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Bonus

John Steinbeck, écrivain américain né en 1902, est connu pour ses œuvres traitant des difficultés des travailleurs agricoles, notamment dans 'Les raisins de la colère'. Ce roman, publié en 1939, dépeint la lutte des paysans de l'Oklahoma face à la pauvreté et à l'exode vers la Californie durant la Grande Dépression. La nouvelle traduction de l'œuvre vise à capturer la voix authentique des personnages tout en soulignant la pertinence de ces thèmes dans le contexte contemporain.

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John Steinbeck, écrivain américain né en 1902, est connu pour ses œuvres traitant des difficultés des travailleurs agricoles, notamment dans 'Les raisins de la colère'. Ce roman, publié en 1939, dépeint la lutte des paysans de l'Oklahoma face à la pauvreté et à l'exode vers la Californie durant la Grande Dépression. La nouvelle traduction de l'œuvre vise à capturer la voix authentique des personnages tout en soulignant la pertinence de ces thèmes dans le contexte contemporain.

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John Steinbeck

Prix Nobel de littérature

Les raisins de la colère


Nouvelle traduction
collection folio
John Steinbeck

Les raisins
de la colère
nouvelle traduction

Traduit de ­l’anglais (États-­­Unis)


et préfacé par Charles Recoursé

Gallimard
Titre original :
grapes of wrath

© John Steinbeck, 1939.


Copyright renewed John Steinbeck, 1967.
© Éditions Gallimard, 2022, pour la traduction française.
John Steinbeck, d’origine irlandaise et allemande, est né
en 1902 à Salinas, petite ville de Californie. Tortilla Flat,
publié en 1935, lui a valu une renommée immédiate. Ont
paru ensuite Des souris et des hommes (1937) et Les rai-
sins de la colère (1939), portant tous deux sur la précarité
du travail agricole. Prix Nobel de littérature en 1962, John
Steinbeck est mort à New York en 1968.
Préface

C’est du ciel que vient d’abord la colère, celle du


vent qui soulève la poussière. Elle achève la ruine de
paysans asservis par un mode de culture qui ne res-
pecte ni la terre, ni les hommes. Alors ils sont poussés
sur les routes, vers une Californie où d’autres leur
font miroiter un pays ruisselant de lait et de miel.
L’écriture est verticale, autoritaire, sèche comme
la poussière. Impossible ou presque, chez les au-
teurs américains, d’échapper à Shakespeare et aux
Écritures ; une évidence pour Steinbeck, bercé au
culte épiscopalien. Et ce, dès le titre : wrath, moins
colère que courroux, le soulèvement des éléments
ou d’une entité divine. Ce n’est pas un drame, mais
une tragédie. Son ampleur est biblique. Elle nous est
relatée dans les chapitres « collectifs » qui font exister
le peuple.
Et ce peuple est important car, de cette trame col-
lective, Steinbeck le socialiste fait émerger une classe.
Les acteurs individuels – la famille Joad, sujet des
chapitres « particuliers » qui alternent avec les pré-
cédents – ne conçoivent pas, au début du livre, qu’ils
font partie d’une classe. C’est au gré de l’exil, avec
tant d’autres comme eux, que, chez certains, cette
conscience naîtra grâce à la familiarité des uns et à
l’hostilité des autres.

9
Car ces travailleurs dépossédés, exilés, com-
prennent bientôt qu’ils sont plus forts à plusieurs.
Mieux encore, lorsqu’ils se rendent compte qu’ils
ont contre eux un système, un ciel, ils prennent
conscience que c’est en pensant au pluriel qu’ils au-
ront une chance de le faire trembler.
Ces migrants, Steinbeck a travaillé avec eux dans
des fermes pendant les étés de sa jeunesse. Il connaît
leur manière de parler et la retranscrit avec ses ré-
pétitions, sa grammaire, ses syllabes mangées, son
accent épais. Mais cette langue, selon toute vrai-
semblance, est aujourd’hui éteinte. Les événements
des Raisins de la colère se situent pendant les an-
nées 1930 ; la plupart des victimes de cette succession
de tempêtes de sable sont mortes à présent, quant
aux plus jeunes – ici Ruthie et Winfield –, ils auraient
une centaine d’années, à supposer qu’ils aient sur-
vécu si longtemps aux duretés de leur vie. Du reste,
on peut postuler que tous ces parlers régionaux de
l’Oklahoma, du Texas, de l’Arkansas se sont mêlés
peu à peu au vernaculaire californien, quand ils n’ont
pas été enfouis par leurs locuteurs pour se fondre
dans ce nouvel environnement qui ne voulait pas
d’eux.
Comment traduire, alors ? Chez ces paysans peu
instruits, et contrairement à ce que voudrait une cer-
taine conception de la langue, la maladresse d’expres-
sion n’est pas le signe d’un défaut d’intelligence ou
de sensibilité. Ils sont complexes, capables de dureté
comme de tendresse, déterminés ou sujets à l’abatte-
ment. Il importe donc de viser la justesse : maladresse
oui, ridicule ou dérision, non.
J’ai fait le choix d’écarter les élisions, à cause de
l’aspect daté qu’elles peuvent donner à l’écriture et
aussi parce que, selon ce qu’on élude en français, on
se rapproche d’une prononciation parisienne, nor-
dique, sudiste, etc. Affubler ces personnages d’un seul

10
et même accent d’une de nos régions aurait bien sûr
été une erreur.
Pour traduire, ici comme ailleurs, on fait toujours
avec ce dont on dispose ; j’ai donc convoqué plusieurs
vieux Bretons, paysans ou mécaniciens, pour qui le
français n’était pas toujours la langue maternelle.
J’ai tâché de reproduire certains de leurs tics, leur
manière abrupte de terminer les phrases, des phrases
où manquaient parfois des mots, ce qui ne les empê-
chait pas d’être expressives et compréhensibles. De
manière à ne pas trop « typer » en ce sens les person-
nages, j’ai aussi recouru à des formules du sud de la
France, de Camargue précisément. À tout cela j’ai
ajouté des tournures classiques du français « incor-
rect », en visant toujours un effet d’étrangeté sem-
blable à celui que produit la langue des personnages
de ce livre.
Enfin, j’ai fait appel à Giono qui, lui aussi, mettait
en scène des taiseux aux phrases lapidaires. Giono le
panthéiste, chez qui on ne jure pas. De même chez
Steinbeck ; on blasphème, oui, mais jurer c’est inter-
dit. On respecte les hommes mais on craint le ciel,
et parce qu’on le craint, on le défie. Cette crainte et
cette admiration, elles sont partout chez l’un et chez
l’autre, ce lien organique à la terre et à son travail ;
ce qui fait l’homme, c’est son ouvrage et son respect
de la terre.
Qu’en est-­il aujourd’hui de ce lien dans un monde
agro-­industriel ? Et s’il a disparu, ce livre appartient-­il
au passé ? Non, bien sûr, c’est un classique qui n’a pas
fini de dire ce qu’il a à dire.
Résumons : au sortir de la Grande Dépression
de 1929, les grands propriétaires et les banques dé-
cident de mécaniser les exploitations au détriment
des métayers de l’Oklahoma, du Kansas et du Texas.
Déjà fragilisés par une monoculture imposée sur une
terre qui ne peut le supporter, ces derniers subissent

11
de plein fouet la catastrophe climatique des Dirty
Thirties – favorisée par l’appauvrissement des sols – et
leurs garde-­manger sont vides. Appâtés en Californie
par les mirages d’une vie plus digne et plus douce, ils
se retrouvent en butte à la xénophobie de ceux qui
les voient arriver. Les promesses étaient fausses et les
employeurs potentiels tirent les salaires vers le bas,
ce qui ne fait qu’aggraver leur précarité et dresser
les pauvres les uns contre les autres car il faut bien
manger, quitte à accepter des emplois de moins en
moins bien rémunérés et à faire baisser le niveau
général des salaires.
Agriculture intensive, appauvrissement des sols,
catastrophe climatique, exode, racisme, conditions de
travail inhumaines. Quatre-­vingt-­dix ans plus tard, à
une autre échelle et en d’autres lieux, nous y sommes
ou bien nous y serons bientôt. Les personnages de
Steinbeck sont les paysans affamés par les vagues de
chaleur au Pakistan et au Kenya, ou ruinés par les
grands propriétaires au Brésil ; ce sont les employés
des entrepôts géants de la vente en ligne et les livreurs
sans papiers qui sillonnent nos villes. Un jour, peut-­
être, quelqu’un écrira leur roman.

C. R.
avertissement du traducteur
concernant la présente édition

Cette traduction a été réalisée à partir de l’édi-


tion américaine du soixante-­quinzième anniver-
saire, publiée en 2014 et considérée comme étant
définitive.
Lors de mon travail, j’ai noté plusieurs inco-
hérences mineures, qui n’ont manifestement
pas été corrigées au fil des éditions successives.
Considérant le caractère patrimonial de ce texte, et
faute de pouvoir en référer à l’auteur, nous avons
fait le choix de les conserver dans la traduction et
de les signaler ici, au lieu de ralentir la lecture avec
des notes de bas de page.
Les voici donc :
Page 122, deux chiens approchent pour renifler
Tom et le pasteur qui arrivent près de la ferme. Ces
chiens resteront au nombre de deux pendant toute
la scène, mais à la page 181, au moment de partir,
le père appelle les chiens. Il n’en vient qu’un seul, et
le père, pressé par le temps, décide de laisser « les
deux autres ».
Page 242, un des camionneurs va insérer une
pièce dans la machine à sous puis revient vers le
comptoir. Quelques lignes plus bas, il est toujours à
la machine à sous.
Page 368, John, le père et le pasteur installent la
bâche sur des mâts de tente que la famille semble
s’être procurés par magie.

13
Page 376, Tom fait allusion aux frais liés à la
tombe de la grand-­mère, mais nous avons appris
à la page 363 qu’elle a été enterrée dans la fosse
commune.
Page 395, l’adjoint du shérif s’appelle d’abord
Joe, avant de devenir Mike page 400.
Page 551, la mère vient prêter main-­forte aux
cueilleurs dans le verger et préfère recueillir dans
son tablier les pêches qu’elle cueille, au lieu de les
mettre dans un seau. Quelques lignes plus bas,
cependant, elle part faire des courses pour le dîner
et pose alors son seau.
Page 558, en rentrant du verger où il a travaillé
toute la journée, Tomp se fait indiquer par un garde
la citerne où il pourra se débarbouiller. Mais peu
après, page 560, il demande à sa mère si cette der-
nière sait où il pourrait se laver, et elle lui indique
la même citerne.
l e s r a is i ns de la colère
À Carol, qui l’a voulu.
À Tom, qui l’a vécu.
1

Dans le pays rouge et une partie du pays gris de


l’Oklahoma, les dernières pluies furent légères et ne
pénétrèrent pas dans la terre balafrée. Les charrues
coupèrent les traces du ruissellement dans un sens
et puis dans l’autre. Les dernières pluies firent le-
ver rapidement le maïs et disséminèrent des colo-
nies d’herbes et de graines sur le bord des routes,
et ainsi le pays gris et le pays rouge sombre dispa-
rurent graduellement sous un manteau vert. Fin mai,
le ciel s’éclaircit et les pelotes de nuages qui avaient
flotté haut tout le printemps se dissipèrent. Le soleil
chauffa chaque jour un peu plus le maïs gorgé de
vie, tant et si bien qu’une frange brune se dessina sur
le pourtour de chaque baïonnette verte. Les nuages
apparurent, puis s’en allèrent, et durant un temps
ils cessèrent d’essayer. Les herbes se dotèrent d’un
vert plus sombre pour se protéger, puis elles ces-
sèrent de se multiplier. La surface de la terre sécha
en une croûte fine et dure, et en même temps que le
ciel s’éclaircissait la terre aussi s’éclaircissait, le pays
rouge virant au rose et le pays gris virant au blanc.
Dans les rigoles creusées par l’eau, la terre s’effri-
tait en minuscules torrents de poussière. Rongeurs et
fourmis-­lions y déclenchaient de petites avalanches.
Et, sous le soleil qui brûlait sans trêve, les feuilles du

19
jeune maïs devinrent moins droites et moins raides ;
d’abord elles se courbèrent, et puis, à mesure que
leur nervure centrale perdait de sa force, elles com-
mencèrent toutes à pointer vers le bas. Ensuite ce fut
le mois de juin, et le soleil brilla plus durement. Sur
les feuilles du maïs, les franges brunes s’élargirent et
gagnèrent la nervure centrale. Les herbes se flétrirent
et se replièrent vers leurs racines. Il n’y avait plus
d’air et le ciel était plus clair encore ; chaque jour la
terre pâlissait.
Sur les chemins qu’empruntaient les attelages, à
l’endroit où les roues des chariots concassaient le sol
et les sabots des chevaux frappaient le sol, la croûte
de la terre se rompit et la poussière se forma. Tous les
objets mouvants la soulevaient dans les airs ; les pas
des hommes en soulevaient une fine couche à hauteur
de poitrine, les chariots à hauteur de palissades, et
quant aux automobiles c’est tout un nuage qu’elles
faisaient bouillonner sous leurs roues. Et la poussière
mettait longtemps à retomber.
À la mi-­juin, de gros nuages montèrent du Texas et
du Golfe, des nuages hauts et lourds, annonciateurs
de pluie. Dans les champs, les hommes levèrent les
yeux, humèrent l’air et tendirent un doigt mouillé
pour sentir le vent. Ces nuages dans le ciel énervaient
les chevaux. Et puis ils donnèrent une petite ondée et
filèrent vers d’autres contrées. Après leur passage, le
ciel s’éclaircit à nouveau et le soleil se remit à briller.
Les gouttes de pluie en tombant avaient laissé de pe-
tits cratères dans la poussière, et des éclaboussures
nettes sur le maïs, mais rien de plus.
Une légère brise suivait les nuages et les poussait
vers le nord, un vent qui secoua doucement le maïs
de plus en plus sec. Une journée passa et le vent aug-
menta, un vent régulier que n’entrecoupait aucune
rafale. La poussière des routes enfla, s’éparpilla et
retomba sur les herbes à la lisière des champs, et

