Argent
Argent
2
Sommaire
3
Étude n°1 :
L’argent fait-il le bonheur ?
«Alexandre, Démétrius, Les Ptolémées, César ! mais chacun d’eux
n’en avait pas autant ! Rien d’impossible ! plus de souffrance ! et
ces rayons qui m’éblouissent ! Ah ! mon cœur déborde ! comme
c’est bon ! oui !... oui !... encore ! jamais assez ! J’aurais beau en
jeter à la mer continuellement, il m’en restera. Pourquoi en
perdre ? Je garderais tout ; sans le dire à personne ; je me ferais
creuser dans le roc une chambre qui sera couverte à l’intérieur de
lames de bronze – et je viendrais là pour sentir les piles d’or
s’enfoncer sous mes talons ; j’y plongerais mes bras comme dans
des sacs de grain. Je veux m’en frotter le visage, me coucher
dessus ! »
Gustave Flaubert, La tentation de Saint Antoine, Flammarion,
« GF », 1967, p. 53.
Le type de savoir véhiculé par les dictons et les proverbes populaires, quasi-nomothétique
dans chacune de ses propositions singulières, forme un ensemble de maximes non-
systématique, voire incohérent qui permet à chacun d’invoquer pour son repos le savoir
collectif cristallisé sous forme d’adages le mieux adapté à la situation. Aussi la nature de
l’association entre l’argent et le bonheur, deux concepts centraux de la pratique et de l’éthique
collectives varie-t-elle très fortement d’un proverbe à l’autre. Certes, le plus connu de ceux-ci
affirme que l’argent ne fait pas le bonheur, mais son absence peut être associé au malheur
puisque faute d'argent, c'est douleur non pareille. Et comme on ne vit pas d’amour et d’eau
fraîche, il faut de l’argent, sans odeur, ne pas le jeter par la fenêtre, mais s’en méfier, car bon
serviteur et mauvais maître.
Que l’argent puisse faire le bonheur, voilà pour Aristote une proposition fort paradoxale.
Comme il l’explique dans l’Éthique à Nicomaque, et dans Les Politiques, l’argent et le
bonheur sont de natures totalement opposées. L’argent est avant tout le moyen de l’échange, le
moyen universel absolu, qui n’a pas d’autres finalités que celle d’être un moyen (comme le
montre sa condamnation de la chrématistique). Le bonheur au contraire, est la finalité absolue
qui ne peut se réduire à un moyen et la question « A quoi bon être heureux ? » n’a évidement
pas de sens. Énoncer que l’argent fasse le bonheur est alors une vulgaire confusion du moyen
absolu et de la fin absolue.
Si l’argent est « le résumé de toutes choses »1, penser que l’argent puisse faire le bonheur,
revient à dire dans un raccourci singulier, que la promesse de possession de biens et services à
1
Spinoza, L’Éthique, Flammarion, « GF », p. 299-300 : « L’argent est devenu l’instrument par lequel on se
procure vraiment toutes choses et le résumé des richesses, si bien que son image occupe d’ordinaire plus
qu’aucune chose l’âme du vulgaire ; on ne peut guère en effet imaginer aucune sorte de Joie, sinon avec
l’accompagnement comme cause de l’idée de la monnaie. »
4
venir est source de félicité. Ainsi l’absence d’argent, c’est-à-dire le refus de cette promesse,
peut être légitimement associée au malheur. Dans une perspective Schopenhauerienne, où il
n’est d’expérience que négative du bonheur2, l’argent serait en quelque sorte un des (premiers)
désirs à combler, et qui une fois comblé permettrait d’accéder non pas au bonheur toujours au-
delà, mais soit à «l’ennui » soit au constat qu’il existe d’autres besoins inassouvis qui font
souffrir. Ces manques-là sont alors sources de malheur et la matière qui permet de les combler
est élevée au rang de nouvelle composante du bonheur. Mais si une telle perspective, qui nie
toute expérience positive du bonheur, valait pour tous, alors la question du bonheur ne
permettrait d’établir que la carte des manques dont souffrent les enquêtés. En effet dans cette
perspective l’argent ne peut que faire le bonheur des pauvres de même que la famille ne peut
faire que celui des célibataires, la santé celui des malades. La théorie du manque présent –
même étendue à l’idée de manque potentiel – décrit donc incomplètement les conceptions
possibles du bonheur et il faudrait sans doute la compléter avec la conception plus antique du
bonheur comme absence de trouble ou comme plaisir.
Simmel, dans son chapitre intitulé « l’argent dans les séries téléologiques » de La
philosophie de l’argent, prend au sérieux le fait que l’argent puisse être une source de félicité.
Il commence classiquement par expliquer que l’argent s’insère au début d’une série
téléologique (chaîne de moyens orientés vers une fin), parce qu’il est un moyen absolu dans le
monde des activités économiques. Mais du fait de certaines de ses propriétés, il peut être placé
à la fin de ces mêmes séries. Puisque tout se soumet dans une économie à une évaluation
monétaire et que l’argent moyen universel contient toujours plus de valeur que ses réalisations
particulières (c’est la richesse des possibles), « sa valeur grandit aussi en tant que moyen, au
point qu’il passe pour valeur en soi et que la conscience téléologique s’arrête définitivement à
lui. La polarité inhérente à l’argent : être par nature le moyen absolu et devenir par là même
dans la psychologie de la plupart des gens la fin absolue… »3. Une des formes idéales-typiques
de cette inversion est représentée par le plaisir subtil et complexe des avares que Simmel
analyse particulièrement bien : « Si donc son caractère de moyen fait apparaître l’argent
comme la forme abstraite de jouissances que l’on ne goûte cependant pas, alors l’estimation de
sa possession, dans la mesure où il est conservé sans être dépensé, se teinte d’objectivité, il
s’enveloppe de ce charme subtil de la résignation, qui accompagne toutes les finalités
2
« La satisfaction, le bonheur, comme l’appellent les hommes, n’est au propre et dans son essence rien que de négatif ... Le désir,
en effet, la privation, est la condition préliminaire de toute jouissance. Or avec la satisfaction cesse le désir, et par conséquent la
jouissance aussi » (Le Monde comme volonté et comme représentation, IV, 58).
5
objectives et réunit la positivité et la négativité de la jouissance en un tout particulier,
inexprimable par des mots »4. Mais plus que l’analyse subtile d’un « caractère », qui a peut-être
plus de réalité dans la littérature moraliste du dix-septième siècle que dans la société réelle du
vingtième, Simmel apporte une analyse sociologique de certaines fonctions de l’argent. Marx
avait déjà montré que l’argent ne servait pas uniquement de moyens de l’échange mais qu’il
était le mode de puissance dans le monde capitaliste marchand5. Simmel ne méconnaît pas les
effets aliénants de l’argent, surtout lorsqu’il contribue à « l’évaluation monétaire des valeurs
personnelles », mais il montre que l’argent peut aussi libérer les individus, parce qu’il
transforme par sa médiation des relations d’obligations personnelles et matérielles en relation
impersonnelles et immatérielles. L’argent peut donc au terme de cette analyse rendre heureux
non seulement par l’ensemble des biens qu’il permet d’acquérir mais aussi parce qu’il libère de
relations personnelles de dons contre-dons et parce qu’il donne un sentiment de puissance dans
le monde.
3
Simmel (Georg), Philosophie de l’argent, PUF, « Sociologies », p. 275.
4
Op. Cit. p 288.
5
Par bien des points, l’analyse de Marx contenue dans Les manuscrits de 1844 est semblable à celle de Simmel
mais elle comporte plus que celle de Simmel une évaluation éthique et politique, ainsi les passages suivants :
« L’argent qui possède la qualité de pouvoir tout acheter et tout s’approprier, est éminemment l’objet de la
possession. L’universalité de sa qualité en fait la toute-puissance, et on le considère comme un être dont le
pouvoir est sans bornes. (…) Je suis laid, mais je puis m’acheter la plus belle femme ; aussi ne suis-je pas laid,
car l’effet de la laideur, sa force rebutante, est annulé par l’argent. (…) Mon argent ne transforme-t-il pas
toutes mes impuissances en leur contraire ? (…) La perversion de toutes les qualités humaines et naturelles,
l’harmonisation des incompatibilités – la force divine – de l’argent sont inhérente à sa nature en tant que nature
générique aliénée et aliénante des hommes, en tant que nature qui se livre à autrui. Il est la puissance aliénée de
l’humanité. » p. 114-116.
6
Durkheim (Émile), 1901, « « Philosophie » de l’argent et sciences sociales selon Simmel », Notes critiques.
Sciences sociales, 2, repris dans Textes 1. Éléments d’une théorie sociale, Minuit, 1975, p 180-181.
7
Op. Cit., p. 181.
6
sociologiquement sur des représentations difficilement ou imparfaitement objectivables, il est
souvent utile de tenir compte des apports heuristiques de la philosophie qui, dans son
développement concurrentiel pour penser le pensable, a réussi à donner une version formalisée,
riche et détaillée de la plupart sinon de l’ensemble des représentations possibles en terme
d’éthique et d’articulations conceptuelles générales. Mais comme l’explique Durkheim, il est, à
l’heure des sciences sociales, fort dommage d’étudier une question en laissant « aux sensations
personnelles et à l’imagination de l’auteur le dernier mot »8. Étudier la relation entre le bonheur
et le travail ne doit pas se limiter à une phénoménologie des formes préconceptuelles que sont
l’avarice, la cupidité ou la prodigalité mais doit essayer de comprendre la nature des liens qui
sont établis entre ces deux concepts dans l’ensemble de l’espace social, quitte à retrouver des
conceptions qui ont pu être formulées bien avant par les hérauts de la tradition philosophique.
L’enquête Bonheur et travail permet, dans les limites toujours trop frustes d’un
questionnaire standardisé avec ses questions fermées réifiantes et ses questions ouvertes
limitées à 240 caractères qui ne permettent guère l’approfondissement, d’établir un lien entre la
diversité des productions de l’analyse conceptuelle et les représentations du monde social. Dès
le début du questionnaire, les enquêtés devaient répondre à la question « Qu’est-ce qui pour
vous est le plus important pour être heureux ? ». 20% des enquêtés répondent, sous une forme
ou sous une autre : « l’argent ». On peut ainsi non seulement essayer de comprendre quelles
sont les caractéristiques sociales qui favorisent l’établissement de ce lien entre le bonheur et
l’argent mais aussi analyser la modalité (lexicale) de cet établissement.
