On entendait, à côté du lourd patois dorien, retentir les syllabes celtiques bruissantes
comme des chars de bataille, et les terminaisons ioniennes se heurtaient aux
consonnes du désert, âpres comme des cris de chacal. Le Grec se reconnaissait à sa
taille mince, l’Égyptien à ses épaules remontées, le Cantabre à ses larges mollets.
Des Cariens balançaient orgueilleusement les plumes de leurs casques, des archers
de Cappadoce s’étaient peint de larges fleurs sur le corps, et quelques Lydiens
portant des robes de femme dînaient en pantoufles et avec des boucles d’oreilles.
D’autres, qui s’étaient par pompe barbouillés de vermillon, ressemblaient à des
statues de corail. Ils s’allongeaient sur les coussins, ils mangeaient accroupis autour
de grands plateaux, ou bien, couchés sur le ventre, ils tiraient à eux les morceaux de
viande, et se rassasiaient appuyés sur les coudes, dans la pose pacifique des lions
lorsqu’ils dépècent leur proie. Les derniers venus, debout contre les arbres,
regardaient les tables basses disparaissant à moitié sous des tapis d’écarlate, et
attendaient leur tour. Les cuisines d’Hamilcar n’étant pas suffisantes, le Conseil leur
avait envoyé des esclaves, de la vaisselle, des lits ; et l’on voyait au milieu du jardin,
comme sur un champ de bataille quand on brûle les morts, de grands feux clairs où
rôtissaient des bœufs. Les pains saupoudrés d’anis alternaient avec les gros fromages
plus lourds que des disques, et les cratères pleins de vin, et les canthares pleins d’eau
auprès des corbeilles en filigrane d’or qui contenaient des fleurs. La joie de pouvoir
enfin se gorger à l’aise dilatait tous les yeux ; çà et là, les chansons commençaient.
D’abord on leur servit des oiseaux à la sauce verte, dans des assiettes d’argile rouge
rehaussée de dessins noirs, puis toutes les espèces de coquillages que l’on ramasse
sur les côtes puniques, des bouillies de froment, de fève et d’orge, et des escargots au
cumin, sur des plats d’ambre jaune. Ensuite les tables furent couvertes de viandes :
antilopes avec leurs cornes, paons avec leurs plumes, moutons entiers cuits au vin
doux, gigots de chamelles et de buffles, hérissons au garum, cigales frites et loirs
confits. Dans des gamelles en bois de Tamrapanni flottaient, au milieu du safran, de
grands morceaux de graisse. Tout débordait de saumure, de truffes et d’assa fœtida.
Les pyramides de fruits s’éboulaient sur les gâteaux de miel, et on n’avait pas oublié
quelques-uns de ces petits chiens à gros ventre et à soies roses que l’on engraissait
avec du marc d’olives, mets carthaginois en abomination aux autres peuples. La
surprise des nourritures nouvelles excitait la cupidité des estomacs.
Vers la fin du mois d’octobre dernier, un jeune homme entra dans le Palais-Royal
au moment où les maisons de jeu s’ouvraient, conformément à la loi qui protège une
passion essentiellement imposable. Sans trop hésiter, il monta l’escalier du tripot
désigné sous le nom de numéro 36.
— Monsieur, votre chapeau, s’il vous plaît ? lui cria d’une voix sèche et grondeuse un
petit vieillard blême accroupi dans l’ombre, protégé par une barricade, et qui se leva
soudain en montrant une figure moulée sur un type ignoble.
Quand vous entrez dans une maison de jeu, la loi commence par vous dépouiller de
votre chapeau. Est-ce une parabole évangélique et providentielle ? N’est-ce pas plutôt
une manière de conclure un contrat infernal avec vous en exigeant je ne sais quel
gage ? Serait-ce pour vous obliger à garder un maintien respectueux devant ceux qui
vont gagner votre argent ? Est-ce la police tapie dans tous les égouts sociaux qui tient
à savoir le nom de votre chapelier ou le vôtre, si vous l’avez inscrit sur la coiffe ? Est-
ce enfin pour prendre la mesure de votre crâne et dresser une statistique instructive sur
la capacité cérébrale des joueurs ? Sur ce point l’administration garde un silence
complet. Mais, sachez-le bien, à peine avez-vous fait un pas vers le tapis vert, déjà
votre chapeau ne vous appartient pas plus que vous ne vous appartenez à vous-même :
vous êtes au jeu, vous, votre fortune, votre coiffe, votre canne et votre manteau. À
votre sortie, le Jeu vous démontrera, par une atroce épigramme en action, qu’il vous
laisse encore quelque chose en vous rendant votre bagage. Si toutefois vous avez une
coiffure neuve, vous apprendrez à vos dépens qu’il faut se faire un costume de joueur.
