Objet d’étude : théâtre
Parcours : dispute et théâtre, Pour un oui ou pour un non, Natalie Sarraute
Questions de préparation
Pour lundi 9 septembre (10 points)
Lire le texte « Tragédie » pages 5 et suivantes et répondre aux questions
-1) Que Louise demande-t-elle à son mari Jean Claude au début de la pièce ? Qu’en pensez-vous ? 1
point
-2) Relevez les différentes demandes de Louise à Claude au sujet de sa sœur : que remarquez-vous ?
2 points
-3) Comment Jean Claude désigne-t-il Simone ? Que peut-on en déduire de leur relation ? 3 points.
-4) Comment Simone se comporte-t-elle avec sa sœur ? 2 points
-5) Pourquoi cette petite pièce est-elle comique. (2 points)
Pour lundi 30 septembre : finir la lecture du livre de Sarraute ( 5 points)
-1) Est-ce que H1 et H2 se sont disputés ?
-2) Après lecture de la pièce, pour quelle (s) raison (s) les deux amis ne le sont plus ? 2 points
-3) Voici les dernières répliques :
H2 : oui ou non ? …
H1 : Ce n’est pourtant pas la même chose…
H2 : en effet : oui/ Ou non.
H1 : OUI
H2 : Non !
Que pensez-vous de cette « fin » ? 2 points
Pour lundi 14 octobre (5 points) Lecture notée sur 5 points
Lire l’extrait 1 ou l’extrait 2 de la pièce de Sarraute
2 méthodes possibles :
Choix 1 : Le site mon-oral.com
Aller sur le lien suivant : https://www.mon-oral.net/a/NTY3MU1S
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Texte bac n °1
« Tragédie », in Théâtre sans animaux de Jean Michel Ribes, 2001
Théâtre sans animaux est un recueil de courtes de pièces. Ce que l’auteur, Jean-Michel Ribes, né en
1946, définit ainsi au début de l’ouvrage : « Ces courtes fables, portraits, gribouillis, réussis sous le
titre Théâtre sans animaux, sont une modeste contribution à l’art du sursaut et un hommage à tous
ceux qui luttent contre l’enfermement morose de la mesure ». L’auteur fait l’éloge de l’imprévu, des
petits moments où tout dérape !
Louise et Jean Claude viennent applaudir Simone qui joue le rôle de Phèdre au théâtre de la Comédie
Française. Louise aimerait que son mari Jean-Claude félicite sa sœur Simone.
LOUISE. Quinze ans d’attente, Jean-Claude, quinze ans que Simone
attend d’entrer à la Comédie-Française ! Ça y est, c’est fait, elle est
engagée ! Et miracle, on lui offre le rôle dont elle rêve depuis toujours !
Ce soir pour la première fois de sa vie elle vient de jouer Phèdre dans le
plus prestigieux théâtre d’Europe, et toi, son beau-frère, tu refuses de lui
dire "bravo", juste un petit bravo ! Qu’est-ce que tu es devenu ? un
animal ?
JEAN-CLAUDE. Elle vient de jouer Phèdre pour la première fois de sa
vie !? Et le jour de notre mariage, tu as oublié peut-être ? Elle en a
déclamé un morceau en plein milieu du repas, comme ça, sans prévenir
personne, même qu’après les enfants ont pleuré ! Elle nous a foutu une
ambiance de merde avec sa vocation et ses alexandrins ! (…) Il fallait
que je t’aime pour rester immobile, vingt minutes, le couteau planté
dans le gigot, pendant que l’autre hystérique beuglait sa poésie en se
caressant les seins ! Et tu voudrais que je lui dise « bravo » à cette
grosse vache !
LOUISE. Jean-Claude !!
JEAN-CLAUDE. Quoi Jean-Claude ! Elle a pris vingt kilos, Simone, vrai ou
faux ?!
LOUISE. C’est humain, c’est l’angoisse d’attendre ce rôle... mais
franchement ce n’est pas ça qui compte.