20
aussi un peu dans les champs. Désormais le vent
soufflait fort et dur, et il attaquait la croûte formée
par la pluie dans les champs de maïs. Petit à petit le
ciel disparaissait derrière la poussière qui se mêlait à
l’air, tandis que le vent, effleurant la terre, détachait
la poussière et l’emportait. Le vent forcit. La croûte
se brisa et la poussière s’éleva des champs en volutes
grisâtres, en fumée indolente. Le maïs se débattait en
claquant contre le vent. La poussière la plus fine ne
retombait plus au sol, elle se dissipait dans le ciel qui
s’assombrissait sans cesse.
Le vent forcit encore, se glissa sous les pierres
et emporta les brins de paille, les feuilles mortes et
même de petites mottes de terre, inscrivant son pas-
sage dans les champs qu’il traversait. L’air et le ciel
s’assombrissaient et le soleil brillait rouge, et l’air
piquait et brûlait. Une nuit le vent accéléra sa course,
il s’immisça sournoisement entre les radicelles du
maïs et le maïs lui résista avec ses feuilles affaiblies,
jusqu’au moment où le souffle fouineur libéra ses
racines et alors tous les pieds tombèrent épuisés vers
la terre, pointés dans le sens du vent.
L’aube arriva, mais pas le jour. Dans le ciel gris se
leva un soleil rouge, un disque rouge imprécis produi-
sant une faible lumière, une lumière de crépuscule ;
et, le jour avançant, le crépuscule redevint ténèbres,
et le vent continuait à geindre et à vagir au-­dessus
du maïs abattu.
Les hommes et les femmes restaient blottis dans
leurs maisons, ils plaquaient des mouchoirs sur leur
nez lorsqu’ils sortaient et protégeaient leurs yeux der-
rière des lunettes.
Quand la nuit revint ce fut une nuit noire, les
étoiles incapables de transpercer la poussière ne tom-
baient pas jusqu’à la terre, et la lumière des fenêtres
n’éclairait pas plus loin que le bout des cours. La
poussière était à présent mélangée avec l’air en parts

21
égales, émulsion d’air et de poussière. Les maisons
étaient bouclées, portes et fenêtres calfeutrées, mais
la poussière pénétrait malgré tout, si fine qu’on ne
la voyait même pas dans l’air, et elle se déposait tel
un pollen sur les tables et sur les chaises, dans les
assiettes. On se brossait les épaules pour s’en débar-
rasser. Elle s’accumulait en minces lignes sous les
portes.
Au milieu de cette nuit-­là, le vent passa et fut rem-
placé sur la terre par le silence. L’air gorgé de pous-
sière étouffait les bruits mieux encore que ne l’aurait
fait un brouillard. Dans leur lit, les gens entendirent
le vent s’arrêter. Ils se réveillèrent lorsque sa caval-
cade cessa. Ils restèrent couchés sans bruit et écou-
tèrent le calme profond. Et puis les coqs chantèrent,
et leur voix était étouffée, et les gens se tournaient et
se retournaient dans leur lit et désiraient le matin.
Ils savaient qu’il faudrait du temps pour que la pous-
sière se disperse. Il flottait ce matin-­là une brume
de poussière et le soleil était aussi rouge qu’un sang
jeune et riche. Toute la journée la poussière tomba du
ciel comme d’un tamis, et le lendemain elle continua.
Elle recouvrit la terre d’un manteau uniforme. Elle
se déposa sur le maïs, s’amoncela au sommet des po-
teaux de clôture, s’amoncela sur les fils de fer ; elle se
déposa sur les toits, ensevelit les herbes et les arbres.
Les gens sortirent des maisons, humèrent l’air âcre
et chaud et se bouchèrent le nez. Et les enfants sor-
tirent des maisons, mais ils ne se mirent pas à courir
ou à crier comme après la pluie. Campés devant leurs
clôtures, les hommes considéraient le maïs ravagé, un
maïs qui séchait vite à présent et dont on ne voyait
presque plus le vert sous la pellicule de poussière. Les
hommes se taisaient et bougeaient rarement. Et les
femmes sortirent des maisons pour rejoindre leurs
hommes – pour sentir si cette fois ils allaient cra-
quer. Les femmes sondaient discrètement le visage

22
des hommes, car le maïs pouvait bien disparaître,
tant qu’il restait quelque chose d’autre. Non loin,
les enfants dessinaient des formes dans la poussière
avec leurs orteils nus et cherchaient de tous leurs
sens à deviner si les femmes et les hommes allaient
craquer. Les enfants épiaient le visage des hommes
et des femmes, et ils traçaient avec leurs orteils des
lignes circonspectes dans la poussière. Les chevaux
vinrent aux abreuvoirs et soufflèrent avec leurs na-
seaux sur la poussière qui nappait la surface de l’eau.
Au bout d’un moment, le visage des hommes se déprit
de sa perplexité et se durcit, se contracta et se blinda.
Alors les femmes surent qu’elles étaient en sécurité,
qu’ils n’allaient pas craquer. Alors elles demandèrent,
Qu’est-­ce qu’on va faire ? Et les hommes répondirent,
Je ne sais pas. Mais on ferait aller. Les femmes sa-
vaient qu’on ferait aller, et les enfants qui observaient
savaient qu’on ferait aller. Les femmes et les enfants
savaient dans leur for intérieur qu’aucun malheur
n’était insurmontable tant que leurs hommes étaient
entiers. Les femmes rentrèrent travailler dans les
maisons et les enfants commencèrent à jouer, pru-
demment d’abord. Au fil de la journée le soleil de-
vint moins rouge. Il chauffa la terre et le manteau
de poussière. Les hommes s’assirent sur le seuil des
maisons ; ils occupèrent leurs mains avec des bâtons
et de petits cailloux. Les hommes ne bougeaient pas ;
ils réfléchissaient ; ils cherchaient.
2

Un énorme camion rouge attendait devant le pe-


tit restaurant routier. Le pot d’échappement vertical
marmottait doucement et un voile de fumée bleu
acier presque invisible planait au-­dessus de son em-
bouchure. Ce camion était neuf, d’un rouge éclatant,
et annonçait sur ses flancs oklahoma city trans-
port company en lettres de trente centimètres. Ses
pneus jumelés aussi étaient neufs, et à l’arrière un
cadenas en cuivre saillait du moraillon des grandes
portes noires de la remorque. À l’intérieur du restau-
rant, moustiquaires baissées devant les fenêtres, un
transistor jouait une musique paisible et entraînante,
en sourdine comme lorsque personne n’écoute. Un
petit ventilateur tournait sans bruit dans son loge-
ment circulaire au-­dessus de l’entrée, et des mouches
énervées bourdonnaient autour des portes et des fe-
nêtres en butant dans les moustiquaires. Un homme,
le chauffeur du camion, était perché sur un tabouret,
accoudé au comptoir, et regardait par-­dessus son café
la serveuse mince et solitaire. Il lui faisait la causette
fatiguée des restaurants routiers. « Dernière fois que
je l’ai vu, c’était y a peut-­être trois mois. Il s’était fait
opérer. Enlever quelque chose. J’ai oublié quoi. » Et
elle, « Moi je crois que c’était y a même pas une se-
maine. Je l’ai trouvé bien. Il est sympa quand il est

24
pas beurré. » Régulièrement, des mouches venaient
vrombir derrière la moustiquaire de la porte. La ma-
chine à café se mit à cracher de la vapeur et, sans
regarder, la serveuse tendit une main dans son dos
et l’éteignit.
À l’extérieur, un homme qui marchait sur le bas-­
côté traversa la route et s’approcha du camion. Il alla
lentement jusqu’à l’avant du bahut, posa une main
sur l’aile étincelante et remarqua l’autocollant Pas
d’auto-­stoppeurs sur le pare-­brise. L’espace d’un ins-
tant il faillit reprendre son chemin, mais il décida
plutôt de s’asseoir sur le marchepied du côté qu’on
ne voyait pas depuis le restaurant. Il ne pouvait guère
avoir plus de trente ans. Ses yeux étaient d’un marron
très foncé et il y avait aussi un soupçon de pigment
marron dans le blanc. Ses pommettes étaient hautes
et larges, et ses joues fendues par de profonds sil-
lons qui s’incurvaient autour de sa bouche. Sa lèvre
supérieure était longue, et comme il avait les dents
en avant, ses deux lèvres s’étiraient pour les couvrir
car cet homme gardait la bouche close. Ses mains
étaient dures, avec des doigts solides et des ongles
épais et striés semblables à de petites palourdes. Un
cal luisant s’était constitué entre le pouce et l’index
ainsi que sur le gras des paumes.
L’homme portait des vêtements neufs – unique-
ment des vêtements neufs et de vilaine facture. Sa
casquette grise était si neuve que la visière était en-
core raide et le bouton toujours attaché, et elle n’était
pas informe et cabossée comme elle le serait après
avoir rempli quelque temps ses multiples fonctions
de casquette : sacoche, serviette, mouchoir. Le cos-
tume de l’homme était taillé dans une mauvaise toile
grise, et si neuf que le pantalon avait des plis. Sa che-
mise en batiste bleue était raide d’amidon. La veste
était trop large et le pantalon trop petit, car l’homme
était grand. Les épaulettes pendaient sur ses bras, et

25
malgré cela les manches étaient toujours trop courtes
et la veste bâillait sur son ventre. Il portait une paire
de chaussures claires, neuves, des brogues à semelle
cloutée avec sur les talons des demi-­cercles en fer à
cheval pour les prémunir contre l’usure. Cet homme
s’assit donc sur le marchepied, ôta sa casquette et
s’en servit pour s’essuyer le visage. Après quoi il la
remit et tira sur la visière, amorçant sa ruine. Ses
pieds requirent alors son attention. Il se pencha, des-
serra les lacets de ses chaussures et ne les renoua pas.
Au-­dessus de sa tête, le moteur Diesel chuchotait de
rapides bouffées de fumée bleue.
La musique s’arrêta dans le restaurant et fut rem-
placée par une voix d’homme, mais la serveuse n’étei-
gnit pas le poste car elle n’avait pas conscience de ce
que la musique s’était arrêtée. En palpant le dessous
de son oreille, ses doigts avaient trouvé une grosseur.
Elle tentait de l’apercevoir dans la glace du bar sans
que le camionneur s’en rende compte, et pour cela
elle faisait semblant de recoiffer une mèche de che-
veux. Le chauffeur du camion dit, « Y avait un grand
bal à Shawnee. Paraît qu’y a eu un mort ou je sais
pas quoi. T’as entendu parler ? » « Non », répondit la
serveuse en tripotant avec tendresse la grosseur sous
son oreille.
Dehors, l’homme assis se leva, passa la tête par-­
dessus le capot du bahut et observa quelques secondes
le restaurant. Puis il reprit sa place sur le marchepied
et sortit de la poche de sa veste une blague à tabac et
un carnet de feuilles. Il roula sa cigarette avec appli-
cation, l’inspecta, la lissa. Enfin il en embrasa le bout
et plongea l’allumette incandescente dans la pous-
sière à ses pieds. Midi approchait, le soleil rognait
l’ombre du camion.
À l’intérieur du restaurant, le camionneur régla
sa note et inséra la monnaie rendue, deux pièces
d’un nickel, dans une machine à sous. Les cylindres

26
tournèrent, sans résultat. « Ils les trafiquent pour pas
qu’on gagne », dit-­il à la serveuse.
À quoi elle répondit, « Y a un type qui a décroché
le jackpot, ça fait pas deux heures. Trente-­huit, qu’il
a ramassé. Tu repasses bientôt ? »
Il entrouvrit la moustiquaire. « Une semaine, dix
jours, dit-­il. Je dois aller à Tulsa, et c’est toujours plus
long que prévu.
— Laisse pas entrer les mouches, le gronda-­t‑elle.
Soit tu sors, soit tu rentres.
— Allez, à la prochaine », dit l’homme en poussant
la moustiquaire, qui se referma en claquant. Debout
sous le soleil, il retira un chewing-­gum de son embal-
lage. C’était un homme imposant, large d’épaules et
le ventre lourd. Son teint était rouge et ses yeux bleus
deux fentes étroites car la lumière trop vive lui faisait
plisser constamment les paupières. Il était vêtu d’un
pantalon militaire et de hautes bottes à lacets. Le
bâtonnet de chewing-­gum dans la main, il cria en di-
rection de la moustiquaire, « Et fais rien qui pourrait
me revenir aux oreilles. » La serveuse était tournée
face à la glace du bar. Elle grommela une réponse.
Le camionneur mastiqua lentement le chewing-­gum,
ouvrant grand les mâchoires et les lèvres. Il façonna
la gomme dans sa bouche, la fit rouler sous sa langue
en marchant vers le gros bahut rouge.
L’auto-­stoppeur se leva et le regarda à travers les
vitres de la cabine. « Vous pourriez m’avancer un peu,
monsieur ? »
Le chauffeur jeta un rapide coup d’œil en direction
du restaurant. « T’as pas vu l’autocollant sur le pare-­
brise, Pas d’auto-­stoppeurs ?
— Si, je l’ai vu. Mais des fois les gens sont sym-
pas, même quand des salauds de riches les obligent
à mettre des autocollants. »
Tout en grimpant lentement à bord de son bahut,
le camionneur réfléchissait aux composantes de