Étudier le lien direct entre l’argent et le bonheur ne doit cependant pas nous faire oublier
que les divers modes d’orientation économique et les formes de la satisfaction à l’égard de la
rémunération monétaire ne se résument pas uniquement à la présence/absence du vocabulaire
de l’argent dans la question ouverte sur les causes du bonheur. Aussi dans le deuxième temps,
nous prendrons en compte l’ensemble des questions qui parlent d’argent. Cette analyse permet
de caractériser un espace des orientations économiques ou les agents sociaux se positionnent à
la fois en fonction de leur situation et de leurs dispositions.
8
Op. Cit., p. 181.
7
I. L’argent, condition du bonheur ?
9
* indique la troncature. FINANC* peut être finance(s), financier(e)(s)...
10
Lecture : 21% des personnes dont les revenus du ménage sont entre 60 et 80 KF parlent d’argent à la
question du bonheur. Ils en parlent toutes choses égales par ailleurs 1% de moins que les personnes qui
touchent entre 100 et 120 KF (modalité référence), cette différence n’est pas significative au seuil de 50 %
(« 0 » signifie « nul » avec probabilité de nullité P≥90 % ; « d » « douteux » avec P<0,9; « p » « possible » avec
P<0,5, « * » significatif au seuil de 10%, « ** » significatif au seuil de 1%, « *** » significatif au seuil de 1‰).
8
Cadres du Public 10% -13% * -0,587 [-1,046 ; -0,127] 0,0362
Cadres du Privé 15% -5% p -0,211 [-0,545 ; 0,123] 0,3010
Prof Inter. du Public 15% -8% * -0,347 [-0,647 ; -0,046] 0,0586
Prof. Inter. du Privé 20% -2% d -0,094 [-0,409 ; 0,221] 0,6239
Techniciens Contremait. 19% -7% p -0,309 [-0,633 ; 0,016] 0,1188
Employé du Public 22% -4% p -0,167 [-0,405 ; 0,071] 0,2499
Employé du Privé 20% -6% * -0,244 [-0,482 ; -0,006] 0,0921
Employé Service Partic. 26% -0% 0 -0,006 [-0,305 ; 0,294] 0,9755
Ouvriers Qualifiés 27% réf réf
Ouvriers non Qualifiés 25% -1% d -0,060 [-0,281 ; 0,161] 0,6571
Inactifs & CS nrp 24% -5% p -0,205 [-0,551 ; 0,141] 0,3313
Diplôme : Aucun/CE 22% -0% 0 -0,006 [-0,167 ; 0,154] 0,9482
CAP/BEP 24% réf réf
BEPC 19% -5% p -0,226 [-0,474 ; 0,023] 0,1361
Bac Technique 25% +3% p 0,121 [-0,168 ; 0,411] 0,4925
Bac Général 17% -4% p -0,169 [-0,428 ; 0,091] 0,2872
Bac+2 15% -8% * -0,346 [-0,609 ; -0,083] 0,0311
Supérieur 11% -13% ** -0,589 [-0,911 ; -0,267] 0,0027
Sexe : Homme 21% réf réf
Femme 20% -2% p -0,086 [-0,228 ; 0,057] 0,3249
Âge : 18 à 24 ans 27% +2% d 0,104 [-0,19 ; 0,399] 0,5612
25 à 29 ans 24% +3% p 0,141 [-0,086 ; 0,368] 0,3085
30 à 39 ans 21% réf réf
40 à 49 ans 21% +1% d 0,024 [-0,15 ; 0,197] 0,8235
50 à 59 ans 23% +4% p 0,167 [-0,039 ; 0,374] 0,1839
60 ans & plus 15% -8% p -0,338 [-0,707 ; 0,031] 0,1335
Type de ménage : Seul 15% -12% *** -0,569 [-0,79 ; -0,348] 0,0001
Couple sans enfants 19% -5% * -0,209 [-0,399 ; -0,019] 0,0719
Couple avec 1 enfant 24% réf réf
Couple avec 2 enfants 19% -6% * -0,272 [-0,473 ; -0,07] 0,0272
Couple avec 3 & + enf. 26% -0% 0 -0,012 [-0,241 ; 0,217] 0,9315
Famille Monoparentale 26% -1% d -0,033 [-0,28 ; 0,213] 0,8254
Pays de naissance : France 20% réf réf
Europe du Sud 21% -2% d -0,087 [-0,43 ; 0,257] 0,6791
Maghreb 24% +6% p 0,254 [-0,063 ; 0,572] 0,1893
Autre pays 19% -1% d -0,032 [-0,364 ; 0,3] 0,8743
Région : Île de France 19% réf réf
Bassin Parisien 25% +3% p 0,111 [-0,077 ; 0,3] 0,3318
Nord 23% -3% p -0,119 [-0,39 ; 0,151] 0,4689
Nord Est 18% -7% * -0,294 [-0,536 ; -0,052] 0,0461
Ouest 20% -5% p -0,199 [-0,449 ; 0,051] 0,1911
Sud Ouest 21% +0% 0 0,008 [-0,212 ; 0,228] 0,9519
Est 20% -3% p -0,146 [-0,376 ; 0,083] 0,2960
Sud Est 13% -14% *** -0,682 [-0,937 ; -0,426] 0,0001
Cat. Commune : Rurale 21% +1% d 0,041 [-0,136 ; 0,218] 0,7063
<20 000 hab. 21% +0% d 0,016 [-0,179 ; 0,211] 0,8935
20 à 100 000 hab. 20% +2% p 0,088 [-0,077 ; 0,252] 0,3814
>100 000 hab. 18% réf réf
Activité : Actif normal 21% réf réf
Actif temporaire 26% +2% d 0,097 [-0,179 ; 0,372] 0,5645
Chômeur 24% -1% d -0,059 [-0,275 ; 0,157] 0,6523
Retraité 16% +1% d 0,043 [-0,293 ; 0,38] 0,8323
Au Foyer 25% +3% p 0,124 [-0,113 ; 0,361] 0,3897
Religion : Sans Religion 23% réf réf
9
Religion sans pratique 21% -2% p -0,084 [-0,224 ; 0,055] 0,3228
Religion et Pratique 17% -6% * -0,283 [-0,478 ; -0,088] 0,0174
Religion ND 18% -6% p -0,279 [-0,605 ; 0,047] 0,1599
Un trait commun des auteurs cités en introduction est de considérer que l’association du
bonheur et de l’argent, qu’elle soit théoriquement possible ou simple illusion, relève plutôt du
« vulgaire » soit intellectuellement soit économiquement. Effectivement à partir d’un certain
seuil de revenu de 150 000 F par an la probabilité de mentionner l’argent comme source du
bonheur faiblit passant de 23% à 15% pour les plus fortunés. Même s’il est délicat de comparer
le pouvoir explicatif de deux variables dans un modèle logistique, certains indicateurs comme
la valeur absolue de la différence des paramètres extrêmes d’une même variable – critiquables
mais commodes – permettent de hiérarchiser le pouvoir explicatif des variables. Selon de tels
indicateurs, l’effet du diplôme semble plus fort que l’effet revenu. Ainsi par rapport à la
modalité de référence (CAP/BEP) la probabilité de citer l’argent des diplômés du supérieur,
« toutes choses égales par ailleurs », est de 13 points inférieure. Ainsi le simple manque
d’argent n’est pas le principal facteur de son érection au rang des déterminants du bonheur.
C’est le manque de capital sous toutes ses espèces qui favorise cette équation eudémonique et
le capital culturel objectivé grossièrement par la grille des diplômes fournit aux individus
d’autres sources de bonheur qui les protègent de la mention de l’argent. Alors que l’argent
donne un sentiment de puissance dans le monde à ceux qui sont dépourvus de « l’esprit »
délivré et sanctionné par l’institution scolaire, les détenteurs de ce dernier mettent à distance les
valeurs les plus matérielles lorsqu’ils sont dans la situation de devoir répondre à une question
mettant en jeu des valeurs spirituelles. Ils peuvent le faire avec d’autant plus d’aisance que le
diplôme sert, lui, de valeur d’échange spiritualisée et légitime dans les sociétés à mode de
reproduction scolaire.
Une telle analyse, en termes de volumes et structures de capital, qui reprend celles de La
distinction de Pierre Bourdieu, rend compte, certes, d’une grande partie de la dispersion des
réponses. Toutefois, elle est surtout valable pour les salariés. Ainsi les classes inférieures du
monde salarial (ouvriers, employés) font bien plus souvent de l’argent une condition du
bonheur que les cadres du public. Mais alors que l’on aurait pu s’attendre à ce que les
indépendants aiment plus l’argent que les salariés, l’on constate au contraire qu’ils ne sont pas
tellement portés à associer l’argent et le bonheur. Comme le montre le chapitre « Gagner de
10
l’argent, le bonheur des indépendants ? » de Bonheur et travail, Premiers résultats d’une
campagne d’entretiens, le rapport des indépendants à l’argent est loin d’être simple. C’est
peut-être parce que leur travail est journalièrement orienté vers le gain monétaire, parce que
l’argent est l’objet d’une perpétuelle inquiétude et convoitise, parce que son accumulation est
signe de moralité et d’esprit d’entreprise, qu’il ne peut véritablement faire le bonheur. Il les
maintient dans une perpétuelle presse, et le véritable bonheur, ataraxie stoïcienne, est remis à
la retraite, à la cession du commerce, lorsque la personne ne sera plus « esclave » de
l’accumulation monétaire. L’âge de la retraite, âge des revenus réguliers et fixés pour
longtemps permet d’ailleurs pour tout le monde une mise en adéquation des besoins et des
ressources, l’argent est présent régulièrement et ne suscite plus d’inquiétude. Il y est alors bien
moins associé au bonheur.
La force symbolique de l’argent est telle que dans tout univers culturel, il existe des
conditions légitimes de son utilisation. Les religieux pratiquants, dans un pays à 90%
catholique marqué par une tradition thomiste méfiante vis-à-vis de l’enrichissement
capitaliste11, restent plus fidèles que les religieux non pratiquants et a fortiori que les
irréligieux, à la prescription biblique, « Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon »12. L’effet pur
de la modalité sentiment et pratique religieuse diminue de 6% par rapport à la modalité de
référence ni sentiment ni pratique la probabilité de citer le vocabulaire de l’argent. De même,
remarque-t-on des spécificités régionales que l’on explique mal13. Les habitants du Sud-Est
semblent moins valoriser les valeurs économiques que les autres. Il est possible que la
sociologie quantitative abandonnant l’analyse des spécificités territoriales à la géographie ait
toujours pris l’espace national comme un donné indifférencié sans établir, mettre en
correspondance et expliquer les spécificités culturelles régionales.
