Communication, incommunication et
acommunication
Par Dominique Wolton
Pages 200 à 205
CommunicationJustice socialePratiques démocratiques
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Franck Renucci : Quelle analyse faites-vous des rapports entre
information et communication aujourd’hui ?
Dominique Wolton : Le concept de communication ? Un des
plus grands écarts existant entre la théorie et la pratique. Du
point de vue pratique, la communication occupe l’essentiel de nos
vies : on essaie tous de communiquer, de partager, d’échanger,
mais l’on bute sur l’incommunication. Et l’on essaie d’éviter le
pire, l’acommunication. La communication, une des activités, et
des aspirations, les plus importantes dans toutes les cultures et
les civilisations.
À l’inverse, sur le plan de la pensée théorique, il y a un vide
général. Malgré les luttes politiques qui ont permis, après de
longues batailles, la reconnaissance de la liberté et de l’égalité,
malgré ensuite la révolution technique qui, du téléphone à la
radio, de la télévision à Internet, a facilité la multiplication des
échanges, malgré enfin toutes les révolutions culturelles
favorables à la communication, on continue de penser que celle-ci
ne sert pas à grand-chose. Ou plutôt qu’elle est rarement du côté
de l’authenticité. On la souhaite et l’on s’en méfie. Et ce
décalage, comme cet impensé, remontent très loin.
On valorise d’autant plus l’information que l’on dévalorise la
communication. On préfère le message à la relation, celle-ci étant
évidemment plus compliquée. Le message et sa « rationalité »
plutôt que la complexité du rapport à l’autre… L’information s’est
imposée comme symbole de vérité alors que la communication se
dévalorisait, au moment où elle se généralisait, réduite à
l’influence et avec hélas un stéréotype dominant : le récepteur
est facilement manipulable. Plus il y a d’échanges techniques ou
humains, plus on réduit la communication à la transmission ou à
la manipulation ou l’influence et plus on idéalise l’information,
jusqu’aux « big data », symboles de toutes les libertés. Peut-être
est-ce parce que la communication est toujours plus compliquée
que l’information qu’elle est simplifiée ou caricaturée. Vive le
message, dont on suppose le plus souvent qu’il est « bien reçu »,
sous-entendu qu’il n’y a pas de problème de récepteur ! Et
pourtant… Bref, la communication, symbole de l’émancipation,
est lentement descendue aux enfers !
Mais paradoxalement, le même phénomène risque de se produire
aujourd’hui avec l’information. La surabondance de l’information
finit par la délégitimer. Elle est trop facile, trop abondante, donc
désacralisée… Et finalement atteinte du même symptôme que la
communication : tomber du côté du mensonge et de la suspicion.
L’information n’est plus le symbole de la vérité, mais celui de
l’influence et de la manipulation. C’est le règne des fake news.
Tout le monde ment. Avec cinquante ans de retard, l’information
rejoint la communication dans le même enfer ! Terrible défaite de
l’esprit et de la politique. Le cœur de la démocratie (l’information
et la communication) réduit à des activités d’influence. Et dans
les deux cas, vérité ou mensonge, on oublie toujours de poser la
question de la complexité du récepteur. Aujourd’hui, pour
l’information comme pour la communication, domine l’idée qu’il
n’y a plus de vérité – on parle même de « post-vérité » – mais
seulement de l’influence, voire du mensonge. La facilité et
l’abondance créent l’inverse de ce qui était recherché depuis plus
de deux siècles.
Troisième phénomène qui a accentué la double dégradation de
l’information et de la communication : les difficultés de la
communication humaine et la tentation de la communication
technique. Plus il y a de liberté et d’échange, plus on réalise qu’il
n’est pas facile de se comprendre. Par contre, la communication
technique est, elle, de plus en plus efficace. D’où le glissement
vers la séduction de la communication technique et une certaine
déception, voire dévalorisation, de la communication humaine.
On est bien mieux avec l’interactivité technique qu’avec les
incompréhensions humaines. Les réseaux autant, si ce n’est plus,
que les rapports humains… Malheureusement, la communication
est beaucoup plus complexe que la performance. La
communication technique ne peut jamais surclasser ou remplacer
la communication humaine : elle est un ersatz. Bien sûr, ses
performances sont plus fortes, mais là n’est pas le seul enjeu de
la communication humaine. Pour le dire d’un mot, l’interactivité
technique n’est jamais synonyme d’intercompréhension.