27
cette réponse. S’il refusait, il n’était pas quelqu’un
de sympa, en plus de devoir afficher un autocollant
qui le privait de compagnie. S’il embarquait l’auto-­
stoppeur, il devenait mécaniquement quelqu’un de
sympa, et en outre il cessait d’être la marionnette d’un
salaud de riche. Il savait qu’il était piégé, mais il ne
voyait pas comment s’en sortir. Or il souhaitait être
quelqu’un de sympa. Il lança un nouveau coup d’œil
vers le restaurant. « Reste sur le marchepied et fais-­
toi tout petit jusqu’à ce qu’on passe le virage », dit-­il.
L’auto-­stoppeur s’accroupit, disparut derrière la
portière et se cramponna à la poignée. Le moteur
rugit quelques instants, l’embrayage s’enclencha et
le gros bahut se mit en branle, première, seconde,
troisième, plainte stridente de l’accélération et enfin
quatrième. Sous l’homme agrippé, la chaussée défi-
lait. Il y avait un kilomètre et demi jusqu’au premier
tournant, et là le camion ralentit. L’auto-­stoppeur se
redressa, ouvrit la portière et se coula sur le siège.
Le chauffeur tourna la tête vers lui, il plissait les
paupières et il mastiquait comme si ses mâchoires
triaient pensées et impressions avant qu’elles n’aillent
se classer dans son cerveau. Ses yeux commencèrent
par la casquette neuve, puis ils descendirent sur les
vêtements neufs et les chaussures neuves. L’auto-­
stoppeur se cala aussi confortablement que possible
contre le dossier, ôta sa casquette et épongea son
front et son menton couverts de sueur. Il dit, « Merci,
mon vieux. J’ai les panards en bouillie.
— Des chaussures neuves », fit le chauffeur. Il y
avait dans sa voix la même réserve et les mêmes insi-
nuations que dans ses yeux. « Quelle idée de marcher
avec des chaussures neuves par cette chaleur. »
L’auto-­stoppeur considéra ses chaussures jaunes et
poussiéreuses. « J’en ai pas d’autres, dit-­il. Je suis bien
forcé de mettre celles-­là vu que j’en ai pas d’autres. »
Pensif, le chauffeur reporta son regard sur la route

28
et fit prendre un peu de vitesse au camion. « Tu vas
loin ?
— Non, non. J’aurais pu le faire à pied si j’avais pas
eu mal comme ça. »
Les questions du chauffeur avaient tout d’un inter-
rogatoire déguisé. Avec chacune d’elles, il semblait
tendre un piège, un filet. « Tu cherches du boulot ?
demanda-­t‑il.
— Non, mon père a une ferme, quarante arpents.
Il est métayer, mais ça fait longtemps qu’on est ins-
tallés. »
Le chauffeur posa un regard entendu sur les
champs bordant la route, où le maïs couché se noyait
sous la poussière. De petits silex affleuraient de la
terre poussiéreuse. Faisant mine de penser tout haut,
il dit, « Un métayer qui a quarante arpents et qui a pas
été viré par la poussière ni par les tracteurs ?
— Ouais enfin, ça fait un bail que j’ai pas eu de
nouvelles, répondit l’auto-­stoppeur.
— Un bail, hein », dit le chauffeur. Une abeille en-
tra dans la cabine et se colla au pare-­brise en bour-
donnant. Le chauffeur la poussa délicatement vers
un courant d’air qui l’aspira par la fenêtre. « Les mé-
tayers, ils disparaissent les uns après les autres, dit-­il.
Un tracteur débarque et ça fout dix familles à la porte.
Y a des tracteurs partout maintenant. Ils défoncent
tout et ils dégagent les métayers. Comment il fait, ton
père, pour tenir le coup ? » Sa langue et ses mâchoires
s’activèrent sur le chewing-­gum délaissé, le plièrent et
le ruminèrent. Chaque fois que sa bouche s’ouvrait,
on voyait sa langue retourner la gomme.
« Ben, ça fait un bail que j’ai pas de nouvelles. J’ai
jamais été le genre à écrire, et mon vieux non plus. »
Et l’auto-­stoppeur s’empressa d’ajouter, « Mais on sait
faire, et on pourrait, si on voulait.
— Tu bossais, avant ? » Encore cette nonchalance
inquisitrice. Le chauffeur tourna le regard vers les

29
champs, les miroitements de l’air, et puis, coinçant
son chewing-­gum dans sa joue, à l’écart, il cracha
par la fenêtre.
« Bien sûr, ouais, répondit l’auto-­stoppeur.
— C’est ce que je pensais. Rapport à tes mains. Tu
te servais d’une pioche, d’une hache ou d’une masse.
T’as les mains brillantes. Je remarque toujours les
trucs comme ça. Et j’en suis fier. »
L’auto-­stoppeur le dévisagea. Les pneus du camion
fredonnaient sur la chaussée. « Y a autre chose que
tu veux savoir ? Je te le dirai. Pas besoin de jouer aux
devinettes.
— Le prends pas mal. Je voulais pas être indiscret.
— Je te dirai tout ce que tu veux savoir. J’ai rien
à cacher.
— Le prends pas mal. J’aime bien observer, c’est
tout. Ça passe le temps.
— Je te dirai tout ce que tu veux savoir. Je m’ap-
pelle Tom, Tom Joad. Et mon vieux, c’est Tom Joad
père. » Il fixait le chauffeur d’un regard noir.
« Le prends pas comme ça. Je pensais pas à mal.
— Moi non plus, dit Joad. J’essaye simplement
de faire ma vie sans emmerder personne, point. »
Il se tut et regarda les champs desséchés, les bos-
quets d’arbres assoiffés dont les branches maladives
ployaient au loin dans la chaleur. De sa poche il sortit
son tabac et ses feuilles. Il roula sa cigarette entre ses
genoux, à l’abri du courant d’air.
Le chauffeur mastiquait avec une régularité pla-
cide et bovine. Il attendait que l’intensité du moment
passé se dissipe et soit oubliée. Finalement, quand
il lui parut que l’atmosphère était redevenue neutre,
il dit, « Quand on a jamais conduit un camion, on
peut pas savoir ce que c’est. Les proprios, ils nous
interdisent de prendre des gens en stop. On est censés
rouler et rien d’autre, sauf si on veut risquer de se
faire virer, comme je viens de faire avec toi.

30
— Sympa de ta part, dit Joad.
— J’ai connu des gars, ils faisaient des trucs bi-
zarres pendant qu’ils conduisaient. Je me rappelle
d’un qui inventait des poésies. Ça passait le temps. »
Discrètement, il lança un coup d’œil à Joad pour voir
si le jeune homme avait l’air intéressé ou impres-
sionné. Joad, lui, se taisait et regardait loin devant, il
regardait la route, la route blanche qui ondoyait dou-
cement telle une houle terrestre. Et puis le chauffeur
reprit, « Je me rappelle d’un poème qu’il avait écrit.
Ça parlait de lui et de deux autres gars qui faisaient
le tour du monde en picolant, en foutant le bazar et
en baisant tout ce qu’ils pouvaient. Mais j’ai un peu
oublié. Ce mec, il avait des mots dans la tête, même
notre Seigneur Jésus il aurait pas su ce que ça veut
dire. Y a un passage, c’était : “Et là on a repéré un
grand Noir dont le braquemart était plus long que le
nez d’un épaulard ou la proboscide d’un éléphant.”
La proboscide, c’est un peu comme le nez. Chez les
éléphants, c’est la trompe. Il m’a montré dans un dic-
tionnaire, le gars. Il l’emportait partout avec lui, son
dictionnaire. Il cherchait dedans pendant les pauses,
pendant qu’il attendait sa tarte et son café. » L’homme
s’interrompit, il se sentait bien seul dans cette longue
tirade. Son regard impénétrable se tourna vers son
passager. Joad continuait à se taire. Nerveux, le
chauffeur tenta de le contraindre à participer. « T’en
as déjà connu, toi, des gens qui disent des grands
mots comme ça ?
— Un pasteur, répondit Joad.
— Ça énerve, hein, de les entendre utiliser des
grands mots. Encore, un pasteur, ça va, personne
aurait l’idée de déconner avec un pasteur. Mais ce
mec-­là, c’était un marrant. On s’en foutait qu’il dise
des grands mots vu qu’il faisait ça pour se marrer.
C’était pas un péteux. » Le chauffeur était rassuré.
Il savait au moins que Joad écoutait. Il engloutit un

31
virage sournois qui fit crisser les pneus du gros bahut.
« Comme je te disais, poursuivit-­il, on fait des trucs
bizarres quand on conduit un camion. On a pas le
choix. On devient dingue à rester assis sans bouger
avec la route qui défile sous les roues. Une fois, j’ai
entendu quelqu’un dire que les chauffeurs ça passe
sa vie à bouffer – ça passe sa vie dans les routiers au
bord de la route.
— Faut dire, on a quand même l’impression que
vous avez pas d’autre maison, dit Joad.
— Bien sûr on s’arrête, mais c’est pas pour manger.
C’est même rare qu’on ait faim. La réalité c’est qu’on
en peut plus de rouler, on en a notre claque. Ces res-
taurants, c’est les seuls endroits où on peut garer le
bahut, et faut bien commander quelque chose pour
avoir le droit de tailler une bavette avec la gonzesse
derrière le comptoir. Donc on prend une tasse de
café et une part de tarte. Ça fait une petite pause. »
Mâchant lentement son chewing-­gum, il le retourna
avec sa langue.
« Ça doit pas être facile », dit Joad sans conviction.
Le chauffeur lui lança un bref coup d’œil, guettant
un sarcasme. « C’est sûr que c’est pas une partie de
plaisir, répliqua-­t‑il. Ça a l’air facile, y a qu’à rester
assis pendant huit, dix, des fois quatorze heures. Mais
à force, la route, ça tape sur le moral. Faut trouver à
s’occuper. Y en a qui chantent et d’autres qui sifflent.
La boîte veut pas qu’on ait la radio à bord. Y en a
certains qui embarquent une flasque, mais ceux-­là
ils font pas long feu. » Il mit de la morgue dans ces
derniers mots. « Moi, je bois jamais avant d’être à
bon port.
— Ah ouais ? fit Joad.
— Ouais ! Faut avancer, dans la vie. Je réfléchis
à prendre des cours par correspondance. En mé-
canique. C’est pas compliqué. Quelques leçons pas
compliquées à apprendre à la maison. Je réfléchis à

32
ça. Après, j’arrêterai de conduire des camions. Après,
c’est moi qui dirai aux autres de conduire des ca-
mions. »
Joad sortit une flasque de la poche de sa veste.
« T’es sûr que tu veux pas un coup ? le tenta-­t‑il.
— Sûr et certain. J’y toucherai pas. C’est pas pos-
sible de picoler et d’étudier comme je veux faire. »
Joad dévissa le bouchon, but deux gorgées ra-
pides, reboucha la flasque et la rangea dans sa poche.
L’odeur chaude et épicée du whisky envahit la ca-
bine. « T’as l’air remonté comme un coucou, dit Joad.
Qu’est-­ce qui te prend ? T’as une copine ?
— Ouais. Mais c’est pas pour ça que je veux avan-
cer. Je fais des exercices pour mon cerveau depuis un
bon moment déjà. »
Le whisky parut détendre Joad. Il se roula une nou-
velle cigarette et l’alluma. « Je suis bientôt arrivé »,
dit-­il.
Le chauffeur continua sur sa lancée. « J’ai pas be-
soin de ça, dit-­il. Je suis sans arrêt en train de faire
des exercices pour mon cerveau. J’ai pris des cours y
a deux ans. » Il tapota le volant avec la main droite.
« Imagine qu’on croise un type sur le bord de la route.
Je vais bien le regarder, et quand on l’aura dépassé,
j’essayerai de me rappeler de tout, le genre de vête-
ments qu’il avait, les chaussures et le chapeau, com-
ment il marchait et peut-­être aussi sa taille et son
poids, s’il avait des cicatrices. Je suis plutôt bon à ça.
J’arrive à faire tout son portrait dans ma tête. Des fois
je me dis que je devrais prendre des cours pour deve-
nir expert des empreintes digitales. Tu serais surpris
de voir tout ce qu’on peut se rappeler. »
Joad but une petite gorgée de whisky. Il tira la
dernière bouffée sur le mégot de sa cigarette, après
quoi il écrasa la braise entre les cals de son pouce et
de son index. Il malaxa le mégot jusqu’à le réduire en
pâte, glissa les doigts par la fenêtre et laissa le vent

33
l’aspirer. Les gros pneus jouaient une note aiguë sur
la chaussée. Une pointe d’amusement apparut dans
les yeux sombres et calmes de Joad. Le chauffeur
attendait en lui jetant des regards incertains. Puis la
longue lèvre de Joad se retroussa sur ses dents et il
se mit à rire en silence, la poitrine secouée par ses
gloussements. « T’as vraiment pris tout ton temps,
mon vieux.
— Mon temps pour quoi ? Qu’est-­ce que tu veux
dire ? » demanda le chauffeur en regardant droit de-
vant lui.
Les lèvres de Joad s’étirèrent sur ses grandes dents
et il les lécha à la manière d’un chien, deux coups de
langue, un dans chaque direction à partir du centre.
Sa voix se durcit. « Tu sais très bien ce que je veux
dire. Tu m’as inspecté des pieds à la tête quand je suis
monté. Je t’ai vu. » Le chauffeur serrait le volant si
fort que la pulpe de ses mains gonflait et que leur dos
pâlissait. « Tu sais très bien d’où je viens », continua
Joad. Le chauffeur se taisait. « Pas vrai ? insista Joad.
— C’est-­à‑dire… oui. Enfin… peut-­être. Mais c’est
pas mes oignons. Moi, je m’occupe de mes affaires.
Le reste, ça m’intéresse pas. » À présent les mots se
bousculaient dans sa bouche. « Je fourre pas mon
nez dans les affaires des autres. » Et puis, d’un coup,
il retomba dans le mutisme et l’attente. Et ses mains
étaient toujours blanches sur le volant. Une sauterelle
entra par la fenêtre et atterrit sur le tableau de bord,
où elle entreprit de frotter ses ailes avec ses longues
pattes coudées. Joad avança la main et broya son
crâne dur entre ses doigts, puis il laissa le courant
d’air emporter l’insecte par la fenêtre. Il recommença
à glousser tout en nettoyant les fragments de cara-
pace qui adhéraient à ses doigts. « Tu t’es trompé sur
mon compte, mon vieux, dit-­il. J’ai pas l’intention de
faire des secrets. Ouais, j’étais à McAlester. Quatre
ans, j’y ai été. Et ça c’est les fringues qu’ils m’ont