2. Comment en parlent-ils ?
Une régression ne retenant que le mot « Argent » donne des résultats qui vont dans le même
sens et qui sont beaucoup plus significatifs – c’est-à-dire que le même modèle, s’adapte
11
La conclusion de l’article IV de « De la fraude dans les achats et les ventes » est relativement ambiguë : « Il
est permis à tout le monde de faire du négoce pour se procurer ce qui est nécessaire à la vie, mais on ne doit pas
en faire pour gagner, à moins que l’on ne rapporte ce gain à une fin honnête. » La conclusion de l’article I de
« Du péché de l’usure » est beaucoup plus catégorique : « Puisqu’on ne fait usage de l’argent qu’en le
consommant et en le dissipant, il est injuste et illicite de recevoir quelque chose pour son usage ». Somme
théologique.
12
Luc, 16, 13.
13
Il est possible que le sondage par grappe qui assure au niveau national une représentativité provoque des biais
lorsque l’on étudie des phénomènes régionaux.
11
beaucoup mieux aux données. La même régression donne un Chi2 résiduel de 265,48 et un
pourcentage de concordance de 67,8%. En effet à la probabilité socialement différenciée
d’évoquer l’idée d’argent associé au bonheur, se surajoute la probabilité socialement
différenciée d’utiliser tel mot particulier, en raison de son registre et de ses connotations ainsi
que du registre des formulations alternatives.
2,5
SOUS
2
JE NCE
1,5 QU
CA
QUE
CFAUT
MES Y ILON FAIRE
TOUT EST
1
PAS
LES NE
BONHEUR HEUREUX
ENFANTS
A S
0,5
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Axe 2
MOYENS
L - LE ETRE AVEC Actives
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BIEN
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ARGENT FAMILLE REVENUS
SANTE ET VIE POUVOIR
SE
TRAVAIL DU AVOIR
ENTENTE POUR
MENAGE BONNE
UNE GAGNER
-0,5 FAMILIALE
VIVRE
D
MINIMUM SUFFISAMMENT
-1
ASSEZ PLUS
UN
PEU BON
-1,5 REVENU
SALAIRE
-2
-1,6 -1,1 -0,6 -0,1 0,4 0,9 1,4
Axe 1
Graphique n°1 : Analyse factorielle sur les mots des réponses utilisant le vocabulaire de l’argent à la question
du bonheur (variables actives).
14
Baudelot (Christian), Gollac (Michel), 1997, « Faut-il travailler pour être heureux ? », INSEE Première,
n°560, décembre 1997.
12
Axe 1 Axe 2
Est Ouest Sud Nord
AMOUR SA SALAIRE MES
L N REVENU FAUT
ARGENT DES BON C
SANTE CE PEU QUE
LA SE UN CA
FAMILIALE QU PLUS QU
BONHEUR FAIRE ASSEZ JE
ENTENTE GAGNER MINIMUM N
- SALAIRE SUFFISAMMENT CE
FAMILLE SOUS D SOUS
Tableau n°3 : Mots contribuant le plus à la détermination des deux premiers axes de l’analyse factorielle.
L’axe 1 ne fait pas qu’opposer des différences de compétence linguistique15. Certes à l’une
des extrémités, on peut distinguer l’énonciation de phrases nominales du type « l’argent, la
santé, l’amour », s’opposant à l’articulation de phrases complexes (sa, ce, se, n, des, qu) à
l’autre extrémité. L’axe 1 oppose aussi l’aspiration à des états généraux et stéréotypés à la
satisfaction dans l’action (gagner, faire), action qui importe plus que les objets sur lesquels elle
porte.
L’axe 2 oppose à l’une des extrémités des modulateurs (assez, suffisamment, plus,
minimum) qui permettent de nuancer la demande d’argent, à des mots outils qui permettent
l’individuation (mes, je) et la généralisation (faut).
Sur le plan formé par les deux premiers axes se dégagent assez nettement trois pôles. Au
risque d’une interprétation forcée, nous proposons, afin d’établir une typologie heuristique des
données issues de l’analyse, une correspondance entre les résultats et différentes philosophies
du bonheur.
Au pôle Est, la revendication sans modulations de biens et d’états stéréotypés dans des
associations parfois contradictoires, où les valeurs les plus spirituelles côtoient les plus
matérielles (« De l’argent, de l’amour »), laisse penser que les individus dans une optique
presque schopenhauerienne du bonheur cherchent avant tout à combler ce dont ils manquent
ou pourraient éventuellement manquer.
15
Pour la notion de compétence linguistique, cf Basil Bernstein, Langages et classes sociales, Minuit.
13
absence ne provoque de trouble. La demande d’argent prendrait place en quelque sorte dans
une conception stoïcienne du bonheur comme ataraxie, absence de trouble.
Dans le cadran Nord-Ouest du premier plan, les individus semblent produire des énoncés
complexes à la fois individualisés (je, mes, me), mais aussi généralisés (faut), avec une forte
importance de l’action (faire). Il semblerait donc que l’argent sous la forme des « moyens
financiers » est bien conçu comme un moyen au service de l’action, du faire, qui s’apparente à
la première conception épicurienne du bonheur comme plaisir en mouvement16 et se rapproche
des philosophies romantiques de l’action et du devenir (Goethe, Hegel, puis Nietzsche) où
l’agir plus que l’état permet de connaître la félicité.
0,35
CadrPub
0,25 RelND
8 0 - 1 0 0 KF
EmpPub
0,15 ArtiCom
Chomeur Bac+2
180-240KF
2529ans
SansRe Superieur
Coup1Enf
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Seul
0,05 BacGen
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Agri
-0,45
-0,35 -0,25 -0,15 -0,05 0,05 0,15 0,25 0,35 0,45
Axe 1
Graphique n°2 : Analyse factorielle sur les mots des réponses utilisant le vocabulaire de l’argent à la question
du bonheur (variables supplémentaires).
La projection des variables supplémentaires, même si la dispersion des points reste faible,
permet de donner un sens social au premier plan lexical. Le fait de ne retenir pour l’analyse que
les seules personnes ayant utilisé le vocabulaire de l’argent pour parler du bonheur explique
peut-être la « mauvaise » répartition des modalités de certaines variables. Ainsi, la très curieuse
répartition des classes de revenus est peut-être le résultat de cette opération de restriction.
A l’est du cadran se trouvent, les plus jeunes, les moins diplômés (sans diplôme, bac
technique, les personnes hors du marché du travail (chômeurs, personnes au foyer), les basses
classes (Agriculteurs, ONQ, employés) et les familles nombreuses. Ceux-là sont amenés à
16
Il existe aussi une deuxième conception épicurienne du bonheur (supérieure) comme plaisir en repos qui se
rapproche de l’ataraxie stoïcienne.
14
revendiquer beaucoup plus souvent que la moyenne de « l’argent » sans modulation, de
manière nette et crue, associé au Sud avec la santé et la famille (ONQ, femmes au foyer) et au
nord pour les 25-29 ans, les chômeurs et les employés, de manière quelque peu « sacrilège »,
avec l’amour.
Au Nord-Ouest se trouvent les catégories qui se caractérisaient par une plus faible
probabilité de citer le vocabulaire de l’argent : ainsi les plus diplômés, les professions
intermédiaires, les cadres, les artisans-commerçants, et les célibataires. Non seulement ils ne
parlent pas beaucoup d’argent, mais lorsqu’ils en parlent, ils utilisent un vocabulaire spécifique
(« moyens », « financiers ») et l’énoncent sous des formes complexes où l’argent reste
subordonné à l’action rendue possible.
Au Nord Est, se trouvent , les personnes âgées, les couples sans enfants et les retraités qui
sont ceux qui modulent leur demande, comme s’ils cherchaient avant tout à éviter d’être
troublés par une éventuelle pénurie.
15
a) Les Ouvriers non qualifiés
ONQ, Pourcentage Pourcentage Fréquence Fréquence V,TES Probabilité de
Nb de réponses = 158 interne global interne globale T non
Nb de mots=1166 significativité
Les dix mots les plus significativement cités
1 SALAIRE 1,01% 0,35% 10 24 3,111 0,001
2 ARGENT 12,98% 10,83% 128 753 2,247 0,012
3 SOUS 0,91% 0,49% 9 34 1,717 0,043
4 L 11,16% 9,87% 110 686 1,394 0,082
5 S 0,61% 0,37% 6 26 1,024 0,153
6 A 1,22% 0,91% 12 63 0,937 0,174
7 EST 1,01% 0,75% 10 52 0,862 0,194
8 BON 0,61% 0,40% 6 28 0,852 0,197
9 TOUT 0,61% 0,42% 6 29 0,769 0,221
10 ET 6,19% 5,64% 61 392 0,736 0,231
Les dix mots les plus significativement non-cités
10 FAMILLE 1,22% 1,87% 12 130 -1,554 0,06
9 UNE 1,01% 1,64% 10 114 -1,589 0,056
8 REVENUS 0,41% 0,89% 4 62 -1,659 0,049
7 FINANCIERS 0,10% 0,46% 1 32 -1,678 0,047
6 JE 0,00% 0,29% 0 20 -1,678 0,047
5 SUFFISAMMENT 0,00% 0,29% 0 20 -1,678 0,047
4 - 0,30% 0,76% 3 53 -1,691 0,045
3 POUVOIR 0,00% 0,35% 0 24 -1,956 0,025
2 DES 0,71% 1,53% 7 106 -2,268 0,012
1 MOYENS 0,00% 0,50% 0 35 -2,6 0,005
Tableau n°4 : Mots sur-cités ou sous-cités par les ouvriers non qualifiés qui utilisent le vocabulaire de
l’argent.
Les ouvriers non qualifiés se caractérisent par la mise en avant de l’argent sous la forme la
plus « crue » et la plus concrète en utilisant pour 81% d’entre eux le mot argent, contre 73%
pour l’ensemble de ceux qui parlent d’argent. Le mot salaire, peu fréquent dans l’ensemble
(cité 24 fois) a été cité 10 fois par des ouvriers non qualifiés.
Réponses courtes (Critère Réponses longues (Critère du Chi-deux)
de la fréquence)
1 ARGENT 1 AVOIR LA SANTE ET DE L'ARGENT
2 ARGENT 2 AVOIR LA SANTE ET DE L ARGENT
SUFFISAMENT
3 ARGENT 3 AVOIR DE L'ARGENT ET LA SANTE
4 L ARGENT 4 LA SANTE ET L'ARGENT
5 L'ARGENT 5 LA SANTE ET L ARGENT
6 L ARGENT 6 LA SANTE ET L'ARGENT
7 L'ARGENT 7 LA SANTE ET L ARGENT.
8 L ARGENT 8 L ARGENT ET LA SANTE
9 L'ARGENT 9 L'ARGENT ET LA SANTE
10 L ARGENT 10 LA SANTE ET L'ARGENT
Tableau n°5 : Réponses (courtes ou longues) les plus représentatives de celles des ouvriers non qualifiés qui
utilisent le vocabulaire de l’argent.
