Droit constitutionnel 1
SEQUENCE 1 : Introduction générale
A. La double acception du droit constitutionnel
B. Le particularisme du droit constitutionnel africain
La première inquiétude d’un étudiant de 1ere année devant une discipline
nouvelle est naturellement de savoir de quoi il s’agit. Cette première
interrogation « qu’est-ce que le droit constitutionnel? » n’est pas banale et ne
laisse pas l’enseignant dans un réel confort pour l’expliquer. Il est vrai que vouloir
définir ou expliquer le droit constitutionnel suppose avant tout définir la notion
de « droit », entreprise que nous n’allons certainement pas épouser (nous
renvoyons à cet effet au cours d’introduction à l’étude du droit).
Qu’est-ce que le droit constitutionnel?
Dr. Abdou Khadre DIOP 1
Essayer de répondre à cette question suppose une remarque préalable qui
est celle de la double acception du droit constitutionnel (A), et l’analyse d’un
éventuel particularisme du droit constitutionnel en Afrique (B).
A. La double acception du droit constitutionnel
Dans son cours de Droit constitutionnel comparé, Charles Eisenmann a bien
montré, notamment á propos du droit constitutionnel, qu’il ne fallait pas
confondre droit et science du droit. Le mot droit en lui-même et à lui seul, et plus
encore dans les expressions telles que droit civil, droit constitutionnel, droit
administratif, est constamment employé en une double acception, avec passage
fréquent de l’une à l’autre. Tantôt, il désigne un corps de règle (1). Tantôt, il
désigne la ou les disciplines dont ces règles sont l’objet, ce qui veut dire qu’il est
dans ce cas l’étude même ou science sur ce corps de règles (2)
1. Le droit constitutionnel, un corps de règles
Il est assez courant de définir le droit comme un ensemble de règles. Ce n’est
pas faux. Le droit constitutionnel est avant tout un catalogue de règles qui se
rapporte à un domaine déterminé : l’organisation et le fonctionnement de l’État.
Historiquement, de telles règles ont d’abord été liées à l’organisation politique
de l’État ou l’ensemble des institutions grâce auxquelles le pouvoir s’établit,
s’exerce ou se transmet dans l’État : c’est ce qu’on appelle le droit
constitutionnel institutionnel (a). En sus des institutions, le droit constitutionnel
contemporain s’intéresse aussi au système des sources ou système normatif,
donc droit constitutionnel normatif (b) et aussi à la protection des libertés et des
droits fondamentaux (c).
Dr. Abdou Khadre DIOP 2
a. Le droit constitutionnel institutionnel
Le droit constitutionnel est traditionnellement compris comme l’ensemble
des règles régissant les rapports entre les pouvoirs publics, plus exactement les
institutions politiques. Les règles du droit constitutionnel s’intéressaient ainsi
aux rapports entre les pouvoirs constitués, c’est-à-dire le pouvoir exécutif et le
pouvoir législatif, à la dévolution du pouvoir, à son exercice ainsi qu’à sa
transmission.
Cependant, force est de constater qu’aujourd’hui le droit constitutionnel
institutionnel ne se limite pas aux règles applicables aux seules institutions
politiques. En effet, le droit constitutionnel, tel qu’il est entendu aujourd’hui,
dans la plupart des pays, s’étend aux institutions administratives (notamment
locales)1 et aux institutions juridictionnelles (notamment la juridiction
constitutionnelle).
Pour résumer, à la suite du doyen Louis FAVOREU, « le droit constitutionnel
institutionnel comprend l’ensemble des règles relatives aux institutions
politiques et des problèmes juridiques soulevés par celle-ci ainsi que celle des
bases constitutionnelles des institutions administratives et juridictionnelles »2.
b. Le droit constitutionnel normatif
1 C’est à l’article 102 de la Constitution sénégalaise qu’on trouve la constitutionnalisation de
l’institution administrative locale” les collectivités territoriales”.
2 L. FAVOREU, « de la démocratie à l’État de droit », in Débats, mars-avril 1991, p. 158.
Dr. Abdou Khadre DIOP 3
En plus d’être un droit des institutions, le droit constitutionnel comporte
l’ensemble des normes servant de sources aux autres normes de
l’ordonnancement juridique. Autrement dit, comme le fait remarquer Del
VECCHIO, « si le droit est la colonne vertébrale du corps social, le droit
constitutionnel constitue la moelle épinière de ce droit »3. Cela veut dire tout
simplement que ce sont dans les règles du droit constitutionnel que les autres
règles des autres branches du droit puisent leurs sources et leur validité. Le droit
constitutionnel normatif admet donc deux postulats de base chers à Hans Kelsen
à travers sa célèbre théorie de la pyramide des normes. Le premier est que la
Constitution est au sommet de la hiérarchie des normes. Le second est que les
normes constitutionnelles forment un tout cohérent et structuré au point
qu’elles fondent ce que l’on peut appeler un système juridique. Ainsi, les normes
qui structurent le droit constitutionnel jettent les bases d’un système juridique,
d’où l’idée d’un droit constitutionnel normatif.
c. Le droit constitutionnel des libertés
Le droit constitutionnel comporte aujourd’hui un ensemble de règles
relatives à la protection des libertés individuelles et collectives: c’est le droit
constitutionnel des libertés ou droit constitutionnel relationnel ou droit
constitutionnel substantiel selon les termes de Jean Rivero. L’incorporation des
droits et libertés dans l’ensemble constitutionnel est aujourd’hui une œuvre de
volonté des constituants qui leur consacrent des dispositions dans le texte
fondamental au même titre que les institutions ou les normes. Il suffit de se
3 Del VECCHIO, Philosophie du droit, Dalloz, 2004, p. 279.
Dr. Abdou Khadre DIOP 4
référer à la Constitution sénégalaise du 22 janvier 2001 pour voir la place
importante des règles relatives aux droits et libertés4.