34
données quand je suis sorti, ouais. Je m’en fous que
les gens soient au courant. Et si je rentre chez le père,
c’est parce que je veux pas être obligé de mentir pour
me faire embaucher quelque part.
— Eh, tout ça c’est pas mes oignons, dit le chauf-
feur. Je suis pas un fouineur.
— Tu parles, fit Joad. Avec ton gros pif de quinze
bornes de long. Ton gros pif qui s’est mis à me flairer,
pareil qu’un mouton qui sent l’odeur du trèfle. »
Le visage du chauffeur se crispa. « Je t’assure, tu te
trompes… » commença-­t‑il d’une petite voix.
Joad éclata de rire. « T’as été sympa. Tu m’as laissé
monter. Ben ouais, j’ai fait de la taule ! Et après ? Et
je parie que t’aimerais bien savoir pourquoi j’ai fait
de la taule, pas vrai ?
— Ça me concerne pas.
— Toi, y a rien qui te concerne à part conduire
ton bahut, et encore c’est pas ce qui t’occupe le plus.
Tiens, regarde. Tu la vois la route, là-­bas ?
— Ouais.
— C’est là que je descends. Mais je sais que tu
crèves d’envie de savoir ce que j’ai fait. Et je suis pas
le genre qui va te laisser mariner. » Le ronflement
aigu du moteur s’assourdit et le chant des pneus
baissa d’un ton. Joad déboucha sa flasque et but une
rapide gorgée. Le camion ralentit et s’arrêta au niveau
d’un chemin de terre qui rejoignait la nationale à
angle droit. Joad sortit de la cabine et se tint près de
la fenêtre. Le pot d’échappement vertical crachotait
sa fumée bleue à peine visible. Joad se pencha vers
le chauffeur. « Homicide, lâcha-­t‑il. C’est un grand
mot… ça veut dire que j’ai tué un gars. Sept ans. J’ai
été libéré au bout de quatre parce que je me suis tenu
à carreau. »
Les yeux du chauffeur parcoururent le visage de
Joad pour le mémoriser. « Je t’ai rien demandé, dit-­il.
Moi je m’occupe de mes oignons.

35
— Tu peux le raconter dans tous les routiers d’ici
à Texola. » Il lui sourit. « Allez, salut mon vieux. T’as
été sympa. Mais, tu sais, quand on a passé un mo-
ment à l’ombre, les questions on les voit venir gros
comme une barrique. Et la tienne, elle était télégra-
phiée depuis la seconde où t’as ouvert la bouche. » Il
donna une claque sur le métal de la portière. « Merci
de m’avoir pris, dit-­il. À la prochaine. » Il tourna les
talons et s’éloigna sur la piste en terre.
Le chauffeur le suivit du regard un moment et lui
cria, « Bonne chance ! » Joad agita la main sans se
retourner. Puis le moteur rugit, les rapports s’enclen-
chèrent et le gros camion reprit pesamment sa route.
3

Le béton de la nationale était bordé par un ma-


telas d’herbes enchevêtrées, cassées, séchées, des
herbes qui avaient au sommet de leur tige des barbes
d’avoine pour s’accrocher au poil des chiens, des épil-
lets pour s’emmêler aux boulets des chevaux, et des
teignes pour se coller à la laine des moutons ; c’était
toute une vie endormie qui attendait d’être propa-
gée et dispersée, chaque graine équipée d’outils de
dispersion, dards entortillés et parachutes pour le
vent, petits épieux et minuscules boules d’épines, et
chacune attendait les animaux et le vent, l’ourlet d’un
pantalon ou le bas d’une jupe, chacune passive mais
équipée des outils de l’activité, immobile mais dotée
de la puissance du mouvement.
Le soleil se déposait sur les herbes et les chauffait,
et dans l’ombre des herbes les insectes s’affairaient,
fourmis et fourmis-­lions tendant leurs pièges, sau-
terelles bondissant et battant de leurs ailes jaunes
une seconde, cloportes en tatous miniatures, foule
de pieds délicats qui piétinaient sans relâche. Et sur
les herbes du bord de la route une tortue rampait,
chavirait pour un rien, traînait le dôme de sa cara-
pace : ses pattes dures et ses griffes jaunes fendaient
lentement les herbes, et plutôt que de marcher réelle-
ment elles propulsaient la carapace par à-­coups. Les

37
barbes de l’orge glissaient sur son dos et les teignes
qui tombaient dessus roulaient sans accrocher. Son
bec écailleux était entrouvert, et, sous des sourcils
semblables à des ongles, ses yeux farouches et amu-
sés regardaient droit devant. Elle progressait sur les
herbes en laissant derrière elle un sillage aplati, et la
colline, qui était en réalité le remblai de la route, se
dressait devant elle. La tortue s’arrêta un moment et
leva la tête. Elle cligna des paupières en étudiant la
pente. Enfin, elle entama son ascension. Les pattes
avant tendaient leurs griffes mais n’attrapaient rien.
Les pattes arrière poussaient la carapace, qui raclait
les herbes et le gravier. Plus la pente s’escarpait, plus
les efforts de la tortue devenaient désespérés. Les
pattes arrière patinaient en poussant la carapace de
toutes leurs forces, et la tête s’avançait aussi loin que
le cou le permettait. Centimètre par centimètre, la
carapace gravit le talus jusqu’au moment où sa pro-
gression fut bloquée par un parapet, le bas-­côté de la
route, une paroi en béton haute de dix centimètres.
Comme mues d’une volonté propre, les pattes ar-
rière poussèrent la carapace contre la paroi. La tête
se hissa au-­dessus et aperçut la vaste plaine de béton.
Puis les griffes, accrochant le sommet, se mirent à
tirer aussi fort qu’elles le pouvaient et la carapace
grimpa petit à petit et sa bordure antérieure vint se
poser sur le plat. La tortue s’accorda un instant de
répit. Une fourmi rouge courut dans la carapace, vers
la peau tendre de l’intérieur, et alors la tête et les
pattes rentrèrent d’un coup sec et la queue blindée se
serra sur un côté. La fourmi rouge fut broyée entre
le corps et les pattes. Et une tête d’avoine sauvage fut
coincée dans la carapace par une des pattes avant.
La tortue resta un long moment sans bouger, puis
son cou reparut lentement, les vieux yeux amusés
inspectèrent les environs, puis les pattes et la queue
ressortirent à leur tour. Les pattes arrière se mirent à

38
l’ouvrage telles des jambes d’éléphant et la carapace
se dressa selon un angle tel que les pattes avant ne
touchaient plus la plaine de béton. Mais les pattes
arrière ne cessèrent de la propulser de plus en plus
haut, jusqu’à ce que, enfin, le point d’équilibre soit
atteint et alors l’avant retomba, les pattes griffèrent
la chaussée et la tortue retrouva ses appuis. Mais la
tige d’avoine sauvage était toujours enroulée autour
de ses pattes avant.
La tortue avançait maintenant sans peine, et tous
ses membres s’activaient, et la carapace progres-
sait en tanguant d’un bord sur l’autre. Une berline
conduite par une femme d’une quarantaine d’années
approchait. La femme remarqua la tortue, fit un
écart sur la droite et sortit de la route, et les pneus
hurlèrent en soulevant un nuage de poussière. Deux
roues quittèrent le sol une seconde puis le retrou-
vèrent. La voiture revint sur la route en dérapant et
s’éloigna, moins vite à présent. La tortue, qui était
rentrée dans sa carapace, en ressortit et se pressa de
repartir, car la chaussée était brûlante.
C’est ensuite une camionnette qui arriva, et lors-
qu’elle fut assez près le conducteur vit la tortue et
donna un coup de volant pour la percuter. La roue
avant toucha le bord de la carapace, retourna la tor-
tue comme un jeton, la fit tournoyer comme une
pièce et l’envoya rouler sur le bord de la route. La
camionnette se rabattit sur la file de droite. Posée
sur le dos, la tortue resta longtemps blottie dans sa
carapace. Enfin, ses pattes se mirent à remuer dans
le vide, cherchant quelque chose à quoi s’accrocher
pour se retourner. Une patte avant saisit un morceau
de quartz et, avec effort, la tortue tira et se remit
à l’endroit. L’épi d’avoine se détacha et trois de ses
graines en fer de lance se plantèrent dans le sol. La
tortue commença à redescendre le talus, et sa cara-
pace ensevelit les graines sous la poussière. La tortue

39
atteignit une piste en terre et s’y traîna, creusant avec
sa carapace un sillon peu profond qui serpentait dans
la poussière. Les vieux yeux amusés regardaient droit
devant, et le bec écailleux s’entrouvrit. Les pattes
jaunes patinaient quelque peu dans la poussière.
4

Lorsque Joad entendit le camion repartir dans l’en-


chaînement des rapports et sentit le sol vibrer sous
le caoutchouc des pneus, il s’arrêta, fit volte-­face et
le suivit du regard jusqu’au moment où il le perdit de
vue. Une fois le camion disparu, il continua de fixer
l’horizon et les miroitements bleutés de l’air. Pensif,
il sortit sa flasque de sa poche, dévissa le bouchon,
but délicatement une gorgée de whisky et passa la
langue sur l’intérieur du goulot, puis sur ses lèvres,
pour recueillir tout l’arôme qui aurait pu lui échap-
per. D’une voix hésitante, il dit, « Et là on a repéré un
grand Noir », mais il ne se souvenait pas de la suite.
Finalement, il pivota et trouva devant lui la piste qui
partait à angle droit dans les champs. Le soleil co-
gnait et il n’y avait pas un souffle d’air pour déranger
la poussière fluide. La piste était creusée d’ornières
au fond desquelles la poussière avait glissé et s’était
accumulée dans les traces des roues. Joad fit quelques
pas et elle fusa aussi légère que la farine devant ses
nouvelles chaussures jaunes, et le jaune disparut sous
le gris de la poussière.
Il se baissa et dénoua ses lacets, retira une chaus-
sure et puis l’autre. Il enfonça avec aise ses pieds
humides dans la poussière chaude et sèche jusqu’à
ce qu’elle déborde entre ses orteils, et jusqu’à ce que

41
la peau de ses pieds se retende en séchant. Il ôta sa
veste, emballa ses chaussures à l’intérieur et coinça
son ballot sous son bras. Et pour finir il se mit en
marche en projetant la poussière devant lui et en
créant un nuage qui flottait bas dans son sillage.
Sur la droite une clôture, deux fils barbelés et
des piquets en saule. Les piquets étaient biscornus
et grossièrement taillés. Si le départ d’une branche
se présentait à la bonne hauteur, le barbelé passait
dans la fourche, autrement il était attaché au piquet
par un fil de fer rouillé. Derrière la clôture, le maïs
était couché à cause du vent, de la chaleur et de la
sécheresse, et les calices à la jonction des feuilles et
des tiges étaient remplis de poussière.
Joad marchait d’un pas lourd, son nuage de pous-
sière aux trousses. Il aperçut à quelque distance la
carapace bombée d’une tortue qui rampait lente-
ment, à coups saccadés de ses pattes raides. Il s’ar-
rêta pour l’observer et son ombre tomba sur la tortue.
Instantanément, la tête et les pattes se replièrent et
la petite queue épaisse se coinça de biais dans la
carapace. Joad ramassa la tortue et la retourna. Si
le dessus était du même brun-­gris que la poussière,
le dessous était d’un jaune crémeux, propre et lisse.
Joad remonta son paquet sous son aisselle, caressa
avec un doigt le dessous de la carapace et appuya. Le
ventre était plus mou que le dos. La vieille tête dure
émergea et chercha le doigt qui pressait, et les pattes
s’agitèrent dans tous les sens. La tortue mouilla la
main de Joad et se débattit sans succès dans le vide.
Joad la remit à l’endroit et la roula dans sa veste avec
ses chaussures. Il la sentit pousser, se débattre et
remuer sous son bras. Il reprit sa marche, plus vite à
présent, traînant un peu les talons dans la poussière.
Devant, sur le côté de la piste, un saule noueux
recouvert de poussière déployait une ombre ajourée.
Joad voyait devant lui au loin ses pauvres branches

42
qui tombaient sur la piste, son feuillage en lambeaux
et aussi hirsute que les plumes d’une poule à la sai-
son de la mue. Joad transpirait à présent. Le bleu de
sa chemise s’assombrissait dans son dos et sous ses
bras. Il baissa la visière de sa casquette et la plia par
le milieu, cassant sa doublure cartonnée et garantis-
sant ainsi qu’elle ne paraîtrait plus jamais neuve. Et,
tandis qu’il se dirigeait vers l’ombre du saule, ses pas
gagnèrent en vitesse et en détermination. Il savait que
sous l’arbre il trouverait de l’ombre, au moins une
bande de bonne ombre intégrale dans l’axe du tronc,
puisque le soleil avait amorcé sa descente. Le soleil
tapait maintenant sur sa nuque et faisait naître un
petit bourdonnement dans sa tête. Joad ne voyait pas
le pied de l’arbre, lequel poussait dans une cuvette
qui retenait l’eau plus longtemps que les zones plates.
Joad pressa le pas pour fuir le soleil et s’engagea dans
la déclivité. Il ralentit prudemment, car la bande
d’ombre intégrale était prise. Un homme était assis
par terre, adossé au tronc. Il avait les jambes croisées,
un pied tendu presque à la hauteur de sa tête. Il n’en-
tendit pas Joad approcher, car il sifflait avec sérieux
un air populaire, Yes, Sir, That’s My Baby. Son pied
tendu oscillait de bas en haut, en rythme. Ce n’était
pas un rythme entraînant. L’homme cessa de siffler
et se mit à chanter d’un filet de voix douce et basse :

Yes, sir, that’s my Saviour,


Je-­sus is my Saviour,
Je-­sus is my Saviour now.
On the level
’s not the devil,
Jesus is my Saviour now.

