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FDLR Livre Final

Ce livre explore l'histoire des Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR), un groupe armé rwandais actif dans l'Est de la République Démocratique du Congo, et examine leur procès en Allemagne pour crimes contre l'humanité. À travers une analyse historique et des révélations internes, il met en lumière les racines du groupe, son idéologie et son impact sur la région des Grands Lacs africains. Le document retrace également le parcours des FDLR depuis leur formation jusqu'à leur présence en Europe et leur interaction avec la justice allemande.

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FDLR Livre Final

Ce livre explore l'histoire des Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR), un groupe armé rwandais actif dans l'Est de la République Démocratique du Congo, et examine leur procès en Allemagne pour crimes contre l'humanité. À travers une analyse historique et des révélations internes, il met en lumière les racines du groupe, son idéologie et son impact sur la région des Grands Lacs africains. Le document retrace également le parcours des FDLR depuis leur formation jusqu'à leur présence en Europe et leur interaction avec la justice allemande.

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Dominic Johnson | Simone Schlindwein | Bianca Schmolze

Les FDLR, histoire d'une milice rwandaise : des


forêts du Kivu aux tribunaux de l'Allemagne
Dominic Johnson | Simone Schlindwein | Bianca Schmolze
Ce livre suit le parcours d'un des principaux groupes armés de Les FDLR, histoire d'une milice
l'Afrique des Grands Lacs : Les Forces Démocratiques de Libération
du Rwanda (FDLR), organisation politico-militaire des combattants rwandaise : des forêts du Kivu
hutu rwandais sévissant dans l'Est de la République Démocratique du
Congo. Se référant à une République Rwandaise défunte depuis le aux tribunaux de l'Allemagne
génocide de 1994, opérant pendant de longues années avec une
structure quasi-étatique dans les forêts du Kivu et une direction
politique solidement installée en Europe, les FDLR constituent un
cas unique dans la région. Ce n'est que le procès contre leurs
dirigeants politiques en Allemagne entre 2011 et 2015 pour crimes
contre l'humanité qui a permis d'examiner les FDLR de plus près :
leurs racines historiques au Rwanda, leur idéologie mystique, leurs
massacres commis à l'est du Congo, leurs agissements internes. Basé
sur un trésor de révélations internes et informations confidentiels
ainsi que sur des recherches sur le terrain et des analyses historiques,
ce livre examine pour la première fois le parcours d'un acteur armé
dont l'action reste à ce jour déterminant pour l'avenir de la région des
Grands Lacs africains.
Dominic Johnson | Simone Schlindwein | Bianca Schmolze

Les FDLR, histoire d'une milice


rwandaise : des forêts du Kivu
aux tribunaux de l'Allemagne

Version francaise du livre original "Tatort Kongo - Prozess in


Deutschland", publié par Ch.Links Verlag, Berlin, Allemagne

Traduction de l'allemand: Francois Misser et Dominic Johnson


Mise à jour: Dominic Johnson et Simone Schlindwein
Publication originale en allemand réalisée avec l'appui financier de
Brot für die Welt (Pain pour le monde) / Evangelischer Entwicklungsdienst.
Publication francaise publiée avec le soutien financier de SSU (Unité de
Stabilisation de la Monsuco)

Copyright: Christoph Links Verlag GmbH


Version allemande publiée par Christoph Links Verlag, Berlin, Allemagne,
2016
Version francaise publiée avec le soutien financier de SSU (Unité de Stabilisa-
tion de la Monsuco), 2019
Photographies de couverture: Salle de justice à Stuttgart, Allemagne,
lors de l'ouverture du procès FDLR le 4 mai 2011 (picture alliance /
dpa); combattants FDLR à Kivuye et à Kishishe, RD Congo, octobre 2012 (Si-
mone Schlindwein)
Cartes: Cartographie des groupes armés dans l'est du Congo (octobre 2015)
Groupe d’Etude sur le Congo – Congo Research Group
Traduction de l'allemand: Francois Misser, Dominic Johnson
Toute répresentation ou reproduction intégrale ou partielle en dehors de
courtes citations, destinée à une utilisation collective, sans le consentement
des auteurs ou de leurs ayant droit, est interdit.
Table des matières

Introduction................................................................................................... 9
Partie 1 : Les FDLR, une milice rwandaise entre le Congo et
l'Allemagne .................................................................................... 13

Chapitre 1 : Un procès historique ................................................................ 14


Chapitre 2 : Ignace Murwanashyaka : chef de milice bénéficiaire de
l’asile en Allemagne ........................................................................ 20
Les études et l’asile en Allemagne
Un chef d’État ambitieux à Mannheim
Jeu du chat et de la souris avec la justice allemande
Chapitre 3 : Straton Musoni : le voisin sympa ............................................. 34
Exil dans une Souabe idyllique
Le chef des rebelles au ministère de la justice de Stuttgart
Chapitre 4 : Les combattants de la forêt : visite chez les FDLR .................. 43
Kalembe, août 2012 : menace de guerre au cabaret
Kalembe, octobre 2012 : bottes de caoutchouc et misère des
réfugiés
Kishishe, octobre 2012 : fusils d’assaut dans la cour de
l’école
Gisenyi, novembre 2012 : la dernière attaque
Chapitre 5 : La structure des FDLR : un Etat en exil organisé de façon
rationnelle....................................................................................... 57
Les organes de direction et leurs acteurs : ordre et
hiérarchie
Les quartiers généraux : centres de pouvoir dans la forêt
Les FDLR-FOCA et leur chef clandestin
Les affaires des généraux : FDLR S.A.
Chapitre 6 : Les FDLR et l’Allemagne : le modèle admirable ...................... 80
L’Allemagne et le Rwanda : une longue histoire
« Guten Morgen, Abacungunzi ! » : leçon acquise auprès de la
Bundeswehr

Partie 2 : Le Rwanda et les origines des FDLR ....................................... 91


Chapitre 7 : La pensée raciale autour des Hutus et des Tutsis................... 92
Les doctrines raciales européennes arrivent au Rwanda
Clichés racistes, réalités sociales
Chapitre 8 : De l'évangélisation à la "révolution sociale" ......................... 100
Les missionnaires catholiques élèvent une élite tutsi
La mission catholique élève une contre-élite hutu
La "Révolution Sociale" de Kayibanda porte les Hutu
radicaux au pouvoir
La Belgique dote le Rwanda d'une armée hutu
Chapitre 9 : De l'indépendance au génocide ............................................. 120
Le Rwanda indépendant institutionnalise la haine raciale
La "révolution morale" de Habyarimana prône la cohésion
nationale
L'opposition hutue s'organise
La guerre avec le FPR met fin à la toute puissance de
Habyarimana
"Détermination et vigilance" : l'idéologie du génocide
FAR et Interahamwe : le dispositif du génocide
Chapitre 10 : Le génocide de 1994............................................................. 144
Le génocide des Tutsis et le rôle des futurs combattants des
FDLR
Le pouvoir d’État hutu se réfugie au Zaïre
Chapitre 11 : Un État rwandais en exil dans les camps de réfugiés du Zaïre 154
1994 : L'armée rwandaise en fuite se reconstitue au Zaïre
1995 : Les généraux hutu créent le parti en exil RDR
Réarmement et intimidation dans les camps de réfugiés
L'est du Zaïre devient zone de guerre
1996 : L'armée FPR du Rwanda démantèle l'état hutu en
exil
"Ils nous ont chassés comme des bêtes" : La forêt comme
terminus
Chapitre 12 : La guerre du Congo et la création des FDLR ....................... 184
1997 : L'armée hutu ramène la guerre au Rwanda
1998 : Dans la "deuxième guerre" du Congo, recours aux
combattants hutu
2000 : Des ex-FAR et des exilés en Allemagne créent les
FDLR officiellement
2001 : Les FDLR s'établissent comme force politico-
militaire
Partie 3 : La pensée des FDLR et de l'exil hutu .................................... 209
Chapitre 13 : Guerriers saints de la rédemption : l'évangile selon les
génocidaires.................................................................................. 210
La bible secrète des gens choisis
"Jésus l'exemplaire" : Le président en tant que dirigeant
religieux
Ascétisme et discipline : Le combattant modèle FDLR
"Bénis l'Éternel" : Le mot de la fin de Murwanashyaka
devant la Cour
Chapitre 14 : Traditions prophétiques et culte de la Vierge Marie .......... 222
Nyabingi : révoltes prophétiques, précurseurs de la
révolution hutue
Kibeho: Apparitions et massacres
Chapitre 15 : L'apologie du génocide et l'objectif de la reconquête du
Rwanda ......................................................................................... 233
"Arrêter définitivement le drame rwandais” : L'auto-
présentation des FDLR
Le génocide des Tutsis comme "auto-défense" des Hutus
Du conflit hutu-tutsi à la guerre des „Bantous“ et des
„Nilotiques“
Le "pacte de sang" entre la RD Congo et les FDLR
Partie 4 : De la guerre au Congo à la justice en Allemagne................ 251
Chapitre 16 : Démobilisation : le retour des guerriers fatigués ............... 252
Vivre enfin normalement de nouveau : un retour au
Rwanda
Les origines du programme de démobilisation DDRRR
Le désarmement des FDLR échoue à Kamina
Alexis Nshimiyimana: intimidation contre les déserteurs à
partir de Vienne
Mutobo : triompher de « l’esprit de haine »
Chapitre 17 : Ni avancée ni recul : Les FDLR s'incrustent dans l'est du
Congo............................................................................................. 279
2003: Unification des combattants hutus dans les forêts
La désertion de Rwarakabije et la scission des FDLR
Les crimes augmentent, la MONUC reste passif
2005 : À Rome, Murwanashyaka déclare la fin de la lutte
armée
Les FDLR au Congo rejettent la déclaration de Rome
Murwanashyaka arrose ses troupes avec des dollars du
Congo
La guerre contre les FDLR commence - et prend fin
Sanctions des Nations Unies contre les FDLR
En 2006, le général Mudacumura élimine ses rivaux
En 2007, les FDLR et l'armée congolaise se battent contre
la guérilla tutsie du CNDP
À la "Conférence de Goma", les FDLR absentes mais actives
en coulisses
En 2008, l'Allemagne découvre le problême FDLR par
hasard
Chapitre 18 : Callixte Mbarushimana et l’ombre du génocide ................. 323
Kigali, avril 1994 : « je sais qui tu veux dire »
Minimisation, dissimulation, complicité : la
coresponsabilité des Nations Unies
Arrêté en Allemagne - et remis en liberté
D'autres génocidaires en détention en Allemagne
De Kigali à Karlsruhe, Murwanashyaka dans le collimateur
de la justice
Chapitre 19 : Umoja Wetu : La guerre contre les FDLR ............................ 345
Surveillance policière en Allemagne : L'enquête judiciaire
en marche
Compte à rebours pour attaquer les FDLR
"Ne pas mourir comme un chien” : luttes internes sous la
menace de la guerre
Le 20 janvier 2009 à l'aube, l'armée rwandaise entre au
Congo
Le 23 janvier 2009, les FDLR abandonnent leur quartier
général militaire
Ignace dirige la guérilla depuis Mannheim
Le 27 janvier 2009, chute du QG politique des FDLR
"Tout Congolais est notre ennemi désormais” : Traces de
sang dans les villages
"Soyez vigilants !" La crainte des déserteurs et des traîtres
La guerre psychologique des Nations Unies
Le Rwanda se retire, les FDLR restent
Mianga, 12 avril 2009 : Un horrible feu pascal
Luofu, 17 avril 2009 : "Il faut s'attendre à des choses
comme ça"
Chapitre 20 : Busurungi et la catastrophe humanitaire ........................... 401
Le 10 mai 2009, ils "leur tranchent la gorge comme à des
poulets"
Busurungi, quartier général de milices dans une région sans
État
D'abord, la chasse aux réfugiés hutus à Shario
L'attaque contre Busurungi : "Oeil pour oeil, dent pour dent"
Par chance, un vol d'hélicoptère de l'ONU
Comment les FDLR fabriquent des mensonges au téléphone
La preuve : "Annexe 18" et l'ordre de créer une catastrophe
humanitaire
Chapitre 21 : Les FDLR dans les filets de la justice allemande................. 427
"Les abacunguzi sont fatigués” : Mécontenement croissant
chez les FDLR
"Ils fabriquent des crimes” : Les FDLR face à l'enquête
allemande
"Il y a eu un complot” : La page web disparaît
Karlsruhe/Neuffen, 17 novembre 2009 : Des menottes à
l'aube
Au Rwanda, la recherche des témoins
Les FDLR s'attaquent aux femmes, les Allemands cherchent
les victimes
Partie 5 : Le bilan judiciaire .................................................................... 451
Chapitre 22 : Ouverture d'un procès éléphantesque ................................ 452
Le tribunal comme tribune
L'Afrique méconnue
Des combattants au prétoire : Les témoins FDLR
Chapitre 23 : La vengeance tardive des victimes ...................................... 467
Les FDLR frappent encore : la guerre en l’honneur du
Président
Réplique congolaise : attentat contre le chef d’État-major
« Nous allons tuer tous les FDLR » : la croisade de Raia
Mutomboki
La rébellion du M23 et les derniers sursauts des FDLR
À Stuttgart les victimes ont la parole – sans auditeurs
Chapitre 24 : Fin de la guerre, fin du procès ............................................. 484
Le vice-président Musoni rompt son silence
Les FDLR tentent une offensive diplomatique
"La procédure est tombée en ruines" : guerre devant les
juges
Les FDLR mènent tout le monde par le bout du nez
Mudacumura manque d'atterrir à La Haye
À Goma en 2015, la guerre impossible de Martin Kobler
À Stuttgart en 2015, le procès s'essouffle
Chapitre 25 : Les crimes et le jugement..................................................... 507
Les deux dimensions de l'accusation : Crimes
internationaux et terrorisme
Les FDLR, une organisation terroriste ?
La cohabitation des FDLR avec la population civile
congolaise
Des attaques ciblées contre des civils ?
Lettres de menace : "Sinon, on vous tue !"
Y a-t-il eu un ordre pour créer une catastrophe
humanitaire?
Le viol comme arme de guerre : des témoins-victimes
congolais devant la justice allemande
Les relations entre politiques et militaires et la
responsabilité pénale de Murwanashyaka
Chapitre 26 : Les espoirs brisés de la Cour Pénale Internationale .......... 534
Viols en masse à Luvungi
Le dernier jeu de Callixte Mbarushimana
Mbarushimana devant la CPI
Mbarushimana libre, les victimes en danger
Mandat d'arrêt contre Mudacumura
La justice congolaise à la recherche des auteurs des crimes
de Luvungi
Chapitre 27 : Après la justice, retour à la guerre....................................... 553
Les FDLR poursuivent le combat
La scission des FDLR
Un affaiblissement en apparence
Offensives et enlèvements : La prochaine phase de la guerre
La justice n'a pas dit son dernier mot

Cartes………………………………………………………………………………………... .571
Auteurs ……………………………………………………………………………………. .573
Traducteur………………………………………………………………………………. .. .574
Postscriptum…...………………………………………………………………………. .. ..575
Introduction

Ce livre est le fruit d'un long travail de recherche à plusieurs


dimensions autour d'un phénomène qui ensanglante l'Afrique des
Grands Lacs depuis des décennies : la guerre de la milice rwandaise
FDLR (Forces Démocratiques de Libération du Rwanda) à l'est de la
République Démocratique du Congo, et la haine viscérale du « pouvoir
tutsi » rwandais qui a motivé leur lutte armée. L'idée, introduite en
Afrique par les colons européens et ensuite reprise et développée par
une frange de l'opinion rwandaise, selon laquelle la présence tutsi au
Rwanda serait une présence d'occupation étrangère et que donc seul
un Rwanda débarrassé de ses Tutsi serait un Rwanda libre, a été parmi
les idéologies les plus néfastes et les plus générateurs de conflits de
l'Afrique. Elle se trouve à la racine à la fois du génocide des Tutsi au
Rwanda en 1994 ainsi que d'une partie importante des conflits armés
qui secouent la RDC jusqu'à présent.

La présence en RDC des FDLR qui, à l'apogée de leur pouvoir vers la fin
de la première décennie du 21ème siècle contrôlaient un territoire au
Kivu plus vaste que leur patrie rwandaise, a longtemps été minimisé
comme facteur de conflit, sauf par les populations concernées qui en
savent tout. Cela n'a changé qu'avec l'implication de la justice
internationale, suite à plusieurs massacres commis par les FDLR et des
recherches qui ont révélé le rôle important des leaders FDLR basés en
Europe. La Cour Pénale Internationale basée à La Haye et ensuite la
justice allemande se sont saisis du dossier, et les deux leaders
politiques les plus importants des FDLR ont été traduits en justice en
Allemagne en 2011.

Le procès de Feu Ignace Murwanashyaka et Straton Musoni,


respectivement président et premier vice-président des FDLR à
l'époque, devant la Cour Régionale de Stuttgart en Allemagne entre mai

9
2011 et septembre 2015 n’a pas seulement permis de faire la lumière
sur un certain nombre des crimes précis ; il a aussi, par le travail
d'enquête judiciaire et par la présentation exhaustive de preuves
devant la Cour, mis sur la place publique toute la documentation et la
communication interne des FDLR, un véritable trésor de recherche qui
permet à comprendre le fonctionnement et la motivation de ce groupe
armé de façon spectaculaire. La justice allemande n'a ni la compétence
ni les moyens de restituer ce trésor aux populations concernées, mais
c'est eux qui ont le droit le plus élémentaire de savoir tout sur le
« comment » et le « pourquoi » des FDLR. Nous avons donc jugé utile
d'accomplir un travail de restitution avec ce livre, dont une version
allemande est parue à Berlin en 2016 et qui a été traduit et adapté en
version française ici.

Pour ce livre, Dominic Johnson, journaliste au quotidien allemand


« Tageszeitung » basé à Berlin et pendant plusieurs années chercheur
associé au Pole Institute à Goma, a analysé les données politico-
historiques émanant des délibérations devant la Cour de Stuttgart et
puisé dans ses archives pour croiser et compléter les informations.
Simone Schlindwein, journaliste du « Tageszeitung » et d'autres médias
basée á Kampala, a plongé dans le monde des FDLR sur le terrain et
réalisé des interviews au Congo et au Rwanda avec des combattants
rwandais actifs ou démobilisés, des victimes congolaises ainsi que des
experts onusiens et internationaux. Bianca Schmolze, expert de
l'organisation allemande de soutien aux réfugiés « Medizinische
Flüchtlingshilfe » basé à Bochum, a réalisé le monitoring et la
documentation du procès allemand et en a analysé les aspects
juridiques. Tous les trois ont assisté aux délibérations de Stuttgart à
tour de rôle et se sont familiarisés avec une procédure inédite en
Allemagne, où les collines et les forêts mal connus du Kivu se sont
retrouvés pendant quatre années « lieux de crimes » dans une salle de
justice distante de 6000 kilomètres.

Le travail de monitoring du procès a été facilité par le « Tageszeitung »


avec l'appui du « Pole Institute » qui a aussi rendu possible la
publication du livre français, dont la version allemande, publiée aux
éditions « Ch. Links » à Berlin, avait été soutenue par l'organisation de
coopération de l'église protestante allemande « Brot für die
Welt/EED ».

10
La traduction française du texte allemand a été réalisée par François
Misser, journaliste et spécialiste de l'Afrique des Grands Lacs basé à
Bruxelles. Pour la version française finale, certaines sections du texte
original d'intérêt purement allemand ont été supprimées pour laisser
place à de plus amples détails du terrain, et les informations sur les
FDLR ont été mises à jour pour reprendre les développements jusqu'en
2018.

11
Partie 1
Les FDLR, une milice rwandaise entre le
Congo et l'Allemagne
Chapitre 1
Un procès historique

Les quatre-vingt-dix-huit places réservées au public dans la salle 6 du


Tribunal régional supérieur de Stuttgart sont presque toutes occupées.
Sur les sièges pliables vert foncé se pressent juristes et experts des
droits de l’homme, observateurs vétérans des procès et amis
personnels des accusés, au premier rang se trouvent les journalistes, la
plupart équipés de caméras et d’appareils photos. Le 320ème jour du
procès contre Ignace Murwanashyaka et Straton Musoni, tous deux
résidant en Allemagne et dirigeants de la milice hutu rwandaise FDLR
(Forces démocratiques de libération du Rwanda), responsable de
nombreux crimes, commence.

Depuis près de six ans, tous deux sont en détention préventive et depuis
plus de quatre ans, ils sont accusés devant la Chambre criminelle n°5
du Tribunal de Stuttgart, compétente pour les affaires concernant la
sûreté de l’Etat, des crimes que les FDLR auraient commis au Congo.
Comme le président du tribunal, Jürgen Hettich, le dira plus tard ce
même jour, c’est le procès le plus long de toute l’histoire de la justice de
Stuttgart.

Des murmures d’impatience traversent la salle ; il règne une


atmosphère presque festive, presque comme une ambiance de
cérémonie d’adieux. Cette 320ème audience du 28 septembre 2015 est
en même temps la dernière. Après plus de quatre ans, doit enfin tomber
le verdict du premier procès de droit pénal international contre des
criminels de guerre, en Allemagne.

Comme toujours, Straton Musoni est introduit le premier dans la salle


d’audience. L’ancien premier vice-président des FDLR sourit, détendu,
il salue le public d’un « Guten Morgen ! » et regarde, intéressé, avant de

14
s’asseoir, la cohue du public, dont il n’est séparé que par un
fonctionnaire de police judiciaire. Après lui, arrive Ignace
Murwanashyaka, les menottes aux poignets, tout comme Musoni. Plus
petit et plus filiforme que son adjoint, placé plus loin derrière et donc
arrivé presqu’inaperçu sur le banc des accusés, le président en fonction
des FDLR ne gratifie personne alentour d’un seul regard. Il apparait
totalement concentré. Devant les deux accusés, sont assis leurs
défenseurs respectifs, quatre en tout. Trois procureurs du parquet
général fédéral sont assis en robe rouge de l’autre côté de la salle.

Trois minutes après le début prévu de l’audience, surgissent à


l’improviste d’une porte invisible, les juges, comme toujours sans bruit
et la robe noire flottante, comme s’ils pénétraient sur la scène d’un
théâtre et ils se dirigent sur un podium vers leurs sièges derrière une
longue table, devant le mur arborant les trois lions des armoiries
stylisées du Baden-Württemberg. Les chuchotements s’apaisent, tout
le monde se lève. « S’il vous plait, prenez place », dit le président du
tribunal Hettich, flanqué pour la 320ème fois de deux fois deux collègues,
à gauche et à droite. Pendant une paire de secondes, le cameraman de
télévision est autorisé à filmer. Le juge Hettich le congédie poliment,
demande au public de se lever à nouveau et déclare : « au nom du
peuple… ».

Suit la lecture du verdict. « L'accusé Ignace Murwanashyaka est


condamné en tant que meneur d’une organisation terroriste pour sa
complicité dans quatre crimes de guerre à treize ans de prison. L’accusé
Straton Musoni est condamné en tant que meneur d’une organisation
terroriste à huit ans de prison. Les accusés doivent s’acquitter des frais
de procédure. Le mandat d’arrêt contre le Dr. Murwanashyaka est
maintenu. Le mandat d’arrêt contre Monsieur Musoni est levé ».

Encore cinq heures s’écouleront ce jour-là, jusqu’à ce que le prononcé


du jugement soit lu dans son intégralité. Mais déjà au bout d’une
minute, il est devenu clair que cette procédure a connu un déroulement
inattendu.

L'ambiance était tout autre quand ce procès avait commencé le 4 mai


2011 au même endroit. Les rangées des sièges à la disposition du public
étaient aussi remplies que le 28 septembre 2015, l’attente était aussi
grande. Tout le monde était sage comme une image dans la salle,
lorsque le procureur du parquet fédéral, Christian Ritscher entreprit

15
l’après-midi la lecture de la plainte et qu’au cours de celle-ci il décrivit
le sort du témoin numéro 6, une femme congolaise. Elle fut transpercée
d’une baïonnette dans la cuisse puis violée pendant que son mari
enchaîné assistait à la scène, énonce le procureur d’une voix rapide et
tranchante. Leur fille, âgée de treize ans, fut abusée sexuellement par
cinq combattants des FDLR, l’un après l’autre. Puis, les miliciens
rwandais hutus transportèrent la famille congolaise dans la forêt. La
femme témoin numéro 6, fut désignée comme « esclave sexuelle » d’un
commandant et violée tous les jours. Au bout de sept mois, elle parvint
à s’enfuir. Son mari et sa fille ont disparu. Tout cela était survenu au
cours de l’année 2008, selon l’accusation.

Cela n’était pas un cas isolé mais au contraire un parmi de nombreux


autres, inimaginable comme les autres. Ritscher cita les lieux des
crimes : Butolonga, Kibua, Kiboko, Manje, Mianga, Luofu, Remeka,
Ciriba, Busurungi. Plein de petits villages inconnus à l’est de la
République démocratique du Congo, dont les habitants, selon
l’accusation, sont tombés victimes des FDLR en 2008 et en 2009. A
l’époque, la milice, mise en difficulté par les armées congolaise et
rwandaise, avait provoqué méthodiquement une catastrophe
humanitaire afin d’obtenir par la contrainte la soumission de la
population, indiqua l’accusation.

Deux cent quatorze morts, quinze viols, cinq cas d’esclavage et


soixante-sept cas de détention illégale. En abrégé, tel fut le sort des
victimes congolaises selon les témoins dont les identités furent
protégées par des numéros de un à dix, afin de permettre d’établir les
preuves de « l’utilisation méthodique de la violence sexuelle comme
arme de guerre ». « Après une marche d'un à deux jours, les six
miliciens des FDLR imposèrent à la femme témoin n°8 des relations
sexuelles sous la contrainte », rapporta Ritscher. Les membres d’un
groupe de femmes enlevées « furent traités pendant des mois en
esclaves sexuelles et chaque jour contraintes à des rapports sexuels.
Souvent, sept combattants, la plupart armés, se tenaient autour de la
femme et la violaient l’un après l’autre. Après quelque trois mois, deux
femmes périrent victimes des blessures et des hémorragies qu’elles
avaient subies ».

Le procureur lut en rafale les charges respectives retenues. Par exemple


à Kibua : « durant une attaque des FARDC et de l’armée rwandaise le 27
janvier 2009, les combattants des FDLR tuèrent au moins huit des

16
personnes enlevées. Parmi ces dernières, se trouvaient une femme
enceinte qui fut éventrée et une jeune fille d’une dizaine d’années, qui
trouva la mort lorsqu’elle fut projetée brutalement contre un mur par
l’un des miliciens des FDLR ».

Selon l’accusation, le 15 février 2009, les combattants des FDLR


encerclèrent la femme témoin n°5 et la violèrent. Ensuite, un
combattant lui transperça la cuisse avec un couteau. Après que les
agresseurs eurent attaché la femme témoin n°5 à un arbre, un
combattant lui planta une machette dans le dos. Sept autres
combattants frappèrent sa voisine enceinte avec des bâtons. « Ensuite,
chacun des sept combattants imposèrent à la voisine des relations
sexuelles contre sa volonté avec une telle brutalité et une telle violence
que celle-ci saigna à mort sur la scène du crime, suite aux blessures à
l’abdomen qui lui avaient été infligées ».

Comme l’indique l’accusation, les différentes agressions eurent toutes


lieu aux premières heures du jour, alors que la population civile
dormait encore. Le chef du village de Mianga fut décapité le dimanche
de Pâques 2009 dans sa maison. Le 8 mai, cent trente et une maisons
du village de Butolonga furent incendiées, le 10 mai au moins sept cents
maisons du lieu dit Busurungi furent détruites et de nombreux civils
tués. « Les combattants des FDLR firent feu au hasard sur les maisons
et les hommes, sans faire de distinction entre les militaires des FARDC
et la population civile », poursuit l’accusation. « Ils abattirent à l’arme
à feu, poignardèrent, frappèrent ou taillèrent en pièces au moins
quatre-vingt-seize civils ».

Le massacre de Busurungi fut le pire crime attribué aux FDLR exposé à


Stuttgart. « Deux rebelles des FDLR dérobèrent de l’argent et des
vêtements dans la maison de la femme témoin n°1 et du témoin n°2 »,
selon l’accusation. « L’un des deux frappa ensuite la femme témoin n°1
à la tête de sa machette avec une intention homicide. Comme le coup ne
fut pas porté avec suffisamment de précision, la femme témoin
survécut malgré la blessure occasionnée. Des habitants du village
furent en outre ciblés et mutilés. Ainsi, pendant l’agression, une femme
eut le bras coupé et une autre eut le sein sectionné. Après l’agression,
le commandant des miliciens des FDLR dans la République
démocratique du Congo, le général-major Sylvestre Mudamucura et un
autre chef de milice des FDLR rendit compte des faits à l’accusé, le Dr
Murwanashyaka. Celui-ci transmit la nouvelle immédiatement à

17
l’accusé Musoni. Les accusés nièrent malgré leur connaissance du
massacre dans un communiqué de presse officiel des FDLR qu’ils
avaient approuvé, que leur milice eût commis des atrocités à
Busurungi ».

A la fin, le procureur Ritscher lut les charges de l’accusation : crime


contre l’humanité dans vingt-six cas, crime de guerre dans trente-neuf
cas ; auxquelles s’ajoutaient direction d’une organisation terroriste
dans un pays étranger dans le cas de l’accusé Murwanashyaka et
appartenance à celle-ci dans le cas de Musoni.

Musoni, vêtu d’une veste brun clair et d’une cravate, avait l'air raide et
nerveux pendant la lecture, il regardait vers le bas, vers ses mains sur
ses genoux, alors qu’au contraire Murwanashyaka restait tranquille et
écoutait avec attention. Avec habileté, il faisait glisser les grains de son
chapelet entre ses doigts. Les Rwandais qui virent plus tard ses photos
lors de la première audience furent choqués : c’est ainsi, arborant des
chemises lilas et le chapelet avec une croix autour du cou,
qu’apparaissaient les prêtres catholiques qui durant le génocide des
Tutsis de 1994 au Rwanda, participèrent aux massacres de plus d’un
million de personnes.

En ce 4 mai 2011, l’horreur qui saisit d’abord le Rwanda et plus tard la


République démocratique du Congo, devint soudain plus proche.
Parallèlement à l’ouverture du procès de Stuttgart, se poursuivait
depuis quatre mois devant le tribunal supérieur de Francfort sur le
Main un autre procès pour génocide, contre un des anciens
bourgmestres rwandais, qui avait participé aux massacres de Tutsis en
1994. Avec le procès suivant contre la milice des FDLR, il semblait que
la justice allemande prenait au sérieux le traitement de la terreur dans
l’Afrique des Grands Lacs – des massacres organisés des Tutsis au
Rwanda en 1994 jusqu’aux atrocités commises par l’armée qui assuma
la relève des génocidaires au Congo, quinze ans plus tard.

L’intérêt des médias à Stuttgart était énorme. Chacun voulait voir ces
chefs de milice de la lointaine Afrique, entourés de secrets, dont la
plupart n’avaient jamais encore entendu parler auparavant. Les éclairs
des flashes crépitaient sur le visage des deux Rwandais qui était assis,
muets, Musoni plutôt gêné et Murwanashyaka plutôt fier, mais tous
deux pas terrifiants, comme on s’imagine de la part de seigneurs de la
guerre. Chaque participant au procès fut immédiatement entouré de

18
micros, il y avait plus de journalistes que de places libres. Les avocats
des accusés distribuèrent des tracts, comme s’ils se trouvaient dans une
manifestation et expliquaient en détail à quel point l’événement était
un acte contraire à la constitution et aux droits de l’homme. Des
spectateurs intéressés de la Cour pénale internationale (CPI) et du
commandement Afrique des Etats-Unis (Africom) basé à Stuttgart se
faisaient expliquer dehors dans les couloirs le contenu de l’accusation
et la législation allemande. Un souffle de l’Histoire du monde flottait à
travers les blocs de béton gris encastrés de la Olgastrasse dans le
quartier de la Justice de Stuttgart.

Le jour du jugement, quatre ans, quatre mois, trois semaines et trois


jours plus tard, il ne reste plus grand-chose de cette atmosphère du
commencement du procès. Ce procès a en fait écrit l’Histoire. Mais pas
comme cela était prévu.

19
Chapitre 2
Ignace Murwanashyaka : chef de milice
bénéficiaire de l’asile en Allemagne

Chaque enfant-soldat des FDLR au Congo a entendu parler de lui. Ils


l’appellent « Ignace », leur « grand chef en Allemagne » 1. Les textos que
lui font parvenir les commandants des FDLR s’adressent à « Son
Excellence ». Plusieurs l’appellent aussi « le docteur » 2. De jeunes
combattants des FDLR disent à son propos : « en tant qu’enfant on doit
respecter son père » 3. « Il vit dans une grande villa et conduit une
Mercédès », explique un ancien major, livrant en ces termes l’image
qu’il se fait de la vie du chef dans la lointaine Europe 4. Les hauts
fonctionnaires des FDLR le perçoivent comme un grand homme d’État :
« il nous a expliqué lors de sa visite dans la forêt qu’il a des contacts
avec les plus hauts cercles dirigeants de la politique » 5. Tous portent
aux nues et louent leur président comme un chef qui s’engage en faveur
de leurs intérêts. Il n’y a qu’en privé que quelques membres de la
direction lâchent parfois quelques remarques moins laudatrices à
propos de leur chef qui vit en Allemagne : ils l’appellent le « petit
blanc », raconte devant le tribunal de Stuttgart un ancien commandant
qui se montre critique : « on devait l’appeler « Excellence, Dr Ignace
Murwanashyaka ». Puis il évoque d’autres propos sur les politiciens en
Allemagne qui furent tenus soi-disant au quartier général : « ils sont en

1Entretiens avec des anciens enfants-soldats FDLR à Goma, 2011


2Déposition devant la Cour de Stuttgart, 19 mars 2012
3Déposition devant la Cour de Stuttgart, 7 novembre 2011
4Entretien à Kigali, mars 2009
5Entretien à Mutobo, mars 2011

20
Europe et n’ont aucune idée de la manière dont nous vivons ici », ou :
« ils mangent des petits pains bien tartinés à la mayonnaise » 6.

En réalité, le petit appartement au rez-de-chaussée de la


Bahnhofstrasse, 32 à Mannheim, où résidait le président des FDLR
jusqu'à son arrestation en 2009, est fort éloigné de l’image d’une villa
avec une Mercédès stationnant devant la porte du garage. Le nom de
« MURWANASHYAKA » était inscrit en lettres noires d’imprimerie sur
l’interphone de la maison plurifamiliale. Le président des FDLR avait
établi son centre de commandement derrière une façade grise délavée :
quatre téléphones satellitaires, un téléphone portable, une ligne fixe,
une connexion internet et des ordinateurs. A échéance régulière, les
politiciens des FDLR qui vivaient en Europe se rencontraient dans la
salle de séjour. Les décisions importantes se prenaient à Mannheim,
qu’il faille lancer les FDLR à l’offensive dans la forêt ou amorcer leur
retraite, qu’il s’agisse d’engager des pourparlers ou de se lancer sur le
sentier de la guerre.

Les voisins de Mannheim connaissaient « Ignace », dont ils n’étaient


pas capables de prononcer le long patronyme kinyarwanda, comme un
catholique quelque part inaccessible, profondément croyant, qui venait
presque tous les soirs à l’église et récitait son chapelet. Il pédalait avec
son fils jusqu’au jardin d’enfants et le dimanche, il poussait les
vieillards dans leur fauteuil roulant jusqu’à l’office religieux.
Murwanashyaka est décrit comme quelqu’un faisant cavalier seul, mais
aussi comme un réfugié chrétien et secourable qui parle parfaitement
allemand et qui fait étalage de son doctorat allemand. Un résident
rwandais en Belgique se souvient de sa dernière rencontre avec lui :
selon lui, il vivait dans son propre monde et priait beaucoup - matin,
midi et soir 7.

Les études et l’asile en Allemagne

Ignace Murwanashyaka est né le 14 mai 1963 dans la commune de


Mugusa, au sud du Rwanda, près de Butare 8. C’est un ancien élève des
Pères blancs qui introduisirent au Rwanda la région catholique durant

6Déposition devant la Cour de Stuttgart, 17 juillet 2013


7Déposition devant la Cour de Stuttgart, 12 octobre 2011
8Détails biographiques selon les documents déposés au dossier de la Cour de Stuttgart

21
la période coloniale. Un membre allemand de la congrégation qui fut
son maître à l’école primaire, lui aurait donné le nom chrétien
d’ « Ignace ». Avant cela, on le connaissait sous son nom d’enfance
rwandais de « Kasulu » 9.

Le nom rwandais « Murwanashyaka » signifie quelque chose comme


« quelqu’un qui s’engage pour sa communauté » et il fut aussi utilisé au
Rwanda pour désigner les activistes du parti unique, qui ont gouverné
le pays après l’indépendance en 1962. Après l’école secondaire, Ignace
Murwanashyaka travailla comme maître d’école de 1983 à 1986 à
Mugusa. Déjà, à cette époque, il s’engagea dans la politique, écrit-il plus
tard dans sa demande d’asile : il était responsable pour la propagande
politique et l’animation de sa commune. De 1987 à 1989, il étudia à
Kinshasa, la capitale du Zaïre de l’époque (aujourd’hui République
démocratique du Congo), le pays voisin du Rwanda. Durant ces années-
là, les universités zaïroises étaient constamment le théâtre de la
contestation du dictateur Mobutu Sese Seko, suite à quoi l’université fut
fermée. Murwanashyaka se porta alors candidat pour une bourse
d’études en Allemagne dans le cadre du partenariat entre le Rwanda et
le Land de Rhénanie-Palatinat qu’il finit par obtenir.

En 1989, arriva à Bonn le Rwandais âgé de 26 ans avec un permis de


séjour à date limitée. Il suivit des cours d’allemand et s’inscrivit en
sciences économiques au Collège des études de Bonn. Au bout de dix
semestres, il obtint son diplôme le 31 juillet 1995 avec une moyenne
satisfaisante de 2,9. Ensuite, il passa son doctorat à Cologne. Sa thèse
d’environ 200 pages, achevée en 2001, était intitulée « recherches sur
la demande monétaire en Afrique du Sud ». Quand le travail fut publié,
Murwanashyaka était déjà membre de la direction des FDLR.

Les études de Murwanashyaka furent financées par la bourse du


partenariat entre la Rhénanie-Palatinat et le Rwanda ainsi que par
l’École supérieure catholique de Bonn. La communauté catholique
francophone de Bonn qui, jusqu’à ce jour, est dirigée par un Rwandais
et au sein de laquelle Murwanashyaka dirigea une troupe de scouts,
était alors le lieu de rencontre de la diaspora hutu rwandaise. Durant
ses études de doctorat, le pieux catholique rejoignit la communauté
franciscaine. La Province des franciscains de Cologne obtint pour les

9Déposition devant la Cour de Stuttgart, 12 octobre 2011

22
étudiants du Rwanda une dérogation à l’interdiction de travailler. Un
courrier adressé en 1995 aux autorités compétentes pour l’octroi des
titres de séjour des étrangers de Bonn dépeint Murwanashyaka,
« l’homme qu’il faut pour la bonne marche et l’évaluation du projet, en
raison de sa connaissance de l’Afrique ». C’est ainsi que le boursier
obtint une autorisation de travail qui lui permit de gagner 1880 DM par
mois.

Ignace Murwanashyaka avait déjà un enfant ; un second suivit ; en


outre, selon ses déclarations au cours des démarches relatives à la
procédure d’asile, il devint tuteur d’un neveu dont la mère fut tuée dans
un camp de l’est du Congo et qui séjourne depuis 1997 en Allemagne.
Malgré sa foi catholique conservatrice, il n’était pas marié. L’ambassade
du Rwanda avait refusé la délivrance de son acte de naissance qu’il
aurait dû présenter lors des formalités de mariage, expliqua-t-il à ce
sujet lors de sa demande d’asile.

Après l’obtention de son doctorat en 2001, Murwanashyaka vécut à


Mannheim, d’abord dans la Galileistrasse du quartier de
Schwetzingerstadt et, plus tard, dans le quartier de la gare. Il fut arrêté
le 17 novembre 2009 dans un petit studio à Karlsruhe, non loin des
bureaux du barreau fédéral. Il s’y trouvait justement dans le cadre
d’une visite chez son fils qui étudiait dans la ville.

Le docteur en sciences économiques n’exerça plus d’activité


professionnelle après l’obtention de son diplôme et l’agrément de sa
demande d’asile. Il vivait de manière ascétique de l’argent des
allocations chômage et consacrait tout son temps et toute son énergie
à la prière et aux FDLR.

Murwanashyaka fonde son engagement politique comme la plupart des


activistes hutus en exil sur la récusation du gouvernement du Rwanda.
Le Front patriotique rwandais (FPR) aujourd’hui au pouvoir sous le
Président Kagame fut à l’origine un mouvement de guérilla, fondé par
les Tutsis rwandais exilés en Ouganda. Pour remporter la guerre contre
le FPR, les tenants du pouvoir hutus utilisèrent les moyens les plus
extrêmes : l’extermination du plus grand nombre possible de Tutsis –
un génocide qui entre avril et juillet 1994 provoqua plus d’un million
de morts. Quand le FPR s’empara du pouvoir au Rwanda, le pouvoir
d’Etat hutu jusqu’alors en fonction s’enfuit au Zaïre - en ce compris les
généraux de l’armée et les officiers qui avaient planifié le génocide et

23
avaient obéi, ainsi que plus d’un million de civils hutus. Ils disaient
craindre la vengeance sanguinaire des Tutsis.

A cette époque, sa famille fuit aussi au Zaïre et ses parents avaient péri
dans les camps, expliqua Murwanashyaka aux autorités allemandes
lors de ses démarches d’asile. Il raconta plus tard à une activiste des
droits de l’homme : « au début, je n’avais pas d’intérêt pour la politique,
je n’étais pas actif, cela a changé d’abord en 1994, quand des membres
de ma famille furent assassinés par le FPR au sud du Rwanda (…) en
1996, mon père fut tué lors de sa fuite, il n’était pas un combattant, il
aimait une femme tutsi, elle fut protégée durant le génocide, elle
survécut grâce à nous, notre situation d’urgence n’a pas été prise en
considération par la communauté internationale » 10.

En fait, Murwanashyaka était actif politiquement depuis bien avant. Les


étudiants qui eurent l’autorisation de se rendre en Allemagne au cours
des années 1980 grâce à une bourse, étaient alors choisis par le
gouvernement hutu et passaient pour particulièrement fidèles au
régime. Ils fondèrent des organisations, et après la victoire du FPR au
Rwanda, ils manifestèrent en Allemagne contre le « régime tutsi » et la
« dictature sanguinaire ». A leur tête, figurait Ignace Murwanashyaka.

Déjà en avril 1994, pendant le génocide, Murwanashyaka fonda


l’Association pour le partenariat Akagera-Rhein e.V., qui tire son
appellation de la rivière rwandaise Akagera et du fleuve franco-
allemand du Rhin. Il en fut directeur au niveau fédéral et plus tard au
niveau régional. En juillet 1994, il fonda une autre organisation et
devint président du Forum pour la paix et la démocratie au Rwanda e.V.
En 1995, il s’engagea finalement dans le parti politique RDR
(Rassemblement pour la démocratie et le retour au Rwanda), créé dans
les camps de réfugiés rwandais du Zaïre en tant que bras politique de
l’armée hutu en fuite ; en 1998, il devint président de la section
allemande du RDR. En 1996, il fut actif au sein de l’Initiative Paix pour
le Rwanda, en 1998, il fonda avec d’autres personnes l’organisation SOS
Rwanda. Il voyagea également au Congo. A la fin 1994 ou au début
1995, Murwanashyaka aurait visité des camps de réfugiés hutus

10Notes d'une rencontre avec Anneke van Woudenberg de Human Rights Watch à
Mannheim, 10 août 2009

24
rwandais de l’est du Zaïre et apporté des vêtements, raconte une de ses
anciennes connaissances devant le tribunal de Stuttgart 11.

Trois mois avant la fondation officielle des FDLR par des militaires
rwandais hutus au Congo, Murwanashyaka demanda l’asile en
Allemagne en février 2000. Dès le mois de mars, l’asile fut accordé, avec
une célérité record. Puis en avril, il obtint une autorisation de séjour
non limitée dans le temps ainsi qu’un titre de voyage allemand. Sa
demande d’asile, formulée dans un allemand parfait, offre un aperçu
éclairant sur la vision du monde du politicien hutu. De son point de vue,
le génocide de plus d’un million de Tutsis au Rwanda n’aurait
simplement pas eu lieu. Au contraire, Murwanashayaka parle du
« génocide commis par les Tutsis contre les Hutus » et soutient qu’il
doit craindre, en cas de retour au Rwanda d’être « assassiné ou
empoisonné », en raison de son appartenance au peuple hutu et parce
que depuis 1994, il dénonce publiquement les crimes de l’actuelle
dictature militaire. Il aurait à craindre des attentats contre sa personne
en Allemagne. Des parents de Murwanashyaka auraient été exécutés,
des commandos de la mort rwandais se faisant passer pour des
demandeurs d’asile seraient apparus à ses trousses. Il serait aussi
menacé en tant que « fondateur d’une opposition forte et efficace à la
dictature militaire », qui prend position pour une « démocratie
pluraliste et le respect des droits fondamentaux au Rwanda ».

Murwanashyaka voyagea immédiatement au Congo avec son titre de


voyage allemand flambant neuf. Là, il suivit une formation militaire, et
fonda avec d’autres personnes les FDLR le 1er mai 2000. Les FDLR
apparurent à l’époque comme un mouvement politique des militaires
hutus rwandais engagés dans la guerre du Congo qui menèrent les
années suivantes, le long de la frontière de leur ancienne patrie le
Rwanda, une campagne pour le retour au pays. Depuis le 12 septembre
2001, Murwanashyaka est leur « président », établi en Allemagne. Il
occupe toujours malgré son incarcération, la fonction qui selon la
réglementation en vigueur chez les FDLR comprend également le
commandement suprême des forces armées de l’organisation.

11Déposition devant la Cour de Stuttgart, 12 octobre 2011

25
Un chef d’État ambitieux à Mannheim

Ce n’est pas un hasard si la direction des FDLR vit en Allemagne, très


loin du théâtre de la guerre. C’est précisément parce que
Murwanashyaka demeurait dans un havre de paix, qu’il devint lors de
la réunion fondatrice des FDLR de mai 2000, leur représentant
extérieur et qu’une bonne année plus tard, il fut nommé en définitive
président. Les généraux hutus rwandais du Congo, qui ont tous
participé personnellement au génocide, avaient un besoin urgent de
représentants présentables sur le plan international. Un économiste
éloquent, parlant allemand, portant le titre de docteur, leur convenait
parfaitement, d’autant que Murwanashyaka avait déjà fait ses preuves
en tant que chef de la section allemande du RDR comme un
organisateur fiable et efficace.

Avec Murwanashyaka à leur tête, les FDLR acquirent une voix sur la
scène internationale, pour rivaliser avec le gouvernement de Kagame
dans la lutte autour de l'interprétation de l’histoire et du présent du
Rwanda et pour tâcher de faire en sorte que la communauté
internationale accepte les FDLR en tant que représentant légal et
« démocratique » du peuple rwandais.

Dans cette tâche de propagande, internet est devenu le principal


véhicule médiatique. Le site www.fdlr.org fut enregistré auprès du
fournisseur d’accès OVH basé au Land de Sarre et mis sur orbite le 31
mai 2000 à 15 : 52 par Ignace Murwanashyaka, fraîchement nommé
commissaire des FDLR pour les affaires extérieures. Murwanashyaka
inscrivit son propre nom comme déclarant et les FDLR comme
« organisation déclarante ». Ce site internet fut répertorié en
kinyarwanda, en français, en anglais et en allemand. Selon
Murwanashyaka, à la fin il recevait au moins 500 visites quotidiennes 12.

Murwanashyaka prenait sa fonction de président très au sérieux. Il


rédigeait d’innombrables communiqués et appels, maintenait
constamment le contact avec les commandants des FDLR au Congo. A
l’occasion des fêtes de Pâques, de Noël et du Nouvel An ainsi que de
tous les autres jours fériés catholiques ou historiques du Rwanda, il
envoyait ses messages, lourds de signification, censés donner courage

12Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Musoni, 26 mars 2009

26
aux combattants. « Nous allons bientôt libérer le Rwanda », prédisait-il
toujours dans ses messages13.

Il se percevait comme un chef d’État. « Très honorable Président de la


République fédérale », écrit Murwanashyaka en avril 2008, dans une
« lettre ouverte » à Horst Köhler à la veille de la visite d’État imminente
du président Kagame du Rwanda à Berlin, adoptant le ton d’un
président à un autre président : « même s’il faut aussi respecter la
souveraineté des autorités allemandes, les Forces démocratiques de
libération du Rwanda (FDLR) sont bouleversées et indignées par
l’invitation officielle de ce président rwandais sanguinaire dans le
cadre d’une visite d’Etat du 22 au 25 avril 2008 dans la République
fédérale allemande » 14.

En Allemagne, Murwanashyaka semblait se livrer à un activisme à tout-


va dans son salon de Mannheim. Lors de ses voyages dans la forêt
congolaise entre 2004 et 2006, le « führer » de ses troupes était
accueilli comme un chef d’État, avec des parades, « aussi bien que l’on
peut accueillir un président dans la forêt », se souvient plus tard, un
garde du corps de Murwanashyaka 15.

La milice des FDLR avait au fil des ans pris le contrôle d’un énorme
territoire dans les provinces des Kivu de l’est du Congo. À son apogée,
de 2004 à 2009, il couvrait une superficie supérieure à celle de leur
patrie, le Rwanda. Sur ce domaine, fut érigé un État en exil. Il levait des
impôts auprès de la population congolaise et délivrait à cet effet des
reçus avec le tampon des FDLR. Le vice-président Musoni avait fait
fabriquer en Allemagne des tampons infalsifiables, expliqua-t-il plus
tard au tribunal16. Les FDLR prélevaient un octroi auprès des
camionneurs qui transportaient des marchandises ; les voyageurs
devaient payer des redevances de transit et les ONG devaient
demander la permission à la direction des FDLR pour distribuer de la
nourriture dans leur zone d’intervention ou pour avoir le droit de
vacciner des enfants. Toutes les autorités locales congolaises – chefs de
secteurs, administrateurs, chefs traditionnels, policiers - devaient

13Déposition devant la Cour de Stuttgart, 7 novembre 2011


14Lettre d'Ignace Murwanashyaka à Horst Köhler, 21 avril 2008
15Entretien à Ruhengeri, octobre 2009
16Déposition devant la Cour de Stuttgart, 9 septembre 2013

27
accepter le pouvoir des FDLR. Et là où les combattants des FDLR
exerçaient leur contrôle, s’établissaient également leurs familles
rwandaises qui avaient fui à l’est du Congo ou qui y étaient nées. Les
réfugiés hutus rwandais du Congo étaient les « citoyens » des FDLR et
Murwanashyaka en était le « président ».

En tant que président d’un gouvernement en exil, il négocia en 2005 à


Rome avec des représentants des Nations unies comme avec ceux du
gouvernement congolais et il donna des conférences de presse à
Kinshasa en costume et cravate finement coupés. Il promit un
désarmement volontaire de ses combattants et leur retour au Rwanda.
Mais il posa au Rwanda des conditions politiques et réclama au Congo
de l’argent. Quelques semaines plus tard, il marchait en bottes de
caoutchouc et imperméable à travers la forêt, une valise à la main. Il
avait amené plus de 250 000 dollars américains, pour payer ses
combattants, se souvient un de ses accompagnateurs 17. En tant que
guerrier, Murwanashyaka avait rendu visite à chaque bataillon durant
sa marche de plusieurs mois à travers l’est du Congo et remis aux
commandants des liasses de dollars. Le fait que le « chef suprême »
voyage depuis l’Allemagne avec autant d’argent avait convaincu les
combattants de son influence politique.

Jeu du chat et de la souris avec la justice allemande

Mais en Allemagne, les choses n’allaient plus très bien pour le chef de
milice rwandais.

Les FDLR ne mirent pas à exécution la promesse faite par


Murwanashyaka de déposer les armes. Ensuite, le Conseil de sécurité
de l’ONU imposa contre lui des sanctions peu avant la Noël 2005 18.
Dans la section I du règlement européen approuvé rapidement dans la
foulée, le nom d’« Ignace Murwanashyaka », lieu de séjour : République
fédérale allemande, figurait au milieu d’une énumération de chefs de
guerre mal famés19.

17Entretien à Ruhengeri, octobre 2009


18Communiqué du Conseil de Sécurité SC/8590, 19 décembre 2005
19Ordonnance du Conseil de l'UE 1183/2005, 18 juillet 2005

28
A partir de ce moment-là, l’Allemagne se trouva dans l’obligation d’agir
contre le président des FDLR, résidant à Mannheim. Des sanctions
financières s’appliquaient ainsi qu’une interdiction de visa dont la
seule exception était l’entrée dans le pays dont la personne concernée
possédait la nationalité. Pour Murwanashyaka, pareille clause
comportait une faille. Puisqu’à côté de son passeport allemand, il en
possédait un autre ougandais, il put sans être inquiété faire la navette
entre l’Allemagne et l’Ouganda. Et personne ne contrôlait si, à partir de
l’Ouganda, il poursuivait son voyage à la rencontre de ses troupes dans
l’est du Congo, ce qu’il fit d’ailleurs à l’époque.

Malgré cela, l’affaire d’Ignace Murwanashyaka, suivait son cours en


Allemagne sur le terrain officiel. Le ministère des Affaires étrangères
informa le Bureau fédéral pour la migration et les réfugiés, le BAMF, que
le Rwandais Murwanashyaka était « co-fondateur et porte-parole des
FDLR », dont il était également le président. Il séjournait souvent dans
l’est du Congo et discutait là-bas avec les commandants locaux, lui
reprochaient les diplomates de Bonn. « Indépendamment d’une
possible responsabilité pénale » de Murwanashyaka, « les crimes
commis par les FDLR avant tout contre la population civile congolaise »
pouvaient selon l’avis des Affaires étrangères « être mis de toute
manière sur le compte du chef des FDLR sur le plan de la responsabilité
politique » 20.

En février 2006, tandis que Murwanashyaka se trouvait de nouveau au


Congo, le BAMF abrogea son statut de réfugié. Le facteur qui devait
notifier cette décision sonna plusieurs fois en vain à la porte de la
Galileistrasse à Mannheim pour remettre contre signature l’avis de
déchéance à l’intéressé. L’amie de Murwanashyaka à l’époque déclara
qu’il n’habitait plus à cette adresse, qu’il se trouvait depuis des mois au
Congo et qu’elle ne savait pas s’il reviendrait. Quand le délai de
délivrance de deux semaines fut écoulé, le BAMF ordonna le 1er avril
2006 une notification publique de la mesure de déchéance. Pour
Murwanashyaka, ce fut le désastre : il atterrit six jours plus tard à
l’aéroport de Francfort, fut informé de l’expiration de son séjour et il
fut immédiatement déféré à la police. Celle-ci décida sa rétention.

20Tribunal Administratif Bavarois d'Ansbach, jugement du 13 décembre 2006

29
Cette arrestation provoqua un état de choc parmi les troupes des FDLR,
à 6000 km de là dans la forêt congolaise. « Ignace Murwanashyaka en
Allemagne nous a toujours donné espoir », se souvient un ancien
officier des FDLR21. Le gouvernement rwandais jubila. Le ministre des
Affaires étrangères se rendit personnellement à l’ambassade
d’Allemagne à Kigali pour faire part de ses meilleurs vœux :
« l’arrestation du dirigeant du groupe armé le plus criminel de l’est du
Congo (…) va contribuer sans aucun doute à la paix, à la sécurité et à la
stabilité de la région des Grands Lacs » écrit-il22. Le Rwanda souhaitait
son extradition.

L’avocat allemand de Murwanashyaka pour la procédure d’asile déposa


un recours. Au bout de dix-neuf jours, le président des FDLR fut libéré
sous conditions et bénéficia d’une mesure temporaire de tolérance, le
temps que soit effectué le contrôle de son statut de réfugié. Dans la
forêt, on célébra à nouveau le « grand leader », à la sortie de prison de
Murwanashyaka ; « cela nous démontre comme il est puissant »,
pouvait-on entendre 23.

Quelques mois plus tard, un tribunal d’Ansbach (Bavière), où le BAMF


est établi, exprima son désaccord contre le retrait du droit d’asile de
Murwanashyaka : selon lui, la délivrance de la rétractation n’aurait pas
eu lieu dans les délais. Et donc, le statut de réfugié n’aurait pas été
annulé de façon définitive. Il y aurait en outre à craindre une
arrestation de Murwanashyaka par les autorités rwandaises, s’il était
expulsé. Dans sa patrie, on ne pourrait garantir aucun procès équitable.
La juge d’Ansbach ne voulut rien savoir des crimes de guerre présumés
des FDLR et du possible rôle de commandement joué par leur président
résidant en Allemagne. Elle suivit la présentation des faits du requérant
Murwanashyaka. Ce dernier décrivit dans sa plainte la guerre dans l’est
du Congo comme des « troubles à court terme » et les meurtres de civils
comme des « événements » survenus « simplement de façon isolée à
l’intérieur d’un petit territoire ». Selon lui, les FDLR seraient
« criminalisés en raison de la diffamation et du mensonge » dont elles
seraient victimes et la question se poserait de savoir si les FDLR ne
seraient pas « victimes de leur situation ». La juge lui donna raison :

21Entretien à Mutobo, septembre 2009


22Communiqué du Ministère des Affaires Étrangères du Rwanda, 8 avril 2006
23Entretien à Mutobo, septembre 2009

30
« les raisons suffisamment graves de la responsabilité du requérant ne
sont de toutes manières pas établies », stipule le jugement sur la
question de l’asile de Murwanashyaka 24.

Murwanashyaka recouvra la liberté et put poursuivre ses travaux en


tant que chef rebelle en Allemagne. Le fait que ce jugement bavarois
n’était pas du tout définitif, puisque les autorités allemandes
interjetèrent appel, n’avait aucun sens pour ses disciples. C’est
seulement plus de trois ans plus tard, le 11 janvier 2010, alors que
Murwanashyaka se trouvait déjà en détention préventive dans le cadre
du procès de Stuttgart, que le tribunal administratif bavarois expliqua
que la révocation de son statut de réfugié était toujours légale. Par
conséquent, le statut de réfugié lui fut retiré définitivement alors qu’il
était déjà incarcéré en tant que présumé criminel de guerre et meneur
d’une organisation terroriste dans le quartier de haute sécurité du
centre de détention de Stuttgart-Stammheim25.

Car pendant que Murwanashyaka se trouvait en détention en 2006, le


procureur fédéral de Karsruhe avait ouvert, en vertu du code pénal, une
instruction contre lui motivée par le soupçon de sa participation à des
crimes contre l’humanité au Congo. Il ne semble pourtant pas qu’à
l’époque un travail d’enquête approfondi fut réalisé et la procédure
d’enquête fut abandonnée début 2007, exception faite de la poursuite
de la procédure d’enquête pro-forma contre les FDLR en tant
qu’organisation terroriste présumée à l’étranger 26.

Murwanashyaka se sentit explicitement conforté politiquement par


l'abandon de la procédure d’enquête. « Quels reproches pourrait-on
m’adresser ? Il y a plus d’un an que la procédure d’enquête est close.
J’ai reçu une lettre en juillet 2007, où cela apparait », dit-il dans une
interview en avril 2008 27. Andrea Gross-Bölting, avocate du vice-
président des FDLR, Straton Musoni lors du procès de Stuttgart déclara
plus tard devant le tribunal que l’ordonnance de non-lieu avait amené

24Tribunal Administratif Bavarois d'Ansbach, jugement du 13 décembre 2006


25Communiqué du Tribunal Administratif de la Justice de la Bavière, 11 janvier 2010
26Selon la défense devant la Cour de Stuttgart, 12 janvier2015
27Dominic Johnson, « Der Fall Ignace M. », die tageszeitung, 23 avril 2008

31
à ce que Murwanashyaka et Musoni étaient convaincus de « se
comporter absolument de façon légale et correcte » 28.
Des fonctionnaires familiers de l’affaire, ayant requis l’anonymat,
faisaient part à l’époque de leur incompréhension vis-à-vis du
traitement accordé par les autorités allemandes à cette affaire. Le
constat selon lequel « on a toujours dit qu’il a de la famille ici »,
expliquait l’une des raisons pour lesquelles Murawanashyaka ne fut
jamais inquiété. Un autre pensait que la présence du chef des FDLR en
Allemagne représentait à ses yeux, personnellement, « un grand
problème » mais, ajouta-t-il, « on m’a sermonné pour me faire
comprendre que cela se présente autrement sous la perspective
allemande ». Et « Il a l’obligation de ne pas s’exprimer politiquement. Il
serait grand temps d'imposer des sanctions administratives » 29.

Au début mai 2006, Murwanashyaka reçut chez lui la notification d’une


ordonnance de la municipalité de Mannheim : en contrepartie de la
mesure de tolérance en matière de droit de séjour dont il bénéficiait de
la part du tribunal, toute activité politique lui fut interdite sur-le-
champ 30. Cela comprenait aussi une interdiction concrète : celle
d’exercer des fonctions au sein des FDLR ou d’organisations similaires.
En cas d’infraction, il risquait une amende de 1000 euros outre une
peine de prison d’un an. Selon l’exposé des motifs, les FDLR auraient
commis des crimes et violations des droits de l’homme et
Murwanashyaka figurait sur une liste des Nations unies de personnes
ayant porté atteinte au droit international. « Il est indiscutable que les
FDLR agissent contre la dignité de l’homme comme valeur
fondamentale d’un ordre étatique », selon les autorités allemandes. Le
27 avril 2006, quelques jours après sa remise en liberté consécutive à
sa détention, Murwanashyaka aurait déclaré aux media qu’il n’avait pas
peur des tribunaux. « Cela fait du tort aux intérêts de la politique
extérieure de l’Allemagne », poursuivaient les autorités. Leur
ordonnance avait pour objet de garantir la « sécurité » avec effet
immédiat31.

28Demande devant la Cour de Stuttgart,12 janvier 2015


29Dominic Johnson,
« Der Fall Ignace M. », die tageszeitung, 23 avril 2008
30Ordonnance municipale du 26 avril 2006
31Ordonnance municipale du 2 mai 2006

32
Malgré tout, Murwanashyaka demeura président en fonction des FDLR.
Il rédigea par la suite des communiqués et des lettres et téléphona
régulièrement à ses commandants au Congo avec cette qualité. Un jour
durant l’automne 2008, le chef des FDLR se retrouvait dans un café de
Mannheim. Des journalistes de l'émission FAKT de la chaîne de
télévision publique MDR l’interrogèrent sur son rôle au sein des FDLR.
Le chef rebelle se mit à rire devant la caméra : « le FDLR est une
organisation qui est rigoureusement organisée – du président
jusqu’aux échelons inférieurs. Je suis le président de cette organisation.
Je sais précisément ce qu’il se passe » 32.

Murwanashyaka fut jugé définitivement pour la première fois le 3 mars


2009 par le tribunal de première instance de Mannheim : il avait
envoyé des communiqués de presse à partir de son adresse e-mail
privée et il fut condamné à quatre mois de réclusion avec sursis. En avril
2009, il fit en outre l’objet d’une interdiction de communiquer 33. A
partir de ce moment-là, il ne fut plus autorisé à utiliser le courrier
électronique ou le téléphone pour un usage politique, condition à
laquelle il était manifestement opposé. Le 18 juin, suivit un nouveau
jugement du tribunal régional de Mannheim qui lui infligea six mois de
prison avec sursis. « Vous devez garder le silence », lui enjoignit le juge.
« Si cela ne vous convient pas, allez dans un autre pays », ajouta-t-il 34.
Mais cela n’arriva pas. Car quelques mois plus tard, Murwanashyaka fut
arrêté. Cette fois définitivement.

32MDR Fakt, « Gesuchter kongolesischer Milizenchef in Deutschland », 3 novembre


2008
33Déclaration du ministère de l'intérieur de la Bade-Wurttemberg, 19 novembre 2009
34« Ruandischer Rebellenführer zu Bewährungsstrafe verurteilt », Rheinpfalz 4 mars
2009

33
Chapitre 3
Straton Musoni : le voisin sympa

Exil dans une Souabe idyllique


Une clôture de bois, des pelouses soignées, des guirlandes de fleurs à la
porte de la maison – la petite maison unifamiliale sobre dans la
Friedrich-Silcher Strasse dans la paisible ville de Neuffen, dans le
Baden-Württemberg est une propriété confortable dans une zone de
limitation de vitesse à 30 km/heure. Le nom MUSONI figure en grands
caractères sur la boîte aux lettres près de la porte du jardin.

Neuffen est une de ces communes de Souabe, où on ne ferme pas à clé


les portes de la voiture dans le chemin d’entrée au domicile, où chaque
samedi on tond assidûment la pelouse et où on ôte méticuleusement
les mauvaises herbes sur le trottoir et où les anciens se rencontrent
autour d’une table de la taverne « Traube » (grappe). Ici tout le monde
se connaît – y compris l'Africain de la Friedrich-Silcher Strasse. Est-ce
que quelqu’un s’est étonné de ce qu’il fallait chercher les photos de la
vente de gâteaux lors du tournoi de football pour les enfants de l’été
2008 sur le site internet www.fdlr.info qui était enregistré au nom et à
l’adresse de Musoni à Neuffen ? Le produit de la vente était censé aller
aux « enfants nécessiteux du Rwanda », indique le site internet. Sur les
photos, un des fils de Straton Musoni se goinfre avec gourmandise de
gâteaux au chocolat. A l’époque, la réputation des FDLR était déjà
entachée par le recrutement d’enfants-soldats. Ses deux garçons
étaient âgés de 15 et 17 ans au moment de son jugement.

Quand le vice-président des FDLR s’est retrouvé derrière les barreaux,


beaucoup de personnes dans la municipalité éprouvèrent des
difficultés à avaler cette situation : « il a une famille et une femme très

34
sympathiques, c’est pourquoi je n’ai jamais voulu croire (NDT : qu'il
pourrait être coupable de crimes) », déclara plus tard la représentante
de la garderie de Nürtingen, Julia Rieger, au journal Stuttgarter Zeitung.
Les garçons de Musoni venaient d’ailleurs régulièrement à la garderie.
« Il agissait comme un homme d’affaires, intégré, comme on le souhaite,
il parle un excellent allemand », témoigna-t-elle 35.

Musoni était sollicité pour ses talents de bricolage dans son voisinage
à Neuffen. Devant le tribunal, il s’expliqua sur son hobby auquel il se
livrait déjà dans sa jeunesse au Rwanda : « j’ai réparé pour de l’argent
tout ce qui est à voir avec les montres, les radios, les disques et les
moulins à céréales » 36. Il répara gratuitement l’ordinateur de son voisin
dans la Friedrich Silcher Strasse. Au sein des FDLR, on recourait
constamment à Musoni pour tout ce qui avait trait à la technique : il
était constamment sollicité par téléphone à Neuffen pour prodiguer ses
conseils à propos du fonctionnement des installations solaires, du
chargement des téléphones portables à partir de batteries de voiture
dans la forêt congolaise ou bien de l'écran d’ordinateur en panne du
commandant en chef.

Ce qui est connu du curriculum vitae de Musoni, provient pour la plus


grande partie de ses propres déclarations au tribunal de Stuttgart.
Contrairement à Murwanashyaka qui ne divulguait rien de lui-même et
préférait parler de lui à la troisième personne, Musoni faisait étalage de
sa biographie en public. Une tragédie familiale dans la patrie, un
étudiant à l’étranger qui voulait aider ses parents, une carrière
politique presqu’obligatoire, a-t-on pu entendre au cours de l’audition.
Le nom de « Musoni » signifie « quelqu’un qui est embarrassé » ou
« quelqu’un qui a honte ».

Straton Musoni naquit à Mugambazi, près de la mine d’étain de


Rutongo, au nord de la capitale du Rwanda, Kigali. Son grand-père
travaillait jadis dans la mine d’étain de Mugambazi, exploitée par des
Belges, son père était un catéchiste catholique, instituteur de l’école
catholique locale. Sa date de naissance officielle est le 6 avril 1961, mais
en réalité, déclara-t-il au tribunal, cette mention est fausse. La date
exacte serait le 8 octobre. A l’origine, Straton Musoni voulait être prêtre
et il suivit les cours du petit séminaire. « Je n’ai pas suivi les cours du

35Stuttgarter Zeitung, « Er wirkte wie ein Geschäftsmann », 18 novembre 2009


36Mot de la fin de Straton Musoni devant la Cour de Stuttgart, 14 septembre 2015

35
grand séminaire, parce que je n’ai pas ressenti l’appel de la vocation,
mais ce que j’y ai appris, accompagne mon existence jusqu’à ce jour »,
raconta-t-il.

En 1983, Musoni passa son baccalauréat puis il suivit une formation de


contrôleur à la poste de Kigali. Pendant deux ans, il travailla comme
employé des postes, avant d’arriver en Allemagne le 6 septembre 1986
avec une bourse de la société Carl Duisberg. Il suivit un cours de langue,
fit un stage et entra enfin à la l’école professionnelle supérieure de
Constance pour y suivre des études de paysagiste. Durant sa période
d’étudiant, il séjourna à nouveau de septembre 1992 à février 1993 au
Rwanda, pour mener des recherches afin de décrocher un diplôme sur
la politique de l’habitat au Rwanda. Sur place, il eut des contacts avec
l’agence de coopération technique allemande, la Gesellschaft für
Technische Zusammenarbeit (GTZ) qui lui offrit la perspective d’un
emploi au Rwanda après ses études.

A l’époque, le Rwanda était déjà en guerre. Musoni hésita. En définitive,


il prit une réservation sur un vol à destination de Kigali – mais à ce
moment-là, le 6 avril 1994 survint l’attentat contre le président
rwandais Juvénal Habyarimana ; immédiatement après, les massacres
de Tutsis commencèrent. Musoni resta en Allemagne. C’est durant ces
jours et ces semaines qu’il fit la connaissance de Murwanashyaka.
Ensemble, avec d’autres étudiants rwandais hutus en Allemagne, ils
fondèrent l’association pour le partenariat Akagera-Rhein e.V. En
octobre 1994, il voyagea à Goma via Nairobi pour chercher ses parents
dans les camps de réfugiés du Zaïre. « J’ai trouvé trois frères et sœurs »,
raconta-t-il au tribunal en un moment très émouvant, qu’il eut du mal
lui-même à supporter. « J’ai vu des gens, dont il était clair pour nous,
qu’ils ne survivraient pas à ces conditions-là. Parmi eux, figuraient des
membres de ma famille dont ma sœur Dorothée. Elle est morte
quelques mois plus tard. Je ne l’ai appris que des années après (…) On
est affecté quand on voit des gens souffrir mais encore davantage
quand on se rend compte que l’on ne peut même pas aider » 37. C’est
pour cela qu'il s'est engagé politiquement par la suite. « Pour moi,
l’engagement dans un parti ou dans une organisation n’est pas lié à la
carrière ou à l’argent, car je n’ai pas d’ambitions, au contraire, il ne
s’agit pour moi que du sentiment profond de vouloir aider » 38.

37Mot de la fin de Straton Musoni devant la Cour de Stuttgart, 14 septembre 2015


38Déposition devant la Cour de Stuttgart, 5 août 2013

36
De retour en Allemagne, Musoni s’engagea dans la section allemande
du parti Rassemblement pour la Démocratie et le Retour au Rwanda
(RDR), né dans les camps de réfugiés zaïrois, de même qu’Ignace
Murwanashyaka. Musoni devint le porte-parole du RDR pour
l’Allemagne, il entretenait des contacts avec les media, signait et
diffusait les traductions allemandes des communiqués de presse du
RDR et tenait des conférences. Quand le RDR obtint un prix de la paix
en 1995 dans le Land de Rhénanie-Palatinat lors des 21ème journées de
la paix de Kirchheimbolanden, Musoni en accusa réception. Devant le
tribunal, il lut le document qui lui fut délivré à cette occasion: « le 21ème
jour de la paix de Kirchheimbolanden récompense conjointement au
niveau des idées l’organisation humanitaire religieuse Brot für die Welt
et le RDR au niveau de sa contribution concrète à l’aide et les dote de
2500 DM divisés à parts égales ces deux modèles de bâtisseurs de la
paix » 39. Puis, lorsqu’il demanda comme Murwanashyaka l’asile
politique à l’Allemagne, Musoni fournit les mêmes arguments que celui
qui deviendrait plus tard son chef : les rebelles tutsis du FPR auraient
commencé en 1990 une « guerre sanglante » au Rwanda, et « depuis
lors, les citoyens rwandais ne peuvent plus vivre en paix ». Le chef du
FPR, Paul Kagame, aurait provoqué le génocide, pour « écarter ses
adversaires politiques ». Musoni aurait perdu lors de la fuite massive
de ses compatriotes au Zaïre de nombreux parents. Kagame et son
service de renseignements militaires secret constitueraient une
« bande criminelle et un danger pour toute opposition, en particulier
hutue ».

En 2000, Musoni participa avec Murwanashyaka en tant que


fonctionnaire du RDR à la fondation des FDLR au Congo et devint leur
représentant en Europe. De retour en Europe, il essaya d’envoyer des
fournitures humanitaires au Congo : « en 2001 et en 2002, je voulais
apporter mon soutien sur le terrain. Pendant une année, je rassemblais
en Belgique, en Hollande et en Allemagne de quoi aider surtout pour
les femmes et les enfants, car je voyais comment vivaient les réfugiés
au Congo, ils vivaient en fait dans la forêt vierge, ils ne portaient
presque que des feuilles, c’est pourquoi je récoltais des vêtements,
deux bicyclettes, une voiture, quelques ordinateurs pour les étudiants
à Kinshasa et à Lubumbashi », raconta-t-il au tribunal. L’action échoua
à cause du gouvernement congolais : « malheureusement le conteneur

39Mot de la fin de Straton Musoni devant la Cour de Stuttgart, 14 septembre 2015

37
fut détourné par des membres éminents du gouvernement, et du coup,
les réfugiés n’obtinrent absolument rien » 40.

Le 1er juin 2004, Musoni devint officiellement le 1er vice-président des


FDLR, après avoir été désigné à ce poste par son ami Murwanashyaka.
Il s’occupait des affaires financières et techniques. Son nom était peu
connu au sein des FDLR. Aucun des anciens combattants FDLR ayant
comparu devant le tribunal ne le connaissait, beaucoup n’avaient même
jamais entendu parler de lui. Mais quand l’ordinateur du chef militaire
Mudamucura que Musoni avait déjà réparé en 2005, tomba à nouveau
en panne dans la forêt, son propriétaire appela Musoni.

Les fréquentes conversations téléphoniques le menèrent en prison.


Quand le bureau criminel fédéral, le Bundeskriminalamt (BKA),
entama en 2006 ses premières enquêtes contre les dirigeants des FDLR
demeurant en Allemagne, Musoni et sa femme entrèrent dans le
collimateur car le raccordement téléphonique était au nom de Brigitte
Musoni. Les enquêteurs enregistrèrent des connexions depuis le
téléphone fixe vers un téléphone satellitaire au Congo, raconta plus
tard un fonctionnaire du BKA devant le tribunal. Comme le BKA le
découvrit par la suite, le numéro de téléphone par satellite appartenait
au chef militaire des FDLR, Sylvestre Mudamucura et, en 2005, ce
dernier ainsi que d’autres commandants téléphonèrent à Musoni,
durant plus de 20 heures au total. A ce propos, la défense déclara au
tribunal qu’il n’était pas démontré que Musoni ait donné effectivement
ces coups de fil 41.

Le chef des rebelles au ministère de la justice de Stuttgart


Les voisins à Neuffen savaient-ils quelque chose du rôle de Musoni en
tant que chef adjoint d’un groupe armé rebelle au Congo ? Neuffen se
trouve dans la circonscription électorale de Nürtingen au Bundestag,
celle de la députée verte depuis de longues années, Uschi Eid. Cette
dernière ne demeure pas loin d’ailleurs de la Friedrich-Silcher Strasse.
Eid est une vieille routière de la politique africaine : elle fut en effet très
proche du gouvernement érythréen et du gouvernement de Kagame au
Rwanda. Elle fut de 1994 à 1998 présidente-adjointe de la Commission
de la coopération économique et du développement au Bundestag puis

40Déposition devant la Cour de Stuttgart, 5 août 2013


41Déposition devant la Cour de Stuttgart, 25 juin 2012

38
sept ans jusqu’en 2005, secrétaire d’Etat parlementaire dans le
gouvernement fédéral rouge et vert au ministère fédéral ayant les
mêmes compétences.

Eid avait souvent voyagé au Rwanda et savait beaucoup de choses sur


les FDLR. En avril 2009, elle avertit dans une lettre circulaire adressée
aux verts du Baden-Württemberg, que « deux membres dirigeants des
FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda,
organisation dont certains chefs furent responsables pour le génocide
des Tutsis et qui depuis lors participe à des atrocités dans l’est du
Congo), Ignace Murwanashyaka et Straton Musoni vivent sans être
inquiétés au Baden-Württemberg et pilotent à partir d’ici des activités
hostiles au Rwanda de la milice hutu opérant à l’est de la République
du Congo » 42.

Auparavant, Eid avait déposé une question au Bundestag, le parlement


fédéral de l'Allemagne : « de quelles activités des FDLR (Forces
démocratiques pour la libération du Rwanda) en Allemagne, et en
particulier de leur vice-président Straton Musoni (Neuffen), le
gouvernement fédéral a-t-il connaissance et Straton Musoni fait-il
l’objet d’une interdiction de mener des activités politiques ? », voulait-
elle savoir. Dans sa réponse du 13 mars 2009, le secrétaire d’Etat Peter
Altmaier déclara : « le gouvernement fédéral n’a pas connaissance
d’une activité politique des FDLR en Allemagne à travers la personne
de leur vice-président Straton Musoni. Par conséquent, aucune
interdiction d’activité politique n’a été prononcée à ce jour » 43.

Le passeport rwandais de Musoni avait expiré en 2004 ; en Allemagne,


la présence du Rwandais n’était plus que tolérée afin de lui permettre
de poursuivre ses études. L’ambassade du Rwanda refusa de lui
délivrer un nouveau passeport. En fait, il aurait dû quitter le pays. Mais
le ministère de l’Intérieur du Baden-Württemberg expliqua qu’une
expulsion n’était pas possible, déclarant : « il est marié à une Allemande
et a deux enfants allemands ». Le ministère de l’Intérieur concéda
toutefois en 2006 avoir été informé par les Affaires étrangères que
« Straton M. est censé être vice-président des FDLR »44.

42Lettre d'information « Südwest Grün », avril 2009


43Deutscher Bundestag, question parlementaire 16/12356 du 20 mars 2009
44Déclaration du ministère de l'intérieur de Bade-Württemberg au parlement régional
14/5508 du 30 novembre 2009

39
À peine un mois plus tard, Straton Musoni, soupçonné de blanchiment
d’argent, fut dénoncé auprès du bureau d’investigation criminelle du
land. Les enquêtes le concernant furent alors relancées en novembre
2006. En juin 2007, le parquet de Stuttgart démarra de nouvelles
enquêtes guidées par le soupçon de blanchiment qu’il suscitait, pour
les abandonner le même mois, bien que son nom figurât depuis le 29
mars 2007 sur la liste des sanctions des Nations unies 45. L’ordonnance
de l’UE prise en conséquence ne serait pas une raison suffisante pour
des poursuites pénales et donc il n’y avait pas lieu de mener des
enquêtes, estima alors le parquet 46.

Du coup, Musoni se mit à faire des allées et venues au ministère de la


Justice à Stuttgart, pour entretenir les ordinateurs. A partir du début
2005 et jusqu’au 14 juillet 2008, le premier vice-président des FDLR
travailla comme collaborateur d'une société informatique qui
travaillait dans les locaux du ministère de la Justice du land de Baden-
Württemberg. Ce n’est qu’après la parution d'articles de presse sur les
dirigeants des FDLR en Allemagne que le ministère du Baden
Württemberg décida le 10 juillet 2008 de vérifier à nouveau la fiabilité
de ce collaborateur ; ce qui aboutit quatre jours plus tard à son
interdiction d’accès au ministère de la Justice. Par la suite, le ministre
de l’Intérieur du Baden-Württemberg, Heribert Rech admit qu’on ne
pouvait plus établir de quelle manière Musoni, dans la période
comprise entre 2004 et 2007, avait pu se faufiler entre deux premières
opérations de vérification de même nature. Car « au bureau de police
de Stuttgart, il n’existe plus de justificatifs écrits relatifs à l’expiration
des consignes de conservation » relatives à cette affaire. Dans les
banques de données policières, n’apparaissait que la présence de
Musoni sur une liste de personnes soupçonnées de se livrer au
blanchiment d’argent. « Une consultation de ces données n’entre
toutefois pas dans le cadre d’une procédure vérification de sa fiabilité »,
avait argumenté le ministère de l’Intérieur 47.

Devant un ami rwandais, Musoni se vanta même une fois au téléphone,


d’avoir appelé des commandants des FDLR au Congo depuis le
ministère : « Je suis un vrai risque-tout, (…) J’ai utilisé le téléphone de
service quand je l’ai fait. Tu sais qu’il est difficile d’utiliser des

45Communiqué du Conseil de Sécurité SC/8987 du 29 mars 2007


46Déclaration du ministère de la justice du Bade-Württemberg du 21 décembre 2009
47Déclaration du ministére de l'intérieur du Bade-Württemberg

40
téléphones mobiles et d’acheter des cartes, alors je me suis dit : à quoi
sert mon téléphone de service ? (…) Et j’ai téléphoné avec celui-ci
durant deux heures, mais la communication était sans cesse
interrompue, alors j’ai appelé le coûteux numéro de téléphone par
satellite (…). Personne ne m’a rien dit, jusqu’à ce que je sois sorti et je
sais qu’ils ne sauront rien, parce que je sais comment arrivent les
factures, les numéros de téléphone n’y apparaissent pas, tu vois, dans
un ministère arrive une facture de 2000 euros (rires) et toi seul tu as
appelé pour 1000 euros (rires)» 48. Mais devant le tribunal, Musoni nia
tout : « j’ai raconté cela, je voulais jouer au risque-tout (…) Certes, j’ai
dit cela mais je ne l’ai pas fait »49.

Ce n’est que le 22 octobre 2009 que Musoni fut frappé d’une


interdiction d’activités politiques. L’administration de
l’arrondissement d’Esslingen, dont fait partie Neuffen, découvrit que
Musoni n’avait jamais pris de distances avec les actes des FDLR. Il
figurait sur la liste des sanctions de l’ONU et, par la suite, se tint prêt à
représenter les FDLR. Au cas où Musoni violerait l’interdiction
d’activités, cela équivaudrait de sa part à un acte punissable et
donnerait lieu à une menace d’amende, fut-il averti 50. Son avocat fit
appel de la décision mais elle fut rejetée. « Musoni représente un
danger d’activités contre les intérêts publics de la République
fédérale », indiqua l’exposé des motifs 51.

Pour la première fois, les autorités allemandes prirent le cas Musoni au


sérieux : selon le Ministère de la Justice de Stuttgart, « il était
déterminant pour cela qu’Ignace M., après sa condamnation à une
peine de prison pour violation de l’interdiction d’activités (NDT :
politiques), n’agisse plus publiquement. Dès lors, il fallait craindre que
l’adjoint, Straton Musoni, ne devienne politiquement actif » 52.

Déjà en novembre 2008, le parquet fédéral avait entamé de nouvelles


enquêtes contre Murwanashyaka et Musoni. Brigitte Musoni exigea la
séparation. Musoni dut déménager hors du domicile commun, la

48Conversation téléphonique entre Straton Musoni et un interlocuteur rwandais établi


en Allemagne, 12 juillet 2009
49Déposition devant la Cour de Stuttgart, 5 août 2013
50Notification administrative de l'arrondissement d'Esslingen, 22 octobre 2009
51Lettre du gouvernement de Bade-Württemberg, 25 juin 2010
52Déclaration du ministère de la justice du Bade-Württemberg du 21 décembre 2009

41
mesure de tolérance l’autorisant à séjourner en Allemagne fut
réexaminée. A la fin septembre 2009, il reçut une lettre de
l’administration d’Esslingen lui annonçant que la procédure
d’expulsion le concernant était suspendue jusqu’en mars 2010. Mais la
mesure de tolérance concernant son séjour limita son périmètre de
mouvement au seul land de Baden-Württemberg, « pour empêcher une
disparition » 53. Et il ne fut plus autorisé à exercer un emploi de manière
autonome. Auparavant, il avait fait l’objet d’une décision de justice le
privant d’allocation chômage, d’assurance sociale et de pension, tant
qu’il lui serait reproché de participer à la direction d’une organisation
terroriste, raconta-t-il, désespéré 54.

Le 17 novembre 2009, vers six heures du matin, des fonctionnaires du


Bundeskriminalamt vinrent arrêter le Rwandais sympa. Musoni fut
emmené, menottes aux poignets, hors du petit appartement de
Nürtingen, où il demeurait depuis la séparation avec son épouse, au
même moment que Murwanashyaka subissait un sort identique à
Karlsruhe. La communauté de Neuffen sembla profondément choquée.
Lors d’une visite sur les lieux, cinq mois plus tard, personne ne voulut
parler de l’affaire.

Devant le tribunal, Musoni conserva longtemps le silence. Cela dura


pendant deux ans après l’ouverture du procès avant qu’il ne commence
à raconter son histoire depuis le banc des accusés à Stuttgart. A la fin,
expliqua-t-il à la fin son procès, « j’ai essayé de réfléchir dans ma cellule,
d’ailleurs petite, de 7,5 mètres carrés. Et j’ai passé en revue de façon
critique mon comportement passé, pour repérer un comportement
criminel de ma part. Mais je n’ai rien trouvé » 55.

53Notification administrative de l'arrondissement d'Esslingen, 21 septembre 2009


54Conversation téléphonique entre Straton Musoni et Callixte Mbarushimana, 20 août
2009
55Mot de la fin de Straton Musoni devant la Cour de Stuttgart, 14 septembre 2015

42
Chapitre 4
Les combattants de la forêt : visite chez
les FDLR

Kalembe, août 2012 : menace de guerre au cabaret

Une brume épaisse flotte entre les collines, la rosée scintille dans la
lumière du matin sur les feuilles de palmier. De l’église s’élève le chœur
des sœurs. De si bonne heure, la petite ville de Mweso, perchée dans les
hauteurs du Masisi, à l’est du Congo, semble presque pacifique. Seules,
les milliers de tentes d’un camp de déplacés qui s’accrochent à la
colline, témoignent que la guerre règne toujours en cet été 2012 au-
delà de Mweso.

Sur les collines, les soldats rampent hors de leurs bivouacs. Le camp
militaire de Mweso est le dernier bastion de l’armée congolaise, les
FARDC. A seulement quelques kilomètres au nord, commence le
territoire des FDLR. Entre les deux, se vautrent les combattants d’une
milice congolaise qui collabore avec les FDLR. « Vous pouvez venir à
présent, nos soldats sont au courant », nous dit par téléphone le porte-
parole des FDLR, Laforge Fils Bazeye. Il nous a invités à une interview 56.

Le véhicule tout terrain progresse au pas, cahin-caha, sur la piste


crevassée, parsemée de flaques profondes. A quelques kilomètres de
Mweso, une dizaine d’hommes exténués sont assis en rond sous un
arbre au bord de la route. Ils portent des uniformes sales et en loques
de l’armée congolaise. L’un d’eux tire sur un joint. Le cannabis pousse
dans les bois de cette région fertile et procure de plantureux revenus

56Ce chapitre a été rédigé sur base de plusieurs visites aux FDLR au Nord-Kivu, en août
et en octobre 2012.

43
aux FDLR. Les principaux clients sont les militaires de l’armée
congolaise et les nombreux miliciens censés assurer la garde de leurs
villages dans la forêt.

Les hommes déguenillés ne sont pas des militaires gouvernementaux


mais appartiennent à une milice locale, désignée au Kivu sous le nom
collectif de « Maï Maï ». Ils braillent en levant au ciel leurs kalachnikovs.
Des cartouches vides jonchent le sol boueux. Pendant des jours, des
combats ont fait rage à cet endroit. L’armée congolaise a tenté de
remporter une victoire de position mais en vain. « Vous voulez voir nos
amis, les FDLR ? » nous demandent les miliciens avant de nous montrer
la direction du nord. Juste dix kilomètres plus loin, le village de
Kalembe se blottit sur une colline. Ici commence le territoire des FDLR.

Entre les cases de boue séchée, s’écoule avec fracas la rivière Mweso,
qui s’unit plus loin à l’Osso puis se jette au bout de centaines de
kilomètres dans le puissant fleuve Congo. Le long des rives s’alignent
des demeures provisoires, faites de tiges de bambou et de feuilles de
bananier. Jusqu’à il y a deux mois tout juste, des déplacés congolais ont
habité là. Puis, les troupes gouvernementales se sont repliées de
Kalembe vers Mweso ; les FDLR ont avancé et la population civile
congolaise a pris la fuite. A présent, le camp de déplacés et le village
semblent presque morts, seules quelques femmes rwandaises des
FDLR traînent du bois de chauffe sur les collines.

Sur une hauteur, au milieu du village, se dressent derrière une barrière


de sacs de sable blancs, haute de plusieurs mètres, quelques grandes
tentes inclinées dans le vent près d’un générateur électrique
assourdissant. La Mission de l’ONU au Congo (MONUSCO) dispose à ce
moment-là d’une petite base à Kalembe. « Nous observons seulement »,
avoue la commandante sud-africaine de l’ONU en nous montrant les
collines alentour. On peut y voir des tentes. Jadis, s’y trouvaient des
positions de l’armée, aujourd’hui c’est un camp militaire des FDLR. « Ils
nous ont encerclés », explique la Sud-africaine. On dirait que ce n’est pas
l’ONU qui observe les FDLR mais l’inverse. On a le sentiment que les 50
casques bleus sud-africains des Nations Unies ont littéralement la
trouille. Un commandant des FDLR est apparu récemment à la base de
l’ONU, ivre mort, raconte la commandante. Il avait menacé de
massacrer la population si les casques bleus se montraient actifs.

44
A la porte d’entrée du camp de l’ONU se tient un combattant des FDLR
en bottes de caoutchouc. Il se présente comme l’amphitryon et tend une
note : « chaleureuse bienvenue », dit-elle, proprement calligraphiée.
L’envoyé doit nous montrer le chemin vers le quartier général local des
FDLR : le centre de la localité de Kalembe, près de la rivière, entre
l’église et l’école primaire.

Là se trouvent le porte-parole des FDLR, Laforge Fils Bazeye, avec trois


commandants des FDLR au milieu d’une salle nue, assis sur des bancs
de bois en train de boire de la bière dans de grandes bouteilles, bien
qu’il ne soit pas encore midi. Derrière lui, trône sur le mur le poster
jauni de Jésus. Autour du bâtiment en bois sont postés des combattants
armés de kalachnikovs. L’homme, grand de taille, ne porte pas
d’uniforme mais il est en civil, arborant un téléphone satellitaire dans
son holster ainsi qu’un appareil radio. Le porte-parole pour la presse
des FDLR est un civil, officiellement il est « commissaire pour
l’information et la propagande », une sorte de ministre. Les pans de la
chemise rose chiffonnée de Laforge s’enfoncent dans un pantalon de
costume noir. Ses chaussures de cuir bien cirées étincellent. Sur la
boucle de sa ceinture est gravé un revolver.

Laforge nous explique camper exactement à trois jours de marche de


Kalembe, au nord-ouest. Les FDLR y ont installé leur quartier général
provisoire et y ont mis en sécurité leurs femmes et leurs enfants. Au
total, s’y massent plusieurs milliers de personnes. « Notre situation est
catastrophique », se plaint-il.

A ce moment précis, en août 2012, est déjà entamé depuis plus d’un an
à Stuttgart le procès contre les deux chefs des FDLR, Murwanashyaka
et Musoni, accusés des crimes perpétrés par les FDLR au Congo. Le
porte-parole des FDLR prétend qu’ils sont des victimes et non des
meurtriers. Laforge montre des photos : de petits enfants dont les
membres ont été sectionnés à la machette. Des femmes dont l’abdomen
a été tailladé. Selon lui, ces photos ont été prises dans la région de
Walikale, en juin 2012. Depuis des années, les FDLR ont établi leur
quartier général dans ces forêts denses et des milliers de réfugiés
rwandais Hutu ont vécu en leur compagnie. Mais à présent, les milices
congolaises locales se sont mises en marche contre ces troupes
d’occupation. Elles ont chassé les réfugiés Hutu rwandais des camps
vers les forêts, pour se venger de la terreur provoquée pendant des

45
années par les FDLR – et la vengeance se tourne avant tout contre les
femmes et les enfants des combattants rwandais.

Les milices congolaises auraient « massacré jusqu’à des milliers de nos


parents » au cours des derniers mois, raconte Laforge. Il semble
désespéré. « Nous fuyons en permanence dans des directions diverses, et
les milices sont toujours davantage sur nos talons », dit-il, en remettant
dans sa poche les photos horribles de cadavres mutilés. Il ressent à ce
moment-là le souvenir de l’époque 1996-1997, lorsque les réfugiés
hutu rwandais fuirent pendant des mois dans la forêt, pour ne pas
tomber aux mains de l’armée rwandaise.

Les grandes bouteilles de Primus sont vides. Laforge propose une


promenade à travers Kalembe. Accompagné de ses gardes du corps
armés, il marche d’un pas lourd dans ses chaussures de cuir bien cirées
à travers les flaques. « Moi-même, j’en ai eu assez de la vie dans la
brousse après 18 ans » dit-il, saluant un groupe de femmes et d’enfants.
Ceux-ci transportent sur la tête leurs biens de peu de valeur dans un
baluchon avec empressement et même le petit nabot porte un jerrican
d’eau. Laforge leur parle en kinyarwanda, d’autant qu’ils sont des
parents des combattants des FDLR. « Nous leur avons ordonné de fuir
plus au nord », explique le porte-parole. « Ils ne sont plus en sécurité
ici ». Puis, il réfléchit à haute voix à propos de l’issue possible de la lutte
armée et du retour dans la patrie : « cela serait faisable si la dictature au
Rwanda s’ouvrait politiquement et s’il y avait des élections libres, la
démocratie et une opposition politique », dit-il. Et si cela n’arrive pas ?
« Alors, nous devons conquérir Kigali même les armes à la main ».

Kalembe, octobre 2012 : bottes de caoutchouc et misère des


réfugiés

A peine deux mois plus tard, Kalembe ressemble à un village fantôme.


Les combattants FDLR ont disparu. Les miliciens congolais défoncés
ont rejoint l’armée congolaise, juste pour fuir de nouveau six semaines
plus tard, avec des armes et des uniformes neufs. Même les casques
bleus se sont retirés. Seules, les douilles qui jonchent le sable se sont
multipliées.

A quelques kilomètres de Kalembe règne un grand chaos. Un camion de


l’armée congolaise est resté cloué dans la fange. Les soldats ne

46
parviennent pas à l’extraire de la boue, le commandeur beugle autour
d’eux, il est pressé : le camion est plein de munitions pour les troupes
qui combattent au nord de Kalembe. Contre qui ? Le commandant a un
geste de lassitude : « depuis longtemps, nous avons perdu la vision
d’ensemble des choses… ».

Dans le village de Kashuga, peu avant Kalembe, c’est jour de marché.


Les hommes amènent des sacs lourds sur leurs « tshukudus », des
trottinettes géantes en bois : de la farine de maïs, des haricots, des
tubercules de manioc. Des femmes vendent des tomates et des oignons.
D’un camion, des marchands déchargent des sacs de charbon de bois.
A l’arrière-plan, le canon d’un blindé de l’ONU surplombe la scène. Un
militaire sud-africain en gilet pare-balles soupire : « la situation est
confuse plus au nord ». Un convoi de Médecins sans frontières est
revenu de Kalembe. « Nous évacuons, là-haut ça tire », dit une femme
médecin blanche. Qui tire sur qui ? Elle hausse les épaules.

« Plus au nord » campent les FDLR. Le ministre de la propagande des


FDLR, Laforge, nous envoie par SMS d’un téléphone satellite les
coordonnées pour un rendez-vous, à des dizaines de kilomètres au
nord : dans le village de Kivuye. La route grimpe. La boue gicle. Pieds
nus, progressent péniblement en s’enfonçant à chaque pas dans la
fange jusqu’aux chevilles, des femmes et des enfants portant de lourds
baluchons sur la tête, des perles de sueur sur le front. « Nous fuyons déjà
depuis des jours », se plaignent-ils. Après le prochain tournant de la
route, trois jeunes combattants traînent avec leurs kalachnikovs :
« nous sommes des FDLR, nous protégeons nos réfugiés », expliquent-ils
et ils pointent le doigt vers le haut. « Notre chef vous attend dans le camp
de réfugiés ».

Des tirs retentissent dans les collines. Très haut, s’alignent des tentes
de bambou comme une moustache de perles sur le flanc de la colline.
Des bâches de plastique blanc déchirées du Haut Commissariat aux
Réfugiés UNHCR servent de toits. Pendant quatre ans, ce camp a abrité
des Congolais, déplacés de leurs villages par les FDLR. A présent, ils ont
fui plus loin et les FDLR ont logé dans les cases des déplacés leurs
femmes et leurs enfants. Vis-à-vis des travailleurs humanitaires, ils se
sont fait passer pour Congolais. La plupart des membres des FDLR ont
des documents d’identité congolais.

47
Le porte-parole Laforge Fils Bazeye s’est installé dans la grande tente
de la direction du camp. Cette fois, il porte un costume de jogging et des
bottes de caoutchouc, et sur la tête un chapeau de safari contre la pluie.
A nouveau, il siffle de la bière dans de grandes bouteilles. Malgré les
salves des mitrailleuses toutes proches, il dégage une impression de
calme. « Là haut, un groupe local hutu est en train de combattre
l’armée », explique-t-il et sourit : « quel que soit le vainqueur, il ne nous
attaquera pas ».

Laforge nous présente Angelo Muhire, qui porte également un costume


de jogging et un vêtement de pluie. Selon lui, c’est le président des
réfugiés rwandais Hutu au Congo. D’un sac plastique, Muhire extrait
des documents : des rapports manuscrits et des lettres aux
organisations humanitaires internationales, avec des requêtes d’aide
aux réfugiés rwandais Hutu. Laforge a rédigé les lettres sur un petit
ordinateur portable et les a envoyées dans le monde entier à partir de
son smartphone. En vain. Les organisations humanitaires ont des
scrupules à distribuer leur aide aux réfugiés rwandais sous la coupe
des FDLR. Cela ne ferait que renforcer le pouvoir de la milice. « Nos
réfugiés sont en fuite depuis quinze ans dans les forêts », explique
Muhire. La première urgence, ce sont les enfants et les femmes
enceintes épuisés. Muhire montre une liste, qu’un infirmier a dressée à
son intention : blessures à la machette infectées, diarrhée, problèmes
de vision provoqués par la carence de vitamines durant une longue
période, gastrites causées par le stress, malaria. Sur une deuxième liste,
figurent les médicaments prescrits. « Si nous ne recevons pas bientôt de
l’aide, beaucoup de nos réfugiés vont mourir », dit-il

A nouveau, retentissent des salves de mitrailleuses sur les collines


environnantes, plus près et plus longtemps. Muhire et Laforge
discutent rapidement en kinyarwanda. Puis, tous deux décident
d’entamer la retraite. Laforge dit au revoir, les combattants saluent.
« Transmettez nos salutations à Ignace au tribunal ! Nous lui sommes
toujours fidèles », dit Laforge et sur ce, il se met en marche.

Juste quelques centaines de mètres plus loin sur le chemin du retour, le


véhicule tout terrain reste englué dans la boue. Un vieil homme vient
en courant. Le Congolais se présente comme l’ancien chef du camp de
déplacés réquisitionné par les FDLR. « Ces Rwandais nous utilisent
comme boucliers humains », se plaint-il, tout en nous aidant avec force
grognements à pousser la voiture hors de la fange. Il nous tend à la

48
dérobée son numéro de téléphone portable. Quelques jours plus tard,
il nous téléphone pour nous confier que les FDLR ont décampé avec les
réfugiés. « En partant, ils nous ont encore piqué nos jerricans d’eau, nos
ustensiles de cuisine et nos derniers vivres », souffle-t-il. En bruit de fond,
retentissent encore des salves de fusil.

Kishishe, octobre 2012 : fusils d’assaut dans la cour de


l’école

« Guten Tag ! », nous dit le commandant des FDLR en allemand avant


de jeter rapidement un coup d’œil à sa montre. « Oh, nous sommes tous
quinze minutes à l’avance – c’est ce que j’appelle la ponctualité
allemande », poursuit-il en français, avec un large sourire. Il est 10 h 15,
ce lundi matin d’octobre 2012, quand le lieutenant-colonel Stany arrive
dans le petit village de Kishishe après une marche de trois heures. Dans
son sillage, suivent trente-six gardes du corps armés et le lieutenant-
colonel Blaise, responsable des relations avec la population congolaise.
Stany, dont le vrai nom est Ezéchiel Gakwerere, était et demeure le
commandant adjoint des FDLR pour le Nord-Kivu.

Les habitants regardent avec crainte mais curiosité, depuis les portes
de leurs cases de terre, la colonne en uniforme de Stany qui marche à
travers Kishishe au pas cadencé. Un vieil homme osseux, portant un T-
shirt sale et en sandales, sort de sa maison et accueille les
commandants sur la place du village. Blaise le salue d’une poignée de
mains, ils échangent quelques mots. Puis, sur ordre de Blaise, le
président de la commune décampe.

Les combattants des FDLR prennent position avec leurs kalachnikovs


et leurs lance-roquettes et barrent les rues. Autour de la place du
village poussiéreuse se dresse une église de pierre au toit de planches,
un centre communal en boue séchée avec un toit de paille ainsi que des
boutiques en planches, dans lesquelles on vend des allumettes, du
produit de lessive, du savon et de la bière Primus. A côté se trouve une
école primaire avec trois salles de classe aux murs de planches laquées
de couleur noire et au toit de tôle, sur lesquels jouent des rayons de
soleil. Dans la cour de l’école entre les salles de classe et l’église flotte
sur un mât le drapeau congolais, sale et effiloché ; le bleu clair a tourné
au gris.

49
La cloche de l’école sonne. Des centaines d’enfants en uniformes bleus
et blancs jaillissent dans la cour. Curieux, ils s’approchent des
occupants armés, quelques-uns chuchotent et rient sous cape. Stany
fait un signe de la main à son garde du corps personnel. Le combattant,
arborant des ceintures de cartouches sur les épaules, se tourne vers les
enfants et vise avec sa mitrailleuse la cour à la hauteur de leur tête. En
braillant, les écoliers se dispersent.

L’administrateur communal qui arbore une barbe blanche de trois


jours, revient rapidement. Il apporte une clé et ouvre la porte de la
mairie : elle abrite une salle d’attente avec des bancs et une table, à côté
derrière une porte fermée se trouve le minuscule bureau du vieillard.
En grommelant un « merci », Stany et Blaise entrent dans la mairie et
prennent place sur les bancs. Un poster d’une campagne contre les
violences sexuelles pend au mur. « Vivez en paix au Congo », est-il écrit
au dessous. Blaise fait un signe de la tête à l’adresse du vieillard.
L’administrateur communal congolais le remercie à voix basse puis
quitte le bâtiment en marchant à reculons, le dos courbé, en signe de
respect. Ici, ce n’est pas lui qui a voix au chapitre mais le lieutenant-
colonel rwandais Stany.

Après que les FDLR ont donné leur assentiment à cette rencontre après
de longues tergiversations, le lieutenant-colonel Stany a communiqué
les coordonnées du lieu de rendez-vous par écrit : il fallait que ce soit
un lieu public, où aucun ennemi ne puisse tendre d’embuscade ou le
bombarder : un endroit qui soit assez loin de sa position afin qu’il ne
puisse pas la trahir avec exactitude mais assez proche pour s’y rendre
et en revenir le même jour. Deux fois déjà, il a reporté le rendez-vous
pour « des raisons de sécurité »., la troisième, « à cause de devoirs
religieux » : le dimanche, il faut prier. La dernière proposition de
rendez-vous, était en ces termes : « nous devons nous voir lundi, sinon ce
sera trop tard. A partir de mardi, je serai en opérations militaires ».

Derrière le village de Kishishe, commence le parc national des Virunga,


un vaste paysage de savane inhabité entre de massifs volcans en
activité. A seulement dix kilomètres de Kishishe, des officiers de
l’armée gouvernementale congolaise, les FARDC, se sont installés sous
un manguier dans le village de Kibirizi pour déjeuner : au menu, un
ragoût de chèvre et des bananes plantain. « Pour aller chez les FDLR?
Par là », ont-ils expliqué en indiquant une route étroite et boueuse, la
direction de Kishishe.

50
En ce moment, l’unité de commandos de reconnaissance de Stany,
CRAP, forte de cent cinquante hommes campe dans le Parc national des
Virunga, sur les flancs du Nyamulagira, bien au-dessus de la cime des
arbres, explique-t-il. De là, on peut voir jusqu’au Rwanda, à une journée
de marche. Le « Commando de recherche et d’action en profondeur »
(CRAP) est chez les FDLR, comme naguère chez les FAR, l’armée hutu
du Rwanda, le terme qui désigne les unités de reconnaissance militaire
envoyées derrière les lignes ennemies. Elles comprennent des jeunes
combattants endurcis capables pendant des semaines de se faufiler
dans les sous-bois, dans la brousse, ne pouvant compter que sur eux-
mêmes, sans approvisionnement ni renfort. Le risque de perdre la vie
lors de ces opérations secrètes est élevé. Les unités CRAP de Stany sont
considérées parmi les meilleures.

Le lieutenant-colonel Stany, né en 1966, est un homme grand et


vigoureux. Il apparait avec des lunettes de métal sur le nez, un pistolet
dans son holster et chaussé des typiques bottes de caoutchouc – sous
son bras cependant, il serre un porte-documents en cuir, dans la poche
sur sa poitrine est fiché un stylo-bille, et autour de son cou et de ses
poignets sont enroulés des chapelets de perles blanches avec des croix
dorées. Il donne plutôt l’impression d’un professeur de religion en
uniforme.

Dans la salle d’attente du bureau de la mairie de Kishishe, Stany pose le


porte-documents sur la table et en sort un agenda à la couverture de
cuir. Sur la tranche, on lit : « 2008 ». Il l’ouvre. A la page du 15 octobre
2012, devant la marque de 10 heures, figure cette inscription
manuscrite, bien propre : « interview avec journaliste allemande ».
Dessous, sont notés soigneusement quelques points de discussion.

Stany regarde son agenda et sourit, amical et espiègle. « Guten Tag,


Fräulein », répète-t-il dans la langue de Goethe. Cette salutation lui a été
apprise sur le chemin par le chef suprême de la branche militaire des
FDLR, Mudacumura, explique-t-il : « notre organisation a une relation
intime à la langue allemande ». Mudacumura s’exprime dans un
allemand passable, il a tout de même terminé en Allemagne une
formation militaire. « Et notre président Ignace était même professeur
en Allemagne ». On se sent profondément lié à l’Allemagne chez les
FDLR, souligne-t-il. Puis, il coche dans l’agenda le premier point de la
discussion : « salutation ».

51
Stany ne veut pas révéler son vrai nom, Ezéchiel Gakwerere. Son
pseudo est un nom de sécurité destiné à le protéger ainsi que ses
proches, explique-t-il. Enfin, il se trouve au Congo, en tant que
« réfugié ». Il s’est choisi le nom de Stany, comme abréviation de
Stanislas, « car je suis un bon chrétien et je préfère les noms bibliques ».

Pendant que le lieutenant-colonel raconte sa vie, il prend de plus en


plus souvent des gorgées de son fanta. En tant que bon soldat des FDLR,
il ne boit pas d’alcool, explique-t-il. Il condense en deux phrases la
période de quatre ans de la guerre civile du Rwanda de 1990 à 1994 et
du génocide de 1994, mais son bégaiement devient plus accentué.
« Quand la guerre contre le FPR a commencé, j’ai occupé le rang de
lieutenant. Puis nous avons quitté le pays en juillet 1994 et jusqu’à ce jour,
je suis avec les FDLR ». Il n’en dit pas plus 57. Des officiers des FDLR
n’ont-ils pas pris part aux massacres ? Pour Stany, cette accusation
émane d’une « stratégie de propagande de guerre ». « Le Rwanda nous
diabolise et nous appelle génocidaires, terroristes et hommes sans
morale. Quand ils veulent te terroriser, ils te mettent sur une liste ».

Le lieutenant-colonel des FDLR préfère s’épancher en long et en large


sur le bon vieux temps passé à l’école rwandaise de sous-officiers
(ESO), où il rencontra pour la première Mudamucura en 1987, « alors
que ce dernier venait de rentrer d’Allemagne ». Puis, il saute à l’époque
de la misère subie par les réfugiés au Zaïre, à partir de 1994. Il décrit
comment lui-même et sa famille ont élu domicile dans la ville de
Bukavu, et plus tard dans le camp de Tingi-Tingi, dans la forêt, de même
que Mudamucura et le porte-parole des FDLR, Laforge. L’armée
rwandaise du FPR les poursuivait « pour massacrer les réfugiés ». Il
s’ensuivit une odyssée à travers la forêt jusqu’à Brazzaville, 2000 km à
l’ouest. « Des 180 000 réfugiés qui se trouvaient à Tingi-Tingi, seulement
10 000 sont parvenus à Brazzaville », dit-il. « Nous devions nous armer
en chemin, pour défendre nos familles car on nous chassait comme des
animaux ».

Stany a continué à combattre au Congo sous le commandement de


Mudamucura et a ainsi participé à la réunion officielle de fondation des
FDLR du 1er mai 2000 à Lubumbashi. Là, il a fait connaissance de celui
qui allait devenir par la suite président des FDLR, Ignace

57A propos du rôle de Stany dans le génocide, voir chapitre 10, p.146-149

52
Murwanashyaka. « En tant que président des FDLR, il est aussi le
commandant en chef des FOCA, car dans l’armée, les FDLR sont placées
sous les ordres des dirigeants politiques - c’est ça la démocratie,
mademoiselle ! », explique Stany.

Soudain, les gardes du corps postés devant la case deviennent nerveux.


On arme les fusils. Stany et Blaise se lèvent d’un bond et regardent par
la porte. Un groupe de soldats gouvernementaux congolais a encerclé
la hutte et cerné les gardes du corps des FDLR. Des deux côtés, on se
met en joue, indécis. Stany sort de la case et demande à la cantonade :
« Eh bien qu’est-ce qui se passe ici ? ». Le grand et vigoureux Stany porte
aussi un uniforme de l’armée congolaise, de même que le lieutenant-
colonel Blaise et ses gardes du corps. Quelques-uns parmi les
combattants hutus rwandais arborent même à l’épaule le drapeau
congolais bleu clair. Tout le monde porte le même uniforme, une
confusion terrible.

Un capitaine de l’armée congolaise arrive en courant, un petit gars


décharné. Il salue Stany et claque les talons. « Bonjour, mon colonel, vous
êtes en état d’arrestation », dit-il. Stany commence à rigoler et lève
l’index, presque comme un professeur qui admoneste un élève mal
élevé. « Vous Congolais, vous êtes vraiment amusants », répond-t-il.
« Prends ta radio et interroge tes supérieurs ». Le capitaine congolais,
décontenancé, le regarde et recule, pour appeler par radio sa
hiérarchie. Des craquements jaillissent et un vacarme envahit les
ondes. Quelques minutes plus tard, il revient en vitesse, visiblement
réprimandé. « Excusez-moi, mon colonel, il y a eu une confusion de notre
côté. Vous pouvez continuer », dit-il, saluant de nouveau et claquant les
talons de nouveau, se tourne et se retire avec ses hommes.

Stany le suit du regard en haussant les épaules. « Ces soldats ont effrayé
tout le village. Elle n’est simplement pas organisée, cette armée »,
critique-t-il. En prenant place à nouveau dans la case, il poursuit : « vous
voyez, nos relations actuelles ne sont pas simples à décrire, je dirais que
ce n’est ni chaud ni froid mais quelque chose entre les deux. Notre objectif
n’a jamais été de nous battre pour le Congo mais de protéger nos réfugiés
du régime de Kagame ».

Puis il vide d’un coup sa dose de fanta et sourit poliment. « Vous savez
quoi ? », demande-t-il tout à coup. « L’arrestation de notre chef en
Allemagne a été une action de la Communauté internationale et de la

53
presse ! » Il jure et élève la voix. « Qu’a fait pratiquement
Murwanashyaka toutes ces années ? Jusqu’à ce jour, les preuves de sa
culpabilité font défaut – mais il sera libéré. » Il répète : « Il sera libéré ! »

Pendant que Stany met le paquet pour défendre son président, à 6000
km de là dans la salle du tribunal de Stuttgart, Anneke van Woudenberg
témoigne. L’experte Congo de l’organisation des droits de l’homme
Human Rights Watch rapporte à ce moment-là en détail au cours du
procès contre Murwanashyaka et Musoni le contenu des lettres de
menace à la population estampillées par le FDLR, les viols
systématiques et la terreur.

Pour Stany, dans la forêt de l’est du Congo, comme quelques mois


auparavant pour son porte-parole, Laforge, les FDLR sont de véritables
victimes. « Les media et la Communauté internationale nous diabolisent,
mais nous sommes des hommes et non des animaux. Nous sommes aussi
des Rwandais comme tous les autres. » Puis, il lève à nouveau son index
tel un professeur : « mais notre combat ne dépend pas d’Ignace. Même
s’il ne peut plus agir, d’innombrables combattants poursuivent le
combat ». Après 18 ans dans la forêt congolaise, la vie est dure,
concède-t-il. Les officiers comme lui deviennent vieux : « beaucoup se
sont décidés à mourir plutôt dans leur patrie ».

Son visage est à nouveau éclairé par son sourire espiègle, comme s’il
mijotait quelque chose. Le sourire s’élargit. Il recherche des
« parrains » pour mener des agressions contre le Rwanda, dit-il en
conclusion. Les munitions sont rares mais on dispose de suffisamment
de force de combat et de jeunes recrues provenant des rangs mêmes
des réfugiés. On va bientôt « renverser le régime du despote Kagame ! »
La situation confuse à l’est du Congo ouvre une « fenêtre de
possibilités ». Tel est le message qu’il veut annoncer au monde.

Stany regarde sa montre, c’est le signal du départ. En sortant de la case,


alors que ses gardes du corps se préparerpréparent à partir, il sort son
smartphone de la poche de son pantalon. « quand j’aurais l’accès à
internet, j’apprendrai l’allemand de temps en temps », dit-il et il nous
salue en allemand d’un « auf wiedersehen, Fräulein » (au revoir,
mademoiselle). Puis il repart au pas cadencé avec ses trente-six gardes
du corps. Six semaines plus tard, les unités des CRAP de Stany
envahissent carrément le Rwanda au cours d’une opération-suicide.

54
Gisenyi, novembre 2012 : la dernière attaque

« Notre commandant a dit que nous allons attaquer le Rwanda », nous


dit le petit homme exténué. Il git dans des draps bleu ciel dans un
hôpital de la ville rwandaise de Gisenyi. Sa jambe est recouverte d’un
plâtre jusqu’à la cuisse. Il semble apathique au moment où entrent et le
saluent deux soldats de la Rwanda Defence Force (RDF), l'armée du
Rwanda. Ils demandent des nouvelles de sa santé. Le lieutenant des
FDLR, âgé de 38 ans, fixe le vide en silence pendant plusieurs minutes.
« Il est ici ! », les deux officiers rwandais présentent leur prisonnier de
guerre comme un trophée.

A l’est du Congo, règne à ce moment-là une guerre intense. Les rebelles


du M23 (Mouvement du 23 mars) dirigés par les généraux congolais
tutsi renégats ont capturé le 20 novembre la capitale de la province du
Nord Kivu, Goma, et mis en déroute de manière spectaculaire l’armée
congolaise. Le conseil de sécurité des Nations Unies a accusé le
gouvernement rwandais de soutenir le M23. Le président rwandais
Paul Kagame a été décrié comme l’agresseur. En attendant, les unités
de commando des FDLR de Stany se sont faufilées au nord de la ville
d’un million d’habitants à travers le parc national des Virunga, vers la
frontière rwandaise. Le 26 novembre 2012, peu avant l’aube à 4 h 30,
ils ont attaqué les positions de l’armée rwandaise dans les montagnes.
Un lieutenant des FDLR a été touché d’une balle au tibia et gît sur le sol,
blessé. Ses camarades l’ont abandonné ainsi que deux cadavres et sont
repartis en courant vers le Congo.

Ainsi, s’est achevé le grand projet de Stany de renverser Kagame, et le


lieutenant des FDLR blessé a atterri à l’hôpital de Gisenyi. Les officiers
de la RDF veulent à présent tout savoir exactement. « Qui était le
commandant ? », demande le major de la RDF. Le lieutenant répond :
« le colonel Gakwerere alias Stany ». Sa bouche est sèche, ses lèvres sont
gercées. « Nous avons été envoyés au Rwanda mais il n’y avait pas de plan
de retraite », dit-il. Sa lèvre inférieure tremble. Il raconte comment un
de ses camarades durant l’entretien de recrutement avait posé la
question de la possibilité d’une retraite. « Il a été aussitôt fusillé devant
nos yeux. »

Le lieutenant des FDLR décrit l’attaque comme une « opération-


suicide ». Il a raison : sur le chemin du retour du Rwanda, les
combattants hutu sont tombés dans le piège. Derrière la frontière, un
55
commando du M23 les attendait. Le combat a duré des heures. Le
commandant des opérations de Stany, le capitaine Belmondo, a été
touché mortellement ; et le M23 a capturé tout le monde.

Quand il a été interrogé par texto sur l’échec de l’opération, le


lieutenant-colonel Stany est resté évasif. Les détails du lieutenant FDLR
blessé « proviennent de sa fantaisie, », affirme-t-il : « un soldat d’un tel
rang inférieur ne peut pas connaître tous ces détails ». Dans l’hôpital
militaire rwandais, le blessé a raconté que son unité avait acheté son
équipement à l’armée congolaise : trois mitrailleuses, des fusils
d’assaut pour chaque combattant ainsi que des lance-roquettes et des
roquettes. Le major Ruhinga des CRAP se serait occupé de cela dans la
localité de Tongo à travers ses « contacts personnels ».

Le jour suivant, le gouvernement rwandais a annoncé une seconde


attaque. Cette fois, il s’est agi d’une attaque par surprise des FDLR de la
station à l’entrée de la portion rwandaise du Parc des Virunga, à Kinigi,
au-dessus de Ruhengeri. Selon des sources officielles rwandaises, ils
ont tué un gardien du parc et en ont blessé un autre. Il y a eu d’autres
accrochages, avec des morts et des blessés. Les FDLR voulaient
perturber le commerce lucratif du tourisme des gorilles, source
importante de revenus de l’Etat rwandais. Mais ces attaques ont été
vaines.

56
Chapitre 5
La structure des FDLR : un Etat en exil
organisé de façon rationnelle

Les organes de direction et leurs acteurs : ordre et


hiérarchie

De l’extérieur, cela ressemble à un cahier d’écolier quelque peu délavé


et déchiré. Sur les pages intérieures à carreaux, sont soigneusement
calligraphiés, les soixante-quatorze paragraphes du règlement d'ordre
intérieur des FDLR. Le président Murwanashyaka l’a signé de sa propre
main, le 24 mai 2005 lors d’un voyage au Congo, au quartier général
des FDLR à Masisi et le document a été ensuite ratifié en janvier 2006
lors d’un congrès des FDLR. Les soixante-quatorze paragraphes
ébauchent les institutions d’un ordre étatique, qui doit être mis en
place dans la patrie, après la conquête du Rwanda. Les FDLR y ont
intégré un exécutif, un parlement, un système judiciaire, un système
économique et financier, une administration publique et une armée. Un
ancien commissaire aux affaires juridiques et représentant des FDLR,
qui a participé à la confection de ce document, explique devant le
tribunal : « selon les statuts, les organes des FDLR travaillent à
l’intérieur et à l’extérieur du pays. Jusqu’à présent, ces organes ne se
trouvent qu’à l’extérieur du pays. Le secteur, la préfecture, la cellule et
les communes étaient des instances administratives au Rwanda ; même
si elles figurent dans les statuts, les structures elles-mêmes n’existent
pas, car les FDLR se trouvent hors du pays ». L’objectif est « le retour au
Rwanda, notre pays » 58.

58Déposition devant la Cour de Stuttgart, 21 octobre 2013

57
Comme aucun autre groupe rebelle au Congo, mais reflétant
typiquement la lourde administration étatique rwandaise, les FDLR ont
entretenu leur bureaucratie dans les moindres détails – aussi bien dans
les forêts du Congo que dans le petit appartement de Murwanashyaka,
à Mannheim. Les fonctionnaires de police qui l'ont perquisitionné
durant son arrestation ont trouvé d’innombrables documents classés.
Il a même encore conservé le billet d’avion du vol de l’ONU, qui l’avait
transporté en 2005 de Bukavu à Kinshasa, ainsi que le reçu d’une
facture de 81,80 euros pour l’achat d’un radio-émetteur Motorola.
Murwanashyaka avait même stocké ses conversations par texto dans
une banque de données digitale – elles se sont d’ailleurs avérées de
précieuses preuves devant le tribunal.

Les FDLR se décrivent comme une organisation « politico-militaire » 59.


Leur structure repose sur deux piliers : l’un, militaire et l’autre, civil. Le
pilier militaire est l’armée qui porte le nom de « Forces combattantes
Abacunguzi » (FOCA). L'objectif premier des FOCA est de « réconquérir
par tous voies et moyens le Rwanda » 60. A sa tête se trouve le haut
commandement avec son État-major. La direction civile comprend un
comité exécutif auquel appartiennent le Président, ses deux adjoints
ainsi que le secrétaire exécutif et ses adjoints. Sous la responsabilité de
cet organe, se trouve le cabinet de dix commissaires aux compétences
de ministres, ayant chacun son portefeuille individuel : finances,
affaires juridiques et sociales, politique et extérieur, information et
propagande, défense ainsi que questions de genre.

L’organe central de décision des FDLR est le Comité Directeur (CD),


comprenant 32 membres, pour moitié des représentants de l’aile
politique et pour moitié des représentants de l’aile militaire. L’équilibre
des pouvoirs entre civils et militaires est une constante fondamentale
de l’organisation. Ce qui explique pourquoi aucune des deux ailes ne
peut prendre des décisions de façon indépendante.

La tâche du Comité Directeur est de décider des lignes centrales de la


stratégie des FDLR : guerre ou paix, attaque ou défense, isolement
politique ou collaboration avec des partenaires, dialogue ou non avec
les gouvernements ou les organisations régionales.

59Selon leur site internet www.fdlr.org (jusqu'en 2009)


60Statuts des FOCA, §6a

58
Le CD ne peut se réunir au complet que rarement. Autrement, c’est en
fait Murwanashyaka en tant que président qui décide avec les deux
vice-présidents, le secrétaire exécutif ainsi que le chef des forces
armées. Le Comité Directeur, selon la constitution, élit tous les cinq ans
le leadership suprême, à la tête duquel on trouve le président, ses deux
adjoints ainsi que le secrétaire exécutif. Ils représentent à l’extérieur
l’ensemble des FDLR – y compris leur bras armé. En 2005, une « loi
électorale » a fixé les conditions de déroulement du scrutin.

Le président des FDLR, Murwanashyaka, ne peut pas toujours voyager


au Congo pour les élections ou les réunions. Les décisions sont donc
communiquées par e-mail ou par SMS ou encore discutées au
téléphone. Il y a des débats sur la vie quotidienne des FDLR aussi bien
que sur la mise en œuvre des décisions 61.

Un aperçu de la manière dont l’Etat FDLR est organisé à l’intérieur du


Congo a été donné en 2011, lors de la désertion d’un comptable du
quartier général politique. Au lieu d’une arme, il porte des cahiers bleus
complètement remplis. Ils contiennent des pages de tableaux avec des
listes, tracés très proprement avec un stylo bille et une règle ; des
meubles comme des tables, des chaises et des lits, du matériel de
bureau comme des stylos, des cahiers, des cachets et des agrafes, des
listes de dépenses et de revenus - une comptabilité professionnelle. Le
comptable a tout catalogué, signature de reçus par les bénéficiaires,
recouvrement d’intérêt pour des emprunts en espèces, explique-t-il.
Plus tard, la comptabilité a été transcrite en données « word » ou
« excel », que l’on peut échanger dans le monde entier par e-mail. 62

Un autre ancien administrateur se rappelle comment il a dû pendant


des mois transférer tous les tableaux et les listes des livres comptables
sur ordinateur – y compris des listes de combattants, les numéros de
série de leurs armes et le nombre de cartouches remises63. Une
comptabilité relative à chaque membre des FDLR est ainsi effectuée.

« Umucunguzii » est le terme employé par les FDLR pour désigner un


membre, traduit par « libérateur » ou « rédempteur ». Ce qualificatif

61Déposition devant la Cour de Stuttgart, 16 novembre 2011


62Entretien à Goma, 2012
63Entretien à Mutobo, 2015

59
s’applique selon le règlement à « quiconque prône l’idéologie des FDLR
et défend ses objectifs » 64. Le pluriel de ce terme est « abacungunzi ». Il
désigne tous les membres des FDLR, tant civils que militaires. En
découle l’acronyme FOCA pour les forces armées des FDLR, les « Forces
combattantes abacunguzi », « forces armées des libérateurs » ou
« rédempteurs combattants ». Un membre des FDLR n’a pas le droit
d’appartenir à d’autres organisations rwandaises, il doit se consacrer
exclusivement aux FDLR. Parmi les qualités d’un umucunguzi figurent
l’amour de la patrie, la loyauté, la solidarité et le sentiment
d’appartenance au groupe, le respect réciproque ainsi que la tolérance,
le sens de la responsabilité et aussi la discrétion 65.

L’admission au sein des FDLR constitue l’engagement dans une


mission. A la fin, il faut prêter serment : « Moi (nom complet), au nom
de Dieu tout puissant, je jure de remplir mes devoirs
consciencieusement ainsi que de servir fidèlement les FDLR en accord
avec les statuts, les règlements et les intérêts du peuple rwandais ».
Murwanashyaka a reçu le serment des candidats dans la forêt
congolaise au téléphone depuis l’Allemagne en tant que président des
FDLR66. Après quoi, ils obtiennent une carte d’identité officielle des
FDLR. Une carte d’identité de carton rigide imprimée, protégeant de
l’humidité par du ruban adhésif le numéro de membre, le tampon et la
signature du chef de secteur responsable, ou bien du commandant de
secteur chez les militaires. Musoni a expliqué devant le tribunal
comment il imprimait des marques dans les tampons afin de les rendre
infalsifiables 67.

Chaque membre a droit à un nom de code 68. L’accession aux FDLR est
l’entrée dans une nouvelle vie. Dans aucune autre milice de la région,
on ne trouve des noms de code aussi typiques. Ils expriment souvent
une attitude : sur la liste des officiers des FDLR, on trouve un
« archevêque », un « Staline » et un « Mao », ainsi qu’un « Romel », ainsi
dénommé par allusion au stratège allemand de l’Afrika Korps, Erwin
Rommel, originaire de Stuttgart.

64Règlement d'Ordre Intérieur des FDLR, §9


65Réglement d'Ordre Intérieur des FDLR, §10
66Règlement d'Ordre Intérieur de FDLR, §18
67Déposition devant la Cour de Stuttgart, 9 septembre 2013
68Règlement d'Ordre Intérieur de FDLR, §13

60
Beaucoup de commandants changent sans cesse leur nom de code :
« Omega » a été jadis connu en tant qu’ « Israël ». Le colonel « Bora »
s’appelle aujourd’hui « Hamada », le vice-président « Byiringiro » s’est
appelé autrefois « Rumuli » ou aussi « Gaston ». Le changement de
noms de guerre vise expressément à semer la confusion chez
l’adversaire et rend difficile l’identification judiciaire d’un individu.

Les FDLR utilisent les noms de code et les formules de salutation


comme dans une société secrète, ce qui a permis à leurs représentants
de se reconnaître dans le monde entier. Chaque dépêche de
Murwanashyaka se termine par les initiales THT, l’abréviation de twese
hamwe tuzatsinda (traduction : ensemble nous vaincrons), un vieux
mot d’ordre des milices génocidaires au Rwanda. Une caractéristique
de la communication interne des FDLR est son « comportement
conspiratif organisé dans un objectif de confidentialité », a établi le
tribunal de Stuttgart69.

Les abacugunzi sont aussi bien les combattants armés que tous les
réfugiés rwandais hutus, puisque les FDLR se considèrent comme leur
force de protection. Bien que l’appartenance aux FDLR ne soit pas
automatique, tous les réfugiés rwandais de l’est du Congo sont
considérés comme membres des FDLR y compris chaque femme et
chaque enfant de combattant. Pour pouvoir apparaître à l’extérieur
comme gouvernement en exil, les FDLR ont besoin de citoyens qui lui
obéissent et pour qui elles s’affirment comme leurs représentantes.

Jusqu’à ce jour, les FDLR revendiquent dans leurs communiqués de


presse des chiffres les plus élevés possible de réfugiés hutus rwandais
au Congo, au moins 245 000 70. Cela est censé constituer la preuve de
leur poids politique. Comme les Nations unies, le gouvernement
congolais et les observateurs internationaux produisent tous des
chiffres bien inférieurs de réfugiés rwandais au Congo, le Haut
commissariat aux réfugiés de l’ONU (HCR) a commencé
l’enregistrement biométrique pour clore cette guerre des chiffres. Mais
les FDLR rejettent cet exercice.

69Jugement oral, 28 septembre 2015


70Communiqué de prese, 12 août 2014

61
Les membres des FDLR sont, d’après leur propre compréhension, des
élus au sens biblique du terme. Des participants d’un projet utopique.
En tant que sauveurs, les FDLR veulent sortir les Hutus rwandais de la
misère pour les conduire vers un futur resplendissant. Cela rappelle
une secte religieuse mais aussi la forme d’organisation communiste.
Beaucoup de membres des FDLR se situent à proximité de la pensée
socialiste : en effet, dans leur imagerie les Hutus constituent la majorité
opprimée par les « seigneurs féodaux » tutsis au Rwanda. Sur le site
internet du Parti communiste du Rwanda, qui est proche des FDLR,
celles-ci sont mises en scène comme une organisation de lutte contre
un régime d’apartheid 71. Murwanashyaka se compare même dans une
conversation téléphonique avec Nelson Mandela 72. Le 1er mai, fête du
travail compte parmi les jours fériés officiels des FDLR. Ce même jour
est aussi celui de la fondation officielle des FDLR en 2000.

Pour l’administration de ses citoyens et citoyennes, les FDLR


reprennent à leur compte les divisions administratives du Rwanda au
temps du génocide, qui ont continué à exister après 1994 dans les
camps de réfugiés au Congo. Il existe des organes FDLR au niveau de la
cellule, du secteur/district, de la commune et de la préfecture. Chaque
organe doit faire rapport régulièrement à la direction politique et
organiser les rassemblements. Il compte respectivement un président,
un vice-président, un trésorier et un secrétaire ainsi que des
conseillers. Cela vaut aussi pour les comités au niveau national. Les
FDLR ont déployé ces divisions administratives dans le monde entier –
il y a huit « comités de résistance régionaux », respectivement au
Canada, aux Etats-Unis, en Scandinavie, en Europe de l’Est, en Afrique
de l’Ouest, en Afrique centrale et en Afrique australe, y compris en
Australie où quelques dirigeants se présentent comme les
ambassadeurs des FDLR.

Pour le Rwanda, la patrie, a été fondé un « comité national de


résistance », basé au quartier général des FDLR dans l’est du Congo et
dirigé par le deuxième vice-président. Il administre les citoyens
rwandais de l’Etat FDLR ainsi que les réfugiés hutus rwandais qui, de
leur côté, peuvent prêter main forte aux combattants au sein de la
« résistance civile » paramilitaire. Dans l’administration, il y a

71« FDLR's Overview : Who are we ? », Communist Party of Rwanda


72Convesation téléphonique entre Ignace Murwanashyaka et Straton Musoni, 3 avril
2009

62
beaucoup à faire : organiser les écoles, arranger les mariages, tenir les
finances en ordre, gérer les droits à la retraite, autoriser les
fonctionnaires des FDLR à prendre leurs congés, délivrer les
autorisations de voyage, organiser les élections et célébrer les fêtes.

Le niveau auquel les FDLR réglementent la vie de leurs citoyens jusque


dans les détails est particulièrement démontré dans les règles
concernant le mariage. Un combattant déserteur des FDLR qui a servi
de nombreuses années dans l’administration du service de
l’organisation, explique : « la pratique des fiançailles fonctionne d’abord
de façon informelle, en première ligne en regard de la famille de la
femme »73. L’homme marchande avec le père de la fiancée le prix de la
dot, oscillant approximativement entre 100 et 200 dollars. Plus tard,
lors du mariage, une vache s’ajoute à ce montant. Ensuite, il faut établir
pour le couple un contrat de mariage officiel auprès du deuxième vice-
président et dans le cas où le fiancé est militaire auprès du chef
militaire. Le combattant déserteur a si souvent eu affaire à ce
formulaire de contrat qu’il peut le transcrire de mémoire :

« Au Comd (…) S/c Comd (…) Objet : Demande de mariage. J’ai


l’honneur de m’adresser à votre haute autorité afin de solliciter l'accord
de mariage. En fait, je voudrais contracter un mariage légal avec (…)
Vous trouverez en annexe un dossier constitué et contenant
respectivement : identification complète (garçon / fille) ; attestation de
consentement mutuel ; attestation des parents ; attestation de bonne
conduite, vie et mœurs. Dans l’attente d’une suite réservée, je vous prie
de croire mon Comd, Comd FOCA en mes sentiments respectueux. -
Attestation de consentement mutuel : Nous, (…) et (...), choisissons
sans aucune pression quelconque d’opter à contracter un mariage et à
vivre ensemble à longueur de vie. - Attestation de bonne conduite : Je
soussigné (...) atteste que la nommée (...) est qualifiée d’une discipline
et d’une caractériologie sociale irréprochables et concourant à sa
bonne conduite, vie et moeurs. »

De surcroît, les fiancés doivent présenter des copies de leurs cartes de


membres des FDLR, certificats de bonne vie et mœurs qu’ont établis
pour eux des fonctionnaires, l’autorisation de mariage accordée par les
parents ainsi que les résultats de test contre le sida. Le mariage n’est

73Entretien à Goma, 2012, ainsi pour la suite

63
validé que si les époux peuvent présenter un statut identique
concernant le test anti-sida, qu’il soit négatif ou positif. Quiconque se
marie sans l’autorisation de la direction est passible du tribunal interne
des FDLR. Si le contrevenant est militaire, il perd son grade et doit subir
une bastonnade.

Murwanashyaka a encore insisté sur l’observation de ces règles en


octobre 2009, peu avant son arrestation : « Celui qui ne veut pas suivre
les directives relatives à la question du mariage, doit être informé qu’il
doit craindre de graves et de sérieuses conséquences. Cela signifie que
les seuls mariages que nous reconnaitrons lors de notre arrivée au
Rwanda, seront ceux qui auront été contractés selon nos règles. Tous
les autres seront qualifiés de mariages sauvages. De telles unions
seront déclarées invalides. En outre, ceux qui se marient en de telles
circonstances désordonnées, ne survivront pas au combat ».

Les quartiers généraux : centres de pouvoir dans la forêt

Les FDLR se sont construit au fil des ans deux quartiers généraux
fortifiés dans les épaisses forêts du Nord-Kivu. A Kibua, dans le sud du
territoire de Masisi, était installé jusqu’en janvier 2009 le bureau
politique sous la direction du deuxième vice-président : là résidaient
les commissaires, se réunissaient les membres du cabinet, travaillaient
les fonctionnaires de l’administration et de la comptabilité. Les cases
des dirigeants politiques comme celles des membres du bureau,
protégées par plus de 500 policiers militaires, furent dressées sur les
collines à l’entrée de la localité, d’où on pouvait avoir une vue sur la
vallée. Là, s’étendaient trois grands camps des FDLR en cases de terre
et formaient un village qui pouvait abriter jusqu’à 10 000 habitants,
pour la plupart des réfugiés hutus rwandais, selon les FDLR.

Au centre de Kibua, il y avait un marché et une école, où les instituteurs


des FDLR enseignaient le swahili et le kinyarwanda aux enfants de
réfugiés rwandais. Un ancien des FDLR raconte devant le tribunal que
le chef de village congolais attribua aux chefs des FDLR un terrain à
bâtir sur lequel ils purent construire leur école 74.

74Déposition devant la Cour de Stuttgart, 12 mai 2014

64
Le plus haut dirigeant politique des FDLR établi au Congo, depuis des
années leur deuxième vice-président et, depuis l’arrestation de
Murwanashyaka, leur président intérimaire, dénommé Victor
Byiringiro, est né sous le nom de Gaston Iyamuremye. Il est un peu plus
âgé que Murwanashyaka ou Musoni : il est né en 1948 dans le nord du
Rwanda, encore sous la tutelle belge, à Mubuga dans la préfecture de
Ruhengeri. Il a fréquenté l’académie militaire rwandaise. Au cours de
sa carrière dans l’armée rwandaise, il a achevé un cours en
électromécanique en Belgique puis est devenu au Rwanda ingénieur de
bataillon, responsable pour le charroi, la technique de radio et les
équipements.

Encore aujourd’hui, racontent les familiers, ce petit homme aux joues


osseuses, grimpe à l’assaut des montagnes comme un jeune soldat. Ce
catholique profondément croyant jeûne beaucoup, prie plusieurs fois
par jour et porte constamment autour du cou un rosaire et une cravate.
Il n’omet jamais d’entamer une réception officielle par des prières et
des signes de croix. D’anciens membres des FDLR qui le connaissent
bien, le décrivent comme un extrémiste brutal, qui diabolise tout un
chacun qui n’adopte pas son mode de vie strictement ascétique.

A juste sept heures de marche du quartier général politique de Kibua,


se trouvait jusqu’en janvier 2009, le quartier général militaire des
FDLR, sur la colline Kalongi. Le chef militaire des FDLR, le général
Sylvestre Mudamucura, s’était installé à Kalongi, dans l’épaisse forêt
dense à la frontière des territoires de Masisi et de Walikale depuis
2003, après avoir quitté l’armée gouvernementale congolaise et avoir
échappé à sa démobilisation. Là, lui rendait aussi visite le président des
FDLR, Murwanashyaka. Le président venu d’Allemagne passait la nuit
dans la case de Mudamucura. Le soir, ils s’asseyaient jusqu'après minuit
et buvaient du whisky.

Les flancs de la colline Kalongi sont recouverts d’une végétation


épaisse, ce qui est idéal pour ériger une enceinte de défense dans les
règles de l’art. Il y pousse des bananes plantain et du manioc. De
nombreux combattants élèvent des chèvres, des poules et des lapins.
Le quartier général était situé au sommet de la crête de la colline. Le
bureau de l’Etat-major, le centre opérationnel d’intervention de la
police militaire ainsi que le bataillon de protection s’étalaient sur les
collines les plus proches, à quelque dix minutes de marche. Chaque
commandant disposait d’une case avec un lit en bois et un matelas. Près

65
de 800 combattants ont vécu à Kalongi jusqu’en 2009. Trois
générateurs diesel fournissaient du courant électrique ; des panneaux
solaires étaient tournés vers le ciel ; les téléphones satellitaires et un
modem de Vodacom permettaient la connexion par internet avec
Murwanashyaka en Allemagne.

Au sommet de la colline se trouvait la « salle de conférence » centrale.


Ici, se réunissait le haut commandement. C’est là que Murwanashyaka
prononça des harangues durant ses visites de 2005 et 2006. A droite et
à gauche de la salle de réunion centrale, quelque peu en contrebas, se
dressaient l’église catholique et l’église pentecôtiste, juste à côté du
bureau du secrétariat des FOCA, équipé d’ordinateurs, d’imprimantes
et de scanners. Il était situé juste à côté du domicile privé de
Mudamucura. Il dormait là, juste séparé du chef de son unité de gardes
du corps par une porte.

Un officier décrit dans une interview la vie quotidienne au quartier


général : au petit matin, à sept heures, se rassemblaient tous les
commandants et les combattants pour l’appel du matin sur la place
d’armes devant la grande salle de conférence. Le chef militaire,
Sylvestre Mudamucura saluait ses subordonnés d’un sonore « Guten
Morgen », prononcé dans la langue de Goethe, ensuite l’on priait puis le
bataillon de protection recevait ses ordres de la journée. A la fin de la
cérémonie, les membres des différents bureaux de l’Etat-major se
rendaient au travail pour accomplir leurs tâches respectives. Une pause
pour la mi-journée était observée entre midi et 14 heures. Dans chaque
bureau, quelques combattants étaient responsables de la préparation
du repas de midi ; ils cuisinaient sur des fours à charbon de bois à l’air
libre, la plupart du temps des haricots et des bananes plantain. A 17
heures, se terminait la journée de travail et « les buveurs
commençaient à s’adonner à l’alcool », raconte un ancien collaborateur
de l’administration. Le soir, le général ne dérogeait jamais à son repas
régulier et consistant exclusivement en viande, c’est pourquoi les
soldats chargés de sa protection devaient tuer chaque jour des chèvres
pour s’éviter les conséquences de sa colère.

Quand la plupart allaient se coucher vers 21 heures, Mudamucura


s’asseyait encore avec ses compagnons de beuverie devant sa case, le
plus souvent jusqu’après minuit, et il buvait de l’alcool de Kanyanga,
une liqueur de fabrication artisanale fortement alcoolisée, dont il vidait
souvent plusieurs bouteilles. Il y avait aussi de la bière. « A Kalongi, il y

66
avait des gens qui aimaient bien boire de l’alcool », raconte un ancien
officier d’Etat-major devant le tribunal : « Mudamucura et sa maison, là
on a vendu de la bière, afin que lorsqu’il reçoit de la visite, on n’ait pas
besoin d’aller loin » 75.

Les FDLR-FOCA et leur chef clandestin

Aucun chef de guerre au Congo ne se maintient autant dans la


clandestinité que le général Mudamucura. Le commandant militaire en
chef des FDLR compte parmi les plus puissants chefs rebelles du Congo,
mais il n’a jamais accordé d’interview ni rencontré de diplomate. Un
ancien membre de l’Etat-major décrit aux juges de Stuttgart le chef
suprême militaire des FDLR comme quelqu’un craignant d’apparaître
en public et surtout devant des Blancs : « il n’accepte même pas d’être
pris en photo » 76.

A la fin 2014, les responsables de la planification de la MONUSCO


s’étaient réunis à Goma afin de préparer les opérations militaires
contre les FDLR. Les généraux de l’ONU voulaient d’abord bombarder
la position de Mudamucura avant de l’encercler. Le seul problème était
que personne ne savait à quoi ressemblait le vieux général. « Il pouvait
être assis, habillé en civil, dans une case au milieu d’un village
congolais, pendant que nous bombardions une colline, nous ne
l’aurions jamais trouvé », admet un des participants à cette rencontre 77.

Les enquêteurs de la Cour pénale internationale (CPI) eurent aussi de


la peine lorsqu’ils travaillèrent en 2012 à l’exécution d’un mandat
d’arrêt. La seule photo connue de Mudamucura est celle de sa carte
d’identité militaire rwandaise datant des années 1980, qui figure dans
les dossiers du procureur général, dans ses bureaux de Kigali. Sur celle-
ci, le grand homme puissant, aux sourcils broussailleux et à l’épaisse
touffe de cheveux, fixe l’objectif.

Il est grand et robuste avec un lourd ventre à bière, racontent des


officiers déserteurs des FDLR. Mudamucura passe pour un alcoolique
invétéré et souffre de surpoids, de tension artérielle élevée et de

75Déposition devant la Cour de Stuttgart, 10 juillet 2013


76Déposition devant la Cour de Stuttgart, 15 janvier 2014
77Entretien à Goma, janvier 2015

67
diabète. Il ne peut plus monter au sommet d’une colline, dit-on. Quand
il est en état d’ébriété, tard dans la soirée, il peste volontiers contre les
autres. Mudamucura ne dort que quelques heures par nuit. « Quand il
a bu, il attrape rapidement son revolver ; moi aussi, il a voulu me tuer »,
raconte l’ancien fonctionnaire de l’administration. La toute puissance
du chef militaire repose plus sur la crainte et la terreur que sur le
respect.

Son ancien camarade d’école et prédécesseur au poste de commandant


en chef, qui déserta en 2003 au Rwanda, Paul Rwarakabije, décrit
Mudamucura comme « peu sociable » 78. Rwarakabije avait connu
Sylvestre, comme il l’appelle jusqu’à présent, à l’école secondaire à
Gisenyi, dans le nord-ouest du Rwanda, juste à la frontière du Congo.
Sylvestre Mudamucura est né dans la commune de Kibilira dans la
région sud de la préfecture de Gisenyi, non loin de la ville de Gitarama,
au centre du Rwanda. Pour beaucoup de ses camarades des FOCA, il
passe de ce fait pour quelqu’un du « Sud ». L’origine est importante
chez les FDLR. Leurs leaders les plus radicaux proviennent de la région
natale de l’ancien président Habyarimana ou de son épouse dans le
nord du Rwanda.

Mudamucura a connu dans les années 1980 une carrière militaire


fulgurante sous le président Habyarimana. Il a terminé l’académie
militaire à Kigali, où il a retrouvé son camarade d’école Rwarakabije ;
en tant que lieutenant, il fut envoyé pour une formation
supplémentaire en République fédérale d'Allemagne où il s’est
concentré sur les techniques de radio et de transmissions, ce qui
explique sa passion ultérieure pour les ordinateurs, les modems et les
téléphones satellitaires. Il fut engagé dans la garde présidentielle du
Rwanda et fut depuis lors l’un des gardes du corps personnels de
Habyarimana. La proximité du vénéré ancien président lui a conféré
plus tard une haute considération au sein des FDLR et en a fait
automatiquement le chef. « Il voulait toujours travailler comme
Habyarimana et il est quelqu’un qui s’oppose à tout changement, les
choses doivent demeurer comme au temps de Habyarimana », explique
un ancien lieutenant-colonel de l’Etat-major devant le tribunal 79.

78Entretien à Kigali, septembre 2009


79Déposition devant la Cour de Stuttgart, 10 juillet 2013

68
Dans cette mesure, il n’est pas étonnant que le pieux deuxième vice-
président Byiringiro et le chef militaire Mudamucura, immodéré et
déconcertant, se soient périodiquement affrontés et qu’il y ait pour
chacun d’entre eux un quartier général distinct. Des déserteurs
racontent que les deux plus hauts dirigeants des FDLR au Congo évitent
depuis des années le moindre contact direct. Ils n’ont soi-disant pas
confiance l’un en l’autre à propos du chemin à suivre et ont songé à
l’une ou l’autre occasion à se tuer. En définitive, il ne leur est arrivé
qu’une seule fois de passer la nuit dans une même position.
Auparavant, le président des FDLR Murwanashyaka avait constamment
dû jouer les médiateurs entre les deux – cela a manqué depuis 2009, ce
qui a contribué à l’affaiblissement de l’organisation.

Depuis que le chef militaire Mudamucura est devenu vieux et faible,


Omega, l’influent commandant du secteur du Nord-Kivu et confident de
Murwanashyaka, s’est imposé au sein de la hiérarchie militaire des
FDLR comme l’homme fort dont la cote monte. De son vrai nom,
Pacifique Ntawunguka, Omega est un catholique profondément
croyant, qui fait honneur à l’exemple d’un umucunguzi idéal. Né en
1964 dans la commune de Gaseke près de la ville de Ruhengeri dans le
nord du Rwanda, il est sorti d’un internat catholique, avant d’entrer à
l’armée et de suivre une formation de pilote de la jeune armée de l’air
rwandaise en Egypte et en France. A son retour, il est devenu l’un des
premiers pilotes d’hélicoptères de l’armée rwandaise FAR. Lors d’un
combat sur le front contre le FPR en 1994, près de la frontière
ougandaise, il a contracté une blessure à la jambe dont il a gardé des
séquelles jusqu’à ce jour.

En juillet 1994 Omega s’enfuit au Zaïre avec sa femme. Alors connu


sous le nom d’ « Israël », il reprit même son village de Gaseke à l’issue
d’une marche-retour de combattants hutus rwandais vers la patrie, le
Rwanda, entreprise en 1997 et en 1998. Là, il installa le quartier
général, « Nazareth » de son secteur qu’il baptisa « Bethléem ». Jusqu’à
ce jour, Omega passe auprès des FDLR pour celui qui conduira la guerre
jusqu’au retour au Rwanda et finalement conquerra Kigali. Ses unités
sont considérées comme le fer de lance des FOCA et comme celles qui
font preuve de la plus haute discipline. Il est le supérieur direct du
lieutenant-colonel Stany.

Les FOCA disposent d’une réglementation interne sévère. Un


commandant de haut rang l'a mise à la disposition de la défense de

69
Murwanashyaka à Stuttgart 80. Cela était écrit à la main dans un cahier
d’écolier de 100 pages – comme le règlement intérieur des FDLR. La
peine la plus élevée prévue pour les membres des FOCA est la peine de
mort. Exécutée d’une balle dans la tête ou par décapitation en présence
des camarades, elle est prévue selon l’article 24 en cas de trahison ou
de défection pour rejoindre l’ennemi ou selon l'article 25 en cas
d’espionnage au service de l’adversaire. D’autres articles de leur code
pénal énumèrent d’autres délits punissables par des coups de bâton ou
des travaux forcés: falsification de documents, automutilation,
démoralisation des camarades, lâcheté au combat, non-assistance aux
camarades ou incitation à la mutinerie, à la bagarre ou à la désertion.
La section 2 interdit expressément la violation des droits des civils et
des prisonniers de guerre : l’utilisation de boucliers humains, le
recrutement d’enfants-soldats et le mauvais traitement des prisonniers
de guerre.

Tout militaire des FOCA est censé prêter serment en ces termes : « Moi
(nom et prénom) au nom du Dieu Tout-puissant et devant le
Commandement FOCA, je jure de remplir loyalement mes fonctions de
libération de la patrie et du peuple opprimé, de garder fidelité à mon
pays, à l'armée FOCA et au peuple rwandais. Je m'engage également à
ne pas divulguer le secret, déserter le combat, me livrer à l'ennemi ni
collaborer avec lui. Je travaille dans le respect des lois et règlements en
vigueur, l'obéissance aux chefs, aux citoyens et à leurs biens » 81.

Les FOCA disposent d’un système de justice militaire interne et aussi


d’une police militaire, jusqu’à ce que celle-ci soit démantelée en 2014,
lors de la désertion de son commandant. Qui se dresse contre l’ordre
disciplinaire était arrêté et déféré aux instances. La police militaire
protégeait aussi le quartier général politique et les dirigeants civils. Un
témoin du bataillon de protection a témoigné à Stuttgart que sa
compagnie, dénommée « Mirador » était responsable de la surveillance
de la prison : une fosse de trois mètres de profondeur, creusée dans la
terre 82.

80Déposition devant la Cour de Stuttgart, 13 janvier 2014


81Statut des FOCA, §17
82Déposition devant la Cour de Stuttgart, 8 et 27 février 2012

70
Chaque membre des FDLR, qu’il soit civil ou militaire, était placé sous
la coordination d’une cellule ou d’une unité. Pour avoir l’autorisation
de quitter ce secteur – et même s’il ne s’agissait que d’aller au marché
dans le village voisin - , l’on avait besoin d’un laissez-passer. La police
militaire des FDLR effectuait les contrôles aux barrages routiers. Si un
militaire était envoyé en opération ou au marché, sa femme et ses
enfants devaient demeurer sur place en qualité d’otages. Si au
contraire, la famille d’un soldat disparaissait et qu’il y avait des
rumeurs selon lesquelles elle se serait rendue au Rwanda, le père de
famille était selon la règle puni d’une bastonnade. La tentative de
désertion ou de trahison était sanctionnée par une « exclusion
définitive », en pratique la peine de mort 83.

L’article 38 du règlement stipule que « chaque soldat jouit au maximum


de sept jours de vacances. Le voyage est compris dans cette durée ». Si
quelqu’un n’était pas en mesure de présenter tous les papiers
nécessaires lors des contrôles routiers, la police militaire pouvait
appréhender le vacancier, « parce que si tu es en vacances, tu dois avoir
reçu un document, qui démontre que tu es en vacances. Il y avait
plusieurs sortes de période de vacances : l’une d’un maximum de sept
jours, quand quelque chose d’extraordinaire s’était produit ; quatre
jours pour une naissance, un mariage ou une mort, et une fois par an,
une période de 30 jours » 84.

Les FOCA payaient même des retraites à leurs combattants. Un ancien


administrateur des FOCA témoigne devant le tribunal : « quand un
combattant atteint un certain âge (45 ans, comme cela fut spécifié plus
tard), il peut devenir retraité. Le colonel Omega a dit que beaucoup de
ses soldats ont déjà atteint cet âge. Quand ils étaient mis à la pension,
on disposait de moins de personnel. C’est pourquoi on l’avait allongée
de cinq ans » 85.

Le haut commandement comprend le général Mudacumura, ses


adjoints ainsi que l’Etat-major, qui se compose comme dans une armée
régulière selon les normes internationales : G1 pour le personnel, G2
pour le renseignement, G3 pour les opérations militaires, G4 pour la

83Déposition devant la Cour de Stuttgart, 29 février 2012


84Déposition devant la Cour de Stuttgart, 4 février 2013
85Déposition devant la Cour de Stuttgart, 19 mars 2014

71
logistique et G5 pour les relations avec la population civile. Les unités
militaires sont soumises à ce haut commandement. Un bataillon de
protection est responsable pour la sécurité de l’ensemble des quartiers
généraux, ainsi que pour la sécurité personnelle des commandants, qui
sont accompagnés de gardes du corps qui leur collent à la semelle. Dans
les alentours des quartiers généraux, la brigade de réserve forme un
cercle élargi de sécurisation et surveille un grand périmètre plat que
personne ne peut atteindre sans obstacles. Celle-ci constitue par
ailleurs une réserve pour les soldats blessés, vieux et invalides ou
psychologiquement malades. En période de paix, la brigade de réserve
s’occupe avant tout des renforts et du ravitaillement ainsi que des
questions d’intendance. En temps de guerre, elle renforce les troupes
régulières.

Les troupes combattantes proprement dites comprennent jusqu’à


présent deux grandes unités, pour chacune des deux provinces du Nord
et du Sud-Kivu. Le « secteur opérationnel du Nord-Kivu » (SONOKI) est
commandé par le général de brigade Omega et par son adjoint, le
lieutenant-colonel Stany tandis que « le secteur opérationnel du Sud-
Kivu » (SOSUKI) est commandé par le colonel Hamada. A l’origine, ces
secteurs étaient aux mains de divisions entières, divisées chacune en
plusieurs brigades.

Une unité particulière est responsable de la formation des jeunes


recrues, qui comprend aussi bien l’Ecole militaire régulière pour la
formation de base (EM), l’Ecole supérieure militaire (ESM) chargée du
perfectionnement ainsi que l’Ecole des sous-officiers (ESO). Dans la
foulée de la réforme de l’armée en 2012, l’ESO a été dissoute et depuis
les FOCA ne forment plus d’officiers. Mais le fait qu’elles aient bénéficié
d’une formation militaire distingue les combattants des FDLR des
nombreux miliciens congolais et aussi des militaires congolais, même
si ces derniers portent les mêmes uniformes de l’armée congolaise.
Leur allure rigide, leur pas cadencé et leur habitude à manier des
armes, montre qu’ils ont derrière eux un entraînement de fer.

Les affaires des généraux : FDLR S.A.

Lorsqu’un major déserteur des FDLR apparut en mars 2010 avec son
épouse et ses enfants dans le camp de transit de la MONUSCO dans la
ville-frontière de Bukavu au Sud-Kivu et rendit ses armes, il avait dans
la poche de son pantalon un petit sac en plastique contenant de l’or.
72
« Dans la plupart des unités nous vivons du commerce de l’or, ici dans
la forêt rien ne pousse, nous devons tout acheter aux Congolais »,
expliqua-t-il 86: de la nourriture, mais aussi du sel, de l’huile, du savon,
des allumettes, des brosses à dent – tout cela on devait l’acheter en ville
et l’apporter aux positions des FDLR dans la forêt. L’or sert de devise.
Quand on écoutait l’officier des FDLR ayant fait fraîchement défection,
on avait rapidement l’impression qu’il entretenait une entreprise de
logistique.

Les Congolais qui exploitaient l’or alluvionnaire des rivières de la forêt


du Sud-Kivu aimaient boire de la bière. Dans la forêt il n’y en avait pas.
Alors, le major des FDLR qui parcourait à pied de longues distances
avec son unité, achetait de la bière au prix fort de deux dollars la
bouteille dans la petite ville de Mwenga et ses hommes transportaient
les casiers sur la tête à travers la forêt. Là, ils vendaient les bouteilles à
l’unité au prix astronomique de cinq dollars la bouteille aux creuseurs
congolais. Ces derniers payaient en or car ils n’avaient pas de dollars.

Les unités des FDLR échangeaient l’or dans le Burundi voisin à des
négociants opérant sous la protection du redoutable général Adolphe
Nshimirimana. À l'époque chef des services secrets du Burundi, celui-
ci était connu dans toute la région comme le chef suprême des
trafiquants d’or, de drogue et d’armes. « Adolphe » avait combattu du
côté de Kabila durant la seconde guerre du Congo en tant que chef
d’Etat-major des rebelles hutus burundais du CNDD-FDD - épaule
contre épaule avec ses frères d’armes hutus rwandais sous le
commandement du général Mudacumura. Le chef militaire des FDLR
avait investi une partie de sa fortune à Bujumbura, où les anciens
rebelles hutus sont au pouvoir depuis 2005. Les FDLR achetaient à
Adolphe les armes et les munitions. Ce dernier est mort à Bujumbura
en août 2015 au cours d’une attaque ciblée à la roquette.

Au Sud-Kivu, les FDLR se livrent au commerce de l’or - au Nord-Kivu à


celui de charbon de bois, sans lequel aucun foyer ne peut cuisiner dans
l’est du Congo. Selon les estimations des gardiens du Parc national des
Virunga, les combattants hutus engrangent jusqu’à 30 millions de
dollars de revenus annuels provenant de ce trafic 87. Celui-ci est plus

86Entretien à Bukavu, 2010


87Entretien avec
Emmanuel de Merode, directeur du parc national des Virunga, à
Rumangabo 2012

73
lucratif que le commerce des minerais de tantale ou d’étain, dans lequel
naguère les FDLR furent profondément impliquées mais qui est depuis
quelques années de plus en plus sévèrement contrôlé et réglementé.

Dans des villes comme Goma, le charbon de bois est acheminé à travers
des sentiers boueux sur les épaules de porteuses exténuées. Dans la
petite localité de Karengera à la frontière du Parc national des Virunga,
les grands sacs lourds s’entassent sur les bicyclettes ou les camions
surchargés. Le chemin en pente menant de Tongo, près de la montagne
de Karengera, à la ville de Goma, peuplée d’un million d’habitants
serpente à travers une végétation épaisse et des forêts d’eucalyptus. Un
vieux soldat des FARDC dans un uniforme sale prélève une redevance
de 1000 francs congolais par sac. Toutes les cargaisons de charbon de
bois destinées à Goma doivent ici s’acquitter des « droits de douane ».
Près du vieux soldat, est assis un jeune homme portant un costume de
jogging et des bottes de caoutchouc. Le vieux soldat congolais salue et
claque des talons, quand il tend un billet au plus jeune. Dans la main, ce
dernier tient un appareil-radio crépitant et il parle en kinyarwanda.
C’est un officier des FDLR de l’unité du commandant adjoint du Nord-
Kivu, le lieutenant-colonel Stany.

Les FDLR transcrivent de telles affaires au Congo dans leur inégalable


créativité de vocabulaire sous le terme de « logistique non-
conventionnelle », en abrégé LNC. La LNC a été imaginée comme une
méthode de survie, dans la mesure où les combattants hutus rwandais
n’ont plus reçu de soldes du gouvernement congolais après la fin
officielle de la seconde guerre du Congo et qu’ils se sont rassemblés en
tant que groupe autonome dans les provinces du Kivu. Un ancien
combattant de la brigade de réserve raconte : « Nous n’avons obtenu
aucun soutien. Afin de pouvoir vivre par nous-mêmes, la LNC a été
introduite […] Le haut commandement avait peu de possibilités. Ils ont
cherché des gens disciplinés, leur ont donné de l’argent, ces derniers
ont acheté des biens et les ont emportés dans d’autres endroits. Grâce
aux bénéfices obtenus, les soldats des FDLR ont acheté des
médicaments et toutes les autres petites choses dont les gens ont
besoin » 88.

88Déposition devant la Cour de Stuttgart, 21 mars 2012

74
Les combattants étaient répartis partout pour s’occuper du
ravitaillement et de l’argent, explique un officier du bureau de la
logistique des FDLR, le G4 de l’Etat-major, dans une interview 89. Un
ancien commandant de bataillon précise : « Chaque bataillon dispose
de cinq personnes pour le commerce, chaque compagnie en a trois et
chaque section en a deux […] La plus grosse partie du commerce est
effectuée par la brigade de réserve » 90. Les commandants répartissent
des autorisations de commerce aux soldats et leur accordent des
avances, grâce auxquelles ils doivent générer les profits. L’ancien
membre de la brigade de réserve explique : « 100 euros doivent à la fin
du mois générer un bénéfice de 20 euros » 91.

Un autre ancien combattant de la brigade de réserve décrit des détails.


« J’ai acheté de l’huile et je l’ai vendue aux habitants du village ainsi que
des vêtements et des piles pour radio ; j’ai acheté cela à la population
congolaise et je l’ai revendu aux réfugiés. » 92 Un autre ancien
combattant de la brigade de réserve relate son activité au marché près
des mines d’or : « j’ai acheté plusieurs caisses et j’ai cherché quelqu’un
pour m’aider à les porter. Les chercheurs d’or aiment toutes ces
choses : la radio, la nourriture, les vêtements. Ils achètent tout. J’allais
là-bas une semaine et je vendais mes affaires. Les gens que j’y emmenai
n’obtinrent aucune contrepartie sauf d’être nourris. Ils devaient
attendre jusqu’à ce que j’aie tout vendu à Kasugho, et ensuite je leur
donnai de l’argent » 93. L’or, il le vendait en petites quantités comme cela
est d’usage au Congo ; la contrevaleur d’une allumette se montait à un
décigramme d’or, un gramme d’or lui rapportait 40 dollars 94.

Les recettes étaient expédiées au bureau du G4 dans le quartier général


militaire des FDLR. Le commandement suprême recevait six pour cent
du total, le reste était affecté à chaque bataillon, selon un ancien officier
supérieur 95. Un collaborateur du groupe d’experts de l’ONU, qui
effectuait des recherches sur le financement des FDLR, indique un taux

89Entretien à Kigali, 2009


90Déposition devant la Cour de Stuttgart, 19 septembre 2012
91Déposition devant la Cour de Stuttgart, 21 mars 2012
92Déposition devant la Cour de Stuttgart, 11 janvier 2012
93Déposition devant la Cour de Stuttgart, 1juillet 2013
94Déposition devant la Cour de Stuttgart, 23 janvier 2013
95Déposition devant la Cour de Stuttgart, 17 septembre 2012

75
de 60 % pour le bataillon, de 20% pour la division et de 10% chacun
pour l’Etat-major général et la branche politique 96. Les entrées des
montants et des valeurs réelles étaient consignées dans l’un des grands
cahiers bleus et de la sorte inscrites comme sur un compte. « Quand le
commandant de la division envoyait par exemple 200 dollars, le
secrétariat pouvait établir la lettre de transfert correspondante. Cette
lettre je l’ai répertoriée dans la rubrique des nouvelles entrées, avec la
date d’arrivée au secrétariat, le nom de la personne qui a donné l’argent
et la lettre au commandement des FOCA. Je ne connaissais ni le montant
ni l’utilisation de l’argent », précise le fonctionnaire 97.

Les FDLR faisaient aussi office de banque et traitaient des sommes


considérables et en tiraient des intérêts. Dans un texto à
Murwanashyaka, Mudamucura mentionne des contributions
concrètes : « Intérêts LNC nos 10 000 à votre dispo? SEA (secrétaire
exécutif adjoint) ne peut envoyer mille de nos 5000 dollars transférés
chez lui? » 98. En cas de besoin, des sommes étaient prélevées même si
cela générait des intérêts supplémentaires. Avec ces crédits générés
par les intérêts, ils investissaient dans le commerce, dans les affaires,
dans les entreprises de transport et même dans l’immobilier dans toute
la région : du Burundi au Rwanda, à l’Ouganda et jusqu’en République
centrafricaine et en République du Congo (Brazzaville) 99.