Les réponses les plus caractéristiques confirment bien ce que nous avions établi au-dessus.
L’argent, figure inversée du manque, est demandé tout seul ou associé à la santé qui
permettrait de compenser les effets de l’usure au travail.
16
b) Les retraités
RETRAITÉS Pourcentage Pourcentage Fréquence Fréquence V,TES Probabilité de
Nb de réponses = 199 interne global interne globale T non
Nb de mots =1756 significativité
Les dix mots les plus significativement cités
1 VIVRE 3,15% 1,39% 45 101 5,628 0
2 POUR 3,43% 1,98% 49 144 4,012 0
3 SANTE 9,18% 6,89% 131 500 3,643 0
4 D 4,48% 2,95% 64 214 3,57 0
5 MOYENS 1,12% 0,48% 16 35 3,343 0
6 PEU 1,61% 0,92% 23 67 2,716 0,003
7 ASSEZ 0,91% 0,44% 13 32 2,569 0,005
8 AVOIR 6,80% 5,45% 97 396 2,376 0,009
9 LA 8,76% 7,41% 125 538 2,084 0,019
10 PLUS 1,12% 0,67% 16 49 2,022 0,022
Les dix mots les plus significativement non-cités
10 ARGENT 9,04% 10,37% 129 753 -1,811 0,035
9 DE 4,13% 5,14% 59 373 -1,881 0,03
8 UNE 0,98% 1,57% 14 114 -1,952 0,025
7 QUI 0,07% 0,39% 1 28 -2,121 0,017
6 DU 0,49% 1,18% 7 86 -2,782 0,003
5 VIE 0,35% 1,13% 5 82 -3,302 0
4 L 7,01% 9,45% 100 686 -3,572 0
3 FAMILLE 0,56% 1,79% 8 130 -4,25 0
2 AMOUR 0,14% 1,20% 2 87 -4,719 0
1 TRAVAIL 0,49% 2,52% 7 183 -6,247 0
Tableau n°6 : Mots sur-cités ou sous-cités par les retraités qui utilisent le vocabulaire de l’argent.
Les retraités à qui il reste peu à vivre (relativement aux autres) demandent de manière assez
caractéristique de vivre (VIVRE est cité 45 fois sur 200 réponses). L’argent, est un moyen
modulé (Peu, assez) qui au même titre que la santé permet justement de vivre.
17
Dans les réponses ci-dessous, l’orthographe des réponses est celle d’origine (saisie informatique du fichier).
17
10. AVOIR LA SANTE ET ASSEZ D ARGENTPOUR VIVRE
18
7. L'EQUILIBRE ENTRE MES BESOINS ET MES RESSOURCES AU POINT DE VUE FINANCIER ET
AFFECTIF
8. GAGNER A LOTERIE
La première réponse significative qui repose sur la polysémie du mot « moyens » rentre
imparfaitement dans la classe de l’évocation du vocabulaire de l’argent. « Trouver les moyens
de le faire [ce que l’on aime] » ne spécifie pas si les moyens financiers sont inclus ou exclus.
Cette indétermination du vocabulaire qui montre les difficultés d’un classement rigoureux
établi à partir de la seule présence de mots très souvent polysémiques, reste cependant
intéressante, parce qu’il semble qu’elle soit caractéristique du vocabulaire des cadres du public
portés à utiliser, lors des questions générales, plus souvent des mots abstraits dont le contenu
n’est pas spécifié que des mots concrets. En outre, cette première réponse illustre parfaitement
la philosophie implicite du bonheur que nous avions tenté de mettre en évidence lors du
commentaire du graphique Nord-Ouest. L’argent est le moyen de l’action qui procure le plaisir
en mouvement, et le bonheur dans l’agir. Toutefois les autres réponses ne confirment pas
véritablement cette interprétation, aussi faut-il rester prudent, et considérer que cette
conception « hegelo-épicurienne » n’est qu’une des tendances minoritaires sous la forme de
laquelle s’énonce la relation de l’argent et du bonheur chez les personnes des classes
dominantes.
4. Conclusion
Nous avons donc mis en évidence dans un premier temps que la probabilité de citer le
vocabulaire de l’argent dans la question du bonheur dépendait de dispositions culturelles et
sociales relatives à l’argent. L’argent est cité non seulement parce qu’il tend à manquer mais
aussi parce que pour les individus qui possèdent le moins de capital culturel, il s’impose
comme la principale manière d’exercer une puissance dans le monde. L’analyse factorielle
portant sur ces seules personnes enrichit cette première approche en montrant qu’il n’existe
pas une seule manière d’articuler demande d’argent et promesse de bonheur. Pour les plus
démunis, l’argent fait le bonheur tout seul ou associé avec d’autres biens stéréotypés, parce
que son manque présent ou potentiel est une source de souffrance et de malheur. Pour les plus
âgés, une demande modeste et modulée d’argent est formulée, comme si sa satisfaction
permettait d’éviter que les derniers jours de la vie ne soient troublés. Enfin pour les plus
19
dominants, l’argent est un moyen qui est mis au service de la vie et de l’action. A part pour les
plus démunis, l’argent n’est pas directement le bonheur et il n’est que rarement le dernier terme
de des séries téléologiques simmeliennes, il contribue au bonheur mais pas d’une manière
indifférenciée, sa contribution à la félicité dépend de la position et des dispositions de ceux qui
formulent cette association.
De même qu’il n’y a pas une manière unique d’associer l’argent et le bonheur, de même et à
plus fortes raisons, ne doit-il pas y avoir une seule façon de ne pas proposer cette liaison. Aussi
l’étude de la satisfaction à l’égard de l’argent ne doit pas s’arrêter à l’exploration de la première
question et il faut prendre en compte toutes les variables qui ont trait à l’argent dans le
questionnaire.
20
Questions de l’enquête Bonheur et travail sur la satisfaction et l’argent.
2. Qu’est-ce qui pour vous est le plus important pour être heureux ? (Vocabulaire de
l’argent)
29. Compte tenu du travail que vous fournissez, diriez-vous que vous êtes : 1. Très bien
payé, 2. Plutôt bien payé, 3. Normalement payé, 4. Plutôt mal payé, 5. Très mal payé.
30. Vous impliquez-vous beaucoup dans votre travail professionnel ? 1. Peu 2. Juste ce
qu’il faut 3. Beaucoup. 31. Si Beaucoup : 3. Pour gagner plus d’argent.
32. Seriez-vous heureux que l’un(e) de vos enfants s’engage dans la même activité que
vous ? 1. Oui, 2. Non. 33. Pourquoi ? (Vocabulaire de l’argent)
37. Si un travail en cours réclame de rester plus longtemps sur votre lieu de travail :
1. Vous refusez, 2. Vous le faites parce que vous êtes obligé, 3. Vous le faites parce que vous
allez récupérer ou serez payé en heures supplémentaires, 4. Vous le faites de plein gré.
39.2 Vous arrive-t-il d’éprouver dans votre travail l’impression d’être reconnu à votre
juste valeur : 1. Oui, 2. Non.
40.1 Vous arrive-t-il au contraire d’éprouver dans votre travail le sentiment d’être
exploité : 1. Oui, 2. Non.
49. La semaine dernière, avez-vous parlé avez-vous parlé avec vos proches de votre
travail ? 1. Oui, un peu ; 2. Oui, Beaucoup ; 3. Non, pas du tout. 50. 3. Si Oui, du salaire : 1.
Oui, 2. Non.
61. Et globalement, pensez-vous que votre situation professionnelle est : 1. Meilleure que
celle de votre père/mère lorsqu’il/elle avait vote âge, 2. Équivalente, 3. Moins bonne, 4. Je
n’arrive pas à comparer, 0. Sans objet. 62. Pourquoi ? (Vocabulaire de l’argent)
Plutôt que de multiplier les tableaux croisés et vu le nombre de questions retenues, l’analyse
factorielle, parce qu’elle permet de résumer la structure des écarts à l’indépendance de
l’ensemble des tableaux croisés possibles et parce qu’elle offre un plan pour la projection de
variables n’ayant pas participé à l’analyse, est retenue comme une base de réflexion descriptive
et une forme de représentation heuristique.
21
1. L’espace des orientations économiques
Comme de nombreuses questions d’argent ne sont posées qu’aux actifs (normaux ou
temporaires), le champ de l’analyse est restreint à l’ensemble des personnes qui travaillent soit,
une fois certaines non-réponses supprimées, 2871 personnes.
1
TBPayé1%
VocFricEnfants7%
VocFricBonheur21%
P a r lVS oa lcaFi r iec2B3 o%n h e u r 2 1 %
0,5
VocFricParents20% TM P a y é 9 %
SentJusV HS u p R é c u p e r e 1 7 %
ABPayé10%
NSentExp
HS u p P l e i n G r é 6 3 % A s p R e v
0
NorPayé46% N V o cNFVEo C F P AMPayé33%
N P a r l SNa V
l ocFB
NBcpFric SentExploité38%
HS u p O b l i g é 1 8 %
-0,5
NeSentPasEstiméAJusteValeu
r32%
-1
-1,5
-2
Hs u p R e f u s e 2 %
RevenuPasImportant2%
-2,5
-1 -0,5 0 0,5 1 1,5
Axe 1
L’axe 2, 8% de l’inertie, oppose en haut ceux qui s’investissent beaucoup dans leur travail
pour gagner plus d’argent (1er rang de contribution avec 27%), ceux qui se sentent évalués à
leur juste valeur (5), à ceux qui ne le ressentent pas (2), pour qui le revenu n’est pas un aspect
important de leur travail (3) et ceux qui refusent de faire des heures supplémentaires (4). L’axe
2 oppose donc, à une extrémité, l’orientation vers le profit économique et à l’autre extrémité le
refus de ce profit.
On peut donner un sens assez précis aux quatre cadrans du graphique. Au Nord Est, les
satisfaits à orientation vers le profit, au Nord-Ouest, les exploités à orientation vers le profit, au
22
sud-ouest, les exploités qui refusent l’orientation vers le profit et au sud-est les satisfaits qui
dédaignent l’orientation vers le profit.
