 11 de Q.
Proposition 14. En tant que GQ -module, on a X[5] = Z/5Z ⊕ µ5 (Z/5Z est vu comme un GQ -module
trivial).
Preuve. On sait que X[5] est un F5 [GQ ]-module qui est de dimension 2 en tant que F5 -espace vectoriel.
On a une suite exacte 0 → Z/5Z → X[5] → µ5 → 0 de F5 [GQ ]-modules. Il s’agit de voir que cette suite
! En termes matriciels, X[5] correspond à une représentation ρ : GQ → GL2 (F5 ) donnée
exacte est scindée.
1 c
par ρ = où c : GQ → F5 est un cocycle de H 1 (GQ , µ5 ) (écrire la condition ρ(gg 0 ) = ρ(g)ρ(g 0 ) et
0 χ5
identifier les coefficients en haut à droite). Il s’agit de voir que ce cocycle est nul dans H 1 (GQ , µ5 ). On
va montrer que ce cocycle est non ramifié en tous les nombres premiers q. C’est évident pour q 6= 5, 11.
Il va falloir travailler séparément pour q = 5 et q = 11.
Cas q = 5.
1
Notons qu’on a plus d’information sur X[5] : c’est un schéma fini plat sur Z[ 11 ], donc a fortiori sur Z5 .
On a la suite de schémas en groupes finis plats sur Z5 :
0 → G0 → X[5] → Gét → 0
où G0 est connexe et Gét est étale. Il faut y penser comme dans le cas d’un groupe de Lie G : on a
0 → G0 → G → G/G0 → 0 où G0 est la composante connexe de l’identité. Noter que µ5 est connexe
(sa fibre spéciale en 5 est Spec(F5 [x]/(x5 − 1)) qui est un point car x5 − 1 = (x − 1)5 modulo 5) et que
Z/5Z est étale (c’est 5 copies disjointes de la base Z5 ). Ici, G0 est distinct de X[5] car X[5] contient une
copie de Z/5Z. Donc G0 (Q) est un F5 -espace vectoriel de rang 1 (sinon les fibres génériques de X[5] et
G0 seraient identiques, donc G0 = X[5] par les résultats de Raynaud [9]). Il fournit le scindage cherché,
donc c est non ramifié en 5.
Cas q = 11.
On peut scinder facilement la suite exacte 0 → Z/5Z → X[5] → µ5 → 0 localement en 11, en posant X 0
MÉMOIRE DE TROISIÈME ANNÉE THÉORÈME DE TORSION DE MAZUR 15
l’ensemble des points de X[5](Q) qui ne se réduisent pas sur le noeud modulo 11 (c’est un sous-groupe
propre d’ordre 5 de X(Q)). Ce groupe est distinct de Z/5Z car les pointes se réduisent sur le noeud
modulo 11.
On a donc prouvé que partout localement c est nul (i.e. la suite
! est partout localement scindée). Il
1 c
reste à montrer que c est globalement nul. On a ρ|GQ(ζ ) = donc on obtient (en prenant le noyau
5
0 1
de c) une extension E partout non ramifiée abélienne de degré divisant 5 de Q(ζ5 ). Comme le groupe
des classes de Q(ζ5 ) est trivial, la théorie du corps des classes nous dit que E = Q(ζ5 ), donc que c est
trivial.
Remarque. Il y a une autre preuve plus directe (je remercie Maarten Derickx pour me l’avoir mention-
née). Considérons le morphisme X1 (11) → X0 (11) (notons que X1 (11) est aussi une courbe elliptique).
C’est un morphisme de degré 5 non ramifié. La courbe X1 (11) a 10 pointes : cinq au-dessus de chacune
des deux pointes de X0 (11). Les pointes au-dessus de ∞ sont définies sur Q et celles au-dessus de 0 ne
le sont pas (elles sont définies sur Q(ζ5 )). On prend ∞ pour origine de la loi de groupe de X1 (11). Le
groupe engendré par les cinq pointes au-dessus de ∞ dans X1 (11) est Z/5Z (en tant que GQ -module), et
est le noyau du morphisme X1 (11) → X0 (11). Le groupe engendré par la pointe 0 de X1 (11) est cyclique
d’ordre 25. L’image de ce groupe par notre morphisme donne une section µ5 ,→ X0 (11)[5].
0 → X 0 [5] → X 0 → X 0 → 0 .
1 (Z, Z/5Z) = H 1 (Z, µ ) = 0. Par conséquent, H 1 (Z, X 0 [5]) = 0.
Proposition 17. On a Hfppf fppf 5 fppf
Notons que X 0 (Z) = X 0 (Q) où X 0 (Q) est l’ensemble des points de X(Q) qui se ne se réduisent pas
sur la singularité modulo 11 (X a un noeud modulo 11, et on remarque que les pointes de X[5](Q) se
16 EMMANUEL LECOUTURIER
réduisent sur ce noeud). Donc Card(X 0 (Q)) = 0. Donc tous les points de X(Q) se réduisent sur le
noeud modulo 11.
Soit d ≥ 1 un entier et S(d) l’ensemble des nombres premiers p tels qu’il existe une courbe elliptique
sur une extension K de degré plus petit que d de Q avec un K-point de p-torsion.
d
Théorème 7 (Merel [6]). L’ensemble S(d) est fini. On a S(d) ⊂ [1, (1 + 3 2 ]).
Corollaire 4 (Mazur et Kamienny [4]). Pour tout entier d ≥ 1, il existe une constante B(d) telle que
pour tout corps K de degré d sur Q, pour toute courbe elliptique E sur K, on a Card(E(K)tors ) ≤ B(d).
Remarque. Parent ([?], Corollaire 1.8) donne une majoration explicite sur pr si il existe une courbe
elliptique avec un point de pr -torsion sur un corps de nombre de degré d.
Théorème 8. On a :
Théorème 9 (Serre). Si E est une courbe elliptique sur Q sans multiplication complexe, soit ρE,N :
GQ → GL2 (FN ) la représentation galoisienne (à conjugaison près) correspondant à E[N ](Q). Il existe
une constante CE (dépendant a priori de E) telle que pour tout N > CE , ρE,N est surjective.
Question 2. La torsion des variétés abéliennes sur Q de dimension d > 1 est-elle bornée en fonction de
d?
Question 3. Le nombre de points d’une courbe de genre 2 sur Q est-il borné (indépendamment de la
courbe) ?
Théorème 10. On ordonne les courbes elliptiques par leur hauteur. Il y a une proportion positive de
courbes elliptiques sur Q de rang 0. Le rang moyen des courbes elliptiques sur Q est < 1.
Question 5. Est-ce qu’en proportion la moitié des courbes elliptiques sur Q ont rang 0 et la moitié ont
rang 1 ?
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