En 2007, le chef-adjoint des FOCA, Bigaruka voyagea à Bukavu afin d’y


acheter une cargaison de riz. Il se plaignit dans un texto à son chef en
Allemagne du mauvais prix100. L’affaire se réalisa mais l’acheteur
n’honora pas dans les temps l’échéance de paiement, selon l’échange
suivant. Murwanashyaka s’occupait enfin à partir de l’Allemagne du
remboursement des 10 000 dollars convenus entre les FDLR et
l’homme d’affaires de Bukavu. 101

Les dollars ainsi générés n’atterrissaient pas toujours dans les caisses
des FDLR, au bureau du G4. Certains malins affectés à la LNC s'en vont

96Déposition de Claudio Gramizzi devant la Cour de Stuttgart, 18 mars 2014


97Déposition devant la Cour de Stuttgart, 10 mars 2014
98SMS Mudacumura à Murwanashyaka, 8 septembre 2006
99Rapport du Groupe des Experts sur la RDC S/2009/603, 23 novembre 2009, §34
100SMS Bigaruka à Murwanashyaka, 22 février 2007
101SMS Murwanashyaka à Byiringiro, 23 mai 2007

76
et emportent les bénéfices, se plaignait encore au président le
commissaire des Finances en 2006 102. D’innombrables témoins devant
le tribunal parlent de corruption au sein des FOCA, commise avant tout
par des dirigeants de haut rang tels Mudamucura. Pour beaucoup
d’officiers âgés, cet argent est une assurance-vie avec laquelle ils
veulent prolonger leur vieillesse, envoyer leurs enfants dans des
universités à l’étranger ou encore acheter des immeubles à l’étranger.
Un combattant formule le soupçon que les officiers supérieurs mettent
de côté beaucoup d’argent via la LNC puis désertent, une fois qu’ils ont
constitué un pécule de départ, avec lequel ils comptent construire des
maisons au Rwanda 103.

Quand la LNC a servi de moyen pour faire travailler les troupes à leur
propre enrichissement, l’objectif politique des FDLR qui est la
reconquête du Rwanda, en a souffert. Cela constituait une perpétuelle
pomme de discorde entre les commandants au Congo et le président en
Allemagne pas du tout attaché au bien-être personnel. « Il doit y avoir
certains officiers qui envoient chaque année à leur femme plus de 3000
dollars, bien qu’il y ait des abacunguzi, parmi lesquels des officiers, qui
ont des difficultés pour obtenir des bottes et des costumes de jogging »,
s’emporte Murwanashyaka 104. Déjà, en 2007, il s’était entendu avec
l’également plutôt ascétique Byiringiro pour mener un contrôle
approfondi du G4 pour la période débutant en 2003. 105
Murwanashyaka avait des problèmes de corruption dans ses FDLR.

Les FDLR levaient aussi des impôts, comme si elles appartenaient à un


Etat organisé. Les Congolais payaient des impôts sur les marchés pour
leurs marchandises, mais aussi les membres des FDLR, une sorte de
taxe sur le chiffre d’affaires : « quand dix chèvres étaient vendues sur le
marché, il fallait payer un impôt d’un dollar par chèvre et le montant
était de cinq dollars dans le cas d’une vache », raconte un ancien
combattant de l’unité de reconnaissance de la police militaire 106. « Les
soldats des FDLR ne prélevaient pas seulement des impôts sur les
marchés ; les gens leur apportaient aussi les impôts sur leurs

102Rapport du Commissaire des Finances au président, 3 février 2006


103Déposition devant la Cour de Stuttgart, 3 juillet 2013
104SMS Murwanahyaka à Byiringiro, 19 janvier 2009
105SMS Murwanashyaka à Byiringiro, 14 octobre 2008
106Déposition devant la Cour de Stuttgart, 8 février 2012

77
positions », explique un ancien officier supérieur. 107 Dans ce cadre les
FDLR, selon leurs propres indications, travaillaient avec
l’administration congolaise locale disponible : « avec le chef du village,
il y avait un partage 50-50. » 108. Comme le résume un combattant :
« c’est la culture au Congo » 109.

Encadré : Rapport du Commissaire des Finances des FDLR de


févirier 2006 définissant le cadre de la « logistique non-
conventionelle » (LNC)

Rapport 05074OB FEV 06 de Comfin pr Presidef « rélatif MEP


équipe pour étude de faisabilité LNC utile à l'organisation et
à chaque umcunguzi , réunion avoir ététenue ce 03 février 06.
Présences: Aile militaire : G4 ComdtFOCA, G4 Sosuki, G2
Sonoki Comd 2nd QG Sonoki ; Aile politique: Comfin ; Absences
aile politique: CRI, CRII, CRIII pressés de rentrer.

- LNC commune trouvée faisable


- Créneaux à exploiter : Creuser, commercialiser, combiner
les deux. Autres opportunités à ne pas exclure comme par
exemple le bois – créneau dans lequel nvestir être donc
laissé à l'appréciation de chaque unité entreprenante.
- Creuser exige main d'oeuvre civile et ELM militaire pour
protection. Le résultat net dégagé serait ainsi partagé
entre comité régional du ressort et U (unité) ayant fourni
ELM de protection aux creuseurs. De même le rapport
serait envoyé aux deux échelos aile pol – aile mil. Qui a le
tour le transmettront aux ech.supérieurs.
- Commercialiser être pressenti comme l'activité
génératrice de plus de revenu à exploiter en priorité dans

107Déposition devant la Cour de Stuttgart, 19 septembre 2012


108Déposition devant la Cour de Stuttgart, 12 mars 2014
109Déposition devant la Cour de Stuttgart, 30 janvier 2013

78
la mesure du possible. Toutefois exige plus de moyens
financiers sans exclure le risque de voir certains affectés
dans la logistique s'en aller en emportant la somme
recue. D'où nécessité d'une grande surveillance.
- Accès dans la carrière est-il possible ? Situation différente
d'un endroit à l'autre. Dans Sosuki pas de barrières côté
Kilembwe-Misisi-Salamabila et il y a bcp de matière
surtout de l'or. Sosuki a d'ailleurs demandé et obtenu
autorisation du Cmdt mais le financement fait défaut
alors que le ravi (ravitaillement) dans les champs y est
interdit, qu'il faut tout acheter à tel point qu'il falloir
payer même l'isombe. Ailleurs où l'accès n'être pas facile,
user de la matière grise pour pénétrer le marché. À l'aller
comme au retour pour vendre, l'équipe logistique devrait
si possible vendre d'autres articles de consommation
courante, ce qui lui permettrait de dégager un bénéfice
pour son entretien sur l'itinéraire.
- Combiner les deux. La combinaison des deux permettrait
d'accroître la marge bénéficiaire.
- Il est proposéd e décentraliser pour ne pas émietter les
profits, c.a.d. Laisser aux u leurs profits pour leur
entretien. Trois niveaux sont à envisager : Niveau des U
FOCA ; niveau CRR avec U FOCA et coordination par CE et
Comdt FOCA ; niveau FDLR pour les grands chantiers:
scierie de bois, négociation des grands acheteurs, accords
avec de grands exploitant.
- Sosuki a d'ailleurs suggéré d'examiner les voies et moyens
d'approcher la société 'Banro' qui demande des garanties
de sécurité pour venir exploiter dans la zone des FDLR,
sachant que Kigali aurait investi dans cette société. La
garantie serait donné moyennant paiement d'une
redevance.
- Les rapports seront centralisés au Comfin pour
exploitation. »

79
Chapitre 6
Les FDLR et l’Allemagne : le modèle
admirable

« Guten Morgen », dit le vieux Rwandais en allemand, avant de sourire


fièrement. L’ancien cadre administratif des FDLR est assis dans le camp
de démobilisation de Mutobo au Rwanda et tente de se souvenir des
quelques mots d’allemand qu’il a appris un jour. Le chef militaire des
FDLR Mudamucura avait presque quotidiennement jeté autour de lui
des concepts et des ordres en allemand, explique-t-il, précisant : « le
général parle bien allemand. Et quand il voulait discuter au téléphone
de quelque chose de secret avec Murwanashyaka, alors ils parlaient en
allemand » 110.

Sur son appareil photo, le vieil homme montre des images de sa visite
à Stuttgart, lorsqu’il a fait sa déclaration en tant que témoin lors du
procès contre Murwanashyaka et Musoni. Au total, il a passé deux
semaines dans la capitale du Baden-Württemberg. Entre les auditions,
il avait beaucoup de temps. En témoignaient ses photos touristiques.
On pouvait voir le vieux rwandais en épaisse veste d’hiver poser devant
le siège de Daimler, sourire devant l’objectif. « Cela a toujours été mon
rêve, de voir le quartier général de Mercédès », dit-il, enthousiaste. Il
avait poussé son fils de 20 ans à étudier l’allemand à l’université de
Kigali.

La passion pour l’Allemagne ne relève pas du hasard. Peut-être est-ce la


vraie raison pour laquelle il est si important que le procès contre les
dirigeants des FDLR ait eu lieu en Allemagne et non devant la Cour

110Entretien à Mutobo, février 2015

80
pénale internationale à La Haye, aux Pays-Bas. A l’égard des FDLR,
l’Allemagne porte une responsabilité historique. Les étroites relations
de beaucoup de dirigeants des FDLR avec l’Allemagne vont plus loin
dans le passé que les séjours d’étude et les procédures d’asile.

L’Allemagne et le Rwanda : une longue histoire

A la fin du 19ème siècle, les grandes puissances européennes se sont


partagé l’Afrique entre elles, à l’issue de la conférence de Berlin de
1884/1885 : le bassin du Congo pour le roi des Belges, le territoire à
l’est des Grands Lacs pour le Reich allemand et l’Empire britannique.
Le Rwanda fit partie de la « Deutsch-Ostafrika » (Afrique Orientale
Allemande), avant qu’un seul Allemand ne l’ait vu. Ce ne fut que le 15
novembre 1907, que l’explorateur allemand Richard Kandt ouvrit son
bureau dans le royaume du Rwanda en tant que résident du Kaiser pour
le 23ème district de la colonie dans lequel fut fondée par lui-même la
capitale, Kigali. Quelques années plus tard, il n’y avait à nouveau plus
de présence allemande sur place : en 1913, alors que la construction du
bâtiment de sa résidence n’était pas encore achevée, Kandt partit en
vacances dans sa patrie mais il ne devait plus jamais en revenir, car la
première guerre mondiale avait commencé entre-temps et en 1916, la
Belgique avait fait la conquête du Rwanda à partir du Congo.

L’Allemagne fut pratiquement invisible au Rwanda, en tant que


puissance coloniale. Le Reichstag allemand résolut par son vote du 19
mars 1914, qu’une colonisation du Rwanda et de l’Urundi (aujourd’hui
Burundi) par des Blancs devait demeurer exclue. A la fin 1913, dernière
année de la présence allemande pour laquelle subsistent des données
complètes, ne vivaient au Rwanda que 42 Allemands, soit moins
qu’aujourd’hui. Ce total incluait cinq fonctionnaires du gouvernement
et dix soldats. Des troupes allemandes aidaient alors le roi du Rwanda
à écraser des rebelles dans le nord de son pays et à part cela, elles
demeurèrent discrètes.

Il est resté peu de choses au Rwanda du temps des Allemands :


quelques mots comme ishuli (école) et ibiro (bureau) ainsi que la
première bible en kinyarwanda, qui fut le premier livre imprimé diffusé
au Rwanda sous le titre allemand de « bible scolaire catholique ». Le
Rwanda et le Burundi passèrent après la première guerre mondiale
sous la domination belge et furent administrés à partir du Congo, en
premier lieu comme territoire sous mandat de la Ligue des nations et

81
plus tard des Nations unies, jusqu’à l’indépendance en 1962. Par la
suite, la République fédérale allemande est devenue l’un des
partenaires les plus importants du Rwanda dans le domaine de la
coopération au développement.

Le Rwanda représentait une Afrique conforme au goût assez provincial


de l’ancienne République fédérale allemande. D'autres pays d’Afrique
étaient vastes et désordonnés, le Rwanda était petit et maîtrisable.
D'autres pays d’Afrique étaient chaotiques et sauvages, le Rwanda était
ordonné et sage, catholique et anticommuniste. De surcroît, les travaux
communautaires mensuels du samedi rappelaient la semaine du
balayage en Souabe.

Les cercles catholiques conservateurs de la CDU, dans le sud-ouest, au


Baden-Württemberg et en Rhénanie-Palatinat cultivaient les contacts
allemands les plus étroits avec le Rwanda. En 1982, naquit le
partenariat florissant jusqu’à nos jours entre le Rwanda et la Rhénanie-
Palatinat, basé sur la coopération entre les communes et au départ sur
l’amitié étroite entre deux partis de gouvernement chrétiens-
démocrates solidement installés, à Mayence et à Kigali. L’ancien parti
unique, le Mouvement national pour la révolution et le développement
(MRND), auquel de par la loi, devaient appartenir tous les Rwandais,
était membre de l’Internationale démocrate-chrétienne, partenaire de
l’Union démocrate chrétienne allemande (CDU) et de sa Fondation
Konrad Adenauer. Sur les routes du Rwanda, l’on trouve encore jusqu’à
aujourd’hui des plaques de rue allemande, héritage du partenariat.

« Pour les Rwandais, la Rhénanie-Palatinat est plus connue que


l’Allemagne », explique le premier vice-président des FDLR, Musoni
devant le tribunal de Stuttgart111. A travers le partenariat ainsi que
d’autres programmes, sont venus en Allemagne dans les années 1980
des étudiants, fidèles du régime, comme Straton Musoni lui-même ou
celui qui deviendra plus tard président des FDLR, Ignace
Murwanashyaka, et ils restèrent sur place quand le Rwanda glissa dans
la guerre civile en 1990.

Le Baden-Württemberg a en outre tenté tout un temps d’entreprendre


en parallèle un partenariat avec le Burundi. Il est tombé en léthargie
mais il resta une amitié entre le député du parlement régional de ce

111Dernier mot de Straton Musoni devant la Cour de Stuttgart, 14 septembre 2015

82
Land, Rudolf Decker de la circonscription de Schwäbisch Hall avec le
chef militaire défait aux élections de 1993, Pierre Buyoya. Le démocrate
chrétien Decker avait fondé en 1979 avec un collègue socialiste du SPD
l’Union pour la promotion de la compréhension entre des peuples, un
émule du Cercle chrétien de discussion américain « Prayer breakfast »,
qui réunit de manière informelle des hommes politiques du monde
entier. A l’initiative de Buyoya, Decker a joué les médiateurs après
l’éclatement de la guerre civile au Rwanda en 1990 entre le président
rwandais de l’époque, Juvénal Habyarimana, son collègue ougandais
Yoweri Museveni et Paul Kagame, alors leader tutsi de la guérilla et
actuel président rwandais.

Dans ses mémoires, Decker, né en 1934, dépeint comment il a réuni les


dirigeants de l’Afrique des Grands Lacs, avec des prières, des citations
de la bible et le souvenir de « la responsabilité devant Dieu et les
hommes » 112. Il s’est aussi développé une amitié personnelle avec des
membres de la famille Habyarimana, à travers l’ambassadeur rwandais
à Bonn pendant des années, Juvénal Renzaho. Ce dernier a succombé
avec Habyarimana à l’attentat contre l’avion survenu le soir du 6 avril
l994 à Kigali. Immédiatement après, a commencé la chasse aux Tutsis
au Rwanda.

Renzaho avertit son ami allemand Decker peu avant le début des
massacres de l’imminence de la « dictature effroyable » 113 et des
diplomates allemands de la région eurent connaissance à l’avance des
préparatifs des massacres. Sarah Brockmeier de l’Organisation
Genocide Alert écrit : « alors que les services allemands au Rwanda
furent informés dès le début des années 1990 des signes d’alerte
croissants d’une explosion massive de violence, ceux-ci ne furent pas
relayés à Bonn par les postes importants de commandement ou ne
suscitèrent aucune réaction dans la capitale fédérale. Simultanément,
le gouvernement fédéral a accru son aide au développement au
Rwanda. Après le début du génocide et l’évacuation de ses propres
citoyens, l’Allemagne a décliné de contribuer au soutien des Nations
Unies, alors que celles-ci réclamaient explicitement son aide. De même,

112Rudolf Decker, « Ruanda:Tod und Hoffnung im Land der Tausend Hügel » et « Im


innersten Afrika:Hutu und Tutsi zwischen Vernichtung und Versöhnung »,
Neuhausen/Stuttgart 1998
113Decker, »Ruanda », p.170

83
malgré les sollicitations concrètes du land de Rhénanie-Palatinat,
l’Allemagne n’a pas voulu de réfugiés du Rwanda. »114

Il y a des reproches récurrents de complicité allemande dans le


génocide. Selon des informations du journaliste français Christian
Terras de la revue Golias, critique envers l’église, la Fondation Konrad
Adenauer a aidé financièrement à la construction de l’émetteur de
Radio-Télévision des Mille Collines (RTLM). Le missionnaire allemand
Johan Pristil de la congrégation catholique des Pères blancs qui
enseignait dans un séminaire au Rwanda, aurait joué un rôle
déterminant pour créer ces contacts et il aurait aussi traduit des
extraits de « Mein Kampf » d’Adolf Hitler en kinyarwanda pour les
milieux extrémistes hutus. 115

Comme les massacres avaient laissé derrière eux une trace d’horreur,
la plupart des Allemands proches du Rwanda se sont tus, épouvantés.
Jusqu’à ce jour, beaucoup ont de la peine à concevoir que leurs propres
amis devinrent peut-être soudain des meurtriers. Beaucoup en
souffrent psychologiquement jusqu’à ce jour. D’aucuns ne veulent
simplement pas l’admettre. D’autres réagissent en interprétant les
événements jusqu’à ce que quelqu’un d’autre apparaisse comme le
coupable. Les grandes différences dans l’évaluation du génocide et du
développement du Rwanda qui existent en Allemagne et qui ont aussi
joué un rôle dans le procès contre la direction des FDLR devant le
tribunal, ont beaucoup à voir avec ces difficultés avec le travail de
mémoire.

En aucune manière l’attitude systématique de l’Allemagne qui, pendant


le génocide, refusait d’accueillir des Rwandais, ne s'explique par la
consternation personnelle. En avril, mai et juin 1994, 123 citoyens
rwandais ont demandé l’asile à l’Allemagne. A la fin juillet, deux
demandes ont été reconnues, deux ont fait l’objet d’une tolérance et 71
ont été récusées 116. Une décision typique de récusation, relative à la
demande « évidemment infondée » d’un Tutsi rwandais de 18 ans,
indique que « le requérant avance comme fondement essentiel de sa

114Sarah Brockmeier, « Deutschland und der Völkermord in Ruanda », Heinrich-Böll-


Stiftung, Berlin 2014, p.6
115Déposition de Christian Terras devant la commission d'enquête du Sénat belge
« concernant les événements au Rwanda », 16 mai 1997
116Chiffres fournis par le HCR, 28 juillet 1994

84
demande d’asile qu’il aurait fui le Rwanda, après que ses parents, frères
et sœurs et autres habitants de son domicile ont été fusillés dans le
cadre de la guerre civile. Il aurait craint d’être également tué. […] Les
raisons ne dépassent pas la mesure des conditions politiques, sociales
et économiques existantes prévalant dans sa patrie qu’ont endurées
tous les ressortissants rwandais qui se trouvent dans une situation
comparable » 117. En d’autres termes : si tous les Tutsis doivent être
tués, un Tutsi particulier ne peut faire valoir le fait qu’il soit victime
d’une persécution individuelle. Le contraste est frappant entre ce
cynisme bureaucratique et l’empressement avec lequel plus tard le
politicien hutu en exil, demeurant en Allemagne, Ignace
Murwanashyaka, s’est vu attribuer l’asile et même un passeport
allemand.

Pendant le génocide de 1994, les affaires de l’ambassade du Rwanda à


Bonn, ont été conduites par Jean-Bosco U., collaborateur de
l’ambassade depuis 1986 et oncle de celui qui deviendra plus tard le
commandant-adjoint des FDLR pour le Nord-Kivu, Ezéchiel Gakwerere
alias Stany, qui servit jadis dans l’armée rwandaise et qui participa au
génocide. Hormis U., travaillait aussi à l’ambassade Christine
Nkulikiyinka, une entrepreneuse rwandaise formée à Ludwigshafen.
Elle est restée au service de l’Etat après le changement de pouvoir au
Rwanda et s’est acquittée de la tâche d’ambassadeur à Berlin, de 2009
à 2015. Au contraire, U. fut licencié en mars 1995. Il resta en Allemagne
et devint citoyen allemand en 2001. En 2012, l’ex-diplomate fut arrêté
ainsi que deux autres Rwandais naturalisés allemands en tant que
membre d’une présumée « cellule » des FDLR et à la fin 2014 tous les
trois furent jugés par le tribunal supérieur du Land de Düsseldorf pour
soutien à un groupe terroriste.

Devant le tribunal, U. se décrivit comme le « grand oncle » de Stany :


« sa mère est comme la sœur de ma mère, du même clan » 118. En tant
que parent aisé, il se serait acquitté de la part du lion de la dot
déterminée par les FDLR lors du mariage de Stany.

117Arrêt C 1871154-265 de l'office fédérale des réfugiés étrangers, 30 juin 1994


118Déposition devant la Cour de Düsseldorf, reprise dans « Die Tageszeitung » du 23
décembre 2013

85
« Guten Morgen, Abacungunzi ! » : leçon acquise auprès de
la Bundeswehr
L’armée fédérale allemande, la Bundeswehr, entretint depuis 1978 des
relations étroites avec les Forces armées rwandaises (FAR) qui ont
participé au génocide et dont sont issues les FDLR après leur fuite au
Congo. Des conseillers militaires allemands enseignaient à la caserne
de Kanombe près de l’aéroport de Kigali à leurs camarades rwandais
dans les domaines des transmissions radio, du génie et du déminage.
Beaucoup de commandants de rang élevé ont obtenu leur permis de
conduire – dans des voitures Mercédès - sous la conduite d’officiers
allemands. Dans une conversation à ce propos, l’un d’entre eux réfléchit
un moment puis se rappelle les règles du code de la route et prononce
l’équivalent en allemand de « priorité à droite » avec un sourire qui
illumine son visage. Le plus haut dirigeant politique des FDLR résidant
au Congo, Victor Byiringiro l’avait également appris et pouvait
l’exprimer en allemand : « quand nous marchions dans la forêt
congolaise et que nous étions fatigués, nous parlions alors du temps où
nous avions des voitures et des camions pour transporter nos
troupes » 119.

Dans le cadre du programme allemand d’aide à la formation militaire


(MAH), des militaires rwandais sont allés dans les années 1980 à
l’académie de commandement de Hambourg. « La MAH englobe la
formation, le développement et le perfectionnement de ressortissants
de forces armées de pays non membres de l’OTAN pour l’organisation
de la formation, au sein des corps de troupes de la Bundeswehr »,
explique le porte-parole de la Bundeswehr lors d’une interpellation en
2009. « La MAH appuie le développement de forces de combat
démocratiquement orientées dans les Etats ou les régions dont la
stabilité est dans l’intérêt de l’Allemagne ; elle sert à la consolidation
des relations de confiance entre partenaires de coopération. A travers
la MAH des effets multiplicateurs positifs à moyen et long terme
peuvent être gagnés, conduisant à l’intégration de valeurs
démocratiques dans la culture des forces armées en question » 120.

Un de ces « multiplicateurs positifs », enseignés à Hambourg, est


aujourd’hui en détention à Arusha, en Tanzanie suite à sa

119Entretien à Mutobo, février 2015


120Communication du service de presse de la Bundeswehr, 13 octobre 2009

86
condamnation pour crimes de génocide par le tribunal des Nations
Unies : il s’agit de Tharcisse Renzaho, préfet de Kigali en 1994, l’un des
principaux organisateurs des massacres. Un autre était celui qui est par
la suite devenu l’actuel chef militaire des FDLR, Sylvestre Mudamucura,
qui servait en 1994 dans la garde présidentielle rwandaise puis fut
déployé sur le front. Mudamucura et Renzaho ont dirigé en 1998 au
Congo les unités dispersées des FAR et les ont rassemblées de nouveau,
donnant à partir de là naissance aux FDLR. La Bundeswehr ne se
souvient pas volontiers de ses anciens élèves. Pour la première fois,
après quatre ans de questions posées en vain, l’attaché de presse
confirme : « mes recherches ont pour résultat le fait que d’octobre 1985
à juin 1986, un certain capitaine Sylvestre Mudamucura du Rwanda a
suivi les cours internationaux de l’Etat-major général de l’Académie de
commandement de la Bundeswehr » 121.

La formation d’officier de Mudamucura sur les rives de l’Alster a


fortement marqué les FDLR, racontent aujourd’hui d’anciens officiers
de haut rang des FDLR122. On en a toujours été fier au sein de la
rébellion. La Bundeswehr est de leur point de vue un exemple de
commandement militaire. Quand d’anciens officiers des FDLR parlent
des forces armées allemandes, le terme de « Bundeswehr » leur revient
seulement rarement en tête. Beaucoup parlent de la « Wehrmacht »,
l'armée du Reich allemand dissous en 1945. L’histoire militaire
allemande est enseignée dans les écoles d’officiers de la forêt
congolaise. La Wehrmacht et les soldats SS sont désignés comme
l’exemple de la discipline. La campagne d’Hitler en Russie est présentée
comme le modèle d’une guerre offensive couronnée de succès. Il n’est
pas rare que dans le contexte des opérations militaires des FDLR au
Rwanda, revienne l’expression de « Blitzkrieg » (guerre éclair). Hitler,
Himmler ou Goebbels sont à leurs yeux les « meilleurs stratèges
militaires de l’histoire ».

Le commandant adjoint de la police militaire des FOCA s’est donné le


nom de guerre de « Romel », d’après le Feldmarshall Erwin Rommel
qui, lors de la seconde guerre mondiale, avait dirigé la campagne de
l’Afrika Korps allemand en Afrique du Nord. Justement à propos de
Rommel : c’est sous le mandat du fils d’Erwin, Mandfred Rommel,
maire de Stuttgart qu’a été construit le bâtiment du tribunal supérieur

121Communication du service de presse de la Bundeswehr, 24 octobre 2013


122Pour tout ce qui suit : Entretiens á Mutobo, février 2015

87
du Land de Stuttgart devant lequel s’est tenu plus tard le procès contre
les FDLR. « Romel » y comparut comme témoin.

L’ordre, l’obéissance aux ordres, la propreté et la ponctualité - tout cela


est inculqué dès le départ aux recrues des FDLR, assez conformément
au modèle allemand. Dans l’armée de la forêt de Mudamucura, tout doit
être ordonné, comme dans l’armée allemande. « Ce penchant pour la
bureaucratie, c’est dans l’armée allemande que le général l’a appris »,
se souvient un confident. « On peut presque dire que Mudamucura a
introduit dans la forêt congolaise l’administration militaire apprise en
Allemagne ».

C’est que Mudamucura hurle volontiers le matin un « Guten Morgen


Abacunguzi ! » dans son émetteur radio. Presque chaque soldat en
possession d’un émetteur radio ou ayant dû rendre les honneurs à
Mudacumura, connaît cette salutation allemande. Son rapport à
l’Allemagne et la formation légendaire dans l’une des plus prestigieuses
écoles militaires d’Europe confèrent au chef militaire un respect
considérable. Le fait qu’il parle au téléphone en allemand au président
des FDLR et le fait qu’au sein des FDLR soit largement connu que la
femme et les enfants de Mudacumura vivent sous la garde de
Murwanashyaka, a fait que l’Allemagne soit considérée comme une
seconde patrie pour les FDLR. C’est d’Allemagne que sont venus les
messages solennels du président à l’occasion de Pâques, de Noël, de la
Nouvelle année et de la Pentecôte. Et c’est encore d’Allemagne que
Murwanashyaka et Musoni ont envoyé des téléphones satellitaires, des
unités de téléphone, des ordinateurs, des installations solaires, des
chargeurs, des appareils photo et des piles de rechange.

Presque tout le monde au sein des FDLR connaît le nom de la


chancelière fédérale Angela Merkel du « Parti des démocrates
chrétiens », comme on appelle ici la CDU. On se sent lié. Le vice-
président Musoni dit au tribunal de Stuttgart que le rapport entre les
ailes politique et militaire des FDLR sont comme ceux qui existent entre
la CDU et la CSU en Allemagne ; un de ses interlocuteurs au téléphone
compare la milice des jeunesses Interahamwe, organisation de
jeunesse de l’ancien parti gouvernemental rwandais MRND en 1994 et
auteur principal du génocide, avec la jeunesse de la CDU - « au début,
ils constituaient la jeunesse d’un parti, les jeunes électeurs comme

88
l’Union des Jeunes (NDT : de la CDU/CSU) » 123. Quand Merkel fut élue
chancelière en 2005, les combattants FDLR ont organisé une parade
sur le terrain de football du quartier général et célébré l’événement.

Une scène survenue à Goma montre à quel point l’image de l’Allemagne


que se font les FDLR est différentiée. Un lieutenant-colonel dont le nom
de guerre est Dmitrie avait juste déserté en 2011 et un hélicoptère de
l’ONU était allé le chercher dans la forêt. Quand il dut abandonner son
uniforme dans le camp de transit de l’ONU à Goma, il n’a pas bondi sur
la collection de vieux vêtements de l’ONU pour enfiler un pantalon et
une chemise. De sa sacoche, il a extrait un maillot de l'équipe nationale
de football d’Allemagne. Les autres le regardaient avec jalousie. Dmitrie
expliqua : durant les longues soirées sombres au quartier général dans
la brousse congolaise, les officiers écoutaient la radio, surtout la BBC,
parce qu’elle diffusait les résultats des matches de football. Tous
tendaient l’oreille quand il était question des matches de la Bundesliga,
le championnat allemand de football. Pendant qu’il racontait cela, il
abaissa sur le front sa casquette de supporter du Bayern de Münich. Ses
gardes du corps qui avaient déserté avec lui, riaient : « pourquoi es-tu
fan du Bayern, alors que notre président habite à Stuttgart ? », le
taquinaient-ils. Dans les FDLR, quand on se trouvait près de
Murwanashyaka, on était fan fidèle du VfB Stuttgart - mais sinon on
soutenait le Bayern. On n’était unis que pour les matches de l’équipe
nationale. Là, chacun priait pour le Onze allemand 124.

Jusqu’il y a peu, les dirigeants des FDLR s’accrochaient à leur modèle


de l’Allemagne. Quand le vice-président des FDLR Musoni prononça en
tant qu’accusé ses derniers mots dans la salle du tribunal de Stuttgart,
il déclara : « Murwanashyaka et moi avons été formés en Allemagne,
afin de pouvoir aider chez nous. Maintenant, nous comparaissons
devant un tribunal allemand, parce que nous avons essayé de
transposer exactement, ce que nous avons appris en matière de
démocratie et de solidarité » 125.

123Conversation téléphonique entre Straton Musoni et un interlocuteur rwandais établi


en Allemagne, 10 juin 2009
124Entretiens à Goma et Mutobo, 2011
125Dernier mot de Straton Musoni devant la Cour de Stuttgart, 14 septembre 2015

89
Partie 2
Le Rwanda et les origines des FDLR
Chapitre 7
La pensée raciale autour des Hutus et
des Tutsis

Les doctrines raciales européennes arrivent au Rwanda

« L'histoire du Rwanda est obscure et légendaire », écrivit le premier


Allemand à jamais mettre les pieds dans le pays 126. C'est en 1884 que
le comte von Götzen, gouverneur de la colonie allemande d'Afrique
Orientale, voit sa nouvelle province pour la première fois. Il approche
ses nouveaux sujets avec respect : on lui aurait rapporté l'existence de
géants et de nains, d'armées d'amazones et de montagnes crachant du
feu, et il serait remarquable « de trouver justement au milieu des
contrées préférées des Arabes un pays qui a réussi à se défendre
totalement contre leur invasion et à se forger le renom d'un terroir
inaccessible et plein de dangers (...) En général on l'a décrit comme un
empire puissant avec une population courageuse de peau claire » 127.

Sans aucune connaissance du pays, le comte allemand décrit l'élite


rwandaise comme une couche immigrée autrefois nomade, plus
civilisée que la population paysanne. Le Rwanda n'est pas seulement
érigé en colonie allemande avant même qu'un seul Allemand l'ait visité
; les Allemands analysent déjà la structure et l'histoire du pays sans
jamais avoir été sur place.

126Von Götzen, G.A. Graf: Durch Afrika von Ost nach West:
Resultate und Begebenheiten
einer Reise von der Deutsch-ostafrikanischen Küste bis zur Kongomündung in den
Jahren 1893/94, Berlin 1895, p.187
127Von Götzen, p.146

92
Les explorateurs blancs qui trébuchent dans l'Est de l'Afrique à partir
du milieu du 19ème siécle tombent régulièrement sur des États
guerriers puissants et fiers, à la longue histoire. Que des royaumes
africains doivent appartenir à une civilisation supérieure venue de
l'extérieur semble, aux yeux des Européens, tellement évident
qu'aucune preuve n'est requise - pour l'Europe à cette époque l'Afrique
n'a ni histoire ni culture propre. Le premier à le dire au regard de
l'Afrique des Grands Lacs est l'explorateur britannique John Speke, qui
"découvre" l'Ouganda actuel en cherchant les sources du Nil au milieu
du 19ème siècle et qui, ensuite, pénètre jusqu'au Lac Tanganyika, qu'il
prend pour la source recherchée. Speke appelle les aristocrates de cette
région, dont les Tutsis rwandais, « Wahuma » et les croit « issus des
Gallas ou Abyssiniens », donc de l'Éthiopie. Toute la région des Grands
Lacs serait aux mains d'étrangers qui l'auraient conquise et qui
auraient laissé aux autochthones la culture de la terre tandis que leurs
propres jeunes gens garderaient le bétail. L'Éthiopie, gouvernée par
« un clan pasteur venu d'Asie » avec « l'élévation des parois du nez
comme caractère spécial de son origine asiatique », aurait poussé une
grande partie de sa population à l'émigration128.

Tout cela ne découle que de l'imagination de Speke. Mais ce sont de


telles suppositions qui ont inspiré plus tard l'enseignement colonial
selon lequel les rois du Rwanda et d'autres royaumes africains de la
région seraient tous des Hamites, donc des descendants de Cham, un
des fils du Noé biblique, et donc des descendants d'une civilisation
ancienne et étrangère. Comme l'écrit le théoricien influent Seligman
dans son ouvrage de référence sur "les races d'Afrique": « les
civilisations de l'Afrique sont les civilisations des Hamites, son histoire
(NDT: de l’Afrique) est la tradition de ces peuples et de leur interaction
avec les deux autres groupes africains, les nègres et les bushmen (...)
Les Hamites conquérants étaient des 'Européens' pastoralistes,
arrivant vague par vague, mieux armés et intellectuellement plus agiles
que les nègres ruraux et sombres » 129. Parfois les Hamites sont aussi
décrits comme des « Sémites de type juif », parfois le Tutsi est « un
Européen à peau noire » 130.

128Speke, John Hanning: Journal of the discovery of the source of the Nile, Londres
1863, p.241 f.
129Seligman, Charles: Races of Africa, Oxford 1930, p.96
130voir Chrétien, Jean-Pierre/Kambanda, Marcel: Rwanda, racisme et génocide.
L'idéologie hamitique, Paris 2013, p.50-61

93
En 1933 le père Pagès, missionaire catholique de la congrégation des
Pères Blancs, publie le premier ouvrage de référence européen sur le
Rwanda : "Un royaume hamite au centre de l'Afrique". En accord avec la
vision dominante de l'époque, ce livre, dont s'inspireront plus tard les
manuels d'histoire du Rwanda indépendant après 1962, explique que
les Tutsis viennent « du pays des pharaons » 131. Ils auraient oublié
leurs origines mais le livre n'explique pas comment les Européens le
savent.

Les stations et écoles des missionaires européens au Rwanda ont


enseigné aux Rwandais ce mélange de fantaisie et de racisme, et les
Rwandais l'ont pris pour la vérité supérieure. « La population du
Rwanda est constituée de trois races », écrit le premier historien
rwandais formé à l'européenne, l'Abbé Alexis Kagame, en 1954 : les
"Abatwa", les "Abahutu" et les "Abatutsi". Les Twas, à catégoriser en
"Pygmées" et "céramistes", seraient d'une taille moyenne de 1,59m et à
l’origine chasseurs. Les Hutus, appartenant au groupe ethnique des
Bantous, seraient d'une taille moyenne de 1,67m, « cultivateurs et
éleveurs de petit bétail » et formeraient 90% de la population
rwandaise. Les Tutsi, des "Hamites", « se reconnaissent à leur type
apparenté à celui des Abyssins, des Gallas, des Somalis et de tant
d'autres races de la civilisation chamitique » ; ils seraient originaires de
l'Afrique « nord-orientale », d’une taille moyenne de 1,80m et
pasteurs 132.

Les doctrines raciales de Kagame étaient universelles dans le Rwanda


des années 1950 et durant des décennies, ses livres constituèrent la
référence. Cet abbé catholique, issu d'une famille de sages de la cour
royale du Rwanda - sans lien familial avec le président rwandais actuel,
Paul Kagame - fut le premier directeur de la rédaction du journal
catholique Kinyamateka. Son confrère belge de l'époque, Jacques-
Jérôme Maquet, a diffusé ces théories raciales dans son propre livre,
« Le système des relations sociales dans le Rwanda ancien », qui définit

131Pagès, Rév. Père: Au Ruanda sur les bords du Lac Kivu. Un royaume hamite au centre
de l'Afrique, Bruxelles 1933, p. 1
132Kagamé, Alexis: Les organisations socio-familiales de l'ancien Rwanda, Bruxelles
1954, p.7 ff.

94
les Tutsis et les Hutus comme des « castes » dans un système où
« chaque Tutsi peut faire pression sur chaque Hutu » 133.
La doctrine selon laquelle Tutsis et Hutus représenteraient des races
différentes et que donc le Rwanda ne serait pas une nation unie mais
un pays de plusieurs ethnies était la seule vision admissible au Rwanda
jusqu'au génocide de 1994. Les Hutus étaient censés représenter 85%
de la population rwandaise, les Tutsi 14%, les Twa 1% ; plus tard, on a
donné la clé de répartition de 90% de Hutus et de 9% de Tutsis. Le
premier parti gouvernemental du Rwanda indépendant, le MDR
(Mouvement démocratique républicain), écrit même aujourd'hui sur
son site internet à propos des «grandes lignes de l'histoire du Rwanda
» : « bien avant le 15ème siécle, le Rwanda était habité par les Batwa -
population autochtone des pygmoïdes de la région. Chasseurs des
forêts impénétrables, ils vivaient en symbiose avec la nature. Les Hutus,
d'origine bantoue, traditionnellement agriculteurs, les avaient rejoints
en défrichant les terres. Les 15ème et 16ème siècles virent l’arrivée des
éleveurs de bovins nilotiques (tutsis) au Rwanda. » 134 Tout cela était
aussi la présentation faite du Rwanda au reste du monde jusqu'au
génocide de 1994, durant lequel on a parfois désigné à l'extérieur les
Hutus et les Tutsis comme des "tribus" et le génocide comme une
"querelle tribale" - un événement quasi-naturel ne nécessitant pas
d'autre explication.

Clichés racistes, réalités sociales

La signification originelle possible des concepts "Hutu" et "Tutsi" est


impossible à établir objectivement aujourd'hui, tant ils sont
superposés politiquement et idéologiquement depuis l'ère coloniale.
Le recours à ces concepts sert toujours à illustrer un déséquilibre de
pouvoir, entre Tutsis dits avides de pouvoir et Hutus dits en besoin de
protection. L'historien Alexis Kagame prétend dans son œuvre que le
terme "Tutsi" aurait signifié quelqu'un qui prend et celui de "Hutu"
quelqu'un qui donne, ce qui ramènerait aux anciennes relations
féodales entre aristocrates Tutsi et paysans Hutu.

Les idéologies de la libération des Hutus au Rwanda ont rélégué aux


oubliettes que les historiens coloniaux attribuèrent non seulement aux

133Maquet, Jacques-Jérôme: Le système des relations sociales dans le Rwanda ancien,


Tervuren 1954
134Les grandes lignes de l'histoire du Rwanda: www.mdrwi.org/histoirerwa.htm

95
Tutsi mais aussi aux Hutu une origine non africaine. Les Hutu seraient
venus, comme tous les Bantous, "de l'Océanie" et auraient gagné
l'Afrique par Madagascar ou l'Europe du Sud-Ouest, écrit Kagame :
« Les ressemblances pouvant exister entre Bantu et Australasiens
doivent être expliquées en partant d'un foyer commun initial en
Asie. » 135 Pagès fabule même sur un continent effondré, « la Lémurie »,
d’où les Hutu auraient pu venir 136.

Le mot "bantou", supposé africain, est lui-même d'origine coloniale. Il


fut inventé en 1855 par le bibliothécaire allemand de la colonie du Cap
dans l'Afrique du Sud actuel, Wilhelm Bleek, pour distinguer la
population noire "normale" et les bushmen des déserts, supposés plus
primitifs. "Bantou" a servi longtemps comme mot colonial péjoratif
pour désigner les Africains noirs. Il désigne jusqu'à présent un groupe
linguistique s'étendant à travers la plus grande partie de l'Afrique. Mais
tous les Rwandais parlent une seule langue, le Kinyarwanda, qui fait
partie du groupe bantou.

Jan Vansina, l’historien le plus rigoureux du Rwanda précolonial, situe


l'origine des concepts Hutu et Tutsi dans les armées et la cour royale
du Rwanda : les Tutsi auraient été des combattants et des chasseurs
dans l'armée ainsi que des pasteurs et buveurs de lait à la cour ; les
Hutu auraient été les porteurs dans l’armée ainsi que des fournisseurs
de nourriture et mangeurs d'haricots à la cour137. L'historien culturel
Jean-Luc Galabert, qui a réalisé les analyses les plus détaillées des
traditions orales et linguistiques du Rwanda, note que les textes rituels
de la cour royale n'utilisent que très peu les mots Hutu et Tutsi, et cela
en relation avec des individus - un Hutu désigne un serviteur ou un
semeur qui se présente devant le roi; "Tutsi" désigne une condition
aristocratique qu'un roi nouvellement couronné doit délaisser. Il
retient que Hutu et Tutsi ne sont pas des attributions collectives et que
ces concepts n'expriment pas historiquement un déséquilibre constant
de pouvoir 138.

135Kagame 1954, p.14


136Pages 1933, p.11
137Voir Vansina, Jan : Le Rwanda ancien : le royaume Nyiginya. Paris 2003
138Voir Galabert, Jean-Luc : Les enfants d'Imana. Histoire sociale et culturelle du
Rwanda ancien. Saint-Jean 2012

96
Historiquement, la dichotomie entre Hutus et Tutsis a été une
distinction sociale ramenant à des positions différentes à la cour royale
et au-delà dans le reste de la société, et non une distinction ethnique
catégorisant l'identité biologique d'une personne. Il y a au Rwanda des
clans à dominance Hutu et d'autres à dominance Tutsi, mais les deux
catégories sont réparties partout et parfois même au sein d'une même
famille. Il n'y a pas entre Hutus et Tutsis de différences de coutumes, de
légendes, de contes d'origine ou de dialectes.

Hutu et Tutsi ne sont pas de races différentes qui se seraient


rencontrées au Rwanda, mais désignent des différences de pouvoir
dans une société en voie de différentiation, diffusées à partir du centre
de pouvoir - la cour et les armées - vers l'extérieur. Un conte bien connu
au Rwanda reproduit cela symboliquement avec l'histoire des trois fils
de Dieu. Gatwa, Gahutu et Gatutsi sont soumis à des épreuves. Dans une
des versions, chacun reçoit une jarre de lait. Gatwa la renverse, Gahutu
la boit, Gatutsi la garde pour son père et règne ensuite sur ses frères.

De tels contes existent aussi chez d'autres peuples de la région. Mais


nulle part ailleurs qu'au Rwanda et au Burundi, on en déduit une
différence raciale. Entre 1962 et 1994, quand la différence entre Hutu
et Tutsi constituait l'idéologie de l'État au Rwanda, beaucoup d'enfants
n'ont connu leur appartenance que lors de leur séparation à l'école. Les
cours d'histoire jusqu'à 1994 ont présenté l'histoire du Rwanda comme
celle d'une subjugation des Hutus par les Tutsis immigrés : chez les
Hutus l'accent était mis sur leur souffrance séculaire, chez les Tutsis sur
leurs origines étrangères. Avant le génocide de 1994, des journaux
rwandais désignaient les Hutus comme le "peuple majoritaire", les
"défricheurs de forêt", "sans craintes" et "solidaires", et les Tutsis
comme la "minorité", les "ennemis du peuple", "envahisseurs" et
"serpents" ou "cafards". Dans cet univers mental, un Tutsi est
automatiquement membre d'une élite à combattre, même s'il vit dans
le dénuement ; un Hutu représente automatiquement la majorité
réclamant ses droits, même s'il est riche et puissant.

Le génocide au Rwanda a été rendu possible par la conviction que les


Hutu et les Tutsi sont deux peuples distincts. Si le pouvoir est défini par
la biologie, une élite ne peut être donc évincée que biologiquement, ce
qui implique son élimination physique. Si les Tutsis ne constituent pas
seulement une minorité mais sont également des conquérants
étrangers, et les Hutus pas simplement la majorité mais aussi le seul

97
peuple légitime, la démocratie au Rwanda signifie donc le pouvoir aux
Hutus.

La recherche historique récente a établi que sur les hautes terres de


l'Afrique interlacustre les cultivateurs et les éleveurs ont toujours vécu
ensemble et se sont déplacés ensemble afin de défricher des forêts ou
de fonder des exploitations agricoles. Le Rwanda précolonial n'avait
pas de frontières fixes ; c'était un État en expansion dont les institutions
servaient à incorporer des populations nouvellement conquises ou de
viabiliser des terres vierges. Sous le roi, considéré comme une divinité,
il y avait trois catégories de chefs avec de tâches distinctes : un pour
administrer les armées et les hommes (umutware w'ingabo/
w'umuheto), un pour administrer les terres pastorales et le bétail
(umutware w'imikenke/w'inka) et un pour administrer les terres
cultivées (umutware w'ubutaka). Le premier représentait la maison
royale, le deuxième avait le statut de Tutsi et le troisième celui de Hutu.

Des relations de clientèle se sont développées au fur et à mesure :


l’ubuhake en tant que contrat de parrainage du bétail, par lequel le
gardien des troupeaux est protégé et alimenté par leur propriétaire ;
plus tard, uburetwa, qui voit le propriétaire demander à son sujet de
cultiver aussi la terre ; et l’igikingi (ibikingi au pluriel), qui est un don
de terres du roi à ses chefs qui ensuite demandent un tribut aux
cultivateurs et aux éleveurs qui y résident.

L'expansion territoriale du Rwanda sous le roi Kigeri IV Rwabugiri, qui


a étendu le territoire du Rwanda au dernier quart du 19ème siècle pour
la première fois jusqu'à ses frontières actuelles et même au-delà à
l’intérieur du Congo actuel, s’est accompagnée de l'expansion et de la
généralisation des ibikingi comme mécanismes de dépossession des
terres et de l'uburetwa comme travail forcé des populations
dépossédées au profit des nouveaux seigneurs. Les populations
conquises devenaient les Hutus des Tutsis royaux, ce qui établissait un
clivage social entre des communautés qui auparavant n'avaient pas eu
beaucoup de relations entre elles. Selon l'historien rwandais Jean-Paul
Kimonyo « c'est donc à partir de 1870 que l'identification sociale
opposant éleveurs tutsis et agriculteurs hutus se répandit dans tout le
Rwanda » 139.

139Jean-Paul Kimonyo: Rwanda. Un génocide populaire. Paris 2008, p.25

98
Vers la fin des années 1880 et le début des années 1890, le Rwanda a
vécu un des épisodes les plus pénibles de son histoire avec des famines,
des épidémies et la peste bovine qui ont tué jusqu'à 90% des
troupeaux. L'aristocratie régnante réagit en généralisant le travail forcé
et en confisquant les bovins des cultivateurs afin de reconstituer ses
propres troupeaux. C'est donc en tant que phénomène de crise
conjoncturelle qu'apparaît le déséquilibre extrême entre une
aristocratie toute-puissante et une population paysanne exsangue,
situation à laquelle ont été confrontés les Allemands lors de leurs
premiers passages au Rwanda.

Cette situation de tensions et de bouleversements extrêmes ne


correspondait pas du tout à l'histoire précédente du pays, mais les
premiers Blancs arrivés sur place l’ignoraient. Comme partout en
Afrique ils considérèrent les conditions rencontrées par hasard comme
l'état primaire et immuable des choses, en se basant sur l'idée que
l'Afrique était un continent sans histoire. Ils ont utilisé cet état supposé
immuable comme cadre de leur propre pouvoir, et par le fait même l’ont
consolidé.

99
Chapitre 8
De l'évangélisation à la "révolution
sociale"

Les missionnaires catholiques élèvent une élite tutsi

Le Rwanda est un pays très chrétien. Peu de pays en Afrique ont été si
radicalement bouleversés par les missionnaires. L'influence
extraordinaire de l'Église catholique a façonné l'univers mental des
dirigeants hutus qui menèrent le Rwanda à l'indépendance en 1962 et
dont l'héritage politique a rendu possibles aussi bien le génocide de
1994 que l'action des FDLR en exil.

La mission d’évangélisation au Rwanda fut portée par la congrégation


des Pères Blancs, née en Algérie française dans le but d’évangéliser
l'Afrique. Elle envoya surtout dans la colonie allemande du Rwanda des
missionnaires ressortissants du Reich allemand mais qui provenaient
de l’Alsace francophone.

C'est le 5 mai 1867 que le fondateur des Pères Blancs, Mgr Charles
Lavigerie, archevêque français d'Alger, appela à porter la civilisation
« au-delà du désert jusqu'au centre de cet immense continent encore
plongé dans la barbarie ». 140 En 1868 il fonda la „Société Missionnaire
d'Alger“, connue plus tard comme Société des Missionnaires d'Afrique,
d'abord pour prendre soin des orphelins ; ses membres se faisaient
appeler "Pères Blancs" parce qu'ils portaient l'habit blanc des Arabes.

140Mgr Charles Lavigerie: Lettre pastorale du 5 mai 1867,


cité dans : Storme, R.P.Marcel:
Rapports du Père Planque, de Mgr Lavigerie et de Mgr Comboni sur l'Association
Internationale Africaine. ARSOM 1957, p.16

100
Lavigerie proposa au Pape une mission catholique pour l'Afrique. Dans
un "mémorandum secret" daté de 1878 adressé au Pape Pie IX,
l'archevêque forgea le projet « de les civiliser en transformant les
Africains »141. L'Afrique équatoriale - du Sahara jusqu'au Zambèze, de
l'Atlantique jusqu'à l'Océan Indien – offrait l'avantage que ses quelque
100 millions d'habitants étaient « des populations barbares, sans
doute, mais neuves et simples, que l'orgueil de l'erreur n'a pas égarés,
qu'une corruption savante n'a pas perdues ». Les missionnaires à y
envoyer devraient donner aux « Africains choisis par nous (...)
l'éducation qui leur permettra d'exercer aux moindres frais possibles
pour les Missions, le plus d'influence possible parmi leurs
compatriotes ». Il n'y aurait pas de plus grande œuvre dans toute
l'histoire de l'Église, flattait-il le Pape, que l’annonce de « cette grande
croisade de foi et d'humanité » et « la création d'une armée d'apôtres
qui marcheraient à la mort pour sauver la vie et la liberté des pauvres
fils de Cham » - les Hamites.

Le 24 février 1878, le Vatican chargea la Société des Missionnaires de


Mgr Lavigerie de fonder deux missions en Afrique centrale : l’une sur
les rives du lac Tanganyika, dans la Tanzanie actuelle, et l’autre dans
l'Ouganda actuel. Dans ce cadre, les Pères Blancs étendirent également
leur action au Rwanda et au Burundi actuels. Les buts de l'action
missionnaire au Rwanda étaient donc déjà définis par l'Église
catholique bien avant que les premiers Européens n’aient mis les pieds
dans ce pays : identifier et évangéliser une élite locale pour sauver les
Hamites et abolir l'esclavage. Tout le cadre analytique européen des
relations hutu-tutsi était tracé dès le début.

Mgr Jean-Joseph Hirth, évêque Alsacien ayant l'expérience en Ouganda,


fut nommé vicaire apostolique de la province ecclésiastique du Nyanza-
Sud qui englobait le Rwanda. Il s'y rendit en 1899, rencontra au Rwanda
l'explorateur allemand Richard Kandt, et visita la cour royale le 2
février 1900. Juste après son audience, il fonda à proximité la première
paroisse catholique du Rwanda, Sainte Marie qui deviendra la mission
de Save. Sa date de fondation, le 8 février 1900, est considérée comme
la date de naissance de l'Église catholique du Rwanda. D'autres

141Citations de : Lavigerie: Mémoire secret sur L'Association Internationale Africaine de


Bruxelles et l'Évangélisation de l'Afrique Équatoriale adressé à Son Éminence le
Cardinal Préfet de la S.C. de la Propagande, Alger 2 janvier 1878, cité dan:Storme,
p.103

101
missions des Pères Blancs furent créées par la suite en 1902 et 1903 :
Zaza, Nyundo, Rwaza, Mibirizi. La plus importante, Kabgayi, fut établie
en 1906 près de l’actuelle ville de Gitarama et fut choisie comme siège
épiscopal.

La construction d'une mission au Rwanda, pays sans tradition urbaine


et sans routes, était comparable à l'érection d'une forteresse dans
l’Europe du moyen-âge. L'effort logistique fut immense ; des centaines
de gens furent contraints au travail forcé ; et il fallut organiser un
approvisionnement dans la durée. Les forteresses missionnaires
catholiques au Rwanda étaient des citadelles de pouvoir, sans égal,
même à la cour royale ou dans l'administration coloniale. Ces églises
restent imposantes aujourd'hui. La maison royale du Rwanda garda ses
distances par rapport aux Pères Blancs, entre autres parce qu'elle
prenait ces missionnaires barbus avec leurs robes blanches pour des
sentinelles des esclavagistes arabes que le Rwanda avait su naguère
mettre en déroute. Les missions attirèrent d'abord les Rwandais en
quête de protection, partant des Hutus et des Tutsis démunis.

L'entrée dans le giron de l'Église catholique n'était pas facile à l’époque.


Le catéchuménat et la préparation au baptême étaient organisés par les
Pères blancs sur une période de quatre ans. Selon l'historien
ecclésiastique rwandais Laurent Rutinduka, « les néophytes devaient
connaître par cœur les prières du matin et du soir ; éviter la polygamie
; montrer le désir de pratiquer les commandements ; éviter de fumer
du chanvre et s'abstenir d'être des sujets de scandale ». Les conditions
du baptême étaient définies comme suit : « avoir présenté les aptitudes
et les garanties morales d’être un bon chrétien ; être persévérant dans
le cheminement spirituel et être capable d'établir des meilleures
relations avec les chefs locaux » 142. Les premiers baptêmes, de vingt-
deux hommes et de quatre femmes, eurent lieu le 11 avril 1903.

Les écoles des missions furent la base des petits séminaires, pour
lesquels Mgr Hirth établit les critères d'admission suivants en 1905 :
« néophytes de 13 à 15 ans, nés de parents chrétiens ; caractère ouvert,
respectueux, docile ; foi solide ; bonne santé ; intelligence supérieure à

142Rutinduka, Laurent :
L'Église catholique au Rwanda, dans :
Gatwa/Rutinduka:Histoire du christianisme au Rwanda des origines à nos jours,
Yaoundé 2004, p.29 f.

102
la moyenne ; connaissance du swahili et l’orthographe» 143. Le
catéchuménat ne se limitait pas à l'apprentissage de la religion
chrétienne mais prônait aussi l'éloignement de la culture et des
traditions rwandaises. Dans le catéchisme rwandais, le premier
commandement ("Je suis le Seigneur ton Dieu. Tu n'auras pas d'autres
dieux que moi") était ainsi commenté dans le catéchisme en vigueur
jusqu’après l’indépendance du Rwanda : « Le premier commandement
nous interdit d'adorer autre chose que Dieu ; il nous interdit de
consulter les devins, d'honorer les ancêtres et les héros religieux du
passé ; il nous interdit de pratiquer le rite du deuil et du retrait de deuil,
ainsi que d'autres coutumes païennes » 144.

L'aristocratie rwandaise fut d'abord sceptique envers ces nouveaux


croyants aux idées étrangères et aux langues d'enseignement
incompréhensibles, évoquant un peu la façon dont sont perçus les
élèves des écoles coraniques islamistes radicales de l'Europe
aujourd'hui. A la cour royale, on les appelait ironiquement les
inyangarwanda, "ceux qui haïssent le Rwanda“ 145. Ce fut seulement
quand les missions se révélèrent des bases utiles pour la reconquête de
contrées perdues face aux rebelles que les relations s'améliorèrent. Le
roi du Rwanda accorda la liberté de culte en 1917 à ses sujets, ce qui
permit à la couche dirigeante de la société de s’ouvrir à la religion. Cela
se produisit directement après que les troupes du Congo Belge eurent
chassé le pouvoir allemand colonial.

La Belgique catholique comme pouvoir mandataire au Rwanda montra


un tout autre zèle missionnaire que les Allemands. Léon Classe, vicaire
général et premier évêque du Rwanda résidant sur place à partir de
1922, agit selon la devise « Qui a en main les jeunes Tutsis, aura le
contrôle du Rwanda tout entier » 146. Le pouvoir politique fut concentré
dans les mains des Tutsis. Le système traditionnel de chefs avec des
compétences différentes et se chevauchant les unes les autres fut aboli
en 1926 en faveur du modèle colonial standard et ils furent remplacés

143Cité dans: Rutinduka 2004, p.39


144Gatekisumu, Kabgayi 1957, cité dans: Rutayisire, Paul : Le remodelage de l'espace
culturel rwandais par l'Église et la colonisation. Cahiers du Centre de Gestion des
Conflits No 1, UNR Butare 2001, p.43
145Carney, J.J. : Rwanda before the genocide. Catholic politics and ethnic discourse in
the late colonial era, Oxford 2014, p.27
146Léon Classe: Lettre pastorale 1928, cité dans : Perraudin, André : Un évêque au
Rwanda. Saint-Maurice 2003, p.193

103
par des chefs et des sous-chefs de territoire, presque tous tutsis. Le
travail forcé traditionnel uburetwa, qu'un propriétaire foncier était
naguère autorisé à exiger de la part des exploitants de ses terres fut
réduit de deux jours à un jour par semaine en 1927, mais généralisé à
tous les hommes adultes. Par cette mesure, le pouvoir colonial
échafauda un système de classes avec des dirigeants tutsis et des
travailleurs hutus.

À partir de 1926 le pouvoir belge introduisit des cartes d'identité qui


spécifièrent l'"ethnie" de leur détenteur - Tutsi, Hutu ou Twa.
L'identification de l'ethnie - traduit en kinyarwanda, qui ne connaissait
pas ce concept, avec le mot désignant les espèces animales (ubwoko) -
s'opéra sur la base des indications des chefs, des caractères
physionomiques - taille, longueur du nez - et parfois de la situation
socio-économique. Qui possédait plus de dix vaches pouvait être classé
comme tutsi, même s'il n'y avait pas de base légale pour cette mesure
citée abondamment par la suite.

En 1928, le catholicisme devint religion d'État. En 1929 l'Église


catholique obtint le monopole de l'éducation. En 1930 la première
école secondaire du Rwanda fut créée à Astrida (Butare), le Groupe
Scolaire d'Astrida, où l’on recrutait les chefs. Le 14 novembre 1931 le
roi Musinga, qui ne s’était pas tellement montré très chrétien au début
de son règne, fut destitué en raison de sa prétendue "résistance au
progrès". À l'initiative du Mgr Classe, son fils accéda au trône sous le
nom de Mutara III Rudahigwa.

Mutara III se révéla un catholique enthousiaste - il se soumit à un


catéchuménat de douze ans, divorça de son épouse non chrétienne, et
le 17 octobre 1943, il fut le premier roi du Rwanda à se faire baptiser –
sous les prénoms de Charles (comme Charles Lavigerie), Léon (comme
Léon Classe) et Pierre (comme Pierre Ryckmans, le gouverneur belge
du Ruanda-Urundi). Le 27 octobre 1946, lors de festivités
somptueuses, le roi du Rwanda consacra le Rwanda au "Christ-Roi".
Lors de l’acte de consécration, il déclama : « Seigneur Jésus, Roi de tous
les hommes et de toutes les nations, moi, Mutara Charles Léon Pierre,
m’incline devant Vous, ainsi que devant votre Mère, la Vierge Marie,
Reine de la terre et du ciel. Je reconnais que Vous êtes le souverain
Maître du Rwanda, l’origine de tout pouvoir. Seigneur Jésus, c’est Vous
qui avez formé notre pays. Vous nous avez offert une longue lignée de
rois pour le gouverner à Votre place, alors qu’ils ne Vous connaissaient

104
pas. Quand le temps fixé par Votre Providence fut arrivé, Vous Vous êtes
fait connaître, Vous nous avez envoyé vos apôtres. Ils nous apportèrent
la Lumière et la Vie. Maintenant que nous Vous connaissons, nous
reconnaissons publiquement que Vous êtes notre Maître et notre Roi.
Seigneur je Vous donne mon pays, mes compatriotes et ma personne.
Faites que les hommes du Rwanda aiment leur pays. (...) Faites que les
femmes du Rwanda fassent honneur à leur maternité. (...) Que tous les
chefs du Rwanda gouvernent ce pays dans la justice. Que tous leurs
jugements soient impartiaux. Qu’ils ne tiennent compte d’aucune
préférence de sorte qu’aucun de mes sujets ne soit lésé. Qu’ils
abandonnent toute tromperie, toute rancune et toute haine. Qu’entre
eux, il n’y ait point de partis, mais que tous soient unis dans la
charité. » 147

À partir de ce moment, ce fut la mode de devenir catholique. En 1932,


seulement 5.000 Rwandais avaient accompli le catéchuménat ; mais en
1955, ils étaient 500.000. Les chrétiens convertis (abakristu)
dédaignèrent les païens (abapagani). Selon l'historien rwandais
Rutayisire « ils se réunissaient entre eux, se fréquentaient et se
mariaient entre eux. Le nouveau statut des convertis allait de pair avec
le port des signes symboliques nouveaux (chapelets, médailles, croix,
noms chrétiens, etc.) et la conscience de former une nouvelle catégorie
sociale. » 148 Et ils intériorisèrent ce qu'ils apprirent des livres des
Blancs à propos des Hutus et des Tutsis.

Pour la masse de la population, ce fut une époque très dure. Le discours


politique du Rwanda allait par la suite identifier l'élite en tant que tutsi
et la masse des sans-droits en tant que hutu. On oublia que la plupart
des Tutsi n'avaient jamais fait partie d'une élite quelconque et que les
Hutus n’étaient pas tous dénués de droits. Selon l'historien Rutembesa,
« une fraction des Tutsis associés au pouvoir colonial commença à
justifier sa position en cherchant dans une histoire fictive le fondement
de sa supériorité » 149. Inversément, comme dans un effet miroir, plus
tard des intellectuels hutus y trouveraient la justification de la raison
pour laquelle les Tutsis "arrogants" devraient disparaître.

147Acte de consécration du Rwanda au Christ-Roi par le Mwami Mutara III Rudahigwa,


1946
148Rutayisire 2001, p.59
149Rutembesa, Faustin : Ruptures socioculturelles et génocide au Rwanda, Cahiers du
Centre de Gestion des Conflits no 2, UNR Butare 2001, p.107

105
La mission catholique élève une contre-élite hutu
Les ouvrages historiques sur le Rwanda tendent à réduire la
"Révolution Sociale" de 1959 qui a conduit à la fondation de la
République hutu du Rwanda à une note de bas de page ; c'est le
génocide de 1994 qui compte. Mais au Rwanda les événements de 1959
ont marqué tout le monde jusqu'au génocide de 1994, et les
génocidaires ainsi que les FDLR en tirent leur légitimité. Il est donc
important de les comprendre.

La transition des doctrines raciales coloniales à la prédiction du


génocide fut d'abord théorisée par des Blancs, dans une série d’articles
anonymes qui parurent dans le journal colonial La dépêche du Ruanda-
Urundi édité à Bukavu au Congo sous le titre : „un abbé rwandais parle“.
Un de ces articles fut prophétique :

« Est-ce que le Hutu est malheureux ? Je réponds OUI, et je ne l'ai jamais


connu autrement depuis 30 ans. Malheureux car il n'est jamais sûr de
conserver pour lui l'argent qu'il possède. Malheureux, car il n'est jamais
sûr de posséder le soir le toit qui l'abrite. Malheureux, car il n'est jamais
sûr de manger la récolte de ce qu'il sème. Le coupable ?
L'administration indirecte, donc nous (...) Nous nous trouvons en pleine
barbarie sous des apparences de civilisation et avec des seigneurs au
volant de leurs belles voitures de luxe, promenant leurs cerveaux et
leur mentalité de Huns. Le Hutu ne peut plus être maintenu dans une
obéissance passive que par son maintien dans la pauvreté, la terreur,
l'insécurité, le tout soigneusement entretenu par les autorités
indigènes sous le couvert de cette sacro-sainte administration
indirecte, qui permet le renforcement de ce mur de silence toujours
effectif, soyez-en persuadés. Et au fond c'est heureux, car si le Hutu sur
toute la surface du pays devait se mettre à parler, s'il brisait les chaînes
de terreur qui l’étranglent, ce serait le plus grand malheur qui pourrait
arriver ; le pays vivrait un déchaînement de passions indescriptibles,
nous serions entraînés dans la plus bestiale des révoltes qui comme un
torrent déchaîné balaierait tout, Tutsis et Blancs et réduirait à néant
toute notre œuvre civilisatrice de 50 ans. » 150
Au moment de la publication de ce texte en 1956, des réformes étaient
discutées depuis longtemps au Rwanda. Après la deuxième guerre

150Un Abbé rwandais parle,« La dépêche du Ruanda-Urundi » 24 août 1956, cité dans :
Perraudin 2003, p.109-111

106
mondiale, une nouvelle génération avait pris les rênes de part et
d’autre, au sein de l'administration belge et de l'église catholique. Le
travail forcé uburetwa fut aboli en 1949 et la relation de parrainage
ubuhake le fut en 1954. Dorénavant les „clients“ furent autorisés à
posséder les deux tiers du bétail dont ils avaient la garde. Mais il n'y eut
pas de réforme foncière en conséquence ; en revanche, les pâturages
ibikingi furent privatisés dans les faits. Et donc des vaches des Hutus se
mirent à paître sur des terres des Tutsis, générant de nouveaux conflits.
À partir de 1954, un "Conseil Supérieur du Pays" (CSP) fut établi à côté
du roi par l'administration belge.

À cette époque, le Rwanda comptait un peu plus de 2 millions


d'habitants, dont 250.000 de Tutsis pauvres, 10.000 Tutsis riches et 2
millions de Hutus pauvres. 151 Moins de 10.000 Rwandais habitaient
dans les villes et n'étaient donc assujettis à aucun chef. Les débats
politiques étaient restreints à quelques milliers d’hommes : les
"Astridiens" tutsis formés comme administrateurs à Butare, et les
"séminaristes" hutus, génération montante de prêtres, issus pour la
plupart de l'évêché de Kabgayi. La lutte de pouvoir entre les deux
groupes trouva son issue dans la "révolution sociale", dont les
"séminaristes" furent les vainqueurs et fondèrent ensuite le Rwanda
chrétien en tant que République hutue.

Le point de départ de cette évolution fut la publication de la "Note sur


l'aspect social du problème racial indigène au Rwanda" du 24 mars
1957 - un document rédigé par un groupe d'intellectuels hutus, tous
séminaristes catholiques, entré dans l'histoire comme "le manifeste des
Bahutu". « D'aucuns se sont demandé s'il s'agit là d'un conflit social ou
d'un conflit racial », avance le document. « Dans la réalité des choses et
dans les réflexions des gens, il est l'un et l'autre. On pourrait cependant
le préciser : le problème est avant tout un problème de monopole
politique dont dispose une race, le mututsi : monopole politique qui,
étant donné l'ensemble des structures actuelles, devient un monopole
économique et social; monopole politique, économique et social qui, vu
les sélections de facto dans l'enseignement, parvient à être un
monopole culturel, au grand désespoir des Bahutu qui se voient
condamner à rester d'éternels manœuvres subalternes. »

151Chiffres du gouverneur Jean-Paul Harroy de 1958, cités dans: Rutayisire, Paul : Église
catholique dans la société rwandaise, un regard interrogateur! Gatwa/Rutinduka
2014, p.270

107
Les Belges partagèrent cette analyse. Le résident-général belge au
Ruanda-Urundi, Jean-Paul Harroy, déclara : « Je suis personnellement
convaincu que la distinction en cause concerne maintenant deux
groupes sociaux qui s'identifient de moins en moins avec les deux
groupes raciaux reconnus par l'anthropologie physique. » 152 Une
mission de l'ONU qui se rendit au Rwanda en septembre et octobre
1957 fut accueillie par des manifestations de Tutsis en faveur de
l'"indépendance", tandis que des activistes hutus réclamèrent la
"déféodalisation", donc la fin du pouvoir Tutsi. La mission onusienne
conclut que la Belgique devait « accélérer l'émancipation des Hutu par
tous les moyens ». 153

À cette fin, le Conseil Supérieur du Pays désigna une commission


spéciale d’étude sur „le problème social hutu-tutsi " en 1958. Lors de la
session d'ouverture, on lut et discuta le "Manifeste des Bahutu". L’un
des signataires, Vianney Bendantunguka, osa une comparaison entre
les réformes nécessaires au Rwanda et la révolution francaise de 1789
et demanda « une révolution non sanglante, mais pacifique (...) afin
d'épargner une révolution sanglante à notre prospérité ». 154

Une "déclaration des Bahutu" transmise à la Commission rappela le


mythe de Gatutsi, Gahutu et Gatwa, qui avaient réagi différemment à
des épreuves et dont les descendants portent le fardeau jusqu’à ce jour,
avec Gatutsi dans le rôle du dominateur des autres. Dans le Rwanda
chrétien les trois frères ne pouvaient naturellement plus être nommés
fils de Dieu comme auparavant, mais fils du "premier Rwandais"
Kanyarwanda. « Nous provenons tous de Kanyarwanda, nous avons
ensemble constitué le Ruanda en défrichant la forêt, nous formons le
Rwanda. De quel droit Gatutsi nous opprime-t-il alors que nous
sommes frères ? » La réduction des trois "races" à trois individus
donne lieu à la déduction d’une différenciation de caractères différents.
« Il y a Gatutsi qui révère la vérité et Gatutsi qui méconnait la vérité (...)
afin de s'assurer de la possession de tous les biens du pays (...) Cette
cupidité de sa part est pleine d'une malveillance outrancière, ses yeux
en sont devenus hagards, son ventre insatiable, et son cœur abruti (...)
C'est d'ailleurs l'origine des difficultés actuelles et de toutes celles qui

152Cité dans:
Perraudin 2003, p.134
153Cité dans : Perraudin 2003,
p.126
154Documents du CSP : Mot d'Introduction

108
suivront. » Le Hutu éclairé est présenté comme homme meilleur ; ce
sont les Hutu « qui forment la force du pays, qui le constituent ». 155

Les recommandations de la Commission, comprenant l’introduction du


suffrage universel, ne furent pas suivies par le CSP qui décida au lieu de
cela de supprimer la mention de l'ethnie sur les cartes d'identité. Pour
les partis politiques hutus, le moment était venu de mobiliser les
masses au lieu d'en appeler à l’arbitrage de la cour royale.

Le véhicule de la mobilisation fut le Mouvement Social Muhutu (MSM),


créé au séminaire de Kabgayi en juin 1956 avec l’objectif de changer
« les coutumes et institutions coutumières dans un sens
démocratique » 156. L’animateur le plus importat du MSM fut Grégoire
Kayibanda, qui deviendrait plus tard le premier président du Rwanda
indépendant. Il était proche de l'archevêque suisse de Kabgayi, André
Perraudin. Six des neuf signataires du "manifeste des Bahutu" furent
des anciens séminaristes de Kabgayi tout comme Kayibanda et
originaires de la région de Gitarama dans le Rwanda central ; ils
formèrent le noyau de l'élite gouvernementale du Rwanda après
l'indépendance.

Kayibanda, né en 1924 à Tare près de Gitarama, fut scolarisé au petit


séminaire Kabgayi et entra au grand séminaire de Nyakibanda. À partir
de 1952 il dirigea la Légion de Marie, une organisation de laïques
catholiques, puis à partir de 1955 le premier journal rwandophone
Kinyamateka. Envoyé en Belgique par l’Église pour un stage en 1957,
Kayibanda retourna au Rwanda en novembre 1958 et devint président
du MSM, de la Légion de Marie et de la coopérative paysanne Trafipro
(Travail, Fidelité, Progrès).

L'Église catholique autour de l'archevêque Perraudin à Kabgayi fut


solidaire de ces révolutionnaires sociaux hutus. Dominique Nothomb,
un des principaux Pères Blancs au Rwanda, écrivit dans une "note sur
la pensée chrétienne" que le Rwanda avait un « problème racial » 157.
Guy Mosmans, Père blanc belge bien connu au Rwanda, prôna en
septembre 1958 une « république hutu ». 158

155Documents du CSP: Déclaration des Bahutu


156Rutayisire 2014, p.275
157Cité dans : Carney 2014, p.93
158Cité dans : Carney 2014, p.94

109
La "Révolution Sociale" de Kayibanda porte les Hutu
radicaux au pouvoir

Le 25 juillet 1959, le roi du Rwanda mourut soudainement dans un


hôpital au Burundi. Lors des funérailles trois jours plus tard, les
notables tutsis de la Cour royale nommèrent comme successeur son
demi-frère Jean-Baptiste Ndahindurwa, âgé de 24 ans, sous le nom de
Kigeri V Ndahindurwa. Les leaders hutus ne reconnurent pas le
nouveau roi et ce dernier ne maîtrisa jamais la situation. Toutes les
forces politiques commencèrent à s'organiser en partis.

L'Union Nationale Rwandaise (UNAR), créée en août 1959 et dirigée


par des Tutsis, prôna l'indépendance du royaume rwandais. Le mot
d’ordre de son premier congrès en septembre 1959 fut : "vive le
Rwanda, vive le Mwami (NDT : roi), vive l’indépendance ! Dehors les
Blancs, les missionaires, les diviseurs du peuple !" Le Mouvement Social
Muhutu (MSM) de Grégoire Kayibanda s'érigea en Parti du mouvement
de l'émancipation hutu (Parmehutu) avec le but de "mettre fin au
colonialisme tutsi" et à son "régime de type féodal". L'Association pour
la Promotion de la Masse (Aprosoma) de Joseph Gitera se présentait en
rivale non cléricale du Parmehutu, moins influente mais non moins
radicale.

Lors d'un meeting à Astrida (Butare) Gitera proclama les "dix


commandements adressés aux Bahutu qui veulent se libérer du joug
des Tutsis" - précurseur des fameux "dix commandements des Bahutu"
de 1990, manifeste de l'idéologie du génocide. Gitera déclara aux
Hutus 159:
« 1. Désormais, n'aie confiance et ne compte que sur Dieu et toi-même.
Ne fais jamais confiance au Tutsi et ne compte jamais sur lui.
2. Ne jure jamais par le nom du Tutsi car il est haïssable.
3. Ne tiens jamais conseil avec le Tutsi car sa nature n'est que
trompeuse.
4. Ne te lie jamais d'amitié avec lui : vivre avec un Tutsi c'est se mettre
la corde au cou.

159Cité dans : Mbonimana, Gamaliel / Karangwa,Jean de Dieu: Expert report prepared


for ICTR, Arusha 13 février 2007, p.42

110
5. Si on se vengeait du mal qu'il a fait, aucun Tutsi ne survivrait au
Rwanda. Ce n'est pas bien de se venger. Cependant se protéger contre
l'ennemi ou exercer la légitime défense est reconnu par la loi.
6. Ne commets jamais d'adultère avec les femmes ou filles Tutsi. Les
prendre pour épouse n'est pas interdit, le pire est de courir après elle.
Ou bien coller à elle comme des tiques.
7. Ne mens jamais comme le Tutsi. Dis toujours toute la vérité. Rends
publiques toutes les ruses du Tutsi.
8. Ne vole pas comme le Tutsi. Appauvris-le pour qu'il vole. Et s'il le fait
qu'il continue à en vivre.
9. Il est abominable de convoiter leurs femmes et leurs filles. Elles ne
surpassent pas les nôtres en beauté mais plutôt en nombreux vices.
10. Ne convoite pas les biens d'autrui comme le Mututsi; sa cupidité est
le fléau qui nous a exterminés. Amadouer, tromper pour profiter de
quelqu'un ou pratiquer le "ôte-toi que je m'y mette" du Tutsi est une
malchance indicible. Que ces pratiques soient bannies à jamais du
Rwanda. »

La "révolution sociale" traduit cette pensée en actes – des actes qui,


pour les FDLR et les idéologues hutus rwandais sont encore
aujourd'hui les actes fondateurs du Rwanda "libre".

La révolution commence le 1er novembre 1959. Son héros, Dominique


Mbonyumutwa, est l’un des rares sous-chefs hutus de l'époque. Né en
1921 et d'abord novice à Kabgayi, il travailla comme professeur, pour
quelques années à la société minière belge Somuki dans les mines
d'étain de Rutongo - où habitait à l'époque aussi la famille de Straton
Musoni, vice-président des FDLR. En 1952 Mbonyumutwa devint sous-
chef de Mahembe, seul Hutu parmi les sous-chefs du chef Tutsi
Gashagaza du district de Ndiza.

Les événements du 1 novembre 1959 sont relatés dans un rapport


d'investigation belge 160. « Ce matin de la Toussaint, Mbonyumutwa
revenait en compagnie de sa femme d'une mission catholique où il avait
suivi l'office divin. À peu de distance de sa maison, il fut dépassé par un
groupe de jeunes tutsis dont deux l'accostèrent fort poliment :
' Bonjour Sous-chef, comment allez-vous ?'

160Pour le suivant : Hubert, Jean-R : La Toussaint rwandaise et sa répression, Bruxelles


1965, p.30 f.

111
'Merci. La messe était belle et le sermon riche d’enseignements, ne
trouvez-vous pas ?'
Et la conversation se poursuivit sur des banalités, lorsqu'enfin elle prit
un tour politique :
'Vous devenez très important, sous-chef, on parle beaucoup de vous ces
derniers temps.'
'Me reprocherait-on quelque chose ?' demanda ironiquement le sous-
chef, bâti en hercule, et qui n'avait en face de lui que quelques jeunes
freluquets. La gifle partit et les autres jeunes-gens intervinrent. La
femme de Mbonyumutwa s'enfuit pour chercher du secours et la
nouvelle de cette agression se répandit chez les Hutus. »

Tôt le matin du surlendemain 3 novembre, toujours selon le rapport


belge, les Hutus de Ndiza se seraient rendus chez le chef tutsi
Gashagaza pour se plaindre. Le sous-chef Tutsi Nkusi leur aurait
déclaré : 'Je sais que vous êtes Aprosoma. Sachez que votre gros patron
(Mbonyumutwa) sera un de ces jours tué...' C'en était trop. La foule se
déchaîna. Nkusi aurait été battu avec des coups de massues et de
machettes. Il devait survivre, mais : « Le sang était versé, la révolution
commençait. Rapidement, comme un gigantesque feu de brousse, elle
se répandit de proche en proche et traversa tout le pays. »

Selon Mbonyumutwa lui-même, tout cela n'était pas si spontané que le


décrivent les Belges. Déjà le jour précédent, il avait lui-même rencontré
Kayibanda, le chef du Parmehutu, pour rédiger avec lui une lettre de
protestation. Il la présenta à l'administrateur belge de Gitarama. En
rentrant chez lui il aurait déjà vu « des barricades dressées
spontanément par la population » 161.

Le soir du 3 novembre, l'administrateur belge du district voisin de


Nyanza, Louis Jaspers, se rendit à Gitarama 162. Là, un témoin lui raconta
ce qui s'était passé le matin à Ndiza. « Il expliqua que tout Ndiza est à
feu et à sang et que les Hutus tuent systématiquement les autorités
tutsies. Avec l'exagération coutumière des Africains, et sous l’influence
de l’émotion compréhensible engendrée par ce qu'il venait de vivre, il
affirma qu'il y avait des dizaines de morts, et des centaines de maisons

161Entretien avec Dominique Mbonyumutwa à l'occasion du 25ème anniversaire de la


révolution sociale, publié sur sa page web www.dominiquembonyumutwa.info
162Pour le suivant:Extraits des mémoires de Louis Jaspers, publiées sur la page web
www.dominiquembonyumutwa.info

112
de Tutsi incendiées. Il expliqua même que 'toutes les autorités sont
éliminées, il n'y a plus de Tutsis à Ndiza'. C'est la révolution, s'exclame-
t-il ! »

Jaspers décida de partir vers Ndiza la nuit même. En quittant Gitarama,


vers 22 heures, il tomba sur une patrouille militaire belge composée de
soldats congolais de la Force Publique et il l’emmena avec lui. « Nous
voilà en route, en pleine nuit. Dès notre entrée dans le district, nous
avons vu des maisons incendiées. Et à trois endroits les militaires ont
dû déblayer la route, entravée par des arbres que venaient d’abattre les
révolutionnaires qui se gardaient bien de se montrer. La nuit était noire.
Avec le cœur lourd, nous voyions la lueur des huttes incendiées sur les
collines mais je ne voulais pas m'arrêter ». Sa destination était
Nyabikenke, siège du chef Gashagaza. « Cependant, peu avant
Nyabikenke à la hauteur de la maison du sous-chef Ziruguru, nous
avons été arrêtés par un groupe d'incendiaires dont plusieurs étaient
ivres. Les meneurs déclaraient qu'ils ne voulaient plus des autorités
tutsi. » La maison de Ziruguru n’était plus qu'une ruine. Deux blessés
graves gisaient à l’intérieur. Jaspers les emmena.

Vers une heure de matin, Jaspers arriva au centre de négoce de Remera.


« Nous y faisions face à un groupe important de Hutus en armes. Ils
semblent soulagés de notre arrivée. Ils crièrent : 'Les Blancs, les
Blancs... Bienvenue'. Aucune attitude hostile, au contraire (...) ils
voulaient, disaient-ils 'que les Blancs restent au Rwanda car les Tutsis
veulent les chasser pour réinstaurer la féodalité, la soumission et
l'exploitation des Hutus comme par le passé'. La scène était
dramatique : dans la nuit noire éclairée seulement par quelques
bûchers et un ou deux magasins incendiées et pillés, dont 'la
coopérative des Batutsi', j'entendis le gémissement d'un blessé ».
Jaspers l'emmena aussi. Puis il arriva enfin au siège administratif du
chef Gashagaza. Il était gardé par une cinquantaine de Hutus en armes.
« À ma question sur l’objet de leur présence à cet endroit, ils répondent
qu'ils gardent la caisse du chef pour que les Tutsi ne puissent s'enfuir
avec elle, car 'c'est notre argent', il provient des impôts qu'ils ont payés
aux sous-chefs ! Cela démontre à mes yeux que cette révolte n'est pas
fortuite mais qu’elle a été préparée, sans doute par Dominique
Mbonyumutwa, le seul sous-chef hutu de la province. Je suis
agréablement surpris. »

113
Sous l'impression de cette conclusion étonnamment optimiste, Jaspers
fait rapport au résident-général Harroy le lendemain. Le rapport, établi
par le Résident Preud'homme, résuma : « Les Hutus déclarent chasser
définitivement tous les Tutsis de la chefferie. » L'enquête belge
ultérieure conclut : « Pour les Hutu, 'le jour de gloire' était arrivé » 163 -
une formule empruntée à la révolution française de 1789. Les Nations
unies devaient dénombrer environ 200 morts au total et plusieurs
dizaines de milliers de déplacés Tutsi.

La nature systématique des attaques s'explique par la structure de


l’habitat du Rwanda à cette époque : un chef sur une colline, « entouré
de tous ses sujets, tutsis et hutus, liés à lui dans une relation de
clientèle », comme le décrit une des très rares études ethnologiques du
Rwanda contemporain, effectuée durant les années 1960 et 1961 164.
Les voisins tuaient des voisins pour s'emparer de leurs biens et leur
pouvoir.

Le pouvoir belge n'intervint que lorsque les milices traditionnelles de


la Cour royale se mirent en route contre les insurgés. Harroy décréta
l'Etat de guerre et fit venir au Rwanda le colonel belge Guy Logiest du
Congo belge, commandant des troupes coloniales de la Force publique.
Logiest devint gouverneur militaire du Rwanda, doté de pouvoirs
spéciaux, le 12 novembre 1959. Jusqu'en janvier 1960, il démit la
plupart des chefs tutsis et les remplaça par des Hutus. Le CSP fut
dissous. Tout ça se passa en collaboration avec le parti hutu Parmehutu.

Par milliers, les Tutsis partirent en exil ou se retrouvèrent comme


réfugiés dénués de tout dans la région sèche et chaude du Bugesera, au
sud-est du Rwanda. Des camps de déplacés gigantesques, gardés par
des soldats congolais de la Force publique coloniale, surgirent autour
de Nyamata - plus tard l’un des principaux foyers du génocide de 1994,
dont l'église catholique est devenu un site de commémoration. Entre-
temps le Parmehutu demanda l'indépendance du Rwanda en tant que
république. A ce stade, il devint le MDR-Parmehutu (Mouvement
Démocratique Républicain). Dans un "appel à tous les anticolonialistes
du monde", publié à Gitarama le 8 mai 1960, le parti demanda « une
indépendance qui lève les deux colonialismes que l'Histoire a

163Hubert 1965, p.32


164Gravel, Pierre Bettez: Remera. A Community in Eastern Ruanda. La Haye 1968, p.158

114
superposés sur les populations : le colonialisme des Tutsi et la tutelle
européenne ».

Les Belges restèrent largement passifs face à la violence continue. Le


major Bruneau du 4ème bataillon de para-commandos rapporta de la
région de Butare en juin 1960 : « Cette fois c'est l'incendie général. On
a l'impression qu'aucune case tutsi ne sera épargnée. Une véritable
hystérie s'est emparée des Hutus. C'est le règlement des comptes et
l'assouvissement de la vengeance contenue depuis des années. Devant
un tel désordre, nos soldats se voient dans l'obligation d'ouvrir le feu
sur les incendiaires qui sont surpris en flagrant délit et qui ne veulent
pas entendre raison. Il y a des blessés et des tués parmi les indigènes.
À plusieurs reprises, nous avons rencontré des groupes de Hutus
équipés d’armes traditionnelles escortant des Tutsis qu'ils ont fait
prisonniers. Nous devons nous contenter de les désarmer et de les
renvoyer chez eux. Notre stock de lances, d'arcs, de flèches et de
machettes prend des proportions inquiétantes. » 165

Dans ce climat, et contre l'avis des Nations Unies, le pouvoir de tutelle


belge organisa les premières élections communales universelles du
Rwanda, du 27 au 30 juillet 1960. En face du boycott du parti tutsi
UNAR, le MDR-Parmehutu l'emporta avec 83,8% des voix et remporta
la victoire dans 210 des 229 communes du Rwanda. Dès lors, le
mouvement d'émancipation hutu installa officiellement son
administration presque partout au Rwanda. Le Roi avait déjà quitté le
pays. Il ne devait jamais rentrer.

À partir d’alors, tout bascula très vite. Le 26 octobre 1960, les Belges
mirent en place un "conseil de transition" placé sous la direction des
deux leaders hutus les plus importants : Joseph Gitera au poste de
président et Grégoire Kayibanda à celui de premier ministre. Le 28
janvier 1961, le MDR fit venir à son siège à Gitarama plusieurs
centaines de ses 3 000 et quelques bourgmestres élus et proclama la
République, avec Kayibanda comme premier ministre et Dominique
Mbonyumutwa comme Président, en hommage symbolique à la
"révolution sociale" de 1959. Ce "coup d'État de Gitarama" fut
condamné par les Nations Unies mais reconnu par les Belges - le
gouverneur militaire Logiest avait donné auparavant son feu vert.

165Cité dans : Lefèvre, Patrick & Jean-Noel : Les militaires belges et le Rwanda 1916-
2006. Bruxelles 2007, p.63 f.

115
La République du Rwanda naquit donc sous la supervision belge, sans
indépendance formelle - celle-ci ne devait arriver que presque un an et
demi plus tard - et portée par une élite dirigeante qui avait proclamé la
guerre à une partie de sa propre population. Des élections législatives
furent organisées le 25 septembre 1961, couplées avec un référendum
portant sur une double question : "Désirez-vous la monarchie ? Dans
l'affirmative, désirez-vous Kigeli V comme Mwami ?" La plupart des
Rwandais étant illettrés, on leur donna le choix entre un bulletin blanc
pour le "oui" à la monarchie et un noir pour le "non". Pour les
législatives, il y avait des bulletins blancs pour l'UNAR et rouges pour
le MDR, et d'autres couleurs pour les autres partis.

Plus de 80% des électeurs se prononcèrent pour la République, et le


MDR gagna les législatives avec 77,7% et 35 des 44 sièges. Les couleurs
de la victoire étaient le rouge et le noir – que des décennies plus tard,
les groupes hutus les plus radicaux adoptèrent comme les leurs. Le
référendum fut présenté comme point d'achèvement irréversible de la
"révolution sociale" - kamarampaka. Le nouveau parlement du Rwanda
désigna Grégoire Kayibanda Président de la République le 26 octobre
1961. Son gouvernement fut reconnu par les Nations Unies, ce qui
permit l'indépendance formelle. Le 1 juillet 1962, entourés de Logiest
et de Perraudin, le premier militaire blanc et le premier évêque blanc
du Rwanda, le président Kayibanda célébra la naissance de la
République du Rwanda indépendante.

Dans son discours, Kayibanda remercia Dieu pour le « don de


l'indépendance ». Mais ce fut un don taché de sang. En mars de la même
année, la violence contre les Tutsis fit encore 3000 morts en quelques
jours autour de Byumba. Dans un rare appel commun, les deux évêques
catholiques du Rwanda - le Suisse André Perraudin et le Tutsi rwandais
Aloys Bigirumwami, que presque tout séparait - avaient déjà dénoncé
en août 1961 le nouveau Rwanda comme un pays « de mort et de
feu » 166, que la violence plongeait dans la misère et le désastre.

La Belgique dote le Rwanda d'une armée hutu

Le deuxième pilier du Rwanda indépendant, à côté de l'idéologie de la


"révolution sociale", était l’armée. L'armée rwandaise fut créée sous

166Cité dans: Carney 2014, p.161 f.

116
direction du pouvoir colonial belge. La force armée construite par Guy
Logiest, venu du Congo Belge, devint les Forces Armées Rwandaises
(FAR), l’un des principaux agents du génocide de 1994, dont les restes
allaient constituer les FDLR.

Avant d'arriver au Rwanda en novembre 1959, le colonel Logiest avait


réprimé une révolte des partisans du leader congolais indépendantiste
Patrice Lumumba à Kisangani (Stanleyville à l'époque) qui se solda par
un bilan de 20 morts. Le 17 novembre 1959, après sa promotion au
poste de "résident spécial" au Rwanda, il définit sa stratégie : « nous
devons favoriser les éléments d’ordre et affaiblir les éléments de
désordre, en d'autres termes favoriser l'élément hutu et défavoriser
l'élément tutsi parce que l'un sera obéi et l'autre pas. » 167

Le 5 décembre 1959, le résident-général belge Harroy proposa à son


gouvernement à Bruxelles de « préparer dans le territoire sous tutelle
l'établissement de forces de l'ordre autochtones capables de prendre la
relève, lorsque les institutions démocratiques ayant été mises en place,
les Belges se désisteront du mandat ». Sous le commandement belge en
Afrique (COMETRO : Commandement supérieur des forces
métropolitaines en Afrique) fut créé en mai 1960 un commandement
pour le Rwanda-Urundi (COMRU) sous les ordres du colonel
Delperdange, un vieil ami de Logiest. Il fut chargé de mettre sur pied
des gardes territoriales pour le Rwanda et le Burundi de 500 hommes
chacune. Le Rwanda fut divisé en secteur "agité", zone d'action des
para-commandos belges, et secteur "calme", laissé aux Congolais de la
Force Publique.

Mais tout à coup la Belgique perdit le Congo qui devint indépendant le


30 juin 1960 avec le révolutionnaire Patrice Lumumba comme premier
ministre. Le Burundi aussi connut des mouvements indépendantistes
radicaux menés par des Tutsis. La Belgique, soutenue par l'Occident,
paniqua. Le Congo et le Burundi furent déstabilisés, les deux leaders
indépendantistes, Patrice Lumumba et le prince Louis Rwagasore
furent assassinés en 1961. Le Rwanda, avec ses Hutus loyaux,
demeurait un bastion de fidélité. Quand Logiest fit venir son ancien chef
d'état-major de Stanleyville, François-Louis Vanderstraaten, pour

167« Réunion avec les administrateurs »,


17 novembre 1959,cité dans : Périès,Gabriel /
Servenay, David:´Une guerre noire. Enquête sur les origines du génocide rwandais.
Paris 2007, p.102

117
prendre le commandement de la nouvelle garde territoriale au Rwanda,
celui-ci s'exclama émerveillé : « ici c'est vraiment l'ancien Congo, avec
l'enthousiasme en plus. » 168

La garde territoriale du Rwanda était une armée purement hutue. Selon


Vanderstraaten, « cette armée sera hutue, exclusivement et
franchement. Nous ne voulons pas, sous prétexte d'être justes ou
démocrates, y introduire un seul Tutsi. Les Tutsis qui se présentent
sont tous inaptes d'office. Réformés ! Ils sont trop grands, trop gras, peu
importe, réformés. Ce n'est peut-être pas juste, mais nous ne voulons
pas, sous prétexte de ménager la chèvre et le chou, être démocrates, et
introduire chez nous des gens qui nous saboteront (comme au Congo
où sous prétexte de liberté d'opinion on laissa parler Lumumba). » 169

Dans le recrutement on favorisa des hommes petits et trapus - les


Tutsis, on le savait, étant grands et élancés. Pour être admis à la garde
territoriale, la somme "taille (en centimètres) moins la somme de tour
de poitrine (en centimètres) et poids (en kilogrammes)" ne devrait pas
excéder 5 170. La garde territoriale fut officiellement créée le 5 octobre
1960 avec 680 hommes, dont 21 officiers belges. On leur distribua des
uniformes qui provenaient des surplus de la base militaire de Kamina
au Congo. Un rapport des renseignements belges analysa : « au
Rwanda, où la Garde Territoriale est la mieux organisée et instruite, la
sélection a été faite suivant des critères hutus. Lors des interventions,
les sentiments hutus, chez ces soldats à peine dégrossis, prennent le
pas sur leurs obligations de soldat et de gendarme. » 171

La première école militaire du Rwanda, l'École des sous-officiers (ESO)


fut créée à Butare le 10 octobre 1960, suivie de l'École Supérieure
Militaire (ESM) fondée à Kigali en novembre - deux institutions qui ont
continué de fonctionner au Rwanda indépendant et que même les
FDLR ont continué à entretenir dans les forêts du Congo. Il y avait aussi
des possibilités de stage en Belgique, y compris le brevet élémentaire
de parachutistes décerné à Arlon. Les sept premiers étudiants
rwandais de l'ESM furent envoyés à Bruxelles le 12 décembre 1960. Le

168Cité dans : Périès/Servenay 2007, p.71


169Cité dans : Périès/Servenay 2007, p.71
170Rusagara, Frank : Resilience of a Nation. A History of the Military in Rwanda.Kigali
2009, p.123
171Cité dans : Lefèvre 2007, p.75

118
23 décembre 1961 ils furent promus au grade de sous-lieutenant ; à ce
moment, la Garde Territoriale était déjà appelée la Garde Nationale, en
prévision de l'indépendance.

L'influence de ces premiers officiers rwandais dans leur pays fut


immense. Le premier d’entre eux fut Juvénal Habyarimana, qui fut
promu commandant de la Garde Nationale par Vanderstraaten en
1963. Dix ans plus tard, il prit le pouvoir lors d'un coup d'État et devint
président du Rwanda - jusqu'en 1994. Un autre de ces officiers fut Aloys
Nsekalije, oncle de Habyarimana et petit-fils du chef des armées du
petit royaume précolonial du Bushiru dans le nord-ouest du pays qui
se présentait comme foyer de résistance hutu au pouvoir Tutsi. Un
troisième fut Alexis Kanyarengwe, qui prépara conjointement avec
Habyarimana et Nsekalije le coup d'état de 1973.

Plus tard, Kanyarengwe tomba en disgrâce et réapparut en 1990


comme président du nouveau mouvement rebelle, le "Front Patriotique
Rwandais" (FPR) qui pénétra au Rwanda à partir de l'Ouganda. Les
accords d'Arusha du 4 août 1993 entre le gouvernement rwandais et le
FPR, qui auraient dû mettre un terme à cette guerre et qui furent
réduits à néant par le génocide déclenché par les extrémistes hutu,
furent donc signés par deux des premiers officiers du Rwanda :
Habyarimana comme président de la république et son ancien
compagnon d'armes Kanyarengwe comme président du FPR.
Aujourd'hui, le FPR est au pouvoir au Rwanda, et ce qui reste de l'armée
d'Habyarimana se trouve au Congo sous l'appellation FDLR.

119
Chapitre 9
De l'indépendance au génocide

Le Rwanda indépendant institutionnalise la haine raciale

La République rwandaise sous le président Grégoire Kayibanda à partir


de 1962 fut un État fondé sur une base raciale, le seul de l’Afrique
postcoloniale. Les Tutsis étaient des "féodaux", les Hutus le "peuple
majoritaire". L'hymne national "Rwanda Rwacu" proclamait que la
"République" aurait vaincu le "féodalisme" (ubuhake) et appelait les
"Rwandais de souche" (bavukarwanda) à célébrer cette victoire. Lors
d'élections d’août 1963, le MDR-Parmehutu au pouvoir recueillit 98%
des voix. Il ne resta que peu de Tutsis au pays. Dans son discours de
1963 pour le premier anniversaire de l'indépendance, le président
fustigea « quelques traînards féodaux que dans le temps nous avons
décrits comme des gueulards irresponsables, détachés du peuple,
collaborateurs secrets du colonialisme capitaliste, vivant d'une
mendicité hypocritement couverte d'un pseudo-nationalisme,
paresseux d'habitude, aventuriers de tradition et dominés par une
fausseté quasi congénitale. »172

En décembre 1963, des Tutsis exilés au Burundi envahirent le Rwanda.


Ils furent arrêtés juste avant d’atteindre Kigali, dans un premier temps
grâce à l’aide militaire belge. Kayibanda réagit durement : le jour même
de l'invasion, le 21 décembre, des centaines de Tutsi et d'opposants
furent arrêtés ; jusqu'au 29 décembre, des massacres de Tutsi se
soldèrent par un bilan de 5000 à 14.000 morts avant que n’intervienne
finalement l’armée. Les médias internationaux commencèrent à
utiliser le mot "génocide"; Radio Vatican parla le 10 février 1964 du

172« Le président Kayibanda vous parle »,cité dans: Rutembesa 2002, p.84

120
« génocide systématique le plus terrible depuis le génocide des juifs par
Hitler ». 173

Le gouvernement rwandais fut indigné. Le ministère des affaires


étrangères publia une brochure de 30 pages intitulée "Toute la vérité
sur le terrorisme 'inyenzi' au Rwanda" 174 qui expliqua que les Tutsi
étaient une « race féodale » ayant perpétré une « invasion » du Rwanda
il y a 400 ans pour, depuis lors, « écraser la population Hutu ». Les
« leaders féodaux » qui avaient quitté le pays après la « victoire
républicaine » de 1961 voulaient selon ce pamphlet « provoquer au
Rwanda une réaction populaire violente et incontrôlée de façon à
retourner l'opinion internationale en faveur de la 'pauvre minorité
féodale persécutée' ». Il était « fort difficile pour les forces de l'ordre de
calmer le peuple », mais « les dirigeants et les populations hutu ont
toujours fait preuve de modération, de sagesse, de tolérance, dans leur
lutte contre le terrorisme. Jamais les Hutus n'ont perdu de vue le sens
de leur combat », concluait la brochure.

C'était la version pour la Communauté internationale. À l'intérieur,


Kayibanda utilisa un autre langage. Dans un "message" adressé en mars
1964 aux centaines de milliers de réfugiés tutsis, le président
s'insurgea contre le reproche de génocide et menaça pour la première
fois les Tutsi d'extermination totale. « Qui est génocide ? » demanda-t-
il. « Que veut dire Tutsi ? 'Noble' comme dans le temps ? 'Seigneur'
comme dans la féodalité ? 'Ethnie nomade et terroriste' comme vous
tendez à le faire ? Ou comme séide des forces anti-africaines' comme
c’est actuellement le cas ! Quand tous les gens de bien auront ouvert les
yeux et reconnu la méchanceté de vos manœuvres, Tutsi ne gardera
plus que le sens de 'séide des forces anti-africaines' ou signifiera 'ethnie
nomade et terroriste (...) À supposer l'impossible que vous veniez
prendre Kigali d'assaut, comment mesurer le chaos dont vous seriez les
premières victimes ? Je n'insiste pas : vous le devinez, sinon vous
n'agiriez pas en séides et en désespérés ! Vous le dites entre vous : 'Ce
serait la fin totale et précipitée de la race tutsi'. (...) Et cette fin

173Cité dans: Carney 2014, p.181


174« Toute lavérité sur leterrorisme inyenzi au Rwanda: Une mise au point du ministère
des affaires étrangères » ; Kigali,non daté

121
éventuelle, précipitée ou lente, doit faire réfléchir ceux d'entre vous qui
ont encore un sens humain. » 175

On trouve dans les propos de Kayibanda tout ce qui fondera plus tard
l'idéologie génocidaire de 1994. Beaucoup de rescapés de 1994 se
souviennent de cette période. Le journaliste Jean-Baptiste Kayigamba
a décrit comment des paysans hutus ont détruit sa maison familiale
dans la préfecture de Gikongoro et comment sa mère fut convoquée au
bureau communal « où des Tutsis étaient rassemblés pour être noyés
dans la rivière toute proche. Mais avant que cela ne se réalise, le
gouvernement ordonna d'arrêter les tueries. C'était toujours la même
chose : les autorités donnaient l'ordre de tuer, et pouvaient décréter
l'arrêt à tout moment. J'ai grandi avec des enfants dont les parents
avaient tué des Tutsis. Mais pendant longtemps nous ne pouvions pas
imaginer que les massacres allaient recommencer un jour. Et que, cette
fois, personne ne donnerait l'ordre d'arrêter. » 176

La famille tutsie du président rwandais actuel, Paul Kagame, né en


1957 dans la préfecture natale de Kayibanda, celle de Gitarama, était
déjà exilée en 1961 en Ouganda. Dans un interview Kagame décrit
comment on l'évacua avec sa famille en voiture pendant que les
maisons brûlaient sur la colline à côté. « Les incendiaires ont laissé
tomber ce qu'ils étaient en train de faire pour foncer nous attraper,
avant que la voiture ne nous emmène. Mais il était trop tard. » 177
Kagame ne devait plus regagner le Rwanda que presque trente ans plus
tard, en 1990 comme chef du FPR, groupe armé des exilés – preuve
pour les extrémistes hutus qu'on n'avait pas suffisamment travaillé
avant 1963 et que la révolution n'était pas encore accomplie.

C'est dans ce climat que les futurs leaders des FDLR, Ignace
Murwanashyaka et Straton Musoni, naquirent en 1963 et 1961.
"Murwanashyaka" était le nom d'un militant MDR. En 1965 le Rwanda
devint un régime de parti unique. Quand en 1968 un rapport sur la
corruption fustigea la "clique de Gitarama" dont était originaire
Kayibanda, plusieurs de ses compagnons de la première heure

175« Message du Président Grégoire Kayibanda aux réfugiés rwandais », Rwanda


Carrefour d'Afrique, mars 1964
176Jean-Baptiste Kayigamba, « Kigali,damals im April », Die Tageszeitung, 7 avril 2004
177Misser, Francois : »Vers un nouveau Rwanda? Entretiens avec Paul Kagame »,
Bruxelles/Paris 1995, p.32

122
perdirent leurs postes, dont le héros de 1959, Dominique
Mbonyumutwa. Et le MDR commença à s'entredéchirer.

Une crise au Burundi voisin sonna le glas du régime Kayibanda. La


dictature militaire burundaise, sous direction tutsie, réprima dans le
sang à partir du 16 avril 1972 une révolte hutue qui avait débuté avec
des attaques ciblées contre des Tutsis. Des centaines de milliers de
Hutus, dont presque tous ceux qui avaient une éducation supérieure,
furent massacrés - une inversion de la "révolution" rwandaise qu'on
peut qualifier de génocide. Beaucoup de Hutus burundais se
réfugièrent au Rwanda où des attaques commencèrent contre les
Tutsis rwandais restants. À partir de février 1973, les écoliers,
étudiants et séminaristes tutsis furent chassés des centres d'éducation
rwandais. Des entreprises publiques affichèrent des listes de Tutsis
bannis de leurs postes de travail.

Ce ne fut que le 22 mars 1973 que le président Kayibanda appela au


calme le peuple rwandais dans un message radio. Pour l'imposer, il fut
obligé de se tourner vers ses militaires : le lieutenant-colonel Alexis
Kanyarengwe, directeur des renseignements ; et surtout le major-
général Juvénal Habyarimana, ministre de la Défense et commandant
de la Garde Nationale depuis 1963, porteur du drapeau national lors
des fêtes de l'indépendance de 1962 et premier officier autochtone en
1961, en somme le militaire rwandais le plus important.

L'armée aurait déjà commencé le 26 juin 1973 à faire des contrôles


routiers, raconte l'historien de l’Eglise Ian Linden, qui se trouvait au
Rwanda à l'époque, dans un article publié dans le journal de l'Église
catholique d’Angleterre 178. Après une rencontre orageuse entre le
président Kayibanda et le ministre de la Défense Habyarimana, le soir
du 4 juillet, Habyarimana réunit dans la nuit le Haut commandement
de l'armée et déclara avoir « échappé à un plan odieux, cynique, digne
seulement de la méchanceté de ceux qui l'ont préparé » pour le tuer :
selon l’officier, il devait disparaître le premier, puis un carnage affreux
devait s’ensuivre. Kayibanda fut arrêté le lendemain et placé en
résidence surveillée. Une junte militaire de onze personnes prit le
pouvoir, dirigée par Habyarimana.

178Ian Linden, »Rwanda's Quiet Coup », The Tablet, 11 août 1973

123
Selon Linden, le coup d'État provoqua d'abord la peur de l’accentuation
du clivage régional du Rwanda : « les Nordistes considéraient les Hutus
du Sud comme 'tutsifiés' et sournois ; le stéréotype du Nordiste au Sud
était celui du montagnard rustre et sans manières », décrit l’historien
évoquant les regards croisés de l'époque. Néanmoins, il y aurait eu lieu
d’espérer : « les ministres inefficaces qui conduisaient sur les routes
poussiéreuses du Rwanda en Mercédès mais ne fournissaient pas à leur
pays de ciment, de sel, d’allumettes et d’investissements, furent mis aux
arrêts ; et à leur place, on trouva des officiers coquets et disciplinés
s'exprimant en français bruxellois correct. » 179

Le nouveau régime militaire proclama l'unité nationale au lieu du


racisme. « La Garde Nationale est intervenue au moment où le pays
allait être précipité dans l'abîme », déclara le leader putschiste
Habyarimana le 6 juillet lors de son premier message radio à la nation.
« Vous avez tous le devoir d'œuvrer au rétablissement de la paix et de
l'unité nationale (...) Aimez vos compatriotes sans distinction d'origine
ethnique ou régionale. Rejetez toute propagande à caractère
régionaliste. Signalez aux autorités toute personne qui veut pousser à
travailler contre l'unité nationale. » 180

La "révolution morale" de Habyarimana prône la cohésion


nationale

La "Première République" de Kayibanda, créée par la "Révolution


Sociale" à partir de 1959, fut basée sur la préconception que le Rwanda
comprenait deux peuples distincts et que le gouvernement
représentait le "peuple majoritaire". La "Deuxième République"
instituée par Habyarimana par son coup d'État de 1973, décrite comme
"Révolution Morale", se basait sur l'idée que le Rwanda était un peuple
unique dont les composantes différentes devraient vivre ensemble - les
Tutsis en tant que minorité tolérée.

« Que les Tutsi cessent alors de provoquer les Hutu en réfutant les
acquis de la révolution de 1959. Que les Hutu aussi comprennent que
les Tutsi et les Twa sont des Rwandais à part entière »", dit

179Linden 1973
180« Message à la nation du Président du Comité pour la paix et l'unité nationale », 6
juillet 1973

124
Habyarimana en 1975 181. Cela devait être mis en place à travers
l’application rigoureuse du système de quotas instauré par la clé de
répartition coloniale de 85% de Hutu, 14% de Tutsi et de 1% de Twa.
Le nouveau gouvernement rejeta explicitement un retour des Tutsi
réfugiés dans les pays voisins, arguant que « le peuple rwandais (...) a
voulu toujours, à son corps défendant, se débarrasser à tout jamais »
d'eux 182.

Le MDR fut interdit et ses leaders traduits devant la justice. Kayibanda


mourut en 1976 en résidence surveillée. Lors du deuxième
anniversaire de son coup d'État, le 5 juillet 1975, Habyarimana créa le
Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement (MRND)
en tant que parti unique. Chaque Rwandais en était membre dès sa
naissance ; l'activité politique en dehors du MRND fut interdite.
« Aucun individu ou groupe d'individus ne peut échapper au contrôle
social du Mouvement », proclamait sans complexe le manifeste
fondateur du MRND183. Le parti se donna comme buts « la liquidation
définitive des séquelles de la haine et de la division créées par l'histoire
de notre pays entre les trois groupes ethniques et entre les régions; la
coalition de toutes les forces vives de la Nation contre le sous-
développement tant sur le plan mental que sur le plan socio-
économique; le bannissement de la mentalité rwandaise des
réminiscences de la 'féodalité': esprit de caste, de cour et d'intrigues
qui constitue un frein au développement national ». 184

Pour la première fois depuis l'indépendance, le travail communautaire


obligatoire umuganda fut réintroduit. À partir du 2 février 1974, les
autorités rassemblèrent la population chaque samedi pour des travaux
d'intérêt public : construction d'écoles, de puits, de routes ou d'autres
infrastructures. La Garde Nationale fut fusionnée avec la gendarmerie
en 1974 dans les Forces Armées Rwandaises (FAR). Sous Habyarimana
encore plus que sous Kayibanda, le Rwanda devint un enfant gâté de la
coopération internationale, bastion de l'Occident et du catholicisme.

181Cité dans : Kimonyo 2008, p.78


182Cité dans : Kimonyo 2008, p.71
183Cité dans : Kimonyo 2008, p.87
184« MRND, Manifeste et Statuts »

125
L'opposition hutue s'organise

Le régime Habyarimana s'est effondré non seulement à partir de 1990,


lors de l'invasion des exilés tutsis organisés au sein du Front
Patriotique Rwandais (FPR) à partir de l'Ouganda, mais bien avant, et
non pas sous des coups externes mais de l'intérieur. Un des premiers
critiques de Habyarimana fut Joseph Gitera, le rival hutu de Kayibanda
de 1959. Le vieux Gitera et le président Habyarimana se rencontrèrent
à Butare 1976. Ensuite, Gitera envoya un mémorandum au chef de
l'État 185. Dans ce document, il relata d'abord sa compréhension de
l'histoire rwandaise : D'abord « la minorité tutsie s'est imposée et
imposé avec force, sur les masses hutues du petit peuple, plus
précisément sur le monceau des cadavres des princes Hutu, dits
Abahinza ». Ensuite, « tel l'épervier parmi les poussins, sans défense,
ainsi agit le Tutsi au sein des masses Hutu, pendant que la Tutsikazi
(NDT : femme tutsi), 'Nyiramusambi', se surpassait en faisant montre
de ses charmes endormeurs, corrupteurs et captivants au détriment
des Hutus au profit des Tutsis », avec pour résultat la mort de « ces
chiens et rats de Hutus. »

« Excellence, Monsieur le Président, saisissez et comprenez toute la


méchanceté de la fine et douce technique tutsie du passé et du présent
contre les Hutu », conseilla Gitera au chef de l'état rwandais. Il le mit en
garde contre « ce Tutsi rancunier, qui avec son Hutu et son Twa à ses
ordres, bloti comme un serpent prêt à dévorer le Rwanda et les
Rwandais (...) ce méchant dragon à deux têtes, une à l'extérieur du
Rwanda, l'autre au-dedans ». Contre lui, se dressa le « Rwandais dont
le choix est fait dans la joie et pour toujours. Il est cent pour cent
républicain. Il est militant de tout son cœur et toute son âme du MRND.
Il est umunyarwanda mushya, dont l'âme est purifiée de tout complexe
féodal. » Ces derniers sont à « unifier », les autres à « détruire ». Le
mémorandum fut publié en 1990 par le journal hutu extrémiste
Kangura (Réveillez-vous !).

185Joseph Gitera,« Voici la problématique du protocole de la réconciliation entre les


Rwandais », Butare 7 mai 1976, publié sous le titre « Par qui et comment réconcilier
les Twa, les Hutu, les Tutsi du Rwanda entre eux », Kangura no 6, décembre 1990

126
En 1980, des tracts contenant des critiques inédites contre les autorités
circulèrent à Kigali 186. Le premier qualifia les hauts gradés militaires de
« mauvais hommes d'affaires, de honte pour leurs parents et de pillards
de leur pays ». Le deuxième tract, signé « Vox populi, vox dei » (Voix du
peuple, voix de Dieu), attaqua le président directement : « Les postes
les plus importants sont aux mains de la famille présidentielle ou de
ceux de sa région » ; le régime trahirait les principes de 1961 selon le
document. Le troisième tract, signé « les partisans du renouveau », se
réclama du parti dissous de Kayibanda, le "Parmehutu" et accusa
Habyarimana de « régionalisme de Gisenyi » et de « terreur » et exigea
: « améliorez les conditions des Hutus en faisant preuve de justice avant
que leur colère n'éclate. »

Le quatrième et dernier, signé « ceux qui aiment Gahutu, Gatutsi et


Gatwa » en référence aux débats des années 50, lia ces accusations à
des attaques encore plus personelles contre le président : « vous
possédez une Mercédès et vous interdisez à ceux qui peuvent s’en
payer une d'en posséder. Est-ce que vous avez dépensé un seul centime
pour la vôtre ? N’est-ce pas l'ambassadeur de la République fédérale
allemande qui vous a apporté la vôtre de son pays ? N’est-ce pas ce
dévot de Ngarukiyintwali qui avait été envoyé en République fédérale
allemande pour la quémander ? N’a-t-il pas été nommé ministre des
Affaires étrangères et de la coopération en récompense ? »

En réaction, des dizaines de personnalités furent arrêtées le 16 avril


1980, dont le colonel Théoneste Lizinde qui avait proclamé le coup
d'État de Habyarimana sur les ondes de la radio nationale en 1973 et
qui fut chef des renseignements jusqu'en 1979. Habyarimana le tint
pour l’inspirateur des tracts. Il rompit aussi avec son vieux camarade et
ministre de l'Intérieur, Alexis Kanyarengwe. Ce dernier prit la fuite
pour la Tanzanie en décembre 1980 pour éviter d'être arrêté. Les deux
figures les plus puissantes du pays à côté de Habyarimana étaient donc
éliminées.

Sans ces deux généraux originaires de Ruhengeri, Habyarimana dut se


fier à ses fidèles de sa région natale de Gisenyi. « 'Trahi' par ses frères
d'armes (Kanyarengwe et Lizinde), il ne pouvait plus compter que sur
'la famille' », analysa un ancien intime du système Habyarimana plus

186Reprises dans :
Barahinyura, Shyirambere Jean : »Generalmajor Habyarimana: die
Schreckensherrschaft eines scheinheiligen Despoten in Rwanda », Francfort 1989

127
tard dans une déposition au Tribunal Pénal International sur le Rwanda
(TPIR)187. Du coup, un pouvoir exceptionnel revint à la famille de la
première dame Agathe Kanziga, descendante directe du royaume
précolonial de Bushiru dans le nord-ouest du Rwanda, qui n'intégra le
Rwanda qu'au début du 20ème siècle. L'aristocratie bashiru se voyait
comme la fière représentante de la résistance contre le pouvoir central
tutsi. À présent, voici que ses descendants accédaient au pouvoir.

Le cercle de pouvoir familial se réunit de préférence dans les résidences


de la famille présidentielle sur les collines de Gisenyi, avec vue
splendide sur le lac Kivu jusqu'au Zaïre. Le frère d'Agathe Kanziga,
Protais Zigiranyirazo, connu sous le nom de "Monsieur Z" au Rwanda,
était préfet de Ruhengeri ; son cousin Elie Sagatwa était le secrétaire
privé de Habyarimana; d'autres membres de la famille dominaient
l'économie rwandaise. Un de leurs projets principaux était la fondation
de l'Institut Pédagogique National (IPN), établissement de formation
des enseignants près de Ruhengeri, une "université des Hutus" en
opposition à l'université nationale existante à Butare au Sud du pays.
Les directeurs du comité de fondation de l'IPN devaient devenir des
précurseurs idéologiques du génocide : parmi eux, Ferdinand
Nahimana, plus tard un des dirigeants de la voix de la haine, la Radio-
Télévision des Mille Collines (RTLM), et Léon Mugesera, auteur d'un
discours de haine proféré contre les Tutsis du Rwanda en 1992.

La rupture de Habyarimana avec ses anciens camarades de l’armée


favorisa également une opposition interne. Elle s’exprima d’abord à
travers les publications d'un exilé rwandais en Allemagne :
Shyirambere Jean Barahinyura, reconnu comme réfugié politique en
République Fédérale d'Allemagne, où il avait étudié depuis 1986. Il
publia ses réquisitoires contre le régime Habyarimana chez une maison
d'édition de Francfort, d'abord en français en 1988 et puis en allemand
en 1989, suivis de ses mémoires.

Le livre de Barahinyura sur Habyarimana 188 était une diatribe furieuse


contre la "Deuxième République". L'exilé rwandais y décrivit son
arrestation en 1981, sa détention dans les prisons de Kigali et

187Mfizi,Christophe : »Le Réseau Zéro », Arusha 2006, p.31


188Barahinyura 1989

128
Ruhengeri, puis son procès, son jugement et sa fuite. Le livre est dédié,
entre autres, au premier président rwandais Kayibanda.

Kayibanda aurait traité Habyarimana comme son propre fils ;


Habyarimana serait un « parricide », écrit Barahinyura qui cite ce que
le père biologique de Habyarimana aurait dit à son fils sur son lit de
mort : « Tu ne m'as pas obéi. Maintenant que tu l'as évincé contre mon
avis, ne verse jamais son sang, par la grâce de Dieu. Car à partir du jour
où tu verseras le sang de Kayibanda, tu seras maudit. Son sang te
poursuivra partout. » Néanmoins, Kayibanda serait mort en détention
en 1976. « Deux ans après la mort de Kayibanda », poursuit
Barahinyura, « on disait que le général Habyarimana souffrait de
paranoïa. Il voyait Kayibanda partout, et pas seulement dans ses
rêves. » 189

La situation générale du Rwanda empira dans les années 1980. Les


sécheresses et les inondations, les famines et les épidémies se
succédaient les unes aux autres et le Rwanda sombra dans une crise
économique profonde, exacerbée par la chute des cours mondiaux du
café, premier produit d'exportation. Les églises et les organisations des
droits de l'homme critiquèrent de plus en plus ouvertement
l'autoritarisme du régime. La question du traitement des réfugiés tutsis
rwandais à l'extérieur devint un thème récurrent des sommets
internationaux.

L'opposition contre Habyarimana en 1990 fut avant tout une


opposition hutue qui reprocha au président de concentrer le pouvoir
politique dans les mains de sa famille et de laisser trop de pouvoir
économique aux Tutsis. En mai 1990, parut le premier numéro du
journal Kangura (Réveillez-les !), porte-parole des critiques de
Habyarimana, qui allait devenir l'organe central de l'idéologie
génocidaire. Son directeur était Hassan Ngeze, le gérant d'une station-
service à Gisenyi.

Au sein de l’armée, on commença également à s’agiter. En août 1990, le


lieutenant-colonel Anatole Nsengiyumva, le patron du G2 des FAR,
responsable des renseignements militaires, rédigea un rapport sur
« des rumeurs d’attaques inyenzi (NDT : des „cafards“ tutsis) contre

189Barahinyura 1989, p.220 ff.

129
notre pays (...) programmées avant la fin de l'année ». II pointa du doigt
les Tutsis rwandais intégrés dans l'armée ougandaise (NRA) et prôna
de renforcer aussitôt le contrôle des « milieux suspects » ainsi que de
suivre « le noyau d'officiers et autres militaires contestataires » parmi
lesquels figuraient peut-être « des éléments favorables à
Kanyarengwe » 190. Il avait entièrement raison.

La guerre avec le FPR met fin à la toute puissance de


Habyarimana

« Le 1er octobre 1990, un groupe de jeunes hommes armés ouvrit le


feu sur les soldats gardant le poste-frontière rwandais de Kagitumba »,
raconte une ancienne combattante du FPR décrivant le début de la
guerre civile rwandaise de 1990. « En quelques minutes, d'autres
combattants, parfois revêtus d’uniformes de l'armée ougandaise,
passèrent de l’Ouganda au Rwanda. La guerre de libération du Rwanda
avait commencé ». 191 La troupe bien équipée de 2500 soldats tutsis
exilés en Ouganda s'appelait le Front Patriotique Rwandais (FPR). Elle
était dirigée par le colonel Fred Rwigema. Auparavant, les exilés qui en
faisaient partie s’étaient enrôlés dans l'armée du président ougandais
Yoweri Museveni qu'ils avaient aidé en 1986 à conquérir son pays.

Dès le départ, le FPR ne se présenta en aucune manière comme une


"guérilla tutsie", tel qu’on l’a souvent décrite par la suite. Son président
en exil était le Hutu Alexis Kanyarengwe, le plus ancien partisan du
président rwandais Habyarimana depuis 30 ans. Son porte-parole
initial était le Hutu Shyirambere Jean Barahinyura, le critique radical de
Habyarimana basé en Allemagne.

Fin octobre 1990, la guérilla, dont le chef militaire Rwigema avait


succombé dès le 2 octobre et qui fut remplacé par Paul Kagame qu’on
avait appelé à rentrer des États-Unis, dut se retirer du Rwanda. Le
gouvernement rwandais organisa des célébrations de victoire à travers
le pays, après avoir arrêté des milliers de Tutsis et d'opposants
politiques.

190« Sûreté intérieure et extérieure de l'État »,G2 Lt-Col Nsengiyumva Anatole au Chef
de l'État-Major des FAR, Kigali 25 août 1990
191Bamurangirwa, Patricia:Rwanda Yesterday. Kilworth 2013, p.85 f.

130
Des massacres de Tutsi en janvier 1991 donnèrent lieu à une nouvelle
percée du FPR jusqu'à Ruhengeri, ce qui provoqua un déplacement
massif de Hutus vers Kigali. Le 29 mars 1991 un cessez-le-feu fut conclu
sous médiation zaïroise. En juin une nouvelle constitution autorisant le
multipartisme fut promulguée. De nouveaux partis surgirent, dont le
MDR, premier parti historique gouvernemental rwandais, jusqu’alors
interdit. L'opposition politique noua des contacts avec le FPR. Le camp
radical hutu répliqua en formant des milices armées. En mars 1992,
l'opposition politique fut intégrée dans un nouveau gouvernement avec
un premier ministre MDR.

Des négociations de paix entre le gouvernement rwandais et le FPR


commencèrent à Arusha en Tanzanie en juillet 1992, confortées par un
cessez-le-feu à partir du 1er août. Après un premier accord partial en
octobre 1992, une partie des militaires des FAR entra en opposition
ouverte contre le processus de paix et contre Habyarimana. De
nouveaux massacres de Tutsi s'ensuivirent en janvier 1993. Le FPR
avança encore, jusqu'aux portes de Kigali. La violence entre partis
politiques grandit. Un gouvernement de transition sous la dirigeante
politique du MDR, Agathe Uwilingiyimana, entra en fonction le 18
juillet 1993, ce qui provoqua l’éclatement du MDR ainsi que d'autres
partis.

L'accord de paix final d'Arusha, censé intégrer le FPR dans le


gouvernement et l'armée du Rwanda, fut signé le 4 août 1993 - dans un
climat où il était évident que des parties importantes des forces armées
rwandaises, du MRND et de l'opposition hutue radicale allaient
empêcher par la force sa mise en œuvre. L'accord prévoyait un
gouvernement de transition à base élargie, le retour des réfugiés et la
fusion des forces armées des deux côtés. Les Nations Unies déployèrent
des casques bleus au Rwanda à partir du 1er novembre 1993, mais la
mise en œuvre de l'accord marqua le pas, à l'exception du déploiement
d'une avant-garde du FPR à Kigali. Des assassinats politiques et des
défilés de milices empoisonnaient le climat politique.

Ce ne fut que le 6 avril 1994 que Habyarimana s'engagea, à l'occasion


d'un sommet régional en Tanzanie, à installer le gouvernement de
transition à base élargie. Lors de son retour à Kigali, le soir même, son
avion fut abattu en plein vol en phase d'atterrissage et les massacres
organisés commencèrent - des massacres au cours desquels les trois
quarts des Tutsis vivant au Rwanda devraient succomber.

131
"Détermination et vigilance" : l'idéologie du génocide

L'idéologie du génocide n'émergea pas d’un seul coup au début de


1990. Elle constituait en fait l'héritage de la "Révolution Sociale" de
1959. Directement après l'invasion du FPR, le 1eroctobre 1990, des
cercles pro-gouvernementaux véhiculèrent la thèse qu'il s'agissait
d'une tentative de rétablissement de la féodalité au Rwanda. Cette
analyse domine encore jusqu’à présent l'image du pouvoir du FPR aux
yeux des exilés hutus rwandais.

Le journal radical Kangura publia un "plan de colonisation Tutsi au


Kivu et région centrale de l'Afrique" - un montage, semblable aux
"Protocoles des Sages de Sion" antisémites, sur les prétendues visées
tutsies datant de l'ère Kayibanda. En décembre 1990, Kangura publia
aussi le tract de Gitera datant de 1976 contre la politique de
réconciliation nationale de Habyarimana, et dans la même édition les
"dix commandements des Bahutu" qui mettent en garde les Hutus
contre tout rapport avec les Tutsis 192.

Les "Dix Commandements" constituent la dernière partie d'un "Appel à


la Conscience des Bahutu" où il est écrit: « Les Batutsi sont des assoiffés
de sang et de pouvoir qui veulent imposer leur hégémonie au Peuple
Rwandais par le canon et le fusil (...) Bahutu, c'est plus que jamais le
moment de nous réveiller, d'approfondir la réflexion et de prendre
conscience d'une nouvelle idéologie, l'idéologie des Bahutu, qui plonge
ses racines dans la révolution sociale de 1959 et qui consiste à
défendre jalousement les acquis de cette révolution et ceux du
référendum du 25 septembre 1961. »

Suivent les dix commandements :

« 1. Tout Muhutu doit savoir que Umututsikazi où qu'elle soit, travaille


à la solde de son ethnie tutsi. Par conséquent est traître tout Muhutu
qui épouse une mututsikazi; qui fait d'une Umututsikazi sa concubine;
qui fait d'une Umututsikazi sa secrétaire ou sa protégée.
2. Tout Muhutu doit savoir que nos filles Bahutukazi sont plus dignes et
plus consciencieuses dans leur rôle de femmes, d'épouses et de mères

192« Appel à la conscience des Bahutu » et « Voici les 10 commandements », Kangura no


6, décembre 1990

132
de familles. Ne sont-elles pas jolies, bonnes secrétaires et plus
honnêtes!
3. Bahutukazi, soyez vigilantes et ramenez vos maris, vos frères et vos
fils à la raison.
4. Tout Muhutu doit savoir que tout Mututsi est malhonnête dans les
affaires. Il ne vise que la suprématie de son ethnie. Par conséquent, est
traître tout Muhutu : qui fait alliance avec les Batutsi dans ses affaires;
qui investit son argent ou l'argent de l'État dans une entreprise d'un
Mututsi; qui prête ou emprunte de l'argent à un Mututsi; qui accorde
aux Batutsi des faveurs dans les affaires (l'octroi de licences
d'importation, de prêts bancaires, de parcelles de construction, de
marchés publics...)
5. Les postes stratégiques tant politiques qu’administratifs,
économiques, militaires et de sécurité doivent être confiés à des
Bahutu.
6. Le secteur de l'Enseignement (élèves, étudiants, enseignants) doit
être majoritairement hutu.
7. Les Forces Armées Rwandaises doivent être exclusivement hutues.
L'expérience de la guerre d'octobre 1990 nous l'enseigne. Aucun
militaire ne doit épouser une Mututsikazi.
8. Les Bahutu doivent cesser d'avoir pitié des Batutsi.
9. Les Bahutu, où qu'ils soient, doivent être unis, solidaires et
préoccupés du sort de leurs frères Bahutu. Les Bahutu de l'intérieur et
de l'extérieur du Rwanda doivent rechercher constamment des amis et
des alliés pour la Cause hutu, à commencer par leurs frères bantous. Ils
doivent constamment contrecarrer la propagande tutsie.
10. La Révolution sociale de 1959, le référendum de 1961, et l'Idéologie
hutue, doivent être enseignés à tout Muhutu et à tous les niveaux. Tout
Muhutu doit diffuser largement la présente idéologie. Est traître tout
Muhutu qui persécutera son frère Muhutu pour avoir lu, diffusé et
enseigné cette idéologie. »

Ces "Dix Commandements" exprimaient une opposition intérieure


radicale contre le régime Habyarimana et son idéologie d'"unité
nationale". Sous le titre "vive la différence !", Kangura jubila en février
1991 : « avec la guerre d'octobre, la conscience ethnique se
cristalise. » 193 Le journal appela à la refondation du MDR, ancien parti
de la "Révolution sociale", et à partir de ce mois-là, la publication se

193Kangura no 11, février 1991

133
donna pour sous-titre "la voix du réveil et de la défense du peuple
majoritaire". Plusieurs fois, il insista sur le fait qu’il serait normal de
reconnaître la différence entre deux races, de la même manière que les
parents connaissent le genre de leurs enfants.

Lors de l'introduction du multipartisme en juin 1991, le MDR fut parmi


les premiers nouveaux partis agréés. Il connut un essor dans ses
anciens bastions du sud du Rwanda et contribua à la naissance d'une
nouvelle conscience hutue, selon l'historien rwandais Kimonyo. Au
cours des meetings du MDR les paysans furent incités à ne plus
participer au travail communautaire umuganda. Il y eut des
occupations de terres et des incendies. Selon un rapport officiel de la
préfecture de Kibuye en août 1991, « les malfaiteurs exultaient à voir
ces forêts brûler et ne cachèrent pas leur souhait que les adhérents au
MRND puissent brûler de la même façon (...). Ils ont déclaré que le feu
ne signifiait rien d'autre que la destruction de l'action du MRND et
symbolisait en outre dans l'histoire du MDR la lumière de la
démocratie ». 194 L’étape suivante de la renaissance du MDR s'appela
kubohoza (libération) - l'éviction forcée des cadres et des bourgmestres
MRND sur le modèle du soulèvement contre les chefs tutsi en 1959.

En réaction, le MRND lui aussi se retourna vers les idéaux de 1959 - le


pluralisme politique avait rendu caduque l'idéologie d'"unité
nationale" dans laquelle tout Rwandais travaille au sein du même parti
unique au service de l’État. Le MRND s'appropria l'ancien terme du
MDR désignant les activistes du parti, umurwanashyaka, et donna ce
nom à son journal. Le journal de la haine Kangura se radicalisa encore
davantage. En novembre 1991, il titrait qu'on devrait « redémarrer la
révolution de 1959 pour que nous puissions vaincre les inyenzi », sous
une photo de Kayibanda avec la question, illustrée par une machette :
« Avec quelles armes vaincre les inyenzi une fois pour toutes ? » 195

La "Coalition pour la Défense de la République" (CDR) naquit le 22


février 1992 en tant que formation politique la plus radicale et porte-
parole des opposants au processus de paix au sein des institutions. Le
but de la CDR, selon ses statuts, était « la préservation des acquis de la
Révolution sociale de 1959 ». Elle se fit connaître par le mot d’ordre

194Cité dans: Kimonyo 2008, p.438


195Kangura no 26, novembre 1991

134
batsembatsembe ("extermine-les") scandé lors de ses meetings. Son
porte-parole en Europe était l'ancien porte-parole du FPR,
Barahinyura, exilé rwandais basé en Allemagne, qui s'était séparé du
FPR en 1991 parce qu'il n'avait pas réussi à le convaincre de
reconnaître Kayibanda et la "révolution Sociale", comme il l’écrivit dans
sa lettre de démission 196. En 1992, Barahinyura publia le programme
politique de l'extrémisme hutu de cette époque dans un livre en
Allemagne 197. Après l'indépendance du Rwanda les Tutsis auraient
systématiquement infiltré et corrompu les milieux hutus au pouvoir,
écrit-il sous le titre « les Hutus, victimes de leur naïveté, de la
supercherie et de la mauvaise foi des Tutsis » et il avança : « l'histoire
rwandaise nous apprend que le Tutsi s'est toujours considéré comme
plus malin et plus intelligent que le Hutu. En fait la vérité est plutôt que
le Hutu est naturellement bon, honnête et sincère, alors que le Tutsi est
méchant, cynique, fourbe et rusé. Ce dernier a abusé de la sociabilité du
Hutu pour l'asservir et celui-ci a succombé au charme enchanteur du
flatteur Tutsi pour succomber et demeurer longtemps dans ses griffes.
La Révolution sociale de 1959 a heureusement permis aux Hutus de
s'émanciper politiquement et socialement alors que l'émancipation
mentale reste encore à faire. » Sur les Tutsis dans le FPR, il écrivit : « la
démocratie se fera sans eux. Ils seront combattus et pourchassés par
l'armée nationale et la population jusqu'à leur écrasement. »

De façon routinière, on commença à qualifier les Tutsis d’inyenzi


(cancrelats) ou inzoka (serpents) - donc de la vermine que l’on tue s'il
essaie d'entrer à la maison : les cancrelats sont écrasés et les serpents
découpés à la machette. Les extrémistes hutus ont affirmé que les
Tutsis se seraient donné eux-mêmes le sobriquet "inyenzi" et que ce
terme serait l'acronyme des membres d'une milice royale. Cette thèse
fut véhiculée pour la première fois en 1992 dans l’interview d'un Tutsi
qui venait d'être relâché après une détention accompagnée de
tortures 198, et aujourd'hui elle fait partie du répertoire standard des

196« Shyirambere J. Barahinyura démissionne du FPR », déclaration à la presse du 17


mai 1991
197Aussi pour les citations suivantes : Barahinyura, Shyirambere Jean: Rwanda 32 ans
après la révolution sociale de 1959: Réflexions sur le mouvement terroriste Inyenzi
et Inyenzi rajeunis alias FPR-Inkontannyi dans leurs tentatives de réinstauration du
pouvoir Tutsi au Rwanda, Francfort 1992
198« Entretien avec Ngurumbe Aloys sur l'orogine du terme inyenzi », Kanguka 12
février 1992

135
avocats des génocidaires accusés par la justice. La réalité est toute
autre. Déjà en 1964, la publication gouvernementale "Toute la vérité
sur le terrorisme 'inyenzi' au Rwanda" avait noté : « les 'grands féodaux'
(toujours le même petit groupe) créèrent donc à l'étranger une
association terroriste qui fut bientôt ironiquement surnommée
'inyenzi" (cancrelats) par la population, en raison de ses activités
silencieuses et toujours nocturnes ». En février 1993, Kangura expliqua
par rapport aux Tutsis comme Paul Kagame, le chef du FPR qui avait
quitté le Rwanda enfant en 1961 : « le cancrelat engendre un autre
cancrelat (...) Nous ne nous trompons pas lorsque nous disons qu’un
Inyenzi engendre un autre inyenzi. Et de fait, peut-on faire une
distinction entre les inyenzi qui ont attaqué le Rwanda en octobre 1990
et ceux des années 1960 ? Ils ont tous des relations de parenté, les uns
étant les petits-fils des autres (...) Le seul fait que le Tutsi soit
surnommé serpent dans notre langue suffit et exprime beaucoup de
choses. Il a le langage mielleux et séduisant et pourtant, il est d’une
méchanceté extrême. Le Tutsi est perpétuellement rancunier, ne
manifeste pas ses sentiments, sourit même quand il a beaucoup de
peine. Dans notre langue, le Tutsi porte le nom de cancrelat (inyenzi)
parce que, sous le couvert de la nuit, il se camoufle pour accomplir ses
forfaits (...) Cependant, ils devraient savoir que s’ils ne font pas
attention, cette ségrégation pourrait entraîner leur disparition de ce
monde. S’il en était ainsi (et il en sera ainsi), ils seront eux-mêmes
responsables de leur disparition et personne d’autre. Est-ce que ce
seront des Hutus qui les auront exterminés à la machette ? » 199

Le discours du cadre du MRND Léon Mugesera dans un meeting du


parti à Kabaya dans la préfecture de Ruhengeri le 22 novembre 1992 a
acquis une notoriété qui lui valu d'être extradé de son pays d'accueil, le
Canada, en 2012 et d'être condamné à la prison à vie au Rwanda en
2016 200. Mugesera avait dit : « il est écrit dans l'Evangile que si l'on te
donne une gifle sur une joue, tu offriras l'autre pour qu'on tape dessus.
Moi je vous dis que cet Evangile a changé dans notre mouvement : si on
te donne une gifle sur une joue, tu leur en donneras deux sur une joue
et ils s'effondreront par terre pour ne plus reprendre leurs esprits ! » Il
continua par rapport au FPR : « vous savez qu'il y a au pays des 'inyenzi'
qui ont profité de l'occasion pour envoyer leurs enfants au front, pour

199Kangura no 40, février 1993


200Toutes les citations de : »Le discours de Kabaya », Léon Mugesera

136
aller secourir les 'inkotanyi' (NDT : les combattants du FPR). (...)
Pourquoi n'arrête-t-on pas ces parents qui ont envoyé leurs enfants et
pourquoi ne les extermine-t-on pas ? Pourquoi n'arrête-t-on pas ceux
qui les amènent et pourquoi ne les extermine-t-on pas tous ?
Attendons-nous que ce soit réellement eux qui viennent nous
exterminer ? » Et il évoqua une rencontre avec un opposant tutsi du
Parti Libéral (PL) : « Je lui ai dit : 'l'erreur que nous avons commise en
1959 est que, j'étais encore un enfant, nous vous avons laissés sortir'.
Je lui ai demandé s'il n'a pas entendu raconter l'histoire des Falashas
qui sont retournés chez eux en Israël en provenance d’Éthiopie ? Il m'a
répondu qu'il n'en savait rien ! Je lui ai dit : 'ne sais-tu pas donc ni
écouter ni lire ? Moi, je te fais savoir que chez toi c'est en Éthiopie, que
nous vous ferons passer par la Nyabarongo pour que vous parveniez
vite là-bas'. »

Ce passage est considéré comme la prophétie du génocide de 1994,


quand des Tutsis tués furent jetés dans la rivière Nyabarongo pour
arriver au Nil. Le discours était clair : il faut corriger une erreur de 1959
et terminer la révolution en éradiquant l'ennemi totalement. Les FDLR
en feront plus tard leur slogan de « mettre fin au drame rwandais ». Au
sein des cercles CDR naquit la "Radio-Télévision des Mille Collines"
(RTLM), qui entama ses émissions à partir de juillet 1993 et qui appela
les Hutus à massacrer pendant le génocide. À la différence de la station
nationale "Radio Rwanda" au ton officiel, RTLM avec son argot urbain,
ses animateurs amusants, ses débats animés et la musique congolaise
devint vite la radio la plus populaire du pays, surtout dans les bars, les
taxis et dans la jeunesse. C'était aussi l'organe de l'aile radicale du
MRND qui refusa les compromis avec le FPR.

Le plus gros actionnaire individuel de RTLM était le président


Habyarimana, à côté des hauts gradés des FAR. La liste des actionnaires
de RTLM présentée au tribunal d'Arusha comprend aussi beaucoup de
noms de futurs leaders des FDLR : le commandant militaire Sylvestre
Mudacumura, le chef d'État-major Léodomir Mugaragu, le
commandant du secteur Nord-Kivu Pacifique Ntawunguka (Omega), le
commissaire de la Défense Apollinaire Hakizimana (Lepic/Poète), le
porte-parole Michel Habimana (Edmond Ngarambe).

Selon le tribunal d'Arusha, RTLM a commencé par diffuser des


discussions sur l’ethnicité et aurait connu une mutation progressive

137
pour lancer un appel perpétuel à exterminer les Tutsis 201. Son
programme comprenait les chansons du chanteur populaire Simon
Bikindi. Selon le jugement contre Bikindi, celles-ci « manipulaient
l'histoire du Rwanda pour glorifier la solidarité des Hutus » 202. Le
tribunal a également entendu des témoignages selon lesquels les
miliciens écoutaient les chansons de Bikindi pendant qu'ils tuaient des
Tutsis.

Un rapport d'expertise du tribunal 203 a analysé les textes des chansons


de Bikindi : les Hutu sont exhortés à ne pas oublier qu'ils furent les
esclaves des Tutsis; qu'ils furent libérés en 1959; que leur liberté était
menacée; qu'ils devaient rester vigilants et ne pas se laisser diviser. « Je
déteste les Hutus qui ne se souviennent pas, qui sont avares », selon la
chanson Nanga bahutu (Je déteste les Hutus). ...) Il « déteste » ceux qui
oublient leur identité, qui méprisent les autres Hutus, qui sont cupides,
qui sont naïfs, qui pactisent avec des Tutsis et ne corrigent pas les
erreurs d'autres Hutus. L'idéologie du génocide au Rwanda se répandit
comme l’expression d'une protestation de la jeunesse contre un
système recroquevillé.

FAR et Interahamwe : le dispositif du génocide

L'appareil militaire de Habyarimana, lui aussi, se mobilisa contre


"l’ennemi intérieur". Depuis la création de la Garde territoriale du
Rwanda par des officiers du Congo Belge, la doctrine militaire du
Rwanda fut la doctrine coloniale de la contre-insurrection : surveiller
au plus près tous les mouvements et agissements de la population afin
de neutraliser des insurgés potentiels avant qu'ils ne puissent enrôler
des adhérents. Cette doctrine fut développée par la France durant la
guerre d'Algérie de 1954 à 1961. Les dictatures post-coloniales en
Afrique francophone s'en servirent volontiers pour s'imposer contre
leurs ennemis internes.

La formulation classique de cette doctrine fut livrée par le colonel


français Roger Trinquier, commandant des parachutistes à Alger, dans

201Jugement du TPIR contre Hassan Ngeze et al, 3 décembre 2003, §485


202Jugement du TPIR contre Simon Bikindi, 2 décembre 2008, §264
203Mbonimana/Karangwa 2007

138
son œuvre „La Guerre moderne" 204. Selon Trinquier, la « guerre
moderne » n'est plus le « choc de deux armées sur un champ de
bataille » mais le « renversement du pouvoir établi » par une « guerre
subversive ou guerre révolutionnaire ». Il écrit : « Dans la guerre
moderne, en effet, nous ne nous heurtons pas à une armée organisée
suivant les normes habituelles, mais à de faibles éléments armés
agissant clandestinement au sein d'une population manipulée par une
organisation spéciale (...) La victoire ne pourra donc être obtenue que
par la destruction complète de cette organisation ». Obtenir la victoire
exige au préalable une définition précise de l’adversaire et un système
de contrôle très strict de la population : « tout individu qui, dans des
délais à fixer, n'y est pas intégré se trouve en pratique hors-la-loi ». Ceci
permettra à la population elle-même de reconnaître et de neutraliser
ses ennemis. La guerre moderne, selon Trinquier, consiste en somme à
« extirper du sein même de la population la totalité de l'organisation
qui s'y est infiltrée et qui la manipule à son gré ».

Le livre de Trinquier est devenu une œuvre classique de la lutte anti-


insurrectionnelle, jusqu'en Amérique Latine. Les militaires belges du
Congo l'étudièrent au "Centre d'instruction à la pacification et à la
contre-guérilla" (CIPCG) de l’armée française à Oran en Algérie. Le
colonel belge Logiest, qui bâtit l'armée hutue du Rwanda, participa à
des manœuvres au Katanga dans ce cadre en 1957 et appliqua ce qu'il
y avait appris contre des rebelles au Congo. Par la voie des Belges, la
doctrine de Trinquier arriva au Rwanda.

« Extirper du sein même de la population la totalité de l'organisation


qui s'y est infiltrée et qui la manipule à son gré » décrit de manière
cynique mais bien exacte le génocide des Tutsi de 1994. La doctrine
française de la "guerre moderne" fut enseignée à l'Ecole Supérieur
Militaire (ESM) à Kigali et demeura un élément central de la formation
des officiers des FAR. Dans les années 1980, Augustin Ndindiliyimana,
commandant de la gendarmerie rwandaise pendant le génocide, avait
enseigné un cours sur „la guerre totale et la guerre révolutionnaire" à
l'ESM. Parmi ses étudiants se trouvaient Paul Rwarakabije, le premier
chef militaire des FDLR, et Léopold Mujyambere, l’actuel chef d'État-
major des FDLR. Quand il était encore jeune soldat des FAR, ce dernier

204Toutes les citations de : Trinquier, Roger: La guerre moderne. Paris 1957

139
rédigea pour l’obtention de son diplôme un essai sur la "défense
collective contre la subversion". 205

Les origines du concept de la "guerre totale", rendue célèbre par le


ministre de la propagande du Troisième Reich, Joseph Goebbels, se
trouvent en Allemagne, chez le général Erich Ludendorff pour qui elle
était la leçon à tirer de la défaite allemande lors la Première Guerre
Mondiale 206. La « guerre totale » selon Ludendorff « n'est pas
seulement l'affaire des forces armées, mais touche directement à la vie
et l'âme des peuples guerriers », dit-il : « Dans la guerre totale ce n'est
pas l'État qui se bat, mais le peuple. » Et il poursuit : « la cohérence
spirituelle d'un peuple, qui est et demeure la base pour mener une
guerre totale, se construit uniquement par l'union entre l'héritage
racial et la foi, ainsi que par le respect méticuleux des lois et des
caractéristiques biologiques et spirituelles de l'héritage racial. »

La pensée de la "guerre totale" a été transmise au Rwanda des années


1990, comme l’atteste le compte-rendu d'une conférence de généraux
rwandais sous la présidence de Habyarimana à l'ESM-Kigali, le 4
décembre 1991 207. « L'ennemi principal est le Tutsi de l'intérieur ou de
l'extérieur extrémiste et nostalgique du pouvoir, qui n'a jamais reconnu
et ne reconnaît pas encore les réalités de la Révolution Sociale de 1959,
et qui veut reconquérir le pouvoir au Rwanda par tous les moyens, y
compris les armes », peut-on y lire sous le titre "définition de l'ENI"
(Ennemi). « L'ENI et ses partisans se recrutent essentiellement parmi
les groupes sociaux suivants : les réfugiés tutsis ; les Tutsis de
l’intérieur ; les Hutus mécontents du régime en place ; les sans-emplois
de l'intérieur et de l'extérieur du Rwanda ; les étrangers mariés aux
femmes tutsis ; les peuplades nilo-hamitiques de la région ; les
criminels en fuite. » À l'intérieur, on rencontre « l'ennemi » chez « les
milieux religieux ; les professeurs ; les milieux d’affaires ; les zones de
déplacés Tutsi de 1959, plus particulièrement les centres urbains ».
Parmi les activités de l'"ennemi", le document énumère « l’infiltration
du système politique », la « paralysie de l'appareil politico-
administratif » qui serait « phagocyté », ainsi que le « détournement de

205Cité dans : Périès/Servenay 2007, p.175


206Toutes les citations de : Ludendorff,General Erich: Der totale Krieg. Munich 1935
207Toutes les citations de : »Rapport de lacommission créé par le président de la
République avec les officiers le 04 décembre 1991 à l'ESM », Kigali,21 décembre
1991, avec le document «Définition et identification de l'Eni » (Ennemi)

140
l'opinion nationale du problème ethnique vers le problème socio-
économique entre les riches et les pauvres ».

Pour combattre l'ennemi ainsi défini, fut créée la milice Interahamwe


des jeunesses du MRND. En 1994, elle devrait être un des instruments
les plus importants du génocide. En septembre 1991, déjà le
commandant du secteur militaire de Mutara, le colonel Déogratias
Nsabimana, esquissa dans une lettre au ministère de la défense le
concept d' « auto-défense populaire » 208: les hommes, mariés, âgés de
25 à 40 ans, dotés « d’une moralité, d'un patriotisme, d'une sociabilité
et d'un courage suffisants » pourraient bénéficier d'une formation
initiale jusqu'à ce qu'il y ait « au moins un homme armé par nyumba
kumi » (cellule de dix maisons).

L’idée de créer en novembre 1991 les Interahamwe, selon un de leurs


dirigeants, Georges Rutaganda, « a été lancée par un groupe de cadres
de l’administration publique et parastatale, des hommes d’affaires et
d’autres intellectuels résidant dans la capitale » dont l’ancien Directeur
Général de la société commerciale pétrolière du Rwanda
(Petrorwanda), Désiré Murenzi 209. Selon d'autres sources, Murenzi,
membre du comité national du MRND, aurait engagé le jeune
entrepreneur Robert Kajuga, président de l'équipe de football "Loisirs",
pour transformer ses supporters en noyau de cette nouvelle troupe qui
fut reconnue officiellement par le MRND comme sa milice de jeunesses,
le 28 avril 1992. Le président des Interahamwe, Kajuga, étant à moitié
Tutsi, il n'avait pas grand chose à dire mais ne pouvait pas s'y soustraire
non plus. Les chefs réels furent les deux vice-présidents, Georges
Rutaganda et Phénéas Ruhumuliza, les deux fils d'un ancien
ambassadeur rwandais en Allemagne, Esdras Mpamo.

Des réservistes de l'armée et de la gendarmerie recrutèrent de jeunes


chômeurs hutu pour les enrôler chez les Interahamwe. Des entreprises
publiques financèrent la milice qui organisa des défilés bigarrés de
jeunes gens au rythme de la musique de la RTLM. Les Interahamwe
furent la base populaire des politiciens hutus radicaux qui refusaient
les accords d'Arusha d'août 1993 avec le FPR et qui s'exprimaient à

208Col.Déogratias Nsabimana, « Auto-défense de la population », Lettre au ministère de


la défense, 29 septembre 1991
209Lettre du détenu Georges Rutaganda au TPIR, 3 octobre 2005

141
travers RTLM et le parti CDR. Comme solution à la crise, ils prônèrent
le génocide, pas la paix.

Des généraux puissants avertirent le président Habyarimana plusieurs


fois qu'ils ne supporteraient aucun accord avec les rebelles FPR lors des
pourparlers de paix d'Arusha. Leur grief principal était l'intégration du
FPR dans les forces armées. Les FAR, y compris la gendarmerie, avaient
été multipliées presque par dix depuis 1990 pour atteindre environ
50.000 hommes. Le FPR en comptait environ 20.000. Les accords
d'Arusha stipulèrent que la nouvelle armée avec gendarmerie devrait
compter 19.000 hommes au total, dont 60% issus des FAR et 40% du
FPR, avec l'armée sous commandement FAR et la gendarmerie sous
commandement FPR. Pour les FAR cela était inacceptable non
seulement sur le plan idéologique, mais aussi parce que l’application
des accords avait pour conséquence la perte de leurs postes pour 80%
de leurs effectifs. Pour eux, en acceptant cette concession Habyarimana
avait trahi son armée.

Les opposants aux accords d’Arusha se virent confortés par le coup


d'État militaire au Burundi le 21 octobre 1993, quand des soldats tutsis
tuèrent le premier président élu du pays, le Hutu Melchior Ndadaye.
Selon eux, les événements au Burundi montraient qu'on ne pouvait pas
faire confiance aux Tutsis. À partir du début 1994, Kangura prédit aux
Tutsi rwandais le génocide. « S'ils commettent l'erreur d'attaquer
encore une fois, il n'en restera plus aucun dans tout le Rwanda, ni même
un seul complice », écrivit le journal en janvier 210. Le numéro suivant
contenait un article intitulé « Qui survivra à la guerre de mars ? »
Réponse : « le peuple majoritaire » 211. Le prochain numéro prédit que
bientôt « les casques bleus de l'ONU seront cibles d'attaques, en auront
assez et partiront. C'est après leur départ que le sang sera vraiment
versé. Tous les Tutsis et les Hutus lâches seront exterminés ». 212

À plusieurs reprises, Kangura prédit la mort de Habyarimana. En


octobre 1993 déjà, un dessin parut avec comme titre « RIP Juvénal
Habyarimana » 213. Fin 1993, le journal écrivit : « le président

210Kangura no 54, janvier 1994


211Kangura no 55, janvier 1994
212Kangura no 56, février 1994
213Kangura no 51, octobre 1993

142
Habyarimana pourrait mourir avant le mois de mars 1994 (...) En plus,
lui ne sera pas tué par un Tutsi mais par un Hutu à la solde des Tutsis
(...) Le Président Habyarimana sera assassiné par un soldat de l'armée
rwandaise qui aura été démobilisé en vertu des accords de paix
d'Arusha. » 214

Le 3 avril 1994, dimanche de Pâques, la radio RTLM prophétisa qu'il


devrait survenir « une petite chose à Kigali » dans les prochains jours.
Et le matin du 6 avril, la radio proclama : « ils seront frappés par le
malheur, ils seront vraiment frappés par le malheur. Et ceux qui l'ont
voulu et provoqué seront eux-mêmes frappés par le malheur. » 215

214Kangura no 53, décembre 1993


215Transcriptions et traductions des émissions RTLM par le TPIR pour le 3 et 6 avril
1994

143
Chapitre 10
Le génocide de 1994

Le génocide des Tutsis et le rôle des futurs combattants des


FDLR

Le 6 avril 1994 à 20h23, deux roquettes atteignirent au-dessus de


Kigali l'avion du président rwandais Juvénal Habyarimana, qui venait
d'accepter, lors d'un sommet régional en Tanzanie, la mise en œuvre
définitive des accords d'Arusha avec le FPR. L'avion, en phase
d'atterrissage, tomba dans le jardin de la villa présidentielle. La garde
présidentielle boucla hermétiquement la zone du tir, sous son contrôle.
Dans la nuit, commença la chasse aux partisans des accords d'Arusha et
aux présumés sympathisants du FPR dont faisaient partie tous les
Tutsis.

Des gardes tuèrent la Première ministre honnie du gouvernement de


transition, Agathe Uwilingiyimana, le matin du 7 avril, et les dix casques
bleus belges chargés de sa protection. Pendant que les tueries
continuaient, les chefs des forces armées se réunirent à l'ESM Kigali
sous la houlette du chef de cabinet au ministère de la défense, le colonel
Théoneste Bagosora et formèrent un "comité de crise". Ce comité
organisa le lendemain, 8 avril, un nouveau gouvernement intérimaire
sur base de la constitution de 1991, abrogée par les accords d'Arusha.
Ce gouvernement entra en fonction le 9 avril.

Ce coup d'État fut un retour personnifié à la "Révolution sociale". Déjà


dans les années 1960, le colonel Bagosora avait mis en déroute des
incursions rebelles tutsi. Le nouveau chef de l'État était le président de
l'Assemblée Nationale, Théodore Sindikubwabo - il avait été membre
du premier gouvernement rwandais en janvier 1961 pour le parti

144
Aprosoma de Joseph Gitera et il fut le médecin pédiatre personnel de la
famille Habyarimana. Sindikubwabo était originaire de Butare, tout
comme le nouveau premier ministre Jean Kambanda. Treize des dix-
neuf membres du gouvernement génocidaire étaient originaires du Sud
rwandais qui avait perdu le pouvoir lors du coup d’État de
Habyarimana de 1973. Les militaires du nord restaient toutefois
maîtres des organes de sécurité. Cette construction - militaires du Nord
et politiciens du Sud - allait également déterminer plus tard l’équilibre
du pouvoir au sein des FDLR.

Le nouveau président Sindikubwabo, âgé de 66 ans, était un partisan


convaincu idéologiquement du génocide. Comme au bout de dix jours
il n'y avait pas encore eu tellement de massacres dans sa préfecture
natale de Butare - administrée par le seul préfet tutsi du pays, Jean-
Baptiste Habyalimana -, contrairement au reste du territoire sous
contrôle gouvernemental, il décida d’y mettre bon ordre à sa manière.
Il nomma un nouveau préfet hutu, se rendit à Butare pour son
investiture le 19 avril et prononça un discours radiodiffusé d'environ
dix minutes devant les bourgmestres. Dans ce discours, il fustigea « les
'cela-ne-me-concerne-pas' ici à Butare », rappela à tous que l'on était
en guerre et blâma « ceux qui attendent que les autres travaillent et se
contentent d’observer, ceux qui ne se sentent pas concernés, eh bien,
qu'ils jettent les masques et nous laissent travailler (...) Recherchez les
'cela-ne-me-concerne-pas', trouvez ces gens qui sont allés s'entraîner
pour pouvoir nous tuer et débarrassons-nous d'eux. » 216

Les "prêts à travailler" à Butare n'avaient pas attendu ce discours pour


commencer. Avant même la destitution du préfet tutsi Habyalimana,
des officiers et des administrateurs de premier plan avaient entamé des
massacres. La destitution du préfet et l'encouragement présidentiel
chauffèrent les esprits au point que la préfecture de Butare - région
natale du futur président des FDLR, Murwanashyaka - devint le lieu de
certains des massacres les plus importants du génocide. Selon les
décomptes officiels ultérieurs, 214.000 personnes y furent tuées, dont
des dizaines de milliers de Tutsis des préfectures voisines qui avaient
cherché refuge à Butare 217.

216Cité dans: Jugement du TPIR dans le »procès Butare », 24 juin 2011, §619 et 874-
881
217Cité dans: Guichaoua, André, Rwanda 1994: Les politiques du génocide à Butare.
Paris 2005, p.25

145
Le commandant en second des FDLR au Nord-Kivu, "Stany", de son vrai
nom Ezéchiel Gakwerere, était alors sous- lieutenant à l'École des sous-
officiers (ESO) de Butare. Les barrières routières se trouvaient sous son
commandement et il commandait une "compagnie d'intervention"
créée à cet effet 218. « S'ils étaient censés prévenir l'infiltration des
forces ennemies selon le discours officiel, les barrages routiers étaient
en fait utilisés pour identifier les civils tutsis aux fins de les éliminer »,
conclut le TPIR219. Gakwerere n'a jamais été traduit devant un tribunal
et donc les juges du TPIR n'ont pas examiné l'accusation selon laquelle
il aurait recruté de jeunes Hutus sans diplôme pour les placer sur les
barrages routiers et donc aurait « transformé des enfants en terribles
tueurs ». 220

Le supérieur de Gakwerere à l'époque était le capitaine Ildephonse


Nizeyimana, qui fut plus tard chef de l'aumônerie militaire des FDLR au
Congo jusqu'à son arrestation en Ouganda en 2009. En 1994,
Nizeyimana était à la fois G2 et G3 de l'ESO de Butare, donc responsable
à la fois du renseignement et des opérations de l'armée. Il mit sur pied
des escadrons de mort sous le commandement d'officiers fiables
comme Gakwerere. Une de leurs cibles fut la paroisse de Cyahinda à
environ 50 kilomètres de Butare, où des dizaines de milliers de Tutsi
avaient trouvé refuge. Autour du 18 ou du 19 avril, des soldats prirent
Cyahinda d'assaut et environ 20.000 personnes furent tuées 221. Selon
le jugement du TPIR, Nizeyimana « a contribué à planifier l'opération
militaire et autorisé la participation de militaires de l'ESO à celle-ci »222.
La Chambre d'Appel a rejeté sa responsabilité mais non les massacres
eux-mêmes, ni la participation des militaires de l'ESO.

Le bourgmestre de la commune de Nyakizu, où se trouve Cyahinda,


était alors Ladislas Ntaganzwa, qui allait exercer plus tard ses talents
de "guérisseur traditionnel" sous la protection des FDLR dans un
village du Nord-Kivu jusqu'à son arrestation en décembre 2015. Le
TPIR émit également un acte d'accusation contre lui selon lequel le 14
et 15 avril 1994, Ntaganzwa réunit des civils hutu autour de la paroisse

218Jugement du TPIR contre Tharcisse Muvunyi, 12 septembre 2006, §137


219Jugement du TPIR contre Tharcisse Muvunyi, 12 septembre 2006, §155
220Omaar, Rakiya : The Leadership of Rwandan Armed Groups Abroad, Kigali 2008,
p.245
221Acte d'accusation du TPIR contre Ladislas Ntaganwa, 20 mars 2012, §28
222Jugement du TPIR contre Ildéphonse Nizeyimana,19 juin 2012, §316

146
de Cyahinda et leur distribua des armes. Le 15 avril, il se rendit à l'église
à la tête d'une foule et s’adressa aux Tutsis à l’intérieur de celle-ci par
mégaphone 223. Un survivant raconte : « Le bourgmestre nous donna 20
minutes pour quitter l'église. Si nous n’étions pas partis au bout de 20
minutes, il nous tuerait. Évidemment, ce fut aussitôt la panique totale.
Des centaines de gens s’enfuirent, mais ils tombèrent sur des
Interahamwe. »224

Lors du procès du TPIR contre Nizeyimana, le tribunal conclut sur la


base du témoignage d'une femme dénommée GEN : « à son arrivée à la
paroisse, GEN avait aussi vu Ladislas Ntaganzwa, le bourgmestre de
Nyakizu, accompagné de gendarmes munis d'armes à feu, vêtus
d'uniformes kaki et coiffés de bérets rouges. À l'aide d'un microphone,
Ntaganzwa avait compté de un à trois, et à trois, GEN avait entendu des
coups de feu. » 225 Les Tutsis résistèrent avec des pierres. Le
bourgmestre déclara alors le soir qu'il allait demander des renforts à
l'ESO le lendemain.

Le 17 avril, les hauts responsables vinrent à Cyahinda, dont le


commandant Nizeyimana de l'ESO et le préfet tutsi Habyalimana. Ce fut
la dernière apparition publique de ce dernier ; il fut limogé le soir
même. Le lendemain ou le surlendemain, s’ensuivit l'attaque
d'envergure contre la paroisse, au cours de laquelle les militaires de
l’ESO firent usage d’une mitrailleuse et d’un mortier de 60mm.

Après l'appel au "travail" lancé par le président Sindikubwabo, les


officiers de l’ESO s'activèrent aussi dans la ville de Butare. Le
commandant en second de l’ESO, Tharcisse Muvunyi, alors
commandant de fait, convoqua une réunion de tous les officiers le 20
avril, « au cours de laquelle », selon le TPIR, « il a répété le contenu du
discours du Président Sindikubwabo. La Chambre est également
convaincue que Muvunyi a dit à ceux qui étaient présents qu'ils
devaient comprendre le message du Président et que les propos de
celui-ci devaient être considérés comme des ordres à exécuter. Elle

223Acte d'accusation du TPIR contre Ladislas Ntaganwa, 20 mars 2012, §22-25


224Cité dans: African Rights,« Death, Despair and Defiance », 1995, p.339 f.
225Jugement du TPIR contre Ildéphonse Nizeyimana,19 juin 2012, §246. Les
descriptions suivantes: §233, 290, 298-299

147
admet également que peu de temps après cette réunion, les tueries ont
commencé à Butare." 226

La première victime ne pouvait être plus symbolique. Il s’agissait de


Rosalie Gicanda, la veuve très âgée du défunt roi du Rwanda, mort en
1959 et dernière représentante vivante dans le pays de la monarchie
tutsie. Sous ordre de Nizeyimana, la dame de 80 ans fut tirée hors de
chez elle par des soldats et fusillée derrière le Musée National de
Butare. Gakwerere, aujourd'hui commandant FDLR au Nord-Kivu, fut
un des participants et peut-être même un des tueurs directs, selon le
TPIR qui a reconstitué en détail le meurtre de la reine veuve. 227

Quand les soldats ont occupé la résidence de Rosalie Gicanda le 20 avril


1994 vers midi, la reine se trouvait dans son jardin avec une
gouvernante qui témoigna plus tard devant le TPIR à propos de ces
événements. Selon cette dernière, les militaires dirent qu'ils
cherchaient des armes. La reine leur rétorqua qu'ils ne trouveraient
rien. Alors, toutes les personnes présentes dont la reine furent montées
dans un camion. Celui-ci s’arrêta à l'ESO où les militaires dirent à leurs
camarades qu'ils avaient trouvé des Inyenzi. Puis, ils quittèrent l'ESO et
s’arrêtèrent dans un bois près de l’université, derrière un pont sur la
rivière Mukura. Ils donnèrent aux prisonniers l'ordre de descendre du
véhicule. Gicanda demanda de prier ; on donna satisfaction à cette
demande. « "Pendant qu'ils récitaient la prière, les militaires ouvrirent
le feu, » se rappela la femme témoin devant le TPIR. Selon son récit, elle
perdit conscience ; « ayant repris connaissance, elle constata que les
militaires étaient en train de tirer leurs victimes vers une rigole puis ils
repartirent immédiatement. Gicanda n'était pas encore morte, mais elle
ne pouvait pas parler et respirait difficilement. »

Un cuisinier d'un bar de Butare témoigna au TPIR que les militaires


seraient venus l'après-midi de ce jour-même dans une Toyota rouge
pour fêter le crime. Un sous-lieutenant, Bizimana, aurait dit : « Je viens
de tuer la reine, et ne soyez pas indifférents ». 228 Deux officiers ESO
témoignèrent que le soir même ils auraient entendu dans le mess des
officiers de l'ESO que Bizimana et Gakwerere auraient fait rapport à

226Jugement du TPIR contre Tharcisse Muvunyi,12 septembre 2006, §105


227Jugement du TPIR contre Ildéphonse Nizeyimana, 19 juin 2012, §458-463
228Jugement du TPIR contre Ildéphonse Nizeyimana, 19 juin 2012, §477

148
Nizeyimana en disant qu'ils venaient de torturer la reine à mort. Un
autre officier le confirma et cita ces propos que Bizimana aurait alors
proférés : « Mission accomplie : nous avons tué Gicanda. » Selon lui,
« arborant un sourire de satisfaction », Nizeyimana paya une tournée
de bière aux personnes présentes dans le mess des officiers. 229

Le TPIR conclut : « la Chambre est convaincue qu'il ressort du dossier


que Rosalie Gicanda, une 'vieille dame' qui ne constituait aucune
menace d'ordre militaire, avait servi à donner le ton des futurs
massacres de Tutsis qui seront perpétrés dans la préfecture de
Butare. » 230 La responsabilité des militaires et de leur commandant
Nizeyimana ne présentait « aucun doute. 231

« La plupart des personnes tuées au Rwanda sont mortes dans des


massacres de grande échelle, surtout dans les paroisses, mais aussi
dans les hôpitaux, les écoles, les stades, les bureaux administratifs, les
champs ou au bord des rivières », résuma l'organisation des droits de
l'homme "African Rights", qui fut la première organisation non militaire
à examiner les lieux des crimes et à sauver des rescapés à partir de mai
1994, conjointement avec le FPR en progression 232. « Le schéma est à
peu près identique partout. Les Interahamwe encerclaient les
bâtiments pour faucher ceux qui tentaient de fuir, pendant que les
soldats, souvent accompagnés par les gendarmes, réservistes, policiers
ou gardes pénitentiaires, entraient dans les salles et les enceintes.
Parfois, des officiels locaux comme des préfets, des sous-préfets et des
bourgmestres, étaient témoins, parfois ils tiraient eux-mêmes sur les
fuyards (...) Des dizaines de milliers sont morts immédiatement,
déchiquetés par les grenades ou les balles ; des milliers d'autres furent
blessés et achevés par les Interahamwe avec des machettes, des lances
et des massues. D'autres sont morts en se vidant de leur sang. Lors de
presque chaque massacre, racontent les survivants, les Interahamwe
sont revenus le lendemain matin à la recherche de blessés à tuer. Ils
venaient aussi pour piller, pour prendre l’argent, les montres et les
habits des morts (...) Des dizaines de milliers d'hommes, de femmes et
d’enfants, qui avaient échappé aux massacres, furent par la suite

229Jugement du TPIR contre Ildéphonse Nizeyimana, 19 juin 2012, §467-468


230Jugement du TPIR contre Ildéphonse Nizeyimana, 19 juin 2012, §529
231Jugement du TPIR contre Ildéphonse Nizeyimana, 19 juin 2012, §1512-1513
232African Rights 1995, p.258 f.