JEAN-CLAUDE. Quand on est habillée en toge, ça compte quand même
un peu ! (…)
LOUISE : Et o ?
JEAN-CLAUDE : Hein ?
LOUISE : O ? Est-ce que tu peux lui dire juste « o » ? Elle sort de sa loge,
c’est toi qu’elle regardera le premier j’en suis sûre, tu la serres aussitôt
dans tes bras et tu lui dis « o » ? Tu n’as même pas besoin de le dire
fort, tu lui susurres dans l’oreille ! O !
JEAN-CLAUDE : O… !
LOUISE : Je pense que dans « bravo » ce qui compte surtout c’est le O,
les autres lettres sont pour ainsi dire inutiles…Tu as entendu pendant les
rappels à la fin de la pièce, les gens applaudissaient en criant « vo » (elle
les imite) , vo ! vo ! vo !... C’était surtout le O qui résonnait, vo ! vo !
avec pour être honnête, un petit rien de V, vo ! …Voila « vo ! vo ! » ce
serait parfait.
JEAN-CLAUDE : Tu me demandes de dire « vo » à ta sœur ?
LOUISE. S’il te plaît.
2
Un temps
JEAN-CLAUDE. Vo... ?
LOUISE : oui.
Un temps.
JEAN-CLAUDE. Louise, est-ce que le moment n’est pas venu de faire le
point sur notre couple ?
Texte bac n°2
Pour un oui ou pour un non, N Sarraute, 1981
Extrait 1 Page 23 (édition folio)
H1 se rend chez H2. Ils sont amis de longue date. H1 s’inquiète du
comportement très distant de son ami. Il lui rend visite pour savoir ce qui se
passe « qu’est-ce que tu as contre moi ? » lui demande-t-il dans la 1 ère réplique,
celle qui ouvre la pièce.
H 1 : Allons, vas-y...
H 2 : Eh bien, c’est juste des mots...
H 1 : Des mots ? Entre nous ? Ne me dis pas qu’on a eu des mots... ce n’est pas
possible...
H 2 : Non, pas des mots comme ça... d’autres mots... pas ceux dont on dit
qu’on les a « eus »... Des mots qu’on n’a pas « eus », justement... On ne sait
pas comment ils vous viennent...
H 1 : Lesquels ? Quels mots ? Tu me fais languir... tu me taquines...
H 2 : Mais non, je ne te taquine pas... Mais si je te les dis...
H 1 : Alors ? Qu’est-ce qui se passera ? Tu me dis que ce n’est rien...
H 2 : Mais justement, ce n’est rien... Et c’est à cause de ce rien...
H 1 : Ah on y arrive... C’est à cause de ce rien que tu t’es éloigné ? Que tu as
voulu rompre avec moi ?
H 2 soupire : Oui... c’est à cause de ça... Tu ne comprendras jamais... Personne,
du reste, ne pourra comprendre...
H 1 : Essaie toujours... Je ne suis pas si obtus...
H 2 : Oh si.., pour ça, tu l’es. Vous l’êtes tous, du reste.
H 1 : Alors, chiche... on verra...
H 2 : Eh bien... tu m’as dit il y a quelque temps... tu m’as dit... quand je me suis
vanté de je ne sais plus quoi... de je ne sais plus quel succès... oui.., dérisoire..,
quand je t’en ai parlé... tu m’as dit : «c’est bien... ça... »
H 1 : Répète-le, je t’en prie... j’ai dû mal entendre.
H 2 prenant courage : Tu m’as dit : « C’est bien... ça... » Juste avec ce
suspens...cet accent...
H 1 : Ce n’est pas vrai. Ça ne peut pas être ça... ce n’est pas possible...
H 2 : Tu vois, je te l’avais bien dit... à quoi bon ?...
H 1 : Non mais vraiment, ce n’est pas une plaisanterie ? Tu parles
3
sérieusement?
H 2 : Oui. Très. Très sérieusement.
Texte bac n° 3
Pour un oui ou pour un non, N Sarraute, 1981
Extrait 2 Page 37 (édition folio)
H2 accuse H1 d’être condescendant et d’écraser les autres avec son bonheur.