L’interactivité concerne les machines, ou les dialogues
hommes/machine. L’intercompréhension concerne les hommes et
les sociétés.
Oui, les techniques sont plus performantes que les hommes et les
sociétés. Mais plus la technique prend de l’importance, plus on
s’aperçoit des limites de ses performances et l’on réalise qu’elle
n’a pas grand-chose à voir avec la communication humaine. En
outre, derrière les performances de la communication technique,
on découvre souvent que c’est de la communication humaine
dont il est question… Tout ce qu’on n’a pas voulu penser depuis
soixante ans, sur les rapports entre information et
communication, communication et incommunication, nous revient
en boomerang. La communication technique concerne l’efficacité
des machines, l’incommunication les hommes et les sociétés.
Pourquoi dissocier, comme j’essaie de le faire,
communication, incommunication et acommunication ?
Parce que ces trois dimensions existent quasiment
simultanément dans la communication. Penser la
communication, c’est penser ces trois dimensions. La
communication symbolise la volonté d’échange ;
l’incommunication, la découverte de l’altérité avec
l’obligation de négocier pour trouver un terrain d’entente. Si la
négociation réussit, on cohabite. Si elle échoue, on glisse vers
l’acommunication, l’échec, le silence, voire la guerre. C’est cela
le défi de la communication : négocier l’incommunication,
chercher un terrain de cohabitation, éviter l’échec de la
négociation et l’impasse de l’acommunication. Avec
l’incommunication, il y a encore un minimum de possibilité
d’intercompréhension, avec l’acommunication, c’est la rupture, la
guerre ou l’anomie.
Franck Renucci : Avec la communication et ses trois
dimensions, on découvre l’importance de l’altérité et combien
l’incommunication est féconde. Mais ce qui augmente
aujourd’hui, c’est peut-être moins l’incommunication que
l’acommunication. Cette acommunication, c’est peut-être le fait
de ne plus savoir faire avec l’ambiguïté des mots ?
Dominique Wolton : Communiquer, c’est vouloir échanger,
partager. C’est le sens originaire du terme : s’aimer, se
comprendre, aller vers l’autre. Mais cette communication bute
très souvent sur l’incommunication : on ne se comprend pas
toujours, on n’a pas le même vocabulaire, on n’a pas envie de se
répondre, on n’a pas les mêmes sentiments. On ne s’écoute pas,
on ne se comprend pas. Le terrain commun est là, mais les mots
et les sens glissent, notamment en fonction des contextes et des
expériences. Le temps ne simplifie pas toujours la
communication, et l’incommunication en devient souvent son
horizon. On bute sur l’autre, mais quelque chose reste ouvert. À
l’inverse, on passe de l’incommunication à l’acommunication
quand la situation d’incommunication se durcit. C’est la rupture
entre l’émetteur, le message et le récepteur. Les repères
communs, les vocabulaires, les codes d’humour, disparaissent, et
en définitive on est face à une incommunication radicalisée, et
non face à une incommunication négociable. Chacun en fait
l’expérience quotidiennement sur le plan personnel et social.
Autrement dit, dans l’incommunication, on n’est pas d’accord
mais on peut se parler. Dans l’acommunication, c’est soit le
silence, soit la guerre. L’acommunication constitue la
radicalisation de l’incommunication, on n’arrive plus à trouver les
mots qui peuvent faire des ponts. Il n’y a plus que des murs. Dans
l’incommunication, il y a du désaccord, mais du désaccord
assumé qui permet un minimum de négociation. Dans
l’acommunication, il n’y a plus ce désaccord assumé, seulement
des rapports de force et le poids de l’altérité. Le refus de l’autre,
avec une volonté soit de le dominer soit de le nier. On sort
complètement des codes de la communication, qui par hypothèse
– et c’est là la grande valeur philosophique et politique du
concept de communication, dans la démocratie –, reconnaissent
qu’il peut y avoir plusieurs protagonistes, points de vue, valeurs,
qui n’interdisent pas de dialoguer. Avec l’incommunication,
les « bruits » humains et sociaux demeurent. Avec
l’acommunication, le silence domine.