Joad avait pénétré dans l’ombre imparfaite du


feuillage déplumé quand l’homme, en l’entendant,
s’interrompit et tourna la tête vers lui. C’était une

43
longue tête, osseuse et à la peau tendue, et posée sur
un cou aussi tendineux et musclé qu’une tige de cé-
leri. Les yeux de l’homme étaient lourds et globuleux ;
les paupières s’étiraient pour les couvrir, et ces pau-
pières étaient rouges et à vif. Les joues étaient brunes,
brillantes et glabres, et la bouche charnue : amusée
ou sensuelle. Le nez, dur et crochu, tendait la peau à
tel point que l’arête en paraissait blanche. Il n’y avait
pas de sueur sur ce visage, pas même sur le haut front
pâle. Un front d’ailleurs anormalement haut, et bordé
de tempes aux fragiles veines bleues. Une bonne moi-
tié du visage se trouvait au-­dessus des yeux. Les che-
veux de l’homme, raides et gris, étaient rabattus en
arrière et donnaient l’impression d’avoir été peignés
avec les doigts. Il était vêtu d’une salopette et d’une
chemise bleue. Une veste en jean à boutons de cuivre
et un chapeau marron sale, sorte de pork pie froissé,
étaient posés à côté de lui. Des chaussures en toile,
grises de poussière, gisaient à proximité, là où elles
avaient atterri lorsqu’il les avait enlevées.
L’homme dévisagea longuement Joad. La lumière
entrait loin dans ses yeux marron et faisait ressortir
les paillettes d’or incrustées dans les iris. Le faisceau
des muscles du cou saillait sous la peau.
Joad se tenait immobile dans l’ombre ajourée. Il
se découvrit, essuya son visage trempé avec sa cas-
quette puis la laissa tomber par terre, ainsi que son
baluchon.
L’homme dans l’ombre intégrale décroisa les
jambes et creusa la terre avec ses orteils.
Joad dit, « Salut. Fait une chaleur d’enfer sur la
route. »
L’homme assis le fixa d’un œil interrogateur. « Dis
voir, tu serais pas Tom Joad, le fils au vieux Tom ?
— Si, dit Joad. C’est moi. Je suis de retour.
— Tu dois pas te souvenir de moi », dit l’homme. Il
sourit et ses bonnes lèvres laissèrent voir de grandes

44
dents de cheval. « Oh non, c’est pas possible que tu
te souviennes. T’étais bien trop occupé à tirer sur les
tresses des filles pendant que je te donnais l’Esprit-­
Saint. Tu pensais qu’à ça, leur tirer sur les tresses. Tu
te rappelles peut-­être pas, mais moi j’ai pas oublié.
C’est à cause de ça que vous êtes venus à Jésus tous
les deux en même temps. Je vous ai baptisés tous
les deux en même temps dans le fossé d’irrigation.
Tous les deux à vous battre et à gueuler comme des
putois. »
Joad le regarda d’un air épuisé, puis il se mit à rire.
« Mais oui, vous êtes le pasteur. Vous êtes le pasteur.
Je parlais justement de vous à un type, y a pas une
heure de ça.
— Autrefois j’étais pasteur, dit l’homme en recou-
vrant son sérieux. Le révérend Jim Casy, dévoué au
Buisson ardent. Je clamais le nom du Christ pour Sa
plus grande gloire. Et devant moi les fossés grouil-
laient tellement de pécheurs repentis que la moitié
manquait de se noyer. Mais c’est fini tout ça. » Il sou-
pira. « Maintenant je suis plus que Jim Casy, tout
court. J’ai plus la vocation. J’ai tout un tas de pen-
sées impures qui me viennent, et elles me paraissent
même pas si insensées.
— Si vous pensez à des choses, c’est forcé que ça
vous donne des idées, dit Joad. Et évidemment que
je me rappelle de vous. J’aimais bien le culte quand
c’était avec vous. Je me rappelle d’une fois, vous nous
avez récité tout votre sermon en marchant sur les
mains et en braillant à tue-­tête. Vous avez toujours
été le pasteur préféré à ma mère. Et ma grand-­mère,
elle disait que vous aviez pas une once d’Esprit-­Saint
en vous. » Joad fouilla dans sa veste roulée, trouva
sa poche et exhuma sa flasque. La tortue remua une
patte, mais il serra le tissu autour d’elle. Il dévissa le
bouchon et proposa la flasque. « Une petite gorgée ? »
Casy accepta et couva la flasque d’un regard

45
sombre. « Je prêche plus beaucoup maintenant. Les
gens ont plus trop l’Esprit-­Saint en eux, et le pire
c’est que moi non plus. Des fois ça arrive qu’il se ré-
veille, bien sûr, alors je dis le culte, ou bien je bénis
les gens qui m’offrent à manger, mais le cœur y est
plus. Je le fais uniquement parce que c’est ce qu’ils
attendent. »
Joad épongea de nouveau son visage avec sa cas-
quette. « Vous êtes quand même pas trop saint pour
boire un coup, si ? » demanda-­t‑il.
Casy parut découvrir la flasque dans sa main. Il la
leva et prit trois grandes lampées. « Ça fait du bien,
un coup de gnôle, dit-­il.
— Je vous crois, dit Joad. Et c’est pas de l’artisa-
nale. Un dollar, je l’ai payée. »
Casy but encore une gorgée puis il lui rendit la
flasque. « Ah ouais ! dit-­il. Ah ouais ! »
Joad prit la flasque et, par politesse, se retint d’es-
suyer le goulot avec sa manche avant de boire. Il s’ac-
croupit et déposa la flasque contre sa veste. Ses doigts
trouvèrent un petit bâton pour dessiner ses pensées
sur le sol. Avec la main il balaya les feuilles tombées
et lissa un carré de poussière. Puis il se mit à tracer
des angles et de petits cercles. « Ça fait une éternité
que je vous ai pas vu, dit-­il.
— Ça fait une éternité que personne m’a vu, dit le
pasteur. Je suis parti tout seul et j’ai pris du temps
pour réfléchir. L’esprit est fort en moi, sauf que c’est
plus pareil qu’avant. Y a tout un tas de choses dont je
suis plus si sûr. » Il redressa son dos contre le tronc.
Sa main osseuse plongea comme un écureuil dans sa
salopette et en ressortit avec un pain de tabac noir en-
tamé. Il retira soigneusement les brins de paille et les
peluches grises qui s’y étaient collés, puis il en croqua
un coin et cala sa chique dans sa joue. Il en proposa à
Joad, qui déclina en remuant son bâton. La tortue se
débattait à l’intérieur de la veste. Casy baissa les yeux

46
sur le vêtement qui gigotait. « T’as quoi là-­dedans ? Un
poulet ? Il va s’étouffer. »
Joad serra plus fort le paquet. « Une vieille tortue,
dit-­il. Je l’ai ramassée sur la route. Un vieux bulldo-
zer. Je me suis dit que j’allais la prendre pour mon
petit frère. Les gamins ça aime bien les tortues. »
Le pasteur hocha lentement la tête. « Tous les ga-
mins ont une tortue à un moment ou un autre. Mais
c’est pas possible de garder une tortue. Ça essaye et
ça essaye et un beau jour ça réussit à se faire la malle.
Pareil que moi. J’ai pas été fichu de m’en tenir au bon
vieil Évangile que j’avais juste à portée de main. Il a
fallu que je le dépiaute et que je chipote jusqu’à tant
qu’il en reste plus rien. Alors après, des fois, j’avais
l’esprit en moi mais plus rien à prêcher. J’entendais
l’appel, mais j’avais plus nulle part où conduire les
gens.
— Vous aviez qu’à les mener en bateau, dit Joad.
Les balancer à la flotte. Leur dire qu’ils iraient cramer
en enfer si ils pensaient pas comme vous. Pas besoin
de les conduire quelque part en particulier. Suffit de
les conduire. » L’ombre du tronc droit s’était allon-
gée. Joad y pénétra avec soulagement, s’accroupit
et déblaya un nouvel espace pour dessiner ses pen-
sées avec son bâton. Un chien de berger à l’épais poil
jaune arriva en trottant sur la route, la tête basse et la
langue dégoulinante de bave. Sa queue pendait, mol-
lement recourbée, et il haletait puissamment. Joad
le siffla, mais le chien se contenta de baisser la tête
encore davantage et pressa le pas vers la destination
qu’il s’était fixée. « Il va quelque part, expliqua Joad,
un peu piqué. Il rentre chez lui, si ça se trouve. »
Le pasteur ne déviait pas de son sujet. « Il va
quelque part, répéta-­t‑il. C’est vrai, il va quelque part.
Moi, je sais pas où je vais. Tu sais, avant, les gens,
ils sautaient partout et ils parlaient en langues et ils
clamaient la gloire du Seigneur jusqu’à tant qu’ils

47
s’évanouissent. Certains, j’étais obligé de les baptiser
pour qu’ils reviennent à eux. Et après, tu sais pas
ce que je faisais ? J’emmenais une des filles dans les
grandes herbes, et je couchais avec. Chaque fois je
le faisais. Ensuite ça me restait sur la conscience,
alors je priais, je priais, mais ça y faisait rien. La fois
d’après, quand les gens et moi on avait l’esprit en
nous, je recommençais. Je me disais que j’étais un
cas désespéré et un satané hypocrite. Mais je faisais
pas exprès. »
Joad sourit, ses longues dents s’entrouvrirent et il
se lécha les lèvres. « Y a rien de tel qu’un bon office
chauffé à blanc pour leur faire écarter les jambes,
dit-­il. Je sais de quoi je parle.
— Ah, tu vois ! s’écria Casy en se penchant vers lui.
Et quand j’ai compris ça, c’est là que je me suis mis à
cogiter. » Il agita de bas en haut sa main osseuse aux
grosses phalanges, comme s’il tapotait affectueuse-
ment quelque chose. « Et je me suis dit, “Moi je suis
là à prêcher la grâce de Dieu. Et eux ils la reçoivent
tellement fort qu’ils se mettent à sauter partout et à
crier. Et on dit que c’est le diable qui nous pousse à
coucher avec les filles. Mais plus la fille elle a la grâce
du Seigneur en elle, plus elle a envie de courir dans
les grandes herbes.” Alors je me suis dit, “Nom de
Dieu, excuse, nom d’un chien, comment ça se pour-
rait que le diable il rentre dans une fille alors qu’elle a
l’Esprit-­Saint tout en elle qui lui ressort par le nez et
les oreilles ?” Moi je crois plutôt que si y a un moment
où le diable a pas une chance sur un million d’y ar-
river, c’est bien là. Mais c’était comme ça. » Ses yeux
brillaient d’excitation. Il actionna ses joues quelques
secondes et cracha par terre, et le crachat roula et
roula, amassant tant et si bien la poussière qu’à la
fin il ressemblait à une petite boule dure. Le pasteur
ouvrit la main et regarda fixement sa paume avec
l’air de lire dans un livre. « Et moi, reprit-­il plus bas,

48
moi j’ai toutes les âmes de ces gens-­là dans le creux
de ma main – c’est une responsabilité que je sens en
moi –, et à chaque fois je couche avec une fille. » Il
se tourna vers Joad et il parut démuni. Son visage
appelait à l’aide.
Joad dessina avec application un torse de femme
dans la poussière, les seins, les hanches, le bassin.
« J’ai jamais été pasteur, dit-­il. J’ai jamais laissé filer
une occasion quand j’avais qu’à tendre la main. Et j’y
ai jamais réfléchi plus que ça, sauf pour me dire que
j’étais bien content que ça m’arrive.
— Mais t’étais pas pasteur, insista Casy. Pour toi,
une fille c’était rien d’autre qu’une fille. Pour toi, ça
voulait rien dire de plus. Mais pour moi, les filles
c’était des vases sacrés. Je sauvais leur âme. Et avec
toutes les responsabilités que j’avais, je les remplis-
sais à ras bord d’Esprit-­Saint et après je les emmenais
dans les grandes herbes.
— J’aurais peut-­être dû faire pasteur », dit Joad.
Il sortit son tabac et ses feuilles et se roula une ci-
garette. Il l’alluma et regarda le pasteur à travers la
fumée en plissant les paupières. « Ça fait un bail que
j’ai pas touché une fille, dit-­il. J’ai dû perdre le coup.
— Ça me tracassait, j’en dormais plus de la nuit,
continua Casy. Avant d’aller dire le culte je me ré-
pétais, “Allez, ce coup-­ci je le fais pas.” Et en même
temps que je le disais, je savais que j’allais le faire.
— Vous auriez dû vous marier, dit Joad. Une fois, y
a un pasteur et sa femme qui ont logé chez nous pen-
dant un moment. Des Témoins de Jéhovah, c’était. Ils
dormaient à l’étage. Disaient le culte dans la grange.
Avec les autres gosses, on écoutait. Et après l’office du
soir, le pasteur, je vous raconte pas ce qu’il lui mettait
à sa bonne femme.
— Ça me fait plaisir que tu me dises ça. Je pensais
que j’étais le seul. Ça a fini par me faire tellement
souffrir que j’ai arrêté les frais et que je suis parti, tout