En résumant cette première acception, on peut dire tout simplement que le
droit constitutionnel renvoie à l’ensemble des règles relatives aux institutions
politiques, mais aussi administratives et juridictionnelles, aux normes de base
de l’ordonnancement juridique et aux droits et libertés attachés à la dignité de
l’être humain.
2. Le droit constitutionnel, une discipline juridique
Comme il est souligné par le doyen Georges VEDEL, les constitutionnalistes
n’ont aucune réticence aujourd’hui à considérer le droit constitutionnel comme
un droit et à se comporter en juristes. À y voir de près, le droit constitutionnel
était historiquement considéré comme un élément de la science politique, ne
présentant nullement le caractère de discipline juridique. Le droit
constitutionnel pouvait en effet paraitre jusqu’à la fin des années soixante-dix
comme étant doté d’une faible autonomie en tant que discipline juridique
spécialisée et, surtout, sans horizon pratique que certains aspects très limités de
l’activité politique, ce qui n’est évidemment pas le cas, aujourd’hui. Le droit
constitutionnel est une discipline juridique qui s’analyse sous l’angle de la
méthode du droit, qui utilise le langage du droit, se classe dans l’une des
branches du droit et influence sensiblement les autres matières juridiques.
a. Le droit constitutionnel, la méthode du droit
4 Ces règles sont placées au Titre II juste après le Titre I sur l’Etat et la souveraineté.
Dr. Abdou Khadre DIOP 5
Le droit est animé par des méthodes spécifiques qui le particularisent au sein
des sciences sociales. Le droit constitutionnel dans sa configuration actuelle est
empreinte de positivisme, normativisme et d’un empirisme perceptible à travers
la jurisprudence constitutionnelle et l’analyse doctrinale foisonnante. Cette
approche de « pur droit » rend le droit constitutionnel autonome de la science
politique, même s’il peut y avoir des influences réciproques.
b. Le droit constitutionnel, le langage du droit
Étudiant le droit constitutionnel comme un droit, les constitutionnalistes
sont dans l’obligation d’employer un vocabulaire juridique propre. Il n’y a rien
d’étonnant à cet état de fait. Chaque discipline se fonde sur un jargon qui lui est
propre et avec lequel elle forge son identité sémantique. Par exemple, on ne
peut confondre Cour suprême et Cours constitutionnelles, qui sont pourtant
deux types de juridictions constitutionnelles appartenant à deux modèles
différents. Ou encore, savoir identifier les concepts de régime parlementaire et
régime présidentiel, chacun ayant une signification juridique précise. Bref, si le
droit est avant tout une science, il est aussi une discipline littéraire qui utilise des
éléments de langage particulier.
c. Le droit constitutionnel, une branche du droit
En tant que discipline juridique, le droit constitutionnel est donc une branche
du droit, qui par ailleurs influence les autres branches du droit.
Dr. Abdou Khadre DIOP 6
En tant que branche du droit, le droit constitutionnel est classé dans la
catégorie droit public, par opposition au droit privé. Ce classement a des vertus
pédagogiques dans la mesure ou tout ce qui a rapport aux institutions publiques
relèveraient du droit public, et tout ce qui concerne les relations entre personnes
privées relèveraient naturellement du droit privé. Mais en réalité, on se rend
compte qu’avec le droit constitutionnel, cette summa divisio tend à s’estomper.
En effet, il se produit ce qu’on appelle la constitutionnalisation progressive des
autres branches du droit. Cela signifie tout simplement que les autres branches
du droit ont désormais des bases constitutionnelles qu’il est nécessaire de
prendre en considération dans tout exposé pédagogique et dans tout travail de
recherche sous peine de méconnaitre le droit positif. En droit administratif par
exemple (qui est une branche du droit public), on ne peut traiter des
établissements publics, des sanctions administratives, du pouvoir règlementaire,
sans évoquer la Constitution et son interprétation jurisprudentielle. La même
remarque peut être faite en droit civil : l’institutionnalisation du mariage et la
protection de la famille sont avant tout des éléments qu’on retrouve dans la
Constitution et soumis à l’interprétation du juge constitutionnel. Donc au final,
comme la Constitution est la norme fondatrice, le droit constitutionnel devient
ainsi une discipline clé dont la compréhension est nécessaire pour appréhender
les autres branches du droit privé ou public.
B. Le particularisme du droit constitutionnel en Afrique
Le particularisme du droit constitutionnel africain est à mesurer selon un
double mouvement : mimétisme et ouverture.
Dr. Abdou Khadre DIOP 7
Le mimétisme est caractéristique des premières constitutions des jeunes
États africains dans les années 1960. En effet, lorsque la majorité des pays
africains accédèrent à l'indépendance, ils adoptèrent une constitution calquée en
général sur le modèle prévalent dans le métropole. Ainsi, dans les premières
constitutions des anciennes colonies françaises, peut-on trouver une ressemblance
profonde avec la constitution française de 1958, tandis que le modèle de
Westminster, basé sur le droit constitutionnel britannique, servit d’exemple à de
nombreuses anciennes colonies de la Grande Bretagne.
Ce mimétisme de départ a connu dans la pratique une instrumentalisation
du droit constitutionnel allant dans le sens d’une présidentialisation du régime. En
effet, les régimes en place cherchaient à imposer leur suprématie et à durer au
pouvoir. Cette situation a conduit au début des années 1990 à une vague réforme
du constitutionnalisme africain avec les conférences nationales. Cette nouvelle
vague de constitutionnalisme s’est caractérisé par l’ouverture, le libéralisme,
l’adhésion à l’Etat de droit, etc.
Dr. Abdou Khadre DIOP 8