ArtiC
0,55
0,45
Agri
0,35
0,25
RevND
0,15 CadrPri OQ
1 5 0 0 0 &+ 25à29 Dip lô me
3425à5200
Ho m m e Âge
CAP-BEP(C) 0à25
E m S e P a r t0 à 3 4 2 5 Revenu
0,05
Aucun/CE
PIPri 30à39
40à49 5200à6834
-0,05 BAC
8600à12000 ONQ
12000à15000 EmPri
6 0 &+ TFe5ec0m
h àC
m6oe08n 3t 4 à 8 6 0 0
Supérieu
-0,15 BAC+2
EmPub
CadrPub
-0,25
PIPub
-0,35
-0,55 -0,35 -0,15 0,05 0,25 0,45
Axe 1
La grille des CS qui comporte des catégories relativement différenciées non seulement par le
volume de capital mais aussi par sa structure, permet une meilleure compréhension de l’axe des
ordonnées.
Les CS d’indépendants, qui ne travaillent pas pour un salaire horaire dans un cadre collectif
mais pour leur compte, s’investissent beaucoup dans leur travail pour gagner plus d’argent plus
souvent que les autres (même s’ils n’y trouvent pas particulièrement du bonheur comme nous
l’avons montré dans la première partie). La différence d’orientation économique entre les
différentes CS n’est pas seulement due à la différence du mode de rémunération. Les cadres et
les professions du public qui exercent souvent des métiers vocationnels (infirmière, instituteur,
curé pour les professions intermédiaires et professeurs, chercheurs, artistes pour les « cadres
du public ») et manipulent des biens publics (le savoir, le pouvoir, et les corps) et semble
23
s’orienter vers le bien public qui ne se laisse pas sans violence et immoralité réduire à des
valeurs monétaires18. A l’opposé les cadres du privé, les artisans commerçants manipulent des
biens privés (les choses). L’évaluation monétaire de leurs activités économiques n’est pas
seulement le mode normal et légal de rémunération. Il est aussi un mode moral d’évaluation
des activités économiques19. Comme le montre Max Weber, l’accumulation monétaire des
premiers commerçants de l’âge capitaliste était aussi un signe de moralité au travail.
Les données utilisées ici ne permettent pas vraiment de mesurer un phénomène du même
ordre. Mais on peut voir que les ouvriers qualifiés se caractérisent par leur forte orientation
économique. S’ils s’estiment mal payés, ils parlent souvent d’argent, non seulement ils parlent
de leur salaire avec leur proches mais aussi quand ils doivent se comparer avec leurs enfants ou
lorsqu’ils sont invités à développer leur conception du bonheur. Et plus souvent que les autres,
ils font des heures supplémentaires pour pouvoir récupérer leur équivalent en monnaie ou en
temps libre (la question, malheureusement, ne permet pas de différencier les deux cas, assez
différents du point de vue de l’orientation économique au travail). Au contraire, les ouvriers
non-qualifiés, également insatisfaits quant à leur salaire, se différencient des ouvriers qualifiés
18
Cf. sur ce point Simmel, le chapitre « L’équivalent monétaire des valeurs personnelles », Op. Cit.
19
On voit donc que même si les artisans commerçants ne se caractérisent pas par une propension à mentionner
le vocabulaire de l’argent comme source possible du bonheur, ils se caractérisent par contre par l’orientation
privilégiée de leur travail vers les chances de gains. Ceci confirme l’idée que l’argent agisse comme véritable
tourment.
20
A la différence des deux autres classes, aucune analyse factorielle ne leur est consacrée. Cette
indifférenciation de la classe populaire est sans doute le résultat du parti pris scolaire des questions de
l’enquête.
21
Rupp (Jan C. C.), 1995, « Les classes sociales dans un espace social à deux dimensions », Actes de la
recherche en Sciences Sociales, n°109, Octobre 1995, p. 93.
24
en exprimant cette insatisfaction en des termes plus politiques et moraux. Ils se sentent plutôt
exploités et ne se sentent pas estimés à leur juste valeur. Si on peut parler ici d’investissement
économique pour les ouvriers qualifiés, les ouvriers non-qualifiés se caractérisent plutôt par
leur orientation politique. Comme le montrent les textes de Michel Pialoux et Stéphane Beaux
sur les ouvriers spécialisés de Sochaux22, leur statut et leur travail sont tellement dévalorisés
que les ouvriers – au moins les plus anciens – ne peuvent trouver de fierté que dans une culture
collective du refus (défauts volontaires, culture collective, etc.). Ici, la fierté des ouvriers non-
qualifiés serait, quand on leur propose des heures supérieures, et qu’ils ne sont pas obligés de
les faire, de les refuser.
De tels arguments ont sans doute leur part de vérité, mais nous pensons que la différence de
conditions de travail n’explique pas tout, et nous rejetons l’idée que l’individu, d’un calcul
optimal des peines et des plaisirs objectifs, des incitations et des désincitations, puisse déduire
son degré d’orientation économique au travail. Au contraire, nous pensons que l’orientation
économique dépend de la rencontre de dispositions économiques, résultats de l’incorporation
de manières de penser, de l’accumulation de capital économique et culturel, et des conditions
de travail réellement offertes.
22
Pialoux (Michel), Beaud (Stéphane), « Permanents et temporaires » ; Pialoux (Michel), « Le vieil ouvrier et
la nouvelle usine », La misère du Monde, Seuil, 1993.
25
cas le plus célèbre est la controverse entre Friedmann et Brown qui en ayant des hypothèses
radicalement différentes – cycle de vie versus habitude de consommation – sont conduits à
estimer in fine le même modèle économétrique pour décrire la consommation au niveau macro-
économique).
Pour illustrer l’idée que l’orientation économique dépend autant du volume de capital que
de sa composition, il sera proposé ici d’analyser l’effet de la variation du revenu à diplôme égal
sur l’orientation économique des individus.
0 ,6
0 ,4
Rev5
0 ,2
Revenu
1 5 0 0 0 &+ 3425à5200
Rev1 Diplôme
Rev35 CAP-BEP(C) Rev2
Rev4 0à3425 Rev1
Aucun/CE
A u c u n /RCeEv 1 2
0 5200à6830 CAP/BEP(C)
Rev5 Rev45 BAC BAC
8600à12000 Rev3
12000à15000 Rev2
Rev5 6R8e3v41à38 6 0 0 BAC+2
Supérieu
BAC+2 Supérieur
-0,2 Rev13 Rev3
Rev4 Rev4
-0,4
-0,6
-0,6 -0,4 -0,2 0 0 ,2 0 ,4 0 ,6
Axe 1
26
présent des conditions objectives et des formes de socialisation culturelles passées nous
rejoignons ici la préoccupation sociologique des pères fondateurs, lesquels , pris dans la
concurrence avec certaines formes de développement de la discipline économique, ont essayé
de retracer la genèse des comportements économiques. Ainsi parmi les phénomènes culturels
susceptibles de déterminer les rapports avec l’activité économique, Max Weber a isolé les
phénomènes religieux et a établi une interrelation entre les modes d’acquisition des biens de
salut et les modes d’acquisition des biens sur terre : « L’influence d’une religion sur la
conduite de vie et, en particulier, les conditions préalables d’une renaissance diffèrent
beaucoup selon la voie du salut-délivrance et – les deux choses étant intimement liées – selon
la qualité psychique de la possession du salut qui est recherchée »23.
Les enquêtes par questionnaires de l’INSEE, en raison des contrôles exercés par la CNIL ne
permettent pas d’avoir une approche très précise des différents modes de salut-délivrance. En
effet les informations sur la religion sont obtenues ainsi : « Quelle est votre situation actuelle
vis-à-vis de la religion ? Vous avez : 1. Ni sentiment d’appartenance ni pratique, 2. Un
sentiment d’appartenance sans pratique, 3. A la fois sentiment d’appartenance et pratique, 9.
Ne sait pas ou ne veut pas répondre. » On compte en France, environ quatre millions de
musulmans, un million de protestants et un million de juifs au sens large (quel que soit le degré
de pratique). Le reste de la population est soit catholique soit sans religion. À défaut de
pouvoir différencier les conséquences de l’appartenance aux diverses communautés, l’on
considérera que le sentiment religieux ici mesuré est un sentiment d’appartenance à l’Église
catholique.
23
Max Weber, Sociologie des religions, p. 177. Comme souvent chez Max Weber, la conduite de vie est
entendue dans son sens économique.
27
0 ,8
2NP
0 ,6 ArtiC
2NR
1NR
1 N P Agri
0 ,4
36R 2R
1R
CS
61NR
0 ,2 AGRI
C a d3 r6PNr iP OQ
61NP 66NP ArtCom
36NR 46NR EmSePart 61R
46NP RelNonPr CadrePub
0 P IPri NonRelig
32NP CadrPri
66R ONQ
EmPri P IP u b
TechCont
RelPrat
EmPub P IPri
-0,2 C a d r P 3u b2 N R
41NP OQ
66NR ONQ
P IP u b 4 1 N R
-0,4 Relig
46R
41R
-0,6 32R
-0,8
-0,6 -0,4 -0,2 0 0 ,2 0 ,4 0 ,6
Axe 1
24
Karl Marx, Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel. Introduction, Oeuvres III. Philosophie,
Gallimard, La Pléiade, p. 383.
28
La religion catholique incite chacun à prendre l’ordre économique légal pour un ordre
légitime et à trouver dans l’attente du salut des motifs de satisfaction. Aussi, les religieux sont-
ils les plus satisfaits. La religion catholique a cependant, contrairement à la religion protestante
calviniste, la caractéristique de ne pas inciter tellement à une conduite de vie individualiste et
rationnelle. En effet puisque le mode d’accès au salut-délivrance ne dépend pas de la
prédestination divine, dont il faut chercher les signes de confirmation individuelle par une vie
éthique irréprochable et par une conduite de vie toute investie dans la profession-vocation,
mais de la grâce distribuée par une voie médiate, tant par l’institution que par l’héroïsme
religieux des virtuoses, la pratique religieuse, comme l’amour divin des paraboles bibliques, ne
rentre pas dans les cadres de la stricte comptabilité individualiste économique. Les plus
religieux sont ainsi amenés à obtenir le salut non seulement pour eux-mêmes mais aussi pour
les autres. De même que leur acquisition des biens de salut échappe à une comptabilité
strictement économique, de même leur conduite de vie au travail ne peut se subordonner
uniquement aux impératifs de la recherche pure et simple du gain monétaire.
Les religieux non-pratiquants se trouvent dans une situation intermédiaire. Les rudiments de
la croyance religieuse les aident à supporter leur condition et ils se déclarent plus satisfaits que
les irréligieux. Mais ni la pratique religieuse, ni l’humeur anti-institutionnelle des athées ne
viennent les détourner de l’accumulation individuelle du gain monétaire. Cette catégorie est
donc celle des trois dont les membres s’orientent le plus vers le profit monétaire.