149
fusillés ou taillés en pièces sur la route ou dans la brousse où ils se
cachaient, ou découpés aux bords des rivières et forcés à se noyer eux-
mêmes avec leurs enfants. »

Selon les décomptes officiels datant de l'an 2000, effectués à travers


tout le pays 233, le génocide rwandais - défini comme la période allant
du 1er octobre 1990 jusqu'à la fin 1994 - a fait 1.074.017 morts au total,
dont plus de 99% après le 6 avril 1994. Presque 94% étaient des Tutsis.
37,9% des morts ont été découpés à la machette, 16,8% battus à morts
avec des massues, 14,8% ont été fusillés ; les autres furent battus à
mort, noyés, brûlés vifs, abandonnés jusqu’à mourir de faim, violées et
puis déchirées à vif dans le cas des femmes, acculés au suicide, frappés
contre un mur s’ils étaient bébés ou pendus.

937.000 Tutsi morts ont été nommément identifiés234. Les


négationnistes contestent de tels chiffres en faisant référence au denier
recensement rwandais de l'ère Habyarimana daté de 1991, qui n'avait
décompté que 596.400 Tutsis au Rwanda soit 8,4% de la population
totale. En réalité, le chiffre des victimes paraît fondé : selon des
expertises, le nombre de Tutsis aurait été sous-estimé de 40% en 1991
; donc, en prenant en compte le taux de croissance de la population
jusqu'en 1994, il y avait environ 910.000 Tutsis au Rwanda au moment
du déclenchement du génocide 235. En se référant au taux officiel de
Tutsis de 14% dans la population totale, on arrive même à 1,08 million.
Selon des estimations, environ 150.000 Tutsis ont survécu aux
massacres. Pendant le génocide, des dizaines de milliers de Hutus
furent aussi tués. Les chiffres officiels font aussi place à la supposition
que des dizaines de milliers de Hutu ont pu être tués par vengeance
après la victoire du FPR.

Le pouvoir d’État hutu se réfugie au Zaïre

Les extrémistes hutus ont présenté les événements de telle sorte qu’à
les en croire le FPR aurait, avec sa guerre, provoqué la colère du peuple

233Ministère de l'Administration localeet des Affaires sociales, « Rapport final », cité


dans : « Rwanda/Génocide:Plus d'un million de morts – bilan officiel »,Agence de
Presse Hirondelle, 8 février 2002
234« Rwanda: Cenus find 937.000 died in genocide », IRIN 2 avril 2004
235Verpoorten, Marijke: Conflict and Survival: Shocks, Coping Strategies and Economic
Mobility in Rwanda 1990-2002, Université de Louvain 2006

150
hutu qui se serait retournée contre les Tutsis, tout comme en 1959. La
radio RTLM - qui ne cherchait pas à nier les massacres ; cela venait plus
tard - se réjouissait en plein génocide : « Les armes de 1959 sont
utilisées en 1994. Ceux qui ont préparé des fosses pour les Hutus y
tombent eux-mêmes ». 236

Le résultat fut tout autre. Le 25 mai encore, le ministre de l'intérieur


Édouard Karemera écrivit aux préfets du Rwanda pour leur donner
l'ordre de mettre en œuvre une directive du premier ministre Jean
Kambanda en organisant la « sensibilisation pour inviter la population
à se chercher les armes blanches » et le « recensement de tous les
jeunes adultes déplacés par secteur et par commune pour des
entraînements aux techniques et opérations d'auto-défense » 237. Mais
il était déjà trop tard. L'armée avait déjà d'autres plans en tête : la
retraite en bon ordre, pour récupérer des forces de l’autre côté de la
frontière. Le Rwanda fut abandonné et devait être laissé tel un désert
au chef militaire tutsi Paul Kagame.

Le FPR de Kagame, d'abord cantonné dans les hauteurs du nord du


Rwanda, progressa à travers l'est du pays, et à partir de la mi-mai 1994,
se prépara à investir le sud du Rwanda et à encercler la capitale. Le 22
mai, les rebelles FPR occupèrent l'aéroport de Kigali et l'ancienne
résidence de Habyarimana. Le gouvernement intérimaire se replia le 2
juin de Gitarama à Muramba dans la préfecture de Gisenyi près de la
frontière zaïroise. Le 6 juin, le conseil des ministres nota que « la
population est laissée à elle-même » et la « désertion inquiétante des
militaires ». 238

À partir du 23 juin, la France intervint contre la progression du FPR au


Rwanda. L'intervention militaire "Opération Turquoise" se déploya à
partir du Zaïre pour instaurer une "zone humanitaire sûre" au sud-
ouest du Rwanda, à défendre contre le FPR. Comme effet collatéral,
quelques Tutsis furent sauvés aussi, mais d'autres furent laissés à leur
destin. Le pouvoir hutu du Rwanda se trouvait déjà en pleine
débandade. Le conseil des ministres du 1er juillet 1994 nota que Kigali

236Transcription et traduction de RTLM par le TPIR pour le 23 mai 1994


237Ministère de l'intérieur et du développement communal, »Mise en œuvre des
directives du Premier ministre sur l'Auto-organisation de la Défense Civile », Kigali
25 mai 1994
238Conseil des ministres, 6 juin 1994, notes d'Augustin Ngirabatware

151
était « totalement encerclé » ; il faudrait prélever de l'argent à la
Banque Nationale et « penser à ouvrir un compte en banque à
Kinshasa ». 239

Le 4 juillet 1994, Kigali tomba. Depuis, cette date est célébrée au


Rwanda comme "jour de libération". Le gouvernement intérimaire fut
installé à Gisenyi, à la frontière du Zaïre, et le conseil de ministres du
11 juillet discuta de l’« évacuation de la population très urgemment au
Zaïre ». 240

Après la chute de Ruhengeri, la ville la plus importante du nord du


Rwanda, le 13 juillet, les Hutus rwandais prirent d'assaut la frontière
entre Gisenyi et la ville voisine de Goma au Zaïre. Environ 10.000
personnes par heure traversèrent la frontière et se déversèrent dans
Goma, qui comptait à l’époque 200.000 habitants, soit le cinquième de
la population actuelle. Pratiquement toute la population hutue du
nord-ouest du Rwanda se rendit au Zaïre. Selon des témoins, des
camions militaires sillonnèrent Gisenyi et encouragèrent par haut-
parleurs la population à se joindre à l’exode ; les Nations Unies
conclurent plus tard que « cet exode aurait sans doute pu être contenu
si la radio aux mains du 'gouvernement intérimaire' n'avait pas diffusé
intentionnellement des propos alarmants » 241. Le 17 juillet, le FPR
investit Gisenyi, vidée de sa population.

Le 18 juillet 1994, à Kigali, le FPR proclama la victoire de la "guerre de


libération". Il mit en place un nouveau gouvernement, en continuité
avec les accords d'Arusha de 1993, mais sans le parti MRND de
Habyarimana. Le Hutu Pasteur Bizimungu, ancien directeur de la
société publique Electrogaz et plus tard successeur de Barahinyura
comme porte-parole du FPR en Europe, fut nommé président de la
République. Faustin Twagiramungu, politicien MDR, pressenti comme
premier ministre d'un gouvernement de transition par les accords
d'Arusha, fut nommé chef du gouvernement. Paul Kagame, chef
militaire du FPR, devint vice-président et ministre de la Défense.

239Conseil des ministres,


1 juillet 1994, notes d'Èdouard Karemera
240Conseil des ministres,
11 juillet 1994, notes d'Augustin Ngirabatware
241Rapport du Sécretaire-Général sur la situation au Rwanda S/1994/924, 3 août 1994,
§6

152
Le soir auparavant, Thédodore Sindikubwabo, président du
"gouvernement intérimaire" en fuite et dernier héritier toujours actif
de la "révolution" de 1959, s'était rendu en exil, en convoi motorisé avec
ce qui restait de son gouvernement, de Cyangugu au Rwanda à Bukavu
au Zaïre – en prononçant ces mots, selon un témoin français : « nous
sommes comme De Gaulle quittant le gouvernement à Bordeaux en
1940, puis quittant la France pour l'Angleterre. » 242

242Cité dans: Périès/Servenay 2007, p.359

153
Chapitre 11
Un État rwandais en exil dans les camps
de réfugiés du Zaïre

1994 : L'armée rwandaise en fuite se reconstitue au Zaïre

« Ils défilent par milliers sur les routes, au milieu de la colonne sans fin
de réfugiés épuisés : les soldats de l'armée rwandaise, dans leurs bottes
militaires et leurs uniformes verts et noirs (...) La plupart des soldats
n'ont pas l'air vaincu et humilié ; ils ont plutôt l'air de maîtriser la
situation. Ils ont l'air menaçant, aussi pour la population locale. » 243
Ainsi se présentait l'exode du pouvoir hutu du Rwanda au Zaïre en
juillet 1994. Le gouvernement génocidaire du Rwanda quittait son pays
mais n'abandonnait pas la guerre. Sous son impulsion, environ 1,1
million de personnes quittèrent le nord-ouest du Rwanda pour Goma à
la mi-juillet 1994, et environ 300.000 quittèrent le sud-ouest - où la
présence de l'armée française maintint le FPR à distance - pour Bukavu.

Le gouvernement amena avec lui tout ce qu'on pouvait emporter: « Le


trésor national géré par la Banque nationale du Rwanda; le matériel
roulant affecté à tous les départements ministériels, les sociétés
étatiques et para-étatiques ainsi que les Projets et les administrations
des collectivités locales; les aéronefs, le matériel militaire et ses
accessoires; le café, le thé et les minerais; les vaches, le matériel de
bureau (machines à écrire, ordinateurs et accessoires, photocopieuses,
télécopieurs (fax) etc.), les radiophonies, les motorolas, etc. », selon un

243Bettina Gaus, »Schon allein sie überall zu sehen macht Angst », Die Tageszeitung 25
juillet 1994

154
décompte du gouvernement en exil datant de 1995 244. Une enquête de
l'ONU établit en novembre 1994 qu'il se trouvait environ 230 leaders
politiques du Rwanda au Zaïre, soit 1200 personnes y compris les
familles ; il y aurait 50.000 soldats des Forces armées rwandaises (FAR)
avec leurs familles ainsi qu’au moins 10.000 miliciens et quelque 800
membres de la Garde présidentielle 245. Le 23 juillet, le Conseil des
Ministres du gouvernement intérimaire en fuite se réunit pour la
première fois, à Bukavu ; d'autres sessions s'ensuivirent à Goma.

Les élites riches hutues avaient planifié leur déménagement depuis


longtemps. Ils avaient loué des chambres d'hôtel ou des résidences
privées. Mais des centaines de milliers de Hutus pauvres du fief de
Habyarimana autour de Gisenyi et Ruhengeri se retrouvèrent démunis
sur les terres volcaniques sans eau potable autour de Goma. Une
épidémie dévastatrice de choléra se propagea et fit plus de 40.000
morts.

Sur le plan organisationnel, tout ne marcha pas bien. Le Trésor de l'État


rwandais - rempli de billets rwandais - aurait déjà été déposé à Goma à
la filiale de la banque zaïroise BCZ par le gouverneur de la Banque
centrale le 19 juillet 1994, mais les Zaïrois l'auraient confisqué deux
semaines plus tard, selon le rapport d'enquête du gouvernement
intérimaire de 1995. Le gouvernement en exil n'aurait gardé que l'accès
à un compte de la Banque nationale à Nairobi. « On est entré au Zaïre
avec beaucoup de biens, mais voilà qu'il ne reste rien après une année
(...) Chose étonnante, c'est que quand nous sommes arrivés au Zaïre,
nos compatriotes ont changé de mentalité, la malhonnêteté a supplanté
d'autres vertus louables des Rwandais », témoigne ce rapport.

La récolte de café aurait été vendue à Goma pour 51.000 dollars, mais
les responsables, dont le ministre des travaux publics Hyacinthe Rafiki
Nsengiyumva - plus tard co-fondateur des FDLR, puis de l'organisation
rivale RUD et aujourd'hui établi en France - n'auraient pas déposé ces
recettes sur le compte de la Banque nationale. Callixte Nzabonimana,
ministre de la jeunesse - condamné à la prison à vie par le TPIR en 2012

244« Rapport sur la situation du patrimoine rédigé à la demande du Président Théodore


Sindikubwabo par Innocent Habamenshi,ministre du Patrimoine et de l'Équipement
du Gouvernement en exil », 10 octobre 1995
245Rapport du Sécretaire-Général sur la sécuritédans les camps de réfugiés rwandais
S/1994/1308 du 18 novembre 1994, §8-11

155
- aurait vendu du coltan au Zaïre pour 470.000 dollars et n'aurait remis
que 50.000. Les FAR auraient stocké leurs biens dans des camps dont
l’accès était interdit aux civils. Le rapport inclut une liste de 102 soldats
qui auraient vendu des véhicules de l'État à titre privé.

Au moment de la publication de ce rapport, le gouvernement en exil


n'avait déjà plus de pouvoir. Au cours des deux ans de présence
rwandaise dans les camps de réfugiés de Goma et Bukavu, les FAR
accaparèrent de plus en plus de pouvoir et forgèrent leurs propres
structures politiques. Cela ne dura que six ans pour que ces structures
se muent en FDLR, mais ce furent six ans de guerre.

Dès le 11 août 1994, les chefs des FAR à Goma décidèrent une
restructuration fondamentale qui peut être considérée comme le
précurseur des FDLR sur le plan personnel aussi bien que structurel.
L'armée et la gendarmerie furent intégrées sous un commandement
unifié dirigé par le major-général Augustin Bizimungu, le dernier chef
d'état-major des FAR au Rwanda pendant le génocide. Sous ses ordres,
il y avait un commandement pour Goma (Nord-Kivu) et un autre pour
Bukavu (Sud-Kivu). Le commandement du groupement de Goma était
dirigé par le colonel Félicien Muberuka, commandant opérationnel des
FAR pour Kigali pendant le génocide, avec comme adjoint le major
Aloys Ntabakuze, commandant des parachutistes des FAR durant le
génocide; celui du groupement Bukavu était sous les ordres du
brigadier-général Gratien Kabiligi, qui, pendant le génocide, était
chargé du G3, à savoir des opérations dans l'État-major des FAR, avec
comme adjoint le colonel Théonase Nyilimanzi, ancien directeur-
général de la Régie des aéroports du Rwanda.

En 1995, après la fuite de Muberuka au Cameroun, trois de ces quatre


commandants furent remplacés. Le Nord-Kivu alla au lieutenant-
colonel Tharcisse Renzaho, préfet de Kigali pendant le génocide, avec
comme adjoint le lieutenant-colonel Léonard Nkundiye, ancien
commandant de la garde présidentielle et commandant du secteur
opérationnel de Mutara pendant le génocide. Au Sud-Kivu, Kabiligi
resta en poste, avec pour adjoint Aloys Ntiwiragabo, chargé du
renseignement (G2) dans l'Etat-major des FAR.

Plus tard, Ntabakuze, Nkundiye et Kabiligi furent parmi les


organisateurs de la guerre des rebelles hutus ex-FAR au Rwanda de
1997-98, au cours de laquelle Nkundiye fut tué ; Renzaho et

156
Ntiwiragabo s'occupèrent des ex-FAR au Zaïre (République
Démocratique du Congo) et au Soudan avant de revenir au Congo sur
invitation de Laurent-Désiré Kabila pour réorganiser les ex-FAR aux
côtés de l'armée congolaise. Lors de la création des FDLR en 2000,
Ntiwiragabo devint leur président et Renzaho leur secrétaire exécutif.
Alors que Renzaho fut arrêté et transféré au TPIR en 2002, Ntiwiragabo
resta libre en exil.

Le nouveau haut commandement des FAR au Zaïre se réunit pour la


première fois à Goma du 2 au 8 septembre 1994. Il fut décidé que les
soldats prêts à combattre devraient se rassembler dans des camps
militaires au plus tard le 25 septembre ; s'ils restaient dans les camps
civils ils devraient porter des vêtements civils. Les miliciens
Interahamwe furent appelés à intégrer l'armée « volontairement et
dans la discipline » 246. Un inventaire des stocks d'armes fut décidé et 9
millions de dollars furent alloués à des achats d'armes neuves. Dès la
fin juillet 1994, des journalistes allemands filmèrent des dépôts
d'armes et la présence d’unités FAR au sein des camps de réfugiés ; les
soldats racontèrent que la saisie de leurs stocks d'armes par l'armée
zaïroise aurait été simplement un acte d’ « administration à titre
fiduciaire ».

Côté politique, les FAR nommèrent cinq commissaires, tous déjà actifs
pendant le génocide: le colonel Théoneste Bagosora, chef du "comité de
crise" des FAR au début du génocide, pour la "politique et les relations
extérieures", avec mission aussi d' « élaborer l'idéologie (statuts) des
membres de l'organisation »; le colonel Anselme Nkuliyekubona,
commandant des FAR à Kibungo pendant le génocide, fut chargé des
"affaires sociales et culturelles", avec mission aussi d'« "élaborer le
règlement de discipline » et d’ « étudier les possibilités de scolarisation
des enfants »; le colonel Aloys Ntiwiragabo, mentionné plus haut, au
poste de l’ "information et documentation", avec mission aussi
d'« entretenir le moral de nos hommes »; le colonel André
Kanyamanza, chef de l'escadrille de l'aviation légère durant le génocide,
en charge du poste "planification et opérations", et le lieutenant-
colonel Aloys Rwamanywa, chargé de la logistique (G4) à l'état-major
des FAR durant le génocide, au poste "patrimoine, finances et
accroissement des ressources".

246Augustin Bizimunugu,
« Rapport de la Réunion du Haut Commandement des FAR et
des Membres des Commissions tenue à Goma du 02 au 08 septembre 1994 »

157
L'adjoint de Rwamanywa fut Paul Rwarakabije, plus tard premier chef
militaire des FDLR avant sa reddition au Rwanda en 2003. Rwarakabije
fut en même temps commandant des FAR dans le grand camp des
réfugiés de Katale, 60 kilomètres au nord de Goma, et commandant de
la 24ème brigade des FAR à Goma. Victor Byiringiro, aujourd'hui
président intérimaire des FDLR, fut commandant de la 25ème brigade
des FAR à Goma. Sylvestre Mudacumura, par la suite et jusqu'à présent
chef militaire des FDLR et successeur de Rwarakabije, était
commandant adjoint de la 21ème brigade à Goma. Son supérieur était
Emmanuel Kanyandekwe, plus tard et jusqu'à sa mort adjoint de
Mudacumura dans les FDLR.

Le noyau militaire des FDLR se trouvait donc dès 1995 au complet au


sommet de la hiérarchie des FAR en exil dans les camps des réfugiés.
Quand les ex-FAR se battirent au Rwanda en 1997-98, les opérations
furent dirigées par Rwarakabije et Kabiligi, les deux chargés
d'opérations de la gendarmerie et de l'armée pendant le génocide.

1995 : Les généraux hutu créent le parti en exil RDR

Les militaires se considéraient comme la force motrice de l'exil hutu.


En septembre 1994, le haut commandement, installé á Goma, fit le
constat que le gouvernement intérimaire en fuite, installé à Bukavu,
« n'est plus fonctionnel et qu'il faudrait le remplacer par un Comité
politico-militaire capable de faire entendre la voix de tous les réfugiés
rwandais ». Ils s'offusquèrent aussi des rumeurs qui se seraient
répandues chez les "sudistes" rwandais dominants dans le
gouvernement intérimaire, selon lesquelles les Interahamwe
indisciplinés "nordistes" seraient à blâmer pour la défaite du pouvoir
hutu au Rwanda 247.

Six mois plus tard, les généraux créèrent à Goma le "Rassemblement


pour le retour des réfugiés et la démocratie au Rwanda" (RDR). La
réunion fondatrice du 29 mars au 3 avril 1995 fut présidée par le
général Bizimungu. Selon le compte-rendu établi par le major
Ntabakuze, le général aurait « souligné que les militaires sont motivés
pour affronter le FPR mais qu'il faut au préalable une organisation
politique capable de galvaniser les moyens et assurer la cohésion de la

247Bizimungu, « Rapport de la Réunion du Haut Commandement des FAR et des


Membres des Commissions tenue à Goma du 02 au 08 septembre 1994 »

158
population pour une action commune » 248. La nouvelle organisation fut
placée sous la direction d'un Comité Exécutif avec François
Nzabahimana, exilé résidant en Belgique, nommé président et trois
vice-présidents : Claver Kanyarushoki, Aloys Ngendahimana et
Froduald Gasamunyiga. Le Comité Exécutif forma avec d'autres
représentants RDR et le Conseil de Commandement des FAR le
"Congrès du RDR" - cette structure fut gardée plus tard par les FDLR.
Un "Comité de coordination" composé des commandants des FAR et
des membres du bureau exécutif du RDR fut institué comme « l'organe
politico-militaire de décision » ; il fut précisé à propos de cet organe
que « pour des raisons stratégiques, il n'apparaîtra pas officiellement ».

Les FAR étaient officiellement le bras armé du RDR. Selon le compte-


rendu, « les FAR adhèrent sans réserve au RDR. C'est la branche
militaire du RDR représenté dans le Comité de Coordination. » À
l'extérieur, les deux organisations se présentaient séparément. Il y a
une déclaration de création du RDR datée du 3 avril 1995 et une
déclaration de soutien des FAR datée du 4 avril 1995. Le RDR déclara
être une organisation « autonome et indépendante », mise en place
« dans le but de mobiliser tous les Rwandais pour le retour rapide des
réfugiés dans la dignité et d'œuvrer pour la mise en place d'institutions
représentatives de toute la population ». 249 Les FAR saluèrent cette
déclaration et rompirent officiellement avec le gouvernement en exil
du président Sindikubwabo. Le 29 avril 1995, le Haut Commandement
des FAR réuni à Bukavu déclara que les FAR « ont salué cette heureuse
initiative mettant en place une Organisation capable de garantir un
encadrement efficace de la population en exil », que le RDR serait
« mieux placé que le Gouvernement pour représenter et défendre les
intérêts des réfugiés » et que « le Gouvernement doit remettre au RDR
tous les dossiers qu'il gère pour le compte du peuple en exil. Les
relations entre les FAR et le Gouvernement cessent à partir de ce 29
avril 1995. » 250

Le gouvernement Sindikubwabo n'accepta pas cette décision des FAR.


Le premier ministre Jean Kambanda souligna que c'est le
gouvernement qui commande l'armée et non l'inverse, mais il était

248Aloys Ntabakuze, « Réunion du 29 mars au 03avril1885 »


249Kangura no 70, mai 1995
250« Déclaration du Haut Commandement des FAR à l'issue de a réunion du 28 au 29
avril1995 à Bukavu », dans Kangura no 70, mai 1995

159
impuissant. La plupart des soldats et réfugiés vénèrent Habyarimana et
ses officiers et non Sindikubwabo et ses ministres. Les idéologues les
plus radicaux avaient déjà préféré un exil plus lointain à la vie
inconfortable dans les camps zaïrois. Joseph Nzirorera, secrétaire
général du MRND, Jean-Bosco Barayagwiza, fondateur de la CDR,
Ferdinand Nahimana, fondateur de la RTLM et d'autres avaient pris
résidence au Cameroun. D'autres se retrouvaient à Nairobi au Kenya où
ils réactivèrent également le journal radical Kangura. Le colonel
Bagosora, dans un premier temps commissaire politique des FAR au
Zaïre, fut démis de ses fonctions après des dissensions internes, et le
19 février 1995 il s'envola de Kinshasa au Cameroun où il s'adonna à la
négation du génocide.

Le RDR, branche politique des FAR, s'activa surtout à l'étranger. Son


porte-parole et visage public en Allemagne fut Straton Musoni, plus
tard premier vice-président des FDLR. Le futur président des FDLR,
Ignace Murwanashyaka, fut président de la section allemande du RDR
à partir de 1998.

Beaucoup de Hutus connus en exil refusèrent toute relation avec la


nouvelle formation. Faustin Twagiramungu, politicien MDR et premier
ministre rwandais hutu nommé par le FPR en 1994, qui se retira du
gouvernement rwandais avec le ministre de l'intérieur, Seth
Sendashonga, en août 1995, fonda les "Forces de Résistance pour la
Démocratie" (FRD) à Bruxelles en mars 1996 comme "troisième voie"
civile entre le FPR et les FAR. Les FRD accusèrent le FPR d'être l’auteur
d’un « double génocide » commis à l’encontre des Hutus, tandis que les
FAR dans les camps niaient le génocide des Tutsis tout en voulant
l’achever en même temps. À l'autre bout du spectre politique hutu en
exil le parti "Peuple en Armes pour la Libération du Rwanda" (PALIR)
se fit connaître à Nairobi en juin 1996. Il mit à prix les Américains au
Rwanda promettant une prime de 1000 dollars pour chaque Américain
et de 1500 dollars pour l'ambassadeur, selon ce dernier. « Citoyens,
levez-vous et combattez ces vampires qui ont pris notre pays en
tenaille », proclama leur déclaration 251. Tous les groupes exilés se
méfiaient les uns des autres et se reprochaient mutuellement de jouer
le jeu de Kagame.

251Cité dans:Gribbin,Robert E. : In The Aftermath Of Genocide. The US Role In Rwanda.


Lincoln 2004, p.146

160
Réarmement et intimidation dans les camps de réfugiés

L'idée derrière la fuite en masse du Rwanda au Zaïre orchestrée en


juillet 1994 avait été de laisser au FPR un Rwanda vide tandis que le
"peuple majoritaire" hutu devrait hiverner au-delà des frontières.
« Aujourd'hui nous sommes sept millions ; quand nous serons 17
millions, nos enfants retourneront, nous vengeront et reprendront le
pays », dit un douanier rwandais à Cyangugu à un journaliste 252. En
réalité, bien moins de la moitié des Hutus rwandais avait fui le pays -
un peu plus de deux millions au total s'étaient rendus dans tous les pays
voisins.

En premier lieu, les soldats FAR et les miliciens Interahamwe


empêchèrent le retour de ces réfugiés au Rwanda. Beaucoup de Hutus
en fuite voulaient déjà rentrer chez eux où les attendaient leurs récoltes
dès l’été 1994. Des 1,1 à 1,2 million qui avaient afflué à Goma en juillet
1994, pas moins que 360.000 réussirent à rentrer jusqu'au début
octobre selon les chiffres de l'ONU; à ce moment-là on ne parlait que de
quelque 820.000 réfugiés restants autour de Goma. Le nombre des
réfugiés autour de Bukavu augmenta cependant de 300.000 à 360.000
à partir de la dissolution de la "zone humanitaire sûre" sous contrôle
français au sud-ouest du Rwanda le 22 août 1994.

Les FAR interdirent les mouvements de retour par la force. La première


attaque militaire contre un convoi de réfugiés sur le chemin du retour
en route depuis le camp Katale au nord de Goma, survenue le 23 août
1994, se solda par la mort de cinq réfugiés. En réaction, le HCR
n'améliora pas la protection des convois de retour mais mit fin à son
assistance aux mouvements de retour.

« Il revient aux militaires de (...) prévenir les retours désordonnés et


surtout les décourager en créant un climat d'insécurité au Rwanda »,
déclarèrent des politiciens en exil réunis à Bukavu sous le président
Sindikubwabo début septembre 1994. Le gouvernement en exil fut
chargé d’« organiser la résistance populaire » et de « rassembler les
Rwandais autour des valeurs républicaines basées sur la révolution de
1959 ». Ils recommandèrent aux FAR de mener une « action de

252Jonathan Randal, « Ousted Hutu flee Rwandan Zone for Zaire », Washington Post, 19
juillet 1994

161
déstabilisation pour faire pression sur le FPR et l'amener à accepter les
négociations », et l’ouverture de contacts avec les autorités zaïroises et
avec les oppositions burundaise et ougandaise253.

La communauté internationale n'encouragea pas le retour de réfugiés


au Rwanda. Au contraire, un document du HCR reprocha à l'armée du
FPR au Rwanda des « tueries et persécutions systématiques et
persistantes de populations civiles hutues » dans les préfectures de
Butare et Kibungo et au sud-est de la préfecture de Kigali. Connu
comme "Rapport Gersony", ce document est vénéré dans les milieux
hutus en exil jusqu'à présent comme une vérité étouffée parce qu'il
prouverait un "deuxième génocide" commis contre les Hutus. En fait le
rapport n'a jamais été étouffé et il ne contient pas d'accusation de
génocide. Le journal britannique The Guardian consacra sa Une au
rapport le 24 septembre 1994 sous le titre « Les efforts onusiens au
Rwanda s'enlisent » 254 ; en réaction, le HCR arrêta ses aides au retour
de réfugiés au Rwanda. Le "rapport Gersony" était dans les faits une
présentation de 16 pages pour une réunion du HCR sur la question du
retour des réfugiés programmé pour le 10 octobre 1994. Il cite les
accusations de génocidaires en fuite selon lesquelles dans la période
d'avril à juillet 1994 le FPR aurait tué 5.000 à 10.000 personnes par
mois au Rwanda - ce fut une période où les génocidaires eux-mêmes
tuaient un nombre équivalent de personnes chaque jour. Entretemps,
souligne le rapport, la situation serait calme et « la majorité écrasante »
des réfugiés souhaiterait de rentrer « le plus vite possible ».

Mais la controverse sur le "rapport Gersony" détourna les débats


internationaux vers la violence au Rwanda, au lieu d’être focalisés sur
la violence dans les camps de réfugiés au Zaïre, alors que cette seconde
violence était d’une ampleur terrible : « Chaque semaine, 15 à 20
personnes sont tuées dans les camps », rapporta Lyndall Sachs du HCR
Goma. « Nous, les organisations internationales, sommes manipulées.
Le contrôle des camps nous a été arraché. »255 Les FAR en avaient pris
le contrôle.

253« Réunion des partis politiques réunies à Bukavu du 02 au 03 septembre 1994 »


254« UN effort flounders in Rwanda », The Guardian, 24 septembre 1994
255Bettina Gaus, « Schwierigkeiten mit der Wahrheit », Die Tageszeitung 17 novembre
1994

162
Les délibérations au sein des Nations Unies concernant la possibilité
d'envoyer des policiers ou même des casques bleus dans les camps
pour séparer les réfugiés civils des réfugiés armés restèrent sans suite.
Le HCR finit par payer une police des camps zaïroise 3 dollars par jour
et par homme et leur fournit des uniformes et des véhicules. Mais elle
fut mise sur pied plus tard que prévu et ses effectifs furent moins
nombreuses que prévu, et au bout d’un certain temps les policiers
furent remplacés par des soldats zaïrois sans discipline.

1600 travailleurs humanitaires internationaux étaient employés à


Goma à cette époque, et ils n'étaient pas tous contents. "Médecins Sans
Frontières" déclencha l’alerte en octobre 1994 : « Les camps se
trouvent actuellement sous le contrôle total des anciens dirigeants
(bourgmestres, autorités civiles et militaires) du Rwanda (...). Les
dirigeants empêchent l’enregistrement des réfugiés. Un tel
enregistrement est une condition indispensable pour limiter les
détournements d'aide qui sont massifs. Sans aucun doute, les anciens
soldats gouvernementaux rwandais se réorganisent dans les camps et
se préparent dans des camps d'entraînement à une invasion du
Rwanda », expliqua un communiqué256. Deux semaines plus tard,
toutes les grandes organisations internationales d'aide humanitaire
qualifièrent la situation d’« insoutenable ». 257

Face au risque d'une intervention militaire internationale dans les


camps de réfugiés, les FAR devinrent plus discrètes et transférèrent
leurs activités dans des camps à part, comprenant l’entraînement,
l’appel matinal, les parades et les manœuvres. Tandis que la situation
dans les camps civils se normalisait en apparence, la mise à l'écart des
militaires facilita leurs préparatifs de guerre. "Amnesty International"
rapporta des livraisons d'armes aux FAR à Goma et des entraînements
de soldats des FAR par des militaires français en Centrafrique et au
Cameroun 258. Human Rights Watch dénonça « les préparatifs de
l'ancienne armée bien équipée à rentrer au Rwanda avec le but explicite
de compléter le génocide de la minorité tutsie sont accueillis par des

256Médecins Sans Frontières, Communiqué de presse du 21 octobre 1994


257Oxfam, « Relief Agencies Demand Action », 3 novembre 1994
258Amnesty International, »Rwanda: Arming the Prepetrators of the Genocide », juin
1995

163
gouvernements influents avec de la complaisance, sinon la
complicité ». 259

Goma fut la plaque tournante du réarmement parce que c’est là que se


trouvait le seul aéroport international dans cette partie du pays. Les
effets furent visibles à Bukavu aussi. Carlos Schuler, l'ancien dirigeant
suisse du projet allemand GTZ d’administration du Parc national de
Kahuzi-Biéga au Sud-Kivu, relate dans ses mémoires relatives à la
période de Noël 1994 : « Je pourrais acheter une kalachnikov pour 30
dollars. Et j'apprends qu'il y a des importations d'armes illégales, des
livraisons considérables de matériel de guerre à ces milices
étrangères. » 260

Les FAR se livrèrent très ouvertement à toutes ces activités. On voulait


« mener une guerre longue et meurtrière, jusqu'à ce que la minorité
tutsie soit anéantie et ait quitté complètement le pays », déclara le
colonel Bagosora à Human Rights Watch le 30 novembre 1994 à
Goma 261. Le journal de la haine Kangura, reparaissant à Nairobi,
esquissa des comparaisons explicites et menaçantes entre le retour des
Tutsis au Rwanda après 35 ans d'exil, avec le déclenchement de la
guerre du FPR le 1er octobre 1990, et les plans de l'exil hutu : « Espérons
que la communauté internationale parviendra à faire entendre raison
aux dirigeants de la famille tutsie avant qu'un nouveau 1er octobre,
mais cette fois-ci hutu, n'ensanglante de nouveau le pays », écrivait
Kangura 262.

Des attaques de commandos contre des villages rwandais riverains du


Lac Kivu à partir du Zaïre aussi bien que contre des villes du sud-est du
Rwanda à partir de la Tanzanie commencèrent à la fin 1994. En février
1995, le directeur de l'hôpital de Gisenyi soutenu par l'organisation
allemande Cap Anamur, Anatole Bunyendere, fut assassiné. Selon
Amnesty International, « en avril 1995 environ 30 groupes armés hutu

259Africa Watch, Communiqué de presse du 8 décembre 1994


260Schuler, Carlos: Leben und Überleben im Kongo. Gorillaschutz und Familienleben im
Krieg. Altdorf 2013, p.106
261Human Rights Watch Arms Project, « Rearming With Impunity: International
Support for the Perpetrators of the Rwandan Genocide », mai 1995
262Kangura no 63, 8 au 22 décembre 1994

164
étaient basés à la frontière orientale du Zaïre. Des milices traversaient
la frontière au Rwanda presque chaque nuit. » 263

Dans cette situation tendue, le 23 avril 1995 l'armée rwandaise du FPR


ouvrit le feu sur des dizaines de milliers de déplacés hutu à Kibeho au
Sud-Ouest du Rwanda, soupçonnant des miliciens de s'être cachés
parmi eux. Des milliers de personnes périrent. Le massacre de Kibeho
eut un effet formateur sur la compréhension du Rwanda et de la
politique du FPR de bien des observateurs internationaux au Rwanda,
qui n'avaient pas été témoins directs du génocide de 1994. Juste avant
le massacre, le RDR avait vu le jour dans les camps de réfugiés au Zaïre
et il se trouva conforté dans son analyse que le Rwanda vivait sous une
"dictature fasciste". Après le massacre de Kibeho il n'y eut plus de
grands mouvements de retour au Rwanda - jusqu'à la guerre de 1996.

L'est du Zaïre devient zone de guerre

Les camps de réfugiés étaient économiquement florissants grâce à la


revente des produits de l’aide. « Dans le bar on sert la limonade, la bière
et le whisky, au marché on trouve à des prix cassés outre la viande et
des légumes, des ordinateurs, des radios et des machines à coudre,
importés en contrebande », fut-il rapporté du camp de Kashusha près
de Bukavu. « Des Rwandais nantis ont repris des bars et des hôtels à
Bukavu. Ils font du commerce et font concurrence aux commerçants
autochtones tout en se montrant bien plus difficiles à contrôler par les
autorités. » 264 Dans les camps autour de Goma, le HCR répertoria 2324
bars, 450 restaurants, 589 commerces, 62 salons, 51 pharmacies, 30
tailleries, 25 boucheries, cinq forgerons, quatre studios photo, trois
cinémas, deux hôtels et un abattoir 265.

Pour les Zaïrois, cette situation était un scandale. Le Parlement de


Transition du Zaïre (HCR/PT) résuma les effets de l'afflux des réfugiés
en termes cinglants le 28 avril 1995 dans une résolution: « Cet exode
massif porte préjudice à la République du Zaïre: au plan écologique, par

263Amnesty International, »Rwanda: Arming the Prepetrators of the Genocide », juin


1995
264Bettina Gaus, « Das schönste Flüchtlingslager der Welt », Die Tageszeitung 5 février
1996
265Selon Gérard Prunier, à l'époque consultant du HCR, dans son livre « Africa's World
War », Oxford 2009, p.26

165
le déboisement de nos forêts et la pollution de la nappe aquifère; au
plan économique, par la dollarisation du marché et ses conséquences
fâcheuses pour la population; au plan social, par la recrudescence de la
criminalité qui plonge ces régions dans une insécurité totale où chaque
jour des morts d'hommes sont enregistrées, sans intervention des
autorités politiques ou militaires zaïroises; au plan politique, par la
création des partis ou d'associations regroupant les implantés hutu et
les réfugiés dans le but de dominer les populations autochtones, à
savoir Hunde, Nyanga, Nande, Tembo, Havu, Twa, Shi, Rega, Vira, Fuliru,
Bembe » Ces organisations « ont un caractère militaro-tribal car
essentiellement composées des éléments des Forces Armées
Rwandaises et des Interahamwe », poursuit la résolution. Comme ils
avaient pour devise 'Le Muhutu est un et indivisible', « qu'il soit au
Zaïre, au Rwanda, au Burundi, en Ouganda, en Tanzanie ou ailleurs » et
que leur guerre « entraîne le déplacement des populations
autochtones », il faudrait « dès lors considérer ces réfugiés rwandais et
burundais comme des envahisseurs du fait qu'ils se comportent comme
des conquérants sur le territoire du pays d'accueil et y exercent des
activités militaro-politiques », préconise la résolution 266.

La résolution du Parlement zaïrois exigea ensuite « le rapatriement,


sans condition ni délai, de tous les réfugiés et immigrés rwandais et
burundais », la fermeture des frontières, « l'annulation de tout acte de
vente, d'acquisition ou d'attribution de titres fonciers ou immobiliers
signés au bénéfice de réfugiés récemment arrivés au Zaïre » et
recommanda une conférence internationale sur les réfugiés, « le
désarmement immédiat des FAR, des Interahamwe et de toute autre
personne porteuse d'armes à feu pour mener avec efficacité l'opération
de rapatriement des réfugiés et des immigrés » ainsi que la création
« de zones-tampons ou de couloirs de sécurité dans le territoire
rwandais avec ouverture à Jomba, Kibumba, Goma, Kibuye, Ruzizi I,
Ruzizi II, Kiliba et Kavimvira. »

Le Parlement du Zaïre s'était saisi de la situation parce que la province


du Nord-Kivu était devenue une zone de guerre - avec les FAR comme
l’une des parties au conflit. Au Zaïre, le multipartisme avait été instauré
dès 1990 et on parlait d'élections dans un contexte de crise
institutionnelle profonde, avec des institutions de transition dont

266« Réolution sur les réfugiés et populations déplacées dans les régions du Nord et du
Sud Kivu », HCR/PT, Kinshasa 28 avril 1995

166
l'autorité fut sapée par le président Mobutu lui-même. Quand
l'enregistrement des électeurs débuta en 1993, dans la zone forestière
de Walikale des miliciens tuèrent des Hutus sous prétexte qu’ils étaient
des immigrés rwandais afin qu'ils ne puissent pas se faire enregistrer.
Les groupes hutus zaïrois se vengèrent dans le sang. Le conflit s'étendit
aux collines de Masisi où se trouvaient des élevages hérités de la
période coloniale belge, appartenant à des Tutsis zaïrois et à des
Rwandais qui avaient fui leur pays en 1959. Dans un premier temps, les
Hutus et Tutsis zaïrois résistèrent ensemble. Mais en 1994, l'armée
hutu rwandaise FAR se mêla au conflit. Elle importa les méthodes du
génocide et changea la nature du conflit.

Le 14 mai 1996, des moines belges furent témoins de l'attaque du


monastère trappiste de Mokoto dans le Masisi, où jusqu'à 1000 Tutsi
avaient trouvé refuge. Les assaillants traînèrent des Tutsi à l'extérieur
pour les découper à la machette. Un des trappistes rapporta plus tard à
Goma que ce fut « le scénario identique » du Rwanda en 1994 - il avait
vécu à Kigali en avril 1994. Une équipe MSF se rendit à Mokoto peu
après l'attaque et retrouva « la route bloquée par deux cadavres nus et
carbonisés : les mains, les pieds et les parties génitales avaient été
découpés, la poitrine ouverte et le cœur enlevé » 267.

Au milieu de 1996, on estima que seulement 20.000 des 450.000


vaches des troupeaux de Tutsis avaient survécu ; dans un périmètre de
90 kilomètres de Goma, tous les non-Hutus étaient en fuite, excepté
dans la ville même de Goma et dans quelques enclaves 268. Les Tutsis
zaïrois furent chassés au Rwanda ; à la frontière, on leur prit les
passeports ou les cartes d'identité pour les redonner parfois à des
combattants hutus rwandais qui ensuite purent se faire passer pour
des Zaïrois. La déliquescence de l'État au Zaïre poussait toutes les
ethnies du Kivu à l'auto-défense armée - un phénomène qui perdure
jusqu'à présent.

Le chaos profita aux FAR qui préparaient calmement leur invasion du


Rwanda. La Commission d'Enquête des Nations Unies sur la fourniture
d'armes et de matériel aux FAR, qui reprit son travail en juillet 1996,

267Gourevitch,Philip: We Wish To Inform You That Tomorrow You Will Be Killed With
Your Families. New York 1998, p.277-279, 287
268Daniel Stroux, « VerköhlteHütten, verlassene Äcker », Die Tageszeitung 27 juillet
1996

167
rapporta après plusieurs mois d'investigation que « selon des sources
fiables, l'élite politique et militaire rwandaise exilée à Nairobi a formé
un groupe chargé de planifier l'invasion du Rwanda au moyen
d'éléments qui prendraient le pays en tenailles à partir de l'est et de
l'ouest - les camps du Zaïre et de la République-Unie de Tanzanie - et
qui, après s'être rejoints à Kigali, redonneraient le pouvoir aux Hutus.
On estime que les anciennes forces gouvernementales rwandaises et la
milice comptent actuellement 50.000 soldats entraînés ».

Les FAR étaient « équipés d'armes qui n'étaient pas en leur possession
auparavant », et bien des transactions d'armes étaient « menées à
Bukavu par un homme d'affaires de cette ville », selon ce rapport des
Nations Unies qui resta d'abord confidentiel à cause de la guerre du
Zaïre et ne fut publié qu'à la Noël 1997. Souvent, les armes n'arrivaient
pas directement à Goma ou Bukavu mais « dans de petits aérodromes »
comme ceux de Bunia en Ituri, de Kahunde et de Katale. Les fonds
étaient récoltés par un « impôt de guerre » mensuel de 10 dollars par
famille imposé aux réfugiés, par une taxe de 15% sur les salaires des
réfugiés employés par les ONG internationales, par l'extorsion de fonds,
des trafics et l'impression de faux dollars. En outre, des collectes parmi
des « riches Hutus installés au Kenya au Zaïre » et lors de mariages
avaient permis de rassembler près de 2 millions de dollars. Selon le
rapport, les anciens dignitaires rwandais se trouvaient « en possession
de passeports zaïrois qui leur permettent de voyager librement. » 269

Le 27 juin 1996 eut lieu l'incursion la plus meurtrière venant du Zaïre


au Rwanda jusque-là, qui fit 29 morts tutsi à Giciye dans la préfecture
de Gisenyi. Giciye est la commune natale de l'ancienne première dame
du Rwanda, Agathe Kanziga, et de plusieurs hauts militaires FAR. Un
rapport des services de renseignements américains du mois d'octobre
1996 estima les effectifs des FAR au Zaïre à 14.000 hommes à Goma (six
bataillons de la "brigade Nord") et 5.000 à Bukavu (deux bataillons de
la "brigade Sud") outre 19.000 miliciens Interahamwe. Leur efficacité
était mise en doute, mais ils jouissaient de l'avantage de disposer d'un
sanctuaire sûr dans l'est du Zaïre, de conserver par des moyens
d'intimidation le soutien du million de réfugiés hutus, et de disposer
d'un corps d'officiers expérimentés 270.

269Rapport de la Commission Internationale d'Enquête (Rwanda) S/1997/1010 du 14


décembre 1997, §80-97
270« Rwanda : The Hutu Insurgency », Defense Intelligence Report, 25 octobre 1996

168
C'est dans le but d'anéantir ces trois points forts que le leader du FPR
rwandais, Paul Kagame, décida d'envahir le Zaïre : pour démolir le
sanctuaire, exfiltrer les réfugiés et éliminer les officiers FAR.

1996 : L'armée FPR du Rwanda démantèle l'état hutu en exil

« Vers 21h ma mère nous a réveillés en déversant de l'eau froide sur


nous », l'exilé rwandais Emmanuel Ngiruwonsanga relate, dans son
livre sur la fuite des Hutus rwandais des camps zaïrois, le
démantèlement du camp de Katale, 60 km au nord de Goma, dont Paul
Rwarakabije, le chef militaire ultérieur des FDLR, était le commandant.
« J'entendais le crépitement des bâches quand les réfugiés couraient
pour sortir du camp (...) Quand le nuit devenait obscur et impénétrable,
nous entrions au jungle de la mort ». 271

La fuite de centaines de milliers de réfugiés hutus rwandais loin dans


les profondeurs du Zaïre à partir de fin octobre 1996, quand le Rwanda
envahit le Zaïre, est fondatrice d'identité pour les FDLR, un peu comme
le génocide des Tutsis de 1994 l'est pour l'autre camp. Les groupes
d'exilés hutus sont convaincus que des centaines de milliers de réfugiés
y ont trouvé la mort et parlent de génocide.

L'aggravation de la crise dans les provinces du Kivu an Zaïre avait


entraîné des incursions armées de Tutsis déplacés du Sud-Kivu, connus
sous l’appellation de "Banyamulenge" et formés militairement au
Rwanda. En octobre 1996, une coalition rebelle hétéroclite sous
direction des Banyamulenge fit son apparition : "l'Alliance des Forces
Démocratiques pour la Libération du Congo/Ex-Zaïre" (AFDL). Un
ancien leader rebelle des temps de Patrice Lumumba, Laurent-Désiré
Kabila, qui avait entretenu un maquis dans le territoire de Fizi au Sud-
Kivu jusqu'en 1984 et avait disparu des radars depuis, se présenta
comme le porte-parole de l’AFDL. Celle-ci prétendit avoir été constituée
à Lemera au Sud-Kivu le 18 octobre 1996 ; en fait, elle fut fondée à
Kigali.

Dans la nuit au 25 octobre 1996, l'AFDL prit la ville d'Uvira au Sud-Kivu


située à la frontière burundaise. Le 29 octobre, la capitale du Sud-Kivu,
Bukavu, tomba, suivie le 1er novembre de la capitale du Nord-Kivu,

271Ngiruwonsanga, Emmanuel : Rwanda, Blood Everywhere and Beyond. Victoria 2012,


p.17 f.

169
Goma. Les armées du Rwanda et de l'Ouganda participèrent à ces
opérations. Mais la prise des villes ne suffisait pas. Les FAR, l'ennemi de
l'AFDL, se trouvaient autour des villes dans les camps de réfugiés.

D'abord, le camp de Kibumba au nord de Goma près de la frontière


rwandaise fut pilonné à partir du Rwanda la nuit du 26 octobre. Les
195.000 habitants prirent la fuite vers l’intérieur ; beaucoup d'entre
eux gagnèrent le camp de Mugunga, situé à l'ouest de Goma aux bords
du Lac Kivu. L'AFDL occupa d'abord les zones au nord du Goma qui
étaient adossées à la frontière rwandaise, y compris la base militaire
importante de Rumangabo et les camps de Katale (200.000 habitants)
et de Kahindo (115.000 habitants) déjà presque vides. Goma ne vint
qu’après ; la ville tomba sans combats majeurs à l'exception de
l'aéroport, dépôt d'armes important à l'époque comme aujourd'hui.

« Les assaillants ont pris les camps en tenaille », rappela le futur chef
militaire des FDLR, Paul Rwarakabije, au cours de son témoignage
devant la cour de Stuttgart en relatant la fuite de Katale où il était le
commandant du camp. « Ils ont laissé une ouverture pour que les gens
puissent aller au Rwanda. Quand l'attaque du Rwanda est arrivée, les
soldats sont partis dans la direction de l'attaque et donc les civils
purent sortir (...) Les assaillants n'ont pas tiré sur les civils. Les soldats
se sont battus à l'extérieur du camp. Si les civils avaient été l’objectif
des assaillants, beaucoup de milliers de réfugiés seraient morts. » 272

Ce fut la même chose près de Bukavu. « Les inyenzi sont venus », relate
un ancien soldat FAR du camp militaire de l’INERA au tribunal de
Stuttgart. « Nous avons entendu les bombes tomber dans le camp de
réfugiés. Nous avions déjà fait nos bagages et puis nous avons pris la
fuite », se souvient-il 273.

Au début novembre 1996, l'AFDL tenait donc avec l'armée du Rwanda


les deux capitales provinciales Goma et Bukavu. Mais le plus grand
camp de réfugiés, Mugunga à la sortie ouest de Goma, restait aux mains
des FAR ; il s'y trouvait à ce moment-là plus d'un demi-million de
personnes. Le 4 novembre l'AFDL proclama une trêve de trois semaines
pour faciliter l'aide humanitaire et le rapatriement des réfugiés. Au

272Déposition devant la Cour de Stuttgart, 13 novembre 2013


273Déposition devant la Cour de Stuttgart, 6 février 2013

170
conseil de sécurité de l'ONU on débattit de l’envoi d'une force
d'intervention mais sans résultat sur le terrain.

Les réfugiés se prirent en charge. Les premiers qui rentrèrent au


Rwanda - plusieurs avaient quitté les camps déjà lors des premières
attaques en octobre - furent parqués côté rwandais dans le camp de
transit de Nkamira avec ses bâches immenses, devant lesquelles
beaucoup d'années plus tard un panneau "Ralentir : Réfugiés" avertit
encore de la présence possible de foules de gens sur la route. Le
coordinateur italien du camp, Edward Nebe, rapporta : « Il est à
souligner que presque tous les réfugiés hutus que nous accueillons sont
surpris qu'on ne les tue pas tout de suite. Leurs dirigeants leur ont
raconté que le camp de transit ressemblerait à un camp de
concentration. » 274 Plusieurs réfugiés avaient des blessures de balles
dans le dos - leurs propres miliciens hutus leur avaient tiré dessus lors
de leur retour au Rwanda.

L'AFDL, épaulée par l'armée rwandaise, n'attendit plus. Elle encercla


Mugunga. D'abord, le 12 novembre, elle prit Sake située à 30 kilomètres
à l’ouest de Goma au bout de la route goudronnée qui mène presque en
ligne droite de Goma à travers Mugunga jusqu'aux pieds des collines de
Masisi. À ce moment, les unités FAR stationnées autour de Mugunga et
Lac Vert furent prises en tenaille. Quand elles tentèrent de forcer le
passage le 14 novembre, d’âpres combats éclatèrent, et le 15 novembre
l'AFDL et l'armée du Rwanda entrèrent dans le gigantesque camp de
Mugunga, en avançant de Sake à l'ouest. La plupart des réfugiés prirent
la fuite - et la seule route ouverte pour eux fut celle vers l'est, à Goma et
jusqu'au Rwanda. Courir dans l'autre direction, vers l'ouest et vers
l'intérieur du Zaïre, aurait signifié se jeter dans les bras de l'AFDL.

Une marée humaine immense se déversa donc du Zaïre vers le Rwanda,


c’était le retour de masse comme miroir de la fuite de masse
exactement vingt-huit mois plus tôt. « La route à deux voies est
complètement bloquée », relata une journaliste. « Sur un trajet
d'environ 40 kilomètres, des réfugiés hutus marchent vers l'est, serrés
les uns contre les autres, à vitesse constante, à pas ni lents ni hâtifs.
Presque chacun porte un paquet noué sur la tête et un bidon vide à la
main (...) Parfois, en entend le gémissement des enfants tout petits et

274Cité dans: Caroline Schmidt-Gross, »Die Flucht zurück in die Heimat », Die
Tageszeitung 12 novembre 1996

171
fatigués. C'est seulement en se reposant que les gens se parlent ; sinon,
ils marchent en silence. » 275

Le HCR qualifia ce mouvement comme le retour le plus massif et le plus


rapide de l'histoire. Au soir du 16 novembre, 200.000 personnes
avaient traversé la frontière. Le 19 novembre, selon le HCR, 575.813
réfugiés rwandais étaient rentrés dans quatre préfectures du
Rwanda 276. Fin 1996, le HCR dénombra 719.307 réfugiés ayant
retourné dans leur pays 277. Par conséquence, il devrait en rester autour
de 380.000 au Zaïre. Avant les mouvements de retour, le nombre de
réfugiés rwandais au Zaïre était estimé à 1,1 millions - 718.000 autour
de Goma, 308.000 autour de Bukavu, le reste autour d'Uvira.

De l'avis de la plupart des travailleurs humanitaires, les chiffres du HCR


sur le nombre total de réfugiés furent surestimés d'au moins 10%, et
beaucoup de réfugiés rentrèrent au Rwanda en évitant les postes de
contrôle officiels. Il est donc vraisemblable que début 1997 il n'y avait
plus que 250.000 réfugiés au Zaïre au maximum – cependant ils ne se
trouvaient plus dans des camps, mais quelque part dans les forêts.
Beaucoup sont morts en traversant les parcs nationaux du Kivu, des
Virunga et de Kahuzi-Biega, dans la saison des pluies, dont l'ancien
président intérimaire, Théodore Sindikubwabo. « Le président est mort
à Numbi », site minier du Sud-Kivu près du Lac Kivu, témoigne un
ancien combattant à Stuttgart. 278

Des milieux catholiques accusèrent l'armée rwandaise et l'AFDL d'avoir


massacré jusqu'à 500.000 réfugiés. Tous les réfugiés en dehors des
camps et du Rwanda, selon eux, seraient morts. Un rapport allant dans
ce sens, écrit par le "Père Blanc" français Laurent Balas, circulait sous
le manteau dans l'est du Zaïre en février 1997 et fit beaucoup de bruit.
Les chiffres furent massivement exagérés, mais il n’y a pas de doute
qu'il y eut des tueries. Des témoins ont rapporté la présence de
barrages routiers des armées rwandaise et ougandaise aux points où
les routes goudronnées à l'ouest de Goma et Bukavu cédent la place à
des sentiers de brousse. De jeunes hommes soupçonnés d'être des

275Caroline Schmidt-Gross, »Die Augen starr nach vorn gerichtet », Die Tageszeitung,
18 novembre 1996
276IRIN, 19 novembre 1996
277IRIN, 7 janvier 1997
278Déposition devant la Cour de Stuttgart, 6 février 2013

172
soldats FAR ou des miliciens interahamwe furent mis sur le côté et
fusillés ; on proposa à d'autres de les amener directement au Rwanda -
la plupart préférèrent se sauver.

Le livre de Ngiruwonsanga décrit le chemin des réfugiés à travers les


collines de Masisi : « Instinctivement on appliqua la stratégie des
gorilles : les plus forts en avant, ensuite les vieux et les jeunes, puis les
mères et un groupe de jeunes gorilles forts couvrant l'arrière. » Après
la descente dans les forêts chaudes du bassin du Congo, de nouvelles
stratégies de survie s'avérèrent nécessaires. « Après notre départ de
Walikale, il ne restait à manger que pour ceux qui avaient encore un
peu d'argent. Ils pratiquaient le petit commerce, achetaient un peu de
sel et le revendaient aux réfugiés qui ne voulaient pas manger leur riz
sans sel. On gagnait le riz en travaillant dur, en empilant des sacs de riz
pour les villageois. Pour 100 kg de riz entreposé, on recevait une tasse
de grains de riz décortiqués. Ceux qui avaient gardé un peu de sorgho
du dernier camp essayaient de le moudre sur les rochers ou sur le
tarmac de la route Bukavu-Kisangani qui traversait Walikale (...) La
farine, nécessairement mélangée avec la poussière et la crasse, donna
une soupe qu'on vendait à ceux qui étaient encore en mesure de
payer. » 279

Pour les organisations internationales, tous les réfugiés dont on avait


perdu le contact étaient présumés morts. En réalité, ils étaient en route
vers l'intérieur du Zaïre - surtout ceux en provenance des camps de
Bukavu. Les réfugiés se dirigèrent vers les capitales de province de
Kisangani et de Kindu sur le fleuve Congo, distantes de plusieurs
centaines de kilomètres à travers la forêt tropicale. C'est là où l'armée
zaïroise s'était déjà retirée, et où les ex-FAR voulaient se réorganiser
également.

Au moins 40.000 réfugiés gagnèrent les villes minières de Kalima et de


Punia au Maniema. Plusieurs dizaines de milliers d’autres se trouvaient
à Shabunda au Sud-Kivu et dans les forêts des alentours. Un groupe en
route vers Kisangani arriva dans la région de Lubutu. Deux camps dans
la cité minière abandonnée de Tingi-Tingi, près de la ville de Lubutu,
où la route était assez large pour accueillir des aéronefs, devinrent avec
la cité voisine d'Amisi à partir de mi-décembre 1996 le nouveau

279Ngiruwonsanga 2012, p. 23, 50 f.

173
quartier général des ex-FAR, accompagnés d'environ 160.000 réfugiés
hutus civils.

Ici, les travailleurs humanitaires retrouvaient des masses importantes


de réfugiés organisés pour la première fois depuis la dissolution des
camps de Goma et Bukavu ; ici, pouvaient atterrir les politiciens et les
livraisons d'aide. Des vols charter de la ligne privée "Sky Airways", où
travailla Michel Habimana, plus tard porte-parole des FDLR,
évacuèrent des exilés hutus de premier rang directement vers Nairobi,
moyennant 800 dollars. Les principaux généraux des ex-FAR furent
basés à Tingi-Tingi. Sylvestre Mudacumura, plus tard chef militaire des
FDLR, commanda le bataillon "Alpha" de Tingi-Tingi, tandis que
Léodomir Mugaragu, plus tard chef d'état-major des FDLR, commanda
le bataillon "Bravo". Le commandant du camp Amisi fut l'ancien chef du
camp de Mugunga, Gabriel Kabanda, plus tard commissaire aux affaires
sociales des FDLR.

L'aide pour les réfugiés à Tingi-Tingi arriva aussi avec des armes. Selon
le HCR, cité dans un rapport confidentiel américain, à partir du 11
février 1997 « les mêmes trois avions charter DC-3 et hélicoptères
militaires zaïrois déjà utilisés par le HCR/PAM/UNICEF pour
acheminer de l'aide dans les camps de Tingi-Tingi ont livré des armes,
des munitions et des uniformes aux ex-FAR à Tingi-Tingi. Ce matériel a
été réceptionné par des groupes d'ex-FAR armés et organisés et
déchargé sur la piste en présence du personnel de l’ONU » 280. Ces
accusations sont reprises également dans le "Mapping Report" de
l'ONU qui parle d'une « coordination très étroite entre l'armée zaïroise
FAZ et les ex-FAR/Interahamwe » en vue de mener une contre-
offensive contre l'AFDL et le Rwanda 281. Les taux de mortalité élevés
dans les camps de Tingi-Tingi - environ 40 morts par jour, des enfants
pour la plupart, selon les organisations humanitaires – étaient dus,
selon les rapports de l’époque, à l'accaparement des livraisons de
nourriture par les soldats 282. Mais les agences des Nations Unies
préféraient ne pas exprimer leurs critiques publiquement. En public,
on se soucia des réfugiés prétendument "disparus".

280« Zaire:UNHCR Warns Of Militarization of Tingi-Tingi Camp, Asks ForHelp »,US


Mission à Génève au Département de l'État à Washington, 14 février 1997
281Rapport Mapping de l'ONU, 2010, §235
282IRIN, 25 février 1997

174
Après la prise de la ville de Kindu, défendue en première ligne par des
ex-FAR, par l'AFDL et l'armée du Rwanda le 27 février, la nouvelle ligne
de front zaïroise improvisée contre la rébellion n'était plus tenable. Le
28 février les chefs hutus des camps de Tingi-Tingi demandèrent aux
travailleurs humanitaires de se faire évacuer, ce que ces derniers firent
; des soldats zaïrois investirent les camps. Deux jours plus tard, le
dimanche 2 mars, des vols de reconnaissance constatèrent que les
camps de Tingi-Tingi étaient vides. Si on croit des politiciens exilés
hutus, entretemps il y aurait eu un massacre énorme.

Selon le "Manifeste Fondateur Mémorial Tingi-Tingi", publié en 2012


apparemment dans un lieu de détention du TPIR au Mali et signé par
18 génocidaires condamnés, dont le colonel Bagosora et l'ex-premier
ministre Jean Kambanda, « le sommet de l'horreur, le comble de la
barbarie nazie à la méthode Kagame se situe à Tingi-Tingi qui est
actuellement mondialement connu comme symbole de la volonté
d'extermination des Hutu (...) Le site de Tingi-Tingi devrait être retenu
comme symbole de l'holocauste perpétré dans la région des Grands
lacs africains ». 283

En fait, ce n’était pas un secret que les ex-FAR évacuèrent Tingi-Tingi


avec la plupart des réfugiés avant l'arrivée de leurs ennemis. Le vol de
reconnaissance des Nations Unies du 2 mars 1997 ne trouva pas
seulement des camps vides, mais localisa aussi une colonne humaine
longue de 15 kilomètres sur la route de l'ouest, progressant en
direction de Kisangani 284. Et celle-ci ne comptait pas tous les réfugiés :
l'armée zaïroise avait stoppé l’avance des réfugiés par la force et il leur
avait fallu se faufiler à travers les forêts, selon le récit d'Emmanuel
Ngiruwonsanga.

Il y eut aussi des combats d'arrière-garde contre l'armée rwandaise.


Selon un ancien combattant des FDLR témoignant devant le tribunal de
Stuttgart, qui avait fait la route de Bukavu à Tingi-Tingi en 1996 et qui
y avait vécu plusieurs mois, « il y avait des soldats de Kinshasa et des
mercenaires. Ils se sont battus contre les soldats rwandais sur le pont
d'Osso. Tout d'un coup on entendit des coups de feu dans le camp de
réfugiés, on est allé à une rivière proche et beaucoup de réfugiés sont

283« Mémorial international Tingi-Tingi: Manifeste fondateur », Koulikoro/Mali, 1


septembre 2012
284IRIN, 2 mars 1997

175
morts dedans. Beaucoup ont préféré se jeter à l'eau que d'être fusillés. »
À Amisi, dit-il, « beaucoup de Rwandais sont morts au combat ». 285

Selon un témoignage de l’époque, les ex-FAR en quittant Tingi-Tingi


abandonnèrent « 6500 hommes, femmes, enfants, malades, incapables
de se lever. On ne les a plus revus » 286. Selon les Nations Unies,
plusieurs milliers sont réapparus quand les travailleurs humanitaires
sont revenus dans les camps. D'autres avaient repris la fuite vers l'est,
en direction du Kivu d'où ils étaient venus. Les deux camps de Tingi-
Tingi ne furent fermés définitivement que le 2 avril 1997.

Le 15 mars, la ville de Kisangani tomba aux mains de l'AFDL. Laurent-


Désiré Kabila y fut acclamé par la population comme libérateur. Ce fut
un tournant dans la guerre : désormais, les rebelles contrôlaient tout
l'est du Zaïre ; toute idée d'une contre-offensive de Mobutu tombait à
l’eau. Le major-général des ex-FAR Augustin Bizimungu ainsi que les
commandants Kabiligi, Ntiwiragabo et Renzaho se sauvèrent par avion
à Kinshasa. Beaucoup de soldats ex-FAR empruntèrent la même
direction à pied, vers l'ouest, dans les forêts impénétrables avec comme
objectifs lointains Mbandaka et Kinshasa.

"Ils nous ont chassés comme des bêtes" : La forêt comme


terminus

Après deux ou trois semaines de marche d'environ 140 kilomètres à


travers la forêt, environ 150.000 des 160.000 réfugiés hutus rwandais
de Tingi-Tingi atteignirent le fleuve Congo. Ils gagnèrent le fleuve
difficile à traverser à cet endroit, en face de la ville d'Ubundu sur l’autre
rive. Ubundu est le terminus de la ligne de chemin de fer de 128
kilomètres que les Belges avaient tracée de Kisangani vers le sud pour
contourner les rapides qui rendent le fleuve Congo non-navigable en
amont de Kisangani. L'idée des réfugiés était de gagner Ubundu et puis
Kisangani. Il n'y avait plus beaucoup de trafic ferroviaire en 1997, mais
la voie ferrée pourrait encore servir comme sentier pour traverser la
forêt.

285Déposition devant la Cour de Stuttgart, 6 février 2013


286« Massacres au Zaire : Ici, on extermine les réfugiés », Grands Reporters, mai 1997

176
Au 25 mars 1997, la plupart des réfugiés avaient réussi à traverser le
fleuve. 80.000 d'entre eux se trouvaient au km 82 du chemin de fer
(Obilo), 18.000 avaient déjà progressé jusqu'au km 7 (Lula) et 10.000
étaient même parvenus jusqu'à Kisangani ; environ 40.000 étaient déjà
en route vers l’ouest. Le groupe d'Obilo se scinda en deux. Une partie
rejoignit ceux en route vers l’ouest - au cours du mois d'avril, environ
50.000 réfugiés, dont beaucoup d'ex-FAR, furent aperçus dans les villes
d'Opala et d’Ikela. Le reste se mit en marche vers le nord le long de la
voie ferrée vers Kisangani, et donc dans la direction des positions de
l’AFDL. Maurice Niwese, un des réfugiés, s'est souvenu plus tard que
« ceux qui entraient dans la forêt pour Mbandaka, entendaient
poursuivre la lutte de résistance contre le régime qu'ils avaient fui
depuis 1994. Ceux qui se remettaient aux rebelles à Kisangani, se
sentaient essoufflés et acceptaient de se soumettre. » 287

Mais au km 7, donc à sept kilomètres de Kisangani, ils furent empêchés


de progresser et forcés à faire demi-tour. Des rassemblements
spontanés de réfugiés se formèrent entre les km 25 et 31 (Kasese)
d’environ 50.000 personnes et au km 41 (Biaro) d’environ 30.000.
D'autres s’éparpillèrent ou se mirent encore en marche à partir
d'Ubundu. À ce moment, il n'y avait plus moyen d'avancer ni de reculer.
Les semaines suivantes furent probablement les plus dramatiques et
les plus meurtrières pour ces réfugiés coincés et à bout de forces après
six mois dans les forêts en cette saison des pluies naissante – et
délaissés par les ex-FAR, considérés comme ennemis par l'AFDL et
rejetés par la population locale. L’AFDL sous le commandant de la ville
de Kisangani, Joseph Kabila, mit des entraves à la distribution de l'aide
aux réfugiés là où elle le put. Des autorisations furent régulièrement
délivrées, puis retirées ; des zones entières furent déclarées fermées
aux organisations humanitaires pendant des jours et des semaines.
Selon le HCR, on comptait chez les réfugiés jusqu'à 120 morts par jour
- environ 1000 par semaine.

Le 21 avril, l'AFDL envoya un train plein de soldats sur la voie ferrée en


direction des réfugiés et ferma la zone aux travailleurs humanitaires.
Ce qui s'est passé ensuite demeure non élucidé. Trois jours plus tard,
une équipe conjointe de représentants du Rwanda et des Nations Unies,
accompagnée par des journalistes, découvrit le camp de Kasese,

287Maurice Niwese, « Témoignage d'un rescapé des massacres de Kasese commis par
l'APR en avril 1997 », 2 novembre 2010

177
jusqu'alors peuplé de 55.000 personnes selon le HCR, complètement
vide. Quand l'équipe tomba sur des fosses fraîchement creusées et sur
un bulldozer, elle fut chassée par des tirs. L'AFDL ne permit pas à
l'équipe de progresser à Biaro, mais le lendemain un vol de
reconnaissance confirma que la population de ce camp aussi avait
disparu288.

Selon des exilés hutus, des dizaines de milliers de réfugiés avaient été
tués ici par l'AFDL et des soldats rwandais. Un journaliste qui a
interviewé des survivants rapporte le témoignage du réfugié
Dieudonné : « Le 22 avril, vers 15 heures, au Km 48, les réfugiés sont
assis sur la route, ou plutôt la piste, qui longe le chemin de fer de
Ubundu à Kisangani : 'J’étais endormi. Certains étaient mourants. On a
entendu beaucoup de militaires qui prenaient position sur les rails.
Autour de moi, les gens ont commencé à prier. Puis les soldats ont
commencé à tirer sur nous à la mitraillette et à jeter des grenades.'
Dieudonné voit un enfant à côté de lui prendre une balle dans la cuisse
et 'une vieille maman touchée à la poitrine'. On massacre : 'Je voyais des
têtes décapitées par les balles et des membres arrachés'. » Le récit
poursuit : « Jean-Marie, 45 ans, Zaïrois embauché comme auxiliaire
sanitaire dans une ONG, est resté bloqué entre les km 41 et 44 pendant
dix jours : 'J’ai vu les militaires rwandais arriver jusqu’à Biaro avec un
groupe d’une trentaine de villageois. Ils ont réuni les réfugiés, hommes,
femmes, enfants, par petits groupes de cinquante. Puis, à la sortie du
camp, ils les ont massacrés à coups de machettes et de marteaux. » 289
Le procédé, selon ces récits, était simple : des zones furent fermées, les
réfugiés à l’intérieur furent tués, puis la zone fut rouverte.

Ces événements ne sont pas mis en doute, mais leur dimension fait
débat. Le "Mapping Report" de l'ONU, sur lequel se fondent beaucoup
d'accusations des exilés hutu contre le Rwanda, parle de « centaines »
de victimes, pas de dizaines de milliers. Mais les critiques
internationales à l'époque furent massives. Christiane Berthiaume,
porte-parole du PAM, utilisa dès le 26 avril l'expression « solution
finale » ; Kofi Annan, secrétaire général de l'ONU, parla d'« éradication
lente » 290. En face de ces accusations, l'AFDL accepta le rapatriement

288IRIN, 25 à 27 avril 1997 ; « Rebels Force 80.000 To Flee To Jungle », New York Times
26 avril 1997
289« Ici, on extermine les réfugiés », Grands reporters, mai 1997
290« In Zaire, Lost Refugees Raise Fears Of Genocide », Los Angeles Times 27 avril 1997

178
rapide des réfugiés vers le Rwanda par avion. Les premiers 1512 furent
évacués vers le Rwanda le 1er mai 1997 – ce fut le début du « pont
aérien humanitaire le plus important de l'histoire de l'Afrique » 291.

Il devint alors évident que les 85.000 réfugiés de Kasese et de Biaro


n'étaient pas tous morts. Des centaines d’entre eux émergèrent des
forêts chaque jour. Jusqu'à la fin mai 1997 - entretemps l'AFDL avait
conquis Kinshasa, Mobutu avait pris la fuite et le Zaïre était devenu la
"République Démocratique du Congo" sous le président Laurent-Désiré
Kabila - 37.569 réfugiés hutu rwandais furent évacués au Rwanda par
avion 292. Au total, on arrivera à environ 40.000.

Plusieurs dizaines de milliers d'autres, qui refusaient de rentrer au


Rwanda, avaient en même temps pris le chemin des forêts vers l’ouest,
accompagnés par des soldats des ex-FAR. Certains entre eux gagnèrent
Mbandaka sur le fleuve Congo dans l’ouest du pays vers la mi-mai.
D'autres se dirigèrent au nord pour arriver en Centrafrique. Le
journaliste français Jean Hatzfeld écrit dans un article publié le 13 mai
1997 : « Il y a deux semaines, des réfugiés ont surgi de la forêt. Là où
personne ne les attendait, sur l'Équateur, dans la région de Boende » :
27.000 à Ingende, 12.000 à Wendji dans la périphérie de Mbandaka. Il
cite un délégué du CICR qui les avait vus en route plusieurs fois : « Ils
marchent en file de centaines de personnes. Ils sont encadrés par des
militaires des FAR très bien organisés. Ils disposent de cartes, écoutent
RFI sur leurs transistors. Ils savent bien ce qui se passe autour d'eux, et
où ils veulent se rendre : Toujours plus au nord. Plusieurs fois, nous
avons tenté de les stabiliser. Sans aucun succès. Tous les matins, ils se
lèvent et se mettent en marche et campent le soir 30 kilomètres plus
loin. » 293 Leur nombre total fut estimé à environ 100.000, dont 60%
d'hommes adultes – proportion anormale pour des colonnes de
réfugiés - et 5% de soldats armés. D'autres estimations arrivèrent à
60.000 personnes avec un pourcentage plus important d'éléments
militaires.

Autour de 50.000 réfugiés au total se rassemblèrent à Mbandaka. Des


tueries massives se produisirent dans les jours précédant la chute de

291« Heart of Darkness », UNHCR Refugee Magazine no 110, décembre 1997


292IRIN, 28 mai 1997
293Jean Hatzfeld, « Zaire: incroyable odyssée des réfugiés », Libération 13 mai 1997

179
Mobutu, le 17 mai 1997, à Wendji près de la capitale provinciale et aussi
au port où les réfugiés s’étaient rassemblés pour traverser le fleuve
vers le Congo-Brazzaville. Parmi les témoins directs, figure Laforge Fils
Bazeye, plus tard porte-parole des FDLR. Il a décrit les événements
dans un récit personnel non publié qui détaille également sa marche
pénible en compagnie de sa femme et de son enfant à travers le Zaïre 294,
d'abord de Mugunga à Tingi-Tingi puis « pendant plus de deux mois
sans arrêt » jusqu'à Mbandaka - une marche « très difficile et encore
plus périlleuse avec trop d'obstacles naturels constitués de très
grandes rivières et de fleuves à franchir » des fugitifs « poursuivis par
des tueurs tutsis rwandais qui voulaient à tout prix nous exterminer
tous » (sic). « Il fallait marcher jour et nuit sans soins de santé pour les
malades, sans nourriture suffisante ni adéquate. Nous nous
contentions de feuilles de manioc qu'on accompagnait de ses
tubercules. Pour varier, on prenait des papayes non mûres qu'on
épluchait pour les cuire et les manger toujours avec les feuilles de
manioc (isombe). Ces papayes étaient baptisés 'macaroni' ».

A l’arrivée des réfugiés à Wendji début mai 1997, raconte Laforge, « des
militaires zaïrois ont un jour tiré à l'arme automatique presque toute la
nuit, poussant les réfugiés qui campaient sur place à se disperser dans
la brousse et la forêt environnantes ». Les soldats zaïrois ayant interdit
aux réfugiés l'accès à la ville de Mbandaka, les réfugiés se sont
concertés pour trouver un bateau afin de traverser le fleuve vers le
Congo-Brazzaville et un guide pour gagner le port de Mbandaka sans
éveiller les soldats.

« Il ne nous restait qu'à peine cinq minutes de marche », écrit Laforge ;


selon d'autres rapports, la scène se produisit sans doute le matin du 13
mai 1997. « La petite porte de l'enceinte du port était bien ouverte.
Nous trouvâmes un bateau avec un moteur en réparation. Nous
montâmes dans le bateau avec allégresse ayant en tête l'idée de la fin
de notre calvaire (...) Quelques instants après, une information circula
comme quoi l'armée rwandaise était déjà dans la ville de Mbandaka.
Les plus rapides sortirent de la barge et prirent la fuite. La plupart, dont
moi-même, ont pensé qu'il s'agissait d'une simple rumeur ! Sans tarder,
une bombe s'abattit non loin du port. Ce fut la panique générale. On se
bouscula pour sortir du bateau. Un bon nombre de réfugiés tombèrent

294Laforge Fils Bazeye,


« Mbandaka: Mieux vaut mourir vite.Témoignage d'un rescapé
du massacre du port deMbandaka », document inédit

180
à l'eau et la course était finie pour eux ! À peine sortis du bateau, les
réfugiés constatèrent que le port était encerclé par les militaires de
Kagame armés jusqu'aux dents. Ils se mirent à tirer dans la foule
indistinctement. »

Après 20 ou 30 minutes, les tirs cessèrent et un commandant rwandais


demanda aux survivants de lever les bras ; puis de s'aligner suivant le
sexe : « après l'alignement, il passa dans les rangs masculins triant ceux
qu’ils estimaient jeunes et encore vigoureux. Il les traita de militaires
alors qu’ils n’avaient ni armes ni uniformes. Il sélectionna une bonne
centaine. Il les plaça face au fleuve, file indienne. Il appela un jeune
soldat qui reçut ordre de tuer un à un. Chacun reçut équitablement une
balle dans la nuque avant d'être jeté dans l’eau (...) Après la besogne
que je me garde de qualifier, le commandant s'adressa à nous en ces
termes : 'Murabibonye ? Ntidukina. Ni mwe mwadutindije, ubu tuba
twarafashe Kinshasa kera' (Vous avez vu ? Nous ne nous amusons
jamais. Vous nous avez retardé à prendre Kinshasa). »

Selon son récit, Laforge constata ensuite que sa fillette avait elle aussi
été touchée par une balle et était morte sur le dos de sa mère. « Je dis à
sa maman : 'tu portes une morte !' Elle descendit l'enfant de son dos
pour constater le trépas de notre seule enfant. Nous n'avons même pas
eu le temps de la pleurer. On nous obligea de la jeter aussi à l'eau. Mon
Dieu !!! (...) Quelqu'un, voyant que je faisais la sourde oreille, prit le
bébé mort et le jeta à l'eau pour m'épargner cette balle au cou. » Laforge
fut rapatrié au Rwanda par avion le 27 mai 1997 avec d'autres,
« entassés dans un avion sans banquettes comme des pommes de terre
dans un sac. »

« Partout où on arrivait, les Congolais nous ont dit de rentrer au


Rwanda », raconta un ancien combattant FDLR, qui dit avoir marché de
Bukavu jusqu'à Brazzaville, devant le tribunal à Stuttgart. « Ils nous
chassaient dans les forêts avec des chiens, comme des bêtes. Quand ils
arrêtaient des réfugiés, ils les battaient et leur arrachaient tout. Ils
essayaient de les ramener au Rwanda par la force. J'ai survécu parce
que je portais ma petite sœur, sinon ils m'auraient tué aussi. À
l'aérogare de Bangoka (Kisangani) ils ont amené mon père et mes

181
frères au Rwanda. Ma mère, moi-même et ma sœur avons continué
jusqu'à Brazzaville. » 295

Les réfugiés rentrés au Rwanda n'étaient pas très bienvenus. Un prêtre


allemand relata en mai 1997 avoir été, « plutôt par hasard », à
l'occasion de la visite d'une école, le témoin d'une arrivée de rapatriés
de Kisangani. « Loin dans le sud du Rwanda, proche de la frontière
burundaise, un camion du HCR avec environ 60 rapatriés arrive dans
un centre communal, directement de l'aéroport de Kigali. Les 600 à 700
habitants de la commune se mettent en cercle et fixent des yeux ce qui
leur est littéralement déversé aux pieds. Des hommes faméliques, des
femmes aux pieds gonflés, des enfants avec des plaies - tout le monde
est minutieusement contrôlé. Certains sont obligés de se mettre
presque nus. Pendant des heures ils restent accroupis en plein soleil.
Certains sont battus sur leurs plaies par les soldats. Chacun doit vider
ses poches. Parfois, un peu d'argent tombe par terre. Les soldats le
piétinent pour ensuite l'empocher. Aucun des spectateurs n'offre même
un verre d’eau aux rapatriés », raconte le prêtre. 296

Pour le gouvernement rwandais, les réfugiés étaient responsables de


leur sort - ils auraient pu rentrer au Rwanda directement, donc ceux
qui ne l'avaient pas fait, avaient forcément quelque chose à cacher, ils
étaient des génocidaires de conviction ou même des militaires actifs. Ce
serait la communauté internationale qui aurait été « défaillante »,
déclara Paul Kagame au cours d’une interview en juillet 1997 dans
laquelle il reconnut pour la première fois la participation directe du
Rwanda dans la guerre de l'AFDL : après le démantèlement des camps
de réfugiés et la « destruction de la structure » des FAR il aurait été
« très dangereux » selon lui de s'arrêter à mi-chemin, et de plus les
Zaïrois voulaient le changement de régime, donc il fallait « aller
jusqu'au bout ».

Pour le nouveau gouvernement Kabila en RDC, la querelle


internationale sur le sort de quelques centaines de milliers de hutus
rwandais fut une diversion gênante de la tâche beaucoup plus
importante de reconstruire un pays-continent dévasté de 50 millions
d'habitants. Il ne comprenait pas pourquoi l'assistance internationale

295Déposition devant la Cour de Stuttgart, 4 février 2013


296Burkhard Bartel, « Die Logik des Überlebens ist mörderisch », Die Tageszeitung 25
juin 1997

182
pour le Congo était liée à la question de l’élucidation des massacres
présumés de réfugiés rwandais, et il n'y eut plus jamais une relation de
confiance entre la communauté internationale et Laurent-Désiré Kabila
de son vivant.

L'expert chilien Roberto Garreton, chargé par la commission des droits


de l'homme des Nations Unies à enquêter sur la situation au
Zaïre/Congo, conclut en juillet 1997 : « On ne peut pas nier que des
massacres à caractère ethnique ont été commis, dont les victimes sont
en grande partie des Hutus, Rwandais, Burundais et Zaïrois. De l’avis
préliminaire de la mission conjointe, certaines de ces allégations
pourraient constituer des actes de génocide » 297. D'autres
investigations s’avéreraient toutefois nécessaires pour arriver à une
opinion définitive. Car le rapport ne donne aucune source et les
investigations ultérieures furent suspendues en avril 1998 sans avoir
abouti à un résultat, suite aux blocages répétés du pouvoir de Kinshasa.

Cela dit, les 200.000 réfugiés portés "disparus" par des agences des
Nations Unies en 1997 sont presque tous réapparus depuis - sauf ceux
qui sont très certainement morts en avril 1997 au sud de Kisangani et
en mai 1997 autour de Mbandaka, ou ceux qui sont tombés victimes
des conditions dramatiques en cours de route. Et jusqu'à présent, le
HCR continue à rapatrier des réfugiés rwandais de la RDC. Fin 2014 le
nombre total de rapatriés depuis 1996 s'élevait à exactement
1.165.107 298 - plus que le nombre total de réfugiés dénombrés avant le
début des rapatriements en 1996. En même temps les FDLR prétendent
avoir encore 245.000 réfugiés hutus rwandais sous leur contrôle dans
le Kivu.

La "guerre des chiffres" reste non résolue. Mais l'horreur qu'ont vécu
bon nombre de réfugiés hutus lors de leur odyssée de plusieurs mois à
travers le Zaïre est devenu le mythe fondateur des FDLR. Elle leur sert
à justifier que les réfugiés hutus rwandais au Congo auraient besoin de
leur propre armée.

297« Rapport de la mission conjointe chargée d’enquêter sur les allégations de


massacres et autres atteintes aux droits de l’homme ayant lieu dans l’est du Zaïre
(actuellement République démocratique du Congo) depuis septembre 1996 »,
rapport A/51/942 du 2 juillet 1997, §80
298UNHCR Statistical Online Database

183
Chapitre 12
La guerre du Congo et la création des
FDLR

1997 : L'armée hutu ramène la guerre au Rwanda

Quelques semaines après la prise de pouvoir de Laurent-Désiré Kabila


à Kinshasa et la création de la République Démocratique du Congo en
mai 1997, le vice-président rwandais Paul Kagame se félicita que les
structures ex-FAR fussent « totalement anéanties »299. Les combattants
de l'ancienne armée rwandaise hutu s'étaient dispersés après le
démantèlement des camps au Zaïre en 1996 : une partie s'était retirée
vers l’ouest en tant qu'armée régulière en fuite, tandis qu’une autre
partie était restée à l'est en tant que guérilla.

Beaucoup de soldats des ex-FAR qui s’étaient réfugiés à l'ouest du Zaïre


gagnèrent les pays voisins : Congo-Brazzaville, Centrafrique, Angola et
Soudan. Quelques-uns restèrent à l'intérieur du bassin du Congo, dans
la région forestière de Basankusu, où ils faisaient régner la terreur. Il ne
subsista une hiérarchie opérationnelle que dans les collines de Masisi,
au Nord-Kivu, à l'est du pays. Ici, se cachaient des unités importantes
ex-FAR. Leur commandant était Paul Rwarakabije, plus tard
commandant militaire des FDLR, qui, en 1996 avait dirigé l'opération
de retraite du camp de Katale à travers Tongo et le parc des Virunga
jusqu'au Masisi - des routes que les FDLR utilisent jusqu'à présent. Avec
lui, ne restait comme seul membre de l'ancien haut commandement
des FAR, que le Lt-Col Léonard Nkundiye, ancien commandant adjoint

299IRIN, 3 juin 1997

184
de Goma. Au total, environ 7000 hommes étaient rassemblés dans des
camps autour de Gahira.

Un État-major se forma à Katoyi sous le commandement du Col


Froduald Mugemanyi. Parmi ses membres figuraient Rwarakabije en
tant que responsable du G3 (opérations), Nkundiye comme G4
(logistique et finances) et Victor Byiringiro, l'actuel président
intérimaire des FDLR, comme G5 (planification et politique). C'est eux
qui ramenèrent la guerre au Rwanda.

Après la chute de Kisangani, le 15 mars 1997, Rwarakabije avait réuni


ses troupes pour leur annoncer que la seule solution serait désormais
de faire la guerre à l'intérieur du Rwanda, indique un rapport l’ONG
African Rights300. Le général Kabiligi aurait pris la « décision
stratégique » d'ouvrir le front rwandais301. Devant la cour de Stuttgart,
un ancien officier FDLR témoigne : « la brigade ex-FAR 'Yankees' est
rentrée ; elle s'est réorganisée dans le Masisi, et parce qu'elle avait des
armes, elle a cherché tous les hommes dans les forêts. » 302 Un autre
soldat se souvient : « quand nous sommes arrivés à Walikale au cours
de notre fuite, il y avait des hommes armés (...) Ils disaient que ceux qui
en avaient la force, pourraient aller au Rwanda et commencer avec les
abacengezi. » 303

Abacengezi, "les infiltrés", était le nom que la nouvelle guérilla hutue


s’était donné. Leur idée fondamentale était de tirer profit du retour
massif des réfugiés au Rwanda à partir de novembre 1996 pour
"libérer" les préfectures de Gisenyi et de Ruhengeri, où les résidents
hutus s'étaient réinstallés.

Des soldats et des miliciens étaient déjà rentrés au Rwanda mêlés aux
réfugiés ; 2300 furent enregistrés à Ruhengeri jusqu'à janvier 1997. Ils
ne demeurèrent pas tous paisibles. Déjà après la première semaine de
1997, on rapporta 50 morts lors d'attaques menées depuis la Noël
1996. Le 19 janvier 1997, trois Espagnols de l'organisation

300African Rights, »Rwanda : The Insurgency in the Northwest », London 1998,p.37f.,


62, 64
301Dominic Johnson/Oliver Meisenberg, « Nur die Waffen sprechen », Die Tageszeitung,
12 février.1998
302Déposition devant la Cour de Stuttgart, 26 mars 2012
303Déposition devant la Cour de Stuttgart, 6 février 2013

185
humanitaire "Médecins du Monde" (MDM) furent tués par balles à
Ruhengeri - un incident qui amena les travailleurs humanitaires
internationaux à se retirer du nord-ouest du Rwanda alors que des
centaines de milliers de rapatriés y attendaient de l'aide d'urgence.
Selon la porte-parole de MDM, Jacqui Mamu, quatre hommes en
uniformes et armés de fusils d'assaut avaient forcé l'entrée de
l'enceinte de l'organisation, avaient voulu contrôler les papiers du
personnel et tout de suite avaient ouvert le feu ; cela « n'était pas le fait
de bandits mais de gens qui savaient exactement ce qu'ils faisaient ». 304

Des années plus tard, un juge d’instruction espagnol devait prétendre


que les Espagnols auraient été tués par l'armée rwandaise FPR. Sur
cette base, il délivra des mandats d'arrêt contre toute la direction du
FPR, ce qui envenima le climat diplomatique pour longtemps. Ce ne fut
qu'en 2015 que les mandats d'arrêt furent retirés par la justice
espagnole. Au moment des faits, cette thèse n'était pas courante. Au
contraire, le parti exilé radical PALIR demanda à tous les étrangers de
quitter le Rwanda car de tels incidents allaient se reproduire. Ce fut en
réaction à cette déclaration que le parti exilé RDR rendit l'armée du
Rwanda responsable de ces meurtres, dans un communiqué de presse,
signé par Straton Musoni en Allemagne : « Ce ne sont pas des miliciens
hutus mais des soldats de l'armée gouvernementale rwandaise qui ont
tué trois Espagnols et blessé un Américain », affirmait-il 305. Après une
autre série d'agressions sanglantes contre des Tutsis, Musoni prétendit
qu’il s’agissait de « perturbations intentionnellement mises en scène
par des extrémistes tutsis pour tuer le plus grand nombre de Hutus
possibles » 306.

C'est dans ce climat de violence que les abacengezi venus du Congo


débarquèrent en mai 1997. Ils opéraient dans des unités comptant
jusqu'à 500 hommes, s'attaquaient de préférence aux Tutsis et aux
collaborateurs présumés du gouvernement FPR. L'attaché militaire
américain au Rwanda de l'époque écrivit plus tard : « Une attaque
typique se déroulait ainsi : les ex-FAR sondaient la cible pour connaître
les positions de l'armée et la routine des patrouilles. Des ex-FAR
équipés d'armes à feu attaquaient les positions de l'armée, des insurgés

304Entretien avec Jacqui Mamu, 20 janvier 1997


305RDR-Allemagne, Communiqué de presse du 27 janvier 1997
306RDR-Allemagne, Communiqué de presse du 15 février 1997

186
avec des machettes et d'autres armes blanches et les civils attaquaient
les cibles civiles. » 307 Les insurgés divisèrent le nord-ouest du Rwanda
en zones militaires et demandèrent aux Hutus y résidant de les
ravitailler. Il y avait des journaux de propagande ; l’un s'appelait
umucunguzi (le sauveur) - le nom que les FDLR donnent encore à leurs
combattants jusqu'à présent. Des tracts et des pamphlets
apostrophaient les Hutus en ces termes : « vous, les Hutus idiots, qui
donnez toujours de l'argent pour acheter les armes qui servent à tuer
vos frères » 308. Selon un ancien cadre FDLR témoignant devant la cour
de Stuttgart, rentré du Zaïre au Rwanda en 1996 et qui y vivait à
l'époque, « les rebelles venus du Congo se cachaient parce qu'ils
n'étaient pas très forts et n'avaient pas d'équipements. Ils passaient la
nuit dans des familles rwandaises. » 309

Un "message à tous les Rwandais" de la part des "infiltrés" daté juillet


1997 proclama : « Nous vous rappelons que notre combat est entre
Hutus et Tutsis. Restez vigilants, chassons les Tutsis loin de nous ! Le
combat se trouve actuellement dans une phase critique. Soyez forts,
nous sommes près de libérer notre patrie. Nous allons bientôt réussir.
Les leaders inyenzi sont en train de disparaître. » 310 Une lettre
d'avertissement à Ruhengeri proclama qu'on avait décidé « i) de
décapiter tout Hutu complice ou collaborateur de l’ennemi ; ii)
d'incendier la maison de tout Hutu qui refuse d'accueillir ou de nourrir
son semblable ; iii) de punir de 200 coups tout Hutu qui fait montre de
peur ou de manque de volonté pour participer aux activités militaires
de libération du pays (...) Une de ces peines sera infligée à quiconque
déchire ce communiqué avant que d'autres l'aient lu » 311. Une autre
lettre menaça les Hutus, les avertissant que « quiconque collabore avec
l'ennemi, travaille pour lui, ou lui fournit des renseignements, est aussi
un ennemi. Nous l'éliminons systématiquement puisque nous devons
séparer le bon grain de l'ivraie ». Des tracts s'adressaient aussi aux
Tutsis pour leur signifier qu’ils n'auraient pas de place dans le
« Rwanda des Hutus »: « Nous ordonnons que vous tous les Tutsis qui
vivez dans toutes les villes du Rwanda, vous puissiez vous retirer avant

307Orth, Richard: Rwanda's Hutu Extremist Insurgency. An Eyewitness Perspective.


Dans : MacMillan Center Genocide Studies no 25,Yale 2001, p.240
308African Rights 1998, p.103
309Déposition devant la Cour de Stuttgart, 14 novembre 2011
310Cité dans : African Rights 1998, p.113
311Cité dans : African Rights 1998, p.205 f.

187
qu'il ne soit trop tard. Comme vous avez pu l'observer depuis des jours,
des signes existent et vous en avez été témoins. Dieu vous a livrés à
nous pour que nous vous mangions comme de la pâte. » 312

Dans la nuit du 10 au 11 décembre 1997, coïncidant avec une visite de


la ministre des affaires étrangères américaine, Madeleine Albright au
Rwanda, les abacengezi perpétrèrent leur massacre le plus important.
Pendant quatre heures, ils sévirent dans le camp de réfugiés de
Mudende où résidaient 17.000 Tutsis congolais qui avaient pris la fuite
devant les FAR au Nord-Kivu depuis 1994. Selon les chiffres officiels,
300 personnes succombèrent, les réfugiés eux-mêmes dénombrèrent
1643 victimes. « Ils sont venus de partout », rapporta un rescapé. « Ils
ont utilisé des barres, des machettes, des fers de lance, des marteaux,
des haches. Certains portaient des uniformes, d'autres étaient des
femmes et des enfants (...) Le matin on pouvait s'évanouir en voyant
comment ils avaient torturé les gens avant de les achever, devant le
spectacle des têtes, des mains, des jambes, des bras, des organes
génitaux et des seins tranchés. Des femmes avaient des bâtons enfoncés
dans le vagin. » 313 Cela rappelle les rapports relatifs aux attaques
ultérieures des FDLR contre des villages congolais. « Camp de Mudende
: l'horreur du génocide continue », titra l’un des rares journaux
rwandais de l'époque, le mensuel Rwanda Libération, désignant les
assaillants comme « Interahamwe qui se surnomment Armée de
Jésus » 314.

Ensuite, l'armée du Rwanda utilisa des hélicoptères de combat et des


blindés contre les abacegenzi qui eux aussi se réorganisèrent. Ils
s'appelèrent désormais l’"Armée pour la libération du Rwanda" (ALIR),
formée comme bras militaire du parti en exil, PALIR, à Nairobi, selon
leur journal Umucunguzi. En juin 1998, le PALIR revendiqua pour la
première fois une attaque des abacengezi au Rwanda - le meurtre de 59
rapatriés tutsis dans le camp de transit de Kinihira. Leurs secteurs
militaires furent rebaptisés : les codes alphabétiques militaires Alpha,
Bravo et Charlie devinrent Nazareth, Bethlehem et Québec, « confiés
aux jeunes officiers plus ardus et totalement acquis à la cause », selon

312Cité dans : Rutazibwa, Privat : Les crises des Grand Lacs et la question tutsiKiali
1999, p.104 f.
313African Rights 1998, p.168 f.
314« Camp de Mudende : L'horreur du génocide continue », Rwanda Libération, 20
janvier 1998

188
un rapport rwandais315. Le commandant adjoint du secteur Bethlehem
était Pacifique Ntawunguka, qui devint plus tard le commandant des
FDLR pour le Nord-Kivu, surnommé "Omega". Le commandant du
quatrième secteur Delta, qui s'étendait jusqu'à Gitarama au centre du
pays, était Stanislas Nzeyimana, plus tard vice-commandant des FDLR
surnommé "Bigaruka". L'ALIR commit des attaques terroristes : à Tare,
lieu de naissance du premier président rwandais Kayibanda, trente-
quatre personnes furent brûlées vives lors d’un incendie criminel
visant les spectateurs qui assistaient à la retransmission de la finale de
la Coupe du Monde de football le 11 juillet 1998.

L'ALIR évitait de s'exprimer publiquement. Elle privilégiait la guerre -


tout comme le gouvernement du Rwanda. « Il n'était pas facile pour le
gouvernement rwandais de se battre contre les abacengezi », se
rappelle l'ancien cadre des FDLR dans son témoignage devant le
tribunal de Stuttgart. « Beaucoup d'entre eux étaient originaires de la
région, ils étaient ravitaillés et accueillis par les citoyens qui étaient
leurs proches. » 316 Lui-même aurait pris la fuite après que des rebelles
avaient attaqué sa commune et tué beaucoup de soldats. « J'étais
fatigué et je croyais qu'on allait me tuer. Comme je prenais toujours la
fuite en tant que jeune homme, les soldats rwandais se sont dit que
j’étais l’un des abacengezi, et les abacengezi se sont dit que je travaillais
avec les soldats ». Enfin il prit contact avec un ancien camarade d'école,
officier rebelle, et il fut accueilli par eux. « Au lieu d'être pourchassé par
les deux côtés, j'ai décidé de me ranger d'un côté pour être protégé »,
expliqua-t-il devant les juges 317.

Un autre ancien combattant des FDLR rapporte devant la cour


comment il fut recruté de force par les abacengezi alors qu’il était
encore écolier. « Pendant trois jours nous n’avons pas pu aller à l'école,
parce que des abacengezi sont venus et ont arrêté des gens et ont dit :
Tu travailles pour les soldats de Kagame », dit-il. « Ils ont dit : tu viens
chez les militaires ou tu meurs ». Il partit avec eux 318.

315Bizimana, Jean-Damascène : La défaite des infiltrés ou la dernière étape de


lalibération du Rwanda. Kigali 2013
316Déposition devant la Cour de Stuttgart, 24 septembre 2014
317Déposition devant la Cour de Stuttgart, 14 novembre 2011
318Déposition devant la Cour de Stuttgart, 12 décembre 2011

189
L'armée du Rwanda s'imposa. Dans la nuit du 23 au 24 juillet 1998, le
chef d'état-major de l'ALIR, le Lt-Col ex-FAR Nkundiye, mourut lors
d'une grande bataille dans la commune de Giciye. L'armée invita la
population à venir regarder sa dépouille devant le bâtiment
administratif de Giciye. Dans la nuit du 3 au 4 août, Froduald
Mugemanyi, haut commandant de l'état-major des ex-FAR à Masisi,
périt dans la forêt rwandaise de Gishwati toute proche.

Les "infiltrés" étaient brisés. Giciye revêtait une importance stratégique


et idéologique de premier rang en tant que commune natale de
l'ancienne première dame Agathe Kanziga et d'autres responsables du
génocide comme Théoneste Bagosora et Protais Mpiranyi. Giciye est
située sur la route qui mène au cœur du Bushiru, l’ancien royaume hutu
rebelle. « Avec le contrôle de la route par l’ALIR, tout le Bushiru devrait
tomber sous le contrôle des rebelles », notait une analyse de l’ALIR à
l’époque 319. Le bourgmestre de Giciye n’était autre que le fils du colonel
Aloys Nsekalije, l'oncle et le camarade de promotion de Habyarimana.
Et c’est justement ici que la dépouille mortelle du commandant de
l’ALIR fut exposée au public.

Le 10 octobre 1998, Rwarakabije ordonna le retrait ordonné de ses


troupes vers la RDC. L'armée du Rwanda rétablit son contrôle et le fit
de manière rigoureuse : les collines où les paysans avaient toujours
vécu dans un habitat dispersé se vidèrent. Les habitants furent parqués
d'abord dans des camps de déplacés et ensuite dans de nouveaux
villages (umudugudu). L'habitat dans le fief ancien du régime
Habyarimana fut profondément bouleversé. C'est à cette période qu'est
apparue l'image aujourd'hui familière d’un alignement de villages le
long de la route qui serpente entre les collines et les montagnes de
Gisenyi à Ruhengeri. Les pentes raides alentour, où peut tomber la grêle
et où il peut faire assez froid, n’ont plus jamais offert un terrain sûr aux
insurgés.

319ALIR, « The Battle For A Road », papier non daté

190
1998 : Dans la "deuxième guerre" du Congo, recours aux
combattants hutu

Une nouvelle guerre éclata au Congo durant l’été 1998. Le président


Laurent-Désiré Kabila, mis sous pression interne suite à l’absence de
réalisation de ses promesses de démocratisation, rompit avec le
Rwanda, dont l'armée l'avait porté au pouvoir un an auparavant. Le 27
juillet 1998, il ordonna aux soldats rwandais de quitter le Congo et
destitua le chef d'état-major rwandais de l'armée congolaise, James
Kabarebe, qui avait commandé la campagne militaire rwandaise, à la
tête de l'AFDL, contre Mobutu. Par conséquent, des officiers pro-
rwandais et des Tutsis qui avaient constitué le cœur original de l'AFDL
se soulevèrent contre Kabila. Le 2 août 1998, les mutins proclamèrent
la destitution de Kabila à Goma et fondèrent le mouvement rebelle RCD
(Rassemblement Congolais pour la Démocratie). Au cours du mois
d'août, ils tentèrent de conquérir Kinshasa dans le cadre d’une guerre
éclair dont l’un des faits les plus marquants fut l’action d’un commando
aéroporté - qui échoua parce que l'Angola intervint aux côtés de Kabila.
Par la suite le RCD s'incrusta à l'est du Congo en vue de rééditer la
progression de l'AFDL à travers le pays en 1996-1997.

C'était le début de la "deuxième guerre" du Congo, qui, contrairement à


la première, ne mena pas à un renversement de pouvoir mais à la
division du pays - et non à la destruction du phénomène d'exilés hutus
rwandais armés mais à sa renaissance. Le président Kabila réactiva
l'ancienne armée hutue rwandaise faute de disposer de sa propre
armée. Les soldats ex-FAR rwandais, dispersés aux quatre vents en
1997, furent rassemblés pour stopper les rebelles du RCD, avec les
forces gouvernementales congolaises dont l’état était déplorable et des
troupes d'intervention du Zimbabwe, de l'Angola, de la Namibie et du
Tchad. Ceux qui s'étaient cachés à l'est du Congo et qui ensuite avaient
sévi sous la bannière de l'ALIR au Rwanda, se rassemblèrent de
nouveau au Kivu - où l'armée rwandaise combattait simultanément aux
côtés du RCD.

Selon des chercheurs des Nations Unies, au début de la guerre, le 2 août


1998 il y avait entre 41.000 et 54.000 soldats et miliciens hutus
rwandais à travers la région: environ 15.000 en RDC, 10.000 à 15.000
dans la guérilla de l’ALIR au Rwanda, 5000 à 8000 au Soudan surtout
dans les villes de garnison du Sud, 5000 à 7000 au Congo-Brazzaville

191
surtout dans des camps de réfugiés ou comme protagonistes de la
guerre civile, 3000 à 5000 en Tanzanie, 2000 respectivement en
Zambie et en Centrafrique, 1500 en Angola avec les rebelles de l’UNITA,
et quelques centaines au Burundi, au Kenya et dans quelques autres
pays plus lointains320.

Pour la plupart, ils sont revenus en RDC à partir d'août 1998, sinon
auparavant. Le Rwanda accusa Kabila, déjà avant la deuxième guerre,
d'avoir rassemblé d'anciens soldats FAR à ses côtés. « Les ex-FAR sont
revenus au Congo aux mois de mai, juin et juillet 1998 », témoigne
devant le tribunal de Stuttgart un ancien soldat des FAR ayant vécu à
l'époque avec l'Unita en Angola 321.

Selon "African Rights" 322, quelques jours déjà après le commencement


de la guerre, l'ambassade congolaise à Nairobi prit contact avec l'ancien
ministre de la défense du gouvernement intérimaire rwandais de 1994,
André Bizimana. Bizimana aurait ensuite voyagé à Brazzaville pour
mobiliser des soldats. Le 5 octobre 1998, un groupe de 800 soldats des
ex-FAR, accompagnés de 1400 nouveaux recrutés, aurait traversé le
fleuve Congo de Brazzaville à Kinshasa sous la direction du major
Léodomir Mugaragu, devenu plus tard chef d'état-major des FDLR. Le
général Augustin Bizimungu, commandant suprême des FAR au Congo
depuis 1994 et par la suite intégré au sein de l'État-major de l'armée
congolaise, reçut les combattants à Kinshasa et s'occupa de leur
intégration dans l'armée de Kabila. Les combattants de Brazzaville
étaient surnommés "doucement" en RDC ; les combattants rwandais en
général étaient aussi connus sous l’appellation de "Roméo" 323 - le code
pour la lettre R dans l'alphabet militaire.

Deux autres chefs importants ex-FAR des camps de réfugiés étaient


désormais établis au Soudan : Aloys Ntiwirigabo, ancien chef des
renseignements militaires rwandais et plus tard président des FDLR
ainsi que Tharcisse Renzaho, l’ancien préfet de Kigali. À cause d'eux, le

320« Rapport final de la Commission internationale d'enquête des Nations unies


sur les livraisons d'armes illicites dans la région des Grands Lacs », S/1998/1096,
appendix
321Déposition devant la Cour de Stutgart, 26 mars 2012
322African Rights, »A Welcome Expression of Intent. The Nairobi Communiqué and the
Ex-FAR/Interahamwe », Londres 2007, p.16f.
323Déposition devant la Cour de Stuttgart, 12 mai 2012

192
président congolais Kabila voyagea à Khartoum. Par la suite, des
milliers de soldats des ex-FAR arrivèrent du Soudan ; beaucoup d'eux
prirent position sur le front de Kindu contre les rebelles congolais.
Ntiwiragabo et Renzaho suivirent également et organisèrent leurs
troupes au Congo.

Les ex-FAR se regroupèrent donc à nouveau au Congo. Straton Musoni,


futur vice-président des FDLR, résuma les faits devant la cour de
Stuttgart : « En 1998 il y eut l'attaque du Congo par le Rwanda. Le
président congolais cherchait un soutien auprès des anciens soldats du
gouvernement rwandais en exil, à savoir les ex-FAR. Ensemble ils
constituèrent une armée dénommée Forces Spéciales (FS), comme
unité spéciale qui n’appartenait pas au gouvernement mais agissait de
façon autonome. La collaboration fut réglée par des contrats. Le
commandement était exercé par le chef d'État-major Tharcisse
Renzaho. » 324

Après la défaite des rebelles anti-Kabila dans la région de Kinshasa fin


août, les nouveaux amis se consacrèrent à la tâche de porter la guerre
à l'est, en direction du Rwanda. Mwenze Kongolo, ministre congolais de
la justice, rencontra des officiers ex-FAR à Nairobi en septembre « pour
demander aux ex-FAR de lancer des attaques contre Goma, ce qui avait
été fait »325. À partir du 13 septembre l'ALIR mena une attaque de
grande envergure contre Goma, avec 900 soldats selon des combattants
faits prisonniers et 2000 selon le RCD ; cette "Opération Alléluia" fit
plus que 1000 morts.

À partir d'octobre 1998, les fronts militaires se stabilisèrent : Kabila et


les ex-FAR à l'ouest du Congo, le Rwanda et le RCD à l'est. Le front le
plus important traversa le pays en son milieu, coupant les provinces
minières des Kasaï et du Katanga en deux. C'était là que le gros des ex-
FAR fut stationné. Un ancien officier, qui avait fui via Tingi-Tingi en
Angola chez les rebelles de l’Unita en 1997, se souvient devant la cour
de Stuttgart : « Nous sommes arrivés en Angola début 1997 et nous
avons quitté l'Angola fin 1998. Nous sommes allés à Kananga où fut
formé un bataillon appelé 'Bataillon du Rwanda'. Début décembre
1998, nous avons quitté Kananga et nous sommes allés à Mbuji-Mayi.

324Déposition devant la Cour de Stuttgart, 7 avril 2014


325Rapport ONU S/1998/1096, §52

193
Nous y sommes restés un an, puis en 2000 nous sommes allés au
Katanga. » 326

Des soldats rwandais hutus combattaient aussi au nord du Congo le


MLC (Mouvement de Libération du Congo), un mouvement rebelle créé
par des anciens partisans de Mobutu sous la direction de Jean-Pierre
Bemba et soutenu par l'Ouganda. Huit cent quarante "réfugiés"
rwandais en Centrafrique, pour la plupart des ex-FAR, se firent amener
volontairement au Congo par le HCR pour faire la guerre au MLC avec
des soldats tchadiens. Ce fut un fiasco. Ezéchiel Gakwerere (Stany), par
la suite commandant des FDLR pour le Nord-Kivu, écrivit à son grand-
oncle résidant en Allemagne : « les Tchadiens nous ont prêté des obus
et des mortiers, et quand ils se sont retirés ils ont tout repris. Nous
étions désarmés. » 327

Le MLC captura Gbadolite, village natal de Mobutu et lieu d'inhumation


de l'ancien président rwandais Habyarimana, en juillet 1999. Suite à cet
opprobre, les ex-FAR prirent à nouveau la fuite vers la Centrafrique. En
août, ils furent envoyés au Congo une seconde fois, cette fois par avion
directement à Lubumbashi. Les casques bleus à Bangui ne se
montraient pas coopératifs, selon Gakwerere : « Nous sommes allés à
Bangui, on nous a donné du matériel et de l'argent, et quand nous avons
voulu monter dans l'avion les soldats de l'ONU nous avaient tout pris.
Nous sommes arrivés à Lubumbashi sans rien ». Le futur chef militaire
des FDLR Mudacumura fit lui aussi le voyage de Bangui à Lubumbashi
de cette façon 328.

Dorénavant, les bases des ex-FAR n'étaient plus les camps de réfugiés
de Goma et de Bukavu mais les quartiers généraux militaires de
Kinshasa et de Lubumbashi. Selon la Commission internationale
d'enquête sur le Rwanda, dans son rapport final sur les transferts
d'armes aux ex-FAR datant de novembre 1998 : « il est indéniable que
les ex-FAR et les milices Interahamwe, qui n'étaient plus que les restes
dispersés d'une force vaincue, sont maintenant devenues une
composante importante de l'alliance internationale contre les rebelles
congolais et leurs commanditaires présumés, l'Ouganda et le Rwanda.

326Déposition devant la Cour de Stuttgart, 19 mars 2012


327Lettre de Gakwerere à l'accusé Jean-Bosco U. lu au procés contre ce dernier pour
soutien aux FDLR à Düsseldorf en 2014
328Déposition devant la Cour de Stuttgart, 10 décembre 2012

194
La Commission est convaincue que les ex-FAR et les Interahamwe ont
continué de recevoir des armes et des munitions grâce aux liens étroits
qu'ils entretiennent avec d'autres groupes armés en Angola, au
Burundi, en Ouganda et ailleurs, et plus récemment en provenance du
Gouvernement de la République démocratique du Congo. Malgré
l'embargo sur les armes décrété contre eux par le Conseil de sécurité et
qui est en vigueur depuis le génocide de 1994, les ex-FAR et les
Interahamwe se sont maintenant effectivement associés au
Gouvernement de la République démocratique du Congo et à ses alliés,
les Gouvernements angolais, namibien, tchadien et zimbabwéen. Cette
relation nouvelle a conféré une certaine légitimité aux Interahamwe et
aux ex-FAR. Un tel état de choses est profondément révoltant. »329

Un "Comité de Coordination de la Résistance" émergea à Kinshasa


comme structure de coordination des exilés rwandais. C’était le
successeur de fait du gouvernement intérimaire rwandais de l’époque
du génocide et des camps de réfugiés. Le président du CCR fut Casimir
Bizimungu, ancien ministre rwandais de la santé. Quand de plus en plus
de militaires ex-FAR arrivèrent à Kinshasa, ils évincèrent les politiciens
civils. Les commandants ex-FAR Renzaho et Ntiwiragabo, rentrés du
Soudan, devinrent secrétaire exécutif et commandant suprême du CCR
respectivement. Bizimungu, écarté du pouvoir, rentra à Nairobi où il fut
arrêté le 11 février 1999 suite à un mandat d'arrêt du TPIR.

La fin de la carrière de Bizimungu mit aussi un terme au CCR et donna


lieu à l'émergence des FDLR bien longtemps avant leur création
officielle le 1er mai 2000. Félicien Kanyamibwa, co-fondateur des FDLR,
se souvient : « L'idée des FDLR fut formulée le 19 février 1999 et
soumise directement au président Laurent-Désiré Kabila, en tant que
nouvelle organisation politique au sein de laquelle s’exprimeraient les
réfugiés rwandais. Le président Kabila fut ravi de l'idée et la
soutint » 330. Selon African Rights, qui cite Bizimana, le secrétaire
exécutif du CCR, le colonel Renzaho, convoqua une réunion le 14 février
1999 et déclara au cours de celle-ci avoir décidé avec Ntiwiragabo et
Rafiki de fonder une nouvelle organisation dénommée FDLR, en tant
que lien entre les ex-FAR et le gouvernement congolais.

329Rapport S/1998/1096, §87


330Informations fournis par Félicien Kanyamibwa, 23 janvier 2015

195
Ntiwiragabo à Kinshasa devint président et commandant en chef des
FDLR, avec le colonel Renzaho à Lubumbashi en tant qu’adjoint et
Sylvestre Mudacumura, qui deviendra plus tard chef militaire, comme
chef d'État-major au front à Pweto à l'est du Katanga. Mugaragu, plus
tard chef d'état-major des FDLR, commanda la 111ème brigade dans la
région de Pweto et de Moba, au bord du lac Tanganyika – qui sert depuis
longtemps comme route de ravitaillement en armes, munitions et
combattants de l’Afrique orientale au Congo ; cette région jamais
vraiment pacifiée fut le fief de la guérilla de Laurent-Désiré Kabila dans
les années 1970. Samuel Rucogoza alias Sam Muhire, plus tard G4 des
FDLR (logistique et finances), assumait déjà cette responsabilité. Deux
autres brigades ex-FAR étaient stationnées à Mbuji-Mayi au Kasaï et
dans la province d'Équateur, d'abord à Gbadolite puis à Mbandaka.

À l'époque, on ne parlait pas encore des FDLR. Les ex-FAR au Kasai, au


Katanga et en Équateur furent désignées sur le plan international
comme "ALIR II" pour les distinguer de l'ALIR originelle au Nord-Kivu.
Les ex-FAR s'appelaient elles-mêmes "Forces Spéciales" et se
percevaient comme troupes d'élite. « Les Forces Spéciales étaient
souvent des ex-FAR », explique devant le tribunal le vice-président des
FDLR Straton Musoni : « À la demande de Kabila, les Forces Spéciales
se battaient en tant qu’alliés contre l'armée rwandaise. » 331

L'ALIR originelle à l'est du pays fut alors connue sous le nom de "ALIR
I". Ses commandants Mugemanyi et Nkundiye avaient été tués au
Rwanda. Du haut commandement des ex-FAR, il ne restait que
Rwarakabije et Byiringiro, qui plus tard allaient figurer parmi les
leaders principaux des FDLR. Selon un ancien cadre des FDLR,
Rwarakabije aurait tenté, en décembre 1998, de repartir au Rwanda
pour reprendre la guerre avec les combattants ALIR toujours sur place;
« à la frontière, il a eu un message de Rutshuru selon lequel le
gouvernement de Kinshasa lui envoyerait un équipement radio et
travaillerait avec des anciens soldats rwandais, qu'il n'y aurait plus de
raison d'aller au Rwanda et que ce serait mieux de rester au Congo et
de travailler avec les soldats à l'Ouest (…) Les derniers soldats ont
quitté le Rwanda en janvier 1999 » 332 Ils disposaient de bases dans les
deux parcs nationaux du Kivu, de Kahuzi-Biega et des Virunga. Le

331Déposition devant la Cour de Stuttgart, 5 août 2013


332Déposition devant la Cour de Stuttgart, 24 septembre 2014

196
gouvernement Kabila leur livrait des armes en tant qu'alliés contre le
Rwanda, mais les populations locales les rejetaient, les considérant
comme des occupants.

L'attention internationale se tourna vers ces combattants hutus


lorsqu'ils frappèrent en Ouganda et tuèrent huit touristes blancs. À
l'aube du 1er mars 1999, 150 combattants armés surgirent dans le
"Abercrombie and Kent Gorilla Forest Camp", dans le parc national de
Bwindi, à une heure de marche de la frontière congolaise, lancèrent des
grenades et ouvrirent le feu. Ils tuèrent trois Ougandais, allumèrent du
feu et rassemblèrent 31 touristes blancs. Quinze d’entre eux furent
kidnappés, dont huit - quatre Britanniques, deux Américains et deux
Néo-Zélandais - furent ensuite tués avec une grande brutalité. Des
survivants parlaient de coups de machette occasionnant des blessures
profondes, des crânes écrasés et d'un viol.

Les assaillants « avaient des radios et étaient armés de fusils d'assaut »,


rapportèrent les services ougandais après avoir interrogé une
Française libérée 333. « Ils avaient entre 18 et 30 ans, parlaient le
français et le kinyarwanda et parmi eux il y avait des femmes », relate
ce rapport publié plus tard par le journal de Kampala The Independent.
À des journalistes, on rapporta que des messages furent laissés sur les
cadavres, déclarant : « Voilà la punition pour les anglo-saxons qui nous
ont vendus pour protéger la minorité et opprimer la majorité (...) Voilà
le sort des anglo-saxons qui nous ont trahis, laissant favoris les
nilotiques au détriment des cultivateurs bantous » 334.

Quelque sept ans plus tard, un tribunal ougandais condamna un des


assaillants à 15 ans de prison : le Rwandais Jean-Paul Bizimana. Soldat
des FAR depuis 1992, Bizimana avait participé à la guerre déclenchée
par l’ALIR au Rwanda en 1997-98 et servait désormais dans une unité
de reconnaissance (CRAP). « On nous a briefés sur notre mission le
matin », déclara-t-il au tribunal. « On nous disait qu'il y avait des
touristes avec des soldats ougandais dans la forêt. Notre tâche était
d'attaquer les soldats ougandais et de prendre leurs fusils ». Selon
Bizimana, lui-même aurait sécurisé la route pendant que le peloton

333Rapport du CMI ougandais du 1 mars 1999, publié dans The Independent, Kampala,
5 mai 2009
334« Les armées ougandaise et rwandaise à la poursuite des Interahamwe », AFP 4 mars
1999

197
avançait. Le groupe serait revenu après une demi-heure vêtue de
vêtements que portent les Blancs, avec des caméras et des montres,
accompagné par des Blancs pieds nus. Le commandant du peloton
aurait ordonné de tuer tous les Blancs qui se fatiguaient. 335

L'ALIR reçut une nouvelle impulsion en raison de l'accord de cessez-le-


feu pour la République Démocratique du Congo signé à Lusaka, capitale
de la Zambie, en juillet et août 1999, par les parties au conflit. L'accord
stipula l'arrêt des hostilités dans les vingt-quatre heures, un "dialogue
national" au Congo dans les quatre-vingt-dix jours, le désarmement de
tous les groupes armés dans les cent vingt jours et le retrait de toutes
les armées étrangères dans les cent quatre-vingts jours. Les groupes
armés pour lesquels l'accord de Lusaka stipula « la poursuite, le
cantonnement et le recensement » étaient désignés nommément « les
ex-Forces armées rwandaises (ex-FAR), l’ADF, le LRA, l’UNRF II, les
milices Interahamwe, le FUNA, le FDD, le WNBF, le NALU, l’UNITA ».
L’accord stipulait plus particulièrement qu’« un mécanisme sera mis en
place pour désarmer les milices et les groupes armés, y compris les
forces génocidaires. Dans ce contexte, toutes les Parties s’engagent à
localiser, identifier, désarmer et rassembler tous les membres des
groupes armés en RDC. Les pays d’origine des membres des groupes
armés s’engagent à prendre toutes les mesures nécessaires pour
faciliter leur rapatriement. Ces mesures pourraient inclure l’amnistie,
au cas où certains pays jugeraient cette mesure avantageuse. Toutefois,
cette mesure ne s’appliquera pas dans le cas des suspects du crime de
génocide. Les Parties assument pleinement la responsabilité de veiller
à ce que les groupes armés opérant avec leurs troupes ou sur les
territoires qu’elles contrôlent se conforment aux processus devant
mener au démantèlement de ces groupes en particulier » 336. En
premier lieu, une Commission militaire mixte (CMM) des parties fut
chargée de la mise en œuvre, en attendant le déploiement d'une force
de paix des Nations Unies. Elle se réunit pour la première fois le 11
octobre 1999 à Kampala en Ouganda.

Le gouvernement rwandais salua l'accord comme une « percée


intéressante » dont le succès, selon Paul Kagame en juillet 1999, serait

335Selon le jugement HCT-00-CR-SC-0122 du High Court of Uganda, Kampala, 16


janvier 2006
336« Accord de cessez-le-feu », Lusaka 10 juillet 1999, publié dans le rapport ONU
S/1999/815

198
jugé par le fait de savoir « jusqu’à quel point les Interahamwe et ex-FAR
peuvent être neutralisés » 337. L'ALIR rejeta l’accord : « les Interahamwe
n'existent plus et n'ont jamais existé nulle part en RDC. » 338

La conséquence immédiate de l'accord de Lusaka ne fut pas la paix mais


davantage de guerre. L'ALIR intensifia ses activités. L'armée du Rwanda
mena une opération de grande envergure contre les combattants hutus
rwandais au Nord-Kivu en octobre 1999 et se vanta d'en avoir tué deux
cents, ce qui aurait empêché l'incursion de 4000 "Interahamwe" au
Rwanda. Néanmoins, une attaque de combattants hutus venus du
Congo fit environ vingt morts dans le district rwandais de Mutara en
préfecture de Gisenyi juste avant Noël 1999.

Dès septembre 1999 le président congolais Laurent-Désiré Kabila


nomma son fils Joseph Kabila commandant des forces terrestres, en
remplacement de Faustin Munene, et déclara plus tard que l'armée
congolaise, les FAC serait désormais « prête à remplir sa mission de
libérer l'Est (...) Les agresseurs ont pu gagner quelques batailles mais
pas la guerre. Maintenant, la réponse des FAC sera terrible mais juste.
Quand les FAC seront à Kigali on verra comment Paul Kagame est
arrogant. » 339

2000 : Des ex-FAR et des exilés en Allemagne créent les


FDLR officiellement

L'unification des combattants hutus rwandais au sein d’une même


structure militaire coïncida avec, en parallèle, l'éclatement politique
des forces politiques hutues en exil. Le parti RDR, créé en 1995 dans les
camps de réfugiés comme bras armé des FAR, se sépara de l'armée en
1997 lors d'un congrès extraordinaire à Namur en Belgique et se dota
d'une nouvelle direction. François Nzabahimana fut désigné comme
président. Au congrès suivant, tenu à Paris en août 1998, celui-ci fut
remplacé par Charles Ndereyehe, membre des cercles radicaux qui
avaient donné naissance à la CDR avant le génocide, et Ignace
Murwanashyaka devint président de la section allemande du RDR.

337Communiqué de presse du gouvernement du Rwanda, 8 juillet 1999


338« The Rwanda Liberation Army (ALIR) shrugs off the Lusaka accord », AfroAmerica
Network, 9 juillet 1999
339IRIN, 2 novembre 1999

199
Mais en septembre 1998, le RDR, le FRD de l'ancien premier ministre
Faustin Twagiramungu et une troisième organisation créèrent
ensemble l'alliance UFDR (Union des Forces Démocratiques
Rwandaises). Twagiramungu en devint le président. L'UFDR « réitère
sa condamnation sans équivoque du génocide des Tutsis en 1994 »
comme une « abomination » dont les auteurs « doivent être arrêtés,
jugés et condamnés », proclama-t-il 340. La nouvelle alliance décida
ensuite la fusion de ses trois organisations constituantes dans les six
mois. Pour Murwanashyaka et Musoni cela semble avoir été l'occasion
de se séparer du RDR. Devant le tribunal, Musoni déclara : « nous deux
avons quitté le RDR pour fonder les FDLR »341. Il donne comme raison
le fait que le RDR n'avait rien fait contre les massacres des réfugiés au
Zaïre en 1996/97.

« Nous sommes des concurrents », déclara le successeur de


Murwanashyaka à la présidence de la section allemande du RDR et
éditeur de 1999 à 2000 du magazine RDR "Forum Rwandais", Eric
Bahembera, devant la cour à propos de la relation entre RDR et
FDLR342. Le RDR aurait voulu s'occuper des réfugiés sur le plan
politique et les FDLR aurait voulu le faire sur le plan militaire.
Murwanashyaka aurait rejoint les FDLR en tant qu'« ami des soldats »,
confirme Paul Rwarakabije, premier commandant militaire des
FDLR343. Un ancien officier des FAR et de l’ALIR fournit encore une
autre raison pour la création des FDLR : « L'ALIR avait perdu la guerre
au Rwanda, parce qu'elle n'était pas soutenue de l'étranger (...) On a
corrigé une ancienne faute. » 344 Selon cette version, les FDLR auraient
été créées pour gagner du soutien de l'étranger.

Le compte-rendu de la réunion fondatrice des FDLR en situe la date au


1er mai 2000 comme aboutissement d'une réunion de dix jours à Nasho
dans le sud-est du Rwanda, celles des « premières assises des Forces
Démocratiques pour la Libération du Rwanda »345. Selon le document,

340Faustin Twagiramungu, « Pour une paix durable dans les pays des Grands Lacs »,
Forum Rwandais no 2, juin 1999
341Déposition devant la Cour de Stuttgart, 5 août 2013
342Déposition devant la Cour de Stuttgart, 14 septembre 2011
343Déposition devant la Cour de Stuttgart, 24 octobre 2011
344Déposition devant la Cour de Stuttgart, 19 mars 2012
345« Résolutions, décisions et recommandations des premières assises des
ForcesDémocratiques de Libération du Rwanda », Nasho, 1 mai 2000

200
des délégués venus de plusieurs pays y discutèrent des « causes
culturelles et historiques » de la crise au Rwanda et abordèrent « la
nature et le fonctionnement d'un mouvement de libération; la guerre
psychologique, médiatique et la propagande; la nécessité et la nature
du renseignement dans un mouvement de libération et les modalités
de sa mise en œuvre »; les participants adoptèrent le manifeste-
programme, les statuts, l'organigramme et le règlement d'ordre
intérieur des FDLR. Ensuite le compte-rendu parle des abacunguzi
(sauveurs), terme plus tard utilisé communément pour désigner les
soldats FDLR : selon le document, les participants « encouragent les
abacunguzi et tous les compatriotes à la mobilisation pour la lutte de
libération de toute la nation rwandaise sans distinction d’ethnie, de
région et de religion" et "soutiennent les actions des abacunguzi et
demandent aux instances habilitées à tout mettre en œuvre pour la
réussite de leur mission combien noble ».

Selon le futur vice-président Straton Musoni, cette réunion eut en fait


lieu à Lubumbashi, capitale du Katanga au Congo et siège de l'État-
major des ex-FAR en RDC. « Nous n'étions pas à Nasho, ce n'est pas
correct », reconnut-il devant le tribunal et il justifia le mensonge dans
les termes suivants : « On ne devait pas dire qu'on a créé un parti
politique pour le Rwanda à Lubumbashi »346.

« Le 1er mai 2000, les FDLR ont été créées officiellement avec le soutien
du gouvernement congolais. J'étais venu de l'Allemagne pour me faire
une opinion. J'étais convaincu de la volonté de trouver une solution
politique ; surtout parmi les anciens officiers FAR, le désir d'une
solution politique était crédible. J'étais convaincu de leur volonté, leur
discipline et leur croyance en Dieu », se souvient Musoni. 347 À part lui,
Ignace Murwanashyaka ainsi qu'un autre Rwandais établi en Belgique
avaient fait le voyage à la réunion fondatrice. Les directions politique et
militaire avait été réunifiées dans les mains du président Aloys
Ntiwiragabo, avec Tharcisse Renzaho comme secrétaire exécutif.
Murwanashyaka fut nommé commissaire des FDLR pour les Affaires
extérieures et Musoni leur représentant en Europe.

346Déposition devant la Cour de Stuttgart, 7 avril 2014


347Déposition devant la Cour de Stuttgart, 5 août 2013

201
Après la création des FDLR, l'ALIR connut un essor à l'est du Congo.
Clairement Kabila leur livra davantage d’armes ; le conflit dans le Kivu
se focalisait à l'époque sur le contrôle des pistes d'aviation, éparpillées
en grand nombre à travers les forêts. Fin mai 2000, l'ALIR lança sa
première attaque d'envergure contre le Rwanda depuis plus d'un an,
provoquant la mort de quinze personnes dans le nord-ouest du pays.
Fin juillet, une vague de grandes attaques frappa le Nord-Kivu :
quarante personnes périrent lors de l'attaque d'un camp de déplacés
près de Sake et d’une incursion dans la base militaire importante de
Rumangabo au nord de Goma en juillet 2000.

Des rapports de l’époque notèrent la complicité entre les milices ALIR


et des officiers des ex-FAR incorporés dans l'armée du Rwanda. Selon
un rapport local, l'ALIR attaqua Kabare, chef-lieu du territoire du même
nom au Sud-Kivu, dans la nuit au 18 juin 2000 vers 21 heures, mais
l'armée rwandaise n’intervint que vers 3 heures du matin alors que ses
soldats étaient dans la ville et que la population avait averti d'une
attaque depuis trois semaines. « Le commandant qui est à Kabare est
Hutu (...) Il est prouvé qu'il collabore bien avec ses frères
Interahamwe », expliqua à l’époque, le bulletin ANB-BIA, édité par les
Pères blancs, en citant une source locale. La population avait tué trois
Interahamwe, mais la plus grande partie des civils avait pris la fuite
vers la capitale provinciale Bukavu et les assaillants leur avaient dit,
toujours selon ce rapport local : « Vous fuyez vers Bukavu, nous vous
précipiterons dans le lac car Bukavu est notre quartier général ». 348

De source indépendante, le nombre des combattants de l’ALIR au Kivu


avait triplé entre 1999 et 2000 pour atteindre environ 15.000 hommes
; ils étaient présents avec une division dans chacune des provinces du
Kivu et dans le Nord-Kivu il y avait trois brigades, "Limpopo",
"Lilongwe" et "Niamey". Des rescapés des attaques de l’ALIR firent état
de « groupes de bandits avec des uniformes tout neufs et des appareils
radio » 349. Selon les rebelles du RCD, « beaucoup d’Interahamwe
arrivent de la Tanzanie en traversant le lac Tanganyika avec des armes,
des moyens de communications, ils débarquent dans le territoire de
Fizi et reçoivent encore du ravitaillement de Kabila. »350

348« Attaque de grande envergure autour de Bukavu », ANB-BIA, 24 juin 2000


349« Hutu militia spread terror in Congo's east », Reuters,
10 août 2000
350Cité dans : »Les Interahamwe multiplient leurs actions dans le Sud-Kivu », AFP, 8
août 2000

202
Pour couper ces routes d'approvisionnement dans le sud-est du Congo,
l'armée du Rwanda prit la ville de Pweto sur le lac Mwero le 3 décembre
2000 à l’issue de combats de plusieurs semaines, et peu après elle
captura aussi Moliro, la dernière ville encore sous le contrôle des
troupes gouvernementales congolais sur le lac Tanganyika. Mille six
cents combattants hutus rwandais soutenus par des officiers
zimbabwéens avec artillerie avaient combattu côté ennemi. La chute de
Pweto fut la défaite la plus spectaculaire de Kabila et des ex-FAR de
toute la guerre du Congo.

Le commandement de l'armée congolais prit la fuite de manière


désordonnée, y compris Joseph Kabila, le chef des forces terrestres et
fils du président. « L’hélicoptère MI-17 qui avait amené Joseph Kabila à
Pweto fut incendié sur le terrain de foot servant de piste d'atterrissage
(...) Le fils du président a fui à travers la rivière Luvua dans un bac
nommé 'Alliance' avec des commandants supérieurs du Zimbabwe et
des Hutu burundais », selon un reportage de l’époque. « Quand le bac
revint, on le chargea d’un char T-62 soviétique et des douzaines de
soldats montèrent avec lui. Il n'y avait pas d'équilibre et le bac a coulé »,
poursuit le reporter 351. Pendant que l'armée du Rwanda investissait la
ville, les soldats en fuite incendièrent les véhicules avant de se sauver
également aussi par la rivière. Joseph Kabila aurait été « sauvé
physiquement » par les ex-FAR, selon la version d'un sympathisant
FDLR352. Le futur chef militaire des FDLR, Mudacumura, est soupçonné
d'avoir figuré lui aussi parmi les 3700 soldats de l'armée congolaise qui
se réfugièrent en Zambie.

Dans une analyse de l’époque, le co-fondateur des FDLR, Félicien


Kanyamibwa, offre une description sans complaisance du système
Kabila. « Les chefs d'État-major et même le chef d'État-major général
n'ont jamais été formés professionnellement au combat. Aucun d'entre
eux n’est un soldat professionnel. Ils ont été nommés sur base de
relations familiales ou personnelles avec Kabila (...) Le seul
commandant militaire autonome est le chef de l'armée, Joseph Kabila.
Il a réussi à terroriser les autres commandants (...). Les FAC sont

351Karl Vick, « Desperate Battle Defines Congo's Peace »,


Washington Post, 2 janvier
2001
352« Témoignage émouvant, FDLR a sauvé la RDC deux fois et a protégé des réfugiés
rwandais rescapés des massacres du FPR jusqu'à présent, avant de condamner il
faut juger », Veritas Info, 31 octobre 2010

203
constituées pour la plupart d'anciens voleurs, d'individus sans
éducation, d'administrateurs corrompus et de soldats indisciplinés
qu'on a ramassés dans les rues de Kinshasa et Lubumbashi. La vérité
est que si le Zimbabwe se retire aujourd'hui, demain la coalition
rwando-ougando-burundaise est à Kinshasa. Le Zimbabwe et l'Angola
ont la capacité militaire d'avancer à Kigali, Bujumbura et Kampala en
quelques jours s'ils le veulent. Mais comment peuvent-ils le vouloir
avec Kabila ? », écrit Kanyamibwa 353.

Un mois plus tard, le 16 janvier 2001, le président congolais Laurent-


Désiré Kabila fut assassiné de plusieurs balles tirées par l’un de ses
gardes de corps dans son bureau à Kinshasa. Le lendemain, le
gouvernement transmit « la direction du gouvernement et le
commandement suprême militaire » à son fils Joseph Kabila. Âgé de 31
ans et fugitif du Congo vers la Zambie quelques semaines plus tôt, il fut
acheminé par avion du Zimbabwe et installé officiellement en tant que
président, le 26 janvier.

L'avenir de la RDC était à présent complètement ouvert. Le "petit


Kabila", comme beaucoup d'observateurs surnommèrent le nouveau
président, se déclara en faveur de la paix et des Nations Unies,
contrairement à son père. La communauté internationale le salua en
tant qu’un président qui allait faire avancer le processus de paix. Pour
les combattants hutus rwandais de la nouvelle organisation FDLR, cette
évolution était dangereuse. Dans sa déclaration du 22 février 2001, le
Conseil de sécurité de l'ONU « demande instamment à toutes les parties
au conflit, agissant en étroite liaison avec la MONUC, d’élaborer d’ici au
15 mai 2001, pour exécution immédiate, des plans établissant des
priorités en vue du désarmement, de la démobilisation, de la
réinsertion, du rapatriement ou de la réinstallation de tous les groupes
armés visés au chapitre 9.1 de l’annexe A de l’Accord de cessez-le-feu
de Lusaka et exige que toutes les parties mettent fin à toute forme
d’assistance et de coopération avec ces groupes et qu’elles usent de leur
influence pour pousser ces derniers à mettre un terme à leurs
activités. »354

353Félicien Kanyamibwa,« Kabila's Congo. Beyond a gangrenous regime, a region in a


sinking boat », communication du 16 décembre 2000
354Résolution 1341 du Conseil de Sécurité, 22 février 2001

204
2001 : Les FDLR s'établissent comme force politico-militaire

C'était le moment pour les FDLR de s'exprimer publiquement pour la


première fois. Pour le faire, ils choisirent le jour anniversaire du
génocide rwandais. Le 6 avril 2001, le porte-parole des FDLR résidant
à Vienne, Alexis Nshimiyimana, publia une déclaration débutant
comme suit : « À l'occasion des massacres interethniques au Rwanda,
les FDLR offrent leurs condoléances sincères au peuple rwandais ».
Mais les dirigeants des FDLR ajoutèrent ne pas vouloir « être
spectateurs passifs de la destruction de leur pays et de l'éradication
sans pitié de la population par les caprices et la mégalomanie du
général Paul Kagame » et « la communauté internationale doit
reconnaître le droit du peuple rwandais de se libérer par tous les
moyens disponibles » 355. En parallèle, un site internet pro-FDLR publia
une interview avec Nshimiyimana dans laquelle celui-ci déclara :
« nous considérons la force militaire comme une autre façon
d'atteindre les but politiques. Parfois on n'a pas le choix. » 356

Des actes suivirent les mots. Les FDLR lancèrent une attaque de grande
envergure contre le Rwanda dénommée : "Opération Oracle du
Seigneur". L'invasion du territoire rwandais commença le 21 mai 2001
quand les autorités rwandaises rapportèrent avoir tué « 40
Interahamwe » dans la préfecture de Ruhengeri au pied des volcans à
la frontière congolaise 357. Du côté congolais, des témoins rapportèrent
le 23 mai que la route principale allant de Goma vers le nord, avait été
bloquée près de Kibumba pendant deux heures parce que 3000
combattants hutus rwandais l’avaient traversée pour arriver au
Rwanda. Le gouverneur du Nord-Kivu, Eugène Serufuli, lui-même Hutu
congolais, confirma : « Ils sont désespérés, ils préfèrent venir se battre
et mourir au Rwanda, d'autant que Kabila les y encourage, leur
fournissant armes et munitions » 358.

Ce fut une offensive majeure et bien planifiée. « Quand les ex-FAR ont
attaqué le Rwanda à partir du Masisi en mai 2001, c'était avec l'accord

355Alexis Nshimiyimana, « Statement by the FDLR », 6 avril 2001


356Félicien Kanyamibwa, « Rwanda : a new politico-military opposition party »,
AfroAmerica Network, 6 avril 2001
357IRIN, 23 mai 2001
358Cité dans : « Le territoire de Rutshuru: axe de passage des Interahamwe vers le
Rwanda´», AFP, 2 juin.2001

205
aussi bien de l'ALIR II que du gouvernement à Kinshasa », témoigne
Pierre Claver Habimana, membre de la direction de l'ALIR, après son
arrestation au Rwanda en juillet 2001. « Le but principal était de
déstabiliser le gouvernement de Kigali, de recruter massivement et
puis d’envoyer les hommes au Congo pour y être formés et équipés »,
poursuit-il 359. Selon l’ancien responsable de l’ALIR, le gouvernement
congolais largua par avion des fusils d'assaut, des munitions, un
téléphone satellite et de l'argent aux troupes de l’ALIR au Masisi au
début de mai 2001. Des témoins du Nord-Kivu rapportèrent que les
combattants en route vers le Rwanda achetaient leur nourriture avec
des coupures fraîches de dollars.

Un groupe de combattants marcha directement du Masisi au Rwanda,


comme en 1997 ou en 1998. Un deuxième groupe essaya de s'infiltrer
par le sud, du Sud-Kivu à travers le Burundi ; c'étaient des soldats de
l’ALIR II issus de l'armée congolaise envoyés du Katanga. Un troisième
groupe vint du nord, à travers le territoire du petit mouvement rebelle
RCD-ML du politicien nande Mbusa Nyamwisi qui était à l'époque l’allié
de Kabila contre les rebelles RCD. Ce groupe de l’ALIR II aurait dû
gagner le Rwanda à travers l'Ouganda mais il fut intercepté et livré aux
autorités rwandaises. Le deuxième groupe venant du sud ne gagna pas
le Rwanda non plus ; quelques combattants lancèrent des attaques,
allant jusqu'à Bukavu pour ensuite se replier sur les hauts plateaux du
Sud-Kivu peuplés de Tutsis Banyamulenge, qui eux se trouvaient en
pleine révolte contre les rebelles du RCD et l'armée du Rwanda et
avaient besoin de soutien. Ce fut uniquement le premier groupe, issu
de l'ALIR original, qui arriva au Rwanda.

Mais contrairement à 1997 et 1998, les combattants hutus ne


trouvèrent plus de soutien auprès de la population civile rwandaise.
Dans un rapport de l’époque, Human Rights Watch écrit : « les
combattants de l’ALIR ont causé de dommages sérieux aux habitants du
nord-ouest (rwandais) par des pillages surtout de nourriture, de
vêtements et de médicaments ». 360 Ils avaient enlevé des enfants, pillé
les récoltes et volé dans les magasins, relate le document.

359«Speech by Pierre Claver, ex-ALIR chief of staff »,


publié par New Congo Net, 3
octobre 2001
360Human Rights Watch, « Rwanda : Observing the Rules of War ? », décembre 2001, p.8

206
Déjà après la première semaine de juin, les autorités rwandaises
rapportèrent que 150 des 400 combattants signalés avaient été tués.
Des centaines d'autres périrent. Le chef d'état-major de l'ALIR, Pierre
Habimana alias Bemera, fut arrêté le 15 juillet près de Mutobo - où plus
tard allait être installé le plus grand centre de démobilisation pour les
combattants hutu rwandais rapatriés du Congo - et une semaine plus
tard, le chef des renseignements de l'ALIR, Joseph Nandizimana alias
Nyundo était à son tour capturé.

Des milliers de soldats de l’ALIR en déroute se replièrent dans les forêts


du Nord-Kivu pour y vivre sur le dos des populations, ce qui provoqua
une fuite de masse. « Ils traversent les forêts la nuit et essaient de
gagner Walikale », rapportèrent à l'époque des déplacés, parqués dans
de nouveaux camps de misère où des dizaines de milliers de personnes
n'avaient pratiquement plus d'approvisionnement 361.

Les restes dispersés de l’ALIR I au Nord-Kivu et les unités ALIR II au


Sud-Kivu – soit selon des estimations très approximatives, environ
10.000 hommes pour chaque groupe - entamèrent leur fusion sous le
nom de FDLR à partir de mi-2001. « En 2001 j'ai entendu pour la
première fois que nous étions des FDLR », témoigne devant le tribunal
de Stuttgart un ancien chef de peloton FDLR, qui avait combattu avec
l'ALIR depuis 1997. « Quand l’ALIR I et l’ALIR II sont devenues les FDLR,
on nous a dit qu'on avait un président nommé Murwanashyaka »,
poursuit ce témoin 362. Ignace Murwanashyaka devint officiellement
président des FDLR le 12 septembre 2001.

361Dominic Johnson, »Der endlose Krieg der Hutu-Milizen », Die Tageszeitung, 19


septembre 2001
362Déposition devant la Cour de Stuttgart, 12 décembre 2011

207
Partie 3
La pensée des FDLR et de l'exil hutu
Chapitre 13
Guerriers saints de la rédemption :
l'évangile selon les génocidaires

« L'Umucunguzi doit avoir foi en Dieu, le respecter et le craindre »,


précise le Règlement d'Ordre Intérieur des FDLR363. Dès que les
combattants et officiers des FDLR se réunissaient sur la place centrale
du quartier général Kalongi dans la forêt et se mettaient en rang devant
le général Mudacumura, un prêtre à côté du commandant suprême
s'avançait et se mettait à prier, la main droite levée vers le ciel. « Que
Dieu protège les combattants et leur montre le bon chemin dans leur
lutte », priait-il, relatent des déserteurs du quartier général. « Amen »,
murmuraient en chœur les combattants. Ensuite, pouvait commencer
la journée.

Les bâtiments les plus élevés sur les collines de Kalongi, dans la forêt, à
l'exception de la salle des conférences, étaient les églises, une par
confession : catholique, protestante et adventiste, qu’il s’agisse de
célébrer la messe dominicale ou d’observer les fêtes religieuses
retenues par le règlement des FDLR : Noël, Pâques, Pentecôte et
Ascension. Le Vendredi Saint et la nuit de Pâques, on y récitait le Saint
Rosaire avec le chapelet que la majorité des combattants FDLR, et
surtout les hauts commandants, portaient autour du cou. Le président
Murwanashyaka n'entrait jamais dans la salle du tribunal de Stuttgart
sans son chapelet.

Umucunguzi, terme désignant le membre des FDLR ne signifie pas


seulement "libérateur" comme l’énonce le Règlement d'Ordre Intérieur.

363FDLR, Réglement d'Ordre Intérieur,§9

210
Dans le contexte religieux, le mot est aussi employé en kinyarwanda
pour désigner le "rédempteur". Dans ses textos, le président
Murwanashyaka appelle d’ailleurs Jésus-Christ, le "plus haut
umucunguzi". L'auto-discipline de fer des FDLR, leur détermination et
leur guerre de 20 ans ne peuvent s'expliquer sans une forte dimension
religieuse. C'est leur foi inébranlable qui les soude et fonde leur
idéologie. C'est pourquoi ils ne se rendent jamais. Ils se perçoivent
comme engagés dans une lutte sacrée, pour sauver le Rwanda du mal.

La bible secrète des gens choisis

"Prophétie - l'idéologie des FDLR/FOCA", tel est intitulé un livre dont


s’inspirait le prêche d’un commandant des FDLR en 2015 dans le camp
de transit de l'ONU à Walungu, au Sud-Kivu. Il comprend 229 pages,
manuscrites avec soin. Ce livre est la « bible secrète » comme l'appelle
un ancien officier des FDLR qui a servi au quartier général pendant
vingt ans 364. Le commandant à Walungu, selon lui, ne disposait que
d'un extrait de l'ouvrage complet qui n'existerait qu'en un seul
exemplaire, jalousement gardé par le deuxième vice-président, Victor
Byiringiro.

Les prophéties sont importantes dans la culture rwandaise. Pour la


plupart, il s'agit de jeunes vierges à qui apparaît la Vierge Marie pour
leur révéler l'avenir. Toutes les prophéties ont en commun la prévision
de soubresauts politiques comme la mort d'un chef ou d'un président,
des renversements violents du pouvoir et de brutalités extrêmes.

Selon des combattants des FDLR, la Vierge Marie se serait montrée


aussi dans les camps de réfugiés hutus au Zaïre et chez l'ALIR, le
prédécesseur de ces mêmes FDLR. Ses prophéties avaient été
rassemblées au fil des ans par Byiringiro, aujourd'hui président
intérimaire des FDLR, dans son "livre saint", indique-t-on de même
source. Et des extraits furent distribués aux troupes sous forme de
petits recueils et lus à haute voix devant les soldats par les aumôniers
lors de la prière. D'autres extraits encore se trouveraient chez les
commandants des écoles militaires. Les prophéties serviraient à
expliquer le stade actuel de la lutte aux recrues et aux officiers. Les
enseignants civils des écoles primaires et secondaires des FDLR les

364Entretien à Mutobo, février 2015

211
lisaient aussi à haute voix aux petits enfants. Pour la prochaine
génération, cette littérature constitue un corset de la foi interprétant la
réalité dans cette optique politico-religieuse. Vu sous cet angle, les
FDLR mènent une guerre sainte.

Ce n'est pas par hasard que les généraux hutu donnent à leurs
opérations militaires lancées depuis le Congo à l'intérieur du Rwanda
des noms de code religieux : "Alleluiah", "Amen" ou "Oracle du
Seigneur". Il y a eu aussi des opérations plus petites : "Trompette",
incursion menée à partir du Sud-Kivu au Rwanda en 2003, en référence
à l'entrée de Joshua dans Jéricho relatée dans l'Ancien Testament et
"Fronde" en 2004, allusion au lance-pierres du petit David biblique
contre Goliath.

« On a eu la promesse que le pays nous appartiendrait », raconta à un


journaliste britannique un dirigeant capturé de l'ALIR lors de l’échec de
l'opération "Oracle du Seigneur". Il baisa la croix qu'il porte autour du
cou. Son nom de guerre était Colonel Bemera, "les croyants". L'ALIR, dit-
il, fut créée en tant qu’« œuvre de Dieu » dans les camps de réfugiés.
« Une femme congolaise dans un camp au Masisi nous avait prédit que
Dieu serait prêt à nous donner le Rwanda et que ce serait notre mission
de rentrer chez nous », dit-il 365.

Un ancien cadre administratif de haut rang des FDLR, qui travailla au


bureau congolais de Murwanashyaka, déclara devant le tribunal de
Stuttgart : « La foi a une grande importance pour les FDLR car certains
dirigeants y tiennent beaucoup, il y a eu des messages de groupes de
prière concernant l'avancement de la guerre. Des soldats et des
dirigeants militaires se sont fondés sur ces messages, encore plus que
sur la réalité. Lors des préparatifs de l'opération 'Oracle du Seigneur'
en 2001 les soldats se sont appuyés sur le message que Dieu lutterait
pour eux, mais ils n'étaient pas suffisamment bien équipés. Avec ça,
leurs dirigeants ont donné de l'espoir aux soldats. Cela a suscité
l'incompréhension chez beaucoup d’entre eux (...). La foi a prévalu sur
la réalité. Il y a eu des combattants qui n'arrivaient pas à comprendre
l'interprétation religieuse ». Ce cadre se serait disputé à ce propos avec

365Alex Duval Smith, « Rwanda warns of Hutu », The Independent, 4 août 2001

212
le vice-président Byiringiro lui-même : ce dernier croyait qu'en cas de
problèmes, Dieu réglerait les choses, témoigne le cadre 366.
Sur la question du rôle de la religion, un autre ancien combattant des
FDLR déclare : « Auparavant, la foi avait une grande influence sur les
FDLR. Au temps de l'ALIR ils priaient et Dieu leur disait qu'il allait leur
rendre le pays (...) Le pays, ça veut dire le Rwanda et ils disaient que
nous allions y rentrer en vainqueurs. Après leurs prières ils nous
disaient de patienter et d'être forts. » 367

"Jésus l'exemplaire" : Le président en tant que dirigeant


religieux

Ignace Murwanashyaka, président des FDLR, est un catholique


profondément croyant. En rédigeant sa demande d'asile en Allemagne
en l'an 2000 il se décrivit non seulement comme un Hutu persécuté,
mais aussi comme un chrétien persécuté. Le FPR, selon lui, viserait à
« éliminer tous les catholiques et Hutus intellectuels » 368. Mais au
début de ses activités politiques chez les FDLR, la religion n'occupait
pas chez lui le premier plan. Lors de sa visite à ses troupes au Congo en
2005, il buvait le soir du whisky pendant des heures avec le chef
militaire Mudacumura. Toutefois, lors de sa visite suivante, en 2006,
selon un ancien combattant, « il avait l'air chrétien ; au lieu de discuter
avec Mudacumura, il préférait la prière. Le général se mit alors en
colère, disant : selon un proverbe rwandais : 'quand un chien ne peut
plus manger la viande, il est mort'. » 369 Il paraît que la Vierge Marie est
apparue à Murwanashyaka entre ces deux visites.

Depuis cet épisode, les membres de direction des FDLR s'envoyèrent


mutuellement des vœux pieux lors des fêtes religieuses chrétiennes.
Les messages de Pâques que Murwanashyaka rédigeait chaque année
sont devenus célèbres. En 2008, il écrivit : « abacunguzi, chers frères et
sœurs, je vous souhaite tous de suivre l'exemple de notre umucunguzi
le plus grand, notre roi Jésus-Christ. Bonne fête de Pâques. Que le
Consolateur qu’il a promis aux siens celui soit avec vous tous ! »
(Bacunguzi, Bavandimwe, Mwese ndabifuliza, gushyira akarenge mu

366Déposition devant la Cour de Stuttgart, 14 et 16 septembre 2011


367Déposition devant la Cour de Stuttgart, 26 mars 2012
368Demande d'asile d'Ignace Murwanashyaka du 3 février 2000, lu devant la Cour de
Stuttgart
369Déposition devant la Cour de Stuttgart, 5 décembre 2012

213
k'Umucunguzi Mukuru Umwami wacu Yezu Kristu! Umunsi Mukuru
mwiza wa Pasika. Umuhoza yemereye abe mwese abagereho!) 370.
Comme nul autre dans l’organisation, Murwanashyaka honore les fêtes
de Notre-Dame de Fatima ainsi que de Notre Dame de Rosa Mystika,
apparue en 1949 à Heroldsbach en Allemagne, et ces jours-là, il envoie
des salutations pleines de bénédictions à ses commandants dans la
forêt. Il parle aussi du "chapelet des Sept Douleurs", un rituel
d’affliction catholique.

« Que Dieu continue à vous protéger », écrivait Murwanashyaka


régulièrement dans ses textos à ses commandants et subordonnés.
Surtout en 2009, quand des opérations militaires menacèrent
l’existence même des FDLR, cette salutation ne manqua presque
jamais. « Que Dieu vous bénisse », disait le président à son chef
militaire Mudacumura pour terminer une conversation au téléphone.
Presque chaque texto s’achevait avec la formule que la Vierge Marie et
le « plus haut umucunguzi » (umucunguzi mukuru) protègent le
destinataire.

L'importance pour Murwanshyaka des exhortations religieuses n’a pas


cessé de croître au fil des années. A l’occasion de la journée
internationale des droits de l'homme du 10 décembre 2008, le
président FDLR écrivit à tous les membres de l’organisation un long
message dans lequel il déclara, selon le résumé du traducteur du
tribunal, que « chaque umucunguzi doit prendre Jésus en exemple, ils
atteindront leur but de rentrer au Rwanda, ils doivent faire des
sacrifices et souffrir et tout comme Jésus, ils doivent tout partager et
s'entraider, ils doivent remercier Jésus pour sa protection. » 371 Il
transmit une planification des prières de fin de l'année et indiqua qu'un
jour de repos devrait être réservé aux prières pour les citoyens du
Rwanda et de la diaspora.

Des instructions précises suivirent au début de l'année 2009 : chaque


jour à 15h, le combattant doit réciter une petite "prière pour la paix",
pour « l'amour entre les Rwandais, la paix au Rwanda, la liberté de culte
et l'unité ». Puis il doit jeûner une fois par jour à 16h afin de penser à la
guerre dans la région. Les 22 et 23 janvier doivent être des jours de

370SMS de Murwanashyaka à Byiringiro et Mudacumura, 20 mars 2008


371Message d'Ignace Murwanashyaka, 10 décembre 2008

214
jeûne pour méditer sur les sacrifices consentis ; les abacunguzi au
cours du combat doivent marquer une petite pause. « Dans vos prières,
pensez aux intentions que je vous ai données ces dernières années »,
écrivit Murwanashyaka et il exhorte : « le chapelet des Sept Douleurs
ne remplace pas le chapelet complet. » Il précisa que le plan de prière
s’achevait le 25 mars lors de la semaine sainte, et il signa son message:
« votre guide Dr Ignace Murwanashyaka » 372.

« Nous nous efforçons de prier », écrit à son président en juin 2009, le


Lt-Col Ferdinand Nsengiyumva alias Ferdinand Ayayo, à l'époque
chargé du renseignement (G2) du bataillon de protection au quartier
général, après avoir fait le rapport suivant : « Nous avons bien célébré
la Pentecôte, même si l'ennemi nous a attaqués de tous côtés ; nous
l'avons bien corrigé la nuit suivante ». L'officier des renseignements
continue : « Nous avons de l'espoir parce que Dieu a un plan pour nous.
Nous savons qu'ils auront honte quand nous rentrerons chez nous la
tête haute. Je vous assure que je suis toujours fidèle à nos accords que
nous avons conclus en 1999 à Lubumbashi. Nous sommes toujours à
trois. Vous, Bora et moi. Le but et la prière doivent toujours être la base
de notre détermination. La Vierge Marie prie pour nous chaque
jour. » 373

Le commandant adjoint des FOCA, Bigaruka, écrit en mars 2009 à


Murwanashyaka: « Je compte parmi les rares à en savoir beaucoup sur
la message de Dieu dans cette guerre. Je prie toujours pour que Dieu
me protège aujourd'hui, pour que je sois encore en vie quand cette
guerre aura pris fin. Je vais alors louer Dieu (...). Je connais l'importance
de la prière. Je ne peux pas relâcher l’effort. C'est cela le secret de
l'organisation. Au temps des abacengezi, Dieu s'est montré à nous et
nous avons vu Dieu (...). Le temps approche où Dieu va montrer que
cette guerre est menée par Dieu. » 374 Le commandant pour le Nord-
Kivu, le général Omega, se moque de la mise à prix par les Etats-Unis
des dirigeants des FDLR vivant à l'extérieur, déclarant : « Dieu est plus
fort que les Etats-Unis. » 375

372Message d'Ignace Murwanashyaka, 10 janvier 2009


373SMS de Ferdinand Ayoyo à Murwanashyaka, 3 juin 2009
374SMS de Byiringiro à Murwanashyaka, 7 mars 2009
375SMS d'Omega à Murwanashyaka, 6 mars 2009

215
Murwanshyaka exhorte même son adjoint Musoni par téléphone pour
qu'il se plie aux règles de prière. « Si tu ne trouves personne avec qui
prier, tu dois au moins aller à la messe et prier pour la cause ». Et
Musoni le rassure, répondant : « je vais y aller. » 376

Quand, en avril 2009, Musoni demande à savoir pourquoi désertent


tant de combattants des FDLR, Murwanashyaka lui explique : « il faut
prier. Chaque umucunguzi doit prier, ça doit être le caractère de chaque
umucunguzi. Celui qui ne prie pas ne mènera pas ce combat à son
terme. Les prophètes célestes l'ont dit aussi : celui qui ne prie pas ne
mènera pas ce combat à terme. Ce sera à 100% plus difficile. Celui qui
prie matin et soir et si possible aussi à midi, ne rencontrera pas de
problèmes. Ceux qui désertent et quittent la forêt, franchement, ce sont
des gens qui ne prient pas. Ils se sont adonnés à l'alcool ou s’occupent
d’argent. Ces gens-là ne mèneront pas ce combat à son terme. Aucun,
aucun. »377

Parfois, très rarement, Murwanashyaka est contesté. En avril 2009, il


reçoit le message suivant parvenant de la brousse : « Excellence,
Monsieur le Président, nous allons bien. Quelqu'un m'a dit que dans vos
discours et instructions vous êtes trop catholique (trop de Vierge
Marie) ». 378 Le président répond le lendemain : « ceux qui disent que je
suis trop catholique dans mes messages, je les comprends. Les
protestants et les non-croyants, ceux qui sont perdus, ne vont pas
vraiment apprécier mes messages. Mais le temps viendra où ils
comprendront bien et ils vont regretter un peu de n'avoir pas mis en
œuvre les requêtes que je leur ai adressées. Que notre Mère, la Vierge
Marie et le Plus Haut Umucunguzi soient avec vous. » 379

Ascétisme et discipline : Le combattant modèle FDLR

Comme autrefois chez les FAR et dans beaucoup d'armées dans le


monde, les FDLR disposent d’une aumônerie militaire, rattachée à
l'État-major général. Les prêtres-soldats donnent l'onction, prient avec
les blessés, confessent les croyants, célèbrent la messe ; ils célèbrent

376Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Musoni, 31 janvier 2009


377Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Musoni, 3 avril 2009
378SMS de Gathos à Murwanashyaka, 26 avril 2009
379SMS de Murwanashyaka à Gathos, 27 avril 2009

216
aussi les mariages, baptêmes et funérailles. L'aumônerie militaire était
placée sous la supervision du chef militaire Mudacumura. Jusqu'à 2009,
elle fut dirigée par Ildéphonse Nizeyimana alias Sebisogo, responsable
de massacres à Butare pendant le génocide rwandais et recherché pour
cette raison par le TPIR, dont la capture a été mise à pris pour cinq
millions de dollars par les États-Unis. Le 6 octobre 2009, il fut arrêté
dans un hôtel de la capitale ougandaise, Kampala, en essayant de
voyager du Congo au Kenya sous un faux nom. L'Ouganda le transféra
au TPIR et le 19 juillet 2012 il fut condamné pour génocide. Son
successeur au poste d’aumônier militaire en chef, s'appelle
"archevêque".

Une autre institution religieuse qui concerne également les civils est le
"groupe de prière", un organe important pour Murwanashyaka. Déjà en
2006, le commandant pour le Nord-Kivu, Omega, lui aussi très
religieux, informait son président à propos des visites du "groupe de
prière" sous la supervision du lieutenant Lukula au Sud-Kivu. En 2008,
le groupe reçut de l'argent du président en Allemagne. « J'ai parlé avec
Mupenzi », écrit Murwanashyaka au vice-président Byiringiro -
"Mupenzi" est le pseudonyme du chef militaire Mudacumura. « Il te
remettra 200 USD pour mon compte, tu dois donner l'argent à Assise.
Il s'agit de ma contribution personnelle pour assister les groupes de
prière. Il faut le faire dans la discrétion. Mupenzi m'a dit que ça va
donner une mauvaise impression, comme il y a aussi des blessés, si on
aide le groupe de prière au lieu des blessés ! », ordonne le président à
Byiringiro 380.

Pour les militaires, les prêtres étaient un instrument stratégique. « Les


prêtres sont dirigés par les chefs militaires », explique l'ancien
administrateur des FDLR dans une interview. « Ils sont les garants de
la morale », poursuit-il. Par exemple, le vol et le pillage sont censés être
interdits - « mais quand un commandant envoie ses unités s’emparer
du butin, il rassemble les chefs religieux et leur donne des instructions.
Ils prêchent ensuite que ce serait la volonté de Dieu de ramasser un
butin aujourd'hui » 381. Les prêtres useraient également de telles
méthodes pour influencer le comportement des soldats. Quand il n'y
avait pas beaucoup d'argent, s'adressant aux combattants, ils

380SMS de Murwanashyaka à Byiringiro, 30 octobre 2008


381Entretien à Mutobo, février 2015

217
prétendaient que Dieu leur aurait strictement interdit de boire. Cette
interdiction avait pour mérite d'économiser de l'argent.
Comme le commandant militaire suprême Mudacumura est un ivrogne,
il n'est pas considéré comme très croyant. En revanche, le commandant
pour le Nord-Kivu, Général Omega, insistait toujours pour ne réunir
dans ses unités spéciales au front contre le Rwanda que des
combattants pieux et ascètes. Il leur inculquait de ne pas se marier,
parce que telle était la volonté de Dieu. La vraie raison était que les
hommes mariés délaissaient souvent leurs unités dans les périodes
difficiles pour s'occuper de leur famille. On espérait que les
combattants célibataires seraient plus loyaux, mais il fallait le leur dire
autrement. Dans un message à Murwanashyaka, son confident Levite
écrivait en mai 2007 que le général Omega allait se réjouir de recevoir
des combattants avec les qualités suivantes : « apte, brave, déterminé,
discipliné, sans charges familiales, non facilement corruptible,
consacré à la prière » 382. C'est aussi une raison pour les règles de
mariages très strictes prévalant chez les combattants des FDLR :
autorisation explicite d'en haut, monogamie, fidélité et absence
d'infection par le VIH.