La dispute s’envenime. Plus H2 essaie d’expliquer ses reproches, plus H1 se
replie sur l’ironie… Les deux postures sont-elles réconciliables ?
H2 : (…) je le savais, je l’ai toujours su…
H1 : Su quoi ? Su quoi ? Dis-le.
H2 : Su qu’entre nous il n’y a pas de conciliation possible. Pas de rémission…
C’est un combat sans merci. Une lutte à mort. Oui, pour la survie. Il n’y a pas
le choix. C’est toi ou moi.
H1 : là, tu vas fort.
H2 : Mais non, pas fort du tout. Il faut bien voir ce qui est : nous sommes dans
deux camps adverses. Deux soldats de deux camps ennemis qui s’affrontent.
H1 : Quels camps ? Ils ont un nom ?
H2 : Ah, les noms, ça c’est pour toi. C’est toi, c’est vous qui mettez des noms
sur tout. Vous qui placez entre guillemets…Moi je ne sais pas.
H1 : eh bien, moi je sais. Tout le monde le sait. D’un côté, le camp où je suis,
celui où les hommes luttent, où ils donnent toutes leurs forces…ils créent la
vie autour d’eux …pas celle que tu contemples par la fenêtre, mais la « vraie
», celle que tous vivent. Et d’autre part…eh bien…
H2 : Eh bien ?
H1 : Eh bien…
H2 : Eh bien ?
H1 : Non…
H2 : si. Je vais le dire pour toi…Eh bien, de l’autre côté, il y a les « ratés ».
H1 : Je n’ai pas dit ça. D’ailleurs, tu travailles….
H2 : Oui, juste pour me permettre de vivoter. Je n’y consacre pas toutes mes
forces.
H1 : ah ! tu en gardes ?
H2 : Je te vois venir…Non, non, je n’en « garde » pas…
4
H1 : Si. Tu en gardes. Tu gardes des forces pour quoi ?
H2 : Qu’est-ce que ça peut bien te faire ? Pourquoi faut-il que tu viennes
toujours chez moi inspecter, fouiller ?
« Tragédie », in Théâtre sans animaux de Jean Michel Ribes, 2001
PERSONNAGES
Louise, Jean-Claude, Simone
Ils sont chics. Costumes de gala. Louise, tendue, marche vite. Jean-Claude,
visage fermé, traîne derrière elle. Escaliers, couloirs, ils cherchent un nom
sur une porte.
LOUISE. "Bravo", tu lui dis juste "bravo", c’est tout.
JEAN-CLAUDE. (Soupirs.)
LOUISE. Je ne te demande pas de te répandre en compliments, je te
demande de lui dire juste un petit bravo...
JEAN-CLAUDE : (soupirs)
LOUISE. Attention, qui sonne quand même, pas appuyé d’accord, mais
qu’elle ne soit pas obligée de te faire répéter…
JEAN-CLAUDE. Je ne peux pas.
LOUISE. Tu ne peux pas dire "bravo" ?
JEAN-CLAUDE. Non.
LOUISE. Même un petit bravo ?
JEAN-CLAUDE. Non.
LOUISE. C’est quoi ? C’est le mot qui te gêne ?
JEAN-CLAUDE. Non, c’est ce qu’il veut dire.
LOUISE. Oh ! ce qu’il veut dire, ce qu’il veut dire, si tu le dis comme
"bonjour", déjà il veut beaucoup moins dire ce qu’il veut dire.
JEAN-CLAUDE. Ça veut quand même un peu dire "félicitations", non ?
LOUISE. Oui mais pas plus. Vraiment pas plus.
JEAN-CLAUDE. J’ai haï cette soirée, tu es consciente de ça, Louise ?! J’ai
tout détesté, les costumes, les décors, la pièce et Elle, surtout Elle !
LOUISE. Justement, comme ça tu n’es pas obligé de lui dire que tu n’as
pas aimé, tu lui dis juste "bravo", un petit bravo et c’est fini, on n’en parle
plus… Tiens, sa loge est là !
