Spub 120 0067
Spub 120 0067
Joseph Bénie Bi Vroh, Issaka Tiembre, Harvey Attoh-Touré, Daniel Ekra Kouadio,
Lucien Kouakou, Lazare Coulibaly, Hyacinthe Andoh Kouakou, Janine Tagliante-
Saracino
La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
© S.F.S.P. | Téléchargé le 25/10/2022 sur www.cairn.info (IP: 196.28.249.10)
Résumé : Cette étude avait pour objectif de décrire les avortements provoqués en Côte
d’Ivoire. Il s’agissait d’une enquête descriptive transversale réalisée sur l’ensemble du
territoire national en 2007 auprès de 3 057 femmes âgées de 15 à 49 ans sur leur recours à
l’avortement. Les résultats de l’étude montrent que l’avortement provoqué clandestin est une
pratique répandue chez les femmes vivant en Côte d’Ivoire avec une prévalence de 42,5 %.
Les femmes qui ont eu le plus recours à l’avortement avaient moins de 25 ans, étaient
célibataires, sans niveau d’instruction et utilisaient la contraception. Plus de la moitié de ces
avortements (52,1 %) ont été pratiqués à domicile par des avorteurs traditionnels ou par les
femmes elles-mêmes avec des plantes ou décoctions. Les motifs les plus évoqués par les
personnes pour justifier le recours à l’avortement étaient dominés par la crainte de la
réaction des parents (27,7 %), l’âge trop jeune pour avoir un enfant (22,2 %), le manque de
ressources financières pour assurer la charge d’un enfant (21,3 %) et la volonté de
poursuivre les études. Plus de la moitié (55,8 %) des femmes ont déclaré avoir déjà eu des
complications qui sont plus fréquentes à l’issue des avortements à domicile que ceux
effectués en milieu hospitalier. Pour prévenir ou traiter ce fléau social, il est nécessaire de
recourir à des actions et réformes politiques et juridiques à type de révision de la législation
relative à l’avortement en Côte d’Ivoire, et de promouvoir l’accès au planning familial.
Mots-clés : Avortement provoqué - Côte d’Ivoire.
Summary: The objective of this study was to examine induced abortion in Côte d’Ivoire. A
nationwide cross-sectional descriptive study of induced abortion was carried out in 2007
among 3,057 women aged 15-49 years. The study showed that induced abortion is a
ARTICLES
widespread practice in Côte d’Ivoire, with a prevalence estimated at 42.5%. The women who
had undergone an abortion were generally under 25, unmarried, and illiterate, and had used
© S.F.S.P. | Téléchargé le 25/10/2022 sur www.cairn.info (IP: 196.28.249.10)
financial resources (21.3%) and the desire of women to continue their education. More than
half of the participants (55.8%) stated that they had suffered complications, which were more
common after a home abortion than after a hospital abortion. Political and legal measures or
reforms aimed at changing abortion laws in Côte d’Ivoire and better access to family planning
are required in order to prevent or treat the social issue of induced abortion.
Keywords: Induced abortion - Ivory Coast.
(1) UFR des Sciences Médicales, Université Cocody - Boulevard de l’université BP V 14 - Abidjan - Côte d’Ivoire.
(2) Association pour le Bien-être Familial - Boulevard Giscard d’Estaing - Abidjan - Côte d’Ivoire.
(3) Programme National de Santé de Reproduction - Immeuble le Général BP V 4 - Abidjan - Côte d’Ivoire.
Introduction
L’avortement provoqué est une interruption prématurée de la grossesse.
L’avortement provoqué à risque, se définit comme « une procédure pour
mettre un terme à une grossesse non désirée soit par des personnes non
qualifiées ou inexpérimentées, soit dans un environnement non conforme
à un minimum de normes médicaux ou les deux » [1]. Dans le monde,
l’avortement provoqué constitue une cause prépondérante de morbidité et de
mortalité maternelle, plus particulièrement dans les pays en développement.
Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, sur les 42 millions d’avortements
par an dans le monde, 21,6 millions sont à risque [2] dont 95 % dans les pays
en développement. En 2000, l’Afrique comptabilisait à elle seule 4,2 millions
d’avortements à risque par an dont 1,2 million en Afrique de l’ouest. En
Afrique plus de 46 % des besoins en planning familial sont non satisfaits et
cela est particulièrement aigu en Afrique de l’Ouest. De 1995 à 2004, la
prévalence contraceptive est passée de 7 % à 15 % dans cette sous-région ce
qui reste particulièrement insignifiant pour satisfaire les besoins [3]. Cette
situation fait le lit des grossesses non désirées conduisant facilement aux
avortements. L’accès à la contraception aurait pu réduire l’incidence de
l’avortement dans cette région [4].
La quasi-totalité de ces avortements, effectués en violation de la législation,
sont clandestins et pratiqués dans un environnement sanitaire inadéquat par
des personnes insuffisamment ou non qualifiées [5]. Environ 47 000 femmes
meurent par an suite à des complications de cette pratique. Pourtant
ces complications peuvent être évitées par l’accès à l’éducation, à la
contraception et aux services pour avorter [6].
En Côte d’Ivoire, en l’absence de registres officiels sur l’avortement provoqué,
en raison du caractère illégal de cet acte [5], très peu d’informations sont
disponibles sur l’avortement et ses complications. Ce qui rend difficile
l’estimation de sa prévalence à l’échelle nationale. Seules quelques études
locales ont montré l’augmentation du phénomène, notamment celle réalisée
© S.F.S.P. | Téléchargé le 25/10/2022 sur www.cairn.info (IP: 196.28.249.10)
Aussi, nous est-il apparu important de mener cette étude pour estimer
l’ampleur de ce fléau à l’échelle nationale en vue de mieux connaître le
niveau de recours à l’avortement provoqué pour une bonne prise en charge
de la santé maternelle en Côte d’Ivoire. Ses objectifs spécifiques étaient
de déterminer la prévalence et d’identifier les déterminants des avortements
provoqués en Côte d’Ivoire.
Méthodologie
Type et population d’étude
Nous avons réalisé une étude transversale prospective à visée descriptive et
analytique sur l’ensemble du territoire ivoirien, du 14 au 29 décembre 2007.
Étaient éligibles à cette étude les femmes âgées de 15 à 49 ans, résidant dans
le ménage depuis au moins six mois. Ces femmes ont été interrogées sur le
recours à l’avortement provoqué au cours de leur vie génésique.
SP_HS_avril_mai.book Page 69 Vendredi, 4. mai 2012 1:32 13
Échantillonnage
été administré en français dans la majorité des cas ou en langues locales dans
certains cas. Les informations sur les caractéristiques sociodémographiques
des enquêté(e)s telles que l’âge, l’état matrimonial, le niveau d’instruction, la
religion, l’ethnie, le statut professionnel et sur les comportements en matière
de sexualité, fécondité et contraception, ont été recueillies.
Indicateur utilisé
Les données ont été saisies à l’aide du logiciel CSPro 3.1 et ont été
analysées sur SPSS.12 et Stata.11. La relation entre la proportion de
femmes ayant avorté au moins une fois et les principaux facteurs
sociodémographiques (l’âge à la première grossesse, le milieu de résidence,
la religion, le niveau d’instruction, la connaissance des méthodes de
contraception, et l’utilisation des méthodes de contraception) a d’abord été
mesurée par analyse uni-variée : les taux entre les différents groupes ont
été comparés par le test du Chi2 avec un niveau de signification au seuil de
0,05. Une régression logistique a été ensuite réalisée avec ajustement sur les
différentes variables.
Le consentement éclairé verbal de chaque participante était obtenu avant
son inclusion dans l’étude. L’accord parental était requis pour les sujets
mineurs.
Résultats
Le profil des femmes ayant avorté est dominé par les femmes âgées de
moins de 25 ans (65,3 %), non scolarisées (36,8 %), célibataires (58,9 %)
(Tableau I). L’âge gestationnel moyen à l’avortement était de 21 semaines
d’aménorrhée.
Les méthodes les plus utilisées étaient les plantes et décoctions (50,1 %),
les injections (12,8 %) et la dilatation/curage (38,5 %).