Comme la coordonnée des variables supplémentaires sur le plan est un simple barycentre
(une moyenne) des coordonnées des individus détenteurs de la caractéristique, la position des
points, n’est pas une position « toutes choses égales par ailleurs » et les effets mis en évidence
au-dessus pourraient être dus uniquement à la répartition sociale des pratiques religieuses. Pour
confirmer les effets dégagés, et pour connaître la déclinaison de ces effets pour différents
groupes, les diverses modalités de la pratique religieuse ont été projetées pour chaque CS.
29
la pratique religieuse contribue à une moindre orientation vers le profit, sauf pour les cadres du
privé !
Tout se passe donc comme si les religieux pratiquants cadres du privé, contrairement aux
autres religieux pratiquants plus conformes aux préceptes du catholicisme, avaient une éthique
religieuse de type protestant. Même si les protestants sont historiquement surreprésentés au
sein des professions libérales25, cette surreprésentation n’est pas suffisante – sauf miracle du
sondage par grappe – pour modifier sensiblement la confession religieuse du groupe. Cette
spécificité doit être éclairée par l’opposition des deux fractions de la classe dominante pour
l’imposition de l’idéologie dominante en matière économique et religieuse (les dominants de la
classe dominante objectivés grossièrement par la catégorie cadres du privé ainsi définie et les
dominés de la classe dominante objectivés imparfaitement par la catégorie cadres du public).
Les virtuoses de l’institution religieuse qui définissent la doxa religieuse font ici partie des
professions intermédiaires du public (CS44) ou des cadres de la fonction publique (évêques).
Ils tiennent en main l’institution religieuse et réussissent à orienter la plupart des fidèles non pas
tellement vers une conduite économique irrationnelle mais plutôt vers une perception de la
conduite de vie où l’intérêt économique réel passe après l’intérêt spirituel, c’est-à-dire après
une production - distribution de la grâce qui ne rentre pas dans les cadres stricts de la pareto-
optimalité.
Tout se passe comme si les cadres du privé, classe qui domine la vie économique et qui
affiche son autonomie à l’égard des institutions d’état, avaient poursuivi cette autonomisation
dans la sphère religieuse. Soucieux de mettre en accord les pratiques économiques et
spirituelles, les cadres du privé pratiquants assez engagés dans une desintermédiation religieuse
sont alors capables de mettre en œ uvre de leur propre chef cette transmutation des valeurs et
d’adopter une éthique religieuse26 où le gain monétaire n’est plus le signe de cupidité mais
devient au contraire celui de la moralité.
Alors que Max Weber avait montré, dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme,
que le protestantisme calviniste en favorisant une conduite de vie rationnelle était la doctrine
25
Les cadres du privé contiennent ici les chefs d’entreprises, les professions libérales, les cadres administratifs
et commerciaux d’entreprises et les ingénieurs et cadres techniques d’entreprises, cf. Annexes, La grille de CS
utilisée.
26
On ne peut connaître ici la teneur de la doctrine religieuse qui soutient cette réévaluation de l’orientation vers
le profit. Il peut s’agir peut-être d’une nouvelle forme de prédestination à la manière des protestants calvinistes
mais aussi d’un libre-arbitre rationalisé où l’acquisition de la grâce est la conséquence directe des actions
morales et immorales. Il ne s’agit pour l’instant que d’hypothèses qui demanderaient à être confirmé par
d’autres sources.
30
religieuse la plus favorable au développement du capitalisme, nous montrons ici que les classes
dominantes de la société capitaliste ont développé une éthique religieuse, au sein d’un groupe
très largement catholique, qui se rapproche le plus de l’éthique protestante. Ceci permet
d’enrichir la nature des affinités électives qui s’établissent entre la bourgeoisie capitaliste et le
protestantisme.
31
Artisans Comm 53% +27% *** 1,4267 0,0001
Cadres du Pub. 4% -12% *** -1,8218 0,0001
Cadres du Privé 33% +20% ** 1,1541 0,0097
Pratiquants Religieux
Autres Cadres du Privé 23% réf
Prof Inter. du Public 4% -12% *** -1,9145 0,0001
Prof. Inter. du Privé 21% -1% d -0,0858 0,7535
Techniciens Contremait. 14% -7% * -0,7545 0,0163
Employé du Public 7% -10% *** -1,4079 0,0001
Employé du Privé 12% -7% ** -0,7687 0,0054
Employé Service Partic. 9% -8% * -0,8996 0,0201
Ouvriers Qualifiés 18% -5% * -0,5114 0,062
Ouvriers non Qualifiés 13% -7% * -0,7565 0,0134
Âge : 18 à 24 ans 13% -1% d -0,0845 0,7823
25 à 29 ans 20% +10% *** 0,662 0,0005
30 à 39 ans 18% +3% * 0,2378 0,0906
40 à 49 ans 16% réf
50 à 59 ans 13% -5% * -0,4465 0,0133
60 ans & plus 16% -6% p -0,5604 0,1405
Sexe : Homme 21% réf
Femme 12% -4% ** -0,3857 0,0032
Type de Ménage : Seul 14% +0% d 0,0342 0,8532
Couple Sans Enfant 17% +2% p 0,1815 0,3047
Couple 1Enfant 16% réf
Couple 2 Enfants 18% +1% d 0,1024 0,5398
Couple>2Enf 19% +4% p 0,2632 0,2033
Famille Monoparentale 14% +3% p 0,226 0,3293
Religion : Non Religieux 16% réf
Religieux Non Pratiquants 18% +0% 0 0,00475 0,97
Religieux Pratiquants 13% -5% * -0,447 0,0374
Religieux ND 17% -1% d -0,0887 0,7606
Cat. Comm : Rurale 16% +1% d 0,1037 0,5319
<20 000 hab. 16% +3% p 0,2194 0,212
20à100000 hab 17% +6% ** 0,4058 0,0028
>100 000 hab. 13% réf
Actif : Normal 17% réf
Temporaire 11% -1% d -0,127 0,6022
Concordant 76,80%
Chi-Square 409 avec 41 DF
N 2926
La régression confirme un certain nombre d’effets que nous avions déjà mis en évidence à
partir de l’analyse factorielle, à savoir l’importance de la classe d’appartenance en matière
d’orientation économique. Elle met en outre en évidence la plus grande orientation vers le
profit des hommes relativement aux femmes, des jeunes relativement aux vieux, et des
habitants des villes moyennes relativement à ceux des grandes villes.
L’effet global de la religion pour l’ensemble des enquêtés est bien significativement
conforme à celui que nous avions établi à partir de l’analyse factorielle. Toutes choses égales
par ailleurs la pratique religieuse entraîne une diminution de 5 points de l’orientation vers le
32
profit par rapport aux groupes des irréligieux. Même si l’effet de l’appartenance religieuse sans
pratique n’est pas tellement significatif sur l’orientation économique, il est conformément à
l’analyse factoriel légèrement positif.
Pour tester plus particulièrement l’effet de la pratique religieuse des cadres, nous avons créé
en sus de l’introduction de la pratique religieuse pour l’ensemble des personnes, deux groupes
de cadres, les cadres du privé pratiquants religieux et les autres cadres du privé. On procède
ensuite au test suivant, on teste l’hypothèse nulle « les cadres du privé religieux pratiquants
sont moins enclins à s’impliquer beaucoup dans leur travail pour gagner beaucoup d’argent que
les autres cadres du privé » contre l’hypothèse alternative « les cadres du privé religieux
pratiquants sont plus enclins à s’impliquer beaucoup dans leur travail que les autres cadres du
privé ».
Formellement :
H0 : b1≤0
HA : b1>0
Dans la régression,
Conclusion
On aurait pu penser, à la suite de Weber, que l’un des effets du développement de
l’économie capitaliste est de rationaliser et d’uniformiser le rapport des agents aux objets de
l’activité économique. En partant de l’interrogation d’un dicton populaire (« l’argent ne fait
pas le bonheur »), on a pu montrer ainsi que l’éthique économique des agents reste diversifiée
et différenciée et qu’elle est loin de se fondre avec la seule éthique économique utilitariste de la
communauté de marché27. En effet, la diversité du rapport à l’argent rencontrée dans cette
étude ressemble à celle que l’on trouve lorsque l’on étudie le rapport aux objets culturels. Les
attitudes à l’égard de l’argent, objet central de l’activité économique, ne se différencient pas
seulement en fonction des seules contraintes de position (et parmi celles-ci la contrainte
33
budgétaire), mais au contraire elles se différencient en fonction des dispositions, du passé
incorporé des agents. Parmi ces dispositions, le poids de la religion, sans doute moindre que
lors des débuts du capitalisme, est loin d’être nul et il renforce avec ses effets propres ceux dûs
à l’appartenance de classe.
Annexes
1. Variables actives
COORD1 COORD2 CTR1 CTR2 CO2/1 CO2/2 Masse Disto
- -0,27 0,21 0,1 0,1 0 0 0,007 28,58
A 0,72 0,61 1,1 1 0,04 0,03 0,009 12,16
AMOUR -1,42 0,41 6 0,6 0,16 0,01 0,012 12,29
ARGENT -0,75 -0,05 14,4 0,1 0,51 0 0,104 1,1
ASSEZ 0,62 -1,06 0,4 1,6 0,01 0,04 0,004 28,03
AVEC 0,83 0,17 0,9 0 0,04 0 0,005 18,55
AVOIR 0,44 -0,34 2,7 2 0,11 0,06 0,055 1,82
BIEN 0,64 0,12 1,1 0 0,04 0 0,011 10,29
BON 0,75 -1,42 0,5 2,4 0,02 0,06 0,004 31,51
BONHEUR -0,31 0,75 0,1 0,5 0 0,01 0,003 44,07
BONNE 0,41 -0,45 0,5 0,7 0,02 0,02 0,012 8,89
C 0,78 1,19 0,9 2,6 0,04 0,1 0,006 14,6
CA 0,76 1,28 0,3 1,1 0,01 0,03 0,002 49,69
CE 0,99 1,8 1 4,3 0,05 0,17 0,004 18,52
COUPLE -0,02 -0,02 0 0 0 0 0,006 16,56
D 0,46 -0,75 1,6 5,3 0,06 0,15 0,029 3,7
DANS 0,31 0,01 0,2 0 0,01 0 0,007 14,19
DE 0,09 0,1 0,1 0,2 0 0,01 0,051 2,01
DES 0,98 0,44 3,5 0,9 0,1 0,02 0,015 9,58
DU 0,1 -0,25 0 0,2 0 0,01 0,012 9,02
EN 0,71 0,15 1,4 0,1 0,07 0 0,012 7,52
ENFANTS 0,18 0,68 0,1 1,2 0 0,03 0,008 14,12
ENTENTE -0,27 -0,37 0,1 0,3 0 0,01 0,006 17,37
EST 0,79 1,06 1,1 2,5 0,05 0,1 0,007 11,74
ET -0,14 -0,12 0,2 0,2 0,01 0,01 0,054 1,77
ETRE 0,7 0,21 1,7 0,2 0,05 0 0,014 9,14
FAIRE 1,12 1,12 1,1 1,4 0,04 0,04 0,004 29,11
FAMILIALE -0,38 -0,51 0,1 0,2 0 0,01 0,003 40,25
FAMILLE -0,21 -0,09 0,2 0 0,01 0 0,018 6,9
FAUT 0,79 1,15 0,5 1,3 0,02 0,05 0,003 26,92
27
Max Weber, Économie et société II, « La communauté de marché », p. 400.