49
seul, pour réfléchir un bon coup. » Il replia les jambes
et gratta la peau entre ses orteils secs et crasseux.
« Je me suis dit, “C’est quoi qui te ronge ? C’est les
filles dans les herbes ?” Et puis je me suis dit, “Non,
c’est le péché.” Et je me suis dit, “Les moments où
on devrait être armé contre le péché parce qu’on a le
Christ en nous, comment ça se fait que c’est dans ces
moments-­là qu’on se met à jouer de la braguette ?” »
Il tapotait le creux de sa main avec deux doigts au
rythme de ses phrases, comme s’il y plaçait soigneu-
sement chaque mot après l’autre. « Je me suis dit,
“Aussi bien c’est pas un péché. Aussi bien, on est tous
fichus comme ça. Aussi bien on se fait des misères
pour rien du tout.” Alors j’ai repensé aux sœurs qui
se fouettaient avec des bouquets de fil barbelé. Et je
me suis dit que, si ça se trouve, elles aimaient bien se
faire du mal, et que si ça se trouve moi aussi j’aimais
bien ça. Cette idée-­là, quand elle m’est venue, j’étais
allongé sous un arbre, et après je me suis endormi.
La nuit est tombée, et il faisait tout noir quand je me
suis réveillé. Y avait un coyote qui hurlait pas très
loin. J’ai même pas eu le temps de comprendre ce qui
m’arrivait que j’étais déjà en train de dire tout fort,
“Et puis merde ! Le péché et la vertu, ça existe pas.
Uniquement les choses qu’on fait. Tout ça, c’est un
grand tout. Des fois on fait des choses bien, d’autres
fois non, mais personne a le droit de dire plus que
ça.” » Il s’interrompit et cessa de fixer la paume de sa
main, dans laquelle il avait déposé les mots.
Joad souriait de toutes ses dents, mais son regard
était perçant et intéressé. « Vous aviez fait le tour de
la question, dit-­il. Vous aviez trouvé la réponse. »
Casy se remit à parler, et sa peine et ses doutes
résonnaient dans sa voix. « Je me suis dit, “Comment
est-­ce qu’il s’appelle, cet esprit ?” Et je me suis dit,
“C’est l’amour. J’aime tellement les gens que, des fois,
ça me fait dérailler.” Et puis je me suis dit, “T’aimes

50
Jésus, oui ou non ?” J’y ai réfléchi et pour finir je
me suis dit, “Non, je connais personne qui s’appelle
Jésus. Je connais un paquet d’histoires, mais ce que
j’aime, moi, c’est les gens. Et des fois j’aime quand
ils déraillent, et je veux qu’ils soient heureux, et c’est
pour ça que je prêchais des choses qui pouvaient les
rendre heureux.” Et après… dis, ça fait un bout de
temps que je cause. Tu trouves peut-­être ça bizarre de
m’entendre dire des gros mots. C’est parce que pour
moi c’est plus des gros mots. C’est des mots qu’on uti-
lise sans penser à mal. Mais, bon, je vais te raconter
une dernière idée que j’ai eue ; et, pour un pasteur, y
a pas moins religieux que ça, donc je peux plus être
pasteur vu que je l’ai eue, cette idée, et que j’y crois.
— C’est quoi cette idée ? » demanda Joad.
Casy prit un air embarrassé. « Tu seras pas vexé si
elle te plaît pas, hein ?
— Je me vexe jamais, sauf quand on me met une
beigne dans le nez, dit Joad. Allez, dites, à quoi vous
avez pensé ?
— J’ai pensé à l’Esprit-­Saint et au chemin du
Christ. Je me suis dit, “Pourquoi est-­ce qu’on se rac-
croche au Seigneur ou à Jésus ? Peut-­être parce qu’ils
ont en eux tous les hommes et toutes les femmes
qu’on aime ; si ça se trouve c’est ça l’Esprit-­Saint –
l’esprit humain – le grand truc. Si ça se trouve, les
hommes ils font ensemble une grande âme immense
qui rassemble tout le monde.” Et pendant que je ré-
fléchissais à ça, d’un coup j’ai compris. J’ai compris
au fond de moi que c’était la vérité, et je suis toujours
convaincu que ça l’est. »
Joad baissa les yeux, peut-­être incapable de sou-
tenir ceux du pasteur et leur franchise pure. « Vous
pouvez pas prêcher ces idées-­là, dit-­il. Vous allez vous
faire virer à coups de pied aux fesses avec ces idées-­là.
Sauter partout et crier. C’est ça qu’ils aiment, les
gens. C’est ça qui leur fait du bien. Ma grand-­mère,

51
dès qu’elle commençait à parler en langues, y avait
plus moyen de la tenir. Elle pouvait vous mettre K-­O
un diacre en lui envoyant son poing dans la gueule. »
Casy le fixait d’un air sombre. « Y a un truc que
j’aimerais te demander, dit-­il. Un truc qui me trotte
dans la tête.
— Allez-­y. Je peux être bavard, quand je veux.
— Bon, commença le pasteur. Quand je t’ai bap-
tisé, toi, j’étais porté par la gloire de Dieu. Ce jour-­là,
c’était des petits bouts de Jésus qui me sortaient par
la bouche. Tu dois pas t’en rappeler parce que t’étais
trop occupé à tirer sur les tresses de la petite fille.
— Je me rappelle, dit Joad. C’était Susy Little. Elle
m’a cassé un doigt l’année d’après.
— Bon, et est-­ce qu’il t’a fait du bien, ce baptême ?
Est-­ce qu’il a changé ta vie ? »
Joad réfléchit un moment. « Nooon, je peux pas
dire que j’ai senti grand-­chose.
— Bon, et est-­ce qu’il t’a fait du mal ? Réfléchis bien. »
Joad ramassa la flasque et but une gorgée. « Ça m’a
rien fait, ni en bien ni en mal. C’était marrant, voilà. »
Il tendit le whisky au pasteur.
Casy soupira et but, vit que la flasque était bientôt
à sec et reprit une toute petite gorgée. « Bon, dit-­il.
Je commençais à avoir peur que mes conneries aient
causé du tort à quelqu’un. »
Joad jeta un coup d’œil à sa veste et s’aperçut que
la tortue s’était dépêtrée du tissu et se carapatait dans
la direction qu’elle suivait lorsque Joad l’avait trou-
vée. Joad l’observa quelques instants puis il se leva
sans se presser, l’attrapa et la remmaillota dans sa
veste. « J’ai pas de cadeau pour les petits, expliqua-­t‑il.
Rien que cette vieille tortue.
— C’est drôle, dit le pasteur. J’étais en train de pen-
ser au vieux Tom Joad quand t’es arrivé. Je me disais
que j’allais passer le voir. Autrefois, j’étais convaincu
qu’il croyait en rien. Comment est-­ce qu’il va ?

52
— Je sais pas. Ça fait quatre ans que j’ai pas mis
les pieds à la maison.
— Et il t’a pas écrit ? »
Joad parut gêné. « C’est-­à‑dire que c’est pas le genre
à écrire pour faire bien, ou à écrire pour écrire. Il sait
lécher un crayon et signer son nom comme tout le
monde. Mais il a jamais écrit de lettre. Je l’ai toujours
entendu dire que les choses qu’il pouvait pas dire avec
sa bouche, elles méritaient pas qu’il prenne un crayon
pour les écrire.
— T’étais parti en voyage tout ce temps ? demanda
Casy.
— Vous êtes pas au courant ? fit Joad avec suspi-
cion. Ils en ont parlé dans tous les journaux.
— Non, j’ai jamais… Quoi ? » Casy croisa ses lon-
gues jambes et se cala contre le tronc de l’arbre.
L’après-­midi avançait rapidement et le soleil prenait
une teinte plus profonde.
En souriant, Joad répondit, « Autant que je vous le
dise maintenant et qu’on en parle plus. Mais si vous
étiez encore pasteur je vous le dirais pas, j’aurais trop
peur qu’il vous vienne l’idée de prier pour moi. » Il
vida la flasque et la lança au loin, et le petit flacon
glissa sans à-­coups sur la poussière. « J’ai passé les
quatre dernières années à McAlester. »
Casy se tourna vers lui et fronça les sourcils, ce qui
fit paraître son grand front encore plus grand. « Pas
envie d’en parler, hein ? Je poserai pas de questions,
si t’as fait quelque chose de mal…
— Ce que j’ai fait je le referais, dit Joad. Je me suis
battu avec un gars et je l’ai tué. C’était pendant un
bal, on était cuits. Il m’a foutu un coup de couteau et
moi je l’ai tué avec une pelle qui traînait pas loin. En
purée, je lui ai mis sa tête. »
Les sourcils de Casy retrouvèrent leur position nor-
male. « Alors t’as honte de rien ?
— De rien du tout, dit Joad. J’ai pris seulement

53
sept ans, vu qu’il m’avait foutu un coup de couteau.
Et je suis sorti au bout de quatre – libération condi-
tionnelle.
— Donc t’es sans nouvelles de tes parents depuis
quatre ans ?
— Oh, non. Ma mère m’a envoyé une carte postale
y a deux ans, et à Noël dernier c’est ma grand-­mère.
Qu’est-­ce que ça a pu faire marrer les gars du bloc,
nom de Dieu ! Dessus, y avait un sapin et un truc bril-
lant un peu comme de la neige. Et un poème :

Joyeux Noël, mon bel enfant,


Doux agneau du Christ aimant,
Au pied du sapin tu trouveras,
Le cadeau que j’y ai mis pour toi.

« À tous les coups ma grand-­mère l’avait même pas


lue. Elle avait dû l’acheter à un représentant de com-
merce et choisir celle qui brillait le plus. Ils ont failli
en crever de rire, les gars du bloc. Après ça ils ont
commencé à m’appeler “Mon doux agneau”. Mais la
grand-­mère, elle avait pas voulu me faire une blague ;
elle avait trouvé la carte jolie et elle s’était pas em-
bêtée à la lire. Elle a paumé ses lunettes l’année où
je suis parti en prison. Possible qu’elle les ait jamais
retrouvées.
— Comment est-­ce qu’ils t’ont traité à McAlester ?
demanda Casy.
— Ça va. On avait à manger tous les jours, des
vêtements propres et un endroit pour se laver. Ça
avait des côtés chouettes. Mais c’est pas facile d’être
privé de femmes. » Soudain, il éclata de rire. « Y a un
mec qui est sorti en conditionnelle. Un mois plus tard
il était de retour, il avait enfreint sa conditionnelle.
Quand on lui a demandé pourquoi, il a répondu, “Y
a pas tout ce confort chez mon vieux. Pas d’électri-
cité, pas de douche. On a pas de livres et la bouffe

54
est dégueulasse.” Il a dit qu’il préférait revenir en
prison parce que c’était confortable et qu’il mangeait
à sa faim. Il se sentait seul dehors, à se demander ce
qu’il allait faire après. Donc il a volé une bagnole et
il est revenu. » Joad sortit son tabac, souffla sur son
carnet de papier brun pour en soulever une feuille
et se roula une cigarette. « Et il a eu raison, reprit-­il.
Hier soir, j’étais en train de me demander où j’allais
dormir et ça m’a fait peur. Du coup j’ai commencé à
penser à mon pieu, au cinglé qui était en cellule avec
moi. On avait monté un orchestre avec d’autres gars.
On était bons. Le cinglé, il arrêtait pas de nous dire
qu’on devrait passer à la radio. Et ce matin, j’ai pas
su à quelle heure il fallait que je me lève. Je suis resté
allongé en attendant la sonnerie. »
Casy eut un petit rire. « Y en a bien qui peuvent
plus se passer du bruit de la scierie. »
La lumière de l’après-­midi, jaunissante et poudrée,
déposait un voile d’or sur la terre. Les tiges de maïs
paraissaient d’or massif. Un vol d’hirondelles fondit
sur un trou d’eau. Dans la veste de Joad, la tortue se
lança dans une nouvelle tentative d’évasion. Joad plia
la visière de sa casquette. Elle commençait à revêtir la
longue forme arquée d’un bec de corbeau. « Je crois
que je vais me remettre tranquillement en chemin,
dit-­il. J’ai horreur de marcher sous le cagnard, mais
ça s’est calmé. »
Casy rassembla ses affaires. « Y a une éternité que
j’ai pas vu ce vieux Tom, dit-­il. Je comptais passer
le saluer. Pendant des années j’ai amené le Christ à
tes parents et j’ai jamais demandé un sou, rien qu’un
petit quelque chose à manger.
— Venez avec moi, dit Joad. Mon père sera content
de vous voir. Je l’ai toujours entendu répéter que vous
étiez trop bien monté pour un pasteur. » Il ramassa
sa veste et serra l’étoffe autour de la tortue et de sa
paire de brogues.