700
A l’hôpital
600
A domicile
500
400
Effectif
300
200
100
0
Hémorragie Perforation Infections Lésion organes Douleurs Hystérectomie Stérilité Maladie Ensemble
génitaux pelviennes
Complications
Âges
10-14 26 2,7
15-19 350 36,1
© S.F.S.P. | Téléchargé le 25/10/2022 sur www.cairn.info (IP: 196.28.249.10)
30-34 57 5,9
35-39 27 2,8
40-45 13 1,3
Inconnu 85 8,7
Niveau d’instruction
Sans niveau 358 36,8
Primaire 263 27,1
Secondaire premier cycle 215 22,1
Secondaire second cycle 86 8,8
Supérieur 33 3,4
École coranique 17 1,7
État matrimonial
Mariée/union libre 390 40,1
Célibataire 572 58,9
Divorcée/Séparée/Veuve 10 0,9
Tableau II : Analyse bivariée et multivariée par régression logistique avec les Odds Ratios pour
les variables influençant le recours à l’avortement en Côte d’Ivoire en 2007
Il en était de même pour les femmes vivant en milieu urbain par rapport à
celles résidant en milieu rural (OR = 1,3 ; p < 0,01). Les femmes qui ne
fréquentaient pas d’école avaient un risque 0,6 fois plus élevé d’avorter que
celles qui avaient au moins le niveau primaire. De même, celles qui utilisaient
la contraception avaient significativement plus de risque d’avorter que celle
qui ne pratiquaient pas la contraception (p < 0,001). Les femmes animistes
ou de religion traditionnelle avaient 3,5 fois plus de risque d’avorter que
les femmes musulmanes. Par contre, la variable ethnie n’était pas
significativement associée à l’avortement.
La fréquence des complications post abortum était de 55,2 %. Ces
complications étaient dominées par les douleurs pelviennes chroniques
(68,2 %), les perforations (58 %), les infections (17,6 %) et les hémorragies
(16 %).
SP_HS_avril_mai.book Page 73 Vendredi, 4. mai 2012 1:32 13
Discussion
Notre étude présente quelques limites dont la première est le biais de
mémoire. En effet, les femmes enquêtées peuvent avoir occulté leur recours
passé à l’avortement, d’une part parce que c’est un sujet potentiellement
douloureux, et d’autre part parce que le recours à l’avortement est un acte
illégal en Côte d’Ivoire. Ce biais va globalement dans le sens d’une sous-
estimation du recours à l’avortement.
La seconde limite est l’impossibilité de mettre en évidence la relation entre
le recours à l’avortement et la génération des femmes, du fait de la
transversalité de l’étude. Une étude longitudinale de type cohorte pourrait
éventuellement mettre en évidence ce lien.
En dépit de ces limites, une force de notre étude serait liée à son caractère
national, ce qui permettrait de considérer ses résultats comme représentatifs
de l’ensemble de la Côte d’Ivoire et donc de généraliser les résultats à
l’ensemble des femmes en âge de procréer.
La prévalence de l’avortement provoqué dans notre étude montre une
augmentation du niveau du phénomène par rapport à ceux de 1997 et 1999
que Desgrées Du Lou et Guillaume avaient estimés respectivement à 28 % à
36 % et 30,5 % dans deux grandes villes de Côte d’Ivoire et à Abidjan [7, 13].
Cette prévalence dépend fortement de l’âge. En effet, les femmes sont
d’autant plus susceptibles d’avoir avorté qu’elles sont plus jeunes : 65,3 %
des moins de 25 ans ont déjà avorté contre 16 % des 25-29 ans. Cela est
confirmé par Guillaume en 2002 où 32 % des femmes de moins de 25 ans ont
avorté au moins une fois [13]. Ce recours important à l’avortement par les
femmes les plus jeunes pourrait contribuer à expliquer la baisse de la
fécondité [14].
Par ailleurs, la probabilité d’avoir avorté dépend du niveau d’instruction de
la femme. En effet, plus ce niveau est élevée plus la probabilité qu’elle avorte
augmente. Ce résultat est semblable à celui retrouvé au Togo [15] et en Côte
© S.F.S.P. | Téléchargé le 25/10/2022 sur www.cairn.info (IP: 196.28.249.10)
différence reste significative entre les femmes sans instruction et les femmes
ayant été scolarisées. Cette différence peut s’expliquer par un accès difficile
aux informations sur l’avortement pour les femmes analphabètes à l’inverse
de leurs homologues scolarisées qui, connaissant les méthodes pour réaliser
cet acte et ne voulant pas abandonner leurs études à cause d’une grossesse,
y ont souvent recours [14].
