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Gaël Faye : "Jacaranda" et le Rwanda

Le document présente une revue sur les dynamiques migratoires, mettant en avant le livre 'Jacaranda' de Gaël Faye, qui aborde des thèmes de l'exil et du génocide au Rwanda à travers les yeux de Milan, un jeune métis. Le récit explore les conséquences des migrations et des traumatismes historiques, tout en soulignant la complexité des identités culturelles. La critique souligne également l'importance de la mémoire et de la réconciliation dans un contexte de souffrances passées.

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Gaël Faye : "Jacaranda" et le Rwanda

Le document présente une revue sur les dynamiques migratoires, mettant en avant le livre 'Jacaranda' de Gaël Faye, qui aborde des thèmes de l'exil et du génocide au Rwanda à travers les yeux de Milan, un jeune métis. Le récit explore les conséquences des migrations et des traumatismes historiques, tout en soulignant la complexité des identités culturelles. La critique souligne également l'importance de la mémoire et de la réconciliation dans un contexte de souffrances passées.

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Mondes & Migrations

Revue française de référence sur les dynamiques migratoires


1348 | 2025
Odyssées

Gaël Faye, Jacaranda


Paris, Grasset 2024, 288 p., 20,90 €

Mustapha Harzoune

Édition électronique
URL : [Link]

Éditeur
Établissement public du Palais de la Porte Dorée – Musée national de l’histoire de l’immigration

Édition imprimée
Date de publication : 1 janvier 2025
Pagination : 240-241
ISSN : 3075-6812

Référence électronique
Mustapha Harzoune, « Gaël Faye, Jacaranda », Mondes & Migrations [En ligne], 1348 | 2025, mis en
ligne le 01 janvier 2025, consulté le 31 mars 2025. URL : [Link]
mondesmigrations/456

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers
annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
240 CHAMPS LIBRES | LIVRES