Les trois logiques sont fondamentales. La première, la
communication, c’est l’idéal que l’on cherche à atteindre. La
deuxième, l’incommunication, c’est ce que l’on fait à longueur de
journée : négocier pour éviter les conflits. La troisième, c’est
l’acommunication, qui résulte de la négociation ratée et du
passage à « l’anégociation ». On n’a plus rien à se dire, et la
distance l’emporte sur la possibilité de se respecter. Dans
l’incommunication, on peut n’être d’accord sur rien mais on se
respecte. Dans l’acommunication, il y a souvent le non-respect de
l’autre, et il n’est pas interdit de vouloir le faire disparaître
psychiquement, voire physiquement.
Cette radicalité de l’acommunication, j’y attache de plus en plus
d’importance car elle donne sa mesure au défi de la
communication. Essayer de se comprendre ; assumer
l’incommunucation et les rapports de force ; risquer l’échec, le
vide, le désaccord, voire le conflit.
Franck Renucci : L’acommunication n’est-elle pas un processus
qui veut gommer la discontinuité entre communication humaine
et technique ?
Dominique Wolton : Oui, tout à fait. Dans l’incommunication,
on admet cette discontinuité, mais il demeure un lien. Dans
l’acommunication, les ponts sont rompus. L’incommunication
permet de gérer les rapports entre communication humaine et
communication technique. L’acommunication signe la
discontinuité radicale. La communication technique ne peut
même pas pallier les difficultés de la communication humaine.
Comme une sorte de banquise qui se fractionne. Il n’y a plus de
lien, ni de cadre commun. C’est l’anomie qui précède souvent le
conflit. Si l’altérité est souvent la cause, ou la condition, de la
communication et de l’incommunication, elle devient, dans le
cadre de l’acommunication, un facteur entropique.
Franck Renucci : N’est-ce pas alors se soumettre à une
simplification confortable par rapport à la complexité des
rapports humains ?
Dominique Wolton : Non, c’est plutôt la question de l’altérité
radicale : il n’y a plus rien qui passe. La communication comme
l’incommunication peuvent être complexes, l’acommunication
peut être très simple, jusqu’au conflit radical. Rien de simple
dans la communication, contrairement à ce que l’on n’arrête pas
de dire ! Y compris avec les promesses techniques.
Franck Renucci : Passons à la question de la temporalité. Dans
l’incommunication, on n’apprécie plus la lenteur nécessaire à la
communication, alors que l’information ne fait qu’accélérer les
processus de réduction.
Dominique Wolton : C’est très juste : la vitesse de l’information
n’est pas incompatible avec l’incommunication. L’important dans
l’incommunication est de pouvoir sortir de la négociation et
cohabiter plus ou moins partiellement. À ce titre, la vitesse n’est
pas forcément un handicap. En revanche, avec l’acommunication,
la question de la vitesse se complique. Comme les ponts sont
rompus, comment réussir à rapprocher… C’est comme la
diplomatie qui a toujours besoin de temps pour rapprocher
lentement les inconciliables. Est-ce que la multiplication des
informations, la vitesse, le volume, peuvent être un outil
favorable pour sortir de l’acommunication ? Peut-être, mais rien
de certain. Il y a une telle altérité entre les deux que finalement,
en voulant introduire plus d’information pour essayer de créer un
certain lien, on peut arriver au résultat inverse.
Si l’information c’est mettre en rapport et faire le lien, cela peut
être un facteur favorable pour réduire l’incommunication. Mais il
n’est pas certain que le résultat soit similaire avec
l’acommunication. Ici, tout est beaucoup plus compliqué…
Franck Renucci : La communication, au sens de la
reconnaissance de la liberté et de l’égalité des parties prenantes,
est inséparable de la démocratie. Au cœur du processus
démocratique, on reconnaît l’altérité et la négociation comme
valeurs fondamentales. Cette acommunication n’est-elle pas un
symptôme d’une sorte d’anti-démocratie qui apparaît
aujourd’hui ? Le règne de l’information, des données, n’est-il pas
antidémocratique ?
Dominique Wolton : La tyrannie de l’information peut-elle
aboutir à l’incommunication, voire à l’acommunication ?