Nous avons également trouvé une liaison entre l’utilisation des contraceptifs
et le recours à l’avortement. Étant donné que l’utilisation d’une contraception
traduit le désir des femmes de ne pas débuter de grossesse, leur attitude
serait de recourir fréquemment à l’avortement en cas de grossesses non
désirées ou d’utiliser la contraception suite à un avortement. Ce résultat met
en exergue les difficultés liées à l’utilisation des contraceptifs, notamment la
mauvaise observance et l’interruption sans motif de la contraception qui ont
entraîné des grossesses non désirées [16].
Le statut matrimonial joue un rôle dans le recours à l’avortement. En effet,
le statut de célibataire est un facteur favorisant du recours à l’avortement. La
même tendance est retrouvée chez Guillaume [7]. Les femmes célibataires,
SP_HS_avril_mai.book Page 74 Vendredi, 4. mai 2012 1:32 13
Conclusion
L’interruption volontaire de grossesse constitue un phénomène répandu en
© S.F.S.P. | Téléchargé le 25/10/2022 sur www.cairn.info (IP: 196.28.249.10)
REMERCIEMENTS
Les auteurs remercient la Direction de l’Association pour le Bien Être Familial (AIBEF) pour son
implication dans cette étude et surtout pour son financement. Ils remercient également la
Direction de Coordination du Programme National de Santé de Reproduction et Planification Fami-
liale et l’École Nationale Supérieure de Statistique et d’Économie Appliquée pour leur expertise.
BIBLIOGRAPHIE
1. World Health Organization. The prevention and management of unsafe abortion. Report of a Technical
Working Group. http://whqlibdoc.who.int/hq/1992/WHO_MSM 92.pdf (accessed July 6, 2006).
2. WHO Unsafe abortion: global and regional estimates of the incidence of unsafe abortion and associated
mortality in 2008. 6th update. Geneva: WHO; 2010 (Forthcoming).
3. Cleland JG, Ndugwa RP, Zulu EM. Family Planning in sub-Saharan Africa: progress or stagnation? Bull WHO
2011;89:137-43.
4. Grimes DA, Benson J, Singh S et al. Unsafe abortion: the preventable pandemic. Lancet 2006;368:1908-19.
5. Guillaume A. L’avortement provoqué en Afrique : un problème mal connu, lourd de conséquences. Les
Actes de la Chaire Quételet 2004.
6. Shah I. Ahman E. Unsafe abortion in 2008: global and regional levels and trends. Reprod Health Matters
2010;18:90-101.
7. Guillaume A, Degrées du Lou A, Koffi NG et al. Le recours à L’avortement. La Situation en Côte d’Ivoire.
Abidjan : Ensea/IRD 1999.
8. Ministère d’État. Ministère du Plan et du Développement. Institut National de la Statistique. Recensement
Général de la Population et de l’Habitat, Côte d’Ivoire 1998.
9. Schwartz D. Méthodes statistiques à l’usage des médecins et des biologistes. Paris : Flammarion
Médecine-Sciences 1988.
10. Laurent C, Etard JF. Le sondage en grappes : implications de la méthode d’analyse sur les conclusions de
l’enquête. Rev Épidemiol Sante Publique 2005;53:43-50.
11. Dabis F, Drucker J, Moren A. Épidémiologie d’intervention. Paris : Arnette 1992.
12. Ministère de la lutte contre le sida. Institut National de la Statistique. Enquête sur les Indicateurs du sida,
Côte d’Ivoire 2005.
13. Guillaume A, Desgrées du Loû A. Fertility regulation among women in Abidjan, Côte d’Ivoire: contraception,
abortion or both? International Family Planning Perspectives 2002;28(3):159-66.
14. Desgrées du Loû A, Misellati P, Viho I, Welffens-Ekra C. Le recours à l’avortement provoqué à Abidjan : Une
cause de la baisse de la fécondité ? Population 1999;54(3):427-46.
15. Lambert KA. Recours à l’avortement provoqué en milieu scolaire au Togo : Mesure et facteurs du phéno-
mène. Paper presented at Seminaire La Santé de la Reproduction en Afrique, November 1999, Ensea/IRD.
© S.F.S.P. | Téléchargé le 25/10/2022 sur www.cairn.info (IP: 196.28.249.10)