JEAN-CLAUDE. Je n’y arriverai pas.
LOUISE : Jean-Claude, tu as vu où elle nous a placé, au sixième rang
d’orchestre, au milieu de tous les gens connus, elle n’était pas obligée, on
n’est pas célèbres, on est même le contraire, elle a fait ça pour nous faire
plaisir.
JEAN-CLAUDE : je n’ai éprouvé aucun plaisir.
5
LOUISE : C’est bien pour ça que je ne te demande pas de lui dire
« merci », là d’accord, « merci » ça pourrait avoir un petit côté hypocrite
surtout si tu t’es beaucoup ennuyé, mais « bravo » , franchement !
"Bravo" c’est rien, un sourire, même pas, un demi-sourire, une lèvre qui se
retrousse à peine…
JEAN-CLAUDE. Je te dis que je n’y arriverai pas !
LOUISE. Alors, dis-le deux fois.
JEAN-CLAUDE. Deux fois ?!
LOUISE. Oui, "bravo, bravo". Deux fois ça glisse tout seul. On ne se rend
presque pas compte qu’on l’a dit, ça file, on n’a même pas le temps de
penser à ce que ça veut dire. C’est un peu comme "oh pardon !". Quand tu
dis "oh pardon !" tu n’as pas l’impression de demander vraiment un
pardon, c’est une petite phrase qui t’échappe, et pourtant le type sur qui
tu viens de renverser ta bière et qui a envie de t’égorger, en t’entendant
dire "oh pardon !" s’apaise aussitôt, comprenant que ce n’est pas un
goujat qui lui a taché sa veste, mais un homme bien élevé, et il le devient
à son tour en te répondant « je vous en prie »Phrase dont lui non plus ne
saisit pas le sens, sinon, l’idée de se courber mains jointes devant toi en
priant lui ôterait toute envie de la prononcer. Et pourtant, il l’a dite ! Et
vous vous séparez, sans insultes ni guerre, presque amis, prouvant que
dix mille ans de civilisation n’ont pas été vains, puisqu’ils ont réussi à
remplacer chez l’homme le réflexe de l’égorgement par celui de la
courtoisie, et c’est pour ça, Jean-Claude, que j’aimerais que tu dises un
petit bravo à Simone, juste pour qu’elle ne pense pas que mon mari a
échappé à la civilisation... Est-ce que tu comprends ?
JEAN-CLAUDE. Qu’est-ce qui te prend à parler comme ça, sans t’arrêter ?
On vient d’entendre ta sœur pendant presque trois heures et demie,
parler, parler, parler, j’ai cru mourir, et toi maintenant tu t’y mets !? C’est
contagieux ou quoi ? Si tu dois continuer, dis-le-moi tout de suite, parce
que je te préviens, avec toi ce ne sera pas comme avec Simone, je sors, je
fous le camp de ce théâtre et je ne reviens pas, tu m’entends, Louise, je
ne reviens plus jamais, je suis à bout...
LOUISE. Tout ça parce que je te demande d’être poli avec ta belle-sœur !
JEAN-CLAUDE. Parce qu’elle l’a été elle, sur scène ?! parce que c’est de
l’art, c’est poli ?... parce que c’est classique, c’est poli ? parce que ça rime,
c’est poli ? C’est ça ?
LOUISE. Tu n’es quand même pas en train de m’expliquer que Racine est
mal élevé ?!?
JEAN-CLAUDE. Ta sœur m’a torturé, Louise, tu m’entends, torturé
pendant toute la soirée.
LOUISE : Tu es au courant, j’espère qu’au Japon la grandeur suprême
pour le samouraï blessé à mort est de dire « bravo » à son adversaire.
JEAN-CLAUDE : c’est un mauvais exemple. Je hais le Japon.
LOUISE : dommage, un peu d’Extrême Orient aurait pu t’aider.
JEAN-CLAUDE : M’aider à quoi ?
LOUISE : A mieux comprendre, à mieux TE comprendre, en oubliant deux
petites minutes ta tête d’Occidental buté.