Les lois religieuses ne sont pas une fin en soi mais servent au combat.
Murwanashyaka ne cesse de mettre en garde contre ceux « qui ne
prient pas », « qui boivent de l'alcool » et « qui n'écoutent pas Dieu ».
Quand Mudacumura lui relate la désertion d'un capitaine, il lui
explique: « Dieu est en train de faire le tri. Dieu sépare les bons et les
mauvais. D'autres vont s'en aller aussi, n'en sois pas surpris. » 383

Un des soldats morts lors de l'attaque avortée des FDLR contre le


Rwanda en novembre 2012 portait une bible dans son uniforme, serrée
contre sa poitrine. Les quelques pages vierges au début et à la fin du
texte sacré étaient remplies de prophéties, comme si elles avaient été
dictées au cours de religion. Dans le Livre de L'Exode, des phrases
étaient soulignées et annotées. Elles offrent un aperçu hors pair de la
pensée secrète des FDLR, avec des parallèles entre leur mythe
fondateur, l'exil des Hutus, et l'histoire des fils d’Israël dans l'Ancien
Testament.

382SMS de Levite à Murwanashyaka, 17 mai 2007


383Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Mudacumura, 21 juillet 2009

218
Moïse est déposé par sa mère dans un panier au bord du fleuve et
grandit à l'étranger jusqu'à ce que Dieu le rappelle pour délivrer les
enfants d'Israël - tout comme Murwanashyaka en exil. Les enfants
d’Israël se multiplient en Égypte pour ensuite être réduits en servitude
par le Pharaon - comme les Hutus sous le joug des Tutsis. Des
catastrophes naturelles telles que des rivières de sang s'abattent sur
l'Égypte quand le Pharaon refuse que les enfants d'Israël s'en aillent -
comme lors des "événements" de 1994. L'Ancien Testament relate aussi
le massacre systématique des premiers-nés. Puis les "enfants d'Israël"
sortent d'Égypte, avec toutes leurs affaires - comme les Hutus quittant
le Rwanda en 1994. Le Pharaon les poursuit avec son armée - comme
lors de la guerre au Zaïre en 1996. Les fils d’Israël s'arment pour leur
traversée difficile du désert - comme les Hutus qui traversent les forêts
congolaises. Moïse reçoit les Dix Commandements sur la montagne de
Sinaï au milieu du tonnerre et des clameurs de trompette, des éclairs,
de la fumée et des flammes - tout comme le volcan Nyiragongo à l'est
du Congo dont le feu est parfois visible loin au Rwanda. Dieu charge
Moïse de guider son peuple vers son pays ; tout comme les "enfants
d'Israël" ont quitté le Sinaï pour le Canaan. Depuis la réforme militaire
des FDLR en 2012 le secteur du Nord-Kivu, où se trouve le volcan
Nyiragongo, est divisé en sous-secteurs : "Sinaï" et "Canaan".

Dans un communiqué de presse de 2015, le président intérimaire


Byiringiro utilise l'image de l'Océan à travers lequel il aurait conduit les
réfugiés en fuite devant l’armée congolaise, tel Moïse lors du passage
de la Mer Rouge. Dieu les protégera et prendre soin que les ennemis qui
les pourchassent périssent dans les vagues, assure ce communiqué
publié en mars 2015 384.

"Bénis l'Éternel" : Le mot de la fin de Murwanashyaka


devant la Cour

« Mon âme, bénis l'Éternel ! Que tout ce qui est en moi bénisse son saint
nom » – avec cette citation biblique, Ignace Murwanashyaka entame le
"mot de la fin" auquel il a droit au dernier jour de son procès à Stuttgart
avant le jugement, le 16 septembre 2015, après plus de quatre ans de

384Communiqué de presse du président a.i. des FDLR, Walikale ,7 mars 2015

219
délibérations pendant lesquelles il n'a jamais pris la parole 385. « Mon
âme, bénis l'Éternel, et n'oublie aucun de ses bienfaits », enchaîne-t-il
et il explique : « ce texte vient du Psaume 103. Au milieu de la prison,
en détresse et dans une situation apparemment sans issue, Dieu est à
l'œuvre et défend celui qui l'honore comme son propre honneur. Le fait
que l'accusé soit toujours en vie aujourd'hui est uniquement redevable
à la miséricorde divine. »

Le président des FDLR est certain d'être condamné ; il ne s'en émeut


même plus. Mais il se montre offensé personnellement par une petite
phrase de la plaidoirie du procureur allemand Christian Ritscher selon
qui l'accusé s’est mis en scène comme « un Moïse ». Pareil reproche est
« fortement rejeté » par l'avocate de Murwanashyaka qui plaide à sa
place. Car le règlement d'ordre intérieur des FDLR ordonnerait à tout
umucunguzi de craindre Dieu et de croire en lui. « Dans l'Ancien
Testament, Moïse fut le seul à parler à Dieu face à face. Une petite
pâquerette ne peut prétendre rivaliser avec un lys élancé ! » Et une
autre phrase du procureur dérange profondément Murwanashyaka, dit
ce dernier : « Selon le procureur fédéral, la foi de l'accusé n'est que
façade. Le témoin François a déclaré : en 2005 à Kalongi,
Murwanashyaka aimait papoter avec Mudacumura et boire du whisky
jusque tard dans la nuit – or en 2006, il ne buvait plus et se rendait le
soir uniquement auprès du groupe de prière et Mudacumura ne
pouvait plus lui parler. Mudacumura déclara au G1 (service du
personnel à l’État-major) : quand le chien refuse la viande, la fin
s'approche. Mais dix ans plus tard, l'accusé est toujours en vie, avec
l'aide de Dieu et sans whisky ! »

Murwanashyaka continue en posant la question : « Pour quelle raison


l'accusé aurait-il feint d'être croyant devant Mudacumura et les
Abacunguzi, quand même là-bas une telle attitude était controversée ?
Chacun a le droit de se forger sa propre opinion sur la foi de l'accusé,
mais l'opinion du procureur fédéral selon laquelle sa foi ne serait
qu’une façade ne ressort pas de l'instruction. L'accusé appelait les
Abacunguzi à suivre la voie de la sainteté. Ceci ne correspond pas à un
appel à tuer et à violer. »

385Toutes les citations de : Mot de la fin d'Ignace Murwanashyaka devant la Cour de


Stuttgart, 14 septembre 2015

220
Vers la fin, le président des FDLR revient à la Bible et à son propre rôle
de martyr. Il cite l'Évangile et la condamnation de Jésus à mort par
crucifixion par le gouverneur romain, Ponce Pilate. « L'Évangile nous
donne l'histoire d'un juge honnête mais injuste », déclare
Murwanashyaka. « Pilate dit : je ne vois pas de raison de le condamner.
Le peuple crie toujours plus fort. Pilate dit : 'prenez-le pour le crucifier'.
Il ne voit que son propre intérêt et oublie que lui aussi doit se présenter
devant Dieu. Quand l'accusé sera condamné, il ne gardera pas rancune
contre les juges, il sortira de la salle dans la sérénité. Non seulement
l'histoire va l'absoudre mais aussi une autre instance. Il sortira de la
salle dans la sérénité, confiant d'avoir perdu une bataille mais pas la
guerre. »

221
Chapitre 14
Traditions prophétiques et culte de la
Vierge Marie

L’image du héros guerrier qui donne sa vie pour la patrie est


profondément ancrée dans l'histoire du Rwanda. Selon l'historien
rwandais Gaspard Musabyimana, « le libérateur-Umucengeri était une
arme humaine très redoutée au Rwanda et au Burundi. Il s’agissait d’un
membre de la famille royale désigné pour aller verser son sang en
territoire ennemi » 386. S'il le faisait à l'intérieur du Rwanda, on
l'appelait Umutabazi, un mot également utilisé pour désigner "Jésus le
sauveur" dans la Bible et dans les chants religieux. Il existe un parallèle
évident entre l'Umucengeri et le président des FDLR, Murwanashyaka,
qui se sacrifie à l'étranger pour sa cause. Sa condamnation par la justice
allemande est, de ce point de vue, même une confirmation de son rôle
historique. Dans l'histoire du Rwanda précolonial, on trouve des rois
abatabazi qui, parce qu’ils sont morts à la guerre, ont ainsi rendu la
victoire possible.

Le chanteur rwandais Simon Bikindi, dont les chansons glorifiaient le


génocide, utilisait dans ses textes l’image de l'Umutabazi comme celle
du prophète qui montre aux Hutus le droit chemin. Le gouvernement
intérimaire du Rwanda en 1994, qui participa à l'organisation des
massacres après la mort de Habyarimana et qui partit ensuite en exil
au Zaïre, se désignait lui-même comme guverinoma y'abatabazi - le
« gouvernement des sauveurs ». La connotation idéologique est
évidente : les massacres de Tutsis et l'exil représentent une auto-
immolation de la part des Hutus.

386Musabyimana, Gaspard: Brève historique du Kamarampaka. www.musabyimana.net

222
Nyabingi : révoltes prophétiques, précurseurs de la
révolution hutue

Les prophéties se trouvent au cœur de l'émergence de l'idéologie de la


révolution hutue et des FDLR. La première grande rébellion contre le
pouvoir tutsi au Rwanda eut lieu presque cent ans avant le génocide, au
début de l'ère coloniale et du 20ème siècle - justement dans les régions
du nord-ouest du Rwanda où le régime Habyarimana et la direction
militaire des FDLR se sentaient chez elles. C'étaient des révoltes
populaires menées par des prophètes.

La force prophétique du nyabingi, esprit d'une reine morte qui prend


possession de certaines femmes, est bien connue chez les peuples
montagnards du Rukiga, la région frontalière ougando-rwandaise. « Le
Nyabingi se considère comme seule autorité dans son fief Ndurwa »,
indique une étude coloniale britannique. « Tout autre pouvoir est
mauvais, en particulier le pouvoir tutsi (...) Le pays doit être sauvé du
pouvoir étranger et d'autres exigences, surtout les taxes et le travail
communal. » 387

En 1895 mourut le roi rwandais Kigeri IV Rwabugiri, le conquérant qui


avait étendu loin et dans toutes les directions, le petit royaume du
Rwanda, autrefois recroquevillé sur lui-même dans les montagnes et
hauts plateaux du territoire rwandais actuel. Son successeur désigné
fut le prince Rutarindwa. Mais comme sa mère biologique était déjà
morte, la reine-mère désignée - dans la tradition, la personne la plus
puissante à la cour royale après le roi - fut une autre veuve du roi :
Kanjogera. Cette dernière n'accepta pas le nouveau prince quand la
cour le proclama roi sous le nom Mubambwe IV Rutarindwa, et elle fit
en sorte qu'il soit tué en 1896 ; il périt dans les flammes de sa résidence
incendiée.

Le propre fils de Kanjogera, Musinga, prit alors sa place et régna sur le


Rwanda durant les 35 années suivantes sous le nom de Yuhi V Musinga.
L'autre veuve déchue du roi défunt se réfugia alors dans les montagnes
et fut vénérée comme "Nyabingi". Un de ses fils, le prince Ndungutse,
se proclama héritier véritable du roi-conquérant défunt. Il promit
l'abolition du travail forcé et s'allia avec des insurgés hutus qui

387Bessell, M.J. : »Nyabingi », Uganda Journal vol VI no 2, octobre 1938, p.85

223
s'attaquèrent à tous les fidèles de Musinga et incendièrent leurs
maisons - exactement comme au début de la "révolution sociale" de
1959.

Le pouvoir colonial allemand et la cour du nouveau roi rwandais se


retrouvaient le dos au mur. Pour reconquérir les montagnes, l'armée
allemande érigea des postes militaires le long de la route actuelle qui
relie Kigali à Ruhengeri. Ndungutse ne fut finalement capturé qu'en
1913, par des soldats britanniques en Ouganda. Le roi Musinga était
contraint de regagner son autorité sur le Rwanda et pour ce faire il avait
besoin des Allemands ; en retour, ces derniers gagnèrent un allié fidèle.

La répression de ces révoltes établit l'autorité de l'État rwandais sur le


nord du Rwanda. À côté de Rukiga sous les volcans, le petit royaume du
Bushiru situé plus au sud de la ville actuelle de Gisenyi passa également
sous son contrôle en 1913. Selon une légende entretenue dans les
milieux hutu radicaux, les testicules des rois vaincus furent par la suite
attachés au tambour sacré du roi rwandais, le kalinga, symbole du
pouvoir absolu du mwami, disparu depuis la "révolution sociale".

Le Rukiga et le Bushiru sont les régions d'origine de la plupart des


hauts gradés des futures Forces armées rwandaises (FAR) et de leur
successeur, les FDLR. Agathe Kanziga, l’épouse puissante et la veuve du
président hutu Juvénal Habyarimana, est une descendante directe de
l'ancienne maison royale du Bushiru, originaire du district de Giciye;
Habyarimana lui-même est issu de milieux plus populaires du district
voisin de Karago situé dans le Rukiga. Le site internet Urugaga du
président intérimaire des FDLR, Victor Byiringiro, qui veille sur la
discipline religieuse de l'organisation depuis l'arrestation de
Murwanashyaka, porte comme devise entre l'emblème FDLR et le
drapeau de l'ancienne république rwandaise cette devise : « nous
n'accepterons jamais de nous agenouiller devant le nouveau
kalinga ». 388

Des révoltes nyabingi sévirent dans certaines régions du Rwanda


jusqu'aux années 1920. Nyabingi n'était pas vénérée comme salvatrice
uniquement au Rwanda, mais aussi de l'autre côté des volcans éteints
qui séparent aujourd’hui le Rwanda et le Congo. Le peuple Nande qui

388Dans : www.urugaga.org

224
vit plus au nord autour du massif du Rwenzori sur la frontière entre le
Congo et l'Ouganda vénérait traditionnellement la déesse "Nyavingi"
comme "mère de l'abondance".

Dans cette partie du Nord-Kivu, le Grand Nord, l'évangélisation


catholique ne fut pas l'œuvre des Pères blancs comme au Rwanda, mais
des Assomptionnistes, une congrégation ecclésiastique française dont
le nom rappelle l'Assomption de la Vierge, qui se fit connaître au 19ème
siècle par ses pèlerinages organisés à Lourdes, lieu des apparitions de
la Vierge Marie. Pour les missionnaires blancs, les « envoyés de
l'Assomption » qui arrivèrent au Nord-Kivu à partir de 1929, la divinité
Nyavingi rappelait la Vierge Marie, et ils encouragèrent les Nande à
considérer leur déesse comme le précurseur de Marie, « reine de la paix
et de la pureté ».

Ce n'est pas une coïncidence si le culte de la Vierge Marie est si puissant


dans les parties de la Région des Grands Lacs où existe une tradition de
dévotion à des prophétesses et à des divinités féminines. Pour les
dirigeants hutus rwandais, du premier président de la république
Kayibanda jusqu'au président des FDLR Murwanashyaka, le culte de la
Vierge est très important. L'écrivaine rwandaise Scholastique
Mukasonga décrit dans ses mémoires comment les Tutsis expulsés
dans le sud-est du pays furent contraints dans les années 1960 à
accrocher deux tableaux dans leurs huttes : un du président Kayibanda
et un de la Vierge Marie. « Nous vivions sous les portraits jumeaux du
président qui nous avait voués à l'extermination et de Marie qui nous
attendait au ciel », écrit-elle dans son récit autobiographique "Inyenzi
ou les cafards" 389.

Le culte de Marie était religion d'État, mais le culte du nyabingi


persistait dans la clandestinité et se fit remarquer pendant le génocide
de 1994. Une rescapée du génocide relata plus tard comment elle
chassa les miliciens hutus en se présentant comme Nyabingi avec des
pouvoirs magiques390.

Un missionnaire baptiste américain, résidant au Rwanda depuis les


années 1970, décrit après le génocide, à quel point la dévotion à

389Mukasonga, Scholastique : Inyenzi ou les cafards. Paris 2006, p.66


390« Karuhimbi pretended to be a witchdoctor and saved Tutsi », New Times, 28 avril
2014

225
Nyabingi était répandue à Ruhengeri jusque dans les années 1980.
L'Église baptiste locale l'avait remarqué, selon lui, quand suivant une
suggestion de son prêtre local elle voulut construire son temple juste à
côté d'un arbre sacré du culte de Nyabingi. Deux semaines avant le
génocide, le missionnaire baptiste américaine Stan Lee prêcha dans sa
paroisse de Ruhengeri à ses fidèles qu’ils « devaient se préparer guidés
par la main de Dieu à ouvrir le chemin à Nyabingi ». Avec la fuite des
génocidaires du Rwanda, le récit continue : « Dieu a éloigné Nyabingi
du Rwanda. Elle s'est installée à Goma au Zaire. 'On sent l'oppression
spirituelle dans les camps, elle est très forte' dit Lee. » 391

Kibeho : Apparitions et massacres

Au Rwanda, le centre de la dévotion à la Sainte Marie est le couvent de


Kibeho, situé au sud du pays dans la préfecture de Gikongoro, une
région qui a déjà connu des massacres de Tutsis en 1963. Au fil des
décennies, Kibeho est devenu un véritable lieu de pèlerinage où le culte
de la Vierge Marie et l'extrémisme hutu sont entrelacés.

Le soir du 28 novembre 1981, Alphonsine Mumureke, élève du collège


de Kibeho âgée de 16 ans, tomba en extase dans le réfectoire et se vit
appelée par une dame d'une beauté incomparable. Selon les récits
officiels de l'Église 392, la dame se présenta comme nyina wa jambo,
"Mére du Verbe", et chargea Alphonsine de se tenir prête à recevoir des
commandements. La "Mère du Verbe" serait réapparue plusieurs fois, à
21 heures pile, pour charger Alphonsine d'« arroser les fleurs fanées ».
L'élève, prise de peur, en parla à l'évêque de Butare, Jean-Baptiste
Gahamanyi. Celui lui conseilla de demander la prochaine fois à la dame
son nom et les destinataires précis de ses messages, et aussi de ne pas
venir si tard.

Deux autres collégiennes de Kibeho furent en définitive reconnues


officiellement par l'Église comme ayant reçu la visite de la Vierge Marie.
Au fil du temps, des foules se rassemblèrent pour écouter les messages

391« Personal attack teaches missionary of dark forces oppressing Rwanda »,Baptist
Press, 26 septembre 1994
392« Les apparitions de Kibeho: une brève présentation », Dicoèse de Gikongoro 2004 ;
« Kibeho, apparitions du 28 novembre 1981 », Mgr Jean Baptiste Gahamanyi,
diocèse de Butare 1997 ; « Messages of Our Lady of Sorrows », Michael Journal oct-
déc 2001

226
célestes. Comme le décrit le rapport du diocèse de Gikongoro : « À
partir du mois de mai 1982, le phénomène allait s'étendre à l'extérieur
du collège de Kibeho pour gagner les collines environnantes, voire
même atteindre des localités plus éloignées, tel un feu de brousse. (...)
Bien tardivement il fut même question de présumées apparitions de
Jésus. »

Selon un rapport de l'évêque Gahamanyi de Butare, « les apparitions


ont eu lieu de fin novembre 1981 jusqu'au 15 août 1983 ; chaque
apparition durait trois à quatre heures. La voyante n'en avait pas
souffert, bien qu'elle tombait lourdement par terre, ou qu'elle était
longtemps exposée au soleil et les yeux fixés au ciel. Elles se déroulaient
sous forme de dialogue : écoute du message, demande de précision sur
le message donné. Des précisions sur le message suscitaient d'autres
interrogations de la part du voyant. L'assistance était très attentive au
dialogue. Durant ces années de 1982-1983, il y eut de ces longues
apparitions chaque semaine, sans parler de celles en privé qui sont plus
nombreuses. »

Il y a plusieurs versions du contenu des messages. Selon le diocèse de


Gikongoro - qui fut séparé de celui de Butare en 1992 - il y aurait eu dix
commandements réguliers : « 1°. Un urgent appel au repentir et à la
conversion des cœurs 'quand il en est encore temps'. 2°. Un diagnostic
du mauvais état moral du monde : 'Le monde se porte très mal' (Ngo isi
imeze nabi cyane), 'Le monde court à sa perte, il va tomber dans un
gouffre' (Ngo isi igiye kugwa mu rwobo). 3°. La profonde tristesse de la
Vierge. 4°. 'La foi et l'incroyance viendront sans qu'on s'en aperçoive'
(Ngo ukwemera n'ubuhakanyi bizaza mu mayeri). 5°. La souffrance
salvatrice : 'Personne n'arrive au ciel sans souffrir' ou encore : 'L'enfant
de Marie ne se sépare pas de la souffrance'. 6°. Priez sans cesse et sans
hypocrisie. 7°. Dévotion envers Marie, concrétisée notamment par une
récitation régulière et sincère du chapelet. 8°. Le chapelet des Douleurs
de la Vierge Marie. 9°. La Vierge désire qu'on lui construise une
chapelle en souvenir de son apparition à Kibeho. 10°. Priez sans relâche
pour l'Eglise, car de grandes tribulations l'attendent dans les temps qui
viennent. » 393

393Diocèse de Gikongoro 2004, aussi repris sur www.kibeho-sanctuary.org

227
Le "chapelet des sept douleurs" qui décrit les sept stations de la
souffrance de Marie compte parmi les prières que le président des
FDLR Murwanashyaka allait plus tard enjoindre à ses fidèles de réciter,
accompagnée de l'admonition qu'il « ne supplante point le Saint
Rosaire ». Dans les années 1980, selon les récits de l'Église, ce chapelet
était largement inconnu à Kibeho, sauf d'une religieuse âgée. Le
chapelet fut révélé à Marie-Claire, une des collégiennes, le 6 mars 1982.

Selon les récits de l'Église, l'apparition la plus pénible fut celle du 15


août 1982, jour de l'Assomption de la Vierge, quand trois collégiennes,
Alphonsine, Nathalie et Marie-Claire, virent pleurer la Vierge Marie.
Selon le rapport officiel, « les personnes présentes virent pleurer les
voyantes, claquer des dents, ou trembler. Elles auraient vu des scènes
terrifiantes. Nathalie dit avoir vu 'un gouffre béant dans lequel une
multitude d’hommes risquaient de sombrer'. Alphonsine parla d’un
fleuve de sang, un grand brasier de feu, et 'de gens qui s’entretuaient,
des têtes décapitées et saignantes' ». Marie-Claire se serait retrouvée
dans un buisson parce qu'elle n'avait pas fait connaitre le chapelet des
Sept Douleurs. La Vierge Marie aurait demandé aux voyantes de
répandre la phrase 'la foi et l’incroyance viendront sans qu’on s’en
aperçoive' (Ngo ukwemera n’ubuhakanyi bizaza mu mayeri) et ensuite
elle aurait lancé cet appel urgent au repentir et à la conversion des
cœurs: « Repentez-vous, repentez-vous! Convertissez-vous quand il est
encore temps. Le monde se porte très mal ; il court à sa perte. Il va être
plongé dans des malheurs innombrables et incessants. Le monde est en
rébellion contre Dieu, trop de péchés s'y commettent ; il n'y a pas
d'amour ni de paix. Si vous ne vous repentez pas et ne convertissez pas
vos cœurs, vous allez tomber dans un gouffre ».

Plus tard, l'apparition du 15 août 1982 a été considérée comme une


prophétie du génocide de 1994. Au cours du génocide, Marie-Claire
perdit la vie ; les autres fuirent au Zaïre. Alphonsine s'est établie
comme religieuse en Côte d'Ivoire, Nathalie est revenue au Rwanda à la
fin 1996 pour devenir religieuse à Kibeho.

Tout ce qui était connecté à la dévotion à la Vierge Marie au Rwanda a


recommencé à fleurir dans les années 1980 - même la Légion de Marie
du président en disgrâce Kayibanda. En 1988, l'évêque de Butare,
Gahamanyi, autorisa le culte public sur les lieux des apparitions ; celles-
ci sont reconnues par l'Église de Rome depuis 2001. Le 28 novembre

228
1992, l’évêque de Gikongoro, Augustin Misago, posa la première pierre
du "Sanctuaire Notre-Dame des Douleurs" à Kibeho.

Selon le récit officiel, les apparitions prirent fin le 28 novembre 1989,


exactement huit ans après leur début. Dans son message d'adieu à
Alphonsine, la Vierge Marie aurait dit : « Je parle à vous qui détenez le
pouvoir et qui représentez la nation : Sauvez le peuple au lieu de le
torturer ! Ne volez pas le peuple ; partagez avec les autres. Prenez soin
de ne pas persécuter et museler ceux qui veulent dénoncer vos
erreurs. »

Les apparitions mariales ont-elles fait partie de la propagande


préparatoire du génocide ? Le frère dominicain René Lumeau signale
des faits étranges : après quelques années, la Vierge Marie aurait
chaque fois annoncé la date de sa prochaine apparition, ce qui permit à
la radio nationale et à la Première Dame, connue comme très radicale,
de venir. En ce qui concerne la prophétie du génocide le 15 août 1982
adressée aux trois voyantes, le frère Lumeau remarque sèchement : « la
Vierge Marie n'apparaît jamais à plusieurs croyants en même
temps. » 394

La date même de cette prophétie semble contestée. L'Église la situe au


15 août 1982, jour de la fête de l'Assomption, quand des milliers de
fidèles se massèrent à l’intérieur du périmètre de la paroisse. Mais les
premiers récits évoquent la date du 19 août, sans la présence du public.
L'unique récit de son contenu, dont s'inspirent toutes les versions
ultérieures, provient du missionnaire français Gabriel Maindron, Père
blanc établi au Rwanda depuis 1959. Il a publié le premier livre sur les
apparitions de Kibeho, en 1984. Selon l’enquête du journaliste français,
Jean-Paul Gouteux, Maindron fut ensuite membre du parti extrémiste
rwandais CDR et fut proche du préfet de Kibuye, Clément Kayishema,
organisateur de plusieurs parmi les massacres les plus sanglants du
génocide 395. Sur la liste de 93 génocidaires connus publiée par le
procureur général du Rwanda en 2006, Maindron fut le numéro 1. En
2010, un tribunal rwandais le condamna par contumace à la prison à la
vie.

394Lumeau, René : Comprendre l'Afrique. Évangile,modernité, mangeurs d'âmes. Paris


2004, p.92
395Jean-Paul Gouteux : « Le rôle de l'Église au Rwanda », La nuit rwandaise no 1, Paris
2007, p.175-204

229
Pendant le génocide, la région autour de Kibeho fut un des hauts lieux
des tueries. La paroisse même devint d'abord un lieu de refuge :
plusieurs dizaines de milliers de personnes s'y rassemblèrent pour y
chercher protection. Le 12 et 13 avril 1994, le sous-préfet Damien
Biniga visita l'église et demanda aux réfugiés tutsis de se séparer des
détenteurs d'armes. Dans la matinée du 14 avril, Biniga revint,
accompagné de gendarmes commandés par le Lieutenant Anaclet
Hitimana et de beaucoup de miliciens Interahamwe armés de grenades,
de fusils, de machettes et de faux. Ils massacrèrent toute la journée,
ravitaillés à partir de la maison du directeur de l'école de Kibeho, le
Père Emmanuel Uwayezu. Le lendemain, ils incendièrent l'église. Des
milliers de personnes périrent. Puis ce fut le tour des élèves tutsis dans
les bâtiments du collège tout proche le 7 mai. La gendarmerie leur
ordonna de se rassembler dans le réfectoire - le lieu de la première
apparition de la Vierge Marie en 1981 - et amena un groupe de
miliciens armés de machettes prendre la salle d'assaut. Presque tous
les collégiens moururent.

Le commandant Hitimana, qui aurait donné l'ordre d'incendier l'église,


est devenu plus tard le commandant adjoint de la police militaire des
FDLR au Nord-Kivu, appelé "Odilo". Son chef, le capitaine Faustin
Sebubura, se hissa au sein de la hiérarchie des FDLR au rang de colonel
sous le nom de Marius Minani ; tombé gravement malade en 2008, il fut
rapatrié au Rwanda par les Nations Unies. Le sous-préfet Biniga devint
le chef du protocole des FDLR pour le Nord-Kivu.

Le 29 juin 1994, l'armée française prit le contrôle de la région autour


de Kibeho au cours de son "Opération Turquoise". La préfecture de
Gikongoro devint un lieu de rassemblement des miliciens et soldats
génocidaires encore actifs - les Français ne les désarmaient pas. A la fin
août, le nouveau gouvernement du FPR rwandais prit le contrôle de la
région, y compris trente-huit camps de déplacés hutus abritant 380
000 personnes. Pour le FPR, ces camps hébergeaient leur ennemi. Le
camp principal, où se trouvaient 120.000 personnes sur neuf
kilomètres carrés, se trouvait à Kibeho. Fin mars 1995 il y restait
encore 85.000 à 100.000 personnes.

Dans la nuit au 18 avril 1995, juste après la fête de Pâques, l'armée FPR
encercla le camp. Les déplacés furent rassemblés à ciel ouvert sur une
colline à côté de la base des casques bleus zambiens. Ils y restèrent
plusieurs jours sans ravitaillement. Cinq mille d’entre eux furent

230
évacués. Le soir du 20 avril il commença à pleuvoir, et le samedi 22 avril
les déplacés restants essayèrent deux fois de partir. Les soldats
rwandais ouvrirent le feu, les soldats de l'ONU n'intervinrent pas.
« Après une heure, il n'y restait plus rien de la masse qui se trouvait là
les jours auparavant ; tout l'espace était simplement tapissé de corps »,
relate une source anonyme citée par "Médecins Sans Frontières". 396

Selon les rapports, le massacre fit entre 338 et plus de 4100 morts. Pour
les FDLR et d'autres organisations hutus en exil, le massacre de Kibeho
reste au centre de leur accusation selon laquelle le pouvoir FPR au
Rwanda aurait commis un génocide contre les Hutus. Pour le 20ème
anniversaire de la tragédie en 2015, le parti FDU de l'ancienne
présidente de RDR, Victoire Ingabire, plus tard emprisonnée au
Rwanda, évoqua « deux décennies d'impunité » et désigna les « 8000
morts » de Kibeho comme un maillon d'une chaîne de « violations
indicibles contre des millions de civils innocents perpétrés par le FPR
depuis le 1 octobre 1990 » 397.

À présent, Kibeho est un grand lieu international de pèlerinage et de


commémoration. Officiellement, les dépouilles de 28.937 personnes y
sont enterrées. Chaque année, à la Fête de l'Assomption, le 15 août, les
apparitions de la Vierge Marie sont commémorées à Kibeho, et chaque
année, le 13 avril on rend hommage aux morts de 1994. Là où autrefois
la Vierge Marie éblouissait les collégiennes de sa lumière, des
missionnaires polonais ont ouvert une école pour aveugles.

Une des anciennes étudiantes de Kibeho prétend recevoir des visites


de la Vierge Marie jusqu'à ce jour, tous les ans le 15 mai. Valentine
Nyiramukiza a connu l’odyssée typique d'une réfugiée hutue : elle a
vécu l'apparition de 1995 à Goma, puis à Nairobi, à Lomé et depuis
2000 à Bruxelles - d'abord dans son appartement et désormais dans
des salles de fête. Les apparitions sont organisées par l'"Association des
amis de la Vierge Marie Notre Dame de Kibeho" (AVMDKI) ; elle reçoit
régulièrement des visiteurs venant d'Espagne, d'Afrique et des Etats
Unis ainsi que des Pères Blancs.

396Médecins Sans Frontiéres, « Report on Events in Kibeho Camp,


April 1995 », 16 mai
1995
397Communiqué de presse du FDU-National Movement Inkubiri, 23 avril 2015

231
Quand l’église catholique de Belgique interdit la participation à cet
évènement en 2013, un blog qui rassemble les messages célestes à
Valentine a publié une tirade furieuse pleine de prédictions et
d'interprétations prophétiques de l'histoire 398. Selon cette littérature,
depuis mars 2000 - quand Paul Kagame est devenu président du
Rwanda - le Rwanda se trouve sous le joug de la « corne », décrite
comme l’« arme fatale qui chasse le peuple de son pays » par l'auteur
qui s'appelle Byilingiro tout comme le président intérimaire des FDLR.
Le texte cite longuement le prophète biblique Daniel, qui voit un bouc
avec une grande corne entre ses yeux, se briser en quatre cornes »aux
quatre vents des cieux » dont l’une « s'éleva jusqu'à l'armée des cieux,
elle fit tomber à terre une partie de cette armée et des étoiles, et elle les
foula. » Cette situation où « la corne jeta la vérité par terre, et réussit
dans ses entreprises » dure longtemps selon l’auteur, mais à la fin « le
sanctuaire sera purifié » 399.

Le récit biblique sur la domination des quatre cornes se poursuit avec


cette vision : « À la fin de leur domination, lorsque les pécheurs seront
consumés, il s'élèvera un roi impudent et artificieux. Sa puissance
s'accroîtra, mais non par sa propre force ; il fera d'incroyables ravages,
il réussira dans ses entreprises, il détruira les puissants et le peuple des
saints. À cause de sa prospérité et du succès de ses ruses, il aura de
l'arrogance dans le cœur, il fera périr beaucoup d'hommes qui vivaient
paisiblement, et il s'élèvera contre le chef des chefs ; mais il sera brisé,
sans l'effort d'aucune main. » Enfin, recommande l'auteur : « pour toi,
tiens secrète cette vision, car elle se rapporte à des temps éloignés ».

C'est exactement cette pensée de la fin des temps dont raffolent les
FDLR : aujourd'hui, c'est le temps du péché et de la désolation ; mais le
jour viendra, il faut être patient.

398http://byilin-voixdelesperance-zephope.blogspot.de
399Livre de Daniel 8:9-14, 23-26

232
Chapitre 15
L'apologie du génocide et l'objectif de la
reconquête du Rwanda

"Arrêter définitivement le drame rwandais” : L'auto-


présentation des FDLR

Dans leur texte programmatique principal, "Manifeste-Programme et


Statuts des FDLR" daté du 24 mai 2005 et promulgué par leur président
Ignace Murwanashyaka, les FDLR se définissent comme une
« organisation de libération » du Rwanda dont les objectifs sont de
« reconquérir et défendre la souveraineté nationale » ainsi que
d’« arrêter définitivement le drame rwandais » 400. La naissance des
FDLR serait « une réponse légitime du peuple rwandais au mépris, à
l'arrogance et à la répression impitoyable et sanguinaire », opérée par
le pouvoir FPR au Rwanda, « un régime sanguinaire, dictatorial, fasciste
et sans assise populaire mais plutôt fondé sur le mensonge, l’exclusion,
le terrorisme d’Etat et l'idéologie d'hégémonisme et d'expansionnisme
hima-tutsi ». Toujours selon le préambule de ce document, les FDLR
visent « à redonner l’espoir d'une nouvelle ère de paix et de reprise en
mains, par le peuple rwandais, de son avenir et de ses destinées ».

Dès le début, les FDLR se réfèrent au passé, pas au présent. Le


manifeste-programme commence ainsi : « Le drame rwandais ne peut
pas être considéré comme un fait banal de débordement d'une
situation ponctuelle, mais relève plutôt de l’histoire. En effet, le système
de clientélisme de type féodal dit Ubuhake basé sur le complexe de
supériorité et d'infériorité que le régime féodo-monarchique a

400Toutes les citations de: Manifeste-programme et statuts des Forces Démocratiques


de Libération du Rwanda, Masisi, 24 mai 2005

233
inculqué dans la vie quotidienne du citoyen rwandais a fait que le Hutu
était réduit au rang d'esclave et le Tutsi élevé au rang de 'seigneur'.
Cette mentalité fut bannie et éradiquée par la Révolution Populaire de
1959. C’est ce genre d'Ubuhake que le Front Patriotique Rwandais
(FPR) cherche à raviver (...) C'est de ce système que cherche à se libérer
le peuple rwandais dans son ensemble ».

La « cause profonde de la crise rwandaise », toujours selon ce texte,


résiderait « dans l'obsession lancinante de la minorité ethnique Tutsi
pour régner au nom d'une supériorité raciale, pour dominer et
exploiter, par tous les moyens, les populations autochtones au Rwanda
ainsi que dans la région des Grands Lacs. Parmi ces moyens figurent
principalement la violence, l'intrigue, le mensonge, le cynisme, la
ségrégation ethnique, la corruption, la vengeance et le meurtre ». Le
« pouvoir royal tutsi » aurait opprimé les Hutu pendant plus de quatre
cents ans; la Révolution Sociale de 1959 y aurait mis fin, mais en 1990,
exploitant une « situation de malaise » au pays, les Tutsis auraient
attaqué le Rwanda sous la bannière des FPR-Inkotanyi, et « après
quatre années de guerre meurtrière, marquées par des millions de
personnes tuées dont le Président Juvénal Habyarimana et en dépit de
l'Accord de Paix d’Arusha, le FPR-Inkotanyi s’empara du pouvoir à Kigali
en juillet 1994 ».

Cette analyse politico-historique se situe dans la tradition idéologique


à la base du génocide de 1994 et dont les racines se trouvent dans la
Révolution Sociale de 1959. Tout en concédant que « le conflit rwandais
est d’essence politique et la solution doit être politique », les FDLR
précisent : « L’unité nationale et la sauvegarde des acquis de la
Révolution sociale de 1959 demeurent les piliers de la société
rwandaise ».

Chez les FDLR, le mot "génocide" est réservé uniquement aux méfaits
présumés du FPR depuis 1990. Les objectifs attribués au FPR sont
attribués en général à « la minorité tutsie ». Le programme des FDLR se
réclame de la théorie d'une domination séculaire de tous les Hutus par
tous les Tutsis, que le FPR aurait rétablie avec sa prise du pouvoir - un
« drame » qu'il faut « arrêter définitivement ». Cette phrase peut être
interprété comme un appel à la solution finale et donc à l'achèvement
du génocide des Tutsis. Dans leurs statuts, les FDLR se dotent d'une
branche armée, « afin de bien mener leur lutte ».

234
Déjà dans leur déclaration fondatrice du 1er mai 2000, les FDLR
« invitent les Rwandais de l'intérieur et de la diaspora, à sortir de la
torpeur et du découragement pour mener une lutte sans réserve contre
le pouvoir du FPR-Inkotanyi à Kigali ». Les politiciens en exil et les
généraux rassemblés à Lubumbashi au Congo ont décidé de « procéder
sans tarder à la sensibilisation, au rassemblement et à la mobilisation
de tous les Rwandais pour une lutte visant à remplacer le pouvoir
sanguinaire et impopulaire érigé par le FPR-Inkotanyi, source du mal
pour le Rwanda et pour l'ensemble des pays de la Région des Grands
Lacs, par un pouvoir démocratique et pluraliste » 401.

Quinze ans plus tard, le major-général Aloys Ntiwiragabo, ancien chef


du renseignement militaire des FAR et premier président des FDLR,
publia depuis son exil présumé en France un pamphlet sur "le drame
rwandais" qui attribue tous les maux au FPR en général et à Paul
Kagame en particulier. Selon cet officier des FDLR, Kagame « ne
cherchait que la prise et le contrôle total du pouvoir quel que devait en
être le prix. Il s'y accroche aujourd'hui pour continuer de se cacher
derrière l'immunité de chef d'État en exercice. » 402

Les FDLR se voient dans la continuité de la République rwandaise des


années 1961 à 1994 et de son armée, les FAR. La structure
administrative actuelle des FDLR au Congo est celle du Rwanda avant
1994. Tous les grades militaires des FAR sont reconnus au sein des
FDLR. L'école militaire ESM des FDLR au Congo a conservé la
numérotation des promotions de l'ESM au Rwanda. Le serment
d'allégeance est le même, sauf que "République Rwandaise" est
remplacé par "FDLR". Les statuts de la branche armée des FDLR, les
FOCA, précisent que ses règlements disciplinaires et sa justice militaire
ont gardé l'essentiel des règles des FAR.

Selon la mission de l'ONU au Congo, seulement 5% des membres FDLR


actuels auraient participé activement au génocide de 1994. Mais ces
5% dominent la direction de l'organisation.

401Résolutions,décisions et recommandations des premières assises des Forces


Démocratiques de Libération du Rwanda, Nasho 1 mai 2000
402Aloys Ntiwiragabo, « Le drame rwandais. Le non-dit caché à l'opinion », 25 juillet
2015, publié sur musyabimana.net

235
Le génocide des Tutsis comme "auto-défense" des Hutus

Le déni systématique de responsabilité structure la pensée des FDLR.


Tout ce qui se passe de mauvais au Rwanda est soit un méfait des Tutsis,
soit une réaction compréhensible des Hutus, soit un plan divin. Déjà
pendant le génocide, l'association allemande Akagera-Rhein, dont
Murwanashyaka et Musoni comptent parmi les fondateurs, déclara que
les massacres « n'auraient pas eu lieu si le FPR n'avait pas plongé le
Rwanda dans la guerre ». 403

Le gouvernement intérimaire des génocidaires rwandais en fuite


détailla sa version de l'histoire de manière exhaustive pour la première
fois dans une lettre ouverte à la Commission des Droits de l'Homme de
l'ONU, rédigée à Bukavu par sa ministre de la justice, Agnès
Ntamabyaliro, et envoyée le 21 septembre 1994. « La situation
catastrophique dans laquelle se trouve le peuple rwandais depuis le
déclenchement de la guerre de reconquête du pouvoir au Rwanda le 1er
octobre 1990 en général et depuis l'ignoble assassinat du président
Habyarimana Juvénal le 6 avril 1994 en particulier, est l'œuvre
diabolique du FPR-Inkotanyi avec le concours massif de certaines
puissances intéressées », explique-t-elle. « En effet, après tant de sueur
et de sang versés dans la lutte pour la défense de sa souveraineté, le
peuple rwandais a, hélas, été acculé à quitter son territoire et s'exiler à
l'étranger », poursuit la ministre 404.

De tels écrits servirent avant tout aux politiciens hutus en exil pour se
défendre contre la justice. Le 1er novembre 1994, le Conseil de Sécurité
de l'ONU créa dans sa résolution 955 un Tribunal International pour le
Rwanda (plus tard connu comme TPIR), siégeant à Arusha en Tanzanie,
« chargé uniquement de juger les personnes présumées responsables
d'actes de génocide ou d'autres violations graves du droit international
humanitaire commis sur le territoire du Rwanda (...) entre le 1er janvier
et le 31 décembre 1994 ». Suite à l’adoption de cette résolution, les
génocidaires en fuite redoutaient d'être extradés mais leur crainte
s'avéra sans fondement.

403Akagera-Rhein, »Lettre au président de la République Francaise »,


26 juin 1994
404« Le peuple rwandais accuse »,
Ministère de la justice du Gouvernement de Salut
National, Bukavu 21 septembre 1994

236
La qualification des massacres de Tutsis comme "génocide" serait
« plutôt sentimentale que juridique », affirme un dossier des Forces
armées rwandaises (FAR) en exil, établi en décembre 1995 et remis au
TPIR405. « Le drame rwandais tire son origine dans l'invasion du
Rwanda par l'APR, branche armée du FPR, le 01 octobre 1990 (...) Les
massacres d'avril à juillet 1994 ne sont que l'effet ou la conséquence de
la guerre même », indique ce dossier. Et il poursuit, en anticipant déjà
les stratégies ultérieures de la défense devant le TPIR, « les Tutsis qui
ont péri ont été victimes de la situation de guerre civile (...) et non d'une
intention ou d'une volonté globale des Hutus de décimer les Tutsis ».

L'assassinat de Habyarimana le 6 avril 1994 « provoqua spontanément


un mouvement de colère parmi la population rwandaise », affirme le
dossier. « Ceci dégénéra en affrontements interethniques dès le 07 avril
1994 au matin. En effet, la majeure partie du peuple rwandais,
convaincue que le FPR était l'auteur du forfait, s'en prit à ses adeptes et
à ses acolytes. » Mais le FPR aurait en même temps déclenché à
nouveau les hostilités pour « entraver l'action des Forces Armées
contre les troubles ». Le FPR serait donc le responsable des massacres
: « Le FPR a planifié le génocide des Hutus en incitant les ethnies à la
haine et à la violence, créant un sentiment d'agressivité et d'orgueil
chez les Tutsis, suscitant un sentiment d'auto-défense chez les Hutus »,
accuse le dossier des FAR.

Cette ligne de défense fut aussi développée par le Colonel Théoneste


Bagosora, qui avait pris en main la situation à Kigali après la mort du
président Habyarimana. Dans un document intitulé "L'assassinat du
président Habyarimana ou l'ultime opération du Tutsi pour sa
reconquête du pouvoir par la force au Rwanda", diffusé depuis son exil
camerounais en octobre 1995 406, Bagosora avertit que le « peuple
hutu » a « droit au même titre que le peuple juif de rentrer dans son
pays, et le jour viendra ». Le colonel affirme : « Les descendants des
féodo-monarchistes regroupés au sein du FPR ont conçu, préparé et
mis en exécution le plan d'une guerre de revanche consistant à
renverser le régime républicain en place au Rwanda en vue de venger

405Toutes les citations : « Contribution des FAR à la recherche de la vérité sur le drame
rwandais », décembre 1995
406Col. Théoneste Bagosora, « L'assassinat du Président Habyarimana ou l'ultime
opération du Tutsi pour sa reconquête du pouvoir par la force au Rwanda »,
Yaoundé, 30 octobre 1995

237
leurs pères chassés du pouvoir par la révolution sociale de 1959. Ils ont
causé la mort de 2.000.000 de rwandais ».

En avril 1995 à Bukavu, Albert Basomingera, juriste rwandais en fuite,


rédigea pour le gouvernement intérimaire rwandais en exil un rapport
d'expertise sur l’accusation de génocide 407. Selon ce document à
charge, il serait « inadmissible de qualifier ces crimes crapuleux et
actes de vandalisme généralisé, de crimes de génocide ». Tous « les
prétendus éléments de preuve » de la planification du génocide ne
seraient que « des actes banalisés », « des répliques aux provocations
et actions du FPR », soit « des réactions tout à fait normales » dans une
situation de guerre. Concernant les vocables d'animaux utilisés pour
désigner les Tutsis, celui de "cafard" serait « une appellation sans doute
codée que s'étaient donnée ceux qui avaient fui la Révolution et qui
attaquèrent le Rwanda entre 1962 et 1967 », et le terme "serpent"
servirait simplement à désigner des « pouvoirs tutsi avant
l'indépendance, ce, en référence à l'esprit rusé, malicieux et méchant
d'une part, ainsi qu'à la mauvaise foi dont il aurait toujours fait preuve
d'autre part ».

Beaucoup d'intellectuels et juristes en fuite et bien éduqués ont


continué à véhiculer de tels arguments. Charles Nkurunziza, ancien
ministre rwandais de la justice, écrivit un article à Bukavu dont il publia
une version écourtée en Belgique en 2005. L’article intitulé "Le conflit
rwandais" décrit ainsi le génocide : « le Tutsi a tué le Hutu, le Hutu s’est
vaillamment défendu » 408. Il poursuit : « L’assassinat de Habyarimana a
été un catalyseur pour l’unité de tout le peuple Hutu face à l’ennemi
déclaré. A la très grande surprise des Tutsis et de leurs alliés, main dans
la main et avec l’appui des forces armées rwandaises, les Hutus se sont
défendus comme ils l’ont pu trois mois durant. (...) Il faut remarquer
que c’est sur cette résistance farouche du peuple Hutu dans l’exercice
de son droit de légitime défense que le FPR fonde ses accusations
absurdes relatives au génocide commis à l’endroit des Tutsis par des
Hutus ».

407Albert Basomingera, « À propos du rapport final de la commission des expert du


Conseil de Sécurité des Nations Unies pour le Rwanda: Conclusions au génocide au
prix d'une miser à'écar de certains faits » (sic), Bukavu, avril1995
408Nkurunziza, Charles : « Le conflit rwandais », www.olny.nl

238
Le RDR, parti hutu en exil, affirma dans une déclaration signée par son
porte-parole en Allemagne, Straton Musoni, devenu par la suite vice-
président des FDLR : « L'assassinat de Habyarimana a provoqué une
hystérie de masse et par la suite il y a eu des massacres du FPR contre
les Hutus et de miliciens hutus contre les Tutsis avec une estimation de
1,5 à 2 millions de morts (...) Il faut partir du chiffre d'environ 500.000
Tutsis et d’environ 1 à 1,5 million de Hutus tués » 409. Telle est la
théorie du "double génocide", commis par les Hutus contre les Tutsis et
par les Tutsis contre les Hutus - deux crimes identiques au bout du
compte. Sur cette base, des demandes de "réconciliation entre Hutus et
Tutsis", avec reconnaissance mutuelle des crimes respectifs, ont été
formulées dans les milieux religieux.

La controverse juridique sur le génocide des Tutsis au Rwanda fut


clôturée par le TPIR à Arusha le 16 juin 2006 quand la Chambre d'Appel
confirma, à la demande du procureur, un "constat judiciaire" d'abord
contesté par la Chambre de Première Instance, selon lequel les faits
suivants sont de « notoriété publique » et donc à ne plus à démontrer
de nouveau dans chaque procès : « 1. L'existence des Twas, des Tutsis
et des Hutus comme groupes protégés au sens de la Convention sur le
génocide. 2. La situation suivante a existé au Rwanda entre le 6 avril et
le 17 juillet 1994 : sur toute l'étendue du Rwanda, des attaques
généralisées ou systématiques ont été dirigées contre une population
civile en raison de son appartenance au groupe ethnique tutsi. Au cours
de ces attaques, des citoyens rwandais ont tué des personnes
considérées comme des Tutsis ou porté gravement atteinte à leur
intégrité physique ou mentale. Ces attaques ont entraîné la mort d'un
grand nombre de personnes appartenant à l'ethnie tutsie. 3. Entre le 6
avril et le 17 juillet 1994, un génocide a été perpétré au Rwanda contre
le groupe ethnique tutsi. » 410

Depuis, les FDLR se défendent contre ce constat judiciaire en


demandant sans cesse la "vérité" - « la vérité sur le drame rwandais,
afin de juger tous les coupables et réhabiliter toutes les victimes »,
comme l’a exprimé le vice-président Musoni devant le tribunal 411.
L'auto-présentation des FDLR et des génocidaires les plus importants

409RDR-Allemagne, « Aufklärung der Wahrheit über das Drama des ruandischen


Volkes », 26 août 1995
410TPIR, Communiqué de presse, 20 juin 2006
411Déposition devant la Cour de Stuttgart, 5 août 2013

239
comme porteurs d'une vérité occultée - qui en fait n'est ni vraie ni
occultée - s'est muée au fil des ans en une véritable industrie juridique,
non seulement au TPIR à Arusha, mais aussi lors des procès pour
génocide en Europe et dans les tentatives d'empêcher des extraditions
au Rwanda ou d’obtenir l'asile politique.

Le génocide lui-même n'est plus nié que rarement. L'important est de


nier la culpabilité individuelle. Mais ce qui est légitime comme stratégie
de défense dans un procès juridique, ne tient pas la route comme
positionnement politique : dans la pratique, il se réduit à l'apologie de
crimes. L'auto-protection remplace le travail de mémoire.

Un exemple clair est donné par Murwanashyaka, dans sa tirade de


conclusion devant le tribunal de Stuttgart 412. Il dit : « L'accusé est
présenté comme un facteur qui dérange. Celui qui réclame la vérité sur
les tueries au Rwanda en 1994 et au Congo en 1996 et 1998, dérange.
Celui qui demande que non seulement les assassins de Tutsis soient
jugés de façon neutre mais aussi les assassins de Hutus, dérange. Celui
qui dit à voix haute que les tueries de Hutus par le FPR au Rwanda et
au Congo sont un génocide tout comme les tueries de Tutsis au Rwanda,
dérange. Celui qui dit que le Rwanda est une dictature sanglante,
dérange. Celui qui dit que le génocide est devenu un chèque en blanc
pour le génocide de la majorité par la minorité, dérange. Celui qui dit
que la cohabitation paisible de toutes les ethnies rwandaises ne sera
pas possible avant que toute la vérité ne soit mise à jour, dérange. Celui
qui dit que les pays qui soutiennent la dictature, les États-Unis, la
Grande-Bretagne, l'Allemagne, partagent la responsabilité de
l'extermination du peuple rwandais, dérange. (...). Ce n’est pas
seulement la dictature militaire rwandaise, mais aussi l'ONU et les
services secrets occidentaux qui ont comme priorité de faire taire
définitivement la voix dérangeante de l'accusé. »

Du conflit hutu-tutsi à la guerre des „Bantous“ et des


„Nilotiques“

Les FDLR ne s'appuient pas que sur l'apologie du génocide courante


chez les exilés Hutus, mais aussi sur une idéologie de haine contre les

412Mot de la fin d'Ignace Murwanashyaka devant la Cour de Stuttgart, 14 septembre


2015

240
Tutsis qui prévaut au Congo. Les Forces armées rwandaises (FAR)
furent accueillies au Zaïre volontiers également parce que leur pensée
recouvrait des théories du complot anti-impérialiste locales. Des
intellectuels congolais analysaient aussi le conflit au Rwanda comme
un conflit entre les "Bantous", y compris les Hutus, et les "Nilotiques",
donc les Tutsis - une variation de la vieille idéologie raciale coloniale.

« Un tronc d'arbre ne devient pas un crocodile juste parce qu’il reste


longtemps dans l’eau », expliquait la radio d'État de Mobutu, la Voix du
Zaïre, à ses auditeurs dès le 25 octobre 1996 au début de la guerre de
l'AFDL. « De même, un Tutsi reste toujours un Tutsi, avec sa perfidie,
ses ruses et sa malhonnêteté », pouvait-on entendre sur les ondes 413.
En août 1997, après le renversement de Mobutu par Kabila, le plus
grand parti d'opposition issu du mouvement de démocratisation,
l'Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS), avertit : « nous
les Bantous avons le droit inaliénable de protéger le pays de nos
ancêtres et nos valeurs sociales et culturelles contre l'invasion et la
domination raciale tutsie » 414.

Quand la deuxième guerre du Congo éclata en août 1998, la haine d'État


contre les Tutsis explosa de façon inédite depuis le génocide au
Rwanda. Le directeur de cabinet du président Kabila, Abdoulaye
Yérodia, déclara à la radio d'État RTNC que les rebelles étaient « des
déchets, des vermines, des microbes » qu'il fallait éradiquer « avec
méthode et avec résolution » 415. Et une déclaration gouvernementale
répandue dans les médias d'état du Congo en août 1998 expliqua que
tout Tutsi ou autre personne complice des envahisseurs allait subir la
force de la loi 416.

Selon des organisations des droits de l'homme, à Bunia, la radio RTNC


appela la population le 8 août 1998 à « se munir d'une machette, d'une
lance, d'une flèche, d'une houe, de bêches, de râteaux, de clous, de
matraques, de fers électriques, de fil de fer barbelé, de cailloux, et
autres armes de ce genre afin, chers auditeurs, d'abattre les Tutsis

413Cité dans: Simon Massey, « Operation Assurance : The Greatest Intervention That
Never Happened », Journal of Humanitarian Assistance no 123, 15 février 1998
414Letter of UDPS South Africa to Bill Clinton, Johannesburg 2 août 1997
415Cité selon l'émission archivé sur YouTube et reprise dans le mandat d'arrêt belge
contre Abdoulaye Yerodia du 11 avril 2000
416IRIN, 10 août 1998

241
rwandais qui se trouvent actuellement dans le district d'Ituri (...) Sautez
sur les gens au long nez qui sont grands et minces et veulent nous
dominer. Réveillez-vous, prenez conscience de notre destin afin de
vaincre l'ennemi » 417. Human Rights Watch parla dès le 6 août d'une
« chasse à l'homme » contre les Tutsis 418, et quand les rebelles du RCD
prirent Bunia une semaine après l'appel au meurtre, ils y trouvèrent les
cadavres de 150 soldats tutsis tués. Des massacres semblables eurent
lieu dans d'autres villes.

Quand à la fin août, les rebelles dans l’ouest du pays progressaient vers
Kinshasa, le président Kabila appela la population des villages de la
RDC, « à prendre les armes, y compris les armes traditionnelles telles
que arcs et flèches, pour écraser l'ennemi et ne pas devenir les esclaves
des Tutsis » 419. L’exécution de cette exhortation fut rapportée par
l'agence gouvernementale ACP qui mentionna cet ordre du gouverneur
de la province du Bandundu Marc Katshunga : « que chacun veille arme
à la main et tous ensemble barrons la route à l'ennemi commun qui doit
être écrasé en petits morceaux et totalement anéanti » 420.

À Kinshasa, certains prirent leur président au mot après que les


rebelles avaient investi quelques quartiers de la capitale à partir du 26
août. « Nous avons brûlé des Tutsis », chantèrent des manifestants en
liesse devant des journalistes dans le quartier de Kasavubu en portant
un corps carbonisé dans les rues 421. Des rapports ont fait état de plus
de 100 Tutsis tués, de beaucoup de civils tutsis mis aux arrêts et de
charniers. L'attaque rebelle sur Kinshasa échoua et la guerre dans
l'Ouest du Congo prit fin, mais du côté gouvernemental, la haine contre
le Rwanda et les Tutsis demeura vivace tandis que le gouvernement
gagna les ex-FAR comme alliés.

La pensée des génocidaires rwandais fut vulgarisée par le pouvoir de


Kinshasa. Henri Mova, à l'époque ministre des transports qui devint par
la suite porte-parole du gouvernement et, en 2015, secrétaire général

417Amnesty International, « War against unarmed civilians », 23 novembre 1998


418« Human Rights Watch rapporte des exactions à l'égard des Tutsis congolais »,
AFP 6
août 1998
419Cité dans « 'Arrows and Spears' To Fight Congo Rebels », CNN 25 août 1998
420« Bandundu soutient M'Zee Laurent Désiré Kabila contre l'aggression rwandaise »,
ACP 24 août 1998
421IRIN, 28 août 1998

242
du parti au pouvoir, le PPRD, publia en octobre 1998 un livre intitulé :
„la guerre au Congo : effet de l'ethno-fascisme hima-tutsi dans la région
des Grands Lacs". Le ministre de l'information, Didier Mumengi, publia
un document sur "la dimension idéologique de l'agression rwando-
ougandaise contre la RDC" qui précisait : « Conditionnés par le discours
raciste et les pratiques discriminatoires des colonisateurs (allemands
puis belges), les Tutsis se croient toujours prédestinés à la domination
et aujourd'hui leurs Hutus, ce sont des Congolais » 422.

Le ministre du portefeuille, Prosper Kibuey, accusa les Tutsis du


Rwanda et du Burundi de « pratiques anthropophages ». Dans une
déclaration relayée par l'ACP, il affirma que dans les deux pays « la chair
la plus prisée est tout naturellement celle d'origine congolaise, en
raison de sa supériorité par rapport aux spécimens locaux minés par la
famine » 423. Dans une déclaration, le gouvernement congolais proclama
: « nous sommes un peuple digne et souverain ; tout peut nous arriver
sauf la domination tutsi rwando-ougandaise. La résistance s'impose
parce qu'une telle domination installerait sur notre territoire non
seulement l'esclavage mais aussi les démons de la haine ethnique à
l'œuvre dans les pays agresseurs » 424.

Cette pensée fut aussi véhiculée à l'Est du pays, alors sous le joug de
rebelles et de l'armée FPR du Rwanda, au sein de laquelle des
combattants hutus rwandais étaient actifs. Le journal clandestin La
Résistance à Goma expliqua l'enjeu en novembre 1998 avec des mots
simples : « Quelle est la nature de cette guerre ? C'est une guerre menée
par l'ethnie tutsie pour occuper et soumettre les autochtones sous leur
domination. L'ethnie tutsie du Rwanda, de l'Ouganda et du Burundi
veut étendre son contrôle et prendre possession du riche territoire du
Congo par l'aide des Américains. Chers compatriotes, ouvrons donc les
yeux, soyons vigilants. Avec le soutien de certains pays occidentaux, les
Tutsis ont conçu et exécutent ce plan démentiel basé sur la prétendue
supériorité nilotique sur les Bantous. Si leur plan se réalise, nous
serons donc des esclaves dans notre propre pays. Des citoyens de

422« Kinshasa dénonce l'idéologie raciste du Rwanda et de l'Ouganda », AFP 15 octobre


1998
423« Le ministre Kibuey invite la communauté internationale à arrêter la dérive bestiole
rwando-burundaise », ACP 18 décembre 1998
424RDC, « Déclaration gouvernmentale » !, 17 octobre 1998

243
seconde zone. Il nous appartient de lutter, de se battre pour conserver
notre indépendance et notre liberté » 425.

Un tract distribué à Bukavu en septembre 1998 était encore plus


explicite. Après avoir dressé une liste de « traîtres » et leurs
« acolytes », le papier signé par un "capitaine" menaça : « Le peuple
vous promet de se rendre justice par tous les moyens à sa disposition
(pneu au cou, visite d'un commando armé) et s'en prendra à vous
individuellement dès lors qu'il est établi que vous êtes les artisans de
sa misère perpétuelle. Le peuple n'acceptera plus jamais une
quelconque force de domination, encore moins par une race sans
origine et sans manière. À bon entendeur, salut !!! » 426

En juin 1999, Kabila appela à la "guerre totale" en ces termes : « le


peuple congolais doit s'armer. La guerre doit être totale. Les Rwandais
qui croient pouvoir absorber le Congo seront eux-mêmes absorbés par
l'immensité de notre territoire. Pris à revers, ils seront balayés. » 427 À
Kinshasa, le ministre Didier Mumengi expliqua dans une déclaration
publiée par l'ACP ce qu'il pensait des négociations de paix avec le
Rwanda, qu'il qualifia d'« ethnocratie sanguinaire et fasciste » : « Notre
combat est celui du droit contre la barbarie, du panafricanisme contre
l'expansionnisme, de la renaissance africaine contre la culture de la
haine ethnique et de la déraison guerrière qui gangrène le Rwanda et
maintenant s'exporte hors de ses frontières. Ivre de son rêve
d'édification de l'Empire Hima-Tutsi dans la sous-région des Grands
Lacs, Kagame plonge le continent africain dans les âges sombres de la
barbarie des guerres de conquêtes, aujourd'hui, jeté dans la poubelle
de l'histoire de l'humanité. La nécessité s'impose, pour la communauté
internationale et le peuple rwandais, de mettre Paul Kagame hors
d'état de nuire (...). L'Europe a mis quatre ans pour casser les funestes
illusions du nazisme, le Congo prendra le temps pour une guerre
longue, populaire et sacrée » 428.

425La Résistance, Goma, novembre 1998, p.1


426Cité dans : Dominic Johnson, « Kabila will die Tutsi verjagen », Die Tageszeitung, 15
septembre 1998
427IRIN, 14 juin 1999
428« Le gouvernement rejette catégoriquement toute partition du territoire congolais »,
ACP 25 juin 1999

244
Tel était le climat intellectuel dans lequel naquirent les FDLR au sein
des officiers hutu rwandais au Congo, créées selon eux-mêmes « pour
une lutte visant à remplacer le pouvoir sanguinaire et impopulaire
érigé par le FPR-Inkotanyi, source du mal pour le Rwanda et pour
l’ensemble des pays de la Région des Grands Lacs » et pour « arrêter
définitivement le drame rwandais ». Par rapport à la rhétorique
courante à Kinshasa, ces propos faisaient même preuve d'une certaine
modération.

Cette vision se trouva confortée par les enquêtes de l'organisation


américaine "International Rescue Committee" (IRC) à partir de 2000
sur la question du nombre des victimes de la guerre au Congo. Dans
une série d'enquêtes à la méthodologie très contestée, des ménages
furent interrogés sur le nombre de leurs morts au cours d’une période
définie. Le résultat fut comparé avec le taux de mortalité "normal" en
temps de paix. À défaut de disposer d'un tel chiffre pour le Zaïre, le taux
de mortalité moyen de l’ensemble de l'Afrique subsaharienne fut utilisé
comme base. La différence entre ce taux et les extrapolations à partir
des chiffres avancés par les ménages congolais interrogés fut ensuite
utilisée pour calculer le nombre de "morts excédentaires" causés par la
guerre au Congo.

Dans la première enquête, menée en avril et mai 2000, 7339 Congolais


de trois localités de l'est du pays dénombrèrent 606 morts dans leurs
foyers depuis le début de 1999. Par extrapolation, les statisticiens de
l’IRC en déduisirent un chiffre de 2,3 millions de morts pour l’ensemble
de la population congolaise. En supposant que dans des circonstances
normales, il n'y aurait dû avoir que 600 000 morts, l'organisation
américaine avança dans son étude publiée le 8 juin 2000 que 1,7
millions de Congolais étaient morts à cause de la guerre 429.

Des enquêtes successives menées jusqu'en 2008 augmentèrent ce


nombre jusqu'à 5,4 millions de morts, avant que les doutes
scientifiques sur cette méthodologie ne deviennent trop forts pour
qu'elles se poursuivent. Mais dans les débats politiques, ces nombres
acquirent une réalité autonome, surtout dans la version médiatique
assez racoleuse de « 1000 morts par jour » et le calcul que la guerre au

429International Rescue Committee, Mortality Study, Eastern DRC (April-May 2000), 8


juin 2000

245
Congo aurait donc fait plus de morts que toute autre guerre du monde
depuis 1945.

Au fil des années, au Congo même, s'est incrustée la conviction que le


pays aurait subi un holocauste que le monde aurait tu, et dont le
Rwanda avec son président Kagame serait le coupable. Un discours de
victimisation, partagé par les FDLR, s'est enraciné au Congo. On parle
de six millions, voire huit ou dix millions de morts. Le 1er mars 2015, le
mouvement congolais d'opposition de jeunesse "Filimbi" réclama une
commémoration des « plus de huit millions de morts » au Congo 430. Des
écrits innombrables circulent sur internet, fustigeant l'« empire tutsi »
qu'auraient fabriqué les « nilotiques » depuis « la défaite des Tutsis au
Rwanda contre les Hutus lors de la Révolution Sociale de 1959 » et qui
chercheraient à dominer « les peuples bantous » dans toute l'Afrique.

Ce discours fut également renforcé par le "Rapport Mapping"


(cartographie) de la Commission des droits de l'homme des Nations
Unies publié en 2010, résultat d'une enquête exhaustive des violations
des droits de l'homme en RDC depuis le début des pogroms ethniques
en 1993 jusqu'à la fin officielle de la guerre en 2003. L'accusation la
plus explosive fut que l'armée du Rwanda aurait mené des attaques
« en apparence systématiques et généralisées » contre des réfugiés
hutus rwandais en 1996 et 1997 qui auraient fait « probablement
plusieurs dizaines de milliers » de morts. Selon le rapport, plusieurs de
ces attaques, « révèlent plusieurs éléments accablants qui, s'ils sont
prouvés devant un tribunal compétent, pourraient être qualifiés de
crimes de génocide » 431.

La diaspora hutue met en exergue ce rapport comme la preuve d'un


génocide, mais il est en fait beaucoup plus différencié et réticent et
contient aussi des accusations contre toutes les parties. Il n'a pas eu de
suites politiques ou judiciaires. Sa proposition centrale d'établir une
nouvelle Commission de Vérité et Réconciliation pour la RDC n'a pas
été mise en œuvre.

430Filimbi, Communiqué de presse du 1 mars 2015


431Rapport Mapping de l'ONU, 2010, §31

246
Le "pacte de sang" entre la RD Congo et les FDLR

Au cœur de la conception politique de leur propre mouvement, les


FDLR sont convaincues que l'État congolais a une dette à l’égard des
soldats hutus rwandais en exil et doit les aider à reconquérir le
Rwanda. Quand le président Murwanashyaka s'est présenté
publiquement pour la première fois dans sa fonction, le 10 septembre
2001 à Kinshasa, le ministre congolais de la sécurité, Mwenze Kongolo,
qualifia la collaboration entre le gouvernement congolais et les FDLR
comme une « communauté de sort » 432. Le porte-parole des FDLR en
2002, Alexis Nshimiyimana, dit sur la relation avec le Congo : « Nous
sommes liés dans un pacte de sang. »433

En 1998, les généraux des ex-FAR ont sauvé le président congolais


Laurent-Désiré Kabila et ont préservé son pouvoir à Kinshasa - depuis,
les FDLR attendent une contrepartie et se réfèrent à des promesses
qu'aurait faites Laurent-Désiré Kabila. Ce dernier avait appelé à une
« longue guerre » en août 1998 et avait appelé les Congolais à
« résister » et à « porter la guerre d'où elle est venue » : au Rwanda 434.
Cette phrase de Kabila est interprétée depuis comme une "prophétie"
selon laquelle seule la conquête du Rwanda et la chute du régime
Kagame pourraient mettre fin définitivement à la guerre. Telle est la
racine de l'alliance politico-militaire entre Kinshasa et les FDLR.

Porter la guerre « d'où elle est venue », donc à Kigali, est une
incantation qu'on entend souvent au Congo dans les périodes de
sursaut patriotique, et elle fonde la méfiance persistante du Rwanda à
l'encontre de la classe politique congolaise. D'anciens soldats des FDLR
confirment le "pacte" avec le Congo devant le tribunal de Stuttgart. Un
ancien combattant de la brigade de réserve déclare : « Le plan était que
nous aidions Kabila à vaincre les soldats rwandais au Congo et il devait
nous aider à rentrer au Rwanda » 435. Un autre dit au sujet des ex-FAR:

432« Mwenze Kongolo donne des arguments à Kagamé », Le Potentiel, 11 septembre


2001
433« Kinshasa chasse les Hutu du Front de libération du Rwanda – Alexis Nsimiyimana:
Le rapatriement de nos combattants ne devrait en aucun cas servir de monnaie de
change pour Kagame », La Référence Plus, 25 septembre 2002
434« Congo Says Rebels Get Rwandan Aid »,Washington Post, 7 août 1998
435Déposition devant la Cour de Stuttgart, 30 janvier 2013

247
« elles avaient promis à Kabila de l'aider pour refouler l'ennemi de l'est.
Il disait que, si nécessaire, on irait plus loin. » 436

Murwanashyaka a souligné à plusieurs reprises que le gouvernement


de Kabila avait promis aux FDLR lors de leur création de les aider à
"rentrer à la maison" et donc à reconquérir le Rwanda. Cela aurait été
agréé lors d'une rencontre entre le président Laurent-Désiré Kabila,
son fils Joseph Kabila, son puissant général John Numbi, le premier
président des FDLR, Aloys Ntiwiragabo ("Omar") et l'ancien chef des
rebelles hutu burundais, Jean-Bosco Ndayikengurukiye. En 2009,
lorsqu'au milieu de l'opération militaire conjointe congolo-rwandaise
"Umoja Wetu" contre les FDLR, Murwanashyaka autorisa son porte-
parole à prendre contact avec le général Numbi, il le lui rappelle et lui
enjoint : « Dis-lui qu'ils nous ont au contraire abandonnés, dans la
mesure où ils ne nous ont pas donné ce que Mzee Kabila nous avait
promis avant sa mort, devant son fils, Numbi, Omar et
Ngendakengurukiye. Il a alors demandé à Numbi et à son fils de nous
aider s'il meurt avant qu'il ne le fasse lui-même » 437.

Le "pacte de sang" a également une dimension matérielle : selon les


FDLR, le gouvernement du Congo leur doit toujours de l'argent pour
leur assistance militaire gratuite prodiguée entre 1998 et 2002 – une
assistance allant jusqu'au sauvetage de Joseph Kabila lors de la débâcle
de Pweto fin 2000. Chaque fois que le Congo demande aux FDLR de
déposer les armes et de rentrer chez eux, l'organisation répond par une
sollicitation financière : d'abord payez vos dettes. Ce contexte alourdit
chaque négociation de démobilisation, depuis Kamina en 2001 jusqu'à
Rome 2005. Le résultat est à chaque fois que les FDLR reçoivent de
l'argent du Congo.

Les FDLR peuvent-elles exercer du chantage avec le "pacte de sang” ?


Quand, en janvier 2015, de nouvelles opérations militaires menacèrent
les FDLR comme en 2009, le président intérimaire Byiringiro écrivit au
gouvernement de la RDC, une lettre ouverte assez bizarre depuis les
forêts du Nord-Kivu - une lettre dont la signification apparait à la
lumière de l'histoire. « C'est dans ces forêts, en effet, que nous avons été
impitoyablement pourchassés pendant ces derniers dix-neuf ans, pour

436Déposition devant la Cour de Stuttgart, 26 mars 2012


437SMS de Murwanahyaka à Ngarambe, 9 février 2009

248
être massacrés dans l'intention de nous exterminer ; mais fort
heureusement, il subsiste quelques réfugiés survivants pour être
témoins du passé [...] Nous aurons tout révélé avant de mourir », écrit
Byiringiro. Et il continue : « Vous savez aussi comment nous sommes
arrivés dans votre pays, c'est le fait de l'exil, et bien plus, nous n'y
sommes pas entrés de force, mais plutôt c’est votre pays (la RDC) qui
nous a accordé l'exil et donné de l'espace pour l’installation des camps
d'hébergement, de commun accord avec l’ONU ».

Puis, le président intérimaire des FDLR lança cet avertissement : « Nous


vous écrivons tout cela en guise d'alerte ultime, afin que, se fondant sur
la vérité que vous détenez, vous sachiez ce que vous devriez faire. (...)
Celui qui a dit la vérité peut mourir. Cependant il ne sera pas enterré
avec elle ; la vérité reste et continue à claironner de plus belle. Même le
musicien Koffi Olomide l'a dit ». Enfin, le dirigeant des FDLR explique :
« Excellences Mesdames, Messieurs, dirigeants de la RDC, d'un côté, il
existe une haine viscérale (inzigo) entre les Rwandais et les Congolais
suite aux six millions (6.000.000) de Congolais massacrés par le FPR;
de l'autre côté, il existe un pacte de sang entre les Congolais et les
réfugiés Rwandais qui procède de leur sang mêlé lorsque le FPR les a
tués indistinctement. Ce pacte est plus qu'important. C'est sur base de
ce pacte, en effet, que le Bon Dieu nous protège contre une
extermination totale ici en RDC avant que nous n'ayons raconté
l'histoire de tout ce qui s'est passé » 438.

438Victor Byiringiro, « Lettre ouverte des FDLR aux dirigeants de la RDC », Walikale, 13
janvier 2015

249
Partie 4
De la guerre au Congo à la justice en
Allemagne
Chapitre 16
Démobilisation : le retour des guerriers
fatigués

Vivre enfin normalement de nouveau : un retour au Rwanda

Un prospectus avec un numéro de téléphone d’urgence était pour


Bahati la carte d’entrée dans une nouvelle vie. Épuisé et décharné, il
gisait là sur un matelas moisi dans la chaleur tropicale du camp de
tentes de la division des démobilisés (DDRRR) de la Mission de l’Onu
au Congo (MONUC), à Goma. Sur le nez de Bahati perlait de la sueur,
pourtant il ne portait presque rien sur lui. Il avait dû ôter son uniforme.
Son caleçon était déchiré et son maillot de corps pendait en lambeaux.
Seule sa casquette de camouflage trahissait qu’il était encore un soldat.

Bahati avait trouvé le prospectus un matin. Tout trempé, il collait à la


végétation au bord de son champ de manioc. Son bataillon était
stationné à Pinga, une petite ville située à 150 km à l’ouest de Goma,
profondément enfoncée dans la forêt tropicale du territoire de Walikale
dans le Nord-Kivu. Là vivait Bahati dans une petite hutte de terre avec
son épouse de 24 ans dont il avait fait la connaissance dans un camp de
réfugiés proche. Elle était tombée presqu’aussitôt enceinte et donna le
jour l’an dernier à un fils qui faisait toute sa fierté. Mais l’enfant
semblait malade, bouffi et fébrile. Le jeune père fut très clair : ils
devaient quitter la forêt pour amener l’enfant à un médecin. Mais
comment ?

Le papier mentionnant le numéro de téléphone apparut ce matin-là


comme l’unique option. On entendait des tirs au loin. L’armée
rwandaise s’était engagée quelques semaines auparavant à l’est du
Congo pour traquer les FDLR. Il régnait une confusion désespérée. Ses

252
camarades avaient fui dans toutes les directions. Telle était
l’opportunité. Excité, il courut vers la hutte : « fais les bagages »,
murmura-t-il à son épouse. Ensuite, il prit le bébé malade sous son bras
et la famille se faufila dans le sous-bois. Un paysan congolais croisé
dans un sentier leur montra le chemin de la petite base de l’ONU dans
le village prochain, où des hélicoptères de l’ONU atterrissaient et
décollaient. C’était le salut. « Si le commandant nous avait trouvés, nous
serions morts à présent », dit Bahati. Il avait vu beaucoup de ses
camarades mourir sous la torture, lorsqu’ils avaient été attrapés au
cours de la fuite.

Ainsi, Bahati était assis, soulagé, dans le camp de l’ONU à Goma. Son
épouse endormait le bébé malade. Le personnel de l’ONU leur avait
procuré des médicaments et de nouveaux vêtements. Le combattant
enfila les pantalons neufs et se boutonna la chemise. Les premiers
vêtements civils depuis 15 ans. Il regardait d’un air surpris autour de
lui. Son épouse poussa un cri d'étonnement. L’homme émacié agissait
comme s’il était changé. Un sourire parcourut son visage.

Ce jour-là, il se passait beaucoup de choses dans le camp de


démobilisation de la MONUC à Goma, sur le lac Kivu. Plusieurs fois par
jour, un camion rempli de combattants des FDLR qui s’étaient rendus
aux casques bleus, entrait dans le camp. La plupart portaient une
kalachnikov, dont le numéro de série était enregistré par le personnel
de l’ONU, les armes étaient aussitôt enfermées dans un conteneur sûr,
afin d’être détruites par la suite. Le conteneur à armes du périmètre de
l’ONU à Goma fut rarement aussi plein que durant ces semaines de
février 2009.

Le personnel en charge de la DDRRR appela les combattants


individuellement. Quand vint le tour de Bahati, il salua
automatiquement. Les réflexes mettent du temps à disparaître. Il suivit
l’employé de l’ONU dans un conteneur blanc. Là, fut constitué un
dossier à son nom : photo, empreintes digitales, nom et lieu de
naissance, le nom de sa femme et de son fils, dates de naissance. Il dut
aussi subir des questions sur son parcours : quand était-il entré dans
les FDLR? Dans quelle unité avait-il servi ? Sous quel commandant ?

Ensuite, Bahati hissa le baluchon avec ses ustensiles de cuisine sur le


plateau. Un camion transporta un tas de guerriers fatigués
accompagnés de femmes et d’enfants à travers la frontière. L’ancienne

253
maison de Bahati se trouvait à quelques heures de trajet de Goma, dans
le sud du Rwanda. Cela avait bien duré quinze ans jusqu’à ce qu’il
reprenne le chemin du retour au bercail.

Il faisait chaud sous la bâche du vieux camion à bestiaux. Un silence


tendu régnait au moment où le camion franchit la barrière de la
frontière rwandaise. Personne n’avait de passeport. A l’intérieur de la
cour du service d’immigration, on lut une liste sur laquelle figuraient
les noms des passagers. Après quoi, Bahati fut autorisé à changer sa
liasse de billets congolais sales contre des billets neufs de francs
rwandais. Il examina le filigrane et la bande argentée brillante.
« Maintenant, nous sommes de nouveau rwandais », dit-il, rayonnant.
Et le voyage continua.

Durant le voyage en autocar, Bahati collait son nez à la fenêtre


poussiéreuse. Après 15 ans dans la forêt congolaise, le Rwanda lui
apparaissait comme un pays des merveilles moderne en 2009. Une
route fraîchement goudronnée conduisait de la frontière à Gisenyi,
bordée de marques de peinture et de trottoirs. Bahati écarquillait les
yeux, tandis qu’il berçait son enfant sur les genoux : « regarde, nous
pouvons acheter des médicaments à la pharmacie. Ici, il y a du lait frais
et là il y a le téléphone », jacassait-il. Le jeune père était fier de pouvoir
rendre possible un meilleur avenir à son enfant. Il discutait avec sa
femme de la façon dont il pourrait investir de manière judicieuse la
contrepartie du pécule de départ de cent dollars qu’il devait recevoir
dans le cadre du programme de réintégration. Un morceau de terre, une
petite maison, une chèvre, des poules ?

Au bout d’une bonne heure de route, retentit l’ordre : « descendez! ».


La troupe était arrivée à Mutobo, le centre de formation vitrine pour les
rebelles démobilisés. Il se trouve à quelques kilomètres de la petite ville
de Ruhengeri, au bout d’un court chemin de terre qui part de la route
principale, dans l’ombre d’une imposante chaîne de volcans éteints.
Derrière les sommets commence le Congo. Le camp discret est
constitué de maisons simples couvertes de tôle ondulée : des dortoirs
et les salles de classe pour quatre cents ex-rebelles.

Presque tous les lits étaient occupés quand Bahati entra dans le
bâtiment. « Bienvenue à la maison », salua le directeur Frank Musonera
à l’adresse des anciens combattants, arborant un sourire amical.
Ensuite, il expliqua aux hommes qui jusqu’à il y a peu de jours avaient

254
combattu dans la brousse congolaise pour renverser les autorités du
Rwanda, le programme des cours des dix prochaines semaines :
comment fonctionne le système électoral au Rwanda? Comment on
obtient un crédit auprès d’une banque ? Quel est le coût d’une
assurance-maladie ? Quels sont les droits de l’homme ? Que signifie le
génocide ? Et Musonera distribuait des carnets et des stylos-billes.

Le soir, Bahati s’assit sur son nouveau lit dans le dortoir. Il cacha,
honteux, son stylo et son carnet sous le matelas. Il avoua qu’il n’avait
pas appris à lire et à écrire. Mais le plus grand défi était autre : « une vie
dans la paix » - cela, il ne pouvait même pas se l’imaginer, expliqua-t-il.
« Une vie tout à fait normale », marmonna-t-il pour lui-même.

C’était le premier jour depuis quinze ans que Bahati ne portait pas de
kalachnikov. Il ne savait pas trop bien à quoi s’accrocher. Il rassembla
des fragments d’un emballage déchiré comme si c’était un puzzle.
Morceau par morceau l’image d’un lecteur de CD devint perceptible.
Bahati sourit : « je veux un appareil de musique » dit-il. Sa femme lui
tapota l’avant-bras : d’abord, il devait épargner l’argent pour la
scolarité du bébé, le blâma-t-elle. Bientôt, une famille tout à fait
normale.

Les origines du programme de démobilisation DDRRR

Bahati est l’un des 8815 combattants des FDLR qui, selon des sources
rwandaises, sont rentrés dans leur patrie, le Rwanda, entre 2001 et
septembre 2014 et ont été pris dans le Programme de démobilisation
DDRRR439. La DDRRR (désarmement, démobilisation, rapatriement,
réintégration et réinstallation) est le programme de démantèlement
pacifique des groupes armés visant au retour des bénéficiaires au foyer.
Il représente l’élargissement conçu pour les miliciens étrangers du
programme classique de démobilisation, grâce auquel les combattants
de la guerre civile redeviendront des civils.

Une conférence de donateurs pour l’Afrique des Grands Lacs réunie à


Bruxelles en 2001, peu après le transfert de pouvoir du défunt Laurent-
Désiré Kabila à son fils plus modéré, Joseph, créa un fonds de la Banque
mondiale pour un programme de démobilisation transnational : le

439Statistiques de la Commission rwandaise de démobilisation (RDRC)

255
Programme multi-pays de démobilisation et de réintégration (MDRP).
Doté d’une enveloppe de 621 millions de dollars, elle était la plus
importante de ce genre dans le monde. Ce programme s’adresse à 350
000 soldats gouvernementaux et combattants irréguliers de neuf pays.
Au bout du compte, 279 263 combattants furent démobilisés durant ce
programme entre 2002 et 2009 440.

« Au-delà des chiffres, c’est en RDC que la démobilisation rencontra les


plus grands obstacles liés au manque de volonté politique », conclut le
rapport final du MDRP, publié en 2010. Selon lui, les FDLR à l'Est du
Congo représentent un « problème persistant ».

Ils représentaient déjà un problème au début du programme. Comme


le remarqua le Conseil de Sécurité de l'ONU après sa mission dans la
région en mai 2001 : « la question du désarmement, de la
démobilisation, de la réinsertion et du rapatriement ou de la
réinstallation des groupes armés est l’élément-clef pour mettre fin au
conflit en République démocratique du Congo. La solution des
problèmes restants ne rendrait plus nécessaire la présence de troupes
étrangères dans l’est du pays, améliorerait considérablement la
sécurité et la qualité de vie économique de la population et
neutraliserait une source dangereuse de conflit et d’instabilité dans la
région » 441. Mais personne ne voulait régler le problème. Avant même
qu'aucun concept fût présenté, le secrétaire général de l’ONU, Kofi
Annan avertit qu'il serait « peu probable que l'Organisation des Nations
Unies approuve un plan impliquant qu'elle 'impose' des mesures de
désarmement en vertu du Chapitre VII de la Charte », et donc en
recourant à la force 442.

Les parties étrangères du conflit, qui à l'époque étaient toujours


présentes avec leurs forces armées sur le territoire congolais et
l'avaient découpé en zones d'influence, élaborèrent donc un concept de
désarmement sans contrainte. Une campagne d'information sous la
responsabilité de l'ONU devait s'adresser aux milices ; selon ce plan, les
volontaires au désarmement se rendraient avec leurs familles dans des
"zones de cantonnement", où ils déposeraient leurs armes - le sort

440Rapport final du MDRP, juillet 2010


441Visite de la mission du Conseil de Sécurité dans les Grands Lacs du 15 au 26 mai
2001, rapport S/2001/521 du 29 mai 2001, §124
4427e rapport de la MONUC, S/2991/373 du 17 avril 2001, §94

256
réservé aux armes restait ouvert - et ils rempliraient un formulaire
personnel. Les civils seraient séparés des combattants et aussi les
femmes des hommes ; les génocidaires présumés seraient remis au
TPIR et les enfants-soldats à l'UNICEF. Une fois terminés le
désarmement et le tri, des entretiens auraient lieu pour établir les
intentions des individus restants, et ceux qui désireraient rentrer au
Rwanda bénéficieraient d'une amnistie, de garanties de sécurité y
compris le déploiement d'équipes de contrôle, et une formation pour
« une deuxième carrière ». En plus, « il faudrait préparer la société
civile des pays de réinsertion à accepter les anciens combattants au
moyen d’une campagne médiatique intense » 443.

Ces plans auraient permis le retour des ex-FAR au Rwanda comme


vétérans-héros de guerre, accompagnés d’un battage médiatique et de
privilèges. Il n'est pas surprenant que depuis la présentation de ces
plans, les FDLR demandent un tel accueil au Rwanda, au mieux en
gardant leurs structures militaires, comme condition pour mettre fin à
leur lutte armée. Mais Kofi Annan rejeta ces plans de façon claire: Ils
« ne constituent pas une base suffisante pour la poursuite des activités
de l'ONU à ce stade » 444.

L'impasse ne fut brisée que par une défaite militaire des combattants
hutus rwandais. Leur opération "Oracle du Seigneur" en mai et juin
2001, dernière incursion armée d'envergure à partir du Congo en
territoire rwandais, se termina en débâcle. « Plus de 1000 rebelles
tués », titra le journal rwandais New Times à la fin juin 445. Des 4000 à
5000 assaillants - un tiers de la force totale du mouvement rebelle ALIR
I basé à l'est du Congo - 1890 auraient été tués au Rwanda et 945 faits
prisonniers, indique un rapport indépendant ; 530 autres se seraient
rendus par la suite, dont 245 officiers 446. Le gouvernement du Rwanda
en profita pour montrer au monde que des soldats ex-FAR qui
capitulaient au Rwanda n'auraient rien à craindre.

Depuis 1994 déjà, le Rwanda connaissait les "camps de solidarité"


(ingando) pour préparer les réfugiés rentrants à la réinsertion chez

443Plan documenté dans le rapport S/2001/521, annex 1


4449e rapport de la MONUC, S/2001/572 du 8 juin 2001, §108
445« More than 1000 rebels killed »,
New Times, 28-30 juin 2001
446PNUD, « UNDP/Donor Mision to the DRC and the Great Lakes region », 6 août au 13
septembre 2001, p.13

257
eux. À partir de 1999, sous l'égide de la Commission Nationale de
l'Unité et de la Réconciliation (NURC selon l’acronyme anglais), ils
furent transformés en quelque sorte en camps d'été pour les soldats,
les bacheliers - et les combattants hutus de retour du Congo. Jusqu'en
2001, environ 600 soldats des ex-FAR passèrent par le camp ingando
militaire le plus important, à Mudende, près de Gisenyi, où l'ALIR avait
perpétré ses massacres les plus sanglants en 1997 et 1998. Après
l’opération "Oracle du Seigneur", il en vint bien plus. Le nombre d'ex-
combattants à Mudende atteignit 1800 en août 2001. Le gouvernement
transféra par la suite ce camp à Nkumba et en ouvrit un deuxième à
Mutobo - au nord et au sud-ouest de la ville de Ruhengeri.

La nouveauté fut que les ex-soldats furent autorisés à rendre visite à


leurs familles dans leurs communes d'origine d'abord, avant de se
présenter aux camps pour être rééduqués. Cela leur donna un
sentiment de sécurité. « Le camp n'avait pas de clôture et les gens des
FDLR n'étaient pas enfermés, ils pouvaient bouger librement », se
souvient l'Autrichienne Susanne Brezina, ancienne responsable de la
démobilisation du PNUD au Rwanda. « Ils pouvaient voyager chez eux
pendant le week-end, avec les transports publics, mais pour le reste ils
avaient le programme ingando et apprenaient le nouveau Rwanda » 447.
Après 90 jours on les congédiait solennellement et on les envoyait chez
eux avec une aide au démarrage - y compris, pour ces ex-combattants
hutus recyclés en paysans, des machettes, quelques années seulement
après le génocide.

Une évaluation du PNUD conclut : « Les ex-combattants de l'ALIR


étaient apparemment assez surpris de l'accueil positif qu'ils ont trouvé
au Rwanda, et encore plus de la situation générale au Rwanda qu'ils
vécurent pendant leur semaine en famille. Il paraît que la majorité
d'entre eux a été victime d'une désinformation ciblée de la part de leurs
dirigeants au Congo. »448

Enthousiasmée par cette approche, en août 2001 la Grande-Bretagne


fut le premier bailleur à promettre des fonds pour un programme de
DDRRR au Congo. En contrepartie, le président congolais Joseph Kabila
promit à la ministre britannique du développement, Clare Short, de

447Communication de Susanne Brezina, novembre 2015


448PNUD 2001, p.,23

258
démobiliser les combattants des ex-FAR dans les zones sous contrôle
gouvernemental. Quatre mille d'entre eux se trouvaient déjà dans les
camps militaires de Kitona (Bas-Congo) et Kamina (Katanga), selon le
président.

C'était un ballon d'essai. « On nous y a amenés de la ligne de front », se


souvient devant le tribunal de Stuttgart un des ex-combattants arrivés
à Kamina à l'époque. « C'était sur la base d'une négociation. Nous n’y
sommes pas allés parce que nous avions été battus (...) À Kamina, nous
attendions le retour au Rwanda » 449.

La stratégie était de présenter les combattants hutus rwandais comme


des partenaires de plein gré dans le processus de paix, ce qui servirait
leur agenda politique. À partir de ce moment-là, les FDLR se plaçaient
au premier plan comme l’organisation politique des combattants hutus
rwandais. Le 10 septembre 2001, le gouvernement congolais organisa
à Kinshasa la première apparition publique des FDLR : Ignace
Muranashyaka, présenté comme "président", se montra devant la
presse, avec le porte-parole des FDLR, Alexis Nshimiyimana, et le
commissaire des FDLR pour les droits de l'homme, Christophe
Hakizabera, sous l'égide du ministre congolais de la sécurité, Mwenze
Kongolo. Tandis que Kongolo présenta les FDLR comme « rescapés » du
Rwanda, Nshimiyimana précisa : « les FDLR ne sont pas un parti
politique mais plutôt une organisation politico-militaire qui vise la
libération du Rwanda et de son peuple » 450.

Deux jours plus tard, des représentants du gouvernement congolais et


des fonctionnaires des FDLR présentèrent un groupe de 1500
combattants FDLR en uniforme à des diplomates et des journalistes sur
la base militaire de Kamina, loin de Kinshasa dans la savane du Katanga.
« Il n'y a plus de Rwandais armés sur le territoire de la RDC contrôlé
par le gouvernement et le désarmement des FDLR est une étape
importante dans notre recherche de la paix », déclara le ministre
Kongolo. Un commandant des combattants hutus affirma qu'ils étaient
des « boucs émissaires » et des « victimes de la calomnie, diffamation,
délation et diabolisation globalisante » 451.

449Déposition devant la Cour de Stuttgart, 21 janvier 2013


450« Mwenze Kongolo donne des arguments à Kagame », Le Potentiel, 11 septembre
2001
451IRIN, 13 septembre 2001

259
Le sort futur de ces combattants n'était pas clair. Ils se trouvaient sur
une base militaire congolaise. Les FDLR ne les considéraient pas
comme démobilisés. Selon un rapport de la MONUC qui cite des ex-
combattants démobilisés plus tard, ils auraient à l'époque été organisés
en cinq bataillons de la brigade "Kamba" sous le colonel Vincent
Ndanda et ils étaient prêts à être redéployés pour des opérations de
combat 452. Un combattant qui était resté dans la forêt katangaise, avec
la brigade des FDLR "Horizon" - précurseur de la brigade de réserve
des FDLR - relate bien plus tard devant le tribunal de Stuttgart : « Ce
n'est pas tout le monde qui est allé à Kamina. Au camp de Kamina sont
allés ceux qui avaient été à Mbuji-Mayi, en Équateur, à Lubumbashi.
Nous sommes restés dans la forêt. On nous disait que nous ne devions
pas aller à Kamina, qu'après le désarmement les FDLR devaient aller au
Rwanda et qu’il se pourrait que cela ne marche pas »453. Il semblerait
qu'en guise de contrepartie, les FDLR aient reçu cinq millions de francs
congolais (environ 10.000 Euros de l'époque); l'argent avait été amené
à Kamina dans l'avion de la MONUC par les représentants du
gouvernement congolais, rapporte l’ONG International Crisis Group 454.
Sans le savoir, les Nations Unies auraient donc consenti aux FDLR un
financement initial.

Du 28 octobre au 28 décembre 2001, des agents de l'ONU eurent des


entretiens avec 1981 combattants FDLR à Kamina ainsi que dans des
hôpitaux à Lubumbashi et à Kinshasa. « Il est ressorti de ces
entretiens », écrivit plus tard la MONUC, « que sur les 1981
combattants interrogés, tous parlaient couramment le kinyarwanda, et
la plupart, à quelques exceptions près, avaient suivi un entraînement
militaire, appartenaient à une formation militaire et portaient
l'uniforme. Bien que ces hommes ne possèdent pas d'arme, la MONUC
ne pouvait établir avec certitude qu'ils avaient été désarmés ou
démobilisés. Aucune information n'a été fournie concernant les armes
que portaient les combattants. Aucun de ces derniers n'a accepté de
répondre aux questions qui auraient permis de les identifier avec
précision, y compris celles portant sur leur région d'origine et leur
famille. Les combattants ont adopté cette position sur les conseils des
Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), qui affirment

452Rapport DDRRR de la MONUC Kigalim 17 octobre 2002


453Déposition devant la Cour de Stuttgart, 24 mars 2014
454ICG, « Disarmament in the Congo : Jump-Starting DDRRR to Prevent Further War »,
14 décembre 2001, p.19

260
les représenter, et qui, en tant que membres de la délégation envoyée
par le Gouvernement de la République démocratique du Congo, ont
assisté à tous les entretiens » 455.

C'est aussi durant cette période qu’Ignace Murwanashyaka devint


officiellement président des FDLR. Le porte-parole Laforge date
l’entrée en fonctions du président au 12 septembre 2001, lors de
l'« accueil d'une mission onusienne et sortie de la clandestinité », soit
lors de la première présentation publique des combattants FDLR456.
Murwanashyaka présentait un visage neuf, sans histoires, idéal pour le
nouveau rôle politique que les militaires hutus rwandais concevaient à
ce moment.

L'"unification politique" des combattants de l'est et de l'ouest du Congo,


ALIR I et ALIR II, toujours selon Laforge, eut lieu le 7 août 2001; le
Comité Directeur des FDLR se réunit pour la première fois entre le 19
et le 24 janvier 2002, et le 27 mars 2002 le président Murwanashyaka
avec les leaders de deux autres groupes d'exilés rwandais lança
l'alliance politique dénommée "Alliance pour la Démocratie et la
Réconciliation Nationale / Pacte de sang" (ADRN-Igihango) lors d'une
réunion à Bad Honnef, en Allemagne, sur les rives du Rhin, en face de
Bonn. Séraphin Ngwej, conseiller pour la sécurité très proche du
président Kabila à l’époque et jusqu’à ce jour, participa à cette réunion
en tant qu’“observateur“ congolais. Quelques mois plus tard, Ngwej fut
nommé par Kabila au poste de chargé du processus DDRRR.

Pour le gouvernement congolais, les combattants hutus rwandais


étaient un problème du gouvernement rwandais qui devait s'entendre
avec ses adversaires au lieu de les exporter au Congo. Pour le
gouvernement rwandais, ils étaient un problème du gouvernement
congolais qui les avait accueillis et armés. Les deux États étaient
d'accord pour considérer que les Nations Unies devaient s'occuper du
problème. Les Nations Unies ne se considéraient pas responsables de
cette tâche ni capables de la mener à bien. Leur priorité était le retrait
des armées gouvernementales étrangères du territoire congolais.

45510e rapport de la MONUC, S/2002/169 du 15 février 2002, §62


456Laforge Fils Bazeye, « Chronologie des FDLR », document inédit

261
C'est dans ces conditions que le Congo négocia avec le Rwanda en
Afrique du Sud, sous la médiation du sud-africain Jacob Zuma, le retrait
rwandais du Congo et le rapatriement simultané des FDLR. Le 30 juillet
2002, les deux présidents Kabila et Kagame signèrent solennellement
en Afrique du Sud l'accord de paix de Pretoria. Il était très ambitieux en
préconisant de « traquer » et de « démanteler » les milices, y compris
leurs leaders, et d'achever leur rapatriement dans les 120 jours. Le
problème toutefois était que le Congo était toujours divisé, que le
gouvernement Kabila ne contrôlait pas l'est du pays et donc pas non
plus les lieux où se trouvait la majorité des combattants hutus
rwandais.

Les troupes FDLR, issues des armées ALIR I et ALIR II, étaient en train
de s'implanter fermement dans le chaos des provinces du Kivu sans
être inquiétées. En mars 2002, une première enquête systématique de
la MONUC sur les effectifs et les structures des groupes armés au Congo
avait révélé que l’ALIR I à l'époque avait une division au Nord-Kivu et
une autre au Sud-Kivu, subdivisées en cinq brigades: la division
"Arbre/Yaoundé" le long de l'axe Shabunda-Fizi-Kabambare dans le
Sud et la division "Beor/Douala" sur l'axe Walikale-Masisi dans le Nord,
avec leur quartier général dans le parc national de Kahuzi-Biéga au
Sud-Kivu. L’ALIR II avait une division au Katanga avec la brigade
"Horizon" à Nyunzu et d'autres unités, avec un quartier général à
Lubumbashi, et une deuxième brigade "Kasaï" qui se serait déplacée
vers le nord pour rejoindre ALIR I au Sud-Kivu, peut-être aussi d'autres
unités. Chaque groupe disposerait de 4000 à 6000 combattants. Selon
la MONUC à l’époque, « ALIR II est mieux équipée qu'ALIR I, mais est
moins expérimentée. » 457

L'accord de Pretoria entre la RDC et le Rwanda ne fut pas bien accueilli


par les FDLR. Leur porte-parole, Alexis Nshimiyimana, menaça Joseph
Kabila à partir de Vienne. Ce dernier « doit se rappeler que les FDLR
ont combattu aux côtés de l'armée congolaise sur l'invitation du
gouvernement de la RDC », déclara le porte-parole 458, qui précisa plus
tard : « Nous ne sommes pas signataires de cet accord. Mais nous

457« First assessment of the armed groups operating in the DRC », annex au rapport
S/2002/341 du 5 avril 2002, p.9
458« Des extrémistes hutus rwandais rejettent l'accord de Pretoria », AFP 30 juillet
2002

262
essayons de respecter les obligations du gouvernement congolais, car
nous sommes liés dans un pacte de sang. » 459

Le désarmement des FDLR échoue à Kamina

Avec l'engagement du gouvernement congolais, pris lors des


négociations de paix en Afrique du Sud, de désarmer les FDLR en
contrepartie du retrait des troupes rwandaises, la confrontation était
inévitable. Le 13 août 2002, Augustin Bizimungu, ancien chef d'état-
major des FAR et le plus important de tous les généraux hutus rwandais
au Congo, fut arrêté et livré au TPIR. Tharcisse Renzaho, un des
fondateurs des FDLR et un des organisateurs de l'intervention des ex-
FAR aux côtés des soldats de Kabila à partir de 1998, fut lui aussi arrêté
le 29 septembre et envoyé à Arusha. Le chargé du gouvernement
congolais du suivi du processus de paix, Vital Kamerhe, proclama le 23
septembre 2002 sur les ondes de la télévision nationale une
interdiction « stricte et définitive » des activités politiques des FDLR au
Congo. Tous les dirigeants FDLR au Congo seraient "persona non grata"
et devraient quitter le pays dans les 72 heures ; l'Afrique du Sud, garant
de l'accord de Pretoria, devrait « organiser rapidement » le
rapatriement des combattants de Kamina 460.

Ces combattants FDLR traînaient sur la base militaire de Kamina déjà


depuis plus d'un an. Voilà que les choses commençaient à bouger. Des
négociateurs de l'ONU dressèrent une liste de 81 volontaires pour une
visite exploratoire au Rwanda : 67 anciens combattants, un civil, dix
femmes et trois bébés. Pour les accompagner au départ, deux avions
avec des délégués et des journalistes quittèrent Kinshasa le 30
septembre 2002 à 8h35 pour le vol de 105 minutes à Kamina. Parmi les
dirigeants FDLR présents se trouvaient le président des FDLR,
Murwanashyaka, et son vice-président ultérieur Musoni. Celui-ci se
souvient devant le tribunal : « Moi j'étais à Kamina avec le commandant
Ndanda pour préparer un discours pour la cérémonie. J'y ai passé une
nuit. Ignace était là aussi, mais pour la cérémonie seulement, il est venu
avec la délégation officielle comprenant le commissaire européen Louis

459« Kinshasa chasse les Hutu du Front de libération du Rwanda »,


La Référence Plus,
25 septembre 2002
460Communiqué du gouvernement de la RDC cité dans La Référence Plus, 25 septembre
2002

263
Michel et un membre du gouvernement. Il n'a pas prononcé de
discours » 461.

Selon un des journalistes qui accompagnait les visiteurs, la délégation


congolaise était composée de Vital Kamerhe, chargé du suivi du
processus de paix, de Kikaya bin Karubi, le ministre de la
communication, ainsi que d Séraphin Ngwej, le commissaire adjoint du
gouvernement. Il raconte : « Au bout d'une heure 45 minutes environ,
l'avion atterrit sur l'une des pistes de l'aéroport de Kamina-Base. Pour
ceux qui ne le savent pas, il convient d'indiquer que les pistes de
l'aéroport de cette base militaire sont uniques en Afrique et n'ont
d'équivalent que celles de Cap Canaveral dans l'Etat de Floride aux
Etats-Unis d'Amérique. A la seule différence qu'à Kamina, la brousse a
envahi même les bâtiments de la tour de contrôle à laquelle on accède
par échelle manuelle. »

Et le journaliste poursuit sa description : « À la descente d'avion, on


tombe nez à nez sur les ex-combattants rwandais alignés trois par trois,
vêtus de T-shirts blancs frappés du sceau de Radio Okapi, des pantalons
jeans de couleur bleue et des baskets multiformes. Chacun avait son
baluchon. Au total 66 petits jeunes hommes, 10 femmes dont 3 futures
mamans et bébés, comme pour dire que les combattants n'étaient pas
tout le temps qu'au front, ils avaient également le temps de remplir
leurs devoirs conjugaux. Les caméras balaient et rebalaient ces êtres à
la mine crispée ; les flashes des photos crépitent comme des
mitrailleuses. De quoi apeurer davantage ces jeunes gens
apparemment absents et rêveurs. À la limite des enfants-soldats pour
des combattants, des guerriers, personne n'en donnait l'air. Ils ont
entre 17 à 20 ans. Ceux d'entre eux qui avaient une trentaine d'années
sortaient du lot. C'est dire qu'ils ont presque tous grandi en République
démocratique du Congo, car certains sont arrivés à l'âge de 9, 10 ou 12
ans », décrit le journaliste qui continue :

« Quand, après une série de discours, les voyageurs durent enfin


monter dans l'avion, le commandant Vincent Ndanda des FDLR s'y
opposa, arguant qu’’il n'était pas convenu qu'ils partent ainsi! Du coup,
les gens qui ne souriaient pas, mais qui ne pleuraient pas non plus n'ont
pas manqué de montrer leur agacement et même leur peur. Il a fallu

461Interrogation de Straton Musoni au Cour de Stuttgart, 9 août 2013

264
que le commissaire du gouvernement le prenne à côté, lui explique
longuement de quoi il s'agit en réalité pour qu'il se résolve à aller au
téléphone et communiquer avec sa direction politique. Personne ne
saura ce qu'il a dit au téléphone. Toujours est-il que devant
l'énervement de tous les Congolais, civils, militaires et journalistes,
l'homme s'est résigné. Il était 14h15 heure de Kamina quand enfin les
deux C130 de la Monuc mettent le turbo avec à bord ces célèbres
éclaireurs » 462.

Le groupe FDLR atterrit à Kigali une bonne heure plus tard. Des
autobus du HCR les amenèrent à leur logement, où des officiels de
l'ONU et du gouvernement rwandais les reçurent. Les visiteurs
posèrent « des questions marquées par la peur et la méfiance », selon
le compte-rendu de l'ONU 463. Ce n'est que l'arrivée d'une équipe de
danseurs rwandais vers 22h30 qui allégea l'ambiance. « Le groupe était
assez ému et impressionné. Des gens avaient des larmes aux yeux et
leurs visages commençaient à rayonner et à sourire, alors qu'avant ils
avaient été très tendus. Ils tapaient dans les mains et exultaient lors des
points forts de la présentation. Tout d'un coup plus personne n'était
fatigué. La glace était brisée. »

Le chef de la délégation des FDLR était David Mukiza qui devint par la
suite et demeure à ce jour le directeur de cabinet de Murwanashyaka.
Au programme des visiteurs, il y avait un "tour de Kigali", une visite du
camp de démobilisation de Mutobo et des voyages individuels dans les
communes natales de chacun, tous frais payés par l'ONU. Le bureau de
l'ONU à Kigali donna aux visiteurs FDLR des téléphones portables avec
des unités et un pécule de 415.000 Francs rwandais (à l'époque environ
90 Euros) pour le transport, plus que le salaire mensuel moyen au
Rwanda. Au total, les Nations Unies dépensèrent plus de 10.000 dollars
pour cette visite.

Après dix jours, la délégation rentra à Kamina - sauf trois de ses


membres restés au Rwanda après la visite. Parmi les autres, vingt se
prononcèrent pour un rapatriement immédiat tandis que les autres
demandèrent un temps de réflexion. Le 12 octobre 2002, la MONUC

462« Processus du DDRRR : 79 ex-combattants FDLR en visite exploratoire à Kigali »,


Digitalcongo, 1 octobre 2002
463Description selon le rapport « First two days of Kamina exercise » et « Tentative
programme for Kamina visit », MONUC Kigali

265
rapatria quatre-vingt-dix-huit combattants des FDLR avec trente-huit
de leurs dépendants à partir de Kamina vers le Rwanda. La première
opération DDRRR réussie avait commencé.

Mais elle toucha bientôt à sa fin. Car, en même temps, le gouvernement


congolais était en train de pousser de façon brutale la direction
politique des FDLR hors du pays. L'ordre d'expulsion du 24 septembre
2002 concernait vingt-cinq membres de la direction des FDLR résidant
à Kinshasa, dont le président Murwanashyaka. Quelques jours plus
tard, celui monta dans un avion de ligne à destination de Nairobi,
devant les caméras de la télévision nationale RTNC - pour
probablement continuer son périple vers l'Allemagne. Dix autres
responsables des FDLR qui avaient quitté la RDC furent arrêtés le 2
octobre lors d'une tentative de rentrer le pays en passant par
Brazzaville. D'autres restèrent à Kinshasa et demandèrent le statut de
réfugié au HCR.

Le 3 octobre 2002, quand l'ambassade d'Allemagne à Kinshasa fêta le


jour de la réunification allemande, la police militaire investit le quartier
général des FDLR dans la capitale congolaise. Elle confisqua tous les
appareils de communication, servant à maintenir le contact entre
l'État-major et ses combattants, et arrêta toutes les personnes sur
place, dont plusieurs commissaires et fonctionnaires des FDLR. Ils
furent assignés à résidence dans le salon VIP d'un hôtel où ils passèrent
ensuite plusieurs semaines avec ceux qu'on avait arrêtés lors de leur
entrée au pays par Brazzaville - environ vingt personnes au total. Le
soir du 30 octobre, ils furent amenés à l'aéroport international de
Kinshasa et envoyés à Kigali par avion. À leur arrivée, ils allèrent à la
rencontre de leurs proches et racontèrent à des journalistes qu'on les
avait trompés : à l'aéroport de Kinshasa, un général sud-africain et un
avion de l'Afrique du Sud les attendaient, mais après le décollage le
pilote leur avait dit que le voyage finirait à Kigali, expliquèrent les
intéressés.

Les FDLR ne voulaient pas accepter cela sans résistance. De


l'Allemagne, leur président Murwanashyaka adressa un ultimatum de
24 heures aux Nations Unies et aux gouvernements du Congo et du
Rwanda pour « rendre » les « otages »; faute de quoi, des « mesures
appropriées » seraient prises, mais « le président et le Comité Exécutif

266
appelent les abacunguzi à garder le calme » 464. Cette déclaration de
Murwanashyaka anticipe le ton habituel qu’il adoptera ultérieurement,
mélange d'accusations, de menaces et de fanfaronnades.

Les actes suivirent les mots. Le 1er novembre 2002 à l'aube, quelques
1000 soldats FDLR prirent d'assaut l'arsenal militaire de l'armée
congolaise sur la base de Kamina. Selon la version des FDLR, les
combats avaient éclaté « après que des soldats congolais et des civils
brandissant des fusils ont pillé des camps dans le quartier Ossida à
Kamina et se sont dirigés vers les camps des troupes FDLR. D'abord ils
ont tiré sur les huttes des réfugiés et ont essayé de s'attaquer à la
résidence du Colonel Ndanda. L'attaque a été repoussée et les Congolais
ont abandonné quelques-unes de leurs armes lourdes. Puis le Colonel
Ndanda a essayé de négocier avec des officiers congolais qu'il
connaissait et aux côtés desquels il s'était longtemps battu. Il a été
kidnappé et exécuté » 465

Plusieurs centaines de mutins restèrent dans la base - entre le 8 et le


20 novembre 2002 la MONUC rapatria plus de 670 membres des FDLR,
dont 375 combattants, de Kamina au Rwanda. Mais la majorité, environ
1300 hommes, s'évada et disparut dans la brousse à bord de véhicules
volés. Leur dirigeant était Sylvestre Mudacumura, chef d'état-major
adjoint qui devint plus tard et demeure jusqu'à ce jour le chef militaire
des FDLR.

« Muducumura dirigeait les opérations contre les Congolais pour


quitter le camp », témoigne devant le tribunal un combattant qui, à
l'époque, aidait à accueillir les camarades de Kamina dans la forêt du
Katanga - les brigades FDLR "Horizon" et "Tempête" se trouvaient alors
stationnées 600 kilomètres plus loin à l'est, près de Kalemie sur le lac
Tanganyika. « Nous avions dû préparer un chemin aux camarades pour
nous rejoindre à partir de Kamina. Ma femme me l'avait dit, car elle
était à Kamina et j'étais dans les forêts (...) Tout d'un coup ils sont
arrivés chez nous dans les forêts, dirigés par Mudacumura (...).
Ensemble nous sommes partis vers l'Est. » 466

464Communiqué de prese des FDLR, Bonn 30 octobre 2002


465« Kamina : Colonel Ndanda executed by Jean-Claude », AfroAmerica Network, 2
novembre 2002
466Déposition devant la Cour de Stuttgart, 24 mars 2014

267
C’est ainsi qu’échoua la première tentative de démobiliser les FDLR en
coopération avec le gouvernement de la RDC. Les combattants à
démobiliser avaient disparu. Après la débâcle de Kamina, le
programme DDRRR de la MONUC travailla selon le principe de l’espoir:
On s'asseoit quelque part et on attend que des soldats FDLR
apparaissent et demandent qu'on les amène au Rwanda.

Alexis Nshimiyimana : intimidation contre les déserteurs à


partir de Vienne

Le 16 décembre 2002, la MONUC ouvrit son premier centre de


démobilisation des combattants étrangers en RDC. L'évènement passa
inaperçu alors que dans la même nuit les belligérants congolais
signèrent solennellement un accord de paix en Afrique du Sud, l'accord
de Sun City en tant qu’aboutissement du "dialogue inter-congolais". La
grande lutte pour le pouvoir au Congo prenait fin. Restait l'insécurité à
l'est, où l’on trouvait parfois dans chaque village d’une même zone, une
autre bande de jeunes sévissant avec des AK-47 ou des machettes - un
contexte idéal pour permettre aux FDLR, bien organisées, d’étendre
leur zone d'influence.

Le nouveau centre DDRRR était situé dans le territoire de Lubero, dans


une partie du Nord-Kivu nominalement sous contrôle d'un
groupuscule rebelle allié avec le gouvernement de Kinshasa, le RCD-
K/ML de Mbusa Nyamwisi, où selon des estimations de l'ONU, se
trouvaient entre 3000 et 4000 combattants hutus rwandais avec leurs
familles. Ce camp de l'ONU dans une région où des centaines de milliers
de Congolais erraient sans approvisionnement ni soins dans les
montagnes était très luxueux aux yeux des Congolais. Un reporter local
s’émerveilla que derrière les barbelés il y avait des bâtiments, des
tentes, de la nourriture, de l'eau potable et des vêtements, tout en
remarquant que dans ce camp conçu pour cinq cents personnes, il n'y
avait que cinquante combattants, dont seulement deux se firent
rapatrier par la suite ; sur les quarante-huit restants, quarante-quatre
s'évadèrent après s'être reposés pendant la pause de Noël 467.

467« 44 Interahamwe internés à Lubero se sont échappés de leur camp », Digitalcongo,


13 janvier 2003

268
Cette situation était typique de la réalité du programme DDRRR dans
les années suivantes. De 2002 à 2008, en moyenne, moins de deux
combattants FDLR se présentaient quotidiennement à la MONUC : 633
en 2003, 567 en 2004 et seulement 376 en 2005.

Cela n’était pas surprenant : Les troupes FDLR étaient connues pour
leur discipline stricte. « Déserter ou quitter son poste est considéré
comme trahison », se souvient devant le tribunal un ancien combattant
de l'unité de protection du quartier général ; « si on n'a pas de
justification, on est passible de la peine de mort », témoigne-t-il468.
Matthew Brubacher, conseiller du programme DDRRR, se souvient
devant le tribunal : « il y avait des jeunes soldats, des enfants avec des
cicatrices aux coudes. Ils avaient essayé de s'échapper, on les avait
rattrapés et mis au cachot avec les bras liés derrière le dos, pour qu'ils
ne puissent plus bouger. » 469

Dans ces conditions, l'offre par l'ONU d'un "rapatriement volontaire"


passait à côté des réalités. Selon des investigations, les réfugiés hutus
rwandais au Congo, civils et militaires, étaient en fait tous désireux de
rentrer chez eux. Une enquête parmi 17.669 réfugiés hutu rwandais au
Sud-Kivu, des combattants ainsi que des civils, en septembre et octobre
2002 aboutit sur des conclusions très claires. Tous les interrogés
approuvaient les affirmations "La guerre a trop duré" et "Il faut
privilégier les accords de paix". Tous les militaires interrogés voulaient
rentrer au Rwanda ; « la grande majorité préfèrent que cela se fasse
pacifiquement. Une petite minorité pense que la guerre doit se
poursuivre et être remportée au Rwanda par les Hutus. » Cependant,
cette "petite minorité", qui voulait poursuivre la guerre, avait le pouvoir
sur les autres 470.

Les experts DDRRR des Nations Unies ont aussi remarqué au fil des
années que la plupart des combattants FDLR avaient envie de rentrer
chez eux. La raison principale était souvent qu'ils avaient des enfants
nés dans la forêt. Quelle était la perspective pour eux ? Cette question
était pour beaucoup de combattants la motivation principale pour oser

468Déposition devant la Cour de Stuttgart, 29 février 2012


469Déposition devant la Cour de Stuttgart, 16 juillet 2012
470Synergie V.I.E., « Rapport détaillé des résultats des enquêtes sur
les volontés de
rapatriement des réfugiés hutu (miliciens et civils) », Ibanda/Bukavu, 31 octobre
2002

269
la fuite pleine de risques. La loyauté à la famille au lieu de la loyauté
militaire – telle était la base de la stratégie de démobilisation.

Mais pour cela, les informations sur les possibilités d'une nouvelle vie
au Rwanda devaient parvenir dans les forêts de l'est du Congo. Le 25
février 2002, 'Radio Okapi', fondée par les Nations Unies, commença
ses émissions au Congo, d'abord avec une couverture très réduite ; la
radio nationale rwandaise 'Radio Rwanda' émettait aussi des
programmes destinés aux combattants au Congo.

Ceux qui étaient rentrés racontaient dans ces émissions à quel point ils
étaient ravis de retrouver leurs familles sur les collines. Ils parlaient de
la paix au Rwanda et des chances d’une meilleure vie. Des femmes au
Rwanda dont les maris combattaient au Congo demandaient en larmes
à leurs maris de revenir.

Les FDLR répondaient par la contre-propagande : le programme 'Radio


Soleil'. Le modérateur de cette émission était un ancien journaliste de
la radio rwandaise, Alexis Nshimiyimana, porte-parole des FDLR
jusqu'en 2003, établi en Autriche, dans la capitale Vienne. « Les ordres
aux combattants FDLR d'éviter le programme DDRRR venaient de
Vienne », se souvient Susanne Brezina, à l’époque chargée de la
démobilisation au bureau de liaison de la MONUC à Kigali et
autrichienne, elle-même. Ce fut dans le camp de Mutobo qu'elle
entendit pour la première fois parler de Nshimiyimana qui vivait en
Autriche, et de sa station radio "Radio Afrika" qui, depuis fin octobre
2001 émettait le programme 'Radio Soleil': « à Mutobo, les ex-
combattants racontaient que Nshimiyimana avait dit dans l'émission
qu'ils seraient tous tués s'ils se rendaient à la MONUC. »471

L'Autrichienne rédigea un rapport interne : « la radio contient des


émissions de propagande des FDLR très déterminées avec le but de
renverser le gouvernement rwandais actuel par la force. Elle a aussi des
émissions assez actives contre la démobilisation et le rapatriement (...)
Radio Africa appelle toujours tous les Rwandais à ne pas participer aux
programmes de la MONUC et au contraire de suivre les ordres des FDLR
et de continuer le combat ». Elle cita un ancien combattant des FDLR :
« la radio est le moyen de communication le moins cher et le plus

471Entretien avec Susanne Brezina, novembre 2013

270
efficace des FDLR en Europe, aux Etats-Unis et au Congo » 472. Le
gouvernement congolais aurait donné 30 000 dollars pour entretenir
la radio, amenés de Kinshasa en Europe en espèces par Christophe
Hakizabera, commissaire des FDLR. A Vienne, Brezina apprit que la
radio publique autrichienne ORF émettait en ondes courtes dans
plusieurs langues vers la région des Grands Lacs. Le gouvernement
rwandais lui confirma suivre cette émission.

Le modérateur de l'émission, Alexis Nshimiyimana, a un dossier au


parquet rwandais. Il avait travaillé à la radio nationale du Rwanda :
jusqu'à son départ pour Vienne en 1992, bénéficiant d'une bourse
d'études du gouvernement rwandais, le jeune journaliste modéra
l'émission populaire de Radio Rwanda pour les jeunes Ejo Nzamerante
(Qu'est-ce que tu veux devenir?). La plupart des combattants se
rappelaient cette période et le connaissaient encore quand, dix ans plus
tard, ils écoutaient le programme "Radio Soleil" dans les forêts à 18
heures, produit dans les studios de la radio publique autrichienne ORF
et au début, financé par la coopération autrichienne.

À l'époque, Nshimiyimana était un collaborateur indépendant de l'ORF


avec le statut de réfugié politique en Autriche - et porte-parole des
FDLR. C'est lui qui donna les premières interviews de l'organisation en
2001, son nom figurait au bas des premiers communiqués de presse.
En 2002, Susanne Brezina lui rendit visite à Vienne. Il l'avait invitée
chez lui et lui montra des vidéos de l'entraînement militaire des FDLR
dans la forêt. Brezina n'oublie pas que Nshimiyimana avait dit en
regardant les vidéos : « cette fois personne ne passera. On les achèvera

De retour en Afrique, Brezina rédigea un nouveau rapport pour sa


hiérarchie au sein de la MONUC avec la demande d'examiner le cas de
Nshimiyimana et de 'Radio Soleil'. Quelques heures plus tard, se
souvient-elle, elle reçut un e-mail menaçant de la part de
Nshimiyimana.

Le gouvernement autrichien, saisi de l'affaire et prié de fermer la radio,


demanda des détails à la MONUC, mais ne reçut jamais de réponse.
Quelques émissions furent interceptées, de façon aléatoire. Un an plus

472« FDLR Radio Broadcasting From Austria », rapport au DDRRR Kinshasa, 29


novembre 2002

271
tard, la division de l'information de la MONUC conclut que « jusqu'à
présent il n'y a pas de preuves » des accusations contre l'émission473 -
qui, en outre, avait cessé d’être diffusée depuis le 1er mai 2003 par
manque de financement. Ainsi, l'affaire fut enterrée.

Aujourd'hui, Alexis Nshimiyimana s'appelle Alexis Neuberg selon son


passeport autrichien et reste actif dans la diaspora africaine en
Autriche. Il n'évolue plus dans les FDLR depuis longtemps, mais il
s'active dans presque chaque festival africain et il est invité à presque
chaque réunion sur l'Afrique en Autriche. Il travaille toujours comme
collaborateur indépendant, à la radio publique ORF à Vienne, et dirige
toujours sa station-radio 'Radio Afrika', fondée en 1997. Selon lui, il a
été honoré par le parti socialiste autrichien au Parlement Européen
pour son « engagement journalistique contre le racisme et la
xénophobie », par le gouvernement provincial de Styrie pour sa
« couverture du tiers-monde » et par l'ORF pour son projet "les écoliers
font la radio". À partir de 2004, il siégea en tant que membre du conseil
d'administration de la Conférence d'intégration de Vienne. À partir de
2005, il s'activa comme conseiller de réfugiés puis en 2008, fonda un
groupe de lobbying pour l'intégration dénommé "Diversité
Démocratique Autriche".

En 2013, quelques membres engagés de la société civile de Vienne ont


confronté Neuberg avec son passé. Parmi eux, figurent ses collègues de
l'association Baobab où il travailla dans la section des médias et du
développement. Nshimimyimana dit avoir mis fin à ces fonctions. Mais
il n'aurait pas pris de distance avec son passé, affirme une participante
de cette confrontation. Le 7 avril 2014, vingtième anniversaire du
génocide rwandais, une consœur de l'ORF qui connaît son passé nous
a écrit: « ces jours-ci il est particulièrement pénible de croiser Alexis
dans les couloirs de la radio. »

Mutobo : triompher de « l’esprit de haine »

Dans le camp de démobilisation de Mutobo, au Rwanda, de grands


baraquements dont les tôles ondulées aux reflets d’argent brillent au
soleil, s’adossent à la colline verte labourée. Au dessous du camp, court
une route fraîchement goudronnée au long de laquelle s’alignent des

473Note interne de la MONUC, 12 novembre 2003

272
commerces divers : des banques, des magasins de téléphonie, des cafés
internet. A dix kilomètres de là, très exactement, dans la ville de
Ruhengeri/Musanze, se dressent des installations hôtelières
modernes. Les touristes se laissent emmener à partir de là pour une
visite d’une heure aux gorilles de montagne, menacés d’extinction,
pour 750 dollars.

Les ex-rebelles dorment à Mutobo comme dans un campement scout


dans des lits superposés à deux ou trois niveaux, en métal rouillé et sur
des matelas mousse. La plupart sont des hommes jeunes et simples.
Depuis leur plus tendre enfance, ils ont grandi parmi les FDLR. L’image
du Rwanda, gravée dans leurs têtes est la vision du monde que leur ont
inculquée les combattants et les civils des FDLR à travers l’éducation
qu’ils leur ont donnée. Ils apprennent là-bas des histoires horribles qui
donnent le frisson sur le Rwanda. Quand par la suite, ils descendent du
bus au Rwanda et qu’ils voient le pays pour la première fois, la plupart
sont angoissés et méfiants. Ils redoutent la torture et le chantage.

Le directeur du camp de Mutobo, Frank Musonera, est conscient du


manque d’assurance de ses protégés. Aussitôt que le minibus de l’ONU
tourne depuis la route goudronnée dans le chemin à travers champs
vers le camp, l’homme chargé de leur apporter son appui, attend les
hommes ayant entrepris le retour au pays sur le parking devant le
bâtiment de l’administration. Il salue amicalement les arrivants
pendant que les hommes extraient leurs quelques humbles effets du
bus et que les femmes prennent place avec leurs enfants dans la verte
prairie. Ils auraient l’occasion de prendre contact avec leurs familles les
jours suivants et, avant cela, celle de faire d’abord un premier voyage à
la maison. « La plupart des ex-combattants n’ont pas confiance en l’Etat
rwandais et dans la société, ils n’ont confiance dans ce monde hostile à
leurs yeux que dans leurs plus proches parents. C’est pourquoi il est
important qu’ils puissent aller d’abord une fois chez eux », explique
Musonera 474. Pour cela, il y a de l’argent de poche et des cartes de
téléphone.

Les ex-combattants des FDLR passent trois à quatre mois dans ce camp.
Lors de sessions quotidiennes d’enseignement, ils apprennent
comment fonctionne la Caisse sociale du Rwanda, comment on remplit

474Description et citations selon plusieurs visites et entretiens à Mutobo entre 2009 et


2013

273
un bulletin de vote et comment on sollicite une carte d’identité. Lors
des pauses, les hommes chantent et dansent l’hymne national, sur la
pelouse centrale. Au dessus de leurs têtes, flotte en haut d’un mât, le
drapeau rwandais aux couleurs éclatantes. L’hymne et le drapeau ne
sont pas ceux de jadis mais ceux du nouveau Rwanda, introduits en
2002 par le gouvernement du FPR.

Le professeur d’histoire écrit à la craie le mot « génocide » sur le


tableau. Dans les grands baraquements de tôle ondulée se trouvent des
bancs d’église. Plus de cent anciens combattants des FDLR sont assis en
rangs. Ils écrivent tout consciencieusement au crayon dans leur cahier
d’écolier. La discipline ne leur fait pas défaut. « Que veut dire
génocide ? », demande le professeur d’histoire en kinyarwanda. « Et
quand s’est produit le génocide au Rwanda ? », poursuit-il. Silence. Il
regarde à la ronde. Le calme persiste. Le professeur interpelle un vieil
homme aux cheveux gris au premier rang, manifestement un officier
des FDLR, passé aux aveux, qui devrait bien se souvenir du génocide.
Comme obéissant à un ordre, il se lève : « le génocide des Tutsis a eu
lieu en 1994 », dit-il consciencieusement et se rassoit. « Juste ! »
acquiesce le maître d’un signe de tête. Un premier pas dans la
transformation de la conception de l’Histoire.

C’est un grand défi de ramener des combattants aguerris dans une


patrie perçue comme ennemie. Dans une étude publiée en 2013 auprès
de combattants fraîchement désarmés au Congo, dont des membres
des FDLR, des psychologues de l’Université de Constance parvinrent à
des résultats effrayants : huit pour cent des combattants avouèrent
avoir mangé de la viande humaine ou avoir bu du sang; 26% furent
témoins visuels d’actes de cannibalisme ; 60% ont été le témoin de
violences sexuelles ; 11% durent eux-mêmes perpétrer des viols sur
ordre de leurs supérieurs ; 85% furent victimes d’actes de violence de
la part de leurs supérieurs et de leurs camarades ; 63% furent menacés
de mort ; 73% reçurent l’ordre de maltraiter leurs camarades ; 36%
furent contraints de tuer quelqu’un, en dehors des combats ; 66%
furent témoins d’un massacre ; 25% avouèrent avoir participé eux-
mêmes à un massacre 475.

475Elbert, Thomas, et al :
« Perpetrating Sexual and Gender Based Violence in the Kivu
Provinces of the DRC », Washington 2013

274
Jean-Marie Turabumukiza, directeur adjoint de Mutobo en 2009,
surveillait avec des yeux de lynx, le développement psychologique des
ex-combattants. L’ancien officier des services de renseignement
militaire traîne la savate en pantalons de jogging et chaussures de
sport, prêt à tout moment à stimuler ses protégés à jouer au football
sur la place centrale du camp. Le sport, dit-il, renforce l’estime de soi,
fatigue et aide à combattre les insomnies et le manque d’appétit. Et
avant tout, il prévient les agressions. Turabumukiza connaissait tous
les symptômes du stress : « beaucoup se relâchent au cours des six
premières semaines, beaucoup dorment encore mal après des mois »,
explique-t-il. Le nombre des cas difficiles est étonnamment réduit : il a
dû faire transférer seulement quatre hommes au cours de la première
moitié de 2012 dans la division psychiatrique de l’hôpital militaire.
Mutobo est également une écluse : celui qui se singularise ne sera pas
facilement relâché au sein de la société.

Le fait que d’anciens combattants vécurent au milieu de leurs


camarades et sont passés ensemble par l’épreuve du choc culturel à une
vie civile, sans contrainte ni violence, aide énormément chacun de ces
individus, dit Turabumukiza. Mutobo est comme une thérapie de
groupe : une phase de transition entre l’obéissance aux ordres et la
responsabilité individuelle.

Turabumukiza s’asseyait volontiers avec les hommes qui dans la


chaleur de midi, se vautraient en petits groupes à l’ombre d’un arbre.
Là, on parlait de l’avenir et on échangeait des histoires de famille. Au
début de 2013, un café internet a été aménagé à Mutobo, qui était
complètement rempli durant les pauses de midi. Les adresses e-mail,
les comptes Facebook - c’était un monde tout à fait nouveau. Un
combattant démobilisé en 2007, qui avait vécu des années en Tanzanie
et qui, pour cette raison, parlait très bien anglais, donnait des cours de
langue. En 2010, le gouvernement rwandais avait remplacé le français
par l’anglais en tant que première langue de l’administration – or, les
anciens combattants grandis au Congo francophone ne connaissaient
pas la langue de Shakespeare.

Quand ils quittent Mutobo, les jeunes hommes reçoivent un pécule de


départ financé par la Banque mondiale, pour construire une nouvelle
vie, civile. Les plus jeunes se décident surtout pour des formations de
mécanicien, de menuisier ou de plombier. Les plus âgés veulent des
chèvres, des poules ou des outils de jardinage, pour labourer leur

275
champ familial sur leur colline natale. Les officiers supérieurs veulent
souvent étudier. Certains deviennent ingénieurs, cadres de
l’administration ou employés de banque. Mutobo est le début d’une
nouvelle vie.

Tous les démobilisés sont automatiquement affectés à l’armée de


réserve du Rwanda - un mécanisme de contrôle et en même temps un
instrument d’intégration. Ils ne restent pas livrés à eux-mêmes, mais ils
doivent entreprendre une tâche responsable. Ils savent déjà assumer
des tâches de sécurité. Cela, ils l’ont appris à l’Ecole militaire des FDLR.
Ils doivent à présent mettre en pratique ces capacités, pour assurer la
surveillance de leurs villages natals.

Un commandant de cellule de réserve explique devant le tribunal de


Stuttgart la structure de l’organisation. Une cellule au Rwanda est une
unité territoriale, qui comprend cent foyers. Dans sa cellule sur sa
colline, demeurent quelque trente soldats démobilisés dont il est le
responsable : « je dois connaître leurs problèmes », explique-t-il. Les
démobilisés l’ont choisi eux-mêmes comme leur commandant. Il doit à
présent représenter leurs intérêts au niveau supérieur et ainsi de suite
jusqu’au sommet de la hiérarchie, jusqu’au ministère de la Défense 476.

La mission de la réserve est réglementée par décret : « en temps de


guerre, en cas de catastrophe naturelle ou à des fins d’exercice, appuyer
les unités actives des forces de défense rwandaises ou entreprendre
d’autres missions auxquelles ils sont appelés » 477. Cela comprend par
exemple la participation à des missions de la paix des Nations Unies
dans le monde. D’anciens soldats des FDLR ont été envoyés au Darfour,
au Soudan, en tant que casques bleus des Nations Unies ainsi qu’en
Haïti, en tant que policiers de l’ONU. Une poignée d’officiers de haut
rang se sont vus offrir la possibilité d’exercer de telles tâches, pour les
attirer hors de la brousse. Au préalable, ils durent suivre une formation
spéciale de deux mois. Certains reçurent même l’autorisation de passer
leur permis de conduire. « C’est comme une tombola. Si on gagne, on
peut participer », décrit en ces termes un ancien officier des FDLR la
procédure de sélection, lors du procès de Stuttgart478.

476Déposition devant la Cour de Stuttgart, 16 avril 2012


477Décret 33/01, Official Gazette no 39, Kigali 24 septembre 2012
478Déposition devant la Cour de Stuttgart, 16 avril 2012

276
Dans la brigade de réserve, on est bien intégré, explique Jean Sayinzoga,
le président de la Commission rwandaise de démobilisation et de
réintégration. Le chômage élevé au Rwanda rend difficile la
réintégration dans la vie civile. Presque un quart des jeunes ex-
combattants ne sait ni lire ni écrire et n’a aucune autre formation que
celles des armes ou celle reçue à l’Ecole militaire des FDLR. Certains
sont rentrés invalides au pays ou psychologiquement instables. Ceux-
là, on doit les prendre par le bras et les soutenir au-delà d’une aide de
départ.

En tant qu’ancien collaborateur de l’ONU avec une expérience dans les


questions de démobilisation dans les pays en crise comme la
République centrafricaine, il sait à quel point les anciens combattants
d’une guerre civile saisissent facilement de nouveau les armes. Une
réintégration incomplète, dit-il, « constitue toujours le fondement
d’une nouvelle guerre ».

Sur base de ce motif, Sayinzoga s’exprimait également toujours contre


l’option, de réinstaller n’importe où ailleurs ceux des combattants des
FDLR qui ne voulaient pas rentrer librement au Rwanda – au Congo ou
dans un pays tiers comme l’Afrique du Sud, la Zambie ou l’Angola. Au
plan international, cette option était de plus en plus discutée. C’est
ainsi, qu’en 2010, à l’instigation d’une organisation religieuse
congolaise, cent quatre-vingt-sept combattants des FDLR avec leurs
femmes et leurs enfants furent envoyés à Kisenge, un ancien camp de
réfugiés angolais dans les savanes de la province méridionale
congolaise du Katanga, à des centaines de kilomètres du Rwanda. « Ils
ne sont pas armés et ne représentent aucun danger pour les civils »,
assura le porte-parole du gouvernement congolais, Lambert Mende 479.
Mais les anciens combattants n’avaient rien à faire, il n’y avait ni
courant électrique ni réseau de téléphone et les familles ne reçurent
aucun ustensile de vaisselle. Des abus contre les femmes se
multiplièrent, les ex-FDLR faisaient du tapage et les voisins
manifestèrent contre les rebelles rwandais. A partir de là, le
gouvernement congolais et le HCR de l’ONU mirent les ex-rebelles à
bord d’un avion à destination de Kigali. Sayinzoga accueillit les ex-
rebelles dans l’après-midi du 20 août 2010, alors qu’ils sortaient de
l’avion, arborant tous un T-shirt blanc, d’un « bienvenue à la maison ».

479Cité dans « Des combattants des FDLR transfèrent au Katanga », Congo Independent,
5 mai 2010

277
« Nous avons ici au Rwanda les structures et les moyens d’aider ces
hommes à se construire une meilleure vie. Il n’existe pas de telles
structures au Congo », déduisit Sayinzoga. « Aussi longtemps que les
FDLR existent à l’étranger, l’esprit de haine continue de vivre »,
poursuit-il. Aussi, le retour au Rwanda est le seul moyen de triompher
de l’esprit de haine. Les FDLR « n’ont aucun droit de poser de
quelconques conditions. Leur idéologie raciste et génocidaire les
discrédite à tous égards », affirme le président de la Commission
rwandaise de démobilisation et de réintégration 480.

480Entretien à Kigali, août 2010

278
Chapitre 17
Ni avancée ni recul : Les FDLR
s'incrustent dans l'est du Congo

2003 : Unification des combattants hutus dans les forêts

Les FDLR existent depuis 2003 en tant qu’entité para-étatique, loin


dans les forêts de l'est de la RDC. Les anciens combattants de l’ALIR II,
autrefois intégrés au sein de l'armée congolaise et ayant fui la base
militaire de Kamina sous la direction du colonel Mudacumura, se sont
rassemblés le 15 février 2003, à Kilembwe dans les hauts plateaux du
Sud-Kivu, avec la guérilla hutue de l’ALIR I du général Rwarakabije,
positionnée dans l'est depuis des années. « La jonction s'est faite à
Kilembwe », raconte un témoin devant le tribunal de Stuttgart. « Ceux
qui venaient de l'ouest avaient leurs propres bataillons et leurs
commandants de bataillon, et ceux de l'est également. La réunion de
Kilembwe fut une jonction effective, les postes ont été distribués selon
l'ancienneté et le rang », explique ce témoin 481.

Rwarakabije fut désigné chef d'État-major général avec Mudacumura


pour adjoint. Omega fut désigné commandant de la division du Nord-
Kivu, fonction qu’il occupe encore à ce jour. Et Mugaragu devint
commandant de la division du Sud-Kivu. Les anciens généraux des ex-
FAR étaient déjà éliminés : Bizimungu et Renzaho étaient détenus au
TPIR à Arusha tandis que Ntiwirigabo s'était retiré au Soudan. « Je suis
le seul qui suis resté », déclara plus tard Rwarakabije à Stuttgart en tant
que témoin 482.

481Déposition devant la Cour de Stuttgart, 10 mars 2014


482Déposition devant la Cour de Stuttgart, 6 novembre 2013

279
La "jonction" ne fut pas chose facile. L’ALIR I s'était établie comme
guérilla à l'est alors que l’ALIR II avait mené une guerre conventionnelle
à l'ouest. Un ancien cadre FDLR explique devant le tribunal : « la partie
ouest était plus forte, puisqu’ils avaient des armements lourds; les
soldats à l'est étaient très démotivés. Leur nombre était plus grand à
l'est, mais à l'est six hommes se partageaient une arme tandis qu'à
l'ouest un soldat disposait de trois armes. » 483

Les FDLR unifiées trouvèrent un vide de pouvoir dans les provinces du


Kivu. L'armée du Rwanda s'était retirée en 2002 ; les rebelles RCD
nominalement au pouvoir à l'est étaient préoccupés de leur entrée dans
le gouvernement de transition du Congo. Hans Romkema, expert
néerlandais basé à Bukavu, donna l'alarme en avril 2003 à propos du
déploiement des combattants FDLR : « Ils arrivent en provenance de
Mwenga et Shabunda et se dirigent vers le Nord-Kivu. Ils paient leur
nourriture et leurs boissons ; on ne rapporte pas de pillages. Le groupe
n'est accompagné ni de femmes, ni d'enfants ou de vieux. Ce sont tous
des militaires adultes, probablement pour la plupart des ex-FAR, bien
équipés d'armes légères [...] À la question d'où ils viennent, les
miliciens hutus disent souvent Kamina, les provinces du Kasaï ou
Lubumbashi [..] Il y en a qui portent des sommes importantes en
espèces et en diamants [...] Ce groupe n'est pas venu dans l'est du Congo
pour rentrer au Rwanda dans la paix »484.

Comme Rwarakabije l'admet plus tard, témoignant devant le tribunal :


« après avoir réalisé la jonction de toute l'armée, nous avons pensé
attaquer le Rwanda » 485. Lors d'une réunion d'une semaine du haut
commandement en septembre 2003 au Sud-Kivu, les troupes des FDLR
reçurent leur désignation valable jusqu'à ce jour : "Forces
Combattantes Abacunguzi" (FOCA). Là, furent approuvés également les
plans d’attaque : « en septembre, il y avait deux sujets: des règlements
et des lois pour les deux forces qui devaient rassembler tous les soldats
et les appeler FOCA, et l'attaque du Rwanda que nous voulions
effectuer » 486.

483Déposition devant la Cour de Stuttgart, 10 mars 2014


484Life and Peace Institute, « Situation update », Bukavu 25 avril 2003
485Déposition devant la Cour de Stuttgart, 6 novembre 2013
486Déposition devant la Cour de Stuttgart, 11 novembre 2013

280
Selon Rwarakabije, tout cela se passa en accord avec Murwanashyaka
en Allemagne : « c'était moi qui l'informais [... ] Le président était pour
l'attaque. S'il n'avait pas été pour, nous n’aurions pas préparé
l'attaque » 487. Rwarakabije précise avoir communiqué environ une fois
par mois avec le président - par téléphone satellitaire, à l'époque
encore un grand appareil dans une cage sécurisée tel « une valise
satellitaire dans la forêt » 488 et aussi par e-mail via le Congo-
Brazzaville. « Si nous voulions envoyer un message traitant de rapports
ou de planification, nous l'envoyions par radio à Brazzaville, d'où il était
transmis à Murwanashyaka. Jusqu'en 2003, il y avait des soldats et des
politiciens FDLR à Brazzaville, avec lesquels nous travaillions. » 489

Ignace Murwanashyaka ne s'est pas contenté de ces contacts à distance.


Selon des listes comptables des FDLR, le président aurait effectué lui-
même un voyage « en Afrique centrale entre mi-août et mi-octobre
2003 », dont les dates ne sont pas précisées. Il se serait rendu à
Kampala pour gagner l'est de la RDC via Kasindi, avec des séjours à Beni
pendant une semaine ainsi qu'à Lubero avant le retour en Ouganda,
avec deux changes de réservation pour le vol de retour.

Finalement, l'attaque du Rwanda ne se réalisa pas. En revanche,


Rwarakabije quitta les FDLR.

La désertion de Rwarakabije et la scission des FDLR

Le 14 novembre 2003, de façon totalement imprévue, Paul Rwarakabije


se rendit au Rwanda et fut ensuite reçu à Kigali avec les honneurs
militaires. « Nous avons décidé de déposer les armes, parce que la
guerre n'est pas la meilleure solution », déclara le commandant en chef
des FDLR. Convoqué au tribunal de Stuttgart en tant que témoin,
Rwarakabije donne des détails sur son retour 490. Déjà au Congo, il avait
établi des contacts avec l'État-major rwandais qui lui promit de le
protéger. Avec sa garde d'environ cent soldats et dix officiers, il alla à
Bukavu et traversa ensuite la frontière à pied. Un hélicoptère de l'État-
major rwandais l'amena à Kigali le lendemain. Le commandement de

487Déposition devant la Cour de Stuttgart, 13 novembre 2013


488Déposition devant la Cour de Stuttgart, 24 octobre 2011
489Déposition devant la Cour de Stuttgart, 6 novembre 2013
490Déposition devant la Cour de Stuttgart, 24 et 26 octobre 2011

281
l'armée rwandais le reçut et il mangea au mess des officiers. Le jour
après, toujours selon Rwarakabije, il rencontra William Swing, le chef
de la MONUC - selon la MONUC, la rencontre eut lieu le 19 novembre.
Swing loua Rwarakabije en tant que « modèle pour les combattants
rwandais se trouvant toujours au Congo » 491. Ensuite, Rwarakabije
visita la radio publique rwandaise, que les FDLR écoutaient avec
attention au Congo, et proclama la dissolution de son organisation. « Je
me souviens qu'il a dit à Radio Rwanda qu'il avait aboli les FDLR et les
FOCA », témoigne un ancien combattant à Stuttgart 492.

Cette défection rouvrit les fissures au sein des FDLR. Les combattants
de l'"Est" autour de Rwarakabije avaient perdu leur chef. Les
combattants de l'"Ouest" autour de Mudacumura se sentaient trahis.
« Ceux qui avaient été à l'est ne se sentaient pas vraiment faisant partie
de l'armée - ceux de l'ouest n'avaient pas confiance dans l'entourage de
Rwarakabije », reconnaît un protagoniste de ces évènements 493. Et
Mudacumura se fit désigner comme nouveau chef militaire par le Haut
Commandement.

Les jours du président des FDLR, Murwanashyaka, semblaient


comptés. Son commandant en chef avait déserté. Son autorité était
ébranlée. La consolidation des FDLR comme armée à l'est du Congo ne
correspondait pas avec la stratégie des autres groupes rwandais en exil
qui misaient sur l’action politique civile. Déjà, en février 2003, l'alliance
Igihango, créée par les FDLR et d'autres groupes à Bad Honnef en
Allemagne en 2002, dans une déclaration signée par Augustin Kamongi
en tant que président du Comité Exécutif et Joseph Ndahimana en tant
que président du Conseil des Présidents reprocha à Murwanashyaka
des « comportements inacceptables »: « Monsieur Murwanashyaka
refuse obstinément de renoncer à la lutte armée malgré l'approche et
la vision pacifistes privilégiées par l'Alliance et l'opposition
démocratique rwandaise comme seul voie (...) Il faut heureusement
noter que la majorité des membres des FDLR, à l'instar d'autres
Rwandais, ne partagent pas les attitudes bellicistes de Monsieur
Murwanashyaka et des groupuscules occultes qui, visiblement, le
manipulent ». Son action n'ayant « d'autre but que de faire gagner du

491Cable MONUC no 1272, 20 novembre 2003


492Déposition devant la Cour de Stuttgart, 13 janvier 2014
493Déposition devant la Cour de Stuttgart, 10 mars 2014

282
temps aux forces occultes occupées à fomenter des troubles et des
guerres », l'Alliance Igihango « dénonce et désavoue publiquement
Monsieur Murwanashyaka » et invite le mouvement des FDLR « à
prendre ses responsabilités » – c’était un appel à le renverser 494.

L'aile Murwanashyaka répondit une semaine plus tard de façon


cinglante. Après avoir exprimé sa « consternation », une déclaration
signée par le porte-parole Guillaume Murere versa dans l’ironie :
« aujourd'hui, la mode est au pacifisme dans l'opposition rwandaise en
exil. Toutefois, on observe également que ces pacifistes commencent
par fuir l'oppression au Rwanda et se déclarent pacifistes une fois en
sécurité en Europe ou en Amérique. Or, les vrais leaders pacifistes ne
fuient pas l'oppression mais plutôt la confrontent par des moyens
pacifiques sur terrain » 495.

La fuite de Rwarakabije offrit l'occasion aux adversaires de


Murwanashyaka de passer à l'action. Le 17 novembre 2003, un "Conseil
des Sages", constitué en tant qu’organe de surveillance de la direction
des FDLR en raison des tensions internes, proclama la destitution de
Murwanashyaka et nomma le vice-président, Jean-Marie Vianney
Higiro, président intérimaire jusqu'à des élections à organiser dans les
deux mois. « On lui reprochait d'être responsable du fait que
Rwarakabije était allé au Rwanda », déclare au tribunal Musoni pour
expliquer la destitution de Murwanashyaka 496.

Le nouveau commandant militaire des FDLR, Mudacumura, saisit


l'occasion pour raffermir son propre pouvoir. Il refusa de reconnaître
Higiro, et Murwanashyaka, reconnaissant, déclara que la nomination de
Higiro était invalide parce que le Haut Commandement n'avait pas été
consulté. Dès lors, Mudacumura s'érigea en faiseur de rois. Les factions
rivales des FDLR confirmèrent respectivement Higiro et
Murwanashyaka comme présidents rivaux - et le commandant en chef
put faire son choix entre les deux.

494Alliance Igihango, « Déclaration sur les comportements inacceptables de Monsieur


Murwanashyaka Ignace, président ds FDLR, et appel aux FDLR à prendre ses
responsabilités », Bruxelles, 17 février 2003
495FDLR communiqué de presse, 24 février 2003
496Déposition devant la Cour de Stuttgart, 7 avril 2014

283
La faction Higiro convoqua un congrès FDLR à Amsterdam le 22 mai
2004 et y réunit toutes les représentations des FDLR à l'extérieur - à
l'exception de celle d’Allemagne. Le congrès décida d'exclure
Murwanashyaka pour « défaillances notoires à la tête de
l'organisation », « participation et soutien actifs dans la reddition de
Rwarakabije Paul et collaboration avec les agents de Kigali dont
Serufuli Eugène, gouverneur du Nord Kivu », « détournement des fonds
de l'organisation » et « formation d'un gouvernement incluant des
cadres FDLR, sans consultation préalable de la direction ». Furent aussi
exclus le lieutenant-colonel Christophe Hakizabera et Anastase
Munyandekwe. Simultanément, Murwanashyaka organisa à Bruxelles
une réunion restreinte de sept membres du comité directeur restés
loyaux.

Les deux groupes transmirent leurs décisions en RDC. Le 29 mai 2004,


Mudacumura répondit à Murwanashyaka dans un message diffusé à
« unités toutes » le lendemain:
« 1 - Le Haut Commandement FOCA vous réitère son soutien
indéfectible à la présidence des FDLR. Toutes les FOCA être derrière
vous. Vous demande de reprendre vos activités dans les plus brefs
délais pour rattraper retard enregistré et accélérer les dossiers
urgents.
2 - Éviter la brutalité et chambardement des organes dans l'immédiat
mais réorganiser par des personnes disciplinées respectant les lois et
règlements FDLR établis. Vous recommande de prendre un temps
d'observation pour récupérer les éléments non recalcitrants de l'autre
camp qui pourraient se retracter.
3 - Toute attitude ou acte à caractère régionalistes être à bannir. Avoir
besoin d'urgence d'un telsat pour sortir de l'enclavement.
4 – Courage et détermination. » 497

À partir de ce moment, Murwanashyaka se retrouva président des


FDLR par la grâce de Mudacumura. Dans un "message à tous les
Abacunguzi", lu plus tard devant le tribunal de Stuttgart en traduction
allemande, Mudacumura expliqua : « Le Haut Commandement a
toujours donné des conseils sur la manière de ne pas violer les lois. Cela
n'a pas marché. Le travail est à l'arrêt depuis neuf mois. Le camp
Higiro/Kanyamibwa voulait destituer Murwanashyaka. Le Haut

497« Rmt Adm/Int/Ops/Pol/04/929 du 29 mai 2004 », transmis « à antenne Uvira avec


info Unités Toutes et Comdef » le 30 mai et à Murwanashyaka le 8 juin

284
Commandement a dit qu'il faut une réunion du Comité Directeur, ils
n'ont pas accepté. Murwanashyaka a convoqué une réunion, ils n'y ont
pas participé, ils ont convoqué leur propre réunion, ont même décerné
leurs propres grades militaires. Le but est de diviser l'organisation. Le
Haut Commandement qui représente les intérêts des soldats suit cela
de près presque chaque jour. Il faut obéir aux lois. Les décisions
d'Amsterdam ne nous concernent pas, les soldats n'étaient pas
présents. Nous soutenons irrévocablement Murwanashyaka comme
président et lui demandons de reprendre son travail. L'armée ne
congédie personne. Cette décision est prise parce qu'on s'est comporté
de façon irrespectueuse envers le Haut Commandement. » 498

Devant le tribunal, Musoni témoigne qu'il aurait pu devenir le


commissaire aux affaires sociales de Higiro, mais qu'il avait préféré
rester aux côtés de Murwanashyaka. Il décrit la scission comme suit :
« Pendant une semaine, on ne savait pas qui était le président.
Murwanashyaka était prêt à renoncer si l'armée et le CD (comité
directeur) au Congo avaient accepté le putsch installant Higiro comme
président. Mais l'armée a refusé le putsch et Murwanashyaka est resté
président » 499.

La faction Higiro, perdante, fonda le "Rassemblement des Forces


Démocratiques de Libération du Rwanda" (R-FDLR) qui, en 2005,
devint le "Rassemblement pour l'Unité et la Démocratie" (RUD-
Urunana). Cette organisation se présentait comme alternative modérée
aux FDLR. Le R-FDLR compta des noms connus - le secrétaire exécutif
des FDLR, Félicien Kanyamibwa, garda son poste dans la nouvelle
organisation ainsi que son influent site internet "Afro America
Network"; l'ancien porte-parole à Vienne, Alexis Nshimiyimana, devint
le commissaire aux affaires politiques. Mais il lui manquait le soutien
des troupes au Congo. Seul le commandant de bataillon Musare se rallia
avec quatre cents hommes, tous issus des anciens combattants d'ALIR
I qui n'avaient pas confiance en Mudacumura. Ils sont devenus l'armée
du RUD de Higiro.

Pour justifier la scission, Félicien Kanyamibwa nous explique dans une


note écrite que les adhérents de Murwanashyaka « se méfiaient des

498« Message du Haut Commandement FOCA pour tous les abacunguzi Est-Ouest » du
29 mai 2004, transmis à Murwanashyaka le 8 juin 2004
499Déposition devant la Cour de Stuttgart, 7 avril 2014

285
autres ethnies et voulaient maintenir les FDLR comme organisation
monoethnique. Ils croyaient dans la prépondérance de l'aile militaire
sur l'action politique ; c’est pourquoi l'aile militaire avait créé les FOCA
comme organisation au sein des FDLR avec un pouvoir de fait sur l'aile
politique. » 500

Au sein des nouvelles FDLR restantes, réduites en nombre,


Murwanashyaka dût d'abord pourvoir les postes vacants. Le 1er juin
2004, Straton Musoni fut nommé premier vice-président et Callixte
Mbarushimana, commissaire aux finances - les deux devaient monter
au sein de l’organisation au cours des années pour devenir les leaders
politiques des FDLR les plus importants á l'étranger à côté du
président. Le nouveau porte-parole était Anastase Munyandekwe,
résident à Bruxelles et partenaire d'affaires du président, selon des
critiques. Le puissant deuxième vice-président, Victor Byiringiro,
conserva son poste.

Byiringiro, en tant que membre le plus important, basé en RDC, de la


direction politique, avait d'abord gardé sa neutralité lors de la dispute
interne et avait déclaré que les dirigeants politiques au Congo
n'acceptaient pas les décisions de Bruxelles ni d’Amsterdam ; selon lui,
rapportant une réunion du « Comité Directeur Est élargi aux
commissaires » du 3 juin 2004 à Masisi, une solution ne pouvait être
trouvée que si les FDLR restaient « unis et solidaires » et soutenaient
les FOCA. La direction politique, selon ce compte-rendu, « n'admet pas
les résolutions issues des deux réunions illégales; fustige tous le actes
et attitudes visant à l'éclatement des FDLR ; soutient la résolution de la
crise dans le strict respect des statuts et règlements du mouvement ;
reste uni, solidaire et soutient indéfectiblement les FOCA dans le
combat quotidien contre l'ennemi connu ; ne peut tolérer que l'Ouest
exporte la crise à l'Est » 501.

Byiringiro s'activa dans ce sens pour ne pas laisser l'avenir des FDLR
aux militaires seuls, comme il écrit au général Mudacumura : « Avant
de prétendre au dialogue avec l'ennemi (dialogue inter-rwandais) nous
devrions être capables de dialoguer entre nous-mêmes » 502. Fin juillet

500Information de Félicien Kanyamibwa par e-mail, 23 janvier 2015


501« Message du 2e VP pour CD/CE Est/Ouest » transmis à Murwanashyaka le 8 juin
2004
502Message de Byiringiro à Mudacumura, transmis à Murwanashyaka le 8 juin 2004

286
2004, Byiringiro organisa une réunion de trois jours des membres du
Comité Directeur résidant au Congo. Depuis l'été 2004, le leadership
des FDLR actif jusqu'en 2009 était donc complet - avec toutes ses
frictions internes.

Les crimes augmentent, la MONUC reste passive

Vu de l'extérieur, à ce moment-là, les FDLR semblaient en voie de


disparition. La guerre au Congo avait pris fin, le Rwanda s’était doté
d'une nouvelle constitution et avait organisé des élections - l'exil hutu
armé dans les forêts congolaises semblait faire partie d'une ère révolue.
Dans ce contexte, la stratégie de démobilisation de la MONUC d’avancer
à pattes de velours était de moins en moins compréhensible. En août
2004, l'armée congolaise fit prisonniers vingt-cinq combattants des
FDLR à Mutarule au Sud-Kivu et les remit à la MONUC en vue de leur
rapatriement - mais la MONUC insista de ne pas désarmer ces
prisonniers parce que « le programme DDRRR est basé sur le
volontariat » 503. Les prisonniers rentrèrent dans la brousse. Le
président rwandais Kagame déclara que le désarmement volontaire
avait « échoué » 504 et que le Rwanda n’aurait dorénavant plus de choix
que de s'en occuper lui-même.

En novembre 2004, plusieurs bataillons du Rwanda avancèrent


discrètement en territoire congolais et attaquèrent des positions des
FDLR au Nord-Kivu. Le Conseil de Paix et de Sécurité de l'Union
Africaine (UA) affirma en janvier 2005 la « nécessité de désarmer par
la force les ex-FAR et Interahamwe et les autres groupes armés
présents en République Démocratique du Congo » 505, et un sommet de
l'UA décida formellement d'une action militaire. Une réunion de
planification de l'UA à Addis-Abeba le 15 et 16 mars 2005 développa
des concepts: d'abord un dialogue politique « franc et direct » avec les
FDLR pour les encourager à renoncer volontairement à la lutte armée;
ensuite, si nécessaire, de la pression militaire avec 30 000 à 45 000
soldats.

503« Les 25 rebelles hutus rwandais capturés en RDC refusent d'être désarmés
(Monuc) », AFP 2 août 2004
504IRIN, 22 novembre 2004
505Résolution du CPS de l'Union Africaine, 10 janvier 2005

287
Le problème avec toutes ces idées était que l'armée congolaise, que de
telles opérations devaient soutenir, n'existait pas encore à ce moment-
là. Le "brassage" des différentes armées des différentes factions
belligérantes de la guerre de 1998 à 2003, pour les fusionner dans une
armée nationale, les FARDC, était seulement sur le point de commencer.
Dans les provinces du Kivu se trouvaient encore des troupes séparées
des anciennes parties au conflit - y compris les FDLR.

Quand la politicienne verte allemande, Kerstin Müller, secrétaire d'État


au ministère des affaires étrangères à Berlin, se rendit à Goma le 2 mars
2005, elle fut assez surprise par la carte militaire dans le centre de
situation de la MONUC à l'aéroport. Selon cette carte, au Nord-Kivu il y
avait dix-huit positions du mouvement rebelle RCD, partie du
gouvernement de transition à Kinshasa, trente-huit positions de
diverses milices locales - et vingt-trois des FDLR.

Les responsables onusiens expliquèrent à la responsable allemande


que le désarmement des combattants hutus rwandais au Congo, dont
le nombre communiqué était de 7086, n'était pas une priorité. Le Congo
avait d'abord besoin d'une armée. Ensuite, le « processus politique »,
soit les élections, devait être conduit à son terme. « Nous n'allons pas
dans la brousse pour chercher les FDLR, parce que ma première
responsabilité est la sécurité de la population », déclara sans ciller un
responsable de la MONUC 506.

Quiconque parlait avec la population ne pouvait qu'être stupéfié par de


pareils propos. De multiples rapports émanant d'organisations locales
dénonçaient déjà à cette époque les crimes des FDLR contre la
population des provinces du Kivu: enlèvements, rançons, taxes
illégales, pillages, meurtres et viols. Selon la militante de la protection
de la femme à Bukavu, Christine Schuler-Deschryver, 78% de tous les
crimes sexuels recensés étaient perpétrés par les Interahamwe; depuis
2002, 10.000 victimes de viols brutaux se seraient manifestées.
Derrière sa table de bois dans un bureau simple, l'employée d'origine
belgo-congolaise de la GTZ, la coopération allemande, relata l’horreur :
la victime la plus jeune était âgée de dix-huit mois, la plus vieille de
quatre-vingt-quatre ans. Il y avait en moyenne quatre violeurs par

506Briefing MONUC pour la délégation allemande, Goma, 2 mars 2005

288
femme. « On ne viole pas seulement. Après, on entre avec des
bâtons » 507.

Pour les Congolais du Kivu, à l’époque, les FDLR étaient simplement


tous des "Interahamwe", les génocidaires du Rwanda, et leurs forfaits
étaient une prolongation du génocide en territoire congolais. Leur
conclusion : pourquoi ne cherchent-ils pas chez eux une solution à leurs
problèmes? La communauté internationale avait amené dans le pays
les combattants hutus en 1994 et devait les ramener également.

Dans cette perspective compréhensible, la demande centrale des FDLR


d'un "dialogue inter-rwandais", qui devait aboutir à un nouveau
gouvernement au Rwanda tout comme le "dialogue inter-congolais" en
RDC, fut accueillie avec compréhension, y compris au sein de la
MONUC. Le mandat de la MONUC ne permettait pas l'usage de la force
contre les FDLR, expliqua le département DDRRR à Goma aux
Allemands abasourdis en visite dans la ville. « Les Interahamwe sont
l'élément perturbateur, mais il ne faut pas seulement traquer les forces
négatives, il faut au contraire également soutenir une dimension
politique au Rwanda », dirent-ils. Cela avait marché au Burundi, donc il
fallait exercer la pression sur la Rwanda pour accepter un dialogue
inter-rwandais. « Parce que tous les extrémistes que nous avons
rencontrés, surtout le général Mudacumura - son conseiller politique
nous a dit très clairement : 'si vous voulez que nous rentrions chez
nous, vous devez savoir que nous ne sommes pas des gens ordinaires,
nous sommes des hauts gradés, des VIP. Nous devons négocier avec le
pouvoir en place au Rwanda. Nous voulons être traités comme parti
politique.' Et nous recevons des messages : 'si la MONUC nous attaque,
des villages seront éradiqués' ». Par conséquent, les officiels onusiens
lancèrent aux politiciens allemands une idée pour éliminer la présence
des FDLR au Congo : « il nous faut téléphoner en Allemagne. Là se
trouve le quartier général des FDLR », plaidèrent-ils. 508

507Entretien avec Chsritine Deschryver-Schuler,Bukavu, décembre 2004


508Briefing MONUC pour la délégation allemande, Goma, 2 mars 2005

289
2005 : À Rome, Murwanashyaka déclare la fin de la lutte
armée

À ce moment, les FDLR étaient déjà en train de négocier - en Italie, chez


la communauté catholique Sant'Egidio, un choix idéal pour le
catholique croyant Ignace Murwanashyaka. Un ancien camarade de
classe de Musoni exerçant comme prêtre en Italie avait noué le contact
avec les diplomates ecclésiastiques expérimentés, raconta Musoni au
tribunal, précisant : « Sant'Egidio a été heureux d'accepter la
mission » 509.

La première réunion à Rome eut lieu du 4 au 10 février 2005.


« Murwanashyaka a préparé les négociations à Rome avec Matteo », se
souvient un cadre FDLR. Matteo Zuppi, négociateur de Sant'Egidio,
devenu par la suite évêque catholique de Bologne, avait formulé trois
« vœux » que Murwanashyaka devrait présenter à ses troupes: « Un:
Tous les FDLR doivent accepter le génocide de 1994. Deux : tous les
dirigeants des FDLR doivent venir à Rome avec une position commune
pour les négociations. Trois : les FDLR doivent expliquer à la
communauté internationale leurs préoccupations afin de gagner la
compréhension et l'acceptation et rendre possible la coopération. » 510

Le 3 mars, Murwanashyaka s'envola à Kinshasa, pour discuter ensuite


de cette liste de demandes avec les organes de la direction des FDLR à
l'est du Congo entre le 7 et 14 mars. Les négociations continuèrent à
Rome le 16 mars. Les FDLR y furent alors présentes avec une délégation
de neuf personnes, dirigée par le président. « Murwanashyaka a pris
contact avec Mudacumura, Mudacumura a parlé avec le
commandement des FOCA, l'armée était d'accord (...) À la fin une
délégation pour Rome fut rassemblée par Mudacumura, il me donna les
noms », se souvient Musoni devant le tribunal de Stuttgart. « Nous
avons organisé les formalités de voyage avec le gouvernement du
Congo, nous nous sommes tous rencontrés à Rome », raconte Musoni
au tribunal 511. Côté congolais, le ministre Antipas Mbusa Nyamwisi -
qui avait hébergé des combattants des FDLR de 2001 à 2003 en tant

509Déposition devant la Cour de Stuttgart, 9 octobre 2013


510Déposition devant la Cour de Stuttgart, 16 novembre 2011
511Déposition devant la Cour de Stuttgart, 7 avril 2014

290
que dirigeant de la rébellion Nande au Nord-Kivu - dirigea les
pourparlers.