Doria reste perplexe : « Grandir sans France en 1973, et de Philippe son son oncle maternel. Il rencontre
le sou dans une cage en béton nous blanc de mari, ci-devant maître- Sartre, autoproclamé « Chevalier »
empêche d’avoir une culture nageur qui, à l’heure des amours, parce qu’il « sauve la culture
commune. » donna des leçons de natation à la universelle de la barbarie » en
Et le récit galope au rythme des séduisante « gazelle » qui voulait récupérant vinyles et livres « des
digressions réjouissantes et apprendre « comme s’il s’agissait Blancs évacués pendant le
stimulantes : les bobos et les d’une question de vie ou de mort ». génocide ». Sartre, qui est hutu, est
nounous, le lâcher-prise de Charles Milan est un métis, rejeton d’« une « le grand frère des orphelins ». Son
III, le prix des concessions et les famille française banale ». Du « Palais » est celui des mayibobo, le
cimetières Airbnb, le grand refuge des gamins, tutsi pour la
remplacement, celui du « bon vieil plupart, abandonnés, comme
épicier marocain » par « le Sri Claude en son temps. Il y a aussi
Lankais amateur de pop music qui Alfred, militaire du Front patriotique
collabore avec Wall Street English rwandais qui rêvait de devenir
Institute », la fin du monde illustrée acteur. Ici, l’auteur glisse une
par les « big lolos » de Cindy, le bande-son et son goût pour la
« concept » en lieu et place du littérature, tout cela est un peu
« talent » chez les artistes fabriqué, mais passons.
contemporains, le rôle des pays Enfin, Milan rencontre Eusébie,
d’accueil dans les migrations l’amie de sa mère, sa fille Stella
internationales sans oublier ceci : encore bébé et Rosalie, centenaire
« Les femmes des classes populaires et mémoire vivante d’un siècle
sont des crash tests grandeur d’histoire. En 1973, l’année où
nature, quand quelque chose ne Venancia s’est exilée, Eusébie est
tourne pas rond dans ce monde, rentrée au pays.
vous pouvez être sûrs qu’elles sont Rwanda, il en était question qu’à la Le Rwanda pour Milan, c’est
les premières à en faire les frais. » télé. Pas un mot de sa mère, pas d’abord le choc culturel. Il découvre
On pourrait dire la même chose des une photo, pas d’amis. Rien. À la qu’ici il est un Blanc, un muzungu,
immigrés. Et pourtant, quand Doria clef, « le terrible sentiment de ne même pas un métis, la catégorie ne
a besoin d’un peu de courage, c’est pas connaître cette femme. Ma semble pas exister. L’ado doit
vers « Cécile, congolaise rescapée propre mère », et « de terribles assimiler d’autres codes, une
de la guerre civile, six enfants de maux de ventre ». Un soir de juillet histoire, celle du génocide des Tutsi,
quatorze pères différents » qu’elle 1994, il la surprend, seule dans la qui conditionne les comportements,
se tourne. Tant pis pour « les Mafia’s nuit, « au moment où j’observais ma les relations, les dits et les non-dits,
Mammas ».  mère de dos qui regardait la nuit en les blagues permises et celles qui
M. H. feu, un génocide prenait fin dans ne le sont pas. Il croit que « c’est de
son pays natal. Je n’en savais rien ». l’histoire ancienne » mais il se
C’est alors que débarque Claude, trompe. Il n’a pas les clefs, « on ne
un gamin au crâne bandé, à qui sa vient pas en vacances sur une terre
Jacaranda mère s’adresse en kinyarwanda. Elle de souffrances. Ce pays est
le présente comme son neveu. La empoisonné. On vit avec les tueurs
Gaël Faye, Paris, Grasset 2024, nuit, Milan entend Claude pleurer et autour de nous et ça nous rend fous.
288 p., 20,90 € voit en lui un frère à protéger. Tu comprends ? Fous ! », lui assène
Jacaranda (prix Renaudot 2024) Claude repartira au Rwanda comme Claude.
s’ouvre dans un hôpital il est venu : disparu aussi vite Milan finira par s’installer à Kigali,
psychiatrique rwandais. Stella, la qu’apparu. Mais, après 25 ans de s’imprégner du pays et de l’histoire
vingtaine, y est internée. Perplexe, silence, en 1998, Venancia propose à de celles et de ceux qu’il a
le toubib évoque un stress post- Milan de l’accompagner au Rwanda. rencontrés. Il apprend les exils
traumatique. Sa mère, Eusébie, qui a Milan a 16 ans, ce voyage provoqués par ce « spectre » qui a
perdu son mari, ses enfants, ses bouleversera sa vie. « ravagé ce pays » depuis les
parents, ne comprend pas. Au Rwanda, il n’aura pas premiers massacres de 1959, ceux
Comment comprendre que Stella davantage d’explications de sa de 1973 jusqu’au génocide de 1994. Il
s’est enfermée dans son secret pour mère, ni d’ailleurs de « Mamie », sa mesure le legs meurtrier de la
un arbre. « Son ami, son enfance, grand-mère dont il découvre colonisation belge à l’origine de
son univers. Son jacaranda » ? l’existence. D’autres lui apprendront l’ethnicisation et de la division du
Milan, le narrateur, est le fils de le pays et son histoire familiale. Là, pays. Il découvre les complicités de
Venancia, rwandaise débarquée en il retrouve Claude, qui se révèle être l’Église. Quant au rôle de la France,
MONDES & MIGRATIONS N° 1348 241