Excellente question. La révolution de l’information est déjà
devenue, de manière complètement improbable, un facteur
de fake news, alors que chacun pensait, au contraire, qu’elle
favoriserait la vérité et la démocratie. Elle pourrait, paradoxe des
paradoxes, devenir un facteur croissant d’acommunication.
Contradiction incroyable, alors même que l’histoire de
l’information est celle de l’émancipation et du rapprochement des
points de vue depuis le XVIe siècle. Mais ce ne serait pas la
première fois que des concepts se pervertissent et se retournent.
Je souhaite dramatiser la question de la communication pour
montrer qu’il s’agit d’une question très compliquée, peu banale,
et qui n’a pas grand-chose à voir avec la manipulation ou le
marketing, qui toutes deux supposent un récepteur faible. Non,
ce qui est commun avec la communication, c’est hélas la question
de la haine de l’autre. Sans parler du rôle des éléments de
contexte qui simplifient rarement les rapprochements. Si on
prend par exemple les guerres civiles, on ne sait pas toujours
pourquoi elles commencent, ni pourquoi, au bout d’un moment,
tout bascule. On ne sait pas toujours pourquoi, à un moment, cela
ne sert plus à rien de négocier. Il n’y a plus de volonté, on sort du
terrain. L’acommunication, c’est la fin des règles. La haine de
l’autre peut être jugulée par la discussion et la négociation. Mais
quand la violence, l’insupportabilité de l’autre, l’emportent, il n’y
a plus qu’à s’ignorer, voire à se tuer. Finalement,
l’acommunication, c’est sortir des codes et s’autoriser à tout. Cet
horizon violent ne doit pas être oublié, notamment par rapport à
tous ceux qui évoquent la « fadeur » de la communication. Il n’y a
rien de « fade » dans la communication ! C’est un concept aussi
fragile que l’information. On ne peut pas s’en passer, car il n’y a
pas d’information sans communication et réciproquement, et l’un
comme l’autre peuvent glisser vers le meilleur comme vers le
pire.
Avec ces trois mots, j’essaie donc de montrer la progression vers
le tragique, avec le passage de la communication à
l’incommunication, puis à l’acommunication. Ni la culture, ni
l’intelligence, ni l’histoire ne suffisent à juguler le risque de ce
glissement.
Franck Renucci : Les bulles informationnelles dans lesquelles
on se trouve tous font que la communication régresse dans sa
complexité. Tout est apparemment simple, mais cela porte
atteinte à la démocratie.
Dominique Wolton : On a découvert les difficultés de la
communication humaine, et donc l’incommunication. De bonne
foi, on a pensé que le volume d’information d’une part et la
communication technique d’autre part allaient réduire les
contradictions de l’incommunication. Or, non seulement cela ne
suffit pas à les réduire car une bonne partie de ces informations
deviennent des fake news, mais surtout parce qu’un mécanisme
diabolique se met en place : une incommunication non régulée
dans un monde saturé d’interactivité peut parfaitement renforcer
les acommunications. C’est un phénomène nouveau. Il y a
toujours eu des ruptures de sens, de négociations, des
malentendus, sans parler des conflits d’intérêts et de valeurs, qui
ont débouché sur des guerres. Mais ici, la vitesse même de
circulation des informations peut accentuer les risques
d’acommunication.
Pendant deux siècles, on a voulu accélérer la circulation de
l’information car l’on pensait, à juste titre, qu’il s’agissait d’une
condition de la démocratie : ce n’était pas les puissants, les
curés, les riches, les militaires qui devaient contrôler
l’information. Si l’information était rapidement accessible à tous,
il y aurait enfin plus d’égalité, et finalement de démocratie. On
est en train de basculer de l’autre côté, en réalisant que le
volume et la vitesse de l’information ne sont pas forcément
solubles dans l’incommunication, mais peuvent devenir
accélérateurs d’acommunication. Ce sont des questions sur
lesquelles il n’y a pas beaucoup, hélas, de recherches. On pense
un peu mécaniquement que les deux sont mutuellement du côté
du progrès et certains, très peu, en symétrie, les diabolisent.
Dans les deux cas, tout cela est trop simple. Les rapports de
l’information et de la communication à la démocratie sont de plus
en plus compliqués.
C’est ce qui m’obsède dans mes recherches sur la communication
depuis quarante ans : ce qui a été un des plus grands idéaux de la
liberté de conscience, de parole, d’émancipation depuis
le XVIe siècle peut devenir, dans un monde ouvert et interactif, un
facteur d’acommunication. Et ceci quelle que soit la performance
des techniques.