55
Casy récupéra ses chaussures en toile et y glissa ses
pieds nus. « Je suis moins confiant que toi, dit-­il. J’ai
toujours peur qu’y ait un bout de verre ou de ferraille
caché sous la poussière. Et y a rien que je déteste plus
que de me couper les orteils. »
Ils hésitèrent un instant à quitter l’ombre, puis ils
plongèrent dans la lumière jaune tels deux nageurs
pressés de regagner le rivage. Après quelques fou-
lées rapides, ils ralentirent et adoptèrent un pas plus
tranquille, plus propice à la réflexion. L’ombre des
épis de maïs était maintenant grise et oblique, et l’air
empli d’une odeur vive de poussière chaude. Dans les
champs, le maïs céda la place à du coton vert foncé,
cosses en formation et feuilles vert foncé sous une
pellicule de poussière. La pousse était inégale, dense
dans les creux qui avaient retenu l’eau, clairsemée
aux endroits plus élevés. Les plants luttaient contre
le soleil. Et le lointain, vers l’horizon, disparaissait
dans un brun fauve. Devant eux, la piste en terre
ondulait. À l’ouest une rangée de saules bordant un
ruisseau, au nord-­ouest une parcelle en friche qui
retournait à sa condition de broussaille éparse. Mais
l’odeur de la poussière brûlée saturait l’air, et cet
air était sec, si sec que le mucus formait une croûte
dans le nez et que les yeux pleuraient pour éviter de
se dessécher.
Casy dit, « Regarde un peu comme le maïs poussait
bien avant que la poussière se lève. Ça aurait été une
sacrée récolte.
— Tous les ans, dit Joad. Dans mon souvenir, tous
les ans on avait une bonne récolte qui s’annonçait,
mais elle arrivait jamais. Si on croit le grand-­père, la
terre était bonne les cinq premiers labours, quand y
avait encore des herbes sauvages dedans. » La piste
descendit au fond d’une petite dépression puis re-
monta.
« On doit pas être à plus d’un kilomètre et demi

56
de chez le vieux Tom, dit Casy. C’est pas derrière la
troisième butte, là-­bas ?
— Si, dit Joad. À moins que quelqu’un ait volé la
maison comme mon père l’avait volée.
— Ton père a volé votre maison ?
— Ouais, il l’a trouvée à deux kilomètres vers l’est
et il l’a traînée. Elle appartenait à une famille qui est
partie. Mon grand-­père, mon père et mon frère Noah,
ils ont essayé de l’embarquer en entier, mais elle a
pas voulu venir. Donc ils en ont pris seulement un
bout. C’est pour ça qu’elle est bizarre d’un côté. Ils
l’ont coupée en deux et ils l’ont traînée jusqu’ici avec
douze chevaux et deux mules. Ensuite ils sont repar-
tis chercher la deuxième moitié pour la recoller à la
première, mais avant qu’ils aient le temps d’arriver,
Wink Manley et ses fils l’avaient piquée. Ils l’ont eu en
travers de la gorge, le père et le grand-­père, mais un
peu plus tard ils se sont mis une cuite avec Wink et
ils se sont fendu la poire. Le vieux Wink, il disait que
sa maison c’était une jument qui attendait le mâle, et
que si on amenait la nôtre ça pourrait nous donner
toute une portée de maisons pourries. C’était un phé-
nomène, celui-­là, quand il était bourré. Après ça ils
sont devenus amis, mon père et lui. Ils perdaient pas
une occasion de se prendre une cuite.
— Tom est un sacré type », acquiesça Casy. Ils des-
cendirent péniblement au fond d’une cuvette, puis
ils ralentirent le pas pour la montée. Casy essuya
son front avec sa manche et remit son chapeau plat.
« Oui, répéta-­t‑il, Tom était un sacré type. Même s’il
croyait en rien c’était un sacré type. Des fois, pendant
le culte, je voyais que l’esprit rentrait un petit peu en
lui, et je l’ai vu faire des bonds de trois mètres. Je vais
même te dire, quand le vieux Tom recevait une dose
d’Esprit-­Saint, t’avais intérêt à t’écarter si tu voulais
pas qu’il te culbute et qu’il te marche dessus. Un éta-
lon dans un box. »

57
Ils atteignirent le sommet de la butte suivante, de-
puis lequel la route dévalait vers une vieille ravine,
sale et vide, dont le tracé haché était rejoint, d’un
bord et de l’autre, par les cicatrices d’écoulements
passés. Quelques pierres formaient un gué. Pieds nus,
Joad traversa à petits pas précautionneux. « Vous
parlez de mon père, dit-­il. Mais vous auriez dû voir
l’oncle John la fois où il a été baptisé, chez Polk, par
là-­bas. Parce qu’il s’est mis à se jeter par terre et à
sauter en l’air. Il a sauté par-­dessus un buisson balèze
comme un piano. Dans un sens et puis dans l’autre,
en hurlant à la lune. Mon père il l’a vu faire, et le
père il était convaincu que personne dans la région
pouvait le battre quand il avait Jésus en lui. Donc il
s’est trouvé un buisson encore deux fois plus balèze
que celui à l’oncle John, il a gueulé comme une truie
qui mettrait bas des morceaux de verre, il s’est mis
à cavaler vers son buisson, il a sauté par-­dessus et il
s’est cassé la jambe droite. Et là, l’esprit, il s’est envolé
d’un coup net. Le pasteur a bien essayé de prier pour
le soigner, mais le père il a dit non merci, comme
quoi il se contenterait parfaitement de voir un toubib.
Bon, y avait pas de toubib à proximité, mais y avait
un dentiste ambulant qui lui a soigné sa jambe. Ça a
pas empêché le pasteur de dire une prière. »
Ils attaquèrent d’un pas lourd l’autre versant de
la ravine. Le soleil maintenant sur le déclin s’était
calmé et, même si l’air demeurait chaud, ses rayons
les assommaient moins. La route était toujours bor-
dée par le fil qui pendait entre les piquets tordus. À
main droite, une clôture fendait en deux le champ de
coton, et le coton vert et poussiéreux était identique
des deux côtés, poussiéreux, sec et vert foncé.
« Ça, c’est la limite de chez nous, fit Joad en poin-
tant la clôture du doigt. On avait pas vraiment besoin
de mettre une clôture, mais on avait le fil et mon
père aimait bien l’idée qu’elle soit là. Il disait que

58
ça l’aidait à se rendre compte que quarante arpents,
c’était quarante arpents. Mais on l’aurait jamais eue
si l’oncle John s’était pas pointé un soir avec six rou-
leaux de fil dans sa charrette. Il les a passés à mon
père en échange d’un porcelet. On a jamais su où il
avait trouvé tout ce fil. » Ils ralentirent, plantant leurs
pieds dans la profonde couche de poussière douce,
devinant la terre au-­dessous. Joad regardait en lui,
dans sa mémoire. Il paraissait rire intérieurement.
« Il était vraiment taré, l’oncle John, dit-­il. Y a qu’à
voir ce qu’il a fait de ce porcelet. » Il gloussa et reprit
sa marche.
Jim Casy était suspendu à ses lèvres. La suite de
l’anecdote se faisait attendre. Il laissa à Joad le temps
qu’il lui fallait. Puis, avec une pointe d’agacement, il
se résolut à demander, « Bon, et donc, qu’est-­ce qu’il
en a fait, de ce porcelet ?
— Hein ? Oh, ben il l’a tué sur place et après il a
dit à ma mère d’allumer le fourneau. Il a débité les
côtelettes, il les a flanquées dans la poêle et il a mis
les travers et une cuisse dans le four. Il s’est envoyé
les côtelettes en attendant que les travers soient prêts
et ensuite il s’est envoyé les travers en attendant que
la cuisse soit prête. Et ensuite il a commencé à bouf-
fer la cuisse. Il se coupait des gros morceaux et il
les engloutissait à la chaîne. Avec les petits on le re-
gardait faire en bavant, et il nous en a filé un peu,
mais il voulait rien filer à mon père. Il s’est tellement
empiffré qu’il a dû aller vomir et ensuite il s’est mis
au lit. Pendant qu’il dormait, le père et moi on a fini
la cuisse. Et le lendemain matin, quand l’oncle s’est
réveillé, il a balancé l’autre cuisse au four. Mon père
il lui a fait, “Tu vas vraiment manger ce porcelet
en entier, John ?” Et lui il a répondu, “J’y compte
bien, Tom, mais j’ai peur de pas y arriver avant qu’il
se perde, même si je passais la journée à manger.
Vaudrait peut-­être mieux que tu te prennes une

59
assiette et que tu me rendes deux rouleaux de fil.”
Sauf que le père il est pas idiot. Il a laissé l’oncle
John bâfrer à s’en rendre malade, et quand l’oncle est
reparti il en restait plus de la moitié. Mon père lui a
demandé pourquoi il le salait pas, mais c’est pas le
genre à l’oncle : quand il veut manger du cochon, c’est
tout un cochon, et une fois qu’il a fini, il veut plus en
entendre parler. Donc il est rentré chez lui, et mon
père a salé ce qui restait.
— Si j’avais encore l’esprit en moi pour prêcher,
dit Casy, je ferais un sermon là-­dessus et je le dirais
devant toi, mais j’ai arrêté. Pourquoi il avait fait ça,
d’après toi ?
— Je sais pas, répondit Joad. Il avait envie de co-
chon, c’est tout. Ça me donne faim rien que d’y pen-
ser. En quatre ans, on a eu que quatre fois du rôti de
porc : une tranche pour Noël.
— Si ça se trouve, Tom va tuer le veau gras en
l’honneur du fils prodigue », se laissa aller Casy.
Joad eut un rire méprisant. « Vous connaissez pas
mon père. Quand il tue un poulet, c’est lui qui gueule
le plus fort des deux. Il est pas foutu de retenir la
leçon. Il garde toujours un porc pour Noël mais ça
rate jamais, tous les ans le porc crève en septembre
à cause d’un ballonnement ou je sais pas quoi, et on
peut pas le manger. Mon oncle John, il a eu envie de
manger du cochon et il a mangé du cochon. Il s’est
rempli la panse. »
Ils passèrent le sommet de la butte et virent la
ferme des Joad en contrebas. Et Joad s’arrêta. « Elle
est plus pareille, dit-­il. Regardez. Il est arrivé quelque
chose. Y a plus personne. » Sans bouger, les deux
hommes observaient la petite grappe de bâtiments.
5

Les possesseurs de la terre vinrent sur la terre,


ou bien le plus souvent c’est un de leurs émissaires
qui vint. Ils vinrent dans des voitures fermées et ils
touchèrent la terre sèche avec leurs doigts, et par-
fois ils fouillèrent la terre avec de grandes foreuses
pour l’analyser. Dans leur cour abrutie de soleil, les
métayers mal à l’aise regardèrent les voitures fer-
mées avancer entre les champs. Enfin les possesseurs
arrivèrent jusque dans les cours et parlèrent par la
fenêtre sans quitter leur voiture. Les métayers res-
tèrent un moment debout près des voitures, puis ils
s’accroupirent et trouvèrent des bâtons pour tracer
dans la poussière.
Sur le seuil des maisons les femmes épiaient, et
derrière elles les enfants – des enfants aux grands
yeux et à la tête en épi de maïs, un pied nu posé sur
l’autre et les orteils qui gigotaient. Les femmes et les
enfants regardaient leurs hommes parler aux posses-
seurs. Ils se taisaient.
Certains des propriétaires étaient compatissants
car ils s’en voulaient de devoir faire cela, et certains
d’entre eux étaient en colère car ils s’en voulaient de
faire preuve de cruauté, et d’autres encore étaient
froids car ils avaient compris depuis longtemps que
l’on doit se montrer froid lorsqu’on est un possesseur.

61
Et tous étaient pris dans quelque chose qui les dé-
passait. Certains en voulaient aux chiffres qui les
envoyaient là, et certains avaient peur, et certains
vénéraient les chiffres qui leur offraient un refuge
contre leurs pensées et leurs émotions. Dans les cas
où la ferme appartenait à une banque ou à une so-
ciété financière, l’homme du propriétaire disait, La
Banque – ou la Société – demande – exige – insiste
– réclame –, comme si la Banque ou la Société était
un monstre capable de pensées et d’émotions qui
exerçait sur eux son emprise. Ils se dégageaient de
toute responsabilité parce qu’ils étaient des hommes
et des esclaves, alors que les banques étaient tout à
la fois des machines et des maîtres. Certains de ces
hommes concevaient une certaine fierté à être les
esclaves de maîtres aussi froids et aussi puissants. Et
les hommes des propriétaires expliquaient sans sortir
des voitures. Vous savez bien que la terre est pauvre.
Dieu sait que vous l’avez grattée assez longtemps.
Les métayers accroupis opinaient et s’interro-
geaient et dessinaient des formes dans la poussière
et, oui, ils le savaient, et Dieu le savait. Si seulement
la poussière ne s’envolait pas. Si seulement la surface
du sol voulait bien rester sur le sol, on n’en serait
peut-­être pas là.
Les hommes des propriétaires en venaient à ce qui
les amenait : Vous savez que la terre est de plus en
plus pauvre. Vous savez ce que le coton fait à la terre ;
il la pille, il lui pompe le sang.
Les hommes accroupis opinaient : ils le savaient,
Dieu le savait. Si seulement ils pouvaient alterner les
cultures, ils rendraient peut-­être du sang à la terre.
Oui, mais c’est trop tard. Et les hommes des pro-
priétaires expliquaient le fonctionnement et le rai-
sonnement du monstre qui était plus fort qu’eux. Un
homme peut détenir une terre s’il réussit à se nourrir
et à payer ses impôts ; c’est possible.