l’auteur s’autorise une ellipse : mère adoptive. Abandonnée, le


Claude lui dit d’aller s’informer ! 5 juillet 1962, le jour de
Sur fond de business, le pays s’est
Houris l’indépendance du pays, « ma mère
engagé sur le difficile chemin de la Kamel Daoud, Paris, Gallimard, Khadidja […] souhaitait réparer le
réconciliation, et ce avec « la 2024, 416 p., 23 € monde et s’offrir en tuteur ». Elle a
conscience d’un peuple, appelé l’enfant Aube, comme « pour
inguérissable », à commencer par contrer deux destins de nuit, le sien,
Claude qui laisse visible la cicatrice le mien ». Houri, elle, est promise à
sur son crâne, « pour rappeler qui je la mort avant de naître. Trois corps
suis ». Ici, réconciliation ne rime ni et trois destins de femmes qui
avec amnésie ni avec amnistie. Elle donnent à lire l’histoire d’un pays
passe par les gacaca, ces tribunaux – abandonné, meurtri et sans voix,
populaires mis en place pour juger sans avenir.
les criminels du génocide comme
ceux de la famille de Claude. À cela Trois temps structurent le récit :
s’ajoutent les commémorations l’histoire d’Aube, sa rencontre avec
d’avril, comme celle où Eusébie Aïssa alors qu’elle est en route vers
témoigne. Pendant qu’elle égrène « l’Endroit mort où j’ai été égorgée »
les atrocités, montent des gradins et son retour à Had Chekala, le village
des hurlements, des crises martyr où tout a commencé et où
traumatiques se succèdent, une tout se terminera. Houris revient sur
femme se débat comme si le feu la la barbarie islamiste des années 1990
brûlait, criant en kinyarwanda : « Ne et la caporalisation des mémoires,
me tuez pas ! Ne me tuez pas ! » « Le l’islamisation de la société (il est des
passé était présent, le génocide Algériens qui parlent de
toujours en cours. » Pourtant, « Te garder ? Es-tu folle ? Ils se « talibanisation ») et la mise au pas et
« l’indicible ce n’est pas la violence sont montrés capables d’enterrer à l’écart des femmes. Houris a suscité
du génocide, c’est la force des une guerre entière, 200 000 morts et beaucoup d’engouement, jusqu’au
survivants à poursuivre leur dix années durant lesquelles ils se prix Goncourt, mais aussi quelques
existence malgré tout », dit Eusébie. sont pris pour des moutons et des réactions – pavloviennes chez
Et si la justice des gacaca est prophètes, mais ils n’oublieront certains ? – de rejet. Il est vrai que
imparfaite, elle a le mérite de jamais que tu es née sans père, sans Daoud, parfois, écrit au marteau, mais
libérer la parole et de mettre fin à nom », dit Aube, enceinte, à sa fille sans compromissions. En Algérie, on
l’impunité. Il n’y aura ni pardon, ni qu’elle prénomme Houri. Où quand prend moins de gants pour l’accuser
réconciliation, mais ces procès Kamel Daoud croise l’histoire de la d’être du « parti de la France ». Cela
« sont absolument nécessaires pour guerre civile algérienne et le destin n’est pas original (lire Amira Ghenim,
les générations d’après », dont de trois femmes, le tout raconté par Le désastre de la maison des
Milan fait partie ! Une jeunesse à « la langue intérieure » de la jeune notables, Philippe Rey, 2024). Ce
qui Gaël Faye fait dire : « J’aimerais femme, « Fajr dans la langue procès se nourrit aussi des langues
vivre léger de temps en temps. » extérieure, Aube dans la langue d’Aube. Celle de l’intérieur, « belle »,
Le jacaranda de Stella, son refuge intérieure ». Aube a 26 ans. Il y a qu’elle « use » pour parler « dans ma
qui abritait un secret, a été coupé. 21 ans, dans la nuit du 31 décembre tête à mes ennemis, voisins, imams, à
Milan apprendra pourquoi l’eau 1999, elle survécut à la lame d’un Dieu qui m’a volé des choses
terrorisait sa mère. Tout cela est islamiste : « L’égorgeur rata son précieuses », celle où se niche aussi
écrit sans originalité, avec force et sacrifice. » Depuis, elle survit avec la voix des personnes aimées, et
sans pathos pour ce qui concerne cette « monstruosité » : « un sourire l’autre, de l’extérieur, « muette »,
les récits liés au génocide, mais qui noue mes oreilles l’une à l’autre. « rauque et incompréhensible », un
empreint de sentimentalité dans la C’est juste là, sur mon cou ». Pour « marécage » d’« exhortations et de
mise en scène des relations cette miraculée du couteau, son menaces ». Assia Djebar a déjà mis en
interindividuelles.  corps ne peut donner la vie, comme miroir langue française et arabe
M. H. il lui est impossible d’enfanter une algérien. Cette question des langues
fille dans un pays où vivre « est un est un sujet central pour l’Algérie et
couloir d’épines » pour une femme Kamel Daoud vise plutôt ici à faire
qui n’est « à peine plus importante « concorder » les deux langues,
que l’un de ces moutons » promis au dénonçant la trahison des
sacrifice de l’Aïd. Khadidja, autre « couleurs » (Ahmed Azzegagh ou
symbole, a sauvé Aube, devenant sa Sénac).

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