JEAN-CLAUDE : Louise, ne va pas trop loin, je t’ai prévenue, je suis à
bout !
6
LOUISE : Parce que figure-toi, quand le samouraï blessé à mort dit
« bravo ! » à son adversaire, ce n’est pas pour le féliciter, c’est pour
l’humilier.
JEAN-CLAUDE : ah bon !
LOUISE : bien sûr. C’est la vengeance suprême. Ton sabre a meurtri mon
corps, mais mon âme est intacte, et elle te dit « bravo ». Voilà la victoire,
la vraie ! « Bravo »…Car en vérité en disant bravo à son adversaire c’est à
lui-même qu’il se dit bravo, bravo d’avoir dit bravo à son bourreau…
Maintenant si tu refuses de te dire bravo en disant bravo à Simone, c’est
ton affaire…
JEAN-CLAUDE : un homme qui n’ pas hurlé pendant cette représentation
ne peut pas se dire bravo, Louise ! Quand je pense que j’ai supporté ce
supplice sans broncher, comme un lâche, sans rien dire, pendant très
exactement deux cent vingt-trois minutes et dix-sept secondes !
LOUISE. Ah oui ! ça j’ai vu, tu l’as regardée ta montre !
JEAN-CLAUDE. Tout le temps ! À un moment j’ai même cru qu’elle s’était
arrêtée, pendant sa longue tirade avec le barbu, le mari, ça n’avançait
plus. Je me suis dit, la garce elle nous tient, huit cents personnes devant
elle, coincées dans leur fauteuil, elle nous a bloqué les aiguilles pour que
ça dure plus longtemps !...Je ne sais pas comment j’ai tenu, je ne sais
pas…
LOUISE : oui, enfin n’exagère pas, tu n’es pas mort.
JEAN-CLAUDE : non, c’est vrai…et tu sais pourquoi, louise ? parce que je
me suis mis à répéter sans arrêt un mot, un seul mot, un mot magique :
entracte ! ENTRACTE !...Mais il n’est jamais venu, jamais ! cinq actes sans
une seconde d’interruption, louis, tu appelles ça la civilisation ?
LOUISE. Quinze ans d’attente, Jean-Claude, quinze ans que Simone attend
d’entrer à la Comédie-Française ! Ça y est, c’est fait, elle est engagée ! Et
miracle, on lui offre le rôle dont elle rêve depuis toujours ! Ce soir pour la
première fois de sa vie elle vient de jouer Phèdre dans le plus prestigieux
théâtre d’Europe, et toi, son beau-frère, tu refuses de lui dire "bravo",
juste un petit bravo ! Qu’est-ce que tu es devenu ? un animal ?
JEAN-CLAUDE. Elle vient de jouer Phèdre pour la première fois de sa
vie !? Et le jour de notre mariage, tu as oublié peut-être ? Elle en a
déclamé un morceau en plein milieu du repas, comme ça, sans prévenir
personne, même qu’après les enfants ont pleuré ! Elle nous a foutu une
ambiance de merde avec sa vocation et ses alexandrins ! (…) Il fallait que
je t’aime pour rester immobile, vingt minutes, le couteau planté dans le
gigot, pendant que l’autre hystérique beuglait sa poésie en se caressant
les seins ! Et tu voudrais que je lui dise « bravo » à cette grosse vache !
LOUISE. Jean-Claude !!
JEAN-CLAUDE. Quoi Jean-Claude ! Elle a pris vingt kilos, Simone, vrai ou
faux ?!
LOUISE. C’est humain, c’est l’angoisse d’attendre ce rôle... mais
franchement ce n’est pas ça qui compte.
JEAN-CLAUDE. Quand on est habillée en toge, ça compte quand même un
peu ! (…)
LOUISE : Et o ?
JEAN-CLAUDE : Hein ?