34
FINANCIERS 0,61 0,38 0,4 0,2 0,01 0,01 0,004 28,39
GAGNER 1,26 -0,44 0,9 0,1 0,02 0 0,002 76,66
HEUREUX 0,72 0,7 0,3 0,3 0,01 0,01 0,002 36,29
IL 0,8 1,12 0,8 2 0,04 0,08 0,005 15,54
JE 0,73 1,73 0,4 2,6 0,01 0,08 0,003 37,07
L -0,94 0,26 21 2,1 0,59 0,05 0,094 1,52
LA -0,49 -0,01 4,5 0 0,18 0 0,074 1,38
LE -0,2 0,25 0,2 0,4 0,01 0,01 0,019 6,27
LES 0,27 0,8 0,3 2,8 0,01 0,05 0,014 13,11
MENAGE 0,04 -0,44 0 0,1 0 0 0,002 39,07
MES -0,01 1,14 0 1,1 0 0,02 0,003 53,5
MINIMUM 0,51 -0,89 0,2 0,7 0,01 0,02 0,003 38,81
MOYENS 0,71 0,33 0,6 0,2 0,02 0 0,005 23,29
N 0,98 1,75 0,6 2,4 0,03 0,1 0,002 31,82
NE 0,79 0,81 0,9 1,2 0,04 0,04 0,006 15,72
ON 0,84 1,07 1,3 2,6 0,05 0,08 0,007 14,6
PAS 0,77 0,9 1,5 2,6 0,06 0,08 0,01 9,62
PEU 0,5 -1,41 0,6 5,7 0,02 0,15 0,009 13,37
PLUS 0,84 -1,09 1,2 2,5 0,03 0,06 0,007 21,11
POUR 0,63 -0,42 2 1,1 0,09 0,04 0,02 4,58
POUVOIR 0,76 -0,1 0,5 0 0,02 0 0,003 29,04
QU 1,08 1,53 0,8 2 0,03 0,07 0,003 35,92
QUE 0,74 1,21 0,9 3,1 0,05 0,13 0,007 11,27
QUI 0,45 0,38 0,2 0,2 0,01 0 0,004 31,2
REVENU 0,82 -1,53 0,6 2,4 0,02 0,05 0,003 43,28
REVENUS 0,59 -0,04 0,8 0 0,02 0 0,009 19,73
S 0,77 0,63 0,5 0,4 0,02 0,02 0,004 25,52
SA 0,97 0,38 1 0,2 0,04 0,01 0,004 22,43
SALAIRE 1,26 -1,9 1,3 3,7 0,03 0,07 0,003 54,1
SANTE -0,5 -0,1 4,3 0,2 0,18 0,01 0,069 1,42
SE 1,02 -0,19 0,6 0 0,03 0 0,002 41,01
SON 0,73 0,02 0,3 0 0,01 0 0,003 60,56
SOUS 1,5 2,17 2,6 6,9 0,05 0,1 0,005 48,8
SUFFISAMMEN 0,72 -0,88 0,4 0,7 0,01 0,02 0,003 43,4
T
TOUT 0,61 1,07 0,4 1,4 0,02 0,05 0,004 23,71
TRAVAIL -0,12 -0,29 0,1 0,7 0 0,02 0,025 4,77
UN 0,62 -1,18 2,8 12,6 0,09 0,32 0,029 4,38
UNE 0,36 -0,45 0,5 1 0,02 0,03 0,016 7,48
VIE 0,2 -0,15 0,1 0,1 0 0 0,011 9,17
VIVRE 0,7 -0,58 1,7 1,5 0,06 0,04 0,014 7,84
Y 0,48 1,1 0,1 0,9 0,01 0,03 0,002 36,53
2. Variables supplémentaires
IDEN LIBELLE EFF, P,ABS Axe 1 Axe 2 VTEST1 VTEST2 DISTO,
REL1 SansReligion 303 1959 -0,09 0,1 -4,6 5,1 2,71
REL2 RelNonPrat 547 3906 0,02 -0,05 2,2 -5 0,86
REL3 RelPrat 154 1181 0,06 -0,03 2,3 -1,1 5,15
RELND RELND 37 214 0,04 0,25 0,7 3,7 32,93
Sex1 Homme 494 3311 0,03 -0,03 2,1 -2,1 1,19
Sex2 Femme 547 3949 -0,02 0,02 -2,1 2,1 0,84
AGE1 <25ans 61 400 -0,18 -0,07 -3,8 -1,4 17,15
AGE2 2529ans 111 765 -0,19 0,11 -5,5 3,1 8,49
AGE3 3039ans 236 1586 -0,08 0 -3,6 0 3,58
35
AGE4 4049ans 255 1751 -0,06 0,08 -3,1 3,9 3,15
AGE5 5059ans 179 1345 0,16 -0,04 6,4 -1,5 4,4
AGE6 >60ans 199 1413 0,17 -0,11 7,2 -4,4 4,14
CS10 Agri 38 275 -0,11 -0,41 -1,8 -6,9 25,4
CS20 ArtiCom 52 386 0,17 0,15 3,5 3 17,81
CS32 CadrPub 21 149 0,44 0,29 5,4 3,6 47,72
CS36 CadrPri 51 364 0,25 0,04 4,8 0,8 18,95
CS42 PIPub 69 526 0,22 0,04 5,2 1 12,8
CS46 PIPri 51 361 -0,02 0 -0,4 -0,1 19,11
CS47 TechCont 43 308 0,22 -0,04 4 -0,7 22,57
CS51 EmpPub 119 806 -0,09 0,17 -2,6 5 8,01
CS54 EmpPri 136 1014 -0,07 -0,04 -2,3 -1,3 6,16
CS56 EmpSerPat 65 488 0,1 -0,03 2,2 -0,6 13,88
CS61 OQ 192 1287 -0,03 -0,02 -1,3 -1 4,64
CS66 ONQ 158 986 -0,14 -0,05 -4,8 -1,9 6,36
CSND CSND 46 310 -0,32 -0,02 -5,7 -0,4 22,42
Dip1 SsDiplo/Ce 404 2640 -0,01 -0,06 -0,9 -4 1,75
Dip2 BEP(C)/CAP 382 2804 -0,03 0,03 -1,9 1,9 1,59
Dip3 BacTec 54 327 -0,22 -0,19 -4,2 -3,4 21,2
Dip4 BacGen 68 480 0,16 0,05 3,7 1,1 14,13
Dip5 Bac+2 76 585 0,11 0,14 2,8 3,5 11,41
Dip6 Superieur 53 407 0,16 0,1 3,3 2,1 16,84
DIPND- DipND 4 17 -1,24 0,17 -5,1 0,7 426,06
Rev1 <60KF 122 908 0,08 -0,07 2,4 -2,2 7
Rev2 60-80KF 116 775 -0,02 -0,13 -0,6 -3,7 8,37
Rev3 80-100KF 121 859 0,15 0,23 4,6 7,2 7,45
Rev4 100-120KF 136 928 0,01 0 0,4 -0,1 6,82
Rev5 120-150KF 162 1077 -0,16 -0,08 -5,5 -2,7 5,74
Rev6 150-180KF 124 884 -0,01 -0,09 -0,2 -2,9 7,21
Rev7 180-240KF 116 814 -0,1 0,12 -3,1 3,5 7,92
Rev8 >240KF 107 781 0,1 0,04 3,1 1,1 8,3
RevND RevND 37 234 -0,06 0,01 -1 0,2 30,03
Que1 ActifCDI 562 3962 -0,02 0,04 -2 3,7 0,83
Que2 ActifCDD 63 447 0,13 0,02 2,8 0,5 15,24
Que3 Chomeur 111 715 -0,13 0,14 -3,6 4 9,15
Que4 Retraite 199 1427 0,2 -0,15 8,3 -6,3 4,09
Que5 Foyer 106 709 -0,23 -0,08 -6,4 -2,3 9,24
Rar1 Argent/Parents 144 1010 -0,02 0,06 -0,7 2 6,19
Rar2 NArgentParents 436 3131 0,01 0,03 0,7 2,1 1,32
RARND RARND 461 3119 0 -0,05 -0,1 -3,5 1,33
Par1 Argent/Enfant 110 782 -0,06 0,02 -1,8 0,6 8,28
Par2 NArgent/Enfant 727 5159 0,04 -0,01 4,9 -1,6 0,41
PARND PARND 204 1319 -0,11 0,03 -4,3 1,4 4,5
Men1 Seul 159 1194 0,27 0,07 10 2,5 5,08
Men2 CoupSsEnf 277 2028 0,02 -0,15 1,2 -7,8 2,58
Men3 Coup1Enf 205 1333 -0,01 0,09 -0,4 3,6 4,45
Men4 Coup2Enf 161 1077 -0,21 0,02 -7,6 0,8 5,74
Men5 Coup>2Enf 125 847 -0,15 0,08 -4,6 2,3 7,57
Men6 Mono&Aut 114 781 0,01 0,01 0,3 0,4 8,3
36
2. Aides à l’interprétation de la deuxième analyse factorielle
N° [Link]. DIFF. PCT CUM
1 0,1940 , 12,95 12,95
2 0,1202 0,0739 8,02 20,97
3 0,1126 0,0075 7,52 28,49
4 0,1061 0,0065 7,08 35,57
1. Variables actives
VARIABLE MODALITE CONT POIDS COOR CTR1 RCTR1 CO2/1 QLT/1 V,TES CTR 2 RCTR CO2 2 QLT 2 V,TES
R D1 T/1 2 T2
HTTARG VocArgBonh 5,26 2,11 0,56 3,3 11 8,2 8,2 15,38 5,8 7 8,9 17,1 15,99
NHTtarg 1,4 7,89 -0,15 0,9 17 8,2 8,2 -15,38 1,6 14 8,9 17,1 -15,99
PTTARG NPTtarg 0,45 9,33 -0,09 0,4 19 11,7 11,7 -18,35 0,3 23 4,8 16,5 -11,77
VocArgEnf 6,23 0,67 1,28 5,6 8 11,7 11,7 18,35 3,7 9 4,8 16,5 11,77