62
Oui, c’est possible, jusqu’au jour où la récolte sera
mauvaise et où il devra emprunter à la banque.
Mais, voyez-­vous, cela ne marche pas pour les
banques ou pour les sociétés, parce que ces créatures
ne respirent pas d’air et ne se nourrissent pas de lard.
Elles respirent des profits ; elles se nourrissent de taux
d’intérêt. Sans cela, elles meurent de la même façon
que vous mourez si vous êtes privé d’air ou de lard.
C’est triste, mais c’est comme ça. C’est comme ça.
Les hommes accroupis levaient les yeux pour com-
prendre. On ne peut pas attendre encore un peu ?
L’année prochaine ça sera peut-­être une bonne année.
Dieu sait ce que le coton donnera l’année prochaine.
Et avec toutes les guerres qu’on a… Dieu sait ce que
le coton pourra rapporter. On n’a pas besoin de coton
pour fabriquer les explosifs ? Et les uniformes ? Si
les guerres continuent, le cours du coton va flamber.
L’année prochaine, peut-­être. Ils levaient des yeux
remplis de questions.
Nous ne pouvons pas compter là-­d essus. La
banque – le monstre – a besoin de profits. Il ne peut
pas attendre. Il en mourrait. C’est que les impôts
continuent. Si le monstre arrête de grandir, il meurt.
Il ne peut pas rester à la même taille.
Des doigts flasques commençaient à pianoter sur
les portières des voitures, et des doigts durs se cris-
paient sur les bâtons qui griffonnaient sans relâche.
Sur le seuil des maisons abruties de soleil, les femmes
soupiraient puis changeaient de pied, de sorte que
celui du dessous se retrouve au-­dessus. Les chiens
venaient renifler la voiture des propriétaires et mar-
quaient les quatre pneus l’un après l’autre. Les poules
couchées au soleil dans la poussière gonflaient leurs
plumes pour faire glisser jusqu’à la peau la poussière
qui les nettoierait. Dans les petites soues les porcs
grognaient en fouissant le fond boueux de leur auge.
Les hommes accroupis baissaient les yeux.

63
Qu’est-­ce que vous voulez qu’on fasse ? On peut pas
prendre moins sur les récoltes, déjà qu’on meurt à
moitié de faim. Les enfants ont tout le temps le ventre
creux. On a rien à se mettre sur le dos, tout est en
loques. On aurait honte de se montrer comme ça au
culte, si c’était pas pareil pour les voisins.
Et enfin les hommes des propriétaires en venaient
au fait. Le système du métayage ne fonctionne plus.
Un homme sur un tracteur peut remplacer douze ou
quatorze familles. On lui donne une paye et on garde
l’intégralité des récoltes. Nous n’avons pas le choix.
Ça ne nous plaît pas. Mais le monstre est malade. Il
est arrivé quelque chose au monstre.
Mais vous allez tuer la terre avec le coton.
Nous le savons. C’est pour ça que nous allons nous
dépêcher de faire du coton avant que la terre meure.
Ensuite, nous vendrons la terre. Il y a beaucoup de
familles dans l’Est qui seraient heureuses de posséder
une parcelle de terre.
Inquiets, les métayers levaient les yeux. Mais
qu’est-­ce qu’on va devenir ? Comment on va manger ?
Vous allez devoir libérer la terre. Les charrues pas-
seront dans la maison.
Et les hommes accroupis se levaient avec colère.
C’est mon grand-­père qui s’est installé sur cette terre,
et pour ça il a fallu qu’il tue les Indiens et qu’il les
chasse. Et mon père est né ici, et il a tué les mauvaises
herbes et les serpents. Ensuite y a eu une mauvaise
année et il a fallu emprunter un peu. Et nous autres,
on est nés ici. Là, derrière cette porte, c’est là qu’ils
sont nés les enfants. Et mon père a dû emprunter.
C’est la banque qui est devenue propriétaire de la
terre, mais on est restés et on a gardé pour nous un
peu de ce qu’on faisait pousser.
Nous le savons, tout cela nous le savons. Ce n’est
pas nous, c’est la banque. Une banque, ce n’est pas un
homme. Et un homme qui possède cinquante mille

64
arpents, lui non plus ce n’est pas un homme. C’est le
monstre.
D’accord, se récriaient les métayers, mais elle est
à nous cette terre. On l’a mesurée et on l’a divisée.
On est nés dessus et on s’est fait tuer dessus, on est
morts dessus. Elle est peut-­être pas bonne, mais elle
est à nous. C’est ça qui fait qu’elle est à nous – on est
nés dessus, on la travaille et on mourra dessus. C’est
ça qui dit la propriété, pas un bout de papier avec des
numéros dessus.
Nous sommes désolés. Ce n’est pas nous. C’est le
monstre. La banque, ce n’est pas un homme.
Oui, mais la banque c’est rien que des hommes.
Non, vous n’y êtes pas, vous n’y êtes pas du tout.
La banque et les hommes, ce sont deux choses diffé-
rentes. Tous les hommes de la banque détestent ce
que fait la banque, et pourtant la banque le fait quand
même. La banque, c’est autre chose que les hommes,
croyez-­moi. C’est le monstre. Il a été fabriqué par des
hommes, mais les hommes ne le maîtrisent pas.
Les métayers s’écriaient, Pour cette terre mon
grand-­père a tué les Indiens, et mon père a tué les ser-
pents. Qu’est-­ce qui nous retient de tuer les banques ?
Elles sont encore pires que les Indiens et que les ser-
pents. S’il le faut on se battra pour garder notre terre,
pareil que le père et le grand-­père.
Et à présent les hommes des propriétaires com-
mençaient à se fâcher. Vous allez devoir partir.
Mais ça nous appartient, s’écriaient les métayers.
On…
Non. La terre appartient à la banque, au monstre.
Vous allez devoir partir.
On ira chercher les fusils, comme le grand-­père
quand les Indiens sont venus. Alors ?
Eh bien… d’abord ce sera le shérif, et ensuite
la troupe. Vous serez des voleurs si vous tentez de
rester, et des assassins si vous tuez pour rester. Le

65
monstre n’est pas les hommes, mais il peut obliger
les hommes à lui obéir.
Mais si on s’en va, où est-­ce qu’on ira ? Et com-
ment ? On n’a pas d’argent.
Nous sommes désolés, disaient les hommes des
propriétaires. La banque, ou celui qui possède les
cinquante mille arpents, ce n’est pas sa faute. Vous
êtes sur une terre qui ne vous appartient pas. Une fois
que vous serez partis, vous pourrez peut-­être reve-
nir en automne, pour le coton. Vous aurez peut-­être
droit à des aides. Et pourquoi vous n’allez pas dans
l’Ouest, en Californie ? Il y a du travail là-­bas, et il ne
fait jamais froid. Là-­bas, il n’y a qu’à tendre le bras
pour cueillir une orange. Là-­bas, ça embauche tou-
jours dans les champs. Vous n’avez qu’à y aller. Et les
hommes des propriétaires démarraient leurs voitures
et s’éloignaient.
Les métayers s’accroupissaient à nouveau pour tra-
cer dans la poussière avec leur bâton, pour réfléchir,
pour s’interroger. Leur visage brûlé par le soleil était
sombre, et leurs yeux fouettés par le soleil étaient
clairs. Les femmes quittaient le seuil des portes et
rejoignaient leurs hommes sur la pointe des pieds, et
derrière elles les enfants, eux aussi sur la pointe des
pieds, prêts à déguerpir. Les plus grands s’accrou-
pissaient à côté de leur père, parce que cela faisait
d’eux des hommes. Au bout d’un moment les femmes
demandaient, Qu’est-­ce qu’il voulait ?
Et les hommes levaient les yeux un instant, et
dans ces yeux il y avait une braise douloureuse. On
doit foutre le camp. Un tracteur et un contremaître.
Comme dans les usines.
Où est-­ce qu’on va aller ? demandaient les femmes.
On sait pas. On sait pas.
Et rapidement, sans bruit, les femmes rentraient
dans les maisons et rassemblaient les enfants devant
elles. Elles savaient qu’un homme égaré et blessé à

66
ce point peut se livrer à la colère, même contre ceux
qu’il aime. Elles laissaient les hommes réfléchir et
s’interroger seuls dans la poussière.
Au bout d’un moment peut-­être le métayer regar-
dait autour de lui : la pompe installée dix ans plus tôt,
avec sa poignée en col de cygne et ses fleurs sur le bec,
le billot qui avait servi à tuer un millier de poules, la
charrue à bras dans la remise, en dessous du berceau
verni suspendu aux poutres.
Dans les maisons les enfants se réunissaient autour
des femmes. Qu’est-­ce qu’on va faire, Ma ? Où est-­ce
qu’on va aller ?
Les femmes disaient, On ne sait pas encore. Sortez
jouer. Mais vous approchez pas de votre père. Il pour-
rait vous en coller une si vous venez trop près. Et
les femmes se remettaient au travail, mais elles ne
quittaient pas des yeux les hommes accroupis dans
la poussière, égarés et pensifs.

Les tracteurs vinrent par les routes et entrèrent


dans les champs, colosses progressant sur leurs
chenilles comme des insectes et dotés de la force
titanesque des insectes. Ils rampaient sur le sol,
dessinaient leur piste, roulaient dessus et la prolon-
geaient. Des tracteurs dont le moteur Diesel tous-
sotait lorsqu’ils étaient au point mort ; il faisait un
bruit de tonnerre lorsqu’ils se mettaient en branle, et
puis le tonnerre s’apaisait en un grondement régulier.
Des monstres au museau retroussé qui soulevaient la
poussière et y plongeaient leur groin, en plein dans
le pays, dans tout le pays, à travers les clôtures et à
travers les portes, tout droit dans les fossés. Ils ne
roulaient pas sur le sol, mais sur leur propre chaus-
sée. Au mépris des collines et des ravins, des cours
d’eau, des clôtures, des maisons.
L’homme assis sur le siège en fer n’avait rien d’un
homme ; les mains gantées, des lunettes sur les yeux,

67
un masque en caoutchouc sur le nez et la bouche, il
était un élément du monstre, un robot sur le siège.
Le fracas des cylindres résonnait dans tout le pays,
se fondait dans l’air et dans la terre, au point que la
terre et l’air murmuraient à l’unisson. Le conducteur
ne contrôlait pas le tracteur : l’engin fendait le pays,
transperçait une dizaine de fermes et faisait demi-­
tour. Un coup sec sur les manettes pouvait le faire
dévier, mais les mains du conducteur étaient inca-
pables de le donner car le monstre qui avait construit
le tracteur, le monstre qui avait envoyé le tracteur, ce
monstre était parvenu à s’immiscer dans les mains
du conducteur, dans son cerveau et dans ses mus-
cles, il l’avait fasciné et étouffé – avait fasciné son
esprit, étouffé sa voix, fasciné ses perceptions, étouffé
ses récriminations. L’homme ne voyait plus la terre
comme elle était, ne sentait plus son odeur ; ses pieds
n’écrasaient plus les mottes de la terre et ne devi-
naient plus sa chaleur et sa puissance. Il était juché
sur un siège en fer et il appuyait sur des pédales en
fer. Il ne pouvait ni applaudir ni frapper ni maudire
ni encourager le prolongement de sa puissance, et
de ce fait il ne pouvait ni s’applaudir ni se flageller
ni se maudire ni s’encourager. Il ne connaissait ni ne
possédait ni n’écoutait ni n’implorait plus la terre.
Quand une graine semée ne germait pas, ce n’était
rien. Quand une jeune pousse fringante était flétrie
par la sécheresse ou noyée par le déluge, cela n’af-
fectait pas davantage le conducteur que le tracteur.
Le conducteur n’aimait pas plus la terre que les
banques n’aimaient la terre. Il pouvait admirer le
tracteur – ses surfaces usinées, le déferlement de sa
puissance, le rugissement de l’explosion dans ses
cylindres –, mais le tracteur ne lui appartenait pas.
À l’arrière du tracteur tournaient des disques étin-
celants, des lames qui incisaient la terre : non plus
labour mais chirurgie, la terre incisée était poussée

68
John Steinbeck
Les raisins de la colère
Nouvelle traduction
Traduit de l’anglais (États-Unis) et préfacé par Charles Recoursé

« Dans les yeux des affamés se lit une colère grandissante.


Dans leur âme les raisins de la colère sont chaque jour
plus gros et plus lourds, et la vendange ne saurait tarder. »

Famille de migrants traversant le désert à la recherche d’un travail dans le coton à Roswell au Nouveau-Mexique, sur la route 70 en Arizona, mai 1937.
Au cœur de l’Oklahoma des années 1930, les petits
exploitants agricoles se font racheter de force leurs terres
et sombrent dans la misère. Mais, miracle, l’appel de la
Californie retentit : ses fruits savoureux à cueillir, son
coton à récolter et son grand besoin de main-d’œuvre.
Toute la famille Joad se serre dans un pick-up pour
atteindre cet eldorado avec le rêve d’y faire fortune.
Parviendra-t-elle seulement à échapper à la faim ?
© Dorothea Lange / Farm Security Administration / Library of Congress.

« Le grand livre des inégalités, de la bataille entre les puissants et les


sans-voix, et un grand livre écologique avant la lettre. »
Frédéric Martel, France Culture

Prix Nobel de littérature 1962

folio
folio-lesite.fr
LES RAISINS
7343
John Steinbeck
Prix Nobel de littérature
DE LA COLÈRE
John Steinbeck Les raisins de la colère

Les raisins de la colère John Steinbeck


Nouvelle traduction
Famille de migrants traversant le désert à la recherche d’un travail dans le coton à Roswell au Nouveau-Mexique, sur la route 70 en Arizona, mai 1937.
© Dorothea Lange / Farm Security Administration / Library of Congress.

27 mm 17/01/2024 10:43

Cette édition électronique


du livre Les raisins de la colère de John Steinbeck
a été réalisée le 23 janvier 2023
par Gallimard.
Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage,
(ISBN : 9782073043993 - Numéro d’édition : 617729).
Code produit : Q01622 - ISBN : 9782073044020.
Numéro d’édition : 617732

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