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LOUISE : O ? Est-ce que tu peux lui dire juste « o » ? Elle sort de sa loge,
c’est toi qu’elle regardera le premier j’en suis sûre, tu la serres aussitôt
dans tes bras et tu lui dis « o » ? Tu n’as même pas besoin de le dire fort,
tu lui susurres dans l’oreille ! O !
JEAN-CLAUDE : O… !
LOUISE : Je pense que dans « bravo » ce qui compte surtout c’est le O, les
autres lettres sont pour ainsi dire inutiles…Tu as entendu pendant les
rappels à la fin de la pièce, les gens applaudissaient en criant bao (elle les
imite) , vo ! vo ! vo !... C’était surtout le O qui résonnait, vo ! vo ! avec
pour être honnête, un petit rien de V, vo ! …Voila « vo ! vo ! » ce serait
parfait
JEAN-CLAUDE : Tu me demandes de dire « vo » à ta sœur ?
LOUISE. S’il te plaît.
Un temps
JEAN-CLAUDE. Vo... ?
LOUISE : oui.
Un temps.
JEAN-CLAUDE. Louise, est-ce que le moment n’est pas venu de faire le
point sur notre couple.
LOUISE. J’en étais sûre ! La fuite, la tangente, l’esquive, une fois de plus
tu cherches à échapper à ce que je te demande, jamais le moindre effort
pour me comprendre, pour me satisfaire !
JEAN-CLAUDE : Parce que toi tu en fais des efforts ?
LOUISE : Beaucoup, Jean-Claude, beaucoup !
JEAN-CLAUDE : Je rêve !
LOUISE : Je te signale par exemple que je t’ai proposé d’enlever soixante-
quinze pour cent du mot « bravo » !
JEAN CLAUDE : après m’avoir fourgué quatre heures et demie de ta
sœur !
LOUISE : Trois heures et demie !
JEAN-CLAUDE : et l’heure qu’on est en train de passer à piétiner devant
sa loge, ça compte pour du beurre !?
(…)
Il s’éloigne. Louise sursaute.
LOUISE. Où tu vas ?
JEAN-CLAUDE. Dehors, boire une bière.
LOUISE. Tu reviendras ?
JEAN-CLAUDE. Je ne pense pas.
LOUISE : Fais attention de ne pas la renverser sur ton voisin…
JEAN-CLAUDE : j’essaierai… Il se dirige vers la sortie
LOUISE (bouleversée, crie.) Jean-Claude !
Jean-Claude disparaît sans répondre. Louise éclate en sanglots. La porte
de la loge s’ouvre. Simone apparaît radieuse dans un peignoir de soie.
SIMONE. Ah ma chérie, tu es là ! Alors ça t’a plu ? (Les pleurs de Louise
redoublent.) Oh, ma pauvre chérie, tu es toute bouleversée.
LOUISE (hoquetant). C’est parce que...
SIMONE. Parce que c’est une pièce qui parle très fort aux femmes, je sais.
LOUISE. Non c’est parce que... parce que...
SIMONE. Parce que c’est bouleversant de voir sa sœur applaudie pendant
vingt minutes...
8
LOUISE. Jean-Claude m’a quittééée...
SIMONE. Ton mari ?
LOUISE. Ouiiii...
SIMONE : Quand il t’a quittée ?
LOUISE : là maintenant, il est partiiiiii…
SIMONE : Avant la fin de la pièce !?
LOUISE : Nooooon…
SIMONE : ah, tu m’as fait peur !...
LOUISE : Jean-Clauuuuudeeee….
SIMONE. C’est incroyable, ma chérie !... Jean-Claude te quitte le soir de
ma première de Phèdre et tu te souviens ce que je vous ai joué le jour de
votre mariage ?!
LOUISE. Bien sûr que je m’en souviens, pauvre connasse ! (Elle recule
vers la sortie.)
Salope ! Ordure ! Putain ! Merdeuse !
Elle disparaît au bout du couloir. Simone reste un instant interdite puis se
met à courir derrière sa sœur en criant.
SIMONE. Chérie, ma chérie, qu’est-ce qu’il se passe ! Et moi tu ne me dis
rien... ? Même pas un petit bravo ?