Cela nous oblige à travailler sur les fondements de l’altérité dans
le cadre de la mondialisation, des démocraties « numériques » et
sur les conditions d’une intercompréhension minimale. Avec une
réflexion nouvelle sur les langues, les cultures, les
identités. L’acommunication surgit quand tous nos repères
culturels s’effondrent. La mondialisation, ayant trop donné de
poids à l’économie et à la technique par rapport à la culture et à
la politique, risque d’être un accélérateur non seulement
d’incompréhension mais aussi d’acommunication.
On aboutirait alors à ce paradoxe invraisemblable : aller en avion
au bout du monde en 24 heures, tout savoir, tout voir et
simultanément s’enfermer dans la haine, le refus de l’autre et
l’irrédentisme identitaire. L’acommunication est une forme de
négation : « je ne veux rien savoir ». Ce que l’on constate
d’ailleurs souvent dans les relations privées. Quand on se
dispute, c’est de l’incommunication, on peut en sortir. Quand on
arrive à l’acommunication, c’est soit les coups soit le silence…
Paradoxalement, c’est parfois le temps qui permet d’en sortir,
c’est-à-dire l’inverse de l’idéologie de la vitesse et des
interactions. C’est pour cela qu’il va falloir repenser les échelles
de temps et arrêter de croire que si tout va vite, mieux c’est.
La vitesse n’est plus synonyme de progrès, ce qu’elle fut pendant
deux siècles avec la technique. Au-delà du conflit entre
communication humaine et communication technique, cela nous
oblige à une réflexion sur le statut de la vitesse dans le cadre de
la « communication technique ». Si on ne veut pas faire sauter
tous les cadres anthropologiques, il faudra retrouver la durée. Or
la durée est l’antinomie de toute la philosophie de la
communication technique.
Le succès d’Internet ? Les trois ruptures : vitesse, liberté,
accessibilité. C’est un succès mondial, car les hommes adorent
cette triple révolution culturelle, extrêmement séduisante. Mais
les adeptes de la vitesse sont en train de scier la branche sur
laquelle ils sont assis en délégitimant le temps ! D’ailleurs, si l’on
souhaite échapper à la vitesse technique, on est pris pour
quelqu’un d’antimoderne. La vitesse est identifiée à
l’émancipation. Il va falloir trouver une solution, hors de la
vitesse, pour comprendre les liens entre communication,
incommunication et acommunication. La vitesse est facteur de
progrès, mais aussi de stéréotypes, d’incompréhension et
d’altérité radicale. On ne sait pas quelle sera la bonne vitesse et
la bonne distance, mais ce ne sera pas forcément celles des
systèmes d’information. Pourquoi aime-t-on à ce point la vitesse
des systèmes d’information et des réseaux ? Probablement parce
qu’il y a là quelque chose qui nous rassure. Si on est capables
d’échanger « à toute vitesse », c’est parce que l’on pense qu’il y a
une compréhension mutuelle. On est tous comme ça. Personne
n’a envie de rester seul. Le problème, c’est que cette communion
technique triomphante n’empêche pas la segmentation, le
communautarisme ; elle les accentue même peut-être…
L’acommunication est une forme de schizophrénie. Pas une
schizophrénie bienveillante, mais plutôt belliqueuse ou agressive.
C’est en cela que c’est une question politique en bonne partie
nouvelle. Les hommes certes se battent depuis toujours, mais pas
toujours avec cette interactivité frénétique. La guerre n’est pas
une question politique nouvelle, ni l’agressivité ; mais ce qui est
nouveau, c’est la manière dont ce dérèglement de
l’incommunication peut accélérer une mise en cause beaucoup
plus radicale de la capacité de vivre à peu près tranquillement
ensemble.
Ce qui est positif avec l’incommunication, c’est que tout est peut-
être encore possible. Ce n’est plus le cas quand on vire à
l’acommunication. Or, la démocratie gère en permanence des
incommunications. Et c’est dans ces espaces, dans ces
mécompréhensions, dans ces trous de non-rationalité que se
jouent la liberté et les rebonds de la démocratie. Quand on arrive
à une aridité trop grande, symbolisée par l’acommunication, il n’y
a plus rien.