Le lendemain, vers midi, Pauline frappa doucement à ma porte et m'apporta,
devine quoi ? une lettre de Foedora. La comtesse me priait de venir la prendre
au Luxembourg pour aller, de là, voir ensemble le Muséum et le Jardin des
Plantes. - « Un commissionnaire attend la réponse », me dit-elle après un
moment de silence. Je griffonnai promptement une lettre de remerciement que
Pauline emporta. Je m'habillai. Au moment où, assez content de moi-même,
j'achevais ma toilette, un frisson glacial me saisit à cette pensée : Fodora est-
elle venue en voiture ou à pied ? Pleuvra-t-il, fera-t-il beau? Mais, me dis-je,
qu'elle soit à pied ou en voiture, est-on jamais certain de l'esprit fantasque d'une
femme ? Elle sera sans argent et voudra donner cent sous à un petit Savoyard
parce qu'il aura de jolies guenilles. J'étais sans un rouge liard' et ne devais avoir
de l'argent que le soir. Oh ! combien, dans ces crises de notre jeunesse, un
poète paie cher la puissance intellectuelle dont il est investi par le régime et par
le travail ! En un instant, mille pensées vives et douloureuses me piquèrent
comme autant de dards. Je regardai le ciel par ma lucarne, le temps était fort
incertain. En cas de malheur, je pouvais bien prendre une voiture pour la
journée ; mais aussi ne tremblerais-je pas à tout moment, au milieu de mon
bonheur, de ne pas rencontrer Finot le soir? Je ne me sentis pas assez fort pour
supporter tant de craintes au sein de ma joie. Malgré la certitude de ne rien
trouver, j'entrepris une grande exploration à travers ma chambre, je cherchai
des écus imaginaires jusque dans la profondeur de ma paillasse, je fouillai tout,
je secouai même de vieilles bottes. En proie à une fièvre nerveuse, je regardais
mes meubles d'un œil hagard après les avoir renversés tous. Comprendras-tu le
délire qui m'anima, lorsqu'en ouvrant pour la septième fois le tiroir de ma table
à écrire que je visitais avec cette espèce d'indolence dans laquelle nous plonge
le désespoir, j'aperçus, collée contre une planche latérale, tapie sournoisement,
mais propre, brillante, lucide comme une étoile à son lever, une belle et noble
pièce de cent sous? Ne lui demandant compte ni de son silence ni de la cruauté
dont elle était coupable en se tenant ainsi cachée, je la baisai comme un ami
fidèle au malheur et la saluai par un cri qui trouva de l'écho. Je me retournai
brusquement et vis Pauline devenue pâle. - « J'ai cru, dit-elle d'une voix émue,
que vous vous faisiez mal. Le commissionnaire... Elle s'interrompit comme si
elle étouffait. Mais ma mère l'a payé », ajouta-t-elle.
La jeune fille crut Valentin devenu fou, elle prit le talisman, et alla chercher la lampe.
Éclairée par la lueur vacillante qui se projetait également sur Raphaël et sur le talisman, elle
examina très attentivement et le visage de son amant et la dernière parcelle de la Peau
magique. En la voyant belle de terreur et d’amour, il ne fut plus maître de sa pensée : les
souvenirs des scènes caressantes et des joies délirantes de sa passion triomphèrent dans son
âme depuis longtemps endormie, et s’y réveillèrent comme un foyer mal éteint.
– Pauline, viens ! Pauline !
Un cri terrible sortit du gosier de la jeune fille, ses yeux se dilatèrent, ses sourcils
violemment tirés par une douleur inouïe, s’écartèrent avec horreur, elle lisait dans les yeux de
Raphaël un de ces désirs furieux, jadis sa gloire à elle ; et à mesure que grandissait ce désir,
la Peau en se contractant, lui chatouillait la main. Sans réfléchir, elle s’enfuit dans le salon
voisin dont elle ferma la porte.
– Pauline ! Pauline ! cria le moribond en courant après elle, je t’aime, je t’adore, je te veux
! Je te maudis, si tu ne m’ouvres ! Je veux mourir à toi !
Par une force singulière, dernier éclat de vie, il jeta la porte à terre, et vit sa maîtresse à
demi nue se roulant sur un canapé. Pauline avait tenté vainement de se déchirer le sein, et
pour se donner une prompte mort, elle cherchait à s’étrangler avec son châle. – Si je meurs ;
il vivra, disait-elle en tâchant vainement de serrer le nœud. Ses cheveux étaient épars, ses
épaules nues, ses vêtements en désordre, et dans cette lutte avec la mort, les yeux en pleurs,
le visage enflammé, se tordant sous un horrible désespoir, elle présentait à Raphaël, ivre
d’amour, mille beautés qui augmentèrent son délire ; il se jeta sur elle avec la légèreté d’un
oiseau de proie, brisa le châle, et voulut la prendre dans ses bras.
Le moribond chercha des paroles pour exprimer le désir qui dévorait toutes ses forces ;
mais il ne trouva que les sons étranglés du râle dans sa poitrine, dont chaque respiration
creusée plus avant, semblait partir de ses entrailles. Enfin, ne pouvant bientôt plus former de
sons, il mordit Pauline au sein. Jonathas se présenta tout épouvanté des cris qu’il entendait, et
tenta d’arracher à la jeune fille le cadavre sur lequel elle s’était accroupie dans un coin.
– Que demandez-vous ? dit-elle. Il est à moi, je l’ai tué, ne l’avais-je pas prédit ?
Roman III
Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,
I
— Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
— Un beau soir, foin des bocks et de la limonade, Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père…
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
— On va sous les tilleuls verts de la promenade. Et, comme elle vous trouve immensément naïf.
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif…
L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;
— Sur vos lèvres alors meurent les cavatines…
Le vent chargé de bruits, — la ville n’est pas loin, —
A des parfums de vigne et des parfums de bière…
IV
II Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.
Vous êtes amoureux. — Vos sonnets La font rire.
— Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon
Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.
D’azur sombre, encadré d’une petite branche,
— Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire… !
Piqué d’une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche…
— Ce soir-là,… — vous rentrez aux cafés éclatants,
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! — On se laisse griser. Vous demandez des bocks ou de la limonade…
La sève est du champagne et vous monte à la tête…
— On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.
Qui palpite là, comme une petite bête…
29 septembre 70.
LE DORMEUR DU VAL
C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant
comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
7 octobre 1870.