Dans un premier temps, les FDLR donnèrent l’impression d’avoir cédé.


Le 31 mars 2005, elles publièrent la "Déclaration de Rome", signée par
le président Murwanashyaka, dans laquelle, « devant Dieu, l'histoire et
le peuple rwandais », elles prirent l'engagement suivant : « Les FDLR
s’engagent à cesser la lutte armée. Les FDLR décident désormais de
transformer leur lutte en combat politique. Au fur et à mesure que les
mesures d’accompagnement seront identifiées et mises en œuvre les
FDLR acceptent le désarmement volontaire et le retour pacifique de
leurs forces au Rwanda. D’ores et déjà elles annoncent qu’elles
s’abstiennent de toute opération offensive contre le Rwanda ».
Deuxièmement, « les FDLR condamnent le génocide commis au
Rwanda et leurs auteurs. Elles s’engagent à lutter contre toute idéologie
de haine ethnique et renouvellent leur engagement à coopérer avec la
justice internationale. » Ensuite, poursuit la déclaration, « les FDLR
condamnent le terrorisme et les autres crimes de droit international
commis dans la région des Grands Lacs », et souhaitent « le retour des
réfugiés rwandais dans leur pays selon les normes internationales dans
la matière et dans le respect des droits et libertés de la personne
humaine. » La déclaration précise enfin qu’« un espace politique » pour
les FDLR est nécessaire après leur retour au Rwanda 512. Un calendrier
présenté le 1er avril stipula la création d’une commission mixte du
gouvernement congolais et des FDLR pour préparer le retour qui devait
commencer le 5 mai et se terminer dans les trois mois 513.

Mais déjà, le jour suivant, des réserves furent exprimées. Devant des
diplomates à Rome, la délégation des FDLR déclara le 2 avril qu'elle
conservait « un certain nombre de préoccupations » et formula une
longue liste de réclamations de « mesures d'accompagnement » 514. Elle
demanda un nouvel ordre politique au Rwanda avant même qu'un seul
combattant FDLR ne dépose les armes : le changement de la
constitution et de la loi régissant les partis politiques, l’immunité
juridique, le stationnement d'observateurs des Nations Unies, la fin des
« camps de rééducation imposés aux réfugiés », la fin de la police

512FDLR, « Déclaration de Rome », 31 mars 2005


513FDLR, « Calendrier du retour des réfugiés rwandsais », 1 avril 2005
514FDLR, « Projet de texte », 2 avril 2005

291
auxiliaire "Local Defence" et réclama également de l'argent pour la
conversion des FDLR en un parti politique: « On ne pourrait pas faire la
politique sans moyens. »

Les FDLR savaient très bien que le Rwanda n'accepterait pas ces
demandes. Mais elles pouvaient alors rejeter la responsabilité pour la
suite. Le gouvernement du Rwanda avait d'abord salué le
« désarmement et retour sans conditions des ex-FAR/Interahamwe qui
aujourd'hui s'appellent FDLR/FOCA ». La réalisation de la Déclaration
de Rome dépend de Kigali, déclara en revanche Murwanashyaka,
affirmant dans un interview : « nous ne pouvons pas dire à nos troupes
de rentrer comme ça au Rwanda (...) Comprenez bien que si nous
cessons la lutte armée, c'est que nous sommes convaincus que l'on peut
arriver au même but par la lutte politique. Nous ne rentrerons pas au
Rwanda pour applaudir la politique de Kagame. » 515

Les FDLR au Congo rejettent la déclaration de Rome

Ignace Murwanashyaka atterrit encore une fois à Kinshasa le 28 avril


2005, après un vol venant de Francfort via Paris. Le 4 mai 2005, il se
présenta à la conférence de presse hebdomadaire de la MONUC et
annonça que le rapatriement de ses combattants ne débuterait pas le 5
mai comme prévu 516. Le 11 mai, Murwanashyaka s'envola au Kivu,
accompagné de Peter Swarbrick, chef du programme DDRRR de la
MONUC, et Samba Kaputo, conseiller spécial du président Kabila. Il y
resta jusqu'à son retour de Bukavu à Kinshasa, le 7 juin 2005, d'où il
rentra en Europe quatre jours plus tard. Fin septembre, il se rendit à
nouveau à l'est du Congo, cette fois via l'Ouganda, d'où il voyagea à
Butembo au Nord-Kivu en voiture pour continuer à moto et à pied.
Entre le 24 et 31 janvier 2006, Murwanashyaka présida un congrès des
FDLR au Congo. « J'ai été absent de septembre 2005 à avril 2006 », se
souvient-il dans un texto plusieurs années plus tard 517.

Pour le président, qui avait failli être déchu de son poste moins d'un an
auparavant, ces voyages furent d'abord une occasion d'affermir son
statut. De l'aéroport de Kavumu à Bukavu il marcha à pied, accompagné

515« Les FDLR,prêts á désarmer, veulent des garanties, affirme leut président », AFP, 11
avril 2005
516« Les FDLR menacent les élections en RDC », Le Potentiel, 5 mai 2005
517SMS de Murwanashyaka à Mudacumura, 7 avril 2008

292
d'unités des FDLR au Sud-Kivu, jusqu'à Hombo à la frontière du Nord-
Kivu. Là, environ cent hommes d'une unité de protection du secteur
Nord-Kivu l'accueillirent et l'amenèrent à pied à travers les montagnes
jusqu'au quartier général de Kalongi, où il fut salué avec les honneurs
militaires. Un des soldats qui l'accompagna se souvient devant le
tribunal de Stuttgart : « les gens étaient contents et se sont rassemblés
pour une sorte de cérémonie, les civils et les militaires sont venus pour
le voir (...) On a affiché sur les murs des maisons des images des anciens
présidents du Rwanda et de Murwanashyaka (...) Il a tenu un discours.
En général il voulait que les gens aient le moral, pour qu'ils aient
toujours le courage de travailler à leur objectif, pour qu'ils continuent
le combat pour libérer leur patrie. Il dit que lors des négociations de
Rome, il voulait convaincre l'ONU que les FDLR pouvaient rentrer au
Rwanda dans la paix. Cela avait été sa mission. Mais s'il n'avait pas de
solution, il convaincrait les instances internationales de donner des
armes aux FDLR. » 518

Dans des notes de discours non datés, lus en traduction allemande


devant le tribunal de Stuttgart, Murwanashyaka a esquissé sa
présentation. « 1. Raison de ma visite : Réunion / Rencontre avec la
population / Remercier Dieu et saluer / 2. Remercier la population :
honorer le travail / faire sa contribution aux FDLR / laisser quelque
chose à côté pour les marchés / ne pas aller au DDR(RR) / bonne
discipline et bon voisinage avec les Congolais / 3. Demander aux
Congolais d'être patients avec nous : faire sa contribution aux FDLR /
ne pas se rendre à l'ennemi / s'intéresser aux FDLR, aider les FDLR à
écrire l'histoire, suivre les conseils ». Ensuite, s'adressant à la direction
des FDLR : « 4. Je veux saisir l'occasion pour dire à la direction :
Chercher la proximité avec les dirigés / leur donner des nouvelles /
suivre les principes FDLR / expliquer notre histoire / informer la
vérité/laisser la vérité aux enfants ». Et pour conclure: « inviter
Byiringiro à se mettre en avant / inviter les autres à se mettre en avant
/ promettre de revenir / Ensemble nous vaincrons / Promettre de les
aider à changer la vie, faire connaître notre problème, chercher la
solution par négociation / Revenir / Tous ensemble nous vaincrons ».

Les hauts gradés des FDLR se montrèrent sceptiques quand


Murwanashyaka leur présenta les demandes de Rome. Un ancien haut

518Déposition devant la Cour de Stuttgart, 23 novembre 2011

293
officier, témoignant au tribunal, se souvient de sa présentation : « Les
soldats devraient se rendre dans des camps de transit et les civils dans
leurs propres camps de transit; ensuite on irait au Rwanda et on y serait
accueillis. Le Congo, le Rwanda et la communauté internationale
devaient nous aider. Murwanashyaka dit : si on nous attaque, nous
devons nous battre (...) Nous lui avons demandé si nous devions
déposer les armes et rentrer chez nous les mains levées, ou si nous
devions rentrer avec les armes. Murwanashyaka dit qu'ils en
discutaient encore » 519. Le vice-président Musoni raconte :
« Mudacumura a posé une bonne question: Que faisons-nous avec nos
armes - les détruire ou les vendre ? (...) Je ne pouvais pas lui
répondre » 520.

La reconnaissance du génocide rwandais fut également contestée. Un


garde de corps de Murwanashyaka parle dans une interview d'une liste
des génocidaires recherchés par le Rwanda, qu'on avait imprimée sur
papier à Butembo et qui circulait dans la forêt. La liste comprenait
beaucoup de hauts commandants des FDLR. « Ceci aurait signifié
qu'après des négociations réussies presque tous les unités se seraient
retrouvées sans commandants », explique-t-il 521. Un ancien cadre de
l’organisation relate devant le tribunal qu'à la fin on l'avait acceptée :
les coupables de génocide devraient se rendre au TPIR, mais des crimes
contre des Hutus devraient être également jugés. En réalité, poursuit-
il, les FDLR n'avaient jamais vraiment reconnu le génocide, ils ne
l’avaient fait que pour faciliter les négociations522.

Les crimes des FDLR au Congo étaient aussi un sujet de discorde. Selon
un ancien officier, Murwanashyaka demanda la fin des exactions et des
pillages. « Il était à Bukavu et les gens lui ont décrit tous les problèmes
(...) Les Congolais lui parlèrent de tueries et de viols et accusèrent les
FDLR. Il nous demanda de bien nous comporter » 523, raconte ce témoin
qui poursuit plus tard: « Il a dit que les membres doivent être
disciplinés pour qu'une organisation atteigne ses buts. Les pillages et
les crimes commis à l’encontre de civils peuvent provoquer

519Déposition devant la Cour de Stuttgart, 19 septembre 2012


520Déposition devant la Cour de Stuttgart, 5 août 2013
521Entretien à Ruhengeri, octobre 2009
522Déposition devant la Cour de Stuttgart, 16 novembre 2011
523Déposition devant la Cour de Stuttgart, 19 septembre 2012

294
l’incompréhension de la communauté internationale sur les
motivations de notre combat » 524. Mais les combattants dans les forêts
ne l'admettaient pas : ils devaient survivre n’importe comment et
n'étaient plus ravitaillés par le gouvernement congolais comme
auparavant. « Les soldats dans la forêt disaient : les politiciens en
Europe ne savent pas à quel point la vie est dure ici », témoigne l’ancien
officier 525.

Finalement, le voyage de Murwanashyaka dans la forêt ne suffit pas à


faire céder les troupes. À la question de savoir pourquoi les pourparlers
de Sant'Egidio à Rome avaient échoué, un participant de haut rang
répondit devant le tribunal : « les dirigeants militaires n'ont pas
accepté l'accord ». Et il précise : « il n'était pas nécessaire de procéder
à un vote. Presque tous étaient contre » 526.

Est-ce que cela affaiblit le président - ou plutôt le conforta ? Sur le plan


formel, Murwanashyaka sortit renforcé par son voyage. Le Comité
Directeur (CD) le confirma comme président. De nouveaux règlements
furent agréés. Murwanashyaka rentra en Allemagne avec la certitude
d'avoir rétabli l'ordre dans son organisation.

Murwanashyaka arrose ses troupes avec des dollars du


Congo

Pour adoucir les concessions demandées à ses soldats, lors d'un de ses
voyages – dont on donna plusieurs versions lors du procès de Stuttgart
– Murwanashyaka arriva dans la forêt avec de l’argent. Les
représentants du gouvernement congolais à Rome lui avaient glissé
250.000 dollars en espèces, prétendant que c'était la première tranche
d'un paiement d’une solde plus importante pour rémunérer
l'engagement des combattants hutus rwandais aux côtés de l'armée
congolaise à partir de 1998. L'argent était destiné à « la communication
entre tous les réfugiés au Congo y compris l'armée et les membres
politiques des FDLR en Europe, avec pour mission de chercher les
réfugiés et d’amener l'armée à se démobiliser ; pour cette tâche nous

524Déposition devant la Cour de Stuttgart, 22 septembre 2014


525Déposition devant la Cour de Stuttgart, 12 mars 2014
526Déposition devant la Cour de Stuttgart, 10 et 17 mars 2014

295
avons reçu de l'argent du gouvernement congolais avec l'aval du
parlement », affirme Musoni 527.

Trois ans plus tard, Murwanashyaka livra des détails dans une
communication par SMS à Mudacumura qui comprenait une liste des
demandes financiers des FDLR à Kinshasa en relation avec les
pourparlers de Rome: « avant Rome: 450 000 - RCA (République
Centrafricaine), 25 000 - Vedettes Tilapia, 80 000 - conteneurs, et 30
000 pour 2 voitures volées après septembre 2002 à Matadi, et 5 000
pour matériel saisi à Kin en octobre 02 dont laptop et libérer
prisonniers toujours à Kin dont le programmeur Lt Nzanga. Après
Rome nous nous sommes mis d'accord sur beaucoup de choses de
manière informelle », indique le président des FDLR 528.

Le sort de l'argent recu du gouvernement congolais n'est pas connu.


Selon les listes comptables établis par le directeur de cabinet de
Murwanashyaka, David Mukiza, et saisis plus tard par les enquêteurs
allemands, la délégation du président des FDLR s'est fait remettre 3000
dollars par « dircab Numbi » à Bukavu lors de son arrivée en mai 2005,
ainsi que 1567 dollars du commandement FOCA « en remboursement
matériel acheté en Europe » et finalement 10 000 dollars, « recu du
Comdt FOCA le 24 mai pour amener à l'extérieur (pour compte de LNC
FOCA) » - loin des 250 000 dollars censés avoir été remis par le
gouvernement congolais529.

En bottes de caoutchouc, costume de jogging, imperméable et


casquette, Murwanashyaka marcha à travers la forêt pour distribuer
des liasses de dollars. « C'étaient des coupures de cent dollars », se
souvient un ancien officier de haut rang plus tard devant le tribunal.
« Chaque soldat a reçu dix dollars (...) Les commandants se sont réunis,
chacun a reçu l'argent pour ses soldats et a réglé le reste lui-même (...)
Les soldats se sont arrangés pour changer les coupures », témoigne
l’ancien officier. Un ancien soldat confirme : « chaque soldat a reçu dix
dollars pour acheter des bottes ». Il y avait aussi de l'argent pour du
« matériel de bureau » ainsi qu’un pécule de départ pour aider les
commandants de bataillon à se lancer dans le commerce - la "logistique

527Déposition devant la Cour de Stuttgart, 9 août 2013


528SMS de Murwanashyaka à Mudacumura, 14 juillet 2008
529« État des comptes », annexe d'un e-mail du 7 décembre 2006

296
non-conventionnelle" (LNC). « Mon bataillon a eu 7000 dollars pour
des médicaments, la logistique, pour faire de l'argent en achetant de la
nourriture et du sel », témoigne un officier. Après quatre ans, ces 7 000
dollars étaient devenus 15.000.

Avec le recul, il paraît que l'argent a adouci le maintien des FDLR au


Congo. Tout de suite après la fin du congrès FDLR fin janvier 2006, le
commissaire aux finances a réuni plusieurs hauts commandants pour
une réunion stratégique. Dans son compte-rendu de cette réunion à
Murwanashyaka, il préconisa : « Utiliser le commerce dans la mesure
du possible; laisser le créneau de marché aux unités individuelles ».
Dans le commerce de bois, des contrats devraient être conclus avec des
scieries ; dans le minier - surtout l'or du Sud-Kivu - la devise était: « Les
carrières sont sous le contrôle de chaque unité. Rapport à la
hiérarchie. » 530

Dans son témoignage devant le tribunal de Stuttgart, l'expert Hans


Romkema raconte que 100 000 dollars de l'argent distribué par
Murwanashyaka sont allés aux fonctionnaires des FDLR, 60 000 aux
soldats et 80 000 sont restés à la disposition de Murwanashyaka après
son retour en Allemagne 531. Selon Straton Musoni, après déduction de
tous les frais de voyage, il restait 29 000 dollars « que nous avons
donnés à Munyandekwe » - le porte-parole des FDLR, témoigne-t-il532.
Ce dernier investit l'argent dans l'achat d'un taxi à Bruxelles, mais au
lieu de rembourser ses dettes auprès des FDLR, il vendit ensuite le taxi
et fut destitué. Musoni acheta des équipements techniques. « Avec cet
argent, j'ai acheté des téléphones et des unités », raconte-t-il devant le
tribunal 533. Murwanashyaka a amené « des ordinateurs et des
Thurayas » pour Mudacumura au Congo, apprend-t-on dans un
témoignage devant le tribunal de Stuttgart 534.

Mais le président n'a pas peut-être été si généreux que ça. Dans ses
comptes, la position « Dons en argent du Presidef aux Abancuguzi
nécessiteux dans la forêt » ne relève que de 2810 dollars, auxquels

530Rapport du Commissaire des Finances au président sur une réunion du 3 février


2006
531Déposition devant la Cour de Stuttgart, 30 mai 2011
532Déposition devant la Cour de Stuttgart, 9 août 2013
533Déposition devant la Cour de Stuttgart, 5 août 2013
534Déposition devant la Cour de Stuttgart, 3 décembre 2012

297
s'ajoutent 2328 dollars « remis en mai/juin 2005 aux Abacunguzi dans
la forêt pour être remboursé par les parentés en Europe », avec la note
« La liste des bénéficiaires des 2328 dollars a été transmis au
Commissaire des Finances adjoint pour récupérer ces dettes envers
l'Organisation ». Murwanashyaka aurait donc profité de son séjour
dans la forêt congolaise pour endetter ses combattants auprès des
FDLR.

D'autres dépenses pris en compte – cartes de téléphones, frais


d'imprimerie, frais de transport et de séjour – Murwanashyaka,
toujours selon ce document comptable, est reparti de Bukavu le 7 juin
2005 avec 6200 dollars. « À part les 6200 amenés de la forêt la caisse
du Présidef était complétement vide », se plaint-il. Il a quand même pu
acheter des cartes Thuraya pour 770 dollars à Kinshasa et donner 200
dollars « aux partenaires congolais sur place » avant de repartir pour
l'Europe le 11 juin. Finalement, « je suis arrivé en Europa avec le
montant de 4957 dollars » - un montant qui a encore fondu par la suite,
entre autres parce qu'il a dû remplacer deux paires de lunettes « cassés
dans la forêt au mois de mai 2005 ». 535

La guerre contre les FDLR commence - et prend fin

En ce même moment, des Interahamwe présumés avaient perpétré de


nouvelles atrocités au Sud-Kivu. Un rapport disséminé par l'opposition
politique au Congo à l'époque comprend des photos qui auraient été
prises à Nindja au Sud-Kivu le 24 mai 2005, montrant des victimes d'un
massacre du jour précédent : un homme éventré, un homme égorgé à
la machette, un homme qui tient son pied gauche coupé devant la
caméra. « Les images ci-dessous reproduites démontrent les horreurs
et les atrocités dont sont victimes nos compatriotes de l'est de la part
de ces Interahamwe maintenus sur notre territoire avec la bénédiction
de l'actuel gouvernement », précisa le rapport. « Même les animaux ne
sont pas traités de la sorte (...) Les Congolais sont-ils moins que des
animaux? » 536

Les FDLR rendirent responsable de ces crimes une aile dissidente


dénommée "Rasta" ou "Kiyombe". Dans des rapports de l’époque, les

535« État des comptes », annexe d'un e-mail du 7 décembre 2006


536« Voici des images des atrocités commises à Nindja dans la nuit du 23 mai 2005 »,
document envoyé de Kinshasa le 9 juin 2005

298
Rastas sont décrits comme des complices des FDLR qui font la sale
besogne pour le compte de ces derniers. L'investigation la plus détaillée
du "phénomène rasta", publiée à Bukavu en 2009, arriva à la conclusion
que les Rastas seraient des combattants hutus rwandais au Sud-Kivu
opérant en marge de la hiérarchie FDLR537. Les FDLR ne contrôlaient
donc pas tous les combattants hutus rwandais au Congo? Cette
présentation des faits était inacceptable pour Murwanashyaka.
Quelques semaines après le veto des FDLR contre la déclaration de
Rome, des frappes militaires furent assénées contre les FDLR au Sud-
Kivu : les opérations "Falcon Sweep" (plongeon du faucon) et "Iron Fist"
(poignée de fer) dans le territoire de Walungu. À partir du 4 juillet,
1500 soldats au total furent déployés. Des troupes congolaises qui
s'étaient déjà battues contre les FDLR à Kamina opérèrent aux côtés
d'unités spéciales de l'ONU venues du Guatemala et du Pakistan. Les
combattants hutus rwandais se vengèrent avec brutalité. Dans la nuit
au 10 juillet 2005, trente-neuf personnes, pour la plupart des femmes
et des enfants, furent tuées dans le village de Mamba à quarante
kilomètres de Bukavu, lorsque des hommes armés les enfermèrent
dans leurs huttes et y mirent le feu. Une patrouille de l'ONU le constata
sur place le 11 juillet. Le même jour, les FDLR affirmèrent qu'elles ne
seraient « en aucun cas tenues responsables des conséquences
imprévisibles de cette guerre injuste qui leur est imposée » 538 - une
formule typique pour les FDLR.

Le processus de Sant'Egidio était mort. Des forces spéciales de l'ONU


mirent le feu à toute une série de camps militaires des FDLR, y compris
un quartier général de brigade à Mirhanda dans le territoire de Kabale.
Les casques bleus pakistanais procédèrent selon un schéma simple : ils
avançaient vers une base FDLR et donnaient un ultimatum aux
combattants de se retirer. Les combattants FDLR se retiraient dans la
forêt et pillaient le village le plus proche. Après la fin de l'ultimatum, les
casques bleus incendiaient la base FDLR abandonnée et déclaraient
aux habitants du village qu'ils les avaient libérés. Puis, ils partaient. « Ce
qu'on essaie de faire, c'est de créer des zones sécurisées et de couper
les FDLR de leurs sources de revenus (check-points, rackets, pillages),

537Union Paysanne pour le Développement Intégral / Life and Peace Institute, « Le


phénomène Rasta », Bukavu/Uppsala 2009
538FDLR, Communiqué de presse, 11 juiillet 2005

299
de les pousser à rentrer au Rwanda », déclara le chef de la MONUC,
William Swing, lors d'une visite à Bukavu539.

Au sein des FDLR, l'échec de Rome déclencha de nouvelles luttes


internes. Le seul membre de la direction originale des FDLR resté avec
Murwanashyaka après la scission de 2004, Christophe Hakizabera,
nommé entretemps commissaire aux affaires internationales, déclara
la destitution de Murwanashyaka le 27 juin 2005 parce que ce dernier
avait, selon lui, « bloqué le processus de paix de Rome », et il s’auto-
proclama nouveau président des FDLR. Hakizabera avait sans succès
postulé à ce poste contre Murwanashyaka lors de l'élection du
président par le Comité Directeur – au cours de laquelle
Murwanashyaka s'était imposé avec 88% des votes.

En même temps, le 24 juin 2005, un certain "Colonel Jeribual Amani


Mahoro", de vrai nom Séraphin Bizimungu, expliqua que le
commandement militaire des FOCA serait remplacé « provisoirement »
par un "Commandement Militaire pour le Changement" (CMC/FOCA)
qui, lui, soutiendrait « totalement » le processus de Rome. En définitive,
Mahoro se laissa rapatrier au Rwanda le 15 décembre 2005 avec
quatre-vingt-cinq combattants.

Mahoro avait négocié un accord avec le commandement de l'armée du


Rwanda lors d'une réunion secrète à Bruxelles : lui et ses combattants
seraient intégrés dans l'armée et il garderait son grade militaire. De tels
accords n'étaient pas inhabituels à l'époque: de la sorte, l'armée
rwandaise pouvait garder le contrôle sur les combattants et les officiers
rapatriés. Comme Rwarakabije en 2003, Mahoro devait se présenter à
la frontière du Rwanda avec ses armes et soldats en uniforme et se
rendre. Mais il prit peur et préféra s'adresser à la section DDRRR de la
MONUC.

Les négociations entre Mahoro et l'équipe DDRRR ainsi que le


désarmement ultérieur de ses cent cinquante combattants sont
relatées dans un film documentaire allemand "Schlafende Monster"
(Monstres dormants). On peut y voir Mahoro assis et en discussion avec
des experts internationaux dans une paillote quelque part vers Bukavu.
A la fin, des camions des Nations Unies viennent chercher les

539« L'Onu veut créer des ‘zones sécurisées' et pousser les FDLR à partir », AFP 23
juillet 2005

300
combattants. Ces derniers déposent les armes, montent dans les
camions et sont conduits chez eux, au Rwanda.

L'intégration dans l'armée au Rwanda ne se réalisa pas. Mahoro fut


accusé d'avoir ordonné des tueries en tant qu'officier des FAR en 1994.
Un tribunal Gacaca le condamna à la prison à vie. La sentence fut
confirmée lors du procès en appel en 2009. Jusqu’à ce jour, il séjourne
en prison au Rwanda. Mahoro serait « un très mauvais homme », selon
un ancien officier des FDLR témoignant à Stuttgart : « lors des
négociations de Sant'Egidio les gens se sont dit qu'il avait reçu de
l'argent pour fonder une rébellion pour entrer dans le processus. » 540

Une interview de Mahoro avant son retour au Rwanda, dans un journal


de la diaspora rwandaise à Bruxelles est révélatrice des animosités
profondes au sein des FDLR. Le colonel fustige Murwanashyaka: « ne
me parlez plus de Murwanashyaka. Quelqu'un qui, après avoir fait des
déclarations devant la communauté internationale, devient le premier
obstacle à leur mise en application, celui-là ne m'en parlez plus. Quand
tu dis quelque chose à un militaire, il l'exécute immédiatement. Depuis
qu'ils ont annoncé notre retour au Rwanda en vue d'y poursuivre nos
activités politiques, qu'ont-ils fait pour la concrétisation de cette
annonce ? » Puis, interrogé à propos du porte-parole de
Murwanashyaka, Anastase Munyandekwe, le colonel demande : « mais
ce Munyandekwe, c'est le chemin qui mène où? Je n'ai jamais vu ce
Munyandekwe dans ces forêts où je vis depuis onze ans. Aujourd'hui, à
partir de Bruxelles, il prétend me chasser de ces forêts où il n'a jamais
posé les pieds ». 541

Les scissions créèrent la nervosité chez les FDLR. En public, elles


dénoncèrent « un plan ignoble qui a été concocté et est actuellement
mis en œuvre par certaines sphères de la MONUC et des autorités de la
RDC qui visent à détruire notre Organisation en corrompant certains
membres des FDLR sans idéal politique », caractérisant les dissidents
comme des « inciviques corrompus au service de l'ennemi » et des
« héros de la traîtrise » 542. Sur le plan intérieur, Murwanashyaka fut
contraint de rappeler son autorité par un ordre écrit :

540Déposition devant la Cour de Stuttgart, 13 janvier 2014


541« Interview avec le Colonel Séraphin Bizimungu, commandant des FOCA » réalisé le
15 juillet 2005, « Umwezi », no du juillet-août 2005
542FDLR, Communiqué de presse, 31 juillet 2005

301
« En application des recommandations faites par les membres du CD se
trouvant à l'Ouest du 3 juillet 2005 relatives aux communications entre
l'Ouest et le terrain ;
Par souci d'éviter la confusion qui résulterait des messages en
provenance de plusieurs interlocuteurs non concertés ;
Par les pouvoirs qui nous sont conférés ;
Nous, Dr Ignace Murwanashyaka, Président des FDLR, arrêtons :
1 – Seul le Président et le Premier Vice-Président des FDLR sont
habilités à initier une communication avec le terrain.
2 – Les communications entre l'Ouest et le terrain initiés par l'Ouest
doivent recevoir le visa du Président ou Premier Vice-Président.
3 – Les contrevenants à cette directive seront sanctionnés suivant les
règlements en vigueur. » 543

Chez les FDLR, l'"Ouest" signifiait à l'époque le leadership et la diaspora


en Europe, tandis que les dirigeants et les troupes au Congo étaient
l'"Est".

Il aurait été possible à cette époque d'intensifier la pression militaire


sur les FDLR. La République Démocratique du Congo progressait vers
ses premières élections libres, concluant le processus de paix. Pour les
organiser, la paix et l'autorité de l'État devaient être rétablies sur toute
l'étendue du territoire. Le 16 septembre 2005, le gouvernement
congolais donna un ultimatum à tous les groupes armés étrangers au
Congo de quitter le pays avant la fin septembre - y compris les FDLR. Le
Conseil de Sécurité de l'ONU entérina cette demande 544.

Mais les FDLR disposaient d'un moyen de pression efficace. Après des
décennies de vie sans papiers en ordre, les Congolais recevaient des
cartes d'électeurs en 2005 à travers tout le pays - des cartes oranges,
servant aussi de cartes d'identité, qui rendaient les Congolais très fiers
car cette mesure était le premier pas véritable vers leur reconnaissance
comme citoyens par l'État et vers des élections libres. Les FDLR
menaçaient de bloquer la distribution des cartes. La MONUC resta
immobile, or sans soutien de l’ONU, l'armée congolaise ne pouvait rien
faire. « Qui ne dérange pas les élections ne sera pas dérangé », telle était

543FDLR, « Directive relative aux communications entre l'Ouest et le terrain », Bonn, 7


juillet 2005
544Déclaration du Conseil de Sécurité S/PRST/2005/46 du 4 octobre 2005

302
la devise de la MONUC à Goma 545. Résultat : la plupart des membres des
FDLR reçurent même des cartes d'électeur congolais, et les FDLR
assurèrent ensuite la sécurité des élections congolaises de 2006 dans
leurs fiefs, tâche pour laquelle des troupes allemandes et françaises
furent aussi envoyées à Kinshasa.

Sanctions des Nations Unies contre les FDLR

Le point faible de tout cela était que l'ultimatum des Nations Unies ne
comprenait pas de mesures contraignantes, mais seulement une
menace de sanctions. Le 1er novembre 2005, le Comité de sanctions
concernant la République Démocratique du Congo mit sur une liste de
sanctions une organisation et 15 personnes, dont Murwanashyaka et
Mudacumura 546. En juillet 2003 le Conseil de Sécurité de l'ONU avait
déjà imposé un embargo sur les armes visant tous les groupes du Congo
qui ne faisaient pas partie du processus de paix, dont les FDLR. Pour
surveiller sa mise en œuvre, un Comité de sanctions fut mis sur pied en
mars 2004, avec un groupe d'experts chargé de faire rapport
régulièrement. En même temps, la MONUC fut autorisée à saisir les
armes des groupes soumis à cet embargo, ce qui rendait possible le
désarmement des FDLR par la force.

En avril 2005, le Conseil de Sécurité étendit l'embargo d'armes à tout


le territoire congolais et ordonna des interdictions de voyage et de
transit ainsi que le gel des avoirs frappant des personnes à nommer par
le Comité de sanctions547. La liste correspondante, sur laquelle
figuraient Murwanashyaka et Mudacumura, fut confirmée par le
Conseil de Sécurité juste avant Noël 2005 548. En mars 2007, le vice-
président des FDLR, Straton Musoni, fut ajouté à la liste ; en mars 2009
ce fut le tour du secrétaire exécutif Callixte Mbarushimana ainsi que
des commandants adjoints Mujyambere et Nzeyimana (Bigaruka) et du
commandant pour le Nord-Kivu, Ntawunguka (Omega). En décembre
2010, le deuxième vice-président Victor Byiringiro (Rumuli), le chef
d'état-major Mugaragu et le commandant de bataillon du Sud-Kivu

545Entretiens à Goma, décembre 2005


546Communiqué de presse du Conseil de Sécurité, 1 novembre 2005
547Résolution 1596 du Conseil de Sécurité, 18 avril 2005
548Résolution 1649 du Conseil de Sécurité, 21 décembre 2005

303
Nsanzubukire (Irakeza) furent ajoutés à la liste ainsi qu’enfin les FDLR
en tant qu’organisation, à la fin 2012.

À cause de ces sanctions Murwanashyaka fut brièvement arrêté quand


il revint en Allemagne en avril 2006 après son séjour congolais de
plusieurs mois. Il fut libéré rapidement, mais frappé d'une interdiction
d'activités politiques. Par cette voie, la justice commença à s'intéresser
au président des FDLR. Le 25 avril 2006, le procureur de la CPI à La
Haye, Luis Moreno-Ocampo, annonça qu'il rassemblait des
informations sur Murwanashyaka et sur les FDLR en vue de l'ouverture
d'une enquête. En réaction, le bureau du procureur fédéral d'Allemagne
confirma l'ouverture d'une enquête contre Murwanashyaka dans le
cadre du tout récent code pénal international (Völkerstrafgesetzbuch).
Elle partait d’une suspicion initiale de participation aux crimes contre
l'humanité en République Démocratique du Congo. Devant le tribunal
de Stuttgart il fut dévoilé que cette enquête, finalement close sans
résultat, avait été ouverte le 11 avril 2006.

En 2006, le général Mudacumura élimine ses rivaux

Au cours de cette année électorale congolaise de 2006, les FDLR étaient


en mauvaise posture. L'extension du commerce de "logistique non-
conventionnelle" (LNC) avec l'argent que Murwanashyaka avait amené
en 2005, décidée au début de 2006, produisit davantage la discorde que
l’enrichissement. Le commandant militaire Mudacumura se plaignit en
Allemagne que des paiements d'intérêts promis sur les 10 000 dollars
remises à Murwanashyaka lors de son visite sur le terrain en mai 2005
n'avaient pas eu lieu, dans ce SMS : « SOS. Sommes en crise. Où arrive
promesse argent ? Intérêts LNC nos 10 000 à votre dispo ? SEA
(secrétaire exécutif adjoint) ne peut envoyer mille de nos 5000 dollars
transférés chez lui ? » 549 Mathias Kabahizi (Lévite), membre du cabinet
de Murwanashyaka au Congo, demanda au président de s'occuper de
malades des FDLR à Goma, dans ce SMS laconique: « Dossier malades
Goma. Les médecins exigent paiement sinon les remettront au Rwanda
car FDLR les auraient délaissés. » 550

549SMS de Mudacumura à Murwanashyaka, 2 septembre 2006


550SMS de Levite à Murwanashyaka, 1 septembre 2006

304
La succession du secrétaire exécutif mort fut aussi disputée -
finalement, le poste alla au représentant à Paris, Callixte
Mbarushimana. Le général Mudacumura n'était pas d'accord avec cette
nomination : « pourquoi n'avez-vous pas laissé le poste de secrétaire
exécutif à l'Est? » demanda-t-il au président 551 - l'"Est", au sein des
FDLR, signifiait les troupes sur le terrain au Congo. Mbarushimana ne
put entrer en fonction qu’en 2007.

Des rivaux potentiels de Mudacumura trouvèrent la mort de façon


mystérieuse. Son adjoint, le colonel Emmanuel Kanyandekwe, mourut
en décembre 2006, mais Mudacumura n’en informa son président en
Allemagne que le 3 janvier 2007, quand le quotidien rwandais New
Times proche du pouvoir affirma qu'il avait été empoisonné la veille de
Noël lors de festivités organisées par Mudacumura 552. Pour contrer
cette information, le général écrivit à Murwanashyaka: « Le
commandant en second a glissé le 20 décembre près de Mashiga sur un
petit pont de bois, la tête est tombée dans la canalisation, l'épine
dorsale est touchée et tout le corps paralysé. Évacué et arrivé à
Kashabere, mourut même jour le 24 décembre. » 553 Le même jour du 3
janvier 2007, les FDLR publièrent ce communiqué : « Le général de
brigade Kanyandekwe est décédé des suites d'un accident de chute
survenue lors d'une promenade à pied le 22 décembre 2006 dans la
localité de Mahya en plein jour ». Kanyandekwe « n'a jamais trahi
pendant toute sa carrière militaire », précisa le communiqué. 554

Devant le tribunal de Stuttgart, un ancien officier supérieur des FDLR


affirme que Kanyandekwe a bien été empoisonné à la demande de
Mudacumura. « Ils ont vécu ensemble à Kalongi. Il voulait tout juste
rentrer chez sa femme, je crois qu'elle habitait sur la route de Goma via
Masisi jusqu'à Walikale (...) J'ai entendu que ces gens lui avaient donné
un produit, ce produit l'a fait tomber. Il a commencé le voyage quand il
faisait déjà nuit. Avant, il avait bu vraiment beaucoup d'alcool avec
Mudacumura. C'était un terrain vraiment mauvais, avec une vallée, là il
y n'avait qu'un petit pont. Il a glissé sur le pont. C'est là où il y a des
viviers de poissons, où il y a beaucoup de trous. Là il est tombé. Les gens

551SMS de Mudacumura à Murwanashyaka, 29 septembre 2006


552« Tension engulf FDLR over Colonel's death »,
New Times, 3 janvier 2007
553SMS de Mudacumura à Murwanashyaka, 3 janvier 2007
554FDLR, Communiqué de prese, 3 janvier 2007

305
qui étaient avec lui l'ont porté et l'ont amené jusqu'à l'hôpital à
Kashebere. On l'a également enterré là. (...) Un proche fidèle de
Mudacumura m'a dit qu'ils avaient trouvé les plans qu'avait
Kanyandekwe pour destituer ses chefs, dans des carnets de campagne.
On dit aussi que sa femme n'a pas reçu l'argent que Kanyandekwe avait
sur lui et qu'on ne l'a pas laissé venir pour lui apporter l'aide médicale.
Mais les plans, ça j'ai appris d'un proche fidèle de Mudacumura. Cette
personne était heureuse qu'ils les aient trouvés tout de suite sans quoi
ils seraient tombés dans les mains d'autres ennemis de Mudacumura »,
relate le témoin 555.

Kanyandekwe avait prétendument soutenu la déclaration de Rome de


2005. « Il avait été à Sant'Egidio », témoigne un ancien combattant des
FDLR devant le tribunal. « Quand il est revenu d'Europe, il était
différent d'avant, il avait de beaux vêtements et de l'argent. On disait
que les gens étaient jaloux et l'avaient empoisonné », explique le
témoin 556.

Le successeur de Kanyandekwe au poste d’adjoint de Mudacumura fut


désigné plusieurs mois plus tard : Déogratias Izabayo (Bigaruka),
aurapavant commandant pour le Sud-Kivu. Il vivait á Kigoma en
Tanzanie avec sa femme qui, elle, était un ancien officier des FAR et une
"antenne" des FDLR en Tanzanie. Le Haut Commandement élit
Bigaruka avec 15 voix sur 27 ; le président Murwanashyaka le nomma
officiellement à Bonn, le 15 juillet 2007. « Il fut nommé parce qu'il
venait du Sud (du Rwanda) et le commandant (Mudacumura) du
Nord », explique un ancien fonctionnaire des FDLR devant le
tribunal 557.

Un autre haut commandant, le colonel Denis Murego (Mbuyi), ancien


commandant de la division du Sud-Kivu et chef de la brigade de réserve,
tomba gravement malade et se fit rapatrier au Rwanda le 26 juillet
2007. Omega, le commandant du Nord-Kivu, déclara : « cette année, il y
a une grande perte de cadres. » 558

555Déposition devant la Cour de Stuttgart, 8 janvier 2014


556Déposition devant la Cour de Stuttgart, 12 décembre 2012
557Déposition devant la Cour de Stuttgart, 1 décembre 2014
558SMS d'Omega à Murwanashyaka, 1 août 2007

306
Les disputes les plus âpres se sont développées autour de la mort du
"Colonel Ben", également appelé Kagoma, identifié á Stuttgart comme
Bernard Musengeni, successeur de Bigaruka au poste de commandant
du Sud-Kivu. Il tomba malade et mourut le 10 août 2007 à Uvira,
apparemment par manque d'argent pour le soigner. Murwanashyaka
était resté sourd aux appels à l'aider venus des officiers supérieurs. Un
texto de Bigaruka à Murwanashyaka, relayé par Mudacumura lui-même
le 9 août, dit clairement : « Bonjour Monsieur le Président. Dossier
Evasan Kagoma risque de jeter un discrédit sur vous et le
Commandement FOCA si vous ne faites rien !!! Il est mourant à Uvira.
Trouvez l'argent pour scan à Bukavu. »

La réplique de Murwanashyaka le soir même est un exemple éclairant


de son style de direction. « Ceci est normal en période de guerre, il y a
toujours des imprévus. J'avais voulu faire en sorte que Ben fasse partie
de la délégation de Rome III, mais Dieu a ses plans à lui. Il nous faut
nous agenouiller et prier pour lui. Un scan ne veut pas dire qu'il sera
soigné ». Mudacumura répondit le lendemain matin : « Bonjour. Col Ben
a rendu l’âme ce matin. Requiescat in pace ». Encore une fois, un
présumé adhérent au processus de Rome était mort.

Bigaruka était manifestement affecté. Il écrivit au président le même


matin du 10 août : « Je compte être à l'enterrement de Ben après deux
jours de marche forcée. Quel message voulez-vous adresser à sa famille
et ses proches ? Je pars dans 45 minutes ». Murwanashyaka répondit
par une formule convenue : « Mes sentiments d'amitiés, de respect que
j'ai envers mon frère ainsi que mes condoléances les plus attristées ».
Bigaruka ne lâcha pas : « Trouvez 200 euros pour la famille du regretté
pour que nous puissions le transporter d'Uvira aux positions et
l'enterrer avec honneurs militaires. » Murwanashyaka ne réagit pas559.
Deux jours plus tard, le 12 août, le porte-parole militaire des FDLR,
Edmond Ngarambe (Michel Haramba) lui écrivit avant l’aube :
« Bonjour. Nous l'avons enterré le 11 au soir pour éviter décomposition
du corps. Les frais d'enterrement ne dépasseront pas 350 dollars. »
Dans un autre message l'après-midi, il précisa : « adresse pour transfert
argent: Tresor Mulindi, Bukavu RDC », puis il envoya un numéro de
téléphone 560.

559Toutes les citations : Échanges SMS entre Mudacumura, Bigaruka et Murwanashyaka


le 9 et 10 août 2007
560SMS de Ngarambe à Murwanahyaka, 12 août 2007

307
Puis, l’affaire Ben prit une tournure inattendue. La veuve du défunt
accusa les FDLR d'être à l'origine de sa mort. Dans un long message à
Murwanashyaka en kinyarwanda, elle s’insurgea : « Mon mari est mort
dans le chagrin, et sa mort est liée à ses frères d'armes, parce qu'il a
refusé de trahir le parti et les Abacunguzi. Je ne voulais pas parler au
commandant des FOCA parce qu'il a utilisé des mots pour se moquer
de Ben. Vous ne vous êtes pas occupé de lui lorsqu'il était malade. Lors
de sa maladie il a toujours essayé de vous appeler et vous avez toujours
refusé de prendre ses appels. Sa mort n'a pas été élucidée. (...) Ben a
travaillé pour le parti dans la forêt tandis que les autres ont circulé en
voiture et dormi dans des hôtels, il ne pouvait pas manger de sel ni
s'occuper de sa famille comme il faut. Ils l'ont récompensé maintenant
avec la mort. Il a été tué par les traîtres du parti. Mais vous considérez
ces traîtres comme des hommes qui travaillent pour le parti. Vous
devez tout m'expliquer sur la mort de mon mari, je veux le savoir, je
veux savoir de quoi il est mort. Je pense que Ben n'est pas le seul
homme qui a fait des erreurs pour avoir dû tant souffrir (...) Ben a laissé
quelques messages dans son testament. Il a dû mourir parce qu'il a dit
la vérité et Dieu va le venger. Je ne désespère pas puisqu’il a été reçu au
ciel. Madame Ben. »561

Il n'y a pas de trace d'une réponse du président, seulement d'une


question qu'il posa au porte-parole militaire trois jours plus tard : « Est-
ce que Ben t’a jamais raconté comment et par qui il a été empoisonné?
Quel est le message qu'il a laissé ? » 562 Ce fut Bigaruka qui l'expliqua à
Murwanashyaka. « Michel (le porte-parole militaire) a lu le testament
lors des funérailles, ça a attisé les tensions dès le début, il a dit qu'on l'a
empoisonné. Sa femme cite même des noms dont l'actuel deuxième
commandant, le G2 et le G4 Sud-Kivu ». Bigaruka continue dans un
autre texto adressé à Murwanashyaka et aussi pour information à
Mudacumura, son supérieur direct : « Salut. Décès Ben avoir suscité
commentaires à caractère divisionniste 'les Abakiga l'ont tué'. Prière
diffuser à tout Umucunguzi message appelant à la retenue et exigeant
à tout responsable de tout échelon d'identifier toute personne mal
intentionnée et le ramener à l'ordre » 563.

561Série SMS de « Madame Ben » à Murwanashyaka, 23 août 2007


562SMS de Murwanashyaka à Ngarambe, 26 août 2007
563Série SMS de Bigaruka á Murwanashyaka, 26 août 2007

308
Résultat : Murwanashyaka prit en charge pendant des années la veuve
de Ben avec son enfant, en exil en Zambie, comme il ressort d'échanges
réguliers de messages entre eux deux. Devant le tribunal de Stuttgart,
quelques années plus tard, c'est justement Murwanashyaka lui-même
qui pose des questions sur la mort de Ben à un ancien haut officier des
FDLR. Celui-ci répond que Ben aurait bu de l'alcool empoisonné, que
personne autre ne touchait, lors de festivités. « Félicien qui l'a
empoisonné était un fidèle proche du commandant des FOCA
(Mudacumura). Quelques personnes ont dit que c'est possible, que
c'était un ordre ou une mission de Mudacumura pour éliminer le
colonel. » 564

En 2007, les FDLR et l'armée congolaise se battent contre la


guérilla tutsie du CNDP

Joseph Kabila gagna les premières élections présidentielles libres au


suffrage universel du Congo en 2006. Les FDLR se sentaient en sécurité.
Elles saluèrent la victoire électorale du président congolais avec une
déclaration selon laquelle elles « comptent sur l'apport du nouveau
gouvernement congolais » et saluent « la sagesse et le sens de
responsabilité du président nouvellement élu » 565. Fin 2006, elles
organisèrent des festivités de Noël à Nyamilima en territoire de
Rutshuru au Nord-Kivu. Selon un rapport congolais de l’époque, un
représentant du parti présidentiel PPRD remercia les FDLR pour avoir
sécurisé les élections. Le moment fort de la cérémonie aurait été
« l'abattage de 16 hippopotames qui furent par la suite dispatchés aux
populations locales ayant de tout temps soutenu les Interahamwe par
des contributions en nature et en argent » 566.

Le territoire de Rutshuru était à l'époque un fief des combattants hutus


rwandais, étant peuplé majoritairement par des Hutus congolais. Les
populations rwandophones des côtés congolais et rwandais des
volcans à la frontiére entre le Congo et le Rwanda sont intimement liées
depuis longtemps. Lors de l'expansion du Rwanda précolonial au cours
du 19ème siècle, ces populations rwandophones versèrent pendant un

564Déposition devant la Cour de Stuttgart, 8 janvier 2014


565« Les FDLR comptent sur M.Kabila pour résoudre la crise dans les Grands Lacs »,
AFP, 17 novembre 2006
566« Les FDLR/Interahamwe en fête á Rutshuru », mediacongo, 28 décembre 2006

309
temps leur tribut au roi du Rwanda, avant que la frontière coloniale
entre le Congo Belge et l'Afrique orientale allemande ne les sépare à
nouveau. Mais les relations commerciales et humaines n'ont jamais
cessé. Les révoltes "Nyabingi" au Rwanda pendant la colonisation
allemande touchèrent aussi le territoire de Rutshuru, et les chefs
traditionnels du côté "congolais" des volcans conservèrent leur loyauté
envers le Rwanda. C'est en réponse à cette double contestation que le
pouvoir colonial du Congo Belge créa la nouvelle chefferie de Bwisha
autour de Rutshuru en 1921 avec un nouveau roi "traditionnel",
supplantant les chefs existants. Nommé chef de secteur par les Belges,
loyal au pouvoir colonial au Congo et soutenu par les Pères Blancs,
Daniel Ndeze fut intrônisé comme Grand Chef de Bwisha en 1929, une
sorte de copie hutue en miniature de la monarchie tutsie catholique
sous tutelle belge en construction au Rwanda voisin à cette époque.

Le mwami Ndeze régna jusqu'a sa mort en 1981 à l'âge de 96 ans ; son


fils lui succéda. Paul Ndeze, qui assuma les fonctions de Mwami en 1997
et survécut à toutes les rebellions successives jusqu'à sa destitution en
2014 par l'État congolais à cause de sa connivence supposée avec les
rebelles du M23, est un petit-fils du premier mwami.

Pour l'élite du pouvoir Habyarimana au Rwanda - surtout pour les


"nordistes" des premiers cercles du pouvoir, originaires des
préfectures de Ruhengeri et de Gisenyi au Rwanda qui sont séparées de
Rutshuru au Congo uniquement par les volcans, et dont est issue aussi
la direction des FDLR - les Hutus congolais du Bwisha étaient des alliés
naturels. Beaucoup de réfugiés hutus rwandais originaires du nord-
ouest rwandais se sont fondus dans la population de Rutshuru depuis
1994. Mais les relations à travers les montagnes sont tout aussi étroites
pour les Tutsis de Rutshuru, qui ont dû fuir au Rwanda après 1994 et
qui sont revenus depuis en tant que rebelles congolais, tout en
conservant leurs relais au Rwanda. Parmi eux, le général Laurent
Nkunda, né à Jomba dans le terrritoire de Rutshuru et leader de la
nouvelle rébellion à dominance tutsie CNDP (Congrès National pour la
Défense du Peuple) créée en 2006. Pour Nkunda, l'éloignement des
FDLR de Rutshuru était un point d'honneur.

Le roi traditionnel de Bwisha et donc des Hutus de Rutshuru, le Mwami


Paul Ndeze, se voyait pris entre deux feux. Il ne voulait pas des FDLR,
mais il savait à quel point celles-ci s'étaient mêlées aux milices hutus
locales. En 2007, lors d'une conférence à Goma sur la question des

310
FDLR organisée par Pole Institute, il dressa un bilan mitigé de leur
présence: « Les uns vivent des pillages accompagnés des violences de
toutes sortes et une profonde destruction de notre environnement. Les
autres par contre ont adopté le Congo comme étant leur seconde patrie,
ils sont actifs dans les actions positives et concluent même des
mariages avec les Congolaises. Ils portent des armes et sont camarades
avec nos militaires. Dans le cadre de la mission militaire, ils
s'entraident. Ils sont en contact avec toutes les autorités et souhaitent
même être associés à des réunions à caractère sécuritaire. » 567

Pour la nouvelle armée nationale congolaise, les FARDC, ce n'étaient


pas les FDLR qui posaient le plus grand problème mais la toute nouvelle
rébellion du CNDP du général tutsi Laurent Nkunda. Le CNDP ne se
voyait pas comme une rébellion quelconque. Son socle comprenait des
vétérans tutsis de la guerre contre Mobutu qui trouvaient que Kabila
les avait trahis, qui s'étaient battus d'abord pour lui et ensuite contre
lui et qui avaient refusé l'intégration de leur mouvement rebelle RCD
dans les institutions de transition du Congo en 2003, préférant rester à
l'est du pays. Ils ne se considéraient pas seulement supérieurs aux
soldats ordinaires congolais, ils gagnaient aussi chaque bataille
sérieuse. S'intégrer dans les FARDC, était pour eux une humiliation.

Pour tenir contre le CNDP, les FARDC en construction avaient besoin


des combattants hutus rwandais aguerris, tout comme en 1998. La
communication interne des FDLR de l'époque, lue devant le tribunal de
Stuttgart, fait état de cette collaboration. « Les FARDC de Serufuli
(gouverneur du Nord-Kivu) nous avaient donné 26.000 cartouches pour
KV (kalachnikov) et Milou (mitrailleuse lourde), ils se sont disputés avec
Nkunda. ACK (confirmer) le don. Ils doivent nous donner d'autres
choses », apprit Murwanashyaka en septembre 2006 dans un message
expédié par téléphone satellitaire 568.

En 2007, après des négociations secrètes, le CNDP intégra quand même


l'armée gouvernementale, mais dans des brigades distinctes "mixtes",
intégrées dans des unités FARDC spéciales. Ces brigades étaient
censées combattre les FDLR, par exemple dans le territoire de

567Mwami Paul Ndeze Mali ni Kazi, « Les FDLR dans la collectivité-chefferi de Bwisha »,
dans : Pole Institute, « La Conférence de Goma et la question des FDLR au Nord- et
au Sud-Kivu, état des lieux », Regards Croisés no 21, Goma 2008, p.70
568SMS de source non nommé à Murwanashyaka, 8 septembre 2006

311
Rutshuru, peuplé majoritairement par des Hutus congolais. C'est dans
les fiefs FDLR de Rutshuru que les soldats CNDP de la nouvelle brigade
mixte Bravo, commandés par Sultani Makenga, avancèrent en 2007,
tandis que la brigade mixte Alpha se battait dans le Masisi. Selon le
CNDP, jusqu'à la mi-juin 2007, les deux brigades détruisirent vingt-sept
positions importantes des FDLR. Des centaines de milliers de civils
prirent la fuite.

Les FDLR étaient effectivement sous pression. Fin avril 2007,


Murwanashyaka reçut des messages de Levite, membre de son cabinet
au Congo : « Ils ont brûlé bivouac et église, nous vivons dans la misère
(...) Population et autorités locales nous demandent de négocier ».
Levite évoqua l’enrôlement possible de « 2000 à 3000 recrues » à
Nakivale, un camp de réfugiés hutus rwandais en Ouganda 569.

Les vieux amis des combattants hutus rwandais dans l'entourage de


Kabila vinrent en aide aux FDLR. « J'ai parlé avec John Numbi. Il est prêt
à arrêter combat et procéder au dialogue », rapporta le porte-parole
militaire au président le 1er mai 570. Le lendemain il précisa qu'il était en
contact aussi avec le général Amisi (Tango Four), commandant de la
région militaire de Goma et ancien rebelle RCD : « Division nord FDLR
accepte arrêt opérations et contacts FARDC, Numbi incontournable.
L'écouter » 571. Les contacts semblent avoir été fructueux. Le
commandant de la division nord des FDLR, le général Omega, rapporta
quelques jours après : « Moral haut », il donna des détails
d'« opérations sécurisation route Goma-Butembo » et affirma que les
problèmes étaient financiers davantage que militaires : « Ennemi pas
de problème. Chute discipline suite course à argent même par moyens
malhonnêtes » 572.

En août 2007, les FARDC arrêtèrent l'offensive contre les FDLR de


manière abrupte. Les Nations Unies furent surprises, le Rwanda fut
indigné, les brigades "mixtes" se scindèrent et les CNDP regagnèrent
les montagnes. Dans le théâtre d'opérations de la brigade Bravo, les
FDLR reprirent tout leur territoire perdu. « Avons profité départ

569SMS de Levite à Murwanashyaka,


26 avril 2007
570SMS de Ngarambe à Murwanashyaka, 1 mai 2007
571SMS de Ngarambe à Murwanashyaka, 2 mai 2007
572SMS d'Omega à Murwanashyaka, 5 et 7 mai 2007

312
Nkunda pour occuper zone près frontière Uganda à Nyamwisi et
Buganza », fut informé Murwanashyaka par un message venu du
terrain le 17 septembre. « Relations bonnes avec population et
autorités des deux pays », ajouta l’auteur 573.

De la communication interne des FDLR il ressort que le contact direct


entre d’une part, le commandement des FARDC à Goma, de la 8ème
région militaire, et les FDLR de l’autre, s’est poursuivi après la rupture
entre les FARDC et le CNDP. « Ils veulent une coopération locale plus
étroite », rapporta le porte-parole 574. Quelques jours plus tard, le
commandant des FDLR pour le Nord-Kivu, le général Omega, affirma
être « en contact avec commandant 8ème région » 575.

Levite, membre du cabinet de Murwanashyaka basé au Congo, s'occupa


des relations avec l'Ouganda. Le 22 septembre, il affirma être rentré
d'Ouganda où il avait rencontré deux agents des services de
renseignements. Le lendemain, il précisa : « quelques détails. Avoir
profité pour reconnaissance chemins, nier opérations Butogota et la
mettre sur dos Nkunda, connaître deux chefs locaux RDC-Uganda et les
agents de sécurité (...) Infos données : existence groupes ugandais en
RDC comme PRA; RUD/APR être au service de Kigali. Demandes :
Garantie de sécurité frontière Uganda après opérations Bwindi et
Butogota ; traquer groupes néfastes dans zone comme RUD;
renseignement sur groupes; dépliants FDLR en anglais. Promesse :
Nous laisser passer en secret; nous donner tout renseignement
utile » 576. Deux jours plus tard, il fit le constat suivant : « Pour FARDC,
FDLR amis mais ne pas se manifester dans des villages. Nous utilisons
un autre langage, des termes plus modérés. » 577

Tout cela se passait à l'insu de la communauté internationale, mais non


à l'insu du Rwanda, qui exprima de lourds reproches à la RDC. Selon
des rapports rwandais, le 30 septembre 2007, les FDLR tirèrent sur le
territoire rwandais près de Gisenyi. Selon les FDLR, ces tirs eurent lieu
le 1er octobre. Le commandant Omega rapporta à son président le matin

573SMS de Levite à Murwanashyaka, 17 septembre 2007


574SMS de Ngarambe à Murwanashyaka, 5 septembre 2007
575SMS d'Omega à Murwanashyaka, 14 septembre 2007
576Série SMS de Levite à Murwanashyaka, 23 septembre 2007
577SMS de Levite à Murwanashyaka, 25 septembre 2007

313
du 1er octobre: « G3 me signale préparation visite au point (selon des
membres FDLR, cette terminologie est couramment utilisée pour
désigner les incursions en territoire rwandais). On attend les résultats.
Si les gens font du bruit, nous dirons que Nkunda fait du théâtre » 578.
Levite confirma le 3 octobre que les tirs avaient effectivement eu lieu
deux jours auparavant : « Frappe au Rwanda ce 1 octobre sous
supervision G3 (actuel 2nd Sonoki) qui souhaite vous parler. Pilonnage
au 107 (3 bombes) et raid à l'intérieur, Kigali confirme ».

Tandis que la guerre du CNDP menaçait de dégénérer, les


gouvernements de la RDC et du Rwanda, sous la forte pression des
Etats-Unis, décidèrent d’une désescalade. Le "Communiqué de
Nairobi", signé par les deux ministres des affaires étrangères, Antipas
Mbusa Nyamwisi et Charles Murigande, le 9 novembre 2007 dans la
capitale kenyane, servit de modèle à ce qui reste la base de toutes les
tentatives régionales pour ramener la paix dans la région : le
gouvernement du Rwanda arrête son soutien aux rebelles tutsis au
Congo, le gouvernement du Congo renvoie chez eux les combattants
hutus rwandais sur son territoire.

Dans le communiqué de Nairobi, les deux gouvernements s'engagent


« à coopérer pour la mise en oeuvre d'une approche commune afin de
démanteler les ex-FAR/Interahamwe comme organisation génocidaire
et militaire opérant sur le territoire de la RDC ». Une note précise : « Le
terme ex-FAR/Interahamwe dans ce texte se réfère à tous les groupes
armés rwandais sur le sol Congolais, quel que soit le nom qu'ils se
donnent (ex-FAR, Interahamwe, ALIR, FDLR, RUD-Unana, Rasta, etc). »
Le gouvernement congolais s'engagea à soumettre au 1er décembre
2007 « un plan détaillé pour désarmer les ex-FAR/Interahamwe et
éliminer la menace qu'ils contituent », tandis que le Rwanda s'engagea
à « sécuriser sa frontière » et « empêcher que toute forme de soutien -
militaire, matériel et humain - soit fourni à aucun groupe armé en
RDC »579.

578SMS d'Omega à Murwanashyaka, 1 octobre 2007


579« Communiqué conjoint du Gouvernement de la République Démocratique du Congo
et du Gouvernement du Rwanda sur une approche commune pour mettre fin à la
menace pour la paix et la stabilité des deux pay et de la Région des Grands Lacs »,
Nairobi, 9 novembre 2007

314
Les États-Unis avaient apparemment voulu aller beaucoup plus loin.
Selon Murwanashyaka, dans une série de messages envoyés à
Byiringiro et Mudacumura, les deux leaders les plus haut placés des
FDLR au Congo, le plan américain remis à Kigali et Kinshasa
comprenait les mesures suivantes : « 1. Nkunda va temporellement en
exil en South Africa et Tutsis congolais seront protégés dans Kivu par
FARDC encadrés de troupes élites des USA jusque fin démantèlement
des FDLR. 2. Désarmement forcé des FDLR par les troupes élites des
USA avec les FARDC. 3. USA avoir offert à RDC de moderniser ses bases
militaires » 580. Le jour même du Communiqué de Nairobi, le deuxième
vice-président Byiringiro rapporta à son président ce que l'évêque
Kuye de l'ECC lui avait dit : « je viens de téléphoner avec Kuye. Il a dit
que Kabila et Bush discutent de votre arrestation » 581.

En comparaison, le Communiqué de Nairobi était plutôt timide. Les


FDLR en furent rassurées. Dans un communiqué très dur du 12
novembre 2007, signé par le nouveau secrétaire exécutif basé à Paris,
Callixte Mbarushimana, elles « déclarent qu'elles ne sont pas
concernées par les termes de cet accord qui n'engage que ses
signataires ». Les FDLR ne seraient « ni des ex-FAR, ni des ex-
Interahamwe », « ni issues des forces génocidaires ni génocidaires »,
affirma le communiqué, martelant: « sont génocidaires ceux-là mêmes
qui ont conçu, planifié et exécuté les génocides des peuples rwandais
et congolais depuis le 1er octobre 1990 et qui n'ont même pas honte
d'oser appeler 'génocidaires' des innocents qui veulent libérer leur
peuple d'un joug sanguinaire et fasciste », des « assoiffés du sang et des
richesses des peuples africains » responsables de « 7 millions de
morts » 582.

Une réunion à Kibua des membres du Comité Directeur des FDLR


installés au Congo, dont le deuxième vice-président Byiringiro fit
rapport au président Murwanashyaka le matin du 15 novembre 2007,
décida que la prochaine réunion, fixée au 19 et 20 janvier 2008, devrait
décider d'une « redynamisation de notre lutte et de vraie menace
contre le FPR » ainsi que des « stratégies à déjouer plan macabre
ennemi de désarmement forcé et démantèlement des FDLR, se

580SMS de Murwanashyaka à Mudacumura et Byiringiro, 2 novembre 2007


581SMS de Byiringiro à Murwanashyaka, 9 novembre 2007
582FDLR, Communiqué de presse, 12 novembre 2007

315
rapprocher de Kinshasa ». Il fut aussi décidé de se rapprocher des
autres mouvements rwandais en exil583.

Sur le terrain, la guerre au Nord-Kivu se ralluma. L'armée congolaise


entama une offensive de grande envergure contre les rebelles du CNDP
dans les montagnes - et essuya sa plus sévère défaite depuis Pweto en
2000. À Mushaki, dans les montagnes de Masisi, plusieurs brigades
FARDC furent mises en déroute et même détruites complètement. Le
gouvernement congolais n'avait alors plus d'autre choix que d’entamer
des pourparlers de paix. Mais il ne voulait pas négocier avec Nkunda
directement. Il convoqua une conférence de paix de tous les groupes
armés du Kivu.

À la "Conférence de Goma", les FDLR absentes mais actives


en coulisses

Du 6 au 23 janvier 2008, des centaines de politiciens, porte-parole


diplomates et activistes civils se rassemblèrent à l'hôtel Karibu à la
sortie ouest de Goma. La conférence de paix fut présidée par l’une des
figures dirigeantes de l’église catholique congolaise, l’Abbé Apollinaire
Malu-Malu, originaire de Butembo, lui-même très respecté comme
président de la Commission Électorale Indépendante de la RDC lors des
élections historiques de 2006. Avec près de 800 participants, elle
devint un énorme spectacle : chaque chef auto-proclamé avait
l'occasion de présenter sa version de la vérité devant un grand public
dans un langage fleuri 584. Un groupe manqua toutefois à l’appel : les
FDLR, alors que tout le monde parlait d’elles.

La communication lue par les représentants de la "communauté Lega"


(Warega) du Sud-Kivu à la conférence, décrivant la situation des
territoires de Mwenga et de Shabunda, fut éloquente : « Deux tiers de
ces territoires sont sous contrôle des combattants FDLR. La
conséquence de tout ceci est l'insécurité généralisée des personnes et
des biens, le traumatisme, les travaux forcés, la propagation des IST et
du VIH/SIDA ainsi que le financement de la guerre ».

583Série SMS de Byiringiro à Murwanashyaka, 15 novembre 2007


584Toutes les citations suivantes tirés de : Actes de la Conférence de Goma, janvier 2008

316
Les représentants de la "communauté Nyanga" du territoire de
Walikale au Nord-Kivu désignèrent les FDLR comme des « hors-la-loi »
qui, « en toute impunité et sans être inquiétés, commettent de
nombreux viols des femmes, massacres, tortures et des arrestations
arbitraires ». Plus de la moitié des 600.000 habitants du territoire
étaient en fuite : « Nos populations souffrent et ne savent où
s'approvisionner. La route de Kisangani est impracticable, celle de
Bukavu encore moins ; les champs sont occupés par les FDLR, la route
Masisi-Walikale bloquée par la guerre », dénoncèrent les représentants
nyangas qui demandèrent « le rapatriement immédiat et sans
condition des réfugiés rwandais, FDLR-Interahamwe ».

D'autres se montraient plus compréhensifs envers les FDLR. Les


représentants de la "communauté Nande" du Nord-Kivu, tout en
rappellant que « les FDLR pillent nos ressources, se livrent à
l'exploitation de l'or, récoltent les champs de nos paisibles populations,
imposent la culture, la consommation et le trafic du chanvre, se
substituent à l'administration publique en imposant des taxes, violent,
torturent et tuent nos paisibles populations », demandèrent à « la
communauté internationale qui a ordonné l'entrée au Congo des
réfugiés rwandais parmi lesquels des groupes armés, de régler
immédiatement et définitivement la question », et pour ce faire
d’« imposer un dialogue inter-rwandais à l'instar de celui de Sun City
pour la RDC ».

Les représentants de la "communauté Hutu" du Nord-Kivu


s'exprimèrent dans le même sens, dénoncant aussi la « mauvaise
gestion » des crises de réfugiés rwandais - tutsis en 1959, hutus en
1994. La milice congolaise à dominante hutue "Pareco" (Patriotes
Résistants Congolais) - dont on allait voir plus tard qu'elle était alliée
aux FDLR - critiqua davantage les Tutsis que les Hutus et se comporta
presque en porte-parole des FDLR: elle demanda aux « frères Tutsis qui
se disent congolais » de procéder « à l'abandon de recherche de
positionnement politique », de « mettre un terme à ce fameux prétexte
de poursuivre les génocidaires en RDC » et de « laisser la communauté
internationale et le gouvernement congolais s'occuper de la question
des FDLR » en organisant « un dialogue inter-Rwandais afin de
permettre les FDLR de rentrer chez eux ».

La non-participation des FDLR à la conférence de Goma n'alla pas de


soi. Dans un message à Murwanashyaka le 29 décembre 2007, le

317
deuxième vice-président des FDLR, Byiringiro, demanda : « le Comité
Exécutif ici insiste sur présence FDLR dans réunion Goma, est-on
invité? » 585 Murwanashyaka, qui affirma avoir été en contact direct avec
le comité de préparation de la conférence de Goma, répondit le
lendemain dans une série de messages à tout le Comité Directeur : les
« FDLR ne participeront pas à la réunion Goma ». Tard, dans la soirée
du 30 décembre, il détailla : « Kigali avoir dit qu'il va annuler sa
participation à la conférence si les FDLR y étaient invitées. Les députés
du Sud-Kivu avoir menacé de ne pas participer à ladite conférence si les
FDLR y sont exclues. La société civile du Nord-Kivu avoir refusé de
participer suite mauvaises préparations de ladite conférence.
Participation directe Nkunda à la conférence assurée suite pressions de
Kigali et situation militaire défavorable aux FARDC. Le Comité de
préparation de ladite conférence avoir suivi ligne tracée par Kigali à
savoir pas de présence des FDLR à Goma. Proposition en étude serait
que les FDLR soient contactées par un groupe de députés congolais
ailleurs » 586.

Alors que la conférence avait déjà commencé, Murwanashyaka informa


Mudacumura et Byiringiro, le 11 janvier 2008, que la situation était
floue : « Les organisateurs disent ne pas pouvoir nous envoyer une
invitation officielle aux FDLR mais plutôt veulent nous inviter d'une
facon anonyme sans mention du nom FDLR sur dite invitation et disent
que notre délégation aussi ne pourra pas participer aux plénières, ni
aux commissions mais gérer en apparté et en discrétion par le bureau
de Malu-Malu. » Cela ne s’annonçait pas facile : « Les questions posées
relatives prise en charge (sécurité, logement, restauration, transport,
etc) de nos gens à Goma n'ont pas encore été répondues avec
satisfaction. Comme invitation officielle est seule garantie pour la
sécurité de nos gens, avoir décidé que sans invitation officielle pas de
déplacement de nos gens vers Goma », communiqua
Murwanashyaka 587.

Finalement, le bureau de Malu-Malu décida d'envoyer une délégation à


Nyabiondo au lieu d'inviter les FDLR á Goma. Les fidèles de
Murwanashyaka sur le terrain, son directeur de cabinet Mukiza et le

585SMS de Byiringiro à Murwanashyaka, 29 décembre 2007


586Série SMS de Murwanashyaka au Comtié Directeur, 30 décembre 2007
587Série SMS de Murwanashyaka à Mudacumura et Byiringiro, 11 janvier 2008

318
commandant Bora, élaborèrent un document contenant les
propositions suivantes : « 1. Points principaux : évaluation contacts
FDLR-RDC et des réunions Rome I et II; dialogue inter-rwandais (forme
à préciser); tenue de Rome III; réunion dans un pays neutre, parrains
forts (South Africa, Angola, Tanzanie, Mozambique...). 2. Points
spécifiques : Questions de l'administration, justice qui posent des
problèmes; participation à la vie publique qui est très discriminatoire;
garanties de sécurité de la part de la communauté internationale pour
le retour des réfugiés, etc, sans doute citer les propos intimidants de
Sezibera, Kagame. 3. Recommendations : Unité entre nous, bonnes
relations avec population congolaise. Objet de cette rencontre :
recueillir les points de vue sur l'application de l'accord de Nairobi. » 588

La réunion eut lieu le 16 janvier 2008 à Nyabiondo, avec une délégation


comprenant, parmi d'autres, Mgr Joseph Gwamuhanya, recteur de
l'Université Catholique de Bukavu, le père Matteo Zuppi de la
communauté Sant'Egidio, venu de Rome à Goma et en contact direct
avec Murwanashyaka, ainsi que Robert Seninga et Kasereka Kataliko,
députés provinciaux du Nord-Kivu. La rencontre n'aboutit pas à de
résultats concrets.

Par contre, la conférence de Goma prit fin une semaine après, avec la
signature par neuf groupes armés d'un « programme national de
sécurisation, pacification, stabilisation et reconstruction des provinces
du Nord-Kivu et du Sud-Kivu », accompagné d'un cessez-le-feu
immédiat589. D'autres groupes rejoignirent aussitôt ce programme,
connu sous l’appelation de "Programme Amani" (Paix), ainsi que le
gouvernement congolais.

À partir de la conférence de Goma, la menace de frappes militaires fut


suspendue au-dessus des FDLR comme une épée de Damocles. Il y avait
en 2008 deux processus distincts pour mettre fin à la présence de
groupes armés à l'est du Congo : le "processus Amani" de Goma pour
les groupes congolais et le "processus Nairobi" pour les FDLR. Sur le
plan international, le constat s'imposa que la direction des FDLR était
un obstacle au désarmement et non un partenaire potentiel. L'expert
Hans Romkema, qui avait rédigé en 2007 un rapport assez remarqué

588Série SMS de Bora/Mukiza à Murwanashyaka, 16 janvier 2008


589« Acte d'Engagement », Goma, 23 janvier 2008

319
pour le programme régional de démobilisation MDRP sur la présence
des groupes armés étrangers au Kivu et qui avait estimé que les FDLR
contrôlaient, directement ou indirectement, 70% du territoire des deux
provinces du Kivu, avait aussi conseillé de développer des stratégies
distinctes pour contrer les leaders radicaux: les négociations de Rome
avaient, selon Romkena, démontré l'inutilité d'attendre le
désarmement volontaire collectif des FDLR. Les stratèges en
démobilisation devaient plutôt s'adresser directement aux
combattants individuels et les libérer du contrôle de leurs chefs.

En 2008, l'Allemagne découvre le problême FDLR par hasard

« C'est là que vous pouvez aider ! » entendit un groupe de


parlementaires allemands qui atterrirent à la MONUC à Goma à la mi-
avril 2008, vers la fin de leur voyage en République Démocratique du
Congo 590. Les cinq politiciens de différents partis politiques voulaient
savoir si la situation au Congo s'était améliorée depuis les élections de
2006, sécurisées par la Bundeswehr allemande. Les représentants des
Nations Unies à Goma voulaient plutôt leur parler de Murwanashyaka.

Les leaders FDLR tenaient les combattants et les réfugiés en otage, leur
dirent les représentants onusiens, selon le compte-rendu du voyage fait
par le parlementaire vert Winfried Nachtwei. Par la peur et la
répression, la direction des FDLR basée à l'étranger maintenait le cap
chez leurs troupes au Congo. Nachtwei résuma l'analyse onusienne :
« Si nous voulons éviter d'autres opérations militaires avec d'autres
morts, il faut intensifier la pression sur les leaders. Et le plus important
d’entre eux vivrait en Allemagne ».

Les parlementaires allemands furent stupéfaits. Ils ne savaient pas que


le président des FDLR vivait en Allemagne, confièrent-ils le soir sur la
terrasse en marbre du luxueux hôtel Ihusi de Goma, au bord du lac Kivu
au-dessus duquel éclatèrent de violents orages. Au cours d’une
discussion avec des connaisseurs congolais du dossier des FDLR, ils se
firent expliquer que la milice entretenait des écoles et des hôpitaux et
que les FDLR avaient davantage de ressources que l'administration
congolaise locale. Murwanashyaka en Allemagne et Mbarushimana en

590Cité dans : Winfried Nachtwei, « Reisebericht Kongo 13-20 avril 2008 », aussi pour
les citations suivantes

320
France tentaient de faire comprendre à la base qu'ils jouissaient du
soutien de la communauté internationale.

A leur retour en Allemagne, les parlementaires étaient agités. À peine


eurent-ils posé leurs valises que le président rwandais Paul Kagame se
présenta à Berlin. Sa visite d'État de quatre jours, planifiée depuis
longtemps, à partir du 22 avril 2008, avait tout d'un coup l’air chargé
d'acuité politique. Lors de la conférence de presse au siège de la
chancelière allemande Angela Merkel le 23 avril, Kagame fut
questionné sur Murwanashyaka et les sanctions de l'ONU. « Le
gouvernement allemand doit s'occuper de ce problème », répondit-il.
« On ne peut d'une part soutenir une résolution et d'autre part ne pas
appliquer les mesures de contrôle conséquentes. » Merkel promit de
« regarder de très près » ce problème 591.

Les parlementaires allemands ne lâchèrent pas prise. Le 22 avril, avant


même que Kagame ne s'exprime à Berlin, le parlementaire de gauche
Norman Paech posa au gouvernement une question écrite, demandant
« quelles mesures » s'imposaient contre Murwanashyaka en
application des résolutions de l’ONU. Gernot Erler, secrétaire d'Etat
social-démocrate au ministère des Affaires étrangères, répondit : « Les
administrations concernées ont exprimé une interdiction d'activités
politiques contre Dr Ignace Murwanashyaka selon le paragraphe 47 de
la loi sur le séjour des étrangers. Les sanctions financières et de voyage
sont appliquées et restent en vigueur » 592. Aucun mot cependant pour
indiquer que le président des FDLR continuait néanmoins d'occuper
son poste de façon active.

Le 7 mai 2008, le sujet fut débattu dans la plénière du parlement


allemand, le Bundestag. Le prédécesseur d'Erler, Kerstin Müller des
Verts, qui avait elle-même fait le voyage à Goma en 2005, s'enquit des
sanctions contre Murwanashyaka. « Les sanctions sont appliquées » fut
la réponse-stéréotype d'Erler. Nachtwei, collègue vert de Müller, se
demanda pourquoi les représentants de l'ONU à Goma lui avaient dit
ne rien savoir à ce propos. « En tout cas, nous avons informé les Nations
Unies de la procédure entamée », répondit Erler, offusqué : « ce que les

591Conférence de presse d'Angela Merkel et Paul Kagame, Berlin,


23 avril 2008
592Réponse écrite du ministre d'État Dr Gernot Erler
du 5 mai 2008 à la question écrite
du député Dr Norman Paech, Deutscher Bundestag, document 16/9156 du 9 mai
2008

321
Nations Unies font avec cette information dépasse nos connaissances ».
Müller persista en demandant quelle était la politique envers les FDLR
en général ? Erler donna son avis selon lequel « sur place, il n'y a
personne qui puisse désarmer les FDLR »593. Un aveu de faillite
politique.

Mais les temps avaient déjà changé. Le jour précédant l'arrivée de Paul
Kagame à Berlin, la police allemande, pour la première fois, arrêta par
hasard un génocidaire rwandais présumé résidant en Allemagne,
l'ancien bourgmestre Onesphore Rwabukombe. L'exil hutu rwandais
commençait à être rattrapé par son passé.

593Compte-rendu officiel des délibérations du Bundestag du 7 mai 2008

322
Chapitre 18
Callixte Mbarushimana et l’ombre du
génocide

Kigali, avril 1994 : « je sais qui tu veux dire »

Vingt-six noms figurent sur la stèle commémorative. Des noms de


fonctionnaires de l’ONU au Rwanda qui ont été assassinés durant le
génocide de 1994. Une plaque de marbre a été dressée sur le chemin
d’entrée au bâtiment des Nations unies à Kigali, à l’abri de clôtures
électriques et de hauts murs. Pour des raisons de sécurité, ceux qui ne
sont pas des collaborateurs de l’ONU n’ont pas le droit de jeter un
regard sur la plaque de marbre et à plus forte raison de prendre une
photo. Les fonctionnaires de l’ONU racontent qu’ils passaient devant
tous les jours mais savaient peu de choses à propos de son histoire. « Ce
lieu commémoratif doit assurer que les Nations Unies n’oublient
jamais », déclara le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki Moon le 7 avril
2014, lors du 20ème anniversaire du génocide, en déposant une
couronne de fleurs sur la pierre.

Beaucoup de gens savent comment la mission de l’ONU au Rwanda, en


1994, laissa tomber les Tutsis au lieu de les protéger des milices
d’assassins. Mais seulement très peu de gens ont la connaissance de la
dimension complète de la responsabilité des Nations Unies pour la
mort de leurs propres employés rwandais, dont les noms figurent sur
la plaque commémorative. Ils furent assassinés avec le concours
présumé d’un de leurs collègues : Callixte Mbarushimana, qui devint
plus tard un des plus hauts dirigeants des FDLR.

Les FDLR nient volontiers avoir quelque chose à faire avec le génocide
de 1994 au Rwanda. Officiellement, elles le condamnent et dénient

323
toute protection aux auteurs du génocide et proclament qu’ils
soutiennent le tribunal. Mais le cas de Callixte Mbarushimana
démontre le contraire.

Il existe des dépositions de témoins qui ont vu comment, en 1994,


Mbarushimana conduisait un véhicule blanc de l’ONU hors du bâtiment
de l’ONU pour une mission sanglante : il voulait tuer ses collègues
tutsis. L’un d’entre eux était Michel, un collègue et voisin de
Mbarushimana dans le quartier de Nyamirambo, à Kigali. Sa veuve,
Christine, fut plus tard assez courageuse pour raconter son histoire 594.

« Je sais qui tu veux dire par Callixte Mbarushimana », dit-elle, sept ans
plus tard, à un enquêteur de l’ONU. « Je le connaissais en tant que
voisin, avec qui, moi je n’avais pas grand-chose à faire, mais il n’habitait
pas loin de chez moi [..] Je le connaissais aussi à travers l’ONU. Michel
travaillait pour l’UNICEF et chaque fois que Michel et moi allions à des
réceptions pour les employés de l’ONU, Callixte Mbarushimana se
trouvait aussi là ».

Michel avait deux frères dans la guérilla du FPR, dirigée par des Tutsis.
« Quand la guerre éclata, nous nous cachâmes chez nous. Nous fûmes
plusieurs fois agressés », raconte la veuve. Trois fois, les miliciens se
sont laissé envoyer promener. « Mais le 18 avril 1994, ils nous ont
agressés de nouveau. J’étais à la maison. J’entendis un coup à la porte
et Callixte Mbarushimana entra avec deux personnes derrière lui. Je le
vis et peut-être quatre autres hommes. Lorsque je les ai vus, je me suis
enfuie et me suis cachée […] Callixte Mbarushimana portait une
chemise militaire et des pantalons normaux. Les autres que j’ai aperçus
étaient en uniforme. Callixte Mbarushimana portait une arme, je pense
que c’était un fusil, mais je ne suis pas sûre s’il le portait sur l’épaule ou
à la main. Je me souviens qu’il portait à cette époque une barbe, mais
ce n’était pas une barbe très épaisse. Il portait des lunettes ».

Christine s’enfuit vers un cyprès à proximité. « De là, je pouvais voir à


l’intérieur de notre parcelle. J’ai entendu notre domestique crier : 'ils
l’ont tué !'. Plus tard dans la nuit, elle m’a raconté ce qui s’était passé.
Elle disait qu’ils avaient trouvé Michel et qu’ils avaient tiré dans le salon
où se trouvait ma fille de quatre ans. Ils ont tiré trois fois sur lui devant

594Citations et récit selon la déposition du témoin devant Tony Greig, août 2001, mise à
notre disposition par lui-même

324
ses yeux. Ensuite, ils ont extrait ma fille de la pièce mais ils ne l’ont pas
prise quand ils se sont rendus compte qu’elle n’était encore qu’une
enfant. Ils ont dit : 'non, nous ne la tuons pas. Fais-la tuer par quelqu’un
d’autre'», raconte Christine. « Depuis lors, ma fille est traumatisée.
Jusqu’à ce jour, elle ne peut pas voir de film, dans lesquels se battent
des soldats, elle craint les soldats. Je lui ai posé des questions sans cesse
sur cette journée, mais elle ne dit pas grand-chose et ensuite, elle ne
parle que de son père, des balles et du sang ».

Depuis son arbre, elle vit comment le groupe ressortit de la maison. « Je


les entendis dire : 'où est cette épouse tutsie, afin qu’on puisse extirper
de son ventre l’enfant qu’elle porte?'. Je les vis aller vers une maison qui
était habitée par un homme nommé Pascal […] J’entendis
Mbarushimana dire : 'cette maison appartient à Pascal qui est
également tutsi!' Pascal sortit avec son épouse. Ils poussèrent la femme
sur le côté et tirèrent sur Pascal. Je ne peux pas dire qui lui a tiré dessus.
J’entendis quelqu’un dire : 'laisse-nous examiner à quoi ressemble le
sexe d’une Tutsie', et ils l’entraînèrent dans la maison. Ils sont restés à
peu près vingt minutes à l’intérieur. Je sais que la femme de Pascal est
morte aussi ce jour-là. Je me souviens que Mbarushimana a dit en
partant : 'On a fait ça bien' ».

Il y a au total treize témoins qui portent chacun de lourdes accusations


contre Callixte Mbarushimana. Ils eurent le courage de faire une
déclaration devant des enquêteurs du Tribunal international sur le
Rwanda. Ce dernier émit un mandat d’arrêt mais il n’entra jamais en
vigueur. Quelques années plus tard, Mbarushimana appartenait aux
cercles de direction les plus élevés des FDLR.

Le numéro de cas 52874/2004 se trouvait sur la page internet


d’Interpol à côté de la photo défraîchie du Rwandais arborant une
chemise à col raide, une cravate soigneusement nouée et des lunettes :
taille 1,70 mètre, domicile en France, recherché pour « génocide,
assassinat, extermination, fondation d’une organisation criminelle ». Il
fut arrêté à plusieurs reprises : au Kosovo en 2001, en Allemagne en
2008 et en France en 2010, d’où il fut transféré à la Cour pénale
internationale de La Haye. A la fin 2011, il fut remis en liberté. Par la
suite, il vécut et vit encore en France sans être inquiété.

325
Minimisation, dissimulation, complicité : la
coresponsabilité des Nations Unies

Durant le génocide de 1994, Mbarushimana travaillait à Kigali pour le


Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Il était
responsable pour la radio et les transmissions. A l’époque, son chef
était Gregory Gromo Alex, que tous les collègues appelaient toujours
seulement 'Gromo'. Quinze ans plus tard, des sentiments de culpabilité
tourmentaient encore cet Américain bourru, quand il se remémorait le
génocide. Et il y pensait tous les jours. Il vivait à Kigali en 2009 comme
auparavant et s’était marié avec une survivante du génocide. Durant la
semaine, il travaillait au Congo à trois heures de route, dans la capitale
provinciale Goma, à 100 km à vol d’oiseau du quartier général des
FDLR. Il travaillait encore pour l’ONU. Il recherchait les coupables.

Gromo devint en 2009 le chef du programme DDRRR de la MONUC à


Goma, responsable de la démobilisation des combattants des FDLR. On
put le rencontrer à l’époque, les yeux gris-bleu, tristes, baigné de sueur
sur sa table de travail dans un conteneur blanc et climatisé derrière les
sacs de sable du quartier général de l’ONU à Goma, sur les rives du Lac
Kivu. Son visage était cramoisi, symptôme d’une haute tension. Le
téléphone sonnait sans arrêt sur sa table de travail. Quand Gromo
s’emportait, tous les membres de l’équipe DDRRR rentraient la tête. «
Nous avons besoin d’un hélicoptère, maintenant, tout de suite »,
crachait-il avant de claquer l’écouteur de l’appareil.

Quand Gromo commença à parler de Mbarushimana, on ne voulait pas


en croire ses oreilles, tant l’histoire était horripilante. Il ne la racontait
pas souvent, cela ne lui faisait pas du bien, elle le dévorait au sens
propre. Gromo souffrait d’un cancer. Il mourut le 22 mai 2013 à
l’hôpital. Auparavant, il écrivit ses mémoires. Durant cette période, il
reçut des menaces de mauvais augure. Mais Gromo ne se laissa pas
intimider. Il voulait transmettre à la postérité l’histoire de
Mbarushimana. A cet effet, il nous transmit durant l’été 2010 des
extraits de son autobiographie non publiée - un témoignage explosif de
la défaillance des Nations Unies 595.

595Mémoires de Gregory Gromo Alex, mises à notre disposition par lui-même

326
« C’était à la fin avril 1994 quand Callixte Mbarushimana m’adressa
spontanément la parole au camp de l’ONU à Kigali et gronda : 'nous
allons tous vous exterminer'. Voyant mon regard irrité, il répéta : 'les
Inkotanyi – nous allons tous les exterminer'. En faisant abstraction des
intentions incroyables qu’ici quelqu’un veuille éliminer quelqu’un
d’autre et de plus, exterminer une population entière, les
avertissements que j’avais entendus, émanant de nombreux collègues
cachés selon qui Mbarushimana projetait un mauvais coup, et qu'il
conduisait la recherche de ses collègues de l'ONU pour les exterminer,
devenaient crédibles de façon effroyable », raconte Gromo dans ce texte
inédit.

Le technicien-radio Mbarushimana transmettait à l’époque les


rapports du PNUD au Conseil de sécurité de l’ONU à New York, pour le
compte de Gromo. Dix ans plus tard, alors que les Nations Unies
menaient une enquête interne sur leur défaillance durant le génocide
rwandais, une équipe de l’ONU comprenant deux personnes interrogea
Gromo en tant que chef du PNUD à Kigali à l’époque. « Durant
l’entretien l’un des deux hommes mentionna en passant que les
rapports, que j’écrivis durant le génocide et que j’avais envoyés au
quartier général de l’ONU à New York, étaient réexpédiés par deux
personnes vers le Rwanda, qui par la suite furent identifiées comme des
espions au sein des Nations Unies », écrit encore Gromo.

La découverte de ce fait l’ébranla profondément. « Depuis dix ans,


j’avais souffert de la honte de ne pas avoir assez fait pour sauver mes
collègues pendant le génocide. A présent, je devais aussi endosser la
responsabilité d’avoir fourni aux auteurs des renseignements à propos
de certaines personnes individuelles qui devaient être sauvées ou
recevoir de l’aide dans leur cachette. L’un était une employée de l’ONU
qui cachait quelques enfants des collègues disparus ou tués. Le jour
suivant l’envoi de mon rapport d’après lequel nous avions l’occasion de
sauver les enfants qui se trouvaient dans le quartier de Kiyovu, avec une
escorte armée, j’appris qu’ils avaient été tous massacrés dans la nuit.
Ma honte se mua en culpabilité. Je pleure encore toujours en y pensant
et je me demande jusqu’à aujourd’hui si ces deux espions ont dû
répondre de leur responsabilité ou bien si peut-être même, ils ne
travaillent pas encore pour le système », poursuit Gromo.

327
Gromo est resté seul avec ce sentiment de culpabilité. L’équipe de l’ONU
expliqua que l’enregistrement de l’entretien avait été détruit, « afin de
protéger des innocents ».

Dans le brouillon de la plainte du TPIR contre Mbarushimana en 2001,


la fonctionnaire de l’ONU que Gromo voulait sauver ainsi que ses
protégés est désignée par son nom : Florence Ngirumpatse, qui était
alors la directrice du personnel du PNUD à Kigali. « A une date
inconnue, comprise entre la fin avril et le début mai 1994, Callixte
Mbarushimana a tué Florence Ngirumpatse ou a provoqué son
assassinat », mentionne le document 596. De même, selon la même
source, Callixte Mbarushimana, est responsable de la mort des onze
personnes au total qui étaient protégées par Florence : deux adultes,
plusieurs adolescents et deux enfants de huit ans, Fiston Gahima et
Ange Ruhemeza.

Gromo était une bête de travail. Quelqu’un qui n’abandonnait jamais,


qui voulait toujours aller plus loin, jour et nuit. Il était un rouage de
l’Organisation, comme tant de ses collègues de l’époque qui jusqu’à ce
jour, travaillent « dans le Système », comme on dit dans les Nations
Unies. Car le « système » protégeait Mbarushimana. « On rencontre
maintes personnes dans la vie à plusieurs reprises, même quand on ne
veut jamais plus les revoir », plaisantait Gromo, sarcastique, durant
l’été 2010. Dans ses mémoires, il explique que Mbarushimana s’enfuit
à Goma en 1994, comme beaucoup d’autres auteurs du génocide.
Ensuite, il fut évacué « avec d’autres collaborateurs rwandais de l’ONU
vers Nairobi, où il reçut durant une brève période une aide au
déménagement de la part de l’ONU. En octobre 1994, passant par
Nairobi lors de mon retour au Rwanda après quatre mois d’absence, je
le vis battre le pavé sur le balcon du camp de l’ONU de Gigiri. Quelques
collègues avaient peur et craignaient pour leur vie, lorsqu’ils
séjournèrent à cet endroit ».

En 1996, Mbarushimana reçut un poste de gestion des ordinateurs de


l’ONU en Angola et quelque temps plus tard, Gromo fut transféré
également dans ce pays. Le chef du PNUD dans la capitale de l’Angola,
Luanda, qui embaucha Mbarushimana était un Rwandais, qui se

596TPIR, Accusation contre Callixte Mbarushimana, 2001

328
trouvait également présent à Kigali en 1994. « Ce ne peut être qu'une
coïncidence », ironise Gromo dans ses mémoires.

Mbarushimana était-il un cas isolé ? Le système des Nations Unies


hébergeait-il en son sein des génocidaires ? La communauté
internationale leur versait-elle même de bons salaires ? Les évacua-t-
elle avec ses propres hélicoptères vers des pays sûrs ? Leur a-t-elle
accordé l’asile et la protection face à la justice ? Mbarushimana pouvait-
il compter au sein du système sur des protecteurs, peut-être même au
plus haut niveau ? Toutes ces questions hantaient Gromo en
permanence.

Depuis l’Angola, il se tourna vers le conseiller juridique du PNUD à New


York. « Alors que ma lettre suivait son circuit dans la hiérarchie de
l’ONU, je découvris que je n'étais pas seul avec mes considérations à
propos du fait que Mbarushimana travaillait en tant que volontaire au
PNUD. Il y avait quelques Rwandais et d’autres personnes en Angola à
qui sa présence n’inspirait pas confiance, car ils avaient entendu des
histoires sur son compte de la part des collègues qui avaient survécu
au génocide de 1994 », explique Gromo. Il écrivit encore une lettre à
New York. L’original de la lettre atterrit en Angola, après quoi il reçut
des appels de menaces nocturnes. « En définitive, je fus secrètement
transféré hors du pays avec ma famille », poursuit l’Américain dont les
postes suivants furent à Timor-Leste et en Ethiopie. De son côté,
Mbarushimana fut muté au Kosovo.

C’est seulement quand des questions surgirent du dehors des Nations


Unies, que les choses se mirent en mouvement. « Les Nations Unies
donnent du travail à un criminel de guerre présumé », titra
l’hebdomadaire dominical britannique Sunday Times le 4 février 2001.
L’article fournit à nouveau des détails sur le destin de Florence
Ngirumpatse, cette fonctionnaire de l’ONU qui, durant le génocide, avait
offert sa protection à des enfants et qui fut assassinée avec eux. Selon
l’article, Mbarushimana était « introuvable » 597.

La justice rwandaise délivra un mandat d’arrêt contre Mbarushimana


et le TPIR devint attentif à son cas. Anthony Greig, un Britannique, à
l’origine commissaire de la police de Londres et par la suite muté en

597Jon Swain, « UN gave job to war crimes suspect », Sunday Times, 4 février 2001

329
Nouvelle Zélande, enquêtait depuis 2000 pour le TPIR au Rwanda. Il
prit en charge le cas Mbarushimana. « On m’a dit que ces enquêtes
étaient prioritaires et l’on me retira d’autres cas relatifs à des tueries
d’une ampleur bien supérieure », se souvient Greig. En quelques mois
à peine, il trouva de nombreux témoins 598.

Au début des massacres le 7 avril 1994, l’ordre de New York tomba à


Kigali d’évacuer tous les employés internationaux des Nations Unies et
de laisser en arrière les collègues rwandais, même quand ils étaient
voués à une mort certaine en tant que Tutsis. Le chef du PNUD, Gromo,
dut alors prendre l'avion également. Immédiatement après,
Mbarushimana se désigna lui-même chef de la mission du PNUD au
Rwanda, raconte Greig: « Après que la guerre a éclaté, il fit paraître une
liste de ses collègues de l’ONU qu’il avait dressée pour pouvoir trouver
parmi eux les Tutsis et les tuer ». Gromo se souvient également de ces
listes imprimées de collaborateurs sur lesquelles les Hutus étaient
désignés par des H et les Tutsis par des T599. Toujours selon Greig,
Mbarushimana avait entraîné des milices hutues dans son quartier à
Kigali et les avait envoyées devant les maisons de ses collègues tutsis.
« Il était présent sur les lieux de beaucoup d’actions », se souvient
Greig, selon des témoignages qu'il a recueillis. Greig trouva vingt-
quatre témoins dont treize dirent qu’ils avaient vu Mbarushimana sur
les lieux des crimes.

Le Britannique Greig conserve les déclarations des témoins survivants


jusqu’à ce jour comme un trésor. Elles constituent pour lui des preuves
claires de la responsabilité de Mbarushimana et de la coresponsabilité
des Nations Unies. Car Mbarushimana était détenteur d’un laissez-
passer de l’ONU, était payé par l’ONU et utilisait les véhicules, le
carburant et l’infrastructure de l’ONU.

« C’est un génocidaire », dit Greig. « J’ai interrogé des hommes qui ont
tué sur son ordre. Ils ont érigé des barrages routiers, ils ont assassiné
et ils ont reçu pour cela des récompenses sous forme de bière, de
vaches et d’autres choses et ces hommes l’ont entendu en maintes
occasions injurier les Tutsis en les qualifiant de cancrelats qui devaient

598Entretien avec Anthony Greig, 2013, aussi pour les citations ultérieures
599Entretien avec Gregory Gromo, 2010, aussi pour les citations ultérieures

330
être exterminés. Dire qu’il n’y a pas de preuves contre lui n’est tout
simplement pas vrai », témoigne le commissaire britannique.

Pendant que Greig amassait ces preuves au Rwanda, Mbarushimana


travaillait pour la Mission de l’ONU au Kosovo (UNMIK). Son contrat
d’un an expira à la fin avril 2001. Son chef lui décerna la mention
« bien » pour son travail et recommanda qu’on lui donne une
occupation pour une demi-année supplémentaire. Pourtant, à ce
moment-là, le mandat d’arrêt rwandais le visant arriva à New York, au
siège des Nations Unies. Le 27 mars, ce mandat d’arrêt atterrit sur le
bureau du supérieur de Mbarushimana au Kosovo. Mais
Mbarushimana ne jouissait-il pas d’une immunité en tant qu’employé
de l’ONU ? L’UNMIK délégua cette question délicate à New York. Le
secrétaire général de l’ONU lui-même se prononça pour la levée de
l’immunité du Rwandais. Quoique tardivement, à ce moment-là, le cas
Mbarushimana était donc parvenu assez haut dans les instances
onusiennes 600.

Mbarushimana fut arrêté le 11 avril 2001 par les autorités kosovares.


Un jour plus tard, il comparut devant une juge du tribunal du district
de Gnjilane, où se trouvait le quartier général de l’ONU. Il fut maintenu
en détention. Quatre jours avant l’expiration de son contrat, l’UNMIK
écrivit à Mbarushimana : « le secrétaire général adjoint de la division
du personnel a décidé qu’il […] n’est pas dans l’intérêt de l’Organisation
de continuer à vous employer après l’expiration de votre statut
d’employé à la date du 30 avril ».

Mbarushimana perdit son emploi et son laissez-passer des Nations


Unies, son immunité fut levée, tandis que son pays de naissance avait
émis un mandat d’arrêt contre lui. Mais l’enquêteur du TPIR à Kigali,
Greig, n’avait pas encore terminé son rapport. Et dans le Kosovo déchiré
par la guerre la justice avait d’autres problèmes à régler. Une course
contre la montre commença alors. « Je fis pression sur le TPIR pour
qu’il délivre le mandat d’arrêt et me laisse me rendre au Kosovo pour
aller le chercher là-bas », se souvient Greig. Mais il ne fut pas donné
suite à ses pressions. Au Kosovo, le cas atterrit devant la plus haute
juridiction. Celle-ci le relaxa au bout de soixante-dix jours de détention

600Récit selon :
Jugement du tribunal administratif des Nations Unies, AT/DEC(1192,
Génève, 30 septembre 2004

331
préventive pour besoins d’enquête le 19 juin 2001. Mbarushimana était
de nouveau libre.

Une semaine après sa libération, Mbarushimana pria l’UNMIK de lui


rendre son emploi. Il lui fut répondu : « Comme vous êtes accusé dans
votre pays natal de génocide et de crime contre l’humanité, il ne serait
pas dans l’intérêt des Nations Unies de vous employer à nouveau tant
que cette affaire n’est pas éclaircie, soit parce que le tribunal rwandais
abandonne l’accusation soit parce que le gouvernement rwandais se
désiste dans l’affaire qui vous concerne. Si cela se produit, nous
réfléchirons à notre décision ».

Mbarushimana voyagea en France et y obtint l’asile politique. Greig


retrouva sa piste. « Il vivait dans un grand immeuble de Toulouse. Nous
avons essayé à plusieurs reprises de le rencontrer chez lui. J’ai laissé
ma carte de visite sous la porte. Alors, il nous appela et nous signifia
clairement qu’il ne voulait pas nous parler. Personnellement, je n’ai
jamais vu Callixte », confie l’enquêteur britannique. Pourtant Greig
espérait toujours obtenir un mandat d’arrêt du TPIR. A la fin, il obtint
l’occasion de soumettre le dossier à la procureure en chef, Carla del
Ponte, lors du passage de cette dernière à Kigali, le 11 septembre 2001.

Greig se souvient : « Tous les enquêteurs doivent préparer des résumés


de leurs affaires et en faire rapport. C’était pour moi une occasion
magnifique. Je devais la rencontrer en fin de matinée ou juste après
midi. Alors que j’attendais avec un petit groupe de fonctionnaires plus
anciens du TPIR, un ami passa devant nous. Il avait l’oreille collée à une
radio. Il nous regarda effrayé et nous raconta qu’il y avait des
reportages selon lesquels un avion s’était écrasé contre les tours
jumelles à New York. Après un moment, je suis allé en haut, pour voir
del Ponte dans la petite salle de conférences que nous avions à cet
endroit. Le président du TPIR, le procureur en chef du TPIR et quelques
autres personnes étaient là ainsi que son garde du corps permanent. Je
ne pense pas qu’ils étaient déjà au courant des attentats [..] Je me
souviens que nous étions tous globalement d’accord sur le fait qu’un
mandat d’arrêt devait être émis. Je passais au maximum dix minutes
dans la pièce ». L’ébauche du mandat d’arrêt faisait des reproches
complets y compris même celui que Mbarushimana avait lui-même
fusillé des personnes.

332
Greig ne suivit plus toutefois l’affaire Mbarushimana. Son épouse
devint gravement malade. D’abord, il apprit quatre ans plus tard que
Carla del Ponte n’avait jamais signé le mandat d’arrêt. Pourquoi ? « Je
sais seulement qu’un procureur désigné par la suite avait examiné
l’affaire et expliqué qu’il n’y avait pas de preuves suffisantes », dit Greig.
« Mais ce n’était pas le cas - il y avait sans aucun doute assez de
preuves », commente l’enquêteur britannique. Déjà à cette époque,
suppose Greig, le TPIR était exhorté à ne poursuivre que les
génocidaires les plus importants. Mbarushimana n’occupait tout
simplement pas un rang assez élevé. Une année exactement après la
conversation avec Greig, le 11 septembre 2002, del Ponte mit fin
officiellement à la procédure contre Mbarushimana. Le dossier fut
transmis en 2005 à la justice rwandaise.

Mbarushimana avait gagné. Mais il n’en resta pas là. Il sollicita auprès
des Nations Unies son salaire encore en souffrance pour le mois d’avril
2001, une réintégration à caractère rétroactif à partir de mai 2001 ainsi
que le versement de trois ans de salaires à titre de dommages et
intérêts. Un organe de l’ONU à New York lui donna raison dans cette
affaire et ordonna le versement de six mois de traitement à titre de
dédommagement. Le secrétaire général de l’ONU interjeta appel. Sur
ce, le Rwandais attaqua en mars 2003 les Nations Unies devant le
tribunal administratif de l’ONU à Genève. Son avocat était le Français
François Roux, qui avait acquis déjà une expérience en tant que
défenseur d’accusés de génocide ayant obtenu des succès devant les
tribunaux pour le Rwanda et pour le Cambodge.

Roux remporta l’affaire en 2004 pour Mbarushimana. Les Nations


Unies avaient « provoqué de sévères dommages » à l’accusé, selon le
verdict prononcé par le juge de l’ONU ; elles devaient verser au
génocidaire présumé non seulement le traitement en souffrance mais
aussi douze mois au total de traitement net à titre de dédommagement
pour les 70 jours de détention au Kosovo. Soit 45 000 dollars US en
tout. Au moment où cette somme était attribuée, Mbarushimana fut
désigné commissaire aux finances des FDLR. Par la suite, il gravit de
nouveaux échelons dans la hiérarchie, devenant en 2005 secrétaire
exécutif adjoint et secrétaire exécutif en 2007. Depuis Paris, il pilotait
la politique des FDLR avec Murwanashyaka et Musoni en Allemagne.

Quelques personnes au sein des Nations Unies trouvaient cette


situation scandaleuse. Une enquête interne fut impulsée et une équipe

333
de l’ONU interrogea des témoins de l’époque. Leur rapport confidentiel,
soumis en novembre 2004, parvint à des conclusions bouleversantes:
« L’organisation n’a pas seulement échoué à mener à bien le cas
Mbarushimana, mais aussi pendant la situation d’urgence, elle a échoué
à procurer un minimum de protection à ses employés locaux. Jusqu’à
présent, l’assassinat d’un grand nombre d’employés n’a pas encore fait
l’objet d’une enquête convenable » 601.

Les Nations Unies, indique encore le rapport, n’ont pas vérifié une seule
fois le reproche selon lequel Mbarushimana aurait mis à la disposition
des milices de criminels des biens de l’ONU durant le génocide. Au
contraire, un chauffeur de l’ONU qui avait transporté des collègues
menacés pour les mettre en sécurité et qui fut arrêté par la suite, fut
abandonné à son sort. « Selon un témoin, dont l’équipe était convaincue
de la crédibilité, Callixte Mbarushimana était avant 1994 membre d’un
groupe de quatre Hutus extrémistes au sein du système des Nations
Unies et il n’était pas le pire. Les trois autres plongèrent facilement dans
la clandestinité après le génocide et leur lieu de séjour actuel n’est pas
connu », poursuit le rapport. « L’équipe pense que Callixte
Mbarushimana a profité d’un réseau de soutien ». Il est dans l’intérêt
des Nations Unies de faire la lumière sur le cas Mbarushimana : devant
le TPIR, en France ou ailleurs, estime le rapport confidentiel.

Mais ce rapport est également resté sans suite. Ceux au sein de


l’appareil des Nations Unies qui ne voulaient pas classer le dossier
demeurèrent des combattants isolés. A côté de Gromo, il y avait par
exemple Charles Petrie, directeur adjoint des opérations humanitaires
au Rwanda. Le Britannique travailla plus tard au Congo pour l’ONU et
suivit de près l’essor des FDLR. « Callixte Mbarushimana ne se serait
vraisemblablement pas trouvé dans la situation de diriger les FDLR
pour causer des souffrances inimaginables en Afrique centrale, si les
Nations Unies avaient examiné les accusations contre lui après qu’elles
soient connues en 1996 », conclut un bilan rédigé par Charles Petrie,
après sa démission définitive des Nations Unies 602.

601« Review of the handling of Mr Callixte Mbarushumana's alleged complicity in the


Genocide in Rwanda 1994 », rapport confidentiel, New York, 12 novembre 2004,
aussi pour les citations suivantes
602Charles Petrie, « Contributing to the Demise of Absolutes », papier de travail, 2011

334
A travers Gromo, Petrie était devenu attentif à l’affaire. Il écrivit des
lettres au Conseil de sécurité, au Bureau des Affaires juridiques de
l’ONU, à l’État-major. Il parla personnellement avec des collègues. Il
décrit la réaction en ces termes : « L’ONU considère Mbarushimana
comme un cas isolé qui n’aurait jamais dû arriver. Il serait plus pénible
de le déterrer que de le laisser tranquille et cela ne changerait rien de
toutes façons, me dirent les responsables de l’ONU » 603.

Petrie démissiona des Nations Unies en 2010. Sa lettre de démission,


adressé au secrétaire général de l’ONU Ban-Ki Moon, faisait référence à
Mbarushimana en ces mots : « Je pense que le fait d’être indépendant
va m’aider à appuyer l’ONU dans l’affaire Mbarushimana […] À partir
de là, je propose d’évaluer l’Organisation de façon critique […]
L’incapacité de l’Organisation à savoir s’y prendre dans l’affaire
Mbarushimana n’est pas un cas isolé ».

Petrie connaît le Système : l’attribution d’emplois selon le principe du


népotisme. Cela démontre la manière dont Mbarushimana obtint son
poste en Angola grâce à un Rwandais de sa connaissance. Selon Petrie,
cela démontre que les Nations Unies ne prennent aucune mesure
contre de telles pratiques : « Ainsi, permet-on au cancer de s’étendre
au sein de l’Organisation. C’est comme si les termites dévoraient la
substance jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Maintenant, honnêtement,
combien de gens croient encore vraiment en l’ONU aujourd’hui ? »
demande le Britannique 604.

Gromo concéda plus tard qu'il s'en voulait souvent à lui-même.


Toutefois, il décida de lutter au sein des structures de l’ONU. Tant
d’années après sa première rencontre avec Mbarushimana à Kigali,
Gromo demeurait convaincu comme auparavant que « la croyance
radicale et haineuse de Mbarushimana en l’idéologie du Hutu Power
continue d’agir et coûte encore toujours des vies humaines chaque jour
dans l’est du Congo ».

Pour l’équipe de démobilisation DDRRR de Gromo à Goma,


Mbarushimana passait pour l’idéologue en chef secret des FDLR. « Il est
le pire de tous », estimaient unanimement les experts des FDLR -
quelqu’un dont le curriculum vitae contenait la preuve que l’influence

603Entretien avec Charles Petrie, novembre 2013


604Lettre de résiliation de Charles Petrie, mise à notre disposition par lui-même

335
du mouvement du Hutu Power demeurait partout dans le monde, et
même à l’intérieur du Système des Nations Unies. « Aussi longtemps
que Callixte n’est pas déclaré coupable par un tribunal de ce monde, on
ne peut pas établir la culpabilité des FDLR », expliqua dans un entretien
un ancien commandant de haut rang des FDLR605. C’était un ancien
condisciple de Mbarushimana à la Faculté des techniques de
l’information et des techniques de radio à Kigali dans les années 1980
et il confirma que Mbarushimana était, en tant que secrétaire exécutif
des FDLR, le dirigeant politique le plus important à côté du président
Murwanashyaka et avant tout le directeur idéologique.

Selon le paragraphe 28 du règlement des FDLR, le secrétaire exécutif


était une sorte d’administrateur délégué. « Le Secrétaire Exécutif est
chargé de la coordination des activités et de la synthèse des travaux des
Commissaires exécutifs », indique la description de ses
compétences 606. En outre, il pilote la politique de nomination de
cadres: il fait des propositions au Comité Directeur et il s’occupe de leur
remplacement. Au cas où le président des FDLR était empêché ou
devait être prudent pour des questions d’intérêt juridique,
Mbarushimana assumait ses tâches, rédigeait les communiqués de
presse ou téléphonait aux militaires dans la forêt. Simultanément,
l’entourait au sein des FDLR l’aura d’un « Monsieur Insaisissable »
comme s’il bénéficiait de protecteurs partout dans le monde. Comme il
avait survécu sans préjudice à tous les reproches et qu’il prêchait lui-
même à travers le monde que les combattants des forêts n'avaient
commis aucun crime, il était la preuve vivante qu’il y avait
constamment des voies et moyens de s’en sortir indemne.

Mbarushimana donna une interview en 2007 à l’auteure d’un film


documentaire, dans laquelle il contesta tous les reproches qui lui
avaient été faits. Le secrétaire exécutif des FDLR est assis en manteau
d’hiver, arborant en dessous un costume et une cravate, à une terrasse
de café en France. « Tout ça n’est pas vrai », assure-t-il. Puis il flâne dans
la zone piétonnière. « Je n’ai jamais rien fait. Je n’ai jamais été impliqué
dans des crimes au Rwanda », dit-il, fixant la caméra du regard, les
traits rigides comme ceux d’un masque607.

605Entretien à Kigali, 2009


606Réglement d'Ordre Intérieur des FDLR, §28
607« A Question Of Murder », film documentaire

336
Arrêté en Allemagne - et remis en liberté
L'arrestation du secrétaire exécutif des FDLR en Allemagne se fit par
hasard. Le 7 juillet 2008, Callixte Mbarushimana voulait voyager de
Paris à Saint-Petersbourg en Russie, avec une correspondance à
Francfort/Main. Quand les officiels de la police des frontières
allemande scannèrent son passeport en zone de transit, l'avis de
recherche d'Interpol clignota. Le Rwandais fut éconduit et mis en
détention en vue d'extradition dans la prison de Weiterstadt, proche de
l'aéroport de Francfort.

Chez les FDLR, c'était la consternation. Murwanashyaka écrivit au


Comité Directeur complet, ce qu'il ne faisait que lors d'occasions
spéciales. « Message à tous les membres du CD », leur annonca-t-il dans
la série de textos signé "Presidef" - mot courant pour le président chez
les FDLR. « Je vous informe que notre SE Mbarushimana Callixte a été
arrêté à Francfort en transit pour une mission de notre organisation. Il
a été présenté devant le juge ce 8 qui lui a dit qu'il y a un mandat d'arrêt
du régime de Kigali l’accusant de crime de génocide. Il reste en prison
attendant l'arrivée de l'acte d'accusation et c'est par après que les juges
décideront s'il doit être jugé ou pas. Je vous rappelle que Callixte avait
aussi été arrêté au Kosovo sur mandat d'arrêt de Kigali et que les
tribunaux avaient trouvé que les accusations de Kigali n'avaient aucun
fondement. Même le TPIR avait en 2001 trouvé que l'acte d'accusation
de Mbarushimana présenté par Kigali était vide. Je reste convaincu que
même cette fois notre SE va gagner le procès s'il devait y en avoir un.
Ensemble nous vaincrons. Presidef. » 608

Le message confirme que Mbarushimana était en voyage en Russie


pour le compte des FDLR. Quelques semaines auparavant, le président
Murwanashyaka avait informé son chef militaire Mudacumura : « Nous
voulons envoyer une délégation pour rencontrer la haute direction du
pays EUREST(Europe de l'Est) dont le nom commence avec R (...) La
rencontre aura lieu début juillet. Je vais envoyer une délégation de gens
des pays ici en Europe. » 609

Chez les enquêteurs qui travaillaient sur le génocide au Rwanda, la


nouvelle de l'arrestation se répandit comme un feu de brousse. « Je

608Série SMS de Murwanashyaka au Comtié Directeur, 8 juillet 2008


609SMS de Murwanashyaka à Mudacumura, 10 juin 2008

337
voulais qu'il soit extradé, je savais que c'était notre chance, il nous
fallait agir vite », expliqua plus tard le procureur général du Rwanda,
Martin Ngoga 610. Le mandat d'arrêt rwandais existant n'était pas
forcément conforme aux normes allemandes. Il ne comprenait qu'une
page et demie : quelques noms de témoins et de complices, une liste de
points d'accusation comme la participation au génocide et la direction
d'une organisation criminelle. Suivait une liste de charges précises
correspondant aux investigations de Tony Greig pour le TPIR, et une
liste de meurtres. « Il envoya les milices interahamwe à plusieurs lieux
où résidaient des employés tutsis de l'ONU et donc participa à leur
meutre », était-il écrit. L'acte désignait comme complice l'employé
rwandais de l'ONU, Ntegeye, qui plus tard allait donner un emploi à
Mbarushimana en Angola.

Le procureur général Ngoga envoya ce document à l'ambassade


allemande à Kigali. Mais cela ne suffisait pas. Il fallut rédiger
rapidement une version en allemand avant l'expiration de la durée
maximale de détention en vue de l’extradition de Mbarushimana en
Allemagne. La traduction à la va-vite, que Ngoga envoya en Allemagne
en septembre, coûta 5000 euros. Pour le système judiciaire du Rwanda,
c'était beaucoup.

Début novembre 2008, les Allemands mirent toutefois en liberté le


génocidaire présumé et recherché internationalement. La motivation
de la décision explique : « La détention en vue de l’extradition de
Mbarushimana fut demandée le 10 juillet 2008 par le tribunal régional
de Francfort sur la base d'un mandat d'arrêt rwandais pour génocide.
Il n’existait pas à ce moment précis de doutes quant à la validité de cette
détention. Le mandat relatif à la détention en vue d’extradition a été
levé le 6 novembre 2008, après que la chambre d'appel du Tribunal
Pénal International pour le Rwanda avait constaté dans une autre
affaire, le 8 octobre 2008, qu'une procédure équitable devant les cours
rwandais ne pouvait pas être garanti à ce moment » 611.

Encore une fois, Mbarushimana s'en tirait impunément.


Murwanashyaka célébra la décision à Mannheim dès le 4 novembre,
après le rejet de la demande d'extradition survenu la veille, en ces mots:

610Entretien avec Martin Ngoga á Kigali, décembre 2009


611Communication du bureau du président du Tribunal Régional de Francfort, 24
octobre 2013

338
« Les FDLR saluent cette décision de justice qui réaffirme l'innocence
de M. Mbarushimana des crimes dont il est accusé et espèrent que le
régime de Kigali et ses alliés dans la persécution du peuple rwandais
en tireront des lecons ». 612 Des félicitations parvenant des
commandants FDLR au Congo étaient déjà arrivées le 3 novembre.
Mudacumura écrivit : « Merci à Dieu. Nous remercierons Dieu pour
toujours. Que nos ennemis restent mécontents ! » 613 Bora enchaîna :
« Dieu soit loué! L'Éternel combattra pour nous et nous garderons le
silence ! Félicitations à Callixte pour sa résistance ! Sa libération est un
espoir pour nous » 614.

D'autres génocidaires en détention en Allemagne


Callixte Mbarushimana n'était pas le premier génocidaire rwandais
présumé à se retrouver derrière les barreaux en Allemagne, mais le
troisième. Le premier à être arrêté, en 2007, fut Augustin
Ngirabatware, ancien ministre du plan rwandais recherché par le TPIR
et l’un des fondateurs de l’ancêtre des FDLR, le CCR, qui vit le jour à
Kinshasa en 1998. Le tribunal de l'ONU délivra son acte d'accusation
contre lui en 1999 et émit un mandat d'arrêt international en 2001. Le
17 septembre 2007, il fut arrêté à Francfort. Ses avocats saisirent la
Cour constitutionnelle allemande pour empêcher son transfert au
tribunal d’Arusha ; la cour allemande se déclara incompétente le 11
août 2008. Le 8 octobre 2008, le Rwandais fut amené en avion en
Tanzanie et deux jours plus tard, il comparut pour la première fois
devant le TPIR qui devait le condamner pour génocide le 20 décembre
2012; sa peine de 35 ans fut ensuite réduite à 30 ans par la Chambre
d'Appel.

Des sources allemandes confirment que lors de l'arrestation de


Ngirabatware, la police manqua de peu d’arrêter l’oncle de son épouse:
Félicien Kabuga, fondateur et présumé principal financier de la radio
de la haine RTLM (Radio Télévision Libre des Mille Collines). Selon ces
informations, Kabuga se serait rendu en Allemagne sous un nom
d'emprunt pour soins médicaux et séjourna chez son gendre à
Francfort. Il est possible qu'il se trouvait même dans l'appartement de
Ngirabatware quand la police y sonna pour emmener ce dernier.

612FDLR, Communiqué de prese, 4 novembre 2008


613SMS de Mudacumura à Murwanashyaka, 3 novembre 2008
614SMS de Bora à Murwanashyaka, 3 novembre 2008

339
Le deuxième Rwandais arrêté fut Onesphore Rwabukombe, ancien
bourgmestre rwandais résidant en Allemagne comme réfugié politique.
Il fut arrêté le jour même de l'arrivée du président Paul Kagame à
Berlin, le 23 avril 2008, alors qu’il tentait de retirer son permis de
séjour auprès des services de l'immigration à Gelnhausen près de
Francfort. Un mandat d'arrêt international avait été émis à son
encontre par le Rwanda en 2007.

Les accusations de génocide contre Rwabukombe furent examinées


entre 2011 et 2015 par le Tribunal Régional de Francfort ainsi que par
la Cour Fédérale de Justice. Selon l'accusation, le 11 avril 1994 des
miliciens équipés de fusils et de machettes ont massacré au moins 1500
Tutsis à l’intérieur de l'église de Kiziguro dans la préfecture de Byumba,
au nord-est du Rwanda. Onesphore Rwabukombe, bourgmestre de la
commune Muvumba réfugié à Kiziguro, aurait ordonné ce massacre et
d'autres carnages, selon le mandat d'arrêt.

Jusqu'à son arrestation, Rwabukombe vécut dans un petit appartement


loué à Erlensee, près de Francfort. Ingénieur des ponts et chaussées, il
avait étudié à Troyes dans les années 1980. Il était rentré au Rwanda
en 1985 et devint bourgmestre - un poste qui à l'époque était ouvert
seulement aux militants du parti unique MRND et dont les titulaires
étaient nommés par le président de la république. Après le génocide, il
fuit avec sa famille d'abord en Tanzanie, puis à travers le Congo jusqu'à
Brazzaville et parvint en 2002 en Allemagne où il obtint l'asile
politique. Depuis 2007, son nom figure sur la liste de recherche
d'Interpol. Le parquet fédéral d'Allemagne ouvrit une enquête contre
lui en mars 2008. C’est ainsi qu’il fut placé en détention.

Mais Rwabukombe, lui aussi, fut remis en liberté, en même temps que
Mbarushimana. Le motif de sa mise en liberté était le même, émanant
du même tribunal : l'extradition au Rwanda était hors de question. « Un
mandat d'arrêt contre Rwabukombe, en vue de son extradition fut émis
par le Tribunal Régional le 25 mars 2008 et levé le 6 novembre 2008 »,
expliqua plus tard le Tribunal Régional de Francfort 615.

Selon un proche, Mbarushimana et Rwabukombe quittèrent la prison


ensemble. Ils se connaissaient « assez bien », nous avoua plus tard

615Communication du bureau du président du Tribunal Régional de Francfort, 24


octobre 2013

340
Rwabukombe. Ils avaient échangé des adresses d'avocats, nous confia
l’intéressé 616. Le président des FDLR, Murwanashyaka, fut aussi
sollicité pour venir en aide à Rwabukombe. L'intermédiaire fut Eric
Bahembera, successeur de Murwanashyaka en tant que président de la
section allemande du parti hutu en exil, RDR. Peu après sa remise en
liberté en novembre 2008, Rwabukombe fut élu comme adjoint de
Bahembera en tant que président de la section allemande du RDR. Mais
il refusa le poste.

De Kigali à Karlsruhe, Murwanashyaka dans le collimateur


de la justice
Rencontré dans son bureau à Kigali quelques jours après la mise en
liberté de Mbarushimana et Rwabukombe par la justice allemande, le
procureur général rwandais Martin Ngoga était incrédule. « Les tireurs
des ficelles du génocide courent toujours librement », s'indigna-t-il 617.

Quatre-vingt-treize noms figuraient sur la liste des principaux


génocidaires présumés que le procureur général avait dressée en 2008.
L'un d'eux était Mbarushimana. Avec un mouvement des mains
dédaigneux, Ngoga fit claquer la liste sur la table de conférence lustrée
et brillante de son bureau spacieux à l’étage supérieur du parquet de
Kigali. Des poches sombres encerclaient ses yeux normalement alertes.
« C'est effrayant, c'est tout », murmura Ngoga en se frottant les tempes
comme s'il souffrait d'un mal de tête, et il souligna : « Quand ça arrive
en Allemagne, avec le passé de l’holocauste, c'est particulièrement
effrayant ». Il raconta en avoir parlé avec l'ambassadeur allemand à
Kigali. « Il m’a dit que le parquet fédéral allemand est très occupé. Mais
je me demande combien de cas de génocide y a-t-il ? » poursuivit le
procureur général qui se sentait coincé: « Comment puis-je l'attraper à
Paris ou à Francfort si mes demandes d'extradition sont refusées?
Alors, nous devons voir nous-mêmes comment les attraper », conclut-
il.

Le procureur général se leva. Dans le couloir, derrière la porte tapissée


de cuir de son bureau, une perceuse électrique se mit à vrombir. Le
bâtiment délabré de trois étages était en cours de rénovation, dans les
couloirs étroits s'empilaient des cartons pleins de classeurs lourds.

616Entretien à Erlensee, août 2009


617Récit et citations : Entretien avec Martin Ngoga à Kigali, 12 décembre 2008

341
Ngoga se hâta de les parcourir. À l'étage en dessous il poussa la porte
d’un bureau sur laquelle figurait un panneau : "Cellule de Traque des
Génocidaires". Le bureau n'était pas beaucoup plus grand qu'une cellule
de la prison-modèle pour génocidaires dont le Rwanda venait
d'achever la construction, grâce à un financement des Pays-Bas, pour
offrir des conditions de détention selon les normes européennes dans
un pays toujours très pauvre.

Dans le bureau, trois tables entrelacées occupaient presque tout


l'espace. Autour des ordinateurs s’entassaient des documents. Trois
jeunes procureurs zélés fouillaient la documentation des tribunaux
Gacaca qui au cours des années précédentes avaient confronté des
centaines de milliers d'accusés et de rescapés du génocide et avaient
fait surgir beaucoup de renseignements nouveaux. Ils cherchaient du
matériel concernant les quatre-vingt-treize noms de la liste de Ngoga.
Des classeurs arboraient des noms familiers : Murwanashyaka.
Mudacumura. Mbarushimana. Le classeur gris-noir de ce dernier
occupait la première place tout en haut. De plus en plus d'indications
sur cet ancien employé de l'ONU avaient émergé lors des procès Gacaca.

Quand Mbarushimana fut mis en détention en Allemagne en juillet


2008, le Rwanda avait demandé qu'on agisse également contre
Murwanashyaka. Le 16 juillet 2008, le directeur de la cellule de traque
des génocidaires au Rwanda amena personnellement à l'ambassade
d'Allemagne à Kigali un mandat d'arrêt de vingt-huit pages contre le
président des FDLR. Il avait été signé deux jours auparavant. Sur la page
de garde du document, figurait l'adresse de Murwanashyaka à
Mannheim. Dans le document, le président des FDLR était décrit
comme le dirigeant d'une organisation terroriste, successeur direct de
l'ancienne armée rwandaise, les FAR et des Interahamwe. Meurtre et
conspiration, appartenance à une bande de génocídaires, terrorisme,
crimes de guerre, meurtre, recrutement d'enfants-soldats et
responsabilité pénale en tant que dirigeant - telles étaient les
accusations rwandaises contre Murwanashyaka. Selon le document, il
était aussi responsable des massacres perpétrés au Rwanda par le
prédécesseur des FDLR, l'ALIR, entre 1995 et 1999, décrits comme des
« meurtres de motivation politico-ethniques dirigés contre les Tutsis ».
Murwanashyaka était décrit comme le dirigeant d'une « unité politico-
militaire génocidaire basée en République Démocratique du Congo
d’où elle essaie de renverser le gouvernement démocratiquement élu
du Rwanda ». Dans son mot de conclusion, à la fin du document, Ngoga

342
exprimait son étonnement : « Il est surprenant que cet homme se
promène librement », avait-il écrit618.

En vertu du mandat d'arrêt rwandais, Murwanashyaka se trouvait sur


la liste mondiale de recherche d'Interpol. Mais l'Allemagne ne
l'inquiétait pas - parce que la police fédérale allemande n'avait pas
inclus pas son nom dans sa banque de données, suite à une décision du
Bureau fédéral de justice. Une extradition, par contre, était
éventuellement permise, selon ce bureau. Par conséquent, le 8 octobre
2008, le parquet fédéral demanda un mandat d'arrêt aux fins
d'extradition contre Murwanashyaka - deux ans et demi après que le
président des FDLR avait déjà été détenu pour cette même raison en
Allemagne et libéré.

Pour la justice allemande, le dilemme en cette fin d'année 2008 était


énorme. Les poursuites pour violations du droit pénal international ne
sont pas une routine en Allemagne. Il y avait eu plusieurs procès liés au
conflit yougoslave dans les années 1990, mais rien depuis lors. La loi
allemande régissant le droit pénal international
(Völkerstrafgesetzbuch), en vigueur depuis 2002, sommeillait dans les
tiroirs. Mais d’un coup les enquêteurs du département S4 du parquet
fédéral, créé à cet effet et encore en phase de construction, se
trouvaient chargés de plusieurs cas africains.

Vu des bureaux modernes du parquet fédéral dans son bâtiment


monstre et hautement sécurisé de Karlsruhe, au sud-ouest de
l'Allemagne, le Rwanda semblait à cette époque une autre planète. On y
associait des horreurs : des tas de morts, des charniers, des flots de
réfugiés, le choléra. Bien que cette situation de délabrement soit
dépassée depuis longtemps, les enquêteurs allemands n'imaginaient
pas qu'au même moment le parquet de Kigali était en train d'installer
le wifi et de planifier des archives digitalisées.

Pourtant, les Allemands prirent contact avec Martin Ngoga et se


montrèrent « agréablement surpris », comme le confia plus tard un des
procureurs allemands. Le Rwanda avait demandé l'extradition de
Murwanashyaka alors que celui-ci était en train d’intenter un procès à
l'Allemagne pour l’avoir déchu de son statut de réfugié politique. Le

618Mandat d'arrêt du Procureur Général du Rwanda RPGR/005/06/KGL/NM, Kigali, 14


juillet 2008

343
Bureau fédéral de justice avait déclaré qu’« en ce moment, il n'y a pas
d'objections sérieuses » contre une extradition 619. Dans le cadre de la
procédure de déchéance d'asile contre Murwanashyaka, le Tribunal
administratif de Bavière - compétent pour cette affaire parce que le
Bureau fédéral d'asile politique se trouve en Bavière - soumit une
demande au Ministère des Affaires ètrangères à Berlin, le 27 octobre
2008, afin de savoir « si des incidents concrets peuvent être nommés
qui montrent que les FDLR sont bien responsables des crimes de
guerre, des crimes contre l'humanité et/ou des violations des buts et
principes des Nations Unies dont elles sont accusées » 620.

Justement au cours de cette période, lors d’une émission télévisée, le 3


novembre 2008, Murwanashyaka se vanta devant l'équipe du
programme d'investigation "Fakt" de la télévision publique allemande,
de savoir « très exactement » ce qui se passait au sein des FDLR. Selon
le tribunal de Stuttgart, cette interview fut la goutte qui fit déborder le
vase. Le parquet fédéral reprit ses enquêtes contre Murwanashyaka en
vertu du code pénal international. En même temps, le Tribunal
Régional de Francfort rejeta les demandes rwandaises d'extradition de
Mbarushimana et de Rwabukombe et remit les deux génocidaires
présumés en liberté. En se référant à cette décision, le 8 décembre
2008, le Tribunal régional de Karlsruhe refusa également d'extrader le
président des FDLR, Murwanashyaka.

Toutes les velléités du Rwanda de traduire des citoyens rwandais


établis en Allemagne devant la justice rwandaise avaient échoué.
Dorénavant, c'était la justice allemande qui se voyait contrainte de se
saisir des crimes des FDLR au Congo et du génocide au Rwanda. Le
même 8 décembre 2008, le ministère fédéral de justice à Berlin délivra
au parquet fédéral à Karlsruhe une « autorisation de poursuite » contre
la direction des FDLR en Allemagne.

619Cité dans : Décision 1 AK 68/98 du Tribunal Régional de Karlsruhe, 8 décembre


2008
620Cité dans : Décision 1 AK 68/98 du Tribunal Régional de Karlsruhe, 8 décembre
2008

344
Chapitre 19
Umoja Wetu : La guerre contre les FDLR

Surveillance policière en Allemagne : L'enquête judiciare en


marche

« Le matin, j'ouvrais mon ordinateur et je regardais ce qui était tombé


pendant la nuit », témoigne la jeune agente du bureau criminel de la
Police fédérale allemande (BKA), devant le tribunal de Stuttgart,
relatant son travail de surveillance du président des FDLR 621. À partir
du 8 décembre 2008, elle était chargée de l'analyse des données de
surveillance des télécommunications d'Ignace Murwanashyaka,
épaulée par cinq interprètes rwandais ; plus tard, la communication de
Straton Musoni fut ajoutée à leur tâche. Les sociétés allemandes de
télécommunication transmettaient les données directement sur un
serveur sécurisé de la police ; s'il n'était pas possible de trouver une
connection sécurisée, ils les envoyaient sur CD au bureau des crimes de
guerre et de génocide de la police fédérale, situé dans la petite ville de
Mettenheim. « Comme après un certain temps j’ai pu identifier
quelques numéros de téléphones, j'ai sélectionné, pour gagner du
temps, les numéros que je connaissais déjà comme pertinents »,
explique l’employée du BKA, décrivant son travail.

Plus de 80.000 e-mails, appels téléphoniques et messages SMS furent


interceptés. Murwanashyaka a communiqué plus de 9.000 fois sur son
numéro local de la zone O2. « J'ai écouté ou lu chaque communication »,
souligne la policière en riant du fait de la tâche énorme que cela
représentait. Le président du tribunal, le juge Hettich, veut en être sûr

621Citations selon : Dépositions devant la Cour de Stuttgart, 13 juillet 2011 et 7 janvier


2013

345
et répète sa question : « Presque tous les 80.000 donc ? » La policière
témoin rit encore : « Oui, c'est pourquoi j'ai eu besoin de tellement de
temps. » Elle s'acquittait de cette tâche jusqu'à huit heures par jour
pendant près d'un an, souvent même pendant le week-end.

Ce qui était important pour l'investigation ne sautait pas toujours


immédiatement aux yeux. Un compte e-mail de Murwanashyaka
figurant sous le nom d'emprunt Mahoro « regorgeait de prophéties et
d'apparitions », se souvient la policière, et elle se souvient d’avoir
demandé aux interprètes rwandais ce que cela signifiait et si c'était
pertinent pour les besoins de l’enquête. Ces derniers confirmèrent que
ce contenu était habituel. Saint Matthieu et la Vierge Marie auraient dit
que la guerre devait continuer, selon ces prophéties.

À partir de décembre 2008 et jusqu'à l'arrestation d'Ignace


Murwanashyaka en novembre 2009, cinq adresses e-mail, deux
adresses de téléphonie par internet ainsi que sa connexion
téléphonique locale, permettant de le joindre à son domicile et aussi à
l’extérieur, furent surveillées. En ce qui concerne Straton Musoni, deux
téléphones mobiles, un téléphone fixe, une ligne ADSL, un compte de
téléphonie par internet ainsi que le téléphone mobile de son épouse
étaient sous écoutes, ce dernier jusqu'a la séparation de Musoni et de
sa femme en juillet 2009, lorsqu’il changea de domicile.

La procédure s’étendit à Musoni en mars 2009. À partir de ce moment-


là, les agents du BKA interceptèrent tous ses mails provenant de
l'adresse [email protected], qu'ils avaient d'abord attribués à
Murwanashyaka. L'adresse [email protected], enregistrée sous le nom de
Murwanashyaka, leur échappait encore. Le compte de téléphonie par
internet de Musoni, enregistré sous son nom d'emprunt, "Innocent
Muhire", était encrypté. Quand le BKA obtint finalement l‘autorisation
de le déverrouiller il n'y avait déjà plus d'appels entrants. Musoni
n'avait pas tellement de contacts directs au Congo, mais il était surtout
en contact avec Murwanashyaka et Mbarushimana, les autres
dirigeants en exil, résuma la policière.

Un autre fonctionnaire de police explique au tribunal que les


téléphones satellitaires de cinq hauts gradés des FDLR au Congo furent
également mis sous écoute. La police profitait de l'assistance du service
fédéral de renseignement allemand (BND), mais avec une restriction :
seuls, les appels entre l'Allemagne et l'étranger pouvaient être

346
interceptés, et non ceux échangés entre deux correspondants à
l'étranger. Le BND intercepta 1300 messages SMS et appels
téléphoniques.

La téléphonie satellitaire était importante à l'est du Congo, où il n'y


avait pas de réseau mobile dans les zones reculées. Murwanashyaka
avait acheté des satphones pour ses commandants dans les forêts et
pour lui-même dans des magasins d’articles de camping. Les
enquêteurs de la police trouvèrent plus tard dans son appartement des
reçus datant de 2005, l'année où il amena ces appareils au Congo lors
de ses visites sur le terrain. Les agents chargés de la surveillance des
chefs rebelles rwandais réussirent avec le temps à identifier les
propriétaires des cinq téléphones satellitaires, qui parfois
prononçaient leur nom lors des appels. Trois de ces téléphones purent
être attribués au général Mudacumura, le chef militaire des FDLR, dont
deux furent placés sous écoute entre le 3 février et le 30 juillet 2009 et
le troisième du 11 mars au 8 juin 2009. Les deux autres numéros furent
attribués au deuxième vice-président Byiringiro et au commandant
pour le Nord-Kivu, Omega, mais ils ne furent mis sous écoute que le 8
octobre 2009, et ce, jusqu'au 2 décembre - donc tout juste avant et
après l'arrestation de Murwanashyaka.

Le BND espérait que la surveillance des téléphones satellitaires au


Congo lui permette d'identifier le numéro du téléphone satellitaire
utilisé par Murwanashyaka en Allemagne. Mais cela n'arriva pas. Ce fut
seulement lors de la perquisition de son appartement après son
arrestation que les policiers trouvèrent non pas un seul téléphone
satellitaire mais quatre, dont un hors usage. Des éléments importants
de la communication entre Murwanashyaka et les FDLR ont donc
échappé aux enquêteurs allemands. Dans un ordinateur trouvé dans
l'appartement, les policiers ont aussi découvert deux fichiers
importants contenant des messages SMS archivés depuis 2006 - y
compris certains datés de 2009 dont ils n’avaient pas connaissance. Ils
établirent aussi que parfois Murwanashyaka utilisait son adresse IP
pour des communications vocales via le wifi de son voisin, à laquelle ils
n'avaient pas accès.

Dans l’enquête sur Musoni, sont également apparus des indices selon
lesquels ce dernier utilisait des canaux de communications inconnus
des policiers allemands. Certaines conversations démontrent qu‘il
disposait d'informations provenant de commandants FDLR qu’il ne

347
pouvait pas détenir, selon le niveau de connaissance des Allemands.
« Non, je n'en parle pas au téléphone », dit Musoni à Murwanashyaka
lors d’une conversation téléphonique, le 14 décembre 2008 622. « Je
crois que ce sont des choses dont il ne faut pas discuter au téléphone »,
répéta-t-il trois jours plus tard alors que les deux dirigeants discutaient
d'un récent rapport du groupe d'experts de l'ONU sur le Congo sur les
violations des sanctions par les FDLR623.

Pendant la période de surveillance, le BKA a décompté 571 appels


téléphoniques et SMS entre le numéro O2 de Murwanashyaka et
l'étranger - le Congo, le Rwanda, le Kenya, la Namibie, entre autres. Il
parlait surtout avec Mudacumura, Byiringiro et divers commandants.
Pour connaître leurs noms et leurs parcours, les policiers allemands
tirèrent profit d'un rapport volumineux publié à Kigali en décembre
2008. Celui-ci avait été rédigé par Rakiya Omaar de l'organisation
"African Rights", qui depuis 1994, avait suivi les périples des
génocidaires et des combattants hutus en exil, et qui avait rassemblé
ses entretiens détaillés avec des officiers des FDLR démobilisés à
Mutobo. Ensuite, elle avait rédigé des profils personnalisés de dizaines
de cadres politiques et militaires des FDLR.

Compte à rebours pour attaquer les FDLR

Quand les investigateurs allemands commencèrent à intercepter les


communications des FDLR, la vie de l'organisation était inconnue non
seulement pour eux mais aussi pour les traducteurs rwandais. Ils
remarquèrent souvent au début de leur travail qu'ils ne comprenaient
pas beaucoup d‘acronymes, abréviations et concepts. C'était cependant
une période critique. La milice hutue rwandaise à l'Est du Congo se
trouvait fin 2008 au centre d'un jeu de pouvoir complexe.

Le gouvernement congolais se trouvait face à un dilemme. En janvier


2008, lors de la conférence de paix de Goma, tous les groupes armés de
l'est du pays, en premier lieu la rébellion du CNDP, dirigée par des
Tutsis, avaient promis de mettre fin aux combats. Deux mois
auparavant, les gouvernements congolais et rwandais s'étaient
entendus à Nairobi pour mettre fin à leur soutien croisé aux groupes

622Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Musoni, 14 décembre 2008


623Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Musoni, 17 décembre 2008

348
armés de l'autre pays – à savoir, le soutien du Rwanda au CNDP et le
soutien du Congo aux FDLR, qui étaient censés déposer les armes. Mais
les FDLR n‘en voulaient rien savoir. Leur attitude bloquait les progrès
dans tous les autres domaines.

Le ministre des Affaires étrangères de la RDC, Mbusa Nyamwisi,


entretenait de bons contacts avec les FDLR. Quand le politicien d'ethnie
nande dirigeait le groupuscule rebelle RCD-K/ML, autour de Beni, au
Nord-Kivu, pendant la guerre du Congo, les combattants hutus
rwandais avaient trouvé parfois auprès de lui un soutien contre
l'ennemi commun, la rébellion du RCD, basé à Goma, soutenu par le
Rwanda. Devenu ministre à Kinshasa, Mbusa encouragea l'église
protestante ECC (Église du Christ au Congo) dirigée par l'évêque Jean-
Luc Kuye Ndondo, sénateur originaire du Sud-Kivu à essayer de rallier
les FDLR à l'idée d'un désarmement volontaire.

Ignace Murwanashyaka, président des FDLR, s'y opposa. Appliquer le


communiqué de Nairobi, écrivit-il à son commandant pour le Nord-
Kivu Omega, en mai 2008, serait un « simple DDRRR, sans mesure
d'accompagnement, sans création d'un comité international de suivi,
sans espace politique » 624 - donc sans les conditions politiques que
Murwanashyaka avait posées en 2005 pour appliquer le processus de
Rome, lorsque les FDLR avaient déclaré la fin de la guerre à certaines
conditions. Le président des FDLR, de confession catholique, méprisait
les protestants de l'ECC et misait uniquement sur de nouveaux
pourparlers à Rome sous l'égide de la communauté catholique
Sant'Egidio, au sein de laquelle il était en contact avec le médiateur,
Matteo Zuppi. Fin février 2008, il avait expliqué à son deuxième vice-
président Byiringiro : « Participons uniquement à des initiatives dont
nous pouvons avoir le contrôle à 100% (...) Nous sommes en contact
avec Sant'Egidio et une rencontre avec Matteo est prévue dans peu de
jours. Matteo et les Congolais sont d'accord avec le principe d'une
rencontre d'évaluation de Rome I et Rome II, à Rome. Nous devrions
nous rencontrer déjà ce printemps », espérait-il 625.

Peu de jours plus tard, il informa Byiringiro et Mudacumura au Congo


qu'il avait rencontré le père Matteo Zuppi, à Francfort, en Allemagne le

624SMS de Murwanashyaka à Omega, 3 mai 2008


625SMS de Murwanashyaka à Byiriingiro, 29 février 2008

349
6 mars 2008. Il leur précisa ce qu'il avait appris sur les agissements du
ministre congolais des Affaires étrangères, en ces termes : « Mbusa n'a
pas reçu de budget du gouvernement et compte sur le budget accordé
par la Norvège aux ECC via Pax Christi pour s'occuper du problème des
FDLR. Ceci montre que le camp Kabila n'a pas remis en fait le dossier
Rome à Mbusa. Ce dernier tente de montrer qu'il est maître à bord
après les déboires de Nairobi. Les FDLR doivent éviter de participer à
une rencontre qui n'aurait pas l'aval et un soutien effectif de Kabila (...)
Pour Mbusa l'objectif c'est l'appplication de Nairobi ; pour les FDLR et
le médiateur l'objectif de la prochaine rencontre est l'évaluation des
pourparlers précédents de Rome (...) Ici les FDLR doivent être claires et
refusent ECC comme co-médiateur car ECC n'est pas neutre dans notre
problème: Kuye est congolais et sénateur! » 626

La rencontre de Rome eut effectivement lieu - mais sans les FDLR. À


leur place, ce fut le mouvement dissident RUD qui vint en Italie,
représenté par des anciens cadres du FDLR : Félicien Kanyamibwa,
Christophe Hakizabera et Rafiki Hyacinthe Muhindo. Les scissions des
FDLR survenues en 2004 et 2005, quand la plupart des cadres
politiques s'étaient séparés de Murwanashyaka qui ne resta à son poste
que grâce à l'appui de la branche militaire, donnèrent enfin un résultat.
Le 9 mai 2008, Kanyamibwa s'entendit à Rome avec le Congo et
Sant'Egidio sur une "feuille de route" pour le désarmement des
combattants hutus rwandais au Congo, bien qu'il ne contrôlât pas la
plupart d'entre eux. Les combattants devaient se rendre non pas au
Rwanda, mais dans des zones sous protection des autorités congolaises
bénéficiant d’un approvisionnement international.

Le RUD confirma cette feuille de route, complétée par la demande d'un


"dialogue inter-rwandais", lors d'une rencontre avec des diplomates à
Kisangani le 28 mai 2008. Dans un "discours des combattants
RUD/RPR" lu par leur porte-parole "Jean Michel", le mouvement hutu
dissident affirma être prêt au désarmement « pour donner la chance à
la paix et éviter la phase des opérations militaires prévues dans le
fameux communiqué de Nairobi ». Il précisa : « Le vocable, opérations
militaires, signifie pour nous, combattants, tuer les gens (...) Nous ne
voulons pas que cela arrive encore au peuple de notre région et à la
population congolaise avec laquelle nous vivons actuellement en

626Série SMS de Murwanashyaka à Mudacumura et Byiringiro,16 avril 2008

350
parfaite harmonie. Les opérations militaires, autrement dit la guerre,
on sait quand et comment ça commence et on ne sait pas quand et
comment cela se termine » 627.

Mais l'initiative ne produisit que de maigres résultats. Le 31 juillet


2008, lors d'une cérémonie dans la localité de Kasiki, dans le territoire
de Lubero au Nord-Kivu, la RUD orchestra la reddition de 64
combattants avec 41 armes et 24 munitions, accompagnés de 72
dépendants ; ils furent mis dans un camp sous contrôle du RUD, établi
par l'église ECC, avec l'argent de la coopération norvégienne. C'était
comme une mini-répétition de la démobilisation fictive des ex-FAR à
Kamina sept ans plus tôt. Les combattants de Kasiki ne gagnèrent
jamais le Rwanda. En février 2009, en pleine opération militaire
conjointe congolo-rwandaise contre les FDLR, ils disparurent sans
laisser de trace de leur camp non gardé ; selon des combattants RUD
démobilisés, le RUD aurait rejoint de façon officieuse les FDLR à ce
moment-là.

Déjà, lors de la réunion de Kisangani, les FDLR se déclarèrent non


concernées par ces « manoeuvres de pseudo-représentants de la
pseudo-résistance rwandaise » qui, depuis 2004, opéraient selon elles,
« un travail de sabotage, de manipulation et de création de
groupuscules de malfrats sans foi ni loi » 628. Entre elles, les FDLR se
montrèrent amusées tout aussi qu'indignées. Selon leur
communication interne, le gouvernement congolais avait payé 50.000
dollars à Hyacinthe Rafiki Muhindo du RUD, un ancien des FDLR629. Le
RUD joua un double jeu : il parlait de paix et en même temps, sur le
terrain, le RUD et les FDLR se partagaient les recettes lucratives de la
contrebande vers l'Ouganda.

Murwanashyaka ne cessait pas d'attendre une invitation à Rome. Déjà,


après sa rencontre avec Matteo Zuppi de Sant'Egidio, à Francfort, le 6
mars 2008, il évoqua une rencontre à Rome « après Pâques », avec une
délégation FDLR de neuf personnes qui devait être « financièrement et
sécuritairement indépendante de la délégation congolaise » 630. Après

627« Discours des Combattants RUD/RPR à Kisangani »,


28 mai 2008
628FDLR, Communiqué de presse,
30 mai 2008
629SMS de Mbarushimana à Murwanashyaka, 20 mai 2008
630SMS de Murwanashyaka à Omega, 9 mars 2008

351
Pâques et la rencontre à Rome avec le RUD, Murwanashyaka était
toujours certain qu’elle se tiendrait : « Si Rome III aura lieu, ce sera en
juillet 08 ou plus tard », dit-il 631. En août, Murwanashyaka écrivit à
Matteo Zuppi : « Père Matteo, le 5 août une délégation des FDLR a
rencontré une délégation de ECC dirigée par Mgr Kuye avec une
délégation du gouvernement dirigée par Séraphin Ngwej. La délégation
des FDLR a fait comprendre aux Congolais que nous ne reconnaissons
que Sant Egidio comme seule médiation entre FDLR et Congolais et les
Congolais ont accepté la tenue de Rome III dans les meilleurs
délais. » 632

Pour Murwanashyaka, il ne s'agissait jamais d'obtenir de véritables


progrès, mais juste d'obtenir une victoire aux points : « Rome ne
résoudra pas définitivement notre problème, elle va montrer que Kigali
ne veut pas négocier avec nous. » 633 Mais la participation aux
pourparlers menés par le ministre congolais Mbusa Nyamwisi
présentait un risque : « ouvrir une brèche pour nouvelle infiltration et
mutinerie chez nous », faisait valoir le dirigeant des FDLR au sein du
mouvement rebelle 634. Dans un message au Comité Directeur, avant la
rencontre de Kisangani du RUD, le président des FDLR expliqua : « Je
reçois des informations selon lesquelles le gouvernement du Congo
organise une mutinerie chez nous comme Mahoro. Toutes les unités
doivent être vigilantes. »635

Murwanashyaka soupçonnait partout la trahison. Au sujet de


rencontres avec l'évêque Kuye de l'ECC, il pesta dans un message à
Mudacumura : « Ce 31 mai 08 avoir recu e-mail et des SMS du deuxième
commandant FOCA m'informant qu'il se trouvait à Bukavu pour trois
jours de soins des dents et qu'il avait eu entretiens avec Kuye. A-t-il eu
autorisation d'aller à Bukavu ? Si oui, avec quel ordre de mission ? » 636
Au sujet de la milice hutue congolaise Pareco, qui se battait aux côtés
des FDLR, il écrivit : « Je reçois des informations selon lesquelles Pareco
est en train d'être infiltré par l'ennemi pour nous détruire par après.

631SMS de Murwanashyaka à Mudacumura, 2 juin 2008


632SMS de Murwanashyaka au Père Matteo Zuppi, 9 août 2008
633SMS de Murwanashyaka à Musenyeri, 2 mai 2008
634SMS de Murwanashyaka à Mudacumura, 9 février 2008
635SMS de Murwanashyaka à Mudacumura et au Comité Directeur, 23 mai 2008
636SMS de Murwanashyaka à Mudacumura, 1 juin 2008

352
Restez vigilants ! » 637 Il se méfiait de nouvelles recrues des FDLR : « J'ai
reçu des informations sûres comme quoi Kigali a envoyé des gens pour
infiltrer FDLR/FOCA. Prière ne pas prendre nouvelles recrues venant
de dehors de la RDC les prochains six mois (...) Toutes les nouvelles
recrues de cette année venant de dehors de la RDC sont à placer sous
observation dans un endroit sans réseau de téléphone normal. » 638

En mai 2008, le commandant de bataillon "Hussein" de la brigade


"Bahama", basée dans le territoire de Walikale, riche en minerais, se
plaignit que certaines zones minières qu'il convoitait avaient été
attribuées selon lui à une autre unité, le bataillon "Someka". En
réaction, Murwanashyaka écrivit au commandant pour le Nord-Kivu,
Omega, que Hussein était « à la recherche de motifs pour fonder sa
propre rébellion » 639. Le deuxième vice-président Byiringiro approuva.
Hussein était en contact avec des rivaux des FDLR en exil, prétendit-il :
« Hussein collabore avec Rusesa (Paul Rusesabagina), Ingabire (Victoire
Ingabire), Seraphine. À neutraliser dans l'immédiat, sinon connaître
situation Mahoro/Musare », accusa Byiringiro 640. Par conséquent,
Murwanashyaka donna à son chef militaire Mudacumura l’ordre
suivant, le 19 mai : « Il faut prendre des mesures punitives contre
Hussein le plus vite possible » 641. Et au commandant Omega il fit passer
le message suivant venu de Mudacumura: « Décision du
commandement FOCA: Hussein mise en disponibilité de fonction de
commandant bataillon pour mutinerie à partir de ce 19. Son adjoint
assure intérim. Exécution immédiate » 642.

Le lendemain, Murwanashyaka reçut cette nouvelle du terrain :


« Hussein a pris la fuite dans la nuit avec une clique ». 643 Pour le
président des FDLR, c'était un désastre - la désertion avait lieu
quelques jours avant la réunion de Kisangani du RUD. Mais en même
temps il essayait de se montrer ferme et conciliant. D'une part, le 20
mai, il appela directement Hussein au bon sens : « Cher frère, j'ai appris

637SMS de Murwanashyaka à Mudacumura, 18 mars 2008


638SMS de Murwanashyaka à Mudacumura et Byiringiro, 26 avril 2008
639SMS de Murwanashyaka à Omega, 14 mai 2008
640SMS de Byiringiro à Murwanashyaka, 17 mai 2008
641SMS de Murwanashyaka à Mudacumura, 19 mai 2008
642SMS de Mudacumura à Murwanashyaka, 17mai 2008
643SMS d'Élie à Murwanashyaka, 20 mai 2008

353
que tu nous as quittés. Tu n'as pas respecté mes consignes ! Je te prie
néanmoins de ne pas laisser des dégâts. Tu dois rendre toutes les armes
que tu as prises (au moins les armes lourdes) ou les cacher (...) N'essaie
pas de former une autre organisation, ils vont bientôt se moquer de toi.
Si tu rentres au Rwanda, informe-moi, tu peux y aller avec une mission
et non pas comme Rwara (Rwarakabije). » 644 Le soir du lendemain, il
contacta Mudacumura et lui expliqua que Hussein était « totalement
démotivé » et que « beaucoup de gens vont céder à la tentation et
déserter, surtout ceux qui ne croient pas en Dieu (...) Il faut éviter qu'il
se présente comme le représentant des FDLR à Kisangani. Il faut le
combattre pour qu'il quitte la zone, il peut aller au Rwanda » 645. Et au
commandant pour le Nord-Kivu, Omega, il écrivit toujours à propos de
Hussein : « Il faut privilégier sa traque » 646.

Régulièrement, le président des FDLR résidant en Allemagne demanda


des attaques militaires à l'est du Congo. « Donnez les ordres pour
poursuivre les opérations contre les troupes de Nkunda dans Sonoki
(secteur opérationnel Nord-Kivu) », écrivit-il à Mudacumura en mars
2008. « Il a reçu beaucoup d'équipements de Kigali, il faut les capturer
(...) notre priorité doit être de gagner le contrôle des régions occupées
par Nkunda. » 647 Un mois plus tard, il confirma à Omega : « Capturez
autant d'équipements que possible, nous en aurons besoin. » 648

Murwanashyaka refusa d‘entamer des pourparlers formels directs avec


le gouvernement congolais. À l'évidence, le "pacte de sang" entre
l'armée de Kabila et les combattants hutus rwandais n'était pas un sujet
à aborder officiellement. « Si les Congolais nous souhaitent du bien, ils
doivent faire une rencontre officieuse sans la MONUC », confia-t-il au
commandant Omega. « Nous allons leur faire des propositions sur la
manière de nous aider à rentrer chez nous (...) Nous devons les
rencontrer seulement s'il y a la possibilité de leur rappeler comment
nous les avons aidés et qu'ils nous doivent quelque chose, c'est-à-dire
de nous aider à rentrer chez nous. » 649

644Série SMS de Murwanashyaka à Hussein, 20 mai 2008


645Série SMS de Murwanashsyaka à Mudacumura, 21 mai 2008
646SMS de Murwanashyaka à Omega, 21 mai 2008
647SMS de Murwanashyaka à Mudacumura, 18 mars 2008
648SMS de Murwanashyaka à Omega, 21 avril 2008
649SMS de Murwanashyaka à Omega, 19juin 2008

354
Mais cet espoir était en vain. Au fil du temps, le gouvernement congolais
se rangea à l'option militaire contre les FDLR. La pression
internationale était forte. Début juin 2008, des éléments armés prirent
d'assaut le camp de déplacés de Kinyandoni, dix kilomètres au nord de
la ville de Rutshuru, où s'entassaient, sous des tentes en plastique, des
milliers de familles de paysans fuyant les FDLR. Les assaillants
ouvrirent le feu sur une foule. Six personnes périrent et vingt-trois
furent blessées. Les survivants identifièrent leurs assaillants comme
étant les FDLR. Les FDLR démentirent.

Après le massacre de Kinyandoni, la MONUC, les Etats-Unis et l'Union


Européenne évoquèrent pour la première fois un « acte terroriste » des
FDLR. Désormais, les généraux du Congo, du Rwanda et de l'ONU se
concertèrent ouvertement pour mener des attaques. Ils étudiaient des
opérations massives afin d‘éloigner les FDLR de plusieurs zones
frontalières bien définies. À cet effet, la MONUC forma huit bataillons
des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC).
Il s’agissait d’une formation plutôt rudimentaire : à Lubero, les soldats
du 23ème bataillon des FARDC, supervisés par des casques bleus
indiens, s’exerçaient à la descente contrôlée d'hélicoptères par cordes
en sautant du haut des arbres.

Murwanashyaka se montra déterminé envers ses interlocuteurs. À


l'évêque Kuye de l'église protestante ECC, il déclara le 12 octobre 2008,
selon une série de messages envoyés le lendemain au Comité Directeur
des FDLR : « Si la MONUC veut nous attaquer elle n'a qu'à le faire ; nous
allons nous défendre. Depuis le mois de mai 2008 nous attendons
rencontre de Rome et ce sont eux Congolais qui ont toujours fait reculer
cette rencontre. » 650

De leur côté, les autorités de Kinshasa durcirent également le ton


envers les FDLR. Le 14 octobre 2008, Murwanashyaka fit part à son
Comité Directeur de ce que lui avait dit au téléphone, le soir précédent,
le nouveau conseiller pour la sécurité du président Kabila, Kaumba
Lufunda, en ces termes : « Voici le résumé de ce qu'ils pensent: Les
FDLR doivent envoyer des gens pour une rencontre avec les Congolais
en Afrique du Sud, sans aucune condition. Cette offre est à prendre ou
à laisser. Si nous refusons cette offre, ils vont nous attaquer. Les FDLR

650Série SMS de Murwanashyaka au Comité Directeur, 13 octobre 2008

355
doivent cesser de parler de Rome, elles doivent parler plutôt de
Kisangani/Nairobi. Nous devons oublier Rome. Ce serait à cause de
Rome que les gens sont restés dans les forêts. Ce serait à cause de la
direction des FDLR que les gens ne rentrent pas. Je l'ai sollicité pour
une rencontre á Rome et il m'a dit qu'ils ne vont plus y aller. Je lui ai
proposé qu'il envoie sa délégation ici en Europe, à Nyabiondo ou à
Chambucha pour rencontrer nos gens, pour que nous puissions nous
accorder sur certaines choses avant toute rencontre. Il a refusé mon
offre en disant qu'ils n'ont pas le temps actuellement ». 651

Mais l'armée du Congo n'attaqua pas les FDLR. En revanche, elle


s'effondra face aux rebelles du CNDP. L'intégration des groupes armés
dans l'armée congolaise, agréée par les participants à la la conférence
de paix de Goma en janvier 2008, s'était enlisée dans des querelles
persistantes. Dans la dernière semaine d'octobre, le CNDP, retranché
dans les montagnes de Masisi, conquit en un tour de main le territoire
de Rutshuru, jusqu'aux frontières du Rwanda et de l'Ouganda, et avança
jusqu‘aux portes de Goma, la capitale du Nord-Kivu. Les troupes
gouvernementales, paniquées, prirent la fuite, hors de cette ville d'un
million d'habitants.

Sous l'effet des attaques des hélicoptères de la MONUC et d'une forte


pression du Rwanda, le CNDP arrêta sa progression sur Goma et n'entra
pas dans la ville. Ainsi, le leader du CNDP, Laurent Nkunda, put
contraindre le gouvernement du Congo, en contrepartie de sa propre
retenue, à accepter l'aide du Rwanda pour combattre les FDLR. Du
moins, c'était ce que le Rwanda exigeait de sa part; Nkunda lui-même
dut le regretter par la suite. Pendant que les médiateurs internationaux
se succédaient auprès de Laurent Nkunda dans sa commune natale de
Jomba, dans les collines surplombant la ville de Rutshuru, les
gouvernements congolais et rwandais s'accordèrent sur la guerre à
mener contre les FDLR. Le 4 décembre 2008, les deux ministres des
affaires étrangères, Rosemary Museminali et Alexis Thambwe
Mwamba, annoncèrent ensemble à Goma les opérations conjointes à
venir contre les FDLR. « Nous sommes prêts », disait la Rwandaise
Museminali, sans dévoiler des détails 652.

651Série SMS de Murwanashyaka au Comité Directeur, 14 octobre 2008


652« Rwanda, DRC ministers discuss joint military operations against Interahamwe »,
AP, 4 décembre 2008

356
Aux FDLR, il ne restait plus que la foi en Dieu. Le soir du 4 décembre
2008, Levite, l’homme de confiance de Murwanashyaka dans le Nord-
Kivu, rapporta à son président : « Nous avons terminé la neuvaine du
chapelet (...) On a vu les FARDC en train de fuir - et ils ont vraiment
quitté Rumangabo aujourd'hui - mais lorsqu'ils sont arrivés à un
certain endroit, l'ange les a arrêtés et leur a donné une arme lourde.
Puis ils ont commencé à ouvrir le feu sur le Rwanda. » 653

"Ne pas mourir comme un chien” : luttes internes sous la


menace de la guerre

Avec le recul, apparaît comme une coïncidence absurde le fait que le


premier e-mail d'Ignace Murwanashyaka intercepté par le police
allemande (BKA) soit justement son message à ses combattants à
l'occasion de la Journée internationale des Droits de l'Homme, le 10
décembre 2008. Il relate que la direction des FDLR en Europe sera
poursuivie mais que la continuation de cette tâche aura baissé en
intensité vers la fin de l'année. Selon le chef des FDLR, le plan conjoint
du Rwanda et du Congo pour désarmer les FDLR par la force ne
marchera pas. « Tous les Abacunguzi doivent avoir Jésus pour modèle.
Ils vont atteindre leur but de rentrer au Rwanda. Ils doivent faire des
sacrifices et souffrir comme Jésus l'a fait. Ils doivent tout partager et
s'entraider, ils doivent remercier Jésus pour sa protection » ; c’est en
ces termes que Murwanashyaka exhorta ses troupes et il ordonna des
prières 654.

Le président des FDLR craignait un putsch interne. « J'ai entendu que


certaines personnes se comportent mal actuellement, en disant aux
Congolais que la direction des FDLR/FOCA va bientôt changer lors des
réunions qui viennent », écrivit-il à Mudacumura le 4 janvier 2009 655.
« Les gens de Kigali ont planifié des attaques contre le commandement
des FOCA pour tuer des commandants FOCA », confia-t-il lors d’une
conversation téléphonique au médiateur de Sant'Egidio, Matteo Zuppi,
en décembre 2008. « Il ne faut pas le dire aux Congolais. Ils pensent que

653SMS de Levite à Murwanashyaka, 4 décembre 2008


654Message de Murwanashyaka aux Abacunguzi, 10 décembre 2008
655SMS de Murwanashyaka à Mudacumura, 4 janvier 2009

357
je ne le sais pas », ajouta le dirigeant rebelle 656. Murwanashyaka se
méfiait aussi des tentatives d'organiser de nouveaux pourparlers à
Kinshasa dont il eut vent à travers Hyacinthe Rafiki du RUD. Son
commentaire à ce sujet fut un proverbe rwandais : « Il ne faut pas
mourir comme un chien mais comme un homme » 657.

Pour Murwanashyaka, le pouvoir de Kinshasa, en voie de


rapprochement avec le Rwanda et le CNDP, ne méritait plus confiance.
« J'ai parlé avec un député provincial du Nord-Kivu », confia
Murwanashyaka à Mudacumura dès le 30 octobre 2008. « Ils croient
que l'autorité supérieure est infiltrée par l'ennemi », expliqua-t-il au
chef militaire des FDLR658. Le 20 novembre, Munyarwashyaka écrivit à
Omega: « Nous ne pouvons pas avoir confiance dans les Congolais, ils
cherchent, avec Kigali, à nous anéantir » 659. Comme dernière carte, le
président des FDLR comptait sur un pari aventureux : lancer une
rébellion contre Kabila au Congo, qui devait s’appeler le MLPC
(Mouvement de libération du peuple congolais) et qui serait dirigée par
le chef de Buganza, un village situé en territoire FDLR près de la
frontière ougandaise.

Le 16 décembre 2008, Levite, homme de confiance de Murwanashyaka,


participa à une rencontre bizarre à Buganza avec les fondateurs du
MLPC, des représentants de la milice Pareco ainsi que des officiers des
renseignements ougandais. Voici le compte-rendu qu'il envoya le 29
décembre à son président. « Réunion avec délégation Ug & MLPC ce 16
à Buganza. Délégation Ug: Lt Chagua alias colonel Saddam,
coordinateur de la sécurité au sud-ouest; Paul Bagoragora, agent de
sécurité dans le groupement. Délégation MLPC : Tumwesige, chef de
localité Buganza, coordinateur du mouvement; Johnson, étudiant en
droits, sécrétaire-général; Justin Ndizihiwe, conseiller du chef de
localité, chargé du recrutement dans Binza; Mugabonake, responsable
Pareco dans Kiwanja. Délégation FDLR : Levite, Chef d'antenne; Capt
Chance de la brigade Sabena; commandant de compagnie Bandugu.
Objectif : Libération de la RDC. Objectif : Libérer le Kivu puis Kinshasa,
aider les FDLR à rentrer. Stratégie : installation base militaire en Ug,

656Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et le Père Matteo Zuppi, 11


décembre 2008
657Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Musoni, 14 décembre 2008
658SMS de Murwanashyaka à Mudacumura, 30 octobre 2008
659SMS de Murwanashyaka à Omega, 20 novembre 2008

358
formation militaire et idéologique, collaboration sécrète avec FDLR.
Conclusion : Mission reconnaissance terrain, créer organes du
mouvement. Divers : Offre du président vénézuélien Igo Shavez (Hugo
Chavez) aux FDLR suite à ses relations avec feu Habyarimana et liaison
avec ses enfants : matériel de guerre disponible en Éthiopie. Désigner
un expert en armes lourdes avec passeport Ug pour inspection en vue
de transport aéro. Conseil aux FDLR : Écrire à l'ONU pour dénoncer
Kigali, preuves à l'appui. » 660 Selon un autre message de Levite à
Murwanashyaka, l'Ouganda souhaitait conclure des contrats de
minerais en échange de son aide aux FDLR pour la conquête des
territoires du CNDP.