Si on est optimiste, on pensera que la nature humaine rebattra
les cartes. Si on est pessimiste, on dira que le développement
inattendu de l’acommunication est un quitus donné à tous les
affrontements.
André Akoun, La communication démocratique et son destin, PUF
Réduire la communication à l'information, c'est s'obliger à faire de la société une machine
informatique. Réduire l'information à la communication, c'est ôter au consensus un sol
référentiel qu'on appellerait vérité et faire de la société une communauté de séduction et
d'amour ou de haine. La communication est sans cesse menacée de choir dans une de ses
formes extrêmes, peut-être, précisément, du fait même de ce qu'elle est riposte identitaire à la
fascination de l'anéantissement océanique. Soit, on tient pour nuls tous les arrière-fonds qui
font d'elle ce lieu d'expression ambiguë d'une humanité et on la réduit à l'information pour ne
voir dans les troubles induits dans le transport des messages que des « bruits » qu'une bonne
technologie se doit d'éliminer ; soit, de façon inverse mais pour en arriver à la même impasse,
on veut voir dans cette forme paroxystique qu'est le basculement de la communication dans la
communion une communication parfaite alors même qu'elle aboutit à l'oubli, de soi et de
l'autre, dans l'Un.(10 à 11)
Soulignons encore que communiquer n'est jamais une
relation univoque et transparente. Jamais nous n'avons
affaire à un message dont le sens est cernable tout à fait
(disons en toute positivité) et qu'un bon récepteur
recevrait «cinq sur cinq». «Ce n'est pas parce qu'on n'a
rien à dire qu'on doit se taire » dit le sens commun, par
quoi il affirme que parler est autre chose que dire
quelque chose et le dire à quelqu'un. Paul Valéry écrit :
« Les relations humaines sont fondées sur des chiffres.
Déchiffrer c'est se brouiller. Ce chiffre a l'avantage de
dire sans dire, et de garder suspendue, réversible,
l'opinion réciproque. Il nous préserve de porter des
jugements décisifs et définitifs qui ne sont jamais vrais
que dans l'instant. » Ce flou affectif, celui-là même qui
est garanti par les conventions du savoir-vivre et les
détours de la politesse, est d'abord aveu que la
communication a pour finalité non pas la transparence
mais l'invention d'un code de paix civile, y compris dans
l'ambiguïté et le malentendu, sans souci d'accéder à une
réalité intime qu'on pose, au contraire, comme hors
communication.
P11 et 12)
Le troisième terme de la
communication
Zundel
Rencontre
Communion
Vendredi le 16 janvier 2004
FRANÇOIS DARBOIS
Exposé des grandes lignes d’une métaphysique de la
communicationtelle qu’élaborée par Maurice Zundel.
«Par-delà le vide de nos communications, par-delà le silence et
l’absence, la communion n’est-elle pas le fondement et la finalité de
toute vraie communication ? Toutes nos actions doivent tendre vers
cette communication totale de nous-mêmes. Le secret de notre
liberté est de se donner, c’est-à-dire de se communiquer en se
désappropriant. Si cette communication nous constitue en tant que
personne dans la conjonction entre l’identité du groupe et l’altérité
de chacun, Zundel nous montre que l’unité ne peut se réaliser
totalement qu’en Dieu, par le lien de chaque conscience avec Lui.
Tant que nous restons au niveau psycho-sociologique de la
communication, l’altérité empêche toute véritable communion. Seule
une conscience Autre, à laquelle nous sommes tous reliés, peut
réaliser en nous et entre nous cette communion. Cette présence
unique pourrait alors devenir la Lumière et la Vie de toute vraie
communication.» (...)
«Les philosophies de la communication ont essayé d’analyser la
logique de l’échange symbolique en terme d’émetteur et de
récepteur. Mais la rencontre de deux personnes ne saurait se réduire
à un émetteur, un récepteur, à des codes, à des référents et à des
canaux de transmission, pour Zundel, une véritable communication
comporte une dimension de réciprocité, d’intériorité, d’altérité et de
transcendance : la relation intersubjective. Mais celle-ci est souvent
absente des modèles dominants de la communication qui réduisent
la relation interpersonnelle à un transfert d’objet. L’autre n’est pas
seulement un émetteur et un destinataire : en tant qu’autre, il est
co-auteur de la relation, il est aussi sujet de l’acte de
communication. Il coopère au sens en fonction de l’image qu’il se
fait de son interlocuteur, et celle qu’il imagine que ce dernier se fait
de lui-même. Il y a une réciprocité et une corrélation entre les
niveaux réels, imaginaires et symboliques, qui permettent à la fois le
transfert et une régulation interne entre les acteurs qui est difficile à
définir simplement. Le sujet est une parole inscrite dans un corps et
située dans un lieu et dans une histoire. Cette absence de la
dimension du sujet était déjà dénoncée par N. Berdiaev : " La
philosophie chrétienne est la philosophie du sujet, non de l’objet, du
moi et non du monde, c’est une philosophie exprimant dans la
connaissance la libération du sujet-homme de la domination de
l’objet-nécessité. "
«Aujourd’hui G. Steiner dans Après Babel et Réelles Présences, après
avoir fait le procès des philosophies de la déconstruction
(structuralisme, linguistique), nous réintroduit au cœur du mystère
du Logos, tel qu’il le contemple à travers le prologue de Jean. La
personne est un verbe à la fois pensant, parlant et agissant mais
aussi symbolique et relationnel. Mais pour approcher ce mystère, il
nous invite à le vivre en nous-mêmes dans la lumière transcendante
qu’il rayonne à travers tout le réel. C’est par la qualité de notre
regard sur les choses et les personnes que nous pourrons dès
maintenant, avec quelques artistes, entrer dans ce mystère de la
communion des personnes. " Ce sont la poésie, l’art et la musique
qui nous mettent le plus directement en relation avec ce qui dans
l’être n’est pas nôtre.… Tout art et toute littérature commencent
dans l’immanence. Mais heureusement ils ne s’arrêtent pas là. " Ils
nous introduisent dans le royaume des présences où nous
communions à l’Unique Présence.
La communication dans ses trois dimensions objective, subjective et
interpersonnelle deviendrait alors effectivement le fait humain total,
comme le propose aussi M. Serres. Ainsi l’art, la science et les
relations humaines comme langage et lieu de communication,
redeviennent des lieux d’émergence de l’être, où peut naître la
personne si elle consent à entrer dans toute la profondeur du
mystère de la communion des personnes: "Aime l’autre qui
engendre en toi une troisième personne, l’esprit." Ce mystérieux
tiers a quelque résonance avec le "troisième terme" dont parle
Zundel.
Paradigmes déterminants de la compréhension de l’homme, la
communication et la communion ne sont donc pas le tout de
l’homme si elles se limitent à l’extériorité des relations humaines. À
travers la désappropriation et le vide créés par l’altérité et la
distance dans la relation, elles tendent à s’accomplir dans la
communion des consciences dans l’Amour. "La recherche de la
vérité s’achève en communion avec l’Esprit qui remplit l’Univers."
Cette communion apparaît comme constituant le sujet en tant que
personne par le dialogue dans un réseau de relations
communautaires. L’extériorité dans la relation sociale n’est pas
l’ultime avènement du sujet.
Pour Zundel, la rencontre du Dieu-intérieur est l’accomplissement du
sens de la personne. Zundel suppose là un saut que tous ne peuvent
faire, et qui est le saut de la foi. La relation aux autres n’est que
l’extériorité d’une relation intérieure qui l’engendre et la nourrit. La
relation à Dieu fonde les relations entre les hommes. On ne peut
donc séparer pour Zundel, la connaissance de Dieu et la communion
avec Lui de la communion entre les hommes. En élargissant le
champ de la communication aux consciences qu’elle relie dans le
mystère de l’unique présence, la pensée de Zundel recherche en fait
à exprimer une expérience spirituelle en termes de métaphysique de
la communication. Pour lui, la communication sans transcendance
reste stérile, car elle ne transmet aucune présence, elle n’engendre
aucune communion ; et réciproquement, la transcendance qui ne
peut se communiquer reste stérile. C’est au cœur de la
communication humaine que la transcendance se manifeste et
dévoile le mystère de la communion des personnes. Sans morale et
sans mystique, la communication peut se pervertir en manipulation
de masses qui nie la réalité de la personne en la réduisant au niveau
de l’individu-objet.»