Jusqu'au bout, des officiers de l'armée congolaise apportèrent leur


soutien militaire aux FDLR. « Ce qui nous a surpris c'était que l'armée
congolaise voulait se battre ensemble avec l'armée rwandaise tandis
que peu auparavant ils nous avaient donné des munitions », révèle un
ancien haut commandant des FDLR devant le tribunal de Stuttgart.
« Peu auparavant, beaucoup de munitions ont été amenées de Minova
à Kibua, il y en avait tant que nous avions des problèmes pour les
transporter », explique le témoin 661. L'expert de l'ONU, Claudio
Gramizzi, entendu comme témoin, le confirme en désignant un certain
"Colonel Rugari" des FARDC avec qui les FDLR auraient, selon lui,
entretenu des relations de longue date. En décembre 2008, celui-ci
aurait livré des mortiers de 100mm et de 107mm. « Les FDLR sont
venus les chercher avec des civils de Minova et de Kibua », témoigne
l’expert onusien 662.

Juste pendant cette situation explosive, le Comité Directeur (CD) des


FDLR, le plus haut organe dirigeant de l'organisation, était censé se
réunir en janvier 2009, après une réunion du Haut Commandement.
Des points d'ordre du jour circulèrent entre le Congo et l'Allemagne. Le
deuxième vice-président Byiringiro rapporta dans un e-mail du 29
décembre 2008 : « Le hic », écrit-il, résidait dans le « manque de
coordination par le CD des actions militaires et politiques à mener.
Chacun rame dans sa direction », analysa-t-il. On dirait, poursuivit-il,
que les FOCA étaient un mouvement à part et que les FDLR étaient

660Série SMS de Levite à Murwanashyaka, 29 décembre 2008


661Déposition devant la Cour de Stuttgart, 17 septembre 2012
662Déposition devant la Cour de Stuttgart, 20 mars 2013

359
également un mouvement politique séparé 663. Byiringiro ne
s'entendait pas bien avec le chef militaire Mudacumura. Le président
Murwanashyaka aurait dû faire la médiation - mais il se trouvait déjà
en vacances de fin d'année. Par SMS, il fit savoir aux deux contestataires
qu'il serait de retour le 3 janvier et s'en occuperait après. Ensuite, il leur
transmit ses voeux de Nouvel An 664.

De retour au travail, Murwanashyaka s'assura qu'il n'aurait pas de


surprises lors de la réunion du Haut Commandement (HC).
Mudacumura lui confirma que l'ordre du jour de la réunion serait de la
routine : « 1. Évaluer réunion passée. 2. Textes code pénal, règlement
LNC, retraités, funéraire. 3. Stratégie. »665 Mais son adjoint Bigaruka
l'alerta que la réunion pourrait devenir houleuse : « Elle va procéder à
une évaluation des six ans (d’existence) des FOCA. Le bilan va amener
le HC à décider de la continuation ou du changement de la troupe. Mais
il est évident ici sur le terrain qu’existe une autre vision des choses.
Beaucoup de gens constatent que la lutte a changé de visage, il s’oriente
vers la survie. » 666

Les 14 et 15 janvier 2009, le Haut Commandement des FOCA, branche


militaire des FDLR, se réunit dans la grande salle du quartier général
sur la colline de Kalongi, au Nord-Kivu. Les commandants s'étaient mis
en route depuis toutes les directions, même du Sud-Kivu. Selon le statut
des FOCA, la confiance dans le Haut commandant devait être
renouvelée tous les trois ans. « Le sujet principal était l'élection du
commandant FOCA, parce que son mandat était terminé », raconte un
participant devant le tribunal de Stuttgart. « Un groupe disait : si
Mudacumura reste en fonction il y aura la guerre. L'autre groupe disait
: il n'y aura pas de guerre. Il y avait déjà des rapports sur les attaques à
venir (...) Les gens en contact avec Kinshasa disaient que Mudacumura
bloquait les pourparlers de paix, c'est pourquoi on disait que s'il restait,
il y aurait la guerre. » 667

663E-mail de Byiringiro à Muranashyaka, 29 décembre 2008


664SMS de Murwanashyaka à Byiringiro,31 décembre 2008
665SMS de Mudacumura à Murwanashyaka, 5 janvier 2009
666SMS de Bigaruka à Murwanashyaka, 5 janvier 2009
667Déposition devant la Cour de Stuttgart, 12 mars 2014

360
Finalement, il n'y eut aucun changement. Le Haut Commandement
confirma la direction militaire existante par 23 voix sur 30. « Confiance
renouvelée ce 14. Dieu merci ! », rapporta Mudacumura à son président
en Allemagne le soir même par SMS depuis Kalongi 668. Le président
répondit au Congo dans la même nuit depuis Mannheim : « Mes
félicitations! Dieu soit loué. Certaines gens ont dit au conseiller de
Junior ("Junior" était le président congolais Joseph Kabila et son
conseiller de sécurité était Kaumba Lufunda) qu'ils allaient venir pour
renverser les durs. Qu'ils deviennent fous de rage ! » 669

Ce n'est que six mois plus tard que Murwanashyaka apprit de son
directeur de cabinet à quel point la réélection de Mudacumura avait
creusé des fissures au sein de l'organisation. « Après la dernière
réunion du Haut commandement, les gens ont attendu un changement.
Cela n'est pas arrivé. Ce qui a enragé les gens c'était la phrase du
commandant FOCA : à la fin de son discours il a dit que ceux qui ne
l'avaient pas soutenu étaient de mauvaises gens et ne voulaient pas
servir l'organisation, mais que Dieu a protégé celle-ci. » 670 Le
mécontenement s'exprima au fil des mois à travers de nombreuses
désertions - et facilita la guerre rwando-congolaise contre les FDLR.

Dans les armées du Rwanda et de la RDC, les préparatifs de guerre


étaient bien avancés quand les chefs militaires des FDLR se
concertaient dans la forêt. Cette guerre ne concernait pas que ces deux
armées gouvernementales. L'armée la plus forte au Nord-Kivu était la
rébellion du CNDP et donc il fallait l'associer. Mais une alliance de
Kinshasa avec le Rwanda et le CNDP, dirigé par des Tutsis, pousserait
les Hutus du Nord-Kivu dans les bras des FDLR, et donc il fallait aussi
associer les Hutus, sous la forme de la milice à dominance hutue,
Pareco.

Le leader du CNDP, Laurent Nkunda, se voyait déjà comme le prochain


président ou à tout le moins comme le prochain chef des armées du
Congo. Ses ambitions gênaient l'alliance entre Kinshasa et Kigali contre
les FDLR, et donc il fallait trouver un autre chef pour le CNDP. Son chef
d'état-major, Bosco Ntaganda, présentait le profil idéal : la plupart des

668SMS de Mudacumura à Murwanashyaka, 14 janvier 2009


669SMS de Murwanashyaka à Mudacumura, 14 janvier 2009
670Conversation téléphonique entre Mukiza et Murwanashyaka, 10 juillet 2009

361
troupes CNDP lui étaient fidèles et ses ambitions étaient financières
plutôt que politiques. Le 5 janvier 2009, Ntaganda proclama la
déchéance de Nkunda. Il fallut des menaces du Rwanda contre
plusieurs commandants du CNDP fidèles à Nkunda pour qu'ils se
soumettent.

Avec l’entrée de la milice des Hutus congolais, Pareco, dans la coalition


anti-FDLR, participant aux délibérations, les FDLR étaient
apparemment informées sur tout dès le début. « Pareco a très bien vécu
avec la brigade de réserve (des FDLR), donc ils ont beaucoup travaillé
ensemble et partagé la même fréquence Motorola » 671, dévoila un
ancien combattant des FDLR devant le tribunal de Stuttgart. Après que
Kabila eut donné son aval aux plans d'attaque contre les FDLR le 14
janvier 2009 à Kinshasa, le président des Pareco, Sendugu Museveni,
appella son homologue des FDLR, Ignace Murwanashyaka, pour lui
rendre compte. « Je ne participe pas à cette affaire », dit-il.
« Prochainement je vais communiquer que nous refusons cela. Il n'y a
pas de serpent qui se mord sa propre queue », expliqua-t-il.
Murwanashyaka répondit : « Oui, je sais que nous sommes frères. » 672

Mais le lendemain Murwanashyaka apprit par un message du terrain


que le chef militaire des Pareco, Mugabo, était bien partie prenante à la
guerre, de même que le député provincial Robert Seninga, hutu lui aussi
et l’un des fondateurs des Pareco. « Bonjour. Mugabo est de retour à
Goma dès ce 14 et il est parti directement au Rwanda avec Seninga et
Ntaganda pour ramener les officiers APR et commencer attaques
contre nous ce 19 », précisait ce message 673.

Avant cette échéance, il y eut encore un coup d'éclat. L'après-midi du


16 janvier 2009, un vendredi, quelques dirigeants importants du CNDP,
encadrés par le commandant Sultani Makenga mais en l’absence de
leur chef historique Laurent Nkunda, convoquèrent une conférence de
presse dans l'hôtel de luxe Ihusi à Goma et proclamèrent
solennellement une "déclaration de fin de guerre". Les hostilités étaient
terminées, les barrages routiers étaient levés. Dans la ville de Goma, se
propagea un étonnement incrédule – car les populations avaient été

671Déposition devant la Cour de Stuttgart, 15 mai 2013


672Conversation téléphonique entre Museveni et Murwanashyaka, 14 janvier 2009
673SMS de Hardi à Murwanashyaka, 15 janvier 2009

362
soumises à un état de siège de fait depuis deux ans. Une déclaration
similaire des Pareco suivit le lendemain. Pendant le week-end, les
barrages routiers autour de Goma furent levés l'un après l'autre, il y eut
des célébrations spontanées et des actes de fraternisation entre vieux
ennemis de guerre. « Maintenant nous tirons tous dans la même
direction - sur les FDLR », expliquèrent des commandants CNDP. 674
L'alliance contre les FDLR était totale. Les Congolais jubilaient. Les
FDLR étaient isolées, une fois pour toutes.

Une dernière fois, Murwanashyaka tenta de prévenir la guerre. Il


chercha, à travers le député provincial Robert Seninga, à contacter John
Numbi, son vieil ami congolais, le puissant général qui avait joué un
rôle-clé dans le rapprochement entre Kinshasa et Kigali. « Ce 19, j'ai
parlé avec Seninga et lui ai dit de demander au général Numbi de venir
á Nyabiondo pour rencontrer nos gens informellement sans la Monuc »,
écrivit-il à son deuxième vice-président Byiringiro dans un message du
19 janvier 2009, mettant en copie Mudacumura. « Pour que nous lui
rappelions ce que nous avions accordé avec le vieux Kabila. Il était là.
Mais nous ne devons pas attendre beaucoup de la rencontre, parce qu'il
ne peut pas renier ce qu'ils ont signé avec Kigali concernant les
attaques contre nous. Mais nous pouvons lui rappeler que c'est eux qui
nous ont abandonnés, et nous lui demandons de nous donner ce que le
vieux Kabila nous a promis pour rentrer chez nous (...). J'attends que le
général Numbi dise s'il vient à Nyabiondo ou non. » 675

Le président des FDLR attendit en vain. Le général Numbi avait déjà été
désigné comme commandant congolais des opérations conjointes
contre les FDLR. Le mardi 20 janvier, à 5h36, un SMS venant du Congo
arriva sur le téléphone de Murwanashyaka à Mannheim. « FPR est
arrivé cette nuit. 20 camions. »676

674Dominic Johnson,»Neuer Feldzug im Osten Kongo », Die Tageszeitung, 22 janvier


2009
675Série SMS de Murwanashyaka à Byiringiro, 19 janvier 2009
676SMS de source non nommée à Murwanashyaka, 20 janvier 2009

363
Le 20 janvier 2009 à l'aube, l'armée rwandaise entre au
Congo

"Umoja Wetu", expression swahilie signifiant en francais "notre unité",


fut le nom donné par le Congo et le Rwanda à leur opération militaire
conjointe contre les FDLR, menée du 20 janvier au 25 février 2009. Les
deux gouvernements l'ont louée comme un succès inédit. Mais parmi
ses conséquences, il y eut aussi une série de crimes inédits, commis par
les FDLR contre la population congolaise, qui finit par amener leurs
leaders devant la justice allemande.

C'est le 20 janvier 2009 à l'aube que deux mille soldats rwandais


pénétrèrent en territoire congolais, à Munigi, localité surplombant la
ville de Goma, équipés de véhicules militaires et d'artillerie lourde.
Première destination : Rumangabo, la grande base militaire congolaise
située 30 kilomètres plus au nord, dans le territoire contrôlé par le
mouvement rebelle CNDP. De Rumangabo, ils continuèrent d'une part
vers l’ouest, à travers le Parc National des Virunga en direction des
collines de Masisi et du quartier général des FDLR, et d'autre part, vers
le nord en direction de la ville de Rutshuru et au-delà vers d'autres
territoires FDLR.

Jusqu'au 20 janvier 2009, les villageois de la plaine fertile autour de


Rutshuru avaient vécu sous contrôle du CNDP. Ce matin-là, de longues
colonnes de soldats rwandais passaient à côté d'eux, sans annonce
préalable, reconnaissables à leurs couleurs nationales bleu-jaune-vert
arborées sur leurs uniformes et accompagnés de véhicules militaires.
Le lendemain, 21 janvier, suivirent des colonnes tout aussi longues de
soldats congolais, reconnaissables à leur présentation désordonnée.
Les soldats du CNDP se tenaient le long de la route dans la brousse et
s'étonnaient du spectacle: Les unités rwandaises continuèrent tout
droit dans les collines, en direction des FDLR - mais les soldats de
l'armée congolaise, fatigués, se débarrassèrent de leurs épouses, de
leur vaisselle et de leurs bidons en plastique à Rutshuru et
réquisitionnèrent le territoire du CNDP sans tirer une balle. Le matin
du vendredi 23 janvier, la nouvelle de l'arrestation de Laurent Nkunda,
leader historique du CNDP, par les soldats rwandais, et de son transfert
au Rwanda, fit l'effet d'une bombe.

364
Un jour plus tôt, le Mwami Paul Ndeze, chef coutumier de Bwisha, en
territoire de Rutshuru, s’était trouvé en discussion sur la route à Rugari
au sud de Rutshuru, que trois armées différentes avaient traversé en
trois jours. En vain, il essaya d'expliquer à des vendeuses de fruits
excitées qu'il ne comprenait rien non plus à cette situation. Sur les
opérations contre les FDLR, son avis était clair : « Tout le monde dit: Ils
vont chercher les miliciens sur la route tandis qu'ils se cachent dans la
brousse. C'est tout le contraire. Les soldats cherchent les miliciens dans
la brousse mais en fait ils sont ici, en pleine route, pendant que nous
parlons, ou ils sont dans les maisons à nous regarder. Ils sont
partout » 677.

Le 23 janvier 2009, les FDLR abandonnent leur quartier


général militaire

Le weekend avant l'entrée des troupes rwandaises, le Comité Directeur


des FDLR s'était réuni du 16 au 18 janvier 2009, juste après la réunion
du Haut Commandement. Comme toujours, les 32 membres du plus
haut organe des FDLR, à moitié civils et à moitié militaires, se réunirent
séparément : au Congo, sous la présidence du deuxième vice-président
Byiringiro, dans la grande salle du quartier général, sur la colline de
Kalongi, et en Allemagne, sous la direction du président
Murwanashyaka, dans son appartement de rez-de-chaussée à
Mannheim.

Des décisions furent envoyées dans les deux sens, se souvient le


rapporteur de la réunion de Kalongi devant le tribunal de Stuttgart.
« Quand ils ont pris une décision, ils l'ont envoyée aux gens en Europe
(...) Je les ai vus amener à la réunion des documents qu'avaient envoyés
les gens d'Europe (...) Quand il y avait des différences, ils en discutaient
jusqu'à harmoniser leurs points de vue sur ce document », expliqua-t-
il 678. Pour clôturer la réunion, le dimanche 18 janvier, tous les
participants au quartier général prièrent ensemble et célébrèrent la
messe. C'était rare que tous les dirigeants politiques et militaires de

677Cité dans : DominicJohnson, »Nichts ist so, wie es scheint », Die Tageszeitung, 24
janvier 2009
678Déposition devant la Cour de Stuttgart, 22 juillet 2013

365
l'organisation au Congo se retrouvaient ainsi, on a bu beaucoup, se
souvient un participant679.

Le lendemain, le 19 janvier 2009, le président Murwanashyaka envoya


les décisions de l’organe qu’il dirigeait au chef militaire Mudacumura.
À partir du paragraphe 40, ce document signé par Murwanashyaka et
Mbarushimana précise, selon une version lue en traduction allemande
devant le tribunal de Stuttgart : « Les viols et autres crimes ne doivent
jamais être tolérés. Il doit être mis fin à l’impunité pour les exactions
contre la population civile. Il ne faut pas recruter des mineurs. Des
enquêtes seront ouvertes sur les allégations d'exactions. Le deuxième
vice-président et le commissaire à la défense doivent collaborer plus
étroitement avec le commandement des FOCA pour faire échouer le
plan macabre de la communauté internationale avec Kigali » 680. Devant
le tribunal de Stuttgart, il fut relevé que le document des décisions
existe en deux versions. Dans la deuxième version, datée du 21 janvier,
la phrase sur la non-tolérance de crimes et l'impunité est remplacée
par la décision de « combattre avec énergie toute forme d’exactions
contre les populations civiles ».

Les décisions du Comité Directeur firent aussi état de la nécessité de


resserrer les rangs, préconisant la « coordination du travail politique et
militaire par des réunions informelles ». Mudacumura et Byiringiro
furent exhortés à travailler enfin ensemble, car la guerre menaçait :
« On disait que l'opération aurait probablement lieu », expliqua le
rapporteur de la réunion devant le tribunal 681.

Afin de rendre compte des décisions des politiciens aux troupes,


Mudacumura convoqua le 19 janvier même une assemblée générale sur
la grande place de parade de Kalongi. Plusieurs centaines de
combattants et d'officiers se mirent en rang devant le général. « Il nous
a présenté les décisions de la réunion », se souvient un participant682.
Mudacumura lut aussi un e-mail de son président en Allemagne :
« Nous nous sommes battus depuis longtemps. Ce n'est pas la premiére
opération. Nous avons survécu à beaucoup d'opérations, nous allons

679Déposition devant la Cour de Stuttgart, 14 octobre 2013


680E-mail de Murwanashyaka à Mudacumura, 18 janvier 2009
681Déposition devant la Cour de Stuttgart, 10 juillet 2013
682Déposition devant la Cour de Stuttgart, 14 octobre 2013

366
survivre à celle-ci aussi. Nous devons nous battre héroïquement. » 683
Ils se sentaient encore en sécurité dans leur quartier général, loin dans
les forêts, à cent kilomètres à vol d'oiseau du Rwanda, témoigne le
participant.

La réunion se prolongea jusqu’à tard dans la nuit, avec beaucoup


d'alcool. Tôt le matin du 20 janvier, les phonies de l'unité de protection
crépitèrent : L'entrée des troupes rwandaises était signalée.

« Tout d'un coup, tout se passa très vite », se souvint plus tard un
participant devant le tribunal de Stuttgart. « Donc tout le monde ne
pouvait pas rentrer chez lui correctement, puisqu’Umoja Wetu avait
déjà commencé » 684. D’un moment à l'autre, il fallait tout réorganiser.
C'était la guerre. De nouvelles conférences furent convoquées.
« Mudacumura nous disait que les civils congolais, qui nous attaquent
avec les soldats congolais, seraient considérés comme ennemis par les
FDLR au même titre que les soldats congolais. Il disait que cet ordre
venait de la direction suprême des FDLR », se souvient un ancien
major 685.

Cet ordre présumé d'attaquer des civils comme des ennemis de guerre
devait par la suite occuper le tribunal de Stuttgart pendant des années.
Au moment des faits, Mudacumura tint son président informé par SMS
: « Clôture (NDT : de la réunion) ce 21 à 15 heures. » 686

À ce moment précis, l'armée rwandaise RDF marchait déjà sur les


positions des FDLR. Ayant gagné Rutshuru et Kiwanja par la route
goudronnée le 20 janvier, les soldats rwandais traversèrent les savanes
du parc national des Virunga vers Rwindi et Kibirizi. Le lendemain, le
trajet se poursuivit sur une piste cahoteuse à travers la forêt de
Nyanzale vers Pinga, une base FDLR importante à frontière des
territoires de Masisi et Walikale. Sur les rives de la Mera, qui délimite
la frontière, les soldats rwandais tombèrent dans une embuscade des
FDLR. Les troupes du commandant FDLR pour le Nord-Kivu, Omega,
toutes proches, avaient détruit le pont en bois ; quand les véhicules

683Déposition devant la Cour de Stuttgart, 10 mars 2014


684Déposition devant la Cour de Stuttgart, 10 juillet 2013
685Déposition devant la Cour de Stuttgart, 14 octobre 2013
686SMS de Mudacumura à Murwanashyaka, 20 janvier 2009

367
militaires rwandais s'arrêtèrent, les combattants des FDLR cachés dans
la brousse les prirent d'assaut. L'échange de tirs tourna à l'avantage des
soldats de la RDF. Ces derniers progressèrent à pied le troisième jour,
le 22 janvier, pour se rapprocher du quartier général des FDLR, à l'écart
des routes, à travers les collines de Masisi vers le Sud.

Mudacumura paniqua. « Par radio il ordonna à toutes les unités de


tendre des embuscades et de ne pas prendre la fuite avec les réfugiés
dans une colonne », se souvient un témoin 687. Il ne se sentait plus en
sécurité dans sa forteresse de Kalongi.

À Mannheim en Allemagne, le téléphone sonnait, mais Murwanashyaka


ne le prenait pas. André Kalume, commandant de la brigade de réserve
des FDLR, n'entendait que le répondeur automatique: « Bienvenu à O2.
Veuillez s’il vous plaît laisser un message après le bip sonore ». Et donc,
l’officier laissa son message : « Monsieur le président, ici Kalume. Je
vous appelle à cause de cette affaire. Nous avons pris la décision d'aller
dans la brousse, peu importe ce qui adviendra. Pouvez-vous nous
confirmer ce soir ? Merci, Monsieur le président ! » 688

À la tombée de la nuit, le général Mudacumura s'enfouit dans une


position sur une colline avoisinante, sécurisée par la police militaire
des FDLR. Dormir était impensable, comme le relata plus tard son
administrateur de l'époque, qui ne se séparait pas de lui. Dès le matin
du 23 janvier, Mudacumura donna de nouveaux ordres : Les troupes de
protection devraient tout détruire et ne rien laisser d'important.
L'administrateur dut enfouir les deux ordinateurs et la photocopieuse
dans la forêt. Les fiches d'ordinateur furent stockées sur une clé-USB
qu'il portait autour du cou. La comptabilité, autrefois réalisée dans
d’épais cahiers bleus, était déjà digitalisée ; les cahiers furent brûlés.
Les générateurs électroniques, les armes lourdes et les caisses de bière
de Mudacumura furent cachés : trop lourds pour être emportés 689.

Tard, dans la soirée du 23 janvier 2009, sous la protection de


l'obscurité, la direction militaire des FDLR abandonna son quartier
général de Kalongi où elle avait vécu pendant cinq ans. Dans deux

687Entretien à Mutobo, 2015


688Message sur le répondeur de Murwanashyaka, 22 janvier 2009
689Déposition devant la Cour de Stuttgart, 5 décembre 2012

368
colonnes, dont le départ fut différé dans le temps, les commandants,
entourés de leurs unités de protection se retirèrent dans l'ordre.
Mudacumura passa la nuit près de la colline voisine où se trouvait
l'école militaire. Le lendemain, ils entamèrent la marche. Pendant deux
jours ils luttèrent pour se frayer un chemin à travers la forêt dense, à
pied et sans nourriture.

À la localité de Brazza, juste avant Moto, l'État-major se scinda, pour


des raisons de sécurité. Mudacumura voulait se sauver vers le territoire
de Rutshuru, à travers Nyabiondo, mais « des soldats rwandais étaient
en route venant de Goma, alors ils se sont arrêtés et sont restés dans
les forêts », se souvient un témoin 690. Du coup, le général se retrancha
à Mukoberwa avec une partie de l'État-major. Ils furent forcés de se
cacher dans la forêt dense pendant des mois. Bigaruka, son adjoint, se
retira avec les autres dans l'autre direction, sur une colline près de
Brazza. Mudacumura ordonna d'éteindre tous les téléphones, y
compris les téléphones satellitaires. Pour la communication entre les
positions, ils recouraient à des coureurs 691.

Mudacumura n'a plus jamais mis les pieds dans son ancien quartier
général. Encore une fois, il envoya une unité de ses gardes pour
récupérer les biens enfouis. « On m'a tiré dessus trois fois quand je suis
allé à Kalongi pour prendre les choses cachées », se souvient un des
gardes devant le tribunal, décrivant en ces termes ce qu’il découvrit :
« Ils ont détruit l'école et l'endroit où Ignace Murwanashyaka nous a
rendu visite et ils ont incendié toutes les maisons. Il n'y a plus rien à
Kalongi, à part des bananeraies et des plantations de cannes á
sucre. » 692

Ignace dirige la guérilla depuis Mannheim

Pendant que Mudacumura disparaissait dans la forêt congolaise, en


Allemagne, Murwanashyaka recevait des nouvelles alarmantes de la
part des troupes du général Omega dans le Masisi. Le soir du 24 janvier
2009, un samedi, un des commandants de l'école militaire des FDLR lui
écrivit : « Son Excellence! Comment allez-vous ? Ici situation est tendue.

690Déposition devant la Cour de Stuttgart, 19 septembre 2012


691Déposition devant la Cour de Stuttgart, 10 juillet 2013
692Déposition devant la Cour de Stuttgart, 5 mars 2012

369
FARDC ont attaqué notre position à Kasugho ce vendredi à 15h. Pas
mort ou blessé. On signale 12.000 militaires APR (l'armée rwandaise)
déjà arrivés en RDC. » 693 Kasugho est situé près de Mitimingi, à la
frontière entre les territoires de Masisi et Walikale. D'une position
FDLR tout proche, le président reçut quelques minutes plus tard un
autre message annonçant que « l’ennemi » avait subi huit morts et un
blessé grave. Selon ce message, les FDLR avaient besoin de
« réorganisation » 694.

Murwanashyaka, alarmé, téléphonait presque chaque jour avec son


premier vice-président Musoni à Neuffen en Allemagne. Il était pressé.
Il chargea Musoni de rédiger des communiqués, et quand celui-ci
proposa de venir le visiter pour qu'ils puissent le rédiger ensemble, il
refusa, alléguant qu’il devait d'abord aller à la messe, proposa à Musoni
de manger avec lui, mais conclut : « après, tu rentres chez toi et tu écris
et tu me l'envoies ».

En même temps, le président des FDLR était dans son élément, il


envoya des ordres, donna des interviews à la BBC et à RFI. Tard le soir,
il téléphona au secrétaire exécutif Mbarushimana à Paris alors que
Musoni était en visite chez lui. Ils mirent à jour le site internet et
discutèrent de ce qu'il restait à faire. Murwanashyaka annonça ne pas
se coucher avant une heure du matin. Mbarushimana s’occupa
également d’écrire des lettres au nom des FDLR et confirma ne pas se
coucher avant trois heures, Murwanashyaka pourrait donc le rappeler
plus tard 695.

Le 26 janvier, le président des FDLR reçut un message urgent de son


chef militaire Mudacumura, caché dans la forêt : « Achetez-nous des
unités pour 200 dollars sur le numéro qui termine avec 534 », écrivit-
il 696. Le secrétaire exécutif adjoint, Wilson Irategeka, lui aussi caché
dans la forêt, demanda également : « Faites votre possible pour me
donner des unités afin que je puisse communiquer avec les autres » 697.
Le leader des FDLR dut trouver de l'argent pour garantir la survie de

693SMS de Bonane à Murwanahyaka, 24 janvier 2009


694SMS de Kimba à Murwanahyaka, 24 janvier 2009
695Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Mbarushimana, 22 janvier
2009
696SMS de Mudacumura à Murwanashyaka, 26 janvier 2009
697SMS de Irategeka à Murwanashyaka, 28 janvier 2009

370
son organisation. Musoni lui dit qu'il était en train de collecter de
l'argent auprès de la diaspora rwandaise en Allemagne, y compris la
famille de Mudacumura, en exil en Europe. « Nous en avons besoin
d’urgence », confirma Murwanashyaka par téléphone, en expliquant:
« Je sais que la guerre devient plus dure. Je veux qu'il y ait assez
d'unités » 698.

Tout le monde devint prudent, par peur de la surveillance qui pouvait


permettre à l’ennemi de les localiser. « Les commandants des FOCA ne
doivent plus allumer leurs téléphones. Ils doivent aller ailleurs et
fermer leur téléphone durant deux semaines. Comme ça, nous savons
que nous ne pouvons pas les joindre. Les unités savent comment
communiquer », affirma Musoni au téléphone 699. Murwanashyaka lui
expliqua : « Je ne vais plus parler avec le Haut Commandement des
FOCA, mais directement avec les unités. Ce serait trop dangereux (...) Il
se pourrait qu'ils aient des roquettes », craignait-il et il évoqua des
équipements britanniques de surveillance déjà utilisés contre la Lord’s
Resistance Army (LRA) ougandaise: Peu avant Noël 2008, des
hélicoptères ougandais avaient bombardé le quartier général du chef
de la LRA, Joseph Kony, dans le parc national de la Garamba au nord-est
du Congo après que des services de renseignement occidentaux
l'avaient localisé en suivant ses communications par satellite. Musoni
avertit : « Les appareils doivent rester fermés ou déposés ailleurs, ils
peuvent être localisés (...) Nos e-mails et SMS sont lus aussi, de même
que les informations que nous échangeons entre nous et nos
conversations. » 700

Par la suite, Murwanashyaka donna cet ordre par SMS à ses


commandants dans la forêt : « Pour raison de sécurité faire attention
avec l'utilisation du téléphone mobile, y compris le Thuraya, parce qu'il
y a des appareils qui localisent de loin ces téléphones. Quand les
téléphones sont fermés il faut enlever piles afin que ces téléphones
n'émettent pas ondes pouvant être utilisées pour leur localisation. » 701
Le commandant pour le Nord-Kivu, Omega, accusa aussitôt réception

698Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Musoni, 25 janvier 2009


699Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Musoni, 25 janvier 2009
700Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Musoni, 26 janvier 2009
701SMS de Murwanashyaka à Omega, 29 janvier 2009

371
et ajouta : « Les temps durs sont devant nous » 702. Le commandant pour
le Sud-Kivu, Musenyeri, remercia le président des FDLR en ces termes
: « Dieu nous bénisse. J'ai reçu vos conseils relatifs à la sécurité
téléphonique. Vous avez raison. Il sera bientôt temps. Jésus Christ et la
Vierge Marie sont avec nous. Nous ne manquerons de rien. Ne vous
inquiétez pas. »703

Le 27 janvier 2009, chute du QG politique des FDLR

Après le quartier général militaire des FDLR á Kalongi, les forces


d'Umoja Wetu se dirigèrent vers le quartier général politique, situé à
Kibua plus au sud. Des combattants du CNDP, désormais membres de
la coalition anti-FDLR aux côtés des armées rwandaise et congolaise,
marchaient sous le commandement du colonel des CNDP, Baudouin
Ngaruye, le long des sentiers de montagne de Mushaki et Ngungu qu'ils
connaissaient par coeur. Cette partie sud du territoire de Masisi, située
dans le groupement Ufamandu, avait connu la coexistence entre
éleveurs tutsis et paysans hutus, auxquels se mêlaient des populations
batembo et bahunde installés depuis longtemps. C'était la terre natale
de beaucoup de seigneurs de la guerre.

Kibua se trouve encastré entre trois collines, utiles en tant que


positions défensives, dans la vallée de la Nyamitundu. Ici, deux routes
étroites se croisent, praticables à moto pendant la saison sèche : l'une
vers Katoyi au nord, l'autre à l'est jusqu'au lac Kivu et, dans l'autre
direction à l'ouest dans les forêts du territoire de Walikale, en passant
par Mangere, Kipopo et Busurungi jusqu'à Hombo à la frontière avec le
Sud-Kivu. Tous ces endroits devaient connaître une triste notoriété par
la suite. Au sommet d'une des collines aux limites de Kibua,
l'administration civile des FDLR, en charge d'abord des réfugiés
rwandais hutus, avait établi son siège sous la responsabilité du
deuxième vice-président, Victor Byiringiro et du secrétaire exécutif
adjoint, Wilson Irageteka. Dans la vallée, vivaient dans les huttes
simples aux toits de chaume, jusqu'à 10.000 personnes selon les FDLR,
pour la plupart des réfugiés hutus rwandais.

702SMS d'Omega à Murwanashyaka, 29 janvier 2009


703SMS de Musenyeri à Murwanashyaka, 29 janvier 2009

372
Autour de Kibua, étaient stationnées des unités de la brigade de réserve
des FDLR - pour les FDLR, Kibua était un endroit stratégique, car
beaucoup de leurs femmes et de leurs enfants y vivaient. Beaucoup de
combattants FDLR y passaient toujours leurs congés entre les
opérations sur le front. Mais la localité n'était pas bien protégée,
témoignèrent des combattants FDLR devant le tribunal : Le bataillon
Zodiaque de la brigade de réserve avait son quartier général avec ses
armes lourdes quelques kilomètres plus loin, à Kaleta. Quand la guerre
s'approchait, le bataillon Mirage y fut déplacé aussi, depuis Remeka.

Le lundi 26 janvier 2009, l'agitation régnait à Kibua. C'était le jour de


marché, comme le relate un témoin FDLR : « Le lundi on livrait les
marchandises, et il y avait la rumeur selon laquelle la guerre avait
commencé. Le vendredi, le samedi et le dimanche, il n'y avait pas eu de
marché, les gens avaient peur » 704. Un autre ancien combattant,
stationné à Kibua, se souvient : « Lundi vers midi, des gens du
commandement de la brigade sont venus. Ils disaient qu'il y aurait
bientôt la guerre et que les gens devraient fuir » 705. Ces officiers, dont
le Lt-Col Anaclet Hitimana alias Kabuyoya ou Odilo, commandant
adjoint de la brigade de réserve, et le major Mugisha Vainqueur, chargé
de l'unité spéciale de protection des commandants de brigade, venaient
tout droit de Kalongi, qu’ils avaient fui quelques jours auparavant.

Le major, se souvient un témoin, vida son pistolet au milieu du marché


pour convaincre les gens de fuir : « Il créa le tumulte. Quand un major
commença à tirer avec son pistolet, les gens s’enfuirent. » 706 Selon les
témoins interrogés par Human Rights Watch, Vainqueur s’adressa à la
population assemblée sur le marché en lui posant la question : « Êtes-
vous avec nous ou contre nous? ». Comme personne n'osait répondre,
il avait expliqué aux civils que s'ils n'étaient pas avec les FDLR, ils
seraient traités en ennemis et seraient punis 707.

« J'ai dit aux gens de faire leurs bagages. Je suis resté à Kibua pour
observer la situation », se souvient un ancien combattant FDLR à
propos de ce lundi après-midi. « Vers 15 heures, les civils

704Déposition devant la Cour de Stuttgart, 1 juillet 2013


705Déposition devant la Cour de Stuttgart, 13 février 2012
706Déposition devant la Cour de Stuttgart, 1 juillet 2013
707Déposition d'Anneke van Woudenberg au Cour de Stuttgart, 17 octobre 2012

373
commencèrent à fuir dans la direction de Walikale » - donc vers l'ouest,
vers la forêt dense, s'éloignant de l'ennemi. « Puis j'ai quitté le petit
centre de Kibua vers 17 heures (...) Ma femme avait déjà pris la fuite (...)
Avant de rentrer à la maison, nous avions entendu des bombes près de
Kaleta où se trouvait le bataillon Zodiaque », relate ce témoin.

Tard dans la soirée du lundi, quelque 300 combattants de la brigade de


réserve et de la police militaire des FDLR arrivèrent à Kibua. Un ancien
combattant du Commando de recherche et d’action en profondeur
(CRAP) de la police militaire des FDLR raconte devant le tribunal avoir
pris la fuite de sa position à Gasake près de Remeka avec sa compagnie:
« Nous sommes arrivés à Kibua à 23 heures. Il n'y avait plus de civils »,
témoigne-t-il708.

Le lendemain, les FDLR sont tombés dans un piège. Les hauts


commandants arrivés lundi avaient été appelés à une réunion par les
dirigeants Maï-Maï locaux, parmi lesquels Bigembe Turinkinko,
dirigeant des paysans hutus de la contrée, dont le groupe armé FAC-
Mongol avait combattu ensemble avec les combattants hutus congolais
de la milice Pareco contre les Tutsis du CNDP. Le commandant adjoint
de la brigade de réserve des FDLR, le Lt-Col Anaclet Hitimana alias
Kabuyoya ou Odilo, était allé à cette réunion avec le chargé des
opérations (S3), nommé Cyotamakara selon un témoin, protégé par ses
gardes de corps. Ils croyaient aller rendre visite à des amis. L'ancien
policier militaire des FDLR continue son récit : « Le chef de brigade et
le S3 furent conviés à la réunion comme d'habitude. Nous croyions que
les FAC étaient toujours nos alliés » 709. Mais après à peine quinze
minutes, les combattants FDLR entendirent des coups de feu. La
réunion était un piège. Les commandants furent abattus. « Leur escorte
est revenue et nous l'a raconté. Nous étions déjà encerclés. Le
commandant dit : Il n'y a pas d'autre option, nous devons nous battre »,
explique l’ancien combattant du CRAP710.

Un officier du bataillon de protection de Kibua parle d'un échange de


coups de feu d’environ trente minutes. « La brigade de réserve ne s'est
pas battue à Kibua », dénonce-t-il. « L'ennemi était arrivé chez nous

708Déposition devant la Cour de Stuttgart, 28 mars 2012


709Déposition devant la Cour de Stuttgart, 8 et 13 février 2012
710Déposition devant la Cour de Stuttgart, 8 février 2012

374
tout d'un coup, venant de la direction d'où se trouvait la brigade de
réserve », précise-t-il 711. Plus tard, Byiringiro rapporta à son président
en Allemagne qu'il avait failli être fait prisonnier, avec Irageteka, alors
que tous les deux attendaient leur évacuation en pensant que la brigade
de réserve allait repousser l'attaque.

« La réalité était que ces unités s'étaient volatilisées sans aviser », se


plaignit Byiringiro auprès de Murwanashyaka dans une série de
messages, deux mois plus tard. « Officiers, sous-officiers et troupes
s'occupaient depuis la veille de l'évacuation de leurs familles et leurs
immenses biens accompagnés d'innombrables armes. L'ennemi était
efficacement guidé par Pareco et éléments ex-FOCA de reddition
récente, en empruntant des endroits non susceptibles d'être tenus, et il
ne tirait pas même si on tirait sur lui (...) Protection presque nulle et
suite filature sur Motorola car fréquences de la brigade et de Pareco
étaient identiques suite à collaboration antérieure. » 712 Les Pareco
continuaient donc à suivre toute la communication par radio des
officiers FDLR, tout en ayant changé d'alliance. Ceci expliquait la
débâcle.

Selon plusieurs anciens combattants des FDLR, lors de cette attaque


des Maï Maï contre Kibua, des civils s'étaient déjà enfuis. « Quand
Bigembe a trahi les FDLR, les Congolais ont quitté les endroits proches
des FDLR », dit un d'eux713. Des réfugiés hutus rwandais étaient déjà
partis, et maintenant les civils congolais « allaient à Kipopo et
Remeka », tandis que les commissaires et politiciens FDLR se retiraient
vers Mianga et Busurungi, avec la police militaire et les derniers
réfugiés hutus 714. On avait préparé des embuscades à l'arrière pour
sécuriser la fuite, selon un témoin : « Les civils nous devançaient, ils
n'étaient pas aussi rapides que les soldats, donc nous avons préparé des
embuscades pour que les civils puissent fuir et avoir le temps »,
explique-t-il 715.

711Déposition devant la Cour de Stuttgart, 15 mai 2013


712Série SMS de Byiringiro à Murwanashyaka, 20 avril 2009
713Déposition devant la Cour de Stuttgart, 3 décembre 2012
714Déposition devant la Cour de Stuttgart, 24 juin 2013
715Déposition devant la Cour de Stuttgart, 6 février 2012

375
La dernière voie disponible pour la fuite était le fragile pont suspendu,
tressé de bambou à travers le fleuve. Le commandant Maï Maï d'ethnie
Tembo, le colonel Limenzi Kanganga, organisa la traversée. « Comme il
y avait beaucoup de monde le pont s'est cassé avant que nous ne
puissions traverser », se souvient un ancien combattant. « Comme les
soldats ennemis étaient derrière nous, il n'y avait pas le temps de
réparer le pont. Quelques-uns se sont mis à nager. » Arrivés sur l'autre
rive, les combattants et civils s'enfuirent dans les forêts denses 716.

« Salut en Christ, avons déjà quitté Kibua, l'ennemi est là », écrivit


Irageteka, le secrétaire exécutif adjoint des FDLR, á Murwanashyaka le
28 janvier 717. Il s'était rendu à Busurungi, distant de deux journées de
marche à pied, avec un grand nombre de réfugiés hutus. Quand l'armée
congolaise investit également cette région, ils continuèrent vers
Mianga. Plus jamais les FDLR ne retournèrent à Kibua. Comme le dit un
témoin, Kibua fut mis à feu : « Ils ont tout brûlé. Personne n'est
rentré. » 718

Quelques Congolais en fuite se dirigèrent non pas vers l'ouest, vers les
forêts, mais vers l'est, en direction des camps de déplacés autour de
Goma. Sur base des récits de ces réfugiés, deux semaines après la
bataille de Kibua, Human Rights Watch accusa les FDLR de crimes
graves à Kibua. Les FDLR avaient massacré des civils et les avaient
utilisés comme « boucliers humains », affirmait l’organisation des
droits de l'homme, précisant : « Les témoins ont déclaré que lorsque les
forces de la coalition ont attaqué Kibua le 27 janvier, les civils pris au
piège ont tenté de fuir. Les FDLR ont tué de nombreux civils à coups de
hache et d'autres ont perdu la vie sous les tirs croisés. À Kibua, un
témoin a vu les combattants des FDLR tuer au moins sept personnes,
dont une femme enceinte qui a été éventrée. Un autre a vu un
combattant des FDLR battre à mort une fillette de 10 ans en la cognant
contre un mur de briques. Alors qu'elles fuyaient la confrontation
militaire, les FDLR ont enlevé des dizaines de civils, les forçant à porter
leurs affaires. » 719

716Déposition devant la Cour de Stuttgart, 26 juin 2013


717SMS Irategeka à Murwanashyaka, 28 janvier 2009
718Déposition devant la Cour de Stuttgart, 24 juin 2013
719Human Rights Watch, « DR Congo : Rwandan Rebels Slaughter Over 100 Civilians »,
13 février 2009

376
Ce furent les premiers témoignages sur des atrocités systématiques
commises par les FDLR pendant l'opération Umoja Wetu. Ils sont repris
dans le rapport exhaustif de Human Rights Watch "You Will Be
Punished" publié en novembre 2009 et aussi, parfois au mot près, dans
l'acte d'accusation allemand contre Murwanashyaka et Musoni 720.

Au total, les FDLR ont massacré au moins cent civils entre le 20 janvier
et le 8 février 2009, selon l'organisation des droits de l'homme
américaine dans sa première déclaration publiée le 13 février 2009. Le
jour de cette publication, Murwanashyaka envoya un e-mail intitulé
« Nous allons nier ces mensonges », à ses collègues en Europe, Musoni
et Mbarushimana, avec la déclaration de Human Rights Watch en
copie 721. Un jour plus tard, suivit une « ébauche de communiqué,
urgent » qui accusait Human Rights Watch d'avoir « toujours travaillé
pour le régime de Kigali » et caractérisait ses accusations de
« complètement infondées, contradictoires, peu fiables ». 722

Il n'existe aucune trace d'une tentative quelconque de la part des


dirigeants des FDLR en Europe de savoir plus exactement ce qui avait
pu se passer à Kibua. Selon les communications interceptées, les
recherches de Murwanashyaka se limitèrent à un appel téléphonique à
un contact local à qui il posa cette question : « Je voulais tout juste te
poser une question sur Kibua, parce qu'on dit que les FDLR y auraient
tué 100 personnes. Est-ce qu'il y avait plus de 100 habitants ? » La
réponse fut : « Oui, c'est possible. Il y avait beaucoup de gens. Mais je
ne peux pas donner le nombre exact. Kibua est grand ».
Murwanashyaka conclut : « Il s'agit d'un mensonge. Ce sont des Hutus.
Pourquoi les FDLR devaient-elles tuer des Hutus ? » 723

"Tout Congolais est notre ennemi désormais” : Traces de


sang dans les villages

La prise de Kibua frappa les FDLR au coeur. Désormais, leurs


fonctionnaires étaient en fuite, avec femmes et enfants, après des

720Human Rights Watch, « You Will Be Punished », décembre 2009, p.58 f.


721E-mail de Murwanashyaka à plusieurs destinataires, 13 février 2009
722E-mail de Murwanashyaka à plusieurs destinataires, 14 février 2009
723Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Alphonsine Ntarwali, 24 février
2009

377
années de calme relatif - tout comme en 1996/97. Les combattants
tutsis du CNDP, en mission dans le cadre de l'opération Umoja Wetu,
récupérènt les places fortes des FDLR. La population locale congolaise,
composée de Hutus, de Tembos et de Hundes, et leurs milices qui
avaient cohabité avec les FDLR, changea également de côté : Enfin, ils
se débarrassaient des étrangers. Les FDLR ne pouvaient plus avoir
confiance dans leurs anciens alliés locaux, comme le prouva
l'assassinat du commandant adjoint de la brigade de réserve, Odilo.
Byiringiro écrivit à Murwanashyaka le 2 février : « L'ennemi concentre
ses efforts sur le CE (Comité Exécutif) et la population que nous
trainons, tire sur nous des bombes et des mitrailleuses sans
discernement. Les Mayi-Mayi Tembo coalisent avec l'ennemi. »724

La fuite des combattants hutus rwandais laissa un sillage de sang,


comme en 1996. Cette fois, les FDLR étaient armées jusqu'aux dents -
et déterminées à prendre leur revanche. Partout, elles laissèrent de la
terre brûlée, des villages incendiés, des civils tués. « Chaque Congolais
est notre ennemi désormais », aurait dit Mudacumura au début de
l'opération 725. Comme des dominos, les villages tombaient l’un après
l'autre, victimes des FDLR lors de leur fuite devant l'ennemi en
progression : c’étaient des villages où les combattants des FDLR avaient
vécu eux-mêmes pendant des années, avaient fait du commerce et
épousé des femmes. Kikoma, Bukumbiri, Katoyi, Kihundu, Mangere,
Lushebere, Ngungu, Nyakasa, Ufamando, Nunyakagendo,
Fungaramacho, Kataguna, Kishonja, Remeka - la liste des localités
autour de Kibua où les FDLR avaient tué des civils, brûlé des maisons
et violé des femmes entre la fin janvier et le début février 2009, remplit
plus d'une page du rapport de Human Rights Watch.

À Remeka, chef-lieu du groupement d'Ufamando et ville natale des


chefs Maï Maï, Limenzi et Bigembe, les combattants FDLR avaient, selon
le premier rapport de Human Rights Watch, rassemblé les populations
et s’étaient plaints d'avoir été trahis par les Maï Maï. « Les FDLR nous
ont dit que si quelqu'un leur tirait dessus, elles nous en tiendraient
responsables et nous tueraient, » déclare un habitant cité dans le
rapport. « Suite à cette réunion, les FDLR ont érigé des barrières pour
empêcher aux habitants de fuir. Lorsque certains ont tenté de partir, les

724SMS de Byiringiro à Murwanashyaka, 2 février 2009


725Déposition devant la Cour de Stuttgart, 19 mars 2014

378
FDLR les ont attaqués, tuant des dizaines de personnes avec des fusils,
des grenades propulsées par roquette et des machettes. » Toujours
selon le rapport, un témoin a dit : « Alors que je courais, j'ai vu des corps
partout - des hommes, des femmes et des enfants. Ils avaient tous été
tués par les FDLR » 726.

Au tribunal de Stuttgart, Remeka n'est évoqué qu'en passant, quand un


major des FDLR confirme qu'on avait brûlé la localité. Comme motif, il
explique : « Je crois que c'était parce qu'ils ont collaboré avec les soldats
rwandais et congolais. » 727

Le village de Mangere, quelques kilomètres au sud de Kibua sur la route


de Kipopo, fut victime d’une attaque causant la mort de six civils,
quelques jours après la fuite de Kibua, selon le rapport de Human
Rights Watch. Un ancien major de la police militaire des FDLR explique
devant le tribunal de Stuttgart : « Quand les combats ont atteint Kibua,
les civils ont pris la fuite, les femmes des soldats de la brigade de
réserve sont allées à Mangere ». Arrivées là-bas, ces femmes furent
violées par des Maï Maï, selon cet officier. Informé par une des victimes,
un peloton des combattants de la brigade de réserve des FDLR y alla se
venger : « Quand le peloton est arrivé sur place, ils se sont battus avec
les Maï Maï. On a brûlé la localité par colère, parce que les femmes
avaient été violées », explique-t-il. On avait perçu les Maï Maï comme
des amis, sinon on n’aurait jamais envoyé les femmes se réfugier chez
eux, continue-t-il - la déception fut d’autant plus grande quand ces
derniers se retournèrent contre les FDLR728.

Le chef de village de Mangere demanda pardon aux FDLR après les faits
et leur dit que ce qui était arrivé n'était pas de la faute des habitants du
village, raconte un autre témoin. « Ils ont dit que les Maï Maï avaient
amené les soldats rwandais et congolais », poursuit-il 729. Le dirigeant
mai-mai à Mangere était le colonel Limenzi, qui avait aidé les FDLR lors
de leur fuite de Kibua.

726Human Rights Watch, « DR Congo : Rwandan Rebels Slaughter Over 100 Civilians »,
13 février 2009
727Déposition devant la Cour de Stuttgart, 17 septembre 2012
728Déposition devant la Cour de Stuttgart, 17 septembre 2012
729Déposition devant la Cour de Stuttgart, 19 mars 2014

379
La première attaque importante, après celle de Kibua, évoquée dans
l'acte d'accusation allemand contre les FDLR, est datée du 13 février
2009, jour de la publication du premier rapport de Human Rights
Watch. C'était à Kipopo - la première localité après Mangere sur la route
étroite par laquelle se retirèrent les FDLR avec le reste des civils qui les
accompagnaient. « Quand les réfugiés sont arrivés à Kipopo, ils ont tous
été tués par les Maï Maï », affirme devant le tribunal un ancien
combattant qui n'avait pas été sur place lui-même. "Ils ont trouvé les
réfugiés dans la brousse, ils s'étaient cachés là où se trouvait Rumuli
(Byiringiro), ils les ont tués cruellement. Puis la compagnie spéciale a
mené une attaque pour se venger », témoigne-t-il 730.

La "compagnie spéciale" de la brigade de réserve des FDLR fut


stationnée près de Kipopo, commandée par le commandant Vainqueur
qui s'y était retiré. Selon les témoins, il aurait ordonné l'attaque après
avoir appris que des unités congolaises hostiles s'étaient installées à
Kipopo. « Les FDLR ont ensuite attaqué pendant la nuit. Ils se sont
battus et ont brûlé les maisons. Il n'y avait pas de civils à Kipopo. Il y
avait des Maï Maï. Les civils avaient quitté Kipopo. » 731

Selon l'acte d'accusation allemand contre Murwanashyaka et Musoni,


les FDLR avaient attaqué Kipopo « pour punir la population civile ».
« Les combattants FDLR ont incendié au moins trois cents maisons
après avoir enfermé plusieurs habitants dans leurs maisons. Au moins
quinze civils ont été brûlés, dont huit enfants. Les miliciens ont en plus
abattu une femme, une autre fut tuée avec beaucoup de coups de
couteau », détaille l’acte.

Deux jours plus tard, toujours selon l'accusation allemande, le 15


février, les miliciens FDLR ont perpétré un crime particulièrement
horrible dans un champ de pommes de terre à un endroit non nommé.
Ils ont encerclé des paysannes qui s’y trouvaient sur le champ, « les ont
retenues et les ont violées l'une après l'autre ». Une femme fut ligotée à
un arbre et dut assister impuissante à la suite : « Par la suite, les sept
combattants ont pratiqué, à tour de rôle, les relations sexuelles avec la
voisine contre sa volonté avec tellement de cruauté et de violence

730Déposition devant la Cour de Stuttgart, 12 décembre 2012


731Déposition devant la Cour de Stuttgart, 6 février 2012

380
qu'elle s'est vidée de son sang sur le lieu même du crime à cause de ses
blessures abdominales », poursuit l’acte.

"Soyez vigilants !" La crainte des déserteurs et des traîtres

En réaction aux accusations de crimes, les FDLR réagirent avec une


tactique de désinformation classique : elles mirent en garde contre les
crimes eux-mêmes. Pendant que Human Rights Watch finalisait son
premier rapport sur les massacres des civils par des FDLR,
Murwanashyaka et Musoni discutaient d’une lettre au Conseil de
Sécurité des Nations Unies à qui ils voulaient demander de dénoncer et
de terminer la « guerre inutile », avant qu’« une catastrophe
humanitaire décime à nouveau la population innocente dans la région
des Grands Lacs » 732.

La lettre, dont Musoni envoya l'ébauche à Murwanashyaka le 12 février


avec la remarque qu'il faudrait encore du temps pour la compléter,
parlait d'une « chasse à l'homme contre les Hutus rwandais sur tout le
territoire de la République Démocratique du Congo, semblable à une
chasse aux animaux » et évoquait un « génocide contre le groupe
ethnique hutu ». « Est-ce qu'il faut attendre qu'il y ait encore un million
de réfugiés comme au Rwanda en 1993, un 'deuxième Kibeho ', des
réfugiés sur les routes au Congo comme en 1996, ou qu'encore une fois
cinq millions de Congolais meurent ? », demandait ce courrier.

Cette lettre, dont le brouillon était signé « Ignace Murwanashyaka,


Berlin, 12 février 2009 » et dont les formulations maladroites
reviennent pour les FDLR à agir dans la ligne des préparatifs du
génocide rwandais, n'a jamais été envoyée - elle n'était plus appropriée
après les accusations de Human Rights Watch, publiées le 13 février.
Dans la version édulcorée publiée le 14 février, les passages sur la
« décimation » de la population congolaise, les menaces et certaines
comparaisons historiques furent supprimés et elle se présente plutôt
en définitive comme un démenti des accusations portées contre les
FDLR733.

732Échange e-mail entre Musoni et Murwanashyaka, 12 février 2009, aussi les citations
suivants
733E-mail de Murwanashyaka à plusieurs destinataires, 14 février 2009

381
Les FDLR s'efforçaient aussi de garder le lien avec leurs anciens amis
dans l'armée congolaise. Le porte-parole militaire des FDLR, Edmond
Ngarambe alias Michel Habimana, reprit encore une fois contact avec
le général congolais John Numbi, désormais commandant congolais de
l'opération "Umoja Wetu". Ngarambe rapporta à Murwanashyaka le 9
février 2009 : « Bonjour. Je suis avec le colonel Foka Mike » - de son vrai
nom Albert Kahasha, ancien commnandant Maï Maï dans le Sud-Kivu,
intégré dans les FARDC depuis 2004 - « ils disent que John Numbi veut
parler avec l’un d'entre nous. Si possible, s'il y a moyen d'avoir la
réponse dans une heure pour que nous rentrions. » 734 Le soir même,
Murwanshyaka donna son feu vert dans une réponse transmise dans
une longue série de messages SMS qui en dit long sur les liens
historiques entre les FDLR et le pouvoir de Kabila en RDC :

« Rencontre ce 10 courant autorisée sous réserve suivante : Ça doit être


rencontre informelle sans présence MONUC et sans présence d'agents
rwandais. Si Numbi s'amène avec agents MONUC/agents rwandais,
annuler dite rencontre et rentrer immédiatement. Rencontre doit se
faire dans une zone sûre dans laquelle notre délégation ne peut être
enlevée ou tomber sous chantage des Congolais. Ta mission être de
recevoir message que Numbi a pour FDLR et pas négocier quoi que ce
soit. Ta mission au nom de l'organisation : ils doivent nous donner le
matériel suffisant et nous traverserons chez nous. Il faut lui dire aussi
que nous ne jouerons pas de jeux comme Kamina ou RUD
(Kisangani/Nairobi) comme nous n'avons pas obtenu ce sur quoi nous
nous sommes accordés à Kamina. Nous ne voulons pas occuper leur
pays. Kagame est en train d'ériger des structures au sein des FARDC qui
vont se rebeller contre Kabila. Dire que l'APR va quitter la RDC est un
leurre car ils sont en train d'ériger des structures d'exploitation des
mines avec certains FARDC/CNDP. Actuellement APR/FARDC
cherchent à localiser emplacement de nos structures de
commandement ; prière ne pas tomber dans piège pouvant révéler cet
emplacement. Pendant cet entretien, pas de SMS/téléphone au
commandement. Si question il y en a, le président sera disponible pour
réponse. Il faut aussi lui dire que ce qu'on a raconté à Kabila - que les
FDLR voulaient le tuer quand nous étions encore à Kinshasa - est un
mensonge. Dis-lui que si nous les avions détestés ils n'auraient pas
gagné les élections à l'est et nous nous battrions chaque jour contre les

734SMS de Ngarambe à Murwanashyaka, 9 février 2009

382
FARDC. Dis-lui, qu'au contraire ils nous ont abandonnés quand ils ne
nous ont pas donné ce que Mzee Kabila nous a promis avant sa mort,
devant son fils, Numbi, Omar et Ndarukengurukiye. Il a demandé à
Numbi et à son fils de nous aider au cas où il meurt avant de le faire lui-
même. Je te rappelle encore que Numbi lui-même nous a trahi dans
beaucoup de dossiers. Reste vigilant pour qu'ils ne t'enlèvent pas. Si la
sécurité n'est pas assurée, n'y vas pas. Cherche une ou deux personnes
pour t'accompagner. Surtout ne pas donner l'impression que nous
avons peur de la guerre. Que Dieu soit avec toi dans ce programme » 735.

Ngarambe confirma une bonne demi-heure plus tard les trois points
saillants de ce message : « Ils nous donnent les moyens et nous
combattons chez nous; ils nous aident à travers les négociations à
rentrer dans notre pays; nous sommes ennemis et nous nous tirons
dessus mutuellement » 736.

Mais la rencontre ne se déroula pas comme prévu. Le soir du 10 février,


Murwanashyaka apprit que Ngarambe se trouvait à Goma, ce qui n'avait
pas été convenu. Le 11 février à l'aube, il reçut un message du
commandant Bora : « Désolé! Pas de doute. L'ennemi a trompé Michel
(...) On l'a arrêté » 737.

En privé, Murwanashyaka fustigea un « manque de respect » à son


égard dans un message à Muducumura. Il tenta d'en savoir davantage
directement. « J'ai essayé de joindre Numbi, je ne l'ai pas joint à son
numéro de téléphone habituel. J'ai aussi appelé Kuye, il n'est pas au
courant », dit-il dans une conversation par satellite. Ensuite, le
président des FDLR apprit que son porte-parole se trouvait déjà à
Kigali. « Nous préparons un communiqué à publier immédiatement »,
réagit-il, dans un SMS à Mudamucura : « Version officielle: PPFOCA (le
porte-parole des FOCA) avec une délégation ont été enlevés par les
autorités congolaises, dont le général Numbi, en mission de négocier
avec eux comment adoucir souffrance de la population civile, victime
de la guerre inutile imposée par coalition APR-FARDC. » 738

735Série SMS de Murwnashyaka à Ngarambe, 9 février 2009


736SMS de Ngarambe à Murwanashyaka, 9 février 2009
737SMS de Bora à Murwanashyaka, 11 février 2009
738Série SMS de Murwanashyaka à Mudacumura, 11 février 2009

383
Mais le 13 février, le porte-parole "enlevé" appela à la fin de la lutte
armée des FDLR - sur les ondes de Radio Rwanda 739. Deux semaines
plus tard, le président Murwanashyaka rapporta au Comité Directeur
des FDLR le contraire de sa « version officielle » : « Toutes les
informations reçues indiquent à 100% que PPFOCA a déserté (...) Il
avait reçu la mission de l'APR de convaincre les officiers FDLR - surtout
ceux que l'APR appelle du Sud! - à faire ce qu'il a fait »740.

Le commandant adjoint Bigaruka n'approuva pas ce message : Il


pourrait « renforcer un climat de suspicion entre cadres de
l'organisation fondé sur régionalisme », écrivit-il - un avertissement
clair, lié aux antagonismes historiques entre "Nordistes" et "Sudistes"
au sein du pouvoir hutu rwandais d'avant-1994. « Vous devriez faire
attention avec vos messages, surtout dans cette période de mauvais
climat », conseilla-t-il au président 741.

La désertion du porte-parole militaire n'était pas totalement


inattendue. Elle résultait des différends sur la stratégie des FDLR qui
avaient déjá conduit à des tensions lors de la réunion du Haut
Commandement en janvier. Comme l'écrit Bora, commandant pour le
Sud-Kivu et confident de Murwanashyaka, le 27 février dans une série
de messages très directs au président: « La réunion du Haut
Commandement a dévoilé le vrai visage. On voulait le changement du
commandement militaire qui devait entraîner votre départ (...) On dit
qu'ils voulaient d'abord démettre le commandant en prétendant
qu'Omega devait devenir le commandant, puis installer l'adjoint.
Omega a refusé et donc le plan n'a pas marché. Puis Michel a déserté. »

Bora fit aussi savoir à Murwanashyaka qu'il y avait un « découragement


progressif » chez les combattants, lié selon un de ses SMS au contexte
suivant: « Situation géopolitique actuelle en notre défaveur, d'où
isolement total du mouvement; départs massifs sans recrutement
(Rwanda, Zambie, Afrique du Sud); moral moyen suite retour combats
sans munitions ni matériel adéquat pour faire face á l'ennemi; survie
difficile suite pauvreté généralisée et aigue; beaucoup de malades

739« Le porte-parole des FDLR s'est rendu à la force Rwanda-RDC, selon Kigali », AFP,
13 février 2009
740Série SMS de Murwanashyaka au Comité Directeur, 25 février 2009
741SMS Bigaruka à Murwanashyaka, 7 mars 2009

384
toutes catégories et autres démunis sans possibilité d'assistance
sociale. » 742

Suite à la désertion de Ngarambe, qu'il considérait comme une action


de déstabilisation des FDLR par les autorités congolaises pour casser
le mouvement, le président Murwanashyaka encouragea encore
davantage ses troupes à combattre tout ce qui pourrait affaiblir le
moral des combattants des FDLR - par exemple les messages radio
envoyés dans la forêt par la Commission de démobilisation du Rwanda
et par les responsables du programme DDRRR de démobilisation de la
MONUC.

Quand les troupes FDLR détruisirent un émetteur radio, il les loua en


ces termes : « Merci, c'était vraiment courageux de faire taire cette
radio. D'autres radios vont maintenant réfléchir deux fois avant de faire
la propagande de l'ennemi » 743. Quand Mbarushimana, à Paris, apprit
que quarante combattants FDLR avaient été tués lors d'une attaque
d’hélicoptères près de Kashebere, et s'enquit des faits auprès de
Murwanashyaka, celui-ci interrogea ses contacts sur le terrain au
Congo et reçut ce message en réponse: « Hélicoptère Monuc fait
reconnaissance comme il est petit et agile. FARDC tire. Compagnie
encore attaquée le 14 février. Hélicoptères sont maintenant en
permanence dans la zone de combat à Kashebere ». Murwanashyaka
répondit : « Vous n'avez pas de munitions pour abattre les hélicoptères?
Ou alors renseignez-vous pour savoir où ils sont stationnés pendant la
nuit, comme ça vous pouvez tirer sur eux pendant qu’ils sont au sol ».
Son interlocuteur précisa que les hélicoptères étaient stationnés á
Goma. « Nous n'avons pas les moyens pour les abattre sauf si ce sont
des 'Gazelle ' », expliqua-t-il au président des FDLR. Murwanashyaka
lui répondit alors : « Il faut patienter. Les choses pour les abattre, on les
aura un jour » 744. Cet échange d’e-mails du 17 février 2009 n'était pas
une blague...

742Série SMS de Bora à Murwanashyaka, 27 février 2009


743E-mail de Murwanashyaka à 'Pierre Kimbal', 15 février 2009
744Échange e-mail entre 'horeste' et Murwanashyaka, 17 février 2009

385
La guerre psychologique des Nations Unies

« Ils ont tiré sur notre hélicoptère ! » s'écria à bout de souffle Bruno
Donat, chef du programme DDRRR de la MONUC, le soir du 17 février
2009, en arrivant à grands pas dans un restaurant à Goma. « Nous
avons dû nous asseoir sur nos casques pour ne pas perdre nos
couilles! », s’exclama-t-il. L'Américain jurait tellement que tout le
restaurant fut très vite au courant de l’incident. Son T-shirt mouillé lui
collait au corps quand il ôta son gilet pare-balles, les gouttes de sueur
perlaient sur son front sous le chapeau safari. « Espèces de salauds ! Ils
nous ont presque eus », jura-t-il 745.

Le chargé de la démobilisation était justement de retour d'un vol dans


cet hélicoptère "Gazelle" dont il était question dans les e-mails des
FDLR, afin de larguer des dépliants au-dessus du territoire des FDLR.
Les dépliants montraient des photos d'hommes en uniformes :
d’anciens combattants des FDLR de retour au Rwanda. À côté d'eux, on
voyait une jeune fille avec tresses et noeuds dans les cheveux, vêtue
d'un t-shirt arborant le mot 'Love'. « Vous avez encore le choix - la
MONUC est là pour ceux qui veulent déposer les armes et retourner
vers une vie de paix et de dignité », indiquait la légende de la photo,
accompagnée du numéro vert de la hotline de la MONUC, joignable 24
heures sur 24.

Pendant que le Congo et le Rwanda faisaient reculer les FDLR sur le


terrain militaire, la MONUC combattait sur le terrain psychologique. La
section DDRRR était chargée d’attirer les combattants des FDLR, un à
un, par des programmes radio et des dépliants. De 2001 jusqu'à la fin
2008, cinq mille quatre-vingt-un combattants FDLR furent rapatriés au
Rwanda selon les données rwandaises officielles, et environ six mille
restèrent au Congo. Des milliers de dépliants furent largués au-dessus
de la zone de combats d'Umoja Wetu en février 2009. « Dans la forêt,
c'est le chaos total, ils sont tous en fuite et courent pour sauver leurs
vies, mais dès qu'ils composent le numéro vert, nous n'avons plus qu'à
aller les chercher », expliqua Donat.

Quand un combattant FDLR composait le numéro vert, un téléphone


sonnait dans un conteneur de l’ONU au bord du lac Kivu à Goma. Il

745Citations selon rencontre avec Bruno Donat à Goma, 17 février 2009

386
sonnait surtout la nuit, quand les commandants des FDLR dormaient
et que les déserteurs pouvaient s’échapper à la faveur de l’obscurité.
Ensuite, Donat envoyait un hélicoptère pour les amener à Goma avec
leurs familles - parfois plusieurs fois par jour. À plusieurs reprises,
l'hélicoptère essuya des tirs. Deux employés du programme DDRRR
perdirent la vie durant la durée de l'opération.

En février 2009, trois cent vingt-sept combattants FDLR désertèrent,


un record. Auprès de chaque déserteur, Donat en apprenait encore
davantage sur la situation des FDLR. « Nous comprenons de mieux en
mieux que les combattants dans les forêts ont perdu le lien avec la
réalité après tant d'années passées dans la brousse. Ces jeunes hommes
ont un problème de confiance, car ils ont été conditionnés par leurs
dirigeants avec des mensonges. Nous essayons de leur faire
comprendre que ces mensonges ne sont pas vrais », nous expliqua
l’Américain.

La section DDRRR attirait les combattants FDLR surtout en soulignant


à leur intention la différence extrême entre leur situation au Congo et
celle de leurs leaders en exil en Europe. Pour les fêtes de Noel 2008,
l'équipe de Bruno Donat conçut des dépliants colorés avec des dessins.
À gauche, une famille FDLR dans la forêt sous la pluie : le père arborant
un uniforme en haillons avec sa femme et ses trois enfants dans une
tente, un fusil d'assaut à côté. Au-dessus de la tente, était dessiné un
panneau affichant le mot "Noel". La marmite sur le feu était à moitié
vide. Les enfants et parents avaient l'air hagard et affamé. À droite,
figuraient deux familles heureuses autour d'une table sur laquelle
s'empile la nourriture auprès d'un sapin de Noël. On pouvait voir des
enfants rire et déballer des cadeaux et deux pères de famille bien
habillés boire de la bière Primus. Au-dessus de leurs têtes, étaient
inscrits les prénoms d’"Ignace" et de "Callixte". Entre les deux dessins,
le dépliant montrait un casque bleu onusien, amical montrant le
chemin, puis suivait le numéro vert de la MONUC.

Aux yeux des dirigeants FDLR, ces dépliants étaient une ruse : ils
devraient attirer les combattants vers un endroit où on pouvait les
bombarder. Le matin du jour quand l'hélicoptère du responsable de la
DDRRR fut la cible de tirs, le commandant pour le Nord-Kivu, Omega,
rapporta à son président en Allemagne : « Le 12 à 11 heures, un avion
de la MONUC a fait reconnaissance à Gashebere. Cet avion a jeté des

387
dépliants. À 14 heures, les hélicoptères de guerre du Congo sont venus
pour tirer. Bilan : Deux blessés légères de notre côté. » 746

Il semble que le 19 février, le commandant militaire des FDLR ait


échappé de peu à une attaque « suite à la trahison d'un militaire
déserteur recruté dans Pareco et bruits de certains officiers
alcooliques », comme le vice-président Byiringiro le relata bien plus
tard. « Rescapés en débandande avoir abandonné beaucoup effets et
personnels sur place et j'ai recueilli deuxième commandant FOCA dans
Walikale le 24 pour un court séjour », rapporta-t-il dans un SMS à
Munyarwashyaka 747.

Mais le phénomène des désertions en soi ne préoccupait guère


Murwanashyaka. Il espérait manifestement que certains déserteurs
« auxquels on peut faire confiance » pourraient être utiles au Rwanda
même. « Mais ce temps n'est pas encore arrivé », écrivit le président des
FDLR à Bora 748. Pour lui, la défection de combattants était un processus
de sélection : « Il ne restera que peu de gens, mais ceux-là sauront de
quoi il s'agit et qui leur a donné cette mission », commenta-t-il à ce
même interlocuteur 749. Le commandant Omega le conforta dans cette
vision des choses : « Au sujet des familles qui abandonnent et partent:
C'est bon pour nous, c'est une décharge pour les combattants. Pas de
soucis. Que Dieu vous protège », mentionne un texto au chef des
FDLR750.

Le Rwanda se retire, les FDLR restent

L'opération conjointe congolo-rwandaise "Umoja Wetu" prit fin le 25


février 2009, avec une parade solennelle dans la ville de Goma. L'armée
rwandaise se retira au Rwanda, mis à part quelques unités de
reconnaissance. On avait « brisé l'épine dorsale » des FDLR, estima le
président rwandais, Paul Kagame. Le commandant de l'opération du
côté congolais, le général John Numbi, donna ce bilan : cent cinquante-
trois combattants FDLR tués, treize blessés, trente-sept capturés;

746SMS d'Omega à Murwanashyaka, 17 février 2009


747Série SMS de Byiringiro à Murwanashyaka,
20 avril 2009
748SMS de Murwanashyaka à Bora, 27 février2009
749SMS de Murwanashyaka à Bora, 7 mars 2009
750SMS d'Omega à Murwanashyaka, 20 février 2009

388
seulement huit morts du côté des troupes conjointes; les FDLR auraient
tué trente-deux civils et brûlé six villages 751. Selon la MONUC, dans le
sillage d'Umoja Wetu, quelque 6000 Rwandais furent rapatriés du
Congo, dont 1476 combattants FDLR ou membres de leurs familles
ainsi que quatre mille cinq cents autres réfugiés hutu.

Mais chacun savait que les FDLR étaient encore là et qu’elles allaient se
venger. Elles-mêmes déclaraient avoir tué « au moins soixante-dix
soldats congolais et rwandais, dont des officiers », et prétendaient
n’avoir à déplorer que quatre morts, cinq disparus, six capturés dont
deux malades mentaux, et vingt déserteurs 752. Le scepticisme régnait.
Lors d'une réunion du Conseil de Sécurité des Nations Unies à huis clos
le 28 janvier 2009, directement après la chute de Kibua, le sous-
secrétaire général chargé des opérations de maintien de la paix,
Edmond Mulet, exprima sa crainte que la population civile n’ait pas
seulement à subir les combats mais puisse aussi tomber victimes des
représailles des FDLR, ce qui pourrait engendrer une vague de violence
ethnique.

L'ambassadeur américain en RDC écrivit dans une note diplomatique :


« Le problème FDLR n'a pas été résolu et reste un danger pour les
populations civiles, surtout dans les zones qui étaient sous contrôle de
la RDF et qui sont maintenant exposées au retour des troupes des FDLR
du fait de la présence insuffisante des troupes des FARDC et/ou de la
MONUC. »753 Dans le groupement d'Ufamando, une équipe de l'ONU
remarqua début mars 2009 que trois quarts des villages s'étaient vidés
de leus habitants ; la plupart de la population avait pris la fuite devant
les FDLR et les autres ne dormaient plus chez eux.

Le journal gouvernemental rwandais New Times révéla l'ambivalence


de la situation. D'abord, le 19 février, il jubila : « Murwanashyaka doit
se soucier de la vitesse à laquelle ses combattants et ses prisonniers se
rendent à l'opération conjointe en un tel nombre (...) Il avait espéré que
l'opération serait sans pitié et pousserait les combattants et familles
FDLR à se défendre ou au moins à recourir à des attaques contre des

751Cité sur Radio Okapi,25 février 2009


752« Les FDLR affirment avoir tué au moins 70 soldats congolais et rwandais », AFP, 23
février 2009
753Cable diplomatique de l'ambassadeur américain à Kinshasa publié sur Wikileaks, 2
mars 2009

389
populations congolaises innocentes. Pour Murwanashyaka et ses
sympathisants, il est incompréhensible que l'opération n'ait pas donné
lieu à des déplacements massifs de populations et à une catastrophe
humanitaire » 754.

Mais le lendemain, le même journal éditorialisa : « Les apologistes des


FDLR tiennent dans leurs mains la laisse d'un monstre échappé depuis
longtemps, qui rôde dans des villages éloignés du Masisi, laissant une
trace de sang dans son sillage. Ce dernier chapitre meurtrier est la
répétition exacte de la première ligne de défense, si on peut l'appeler
ainsi, d'une force battue : Fuir du champ de bataille et cibler les civils
innocents. Ils ont perfectionné cela depuis 1994 (...) La population
congolaise s'inquiète avec raison de ce que lorsque l'opération
conjointe prendra fin avant d’avoir totalement anéanti les FDLR, les
rebelles ne soient de retour dans leurs anciennes positions si des
mesures sérieuses ne sont pas prises maintenant. La MONUC est-elle à
la hauteur? Est-ce qu'elle va honorer son mandat d'utiliser la force si
nécessaire pour protéger les civils ? Attendons voir - et prions pour les
Congolais »755.

La planification prévoyait que lors du retrait rwandais, l'armée


congolaise FARDC tiendrait les positions conquises et accroîtrait par la
suite la pression sur les FDLR de facon graduelle. Cette opération fut
baptisée "Kimia II" - une mise en pratique des opérations congolaises
contre les FDLR déjà annoncées en 2008. Trois mille soldats des FARDC
furent envoyés à Hombo, à la frontière entre le Sud- et le Nord-Kivu,
pour combattre les FDLR dans leur fief, et deux mille six cent trente à
Kindu, la capitale de la province voisine de Maniema, pour couper les
chemins de retraite, familiers des combattants hutus rwandais depuis
1996 vers l'intérieur du pays. Une campagne active de démobilisation,
comme lors de l'opération Umoja Wetu, n'était plus prévue : Les
militaires y voyaient une entrave possible de leur travail. La solution
était purement militaire.

Autre nouveauté : Les unités du CNDP, des Pareco et autres Maï Maï ne
devaient plus se battre simplement à côté des FARDC, mais comme

754James Munyaneza, « Muwanashyaka out of options as FDLR crumbles without a


crisis », New Times, 19 février 2009
755« What then when Umoja Wetu comes to an end, will MONUC cope ? » New Times, 20
février 2009

390
parties intégrantes de ces dernières. A cette fin, le 23 mars 2009, le
gouvernement congolais signa un accord de paix officiel avec le CNDP
qui se mua en parti politique et mit ses combattants à la disposition des
FARDC, tout comme - officiellement - tous les autres groupes armés de
l'est du Congo.

Sur le terrain, les anciens ennemis se regardaient toujours en chiens de


faïence. Les chaînes de commandement et de logistique étaient
chaotiques ou inexistantes. Les soldats intégrés aux FARDC n'étaient
pas payés mais se nourrissaient sur le dos des populations.
L'ambassadeur américain à Kinshasa rapporta ce que lui racontait un
employé d'une organisation humanitaire de la région Bunyakiri-
Hombo, loin dans les forêts sur la frontière entre le Sud- et le Nord-Kivu
: « Les FARDC ne sont pas bienvenus dans les villages, ils prennent de
l'argent de qui veut passer leurs barrières routières. Même les enfants
de retour de l'école sont fouillés. Les FDLR avaient été importants dans
la région, ils livraient des produits aux marchés. Ces marchés sont
pratiquement vides maintenant. Les FDLR se sont retirés dans la forêt
dense mais mènent des attaques ponctuelles », mentionna le diplomate
dans un télex diplomatique 756.

« Ils ne peuvent pas nous avoir tous, nous tournons en rond et nous
revenons », déclara un porte-parole FDLR, cité en mars 2009 par
l’agence de presse onusienne IRIN 757. En avril, le vice-président
Byiringiro rapporta à son président Murwanashyaka : « Depuis 3 mars
2009, Sonoki (le secteur Nord-Kivu des FDLR) a énergiquement
combattu l'ennemi lui infligeant d'énormes pertes humaines et
matérielles (...) Plus question de prétendre à une quelconque accalmie
tant que nous sommes encore sur territoire congolais » 758.

Mianga, 12 avril 2009 : Un horrible feu pascal

La première attaque d'un village congolais dont les leaders FDLR se


vantaient ouvertement entre eux eut lieu le dimanche de Pâques 2009
– tel un acte de résurrection symbolique. « Dans les premières heures

756Cable diplomatique de l'ambassadeur américain à Kinshasa publié sur Wikileaks, 27


avril 2009
757« DRC-Rwanda : War against rebels 'not over, despite troop withdrawal », IRIN, 2
mars 2009
758Série SMS de Byiringiro à Murwanashyaka, 20 avril 2009

391
du matin du 12 avril 2009, le dimanche de Pâques », détaille l'acte
d'accusation allemand contre Murwanashyaka et Musoni, « les FDLR
ont attaqué le village de Mianga (...) Après que les soldats FARDC sur
place avaient été tués ou chassés, des miliciens FDLR, pour se venger
sur la population civile perçue comme renégate à cause de son soutien
à l'armée gouvernementale, entrèrent dans la maison du chef de la
localité, le trouvèrent dans son lit et le décapitèrent avec une machette.
Puis ils tuèrent trois autres membres de l'administration locale. Ce
jour-là et les jours suivants, les combattants FDLR fusillèrent ou
battirent à mort au moins quarante et une autre personne civile à
Mianga, avant de mettre le feu au village ».

Mianga se trouve dans le groupement de Waloa-Loanda, dans le sud-


est du territoire de Walikale, voisin direct du territoire de Masisi. Deux
sentiers de brousse s'y croisent. Le long de la route venant du sud-est,
de Kibua, Kipopo et Remeka à travers Busurungi, la rivière Nyabarongo
tombe en cascade comme une frontière naturelle ; Mianga est situé au
bord de la rivière dans la vallée. Côté ouest, se dresse la forêt dense de
Walikale.

Les dirigeants des FDLR avaient pris leurs quartiers dans les environs
après leur fuite de leurs quartiers généraux de Kalongi et de Kibua. Par
conséquent, des troupes FARDC s'étaient positionnées à Mianga pour
traquer les FDLR dans les alentours. « Il y avait une forêt. Le deuxième
vice-président des FDLR s'y trouvait. Ils voulaient l'arrêter et l'ont
attaqué plusieurs fois. Il a préparé l'attaque pour les chasser afin qu'ils
ne l'attaquent plus », décrit un ancien soldat de la brigade de réserve
des FDLR pour expliquer la motivation de l'attaque contre Mianga
devant le tribunal de Stuttgart 759. Un membre de l'administration du
quartier général raconte devant le tribunal : « À Mianga, sont passés
des soldats FDLR en fuite. Les citoyens de Mianga ont montré à
l'ennemi le chemin qu’ils avaient pris et des soldats sont morts. Après
quoi, les FDLR sont allées à Mianga. Elles ont brûlé toute la localité pour
se venger » 760.

Le deuxième vice-président des FDLR, Byiringiro, le secrétaire exécutif


adjoint, Irategeka, ainsi que le commandant militaire adjoint, Bigaruka,

759Déposition devant la Cour de Stuttgart, 3 décembre 2012


760Déposition devant la Cour de Stuttgart, 12 mars 2014

392
et une partie de l'état-major des FOCA s'étaient retranchés ensemble
sur les collines boisées surplombant Mianga, selon des témoins. Ce sont
eux qui donnèrent l'ordre d'attaquer provenant du commandant
militaire Mudacumura, confirme devant le tribunal un caporal ayant
participé à l’attaque761.

« Au début d'Umoja Wetu, beaucoup de Rwandais vivaient là-bas parmi


les Congolais », explique un ancien combattant FDLR dont la femme et
les enfants avaient habité à Mianga. Dans son témoignage au tribunal,
il déclare avoir perdu son fils lors des combats en ces temes : « La
femme m'a écrit que les combats ont commencé. Ils ont pris la fuite.
L'enfant est resté. Quand nous sommes revenus, nous l'avons retrouvé
mort. Il avait été tué par balles. » 762

Un demi-bataillon de la brigade de réserve conduisit l'attaque,


accompagné d'un demi-bataillon de la police militaire des FDLR. « Les
soldats y sont allés à la tombée de la nuit. Ils ont traversé le fleuve avec
des cordes, l’attaque eut lieu la nuit, ils ont surpris les FARDC dans la
localité », témoigne un ancien officier des FDLR. Le butin fut énorme
selon ce témoin : « Des AK-47, j'en ai vu autour de treize ; j’ai vu deux
cartons de munitions que les soldats se sont partagés ; des uniformes
congolais, de simples soldats ont revêtu les uniformes des colonels ; et
puis il y avait des Motorola, on m'en a donné un pour suivre les
communications FARDC (...) Après deux jours les FARDC ont changé
leurs fréquences, nous ne pouvions plus les suivre. » 763

Anneke van Woudenberg de Human Rights Watch (HRW) apporta au


tribunal le témoignage de ses interviews de rescapés de Mianga dans
un camp de déplacés. « Beaucoup de victimes étaient surprises, car le
dimanche de Pâques est un jour important à l'est du Congo. Les
victimes étaient choquées que les FDLR soient venus ce jour-là, le
matin très tôt et soient allés chez le chef local. Chaque victime a raconté
en premier lieu le meurtre du chef, Adrien Balume Lubula, qu'elles
nommaient le chef Adrien. Les gens que j'ai interrogés n'étaient pas des
témoins directs, mais ils sont entrés dans sa chambre peu après le
meurtre. Il était allongé, décapité dans sa chambre, les gens sont arrivés

761Déposition devant la Cour de Stuttgart, 24 mars 2014


762Déposition devant la Cour de Stuttgart, 5 mars 2012
763Déposition devant la Cour de Stuttgart, 24 mars 2014

393
après quarante-cinq minutes et l'ont trouvé sur son lit. Pour le village
c'était extrêmement choquant. Deux personnes ont vu le corps sans
tête. Peu après avoir tué le chef, les assaillants ont cherché d'autres
autorités et ont tué trois autres personnes importantes du village.
Ensuite, a commencé le massacre. Il y eut un grand nombre de victimes
femmes et enfants, le massacre fut de courte durée mais d'une brutalité
incroyable, beaucoup ont été découpés à la machette », raconta
l’experte de HRW 764.

Le lundi de Pâques, le vice-secrétaire exécutif des FDLR, Irategeka, fit


rapport de cette tuerie à Murwanashyaka par SMS. « Mes salutations »,
écrit-il. « Mianga et à Cyanyundo, nos militaires ont fait beaucoup de
pertes dans les rangs ennemis (...) Dieu pour notre organisation. »765

Suite à l'attaque, Mianga resta vide. Des miliciens Maï Maï Kifuafua,
revenus sur les lieux plusieurs semaines plus tard, trouvèrent des corps
à moitié décomposés, à même le sol, relate Anneke van Woudenberg.
Quelques mois après l'attaque, un responsable des FDLR devait
coordonner le retour des civils. « Les civils de Mianga vivaient de l'huile
de palme », explique-t-il au tribunal de Stuttgart. « Après la fuite des
civils, les soldats chargés de la protection de Rumuli (Byiringiro) ont
occupé les arbres et les civils n'eurent plus accès aux palmiers. À un
certain moment les soldats ont accepté le retour des civils mais ils
devaient donner une partie de la récolte à Rumuli : je crois que pour dix
bidons d’huile, il fallait en donner un aux FDLR », raconta ce
responsable.

Ce dernier décrit également son propre retour à Mianga, deux mois


après l'attaque, pour négocier le mouvement de retour : « Il n'y avait
plus aucune maison », témoigne-t-il devant le tribunal. « Seulement des
décombres. Les réunions se tenaient dans une maison au toit de tôle,
mais toutes les maisons de paille avaient été brûlées, il ne restait que
cette seule maison où j'ai rencontré les civils et la délégation de Rumuli
pour trouver un compromis sur le retour des civils. L'herbe avait déjà
poussé », explique le témoin 766.

764Déposition devant la Cour de Stuttgart, 15 octobre 2012


765SMS d'Irategeka à Murwanashyaka, 13 avril 2009
766Déposition devant la Cour de Stuttgart, 24 mars 2014

394
Luofu, 17 avril 2009 : « Il faut s'attendre à des choses comme
ça »

Le drame de Mianga n'émut guère en dehors de la zone affectée. Les


nouvelles des forêts n'atteignaient que rarement le monde extérieur.
Les combats qui faisaient rage cent kilomètres plus au nord, dans les
forêts montagneuses du territoire de Lubero où des centaines de
milliers de personnes étaient déjà en fuite depuis des années,
retenaient bien davantage l’attention.

Le soir du 17 avril 2009, plusieurs centaines de huttes furent


incendiées dans la localité de Luofu. Cette attaque fut d'abord attribuée
aux FDLR. L'église "Communauté baptiste au centre de l’Afrique"
(CBCA) rapporta que les assaillants étaient venus des collines au-
dessus de Luofu, tard le soir dans la localité de cinquante mille
habitants et l'avaient incendiée. « Aux environs de 22 heures c'est
presque toute la localité qui prend feu, incendié par des FDLR en
provenance de Busekera, Mbua Vinywa, lorsque les FARDC sont en
débandade avec la population en fuite. Ces assaillants ont su
s'introduire dans la localité, en provenance de Busekera, collines qui
surplombent l'ouest de la localité de Luofu », détaille le rapport CBCA
diffusé à Goma le 20 avril. « Bilan très lourd : plus de trois cent
cinquante maisons incendiées au moment où les enfants et les
vieillards ainsi que des femmes enceintes et des malades étaient déjà
au lit et vingt-cinq personnes dont neuf enfants et des adultes ont
trouvé la mort, calcinés dans les décombres des maisons », poursuit le
rapport de la CBCA. Les populations en fuite se retrouvèrent dans les
cités de Kayna, Kirumba et Kanyabayonga. « Ces cités sont aussi le
théâtre des pillages nocturnes et diurnes des FARDC qui, pour n'avoir
pas été payés par le gouvernement de Kinshasa, se retournent contre
les populations locales », indique encore le rapport de cette église
protestante 767.

Selon Human Rights Watch, il y eut sept civils brûlés vifs, dont cinq
enfants. L'organisation diffusa des photos des obsèques montrant cinq
petits cercueils ouverts 768. Selon Oxfam, deux cent cinquante mille

767JPSC/CBCA, « La population du territoire de Lubero particulirement de Luofu


lancent un cris d'alarme » (sic), Goma 20 avril 2009
768Human Rights Watch, « Children Burned to Death by Rwandan Hutu Militia », 23
avril 2009

395
personnes étaient en fuite dans la région depuis janvier, et des milliers
de maisons avaient été brûlées 769. Alan Doss, chef de la MONUC, visita
Luofu et la ville proche de Kanyabayonga quelques jours plus tard et
déclara : « Ces attaques montrent encore une fois que les FDLR ne sont
pas interéssées par la paix. » 770

Le 9 mai, des combattants des FDLR brûlèrent jusqu'à cent trente


maisons à Butolongola, dix kilomètres au sud-ouest de Kanyabayonga.
Cette attaque est également mentionnée dans l'acte d'accusation
allemand contre Murwanashyaka et Musoni.

L'attaque de Luofu est attribuée aux FDLR dans le rapport de Human


Rights Watch, "You Will Be Punished", ainsi que dans l'acte d'accusation
du procureur de la Cour Pénale Internationale contre le secrétaire
exécutif des FDLR, Callixte Mbarushimana, ainsi que dans l'examen
préliminaire des autorités judiciaires allemandes concernant
Murwanashyaka et Musoni, notamment dans la décision du 17 juin
2010 de les maintenir en détention provisoire. Mais dans l'acte
d'accusation final présenté à Stuttgart, Luofu ne figure plus. Car
entretemps il avait été établi que le mouvement dissident RUD en était
responsable.

Ceci correspond également aux débats internes des FDLR à l'époque.


Mais les deux organisations furent en contact à propos de Luofu. « Le
RUD y a combattu », rapporta le 19 avril dans la matinée le
commandant pour le Nord-Kivu de l’organisation, le général Omega, au
président des FDLR ; et il nomma Luofu, Kasiki et Kasere 771. Le
confident de Murwanashyaka sur le terrain, Levite, confirma à son chef:
« À Luofu, RUD avoir brûlé toute la cité ». Il rapporta aussi des
« opérations de diversion dans Rutshuru (Kasharira) et Lubero
(Kanyabayonga) réussies respectivement par Sabena et Someca », deux
unités FDLR. Il conclut en avertissant Murwanashyaka contre les
répercussions de ces actes, déplorant « notre diabolisation par ONG et
média » 772.

769Oxfam, « Thousands of homes burned in new atrocities in Eatern Congo, villagers tell
oxfam », 24 avril 2009
770MONUC, Communiqué de presse, 24 avril 2009
771SMS d'Omega à Murwanashyaka, 19 avril 2009
772SMS de Levite à Murwanashyaka, 19 avril 2009

396
Le lendemain, Murwanashyaka et Musoni eurent un échange
téléphonique et leur conversation tourna autour de Luofu.
Murwanashyaka reprocha à Musoni de ne pas lire ses e-mails. Il le mit
à jour sur ces événements : « Les gens de RUD ont fait quelque chose
quelque part », dit le président à son adjoint. « Je ne sais pas si c'était
eux, mais on dit qu'ils ont attaqué Luofu dans la nuit du 18 au 19, des
maisons ont été brûlées, cinq enfants sont morts dans les maisons, au
total sept civils sont morts. Là-bas, on dit que c'étaient les FDLR, mais
c'était le RUD », résuma Murwanashyaka, poursuivant : « Ceux qui
commencent la guerre doivent s'attendre à des choses comme ça. Ce
n'est pas possible autrement. » 773

Un jour auparavant, le chef militaire du RUD, Musare, s'était adressé


directement à Murwanashyaka par SMS. « La MONUC a déclaré que les
gens sont morts. Ils parlent de sept personnes tuées. Ils sont sûrement
morts pendant les combats. Les FARDC ont brûlé beaucoup de
maisons », rapporta-t-il 774.

Les circonstances du drame de Luofu demeurent peu claires. Selon le


rapport de Human Rights Watch du 29 avril, l'attaque aurait eu lieu
cinq jours après le retrait de la base de protection de la MONUC, suite à
l'arrivée d'unités FARDC. Toujours est-il que sous la pression de cette
atrocité, le gouvernement congolais accéléra ses préparations pour
l'opération "Kimia II". Le 28 avril 2009, le ministre de la défense de la
RDC, Charles Mwando, lors d’une conférence de presse à Kinshasa,
annonça le début des opérations « dans dix jours » et déclara : « L'État-
major général lance un appel en direction de tous les Congolais du
Nord-Kivu et du Sud-Kivu de se désolidariser sans ambiguité des FDLR,
criminels avérés » 775.

Le gouvernement congolais de même que les FDLR sommaient donc les


civils dans les zones de combat de choisir leur côté - sans leur garantir
la moindre protection. John Holmes, le coordonnateur humanitaire des
Nations Unies en RDC, avertit en vain que les combats imminents
pourraient produire « des centaines de milliers de civils déplacés » et

773Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Musoni, 20 avril 2009


774SMS de Musare à Murwanashyaka, 10 avril2009
775« Les FARDC s'engagent dans les opérations Kimia II et Rudia II pour neutraliser les
FDLR et LRA », Le Potentiel, 29 avril 2009

397
de graves violations des droits de l'homme par toutes les parties 776. Il
voyait juste.

Encadré : Document FDLR "Situation générale après trois


mois d'hostilités, 20 avril 2009".

(Note : Ce rapport du deuxième vice-président des FDLR, Victor


Byiringiro, au président Ignace Murwanashyaka, est contenu dans une
série de 30 messages SMS envoyés du terrain au Congo en Allemagne
entre le matin du 20 et du 21 avril 2009. Il a été présenté comme pièce de
conviction au tribunal de Stuttgart, témoignant du niveau d'information
de Murwanashyaka sur les développements militaires sur le terrain. Le
rapport, presque totalement en français, est repris ici dans son
intégralité. Il donne une idée du style de communication interne des FDLR
et de leur appréciation de leur situation dans la période où ils ont commis
leurs crimes les plus importants. Les fautes de frappe ont été corrigées,
les acronymes sont expliqués.)

Situation générale après 3 mois d’hostilités :

20/01/09 : Lancement hostil (hostilités) contre FDLR/FOCA au N/K


(Nord-Kivu) par coalition RDF-FARDC-CNDP-Pareco-MayiMayi et
pop (population) tembo.
27/01 : Site CE (Comité Exécutif) est investi par surprise par eni
(ennemi), heureusement bivouac venait de se vider mais 2VP/SEA
(deuxiéme vice-président & secrétaire exécutif adjoint) ont failli y
être capturés dans cette matinée attendant évacuation complète biv
(bivouac) et croyant à une résistance du QG BDE RES (Quartier
général de la brigade de réserve) et du Bn (bataillon) Zodiaque.
Réalité était que ces unités s'étaient volatilisées sans aviser, offr
(officiers), soffr (sous-officiers) et tpe (troupes) s'occupaient depuis
la veille de l'évacuation de leurs familles et leurs immenses biens
accompagnés d'innombrables armes. Eni était efficacement guidé
par Pareco et elm (éléments) ex-FOCA de reddition récente en
empruntant des endroits non susceptibles d'être tenus, et il ne tirait
pas même si on tirait sur lui. Pop et mil (militaires) ont franchi
Nyabarongo pendant trois jours successifs, Dieu aidant car eni
fouillait encore de fond en combre sites CE & BDE RES. Lt-Col
Kabuyoya & Major Tchota (S4 BDE) ont été tués par elm Pareco suite

776« L'ONU craint des centaines de milliers de déplacés », AFP, 2 mai 2009

398
retard évacuation zone, protection presque nulle et suite filature
sur Motorola car fréquences BDE/Pareco étaient identiques suite
collabo (collaboration) antérieure.
Début fev 09 eni a poursuivi ref (les réfugiés) ds (dans) forêts de
Wlkl (Walikale), fractionnement CE adapté aux circonstances
intervenu 03 fev: une partie vers S/K (Sud-Kivu), trois autres ds
Wlkl & Kalehe avec protections dérisoires. Vulnérables, malades et
indahekana (aide divine) ont bénéficié de forces providentielles car
n'y avait personnes pr (pour) s'en occuper, seuls Lt-Col Eddy Josue
de COMDEF (Commissaire de la défense) et une tradipraticienne ont
succombé à leur maladie. Aux fract (fractures) opérées, Gen
(général) Lepic, Com (commandant) Dusabe & Rucira Pepe G ont été
absents, ils se sont terrés ds en faisant fi aux instructions existantes
relatives á encadrement pop en cas d'hostilités, c'est une déception
kuko SEA yagombaga kwisunga E/R LP ya comdef naho jye
ndayifite (parce que le secrétaire exécutif adjoint devait être protégé
par le retraité Lepic du commissaire de la défense, mais je l'ai.). Ds
Masisi & Wlkl certains mil et civ (civils) insouciants ont été surpris
par eni qui les tuait ou les acheminait vers Rda (Rwanda). En
général lors esquive, les biens d'agric (agriculture) /élévage
immenses ont abandonnés ds biv (ont été abandonnés dans le
bivouac) suite effet de surprise. Sit (situation) réelle pop ds Sonoki
(population dans le secteur opérationnel Nord-Kivu) pas bien
maîtrisée mais instructions régulièrement données, tribu Hunde &
Nyanga très favorables aux FDLR.
19/02/09 : Att (Attaque) eni a surpris fraction comdt
(commandement) FOCA côté Muceli du comd 2nd (commandant
adjoint) FOCA suite trahison d'un mil desert (militaire déserteur)
récruté ds Pareco et bruits de certains offr alcooliques. Rescapés en
débandade avoir abadonnés bcps (beaucoup) effets de sv (survie) et
personnels sur place et j'ai recueilli Comd 2nd Foca ds Wlkl le 24
fev pr (pour) un court séjour.
Depuis 03 mars 09, Sonoki a énergiquement combattu l'eni lui
infilgeant d'énormes pertes humaines et mat (matérielles), cbt
(combats) se poursuivent sans répit jusqu'à date car après ops
Umoja Wetu c'est Kimia II avec Monuc en plus, commencée 10 crt
(10 du mois courant, donc avril).
12 crt (12 avril) : Ops organisée par Comd 2nd FOCA impliquant
une cie pm (compagnie de la police militaire), elm bde res (éléments
de la brigade de réserve) et elm QG FOCA (éléments de l'unité de
protection du quartier général des FOCA) a att (attaqué) eni installé
à Mianga près Nyarabarongo causant plusieurs morts dont presque
tout staff comdt (staff du commandement) avec importante recup

399
armt (récuperation d'armements). Off, cadres civ, mil & pop
désespérés se sont faits rapatrier et ce n'est fini, cas surprise du Lt-
Col Michel, du Maj Rommel du Bn PM (bataillon de la police
militaire), du com aux comptes (commissaire aux comptes)
Bagaruka.
Ce 20crt (20 avril) une fouille monstre eni s'opère, une grande
partie de la pop avide de biens été sortie des forêts Wlkl pr regagner
Mssi (Masisi) à ses risques & périls doit connaître des prblm
(problèmes) suite insubordiination et parfois soutien par certains
cadres surtout offr affairistes. Bcp de mil be se sont pas présentés
au front des cbt (combats), préférant être avec leur familles et se
cacher ds forêts, d'autres désertent pr se livrer aux mariages
illégaux parfois forcés et profitant de la sit pas facile á gérer ds forêt.
Sosuki (secteur opérationnel Sud-Kivu) attend à son tour ouverture
hostil, et eni a débuté MEP (mise en place) de ses forces sans moral
sur plan de survie en campagne. Bigembe et hutu de l'adm (Hutu de
l'administration - hutus pro-gouvernementaux) restent corrompus
et hostiles. Eni reste nombreux dans N/K et ses ops conjoints avec
Monuc s'intensifient, plus question à une quelconque accalmie tant
que ns sommes encore sur territoire congolais, raison pr laquelle
j'ai envoyé au Comdt FOCA un msg (message) lui demandant de
procéder au recrutement et fmn (formation) des jeunes en âge
accompli afin d'alimenter et d'augmenter capacité ops des unités en
difficulté sans subir de retard. Jeunesse est très disposée à cette ops,
les interventions de presidef (président des FDLR) sur médias parlés
sont très appreciés et moralisantes. Les prières organisées au sein
des abacunguzi occasionnent des récoltes substantielles sur terrain
des ops amies. De plus le moment est venu, interpellant chacun à
couper court avec toute sorte d'antivaleurs malgré existence des
irreéductibles qui font tâche d'huile au sein de notre organisation.
La clique rdaise (rwandaise) autour de Mgr Kuye est à dénoncer
énergiquement pr cause de haute trahison envers FDLR/FOCA avec
relais sur terrain.
Unis, convaincus et déterminés, nous vaincrons. 2VP.

400
Chapitre 20
Busurungi et la catastrophe humanitaire

Le 10 mai 2009, ils "leur tranchent la gorge comme à des


poulets"

Quand l'hélicoptère de la MONUC tourna au-dessus de Busurungi, le 15


mai 2009, la fumée s'épaississait toujours sur les collines. Le village
était en partie brûlé. Sur un mur toujours debout, les assaillants avaient
tracé un graffiti en swahili : « Sachez que ce sont les FDLR qui vous ont
attaqués ici, le 10 mai à 2 heures du matin. » 777

Le spectacle que virent les collaborateurs de la section des droits de


l'homme de la MONUC, protégés par des casques bleus indiens, lors de
leur visite-éclair par hélicoptère, laissait deviner l'horreur de cette nuit
du 9 au 10 mai 2009. Ils prirent des photos de huttes incendiées, de
tombes fraîches et du graffiti. Quelque cent huttes n'avaient plus leurs
toits de chaume. Ils avaient pris feu. La chaleur extrême avait fait
s’effondrer plusieurs d'entre eux. L'équipe onusienne interviewa les
hommes présents sur les lieux en train d'enterrer les morts. Ces
derniers leur rapportèrent la mort de soixante-deux civils, dont dix-
sept enfants, outre celle de vingt-cinq à trente-cinq soldats des FARDC
et de cinq combattants des FDLR.

Ils « leur tranchent la gorge comme à des poulets », relate un rescapé,


cité par Human Rights Watch dans son rapport minutieux de décembre
2009 intitulé "Vous serez punis" sur l'horreur de la guerre des FDLR
durant l'année 2009. Le rapport dénombre au moins quatre-vingt-seize
civils tués à Busurungi. Un témoin cité décrit l’horreur : « Je me cachais

777Cité dans un rapport interne des Nations Unies, décembre 2009

401
dans la maison avec mes trois enfants quand les FDLR ont attaqué. Ils
sont entrés chez nous et ils ont dit : ‘Vous les Congolais, vous êtes ici
avec ces soldats que nous ne savons pas comment combattre. Nous
vous tuerons et nous vous exterminerons.’ Puis ils ont attrapé mon fils
de dix-huit ans, l’ont tiré hors de la maison et l’ont tué. Après ça, ils ont
massacré à coups de machette une femme de quarante-deux ans et une
petite fille de trois mois qui étaient aussi cachées dans ma maison. »

Un autre raconte : « Je suis revenu le lendemain matin et j’ai vu des


corps décapités, calcinés et violés. J’étais terrifié alors je ne suis pas
resté longtemps (...) Les femmes étaient toutes nues, aussi on savait
qu’elles avaient été violées. Certaines personnes étaient chez elles,
d’autres étaient à côté des maisons. Certaines ont été tuées par balle et
d’autres à coups de couteau ou de machette. J’ai vu deux femmes qui
étaient enceintes, et les FDLR leur avaient ouvert le ventre et sorti les
fœtus de leurs corps. Les neuf corps d’enfants que j’ai vus avaient tous
été brûlés. L’un d’entre eux avait d’abord été tué avec un couteau » 778.

Le massacre de Busurungi est le crime le plus important dont les FDLR


sont accusées par les procureurs allemands. « Les assaillants des
FDLR », selon l'acte d'accusation lu au premier jour du procès à
Stuttgart, deux ans plus tard, presqu’au jour près, « ont tiré sans
distinction sur les maisons et les hommes dans l'obscurité, sans
distinguer les soldats des FARDC et la population civile. Ils ont tué par
balles, au couteau, par des coups ou à la machette, au moins quatre-
vingt-seize civils. En plus, les miliciens FDLR ont brûlé au moins sept
cents maisons à Busurungi et dans les villages alentour. Plusieurs
femmes dont on ne peut établir le nombre se sont vu infliger des
relations sexuelles contre leur volonté (...) En plus, des habitants ont
été mutilés de manière ciblée. » Pour le procès allemand contre
Murwanashyaka et Musoni, Busurungi est le lieu principal du crime.

Busurungi, quartier général de milices dans une région


sans État

La localité de Busurungi se trouve dans le groupement de Waloa-


Loanda qui fait partie du territoire de Walikale, enclavée dans les forêts
denses du Nord-Kivu, et qui est peuplée essentiellement par l'ethnie

778Cités dans:Human Rights Watch, »You Will Be Punished », décembre 2009

402
tembo. Depuis 1996, Busurungi se trouve aussi au coeur du territoire
des combattants hutus rwandais : ex-FAR, ALIR, puis FDLR. Au début,
c'était un lieu de rassemblement pour les réfugiés hutus du Nord- et du
Sud-Kivu en route vers les forêts de l'intérieur. Le chanteur le plus
connu durant le génocide rwandais, Simon Bikindi, a vécu à Busurungi
en tant que réfugié de 1997 à 2000. Les collines des alentours sont
réputées riches en minerais. L'autorité de l'État n'existe pas dans la
région depuis des décennies ; la population se prend en charge elle-
même.

Le peuple tembo de Waloa-Loanda, à l’image des groupements voisins,


s'auto-administrait et comptait ses propres milices depuis 1993. Parmi
les milices d'auto-défense "maï-mai" de l'est du Congo, on trouve les
plus anciennes dans cette zone-là. Sous la direction de leur puissant
leader, Padiri, qui deviendra plus tard général de l'armée congolaise, les
combattants tembos luttèrent avec les combattants hutus rwandais
contre l'occupation rwandaise jusqu'au retrait des forces rwandaises
en octobre 2002. Par la suite, ils ont cohabité plus ou moins
harmonieusement - jusqu'en 2009.

Les Maï Maï tembos s'appellaient "Kifuafua" – ce qui veut dire à peu
près "torse bombé" en francais - depuis la conférence de paix de Goma
en janvier 2008, quand chaque groupe armé du Kivu fut reconnu en
tant que force politique. Leur chef militaire, Delphin Mbaenda avait
commandé pendant un temps la 85ème brigade des FARDC, composée
d'anciens Maï Maï, dans les zones minières du Walikale. Obligé de
dissoudre sa brigade après la conférence de Goma, il se retira à
Busurungi en tant que leader des Kifuafua.

Busurungi devint alors le quartier général des Maï Maï Kifuafua. Ils
comptaient autour de sept cents combattants, pour la moitié des
déserteurs de la 85ème brigade des FARDC dissoute, auxquels se
joignirent des jeunes des villages, extorquant des taxes aux villageois
et mobilisables en cas de nécessité. Les Kifuafua partagaient les
recettes du marché de Busurungi avec les FDLR et les laissaient
participer à leurs réunions de sécurité.

En janvier 2009, lors de l'opération "Umoja Wetu", les Kifuafua comme


tous les groupes armés se retournèrent contre les FDLR. Début mars,
ils restituèrent Busurungi aux FARDC et se retirèrent à Chambucha, la

403
localité la plus proche. Depuis lors, trois cents à quatre cents soldats
des FARDC ont été positionnés à Busurungi.

Ces FARDC étaient pour l'essentiel des combattants de l'ancien


mouvement rebelle tutsi CNDP. D’anciennes unités CNDP alliées aux
milices locales avaient déjà détruit le quartier général politique des
FDLR à Kibua, fin janvier. Les dirigeants politiques des FDLR sur place
- le deuxième vice-président Byiringiro ainsi que le secrétaire exécutif
adjoint Irategeka - s'étaient retirés dans les forêts avec des milliers de
réfugiés hutus rwandais et avaient cherché la sécurité en se réfugiant
dans la forêt de Shario, distante de quelques kilomètres seulement de
Busurungi.

Parmi les commandants de l’ex-CNDP qui poursuivaient la traque, il y


avait les colonels Innocent Zimurinda et Baudouin Ngaruye. Les deux
vétérans aguerris, de haute stature, sont nés vers la fin des années 1970
dans un territoire qui allait plus tard devenir un fief des FDLR : celui de
Ngungu, dans le groupement d'Ufamando, pas loin de Kibua. Comme
bien d'autres combattants tutsis, ils avaient grandi dans les fermes des
collines où, dans de verts pâturages, broutent les vaches dont le lait sert
à fabriquer le fromage de Masisi dont raffole tout le Congo. Lors de
l'arrivée des réfugiés hutus du Rwanda en 1994, dont les génocidaires
et les soldats FAR défaits, ces derniers prirent des fermes de Masisi,
abattirent les vaches et détruisirent les maisons. Beaucoup de Tutsis se
réfugièrent au Rwanda.

Leurs fils, qui avaient été au collège au Zaïre, se joignirent aux rebelles
de l’AFDL de Laurent-Désiré Kabila en 1996, pour reconquérir leurs
terres. Parmi eux : Zimurinda et Baudouin. Les guerriers tutsis
passèrent d'une rébellion à l’autre : AFDL, RCD, puis CNDP et plus tard,
M23. En ce début 2009, ils faisaient partie de l'armée congolaise des
FARDC après l'alliance du CNDP avec les autorités congolaises. En avril
2009, le colonel Baudouin Ngaruye était chargé du secteur Walikale, et
le colonel Zimurinda, reconnaissable à ses profondes cicatrices de
balles aux avant-bras, hérita du sous-secteur Busurungi en tant que
commandant de la 231e brigade FARDC.

Dans la localité de Busurungi elle-même, était stationné le major Eric


Badege, un autre vétéran de la guerre. Ses unités avaient creusé des
tranchées, couvertes de chaume, sur les collines autour du centre
communal où se trouvaient l'école et l'église. Au sommet des collines,

404
dans les quartiers les plus élevés de la localité, il y avait des huttes des
civils, à partir desquelles on pouvait surveiller les deux routes
d'approche. Comme le montrent des photos de l'ONU, certaines
positions de l'armée se trouvaient directement aux portes de ces
huttes.

Les réfugiés hutus rwandais de la contrée vivaient cinq kilomètres plus


loin, dans la forêt de Shario, sur la route venant de Kibua d'où ils étaient
venus lors de leur fuite fin janvier. À Busurungi, cette route croise celle
qui mène à Hombo, trente kilomètres au sud. Les pistes ne sont pas
praticables même en 4x4 ; les motos se fraient difficilement un passage
dans la boue. Le centre communal de Busurungi se trouve sur la route
en contrebas : une église, une station sanitaire, une école sont les seuls
édifices de pierre. Autour, jusqu'en mai 2009, il y avait quelques
centaines de huttes de terre battue avec des toits de chaume. Au total,
Busurungi avait à ce moment-là jusqu'à sept mille habitants éparpillés
dans différents quartiers, dont des déplacés de guerre venus d'ailleurs.
Après l'attaque des FDLR, il ne restait plus personne. Pendant un an et
demi, Busurungi est resté vide.

D'abord, la chasse aux réfugiés hutus à Shario

Autour du 25 avril 2009, sur ordre du colonel Zimurinda des FARDC,


ex-CNDP, le major Badege envoya ses soldats depuis Busurungi à
l'assaut des FDLR dans la forêt de Shario, où se trouvaient depuis fin
janvier 2009, les réfugiés hutus rwandais et la direction politique des
FDLR. Le nouveau quartier général de la brigade de réserve des FDLR
était positionné sur la colline de Shario. De cette position, les
combattants FDLR pouvaient surveiller la route de Hombo ; ils y
avaient installé aussi un canon lourd sans recul, dirigé vers la vallée,
qu'ils utilisèrent plus tard également pour l'attaque de Busurungi,
témoigne un ancien combattant des FDLR devant le tribunal. Selon lui,
lors de l'avancée des FARDC, les combattants FDLR ont d'abord fui vers
le haut de la colline. Derrière eux, ils abandonnèrent sans protection les
réfugiés rwandais dans leurs abris de bâches en plastique 779.

Les réfugiés hutus se trouvaient donc seuls face aux FARDC. Un ancien
capitaine du bataillon de protection du quartier général des FDLR, sur

779Déposition devant la Cour de Stuttgart, 6 février 2012

405
place à l'époque, décrit devant le tribunal de Stuttgart l'avancée des
FARDC en ces termes : « Ils étaient avec des civils congolais qui
connaissaient les petits sentiers de brousse. Ils se scindèrent en deux :
Les uns tiraient sur nos soldats pour les distraire, les autres se sont
approchés des réfugiés dans la forêt par arriére » 780.

Entre le 27 et le 29 avril 2009, les soldats FARDC de Zimurinda auraient


tué cent vingt-neuf réfugiés à Shario au cours de quatre attaques au
total. Selon l'ex-capitaine, « 80% étaient des femmes et des
enfants. »781 Human Rights Watch a recueilli le témoignage d'une
rescapée : « Lorsque les soldats tutsis nous ont attaqués à Shalio, j’ai
perdu six membres de ma famille, entre autres ma fille de huit ans, mon
fils de douze ans et un autre fils de quinze ans, qui ont tous été battus à
mort sous mes yeux à coups de gourdins. Puis, quatre soldats m’ont
emmenée et violée. Ils m’ont dit que j’étais la femme d’un FDLR et qu’ils
pouvaient me faire ce qu’ils voulaient » ; dit-elle 782. Les rapports
onusiens confirment également une violence et une terreur extrêmes
de la part des troupes de Zimurinda. Des témoins oculaires ont
rapporté que des mains et bras coupés étaient portés comme des
trophées, aux fins d’intimider la population.

« Nos salutations », écrit le secrétaire exécutif adjoint des FDLR,


Irategeka, dès le 27 avril à Murwanashyaka en Allemagne. « J’ai été à
Shario (...) Vient connaître théâtre d'extrême gravité. Ennemi (FARDC,
Pareco & CNDP) a attaqué le 25 avril. Ennemi est toujours sur place. Ce
sont plus de 10 000 réfugiés. Ils ont capturé 200. Nous avons appris
qu'ils en ont tué 47. Ils sont commandés par les colonels Mayanga et
Innocent (Tutsi). Publiez ça pour qu'on nous aide ici dans la forêt. » 783

Quelques jours plus tard, Irategeka adressa un nouveau courrier au


président des FDLR : « Nos salutations Excellence », écrivit-il. « Nous
avons regardé le camp après être rentrés de Shario et j'ai vu un très
grand charnier où ils ont enterré les gens. On dit qu'ils ont tué les
hommes et violé les femmes (beaucoup de condoms au camp). Ils ont
emmené les femmes violées et les enfants avec eux. On dit qu'ils veulent

780Déposition devant la Cour de Stuttgart, 13 mai 2013


781Déposition devant la Cour de Stuttgart, 13 mai 2013
782Human Rights Watch, « You Will Be Punished », p.118
783Série SMS d'Irategeka à Murwanashyaka, 27 avril 2009

406
les emmener au Rwanda », rapporta à son chef le secrétaire exécutif
adjoint des FDLR784. À présent, pour les FDLR, le jour de la vengeance
était arrivé.

L'attaque contre Busurungi : "Oeil pour oeil, dent pour dent"


Deux officiers des FDLR, qui avaient participé à l'attaque contre
Busurungi avec leurs unités respectives, se sont rendus aux Nations
Unies en 2011. Dans le camp de démobilisation de Mutobo au Rwanda,
ils nous ont raconté en détail ce qui s'est passé cette nuit du 9 au 10 mai
2009 785.

Nkindi et Mustafa, tous les deux âgés d’environ vingt ans à l'époque,
avaient fait partie de la brigade de réserve des FDLR. Ils connaissaient
bien Busurungi, ils avaient fréquenté le marché. La nuit de l'attaque, le
lieutenant Nkindi commandait un peloton de la compagnie spéciale des
Commandos de renseignement et d’action dans la profondeur (CRAP)
des FDLR. Le lieutenant-colonel Mustafa avait une compagnie de cent
hommes sous ses ordres. Il fut atteint à la jambe. Deux ans plus tard, à
Mutobo, il traînait toujours la jambe gauche.

Quand Mustafa et Nkindi racontent la nuit de Busurungi, leur récit


résonne comme un cours de stratégie militaire : sobre, factuel, précis.
Leurs voix ne trahissent aucune émotion ni remord ni responsabilité.
« Les morts au sein de la population sont regrettables, mais nous ne
sommes pas coupables, l'armée s'est cachée parmi les civils », explique
Nkindi en haussant les épaules. Pour lui, c'était une guerre entre les
FDLR et l'armée congolaise. Des femmes, des enfants ? « Bof, c'était des
dommages collatéraux », répond-t-il, désabusé.

« Tuez-les tous, brûlez Busurungi ! » avait été l'ordre lancé lors du


briefing opérationnel, se souviennent-ils. Devant le tribunal de
Stuttgart, un autre ancien commandant de peloton de la brigade de
réserve repéta l'ordre mot à mot : « Tout ce qui respire à Busurungi sera
éliminé. » 786 L'opération aurait eu trois buts, selon les deux ex-officiers
à Mutobo : « Premièrement : inciter la population à fuir.
Deuxièmement: détruire les cachettes des soldats. Troisièmement :

784SMS d'Irategeka à Murwanashyaka, 1 mai 2009


785Entretien à Mutobo, mars 2011
786Déposition devant la Cour de Stuttgart, 3 décembre 2012

407
soulever la population contre l'armée pour qu'elle ne la soutienne
plus ».

L'ordre d'attaquer Busurungi a été donné le 3 mai par le général


Mudacumura au commandant de la brigade de réserve, le colonel
Kalume, racontent-ils. Kalume était le supérieur direct de Mustafa. La
brigade de réserve étant chargée de la sécurité des environs des
quartiers généraux, elle était à ce moment responsable de la forêt de
Shario et de Busurungi.

Le 4 mai, Kalume envoya de petits groupes d'éclaireurs de l'unité des


CRAP pour espionner les troupes des FARDC. Chaque groupe devait
faire la reconnaissance d'une des quatre collines surplombant
Busurungi. Nkindi s'approcha de la colline Moka. Pendant deux nuits, il
se faufila dans la brousse avec quatre compagnons. Au crépuscule, ils
s'aventuraient également près des maisons au centre de la localité. Ils
virent le commandant des FARDC entrer et sortir d'une hutte, entouré
de ses gardes au corps. Ils regardèrent les soldats établir un camp de
stockage de munitions dans l'école primaire. Ils mémorisaient le
nombre des soldats, les types d'armes et les positions.

Le 7 mai vers midi, les éclaireurs rentrèrent pour faire rapport. Le


lendemain, le 8 mai, le colonel Kalume réunit ses commandants et ceux
d'autres unités à Misima, localité située entre Busurungi et la forêt de
Shario. Mustafa était présent. « C'est là que nous avons pris la décision
d'attaquer Busurungi », se souvient-il. Kalume fit rapport au chef
militaire Mudacumura à son quartier provisoire dans la forêt de
Mukoberwa, quelques dizaines de kilomètres plus à l'ouest. « Sans
l'aval du haut commandement nous ne pouvons pas mener une
opération », explique Mustafa. Le haut commandement délibéra et
donna ordre à Kalume de démarrer l'opération. L'après-midi du 9 mai,
les ordres opérationnels furent donnés, selon Nkindi et Mustafa. Les
combattants demeurèrent réunis pendant plusieurs heures à
Butchanga, dans la forêt pas loin de Busurungi.

L’enquête de l'ONU a nommé plus tard toutes les unités FOCA


participantes, ainsi que la chaîne de commandement et les officiers
responsables. Les FDLR, selon cette enquête, réunirent jusqu'à huit
cents combattants : trois compagnies de la brigade de réserve de
Kalume, un peloton du bataillon de protection du quartier général de
Mudacumura, environ soixante-dix policiers militaires, l'unité de

408
protection des dirigeants politiques Byiringiro et Irategeka. Par
conséquent, tous les dirigeants FDLR présents au Congo étaient
impliqués.

Quatre-vingt civils étaient intégrés dans la troupe en tant que


"résistance civile", un concept né pendant la mobilisation de la
population hutue du Rwanda contre les Tutsis, avant le génocide. « Ce
sont des paramilitaires des FDLR qui n'ont pas achevé une formation
militaire », explique Mustafa. La plupart d'entre eux avaient perdu des
proches à Shario. Le capitaine Barozi fut placé à leur tête. Il leur donna
des machettes, selon Mustafa. Le chef de l’ensemble des opérations,
nommé par Kalume, était le Lt-col Wellars Nsegiyumva alias Syrus.
« C'est lui qui m'a ordonné de mettre sur pied une unité de vingt-quatre
hommes et de nous équiper », dit Nkindi.

Les troupes des FDLR se mirent en route l'après-midi du 9 mai vers 16


heures. « Ce jour-là, les FARDC étaient plus faibles que normalement,
parce que plusieurs soldats devaient aller à Hombo chercher les
soldes », raconte l'expert de l'ONU, Claudio Gramizzi devant le tribunal
de Stuttgart, rapportant ce que lui avait raconté un ancien habitant de
Busurungi 787. Les troupes FDLR se rapprochèrent de Busurungi à
travers les collines. Elles se scindèrent et avancèrent furtivement de
plusieurs directions. Après la tombée de la nuit, Nkindi s'embusqua à
l'affût avec ses hommes dans la brousse, près de la colline Moka. De
loin, il pouvait voir les lumières des lampes à paraffine devant les huttes
de Busurungi. Les femmes faisaient la cuisine pour les soldats, les feux
de charbon de bois luisaient dans l’obscurité. Nkindi avait établi lors de
sa mission de reconnaissance que quelques centaines de soldats FARDC
étaient stationnées à Busurungi, un bataillon complet.

« Nous ne pouvions les prendre en embuscade qu'en prenant les quatre


collines à la fois », raconte Nkindi, expliquant la tactique choisie. Lui-
même devait prendre possession de la colline Moka, avec la compagnie
de Mustafa et deux autres unités. Là, se trouvait le quartier général
FARDC, bien protégé.

Dans la nuit, vers 2 heures du matin le 10 mai, les FDLR lancèrent leur
attaque simultanée de tous les côtés. « Nous nous étions mis d'accord
sur l'heure », se souvient devant le tribunal un ancien combattant de la

787Déposition devant la Cour de Stuttgart, 20 mars 2013

409
compagnie CRAP, qui participa à l'assaut de la colline Kimaka. Il résume
ainsi l’attaque : « Nous les avons vaincus, ils ont couru, nous avons
brûlé leurs maisons. » Au total, c'était environ deux cents maisons sur
la colline prise en dernier, vers 4 heures. Les assaillants avaient pillé
beaucoup d'équipements. Dans les maisons carbonisées, il expliqua
avoir trouvé « des cadavres de soldats congolais et de nos soldats »,
concluant : « et nous avons pris les fusils et les munitions » 788.

Lors de l'assaut de la colline Moka, Mustafa fut touché immédiatement.


Deux de ses hommes l'ont ramené dans la forêt. Nkindi ne s'est pas
battu longtemps non plus, ses soldats se sont enfuis : « Nous nous
sommes retirés après vingt minutes ». Il estime avoir vu dix-huit
soldats mourir. Parmi les morts des FDLR, il y avait le chargé des
opérations (S3) de la brigade de réserve, qui portait le nom de guerre
"Fidel", comme le confirment plusieurs témoins devant le tribunal.

Nkindi et Mustafa attendirent dans la forêt. Leur ordre était d'attendre


l'aube avant de se retirer. D'ici là, il leur fallait prendre le butin. À 5h30
pile du 10 mai, ils repartirent à l'assaut. Cette fois, ils se concentrèrent
sur le centre de Busurungi, où se terraient les soldats FARDC restants.
« Ils ont résisté pendant quelques minutes seulement, puis ils ont
couru dans la vallée », se souvient Nkindi à propos de la réaction des
troupes congolaises. Son unité fouilla ensuite l'école primaire, les
huttes, les positions militaires. Ses soldats trouvèrent des armes
automatiques et des munitions qu'ils capturèrent ainsi qu’un lance-
roquettes pour descendre des hélicoptères.

Avec une torche, les rebelles FDLR incendièrent ensuite les toits de
chaume, raconte Nkindi. Busurungi était en flammes. Les civils de la
"résistance civile", munis de machettes, « ont tué chaque personne qui
n'avait pas réussi à se sauver à temps », poursuit-il, précisant : « Le
chargé de l'opération, Syrus, se trouvait à deux cents mètres ». Syrus
coordonnait ses unités par radio. Les civils armés avaient été mobilisés
pour venger leurs proches tués brutalement á Shario : oeil pour oeil,
dent pour dent, comme fut nommée plus tard l'opération chez les
FDLR. À 6 heures exactement, Syrus donna l'ordre de se retirer.

À 9 heures, tout le monde se retrouva à Butshanga pour le de-briefing.


Ensuite, Syrus transmit son rapport à Kalume qui le transmit à son tour

788Déposition devant la Cour de Stuttgart, 6 février 2012

410
à Mudacumura par téléphone satellitaire, se souvient Mustafa qui était
lui-même présent sur les lieux.

Sur la route du retour, une unité de la brigade de réserve traversa


Busurungi une derniére fois. « Il n'y avait plus personne », déclare
devant le tribunal un des combattants de cette unité. « Il n'y avait plus
de gens, ils avaient couru. Mais il y avait des cadavres - des gens qui
avaient été atteints par des balles par hasard. Ce que j'ai vu avec mes
propres yeux, c'est environ vingt corps ». Il précise en réponse à une
question du juge, que c'étaient des civils. Le nombre de soldats tués
étaient bien supérieur, dit-il. « Les civils morts se trouvaient-ils près
des maisons sur la route ? » lui demande-t-on. « Oui, ils gisaient près de
leurs maisons », répond-t-il : des hommes, tués par balles. Les maisons
elles-mêmes « ont été détruites par balles, mais parfois les soldats font
ce qu'ils veulent, ils ont brûlé les maisons. Il y avait l'impression que
l'ennemi y était hébergé - ils en ont brûlé plusieurs » 789.

Le 11 mai vers 15 heures, quand tout fut terminé, la brigade de réserve


rapporta le succès de son opération à toutes les unités des FDLR. Un
ancien chef de peloton de la brigade de réserve se souvient devant le
tribunal : « Comme l'assaut fut commandé par le commandant adjoint
de la brigade de réserve, c'est la brigade de réserve qui a diffusé le
télégramme. Dans le télégramme, il était écrit 'toutes unités' (...) et
aussi 'Opération oeil pour oeil, dent pour dent'. Le télégramme était en
francais, il disait que l'opération avait été un succès à 100%, que
l'ennemi avait été chassé, qu'on avait pris des équipements militaires
et aussi civils, et ils ont décrit en détail qu'on avait brûlé tout Busurungi.
À la fin, il était écrit : 'Félicitations'. » 790

Par chance, un vol d'hélicoptère de l'ONU


Les descriptions publiques les plus détaillées des évènements de
Busurungi se trouvent dans le rapport "Vous Serez Punis" de Human
Rights Watch, publié fin 2009. Selon son experte, Anneke van
Woudenberg, témoin du procès de Stuttgart, l'organisation des droits
de l'homme s'est focalisée sur Busurungi parce que « tant la violence
était cruelle et d'une brutalité et d’une vitesse incroyables ». Elle se
souvient de ce témoignage d'un père de famille : « Il a ouvert la porte et

789Déposition devant la Cour de Stuttgart, 23 mai 2012


790Déposition devant la Cour de Stuttgart, 3 décembre 2012

411
a vu les FDLR. Il a pris deux de ses enfants et il a crié á sa femme :
'Prends les enfants et cours', et il a couru avec les enfants dans le bois
et il s'est retourné : la femme n'avait pas pu sortir de la maison, les
FDLR l'y avaient enfermée et y avaient mis le feu. Il y avait beaucoup
d'histoires comme ça. Beaucoup de blessés ont réussi à gagner la forêt.
Ils sont revenus le lendemain pour enterrer les morts, comme ceux-ci
avaient brûlé dans leurs maisons. Quand il m'a raconté ça, il a pleuré. »

Beaucoup de victimes ont pris la fuite vers Chambucha, lieu où se


trouvait la station de santé la plus proche. Anneke van Woudenberg
dans sa déposition devant le tribunal de Stuttgart poursuit : « Le
personnel médical a systématiquement rendu compte du nombre de
blessés. Les victimes avaient des blessures terribles, sérieusement
infectées, elles avaient mis plusieurs jours pour gagner Chambucha.
Plusieurs membres du personnel médical étaient très touchés à cause
des amputations nécessaires ». L'équipe de Human Rights Watch
interviewa trente-deux victimes et témoins de Busurungi. « Nous avons
demandé à beaucoup de témoins et victimes comment ils savaient que
c'étaient les FDLR. Ils ont reconnu les assailants. Beaucoup d'entre eux
avaient vécu avec eux pendant des années. Les FDLR avaient été
pendant longtemps présents à Shario et à Maroc, ils venaient dans le
village pour faire le commerce ou pour amener leurs enfants à l'école.
Les victimes ont reconnu les visages, la langue, les uniformes - surtout
les visages », témoigne encore Anneke Van Woudenberg devant le
tribunal.

Le nombre de morts s’élevait à « au moins quatre-vingt-seize civils,


dont vingt-cinq enfants, vingt-trois femmes et sept vieux hommes, les
autres étaient des jeunes hommes », selon Anneke van Woudenberg. Le
nombre de 96 fut donné par le chef de l'équipe d'inhumation de
Busurungi. Ce dernier souligna le « grand nombre de femmes et
d'enfants » parmi les morts. Ceci était exceptionnel : normalement les
victimes de massacres étaient pour la plupart des hommes, « parce que
les femmes et les enfants s'enfuient en premier », explique l’experte. Il
faudrait, précise-t-elle encore, ajouter aux 96, ceux qui se sont cachés
dans la forêt et qui n'ont été retrouvés morts que plusieurs jours plus
tard.

Pour arriver à une estimation solide du nombre des victimes d'un


massacre, il faut interroger ceux qui les enterrent, explique van
Woudenberg au tribunal. Pour trouver ces gens, « le plus pratique est

412
de demander à la Croix Rouge, à l'Église et aux autorités locales (...)
Nous avons interviewé au moins quatre fossoyeurs. Ils ont noté
combien de gens ils ont enterré, combien de femmes et d'enfants, avec
quelles blessures. Les victimes avaient souvent des blessures de balles
ou de machettes, ou des crânes fracassés. Ces informations ont aidé à
établir les statistiques », explique-t-elle au tribunal. Elle précise que les
interviews ont toujours été menées un par un 791.

Les interviews de Human Rights Watch eurent lieu à Chambucha et à


Hombo, les 17 et 18 juin 2009, presque six semaines après le massacre.
L'organisation ne s'est pas rendue à Busurungi. Elle avait déjà recueilli
des impressions directes de victimes, le 15 mai à Goma, distante de
trois cents kilomètres. Une équipe des Nations Unies avait évacué des
survivants de Busurungi ce jour-là par voie aérienne. C'était un pur
hasard qu'ils se fussent trouvés sur place aussi vite.

Quand la MONUC envoya son hélicoptère depuis Goma dans les forêts
de Waloa-Loanda le 12 mai, le massacre de Busurungi n'était pas
encore connu. Les membres des sections des droits de l'homme et de la
démobilisation de la MONUC voulaient enquêter sur les tueries de
Shario, dont des rescapés avaient témoigné à Hombo. Mais il fut
impossible pour l'hélicoptère de se poser sur la colline escarpée de
Shario. Il tourna en rond - et survola donc Busurungi, la localité
incendiée deux jours plus tôt. À Chambucha, les équipes onusiennes
recueillirent les premières informations. Le 15 mai, ils y retournèrent
et se posèrent directement sur le terrain de football de Busurungi. Cinq
quartiers de Busurungi étaient carbonisés et vides, le quartier Moka
brûlait encore.

Les investigateurs de l'ONU prirent beaucoup de photos. Un enquêteur


les a gardées pendant des années, en attendant que la justice s'y
intéresse. Mais les procureurs allemands, enquêtant à Goma,
n'apprirent jamais l'existence de ces photos et donc, elles ne furent
présentées comme éléments de preuve devant aucune cour.

Le rapport de l'équipe de l'ONU fut bien mis à la disposition des


procureurs allemands, et il fut présenté devant la cour de Stuttgart792.

791Toutes les citations : Déposition d'A nneke van Woudenberg devant la Cour de
Stuttgart, 15 octobre 2012
792MONUC Joint Assessment Mission Report Hombo-Busurungi, 30 mai 2009

413
Selon ce rapport, le 15 mai, les enquêteurs onusiens rencontrèrent à
Busurungi treize miliciens de la milice Kifuafua placés sous les ordres
du major Kandolo. Celui-ci expliqua qu'il était revenu avec ses hommes
de Hombo à Busurungi tout de suite après la fin de l'attaque des FDLR,
« pour trouver les civils restants et les protéger ». Un expert de l'ONU
témoigne devant le tribunal allemand : « Un commandant maï maï est
venu à Busurungi. Il s'appellait Limenzi. Il a dit que l'attaque avait été
lancée en représailles après l'opération des FARDC à Shario » 793. Or,
Limenzi est le commandant maï maï de l'ethnie tembo de Remeka, dont
la "trahison" à l'encontre des FDLR avait déjà provoqué des représailles
contre la population civile, fin janvier.

Les enquêteurs de l'ONU, selon leur rapport, ont « inspecté des fosses,
interviewé les Maï Maï Kifuafua sur les lieux et ont assisté aux
enterrements qui continuaient ». Ils tirèrent la conclusion qu'« au
moins » soixante-deux civils avaient été tués à Busurungi, dont « au
moins dix-sept enfants » de moins de quatorze ans, et aussi de vingt-
cinq à trente-cinq soldats des FARDC. Ces chiffres furent confirmés par
des déplacés et les autorités locales. L'équipe de l'ONU ne confirma pas
en revanche le nombre de sept cent deux maisons brûlées, donné par
les Kifuafua. Elle évoqua un chiffre de cent.

Le 13 mai déjà, l'équipe de l'ONU avait rencontré le chef militaire des


Maï Maï Kifuafua, Delphin Mbaenda, avec un de ses conseillers, à
Chambucha. Les Kifuafua avaient dit à l’ONU qu'ils étaient déçus de
l'armée congolaise : Les Kifuafua avaient rassemblé leurs combattants
à Chambucha comme cela avait été accordé, mais l'armée n’avait pas
protégé les localités libérées par les Maï Maï. « Ils ont affirmé qu’ils
seraient désormais obligés de reprendre des positions et de
commencer des opérations contre les FDLR. Ils ont aussi argumenté
que les FARDC n'assuraient pas la protection des civils ».

Selon l'équipe de l'ONU, les FARDC s'étaient rétirées de toute la région,


jusqu'à Hombo, à une distance de plus de trente kilomètres. Une foule
innombrable était en fuite. « Les Maï Maï Kifuafua sont présents dans
chaque village important et soutirent des taxes à la population locale.
Les autochthones semblent préférer payer les taxes et donner des
rations alimentaires, pour que les Maï Maï Kifuafua puissent les

793Déposition devant la Cour de Stuttgart, 9 juillet 2012

414
protéger des FDLR (...) L'équipe a été informée que des combattants
FDLR jubilants et leurs proches ont dansé et scandé des chansons de
guerre, menaçant de traquer les survivants : 'Il ne sert à rien de courir,
nous allons vous suivre partout, à Hombo, à Chambucha, pour faire ce
que nous avons fait au Rwanda', disaient-elles. Cet aspect particulier fut
confirmé par des parties différentes de la mission à Chambucha,
Hombo, Otobora et Katatua II et III ».

L'équipe vit au moins neuf survivants blessés au centre de santé de


Chambucha. Elle en emmena quatre dans son hélicoptère lors du vol de
retour vers Goma et les achemina dans une clinique spécialisée. Le
même jour, ces quatre survivants furent interrogés par Human Rights
Watch, qui décida de visiter la région elle-même quelques semaines
plus tard.

L’ONG Human Rights Watch et les Nations Unies se sont-elles laissées


guider par une partie du conflit, les Maï Maï Kifuafua ? Selon le rapport
HRW "Vous Serez Punis", les fossoyeurs de Busurungi et Mianga
interrogés à Chambucha étaient des Kifuafuas. Le nombre de quatre-
vingt-seize morts et de sept cents maisons détruites à Busurungi, repris
dans le rapport HRW ainsi que dans l'acte d'accusation allemand contre
Murwanashyaka et Musoni, correspond aux affirmations des Kifuafua,
pas à celles de l’ONU, dont les enquêteurs sont allés pourtant eux-
mêmes sur place. Ni Human Rights Watch ni le parquet allemand n’ont
eux-mêmes enquêté sur place à Busurungi.

Comment les FDLR fabriquent des mensonges au téléphone

Un jour avant son ordre d'attaquer Busurungi, le général Mudacumura,


chef militaire des FDLR, avait envoyé un SMS à son président
Murwanashyaka en Allemagne. « Info Presidef », écrivit-il le 2 mai
2009, prévenant son chef qu’ « un procureur allemand en mission dans
la région pour formuler des accusations contre en tant que chef des
FDLR. Michel a déjà été entendu » 794.

Murwanashyaka en avait déjá été informé le 1er mai, par Irategeka, le


secrétaire exécutif adjoint. Il s'était accordé quatre heures avant de
répondre. « Ces affaires d'enquêtes d'un procureur allemand ne

794SMS de Mudacumura à Murwanashyaka, 2 mai 2009

415
donneront rien, et ils font cela déjà depuis quatre ans. Mais il est bon
de savoir à qui ils posent des questions, parce qu'aucun tribunal ici ne
peut accepter un témoignage à charge venant d'un déserteur
emprisonné qui se trouve à Kigali ! Que Dieu te protège. PRSDF. » 795

Des membres du parquet fédéral allemand étaient effectivement au


Rwanda à l'époque - mais, selon eux, non pas à cause des FDLR, mais
dans l'affaire de l'ex-bourgmestre rwandais Onesphore Rwabukombe,
accusé de génocide. Rwabukombe avait été arrêté une deuxième fois en
Allemagne juste avant la Noël 2008, quelques semaines après avoir été
libéré après une détention aux fins d'extradition. Comme l'Allemagne
refusait de l'extrader au Rwanda, le parquet allemand prépara son
propre procès contre lui. Pour le faire, il fallait enquêter au Rwanda.
Toutefois les échanges par SMS entre Murwanashyaka et ses partisans
dans les forêts congolaises montrent que début mai 2009, les
dirigeants FDLR avaient cru faire l’objet d'une enquête judiciaire active.
Néanmoins, Mudacumura ordonna l'attaque contre Busurungi.

Deux jours avant l'attaque, les policiers allemands enregistrèrent un


grand nombre de messages par satellite, échangés entre les
commandants FDLR et Murwanashyaka. Mais aucun d'entre eux ne
venait de Mudacumura. Le président des FDLR était en communication
avec le commandant pour le Nord-Kivu, Omega, positionné très loin de
Busurungi : il avait besoin d'unités pour son Thuraya. Des messages
venaient aussi du deuxième vice-président Byiringiro qui, lui, se
trouvait à Shario : « Les temps sont durs. L'ennemi nous attaque chaque
jour. Nous ne sommes protégés que par Dieu. »796 Et une minute plus
tard il enchaîna avec un message frisant la paranoia : « On dit qu'ils
peuvent te tuer dans une voiture. On dit que tu dois éviter de monter
dans une voiture de gens qui se disent amis et auxquels tu ne peux pas
avoir confiance. L'ennemi veut au moins te paralyser. L'amputation
d'une jambe suffit. Tu y réflechis ? », demandait-il au chef de
l’organisation797.
Les enquêteurs allemands ne trouvèrent pas de communication directe
entre Murwanshyaka et les éléments des FDLR au Congo au sujet de
Busurungi, pendant l'attaque. L'expert de l'ONU, Dinesh Mahtani, lit

795SMS de Murwanashyaka à Mudacumura, 2 mai 2009


796SMS de Byiringiro à Murwanashyaka, 8 mai 2009
797SMS de Byiringiro à Murwanashyaka, 8 mai 2009

416
devant les juges allemands les données de connexion entre le portable
O2 de Murwanashyaka en Allamagne et deux téléphones satellitaires
au Congo dont il estime qu'ils étaient utilisés par Mudacumura « et au
moins un autre commandant » 798. Le 9 et 10 mai, rien. Ce n'est que le
11 mai que Mudacumura avait envoyé un SMS à Murwanashyaka. Mais
les policiers allemands n'interceptèrent pas de communication entre
les deux interlocuteurs, seulement des messages d'Omega, traitant
d'une attaque contre Butalongola dans le territoire de Lubero.
Murwanashyaka y répondit en appellant à la « discipline » : « Il ne faut
pas tracasser la population, parce que c'est Kinshasa qui les a attiré
dans cette guerre », ordonna-t-il 799.

Les jours suivants, Murwanashyaka fut occupé à rédiger un démenti


concernant les exactions de Butalongola. Le secrétaire exécutif des
FDLR, Callixte Mbarushimana, publia cette déclaration le 13 mai. Ce ne
fut que le 14 mai vers midi que Murwanashyaka reçut par e-mail un
communiqué de presse de l'ONU sur Busurungi : « L'attaque a fait des
dizaines de morts (...) Plusieurs sources désignent les FDLR (...) Des
habitants déclarent avoir enterré plus de trente-cinq morts », indiquait
l’ONU 800.

Murwanashyaka appela Musoni le soir même, d’un ton détendu. Son


vice-président lui demanda si les problèmes étaient « devenus pires ».
Murwanashyaka éluda la question. « Tu vas voir. Tu vas voir les
résultats quand ils seront rendus publics », dit-il à son adjoint. Musoni
s’inquiéta : « Je crois, si on nous assigne en justice, ces lettres que nous
écrivons tout le temps seront une preuve à charge. Comment ça se
passe là-bas ? », demanda-t-il. Mais Murwanashyaka l’éconduisit :
« Rien de neuf. Au Nord-Kivu c'est la guerre, des combats chaque jour,
mais rien de neuf. » Plus tard, encore : « Rien de nouveau. Rien que je
peux te dire. Il y a la guerre au Nord-Kivu. Ils mènent des attaques, nous
menons des attaques. Rien de neuf. » 801
Le 15 mai, Murwanashyaka appela le général Mudacumura au Congo.
« Soyez fort ! », le salua ce dernier, recourant à la salutation
traditionelle des FDLR. « Ça fait longtemps qu'on ne s'est pas parlé »,

798Déposition devant la Cour de Stuttgart, 4 juillet 2012


799E-mail de Murwanashyaka à 'niodada', 11 mai 2009
800E-mail de Mbarushimana à Murwanashyaka, 14 mai 2009
801Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Musoni, 14 mai 2009

417
poursuivit Murwanashyaka, lui expliquant: « J'étais très occupé avec la
communication. Mais je vais bien ». Mudacumura lui répondit : « Oui,
oui, les temps sont difficiles ». Ils parlèrent d'un courrier électronique
que Mudacumura devait lire, et aussi de la situation des réfugiés hutus
en Ouganda et au Burundi où arrivaient des réfugiés congolais à la suite
de l'intensification des combats au Kivu. Mudacumura expliqua : « Des
civils fuient les champs de bataille, c'est ce qu'on a planifié. Au Nord ça
continue, ça se passe assez bien quand même, sauf ces gens Pareco. Ils
brûlent des maisons et je ne sais quoi, peut-être pour mettre ça sur
notre dos ». Murwanashyaka l’interrompit : « En ce qui concerne les
diffamations contre nous: Il faut encore les battre jusqu'à ce qu'ils
comprennent que le problème n'a pas été réglé ». « Nous continuons.
Nous l'avons fait à Busurungi, nous avons réussi, nous avons fait une
récolte mais nous avons perdu un major », répondit Mudacumura :
« Oui », dit Murwanashyaka. « Que Dieu le reçoive ! » 802.

Ce jour-là - il n'est pas clair si c’était avant ou après la conversation avec


Mudacumura - Murwanashyaka reçut un e-mail avec comme objet
"Busurungi". « Bonjour et que la paix de Christ soit avec vous »,
commença le rapport au président, lu dans sa traduction allemande
devant le tribunal. « Le 10 mai à 2 heures la brigade de réserve et FOCA
ont attaqué. Côté ennemi, il y a eu trente-sept morts, dont des femmes
qui passaient la nuit chez les soldats en tant qu’épouses, côté ami il y a
eu deux morts. Dix-huit grands fusils, des bombes et beaucoup de
munitions (ont été capturés). Le moral de la troupe est élevé après le
massacre des réfugiés par les FARDC. Un ancien commandant des FDLR
qui combat du côté gouvernemental aujourd'hui a répondu à la
question de savoir pourquoi on diffame les FDLR, que c'est le CNDP qui
s'habille en FDLR. Il y a des membres des FARDC qui collaborent en
secret avec les FDLR et leur donnent des munitions. CNDP planifie des
attaques par avion et gaz toxique » 803. Murwanashyaka envoya
immédiatement ce rapport à Musoni et à Mbarushimana.

Le lendemain, le 16 mai, Murwanashyaka demanda au commandement


militaire des FDLR et à Byiringiro une « liste exhaustive du matériel
militaire (surtout pour les armes, cartons de munitions etc) » pris chez
les FARDC ainsi que des « détails (nombre, noms, grade, unités etc) »

802Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Mudacumura, 15 mai 2009


803E-mail de Ntira à Murwanashyaka,15 mai 2009

418
sur les soldats tués, et il ajouta : « au cas où des civils seraient morts
pendant ces combats, que la faute incombe aux FARDC parce qu'ils
utilisent les civils comme boucliers. Nous avons aussi besoin de détails
sur les mauvaises choses que les APR/FARDC font subir aux réfugiés et
abacunguzi dans cette région de Busurungi et les environs, pour que
nous montrions qu'il était nécessaire de les attaquer. » 804

Il reçut deux SMS le 17 mai à partir d'un numéro de téléphone par


satellite inconnu. Le premier disait : « Nos salutations, Excellence. Il y
avait des civils parmi les victimes, parce que ». La phrase, interrompue
est complétée par le deuxième message qui disait : « ils se trouvaient
dans les positions » 805.

Le même jour, il reçut un long texte, mélange d'auto-justification et


d'éléments d'une déclaration publique, de la part de Byiringiro, qui
donna une assez forte impression de la façon dont les FDLR sur le
terrain évaluaient ce qu'ils avaient fait. « Ne vous laissez pas emporter
par des mensonges et des diabolisations incessantes proférés par des
autorités congolaises à travers les médias nationaux et
internationaux », avertit en ces termes Byiringiro, s’adressant à son
président. « Les FARDC au contraire sont en train de subir des pertes
incalculables en hommes et en matériel en réponse à leurs multiples
provocations armées infligés par FDLR/FOCA déterminés á protéger à
tout prix leurs réfugiés menacés d'extermination en RDC. Nous faisons
comme il se doit des opérations de contre-fouilles contre des FARDC
parfois appuyés par MONUC. Il arrive aussi que nous attaquions leurs
positions et ceux des Maï Maï qui leur viennent en aide. Nous n'avons
aucun intérêt de nous attaquer à une population innocente qui
longtemps a bien vécu en symbiose avec nos réfugiés. Beaucoup de
militaires des FARDC tombent sur le champ de bataille et des blessés
innombrables sont enregistrés. Nous recupérons beaucoup d'armes et
de munitions sur le terrain. Les FARDC misérables sont de loin
incapables de maîtriser cette guerre insensée qu'ils mènent contre les
FDLR/FOCA. Pas de moral, pas de solde, les militaires sont des
mendiants. Nous, les FDLR, nous les plaignons malgré qu'ils sont nos
ennemis. Dans leurs attaques contre les réfugiés, ces militaires très
peureux ne font que pilonner aveuglement au mortier, au milieu des

804Série SMS de Murwanashyaka au Haut Commandement et à Byiringiro, 16 mai 2009


805Série SMS d'un expéditeur inconnu à Murwanashyaka, 17 mai 2009

419
endroits des cachettes des réfugiés et les dégâts sont énormes parfois
en morts et blessés. (...) Afin d'épargner la population congolaise contre
les méfaits de la guerre nous avons pris soin d'aviser les militaires des
FARDC, les Maï Maï et les autorités congolais de s'abstenir à se mêler à
la population dans les villages et sur leurs positions car nous frappons
à volonté n'importe où l'ennemi se trouve et n'importe quand. Certains
militaires et Maï Maï si pas tous ne veulent pas vivre sans femmes et
leurs familles. Les FDLR/FOCA déclinent alors toute responsabilité au
cas où ces civils seraient tués lors des combats. En principe nos
opérations se déroulent de nuit et il est difficile de démêler l'affaire »,
rapporta Byingiro à Murwanashyaka 806.

Le secrétaire exécutif Mbarushimana à Paris n'apprécia pas une telle


honnêteté. « Il y a certaines choses que nous ne devrions pas dire »,
expliqua-t-il à Murwanashyaka le 21 mai, lors d'une conversation
téléphonique dont le verbatim a été publié par la CPI : « il ne doit rien
y avoir - heu - nulle part qui puisse donner l'impression que nous
admettons et disons nous-mêmes que nous avons peut-être tué des -
des, des civils. » Murwanashyaka est d’accord : « Ce sont là des choses
très compliquées, en fait, pour la simple raison que - comme vous le
savez, il y a des femmes et des enfants - et donc, avec la Monuc qui se
déplace sur le terrain et voit ce qui se passe en réalité, lorsque vous
publiez un communiqué de presse plus ou moins différent - vous dites,
bien sûr, 'nous ne savions rien' ». Mbarushimana lui fait savoir : « il ne
faut pas oublier que le droit régit, en droit international, le droit - heu -
international humanitaire. En théorie, lorsque vous projetez d'attaquer
un lieu donné, vous devez d'abord vous assurer qu'il n'y a pas de civils
sur place. Lorsque - heu – dire qu'il y a - heu - que vous vous êtes rendus
compte après coup qu'ils étaient là, avec les autres, ne vous exonérera
pas, dans le cas présent, de la responsabilité de ce qui s'est passé. Voilà
le hic. C'est exactement ce à quoi il vous faut faire attention » 807.

Entretemps, Murwanashyaka avait recu les détails du terrain qu'il avait


demandés. Selon une série de messages reçus le 19 mai, trente-neuf
soldats FARDC avaient été tués à Busurungi, et ils précisaient: « il faut
toujours souligner que les FARDC vivent toujours ensemble avec des
familles et des civils dans leurs positions ». Au moins soixante-deux

806Message de Byiringiro à Murwanashyaka conservé en écrit, 17 mai 2009


807Convesation téléphonique entre Mbarushimana et Murwanashyaka du 21 mai 2009,
cité dans: Décision du CPI dans le cas Mbarushimana, opinion divergente, §73

420
civils avaient disparu à Shario. Dix-huit armes avaient été prises
comme butin, dont plusieurs mortiers et beaucoup de munitions 808.

Mbarushimana promit le 21 mai de s'occuper d'un communiqué, qui


parut dans plusieurs versions. La troisième version, publiée le 27 mai,
dit que les FDLR démentent « catégoriquement » toutes les
« informations fausses et erronées » selon lesquelles l'organisation
aurait mené des attaques contre la population congolaise de Mianga et
Busurungi 809. Le 2 juin, Mbarushimana diffusa une liste de soixante-
trois réfugiés hutus tués à Shario, dont des jeunes enfants, en ajoutant:
« Que Dieu accueille leurs âmes. » 810

Mais il n'était pas si facile que ça de se tirer d'affaire. Les FDLR avaient
demandé une enquête internationale indépendante. Ils ne croyaient
sans doute pas que l'appareil de l'ONU allait bouger dans ce sens. Le 15
juin 2009, Mudacumura demanda à son président : « Les abazungu
(blancs) des droits de l'homme au conseil de sécurité sont à Goma pour
enquêter sur le massacre de Shario. Ils veulent que FDLR/FOCA
contribuent à leur sécurité. Qu'est-ce que je dois répondre ? » 811

Après concertation avec Mbarushimana à Paris, Murwanashyaka


l'appela. « Ça peut nous aider », expliqua-t-il. Il s'agissait de Shario, et il
précisa à l’attention du chef militaire des FDLR : « Nous avons demandé
au Conseil de Sécurité de l'ONU de mettre sur pied une commission
d'enquête. C'est pourquoi ils sont venus ». Mais Mudacumura n'était
pas convaincu. « Ces collines sont au-dessus de Busurungi. S'ils
viennent d’en haut, s'ils veulent voir ça, ils vont survoler Busurungi ou
se poser là », rétorqua-t-il. Murwanashyaka comprit tout de suite. « Il
faut faire attention. On peut dire, si nécessaire, qu'ils ne doivent pas y
aller, également pour des raisons de sécurité. » Mudacumura déclara
avoir demandé à Byiringiro que les combattants FDLR sur place,
membres de la brigade Sabena, devaient « instruire les gens ou
s'habiller en paysans ».

808E-mail recu par Murwanashyaka le 19 mai 2009, citant Kalume comme source
809FDLR, Communiqué de presse du 27 mai 2009
810FDLR, Communiqué de prese du 2 juin 2009
811SMS de Mudacumura à Murwanashyaka, 15 juin 2009

421
Murwanashyaka lui donna raison. « C'est comme ça. Un commissaire
peut s'habiller en paysan et déposer un témoignage sous un prête-nom.
Dans cette affaire, ils ne peuvent pas venir comme ça et rencontrer tout
le monde, et il faut aussi limiter leur présence à un ou deux jours. Ils ne
peuvent pas dire qu'ils vont pouvoir terminer leur travail jusqu'à ce
qu’il soit terminé. Ça ne va pas. C'est comme ça », dit-il à Mudamucura
lors d’une conversation téléphonique 812. Deux jour plus tard, il écrivit
à Byiringiro dans un SMS : « Concernant équipe d'experts ONU voulant
faire enquête sur massacres Shario: Préparez une équipe et des
réfugiés qui les rencontrent, et préparez ce qu'ils vont dire! » 813

La preuve : "Annexe 18" et l'ordre de créer une catastrophe


humanitaire

Les Nations Unies n'étaient pas dupes. Depuis des mois, leurs experts
basés à Goma cherchaient des preuves contre Ignace Murwanashyaka.
« Quand nous sortons quelqu'un de la forêt, nous posons toujours
comme première question : Qui est votre chef? », nous confia en février
2009 le conseiller politique fraîchement nommé de la section de
démobilisation (DDRRR) de la MONUC, Matthew Brubacher, expliquant
son travail avec les démobilisés FDLR. « Ils disent tous : Ignace! », a-t-il
précisé au cours de notre entretien 814.

L'équipe DDRRR avait beaucoup à faire en ce printemps de 2009. De


janvier à octobre 2009, les FDLR ont perdu sept cent vingt-sept
combattants par désertion, dont vingt officiers. Brubacher les
interviewa tous systématiquement et conserva ses interviews dans des
dizaines de cahiers bleus. Devant les juges, il résume : « Presque tous
les FDLR que j'ai interviewés savaient que Murwanashyaka était le
dirigeant suprême. Parfois ils l'ont identifié comme président, parfois
comme Dieu. Même les subalternes connaissaient le nom de
Murwanashyaka, sans l'avoir jamais rencontré. Ils ne savaient pas
exactement ce qu'il faisait, mais ils savaient qu'il travaillait sur le plan
international pour aider les FDLR »815.

812Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Mudacumura, 17 juin 2009


813SMS de Murwanashyaka à Byiringiro, 19 juin 2009
814Entretien à Goma, février 2009
815Déposition devant la Cour de Stuttgart,16 juillet 2012

422
Dans les conteneurs de la MONUC à Goma, à peu près tout tournait
autour des FDLR à cette époque. Des officiers, des experts et des
enquêteurs se concertaient au bord du lac avec des experts
internationaux dont la vie était marquée par le génocide rwandais de
1994.

L'Allemand Harald Hinkel, chargé du programme de démobilisation de


la Banque Mondiale (MDRP), avait fait des recherches sur les serpents
du Rwanda pour sa thèse de doctorat en 1994 et avait été témoin des
massacres. L'Américain Gregory Gromo Alex, chef du programme de
démobilisation DDRRR de la MONUC, avait dirigé le PNUD à Kigali en
1994 ; parmi ses collaborateurs de l'époque, il y avait eu Callixte
Mbarushimana, qui deviendra plus tard secrétaire exécutif des FDLR.
Le Néerlandais Hans Romkema, chef de bureau du "Life and Peace
Institute" suédois à Bukavu pendant de longues années, avait vécu
l'entrée du FPR au Rwanda à partir de l'Ouganda en 1990, en tant que
collaborateur de "Save the Children” ; plus tard, à Bukavu, il fut l’un des
premiers travailleurs humanitaires internationaux à faire connaissance
des FDLR. Le Canadien Philip Lancaster, chef de section au sein du
programme DDRRR et, à partir de 2010, coordonnateur du groupe
d'experts de l'ONU pour les sanctions contre les groupes armés en RDC,
avait été major auprès de la Mission des Nations Unies au Rwanda en
1994 et conseiller militaire du chef de mission Roméo Dallaire. La
Somalienne Rakiya Omaar fut l’un des premiers observateurs étrangers
à conduire des recherches sur le génocide rwandais sur le terrain dès
l'été 1994, à côté du FPR, et depuis, elle n’a cessé de suivre sans relâche
la trace des génocidaires

En ce printemps 2009, tous ces chercheurs se rendirent souvent


ensemble au camp rwandais de démobilisation de Mutobo. Dans la
grande salle couverte de tôle ondulée, jusqu'à quatre cents démobilisés
dansaient pour leurs visiteurs. Le Britannique Dinesh Mahtani, le Belge
Raymond Debelle et l'Italien Claudio Gramizzi, tous membres du
groupe d'experts de l'ONU, passèrent deux jours à Mutobo en avril
2009. Par équipe de deux, ils se partagèrent des interviews
approfondies avec dix-neuf combattants FDLR démobilisés, dont cinq
officiers. C'était la première fois que des commandants désertaient
avec leurs unités entières. Ils disposaient d'informations internes du
quartier général. Les enquêteurs onusiens voulaient savoir qui avait

423
donné l’ordre d’attaquer. « Nous étions les premiers à faire ce travail »,
raconta plus tard Mahtani devant les juges allemands 816.

Parmi les officiers ayant fraîchement déserté, il y avait le major Romel,


commandant adjoint de la police militaire des FDLR, chargé de la
protection des dirigeants politiques de l'organisation au Congo. Le 28
mars 2009, Mathews Brubacher l'exfiltra de Ntoto à Goma. « Romel a
négocié pendant plusieurs semaines », dit-il au tribunal. « Il fallait
organiser son exfiltration par hélicoptère. On avait besoin de plusieurs
hélicoptères, comme il venait avec cinquante autres », expliqua
Brubacher 817.

Le 1er avril 2009, les Nations Unies ont fait traverser la troupe de Romel
au Rwanda. Quatre semaines plus tard, les troupes congolaises
attaquèrent les réfugiés hutus rwandais dans la forêt de Shario. Les
FDLR manquaient de policiers militaires pour protéger les réfugiés ; la
désertion de Romel se révélait comme une perte importante pour les
FDLR. En plus, il livrait des renseignements capitaux. Ayant été basé au
quartier général de Muducumura, il témoigna que Mudacumura
téléphonait souvent à Murwanashyaka en Allemagne. Il divulgua un
numéro satellitaire. « Il a dit que Murwanashyaka décide tout sur les
opérations et que Murwanashyaka a ordonné aux FDLR de se défendre
et de défendre la population civile », témoigne Brubacher818. Cinquante
à cent combattants FDLR démobilisés avaient confirmé le contact
direct entre les deux dirigeants les plus importants politiques et
militaires des FDLR, rapporta Mahtani 819.

Pour les enquêteurs de l'ONU, obtenir le numéro satellitaire de


Mudacumura c’était comme tomber sur le tiercé gagnant. La firme
Thuraya de Dubaï leur remit les données de connexion. Au bout de trois
semaines, ils furent capables de relier les numéros les plus courants à
des noms au sein des FDLR. Quatre numéros étaient utilisés pour la
communication des commandants des FDLR avec l'Allemagne, dont
deux par le chef militaire Mudacumura. Deux cent cinquante-huit
connexions furent enregistrées, d'une durée totale de quatre heures.
Un cinquième de ce temps correspondait à un seul numéro avec le

816Déposition devant la Cour de Stuttgart, 9 juillet 2012


817Déposition devant la Cour de Stuttgart, 23 juillet 2012
818Déposition devant la Cour de Stuttgart, 23 juillet 2012
819Déposition devant la Cour de Stuttgart, 2 juillet 2012

424
préfixe de la compagnie O2 en Allemagne. La conversation la plus
longue, de quarante minutes environ, se passait aussi avec
Murwanashyaka. Mais les experts de l'ONU ne disposaient que des
données de connexion, pas des contenus. En même temps, la police
fédérale allemande enregistrait ces contenus - mais à l'insu des experts
de l'ONU.

Un des experts, le Belge Raymond Debelle, voulut en savoir davantage.


Il se rendit encore une fois à Mutobo. Ayant travaillé comme enquêteur
à la CPI, tout comme Brubacher, et connaissant bien le Rwanda, il savait
ce qu'il cherchait. Pendant trois jours et deux nuits, il conduisit des
interviews intensives à Mutobo820. Dans la nuit, il échangea avec des
anciens officiers FDLR, dont deux issus de la hiérarchie supérieure.
Auprès d'un ex-commandant d'une unité CRAP au Sud-Kivu, il apprit
l'existence d'un ordre donné par radio par Mudacumura à toutes les
unités en mars 2009 : créer une « catastrophe humanitaire ».

L'intérêt de l'expert de l'ONU s'éveilla. Il demanda à ce major


démobilisé d'appeler son ancien camarade dans la forêt et de se faire
transmettre cet ordre. Peu après, le major reçut un SMS d'un officier
chargé de la radio. Debelle copia le contenu - qui, plus tard, fut publié
en tant qu'"Annexe 18" du rapport du groupe d'experts de l’ONU, publié
en novembre 2009 821.
Voici le texte :

« Référence du message : ADM/INT/OPS/POL/LOG/Mars 09


- Chaque unité dans sa zone respective doit opérer sans attendre
aucun renfort.
- Privilégier les opérations de ravitaillement en frappant les FARDC
pour récupérer les munitions et l’armement ; les hôpitaux et
centres de santé pour récupérer les médicaments.
- Attaquer les agglomérations et la population civile pour créer la
catastrophe humanitaire, ce qui poussera la Communauté
Internationale de réagir en imposant au Gouvernement de Kigali
les négociations avec les FDLR.
- Couper les routes principales en s’attaquant aux véhicules afin de
paralyser les affaires commerciales et la population autochtone

820Récit selon : Communication de Raymond Debelle, 3 novembre 2015


821Rapport du Groupe d'Experts des Nations Unies S/2009/603 du 23 novembre 2009,
annex 18

425
deviendra mécontente envers son Gouvernement et demandera
l’arrêt des hostilités contre les FDLR.
- Toute unité FOCA dans toute Division doit commencer les
opérations contre les FARDC pour les devancer.
- Tout congolais est pris comme notre ennemi, raison pour laquelle
toute opération de ravitaillement est autorisée pour assurer la
survie de nos hommes et pour déstabiliser la sécurité de la
population autochtone ce qui augmentera leur mécontentement
envers leur Gouvernement. FIN DE MESSAGE. »

Debelle voulait savoir encore davantage. « J'ai parlé avec un certain


nombre d'officiers et de techniciens qui avaient accès à ces
informations », nous révèle-t-il, « et j'ai réussi à suivre la trajectoire de
cet ordre : du quartier général des FOCA, il fut transmis au secteur Sud-
Kivu, puis au premier bataillon Zodiac et à son peloton CRAP qui, en
définitive, a perpétré des exactions contre la population civile dans les
environs d'Uvira. Je me souviens exactement aussi qu'un autre officier
de ce bataillon m'a raconté que l'ordre était controversé pour la plupart
des officiers de cette unité - pour eux, il était impensable de s'attaquer
à la population civile avec laquelle ils avaient cohabité pendant des
années. Mais le commandant du peloton CRAP a finalement franchi la
ligne rouge et a mené son unité dans une campagne de représailles
sanglante », nous explique-t-il dans un courrier électronique.

Le major CRAP démobilisé du Sud-Kivu ne fut jamais interrogé par les


enquêteurs allemands. Le Belge Debelle fut bien interrogé par les
Allemands en avril 2011, mais il n'a jamais comparu au tribunal de
Stuttgart, parce qu'« ils n'étaient pas en mesure de protéger mon
identité », expliqua-t-il. Mais à partir de cette trouvaille, Brubacher
posa systématiquement la question aux démobilisés à Mutobo de
savoir s'ils connaissaient cet ordre et qui l'avait donné. La plupart
étaient au courant. Mais ils ne voulaient pas en parler. Avec un sourire
malicieux, l'un d'entre eux, un ancien membre du commissariat
juridique des FDLR, nous répondit : « Chacun de nous sait que ces
ordres peuvent être utilisés contre nous devant la justice plus tard » 822.

822Entretien à Mutobo, juillet 2009

426
Chapitre 21
Les FDLR dans les filets de la justice
allemande

"Les abacunguzi sont fatigués” : Mécontenement croissant


chez les FDLR

Après la destruction de Busurungi par les FDLR, la population de toute


la région était en fuite. Les FARDC s'étaient repliées jusqu'à la frontière
du Sud-Kivu, à Hombo. Les FDLR passèrent à l'attaque à Hombo, tuant
des civils et incendiant leurs maisons en leur reprochant de collaborer
avec les FARDC. À l'autre côté de la frontière du Sud-Kivu, la localité de
Ciriba fut objet de plusieurs attaques. Devant le tribunal de Stuttgart,
Claudio Gramizzi, expert de l'ONU, parle de cinq attaques distinctes :
dans la nuit du 27 mai 2009, jusquà cent vingt-cinq maisons furent
« pillées systématiquement et incendiées » 823. L'acte d'accusation
allemand précise au sujet du groupement de Mubugu, où se trouve
Ciriba : « Le commandant local des FDLR avait distribué des tracts en
mars 2009, correspondant à la stratégie d'intimidation et de menace à
l'encontre de la population civile, demandant aux autorités locales et
aux FARDC de réfléchir à leur hostilité politique contre les FDLR, car
sinon, des exactions contre les populations auraient lieu à partir de mai
2009. » À part Ciriba, neuf autres villages dont les FDLR avaient brûlé
des maisons furent mentionnés.

Du point de vue des FDLR, ces attaques étaient inévitables. « Là où se


trouvait la population civile, se trouvaient les FARDC », explique un
ancien chef de peloton devant le tribunal 824. Dans la région de

823Déposition devant la Cour de Stuttgart, 20 mars 2012


824Déposition devant la Cour de Stuttgart, 9 novembre 2011

427
Busurungi, le seul groupe armé qui protégeait la population était la
milice tembo Maï Maï Kifuafua. « Les FARDC s'attaquent aux FDLR, et
quand les représsailles surviennent, ils s’enfuient en courant ; les Maï
Maï nous protègent », dit le chef de Chambucha, le 10 juin 2009 825.

En réaction au massacre de Busurungi, les Maï Maï Kifuafua se


retirèrent officiellement des FARDC. Des soldats impayés
commencèrent à se joindre à eux. Partout dans les provinces du Kivu,
les populations locales se tournaient vers leurs propres milices. Tout le
processus de paix pour l'Est du Congo se disloquait.

Dans la nuit au 21 juillet 2009, les FDLR attaquèrent Manje, une localité
située entre Busurungi et Hombo. « La milice FDLR a brûlé au moins
cent quatre-vingt-deux maisons et a tué au moins dix-neuf civils »,
relate l'acte d'accusation allemand. « En plus, ils ont enlevé dix femmes
dans la forêt. Au moins une d'elles y a été violée par quatre rebelles à
tour de rôle », poursuit l’acte. L'attaque contre les FARDC à Manje avait
été un échec, selon le témoignage d’anciens combattants des FDLR
devant le tribunal. « Nous voulions les chasser pour qu'ils partent à
l'autre rive de la rivière », dit un d'entre eux. « Je peux me souvenir que
l'attaque s'est mal passée et que nous n'avons pas atteint notre but (....)
C'étaient des gens des Pareco, ils étaient plus forts que nous », explique
ce témoin 826. Manje est la dernière attaque des FDLR à l'est du Congo
dans la liste chronologique des procureurs allemands.

Sur la base d'images satellitaires, des ONG membres de la Congo


Advocacy Coalition conclurent plus tard dans une déclaration
commune que dans un rayon de cent kilomètres carrés autour de
Busurungi, 80% des maisons avaient été détruites jusqu'en septembre
2009. « Depuis le début des opérations militaires contre les milices
FDLR en janvier 2009, plus de mille civils ont été tués, sept mille
femmes et filles ont été violées et plus de six mille logements ont été
détruits par le feu dans les provinces orientales du Nord Kivu et du Sud
Kivu. Près de neuf cent mille personnes ont été forcées d'abandonner
leurs maisons et vivent dans des conditions désespérées dans des
familles d'accueil, dans des zones forestières ou dans des camps
sordides pour personnes déplacées avec un accès limité à la nourriture

825« Congolese Seek Loyal Militia Protection After Army,


UN Pullout », Bloomberg, 12
juin 2009
826Déposition devant la Cour de Stuttgart, 3 décembre 2012

428
et aux médicaments. (...) Nombre des meurtres ont été commis par les
milices FDLR qui ont délibérément pris les civils pour cible en
représailles à cause de la décision prise par leur gouvernement de
déclencher des opérations militaires contre leur groupe. Les soldats du
gouvernement congolais ont également pris des civils pour cible en
commettant des meurtres ainsi que des viols, des pillages, du travail
forcé et des arrestations arbitraires de façon systématique. Selon de
froids calculs établis par la coalition, pour chaque combattant rebelle
désarmé au cours de l'opération, un civil a été tué, sept femmes et filles
ont été violées, six maisons ont été réduites en cendres, et neuf cents
personnes ont été forcées d'abandonner leurs maisons », constate la
déclaration827.

Publiée le 13 octobre 2009 par Human Rights Watch, la déclaration


affichait sa conclusion dans le titre : « Le prix payé par la population
civile pour l’opération militaire est inacceptable ». Le fait que les FDLR
aient également payé un lourd tribut lors de ces événements échappait
aux observateurs intenationaux. La direction politique des FDLR au
Congo perdit une nouvelle fois son siège provisoire à Shario au mois de
juin. « Nos salutations. Shario réattaqué par ennemi », rapporta le
secrétaire exécutif adjoint Irategeka à son président le 21 juin. « Nous
sommes éparpillés à travers les forêts maintenant », décrit-il.
Murwanashyaka répondit tard dans la nuit : « Une mauvaise nouvelle,
mon frère » 828.

Deux semaines plus tard, son vice-président Byiringiro lui écrivit :


« Shario à feu et à sang depuis le 17 juin et l'ennemi poursuit les
réfugiés en profondeur dans les forêts en contournant les positions
militaires amies. Gens crèvent de faim et de bombardements
intensifs ». Murwanashyaka répondit encore une fois par une
généralité : « C'est triste. Il faut compatir avec vous dans les prières.
Nous allons publier un communiqué » 829.

« L'ennemi nous a encore visités le dimanche sans préavis, beaucoup


d'entre nous étaient à la messe », lui écrivit Irategeka fin août. « Nous
sommes dans les forêts maintenant (...) J'ai attendu en vain votre

827Congo Advocacy Coalition,« DR Congo: Civilian Cost of Military Operation


Unacceptable », 13 octobre 2009
828Échange SMS entre Irategeka et Murwanashyaka, 21 juin 2009
829Échange SMS entre Byiringiro et Murwanashyaka, 6 juillet 2009

429
discours pour conforter les citoyens. Les commandants aussi me
demandent pourquoi vous ne vous manifestez plus. Ils sont presque
tous avec moi » 830. Murwanashyaka ne répondit que quatre jours plus
tard. « Les trois dernières semaines je n'ai pas pu m'asseoir (...) Comme
vous voyez, tout comme on ne vous laisse pas en paix pour que vous
puissiez vous asseoir, c'est la même chose ici, un peu autrement »,
rétorqua le chef de l’organisation 831.

Le président FDLR n'avait-il vraiment pas d'autre chose à


communiquer à ses troupes au Congo que des prières, des unités
Thuraya et l'observation distraite qu'il était stressé lui aussi ? D'une
part, Murwanashyaka caressait encore l'idée de sortir du conflit la tête
haute en étant l’âme d'un accord politique qui sauverait les FDLR. Dans
une série de messages à son Comité Directeur le 29 juin, le président
informa son organisation d'une rencontre entre lui-même, le père
catholique congolais Rigobert Minani et le négociateur de Sant'Egidio,
Matteo Zuppi, une semaine auparavant, laquelle révéla combien
Murwanashyaka était déjà déconnecté des réalités sur le terrain.

« Minani disait avoir rencontré le général Numbi et Kabila avant sa


venue », relate le compte-rendu du président des FDLR. « Selon info lui
donnée par Numbi et Kabila : 1. FDLR être complètement encerclées
par FARDC et donc les Abacunguzi vont se rendre l'un après l'autre
(cela serait leur stratégie). 2. Kinshasa ne propose aux FDLR rien
d'autre que de se rendre volontairement et de recevoir asile politique
en RDC. 3. Kinshasa demande aux FDLR de faire comme premier pas un
geste à la RUD. Selon médiateur, beaucoup de pays de l'Occident
rencontrés (France, USA, GB etc) être fixés et donnent priorité à la
solution militaire, excepté Belgique. » Murwanashyaka précisa avoir
rejeté l’option d’un « geste à la RUD », en disant que le désarmement
des FDLR « n'est pas à l'ordre du jour de notre organisation » et que ce
« n'était rien d'autre que ce que nous avons fait à Kamina ».

On s’était mis d'accord sur une commission mixte, composée de


délégués des FDLR, de Sant'Egidio, de la RDC et du HCR, pour discuter
de l'asile politique pour les FDLR au Congo, poursuit le compte-rendu,
mais pour Murwanashyaka « les gens bénéficiaires de ce statut ne

830SMS d'Irategeka à Murwanashyaka, 24 août 2009


831SMS de Murwanashyaka à Irategeka, 28 août 2009

430
devraient pas rester en RDC mais aller dans d'autres pays tiers autre
que Rwanda, et des mesures de sécurité doivent permettre aux réfugiés
de ne pas être conduits de force au Rwanda par MONUC/FARDC etc.
Minani va demander à Kinshasa s'il est interessé par ce dossier de
réfugiés, car selon lui Kinshasa n'est intéressé qu'au désarmement des
Abacunguzi et non au dossier des civils ». Ses interlocuteurs l'avaient
averti de « sanctions sévères au leadership FDLR » imminentes : « Je
leur ai dit que nous ne les craignons pas » 832.

Quelques jours plus tard, le président des FDLR reçut une


communication l'informant d'une rencontre entre le gouvernement
congolais, la MONUC et des représentants des États-Unis à Goma : On y
aurait planifié l'arrestation de Murwanashyaka et Musoni ainsi que
l'assassinat de Mudacumura, et la traque des génocidaires encore
recherchés par le TPIR. Au cours de la réunion, on se serait préparé à
des opérations pour éliminer les FDLR, fut averti le président 833.

Murwanashyaka devint de plus en plus pessimiste et méfiant. « Notre


organisation est infiltrée », prévint-il Musoni dès le début juin 834. Au
cours d’une converasation téléphonique avec son directeur de cabinet
David Mukiza, il révéla un apitoiement inhabituel. « Moi,
Murwanashyaka, je ne suis pas chef à vie. Tu comprends ? Je fais ce
travail à titre bénévole tout comme toi et d'autres abacunguzi (...) S'il y
a une personne qui veut que la chose avance, ça doit être moi. Parce que
vous, vous pouvez par un heureux hasard gagner un endroit où il y a
des patates douces, du manioc, de l'amateke, et vous le tirez du sol (...)
Ce que vous pouvez avoir par un heureux hasard, moi, je ne peux pas
l’avoir », confia-t-il à Mukiza 835.

Ses camarades au Congo, familiers de la situation sur le terrain, ne


cessaient d'essayer de lui faire comprendre les réalités. En juillet 2009,
Murwanashyaka reçut par mail un manifeste censé avoir été signé par
Musoni et Bigaruka, réclamant un changement politique des FDLR836.
« À la vue de la situation géopolitique critique à laquelle l'organisation

832Série SMS de Murwanashyaka au Comité Directeur, 29 juin 2009


833E-mail de 'ushira25' à Murwanashyaka, 4 juillet 2009
834Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Musoni, 1 juin 2009
835Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Mukiza, 3 juin 2009
836Citations selon:E-mail d''ismail' á Murwanashyaka, 9 juillet 2009

431
fait face, considérant l'opinion publique de beaucoup d'abacunguzi qui
tendent au désespoir, considérant certaines idées des dignitaires
politiques et civils », ce document estimait qu’il serait « sage » pour les
FDLR d'« "améliorer leur image auprès de Kinshasa et de la
communauté internationale, dont les préjugés les voient comme
extrémistes », afin « de faire gagner du temps aux FOCA pour
restructurer leurs unités et rassembler leurs forces pour des
opérations futures chez nous » .

Le document avertissait le président des FDLR d'un putsch militaire


calqué sur le modèle de celui qui se produisit au Rwanda en 1973. « Les
FOCA se sont assez sacrifiés depuis janvier 2009, ils commencent à se
fatiguer et à se démotiver, il semble qu'ils travaillent seuls et que les
politiques ne les suivent pas. Le désespoir se répand parmi les
abacunguzi dans les forêts suite à la malnutrition dont souffrent les
enfants et qui gagne les adultes. Il y en a qui pensent que ça va mal et
que l'ennemi nous menace et que nous ne pouvons pas les protéger et
que les forces s'épuisent. Si on ne fait rien au niveau politique et
diplomatique, les prochaines opérations conjointes de Kigali vont nous
enlever beaucoup de FOCA et de réfugiés. Ils vont partir en nous
reprochant de ne pas avoir tout fait pour que la guerre marche bien. Ils
peuvent arriver au Rwanda démotivés, non pas pour poursuivre la
lutte. Depuis 1970, c'est l'armée qui prend en charge les affaires quand
ça n'avance pas. Il ne faut pas que le peuple rwandais nous reproche
d'avoir agi trop tard. Nous nous levons. Abacunguzi, nous voilà. Signé :
Premier vice-président et commandant adjoint FOCA. »

Suite à ce message, Murwanashyaka échangea longuement avec son


directeur de cabinet, David Mukiza. L'échange était tellement
important à ses yeux qu'il l'enregistra 837. L'enregistrement fut
reproduit devant le tribunal de Stuttgart. Mukiza expliqua à son
président la profondeur de la crise : « Quand on parle aux soldats, ils
confirment tous que la corruption est un fléau de notre organisation
(...) Beaucoup d'abacunguzi confirment que le commandant des FOCA
et le deuxième vice-président vous ont depuis longtemps gagné à leur
cause. Ils se demandent sur quelle base vous pouvez leur faire
confiance ». Selon cet échange, il n’y avait aucun gradé qui n'avait pas
été contacté pour quitter les FDLR. Et les officiers étaient mécontents,

837Citations selon: Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Mukiza, 10


juillet 2009

432
selon Mukiza : « Après la dernière réunion du Haut Commandement les
gens ont attendu un changement. Il n'est pas arrivé (...) Beaucoup
d'abacunguzi confirment que, s'il n'y a pas de changement d'ici la fin de
l'année, les FOCA seront déstabilisées fin 2010 (...) Si notre lutte n'est
pas redynamisée, les gens vont tous nous quitter. Notre lutte va prendre
fin », prévint Mukiza.

Ensuite, le directeur de cabinet lut au président un « message de


certains abacunguzi au Presidef » qui fustige « le monopole du pouvoir,
la corruption et la discrimination, l'intolérance, les règlements de
comptes, la mauvaise distribution des biens » au sein des FOCA. « Les
soldats sont fatigués. Il n'y a pas de moyens militaires pour continuer
la guerre durablement. Ils disent qu'ils ne vont plus se laisser tuer aussi
longtemps qu'ils ne voient pas d'actions politiques. Il faut des actions
politiques concrètes. Ils demandent la relance du dialogue avec
Kinshasa. Il faut une pause pour redonner le moral aux gens pour se
réorganiser, pour se reconstruire en formant de nouvelles troupes,
parce que la majorité des forces sont composées d’hommes âgés. (...)
Ils disent qu'on ne vit que grâce à l’espoir. Et quand on n'a plus d'espoir,
c'est le suicide », rapporta David Mukiza à son chef.

"Ils fabriquent des crimes” : Les FDLR face à l'enquête


allemande

Les experts de l'ONU ne savaient pas à quel point les FDLR étaient près
du déchirement. Les enquêteurs allemands étaient les seuls à disposer
de ces communications. Les procureurs allemands à Karlsruhe étaient
hésitants à établir le contact avec les experts onusiens et les conseillers
à la démobilisation à Goma, tandis que le coordonnateur du groupe
d'experts de l'ONU, Mahtani, avait demandé plusieurs fois aux autorités
allemandes en 2008 de les aider à analyser les données de
communication. « Ils doivent avoir mis quelqu'un comme Ignace sous
écoutes », pensait Mahtani avec certitude. Mais « nous n'avons jamais
reçu autre chose que des réponses officielles », nous confie-t-il 838.

Le "rapport intérimaire" du groupe d'experts soumis en mai 2009, une


semaine après l'attaque contre Busurungi, mit les Allemands sous
pression. « Le Groupe a appris qu’Ignace Murwanashyaka, le Président

838Communication de Dinesh Mahtani, 3 novembre 2015

433
des FDLR-FOCA qui vit en Allemagne et est inscrit sur la liste par le
Comité en novembre 2005, a participé à la coordination des contre-
attaques dans le Nord-Kivu après février 2009. Selon un déserteur de
haut rang qui faisait partie de l’unité de protection du général
Mudacumura, Murwanashyaka était régulièrement en contact avec le
général Mudacumura pendant les opérations Umoja Wetu et Kimia II,
grâce à un téléphone satellitaire appartenant au général Mudacumura,
et ordonnait à ce dernier d’adopter une stratégie de repli pendant
l’opération Umoja Wetu et de contre-attaquer pendant l’opération
Kimia II, en lui donnant pour instructions précises de reprendre les
positions perdues pendant l’opération Umoja Wetu. Le Groupe ayant
vérifié le relevé des communications téléphoniques par satellite du
général Mudacumura pendant cette période, peut confirmer que celui-
ci a eu plusieurs communications avec Murwanashyaka à partir de
janvier 2009 », signalait ce rapport 839.

Clairement accusées d'avoir offert un terrain d'action à un criminel de


guerre présumé soumis aux sanctions, les autorités allemandes
réagirent. Peu après la présentation de son rapport, l'expert Mahtani se
rendit à Berlin à l’invitation du gouvernement allemand. Il rencontra
des représentants de l'Office fédéral des migrants et réfugiés (BAMF)
et le directeur de la section des Nations Unies au ministère des affaires
étrangères. « Je me souviens très bien qu'ils m'ont amené à la cantine
pour un déjeuner copieux. C'était assez bizarre », se souvient-il 840. On
échangea sur la communication entre Mudacumura et
Murwanashyaka. Pour confirmer que le numéro O2 en question était
bien celui de Murwanashyaka, ils le composèrent, directement à partir
du ministère, et demandèrent le président Murwanashyaka. « C'est
moi-même », fut la réponse, toujours selon Mahtani 841.

À partir de ce moment-là, les enquêtes allemandes prirent de la vitesse.


On misait sur la coopération au sein de l'Union Européenne et aussi
avec la Cour pénale internatioale. Le président des FDLR - qui, de
surcroît fut condamné par la Cour de Mannheim à six mois de prison
avec sursis le 18 juin 2009, pour violation de l’interdiction d'activités
politiques à laquelle il était soumis - en prit connaissance. En juillet,

839Rapport intérimaire du Groupe d'Experts des Nations Unies S/2009/253 du 18 mai


2009, §57
840Communication de Dinesh Mahtani, 2 novembre 2015
841Déposition devant la Cour de Stuttgart, 2 juillet 2012

434
après sans doute avoir reçu des informations détaillées, il appela son
vice-président Musoni à Neuffen 842.

« Tu vois l'accusation qu'ils lancent contre nous », raconta-t-il,


détaillant quatre reproches : viol, massacres, exploitation des
ressources naturelles du Congo, refus du désarmement. « Ce sont ces
quatre points », expliqua-t-il. « Ces tribunaux, ils rendent leur jugement
déjà avant le procès (...) Ils prennent une statistique comme ça : il y a
mille qatre cents femmes violées, sept cents ont été violées par les
FDLR - c'est très difficile de vérifier ou de démentir ça, et les tribunaux
se jettent là-dessus. » Il recommanda à son adjoint de « rechercher
dans tous les journaux ce que tu peux trouver et l'enregistrer, et s'il y a
un procès tu l'as avec toi. Il faut aussi prier et non pas te fier seulement
à tes propres forces et préparations. Les gens contre lesquels nous nous
battons sont des pays puissants à l'étranger. »

Musoni n'était pas convaincu que les FDLR pourraient être


condamnées sur base du témoignage d'une victime de viol affirmant
que les FDLR l'avaient violée. « Ça suffit pour être puni ? Toi, comme
président des FDLR ? Si un soldat francais commettrait un viol... »
Murwanashyaka l’interrompit : « Tu penses que tu peux te mettre au
niveau du Français ou de l'Américain ? Ou de Merkel ? Si un soldat
américain viole ou tue quelqu'un à Bagdad, personne ne dit que c'était
le président des Etats-Unis. Mais chez nous, on dit que ce sont les FDLR,
le président (...) Dans ces affaires, c'est la loi du plus fort, il n'y a pas de
règles. » Musoni répondit : « Non, non, notre organisation a des
règlements qui sont suivis ». Murwanashyaka rétorqua : « Tu dois
comprendre que la justice ne prend pas en compte nos règlements (...)
Tu penses que ceux qui te jugent sont neutres ? Qu'est-ce que tu penses
? Tu dois comprendre. Quand on est fort, on est fort. Tu sais bien qu'ils
font comme ça. On m'a dit qu'à Arusha, une femme comparaît et pleure,
elle dit que quelqu'un l'a violée, quelqu'un qu'elle n'a jamais vu, tu
comprends ? Ils vont sûrement trouver quelque chose qu'ils peuvent
fabriquer contre nous. Si ça arrive au tribunal, ce ne sera pas le procès
classique où on te reproche ce que tu as fait. Ils fabriquent des crimes,
c'est tout ».

842Citations selon: Conversation téléphonique entr Murwanashyaka et Musoni, 18


juillet 2009

435
Et le président de prodiguer ce conseil à son adjoint : « Tu dois toujours
prier Dieu, tôt le matin et le soir avant de te coucher, aller à la messe, tu
dois dire merci à Dieu. Nous lui devons que nous sommes encore en vie,
ce n'est pas parce que ce monde le veut ». Mais Musoni lui-même avait
des soucis plus directs : son épouse avait demandé le divorce fin août
et le bannissat de la maison familiale à Neuffen. « Elle a fait des
recherches sur les FDLR sur Wikipédia pour prouver que je suis
mauvais », se plaignit-il au téléphone. Fin septembre, le territoire
d'Esslingen lui notifia une interdiction de travail et de sortie du land de
Baden-Württemberg « pour empêcher la fuite ». À cette époque,
Musoni était déjà au chômage et n'avait pas droit à l'aide sociale parce
qu'on lui reprochait de diriger une organisation terroriste, selon un
courrier des autorités compétentes.

Pour les deux hommes, il était clair que leur vie libre en Allemagne était
en train de prendre fin. Mais la première confrontation directe de
Murwanashyaka avec les reproches soulevés contre les FDLR ne fut
l'oeuvre ni des procureurs allemands ni des experts de l'ONU, mais de
Anneke Van Woudenberg, chargée de la RD Congo chez Human Rights
Watch. Le 10 août 2009, trois mois exactement après l'attaque contre
Busurungi, Woudenberg et un de ses collaborateurs ont rencontré
Murwanashyaka à Mannheim en Allemagne dans un restaurant. Pour
se préparer, Murwanashyaka avait suivi le conseil de Mbarushimana à
Paris. « Il faut éviter de dire que les FDLR attaquent pour se venger. Il
faut insister que nous ne combattons que des soldats », lui avait
conseillé son secrétaire exécutif.

Selon les notes de Van Woudenberg, lues devant le tribunal,


Murwanashyaka lui expliqua donc l'attaque contre Busurungi comme
suit : à Shario, les réfugiés hutus avaient été tués « par Kigali ». Il n'y
avait eu aucune position FDLR sur place, mais uniquement des réfugiés.
« Environ 300 personnes ont été massacrées, mais nous sommes en
train d'enquêter », dit-il à son interlocutrice. En même temps, il précisa:
« Mudacumura ne me donne pas d'ordres. C'est moi qui donne les
ordres. » 843

Van Woudenberg expliqua au président des FDLR le droit international,


y compris la responsabilité du supérieur hiérarchique, et lui soumit des

843Notes d'Anneke van Woudenberg du 10 août 2009, présentées au Cour de Stuttgart


le 5 novembre 2012

436
copies de cinq documents fournis par des Congolais : des lettres de
menace, parfois estampillées FDLR. Et devant le tribunal, Woudenberg
se souvient: « Murwanashyaka demanda un moment pour les lire. J'ai
commandé du thé. J'avais l'impression qu'il était choqué. Dans la
conversation sur les lourdes menaces, Murwanashyaka n'était pas sûr
que ces lettres émanaient bien des FDLR. Il pointait le tampon et disait
que ça pourrait être un tampon FDLR et que c'était une tentative de
salir le nom des FDLR. Ce ne seraient peut-être pas des lettres des
FDLR. Je l'ai encouragé d'enquêter encore » 844.

"Il y a eu un complot” : La page web disparaît

Le vendredi 28 août 2009, Murwanashyaka et Musoni discutèrent des


problèmes privés au téléphone. Après quelques minutes, le président
informa son adjoint : « Je viens de recevoir un mail de OVH dans lequel
ils disent qu'ils ont bloqué notre site internet. Il n'est pas accessible
actuellement. Ils disent que nous y publions des campagnes politiques.
Je vais porter plainte » 845.

À partir de ce jour, la page www.fdlr.org devint soudain inaccessible. La


page, qui publiait tous les communiqués de presse en plusieurs langues
ainsi que le numéro de contact du président, était importante et pas
seulement pour la communication globale des FDLR. Les signatures
électroniques aidaient aussi les enquêteurs allemands à tracer les
sympathisants des FDLR en Allemagne. Leurs numéros étaient
enregistrés par la police fédérale. Plusieurs avaient opéré des
virements d'argent, en contravention des sanctions. Beaucoup d'entre
eux étaient des informaticiens, tout comme Musoni et Mbarushimana.
Toute une génération de spécialistes rwandais en informatique se
retrouvait autour des FDLR en Allemagne. Des dirigeants de la section
allemande du RDR avaient même créé et vendu le logiciel "Rafiki"
utilisé pour programmer la page.

Pour les experts de l'ONU, chargés de surveiller l'application des


sanctions contre les leaders des FDLR, la page Internet était une bête
noire depuis longtemps. Déjà, en 2008 ils s'étaient adressé par écrit à
l'entreprise OVH, qui hébergeait le serveur. Leur mail atterrit chez OVH

844Déposition devant la Cour de Stuttgart, 15 octobre 2012


845Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Musoni, 28 août 2009

437
en France, mais la page FDLR en Allemagne était gérée par OVH
Allemagne à Sarrebrück, et par conséquent leur courrier demeura sans
suite. Les autorités allemandes ne faisaient aucun effort pour
désactiver la page, en dépit des sanctions. En mai 2008
Murwanashyaka avait renouvelé pour trois ans le contrat avec OVH,
jusqu'en 2011.

L'après-midi du vendredi 28 août 2009, nous avons appelé la direction


d'OVH à Sarrebrück pour demander si la firme gérait bien la page
www.fdlr.org. La directrice Anne Wagner confirma. Elle ne pouvait pas
préciser ce qu'étaient les FDLR. À la question « Savez-vous que les
FDLR se trouvent sur la liste de sanctions des Nations Unies ? », la
réponse fut un silence momentané, suivi par : « Je peux vous rappeler
dans quelques minutes ? »

Après quelques minutes, à 15h34:29 exactement, la page FDLR


disparut de la toile. "Forbidden" apparut sur les écrans. « Nous n'avons
pris connaissance de ce client que par vous aujourd'hui. Nous avons
désactivé la page fdlr.org et résilié le contrat avec effet immédiat », nous
expliqua la direction. Le même jour, Murwanashyaka reçut une
communication par mail de la part d'OVH, qu'il lut à Musoni au
téléphone le soir. « Il y a une activité politique qui a été notifiée á OVH
comme illégale et inadmissible, et OVH a été lié à des activités
criminelles. Nous résilions le contrat », lut-il. « Ça veut dire qu'il y a une
directive de quelque part, de la MONUC ou du Conseil de Sécurité ? »
demanda Musoni. Murwanashyaka répondit : « Peu importe, je peux
empêcher ça. Nous portons plainte et nous gagnons. L'activité politique
n'est pas une raison pour bloquer une page Internet. » 846

La nouvelle se répandit au Congo par radio. Aux commandants FDLR


inquiets, Murwanashyaka répondit : « Il y a eu un complot et la page
Internet a été bloquée pendant deux jours. Nous l'avons déménagée.
S'ils essaient à nouveau, nous allons faire autre chose. » 847
Murwanashyaka et Musoni avaient en effet procédé au déménagement
de leur page internet en France, chez la firme "Amen". Elle réapparut le
2 septembre 2009, enregistrée par Murwanashyaka. Mais les autorités
françaises la désactivèrent peu de temps après. Le 6 septembre, elle

846Conversation téléphonique entre Murwanashyaka et Musoni, 28 août 2009


847SMS de Murwanashyaka à Omega, 4 septembre 2009

438
réapparut chez "Network Solution" aux Etats-Unis. Les experts
onusiens mirent la pression, et elle disparut définitivement. Depuis, les
FDLR utilisent des pages de sympathisants dont certaines n'ont pas la
vie longue, ainsi que les réseaux sociaux.

Le 3 septembre, peu après la fermeture du site en Allemagne, les juges


d'instruction allemands ordonnèrent la saisie de tous les éléments du
trafic électronique des accusés Murwanashyaka et Musoni, y compris
les mails déjà stockés. Toute la communication par mail des deux
leaders des FDLR se retrouva donc aux mains de la justice.

Karlsruhe/Neuffen, 17 novembre 2009 : Des menottes à


l'aube

Le 17 novembre 2009 était un mardi pluvieux et froid en Allemagne. À


l'aube, des agents de la police fédérale allemande prirent d'assaut
l'appartement de l'ex-copine d'Ignace Murwanashyaka dans la ville de
Karlsruhe, à quelques rues du siège du Procureur fédéral allemand. Le
président des FDLR, qui s'y trouvait pour une visite, fut menotté et
emmené. Au même moment, d'autres policiers fouillaient
l'appartement de Murwanashyaka dans la ville de Mannheim. Ils
saisirent un ordinateur, trois téléphones portables, quatre téléphones
satellitaires et tous les documents qu'ils trouvèrent.

Straton Musoni fut arrêté au même moment. Après s’être séparé de sa


femme, il avait déménagé dans la petite ville de Nürtingen. Chez lui, on
trouva quatre téléphones portables, quatre ordinateurs, deux
ordinateurs portables et seize disques durs avec des données stockées
dont deux n'étaient pas lisibles. La lecture des disques durs révéla plus
tard ses mails archivés, la copie de sécurité de la page Internet ainsi que
des documents. Les policiers trouvèrent également chez Musoni des
relevés de comptes bancaires, prouvant les flux financiers des FDLR, et
une carte de visite des FDLR qu'il avait fait fabriquer. Dans des cassettes
de musique, ils découvrirent même quelques diamants bruts.

Murwanashyaka fut emprisonné à Stuttgart et Musoni à Karlsruhe. Ils


furent présentés à un juge le jour même qui leur signifia leur mise en
arrestation. « Selon les enquêtes », annonça le procureur à la presse,
« les accusés ont, jusqu'à leur détention ce jour, exercé une influence
déterminante sur la guerre dans les provinces en conflit en tant que

439
commandants militaires suprêmes des FDLR. Ils auraient pû empêcher
les exactions systématiques perpetrées par leurs miliciens contre la
population civile dans le cadre de la stratégie de l'organisation. Ils sont
donc soupçonnés d'urgence d'être responsables des crimes commis
par les FDLR en tant que commandants militaires ». Les arrestations
étaient, selon le procureur, le résultat d'« enquêtes menées depuis
environ un an avec beaucoup de moyens » 848. Le juge d'instruction de
la Cour fédérale BGH avait émis des mandats d'arrêt le 16 novembre
2009, provoquant les arrestations le lendemain.

Coïncidence ? Ce même 17 novembre 2009, à New York, le groupe


d'experts de l'ONU devait présenter son rapport final sur l'appplication
des sanctions contre les groupes armés de l'est du Congo au Comité des
sanctions du Conseil de sécurité des Nations Unies. Des détails avaient
déjá fuité, le document de 287 pages avait été remis au président de ce
comité le 9 novembre déjà. Le rapport détaillait la hiérarchie de
commandement entre le leadership politique des FDLR en Allemagne
et les commandants militaires au Congo ainsi que les réseaux
internationaux de l'organisation. Son annexe 18 révélait l'ordre de
provoquer une catastrophe humanitaire. Il y avait aussi des listes des
communications téléphoniques entre Murwanashyaka en Allemagne et
Mudacumura au Congo.

Quelques heures avant la réunion du Comité de sanctions à New York,


la police allemande frappait les FDLR. Le chef du groupe d'experts, Dino
Mahtani, était encore au lit dans son hôtel. « Oh wow ! » fut sa première
réaction quand nous l'informâmes, suivi par: « Mais les Allemands ont-
ils assez de preuves? » Puis il se leva et frappa à la porte de la chambre
de son collègue pour répandre la nouvelle 849. Le porte-parole du
procureur fédéral allemand nia toute connexion entre la date des
arrestations et la réunion du Comité de sanctions.

Ce même matin, à Goma, Pole Institute était en train de finaliser son


rapport sur une réunion "portes ouvertes" consacrée aux FDLR, le 11
novembre, au cours de laquelle des dirigeants de la milice hutue Pareco
et des rebelles tutsis du CNDP avaient annoncé leur intention de
regrouper leurs forces contre les FDLR, si nécessaire sans le

848Procureur fédéral allemand, Communiqueé de presse, 17 novembre 2009


849Conversation téléphonique avec Dinesh Mahtani, 17 novembre 2009

440
gouvernement congolais. Le chef du groupement Waloa-Loanda, où se
trouve Busurungi, avait exigé que chaque groupe armé aie la possibilité
de protéger ses propres terres: Des « Maï Maï intégrés » devraient être
déployés dans leurs forêts natales parce qu'ils maîtrisaient leur terrain
autant que les FDLR, selon lui, et les « étrangers » venus de
Lubumbashi, Kinshasa et ailleurs devaient être redéployés « dans leurs
propres forêts »; sinon, le risque était que les FDLR puissent s'emparer
de Goma dans un délai très court 850.

La nouvelle des arrestations en Allemagne se répandit très vite. « On l'a


appris par la radio », révéla, quelques mois plus tard, dans le camp de
démobilisation de Mutobo au Rwanda, un ancien combattant FDLR, âgé
de 18 ans, qui avait servi pendant deux ans dans la brigade de réserve
à Walikale. « Notre commandant nous a réunis autour de lui ce matin-
là. Nous nous sommes assis en cercle ; découragés, nous avons écouté
le service kinyarwanda de la BBC. Nous avons appris l'arrestation
d'Ignace. Mais le commandant nous a exhortés à ne pas faiblir, la guerre
allait continuer », poursuit le témoin. Le soir même, il avait décidé,
ensemble avec trois amis, de déserter pendant la nuit. « Sans notre
leader en Allemagne, les FDLR ne sont rien », expliqua-t-il851.

« On a annoncé à tous les soldats que Murwanashyaka avait été arrêté


avec Musoni », témoigne un autre ancien combattant devant le tribunal.
« C'était une nouvelle publique lue aux soldats. On l'avait d'abord caché
aux petits soldats, mais c'était dans tous les médias. »852

Le lendemain, le secrétaire exécutif des FDLR, Callixte Mbarushimana,


publia une déclaration à Paris avec le titre « L’arrestation du Président
Murwanashyaka et du Vice-Président Musoni en Allemagne est injuste
et injustifiée », qui affirma que les autorités allemandes accusaient
Murwanashyaka et Musoni « d’être à la tête d’une organisation que
Kigali soupçonne de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre
en RDC. Les FDLR déclarent que MM. Murwanashyaka et Musoni sont
innocents des charges portées contre eux parce que les FDLR ne sont
en rien impliquées dans les exactions commises contre les populations
civiles à l’Est de la RDC. » Les FDLR, selon ce communiqué, « expriment

850E-mails de Pole Institute, 12 et 17 novembre 2009


851Entretien à Mutobo,décembre 2009
852Déposition devant la Cour de Stuttgart, 20 janvier 2014

441
leur ferme et énergique réprobation de l’inique et triste volonté de
neutralisation de son leadership préconisée par des groupes de
pression et lobbies de Kigali et exécutée par les autorités allemandes
sur demande du régime fasciste et dictatorial du FPR-Inkotanyi en
place à Kigali » et « relèvent avec étonnement que de toutes les annales
de l’histoire, c’est la première fois qu’un pays démocratique met à
exécution les souhaits d’un régime fasciste et dictatorial dont les
leaders sont réclamés par la justice internationale pour crimes de
terrorisme, crimes contre la paix, crimes contre l’humanité, crimes de
guerre, crime de génocide, pillages et viols au Rwanda et en République
Démocratique du Congo. » Ensuite, Mbarushimana souligne la
« détermination » des FDLR « à aller jusqu’au bout de leur objectif qui
est et reste la libération totale du peuple rwandais » 853.

À la suite de ces arrestations, le nombre de désertions des FDLR


augmenta fortement, comme pendant l'opération Umoja Wetu. En
novembre, cent trente-trois combattants quittèrent les rangs des FDLR,
pour la plupart après le 17 du mois, et cent soixante-trois nouvelles
désertions furent enregistrées en décembre. C'est « le début de la fin »,
pronostiqua un ancien commandant qui avait servi à un rang élevé
pendant quinze ans au sein des FDLR. Le jour de l'arrestation de
Murwanashyaka, il se trouvait à Mutobo. « Ce jour-là, plusieurs
commandants FDLR m'ont appelé », raconta-t-il - et il montra la liste
d'appels de son téléphone du 17 novembre 2009 : plus d'une dizaine
de numéros congolais. « Ils étaient choqués et désespérés », résume-t-
il. Plusieurs d'entre eux s’étaient enquis de savoir comment se rendre
avec leurs bataillons. « Sans nos leaders politiques en Europe ils ne
voyaient plus de sens à leur combat », expliqua l’ancien
commandant854.

Au Rwanda, la recherche des témoins

À peu près deux semaines après les arrestations des leaders FDLR en
Allemagne, des policiers et procureurs allemands se rendirent à Kigali,
accompagnés d'interprètes et de spécialistes, une équipe de huit
personnes. Elle recherchait au Rwanda et à l'Est de la RD Congo des
témoins pour un procès contre Murwanashyaka et Musoni. Ils ne le

853FDLR, Communiqué de presse, 18 novembre 2009


854Entretien à Mutobo, décembre 2009

442
firent qu'après les arrestations, « sinon, les accusés auraient pu le
savoir », selon un policier devant le tribunal 855.

Le procureur général rwandais Martin Ngoga avait exprimé sa


disponibilité pour aider les recherches allemandes et pour établir le
contact avec des anciens combattants FDLR à travers la commission de
démobilisation du Rwanda. Parmi les cinq membres de cette
commission se trouvait Paul Rwarakabije, l'ancien chef militaire des
FDLR. Il rendait visite régulièrement à ses anciens subordonnés à
Mutobo. Il parlait aux commandants fraîchement arrivés pour les
débriefer. Il en connaissait la plupart personnellement et ces derniers
le respectaient toujours. « Nous pouvons aider les Allemands à trouver
des témoins », nous dit Rwarakabije dans son bureau à Kigali, chaussé
de ses lunettes rondes, de sa voix douce. Devant lui, sur la table, figurait
un organigramme des FDLR. Les noms de "Murwanashyaka" et de
"Musoni" en haut du tableau étaient biffés856.

Dans une petite salle nue de la section consacrée à la traque des


génocidaires au siège du procureur Ngoga, les enquêteurs allemands
interrogèrent leurs premiers témoins venant des rangs des FDLR :
l'ancien porte-parole militaire Edmond Ngarambe alias Michel
Habimana, qui avait déserté en février 2009 et l'ancien commandant de
bataillon Séraphin Bizimungu alias Amani Mahoro, qui avait rompu
avec Murwanashyaka en 2005. Contrairement à Rwarakabije, qui avait
rallié le Rwanda en 2003, ces deux-là avaient fini en prison. Jusqu'à
présent, ils sont incarcérés dans une prison pour grands criminels.
Pendant l'interrogatoire allemand, qui dura plusieurs heures, on leur
donna de l'eau et des biscuits. Ils n’ont jamais comparu comme témoins
en Allemagne, étant prisonniers au Rwanda.

Deux jours après leur arrivée à Kigali, les Allemands continuèrent en


voiture à Gisenyi, à la frontière congolaise, à travers les montagnes et
passèrent à côté du camp de démobilisation de Mutobo. À Gisenyi, ils
s'installèrent dans un hôtel. Pour des raisons de sécurité, les Allemands
ne furent pas autorisés à passer la nuit au Congo. Pendant plus d'une
semaine, le matin, ils traversaient la frontière pour se rendre dans la
ville animée de Goma et le soir ils rentraient dans la paisible ville de

855Déposition devant la Cour de Stuttgart, 6 juin 2011


856Entretien à Kigali, décembre 2009

443
Gisenyi. La coopération judiciaire avec le ministère congolais de la
justice à Kinshasa et la MONUC avait déjà été réglée en septembre 2008.

À Goma, l'expert en démobilisation de la MONUC, Matthew Brubacher,


leur expliqua la hiérarchie de commandement des FDLR et leur
communiqua des listes de contacts téléphoniques des commandants
ainsi que des documents de la section DDRRR de la MONUC. Il leur
fournit aussi les premières indications sur les combattants FDLR à
Mutobo qui pourraient être utiles. Le commissaire rwandais
Rwarakabije transféra ensuite les interlocuteurs sollicités de Mutobo à
Gisenyi pour leur interrogatoire dans des pièces louées.

Une vidéo présentée plus tard au tribunal à Stuttgart montre comment


se passaient ces interrogatoires 857. Le procureur allemand, Christian
Ritscher, et le chef de l'équipe de police allemande se firent expliquer
les épaulettes et les rangs courants chez les FDLR par un ancien caporal
de l’État-major de l'organisation. Les Allemands voulaient connaître le
rang militaire de Murwanashyaka. Le témoin explique que
Mutrwanashyaka est le chef du "chama" – qui signifie organisation
politique en swahili, comme doit l'expliquer l'interprète.

Le témoin relate qu'il n'y avait pas eu de problèmes avec la population


civile avant la guerre, selon lui, les problèmes seraient survenus avec la
guerre seulement. Le procureur Ritscher, soudainement attentif,
demande : Quels problèmes ? Le témoin explique : « Quand un civil doit
travailler au champ, ou s'il est commerçant et doit vendre des biens,
quand tu leur apportes la guerre, tu vois que ça pose des problèmes ».
Les Allemands ne comprennent pas. « Qu'est-ce qu'on a fait avec des
civils qui ont posé problème ? On les a combattus ? » demande le
policier allemand. Maintenant c'est au tour du témoin de ne pas
comprendre. « Vous voulez dire, quand les civils posent problème parce
qu'ils s'enfuient chez les soldats ? » Le policier insiste : « Vous avez dit
que les civils posent des problèmes. »

C'est l'interpréte qui résolut l'impasse. « La guerre pose un problème


aux civils. Le témoin n'a pas dit que les civils posent problème »,
explique-t-il. Mais le procureur ne comprend toujours pas. « Mais s'ils

857Vidéod'un interrogatoire présenté devant la Cour de Stuttgart, 21 mai 2012. Le


témoin en question ne s'est jamais présenté devant la Cour.

444
ne font qu'attendre, alors où est la guerre ? Je ne comprends pas. » Le
témoin répond : « Où est le problème ? »

Les interrogatoires des témoins congolais doivent avoir été d'une


difficulté comparable. Les Allemands n'ont pas eu besoin seulement de
témoins issus des FDLR, qui puissent témoigner sur les activités de
l'organisation, mais aussi de témoins congolais, pour témoigner sur les
crimes des FDLR. Les trois premières victimes à comparaître devant les
Allemands sont issues d'une seule famille de Busurungi : homme,
épouse et fils. Selon les autorités judiciaires allemandes, les témoins
furent amenés par la MONUC. Mais il paraît que celui qui a amené ces
victimes à témoigner devant les Allemands n'était autre que Didier
Bitaki, un personnage à la réputation sulfureuse bien connu à Goma,
ancien porte-parole des Maï Maï Kifuafua, la milice tembo de la région
autour de Busurungi, adversaire principal des FDLR en 2009.

Il n'est pas facile de trouver des témoins pour la justice dans une région
en guerre permanente comme l'est du Congo - surtout quand les
enquêteurs ne peuvent se rendre sur aucun lieu des crimes eux-mêmes.
Les enquêteurs et procureurs revinrent en Allemagne et sollicitèrent
l'appui de professionels et aussi, plus tard, d'organisations allemandes
ayant déjà travaillé sur les FDLR, comme le réseau oecuménique pour
l'Afrique Centrale (ÖNZ). Dinesh Mahtani, le coordonnateur du groupe
d'experts des Nations Unies, répondit aux questions dans les bureaux
du procureur fédéral allemand à Karlsruhe pendant deux jours en
janvier 2010. Anneke van Woudenberg, chargée du Congo chez Human
Rights Watch, donna aussi des informations et des renseignements lors
d'une « rencontre informelle près de Bonn », comme elle l’attesta
devant le tribunal. « Je leur ai indiqué des hôtels, les mesures de Human
Rights Watch pour protéger les personnes contactées, des informations
pratiques et logistiques (...) Je leur ai donné une introduction de base
comme à toute personne qui m'en demande. Il faut aller là où se
trouvent les réfugiés ; il faut des lieux sûrs pour les interrogatoires, et
des interprètes neutres ; quand il s'agit de femmes, l'interpréte doit
aussi être une femme » 858.

858Déposition devant la Cour de Stuttgart, 24 octobre 2012

445
Les FDLR s'attaquent aux femmes, les Allemands cherchent
les victimes

Au Nouvel An 2010, dans le cadre de la lutte congolaise contre les FDLR,


l'opération "Amani Leo" succéda à l'opération "Kimia II". Selon le porte-
parole des FARDC, le Major Sylvain Ekenge, « la grande différence, c'est
que la collaboration Monuc-FARDC sera renforcée par, surtout, la co-
localisation des unités sur le terrain, ainsi que la création des unités
d'intervention, des unités spécialisées, qui pourront continuer et
renforcer la traque des FDLR (...) L'effort principal de 'Amani Leo' sera
mis sur la protection des civils. Des unités seront mises en oeuvre pour
occuper les axes routiers, pour occuper les grands centres où se
trouvent les civils pour essayer de les protéger, afin d'éviter ce que les
ONG décrivent, éviter que les FDLR ne viennent se venger sur les
civils » 859.

La nouvelle doctrine ne se traduisit pas dans les réalités. La nouvelle


que dans le groupement de Mulombozi, situé dans le territoire de
Mwenga au Sud-Kivu, les FDLR avaient exécuté sept femmes du village
de Mizulo le 11 février 2010 et pris huit autres commes otages, suscita
l'indignation. Cinq de ces huit femmes otages furent retrouvées le
lendemain dans la forêt, égorgées. Les trois autres, dont deux avaient
été violées, furent amenées par des activistes religieux à Bukavu.
L'église protestante ECC publia leurs noms et leurs photos.

Une association de femmes donna des détails. Elle relata que ceux qui
avaient enterré les victimes avaient rapporté le constat suivant :
« Toutes égorgées (tête coupée et mise ailleurs) ; une des têtes était
d'enfoncée un sein dans la bouche ; un cadavre était enfoncé un tronc
d'arbre dans le vagin ; une tête le cuire chevelue et plaquée la patte
(provision alimentaire) sur la tête ; un cadavre coupé son sexe, déposée
entre ses deux seins ; un autre cadavre avec les deux seins coupés ».
Selon ce récit, le contexte de l'attaque était « qu'au mois de janvier
2010, un groupe de femmes de Mizulo avait été signalé aux FARDC
d'être en collaboration avec les FDLR pour la vente des produits de
première nécessité (sucre, sel, bougie, allumette, carburant, carton des
cartes téléphoniques...). Après filature, les FARDC prirent quelques

859« Le major Ekenge fait le point de l'opération Amani Leo », Radio Okapi, 2 janvier
2010

446
unes en flagrance et leur promirent de ne pas leur faire du mal si elles
disaient la vérité et leur montraient les camps des FDLR ; ce qu'elles
firent sans le dire à leurs clients. Le camp était clairement dans la forêt,
construit en bâches qu'ils ont pillées aux organisations de l'Église
Catholique. Les FARDC dirigèrent une opération dans le camp.
Malheureusement n'ayant pas trouvé les hommes, les FARDC avaient
tué douze femmes et quatre enfants et emporté quatre femmes
(Congolaises mais épouses de FDLR) à la MONUC pour leur
rapatriement. Cette représaille resta secrète : le massacre du 11 février
2010 aurait été commis par les FDLR époux et parents des femmes et
enfants tués. Donc, en quelque sort un règlement de comptes » 860.

Voilà comment les FARDC firent le contraire de leur but déclaré de


protéger la population civile : Elles demandaient à la population de
choisir leur camp. Comme le disait le porte-parole des opérations des
FARDC, le général Amuli : « Civils et militaires doivent désormais
comprendre que dans le cadre des opérations Amani Leo, nous devons
sceller le mariage, être en cohabitation très étroite entre la population
civile et les FARDC (...) La population civile doit prendre une part active
dans ces opérations. Comme on est presque à la fin de cette opération
d'éradication des FDLR, la population doit s'approprier cette
victoire » 861.

C’était dans ce climat que les policiers et procureurs allemands, encore


une fois accompagnés d'interprètes et d'accompagnatrices de témoins,
firent de nouveau le voyage de l'Allemagne à Kigali et ensuite au Congo
pour trouver des témoins parmi les victimes civiles des FDLR. Ils se
rendirent au quartier général de la MONUC à Goma. La section des
droits de l'homme avait une liste de crimes commis par diverses milices
et de témoins-victimes possibles, anonymisés et pris en charge par des
organisations locales spécialisées dans leur protection. « La médiation
se faisait à travers la MONUSCO et les ONG », selon le policier allemand
chargé de ce travail, témoignant devant le tribunal. Interrogé sur le
choix des témoins, il répondit : « C'était le choix des enquêteurs. » 862

860AFD Uvira, « Rapport de l'état de lieu de la situation des femmes dans la province du
Sud-Kivu/RDC » (sic), 20 février 2010
861« Général Amuli : 'Nous continuons la traque des FDLR cette fois-ci avec la
participation de la population civile', », Les Coulisses (Beni), 22 mars 2010
862Déposition devant la Cour de Stuttgart, 6 juin 2012

447
Lors de ce deuxième voyage à Goma, les Allemands trouvèrent six
autres témoins-victimes, pour la plupart des femmes violées. Certaines
étaient dans un très mauvais état, traumatisées et avaient subi des
blessures physiques. L’une d'elles ne pouvait même plus s'asseoir sur
une chaise ; elle fut interrogée á même le sol. Une autre avait été
évacuée par la MONUC à Goma après l'attaque de son village et
hospitalisée. Au tribunal, Murwanashyaka se moqua d'elle : « Elle était
malade psychologiquement », dit-il dans son mot de la fin. « Les
Congolaises mentent souvent pour avoir accès aux services de
l'ONU » 863.

Pour une victime de violences sexuelles, survivre dans les forêts de l'est
du Congo et en outre trouver de l'assistance médicale relève du
parcours du combattant. Il n’existe des cliniques spécialisées qu’à
Goma et à Bukavu. La réinsertion sociale se fait à travers des
organisations elles aussi spécialisées. Au cours du procès allemand,
leurs noms ainsi que ceux de leurs collaborateurs sont restés
confidentiels ; les victimes sont toujours restées anonymes. Le policier
allemand dit devant le tribunal avoir téléphoné tous les huit à dix
semaines aux ONG « pour savoir si elles étaient en contact avec les
témoins et si tout allait bien » 864.

Il aurait été possible théoriquement d'amener ces femmes congolaises


en Allemagne et leur accorder l'asile politique avec leurs familles pour
la durée de leur vie. Début 2010, les procureurs allemands et plusieurs
organisations allemandes étaient en discussions à propos d’un tel
programme de protection de victimes, mais elles n'aboutirent pas. Les
organisations locales y étaient hostiles : déjà demander un passeport
aux autorités congolaises pour un voyage qu'on ne peut pas expliquer
donne lieu aux soupçons. Les FDLR ont des espions partout chez les
autorités congolaises, même au sein de la DGM congolaise (direction
générale des migrations), comme le revèle un organigramme du réseau
d'un agent de renseignement des FDLR, dressé avec noms et numéros
de téléphone et que nous avons pu consulter - surtout à Goma, où des
commandants des FDLR ont investi dans l'immobilier, les sociétés de
fret et d’autres secteurs. Selon un témoin à Stuttgart : « Si ça se sait que

863Dernier mot d'Ignace Murwanashyaka devant la Cour de Stuttgart, 18 septembre


2015
864Déposition devant la Cour de Stuttgart, 6 août 2012

448
des témoins collaborent avec les autorités allemandes, au mieux le
témoin est tué, sinon tout le village est attaqué. » 865

Tout au long de la procédure judiciaire allemande, les témoins-victimes


congolais sont restés chez eux ; ils ont comparu anonymement,
l'identité des personnes qui les prirent en charge ne fut pas divulguée
ni même les lieux où ils furent interrogés, d'abord par les enquêteurs
allemands et ensuite pendant le procès.

Sept mois après les arrestations de Murwanashyaka et Musoni, le 17


juin 2010, la Cour fédérale de justice confirma la prolongation de la
détention provisoire et la motiva par « la difficulté particulière et
l'étendue particulière des investigations ». Remettre Murwanashyaka
en liberté provisoire donnerait lieu à un risque de fuite et de
dissimulation, poursuivait la décision judiciaire. « Il est à supposer
qu'en tant que président des FDLR il reprendrait le contact avec ses
subordonnés en RDC et les amenerait à exercer une influence indue sur
les témoins connus nominativement, pour les empêcher de témoigner.
Aussi il est à supposer qu'il y aurait des tentatives de recherche des
témoins anonymes pour les empêcher aussi de faire d'autres
déclarations », apprend-t-on dans les conclusions de la Cour 866.

Les procureurs allemands se mirent à écrire leur acte d'accusation. Six


mois plus tard, le bureau du procureur fédéral annonçait qu’il avait
inculpé le 8 décembre 2010 Murwanashyaka et Musoni « pour crimes
contre l'humanité et crimes de guerre ainsi qu'appartenance à
l'organisation terroriste étrangère FDLR » ainsi que Murwanashyaka
en tant que dirigeant. Le 4 mars 2011, la Cour régionale de Stuttgart -
compétente parce que les deux inculpés résidaient dans le Land de
Baden-Württemberg dont Stuttgart est la capitale – admit l'acte
d'accusation sans changements. Deux mois plus tard, jour pour jour,
s'ouvrit le procès.

865Déposition devant la Cour de Stuttgart, 6 août 2012


866Cour Fédéral de Justice, arrêt AK 3/10 du 17 juin 2010

449
Partie 5
Le bilan judiciaire
Chapitre 22
Ouverture d'un procès éléphantesque

Le tribunal comme tribune

Du 4 mai 2011 au 28 septembre 2015, la salle numéro 6 du tribunal


régional de Stuttgart est une zone de haute sécurité deux fois par
semaine. Juste avant 9h30 chaque lundi et mercredi, en dehors des
jours des vacances, les huissiers barricadent toute la zone autour de
l'entrée de la salle, située au rez-de-chaussée du bloc labyrintique de
béton construit dans les années 1980 dans la rue Olga où sont
regroupés les palais de justice de la capitale du land allemand de Bade-
Württemberg. Devant la porte, un couloir de sécurité sert à photocopier
la carte d'identité des visiteurs, à ranger les effets personnels dans des
casiers, mis à part les carnets et les stylos. Qui veut passer, doit se
soumettre à une fouille policière après le portique de sécurité.

C'est le premier procès pour crimes de guerre dans l'histoire de


Stuttgart, mais c'est la routine qui domine. Les mesures de sécurité sont
les mesures standard pour les procès pour terrorisme, car il y en a eu
plusieurs à Stuttgart contre les extrémistes de gauche de la "Rote
Armee Fraktion" (RAF), active dans les annés 1970 et 1980. Dans les
salles voisines, on traite parfois de crimes de violence extrême.

Le vent du changement de l'histoire se lève à Stuttgart ce temps-là. Le


12 mai 2011, un jour après le troisième jour d'audience du procès des
FDLR, pour la première fois un premier ministre du Bade-Württemberg
issu du parti vert est assermenté, quelques centaines de mètres plus
bas sur la colline. Un demi-siècle de pouvoir conservateur s’achève
dans ce land du sud-ouest allemand, bastion de l'industrie automobile
du pays. Le vainqueur vert, Winfried Kretschmann, doit son ascension

452
à la contestation massive du projet de construction d'une gare centrale
souterraine au-dessous du centre de Stuttgart. Chaque lundi soir,
quand les juristes du procès FDLR se hâtent pour gagner la gare à partir
de la rue Olga, ils croisent les "citoyens enragés" qui bloquent les rues
en sifflant et en brandissant des pancartes, confrontant les policiers
surarmés avec casques et matraques.

Quand les protestations dégénèrent dans la violence, des manifestants


interpellés sont également traduits en justice rue Olga. Les
manifestations de solidarité envahissent le tribunal. Parmi les
manifestants, certains demandent pourquoi il y a une barrière de haute
sécurité devant la salle numéro six. Il s'agit du génocide au Rwanda,
explique l’huissière devant la porte fermée, en tricotant. « Quel sujet
ennuyeux ! », hurle la manifestante.

Derrière la porte de la salle six, on ne remarque rien de tout cela. La


salle nue et blanche a l'air froide, même en été, en dépit de sa moquette
vert olive. Elle n'est pas bien aérée et n'a presque pas de lumière
naturelle, il n'y a qu'une seule fenêtre étroite dans un coin et quelques
lucarnes invisibles dans l’angle du plafond. Les portes sont verrouillées
pendant les délibérations. Une fois, les juges déclenchent l'alarme en
quittant la salle pour la pause de midi. Au premier hiver du procès, les
témoins venus du Rwanda portent de chaudes vestes d'hiver, même à
la barre de témoins. Les problèmes de chauffage font régulièrement
débat.

L'ambiance n'est pas moins glaciale. Avant même que les délibérations
ne démarrent, l'avocate de Murwanashyaka, Ricarda Lang, demande
l'arrêt de la procédure. Quand le président du tribunal lui rétorque qu'il
faut d'abord lire l'acte d'accusation, elle demande le remplacement des
procureurs. La session est suspendue pour recueillir l'avis de la
procureure fédérale elle-même, à Karlsruhe, par téléphone. Quand
cette dernière refuse leur remplacement, l'avocate déclare vouloir
saisir le ministère de la justice. Le procureur principal Ritscher, assis en
face de Lang, commence à ricaner. « Je ne sais pas ce qui prête à rire »,
éclate-t-elle avant de demander d'exclure les juges du procès. Dès le
premier jour, le ton « insupportable » que va dénoncer le président du
tribunal dans son jugement est présent.

453
Pour toutes les parties, cette procédure est un arbitrage non seulement
sur des crimes commis au Congo, mais sur l’avenir de carrières
juridiques en Allemagne.

Jürgen Hettich, le président du tribunal, préside la chambre des affaires


de sécurité de l'État à Stuttgart depuis septembre 2009. Il n'est pas
facile de le faire sortir de sa réserve, il reste calme quand d'autres juges
auraient depuis longtemps fait valoir leur autorité. En apparence mi-
compatissant, mi-résigné, il observe à travers ses lunettes les avocates
et procureurs se jeter des insultes à la figure et attend tranquillement
qu'ils terminent pour pouvoir continuer.

Le 18 janvier 2012, l'avocate Lang demande à un témoin rwandais s'il


a plusieurs femmes. Le procureur Ritscher ne se retient plus et crie :
« Comme si tous les Africains portaient des jupes en raphia ! » et il
accuse indirectement l’avocate de racisme. Après que le témoin est prié
de quitter la salle pour ne pas assister à ce débat, le procureur explique
: « On ne demanderait pas à un Blanc s'il est bigame ! » L´avocat de
Straton Musoni, Jan Bockemühl, vole au secours de sa collègue : Il est
bien connu que la polygamie est répandue en Afrique, affirme-t-il, et sa
collègue Andrea Groß-Bölting demande au président Hettich si des
commentaires comme celui du procureur sont admissibles. Le
président Hettich ne perd pas son sang-froid. « Je n'ai presque pas
entendu le commentaire sur les jupes en raphia », explique-t-il. Cet
échange, poursuit-il, serait « plutôt singulier, mais ici c'est devenu
presque normal ».

Christian Ritscher, le procureur principal, a déjà travaillé sur cette


affaire depuis deux ans et demi quand enfin il peut lire son acte
d'accusation lors de l'ouverture du procès le 4 mai 2011. Il mène les
accusations dans plusieurs affaires semblables à la fois : le procès pour
génocide contre l'ancien bourgmestre rwandais Onesphore
Rwabukombe, qui a lieu devant le tribunal régional de Francfort entre
2011 et 2014, et les poursuites contre trois sympathisants des FDLR
d'origine rwandaise pour soutien à une bande terroriste devant le
tribunal régional de Düsseldorf entre 2012 et 2014. Il gagne les deux
procès et se voit promouvoir procureur fédéral en attendant le verdict
à Stuttgart.

Avec ses collègues, Ritscher s'est rendu plusieurs fois au Rwanda et au


Congo, toujours droit dans son costume-cravate, même dans la

454
poussière chaude de Goma. À Stuttgart, il ne se laisse jamais distraire.
Quand c'est son tour d'interroger les témoins, il pose une batterie de
questions courtes et sèches. Quand les avocats de la défense le
provoquent, il explose comme un volcan, la tête rouge et la voix
cassante.

Ricarda Lang, l’avocate principale d'Ignace Murwanashyaka, aime le


spectacle. Pendant plusieurs années, elle a joué le rôle d’une avocate
dans un feuilleton télévisé. Avant le cas Murwanashyaka, elle a défendu
un groupe de terroristes islamistes présumés, le "groupe Sauerland", à
Düsseldorf. Elle réussit à invalider une partie de la procédure
d'accusation. Son site internet est également disponible en arabe et elle
s'y décrit comme « combattante », en majuscules.

Au procès de Stuttgart, elle se bat contre tout le monde. Parfois, elle


laisse son client interroger lui-même des témoins pendant des heures
interminables, avant de s'insurger, faussement indignée, contre le
reproche de procédure dilatoire qu'elle réussit à provoquer chez les
procureurs. Quand elle interroge les témoins elle-même, elle a la voix
forte et péremptoire jusqu'à ce que le président la sermonne. « Vous ne
m'avez pas encore entendue crier ! », répond-elle une fois.

Andrea Groß-Bölting, avocate principale de Straton Musoni, est-elle


aussi experimentée dans les procédures de terrorisme. Elle a défendu
un Palestinien accusé d'être membre d'Al-Qaïda, et quand le tribunal
fédéral en dernière instance a atténué le verdict en "soutien", elle
évoqua néanmoins dans une interview une « démonstration effrayante
du pouvoir exécutif ». À Stuttgart, elle conteste la légalité de la
procédure. Elle garde un contact chaleureux avec son client, rigolant
avec lui et prenant de ses nouvelles du ressort du privé. Dans la
procédure, elle est au départ plus calme et plus factuelle que Lang, mais
au fil des années, elle devient de plus en plus dure et polémique, en se
servant beaucoup plus souvent des affirmations politiques des FDLR.

Les conditions de détention des inculpés ne sont évoquées que


rarement. La défense de Musoni échoue régulièrement à obtenir sa
libération préventive, et elle se plaint au tribunal des longueurs du
voyage depuis sa prison, située bien loin de Stuttgart, et de ses
problèmes d'alimentation en raison de son diabète et de ses horaires
irréguliers de repas quand les délibérations se prolongent dans la
soirée. Murwanashyaka, lui, est incarcéré dans la prison de haute

455
sécurité de Stammheim dans la banlieue nord de Stuttgart, dans un
couloir ultra-sécurisé où naguère ont séjourné les terroristes de la RAF.
Ses avocats dénoncent son « isolement » : même les avocats ne peuvent
lui parler en prison qu'à travers une vitre, les visites sont rares et
difficiles à obtenir, son allemand devient de plus en plus mauvais, se
plaint son avocate. Au fil des années, le président des FDLR a
effectivement un air de plus en plus décharné. Il subit même une
opération vésiculaire.

Ce procès va finalement tester la résilience de tout le monde. Chaque


accusé a droit à deux avocats, payés par l'État. Les hommes qui jouent
les seconds rôles à côté des deux avocates principales changent
plusieurs fois, parfois pour des raisons de santé. L'ambiance dans la
salle devient de plus en plus lourde au fil du temps.

Déjà, le premier jour du procès, les avocats contestent la légalité de la


procédure. Les avocats de Musoni déclarent que « la défense s'attend
en premier lieu à un procès politique où l'enjeu est d'empêcher la
justice allemande, agissant comme marionette de la politique du règne
par la force de Kagame, de commettre un abus ». Les avocats de
Murwanashyaka se disent convaincus de « faire face à un appareil de
pouvoir constitué des représentants du parquet fédéral et de ses
assistants au sein de la police fédérale, des Nations Unies, des
organisations innombrables de droits de l'homme, des journalistes,
etc ». Ils relèvent que les procureurs, contrairement aux défenseurs,
ont pu enquêter sur place et obtenir l’accès à des archives de l'ONU, leur
permettant d'introduire des pièces à conviction impossibles à
contester.

Les juges refusent aux avocats le droit d'introduire ces affirmations


comme déclarations au procès, ce qui provoque les premières
demandes de récusation - les déclarations sont donc lues comme
motivations de ces demandes. Les demandes de nullité s'étendent : le
procès serait politique, le code pénal international serait
inconstitutionnel, les enquêtes seraient uniquement à charge, les
dossiers seraient incomplets, l'interprète serait incapable et la
détention préventive serait trop longue. Quand les juges refusent
d’accéder à ces demandes, les avocats ripostent avec encore des
demandes de récusation de toute la chambre. Leur nombre atteindra
43. Elles seront toutes rejetées. Mais à chaque fois, une autre chambre

456
du tribunal doit les traiter, ce qui entraîne souvent la perte d'une
journée du procès.

La défense ne lâche pas. Elle veut citer comme témoins des ministres
congolais et des commandants FDLR actifs, elle veut voyager au
Rwanda ; elle demande sans cesse de nouvelles expertises. Le tribunal
ne se laisse pas émouvoir. La lecture de tous les refus d’accéder à ses
demandes va à elle seule, prendre plusieurs semaines, vers la fin du
procès.

Tout cela contribue à générer un climat délétère. « La provocation n'est


pas une façon souveraine de mener la procédure », jette le15 juillet
2013 l'avocate Lang au président du tribunal quand il conteste un de
ses commentaires sarcastiques. « Vous devez vous demander qui incite
qui », répond le juge. Quelques jours après, le président Hettich
réprimande l'avocate qui est en train de chuchoter et de rigoler. « Je ne
tolère aucune interprétation de ma conduite », répond-elle, « mais
quand vous riez, il s'agit de discrimination contre mon client. » « Ce
n'est pas nous qui rions », répond le juge.

L'accès des accusés aux dossiers fait souvent objet de débat. Ils ont le
droit d'étudier l'acte d'accusation sous surveillance six heures par jour
ouvrable dans des salles désignées de leurs prisons sur un "appareil de
lecture électronique" sur lequel le parquet a installé des fichiers
sélectionnés. Pour les avocats, c'est insuffisant. Ils contestent souvent
le choix des fichiers mis à la disposition de leurs clients et demandent
le droit de les étudier avec eux.

Quand les avocats demandent à la cour des versions imprimées des


documents pour les accusés, les juges refusent : Les cellules seraient
trop petites. Selon le tribunal, il y a bien plus de deux cents classeurs
d'actes et de plus bien d'autres pièces de conviction, entre cinquante
mille et soixante mille éléments de télécommunication : écoutes de
conversations téléphoniques, SMS, e-mails, pour la plupart en
kinyarwanda. Les enregistrements, stockés sur des supports de
données, rempliraient à eux seuls 343 DVD.

L'Afrique méconnue

Entre eux, les dirigeants des FDLR en Allemagne et au Congo


communiquent le plus souvent en kinyarwanda ; avec des tiers, ils
457
utilisent le français. Pour les besoins de l'enquête allemande, tout le
matériel a dû être traduit en allemand. Pour les besoins du procès,
public, ce que les juges considèrent comme pertinent doit être à
nouveau traduit, en public.

L'interprète rwandais au tribunal de Stuttgart est toujours assis au


milieu de la salle, le dos au public, tourné vers les juges, les procureurs
à droite, les inculpés et leurs avocats à gauche. Il se trouve donc au
milieu des tirs croisés des parties. Quand des témoins rwandais
comparaissent, il doit traduire pendant des heures avec une attention
extrême - parfois, les questions sont posées et reposées dix fois parce
que les parties ne réusissent pas à formuler une question traduisible.
Et il doit interpréter les réponses en allemand le plus exactement
possible.

Les avocats reprochent à l'interprète de prendre parti : Le


gouvernement rwandais aurait pesé sur le choix des traducteurs, ce qui
nuirait aux inculpés. On reproche à l'interprète aussi d'avoir lui-même
milité pour le FPR avant 1994, en tant qu'étudiant en Allemagne. La
police allemande nie les affirmations de la défense et déclare que ce
n'est pas le Rwanda qui choisit les interprètes : On utilise les données
de la police. Les interprètes servant à traduire les propos des témoins
locaux ont, eux, été choisis par l'ambassade allemande à Kigali. La
procureure fédérale allemande elle-même, Monika Harms, est appelée
à témoigner sur la question de savoir si les autorités rwandaises ont
pesé sur les traductions et sur les enquêtes au Rwanda. « J'ai été très
surprise de constater qu'il était possible d'enquêter au Rwanda selon
les procédures allemandes sans immixtion constante du gouvernement
rwandais », dit-elle 867.

Quand il s'agit de traduire les SMS, e-mails et conversations


téléphoniques des prévenus, le procès est souvent bloqué. L'interprète
doit traduire de nouveau chaque phrase, pendant que les documents
originaux ainsi que les traductions policières existantes sont visibles
sur un écran. Comme les deux inculpés maîtrisent eux aussi le
kinyarwanda, ils contestent tout le temps ce que fait l'interprète et
aussi ce qu'a traduit la police. Pendant des jours et des semaines, les
délibérations traînent en longueur à cause des débats lingüistiques

867Déposition devant la Cour de Stuttgart, 6 juin 2011

458
concernant une langue que personne ne maîtrise à part les inculpés et
l'interprète. Les juges se fatiguent. Un d'entre eux a visiblement peine
à garder les yeux ouverts, le procureur Ritscher fixe le plafond blanc.
Les accusés contestent systématiquement tout ce qui pourrait suggérer
que Murwanashyaka aurait pu donner des ordres. Ce ne serait qu'une
« suggestion » ou une « demande », propose Murwanashyaka à travers
sa défense. L'interprète n'a pas le choix : c'est une interprétation
possible, concède-t-il, après avoir traduit « ordre ».

Parfois, la situation vire à l'absurde. Un e-mail de Murwanashyaka,


concernant la préparation d'une réunion du Comité Directeur des
FDLR, contient le mot vita. Selon l'interprète, les décisions à venir
doivent faciliter la « guerre » - ce serait la traduction du mot swahili
vita. Murwanashyaka conteste énergiquement : vita serait le mot latin
pour « vie ». L'interprète fait valoir que le mail ne serait pas en latin. Il
s’entend répondre qu'il ne peut pas le savoir, n'étant pas qualifié dans
cette langue 868.

Rapporté à Goma, cet échange est accueilli avec humeur. « Quelle


comédie ! Depuis quand Murwanashyaka communique avec ses
ouailles en latin ? » réagit un Congolais ayant de l'expérience en la
matière militaire. « S'il a dit vita en leur parlant, cela signifie
évidemment la guerre. C'est un mot swahili fort utilisé dans le langage
militaire même entre rwandophones. Il faut noter que chez les
militaires de cette région (Uganda-Rwanda-Tanzanie-RDC-Kenya-
Burundi ; Rwandophones ou pas), les mots swahili ou anglais
'swahilisés' sont fort utilisés, qu'ils parlent swahili ou d’autres langues
locales. » 869 Plusieurs années plus tard, Straton Musoni va le confirmer
en passant devant le tribunal : « Vita, bien sûr, est un mot swahili qui
signifie 'la guerre' » 870.

Vers la fin de la présentation des preuves, un autre échange lingüistique


jette une lumière crue sur Murwanashyaka. Dans un message à son
président, le deuxième vice-président des FDLR basé au Congo, Victor
Byiringiro, écrit qu'on considère Murwanashyaka comme

868Délibérations devant la Cour de Stuttgart, 11 juillet 2011


869Communication e-mail de Goma, 13 juillet 2011
870Déposition devant la Cour de Stuttgart, 9 septembre 2013

459
umuhezanguni 871. L'interprète rwandais explique que ce mot signifie
« extrémiste ». Murwanashyaka conteste : ce serait le mot qui
correspond à « pilier ». Personne dans la salle n'arrive à harmoniser ces
deux affirmations872. Au Rwanda, ils auraient pu apprendre le sens :
umuhezanguni signifie « celui qui n'écoute pas les idées des autres ».
Nguni est le « coin », umuheza est quelqu'un qui se met à part ; la
combinaison de ces deux termes signifie quelqu'un qui se met à l'écart,
de sa propre volonté, et elle est utilisée dans la langue courante pour
désigner un « terroriste ». Selon cette interprétation, en 2007 déjà, un
dirigeant des FDLR aurait désigné Ignace Murwanashyaka comme
terroriste. Mais le tribunal allemand ne saura jamais.

La cartographie et la nomenclature géographique au Congo représente


aussi un défi pour les Allemands. Le tribunal dispose de cartes qui sont
projetées sur un écran en cas de besoin, pour visualiser les lieux des
crimes. Mais souvent les lieux concernés ne se trouvent pas sur les
cartes disponibles.

Depuis la période coloniale, la cartographie au Congo est tombée en


désuétude. Les routes de l'époque n'existent plus pour la plupart,
tandis que beaucoup de localités actuelles n'existaient pas à l'époque.
Le nom d'une localité sert souvent à désigner une contrée. Se trouver
« à Masisi » ou « à Walikale » signifie tout un territoire, pas seulement
la ville du même nom.

Les procureurs reprochent aux FDLR un massacre à Kibua, quand ils


ont été chassés de leur quartier général en janvier 2009. Ce quartier
général de Kibua se trouve en territoire de Masisi. Mais il y a aussi une
localité dénommée Kibua dans le territoire voisin de Walikale. Il y a
aussi Kimua, près du nouveau quartier général militaire des FDLR
établi en 2010. Kimua ne se trouve pas sur les cartes. Kalongi, lieu du
quartier général militaire des FDLR jusqu'en 2009, existe deux fois : en
territoire de Masisi et en territoire de Walikale.

Ce n'est qu'à l'été 2012 que le tribunal dispose d'une carte détaillée,
amenée par Matthew Brubacher, expert en démobilisation de la
MONUC. Mais quand des anciens combattants des FDLR sont appelés à

871SMS de Byiringiro à Murwanashyaka, 24 septembre 2007


872Délibérations devant la Cour de Stuttgart, 21 janvier 2015

460
préciser leurs souvenirs à partir de cette carte, ils sont pour la plupart
perplexes.

Un ancien major FDLR doit, sur demande des juges, marquer les
positions de ses combattants sur des cartes mises à disposition par le
tribunal. La huissière remet les dessins au juge avant les délibérations
du 24 septembre 2012. Le juge les regarde, commence à rire et
murmure : « Bon, d'accord. » Toutes les parties recoivent les dessins
sur clé USB. Le témoin commence sa description verbale :
« Commençons au sud, comme j'étais là. La situation au nord, je ne la
connais pas tellement. Pendant l’opération Umoja Wetu, tous les civils
sont partis dans la zone de Busurungi jusqu'à Mianga, Moti, Kikoma,
Mikota, Ngenge » - avec un pointeur laser, il pointe les localités sur la
carte projetée à l'écran dans la salle - « il n'y avait pas de civils, ils
étaient partis dans la direction de Walikale » - encore un mouvement
du pointeur laser - « à Mianga il y avait des FARDC et des RDF, c'était
une ancienne position FDLR. D’anciennes positions FARDC étaient
occupées par des FDLR ». Pour les Allemands tout cela s'apparente à la
description d'une autre planète. Le pointeur laser n'aide pas. Le témoin
doit décrire la topographie. Mais « trois heures de marche » pour
expliquer la distance entre une position FDLR et un village n'aide pas
les Allemands non plus 873.

Les avocats de la défense finissent par demander la confection d'une


carte topographique d'une échelle de 1:10.000, pour que les témoins
puissent y marquer tous les mouvements des troupes de 2008 et 2009.
Les procureurs notent dans leur réplique que cette échelle donnerait
dix mille pages A4 pour couvrir toutes les provinces du Kivu. La
demande, modifiée, va être rejetée. Le problème reste entier.

Des combattants au prétoire : Les témoins FDLR

Quand les premiers anciens combattants des FDLR s'envolent du


Rwanda à l'automne 2011 pour venir en Allemagne témoigner à
Stuttgart, la plupart d'entre eux n'ont jamais vu l'intérieur d'un avion
ni emprunté un escalier roulant. Rares sont ceux qui ont la moindre
idée d'un aéroport ou d’un palais de justice européen. Mais tous ont
entendu des histoires fleuries sur l'Allemagne, le pays de leur grand

873Délibérations devant la Cour de Stuttgart, 24 et 26 septembre 2012

461
chef. Beaucoup ont rêvé de voir le monde au moins une fois dans leur
vie et surtout de visiter l'Allemagne.

C'est pourquoi les démobilisés des FDLR au camp de Mutobo au


Rwanda ont toujours été avides de donner des informations aux
"détectives blancs" de passage - en espérant d'être par la suite appelés
à témoigner à Stuttgart. Au cours des enquêtes, beaucoup de témoins
ont commencé à présenter ce qu'ils avaient entendu à propos de leurs
camarades ou sur la radio comme leurs propres expériences vécues.

Ce que les témoins ont vu par eux-mêmes ne se clarifie que lors de leur
interrogatoire par le tribunal – par les juges, puis par les procureurs et
ensuite par les avocats de la défense. Parfois les interrogatoires
tournent en rond, parce que le témoin, appelé à revenir et finir son
témoignage deux ans après le début, ne donne pas la même réponse à
une question qu'au début, ce qui donne lieu à d'autres questions.

Les auditions des témoins tirent donc en longueur, beaucoup plus que
prévu. Très vite, il est évident qu'une seule semaine en Allemagne avec
deux jours de comparution à Stuttgart ne suffit pas et même pas deux
semaines avec quatre jours d'audience. Les témoins finissent par être
rappelés plusieurs fois, des comparutions sont parfois espacées sur
plusieurs années. L’un d'entre eux est même comparu treize fois. Pour
les Rwandais, cela signifie passer beaucoup de nuits seules dans des
chambres d'hôtel à Stuttgart, être pris en charge par des policiers
allemands pendant toute la journée, y compris pour l'achat d'habits
chauds pour l'hiver. Avec une seule exception, personne n'utilise le
voyage en Allemagne pour demander l'asile politique ou pour choisir
la clandestinité et rester.

C'est la Cour qui choisit les témoins appelés à comparaître. Mais c'est
un policier allemand basé á Kigali qui repère les témoins disponibles.
C'est lui qui organise leur voyage et s'assure de leur volonté de retour,
qui établit si les témoins ont quelque chose à dire et s'ils se sentent
assez en sécurité chez eux pour subir les risques liés à une déposition
publique.

Au fil des ans, tout cela devient de plus en plus compliqué. La plupart
des témoins FDLR cités dans l'acte d'accusation étaient installés à
Mutobo lors de l'enquête, bien avant le début du procès en 2011.
Depuis, ils ont tous quitté ce camp. Souvent, la police allemande ne

462
dispose que d'un numéro de téléphone mobile. Parfois, quand on les
appelle pour leur demander de venir à Stuttgart plusieurs années plus
tard, ils sont injoignables. Mais pour la plupart, ils se présentent à
Kigali, peu avant la date de départ. Le service du parquet rwandais
chargé de la protection des témoins les loge dans une maison sécurisée.
Le soir du départ, quand les vols internationaux décollent à Kigali, le
policier allemand leur remet leurs passeports rwandais avec visa pour
l'Allemagne et les accompagne dans l'avion. Ils voyagent seuls, même
lors de la correspondance à Addis Abeba. Après l'atterrissage à
Francfort en Allemagne, des policiers allemands les accueillent et les
amènent à leur hôtel de Stuttgart, distante de deux cents kilomètres.

Quand les témoins se présentent au tribunal pour la première fois, le


plus souvent ils paraissent supris. Personne ne les guide, ils avancent
dans la salle tout seuls quand l’huissier leur signale qu'ils sont appelés,
et ils se plantent d'abord sur le tapis un peu perplexe, avec le réflexe du
soldat de se mettre au garde-à-vous, jusqu'à ce que le président du
tribunal les invite à s'approcher et l'interprète leur indique la chaise à
côté de lui, au milieu de la salle, en face des juges, le dos au public. Il y
en a qui sont curieux, d'autres sont intimidés. L'ambiance dans cette
salle plutôt intime, sans cloisons et presque sans public, est
complètement différente de ce qu'on attend d'un procès historique de
crimes de guerre. Il n'y a ni solennité ni cérémonie. Personne n’hurle
des ordres. Personne, à part peut-être l'interprète, ne leur explique qui
est qui : les six juges en robes noires devant eux, les deux ou trois
procureurs en robes rouges à droite et les quatre avocats de la défense
en robes noires à gauche devant le banc des accusés, avec les deux
accusés gardés par trois policiers du ministère de la justice.

Souvent, ils n'osent presque pas jeter un regard sur leur président,
recroquevillé derrière ses dossiers, dans le coin le plus reculé du banc
des accusés, vêtu d’une chemise violette, le chapelet autour du cou.
Quelques-uns se donnent l'air impertinent et fringant, d’autres ont l’air
plutôt timide et réservé ; ils ne se détendent qu'après plusieurs
comparutions. Ceux qui ont déjà témoigné devant la Cour Pénale
Internationale à La Haye au cours des enquêtes contre Callixte
Mbarushimana, secrétaire exécutif des FDLR, ont l'air plus assuré.

La nouvelle vie que certains mènent au Rwanda est parfois visible.


L'ancien commandant de la police militaire des FDLR se présente en
costume noir rayé ; il travaille pour les renseignements militaires du

463
Rwanda. Un ancien membre de l'état-major des FDLR dirige une
banque. D'autres se disent mécanicien, paysan ou même chômeur. Un
jeune combattant trimballe sa veste imperméable à la main, il porte un
pantalon de camouflage et un pull à capuche arborant le chiffre 1994
sur la poitrine - l'année du génocide rwandais. Il refuse d'abord de
décliner son identité, mais le juge-président lui explique gentiment
qu'on l'a déjà appelé dans la salle avec son nom, ce qui provoque un
sourire. Sa posture aggressive semble un réflexe : il a combattu depuis
l'âge de quinze ans. Finalement, ce témoin se révèle parmi les plus
productifs, il dessine pour la Cour une carte exacte des collines et
positions militaires de Busurungi.

Les Rwandais sont informés que leurs dépositions ne sont pas


enregistrées, en dépit de la présence d'une caméra vidéo ; qu'ils ne sont
pas obligés de s'incriminer eux-mêmes et qu'ils ont le choix entre le
français et le kinyarwanda. Ils choisissent tous la langue rwandaise. Les
premières questions viennent toujours du Président du tribunal. Il
commence avec la biographie du témoin, ensuite il veut savoir si le
témoin connaît les accusés et ce qu'il sait d'eux. Les réponses
déterminent la suite.

Parfois l'impression s'installe que la Cour ne sait pas trop ce qu'elle


veut. Le juge-président aime à changer de sujet quand les réponses
deviennent concrètes : il laisse ses collègues approfondir le sujet.
Quand un ancien combattant détaille que les FDLR ont « bien sûr »
incendié des maisons et précise que « c'est arrivé plusieurs fois là ou
j'ai combattu », le président ne veut pas connnaître les détails, il lui
demande les conditions de sa désertion.

Les procureurs et les avocats sont plus agressifs. « Monsieur le témoin,


concentrez-vous ! » lance l'avocate de Murwanashyaka quand un ex-
soldat assez jeune ne se souvient plus s'il était présent à un endroit
particulier en 2004 ou pas. « En Allemagne c'est le devoir du témoin de
faire un effort ! », tonne-t-elle 874.

Parfois des préjugés enveniment les débats 875. Un ancien combattant, à


qui on demande si les FDLR avaient pour stratégie de violer des civils,

874Délibérations devant la Cour de Stuttgart, 16 janvier 2012


875Récit et citations : Délibérations devant la Cour de Stuttgart, 16 avril 2012

464
répond : « J'ai vu des gens qu'on a punis parce qu'ils ont commis ce
crime ». Mais a-t-il assisté lui-même à ces crimes, à ces punitions, ou
non ? L'avocate de Musoni feint de croire que les Africains sont
incapables de faire cette distinction. Elle dit : « À ma connaissance, dans
l'espace africain, il est inhabituel de distinguer une expérience et un
récit. Mais cette distinction est très importante ici. »

Un des procureurs l’interrompt : « L'espace africain est trop grand et


varié pour pouvoir dire ça comme ça. » Mais l'avocate persiste. Elle
demande au témoin : « À ma connaissance, dans votre culture on n'est
pas habitué à faire la différence entre ce qu'on a vécu et ce qu'on a
entendu. Mais ici, cette différence est très importante. Pourquoi avez-
vous fait cette différence ? Quelqu'un vous a dit que c'est important ? »
L'ancien combattant, pour qui c'est déjà le cinquième jour d'audition,
essaie de lui expliquer avec sang-froid : « Pour des gens intelligents
c'est bon de faire la différence (...) Pour un soldat, 'renseignement' veut
dire que je l'ai vu moi-même, 'information' veut dire que j'en ai entendu
parler »".

Pour l’avocate allemande, un Rwandais ne peut pas comprendre cette


distinction. « Quelqu'un vous a parlé de ça au Rwanda ? » demande-t-
elle. « Cette distinction était-elle évoquée lors de l'interrogatoire
allemand ? » Le Rwandais répond : « Bon, il faut distinguer ce qu'on a
vu et ce dont on a entendu parler pour être tranquille et correct. »
« Comment savez-vous ça ? » rétorque l'Allemande.

Maintenant c'est au tour du Rwandais de douter de la capacité


intellectuelle de l'Allemande. Il explique : « Par exemple, quand on vous
demande si vous m'avez vu, vous ne pouvez pas dire que vous ne m'avez
pas vu si vous m'avez vu. »

L'avocate de Murwanashyaka essaie de débloquer l'impasse. Elle pose


une question claire : qu’est-ce que le témoin a vu ? Le témoin
commence à répondre : « Il y a ce que j'ai vu et ce dont j'ai entendu
parler. » L'avocate de Musoni retombe dans l'impasse : « Comment
savez-vous que c'est important de faire cette différence ? » Le témoin
sourit : « C'est bon que vous me posiez cette question. Vous êtes des
humains aussi ». L'avocate répète sa question. Le témoin continue : « Il
y a des gens qui ont commis des crimes, j'ai vu ça quand on les a punis,
j'ai vu ça chez des soldats simples et des gradés. » Enfin, l'avocate pose
la question pertinente : « Avez-vous vu les gens commettre des crimes

465
ou seulement qu'on les a punis ? » Et enfin le témoin peut donner une
réponse claire : « Je n'ai jamais vu de crimes. Seulement qu'on les a
punis. » Personne ne remarque que le témoin avait déjà dit ça au début
de l'échange, et personne ne pense à demander plus exactement ce que
le témoin a vu.

Les avocats de la défense posent à beaucoup de témoins la question de


savoir si on leur a soufflé au Rwanda ce qu'ils doivent dire en
Allemagne. Ils n'arrivent pas à croire ce qu'on leur répond : personne
n’était même au courant de leur déposition, à part le parquet rwandais
qui sert à relayer les demandes allemandes de comparution. Ils
craignent plutôt qu'on puisse apprendre au Rwanda qu'ils ont comparu
en Allemagne. L'un dit : « Je ne veux pas qu'on mentionne mon nom
durant le procès, parce que des gens avec lesquels j'ai travaillé dans le
passé, ou des relations familiales peuvent l'apprendre, ils peuvent mal
le comprendre et me poursuivre moi et ma famille pour se venger » 876.

Au total, vingt-trois témoins issus des FDLR comparaissent à Stuttgart.


Très peu d'entre eux refusent de répondre à certaines questions pour
ne pas s'incriminer eux-mêmes. En tant que témoins étrangers, ils
auraient même le droit de ne pas répondre du tout, ce qu’ils ne font pas.
Un ancien soldat de la brigade de réserve explique : « Mais qu’est-ce
que ce serait si je venais pour ne rien dire ? Vous vous demanderiez
pourquoi je suis ici » 877.

876Délibérations devant la Cour de Stuttgart, 6 mai 2013


877Délibérations devant la Cour de Stuttgart, 30 janvier 2012

466
Chapitre 23
La vengeance tardive des victimes

Les FDLR frappent encore : la guerre en l’honneur du


Président

Juste en prélude au procès de Stuttgart, les FDLR entament une série


d’attaques spectaculaires au Congo. Pendant que Murwanashyaka et
Musoni sont ramenés dans leurs cellules à la fin du premier jour des
audiences dans la soirée du 4 mai 2011, des unités des FDLR au Nord-
Kivu interviennent, protégées par l’obscurité, en pillant la petite ville
de Kiwanja qui se situe en contrebas de la capitale du district, Rutshuru.
Deux nuits auparavant, de présumés combattants des FDLR ont attaqué
soixante-dix kilomètres plus au nord un quartier périphérique de la
ville de Kanyabayonga. À l’aube du 3 mai, ils attaquent un groupe de
pêcheurs dans le village d’Umura, dans le territoire de Masisi et tuent
six personnes. Le 4 mai, la population de quatre villages de cette région
se met à fuir devant les FDLR. Au Sud-Kivu, les combattants des FDLR
pillent les villages de Muta et de Mpwe dans le territoire de Shabunda.
C’est une véritable démonstration de force.

À part à Kiwanja, aucun soldat n’a fait face aux agresseurs. L’année 2011
est celle des élections au Congo. Pour sa réélection, le Président Kabila
a besoin du calme à l’est du pays. Les opérations militaires contre les
FDLR sont abandonnées. Pour mettre en œuvre toutes les réformes de
l’armée tant de fois promises, l’État-major général rappelle dans les
casernes toutes les unités des FARDC à l’est à partir de février 2011. Les
troupes sont réparties dans de nouveaux régiments – cela doit
parachever l’intégration des anciens rebelles.

467
Le casernement de l’armée dans les deux provinces du Kivu produit un
nouveau vide. Dans le territoire de Shabunda, au Sud-Kivu, une entité
administrative plus vaste que la Belgique, plus aucun soldat
gouvernemental n’est stationné, seulement une poignée de policiers
non rémunérés, qui, en général, ne sont pas armés. Dans le territoire de
Lubero au Nord-Kivu, une région qui compte des centaines de milliers
de personnes déplacées par les combats, les seules forces de sécurité
restantes sont les gardes du corps de l’administrateur du district.

Les FDLR en profitent. Les importantes zones minières du territoire de


Walikale, Bisié (étain) et Omate (or), sont laissées sans protection, elles
reçoivent à la fin avril 2011 la visite des FDLR qui annoncent qu’elles
vont s’occuper de la sécurité des sites d’exploitation. Dans le territoire
de Shabunda, où l’on lave l’or dans la rivière aux eaux brunes et où on
fait apparaître le minerai d’étain, la cassitérite, en frappant la roche, les
FDLR ont tracé partout des chemins. Elles occupent les mines, elles
exigent des taxes et un octroi ainsi que des impôts élevés prohibitifs
dans les villages, jusqu’à vingt dollars par ménage. Celui qui ne peut pas
payer, se voit soutirer ses chèvres, ses poulets ou ses produits
ménagers.

La capitale du territoire, Shabunda, est située profondément au cœur


de la forêt, plusieurs dizaines de milliers de personnes y vivent. En juin
et en juillet 2011, elle a subi quatre attaques à main armée de la part
des FDLR. « Il n’y a plus rien à manger à Shabunda, plus de tubercules
et de feuilles de manioc », décrit une assistante humanitaire étrangère
en juillet, après s’être cachée toute la nuit sous le lit dans sa maison,
près de la base de l’ONU, pendant que les habitants de la ville
désespérés avaient essayé de prendre la base d’assaut. « Les hommes
ne s'aventurent plus aux champs. Chaque fin de semaine, les FDLR
viennent dans les villages et exigent dans chacun d’entre eux deux
jeunes filles pour la semaine suivante. Les gens doivent se concerter
entre eux pour décider quelle fille sera sacrifiée cette fois-ci. Les
casques bleus pakistanais ne bougent pas le petit doigt. C’est pourquoi,
également, parce qu’ils n’ont aucune idée de ce qui se passe, qu’ils
appellent les Congolais 'ces animaux' », peut-on lire dans un e-mail de
Goma, retranscrivant une conversation téléphonique depuis
Shabunda 878.

878Communication e-mail de Goma, 21 juillet 2011

468
Réplique congolaise : attentat contre le chef d’État-major

Les parties en présence dans la salle du tribunal de Stuttgart ne savent


rien de tout cela. Le 21 novembre 2011, une semaine avant les élections
au Congo, elles se disputent à nouveau en détail à propos du travail de
traduction de l’interprète rwandais. La dispute tourne autour du fait de
savoir si la langue kinyarwanda connaît ou non le subjonctif. La défense
sollicite une expertise à ce sujet ainsi que - le procès dure depuis sept
mois - une nouvelle traduction par un nouvel interprète de tous les
éléments de preuves présentés jusqu’à ce jour. On a bien le temps.

Entre alors, ce 21 novembre, un ancien combattant des FDLR en tant


que témoin qui connaît les instructions fournies par Murwanashyaka
personnellement à Mudacumura au début de l’opération Umoja Wetu,
en janvier 2009. C’est l’un des témoignages les plus importants
jusqu’alors. L’interrogatoire est mené avec beaucoup de minutie.

Alors que s’achève ce jour d’audience à Stuttgart, il fait déjà noir


dehors. Au plus profond des forêts de Walikale au Nord-Kivu, se
faufilent les combattants des milices locales « guides », qui plus tard,
seront appelés « Forces de défense congolaises » (FDC), vers le quartier
général militaire des FDLR, pour les surprendre. Les « guides » sont de
jeunes combattants de l’ethnie hunde, qui a beaucoup souffert des
attaques des FDLR. Ils connaissent chaque chemin, ils ont auparavant
piloté des soldats de l’armée congolaise à travers la forêt, d’où leur
nom. Au milieu de cette nuit, ils pénètrent au sein de la position la plus
importante des FOCA, l’armée des FDLR, qui se trouve depuis la fin
2009 sur la colline de Nganga, au-dessus du village de Kimua dans les
épaisses forêts de Walikale. Ils criblent de salves de mitraillettes la
hutte de terre du chef de l’État-major des FDLR, Léodomir Mugaragu,
égorgent ses deux gardes du corps devant la porte et tranchent la tête
du général de brigade quand il sort de sa hutte et veut voir ce qui se
passe.

C’est le coup le plus spectaculaire contre les FDLR depuis l’opération


Umoja Wetu de l’année 2009 et il débusque leurs troupes. Au cours des
semaines suivantes, un hélicoptère de l’ONU vole presque
quotidiennement de Goma à Kimua pour aller chercher des déserteurs.
Le capitaine « Sans Pitié » est assis, des semaines plus tard, les mains
nerveuses et les genoux tremblants, l’uniforme boueux et en guenilles,
dans le camp de la Monusco à Goma. Il relate la mort de Mugaragu :
469
« j’ai entendu le tir automatique des AK47, j’ai couru dans la direction
de la maison, il en sortait déjà des flammes. La tête a roulé le long de la
colline », raconte le capitaine879.

Le chef d’État-major défunt était une icône au sein de la direction des


FDLR. Il avait déjà occupé une haute fonction de commandement au
sein de l’ancienne armée du Rwanda, les FAR. Son exécution n’est pas
un cas isolé : à peine une semaine plus tôt, des combattants des milices
locales Cheka, avaient abattu le lieutenant-colonel des FDLR, Évariste
Kanzeguhera alias Sadiki Soleil. Un second parmi les quatre chefs de
bataillon du Nord-Kivu, le lieutenant-colonel Faruha Honoré, est mort
en décembre 2011 dans son sommeil sous les balles d’un de ses gardes
du corps. Les FOCA ont perdu dix officiers supérieurs en 2011, au cours
d’attaques ciblées. Le lieutenant Nassoro, commandant des éclaireurs
des CRAP de l’unité de protection du quartier général militaire, gît dans
le lit d’une rivière à la fin décembre. Son cadavre est découvert
quelques jours plus tard par une patrouille de l’ONU. Des photos
montrent son corps ballonné, entouré de mouches.

La Monusco vient d’ouvrir ses avant-postes à Kimua : un camp de


tentes, sécurisé par des sacs de sable et du fil de fer barbelé. À partir de
cette base, les casques bleus remarquent la métamorphose des jeunes
miliciens hunde des « guides ». Soudain, les jeunes paysans d’hier
possèdent des uniformes, des armes, des émetteurs radio et ils
marchent au pas de l’oie. L’un d’entre eux se présente un jour devant
les autres comme le « colonel », en possession d’un téléphone
satellitaire. Qui arme et qui entraîne cette troupe ?

Le commandement supérieur des FDLR à Kimua était à l’époque


protégé par un nombre de combattants de la brigade de réserve
pouvant aller jusqu’à quatre cents. L’unité de protection de Sylvestre
Mudacumura comprenait en outre deux cents hommes, tous
lourdement armés. Le fait qu’une paire de miliciens locaux dépenaillés
pénètrent ce système de défense peaufiné, secoue les FDLR jusqu’à la
moelle. Le jour de la mort de Mugaragu la direction militaire des FDLR
a décampé. Mudacumura et l’État-major littéralement décapité se sont
terrés hors de Kimua dans les hautes montagnes, loin de toute voie

879Entretien à Goma, janvier 2012

470
d’accès. Jusqu’en juillet 2014, ils se retranchent à Gatabo, à proximité
de la localité de Kalonge.

Environ un mois après la prise du quartier général, les « guides »


frappent également le bureau politique des FDLR, sous la
responsabilité du deuxième vice-président Byringiro, à Ntoto. Ils
attaquent précisément le 25 décembre 2011, alors que les politiciens
des FDLR y célèbrent la Noël. Le cabinet et le personnel administratif
doivent fuir, en compagnie de réfugiés hutus rwandais qui vivaient avec
eux. Par milliers, ils grimpent dans les montagnes du Masisi, loin, dans
une zone inhabitée.

Au début 2012, le colonel Léopold Mujyambere, alias Achille Musenyeri


devient le nouveau chef d’État-major. Ce confident très proche de
Murwanashyaka était jusqu’alors commandant du Sud-Kivu. Il faut
trouver en outre un remplacement pour les commandants défunts,
Sadiki et Honoré, pour ne pas laisser leurs bataillons Montana et
Someka sans commandement. Pendant qu’à la fin 2011 et au début
2012, les anciens combattants des FDLR défilant devant le tribunal
allemand déballent l’un après l’autre les secrets des opérations de
l’organisation, les effectifs des FDLR se rétrécissent. Au lieu de compter
quatre cents à six cents hommes comme auparavant, les bataillons n’en
comptent jamais plus de deux cents. En définitive, les bataillons sont
regroupés en mai 2012. Les secteurs du Nord Kivu et du Sud Kivu
existent depuis lors et jusqu’à présent comme deux sous-secteurs,
répartis en compagnies.

Les FDLR manquent de recrues – et de commandants. Au total six cent


cinquante déserteurs des FDLR ont trouvé asile au cours de l’année
2011 dans le camp de Mutobo au Rwanda, dont trente-quatre officiers.
Avec chaque officier, c’est un commandant qui disparaît, et qui ouvre à
ses subordonnés le chemin de la fuite. Les démobilisés se bousculent
presque. À la mi-janvier 2012, trois cent dix-huit anciens combattants
des FDLR se trouvent au camp de Mutobo, le nombre le plus élévé
depuis trois ans. D’un total de cinq mille combattants des FDLR au
Congo, en 2009, il n’en reste plus que deux mille en 2012, dont
beaucoup sont vieux, HIV positifs ou invalides.

Les FDLR ne contrôlent plus un territoire d’un seul tenant. Au Nord-


Kivu, le commandant Omega maintient son quartier général dans le
triangle des districts de Masisi, de Walikale et de Lubero. Au Sud-Kivu,

471
les FDLR n’ont plus qu’un maximum de quatre cents hommes en armes,
répartis dans de petites unités dispersées. Tandis qu’au Nord-Kivu, les
combattants battent en retraite vers le nord, ceux du Sud-Kivu
déplacent leur quartier général toujours plus au sud, d’abord vers
Mwenga et ensuite vers Fizi, presque à l’intérieur de la province du
Katanga. L’État-major du Sud-Kivu et celui de Mudacumura au Nord-
Kivu sont séparés par une distance insurmontable de quatre cents
kilomètres à vol d’oiseau.

Un ancien major des FDLR nous décrit ainsi la situation : « Souvent,


nous ne disposons que d’une section d’environ dix hommes, pour
protéger un camp de réfugiés abritant plusieurs centaines de nos
dépendants. Et encore, pendant la journée, cinq hommes s’en vont à la
recherche de nourriture. Les Raia Mutomboki le savent. Ils attaquent
donc non pas durant la nuit mais ils se faufilent durant la journée et
attaquent le camp par derrière. Ils massacrent les femmes et les enfants
à la machette. Ce sont des hommes et des jeunes gens des villages
environnants, ils connaissent chaque sentier. Quand nous organisons
une contre-attaque, nous ne pouvons pas les localiser, ils sont devenus
des civils parmi la population. Nous avons alors une seule méthode :
nous commettons alors le massacre de tous les villageois » 880.

La chaîne de commandement au Sud-Kivu est temporairement


complètement rompue. Durant l’été 2012, un petit sous-fifre avec un
ventre à bière est assis dans la prairie à Mutobo. Idrissa, lieutenant-
colonel des FDLR, est venu à la fin 2011 des forêts de Shabunda ; il a
abandonné tout son bataillon de deux cents hommes, raconte-t-il. « Je
ne voulais pas que les femmes et les enfants de mes soldats soient
massacrés comme des animaux », confie-t-il lors d’une interview. Une
douzaine de jeunes combattants sont assis autour de lui, les traits
émaciés. L’un arbore de profondes blessures cicatrisées, occasionnées
par un instrument tranchant, un autre tousse et crache des glaires
sanguinolentes et un troisième a les yeux fiévreux, trahissant un
paludisme chronique. Le plus jeune d’entre eux semble très dérangé :
les muscles de ses mâchoires sont si tendus qu’ils sont décollés des
pommettes. Idrissa lui donne une tape sur l’épaule : « Celui-là a dû
regarder comment sa femme et ses trois enfants ont été taillés en

880Entretien á Mutobo, février 2013

472
pièces », dit le lieutenant-colonel, dont la femme et les enfants vivent
depuis longtemps en sécurité, en Zambie.

Conclusion d’Idrissa : « C’est la vengeance des Congolais. C’est le début


de la fin pour les FDLR ». Ses combattants hochent la tête, en silence 881.

« Nous allons tuer tous les FDLR » : la croisade de Raia


Mutomboki

Tandis que les anciens combattants des FDLR racontent devant le


tribunal de Stuttgart la guerre de 2009, une violence brutale
renouvelée éclate dans la zone de guerre de l’époque. Des centaines de
milliers de déplacés atteignent au début de l’année 2012 en quelques
semaines les rives du Lac Kivu dans un état de totale vulnérabilité.

Chaque jour, arrivent à l’hôpital de Goma des blessés graves depuis les
groupements d’Ufamando et de Ngungu dans le sud du territoire de
Masisi ; ils ont été en partie transportés pendant des jours à travers les
montagnes. Buhahi Mulomba, âgé de vingt ans, a une balle dans la tête.
Son œil droit est bandé, le globe oculaire est fracassé, les médecins
doivent l’opérer d’urgence. Mutonyi, âgé de trois ans et la petite
Murekatete, âgée de cinq ans portent des bandages sur les bras et les
pieds. Ce sont des blessures de machettes. Ce sont des enfants hutus
rwandais. Des représentants d’une église les ont ramassés à Kibua,
après que les FDLR ont dû fuir devant les Raia Mutomboki, presque
comme en janvier 2009.

Avant que le lieutenant-colonel Idrissa des FDLR ne s’envole vers


Mutobo, il avait eu pendant plus de dix ans son quartier général dans le
parc national de Kahuzi-Biega, au Sud Kivu, dans le territoire de
Shabunda, à environ trois cent soixante kilomètres à vol d’oiseau à
l’ouest de la capitale provinciale, Bukavu. Le commandant hutu
rwandais avait appelé « Kigali II » le village où vivaient ses unités avec
leurs dépendants. Idrissa estimait au total le nombre de réfugiés dans
la zone qu’il contrôlait à quatre mille cinq cents. Le village congolais
suivant était éloigné de trois kilomètres : Nduma, une localité de trois
cents âmes, au bout d’un chemin de terre, à travers la forêt.

881Rencontre à utobo, août 2012

473
Le paysage fertile à Nduma a tout l’air d’un paradis. Bananes, goyaves,
citrons et mangues pendent dans les arbres, mûrs pour la récolte. Un
parfum de fruits sucrés flotte dans l’air. Mais derrière les arbres
fruitiers, se dresse, menaçant, le maquis du parc national de Kahuzi-
Biega comme un mûr impénétrable. C’est là, à l’intérieur que se trouve
« Kigali II ».

En septembre 2012, il ne reste plus grand-chose de Nduma 882. L’école


est réduite en cendres qui colorent le sable blanc. Toutes les maisons
sont brûlées, des planches de bois carbonisées gisent dans tous les
sens. Le centre de santé tient toujours debout avec ses deux lits, c’est la
seule maison au toit de tôle ondulée. Devant ce mur de briques, les
habitants se sont réunis : le chef du clan, le président du village, les
femmes, les nombreux enfants – ils sont tous assis en rond sur de petits
tabourets. Dans la tradition de la population locale, les Warega, les
chefs du clan ont choisi le prêtre qui doit parler au nom de la
communauté : Maurice Sambamba. Il explique ce que sont les Raia
Mutomboki : « Quand quelqu’un te vole ou viole ta femme, alors tu
deviens furieux. C’est ce qu’ils sont ! »

Le prêtre raconte depuis le début quand les FDLR sont arrivées à


Nduma : « Nous avons accueilli ici nos frères bantous en 1996 et nous
les avons hébergés, nous leur avons finalement laissé notre terre, afin
qu’ils puissent s’adonner à l’agriculture et ne doivent plus longtemps
aller chasser dans nos forêts. Mais ensuite ils ont érigé des barrières
tout au long des chemins et levé des impôts, sans le paiement desquels
on ne pouvait pas les franchir. Ils ont fait juste ce qu’ils voulaient ! Ils
avaient bien des armes ! Mais c’est notre terre, notre forêt ! »

Secondé par d’autres anciens du village, il énumère les attaques des


FDLR : Massacre de trente-six hommes qui lavaient de l’or dans la mine
proche en 2010. Attaque à main armée du village voisin de Nyanzadula,
village natal du chef de clan. Viols répétés des femmes et des jeunes
filles à proximité des puits. Pillages, lorsque les combattants des FDLR
ont pénétré la nuit, en 2011, avec des lampes de poches dans les
maisons ; les habitants ont fui dans la forêt et les combattants ont volé
tout ce qu’ils pouvaient emporter.

882Récit selon visite à Nduma, septembre 2012

474
Comme ils ne trouvaient plus rien, un major des FDLR dénommé
Chimanuka est arrivé de « Kigali II » et exigea dix-huit mille dollars
d’impôts des habitants de Nduma et des localités environnantes. De ce
montant, Nduma elle-même devait acquitter cinq mille dollars, outre
cent sacs de farine de manioc et vingt-neuf chèvres. C’était le 31 mai
2011, avait annoncé à l’époque une organisation de droits de l’homme
: Chinamuka avait rameuté les policiers de toute la région et leur avait
fait croire que le gouvernement congolais et la Communauté
internationale l’avaient envoyé et que la population devait maintenant
« se réconcilier » avec lui. Par la suite, la population de Nduma avait fui
par peur dans la forêt, poursuit le prêtre. Alors qu’elle revenait sur les
lieux pour la récolte, la population a de nouveau subi une attaque,
« pour recouvrer les impôts », avait hurlé le commandant des FDLR,
Chimanuka, sur la place du village.

Le prêtre se lève et marche d’un pas rapide à travers le village. Tous les
deux cent mètres, il s’arrête devant les poutres en bois calcinées : le
centre municipal, les baraques du marché, l’école, les maisons des
habitants - tout n’est que noirs débris et cendres. « Nduma a été
incendié quatre fois au cours des dernières années – trois fois par les
FDLR et la dernière fois par les FARDC », dit-il.

Sambamba marche devant le cimetière : on y voit des dizaines de


tombes fraîchement creusées avec des croix en bambous. Il fait le signe
de la croix devant chaque tombe : « Quand le gouvernement avait
annoncé qu’il enverrait à nouveau des troupes à Shabunda, nous avions
d’abord encore de l’espoir - mais ensuite, ils nous ont envoyé ce
commandant hutu, Bwira, qui s’est vengé, au nom de ses frères hutus,
en tuant nos fils et en brûlant à nouveau Nduma ». Le lieutenant-
colonel des FARDC, Bwira, achetait apparemment de la poudre d’or aux
FDLR et le revendait au Burundi, au chef local du service des
renseignements, Adolphe Nshimirimana, l’homme fort du régime de
Bujumbura, issu des anciens rebelles hutus. Bwira devait être marié
avec une femme réfugiée hutue et a dû avoir agi par vengeance, après
que ses enfants ont été tués lors de l’attaque des Raia Mutomboki.

Le matin suivant, un brouillard épais et humide domine les arbres de


Nduma. Le rythme des tambours s’élève d’une grande hutte de terre,
au toit de chaume à moitié carbonisé. Les gens endormis sortent en
courant pour assister à l’office matinal. Après quoi, le prêtre traîne des
chaises de plastique contre le mur d’une hutte de terre carbonisée et

475
sans toit. Des enfants et des femmes se rassemblent, curieux. Des
hommes jeunes et vigoureux émergent du sous-bois et se positionnent
autour de la hutte. Un petit homme arrive, avec son sac lourd sur le dos.
Il le dépose avec précaution sur le sol poussiéreux. Il dénoue la ficelle
et une odeur de décomposition s’élève. Tout le monde se tait. Ce que
l’homme sort du sac, ce sont des crânes d’êtres humains morts – les
crânes de trente-six mineurs de Nduma, assassinés par les FDLR.

Kikuny, le commandant en second des Raia Mutomboki, sort de la hutte


et s’incline devant les crânes. Le petit homme porte un training Adidas
de couleur noire et des bottes de caoutchouc. Il s’assied avec
désinvolture sur la chaise de plastique. Sa voix est haute et bruyante :
« Nous conservons les crânes de nos parents, amis et voisins, qui ont
été massacrés par les FDLR, car ils nous exhortent à exercer la
vengeance », dit-il. Au Rwanda, dans la patrie des rebelles hutus, le
Président Kagame a fait ériger des « mémoriaux remplis de crânes »,
pour montrer au monde « ce que les génocidaires ont fait aux Tutsis.
Mais personne ne parle de ce qu’ils nous font à ce jour ! », s’exclame-t-
il, d’un ton qui devient précipité.

C’est pourquoi, ils avaient saisi leurs machettes et étaient partis,


explique Kikuny : de village en village. Partout, ils avaient incité les
jeunes hommes à traquer les FDLR. Dans chaque village, ils avaient
positionné un commandant, muni d’un émetteur-radio. Un téléphone
satellitaire est arrimé à la ceinture de Kikuny. Ce dernier se vante
fièrement d’avoir intégré dans son effectif, les chefs des milices tembos
de Walikale, les anciens Maï Maï Kifuafua, ainsi que les milices hundés
du Masisi, les « guides ». Puis il demande : « est-ce qu’avec cela, je vais
apparaître sur les télévisions internationales ? »

Il pose à côté des crânes pour une photo. « Donnez mon numéro de
téléphone satellitaire, ils doivent m’appeler, quand ils viennent »,
fanfaronne-t-il. S’adressant aux FARDC, l'armée gouvermentale, il
poursuit : « Elles doivent nous laisser le district de Shabunda. Nous
donnerons seulement la paix, quand nous aurons tué tous les FDLR ».
Puis il se lève et les villageoises entonnent un chant de louanges aux
Raia Mutomboki : « Dieu les protège, car ils nous protègent des viols et
des pillages ».

Pendant ce temps, en Allemagne, c’est la pause estivale pour le tribunal


de Stuttgart. Lors de la dernière audience avant les vacances, une

476
controverse a éclaté à propos de savoir si les survivants congolais des
attaques des FDLR, qui doivent bientôt témoigner par vidéo, sont
vraiment en danger, motif du tribunal pour justifier le respect de leur
anonymat. « Il y a des combats intensifs et de grands mouvements de
réfugiés », déclare le policier en charge de la protection des témoins.
« Ce n'est pas facile pour les témoins de vivre en sécurité. Qui exerce le
contrôle, quand et où, cela fluctue dans le temps », explique-t-il. La
défense insiste que les témoins ne sont pas en danger et que la situation
générale de la sécurité au Kivu n’est pas influencée par les FDLR. Après
quoi, l’on procède à la lecture des rapports d’enquête sur les massacres
de Shario et de Busurungi 883.

La rébellion du M23 et les derniers sursauts des FDLR

Il n’a jamais déserté autant de combattants des FDLR depuis 2001


qu’en cette année 2012 : le chiffre est d’exactement mille cent quatre-
vingt-dix-neuf hommes, selon la section DDRRR de la Monusco. Sur ce
total, mille cent quatorze sont passés par le camp de Mutobo. Avec eux,
mille cinq cent quatre-vingts femmes et enfants rwandais, la plupart de
Shabunda, ont échappé aux griffes des FDLR. La principale raison de
ces désertions est la série d’assassinats ciblés de commandants des
FDLR au Nord-Kivu. La deuxième raison est la campagne de vengeance
des Raia Mutomboki au Sud-Kivu. Et la troisième raison venue s’ajouter
aux précédentes est l’émergence d’une nouvelle rébellion tutsie.

Le déclencheur de cette dernière n’est autre que le Président congolais,


Joseph Kabila. Au début avril 2012, il vient à Goma pour la première
fois depuis sa réélection en 2011. Contre toute attente, il a obtenu à l’est
la plus grosse partie de ses voix. Mais la Communauté internationale lui
reproche d’avoir manipulé le scrutin. Kabila doit faire quelque chose
pour se retrouver dans ses bonnes grâces. La solution se trouve à Goma
en la personne du général Bosco Ntaganda, le plus puissant général de
l’est du Congo, qui avait fait alliance en 2009 avec l’armée congolaise
en tant que nouveau chef du mouvement rebelle tutsi du CNDP contre
les FDLR.

Ntaganda est recherché par la Cour pénale internationale (CPI) de La


Haye et fait l’objet d’un mandat d’arrêt, pour crimes de guerre, en tant

883Délibérations à la Cour de Stuttgart, 6 et 10 août 2012

477
qu’ancien chef militaire de la milice "Union des patriotes congolais"
(UPC) dans le district de l’Ituri, de 2002 à 2003. Son ancien chef
politique, Thomas Lubanga a été déclaré coupable le 14 mars 2012 du
recrutement d’enfants dans la milice, lors du tout premier jugement de
la Cour. Ntaganda, dont on a parlé devant la Cour de façon permanente,
est assis pendant ce temps en tant que général des FARDC à boire du
whisky et à jouer au tennis avec des collaborateurs de l’ONU à Goma, et
se sent ostensiblement intouchable - une situation intenable aux yeux
de l’opinion internationale. Kabila voyage alors à Goma et annonce
officiellement : « je veux arrêter Bosco Ntaganda, car le peuple a besoin
de paix ».

C’est un défi. Les anciennes troupes CNDP de Ntaganda ont sécurisé en


2011 les élections pour le compte du Président à l’est. Sans elles, elles
en sont persuadées, Kabila ne serait plus au pouvoir. Après que Kabila
a annoncé vouloir l’arrêter, Ntaganda se retranche avec plusieurs
centaines de fidèles dans sa ferme de Mushaki dans les montages du
Masisi. Ses amis, dont les colonels Innocent Zimurinda et Baudouin
Ngaruye qui se sont fait connaître en 2009 durant les opérations contre
les FDLR, abandonnent leurs positions des FARDC et se joignent à lui.
Une nouvelle rébellion est née.

Dans les camps militaires de l’est du Congo, cela bouillonne


énormément. Des centaines d’anciens soldats du CNDP désertent avec
leurs armes et leurs munitions. Les FARDC à peine réorganisées dans
l’est du Congo se désintègrent à nouveau. Le commandant adjoint des
opérations militaires des FARDC au Sud-Kivu, le colonel Sultani
Makenga, marche tout droit à travers les volcans vers le carrefour des
frontières du Congo, du Rwanda et de l'Ouganda et proclame
officiellement le 6 mai 2012 une rébellion, sur du papier à lettre de
l’ancien CNDP. Elle s’appelle « Mouvement du 23 mars » (M23), d’après
la date de l’accord de paix du 23 mars 2009 entre le gouvernement
congolais et le mouvement rebelle CNDP. Le M23 appelle au
renversement de Kabila. Une nouvelle guerre commence dans l’est du
Congo.

Personne n’en est particulièrement surpris au Congo. L’histoire semble


se répéter. Le 7 mai 2012, alors que la déclaration de la fondation du
M23 fait le tour de toutes les chancelleries et de toutes les rédactions
internationales, l’interprète rwandais dans la salle du tribunal de
Stuttgart traduit une série d’échanges téléphoniques datant de moins

478
de trois ans, début août 2009, entre le vice-président des FDLR, Musoni
et une antenne des FDLR à Brazzaville à propos d’une rébellion
imminente au sein de l’armée congolaise. « Il est à Goma, il est colonel,
il va communiquer son plan », relate l’homme de contact à Brazzaville,
excité : « ils veulent faire une déclaration, l’endroit où ils veulent aller
se trouve à Rutshuru », poursuit-il 884. On a l’impression d’entendre un
discours présent.

Le M23 s’installe solidement le long de la frontière rwandaise, sur les


flancs des volcans. À partir de juillet 2012, ses combattants frappent
dans les plaines en contrebas, conquièrent la capitale du district
Rutshuru et fondent un gouvernement. Ntaganda et ses fidèles
viennent s’ajouter. La progression du M23 repousse les unités des
FDLR à l’intérieur du Parc national des Virunga et de la forêt de
Nyanzale dans les montagnes du Masisi.

À Stuttgart les victimes ont la parole – sans auditeurs

Le matin du 12 novembre 2012 se dressent au milieu de la salle du


tribunal de Stuttgart un grand écran de télévision et une caméra. Un
technicien règle avec soin les objectifs sur le banc du juge : trois rangées
de chaises et les armoiries du Baden-Württemberg peuvent se voir de
l’autre côté, mais pas les accusés - une mesure de protection. Un an et
demi après le début de la procédure, pour la première fois une victime
témoin doit témoigner, de façon anonyme et à huis clos. Enfin, les
innombrables victimes des FDLR reçoivent une voix et un visage dans
ce procès.

L’horreur et la peine des gens au Congo deviennent pour la première


fois concevable de manière embryonnaire pour les protagonistes de la
procédure. Les expériences des dix témoins victimes anonymes, qui ont
été entendus par les enquêteurs allemands au Congo, étaient d'une
importance capitale lors de la lecture de l’acte d’accusation à
l’ouverture du procès. Elles sont à la fois particulièrement précieuses
et controversées.

Le fait que tous les témoins soient tous anonymes, énerve la défense :
cela rend impossible toute vérification de leurs informations. Depuis le

884Conversation téléphonique entre Musoni et un interlocuteur á Brazzaville, 9 août


2009

479
début du procès, la défense essaie de plus en plus, surtout lors de
l’audition d’experts étrangers des FDLR, d’obtenir les noms des
informateurs et des interlocuteurs, la plupart du temps, en vain. La
défense sait toutefois elle-même davantage qu’elle ne l’admet. Deux
noms des victimes témoins sont divulgués par l’avocate de la défense,
Groß-Bölting, le premier jour du procès. Les noms des trois témoins de
Busurungi se retrouvent selon les informations de la défense
ouvertement dans le dossier. Les noms de huit des dix victimes témoins
se trouvent selon les informations de la défense dans la demande
d'entraide judiciaire adressée par le tribunal aux autorités rwandaises
le 14 mai 2012. Officiellement, les identités des témoins ne sont
connues d’aucune des parties, même pas des juges. La défense est
contre l’exploitation des récits des témoins victimes mais aussi contre
le huis-clos de leurs dépositions, décidé par les juges sur demande du
parquet. Elle est contre l’audition audiovisuelle en traduction
simultanée des témoins pour empêcher le retour de leur traumatisme,
mais leur pose au cours de leur audition en traduction simultanée, des
questions ouvertement agressives. C’est un jeu déroutant.

Le 14 novembre 2012, l’interrogatoire du premier témoin, une femme,


prend du retard. Les défenseurs se plaignent qu’il n’y ait pas
d’autorisation du gouvernement congolais, et que la demande
d'entraide judiciaire entre l’Allemagne et le Congo serait restée sans
réponse. Le juge président les contredit. Les avocats lui reprochent
ensuite un traitement parallèle des dossiers, car rien de cela n’est
mentionné dans les minutes du procès. Ensuite, ils veulent interroger
avant le témoignage de la femme témoin, son interprète en langue
swahilie. La demande est rejetée par les juges ainsi qu’une série
d’exigences antérieures : un interprète propre pour les accusés, la
présence d’une assistante juridique de la défense lors de
l’interrogatoire des témoins sur place et la publication du nom des
organisations qui s’occupent des témoins.

Après le rejet de toutes les demandes, le public est prié de quitter la


salle. L’interrogatoire commence. A la fin de la journée d’audition,
quand le public est à nouveau autorisé à rentrer dans la salle, la défense
explique que l’interrogatoire a été contraire au droit international. Elle
introduit une nouvelle requête de partialité à l’ensemble de la
Chambre. Le motif avancé est que les demandes d’entraide juridique au
Congo n’ont reçu que des réponses verbales.

480
Pour les interrogatoires par vidéo, qui ont lieu en partie à Goma et en
partie dans la ville voisine rwandaise de Gisenyi, les témoins victimes
sont logés dans des lieux inconnus. Un fonctionnaire du BKA doit
s’occuper, sans que personne ne le remarque, de trouver l’espace et de
les y conduire, incognito. À ce moment, la situation de vulnérabilité est
particulièrement élevée. La guerre sévit dans les provinces des deux
Kivu. Au deuxième jour de l’interrogatoire des témoins victimes, la
Commission des droits de l’homme de l’ONU présente un rapport, selon
lequel, dans le seul Nord-Kivu entre avril et septembre 2012, « au
moins 264 civils, dont 83 enfants, ont été arbitrairement exécutés par
des groupes armés au cours de plus de 75 attaques de village
massives » 885. Ce qui est particulièrement négatif c’est que juste à ce
moment-là, survient la reprise de la guerre avec les rebelles tutsis du
M23 qui campent aux portes de Goma et ont décidé de conquérir la
ville.

Quand le technicien installe pour la troisième fois la caméra dans la


salle du tribunal, le lundi 19 novembre, pour la poursuite de
l’interrogatoire de la première femme témoin congolaise, les combats
font rage à l’aéroport de Goma. Les rebelles du M23 avancent en
direction de la ville d’un million d’habitants. Le dimanche, les
premières roquettes frappent le côté rwandais, juste au moment où
l’équipe des interrogateurs allemands venus de Kigali se trouve à la
frontière pour la traverser et se rendre à Goma. Lors du passage de la
frontière, ils tombent sur des Congolais angoissés, des fonctionnaires
de l’ONU et des travailleurs humanitaires avec leurs valises à roulettes,
qui filent en direction contraire. Le fonctionnaire allemand de l’Office
fédéral de police criminelle rédige un e-mail, le dimanche après-midi,
peu après seize heures, et l’envoie au juge Ernst : l’ambassade a
demandé à tous Allemands de quitter la zone frontalière et de se retirer
vers Kigali.

Quand le juge Ernst, le lundi matin, pénètre dans la salle du tribunal,


les traductrices et les accompagnatrices des témoins sont déjà assises
dans l’avion qui les ramène à domicile. Ernst informe les procureurs :
« Goma a été attaquée, ça ne sera pas pour aujourd’hui ». Le juge-
président annonce enfin officiellement : « l’interrogatoire vidéo doit

885« Exécutriuons arbitraires massives au Nord-Kivu (ONU) », AFP, 14 novembre 2012

481
être annulée, nous espérons qu’il sera de nouveau possible de
poursuivre l’interrogatoire mercredi prochain » 886.

Le jour suivant, le mardi 20 novembre, Goma tombe aux mains du M23.


Quand le juge Hettich pénètre dans la salle du tribunal le mercredi 21
novembre, il est porteur d’un message contenu dans un e-mail du
fonctionnaire de la police allemande envoyé à partir du Rwanda qui est
arrivé la veille à Stuttgart à 19 h 46 et qui annonce : « La poursuite de
l’interrogatoire n’est pas possible jusqu’à nouvel ordre » 887. Déjà, après
onze jours, les rebelles du M23 se retirent de Goma, mais ce n’est qu’un
trimestre plus tard, en février 2013, que reprennent les interrogatoires
des victimes témoins.

Mais aussi, même sans les tirs de roquette à l’extérieur, les témoignages
sont fort pénibles pour les victimes témoins. Bien que l’anonymat soit
préservé, on remarque que la première femme témoin pleure de plus
en plus et demande des pauses : l’audition est par conséquent
interrompue de plus en plus souvent. Selon l’accusation, elle a assisté à
des meurtres, elle a vu comment des fosses ont été creusées, comment
des femmes ont rassemblé du bois de feu et qu’elles y ont mis le feu et
comment les cadavres placés au-dessus ont brûlé. La femme témoin a
été violée par quatre hommes qu’elle identifie comme des miliciens des
FDLR. Après la reprise de l’interrogatoire en février 2013, elle le répète
à nouveau ; au total, il y a sept jours d'interrogatoire. Ensuite, elle
s’arrête. Les questions de la défense sont trop stressantes, s’est-on
rendu compte plus tard.

Entre février et juin 2013, on a assisté à dix-sept jours d'audiences de


victimes témoins congolais et après la pause estivale, à encore sept
jours. Le 24 juin 2013, assez exactement à la moitié du procès, le Sénat
rejette une demande de la défense relative à un abandon de la
procédure concernant aussi les questions adressées aux témoins
victimes. La défense considère contraire à la loi l’exploitation de toutes
les conclusions, qui n’auraient pas été approuvées selon les règles du
code de procédure pénal, de même que les conclusions des Nations
Unies, des défenseurs des droits de l’homme de Human Rights Watch
et même les témoignages des victimes témoins. La Chambre ne suivit

886Délibérations devant la Cour de Stuttgart, 19 novembre 2012


887Délibérations devant la Cour de Stuttgart, 21 novembre 2012

482
pas cette argumentation. Mais par la suite, elle a renoncé à
l’interrogatoire de quatre des dix victimes citées dans l’accusation.

La peur des FDLR contribue à ce que les victimes ne puissent jouer


qu’un rôle marginal dans ce procès. Les FDLR au Congo suivent avec
exactitude le déroulement du procès. « L’arrestation a eu lieu en mars
2009 et jusqu’à ce jour, le procès n’est pas terminé », s’étonne déjà le
porte-parole des FDLR, Laforge durant l’été 2012. « Pourquoi pas ? Est-
ce qu’il est légal même en Allemagne de laisser quelqu’un si longtemps
en détention provisoire ? L’arrestation devrait nous contraindre à
renoncer mais notre combat se poursuit de façon ininterrompue. Notre
président est innocent et nous avons confiance dans la justice
allemande indépendante », déclare Laforge dans un entretien en août
2012.

483
Chapitre 24
Fin de la guerre, fin du procès

Le vice-président Musoni rompt son silence

En septembre 2012, après cent un jours de procès à Stuttgart, le


premier vice-président des FDLR, Straton Musoni, annonce son départ
de l'organisation. « Par la présente, je déclare la fin de toute activité
politique, y compris l'appartenance aux FDLR », annonce dans une
courte déclaration le numéro deux politique des FDLR, qu'il transmet à
la cour le 13 septembre 2012 et que le président du tribunal lit en
public pour clore les délibérations le 25 septembre.

C'est le début d'un éloignement progressif entre les deux accusés.


Ignace Murwanashyaka reste président des FDLR, tandis que son
adjoint Straton Musoni se sépare de l'organisation. Musoni abandonne
aussi la stratégie de défense commune qui consiste à ne rien dire. Déjà,
pendant la pause d'été 2012, ses avocats ont introduit une requête de
négociation de plaidoyer, « pour pouvoir exclure certains faits » de
l’accusation, selon son avocate Groß-Bölting 888. Elle espérait ainsi
écourter la durée de détention de son client.

L'espoir était que la cour laisserait tomber certains points de


l'accusation contre Musoni. Le dossier contre lui se fragilise à ce
moment de toute façon. Après le rejet d'une requête de mise en liberté
par le tribunal, le 29 juin 2012, la cour fédérale de justice casse cette
décision le 8 octobre et énonce des doutes sur la possibilité de prouver
la culpabilité de l'accusé Musoni 889. Il reste en détention, mais avec

888Délibérations devant la Cour de Stuttgart, 12 septembre 2012


889Cour Fédéral de Justice, arrêt BGH StB 9/12 du 8 octobre 2012

484
cette décision commence un bras de fer compliqué autour des
accusations non seulement contre Musoni mais aussi contre
Murwanashyaka. Pour en profiter, Musoni, le vice-président des FDLR,
se mue en pédagogue.

Le président et l'ancien vice-président des FDLR ne jouent plus le


même jeu à partir de 2013. Leurs relations se refroidissent visiblement.
Ils s'ignorent presque. Murwanashyaka refuse de faire toute
déposition, mais il pose des questions aux témoins. Musoni ne pose pas
de questions, mais il va déposer. Pendant cinq jours et demi, Musoni
occupe le devant de la scène. Il raconte sa vie et les origines des FDLR,
il introduit de longues déclarations et décrit des organigrammes, il se
soumet patiemment aux questions - des juges seulement, pas des
procureurs - et il donne un cours d'histoire. Le rôle lui plaît, il sait parler
et gagner la sympathie de son audience. Murwanashyaka reste assis
quelques mètres plus loin sur le banc des accusés, le visage crispé. Son
adjoint lui vole la vedette.

Pour sa première déposition, le 5 août 2013, Musoni arrive une demi-


heure en retard. Il s'est bien habillé pour son grand jour, en veste bleue,
et il est de bonne humeur. Il se réjouit visiblement que quatorze
personnes soient dans l'audience, dont son ex-femme et son fils qu'il
fixe avec un regard tendre - ils ne se voient pas souvent. Musoni entre
dans la salle en lançant un grand « bonjour ! ». Murwanashyaka suit
quinze minustes plus tard, sans un mot, comme toujours.

Les juges entrent, les délibérations commencent. « Monsieur Musoni,


vous avez la parole », dit le président du tribunal. « Bonjour », dit
Musoni. « Il est connu que je vais parler en allemand. Cela ne va pas de
soi. Ce n'est pas seulement que l'allemand soit difficile, c’est que le sujet
l’est aussi. Je vais essayer de m'exprimer clairement. Je ne peux pas
promettre que cela va réussir. Je prie les parties de m'interrompre au
cas où j'utilise le mauvais mot ou une expression incorrecte ou
mauvaise, ou si le sens d'une phrase n'est pas clair. Je vous demande
votre compréhension. Pour moi ce n'est pas un dérangement mais une
intervention utile. »

Il décrit sa vie, ses motivations, ses débuts dans les FDLR, il détaille ses
voyages et ses contacts. Il ne prêche pas, il ne cherche pas à se mettre
au-dessus les autres. C'est un ton nouveau dans ce procès, comme si,
dans ces jours extrêmement chauds de l'été 2013, le procès

485
recommençait à zéro, cette fois avec la participation active d'un des
accusés dans une ambiance constructive.

Musoni s'attire les sympathies. « Pourquoi n'avez-vous pas fait cette


déposition au début de la procédure ? » lui demande le président du
tribunal à la fin de sa première journée, le 5 août. « J'ai pris beaucoup
de temps pour comprendre ce qu'on me reproche », affirme Musoni :
« Si je détaille pourquoi ce n'est que maintenant, cela va prendre toute
l'après-midi », poursuit-il. Le juge veut savoir pourquoi il a souvent la
mine heureuse. « Je n'ai pas de raison de me compliquer la vie », lui
répond Musoni. « C'est déjà assez compliqué comme ça. »

Musoni va prendre la parole encore plusieurs fois, et la chambre va


commencer à proposer l'abandon d'un point de l'ensemble de
l’accusation après l'autre, à un rythme qui ne plaît pas du tout aux
procureurs. Et l'ancien vice-président juge bon de choisir le 7 avril
2014, quand le Rwanda commémore le vingtième anniversaire du
génocide de 1994 avec beaucoup d'émotion et de sympathie
internationale, pour donner un séminaire d'histoire. Il a amené des
organigrammes, et dans le public se trouvent plusieurs de ses amis
allemands et rwandais. « L'an dernier en août, j'ai fait une déposition
axée surtout sur ma personne, sur mon entrée dans la politique et sur
ma motivation », explique-t-il. « Maintenant, il s'agit de la structure de
commandement hiérarchique. Je vais en dire plus parce que les parties
ont des appréciations opposées à ce propos. Les FOCA y jouent un rôle
très central. »

Ce n'est plus l'assistant bénévole des réfugiés rwandais qui parle, mais
le fonctionnaire d'une organisation politico-militaire. Le ton de Musoni
reste obligeant, et son chef Murwanashyaka ne dit mot. C'est un double
jeu surréaliste. Musoni, qui selon ses avocats ne sait rien du tout,
explique la vie interne des FDLR, pendant que le commandant en chef
présumé écoute en silence. Devant la Cour, Musoni incarne une
organisation renovée. Mais Murwanashyaka va faire en sorte que cet
épisode ne dure pas.

Les FDLR tentent une offensive diplomatique

Tout comme Musoni en Allemagne, les FDLR au Congo aussi sont en


train de moderniser leur image dans cette période, aprés des années
d'affaiblissement. Le 30 décembre 2013, une déclaration signée par le
486
deuxième vice-président Victor Byiringiro annonce que « les FDLR
s'engagent à déposer les armes et mener un combat politique. Pour le
besoin de la cause, elles sollicitent l'ONU, l'UA, la SADC, la CIRGL et tous
les chefs d'Etat africains à les aider, à les soutenir et à les
accompagner » 890.

Cette déclaration survient à la suite de la défaite militaire du


mouvement rebelle tutsi M23 dans l'est du Congo. Une brigade
d'intervention (FIB) des Nations Unies, composée de soldats sud-
africains, tanzaniens et malawites, a battu les rebelles du M23 sur le
terrain en accompagnement d'unités spéciales de l'armée congolaise
FARDC. Les combattants du M23 ont pris refuge en Ouganda et leur
mouvement n'existe désormais que sur le papier.

Le Rwanda a accepté la destruction du M23 - en attendant qu'ensuite


ce soit le tour des FDLR, conformément à la rhétorique belliqueuse du
nouveau chef de la MONUSCO, l'Allemand Martin Kobler, qui a pris ses
fonctions en août 2013 et qui a piloté la stratégie militaire des casques
bleus contre le M23. Mais vers la Noël 2013, les troupes onusiennes ne
ciblent pas les FDLR rwandais, mais les rebelles ougandais de l'ADF,
dans les montagnes de la région de Beni.

Le 11 mars 2014, Martin Kobler prononce enfin le début des opérations


militaires pour « neutraliser les FDLR et leurs alliés » 891, mais il n'y
aura pas de combats directs. Des casques bleus sécurisent la route de
Goma jusqu'à la ville de Pinga, distante de cent cinquante kilomètres au
nord-ouest, démantèlent les barrières FDLR et positionnent quelques
blindés. Les combattants FDLR se replient sur les collines. Pas un seul
coup de feu n'est tiré. La route de Kashebere à Tongo, où les FDLR ont
rançonné les voyageurs, connaît le même sort. Aucune opération
militaire sérieuse n’est menée.

Pour les FDLR, presque anéanties par des milices locales en 2011 et
2012, la guerre contre M23 de 2012-13 octroya un temps de répit
bienvenu : leurs ennemis se faisaient la guerre. Mais avec la fin du M23,
c'est terminé. N’étant plus militairement que l'ombre d'elles-mêmes,
les FDLR tentent désormais de se repositionner sur le plan politique

890FDLR, Communiqué de presse, 30 décembre 2013


891MONUSCO, Communiqué de presse, 11 mars 2014

487
comme rassemblement de l'opposition rwandaise en exil. Des cadres
politiques avaient demandé ce changement de stratégie depuis
longtemps. Ils avaient échoué contre le président Murwanashyaka et le
chef militaire Mudacumura. Mais désormais, Murwanashyaka croupit
en prison, et les troupes de Mudacumura ont fondu : son adjoint
Bigaruka se fait arrêter en Tanzanie en avril 2013, dans des
circonstances obscures, peut-être victime d'un enlèvement.

Les cadres politiques des FDLR jouent donc la carte politique. Ils
détournent l'argumentaire du Rwanda, selon lequel les FDLR doivent
être combattues tout autant que le M23 : si le Congo a négocié avec le
M23, le Rwanda doit faire de même avec les FDLR, selon eux. Suite à
leur « offre de paix » de fin 2013, ils nouent des alliances - avec l'ancien
ex-premier ministre Faustin Twagiramungu, qui depuis des années
s'était opposé aux mouvements armés de l'exil hutu, ainsi qu'avec les
Forces Démocratiques Unies (FDU), héritières du RDR défunt, de la
politicienne Victoire Ingabire, emprisonnée au Rwanda. Le 1er mars
2014 naît la « Coalition des partis politiques pour le changement »
(CPC) avec Twagiramungu comme président et Byiringiro comme vice-
président 892.

Les membres de cette coalition décrivent Ingabire comme


« prisonnière politique », se mobilisent pour sa libération et s'activent
en même temps en faveur des FDLR, avec des arguments presque mot
pour mot identiques à ceux que Straton Musoni emploie devant le
tribunal à Stuttgart. « Les FDLR ne sont ni des ex-FAR, ni des
Interahamwe, ni des génocidaires, mais des réfugiés rwandais », écrit
le représentant FDU en Belgique, Michel Niyibizi : « Les FDLR sont une
organisation politique d'opposition des réfugiés rwandais hutus en
République Démocratique du Congo ayant une branche armée, les
FOCA (Forces Combattantes Abacunguzi) »893.

Pour le Rwanda, c'est un moment difficile. Le vingtième anniversaire


du génocide de 1994 s'approche, tout le monde a les yeux tournés vers
le Rwanda. Depuis un certain temps, on assiste à une série d'attaques
mystérieuses à la grenade à Kigali, ayant causé des morts. Les liens
supposés entre l'opposition interne et les FDLR sont examinés devant

892FDU, Communiqué de presse, 1 mars 2014


893Michel Niyibizi : « Les FDLRne sont ni ex-FAR, ni Interahamwe, ni génocidaires, mais
des réfugiés rwandais », papier du 19 décembre 2013

488
la justice rwandaise. Au lieu de conquérir une place au Rwanda par la
force, comme le voulait Murwanashyaka, les FDLR le font à présent à
travers un jeu d'alliances.

Les jours de commémoration d’avril 2014 passés, les FDLR entament


la prochaine étape de leur offensive diplomatique. Dans une lettre en
anglais datée 18 avril 2014, elles annoncent leur volonté de « céder
leurs armes aux autorités compétentes » - c'est-à-dire l'organisation
sous-régionale SADC (Communauté de Développement de l'Afrique
Australe) dont sont membres la RDC, la Tanzanie et l'Afrique du Sud,
considérées comme des alliés de l'opposition rwandaise, mais pas le
Rwanda - le 30 mai dans deux localités du Nord- et du Sud-Kivu. Les
FDLR veulent placer tous leurs combattants sous la protection de la
SADC « jusqu'à ce que le dialogue inter-rwandais espéré, franc, sincère
et hautement inclusif, entre le régime rwandais actuel du FPR-
Inkontanyi et les FDLR ensemble avec tous les groupes d'opposition
politique rwandais ait eu lieu et ait donné suite à des conclusions
substantielles » 894.

Le 30 mai 2014, effectivement, cent cinq combattants FDLR déposent


leurs armes dans le village de Buleusa au Nord-Kivu. Devant les
diplomates rassemblés, le président intérimaire des FDLR, Victor
Byiringiro, remercie la population congolaise « pour l'hospitalité
depuis vingt ans, en dépit de toutes les difficultés que les Congolais ont
dû subir » 895. Quatre-vingt-dix-sept combattants se laissent amener
dans un camp de l'ONU à Kanyabayonga. Une deuxième cérémonie
semblable, plus petite, s'ensuit le 9 juin à Kigogo au Sud-Kivu, suivie
par d'autres en septembre et décembre. Au total, trois cent cinqante-
sept combattants FDLR se rendent.

La communauté internationale se voit contrainte de réagir. Elle accorde


aux FDLR ce que Murwanashyaka a attendu en vain pendant des années
: des pourparlers officiels sous l’égide de la communauté catholique de
Sant'Egidio à Rome, comme en 2005. Le 26 juin 2014, quatre délégués
des FDLR rencontrent des diplomates internationaux dans les salons
de la communauté catholique, pour la première fois depuis neuf ans :
David Mukiza, le directeur de cabinet d'Ignace Murwanashyaka ; Djuma

894FDLR, Communiqué de presse, 18 avril 2014


895Cité dans: Simone Schlindwein, « FDLR spielt Freilufttheater », Die Tageszeitung, 2
juin 2014

489
Ntambara Ngirinshuti, le commissaire aux affaires extérieures des
FDLR ; et deux commandants militaires, les colonels Jean-Paul
Muramba alias Hamada et André Kalume, commandant de la brigade
de réserve des FDLR et donc responsable du massacre de Busurungi. À
ce moment précis, le télégramme de félicitations de la brigade de
réserve du 11 mai 2009 pour le massacre de Busurungi "Oeil pour oeil,
dent pour dent" vient d'être examiné longuement devant le tribunal de
Stuttgart.

La réunion d’une durée d'environ quatre heures est confidentielle, de


même que sa préparation. Sant'Egidio a pris en charge les frais de
voyage, les Nations Unies ont organisé les visas italiens pour les
passeports congolais des voyageurs FDLR. Le matin du 24 juin 2014,
un hélicoptère de la MONUSCO a atterri sur le terrain de foot de Buleusa
pour chercher la délégation. « Notre président, son chef d'état-major et
deux hauts commandants ont été invités à s’envoler pour Kinshasa. De
là, ils devraient continuer à Rome », nous annonce le porte-parole des
FDLR, Laforge 896.

Mais le président intérimaire des FDLR, Victor Byiringiro, est soumis à


une interdiction de voyager décrétée par le Conseil de sécurité de l'ONU
depuis 2007. La MONUSCO lui a néanmoins donné un titre de voyage
pour son hélicoptère. Le laisser voyager à l'intérieur de la RDC ne serait
pas une violation du règlement de l'ONU, selon Martin Kobler.

Le voyage de Byiringiro s'arrête brusquement á Kinshasa. Le


gouvernement rwandais monte sur ses grands chevaux quand la
division du maintien de la paix des Nations Unies à New York, dirigée
par le diplomate francais Hervé Ladsous, dépose une requête formelle
au Comité de sanctions compétent pour déroger à l'interdiction de
voyage pour Byiringiro. « Cela peut suggérer que certains hauts
responsables onusiens et du département de maintien de la paix sont
mus par un agenda secret de réhabiliter les FDLR génocidaires », écrit
le représentant du Rwanda aux Nations Unies, Eugène Gasana, au
Secrétaire général de l'organisation897. Le président intérimaire des
FDLR doit finalement rester au Congo.

896Entretien téléphonique, 3 juillet 2014


897Lettre de la représentation du Rwanda auprès des Nations Unies au Sécrétaire-
Général Ban Ki Moon, 26 juin 2014

490
À Rome, la délégation des FDLR trouve ses interlocuteurs moins
ouverts qu'attendus. Selon des informations livrées par Sant'Egidio, les
participants internationaux de la rencontre ont été unanimes sur
certains principes « non négociables »: les FDLR doivent livrer leurs
dirigeants recherchés par la justice, elles doivent désarmer dans les
trois mois, et le soutien international aux combattants FDLR doit se
limiter à leur rapatriement ou raccompagnement dans des pays tiers ;
et il y a un « refus absolu et sans équivoque de toute tentative de
conditionner le désarmement à une demande quelconque de dialogue
politique avec le gouvernement rwandais » 898.

L'offensive de charme des FDLR atteint donc vite ses limites. Mais il
subsiste quand même le paradoxe que les Nations Unies dialoguent
avec leurs représentants pendant que leurs dirigeants politiques sont
traduits en justice en Allemagne et accusés de diriger une organisation
terroriste. À Stuttgart, le 30 juin 2014, Murwanashyaka est en train
d'interroger un ancien membre de l'État-major des FDLR. « Savez-vous
que le deuxième vice-président se trouve en Italie ? » demande-t-il.
« J'ai entendu qu'il devait y aller », répond le témoin, « mais parce qu'il
y a ces sanctions contre lui il n’a pas pu y aller. » 899

À la fin du même jour, l'avocate de Musoni demande à la cour de


s'informer « si le témoin Gaston Iyamuremye (un autre nom de Victor
Byiringiro) se trouve chez Sant'Egidio à Rome ». Selon l’avocate
allemande, « il a quitté la RD Congo avec l'aide de la MONUSCO et se
trouve maintenant à Rome pour des négociations de paix ». Ceci
prouverait, selon elle, « que la Chambre et le parquet fédéral sont seuls
à considérer les FDLR comme une organisation terroriste » : la réunion
de Rome est un complément parfait de la nouvelle stratégie de défense
de son client, Musoni.

Le procureur Ritscher la contredit : Byiringiro ne se trouverait pas à


Rome, comme le témoin ex-FDLR qui vient de comparaître l'a confirmé.
L'avocate de Murwanashyaka, Lang, se met en colère : « J'ai des
informations spécifiques selon lesquelles il se trouve à Rome », dit-elle.
Elle demande la levée de l'autorisation de poursuites judiciaires contre
les FDLR, « à cause des développements politiques récents de telle

898Communication e-mail de la Communauté de Sant'Egidio, 26 juillet 2014


899Récit et citations selon : Délibérations devant la Cour de Stuttgart, 30 juin 2014

491
sorte que les Nations Unies s'efforcent à faire participer le président
intérimaire Byiringiro à des négociations de paix » 900.

Le lendemain, l'avocate de Murwanashyaka doit admettre qu'elle a reçu


un courrier électronique de Rome l'informant que Byiringiro a été
empêché de voyager à Kinshasa. Et l'avocate de Musoni aussi reçoit un
camouflet : elle avait demandé de séparer le procès contre Musoni de
celui contre Murwanashyaka, pour ainsi écourter la procédure contre
son client – mais la chambre refuse cette demande comme « ni
pertinente ni appropriée » 901.

"La procédure est tombée en ruines" : guerre devant les


juges

En cet été 2014, où le procès entre dans sa quatrième année, la


procédure semble s'enliser. Les mêmes témoins comparaissent encore
et encore. Leurs auditions ne livrent presqu’aucune nouveauté.
Personne n'assiste plus au procès en dehors des observatrices
permanentes. Les fouilles corporelles à l'entrée sont parfois
suspendues. Tout le monde se connaît désormais ad nauseam. Chaque
partie sait comment agacer l'autre. Les disputes dans la salle
deviennent de plus en plus longues et aigres. « Je ne sais pas pourquoi
vous vous énervez tant », lance l'avocate Lang le 9 juillet 2014 au
procureur Ritscher. « Pour que nous puissions enfin terminer », siffle
celui-ci. « Je n'ai pas écrit l’accusation », rétorque-t-elle, très agacée.
Quelques semaines auparavant, le 4 juin 2014, elle a lancé aux
procureurs : « Vous auriez pu faire vos bagages depuis longtemps. Le
spectacle que vous offrez ici est d'une malhonnêteté incroyable. La
procédure est tombée en ruines devant vous ».

Tout au long de l'année 2014, les disputes entre les avocats de la


défense et les juges amènent le procès au bord du précipice. Le 23 juin,
un des juges proteste contre le fait que l'avocate de Murwanashyaka
aurait accusé la chambre de proférer des « mensonges ». Elle conteste
avoir utilisé ce mot ; elle aurait parlé de « contre-vérités ». Tous deux se
disputent à propos de ce qui doit figurer dans le procès-verbal officiel -

900Délibérations devant la Cour de Stuttgart, 2 juillet 2014


901Délibérations devant la Cour de Stuttgart, 30 juin 2014

492
qui est important, car c'est sur sa base que la Cour Fédérale de Justice
doit ultérieurement statuer sur une demande éventuelle de cassation.

En mai 2014, le deuxième avocat de Murwanashyaka est affecté par une


perte auditive soudaine et doit être remplacé. L'avocate principale,
Lang, soumet une liste de remplaçants, mais la chambre choisit un
avocat de Stuttgart qui n'y figure pas. Lang voit cela comme une
déclaration de guerre, boycotte son nouveau collègue et l'envoie
s'asseoir sur le dernier banc des avocats. Après la pause d'été, c'est au
tour de l'avocate de tomber malade. Murwanashyaka, lui aussi, refuse
tout contact avec son nouveau défenseur et demande la suspension de
la procédure pour manque de représentation judiciaire. Le chef
terroriste présumé se lève même de son banc et dépose cette requête
écrite par lui-même sur la table des juges, comme s'il était son propre
avocat.

Les policiers de la justice s'énervent, ce sera l'unique fois qu'ils


permettront ce genre de choses. La chambre refuse d’accéder à la
demande de Murwanashyaka de récuser le nouvel avocat : le fait que
Murwanashyaka refuse de coopérer avec lui est, pour les juges, « sans
importance ». Quand l'avocate principale revient, elle refuse
systématiquement, et jusqu'à la fin du procès, que son collègue s'asseye
à côté d'elle. Il reste campé sur un banc en arrière et lit ses dossiers
sans intervenir ; personne ne le remarque plus.

L'ambiance délétère dans la salle s'empoisonne de plus en plus.


L'avocate Lang parle d'une « farce », le président du tribunal la critique
pour « ne jamais écouter ». L'unique femme parmi les juges est taxée
par l'avocate d'être « incapable de poser une seule question correcte ».
La juge riposte calmement : « Si vous aviez évité certaines remarques,
on aurait pu mener ce procès de manière plus appropriée. » Lang hurle
: « J'ai honte devant mon client ! Ce sera une partie de ma réclamation :
Le juge est incapable. » 902 Le jour des délibérations suivant elle
demande d'être dessaisie de l'affaire à cause de « fautes procédurales
manifestes ». Elle claque sa demande écrite sur la table des juges et
gueule littéralement : « Je ne participe plus à cette procédure et
aujourd'hui c'est mon dernier jour » 903.

902Délibérations devant la Cour de Stuttgart, 15 octobre 2014


903Délibérations devant la Cour de Stuttgart, 20 octobre 2014

493
Bien sûr, elle allait revenir et rester jusqu'à la fin du procès. Mais les
demandes de récusation continuent, enrichies de menaces mutuelles
de porter plainte. L'obtention des preuves se rétrécit au minimum : on
lit à haute voix des documents de la CPI que tout le monde peut
consulter sur Internet.

Les FDLR mènent tout le monde par le bout du nez

Le jeu des FDLR avec l'ouverture politique ne s’avère pas fructueux au


Congo non plus. Il n'en résulte ni des négociations avec le Rwanda ni
une protection par la SADC des combattants FDLR qui se sont rendus.
Martin Kobler et les autres envoyés spéciaux se sont sentis bernés dès
le début : dans une déclaration commune suivant la cérémonie de
désarmement de Buleusa du 30 mai 2014, ils rappellent « qu'aucune
activité n’a eu lieu dans le Sud-Kivu, et qu’à ce jour, un nombre
insignifiant de combattants subalternes se sont rendus dans le Nord-
Kivu », et ils « appellent à la complète reddition de tous les combattants
et hauts gradés FDLR dans les prochains jours » 904.

Reste le mystère de savoir pourquoi, trois semaines plus tard, les


Nations Unies ont arrangé la rencontre de Rome qui a conforté le
leadership des FDLR. Mais en définitive la rencontre de Sant'Egidio de
juin n'a pas représenté le début d'un accord avec les FDLR mais la fin.
Le climat entre les parties s’est refroidi ensuite presque tout aussi
brusquement que dans la salle du tribunal de Stuttgart.

Un sommet régional à Luanda, capitale de l'Angola, le 2 juillet 2014,


accorde aux FDLR « environ six mois » pour désarmer volontairement.
Martin Kobler avait même demandé un délai de vingt-deux jours
seulement. Le délai plus généreux a été fixé à la demande du
gouvernement congolais, comme Kobler le révèle lors d'une réunion du
Conseil de Sécurité le 7 août, en avertissant : « Les FDLR ont interprété
cette décision comme un appel à freiner le processus ».
Même le transfert de combattants FDLR désarmés dans un camp
militaire de Kisangani ne se réalise pas. La MONUSCO a mis un avion à
leur disposition, mais le 18 juillet, les combattants affirment n'avoir pas
reçu d'ordre d’embarquer et veulent d'abord inspecter leur camp de
destination. Ce n'est qu'au bout de longues négociations avec les

904« Joint Statement by the Special Envoys for the Great Lakes on the FDLR », 1 juin
2014

494
dirigeants des FDLR que les combattants font le voyage à Kisangani.
Donc, ils ne sont pas démobilisés, sinon ils n'obéiraient plus à leur
hiérarchie. Les FDLR ont mené les Nations Unies par le bout du nez.

Peu après son discours devant le Conseil de Sécurité le 7 août, Martin


Kobler comparut à Düsseldorf en Allemagne comme témoin lors du
procès contre trois sympathisants des FDLR accusés de soutenir une
organisation terroriste : ils avaient diffusé des communiqués de presse
et collecté de l'argent, selon l'acte d'accusation. La MONUSCO, dirigée
par Kobler, a en même temps transporté de centaines de combattants
FDLR dans des camps et même plusieurs responsables jusqu'à Rome.
Vu sous cette perspective, le diplomate allemand Kobler pouvait se
retrouver lui-même sur le banc des accusés en Allemagne. « À ce jour,
nous avons assuré la sécurité, conjointement avec les FARDC, la
prestation des services médicaux, ainsi que près de quarante-six vols
spéciaux et l’acheminement de plus de vingt tonnes de denrées
alimentaires », avait-il rapporté au Conseil de Sécurité. L'entretien des
camps coûte à la MONUSCO jusqu'à six millions de dollars US 905.

Les FDLR se servent de tout cela pour leur propagande. « Les


conditions dans les camps sont potentiellement meurtrières, comment
la MONUSCO peut-elle en assumer la responsabilité ? » hurle au
téléphone le porte-parole Laforge 906. L'absurdité de la situation devient
manifeste dans une dispute à propos des toilettes. Les membres des
FDLR dans les camps, soit plus de six cents personnes, n'ont jamais vu
de toilettes, ils les bloquent tout de suite avec ce qu'ils y jettent. Le
gouvernement congolais demande à la MONUSCO de les réparer. Quand
Kobler se rend en hélicoptère à Kibirizi dans le Rutshuru pour discuter
de la suite de l'opération de désarmement avec Byiringiro, il se fait
opposer qu'aucun progrès n'est envisageable sans un déblocage des
toilettes.

La section DDRRR de la MONUSCO commence à comprendre qu'elle


s'est fait avoir. Les combattants FDLR dans les camps restent soumis
aux ordres des FDLR. Des officiers actifs des FDLR sont aux
commandes, même dans les camps. Ils refusent le rapatriement et ne
répondent à aucune question. Les FDLR n'ont pas transféré des unités

905Données de la MONUSCO revelés lors du point de presse, Goma, 7 janvier 2015


906Entretien téléphonique, 8 décembre 2014

495
entières comme convenu mais des combattants individuels, pour la
plupart des vieux, des inaptes ou des fatigués de la guerre, tout comme
leurs armes. Parmi les trois cents hommes, il n’y a tout au plus que dix
officiers et aucun haut gradé ou fonctionnaire.

Le clou de l’histoire est qu’avec cette opération, les FDLR ont en même
temps réussi à tuer leur pire ennemi - le programme de démobilisation
DDRRR, qui leur a soustrait des milliers de combattants depuis 2001
par le désarmement volontaire. « Ils ont essayé de fermer la porte que
le DDRRR avait toujours gardé ouverte », reconnaît une collaboratrice
du programme. Au cours de 2014, cent quatorze combattants FDLR
seulement rejoignent le DDRRR - un record négatif, après que 2012
avait été un record positif.

Parfois l'effet est dramatique. À Kisangani, les collaborateurs DDRRR


remarquent un petit garçon à l'apparence autiste assis par terre entre
les femmes et les enfants. Il ne mange pas, ne se lève pas, ne parle pas.
Les collaborateurs DDRRR évoquent son cas avec les commandants
FDLR. Ceux-ci n'acceptent l'évacuation du petit garçon qu'à contre-
volonté, et ce n'est qu'après de dures négociations qu'une relation
distante au sein des FDLR fournit un numéro de téléphone : celui des
grands-parents du petit, établis au Rwanda. La section de la protection
des enfants de la MONUSCO emmène le petit enfant au Rwanda. À
Mutobo, le directeur du camp de démobilisation, Sayinzoga, s'occupe
personnellement de l'enfant, retrouve les grands-parents et l'amène
chez lui. On le voit plus tard souriant sur des photos, mangeant des
pommes de terre pour la première fois de sa vie 907.

Le nouveau chef de la section DDRRR, le Néerlandais Adriaan Verheul,


est lui-même père de famille et cette histoire l'a profondément touché.
Il admet que les camps des Nations Unies pour les FDLR sont devenus
des « camps de concentration » 908. Cette comparaison est utilisée par
les FDLR à des fins de propagande, alors que ce sont elles-mêmes qui
sont responsables de cette situation. Elles publient des montages
grossiers : Kobler l'Allemand à côté d'Auschwitz et de croix gammées.
En réalité ce sont les officiers FDLR qui surveillent les camps de près et
qui emprisonnent leurs occupants.

907Récit selon Adriaan Verheul lors de sa visite à Kanyabayonga, 21 janvier 2015


908Entretien à Goma, 18 janvier 2015

496
Verheul s'en rend compte lui-même le 21 janvier 2015, quand il se rend
à Kanyabayonga pour la première fois afin de voir le camp FDLR dont il
a la charge909. Quand l'hélicoptère de la MONUSCO, venant de Goma,
située à cent cinquante kilomètres de distance, atterrit dans la ville
située dans une région de montagnes boisées, il soulève beaucoup de
poussière. C'est la saison sèche. Les écoliers de l'école primaire, dont la
cour sert comme terrain d'atterrissage, se sauvent dans leurs salles de
classe. Quand la poussière retombe, ils reviennent, curieux. Le
Néerlandais blanc et élancé, aux cheveux gris et au costume beige,
apparaît à la porte de la machine, chausse des lunettes de soleil et
regarde autour de lui tout aussi curieux.

Verheul salue le capitaine des FARDC et le chef de la cité présents, et,


avec sa délégation de Congolais, d'Onusiens, d'agents de
renseignement et de médecins il marche tout droit vers le camp, aux
tentes blanches alignées, entourées de bacs à sable surmontées de
barbelés. Des casques bleus indiens armés surveillent l'entrée et se
mettent au garde-à-vous.

Après l'inspection, le chef DDRRR fait venir les trois officiers des FDLR
présents sur les lieux. Dans une tente fermée, ils se placent devant ce
blanc, qui a déjà négocié avec les Khmers Rouge du Cambodge et le chef
de guerre libérien Charles Taylor, tels des accusés devant leur juge. « Si
un seul d’entre vous ose d'empêcher vos gens de se rendre au DDRRR
et d'aller au Rwanda, je vais moi-même faire en sorte que vous finissiez
devant le tribunal militaire congolais ! » leur jette Verheul à la figure.
« Le temps des négociations est terminé ! »

Le lieutenant-colonel Deo Nkwishiaka alias Sirac des FDLR s'étonne.


Les FDLR ne sont pas habituées à ce ton de la part des Nations Unies.
Un peu insolent, il rétorque : « Ce n'est pas la premiére fois que nous
sommes face à des frappes militaires. Si vous voulez nous tuer, allez-y ».
Tout d'un coup le représentant du gouvernement congolais, jusque là
assis en silence à côté de Verheul, se lève et commence à hurler :
Delphin Paluku Masika, un petit bonhomme rond de cette région, ne
peut plus se retenir et explose : « Si vous voulez parler avec votre
gouvernement chez vous, pourquoi ne fondez-vous pas un parti
politique et luttez pour vos droits chez vous ? Ça fait assez longtemps

909Récit selon visite à Kanyabayonga en acompagnement d'Adriaan Verheul, 21 janvier


2015

497
que vous nous terrorisez nous Congolais ! » Il perce presque le visage
de l'officier des FDLR avec son doigt. Sirac bredouille : « J'ai des ordres
et je suis loyal à mes chefs. » Verheul clôt le débat. « Le temps des mots
est terminé ! » dit-il et il quitte la tente.

À l'extérieur, sur la place centrale du camp, les femmes et les enfants


sont regroupés sous le soleil. Il est midi, il fait chaud, l'air est
poussiéreux et sec. Beaucoup d’enfants sont en pleurs. Quand les
combattants des FDLR voient la délégation des visiteurs, ils s'alignent,
le bras droit en l'air avec la paume de la main ouverte comme s’ils
faisaient le salut nazi. L’un d'eux entame une prière : « Dieu, nous
attendons votre réponse à notre patience, écoutez nos prières et aidez-
nous ! » « Amen », les combattants répondent en choeur et font le salut
militaire.

Mudacumura manque d'atterrir à La Haye

En coulisses, pendant ce temps, chez les FDLR les choses s'enveniment.


Les expérimentations diplomatiques ne conviennent pas à tout le
monde – et surtout pas au général Mudacumura, le chef militaire.

La stratégie consistant à former une large alliance au sein de la


diaspora, qui sera reconnue comme interlocuteur et donc va rendre les
FDLR présentables, ne peut fonctionner que si des tenants de la ligne
dure, tels Mudacumura, sont marginalisés. Déjà, le 13 juillet 2012, la
CPI à La Haye a émis un mandat d'arrêt international contre le chef
militaire des FDLR. Le président intérimaire Byiringiro pourrait-il
livrer son rival à la justice, pour montrer sa bonne volonté et peut-être
même pour encaisser lui-même les cinq millions de dollars US que le
gouvernement américain a promis comme prime ? Dans ces conditions,
Mudacumura préfère encore s'en aller de lui-même. Une prison de luxe
aux Pays-Bas, avec télévision, cour de tennis, couverture médicale et
voisins congolais est en tout cas plus agréable qu’une mort atroce dans
les forêts.

Et donc, au cours de la deuxième moitié de 2014, le vieux chef de guerre


cherche une voie de sortie. À travers un prêtre, il fait savoir
discrètement qu'il serait prêt à se rendre. Martin Kobler, chef de la
MONUSCO, mobilise tout à sa disposition. Un hélicoptère est stationné,
prêt à décoller de Goma, plein de carburant. Les droits de survol
jusqu'aux Pays-Bas sont sollicités. L'obstacle principal est la MONUSCO
498
elle-même : l'appareil onusien est en effet truffé d'espions des FDLR.
Mais Kobler assume ce risque. L'opération de reddition commence.
Pendant plusieurs jours, Mudacumura marche à pied jusqu'au lieu de
rencontre convenu, où l'hélicoptère doit le prendre. Il pleut des cordes.
Un petit ruisseau sur le chemin s'est transformé en torrent. Le vieux
chef de guerre ne peut pas traverser. Il s'assoit dans la brousse sur la
rive et attend que les eaux baissent.

Mais à Kinshasa aussi, on lorgne les cinq millions pour lesquels la tête
de Mudacumura a été mise à prix. Les tractations de Mudacumura n'y
passent pas inapercues. Un officiel bien renseigné en parle avec des
Américains. Ceux-ci lui disent que des représentants de l'État n’ont pas
droit à la prime. L'officiel se fâche. Il appelle le commandant Omega des
FDLR et lui révèle la tentative de fuite de son supérieur. La réaction
d'Omega n'est pas connue, mais Mudacumura n'atterrit pas à La Haye.
Il reste en vie, tout au moins.

Lors des élections au sein des FDLR, le 29 novembre 2014,


Mudacumura n'est plus réélu par le Comité Directeur comme premier
vice-président - poste qu'il occupait à titre intérimaire depuis
l'arrestation du titulaire, Straton Musoni, cinq ans plus tôt. Byiringiro
remporte les élections pour ce poste avec une large majorité - non pas
à titre intérimaire, mais en tant que successeur formel de Musoni, qui
en 2012 a proclamé son départ des FDLR.

Pour la première fois depuis des années, des cadres FDLR venus d'à
travers le monde ont fait le voyage pour cette réunion du Comité
Directeur. Presque toute la direction politique se regroupe près de
Lusamambo au Nord-Kivu. L'élection du deuxième vice-président,
poste jusqu'ici occupé par Byiringiro, devient une lutte serrée. Ce n'est
qu'au deuxième tour que le colonel Wilson Irategeka, jusque là
secrétaire exécutif adjoint, s'impose contre un candidat civil,
notamment à cause de ses contacts internationaux, surtout en Afrique
du Sud et en Tanzanie. Finalement, la réunion confirme Ignace
Murwanashyaka comme président des FDLR, en dépit du fait qu'il est
incarcéré depuis cinq ans.

Pendant que les cadres FDLR se réunissent dans les montagnes du


Masisi, les hauts militaires de la MONUSCO dans leurs conteneurs
chauffés, au bord du lac, à Goma, se penchent sur la planification de
frappes militaires ciblées – car l'ultimatum de six mois contre les FDLR,

499
accordé début juillet par les États de la région, expire bientôt. En
octobre 2014, Matin Kobler a livré un résumé pessimiste devant le
Conseil de Sécurité. « J’ai le regret de vous dire que, malgré un début
prometteur, le processus est maintenant dans une impasse », dit-il
avant de marteler : « Il sera long et difficile d’aller livrer ce combat dans
la jungle. Il faut s’attendre à de nombreuses victimes. Pour ma part, je
ne souhaite pas non plus en arriver là, mais c’est aux FDLR qu’il
appartient d’éviter ce cas de figure. Elles ont exactement deux mois et
six jours pour déposer les armes sans condition et pour se rendre au
camp de transit de Kisangani (...) Il y va ici de la crédibilité de l’ONU, du
Gouvernement congolais et de la région » 910.

Pendant ce temps, à Stuttgart, la crédibilité de la justice allemande est


en jeu. « Je me retrouve ici comme sur un terrain de football », se plaint
le président des FDLR, le 26 novembre 2014, devant ses juges. Le 1er
décembre, premier jour du procès après sa réélection comme
président, Murwanashyaka accepte pour la première fois d'échanger
avec son nouvel avocat : il le charge de demander le report des
délibérations jusqu'à l'arrivée de son avocate principale, qui est en
retard. L'avocat interjette cette demande formelle, se tourne vers son
client et lui demande : « Monsieur le docteur Murwanashyaka, c'était
bon comme ça ? » 911

Au dernier jour du procès avant la fin de l'an 2014, Musoni prend la


parole pour la dernière fois. Depuis les élections au sein des FDLR, il est
écarté pour de bon. Il n'explique plus son parcours personnel comme il
le faisait en août 2013, ni l'histoire des FDLR comme il le faisait en avril
2014. Il plaide pour lui-même et se démarque clairement de
Murwanashyaka.

« En 2009, je n'étais pas pleinement informé des charges », dit-il ce 17


décembre 2014. « Murwanashyaka ne m'a pas passé la plupart des
informations », explique-t-il. L'ancien vice-président parle avec
emphase, comme pour un adieu. « Je n'ai pas défendu, et je n'ai pas
entendu qu'on aurait défendu, que dans le combat politique il fallait
commettre des crimes contre des civils. Je n'aurais jamais accepté un
tel plan. Murwanashyaka non plus (...) Murwanashyaka a investi

910Déclaration de Martin Kobler au Conseil de Sécurité, 27 octobre 2014


911Délibérations devant la Cour de Stuttgart, 1 décembre 2014

500
beaucoup de travail, et je connaissais sa position de fond, sa piété
profonde, qui n'aurait jamais permis d'accepter des crimes. Je ne l'avais
pas dit lors de la préparation de ma défense, parce que j'ai fait
l'expérience que personne ne va nous aider. Je croyais qu'il suffirait de
présenter des preuves pour que tout le monde, le tribunal aussi,
reconnaisse notre innocence. Murwanashyaka ne l'a jamais cru. »912

À Goma en 2015, la guerre impossible de Martin Kobler

Le temps passe. Le tribunal de Stuttgart veut conclure l'affaire. Après la


pause de la Noël 2014, le ton dans la salle s'adoucit. La Cour Fédérale
de Justice vient, dans une décision de maintien de la détention
provisoire, d’émettre cet avis : « Une prolongation de la procédure peut
être imputée, à part le volume de la matière à traiter, également au
comportement de la défense ». Elle rappelle la quantité interminable de
demandes de preuves formulée par cette dernière et pose la question
de savoir « s'il s'agit toujours d'une défense appropriée ou si les limites
d'une défense admissible n'ont pas été franchies ». 913

En RD Congo, l'ultimatum lancé aux FDLR pour déposer les armes a


expiré le 2 janvier 2015. « Cet ultimatum pour nous ne veut rien dire »,
nous avait dit au téléphone le porte-parole Laforge quatre semaines
auparavant. Les FDLR auraient déjà déposé les armes ; ce serait
maintenant le tour du Rwanda. « L'ONU ne peut pas agir contre
quelqu'un qui ne se bat plus. » 914

Juste avant l'expiration de l'ultimatum, les FDLR font ce qu'ils


maîtrisent le mieux : une cérémonie. Le 28 décembre 2014 à 10 heures,
les dirigeants FDLR, Byiringiro à leur tête, se réunissent encore une fois
à Buleusa dans les forêts du Nord-Kivu, tout comme sept mois
auparavant. Encore une fois, des délégués de l’ONU, des observateurs
et des diplomates affluent par hélicoptère. Quatre-vingt-trois
combattants FDLR en civil déposent encore une fois des fusils rouillés
AK-47 (trente-quatre au total) ainsi qu’un mortier et remettent cent
soixante-deux munitions. Au même moment, à Burhinyi au Sud-Kivu
soixante-trois autres combattants FDLR montent dans un camion de

912Déposition devant la Cour de Stuttgart, 17 décembre 2014


913Cour Fédéral de Justice, arrêt du 18 décembre 2014
914Entretien téléphonique, 8 décembre 2014

501
l'ONU pour rejoindre un camp de transit, tout comme en mai et juin
2014. « Dieu seul sait ce qui va se passer le 2 janvier », dit Byiringiro
dans son discours.

Comme on pourrait le prévoir, l'ultimatum expire le 2 janvier 2015,


sans un seul coup de feu. C'est un vendredi, lendemain du Nouvel An.
Le Conseil de Sécurité de l'ONU doit se réunir à New York le lundi. Le
gouvernement angolais a depuis longtemps proposé un nouveau
sommet régional, le 15 janvier 2015, après lequel des frappes
pourraient « éventuellement » être déclenchées 915. Le lundi 5 janvier
2015, des hélicoptères de combat de la Monusco patrouillent au-dessus
de Goma, armés de roquettes lourdes. Ils vrombissent à basse altitude
au-dessus de la capitale provinciale truffée d'espions FDLR avant de se
tourner vers le Sud. Peu après, des roquettes de l'ONU atteignent des
collines près d'Uvira au Sud-Kivu. Des combattants de la rébellion
hutue burundaise des FNL, présente sur les lieux, déguerpissent. « Une
opération modèle », se réjouit Kobler deux jours plus tard lors du point
de presse hebdomadaire de la Monusco à Goma 916.

Martin Kobler se montre combatif. Le 8 janvier 2015, dans la centrale


pour les opérations anti-FDLR fraîchement établie à Kiwanja, près de
Rutshuru, quatre-vingts kilomètres au nord de Goma, il se fait
expliquer, les plans d'attaque et serre les mains des deux généraux
congolais qui doivent commander les troupes FARDC. De retour à
Goma, il va déjeuner dans les locaux de la Monusco. Les plans sont
prêts, le Conseil de Sécurité a donné son aval, le secrétaire général de
l'ONU, Ban Ki Moon, a téléphoné au président congolais Joseph Kabila
à qui Kobler a envoyé les plans de l'opération. Le chef de la Monusco en
est sûr : Maintenant ça va démarrer. Il téléphone au cabinet de Kabila.
Mais personne ne prend son appel.
Rien ne se passe - pendant plusieurs semaines. Kabila a rejoint sa ferme
au Katanga. Les politiciens congolais à Kinshasa se disputent en janvier
2015 à propos de la loi électorale et de la constitution, des élections
prévues fin 2016 et de la question d'un troisième mandat pour Kabila.
Des opposants prennent la rue. Beaucoup d'entre eux sont arrêtés, au
moins quarante-deux manifestants sont tués ; pendant plusieurs jours
à Kinshasa et à Goma c'est l'état d'exception de fait. Pour museler les

915« La brigade de l'ONU va se mobilisier contre les FDLR », RFI, 22 décembre 2014
916MONUSCO, Point de presse, Goma, 7 janvier 2015

502
protestations, Kabila fait bloquer les réseaux sociaux et les services de
SMS. Tout cela contrevient complètement aux promesses de réforme
que le président a jadis faites pour s'assurer du soutien de la
communauté internationale dans sa guerre contre le M23. Il en résulte
une confrontation politique ouverte avec les Nations Unies ; ce n’est pas
la première fois. Kabila se venge : il bloque les opérations militaires
contre les FDLR.

Le plan avait été d'écarter les principaux commandants, Mudacumura


et Omega. Des troupes des FARDC devaient encercler leurs positions et
serrer la vis, pendant que les combattants et les commandants auraient
eu l'opportunité de se rendre. Des combats directs devaient être évités.
Derrière les FARDC, la brigade d'intervention FIB de la Monusco devait
accueillir des mouvements de déplacement.

Sans les FARDC, la Monusco doit-elle accomplir ces tâches toute seule ?
Qui alors va assumer la responsabilité pour des dommages collatéraux
civils ? Si les FDLR commettent encore des massacres comme en 2009,
quelles en seront les conséquences ? Devant la cour régionale de
Düsseldorf en Allemagne, Kobler avait comparu comme témoin en août
2014, et il avait été clair : Busurungi ne devait pas se répéter. Mais
comment ? « S'il advenait encore une fois une situation de catastrophe
humanitaire pour la population civile, des pillages, des viols et tout cela
- on va le documenter ! » dit Kobler 917.

L'office de coordination humanitaire des Nations Unies OCHA avait


établi des plans de contingence, avec des corridors humanitaires et des
points de ravitaillement. Les organisations humanitaires s'attendaient
à ce que les opérations puissent entraîner jusqu'à un demi-million de
déplacés. Mais lors des réunions hebdomadaires des humanitaires à
Goma, les disputes sont âpres. Une étude circule selon laquelle les
Nations Unies perdraient leur statut de neutralité en cas d'attaque, et
les FDLR auraient alors le droit de s’en prendre au personnel de
l'ONU 918. Les humanitaires dans leur bulle à Goma, avec des villas
chères et tout un réseau de bars et restaurants à eux, qui ne voient le
quotidien congolais qu'à travers les vitres de leurs 4x4 climatisés, vont-
ils faire les frais de la guerre de Kobler et devenir le gibier des FDLR ?

917MONUSCO, Conférence de presse, Kinshasa, 7 janvier 2015


918Scott Sheeran / Stepahnie Case : « The Intervention Brigade – legal issues for the UN
in the DRC », International Peace Institute, novembre 2014

503
Impensable. Le soulagement est perceptible quand le gouvernement
congolais refuse de cautionner les plans de l'Allemand.

Au lieu de mettre sa signature au bas du plan d'opérations transmis par


Kobler début janvier, Kabila envoie vers la fin du mois son chef d'état-
major, le général Didier Etumba, à Goma. Il se réunit avec le
commandant des forces MONUSCO, le général brésilien dos Santos
Cruz, dans le restaurant de luxe "Le Chalet" au bord du lac. L'ambiance
est lourde. Le général Etumba claque son propre plan d'attaque sur la
table : Sukola II. Il est identique à celui de la Monusco, mais ne prévoit
pas sa participation. Etumba rappelle les deux généraux des FARDC qui
avaient collaboré avec la Monusco et en envoie deux autres : le général
Bruno Mandevu comme commandant et le général Fall Sikabwe comme
responsable pour le Nord-Kivu. Or, les deux officiers sont inscrits sur
une liste confidentielle de criminels de guerre établi par les Nations
Unies.

Kobler est furieux. Il accorde deux semaines au gouvernement


congolais pour muter les deux généraux. Entretemps, la collaboration
est suspendue. Maintenant, c'est au tour de Kabila de faire le blocage.
Devant vingt diplomates réunis dans son palais à Kinshasa, il demande
le retrait de la Monusco. L'alliance contre les FDLR s'est effondrée.

Le 29 janvier 2015, l'artillerie des FARDC entre en action, sans la


Monusco. Des collines où jadis le général Omega des FDLR avait ses
positions sont pilonnées. Les positions sont vides depuis longtemps. Il
y a quelques combats isolés dans le parc national des Virunga, quand
des patrouilles hostiles se croisent. Mais tout cela est très loin du plan
original. « Les opérations sont un plein succès », affirme néanmoins le
porte-parole des FARDC, le général Léon Kasonga, lors de la
présentation de quarante prisonniers des FDLR à la presse à Goma en
présence du porte-parole du gouvernement, Lambert Mende. 919 Selon
le général, quatre cents combattants FDLR auraient été tués 920.

Omega et Mudacumura, quant à eux, sont partis depuis longtemps.


Effectuant de longues marches quotidiennes, les commandants et
dirigeants FDLR se dirigent avec leurs unités, divisées en petits

919Entretien téléphonique avec le Général Kasonga, 2 mars 2015


920« RDC : Lambert Mende fait le point sur les opérations contre les FDLR », Radio
Okapi, 3 mars 2015

504
groupes, vers le nord-ouest et s'enfoncent dans les forêts de Walikale
et Lubero. Dans les territoires peuplés de Rutshuru et Masisi, les
combattants des FDLR font ce que le Mwami de Rutshuru redoutait
déjà en 2009 : ils se fondent, habillés en civil, au sein de la population
locale et sèment la guerre à l'intérieur de la société. Les routes
deviennent des pièges mortels. Des hommes armés attaquent les
camions et les bus tous les jours. Des gens sont kidnappés, les familles
rançonnées par téléphone, parfois pour plusieurs milliers de dollars US
par personne. L'argent doit être viré par téléphone portable - une
nouvelle forme d' « opération punitive » adaptée à la nouvelle
technologie sans laisser des traces.

Les téléphones satellitaires des dirigeants FDLR s'éteignent


complètement fin février 2015. Dans sa dernière déclaration à la presse
depuis plusieurs mois, le 7 mars 2015, Byiringiro rappelle l'histoire
biblique de la traversée de la Mer Rouge par les enfants d’Israël. Il
guiderait les réfugiés à travers un océan, affirme-t-il, et Dieu irait
assurer que l'ennemi se noie dans les vagues derrière eux 921. L'océan
serait la forêt dense congolaise, à travers laquelle les réfugiés hutus
rwandais se sont déjà sauvés lors de leur marche longue de 1996/97
qui s’est terminée avec leur résurrection en tant que FDLR.

À Stuttgart en 2015, le procès s'essouffle

Pendant qu'en RDC, les troupes des FDLR se volatilisent, le procès des
leaders des FDLR en Allemagne se traîne péniblement vers la fin
comme son propre martyre. Certains jours, la procédure est déplacée
dans une salle plus petite - il n'est plus très important pour la Cour
Régionale de Stuttgart. L'ambiance est familiale, on ne remarque
presque plus que deux des acteurs sont toujours menottés.
Pendant plusieurs mois, les juges lisent à haute voix la totalité des SMS
envoyés par Murwanashyaka entre 2006 et 2009 comme les dernières
pièces à conviction importantes, ceux destinés à "en bas" et ceux reçus
"d'en bas" et archivés par l'intéressé sur son ordinateur. C'est un
séminaire d'histoire tout autre que celui offert par Musoni un an
auparavant. Parfois ennuyés, parfois irrités, parfois amusés, les juges
lisent des traductions qui parfois offrent des aperçus historiques

921FDLR, Communiqué de presse, 7 mars 2015

505
intéressants, mais qui parfois n’ont aucun sens et doivent alors être
retraduites en allemand par l'interprète.

Murwanashyaka est le seul à assister avec une haute concentration - en


quelque sorte c'est son propre journal intime qui est dévoilé ici. Le
regard perçant, les coins de la bouche pincés, il se penche vers son
avocate et lui signale des incohérences lingüistiques dans la
retranscription avec son index étiré. Quand il a fini de contester la
traduction et a accepté les corrections, il signale aux juges avec un geste
de la main dédaigneux qu'ils peuvent procéder au message suivant,
comme si c'était lui qui leur accorde la parole et non pas l'inverse. Ses
pouvoirs présidentiels se limitent au bout de son doigt, mais dans ce
rayon il les exerce pleinement.

La tension dans la salle du tribunal a disparu, tout aussi soudainement


que les FDLR dans les forêts congolaises. Dans les délibérations, il ne
reste plus rien d'important. Toutes les argumentations et insultes ont
été échangées. La chambre a déjà donné des indications sur le jugement
à attendre. Avec les refus en série de toutes les demandes
d'introduction de preuves supplémentaires déposées par la défense au
cours des années, refus dont les annonces se font attendre plusieurs
semaines, l'examen des preuves prend fin au début de l'été 2015, après
très exactement quatre ans.

506
Chapitre 25
Les crimes et le jugement

Après avoir énoncé son jugement contre Ignace Murwanashyaka et


Straton Musoni le matin du 28 septembre 2015, et avant de procéder à
la lecture de la motivation de ce même jugement, le président du
tribunal de Stuttgart, Jürgen Hettich, s'accorde une petite sortie de sa
réserve habituelle. Il annonce « quelques remarques ». Ce sera un
règlement des comptes fulminant.

« Nous avons eu ici la première audience principale sur des accusations


de crimes de guerre et crimes contre l'humanité selon le code pénal
international. Ce procès-pilote a été le plus long dans l'histoire du
Tribunal régional de Stuttgart. Est-ce que nous avons écrit l'histoire ?
Ou statué 'au nom de l'humanité' ou même 'pour la paix mondiale'?
Personnellement, tout cela me dépasse », commence le juge qui donne
son propre jugement sur le procès : « Mon bilan de la procédure peut
se résumer en quatre mots : Ça ne va pas ! »

De manière précise, comme toujours, le juge explique : « Un tel procès


aussi gigantesque n'est pas maîtrisable avec le code de procédure
pénale. Il suffit qu'une partie utilise tous ses droits pour empêcher
l'aboutissement de la procédure », dit-il. « Plusieurs fois, on a été au
bord de l'effondrement. Le fait que nous ayons terminé s'explique
uniquement par l'abandon de deux tiers de la matière et par la fatigue.
Sinon nous aurions facilement continué pendant encore quatre ans »,
poursuit le magistrat.

Il résume : « Il s'agissait d'éclairer deux ans de guerre civile au Congo


avec des parties innombrables. Pour cela on a cru qu'on pouvait citer
des témoins de partout au monde, comme par exemple le secrétaire

507
général des Nations Unies. Les lieux du crime étaient à plus de six mille
kilomètres de distance, l'obtention des preuves était une tâche
herculéenne. Il y avait des témoins étrangers et des demandes d'aide
judiciaire à des pays et à la CPI dont les réponses se firent attendre
parfois plusieurs mois et même plus d'une année. Ce fut un effort
logistique et organisationnel énorme. Il fallait traduire la plupart des
communications et mails. Les témoins-victimes étaient anonymes et
ont été interrogés par video avec un grand effort technique et
organisationnel ».

Il dénombre d'autres difficultés : « Les témoins étaient pour la plupart


des anciens combattants des FDLR qui ont peut-être eux-mêmes
participé à des crimes. Il va de soi qu'ils ne s'incriminent pas eux-
mêmes. Éclairer des crimes de guerre avec les auteurs présumés est
difficile », dit-il. Il poursuit : « Une protection extrême des victimes peut
faire obstacle à l'administration de preuves. » Le tribunal ignorait les
identités, les lieux d'interrogation et la prise en charge des témoins-
victimes. Les procureurs avaient reproduit les contenus de leurs
dépositions, « mais pour être crédibles, les dépositions venant de
témoins anonymes doivent être corroborées par d'autres preuves. Pour
cette raison, tout ce qui repose uniquement sur ces dépositions a été
mis de côté. » En outre, ajoute le juge : « Des témoins venant de
l'étranger ne peuvent pas être contraints. Ils ne sont pas obligés de
venir, ou de revenir. »

Le juge exprime aussi sa frustration avec les clichés médiatiques. « Le


terme 'procès sur le Rwanda' utilisé par plusieurs médias est tout
simplement faux. Il s'agissait de crimes à l'est de la République
Démocratique du Congo en 2008 et 2009 », précise-t-il - le lendemain,
le principal quotidien local Stuttgarter Zeitung va quand même
annoncer son reportage sur le jugement en première page en titrant
sur un 'procès sur le Rwanda'. Le juge s'insurge aussi contre
l'affirmation de la défense selon laquelle il se serait agi d'un « procès
politique ». C'était plutôt « un procès pénal d'une dimension
exceptionnelle, avec des difficultés exceptionnelles », explique le juge.
Le Rwanda a pu bien sûr s'y intéresser, mais « nous n'avons pas pu
trouver de preuves pour les affirmations et théories de conspiration
multiples de la défense. »

Quiconque n'a suivi le procès qu'à partir des plaidoyers de la fin,


conclut le juge Hettich, « a pu avoir l’impression que c'était une

508
procédure tout à fait normale et une ambiance normale. » Mais,
« pendant une grande partie de la procédure, cela n'a pas été le cas. Je
ne veux pas en dire plus, car en tout cas en grande partie c'était
inexprimable ». Ensuite, il remercie la police fédérale, l'unité mobile de
protection des témoins, les accompagnateurs et interprètes des
témoins en Afrique et devant le tribunal et commence à détailler la
motivation de son jugement, consciencieux et minutieux jusqu'à la fin.

Les deux dimensions de l'accusation : Crimes


internationaux et terrorisme

Le procès contre Ignace Murwanashyaka et Straton Musoni traite de


deux accusations distinctes. Les FDLR sont présentées par l'accusation
comme « organisation terroriste », c'est-à-dire « une organisation à
l'étranger dont l'action vise à commettre des crimes contre l'humanité
et des crimes de guerre », selon la définition du code pénal allemand.
Les deux accusés sont accusés d'être membres de cette organisation,
Murwanashyaka est également accusé d'en être un meneur ou un
dirigeant - accusation qui sera étendue à Musoni au cours de la
procédure 922.

D'autre part, le parquet fédéral allemand accuse Murwanashyaka et


Musoni sur base du code pénal international allemand - une première
dans l'histoire de la jurisprudence allemande - directement de crimes
de guerre et de crimes contre l'humanité. L'accusation leur reproche
« dans la période de janvier 2008 au 17 novembre 2009, de s’être
abstenus en tant que commandants militaires, d‘empêcher leurs
subordonnés de commettre a) dans le cadre d'une attaque généralisée
ou systématique contre une population civile (...), b) en relation avec un
conflit armé non-international » des crimes contre l'humanité dans
vingt-six cas, et de crimes de guerre dans trente-neuf cas.

L'accusation principale est la « responsabilité de commandement » de


Murwanashyaka et Musoni, comme le détaille le code pénal
international allemand : « Un commandant militaire ou chef civil qui
omet d'empêcher ses subordonnés de commettre un crime selon cette
loi sera puni comme auteur du crime commis par le subordonné ». Un
« commandant militaire » est défini comme une personne « qui exerce

922Toutes les citations selon l'acte d'accusation lu à l'ouverture du procès le 4 mai 2011

509
le pouvoir effectif de commandement, de direction et de contrôle dans
une troupe ».

Les « crimes contre l'humanité » énoncés sont : assassinats, viols,


esclavage, traitements cruels et privation de liberté « dans le cadre
d'une attaque généralisée ou systématique contre une population
civile ». Les « crimes de guerre » contre les personnes sont :
assassinats, traitement cruel, viols, prises d'otage et recrutement
d'enfants-soldats « en relation avec un conflit armé » contre « des
personnes à protéger selon le droit humanitaire international ». Les
« crimes de guerre contre les biens et autres droits » sont le pillage et
la destruction. Les « crimes de guerre d'utilisation de méthodes de
guerre interdites » sont « l'utilisation d'une personne à protéger selon
le droit humanitaire international comme bouclier humain pour
dissuader l'ennemi d'actions de guerre contre des cibles précises ».

Ces dispositions du code pénal international allemand, reprises du


Statut de Rome de la Cour pénale international et entrées en vigueur
en 2002 seulement, sont utilisées pour la première fois en Allemagne
lors du procès des FDLR. « Il y a des questions juridiques ouvertes sur
presque chaque délit qui se retrouve dans cette procédure », écrit le
procureur Ritscher dans un essai, en référence à la question de la
signification de la « responsabilité de commandement » et à celle de
savoir si une « armée-milice » peut être qualifiée d‘organisation
terroriste 923. Le droit allemand n'avait jamais statué sur ces questions.
Pour les juges de Stuttgart, la décision de la Cour Fédérale de Justice du
17 juin 2010, donc bien antérieure au procès, permettant le maintien
des inculpés en détention préventive des inculpés, est la seule
référence de droit.

Selon cette décision, le statut de « commandant militaire » n'est pas


celui d’une position formelle. « Un commandant militaire », statuent les
juges fédéraux, « est celui qui a la possibilité réellement applicable et
éventuellement aussi juridiquement fondée de donner des instructions
contraignantes à des subordonnés et à imposer l'exécution de ces
instructions ». De plus, le commandant « doit reconnaître ou compter
avec la possibilité concrète que le subordonné a l'intention de

923Ritscher, Christian: »Die Ermittlungstätigkeit des Generalbundesanwalts zum


Völkerstrafrecht: Herausforderungen und Chancen », dans: Safferling, Christoph /
Kirsch, Stefan: « Völkerstrafrechtspolitik », Berlin/Heidelberg 2014, p. 233

510
commettre un crime de droit pénal international ». Mais il n'est pas
nécessaire pour cela de compter avec un crime spécifique. Il suffit que
le commandant connaisse le « genre de crime » susceptible d‘être
commis, et sache « que de tels actes seront commis lors de
l'engagement des troupes sous sa direction au champ de bataille ; un
savoir de détail allant au-delà n'est pas nécessaire » 924.

Dans le cas des FDLR, cela veut dire que pour les juges fédéraux - qui
sont, eux, les supérieurs des juges régionaux de Stuttgart -
Murwanashyaka ne doit pas avoir su qu'un massacre spécifique était
planifié pour qu'on puisse lui reprocher de ne pas l'avoir empêché.
Mais il doit avoir su que ce « genre de crime » était prévu par les
troupes des FDLR. Ce que veut dire le terme « genre de crime », comme
l'admet un des juges fédéraux dans un commentaire, « reste laissé à la
discrétion de décisions ultérieures ou à la recherche scientifique » 925.

Les juges de Stuttgart sont donc des explorateurs non pas seulement
de la forêt congolaise, mais aussi du droit allemand. Le caractère
international des FDLR - les troupes au Congo, les dirigeants en
Allemagne - se reproduit devant le tribunal. Les troupes des FDLR au
Congo ont-elles commis des crimes de droit pénal international ? Si oui,
les dirigeants en Allemagne le savaient-ils ? Si oui, étaient-ils d'accord
et l'ont-ils assumé ? Si non, auraient-ils pu non seulement donner des
ordres contraires mais aussi les imposer sur le terrain ? Voilà toute la
difficulté à laquelle se sont affronté les juristes allemands pendant plus
de quatre ans.

Les FDLR, une organisation terroriste ?

Selon l'acte d'accusation allemand, le but des FDLR est de « renverser


le gouvernement du Rwanda », avec l'appui d'une « idéologie ethnique-
raciste » sur la base d'une haine globale des Tutsis et de la foi dans une
mission divine consistant à reconquérir le Rwanda. Les violences au
Congo seraient « l'expression d'une stratégie politique globale (...) Les
actes des FDLR visent la commission de crimes de guerre », il n'y a « pas
d'autre but que de s'assurer la survie au Kivu par de tels actes. »

924Cour Fédéral de Justice, arrêt du 17 juin 2010


925Schäfer, Jürgen :
« Die Rechsprechung des Bundesgerichtshofs zum
Völkerstrafrecht », dans : Safferling/Kirsch 2014, p. 248

511
Pour la défense, au contraire, les FDLR veulent « la reconnaissance par
le nouveau régime rwandais en tant que parti d'opposition et la
poursuite de tous les crimes commis en 1994 ». Ils voulaient « la prise
du pouvoir, mais sans la violence ». Leur but serait donc
« démocratique » et non « terroriste », et l'exploitation des Congolais
au Kivu serait à la limite une « action » terroriste, mais pas un « but » 926.

Straton Musoni lui-même cite comme motivation de ses actes la


protection des réfugiés rwandais au Congo, dont sa propre famille. Le
parti en exil RDR, dont il faisait partie, n'aurait pas réagi aux tueries de
centaines de milliers de réfugiés hutu rwandais en 1996/97. « Pour
moi c'était inacceptable. Il faut faire quelque chose pour protéger les
réfugiés ! On a discuté. Plus tard, mes idées ont contribué à la fondation
des FDLR. » Il continue : « J'étais et je reste convaincu que les réfugiés
avaient le droit de protéger leur vie (...) Après les évènements de
Kamina, il y avait une planification à long terme pour ne pas désarmer
l'armée mais la garder pour la protection des réfugiés. » 927

Les documents des FDLR eux-mêmes parlent d'une « libération » du


Rwanda. Un ancien combattant dit devant les juges : « Notre plan était
de reconquérir le pays qu'on nous avait pris. »928 Que l'histoire et le
caractère des FDLR, et donc leur qualification éventuelle comme
terroristes, ne puissent être dissociés de l'histoire rwandaise est une
évidence pour les avocats de la défense.

Mais l'histoire rwandaise n'est pas l‘objet de la procédure allemande.


Le tribunal n'entend qu'une expertise assez superficielle tout au début
et ne cite aucun expert dans la matière. « Nous ne sommes pas ici pour
apporter la lumière sur les génocides de 1994 et de 1996 », commente
un juge 929.

Pour les procureurs aussi, de telles questions sont une perte de temps.
Même un droit à la résistance antérieur ne pourrait justifier les crimes
de 2008 et 2009, selon eux. Quand un ancien combattant répond à la
question du procureur Ritscher sur les buts des FDLR : « On nous a dit

926Plaidoyer de la défense devant la Cour de Stuttgart, 3 et 10 août 2015


927Mot de la fin de Straton Musoni devant la Cour de Stuttgart, 18 septembre 2015
928Déposition devant la Cour de Stuttgart, 16 avril 2012
929Délibérations devant la Cour de Stuttgart, 13 novembre 2013

512
qu'il n'y a pas de liberté au Rwanda. Les FDLR se battent parce qu'on
n'est pas libre chez nous », le procureur répond : « Je ne comprends
pas ». Il ajoute : « Comment vous vous êtes battus pour libérer le pays ?
Vous avez raconté que vous cohabitiez avec la population civile et
cultiviez les champs ». Le témoin explique : « J'ai dit que pendant un
temps nous avons bien vécu avec les Congolais. Pendant un certain
temps, le Congo nous a donné des équipements, nous les a envoyés par
avion et les a largués. À un certain moment cela a cessé. En vérité, il
s'agissait de nous défendre. » 930

Paul Rwarakabije, premier chef militaire des FDLR, rentré au Rwanda


2003, refuse de se répandre sur les buts des FDLR qu'il qualifie
d’ « affaire de coeur ». Pressé par d’autres questions, il dit que les
soldats qui avaient quitté le Rwanda en 1994 voulaient toujours
attaquer le Rwanda et que ceci n'aurait pas changé931.

Dans son mot de conclusion, Murwanashyaka se tait à propos des buts


de son organisation. Il parle seulement de l'histoire rwandaise. « D'où
l'accusation tire-t-elle le constat que les ex-FAR ont commis le génocide
contre les Tutsis ? » demande-t-il. « Selon l'accusation, il n'y a pas eu de
génocide contre des Hutus. D'où tire-t-elle ce constat ? », interroge-t-il
encore. Il se moque : Si les juges croyaient vraiment que les FDLR sont
une organisation terroriste, ils n'oseraient pas se promener « sans
aucune protection dans la rue », dit-il. « Vous vous comporteriez ainsi
si vous aviez arrêté le président de l'État Islamique ? Le comportement
de la chambre montre que vous ne croyez pas vous-même à
l'organisation terroriste » 932.

Dans son jugement, la chambre définit les FDLR comme une


« organisation de sensibilisation pour la lutte de libération du
Rwanda ». Les FDLR seraient conscientes que cette lutte pourrait
donner lieu à des crimes contre la population congolaise et l'auraient
assumé volontiers. Le but plus large « de gagner le pouvoir au
Rwanda » ne serait pas en contradiction avec la perpétration de ces
crimes. Selon la chambre, il n‘est pas nécessaire que les crimes soient
l'unique but d'une organisaton ; « il suffit qu'ils aident à atteindre le but

930Délibérations devant la Cour de Stuttgart, 12 décembre 2011


931Déposition devant la Cour de Stuttgart, 24 octobre 2011
932Mot de la fin d'Ignace Murwanashyaka devant la Cour de Stuttgart, 16 septembre
2015

513
plus large. C'est le cas ici (...) Il suffit que les membres soient conscients
du fait que la poursuite de leurs plans peut mener à des actes
terroristes et qu'ils le veuillent aussi ».

En tant que « personnes privilégiées » au sein des FDLR,


Murwanashyaka et Musoni étaient des dirigeants. Murwanashyaka
était une « force motrice », Musoni était aussi un dirigeant, mais « la
dimension et le poids de ses activités était sensiblement moindre » 933.
La désignation de Musoni comme dirigeant terroriste va au-delà de
l'accusation ; elle compense l'abandon des charges portées contre lui
en application du code pénal international. Sa peine de huit ans de
prison ayant déjà été largement purgée avec les presque six ans de
détention préventive, il peut quitter la salle du tribunal en tant
qu'homme libre le jour du jugement dès la pause de midi, avant même
la clôture de la lecture du jugement.

La cohabitation des FDLR avec la population civile


congolaise

Selon l'acte d'accusation allemand, les FDLR ont exercé en 2008 et


2009 « un régime de terreur sur la population indigène, basé sur la
force des armes ». Ceci valide autant l'acccusation de terrorisme que
celui de crimes contre l'humanité.

Beaucoup d'anciens combattants FDLR nient cela devant le tribunal.


« Les FDLR ont mieux cohabité avec les civils que les FARDC », selon un
ancien officier chargé des relations avec la population au sein de l’État-
major des FDLR934. L'expert des Nations Unies, Dinesh Mahtani,
relativise : « La relation était stable, mais c'était une relation avec un
animal prédateur. » Dès que les FDLR se trouvaient coincés sur le plan
militaire, ils ordonnaient des "opérations de ravitaillement" (ODR)
pour s'approprier ce dont ils avaient besoin 935. « L'ODR, c'est le vol et
le pillage », comme l'admet un ancien officier FDLR. « On ne devait pas
commettre ces crimes contre sa propre population civile si on voulait

933Jugement oral lu devant la Cour de Stuttgart, 28 septembre 2015


934Déposition devant la Cour de Stuttgart, 8 juillet 2013
935Déposition devant la Cour de Stuttgart, 2 juillet 2012

514
conserver avec elle une bonne relation. Donc, on l'a fait dans la zone
sous contrôle de l'ennemi », explique-t-il 936.

C'était une vieille pratique depuis le retrait de la guérilla hutue du


Rwanda en 1998, détaille-t-il. « Si on constatait qu'on n'avait plus de
médicaments, on allait dans la zone de l'ennemi, on allait dans une
pharmacie et on pillait les médicaments. Cela fait partie de la tâche de
chaque commandant de savoir ce qui se trouve devant lui susceptible
de pouvoir aider les FDLR. On lui disait alors : Vas-y et amène ça »,
raconte l’officier 937.

Les opérations de ravitaillement « étaient organisées au plus haut


niveau », témoigne un ancien chef de peloton de la garde du général
Mudacumura. « Ils donnaient les ordres aux unités d'aller voler les
choses. Les unités organisaient cela et cherchaient des hommes pour
aller voler. Ceux-ci allaient alors voler. » 938 Une part du butin de 70%
restait aux mains de l'unité, et les 30% restants allaient au Haut
Commandement des FOCA 939. Le plus souvent, ces opérations étaient
menées par des combattants de la "Compagnie Spéciale" de la brigade
de réserve, chargée de la protection de son commandant, ou des
éclaireurs de l'unité de reconnaissance CRAP940.

Un ancien administrateur des FOCA explique : « C'étaient des ordres


écrits qui déterminaient les opérations de ravitaillement (...) Les
instructions écrites étaient signées par le commandant des FOCA.
Après l'opération, le butin était vendu. Les recettes servaient à acheter
des cahiers ou des boissons pour les réunions, l’argent était pour ça (...)
On le faisait depuis longtemps, c'était la façon de se procurer de l'argent
pour assurer le quotidien militaire. Déjà au temps de l'ALIR nous
faisions ainsi, pour avoir de l'argent pour acheter des choses comme
des médicaments et du matériel de bureau » 941.

936Déposition devant la Cour de Stuttgart, 31 mars 2014


937Déposition devant la Cour de Stuttgart, 26 mars 2014
938Déposition devant la Cour de Stuttgart, 10 décembre 2012
939Déposition devant la Cour de Stuttgart, 23 juillet 2014
940Déposition devant la Cour de Stuttgart, 5 décembre 2012
941Déposition devant la Cour de Stuttgart, 10 mars 2014

515
Un ancien opérateur radio affirme même qu'il existerait un ordre
permanent de Mudacumura depuis 2001 selon lequel les pillages
étaient permis en temps de guerre, « pour que les soldats ne meurent
pas de faim » 942. Comme en 2009. La bonne cohabitation avec la
population civile a pris fin pendant cette période.

Des attaques ciblées contre des civils ?

Selon l'acte d'accusation, les FDLR ont commis des crimes contre
l'humanité, c'est-à-dire des crimes contre des civils dans le cadre d'une
« attaque généralisée ou systématique contre une population civle »,
ainsi que des crimes de guerre, c'est-à-dire des crimes contre des civils
« en relation avec un conflit armé ». Vers la fin de la procédure, le
tribunal annonce que tous les crimes seront traités comme crimes de
guerre uniquement 943. Les anciens combattants FDLR avaient pourtant
livré beaucoup de détails sur la nature systématique des attaques
contre les civils.

Avant une opération, selon d'anciens commandants, il y avait une


planification "bac à sable" : le terrain est dessiné dans le sable terrassé
pour copier le terrain des opérations, des herbes symbolisent la forêt.
Le commandant en charge explique le déroulement prévu et instruit les
troupes. Un témoin se souvient : « On lit l'ordre d'opérations devant les
soldats. Ils disent à chaque homme ce qu'il doit faire et comment il doit
se comporter. Si un homme ne comprend pas quelque chose, il peut
poser des questions. Tous les commandants de l'opération et tous les
subordonnés sont présents » 944. Après l'opération, le commandant de
l'unité est obligé de faire rapport au commandant FOCA à travers une
unité de renseignement interne.

Chez les FDLR, rien ne se passe sans ordre d'en haut. La plupart des
ordres sont écrits, on peut donc reconstruire la chaîne de
commandement. Les ordres sont transmis par radio et gardés dans des
cahiers dans la station de relais. Seuls les bataillons disposent
d'appareils radio assez puissants. Les pelotons et les compagnies n'en
ont pas.

942Déposition devant la Cour de Stuttgart, 4 juin et 4 août 2014


943Délibérations devant la Cour de Stuttgart,4 mars 2015
944Déposition devant la Cour de Stuttgart, 21 juillet 2014

516
Un ancien lieutenant-colonel de la brigade de réserve explique :
« Quand nous attaquons, par exemple une brigade, c'est le chef de
brigade qui dirige l'opération. Il ne détient pas le commandement, il
reçoit les ordres de Mudacumura. Ce n'est qu'en cas d'auto-défense que
le chef de brigade peut réagir de manière autonome et donner des
instructions » 945. Un ancien chef de peloton de la brigade de réserve
décrit le déroulement des opérations devant le tribunal en ces termes :
« Mudacumura écrivait les télégrammes sur un bout de papier. Son
secrétaire Gaspard les transcrivait dans un grand carnet (...) Après
avoir copié entièrement le télégramme de Mudacumura, il remettait le
carnet à Mudacumura et lui contrôlait si ce qu'avait écrit Gaspard était
exact. Il remettait ensuite le carnet à Gaspard qui le remettait à
l'opérateur radio. L'opérateur le transcrivait dans un autre grand cahier
et puis il le transmettait. »946

Les transmissions étaient codées ; les codes SOI (Système Opératif


d'Informations) n'étaient connus que par le chef militaire et les
commandants d'unités. Selon un ancien officier des renseignements
FDLR, « il y avait des codes SOI utilisés par le commandement FOCA
pour communiquer avec des hautes unités : Sonoki (secteur Nord-
Kivu), Sosuki (secteur Sud-Kivu), commissariat de défense, brigade de
réserve. Ceux-ci formulaient leurs propres SOI pour communiquer avec
leurs propres unités. » 947 Les codes sont changés tous les six mois, plus
souvent en période de guerre.

Par exemple, les télégrammes contenant des messages du président


Murwanashyaka en Allemagne arrivaient aussi par radio, selon un
ancien officier du quartier général. Le commandant des FOCA
responsable qui recevait le message de la part de son bureau radio le
lisait et décidait si c'était intéressant. Puis il rassemblait les officiers
autour de lui et leur lisait le message. Les seuls officiers habilités à
pénétrer dans le bureau radio sans permis spécial étaient le général
Mudacumura, son secrétaire et le chef de bureau.

Mudacumura avait toujours un transmetteur radio auprès de lui, que


lui seul utilisait. Un autre appareil se trouvait au bureau, pour recevoir

945Déposition devant la Cour de Stuttgart, 21 mai 2012


946Déposition devant la Cour de Stuttgart, 10 décembre 2012
947Déposition devant la Cour de Stuttgart, 31 mars 2014

517
les messages de toutes les unités. Les messages codés étaient destinés
aux hauts officiers. Mais chaque message arrivait d'abord chez
Mudacumura.

Un ancien commandant de bataillon décrit les ordres d'opérations.


« Normalement l'ordre d'opérations contient cinq points. Le personnel
: combien d'hommes as-tu et combien en a celui qu'on veut attaquer ?
Les renseignements : qu'est-ce qu'on sait des lieux, comment veut-on
mener l'opération ? Tu disposes de combien de matériel nécessaire
pour l'opération et de combien en dispose l'ennemi ? Que faire s'il y a
des blessés ? Que faire s'il y a des prisonniers de guerre ? Les civils, s'il
y en a : Si on tue un civil, comment sensibiliser après qu'on ciblait
l'ennemi et non les civils ? » 948

Plusieurs ex-combattants nient devant les juges que les FDLR auraient
attaqué des civils. « Les tirs ne choisissent pas leur cible », est une
formule convenue, ou : « Les munitions ne font pas de distinction. »
Mais l'ancien commandant adjoint de la police militaire des FDLR
confirme un ordre du général Mudacumura de conduire une opération
dénommée "Action Punitive" contre les civils pendant l'opération
conjointe congolo-rwandaise début 2009 : « Il a dit que cette opération
sert à punir les civils qui n'aidaient pas les FDLR (...) Il disait que ceux
qui n'aident pas les FDLR doivent être chassés et suivre les FDLR. »949

Un autre témoin qui aurait transcrit les ordres dit qu'au contraire, il y
avait un ordre de protéger les civils : « Je ne me souviens plus des mots
exacts, mais le contenu était que les civils ont moins de forces que les
soldats, que les soldats ont plus de forces parce qu'ils ont des armes,
donc les civils devraient être protégés et on ne devrait pas leur prendre
des biens. » 950 Mais un autre témoin encore clarifie que cet ordre valait
uniquement pour les réfugiés rwandais, pas pour les civils congolais951.

Au cours des délibérations il devient clair qu'il n'est pas toujours


évident de comprendre ce qu'on veut dire quand il est question de
« civils ». Pour les FDLR, les réfugiés hutus rwandais sont des civils

948Déposition devant la Cour de Stuttgart, 21 juillet 2014


949Déposition devant la Cour de Stuttgart, 17 septembre 2012
950Déposition devant la Cour de Stuttgart, 17 mars 2014
951Déposition devant la Cour de Stuttgart, 11 janvier 2012

518
autant que les Congolais. Mais les premiers sont les citoyens des FDLR
et les derniers des ennemis en temps de guerre. « Un civil qui collabore
avec l'ennemi n'est plus traité comme civil mais comme ennemi », dit
un ancien combattant. « Quand les positions de l'ennemi étaient près
de centres et que les civils n'avaient pas fui, on les considérait comme
des ennemis ». 952

Le procureur déclare dans son réquisitoire final : « Les FDLR auraient


dû prendre soin des civils et compter avec eux au lieu de pointer leurs
fusils d'assaut et tuer tout ce qui passe devant leur mire. » Selon lui, il
n’existe pas pour les FDLR un « droit de nuire » aux civils. Les juges se
rangent à cet avis. « Indépendamment de la question de ce que les FDLR
comprenaient par 'collaboration avec l'ennemi', les civils ne
participaient pas aux combats ». Ces derniers auraient donc dû être
protégés. Les attaquer étaient donc au moins un crime de guerre. 953 Le
juge-président fustige le bon mot selon lequel les munitions ne font pas
de distinction : « Ce n'est pas la tâche des munitions de distinguer entre
civils et soldats, c'est la tâche du soldat qui tire ».

Lettres de menace : "Sinon, on vous tue !"

En 2009, le Haut Commandement des FDLR avait demandé par écrit à


la population congolaise de se désolidariser de l'ennemi, donc de
l'armée congolaise, insiste un ancien major FDLR du quartier général.
Il affirme avoir vu lui-même ces écrits, distribués par des combattants
FDLR. Les Congolais avaient donc su que les FDLR les mettaient en
garde. L’officier confirma aussi que la menace était de les tuer 954.

Cinq lettres de menace sont présentées aux juges à Stuttgart. L'une est
signée "Simba Guillaume" 955. D'autres sont signées par le même
capitaine, avec la précision qu'il était le commandant du bataillon
"Romeo".

Les avocats de la défense contestent l'authenticité de ces lettres. « Vous


pouvez aussi croire que la lune est verte », rétorque l'expert onusien

952Déposition devant la Cour de Stuttgart, 27 janvier 2014


953Réquisitoire du procureur devant la Cour de Stuttgart, 15 juillet 2015
954Déposition devant la Cour de Stuttgart, 21 novembre 2011
955Lettre de menace du 22 mars 2009 lu devant la Cour le 25 juin 2012

519
Dinesh Mahtani. « Nous avons parlé aux chefs de villages et aux gens
auxquels les lettres s'adressaient. Nous avions les lettres et nous les
avons montrées aux villageois, et il n'y a pas de doute qu'ils ont été
attaqués par les FDLR (...) Ces gens venaient des zones concernées, ils
ont confirmé que les lettres venaient des FDLR. Ils avaient vécu
ensemble avec les FDLR », témoigne l’expert 956. Après la lettre citée, les
FDLR avaient attaqué le village concerné de Karasi, pris cinq cents
otages et incendié beaucoup de maisons.

Les juges disposent des lettres originales, et les parties du procès


peuvent les examiner sur la table du juge. Mais cela ne résout pas la
question de savoir si les menaces avaient été proférées pour répandre
la peur, comme l'affirment les procureurs avec le soutien des experts
internationaux, ou à titre d'avertissements prévenant les gens de se
mettre à l'abri, comme le veut la défense.

Les avocats de la défense contestent qu'un bataillon Romeo ou qu‘un


Guillaume Simba aient jamais existé auprès des FDLR. Selon les experts
des Nations Unies, Romeo était une compagnie du bataillon Mirage de
la brigade de réserve. On avait aussi identifié le vrai nom de Guillaume
Simba : Pierre Célestin Rurakabije, dit l'expert Mahtani. Son collègue
Claudio Gramizzi relate que les experts avaient obtenu son numéro de
téléphone. « Nous avons appelé et nous avons demandé 'Major Simba',
et il a répondu 'Oui' (...) Des témoins de la région de Shario l'ont décrit
comme commandant local » 957.

L‘explication possible du nom "Romeo" ne sera jamais traitée devant les


juges : dans l'alphabet militaire, le code "Romeo" signifie la lettre R,
comme Rwanda. Anneke van Woudenberg de Human Rights Watch dit
que chez les FDLR, on utilisait jadis "Romeo" pour désigner les
combattants rwandais venus de Brazzaville 958. Un ancien combattant
dit au tribunal : « On a utilisé ce mot pour désigner les Rwandais. Les
'Romeo' étaient des Rwandais » 959.

956Déposition devant la Cour de Stuttgart, 2 juillet 2012


957Déposition devant la Cour de Stuttgart, 18 mars 2014
958Déposition devant la Cour de Stuttgart, 22 octobre 2012
959Déposition devant la Cour de Stuttgart, 5 décembre 2012

520
Un ancien membre de l'état-major des FDLR dit : « Il n'y a jamais eu de
bataillon Romeo. Mais quand les soldats se trouvaient quelque part, ils
disaient qu'ils avaient un bataillon, pour effrayer les Congolais.
Guillaume a toujours dit qu'il avait un bataillon. Mais nous savions qu'il
n'était qu'un capitaine (...) Quand il signait les permis de congé pour ses
soldats, il les signait ‘Guillaume, commandant du bataillon Romeo'. Il
recevait ses ordres de Kalume. » Il aurait surtout mené des « opérations
de ravitaiilement » dans le parc national Kahuzi-Biega et sur la route de
Bukavu á Walikale 960.

Le capitaine Guillaume Simba ne sera jamais cité comme témoin. Quand


le procès se termine, il a déjà déserté des FDLR et vit au Rwanda.
L'attaque de Karasi dont il est question dans ses lettres de menaces
figure parmi les charges abandonnées pendant la procédure.

Y a-t-il eu un ordre pour créer une catastrophe humanitaire ?

Les témoignages d'anciens officiers FDLR devant le tribunal allemand


laissent entrevoir que les crimes les plus sérieux contre la population
civile ont été commis surtout par des unités de la brigade de réserve
qui répond directement au général Mudacumura. Le commandant de la
brigade, le colonel Kalume, est connu comme fidèle et intime de
Mudacumura. Devant le tribunal, la question se pose donc de savoir si
les ordres de Mudacumura relèvent d'instructions données par
Murwanashyaka à partir de l'Allemagne. Dans ce cas, le président des
FDLR serait directement responsable des crimes de la brigade de
réserve.

Au centre des délibérations se trouve le message radio découvert par


l'expert onusien Raymond Debelle, figurant dans le rapport des experts
des Nations Unies de fin 2009 comme "Annexe 18" - le message qui
ordonne de créer une « catastrophe humanitaire » parmi la population
civile congolaise. Aucun autre document ne sera examiné d‘aussi près
à Stuttgart. La défense croit que c'est une manipulation des services
rwandais.

L'ancien opérateur radio qui témoigne devant la cour, dit avoir lui-
même vu cet ordre - et il explique pourquoi tant de combattants FDLR

960Déposition devant la Cour de Stuttgart, 26 mars 2014

521
disent ne l'avoir pas vu : « Quand un tel message arrivait, c'était secret.
Seulement les opérateurs radio et les commandants étaient au courant.
Les soldats n‘en prenaient connaissance que quand le commandant
leur donnait les instructions » 961. Il dit avoir transmis l'ordre aux
commandants de bataillon. Son prédécesseur l'aurait reçu sous la
forme d’un papier de la part d'un soldat, l'aurait consigné dans un
cahier et remis au commandant. Les cahiers étaient gardés dans des
sacs; certains ont été brûlés lors de la guerre afin qu’ils ne tombent pas
aux mains de l'ennemi 962. Le témoin ne se souvient plus qui a reçu le
message le premier, mais il sait qu'il a été transcrit dans le « cahier
secret » et qu'il était « très secret ». « Nous l'avons appelé 'Zoulou', ça
veut dire : très urgent. » 963

Murwanashyaka lui demande alors à qui l'ordre était adressé. Le


témoin répond que l'ordre devait aller du commissariat de la défense à
toutes les unités - une réponse qui pèse lourd contre le président,
puisque le commissariat de la défense fait partie du cabinet, soumis
directement non pas au général Mudacumura mais au président
Murwanashyaka en tant que dirigeant civil.

Tous les témoins sont interrogés sur l'Annexe 18 : est-ce qu'ils


connaissent l'ordre transcrit ? Est-ce qu'il est exact sur le plan formel ?
Est-ce qu'on l'a appliqué ? Tous remarquent que l'ordre ne contient ni
numéro ni date. Un chef de peloton le reconnaît : « Je l'ai lu dans ma
compagnie. Quand le texte est arrivé, il avait l’en tête 'intégral', donc
c'était le texte complet. Il y avait aussi 'unités toutes'. » Il l'aurait lu dans
le bureau de transmission auquel il avait accès en tant qu'officier. « Ce
que j'ai lu et vu, je ne peux pas l'oublier », témoigne-t-il 964.

Un adjutant de la brigade de réserve se souvient : « J'ai vu le


télégramme moi-même et je l'ai transcrit dans un cahier, mais j'ai perdu
le cahier. » Chaque commandant aurait reçu le télégramme avec cet
ordre. On l'aurait lu à tous les soldats qui devaient l'apprendre par
coeur 965.

961Déposition devant la Cour de Stuttgart, 22 janvier 2014


962Déposition devant la Cour de Stuttgart, 27 janvier 2014
963Déposition devant la Cour de Stuttgart, 4 août 2014
964Déposition devant la Cour de Stuttgart, 5 décembre 2012
965Déposition devant la Cour de Stuttgart, 29 février 2012

522
Les instructions données par Mudacumura au début de l'opération
"Umoja Wetu" pour organiser le repli des FDLR seraient venues de
Murwanashyaka, se souvient un major du quartier général qui a assisté
à la réunion du Haut Commandement juste avant la fuite de Kalongi en
janvier 2009. « Mudacumura nous a dit que les civils congolais qui vont
nous attaquer avec les soldats congolais, les FDLR allaient les traiter
comme ennemis tout comme les soldats congolais. Il disait que cette
instruction venait de la direction suprême des FDLR », poursuit-il.
Après la pause de midi, le juge lui demanda une précision : « L'ordre de
traiter les civils comme ennemis, Mudacumura l'a-t‘il donné lui-même
ou a-t-il lu un télégramme ? » Le témoin répond : « Quand il est venu, il
avait un papier à la main. Il disait : Ces instructions que je viens de lire
sont venues de la direction suprême des FDLR » 966.

Mais il y a d'autres témoignages plus flous, et le tribunal ne réussit


jamais au cours des quatre années de procès à établir avec certitude le
statut de l'Annexe 18. Les juges font comprendre que cette annexe ne
pouvait pas servir de pièce à conviction, ce que conteste le parquet
tandis que la défense avance l‘argument que la stratégie détaillée dans
l'annexe serait un non-sens.

C'est le président Murwanashyaka qui, dans son mot de la fin, apporte


les arguments les plus précis - et, en passant, il prouve sa connaissance
profonde des faits sur le terrain. « Si le but des FOCA avait été de créer
une catastrophe humanitaire, elles auraient attaqué les civils partout
où elles se trouvaient, dans plus que cinquante groupements », dit-il.
« Les reproches ne concernent que trois groupements voisins, non pas
les quarante-sept autres. Plus de 90% de tous les reproches concernent
ces trois groupements : Waloa-Loanda, Ufamando, Mugugu. Là, se
trouvaient la brigade de réserve et la police militaire. Toutes les
attaques auraient été commises par eux, pas par d'autres unités.
Comment réconcilier cela avec l'ordre de créer une catastrophe
humanitaire ? Pendant les combats de Sonoki, il n'y a pas eu de
reproches de tueries et d'incendies. À partir de juin 2009, c'était la
guerre au Sud-Kivu - les reproches contre Sosuki sont très minimes ».
Avec cet argumentaire, Murwanashyaka impute la responsabilité pour
des crimes systématiques possibles aux unités directement placées

966Déposition devant la Cour de Stuttgart, 14 octobre 2013

523
sous la responsabilité de Mudacumura et décharge ses propres fidèles,
les commandants des secteurs Nord- et Sud-Kivu 967.

Le jugement reste circonspect. « Plusieurs témoins ont confirmé


l'Annexe 18. Aucun n'a relevé qu'elle aurait constitué la base pour des
attaques contre des victimes civiles pour créer une catastrophe
humanitaire ». Et comme sa source n’était pas claire, sa valeur comme
pièce à conviction serait amoindrie.

Les crimes dont il est question, poursuivent les juges dans un passage-
clé du jugement, ne seraient pas des crimes contre l'humanité. Raison
avancée : la population civile n'était pas la « cible primaire » des
attaques - c'étaient les soldats. Pour une condamnation pour crimes
contre l'humanité il faudrait que le « caractère civil du groupe soit
primordial ». Mais « il n'est pas établi que dans les cinq villages
attaqués le caractère civil primait », puisque les FARDC y étaient
stationnés avec des armes lourdes.

Les attaques FDLR, selon les juges allemands, étaient


« systématiques », parce que non spontanées, mais non pas
« généralisées » en tant que « crimes de masse ». Ces éléments ne
seraient pas suffisants pour justifier une condamnation pour crimes
contre l'humanité qui conduit à la détention à vie, selon les magistrats.
Cette interprétation va étonner plus d'un observateur juridique,
d'autant plus que la loi allemande dit que pour être qualifiée de crime
contre l'humanité, une attaque doit être « systématique OU
généralisée », et pas nécessairement les deux à la fois.

Le viol comme arme de guerre : des témoins-victimes


congolais devant la justice allemande

Murwanashyaka et Musoni sont accusés aussi de ne pas avoir empêché


leurs subordonnés de pratiquer l’« utilisation planifiée de la violence
sexuelle comme méthode de guerre contre la population civile des
provinces du Kivu ». Les viols et autres violences sexuelles sont relatés
avec le plus de détail lors de la lecture de l'acte d'accusation au début

967Mot de la fin d'Ignace Murwanashyaka devant la Cour de Stuttgart, 16 septembre


2015

524
du procès - et occupent le moins d'espace lors de la lecture du jugement
à la fin.

Il n'y aucun ordre de commettre des viols dans les milliers de messages
SMS, d‘e-mails ou de conversations téléphoniques introduites comme
éléments de preuve. Les règlements des FDLR interdisent tout
« traitement brutal, viol, utilisation abusive de drogues et d'alcool, jeu
de hasard, sorcellerie, pillages ». Le viol est puni par l'« exclusion
définitive » de l'organisation 968. Les règles des FOCA placent le viol sur
la liste des « crimes contre la personne » directement après
l'empoisonnement et l'hérésie.

Tous les témoins FDLR nient les viols, tout en riant parfois de façon
gênée. « On a tiré beaucoup, comment peut-on y violer des femmes ? »
demande l'un 969. « Je ne connais pas ces actes. Ceux qui l'ont fait, le
faisaient pour leur propre compte », dit le chargé des relations avec la
population au sein de l'État-major970. Le viol, dit un autre, « c'est la
culture des FARDC. C'est eux qui font ça » 971.

Mais la thématique reste sensible jusqu'à la fin. Un SMS du


commandant de secteur du Sud-Kivu, Musenyeri, envoyé à
Murwanashyaka le 14 octobre 2009 et lu devant le tribunal en février
2015 seulement, provoque un débat sur la traduction correcte de
« viol ». L'interprète lit sa traduction : « Le colonel Ndumviriye est celui
qui a violé Madame Biranda ». Musoni objecte : le mot ne veut pas dire
« violer » mais « se prendre une femme ». L'interprète riposte : il s'agit
de « relation sexuelle forcée ». Musoni ne veut pas l'entendre de cette
façon. « Peut-être 'involontaire' ? » suggère-t-il. L'interprète persiste :
« Ils ont pris les femmes, et, par la force... » Musoni l'interrompt : « Donc
c'est bien 'prendre une femme' ! » « Non », dit l'interprète, « c'est 'par
la force' ». Musoni explique : « En Afrique on peut prendre beaucoup de
femmes, des réfugiés, des prisonniers, ou des cadeaux des parents - est-
ce que c'est un viol ? On ne peut pas savoir si c'est la volonté de la
femme ou pas ». Finalement, c'est l'interprète qui s'impose : le mot
original kwifunga, dérivé du mot pour « ouvrir » en kinyarwanda,

968Code discplinaire des FDLR, §6 et 22


969Déposition devant la Cour de Stuttgart, 8 février 2012
970Déposition devant la Cour de Stuttgart, 15 juillet 2013
971Déposition devant la Cour de Stuttgart, 15 février 2012

525
signifierait « la relation sexuelle avec une femme contre sa volonté ; on
l‘utilise dans la langue courante pour le terme 'violer' » 972.

Tout cela ne suffit sans doute pas pour décrire ce qu'ont souffert les
victimes congolaises. « Quand la femme témoin ne pouvait plus se
battre à cause de ses douleurs, un des miliciens la violait de manière
tellement brutale qu'elle saignait du vagin. Les auteurs expliquaient
l'avoir fait pour montrer au gouvernement congolais qu'il ne leur
pouvait rien », décrit en ces termes l'acte d'accusation à propos des
expériences d'une femme enlevée en juillet 2009 par des combattants
FDLR dans la forêt. Elle est une des femmes témoins qui déposent par
vidéo, à huis clos en un lieu tenu secret.

La défense va ensuite affirmer que cette femme a fait une déposition


truffée de contradictions : le nombre de viols, l'endroit où elle aurait
été enlevée, le voyage à l'hôpital après. Elle demande des expertises
gynécologiques. Les procureurs objectent que la femme a décrit le viol
de façon crédible. Non, dit l'une des avocates, elle n'aurait rien décrit
de brutal. « Justement ! » dit l'autre avocate. « Elle a tout juste dit que
le pénis a été introduit » 973.

Murwanashyaka déclare que la déposition de cette femme et de toutes


les autres victimes-témoins sont de l'affabulation pure. Il tient
beaucoup à récuser le reproche de viol. Il relève des contradictions lors
de l'audition d'Anneke van Woudenberg de Human Rights Watch. Le 15
octobre 2012, elle avait dit devant la cour qu'« à Busurungi beaucoup
de personnes ont été violées et ensuite brûlées pendant l'attaque, ce
n'est pas exceptionnel. Avant l'attaque, il y a eu trois viols à Busurungi.
Je dois vérifier combien il y a eu pendant l'attaque » 974. Deux jours plus
tard, elle rectifie : « Je dois me corriger : il n'y a pas de témoignagnes
sur des viols pendant l'attaque » 975. Les trois viols dont elle parle
auraient eu lieu de 28 avril 2009, selon le rapport de Human Rights
Watch, tandis que l'attaque des FDLR a eu lieu le 10 mai.
Murwanashyaka niera cela aussi plus tard : « Une des femmes n'a
jamais vécu là-bas, une autre est morte en 2005 et la troisième était en

972Délibérations devant la Cour de Stuttgart,25 février 2015


973Délibérations devant la Cour de Stuttgart,6 mai 2013
974Déposition devant la Cour de Stuttgart, 15 octobre 2012
975Déposition devant la Cour de Stuttgart, 17 octobre 2012

526
voyage », affirme le président des FDLR976. Il ne dit pas comment il
prétend le savoir.

Dans le jugement, l'accusation de viol ne figure plus. Toutes les


accusations reposant uniquement sur les dépositions de victimes ont
été abandonnées, en plusieurs étapes entre 2013 et le printemps 2015.
Cela concerne les violences sexuelles et également le recrutement
d'enfants, l'esclavage et l'enlèvement ainsi que des crimes dont le lieu
n'est pas précisé et les attaques contre les villages de Buhimba,
Malemo, Kibua, Butolonga et Karasi.

Des seize chefs de l‘accusation initiale, il n‘en reste donc que cinq. Des
dix lieux de crime énoncés dans l'acte d'accusation, il ne reste plus que
cinq : Kipopo, Mianga, Busurungi, Ciriba et Manje. Des dix témoins-
victimes amenés par le parquet, trois seulement sont pris en
considération - des rescapés de Busurungi. Finalement, ce que disent
ces témoins n'a plus aucun poids dans le jugement final.

Les relations entre politiques et militaires et la


responsabilité pénale de Murwanashyaka
La clarification de la responsabilité de commandement de
Murwanashyaka dépend d'abord de la question formelle de savoir si les
FOCA, en tant qu'aile militaire des FDLR, étaient subordonnées à l'aile
politique, ce qu'affirme le parquet sur la base des règlements de
l'organisation selon lesquels le président des FDLR est en même temps
le commandant militaire suprême. Au cours de la procédure, la défense
réussit à trouver des règlements des FOCA qui disent autre chose. Les
deux règlements s'accordent seulement pour affirmer la
« souveraineté » des FOCA au sein des FDLR. Ce que cela veut dire n’est
pas clair. Les juges statuent à la fin que les FOCA et les FDLR ne peuvent
pas être considérés comme des organisations distinctes, mais comme
une seule.

Mais la charge contre Murwanashyaka d'être responsable pour des


crimes commis par les FDLR en tant que « commandant militaire » ne
dépend pas seulement de sa fonction formelle, mais aussi de la

976Mot de la fin d'Ignace Murwanashyaka devant la Cour de Stuttgart, 16 septembre


2015

527
question de savoir s'il « exerce le pouvoir et le contrôle effectif de
commandement et de direction » et s'il a « la possibilité réelle » de
donner des instructions et de veiller à leur exécution. Ce point se revèle
parmi les plus difficiles du procès.

Des communications sur écoute, il ne ressort pas que Murwanashyaka


aurait donné des ordres militaires, selon les policiers fédéraux. « Non,
je n'ai pas constaté des instructions militaires directes », dit la policière
chargée des écoutes. « Il ne s'est pas mêlé des opérations de combat ou
des tactiques », témoigne-t-elle. Il aurait montré un intêret aux
opérations militaires, mais n'en faisait pas partie977.

Beaucoup de témoignages suggèrent par contre qu'à l'intérieur des


FDLR, l'impression prévalait que Murwanashyaka était le supérieur du
chef militaire Mudacumura. Quand un ancien sergent de peloton entre
dans la salle pour la première fois, on lui demande s'il connaît l'accusé
personnellement. Il répond : « Oui, je reconnaitrais celui qui m'a
commandé ». La chambre lui demande de le désigner. Il se lève dans ses
vêtements noirs hip-hop, s'approche de son président et les deux se
frappent amicalement le haut du bras en souriant.

Avant même que les juges puissent réagir à cette scène, le témoin se
rassied et déclare : « Je le reconnais parce qu'il était notre guide dans
les FDLR. Il s'appelle Murwanashyaka, Ignace. Murwanashyaka était
mon guide ». Pour lui, l'accusé était « le guide suprême des FDLR ». Il
avait été témoin de conversations par Thuraya entre le président et le
général Mudacumura. Les simples soldats comme lui étaient alors priés
de s'en aller. Après quoi, le chef militaire aurait expliqué que « cela
vient d'en haut ». Le témoin en a déduit qu'il était question du
président 978.

Un ancien sous-lieutenant de la brigade de réserve confirme que


« Murwanashyaka était le chef suprême de la branche militaire » 979.
L'ancien secrétaire de Mudacumura explique la relation entre les deux
: « Il y avait la règle que le dirigeant de la branche militaire peut prendre
seul des décisions dépendant de son appréciation de la situation. Mais

977Déposition devant la Cour de Stuttgart, 7 janvier 2012


978Délibérations devant la Cour de Stuttgart, 27 février 2012
979Déposition devant la Cour de Stuttgart, 19 mars 2012

528
il doit en rendre compte à Murwanashyaka » 980. L'ancien opérateur de
radio lui aussi confirme : « Murwanashyaka est au-dessus de
Mudacumura. Comme Murwanashyaka est le chef suprême, il est le
guide de tous les soldats et politiciens des FDLR. Mudacumura ne dirige
que les soldats ». Le juge-président veut savoir si le président des FDLR
pouvait donner des ordres au chef militaire. « Il est en prison
maintenant », remarque l'opérateur, « mais avant, c'est lui qui préparait
tous les ordres que Mudacumura devait donner. » 981

L'ancien chef de l'unité de protection de Mudacumura, lui aussi, a


souvent vu le chef militaire prendre son téléphone satellitaire pour
discuter « avec les gens en Europe, le plus souvent avec
Murwanashyaka ». Il précise : « Des ordres militaires sont venus de
Murwanashyaka. Il donnait des ordres après qu'ils lui ont indiqué ce
qu'ils voulaient faire (...) Comme le général et ses hommes étaient sur
le terrain, où la guerre avait lieu, ils faisaient des suggestions à
Murwanashyaka, et lui disait quelque chose, il refusait ou approuvait ».
Le juge-président veut savoir ce qui se passait quand le président
refusait. « Il pouvait refuser et ils le faisaient quand même, comme il
n'était pas là », répond le témoin. 982.

Murwanashyaka était-il donc tout juste un chef formel ? L'ancien


commandant-adjoint de la police militaire explique : « Mudacumura
préparait les opérations et informait Murwanashyaka de ce qui s'était
passé, mais il ne lui a jamais demandé son avis » 983. Deux ans plus tard,
comparaissant à nouveau, Murwanashyaka lui-même l'interroge sur
cette question. Dans sa réponse, il s'adresse directement à l'inculpé,
contrairement à la plupart des témoins : « Si vous nous aviez donné des
choses ou des ordres politiques, j'aurais compris. Mais des ordres
militaires, je n'aurais pas pu comprendre cela. Parce que nous avons vu
que vous avez un rôle politique. Vous ne nous avez jamais donné des
ordres militaires. Mais je pense même que si vous l'aviez fait nous ne
vous aurions par suivis. Nous ne respections qu'une personne auprès

980Déposition devant la Cour de Stuttgart, 10 mars 2014


981Déposition devant la Cour de Stuttgart, 20 janvier 2014
982Déposition devant la Cour de Stuttgart, 3 décembre 2012
983Déposition devant la Cour de Stuttgart, 17 septembre 2012

529
de nous » 984. Deux jours plus tard, il précise : « Le président ne pouvait
pas donner des ordres aux gens dans la forêt. » 985

« Mudacumura faisait ce qu'il voulait », dit un autre officier.


Murwanashyaka n'avait pas de pouvoir militaire : « Sans lui en vouloir
je crois qu'il est un amateur dans les choses militaires. » 986

Murwanashyaka lui-même dit dans son mot de la fin qu'il n'avait pas de
pouvoir sur Mudacumura : « Dans quel état du monde un président ne
peut-il pas mettre fin aux fonctions de son chef des armées ? Dans quel
état du monde le chef des armées est élu par les membres de l'armée
? » 987 Mais dans une conversation avec le médiateur de Sant'Egidio,
Matteo Zuppi, le 4 janvier 2009 tout juste avant les élections à venir, il
avait dit le contraire : « De toute façon, à supposer que le commandant
FOCA soit remplacé, celui qui va venir comme nouveau commandant
des FOCA d'abord je dois vous dire que d'après le statut je suis le chef
des FOCA (...) Si je ne l'accepte pas, ils m‘en suggèrent un autre (...) À
tout moment, comme chef des FOCA je peux suggérer un nouveau
commandant. » 988

Les procureurs insistent dans leur plaidoyer de la fin sur le pouvoir


effectif de Murwanashyaka. Leur ton est plus cassant ici qu'ailleurs. Les
inculpés ne seraient pas chargés « d'avoir commandé, ordonné, incité
activement ou dirigé les forfaits », disent-ils. Mais « ils étaient au
courant » et « s'en sont accommodés ». Murwanashyaka, selon eux,
« savait très bien ce que ses miliciens ont occasionné, comment ils
vivaient et quels crimes ils commettaient. Et il ne le savait pas
seulement, il en était satisfait ». Le président « avait le pouvoir de fait
d'empêcher les crimes et ne l'a pas utilisé. Il était conscient des crimes
et a omis sciemment de s'y opposer. Il aurait été de son devoir de
l'utiliser (...) Il ne l'a pas fait parce qu'il approuvait les crimes des FDLR
dans toute leur bestialité », accusent les procureurs.

984Déposition devant la Cour de Stuttgart, 21 juillet 2014


985Déposition devant la Cour de Stuttgart, 23 juillet 2014
986Déposition devant la Cour de Stuttgart, 8juillet 2013
987Mot de la fin d'Ignace Murwanashyaka devant la Cour de Stuttgart, 16 septembre
2015
988Conversation téléphonique entre Ignace Murwanashyaka et le Père Matteo Zuppi, 4
janvier 2009

530
Le procureur Ritscher s'emporte, ce qu'il ne fait que rarement.
Murwanashyaka « n'était pas un prétendu président qui se met sur son
canapé à Mannheim et qui s'imagine président », dit-il. Il était connu de
tous comme « guide suprême et commandant », il « jouissait de
l'autorité inconditionnelle à tous les niveaux ». Il a donné « des
instructions de comportement innombrables » et il « a été écouté à tout
moment ». Il « n'a pas donné des ordres militaires détaillés, mais il a
guidé les considérations de comportement des FDLR ». Il a exprimé le
« soutien sans réserve » de la ligne que « chaque citoyen congolais était
une cible à abattre » et il l'a même conçu lui-même de façon
déterminante « en dépit d'avoir la possibilité de l'empêcher ». En
résumé : « Qu'est-ce qu'il a fait objectivement contre les crimes des
miliciens sous sa commande ? Rien ! », tonne le procureur 989.

L'avocate de Murwanashyaka, Lang, riposte en affirmant que pour être


condamné, Murwanashyaka aurait dû « omettre de prendre des
mesures sérieuses et soutenues pour empêcher des crimes contre la
population civile ». Mais il existerait selon elle des ordres du président
allant dans ce sens et des résolutions du Comité Directeur des FDLR.
Comme Mudacumura n'écoutait pas Murwanashyaka, leur effet était
sans intérêt, mais la conclusion à en tirer serait que Murwanashyaka
n'avait pas de moyen d'empêcher les crimes même au cas où une
stratégie aurait existé de les commettre. Il « savait qu'il n'avait pas de
pouvoir de commandement », selon l'avocate. Ses déclarations
contraires étaient de nature « purement propagandistique » pour se
montrer plus fort qu'en réalité et donc se faire respecter. « Nous
connaissons cela de beaucoup de politiciens. » 990

Pendant une période, les juges semblent pencher vers cette


interprétation aussi. Le 9 septembre 2013 ils indiquent aux parties
qu'ils considèrent être en présence d‘une « tentative de responsabilité
pénale » chez Murwanashyaka. En clair : Murwanashyaka aurait cru
être un commandant militaire, mais en réalité ses ordres n'étaient pas
suivis. N'ayant pas donné de tels ordres, il ne l'aurait pas remarqué.

Dans leur jugement, les juges reviennent vers une logique moins
compliquée. Murwanashyaka, disent-ils dans le sens du parquet,

989Réquisitoire du procureur devant la Cour de Stuttgart, 15 juillet 2015


990Plaidoyer de la défense devant la Cour de Stuttgart, 3 août 2015

531
« savait et voulait que les FDLR commettent des crimes de guerre à l'est
de la RD Congo » - mais sa « responsabilité de commandement » ne
serait pas prouvée. Il y aurait « des doutes » sur le fait de savoir « si le
commandement des FOCA aurait obéi à des interdictions de crimes de
guerre venant de l'Allemagne », et il serait « douteux » que
« Murwanashyaka lui-même ait cru possible de pouvoir empêcher les
crimes de ses subordonnés en exerçant son pouvoir de
commandement ».

Murwanashyaka n'est donc pas condamné en tant que commandant


militaire : il n'avait pas le pouvoir d'empêcher les crimes, il n'avait pas
« connaissance d'une politique de la direction militaire de s‘en prendre
systématiquement à ces parties de la population civile qui collaborent
avec l'ennemi » et « il n'est pas évident comment Murwanashyaka
aurait pu physiquement imposer ses ordres donnés en Allemagne
contre la volonté du commandement des FOCA basé au Kivu ». Le fait
qu'il aurait pu rendre les crimes plus difficiles ne suffirait pas pour qu’il
soit condamné selon la loi allemande, contrairement à la loi
internationale. Il ne peut non plus être condamné pour omission - pour
cela le Comité Directeur des FDLR aurait dû être capable de donner des
ordres au Haut Commandement des FOCA.

Murwanashyaka est condamné pour complicité de crimes de guerre


seulement. Selon la chambre, il est coupable de « complicité physique »
sous forme d'unités pour les téléphones satellitaires Thuraya, et de
« complicité psychologique » en forme de « renforcement de l'intention
de commettre les crimes », comme il a « nié ou minimisé les crimes de
guerre dans des interviews, des déclarations et des communiqués ».

La condamnation pour complicité - couplée à l'autre condamnation, de


diriger une organisation terroriste - étonne des observateurs
juridiques : comment une seule personne peut-elle à la fois être
coupable de diriger une organisation terroriste et n'être que complice
des crimes de cette organisation et non pas responsable ? Les juges
eux-mêmes admettent dans leur jugement qu'il peut y avoir une
« concurrence » possible entre ces deux constats.

Elle énerve aussi les deux parties, le parquet et la défense. L'avocate de


Murwanashyaka avait remarqué de facon caustique dans son plaidoyer
que les « FOCA n'avaient besoin ni d'unités Thuraya ni de
communiqués de presse pour commettre des crimes », et elle s'était

532
moquée des contorsions des juges en demandant s'ils allaient
considérer une condamnation de son client pour « complicité par
omission », donc d'avoir encouragé les crimes en ne faisant rien 991. Les
procureurs refusent la construction juridique de complicité pour
d'autres raisons : Murwanashyaka aurait agi « en conscience d'être le
dirigeant suprême des FDLR, non pas pour soutenir des crimes
d'autres » 992.

Finalement, Ignace Murwanashyaka est condamné à treize ans de


prison pour complicité de quatre crimes de guerre et direction d'une
organisation terroriste. Ayant passé presque six ans en détention
provisoire, il reste donc en prison, pendant que son ancien vice-
président, Straton Musoni, lui aussi condamné mais avec une peine
inférieure, quitte la salle en homme libre.

991Plaidoyer de la défense devant la Cour de Stuttgart, 3 août 2015


992Réquisitoire du procureur devant la Cour de Stuttgart, 15 juillet 2015

533
Chapitre 26
Les espoirs brisés de la Cour Pénale
Internationale

Viols en masse à Luvungi

Luvungi est un petit village du Nord-Kivu au bord d'un ruisseau. Des


huttes en terre battue avec des toits de paille s'accrochent aux collines.
Derrière, se dressent les forêts de Walikale. De ces forêts ont surgi les
rebelles FDLR, dans la nuit du 1er août 2010. Livingstone Mbusa-Mbusa,
le chef du village, s'en souvient exactement, plusieurs mois plus tard.
Pendant son récit, il ne cesse de fixer les arbres d'un regard inquiet 993.

Il faisait déjà nuit, vers 23 heures. Ils sont entrés comme des fantômes.
Ils sont passés de maison en maison, cassant les portes en bois à coups
de pied, ils ont tiré les hommes vers la place du village. Mbusa-Mbusa
s'y trouvait. Il a entendu les hurlements qui venaient de partout.
Quelqu'un a crié : « Je meurs, je meurs ». Il pensait qu'on allait les tuer
tous, raconte-t-il. Mais d'abord, les assailants ont rassemblé les poules
et les chèvres et les ont égorgées. Un feu démarra quelque part. Dans
une échope, ils ont trouvé de la bière. « Ils ont bu, dansé et chanté tout
la nuit », se souvient-il.

Le lendemain, Mbusa-Mbusa dut amener les chèvres au sommet de la


colline, dans la forêt. Il était accompagné de combattants FDLR avec
leurs AK-47 chargés. « Si tu t‘échappes, on te retrouve », le menacèrent-
ils. Le troisième jour, ils commandèrent des sacs de haricots et de riz.
Encore une fois, il dut traîner le butin dans la forêt, avec les autres

993Récit selon visite à Luvungi en mars 2011

534
habitants. Le soir, il réussit à s‘échapper. Il se sauva vers le village, il
entendit des coups de feu et se cacha. Le matin, il retrouva d'autres
habitants en brousse. Les femmes lui racontèrent ce qu'il s'était passé.
« Cela explique pourquoi elles ont tant crié », conclut-il dans son récit.

Selon des équipes des Nations Unies, trois cent quatre-vingt-sept


personnes furent violées pendant quatre jours à Luvungi et les villages
alentour : trois cents femmes, vingt-trois hommes, cinquante-cinq filles
et neuf garçons994. La victime la plus jeune avait deux ans. Des mois
plus tard, la petite fillette pouvait à peine marcher, assise avec ses
grands yeux sombres et vides, comme une poupée dans la boue. La
victime la plus âgée avait soixante-dix-neuf ans, une femme osseuse
pleine de rides avec quatorze enfants et cinquante-deux petits-enfants.
Elle est devenue incontinente, elle était emmitouflée dans plusieurs
pagnes colorés qui dégageaient une odeur d‘urine. La plupart des
femmes furent violées plusieurs fois par des hommes différents,
souvent à l'aide d'objets divers : un bâton, un bout du fusil et même des
machettes.

Une des femmes était prête á témoigner quand nous visitâmes Luvungi
à la fin mars 2011. Marie, comme nous l'avons appelée pour protéger
son identité, nous raconta avoir reçu des menaces pendant des
semaines auparavant. Les FDLR avaient envoyé leurs propres femmes
à Luvungi, le jour du marché. Elles y achetèrent du savon et des
allumettes et payèrent en espèces. « Quand elles sont parties, nous
avons trouvé une lettre », raconta Marie. La lettre contenait ce message
: « Si vous ne quittez pas Luvungi, on vous tue ! »

Le chef du village rapporta les menaces à son supérieur dans le chef-


lieu du territoire, Walikale. Mais personne n'envoya d'aide. « La lettre
n'était pas signée, mais nous savions d'où elle venait », dit Marie.
Pendant l'interview, la mère de cinq enfants était assise sur une chaise
en bois dans sa hutte de terre sans fenêtres. La pluie crépitait sur la
paille. Marie berçait son bébé qui pleurait. C'est un miracle que
l‘embryon ait survécu aux viols multiples dans le ventre de sa mère.

994« Final Report of the Fact-Finding Mission of the UNJHRO into the Mass Rapes and
Other human Rights Violations Committefd by a Coalition of Armed Group along the
Kibua-Mpofi Axe in Walikale Territory, North Kivu, from 30 July to 2 August 2010 »,
juillet 2011

535
Dans la nuit au 1er août 2010, Marie était couchée avec son mari. C'était
la dernière fois qu'elle le vit. Tout d'un coup, des hommes armés en
uniformes ouvrirent la porte. « Nous sommes venus pour nous occuper
de vous », braillèrent-ils en swahili. Entre eux, ils parlaient le
kinyarwanda. Ils ont tirée Marie du lit par ses cheveux, l'ont jetée par
terre. Chacun l'a violée. Son mari devait assister à la scène, impuissant.
Ils violèrent aussi la petite fille, âgée de deux ans. Elle criait sans cesse.
Depuis, elle n'a plus jamais parlé. Ensuite, les rebelles entraînèrent
Marie dans la brousse et continuèrent à la violer. Au bout de quatre
jours, ils disparurent. Les femmes furent abandonnées dans la brousse,
dans leur sang.

Les victimes n'osèrent plus revenir au village. « Beaucoup sont mortes


de leurs blessures », raconta Marie. Plusieurs tombèrent enceintes,
dont la voisine de Marie, âgée de 15 ans. Marie se leva et appela la
fillette. Mouillée de pluie, le ventre gonflé, la fillette entra avec quatre
autres femmes enceintes. Elles s'assirent sur le canapé, les visages
crispés de douleur. « Je ne me suis jamais remise de l'infection de mon
abdomen », confessa la fille. Elle ne savait pas si elle allait survivre à la
naissance de son bébé. Les autres femmes n’allaient pas mieux. Toutes
se trouvaient dans le huitième mois de grossesse.

Ce ne fut que plusieurs semaines après l'attaque que le reste du monde


en prit connaissance. Le 19 août 2010, l'ONG américaine International
Medical Corps publia un bref communiqué à propos de « quatre jours
de violences sexuelles massives perpétrées furieusement dans un
village congolais éloigné » 995. Le village n'était même pas nommé, mais
il ressortait du communiqué que les docteurs américains, basés à
Walikale, avaient traité déjà certaines victimes quelques jours après
l'attaque. Le New York Times répercuta l'information le dimanche 22
août 2010, désignant les FDLR comme les responsables 996. Le
lendemain, des agences de presse citèrent la porte-parole d'OCHA à
Goma qui donna le chiffre de cent soixante-dix-neuf victimes.

995IMC, « International Medial Corps Responding to 4-Day Onslaught of Mass Sexual


Violence in Remote Congolese Village », Los Angeles, 19 août 2010
996« At Least 150 Women Raped in Weekend Raid in Congo », New York Times, 22 août
2010,republié le lendemain sous le titre « Rwandan Rebels Raped at Least 179
Women in Congo, Humanitarian Officials Say »

536
Le viol de masse de Luvungi est devenu un symbole de l'horreur de la
guerre au Congo, surtout aux États-Unis. Depuis des années, on avait
souvent dit que les violences sexuelles étaient utilisées de manière
systématique, visant « la destruction physique et psychologique des
femmes » et rappelant le génocide rwandais, comme l'avait dit
l'envoyée spéciale des Nations Unies, Yakin Ertürk, à Kinshasa, en juillet
2007 997. Le travail des cliniques "Heal Africa" à Goma et "Panzi" à
Bukavu fit l‘objet de louanges à travers le monde. Hillary Clinton,
secrétaire d'État américaine, les visita durant l‘été 2009 et proclama
que la lutte contre les violences sexuelles au Congo était une priorité.
Avec Luvungi, il y avait enfin un évènement concret qui justifiait un tollé
mondial.

Les Nations Unies publièrent un communiqué de presse à New York


selon lequel « des rebelles rwandais et congolais avaient violé en
réunion près de deux cents femmes et quelques jeunes garçons quatre
jours durant fin juillet, près d'une base des Casques bleus de l'ONU » 998.
L'impression donnée était qu‘un viol collectif énorme s'était déroulé
plusieurs jours durant, sous les yeux des casques bleus - un scandale
retentissant. Le fait que la base de l'ONU la plus proche soit éloignée de
trente kilomètres dans une forêt dense sans routes ni réseau
téléphonique était minimisé. Le porte-parole de la Monusco à Kinshasa
nous a affirmé que les casques bleus avaient envoyé des patrouilles à
Luvungi pendant que les FDLR assiégeaient la localité - et que ces
patrouilles n'avaient pas réagi faute d'informations provenant de la
population 999.

Comment était-ce possible ? Le 25 août 2010, le bureau conjoint des


droits de l'homme de l'ONU en RD Congo envoya une équipe spéciale
pour enquêter pendant une semaine. Dans son rapport intérimaire de
septembre 2010, elle dénombra trois cent trois victimes de viol ; dans
son rapport final de juillet 2011, elle en mentionna trois cent quatre-
vingt-sept. Quelques jours avant les attaques, selon ces rapports, il y
avait eu une rotation des troupes à la base onusienne de Kibua, la plus
proche - Kibua en territoire de Walikale n’est pas à confondre avec
Kibua dans le territoire de Masisi, l‘ancien quartier général des FDLR.

997Discours de Yakin Ertürk à Kinshasa, 27 juillet 2007


998Nations Unies, Communiqué de prese, 23 août 2010
999Entretien téléphonique avec le porte-parole Manodje Mounoubai, 25 août 2010

537
Les casques bleus indiens, presque tous fraîchement arrivés, ignoraient
tout de la contrée, du contexte local et encore moins des langues
parlées sur place. Normalement, chaque base des casques bleus au
Congo possède un officier de liaison local qui garde le contact avec la
population et qui peut traduire. À Kibua, cet officier essentiel n'était pas
encore arrivé - un manquement fatal.

La Monusco devait assumer son échec. Le sous-secrétaire-général


adjoint pour les opérations de maintien de la paix, Atul Khare, fut
envoyé à l'est du Congo et y annonca une opération de plus de sept
cents casques bleus pour patrouiller le soir et la nuit, établir de
nouvelles bases et mener des missions de reconnaissance plus
fréquentes et spontanées. Pour la communauté internationale, les
conséquences de Luvungi avaient ainsi été tirées.

Le dernier jeu de Callixte Mbarushimana

Immédiatement après les agressions contre les femmes de Luvungi, des


enquêteurs de la CPI se rendirent à Goma. Dans la base de la Monusco
au bord du lac Kivu, ils rencontrèrent Gregory Gromo Alex, chef de la
division de démobilisation DDRRR, dans son conteneur et lui
demandèrent des précisions sur Callixte Mbarushimana, le secrétaire
exécutif des FDLR, et sur son pouvoir au sein des FDLR.
Murwanashyaka et Musoni, président et premier vice-président, se
trouvant déjà en prison en Allemagne à cette époque, la question se
posait de savoir qui dirigeait les FDLR. Gromo, qui avait traqué
Mbarushimana sans succès pendant des années en raison de son rôle
présumé pendant le génocide rwandais, se posait également cette
question, et il avait un pressentiment terrible.

Pour redémarrer des pourparlers avec les FDLR, la communauté


catholique de Sant'Egidio avait réactivé ses efforts en juin 2010.
Comme Murwanashyaka n'était plus disponible, ses membres parlaient
avec Mbarushimana à Paris. Le but était d'amener quinze mille à vingt
mille femmes et enfants, membres de famille de combattants FDLR, du
Congo au Rwanda. Mbarushimana avait donné son accord préliminaire.
Le 4 août, les médiateurs catholiques rencontrèrent les autorités
congolaises, et deux jours après, des représentants de l'ONU à Goma,
pour organiser leur transfert. Le viol de masse de Luvungi venait tout
juste d‘avoir lieu.

538
Le 7 août 2010, le médiateur de Sant'Egidio, le père Matteo Zuppi,
rencontra à Goma des officiels du programme DDRRR, des
représentants des autorités congolaises et le président intérimaire des
FDLR, Victor Byiringiro. À la surprise de tous, celui-ci annonça qu'il
venait d'être appelé par Mbarushimana depuis Paris pour abandonner
le projet. Il demandait l’arrêt préalable des opérations militaires contre
les FDLR.

Gromo aurait préféré s'arracher les derniers cheveux, confia-t-il par la


suite. Il avait craint ce moment : plus de seize ans après qu'ils s‘étaient
trouvés ensemble au PNUD à Kigali, Gromo et Mbarushimana se
retrouvaient dorénavant adversaires autour de la question du
désarmement des FDLR. De récents déserteurs des FDLR, recueillis au
quartier général par l'équipe de Gromo, confirmaient ces craintes. Deux
fois par jour, le chef militaire des FDLR, le général Mudacumura, était
en communication avec Mbarushimana à Paris, rapportaient-ils -
comme cela se passait auparavant avec Murwanashyaka à Mannheim
en Allemagne.

Fin août 2010, quelques dizaines d'experts internationaux sur les FDLR
se réunirent dans la salle de conférences climatisée de l'hôtel de luxe
"Serena" à Gisenyi au Rwanda, au bord du lac Kivu en face de Goma. Les
enquêteurs allemands étaient invités, mais ils ne vinrent pas.
Conclusion des experts : pour identifier des témoins parmi les milliers
de combattants et de commandants FDLR déserteurs, il fallait une base
de données performante. Les enquêteurs de la CPI cherchaient des
preuves contre Mbarushimana. Le 28 septembre 2010, le bureau du
procureur à La Haye délivra un mandat d'arrêt contre lui, sous scellés.
Mbarushimana fut arrêté à Paris le 11 octobre 2010 et transféré à La
Haye le 25 janvier 2011.

Seize ans et demi après le génocide au Rwanda, Mbarushimana se


retrouvait en prison. Gromo, qui avait tenté en vain de le poursuivre
pendant des années, avait gagné. Mais il était déjà très malade. Quand
les procureurs allemands accusèrent formellement Murwanashyaka et
Musoni en décembre 2010, il était déjà hospitalisé. Il clôtura ainsi ses
mémoires : « En 1994, la plus grande partie du monde s'est détournée
quand l'horreur a défilé sous ses yeux. En 2010, nous pouvons peut-
être changer quelque chose. Mettons fin à la terreur des FDLR et
donnons une chance à la paix. »

539
Mbarushimana devant la CPI

Lors du transfèrement du secrétaire exécutif des FDLR, Callixte


Mbarushimana, à La Haye en janvier 2011, le procureur Luis Moreno-
Ocampo déclara : « L'été dernier, depuis ses quartiers à Paris, Callixte
Mbarushimana a continué de contester les rapports de l'ONU qui
dénonçaient l'implication des FDLR dans les nombreux viols commis
avec brutalité, cette fois-ci contre des centaines de femmes sur le
territoire de Walikale, en contredisant publiquement le Secrétaire
général de l'Organisation. Nous n'allons pas abandonner les centaines
de victimes qui ont atrocement souffert de ces attaques. Nous
enquêtons à propos des viols commis à Walikale et nous envisageons
la possibilité de les ajouter aux accusations portées contre M.
Mbarushimana. » 1000 Les enquêteurs du CPI se mirent même à la
recherche de Marie à Luvungi. Mais les viols de Luvungi ne figurent pas
dans la liste de crimes présumés, présentée plus tard par le procureur.

Le mandat d'arrêt reprochait à Mbarushimana d'être responsable


d'une longue liste de crimes, conformément au paragraphe 25.3.d du
Statut de Rome établissant la CPI. Selon cette disposition, « une
personne est pénalement responsable et peut être punie pour un crime
relevant de la compétence de la Cour si (...) elle contribue (...) à la
commission ou à la tentative de commission d’un tel crime par un
groupe de personnes agissant de concert. Cette contribution doit être
intentionnelle et, selon le cas : i) Viser à faciliter l’activité criminelle ou
le dessein criminel du groupe, si cette activité ou ce dessein comporte
l’exécution d’un crime relevant de la compétence de la Cour ; ou ii) Être
faite en pleine connaissance de l’intention du groupe de commettre ce
crime. »

Les charges contre Mbarushimana se basaient en grande partie sur les


résultats de l'enquête allemande contre Murwanashyaka et Musoni.
Après l’arrestation de ces derniers, selon les enquêteurs, on avait
considéré Mbarushimana comme suspect potentiel, mais aucun pas
dans cette direction n’était venu de l'Allemagne. Une enquête
allemande contre Mbarushimana pour crimes pénales internationales
et appartenance à une organisation terroriste fut clôturée le 3
décembre 2010 - elle n'était plus importante pour le procès en

1000Déclaration du procureur de la CPI, 25 janvier 2011

540
préparation contre les deux autres dirigeants. Mais les témoignages de
neuf anciens combattants des FDLR recueillis par les Allemands furent
intégrés dans la procédure de confirmation des charges contre
Mbarushimana devant la CPI.

Initialement, le procureur de La Haye avait voulu déclencher une


accusation plus large : la responsabilité directe selon le paragraphe
25.3.a du Statut de Rome qui sanctionne une personne si « elle commet
un tel crime, que ce soit individuellement, conjointement avec une
autre personne ou par l’intermédiaire d’une autre personne ». Pour
Luis Moreno-Ocampo, le président Murwanashyaka, le vice-président
Musoni et le secrétaire exécutif Mbarushimana étaient conjointement
responsables des crimes des FDLR. Selon lui, ils avaient adopté
ensemble un « plan criminel commun » et en avaient assuré
l‘exécution 1001. Les charges n'allèrent finalement pas aussi loin, mais la
question de savoir si la direction des FDLR était un « groupe de
personnes agissant de concert » dont chaque membre portait la
responsabilité pour tous les crimes commis par le groupe, demeura la
question centrale des délibérations de La Haye.

Le 16 décembre 2011, la chambre de confirmation des charges - qui au


sein de la CPI doit statuer si les charges apportées par le procureur sont
suffisantes pour être présentées lors d'un procès - refusa de confirmer
les charges, ce qui mit fin à la procédure et déclencha la levée du
mandat d'arrêt contre Callixte Mbarushimana. Une semaine plus tard,
il revint à Paris en tant qu'homme libre.

Les délibérations avaient eu lieu en septembre 2011. Les trois juges


avaient pris beaucoup de temps pour parvenir à leur jugement et
n'étaient pas unanimes. Ils abandonnèrent les charges par deux voix
contre une, l'opinion dissidente étant celle de la juge présidente 1002.
L'argument qui a prévalu est qu’il n’y avait pas assez de preuves que les
FDLR avaient ordonné des crimes systématiquement et poursuivi une
telle politique.

Dans cinq des vingt-cinq cas relevés par l'accusation, il y avait


probablement eu des crimes de guerre, selon la décision du 16

1001Requête par le Procureur de la CPI, ICC-01/04-10/10-11-Red2, 20 août 2010


1002Décision relative à la confirmation des charges contre Callixte Mbarushimana, ICC-
01/04-01/10.465-Red, 16 décembre 2011

541
décembre 2011, mais pas de crimes dirigés contre la population civile
comme telle et donc pas de crimes contre l'humanité. Comme les FDLR
ne menaient pas une politique visant à commettre des crimes, selon la
chambre, Mbarushimana ne pouvait donc pas être accusé de faire
partie d'un « groupe de personnes agissant de concert », et il n'avait pas
contribué personellement aux crimes commis, donc il n'y aurait aucune
accusation valide contre lui.

La juge présidente avait une opinion différente. Les crimes, selon elle,
étaient bien systématiques et donc des crimes contre l'humanité, et la
direction des FDLR était bien un groupe de personnes agissant de
concert. Trois juges et deux opinions - cela ne signifie pas une
appréciation sans équivoque. Il est à retenir que tous les Africains
concernés - hormis, bien sûr, l'accusé lui-même - étaient en faveur de la
confirmation des charges : la juge présidente botswanaise, la
représentante de la procureure gambienne et les deux avocats
congolais des victimes. Les deux juges dont l'opinion majoritaire a
prévalu ainsi que les avocats de la défense étaient tous des non-
Africains. La représentante du procureur, Fatou Bensouda - depuis,
promue au poste de procureur - et les représentants congolais des
victimes insistaient sur le poids des viols. « Les émotions ne
remplacent pas les preuves », rétorqua l'avocat principal de
Mbarushimana, Michael Kaufman. La majorité des juges se rangea à son
avis.

Le procureur interjeta appel en arguant que la chambre de


confirmation des charges ne devrait pas donner un avis sur le contenu
des preuves présentées mais simplement valider leur admissibilité. Les
avocats des victimes relevèrent que l'opinion majoritaire ne prenait
pas compte les victimes et donnait plus de poids aux documents FDLR
qu'aux témoignagnes de leurs victimes. Au total, sept cent quatre-
vingt-dix-sept requêtes de participation à la procédure contre
Mbarushimana en tant que victime avaient été déposées ; cent trente
avaient été acceptées.

La chambre d'appel de la CPI rejeta l'appel sur tous ces points. La


déposition des victimes ne fut même pas admise, car elle comprenait
trente et une pages alors que maximum admissible était de vingt, et les
victimes n'avaient pas introduit une requête préalable de pouvoir

542
dépasser cette limite1003. Ainsi, c’est avec cette manifestation de
formalisme bizarre, que prit fin la tentative de faire entendre les
victimes des FDLR auprès de la Cour Pénale Internationale.

Mbarushimana libre, les victimes en danger

La mise en danger des témoins-victimes dans le cas de Mbarushimana


avait déjà été relevée pendant la préparation de la procédure
préliminaire. Leurs noms et ceux de leurs villages d'origine furent
expurgés des documents de la CPI. Mais quand Mbarushimana fut
arrêté à Paris en octobre 2010 et que ses carnets et ordinateurs furent
saisis, les policiers trouvèrent dans un carnet huit noms congolais : il
s’agisssait de témoins potentiels au procès contre Murwanashyaka et
Musoni en Allemagne, selon les craintes des enquêteurs de la CPI. Le
jour même de l'ouverture du procès allemand, le parquet de La Haye
déclara sa suspicion que Mbarushimana avait eu accès en partie au
dossier contre Murwanashyaka et Musoni, « y compris aux noms de
témoins » 1004.

L'avocate principale de Murwanashyaka à Stuttgart admit avoir


rencontré Mbarushimana. Ils avaient même dîné ensemble. Son
collègue à Stuttgart admit également devant les juges avoir pris contact
avec le général Omega, commandant des FDLR pour le Nord-Kivu. Trois
sympathisants des FDLR d'origine rwandaise, traduits plus tard en
justice à Düsseldorf en Allemagne pour leur soutien présumé à une
organisation terroriste, avaient noué des contacts avec toute une série
de responsables FDLR à travers le monde, sur initiative de l'ancien
avocat pour la procédure d’asile de Murwanashyaka.

Au bout du compte, il est possible que l’ensemble de la direction des


FDLR connaissait l'identité des témoins-victimes du procès de
Stuttgart, alors que leur anonymat était officiellement protégé. Quand
la chambre de confirmation des charges de la CPI eut rejeté une
demande de mise en liberté de Mbarushimana le 19 mai 2011, bien
avant la décision sur la confirmation des charges, elle donna parmi ses
motivations le fait que des mails internes de la mission de l'ONU au

1003Arrêt relatif à l'appel interjeté par le Procureur contre la Décision relative à la


confirmation des charges, ICC-01/04-01/10-514, 30 mai 2012
1004Prosecution’s second application for redactions to witness statements, ICC-01/01-
04/10-135, 4 mai 2011

543
Congo avaient été retrouvés sur l'ordinateur de l'intéressé, dont un
mail confidentiel. Cela « pointe vers un flux d'informations de la
MONUC vers les FDLR », ce qui donnait lieu à la possibilité que
Mbarushimana puisse entraver les enquêtes en cas de libération, selon
les juges 1005.

On avait aussi trouvé chez Mbarushimana un carnet avec des détails de


la procédure allemande, avec des idées d'un travail d'information là-
dessus, y compris un « blog noms témoins ». « La chambre trouve que
le but de publier des noms de témoins est probablement l'intimidation
de ces témoins », estiment les juges dans cette décision prise tout juste
deux semaines après le début du procès contre Murwanashyaka et
Musoni en Allemagne. Plusieurs des témoins appelés à y comparaître
ont par conséquence mis fin à leur disponibilité, selon des sources
onusiennes.

Des sources FDLR confirment que l'organisation avait mis sur pied une
« section d'influence sur les témoins » au Nord-Kivu, munie de
plusieurs milliers de dollars américains. « La milice a beaucoup
d'argent », nous confie un ancien officier de renseignement des FDLR.
« Elle peut payer les Congolais. Elle a beaucoup de contacts », précise-
t-il. Mbarushimana, lui, avait travaillé au sein de l'ONU pendant des
années, protégé par des amis. Il avait sans doute toujours de contacts
dans l'Organisation des Nations Unies.

Selon une source des renseignements des FDLR, le nom d'un conseiller
congolais du programme DDRRR des Nations Unies figure plus de
soixante fois dans le dossier allemand complet et confidentiel contre
Murwanashyaka et Musoni. Comment avait-t-elle pu le savoir ? « De
Callixte », répondit la source. Le conseiller congolais concerné a reçu
des menaces de mort des FDLR par SMS. Le Congolais, familier de telles
situations, est passé à l'offensive : Il a appelé le numéro d'où venait le
message. L'interlocuteur s'est déclaré prêt à nommer son donneur
d'ordre, contre de l'argent. Le deal n‘a jamais été conclu – et le meurtre
non plus.

Mais tout le monde n’eut pas autant de chance. Selon l'organisation


belge "Avocats Sans Frontières", plusieurs des lieux de crimes

1005Décision sur la demande de mise en liberté provisoire, ICC-01/04-01/10-163, 19


mai 2011

544
mentionnés dans le mandat d'arrêt contre Mbarushimana furent
attaqués directement après sa libération, ce que les victimes auraient
interprété comme des représailles 1006. Quelques mois après la
libération de Mbarushimana, un ancien combattant des FDLR, qui se
préparait à voyager en Allemagne en tant que témoin dans le procès de
Stuttgart, trouva sur la porte du domicile de son village au Rwanda une
feuille de papier, contenant le message selon lequel son frère, toujours
actif au sein des FDLR, avait été tué. C'était une menace claire. Pendant
des semaines, l'ancien combattant ne dormit plus. Il venait de
commencer une nouvelle vie au Rwanda, il avait entamé des études et
appris l'anglais. Après cette menace, il refusa de comparaître en
Allemagne. « Ma femme, mes enfants et mes parents vivent chez moi
dans ma maison », dit-il. « Je ne peux pas risquer leur vie. »

Une des personnes chargées de la protection des témoins nous


explique : « Les FDLR sont une armée active. Ils ont des hommes en
armes même à Goma. Beaucoup de membres des FDLR se sont enrôlés
comme électeurs congolais, ils ont des papiers congolais, ils sont libres
de leurs mouvements partout ». Et au Rwanda aussi, selon cette source,
il y a des loyalistes FDLR parmi les démobilisés - volontairement ou
sous la contrainte.

Tout cela n'intéressait plus la justice internationale à La Haye. Tandis


qu'en mai 2011, la CPI avait motivé le maintien en détention de
Mbarushimana en invoquant la crainte qu'après sa libération il ne
puisse intimider des témoins et entraver la marche de la justice, en
décembre 2011 cela ne jouait plus aucun rôle : le mandat d'arrêt contre
Mbarushimana était levé, la procédure clôturée et donc il n'y avait plus
de victimes à protéger. D'un point de vue juridique c'était correct, mais
cela démontre les limites de la protection que peuvent attendre les
victimes congolaises.

Et comme les détails de la décision du refus de la confirmation des


charges contre Mbarushimana ne furent pas communiqués au grand
public, l'impression se dégageait que les FDLR avaient été tout
simplement blanchies de toutes les accusations contre elles. Un ancien

1006Avocats Sans Frontières, « Modes of Participation and Legal Representation »,


Bruxelles 2013, p.14

545
commandant des FDLR nous avait dit dès 2009 : « Tant que Callixte
n'est pas condamné, on ne peut rien imputer aux FDLR. » 1007

Après sa libération en France, Mbarushimana disparut des radars. Il ne


signa plus les communiqués de presse des FDLR. Leur porte-parole
Laforge indiqua n'avoir plus de contact avec lui. Mais d'autres sources
des FDLR indiquèrent plus tard qu'il était toujours actif, mais dans
l'ombre.

Mandat d'arrêt contre Mudacumura

La mise en liberté de Callixte Mbarushimana ne porta pas atteinte aux


procès allemands contre Ignace Murwanashyaka et Straton Musoni,
contrairement aux attentes de la défense à Stuttgart à l'époque. Mais il
semblait que les FDLR allaient réussir à se soustraire à la justice
internationale.

Les procureurs de La Haye ne lâchèrent tout de même pas prise. Alors


que la procédure d'appel dans le cas Mbarushimana n'était pas encore
terminée, ils commencèrent à préparer un mandat d'arrêt contre le
général Sylvestre Mudacumura, chef militaire des FDLR basé au Congo.

Une première requête aux fins de délivrance d'un mandat d'arrêt ayant
été rejetée le 12 mai 2012 comme trop générale, une nouvelle fut
soumise et acceptée le 13 juillet 2012. Le mandat impute à
Mudacumura la responsabilité des crimes de « meurtre, mutilation,
traitement cruel, torture, atteinte à la dignité de la personne, attaque
contre la population civile, pillage, viol, et destruction de biens »
commis par les FDLR du 20 janvier 2009 à septembre 2010 à Kipopo,
Mianga, Busurungi, Manje et Malembe. Selon les preuves accumulées
par les procureurs de La Haye, les ordres avaient pu venir directement
de Mudacumura 1008.

Les crimes de 2009 restent donc sur l'agenda de La Haye. Mais il est
important de noter comment la chambre de confirmation des charges
a eu recours, lors de l'admission du mandat d'arrêt contre
Mudacumura, aux argumentations de la procédure contre

1007Entretien à Mutobo, 2009


1008Toutes les citations : Mandat d'arrêt á l'encontre de Sylvestre Mudacumura, ICC-
01/04-01/12-1-Red, 13 juillet 2012

546
Mbarushimana. La deuxième chambre s'est rangée à l'avis de la
première, selon laquelle les FDLR n'avaient pas délibérément visé les
civils.

« Entre 2009 et 2010, des civils ont été tués, enlevés, violés, soumis à
des traitements cruels ou encore mutilés et des maisons ont été
détruites », reconnurent les juges de la CPI. « Les opérations militaires
des FDLR ont également entraîné des déplacements de populations.
Toutefois, pratiquement toutes les attaques alléguées par le Procureur
ont été menées par les FDLR en représailles contre des positions
militaires. De nombreux éléments de preuve indiquent également que
les FDLR avaient pour politique de ne pas faire de mal aux civils ou les
maltraiter et que des membres de la direction de ce groupe ne voulaient
pas que des civils soient tués durant les opérations. Les événements
allégués par le Procureur sont souvent survenus peu après des
attaques menées par les Forces armées de la Répubhque du Congo
(FARDC) contre les FDLR dans le même secteur ce qui conforte la thèse
des représailles. Bien que certaines des attaques menées en
représailles aient été lancées de façon à atteindre des objectifs
militaires mais aussi des personnes civiles qui ne participaient pas
directement aux hostilités, on ne saurait tout de même pas en déduire
raisonnablement que l'ordre de provoquer une catastrophe
humanitaire a été effectivement exécuté par les troupes des FDLR sur
le terrain en application d'une politique mise en place par
l'organisation dans le but d'attaquer la population civile en tant que
telle », conclurent les juges de la CPI.

Sans que ces questions, que les juges allemands à Stuttgart se


donnaient beaucoup de peine à traiter à ce moment-là, de manière
exhaustive, n’eussent jamais fait objet d'un procès en bonne et due
forme à La Haye, la CPI se déclara donc sûre en cet été 2012 que « les
FDLR n'avaient pas de politique consistant à diriger des attaques
contre la population civile en tant que telle ». Cela, la chambre l’avait
« déjà conclu » dans l'affaire Mbarushimana, bien qu'il n'y ait jamais eu
un examen approfondi des preuves dans cette affaire. Les juges dans
l'affaire Mudacumura s'aventurèrent à conclure : « Rien ne prouve que
les directions politique et militaire des FDLR avaient, préalablement ou
subséquemment, conclu un accord ou convenu d'un plan faisant de la
population civile la cible principale de leurs attaques. En outre, les
preuves produites ne suffisent pas à démontrer que l'ordre de
provoquer une catastrophe humanitaire dans les provinces du Kivu

547
résultait d'une discussion ou d'un accord, de façon à ce qu'il puisse être
considéré comme ayant fait objet d'un plan commun des directions
politique et militaire des FDLR ».

La justice congolaise à la recherche des auteurs des crimes


de Luvungi

Les espoirs congolais dans la CPI avaient été très élevés, parce qu'à l'est
du Congo les auteurs de violences sexuelles demeurent souvent
impunis. Ceci s’est aussi démontré à Luvungi.

Huit mois après les viols de masse, en mars 2011, le commissaire de


police Joséphat Mutayongwa se promenait dans son camp, sur une
colline surplombante Luvungi. Son unité y était stationnée depuis
seulement trois semaines.

C'était un camp provisoire, avec des lits de camp pour quatre-vingt-


douze policiers dans des tentes et la cuisine sur un feu ouvert sous un
arbre. Mais c'était une unité d'élite, formée par l'Union Européenne et
munie de deux véhicules flambants neufs. Les policiers avaient des
armes, pas seulement des bâtons. Un policier onusien français passait
toutes les semaines pour s'assurer que tout allait bien. Les policiers
patrouillaient sur les sentiers de brousse, conduisant leurs véhicules
sur la route unique, érigeant des barrières à l'entrée de la localité le
soir. Ils avaient déjà contrecarré une embuscade des FDLR - un premier
succès.

Les avancées étaient visibles : les FDLR s‘étaient retirées loin, dans la
forêt, sur l'autre rive du fleuve Osso, à sept heures de marche. Les
habitants de Luvungi, disparus, revenaient un par un. Leur confiance
ne s'établit que lentement. Le commandant de police Mutayongwa
notait les témoignages des villageois dans son grand carnet bleu. Il
apprenait les noms des commandants FDLR et Mai-Mai locaux et
remettait ses conclusions aux enquêteurs de l'ONU.

Ses enquêtes ont été remises aussi à la justice militaire congolaise. Le


quartier général de l'armée à Goma se trouve dans un bidonville de
tentes vertes dans le quartier de Katindo. Les femmes et les enfants des
soldats y habitent, il règne une odeur pestilentielle de déchets, de

548
matières fécales et d'urine. Les conditions sont pires que dans les
camps de déplacés en dehors de la ville.

Le grand bâtiment en dur de l'auditorat militaire est visible de loin dans


cette mer de tentes et de huttes en tôle ondulée. De près, c'est plutôt
une ruine, avec des carcasses de véhicules et des plants de chanvre
indien dans la cour. Un soldat fumant un pétard était assis sur une
chaise en plastique à l'entrée principale, c’était en février 2013,
quelques mois seulement après la reprise de Goma aux rebelles du M23
par l'armée régulière. À l'intérieur, le procureur militaire, le colonel Bin
Marten Baseleba était en train d'étudier des dossiers dans son bureau.
Son ordinateur n'avait une fois de plus pas d’alimentation électrique. À
côté, s’entassaient des piles de livres sur les crimes de guerre.

Le vieux colonel soupira : le commandant adjoint de la milice maï maï


Cheka, le lieutenant-colonel Sadoke Mayele, venait de décéder dans la
prison le jour auparavant. C'était le seul qui ait jamais été arrêté et
poursuivi dans l'affaire Luvungi. Son chef, le leader maï maï Ntabo
Cheka, l'avait remis aux Nations Unies à Walikale en octobre 2010.
« Cause du décès : Inconnue », lut le procureur militaire Baseleba à
haute voix dans le rapport manuscrit du directeur de la prison qu'il
tenait à la main, et il haussa les épaules : « Bon, on peut classer cette
affaire », conclut-il 1009.

Les premiers procès venaient de s'achever dans le chef-lieu du


territoire de Walikale. La Monusco avait aidé à établir des audiences
foraines : avec les hélicoptères de l'ONU, les juges militaires, les
inculpés, les avocats, les témoins et les victimes se rendirent à Walikale
et les délibérations se firent en plein l'air ou sous les bâches blanches
en plastique, une première. Les femmes osèrent témoigner en public.
Mais sans résultat.

Le procureur militaire à Kinshasa avait quand même délivré huit


mandats d'arrêt. Cheka était accusé d’« actions terroristes » et son
adjoint Mayele de vols et de pillages. Le colonel Sadiki du bataillon
Montana des FDLR au Nord-Kivu ainsi que son capitaine Séraphin
Lionceau furent accusés de viols, de crimes contre l'humanité, de
terrorisme et de vol. C'est la première fois que la justice militaire

1009Entretien à Goma, 8 février 2013

549
congolaise recherchait des commandants FDLR avec des mandats
d'arrêt - délivrés le même mois que celui où commençait en Allemagne
le procès contre Murwanashyaka et Musoni.

Le leader maï maï congolais Cheka, coincé, saisit son opportunité : Il


élimina Sadiki. C'est en novembre 2011 que, selon une version, ce
colonel FDLR fut tué et enterré par les hommes de Cheka après une
escalade suite à une rencontre entre les deux. Et Mayele mourut en
détention à Goma en février 2013. Il restait le capitaine Lionceau des
FDLR - et Cheka lui-même, pendant des années un des hommes les plus
puissants de Walikale qui fut même candidat malheureux à l'Assemblée
Nationale lors des élections congolaises de novembre 2011.

Les FDLR pouvaient aussi se sentir en sécurité, ce qui est confirmé par
l'échec de l'offensive conjointe de la MONUSCO et des FARDC que le
chef de la Monusco, l'Allemand Martin Kobler, avait planifiée au début
2015 avant de se heurter à la résistance du président congolais. En
cette fin janvier 2015, les FARDC se préparaient à mener des opérations
contre les FDLR. À Mweso dans les collines de Masisi, des soldats
FARDC ivres morts ou hébétés par le chanvre titubaient dans la rue, en
route vers leurs nouvelles positions. Ils n'avaient pas de véhicules. Les
miliciens maï maï, comme ceux de Cheka, se tenaient prêts à occuper le
terrain, abandonné par les FARDC lors de leurs avancées.

Mweso était située sur la ligne de front aux territoires FDLR depuis des
années. Les combattants hutus rwandais se promenaient aussi dans la
ville même. De jeunes hommes musclés en tenues de jogging et bottes
en caoutchouc marchaient au pas sur la rue, disciplinés comme des
soldats. Ils se tenaient en petits groupes aux carrefours routiers, devant
l'hôpital, devant les bureaux de l'administration. Ils assistaient aussi à
la messe chaque dimanche.

« Ils descendent des collines avec femmes et enfants pour prendre les
sacrements, mais ils sont toujours accompagnés d'officiers qui
surveillent leur cheptel », raconta un abbé qui vit à Mweso depuis des
années. Il avait fait le séminaire au Rwanda, il connaissait les Rwandais
et leur langue. Les deux abbés de Mweso décidèrent de prier avec les
femmes FDLR. Ils parlèrent avec elles du Rwanda moderne. Le

550
dimanche suivant, après la messe, un colonel FDLR prit les abbés à part
et leur conseilla de ne plus parler du Rwanda 1010.

Quelques semaines plus tard, fin février 2015, un homme armé entra
dans le monastère au centre de Mweso. Il abattit de tirs ciblés un des
abbés, qui mourut sur le coup. Tout Mweso fut sous le choc 1011. Le
même jour, un lieutenant-colonel FDLR arriva dans la ville. Aux soldats
congolais qui gardaient le lieu du crime, il expliqua qu'il allait mener
des enquêtes lui-même pour prouver que les FDLR n'ont pas tué l'abbé.
Il se fit arrêter par le commandant FARDC. On l'amena à Goma. Lors de
son interrogatoire par les services de renseignements militaires, il
ressortit que c'était bien Séraphin Lionceau, le responsable FDLR
recherché pour les viols de Luvungi.

Une percée pour la justice ? À l'auditorat militaire de Goma, l'odeur


d'urine et de chanvre était toujours là, les véhicules cassés aussi. Les
soldats traînaient, c’était leur premier jour de paie depuis trois mois.
Ils se mirent en ligne avec femmes et enfants pour prendre leur solde,
quelques billets crasseux. Dans le bureau du procureur, le capitaine
Sumaili Makelele était assis devant un tas de dossiers : dépositions,
jugements, plaintes. Son chef, le procureur Baseleba, se trouvait à
Kinshasa depuis quelques mois. Makelele le remplaçait,
temporairement. Il n'était là que depuis six semaines.

FDLR ? Lionceau ? Luvungi ? Viols de masses ? Jamais entendu parler


de quoi que ce soit. Un mandat d'arrêt de 2011 ? Makekele devint
nerveux. Il fouilla dans les dossiers sur son bureau et trouva enfin un
trousseau de clés. Il réussit à ouvrir une armoire. À l'intérieur, d'autres
tas immenses de documents jaunis et pourris. « Comment ça s'appelle
encore, le village avec les viols ? » demanda-t-il. Il chercha. Désolé, dit-
il, aucun dossier Luvungi. Il accepta d'appeler les renseignements
militaires. « Est-ce que vous détenez un officier FDLR qui répond au
nom de Lionceau ? » demanda-t-il. Quelqu'un le lui confirma. « Bon,
alors transférez-le chez nous. Il paraît qu'il y a un mandat d'arrêt. Je
dois seulement le retrouver. »

1010Entretien à Mweso, 27 janvier 2015


1011Entretien téléphonique, 26 février 2015

551
En avril 2016, Human Rights Watch a révélé que Lionceau se trouverait
sous le nom de Séraphin Nzitonda dans la prison militaire d'Angenga,
loin dans l'Équateur, notoire pour ses conditions de détention
catastrophiques, avec des centaines d'autres combattants FDLR faits
prisonniers 1012. Le leader mai-mai Cheka s'est rendu à la Monusco le 26
juillet 2017 et a ensuite été remis aux autorités congolaises. Le 27
novembre 2018, le procès contre Cheka, Lionceau et plusieurs autres
accusés s'est ouvert à Goma.

1012Human Rights Watch, »DR Congo : Children Held In Remote Military Prison », 4
avril 2016

552
Chapitre 27
Après la justice, retour à la guerre

Les FDLR poursuivent le combat

La condamnation d'Ignace Murwanashyaka par la justice allemande ne


surprit guère les FDLR qui ne se fient qu'à la justice divine. Déjà, lors
de sa conclusion finale devant les juges, le président des FDLR avait
martelé, parlant de lui-même : « Quand l'accusé sera condamné, il ne
gardera aucune rancune contre les juges, il sortira de la salle dans la
sérénité. Non seulement l'histoire va l'absoudre mais aussi une autre
instance. Il sortira de la salle dans la sérénité, confiant d'avoir perdu
une bataille mais pas la guerre. » 1013

Le jour du jugement, le 28 septembre 2015, les membres de la direction


des FDLR se réunirent dans leur quartier général afin de prier pour leur
président, selon leur porte-parole Laforge, joint plus tard par téléphone
à Bweru, dans le Masisi, au Nord-Kivu. Ils apprirent le verdict par radio.
Deux jours plus tard, Laforge publia un communiqué de presse : « Les
Forces Démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) expriment leur
profonde indignation suite à la condamnation injuste de leurs leaders
Dr Ignace Murwanahyaka et Mr Straton Musoni par la justice allemande
ce 28 septembre 2015 à l'issue d'un procès hautement politique
exécuté à la commande de la dictature de Kigali. Ce procès, on ne peut
plus inique, n'avait pour objectif que de décapiter les FDLR et c'est
pourquoi il a été caractérisé par des irrégularités révoltantes du début
à la fin. Nous rappelons que Dr Ignace Murwanashyaka et Mr Straton
Musoni ont été arrêtés à la demande officielle du gouvernement

1013Mot de la fin d'Ignace Murwanashyaka devant la Cour de Stuttgart, 16 septembre


2015

553
dictatorial rwandais lors d'une visite à Kigali d'une très haute autorité
allemande. Les FDLR demandent à la justice allemande de s'affranchir
des ordres politiques dans ce procès et qu'en appel justice véritable soit
rendue. » 1014

Quelques jours avant, les FDLR lancèrent leur attaque la plus


spectaculaire au Congo depuis plusieurs années. Le soir du 24
septembre 2015, des combattants du secteur Sinai sous les ordres du
général Omega, commandant des FDLR au Nord-Kivu, investirent la
base militaire de Rumangabo au Nord-Kivu, la plus importante des
FARDC à l'est du Congo, et tuèrent plusieurs soldats avant de regagner
la brousse avec des armements capturés. Ils démentirent l'opération
dans un communiqué de presse, publié le jour du jugement allemand.
Mais des attaques brutales des FDLR allaient se multiplier par la suite.

La nuit du 6 au 7 janvier 2016, des combattants présumés FDLR


attaquèrent la localité de Miriki dans les forêts du territoire de Lubero
au Nord-Kivu. Les assaillants tuèrent 18 civils de l'ethnie nande, dont
plusieurs dans leur sommeil, rapportèrent les médias locaux qui
s'insurgèrent : À Miriki étaient stationnés des soldats sud-africains de
la brigade d'intervention FIB de la MONUSCO, censés intervenir de
manière offensive contre les groupes armés. La MONUSCO admit un
cafouillage deux semaines plus tard, dû à un changement de
commandement : Les Sud-Africains étaient bien stationnés un
kilomètre plus loin, mais ils n'avaient tiré que des fusées
éclairantes1015.

Le jour de la publication de cet aveu, le 20 janvier 2016, tombait sept


ans pile après le début de l'opération Umoja Wetu contre les FDLR. On
voit que peu des choses avaient changé sur le terrain. Le même jour, la
section néerlandaise de l'ONG « Médecins Sans Frontières » (MSF)
devait fermer sa clinique dans la ville de Mweso au Nord-Kivu, la seule
structure médicale pour 200 000 personnes, suite à des attaques
répétées des FDLR. Pendant huit ans, MSF y soigna des malades, des
affamés et des femmes enceintes, dont beaucoup de déplacés démunis.
Une doctoresse américaine avait été prise en ôtage juste avant Noël
2015, ce qui avait mené à la suspension temporaire de certaines

1014FDLR, Communiqué de presse, 30 septembre 2015


1015Simon Allison, « South African peacekeepers accused of failing to prevent DRC
massacre », Daily Maverick, 21 janvier 2016

554
activités. Après quatre semaines de négociations infructueuses, l'ONG
en tira la conséquence et mit la clé sous la porte.

Le HCR allait compter des milliers de nouveaux déplacés dans les


semaines qui suivirent, au milieu d'une saison de pluies implacable qui
rendait les collines froides et boueuses. La guerre continuait.

La scission des FDLR

Mais d'abord, les FDLR se firent la guerre entre elles-mêmes. En mai


2016, des unités FOCA s'affrontèrent militairement pendant plusieurs
jours. Les combats les plus durs eurent lieu vers la fin du mois, à
Kalonoka et Kiyeye, aux abords de la forêt de Nyanzale entre les
territoires de Rutshuru et Masisi, au Nord-Kivu. Les forces spéciales du
général Mudacumura et les unités CRAP du commandant Omega
prirent le dessus sur le bataillon des combattants de Wilson Irategeka,
deuxième vice-président. Ce dernier se retira à pied vers Kashuga.

Le 31 mai 2016, une nouvelle organisation, dont on apprendra plus


tard qu'Irategeka serait le « président », vit le jour : le CNRD-
Ubwiyunge (Conseil National pour le Renouveau et la Démocratie). Elle
se présenta comme « parti politique d'opposition rwandaise »,
« temporairement établi à Rutshuru », avec le but « de construire un
Rwanda nouveau » 1016. La déclaration fondatrice était signée par un
certain « Anastase Kamuhande » établi à Kigali mentionnant un contact
téléphonique congolais. En octobre, le groupe publia une
« Constitution » signée par son « Président », Wilson Irategeka, à
Rutshuru.

Irategeka et Byiringiro, deuxième et premier vice-président des FDLR


respectivement, avec Byiringiro comme président intérimaire de
l'organisation en l'absence du président Murwanashyaka occupant
donc la fonction de supérieur hiérarchique, s'étaient déjà disputés sur
le sujet sensible de l'enregistrement biométrique des réfugiés
rwandais en RDC entamé par le HCR. Byiringiro refusait strictement
une participation quelconque à cet exercice. Des combattants de
Mudacumura avaient attaqué une station HCR à Bweru le 15 avril 2016
pour empêcher l'enregistrement des réfugiés. Mais la SOCIRWA,

1016CNRD-Ubwiyungwe, Statuts, 31 mai 2016, §1-2

555
l'association civile des réfugiés rwandais au sein des FDLR, critiqua
cette attitude, soupçonnant l'aile dure de l'organisation d'utiliser les
réfugiés comme boucliers humains.

Par contre, Irategeka se positionnait comme défenseur des réfugiés


civils qui, sans enregistrement, risquaient de perdre tout – le HCR avait
annoncé en effet que des réfugiés non enregistrés n'accèderaient plus
à l'aide humanitaire. Il soutenait donc l'exercice d'enregistrement. En
guise de représailles, il fut suspendu de son poste de deuxième vice-
président. « Irategeka est instrumentalisé par la communauté
internationale ou, pire, par le Rwanda », affirma un cadre FDLR au
micro de RFI 1017.

C'était la scission la plus importante des FDLR depuis douze ans, et elle
répondait aux mêmes tensions intérieures. À part Irategeka, le
mouvement dissident était mené par le commandant des FOCA pour le
Sud-Kivu, le colonel Hamada, également connu sous les noms de Bora
et Muramba Junior. Tous deux appartiennent à une jeune génération
des FDLR, sans un passé connu de participation dans le génocide de
1994 et originaires du Sud du Rwanda, contrairement aux leaders
historiques comme Mudacumura et Byiringiro. Ils cultivaient des
contacts en Tanzanie – selon certaines sources à travers Salama
Kikwete, parente de Hamada et épouse du président tanzanien à
l'époque, Jakaya Kikwete.

Irategeka et Hamada avaient plaidé dans les instances des FDLR pour
nouer une alliance large avec d'autres groupes rwandais en exil, y
compris avec des Tutsi, contre le gouvernement rwandais du président
Paul Kagame. Pour satisfaire les partenaires potentiels, les FDLR
devaient, selon eux, livrer les génocidaires présumés dans leurs rangs,
à commencer par Mudacumura, Omega et Byiringiro. Les cinq millions
de dollars américains promis par les Etats-Unis pour la livraison de
Mudacumura représentaient un attrait supplémentaire.

Déjà en janvier 2014, Irategeka et Hamada avaient rencontré en


Tanzanie une délégation venue de l'Afrique du Sud du mouvement
« Rwandan National Congress » (RNC) dirigé par Théogène
Rudasingwa, dissident tutsi important du pouvoir de Kigali, ancien chef

1017« RDC-Rwanda : scission au sein des FDLR », RFI 3 juin 2016

556
d'état-major du Rwanda et ancien secrétaire général du FPR. Faustin
Twagiramungu, ancien premier ministre hutu et leader du parti en exil
RDI (Rwanda Dream Initiative), aurait aussi séjourné en Tanzanie peu
auparavant 1018.

Le président tanzanien Kikwete nia plus tard les accusations de Kigali


selon lesquelles il aurait hébergé des représentants des FDLR et
d'autres opposants rwandais dans sa résidence à Dar-es-Salam. En
janvier 2015 il insista encore : « Nous avons toujours soutenu les
efforts d'assurer que l'Est du Congo soit libre des groupes armés qui
menacent la sécurité du Congo et de ses voisins. » 1019 En avril 2015,
plusieurs sources rapportèrent l'arrestation d'Irategeka en Tanzanie
où celui se serait rendu de manière clandestine pour soins médicaux.
Mais des photos le démontèrent plus tard : Irategeka et Hamada
n'étaient pas aux arrêts. Ils se promenaient avec des lunettes de soleil
sur la plage. Ils s'étaient rendus à Dar-es-Salam pour des pourparlers
secrets, tolérés, sinon facilités par les autorités tanzaniennes, en
possession de passeports tanzaniens.

Lors de ces pourparlers, Twagiramungu aurait assuré Irategeka d'un


soutien des États-Unis pour nouer une alliance d'exilés et ainsi
marginaliser les génocidaires au sein des FDLR. Il aurait promis un
demi-million de dollars américains à Irategeka et aussi de faciliter
l'émigration aux États-Unis de la famille de ce dernier, installée au
Rwanda. Lors de son voyage de retour, Irategeka serait passé par le
Rwanda pour rendre visite à son épouse et ses enfants, rencontrant à
l'occasion des officiers de l'armée rwandaise et des représentants du
ministre rwandais de la Défense, James Kabarebe. Ses interlocuteurs lui
auraient donné l'instruction de déserter, en lui promettant que les
FARDC l'aideraient à l'emporter sur les troupes de Mudacumura et de
Byiringiro et ainsi d'anéantir ce qui restait des FDLR.

La réunion aurait été facilitée par un colonel déserteur des FDLR,


« Bonheur », homme de confidence d'Irategeka, qui avait gagné le
Rwanda en septembre 2014 et qui aurait noué le contact pour le
compte des services secrets rwandais lors du mariage de sa sœur à
Gisenyi, mariage auquel assistait, sur invitation, l'épouse d'Irategeka.

1018« RNC, FDLR Holding Talks At President Kikwete's Residence », The Global Post, 26
janvier 2014
1019« Kikwete : We'll Support War On FDLR », Chimpreports, 11 janvier 2015

557
Toujours lors de son voyage de retour, Irategeka rencontra à Goma des
responsables de la section DDRRR de la MONUSCO et des représentants
du général Kahimbi, chef des services de renseignement militaire du
Congo, qui lui aurait promis de le soutenir contre les FOCA. Ces actes et
leurs suites sur le terrain, jusqu'aux affrontements militaires entre
unités FOCA, allaient finalement conduire à la mise à l'écart officielle
d'Irategeka par Byiringiro en mai 2016.

Dans une déclaration rendue publique le 7 juin 2016, Byiringiro


annonça qu'une réunion extraordinaire du Comité Directeur du 23 au
26 mai avait suspendu Irategeka de son poste de deuxième vice-
président. Comme motifs, la déclaration énumérait le « non-respect de
la hiérarchie », le fait de « semer les divisions », la « démotivation des
Abacunguzi », et l'« usage d'un langage vulgaire ». Déjà à partir de
2011, selon Byiringiro, Irategeka avait mené « un projet de longue date
visant la destruction de l'organisation FDLR ». Si on avait suivi ses
recommandations à l'époque d'éloigner les combattants FDLR de la
frontière rwandaise comme le voulait le gouvernement congolais, « la
guerre des FDLR se serait arrêtée là », fustigea le général-major
Byiringiro, reconnaissant indirectement à quel point les FDLR étaient
près du gouffre à ce moment-là. Plus tard, détailla encore la déclaration,
Irategeka aurait refusé d'appliquer des décisions du Comité Directeur
prises fin juillet 2015 par rapport avec l'enregistrement des réfugiés
rwandais. Byiringiro conclut avec un appel aux abacunguzi à la
discipline, à « être vigilants et d'éviter d'être subjectifs », et par cette
parole divine : « Dieu, source de la vérité, pour qui nous combattons, ne
permettra pas la victoire du mensonge. La vérité triomphera. » 1020.

C'est le 31 mai 2016, dans la période entre la réunion du Comité


Directeur et cette déclaration du général Byiringiro, que le nouveau
mouvement d'Irategeka, le CNRD, émergea enfin publiquement.
Désormais, il y avait parmi les Rwandais hutu en RD Congo deux
mouvements armés qui se faisaient la concurrence. La méfiance était
généralisée. Un autre dissident des FDLR, le général de brigade Côme
Semugeshi, confirma plus tard, après sa désertion au Rwanda que la
scission avait pour origine la volonté des dissidents de se séparer de
Mudacumura « recherché par les tribunaux internationaux pour
crimes de guerre » ; Mudacumura avait été pris au dépourvu par

1020Communiqué des FDLR, 7 juin 2016

558
l'attaque des troupes fidèles à Irategeka. Chez la nouvelle organisation
CNRD, Semugeshi monta dans la hiérarchie pour devenir colonel. Les
FDLR résiduels, selon lui, avaient gardé le soutien du Burundi « où ils
vont et viennent à leur plaisir », disait-il. Lui-même se serait rendu
compte qu'Irategeka avait agi surtout pour gagner le soutien de l'armée
congolaise et obtenir des armes au Congo1021.

Un affaiblissement en apparence

La scission des FDLR conduisit à un affaiblissement énorme de


l'organisation. Un grand nombre d'officiers et de fonctionnaires des
FDLR se firent capturer par l'armée congolaise. Le nouveau secrétaire
exécutif et ancien confident d'Ignace Murwanashyaka, David Makuza,
qui avait voulu rejoindre le mouvement dissident CNRD, fut capturé à
Kashuga peu après la scission. Le chef d'état-major général Léopold
Mujyambere alias Achille Musenyeri fut, pour sa part, capturé début
mai 2016 et transféré à Kinshasa.

Les commandants pour le Sud-Kivu, Fred Irakeza et Job Rukumba,


finirent dans les filets des FARDC début 2017 et furent transférés
directement à Kinshasa. Les FDLR au Sud-Kivu étaient désormais
décapités, le colonel Hamada ayant déjà rejoint le CNRD. Le 11 août
2016 déjà, un autre commandant important des FOCA était tombé
entre les mains des FARDC : Mugisha Vainqueur, de son vrai nom
Sabimana Iraguha, un des responsables les plus importants des crimes
de 2009 et chef de protection du général Mudacumura. Il fut arrêté à
Katiro en territoire de Rutshuru et présenté à la presse à Goma le
lendemain.

Les FARDC annoncèrent avoir « neutralisé » 55 combattants FDLR, en


avoir capturé encore 73 et avoir saisi des armements lourds entre le 1er
août et le 4 septembre 2016. Compte tenu du fait que lors de la scission
de mai, le CRND avait emporté environ 40% de l'arsenal militaire des
FOCA, la guérilla hutu rwandaise paraissait durement affaiblie. Les
FDLR dénoncèrent « des forces spéciales rwandaises ainsi que des
éléments CNRD portant des uniformes FARDC » qui auraient opéré des
« attaques aveugles contre des réfugiés rwandais » en RDC 1022.

1021« FDLR Commander Speaks Abou Recent Infighting in the Camp », New Times, 24
avril 2017
1022FDLR, Communiqué de presse, 27 août 2016

559
Les officiers capturés parlèrent. Et leurs aveux permirent de localiser
précisément le général Mudacumura, recherché par le CPI avec une
prime de cinq millions de dollars américains à la clé – une proie
lucrative. Il se racontait qu'il marchait difficilement, qu'il fallait parfois
le porter. Des hélicoptères de la MONUSCO, équipés de caméras
thermiques, commencèrent à sillonner les bananeraies de Masisi où on
le soupçonnait de s'être caché.

Plusieurs fois, des unités FARDC soutenues par des troupes de la


brigade d'intervention FIB de la MONUSCO furent envoyées à l'assaut
d'une cachette présumée. Mais on ne trouva jamais rien. Les stratèges
de la MONUSCO soupçonnèrent des contacts au sein des FARDC ou les
combattants d'Irategeka d'avoir alerté à chaque fois Mudacumura. Fin
août 2016, une source bien placée nous expliqua : « Les FARDC sont
partis chercher Mudacumura tout seuls, sans la MONUSCO, mais avec
l'aide de Mukiza. Ils sont arrivés jusqu'au QG de celui-ci, mais encore
une fois Mugisha a protégé Mudacumura parce qu'il a montré la maison
du cuisinier de Mudacumura sans montrer la tente du commandant qui
était dans la bananeraie. » 1023 En définitive, ce fut le cuisinier qui finit
par être capturé par les FARDC le 2 septembre.

Dans une position des FOCA près de Bambu, où le commandant FDLR


pour le Nord-Kivu, Omega, vécut pendant des années, les troupes FIB
découvrirent un tas de documents manuscrits : des cahiers, des
documents, des bibles et même une petite balance pour peser l'or. Le
matériel finit par être embarqué à bord d'un avion destiné à la CPI à La
Haye, où des juristes travaillaient à l'élaboration de mandats d'arrêt
contre Byiringiro et Omega.

Les enquêteurs de la CPI étaient sûrs d'eux-mêmes : Mudacumura,


pensaient-ils, va se livrer tôt ou tard. Il serait vieux et malade, il aurait
perdu une bonne partie de ses troupes. Son fils aîné, établi en Suisse en
tant qu'ingénieur, sillonnait le Burundi et le Sud- et le Nord-Kivu pour
vendre les camions et les minibus appartenant à son père. Tout
semblait indiquer la préparation d'une reddition.

Des représentants de la CPI de La Haye débarquèrent dans la région. Ils


organisèrent le transport pour le général, ils préparerent un papier de

1023Communication e-mail de Goma, 29 août 2016

560
reddition volontaire à signer, ils avaient de l'insuline et même une
bouteille de whisky au cas où Mudacumura n'aurait pas supporté le
long vol vers l'Europe sans consommer de l'alcool. Mais ils avaient un
problème : Aucun d'entre eux n'avait jamais vu le vieux général.
Comment allaient-ils savoir qu'ils avaient mis la main sur le bon
prisonnier ?

Finalement, la poursuite des opérations militaires empêcha la


continuation du travail des enquêteurs de la CPI sur le terrain. Mais ils
réussirent à se procurer une photo récente de Mudacumura – et ils
tombèrent des nues : contrairement à toutes les rumeurs, le
commandant des FOCA paraissait bien entraîné, mince et en bonne
santé. Ses amis congolais l'avaient-ils soigné pour le remettre en forme,
en vue de la prochaine bataille ?

Offensives et enlèvements : La prochaine phase de la guerre

En octobre 2017, les FARDC, avec le soutien de la MONUSCO,


entamèrent une nouvelle opération militaire contre les FDLR :
« Raising Phoenix ». Des unités congolaises jugées « propres » furent
ravitaillées en nourriture et carburant par la MONUSCO. Ainsi mis en
selle, ils passèrent à l'attaque contre les combattants fidèles au général
Mudacumura dans la forêt de Nyanzale.

À Nyanzale, les troupes FDLR avaient noué une alliance avec certaines
milices hutu congolaises, connues collectivement sous le nom de
« Nyatura ». Parmi leurs alliés figuraient les commandants nyatura
« John Love » à Nyanzale, « Dominique » à Bukombo et « Nyanzina » à
Rugari. Les miliciens congolais commencèrent même à assurer
directement la sécurité de Mudacumura. Le général bénéficiait de
l'hospitalité d'un leader communautaire hutu à Nyanzale.

Pour les groupes armés hutu congolais, l'intérêt de cette alliance


résidait dans le renforcement de leurs capacités contre les groupes
armés nande. Les conflits fonciers dans le Nord-Kivu entre Bahutu et
Banande, les deux groupes ethniques dominants de la province,
s'exacerbaient en effet de plus en plus à cette époque. Les FDLR, elles,
virent s'ouvrir devant elles de nouvelles perspectives de survie
économique. Ayant perdu leur accès aux zones minières du Sud-Kivu,
autrefois si importantes, elles se tournent davantage vers le commerce
du makala, le charbon de bois du Parc National des Virunga.
561
Depuis 2015, déjà, les combattants des FDLR avaient commencé à
recourir à un nouveau mode d'opération sur les routes traversant le
Parc : les enlèvements contre rançon. Agissant comme des coupeurs de
route, les combattants FDLR arrêtaient les véhicules de tout type et
forçaient les passagers à les suivre en brousse. Tantôt après quelques
jours, tantôt après plusieurs semaines ils réclamaient une rançon par
téléphone aux familles ou employeurs de leurs otages, payables par
transfert depuis un téléphone portable.

Au début, ils n'exigèrent que des sommes symboliques, de 20 à 100


dollars américains par personne. En 2016, on en était déjà à 2000
dollars. Lors du kidnapping de deux touristes britanniques en mai
2018, ils réclament 200.000 dollars.

Selon le projet international de monitoring « Kivu Security Tracker »,


535 cas de kidnapping ont eu lieu dans les provinces du Kivu entre mai
2017 et mai 2018 1024. Pour les populations concernées, c'est une dure
épreuve non seulement sur le plan financier mais aussi
psychologiquement. Même des enfants disparaissent, la méfiance
s'installe entre voisins. Dans certains villages et même dans la cité de
Kiwanja et la ville de Rutshuru les gens ne s'aventurent plus dans la rue
après la tombée de la nuit. Des champs sont laissés en friche, des
récoltes n'arrivent plus sur les marchés. Le voyage entre Rutshuru et
Goma, pour soins médicaux, besoins administratifs ou fêtes de famille,
devient un risque pour la vie. Le transport de marchandises à travers
Rutshuru, un carrefour pour le commerce local, est en baisse. Les
populations se moquent du mot lancé autrefois par le chef allemand de
la MONUSCO, Martin Kobler, érigeant Rutshuru en « îlot de stabilité ».
Comme le dit Innocent Gasigwa, chef de la société civile de Kiwanja :
« Autrefois, nous étions un lieu de transit. Aujourd'hui nous vivons sur
une île – mais sans stabilité. »1025

Les FDLR tirent profit de la faiblesse persistante des FARDC. Les


opérations militaires de ces derniers contre elles se poursuivent dans
des zones reculées : Rwindi, Nyanzale, Jomba, Bwito, Binza, Bweza –
mais les axes routiers vers Goma et vers l'Ouganda, si importants pour
les populations, ne sont protégés que par une poignée de policiers. Les

1024Human Rights Watch, « Kidnappings, Killings in DR Congo's Virunga National


Park », 15 mai 2018
1025Entretien à Kiwanja, mars 2015

562
trois policiers postés à Katoro, sur la route menant de Kiwanja à
Ishasha et ensuite en Ouganda, se partagent une seule arme. La
MONUSCO ne prend pas non plus la relève. Elle se retire des opérations
militaires sur les routes concernées et se contente de publier un
numéro de téléphone pour les familles des victimes d'enlèvement.

En mai 2018, deux touristes britanniques furent enlevés. Les deux


jeunes gens voyageaient dans un véhicule de l'Institut Congolais pour
la Conservation de la Nature (ICCN) dans le parc national des Virunga
sur la route entre Goma et Rutshuru. Au cours d'un guet-apens, une
jeune garde congolaise âgée de 25 ans fut tuée et le chauffeur fut
sévèrement blessé, tandis que les deux touristes furent kidnappés -
comme on s'en aperçut plus tard, par les unités CRAP du général Omega
qui demandèrent 200.000 dollars américains.

Selon le directeur du Parc, Emmanuel de Merode, interviewé par la


BBC, cette attaque fait partie « d'un tableau plus large qui concerne le
trafic de ressources naturelles » 1026. En avril déjà, cinq gardiens du parc
et un chauffeur avaient été tués lors d'une opération contre le trafic du
bois de charbon. Début 2018, l'ICCN avait entamé des opérations
militaires contre les milices qui sévissent dans le parc ; des gardiens
avaient été formés à cet effet par des entraîneurs belges. Les
enlèvements des touristes représentent la revanche des FDLR. Le parc
est contraint d'être fermé au tourisme.

Beaucoup de rumeurs ont circulé depuis, autour du paiement d'une


rançon aux FDLR pour la libération des deux Britanniques. Il est avéré
que des unités ICCN et des soldats FARDC ont organisé un transfert de
rançon avec les commandants FDLR. Mais c'était un piège : les
combattants des unités CRAP des FDLR se firent attaquer lorsqu'ils
vinrent ramasser l'argent. Trois d'entre eux furent tués : un combattant
FDLR et deux miliciens Nyatura. Le ministère britannique des affaires
étrangères annonça par la suite la libération des deux britanniques
« indemnes » de l'aventure. 1027

De telles actions permettent aux FDLR de se ressaisir. Le général


Mudacumura circule entre les territoires de Masisi et Rutshuru pour

1026« Why tourists go to Virunga National Park », BBC, 14 mai 2018


1027Foreign and Commonwealth Office, communiqué du 13 mai 2018

563
réorganiser ses troupes et échapper aux opérations militaires. Les
FARDC reçoivent de moins en moins de renseignements par la voie de
leurs alliés présumés, le CNRD. Il paraît que les FDLR et les dissidents
regroupés dans le CNRD se sont mis à cohabiter à nouveau, sinon à se
réconcilier.

Déjà le 4 juillet 2017, une alliance de groupes rwandais en exil, le MRCD


(Mouvement Rwandais pour le Changement Démocratique) proclama
la guerre contre le régime de Kigali, dans une déclaration signée par
Wilson Irategeka, président du CNRD, et Paul Rusesabagina, dirigeant
du Parti pour la Démocratie au Rwanda (PDR-Ihumure) 1028. En avril
2018, les FDLR proclamèrent leur décision de quitter l'alliance
politique CPC, plus modérée, nouée autour de Faustin Twagiramungu
en 2014 1029.

Le 10 juin 2018, des hommes armés venus du Burundi entrèrent en


territoire rwandais, dans la forêt de Nyungwe au sud du pays. Au cours
d'une série de trois attaques, ils tuèrent au moins deux personnes, en
blessèrent trois autres et volèrent des marchandises. Pour l'armée du
Rwanda, c'était une honte. Ses soldats traquaient les assaillants – sans
pouvoir prévenir la répétition des attaques. Le MRCD revendiqua les
attaques en juillet pour le compte de sa branche armée, les FLN (Forces
de Libération Nationale). « Nous nous sommes assigné la mission de
mettre un terme sans délai au pouvoir dictatorial du FPR-Kagame. Les
FLN useront de tous les moyens possibles y compris la lutte armée pour
chasser le FPR du pouvoir » 1030, indiqua une déclaration signée par un
« major » dénommé Callixte Sankara, à la fois deuxième vice-président
du MRCD et porte-parole des FLN.

Le fait que l'attaque ait été lancée à partir du Burundi semble confirmer
les soupçons de Kigali, niés par Bujumbura, que les exilés armés hutu
rwandais ont de bons contacts avec le pouvoir burundais et ses milices
Imbonerakure. Une coalition entre les anciens FDLR autour des exilés,
gravitant autour du Burundi – réalité ou scénario, cette constellation
était destinée à faire des soucis au pouvoir rwandais.

1028RMDC, Communiqué de presse, 4 juillet 2017


1029FDLR, Communiqué de presse,3 avril 2018
1030MRCD, Communiqué de presse, 15 juillet 2018

564
En parallèle, les affrontements entre l'armée congolaise et des
présumés combattants des FDLR se sont intensifiés au Nord-Kivu en
août et septembre 2018. Un climat pré-électoral tendu alourdit les
tensions survenues depuis l'annonce en mars par les autorités
congolaises que les camps de cantonnement militaire de Kisangani,
Walungu et Kanyabayonga, où depuis plusieurs années les Nations
Unies ravitaillaient plusieurs centaines de combattants FDLR et leurs
dépendants, devaient être fermés en octobre 2018 et leurs occupants
regagner le Rwanda sans conditions.

Effectivement, entre le 16 et le 23 novembre 2018, 746 membres des


FDLR – quelques centaines de combattants et leurs dépendants –
furent rapatriés de Walungu, Kanyabayonga et un autre camp dans la
province de l'Équateur au Rwanda. Les camps de Walungu et
Kanyabayonga furent fermés.

Selon les autorités rwandaises, d'autres combattants étaient attendus


de Kisangani, et il fut rapporté du Congo que le camp de Kanyabayonga
aurait été démoli par la population locale heureuse. Les FDLR, eux, se
rappelèrent plutôt la mutinerie des combattants hutu rwandais sur la
base militaire de Kamina au Katanga contre les velléités de les rapatrier
au Rwanda, qui avait jeté les fondations de leur guerre au Congo dès
2001. Dans une déclaration, elles dénoncèrent un « macabre complot »
du gouvernement congolais et des Nations Unies, opéré avec
« barbarie » et « bestialité », qui « se traduit par, non seulement la
destruction des camps de cantonnement, mais aussi par des opérations
de décapitation des FDLR par kidnappings et/ou assassinats de leur
leadership ». Leur déclaration conclut par un avertissement : « Les
FDLR préviennent que les auteurs des atrocités commises contre les
réfugiés rwandais répondront tôt ou tard de leurs forfaits devant Dieu
et l’Histoire. » 1031

Plus tard, en décembre 2018, de nouvelles incursions des FDLR en


territoire rwandais et des combats près de la frontière sont signalées.
Le 15 décembre, le porte-parole des FDLR, Laforge Fils Bazeye, se fit
arrêter ensemble avec un Lt-Col des renseignements des FDLR, à
Bunagana au Nord-Kivu à la frontière ougandaise. Les deux firent

1031FDLR, Communiqué de presse, 20 novembre 2018

565
d'abord transférés à Kinshasa puis, le 29 janvier 2018, le gouvernement
congolais confirma qu'ils avaient été extradés à Kigali.

La justice n'a pas dit son dernier mot

Plusieurs années après la condamnation des dirigeants des FDLR par


la justice allemande, la procédure n'est toujours pas terminée. Tout de
suite après la lecture du jugement historique de Stuttgart, le 28
septembre 2015, devant les micros et caméras dans les couloirs à
l'issue de la procédure, les deux parties avaient annoncé leur intention
de se porter en cassation auprès de la Cour Fédérale de Justice
allemande (Bundesgerichtshof), la plus haute instance judiciaire
pénale du pays. Comme le prévoit la loi, ils ont soumis leurs demandes
de cassation après la finalisation du jugement écrit qui ne survient
qu'en janvier 2017, compte tenu de la longueur du procès et la
complexité de la matière. La publication du jugement de Stuttgart fut
effectuée le 24 mars 2017 seulement.

Le parquet ainsi que la défense de Murwanashyaka et Musoni


demandèrent tous la cassation du jugement et le renvoi de la
procédure, mais pour des raisons diamétralement opposées. Pour le
parquet, le jugement n'était pas assez sévère : Les FDLR, selon eux,
avaient commis avec leurs „opérations punitives“ contre des
populations civiles à l'est du Congo non seulement des crimes de
guerre, mais aussi des crimes contre l’humanité ; et Ignace
Murwanashyaka, président des FDLR, devrait être condamné non
seulement pour complicité aux crimes, mais comme leur responsable,
ayant non pas facilité des crimes d'autrui mais ayant rendu possible des
crimes voulus par lui-même. Selon la loi allemande, les crimes contre
l'humanité sont punissables par l'emprisonnement à vie – dans ce cas
précis, ce serait sans possibilité de libération anticipée après 15 ans,
compte tenu de sa condamnation parallèle comme meneur d'une
organisation terroriste. Une victoire du parquet aurait donc éliminé
définitivement Ignace Murwanashyaka de tout rôle politique actif pour
longtemps.

Pour la défense, le jugement devrait être cassé dans son intégralité : Ni


le caractère des FDLR comme organisation terroriste ni la
responsabilité des FDLR ou les responsabilités pénales des deux
accusés dans le déroulement des crimes au Congo, n'auraient été
prouvés juridiquement, et en tout cas des vices de procédure pendant
566
le procès de Stuttgart seraient tellement graves que le jugement ne
pourrait pas tenir. Les deux prévenus Straton Musoni et Ignace
Murwanashyaka devraient donc être innocentés. Selon la loi allemande,
la libération en tant qu'innocent donne lieu à des indemnisations
financières pour la période d'emprisonnement subie – de novembre
2009 à septembre 2015 pour Musoni, depuis novembre 2009 pour
Murwanashyaka. Une victoire de la défense aurait donc ouvert la voie à
un coup de pouce massif de l'État allemand au renflouement des
caisses des FDLR, une organisation actuellement à bout de souffle.

L'examen de ces requêtes fut plusieurs fois reporté, aussi à cause de


changements dans la composition du 3ème sénat de la BGH compétent
pour les procédures de terrorisme et de sécurité intérieure. L'audience
publique de la procédure de cassation n'eut lieu que le 31 octobre 2018.
Pour la première fois depuis plus de trois ans, les mêmes procureurs et
avocats qui s'étaient engueulés devant les juges régionaux de Stuttgart
entre 2011 et 2015 ont pu rejouer leur spectacle devant, cette fois, des
juges fédéraux dans la salle de premier étage bien aéré et illuminé du
bâtiment moderne de la plus haute cour pénale de l'Allemagne à
Karlsruhe - pas trop loin de l'adresse où Ignace Murwanashyaka avait
été arrêté presque neuf ans plus tôt.

Le président des FDLR, toujours emprisonné, n'était pas présent lors


de cette audience publique, mais son ancien adjoint Musoni l'était bien
– et de façon exceptionnelle pour une délibération de cassation, les
juges autorisèrent cet ancien fonctionnaire d'une organisation
qualifiée comme terroriste de prendre la parole à la fin de l'audience,
devant un public composé principalement de juristes et d’experts de la
loi pénale internationale 1032.

« Je m'appelle Straton Musoni, un des accusés dans cette procédure, et


je vous remercie pour l'occasion ainsi offerte de m'exprimer », déclara
Musoni en allemand dans une déclaration bien préparée, poli et affable
comme toujours lors de ses apparitions publiques antérieures à
Stuttgart. « Dans cette procédure, beaucoup de choses ont été dites et
écrites, mais il reste qu'aucune des parties ne paraît être contente. Moi
non plus, malheureusement ».

1032Récit et citations selon les délibérations devant la Cour de Karlsruhe, 31 octobre


2018.

567
Musoni décrit ce qu'il a vécu depuis sa libération, imprévue, par les
juges de Stuttgart tout au début de la lecture du jugement contre lui le
28 septembre 2015 – quand il fut condamné à huit ans de prison pour
avoir dirigé une organisation terroriste, mais libéré sur le coup compte
tenu de ses presque six ans de détention préventive déjà passées. « Je
devais quitter la prison tout de suite. Je ne pouvais plus mettre pied
dans la prison et ma cellule. Ce que j'ai attendu pendant six ans m'a pris
par surprise ». Il passa sa première nuit en liberté dans un hôtel de
Karlsruhe près de la prison. « Je n'ai pas dormi. Le lendemain, j'ai dû
retrouver mes classeurs de documents qui se trouvaient toujours dans
ma cellule ».

Logé ensuite chez des amis, Musoni ne se sentait même pas capable de
sortir pendant les deux premiers jours, raconta-t-il. « J'avais le
sentiment que je ne le pouvais pas sans autorisation et sans
accompagnement. Puis, le deuxième choc : Une vie sans travail, sans
papiers, sans restrictions, avec la peur d'être extradé au Rwanda ». Mais
la reprise de ses relations familiales avec ses anciens amis africains, y
compris des Congolais du Kivu, lui aurait redonné le moral et la
certitude que les accusations de crimes contre les FDLR étaient fausses.
C'était la période où des centaines de milliers de réfugiés, pour la
plupart des Syriens, débarquaient en Allemagne, créant des tensions
énormes. Musoni, selon lui-même, se serait engagé dans l'assistance à
ces nouveaux réfugiés.

L'ancien premier vice-président des FDLR termina sa déclaration en


reprenant les critiques de ses avocats du jugement contre lui. Par
contre, il ne dit pas mot de la procédure d'expulsion contre lui, toujours
en cours – les autorités allemandes avaient, après sa libération, refusé
le droit au séjour à ce condamné sans papiers, tandis que les autorités
rwandaises le réclamaient, et ce n'était que grâce à un sursis d'urgence
qu'il avait évité la déportation vers le Rwanda.

Les juges fédéraux s'accordèrent un délai inhabituellement long pour


rendre leur jugement de cassation – jusqu'au 20 décembre 2018. Ce
jugement ouvre un nouveau chapitre dans l'histoire de la confrontation
entre la justice allemande et les agissements des combattants hutu
rwandais en République Démocratique du Congo. Un nouveau procès
va devoir se tenir, à Stuttgart, au cours de l'année 2019. Mais il sera
beaucoup plus restreint.

568
Le jugement de cassation donne en partie raison aux deux parties 1033.
Les condamnations de Murwanashyaka et Musoni comme meneurs
d'une organisation terroriste sont maintenues. Et les procureurs
obtiennent gain de cause dans leur demande de requalifier les crimes
des FDLR comme „crimes contre l'humanité“. En ce qui concerne les
FDLR comme organisation, la plus haute instance judiciaire pénale de
l'Allemagne livre donc le verdict le plus sévère possible : Les FDLR sont
une organisation terroriste qui a commis des crimes contre l'humanité
au Congo.

Comme la condamnation de Straton Musoni ne porte que sur la


direction d'une organisation terroriste, elle est maintenue dans son
intégralité – ce qui ne fait pas de différence pratique, Musoni étant déjà
libre. Mais dans le cas d'Ignace Murwanashyaka, condamné pour
complicité à quatre crimes de guerre, les juges fédéraux donnent plutôt
espoir à la défense : Non seulement excluent-ils la requête du parquet
de requalifier la responsabilité de Murwanashyaka comme celui
d'auteur des crimes, mais ils mettent en doute même la complicité
établie par la première instance et renvoient cette dimension de la
procédure à un nouveau procès.

La cour de Stuttgart, selon la Cour Fédérale, n'aurait pas suffisamment


démontré que les actes de complicité dont Murwanashyaka se serait
rendu coupable auraient contribué à réaliser des crimes des FDLR. La
cour de Stuttgart avait cité, comme „complicité physique“ de
Murwanashyaka aux crimes par ses troupes, des achats des unités
téléphoniques pour les commandants FDLR au Congo, et comme
„complicité psychologique“, la publication de communiqués de presse
niant les crimes. Mais la cour fédérale demande des précisions : Un
achat d'unités précis doit avoir rendu possible des crimes précis.
Comme seulement quatre des dix-huit achats d'unités téléphoniques
cités dans le jugement avaient eu lieu dans la période des crimes, selon
les juges fédéraux, ce lien ne serait pas établi, et pour les quatre aussi il
faudrait le démontrer précisément.

La “complicité psychologique“ établie par les juges de Stuttgart, elle


aussi, serait trop générale : la publication de communiqués de presse
de la part du président des FDLR ne pourrait être qualifiée d'acte de

1033Cour fédérale de justice, communiqué de presse, 20 décembre 2018, ainsi que des
entretiens avec les représentants des deux parties.

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complicité en tant que telle. Comme les juges de Stuttgart n'auraient
pas prouvé que les combattants des FDLR qui ont commis des crimes
avaient connaissance de ces publications, un lien juridique permettant
d'établir le crime de complicité ne serait pas établi.

Selon l'avis des deux parties, contactés après la lecture du sommaire du


jugement de cassation, toutes ces questions n'avaient pas été vraiment
traitées lors des délibérations de Stuttgart. On s'était focalisé sur les
crimes eux-mêmes et sur la responsabilité directe possible de
Murwanashyaka en tant que président des FDLR. Ces questions sont
maintenant closes : Selon le jugement de cassation, les crimes eux-
mêmes sont plus graves que ne les avait jugés la cour de Stuttgart, et la
responsabilité de Murwanashyaka peut-être moindre. Mais pour
creuser davantage les liens entre certains actes de complicité présumés
et les crimes, non seulement un nouveau procès sera nécessaire, mais
un réexamen des éléments de preuve déjà contenus dans le dossier du
parquet et peut-être même de nouvelles audiences de témoins.

L'avocate d'Ignace Murwanashyaka, Ricarda Lang, jubila après le


jugement du 20 décembre 2018 que la libération de son client
s'imposerait. Le procureur principal, Christian Ritscher, pour sa part se
montra plutôt résigné, en soulignant que, quand même, la
requalification des crimes des FDLR comme crimes contre l'humanité
– ce qu'avait refusé la CPI dans la procédure contre Callixte
Mbarushimana - serait importante pour les victimes. Mais la possibilité
que toute la procédure contre les FDLR devant la justice allemande
allait se terminer sans une désignation claire des auteurs de ces crimes,
après dix ans d'un travail juridique énorme et très complexe, restait
présente dans les esprits.

Un quart de siècle après le génocide rwandais et l'installation des


responsables et leurs troupes au Congo, l'épopée de ces combattants et
leurs dirigeants n'est toujours pas terminée.

570
Cartes

Cartographie des groupes armés dans l'est du Congo


(octobre 2015)

571
572
Auteurs

Dominic Johnson, Né en 1966, chef du


service International du journal
allemand die tageszeitung (taz) et
chargé de son département Afrique ; en
République Démocratique du Congo il a
collaboré aussi avec le Pole Institute à
Goma.

Simone Schlindwein, Née en 1980,


journaliste et correspondante du journal
allemand die tageszeitung (taz) dans
l'Afrique des Grands Lacs ; elle a effectué
des recherches de terrain sur les FDLR
au Rwanda, au Congo et en Allemagne.

Bianca Schmolze, Née en 1978, membre


de la direction de l’organisation
allemande d’assistance psycho-sociale
aux réfugiés Medizinische Flüchlingshilfe
à Bochum (MFH) depuis 2003 en tant
que spécialiste des droits de l’homme.

573
Traducteur

François Misser, collaborateur du journal


allemand die tageszeitung (taz) et d’autres
publications. Auteur de plusieurs livres sur la
région des Grands Lacs dont « Vers un nouveau
Rwanda, entretien avec Paul Kagame » (Editions
Luc Pire/Karthala, Bruxelles et Paris, 1995),
« Géopolitique du Congo » (en collaboration avec
M-F Cros) aux éditions Complexe (Bruxelles,
2006) et « Le Congo de A à Z » (en collaboration avec M-F Cros) aux
éditions André Versaille (Bruxelles, 2010).

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Postscriptum

Le 16 avril 2019, Ignace Murwanashyaka, président des FDLR et


prisonnier en attente de son deuxième procès en Allemagne, est décédé
à la clinique universitaire de la ville de Mannheim, après presque neuf
ans et demi en détention.

575
Ce livre suit le parcours d'un des principaux groupes armés de l'Afrique
des Grands Lacs : Les Forces Démocratiques de Libération du Rwanda
(FDLR), organisation politico-militaire des combattants hutu rwandais
sévissant dans l'Est de la République Démocratique du Congo. Se
référant à une République Rwandaise défunte depuis le génocide de
1994, opérant pendant de longues années avec une structure quasi-
étatique dans les forêts du Kivu et une direction politique solidement
installée en Europe, les FDLR constituent un cas unique dans la région.
Ce n'est que le procès contre leurs dirigeants politiques en Allemagne
entre 2011 et 2015 pour crimes contre l'humanité qui a permis
d'examiner les FDLR de plus près : leurs racines historiques au
Rwanda, leur idéologie mystique, leurs massacres commis à l'est du
Congo, leurs agissements internes. Basé sur un trésor de révélations
internes et informations confidentiels ainsi que sur des recherches sur
le terrain et des analyses historiques, ce livre examine pour la première
fois le parcours d'un acteur armé dont l'action reste à ce jour
déterminant pour l'avenir de la région des Grands Lacs africains.

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