RTTARG NRTtarg 1,32 8,03 0 0 25 0 0 0,47 0,7 19 4,2 4,2 -11,01
VocArgPar 5,36 1,97 -0,02 0 24 0 0 -0,47 2,8 10 4,2 4,2 11,01
_ASPEC3 AspRev 0,13 9,81 0,01 0 23 0,7 0,7 4,41 0,2 25 11,5 12,1 18,15
NAspRev 6,55 0,19 -0,59 0,3 20 0,7 0,7 -4,41 9,3 3 11,5 12,1 -18,15
_IPOURQ3 BcpArg 5,56 1,66 0,17 0,3 21 0,6 0,6 4,14 26,8 1 38,6 39,2 33,32
NBcpArg 1,11 8,34 -0,03 0,1 22 0,6 0,6 -4,14 5,3 8 38,6 39,2 -33,32
_NEGAT1 NSentExp 2,55 6,17 -0,56 10,1 3 51,3 51,3 -38,33 1,2 17 3,7 55 10,23
SentExpl 4,1 3,83 0,91 16,2 1 51,3 51,3 38,33 1,9 12 3,7 55 -10,23
_PAYE ABPayé 6,01 0,98 -0,73 2,7 14 5,8 5,8 -12,91 0,5 20 0,7 6,5 4,34
AMPayé 4,43 3,34 0,6 6,3 7 18,3 18,3 22,93 0,2 24 0,4 18,7 -3,19
NorPayé 3,54 4,68 -0,54 7 5 25,5 25,5 -27,03 0,4 21 0,8 26,3 -4,83
TBPayé 6,58 0,14 -0,97 0,7 18 1,3 1,3 -6,1 0,9 18 1,1 2,3 5,5
TMPayé 6,08 0,87 1,55 10,8 2 22,9 22,9 25,66 1,3 16 1,7 24,7 7,07
_POSIT2 NSentJus 4,51 3,24 0,62 6,4 6 18,5 18,5 23,04 13,1 2 23,3 41,7 -25,86
SentJusV 2,16 6,76 -0,3 3,1 12 18,5 18,5 -23,04 6,3 5 23,3 41,7 25,86
_RESTER HSupObligé 5,45 1,83 0,73 5 9 11,8 11,8 18,43 1,9 11 2,8 14,6 -8,96
HSupPleinGré 2,48 6,29 -0,38 4,6 10 24 24 -26,28 0,3 22 1 25 5,32
HSupRefuser 6,56 0,17 1,14 1,2 16 2,3 2,3 8,16 6,4 4 7,9 10,2 -15,04
HSupRécupere 5,53 1,71 0,49 2,1 15 5 5 11,96 1,4 15 2 7 7,6
_SALA NParlSal 1,51 7,74 -0,27 2,9 13 25,2 25,2 -26,92 1,8 13 9,4 34,7 -16,44
ParlSal 5,15 2,26 0,93 10 4 25,2 25,2 26,92 6 6 9,4 34,7 16,44
2. Variables supplémentaires
VARIABLE MODALITE POIDS COOR CO2_1 RCO2_ QLT_1 V,TES COOR CO2_2 RCO2_ QLT_2 V,TES
D_1 1 T_1 D_2 2 T_2
AGE 0à25 4,8 0,33 0,5 40 0,5 3,93 0,09 0 72 0,6 1,14
25à29 11,85 0,08 0,1 85 0,1 1,53 0,14 0,3 32 0,3 2,71
30à39 29,58 0 0 109 0 0,14 0,01 0 106 0 0,38
40à49 32,85 -0,04 0,1 87 0,1 -1,42 -0,01 0 108 0,1 -0,32
50à60 18,56 -0,03 0 95 0 -0,72 -0,1 0,2 35 0,2 -2,57
60&+ 2,36 -0,36 0,3 53 0,3 -3,01 -0,11 0 87 0,3 -0,94
CS Agri 3,3 0,26 0,2 59 0,2 2,6 0,42 0,6 8 0,8 4,16
ArtiC 6,88 -0,11 0,1 84 0,1 -1,55 0,59 2,6 1 2,7 8,63
CadrPri 8,48 -0,46 2 9 2 -7,51 0,16 0,2 34 2,2 2,59
CadrPub 5,7 -0,43 1,1 22 1,1 -5,62 -0,21 0,3 31 1,4 -2,71
EmPri 13 0,17 0,4 44 0,4 3,55 -0,09 0,1 52 0,5 -1,78
EmPub 11,54 -0,05 0 94 0 -1,03 -0,17 0,4 15 0,4 -3,38
EmSePart 4,59 0,16 0,1 76 0,1 1,84 0,07 0 92 0,1 0,82
ONQ 9,45 0,48 2,4 5 2,4 8,26 -0,06 0 81 2,4 -1
OQ 14,04 0,35 2 7 2 7,61 0,15 0,4 16 2,4 3,34
PIPri 5,77 -0,23 0,3 52 0,3 -3,07 0 0 115 0,3 -0,06
37
PIPub 12,03 -0,33 1,5 15 1,5 -6,56 -0,32 1,4 4 2,9 -6,29
TechCont 5,21 -0,05 0 98 0 -0,64 -0,11 0,1 65 0,1 -1,44
CS6RELI 1NP 1,84 0,2 0,1 86 0,1 1,47 0,44 0,4 19 0,4 3,25
1NR 0,63 0,77 0,4 49 0,4 3,29 0,5 0,2 44 0,5 2,14
1R 0,83 0,02 0 112 0 0,08 0,31 0,1 62 0,1 1,5
2NP 4,28 -0,19 0,2 70 0,2 -2,15 0,66 1,9 2 2,1 7,44
2NR 1,74 0,22 0,1 82 0,1 1,6 0,54 0,5 13 0,6 3,83
2R 0,87 -0,36 0,1 78 0,1 -1,79 0,38 0,1 47 0,2 1,93
32NP 2,64 -0,56 0,9 24 0,9 -4,95 -0,03 0 110 0,9 -0,26
32NR 2,05 -0,36 0,3 57 0,3 -2,78 -0,23 0,1 51 0,4 -1,82
CS6RELI 32R 1,01 -0,22 0 92 0 -1,17 -0,61 0,4 18 0,4 -3,28
36NP 4,1 -0,43 0,8 26 0,8 -4,76 0,16 0,1 54 0,9 1,73
36NR 3,13 -0,48 0,7 28 0,7 -4,58 0,08 0 93 0,8 0,78
36R 1,25 -0,52 0,3 50 0,3 -3,14 0,36 0,2 43 0,5 2,19
41NP 5,35 -0,31 0,6 39 0,6 -3,98 -0,25 0,3 22 0,9 -3,14
41NR 4,41 -0,25 0,3 55 0,3 -2,92 -0,32 0,5 14 0,8 -3,7
41R 2,26 -0,53 0,6 33 0,6 -4,29 -0,48 0,5 11 1,2 -3,9
46NP 3,2 -0,19 0,1 77 0,1 -1,82 0,05 0 103 0,1 0,47
46NR 1,81 -0,18 0,1 89 0,1 -1,29 0,09 0 98 0,1 0,65
46R 0,76 -0,54 0,2 61 0,2 -2,56 -0,44 0,2 45 0,4 -2,09
478NP 2,47 -0,16 0,1 88 0,1 -1,4 -0,16 0,1 67 0,1 -1,34
478NR 2,19 0,06 0 100 0 0,49 -0,03 0 109 0 -0,26
478R 0,56 0,01 0 114 0 0,02 -0,24 0 84 0 -0,98
51NP 5,98 0,02 0 107 0 0,21 -0,09 0,1 71 0,1 -1,28
51NR 4,21 -0,09 0 93 0 -1,03 -0,16 0,1 49 0,2 -1,85
51R 1,7 -0,24 0,1 79 0,1 -1,7 -0,41 0,3 26 0,4 -2,92
54NP 7,02 0,15 0,2 67 0,2 2,18 -0,12 0,1 50 0,3 -1,83
54NR 4,31 0,31 0,4 45 0,4 3,52 -0,02 0 111 0,4 -0,24
54R 1,32 -0,04 0 104 0 -0,23 -0,16 0 85 0 -0,97
56NP 2,78 0,24 0,2 66 0,2 2,21 0,08 0 96 0,2 0,71
56NR 1,11 0,04 0 105 0 0,23 0,18 0 80 0 1,03
56R 0,7 0 0 115 0 -0,02 -0,14 0 97 0 -0,65
61NP 6,88 0,28 0,6 38 0,6 4,04 0,12 0,1 58 0,7 1,7
61NR 5,53 0,45 1,2 21 1,2 5,81 0,22 0,3 28 1,5 2,84
61R 1,63 0,34 0,2 62 0,2 2,34 0,09 0 99 0,2 0,64
66NP 4,94 0,52 1,4 18 1,4 6,35 0,11 0,1 70 1,5 1,29
66NR 3,23 0,6 1,2 20 1,2 5,91 -0,3 0,3 27 1,5 -2,9
66R 1,29 -0,01 0 113 0 -0,04 -0,08 0 102 0 -0,52
DIPLO Aucun/CE 22,07 0,25 1,7 11 1,7 7,02 0,03 0 83 1,7 0,99
BAC 13,42 -0,06 0,1 91 0,1 -1,25 -0,04 0 90 0,1 -0,85
BAC+2 13,97 -0,2 0,7 31 0,7 -4,36 -0,15 0,4 21 1 -3,2
CAP-BEP( 37,33 0,12 0,8 25 0,8 4,82 0,09 0,5 12 1,3 3,88
Supérieu 13,21 -0,47 3,3 1 3,3 -9,75 -0,13 0,2 33 3,5 -2,62
DIPREV Di0Re1 7,51 0,41 1,3 19 1,3 6,2 0,07 0 76 1,4 1,1
Di0Re2 5,28 0,51 1,5 17 1,5 6,5 -0,08 0 82 1,5 -1
Di0Re35 7,58 -0,04 0 96 0 -0,65 0,09 0,1 66 0,1 1,39
Di1Re1 7,65 0,43 1,5 14 1,5 6,66 0,11 0,1 53 1,6 1,77
Di1Re2 8,83 0,4 1,6 13 1,6 6,74 0,09 0,1 60 1,7 1,55
Di1Re3 8,13 0,03 0 102 0 0,44 -0,07 0 73 0,1 -1,13
Di1Re4 7,09 -0,13 0,1 75 0,1 -1,93 0,07 0 77 0,2 1,09
Di1Re5 3,44 -0,42 0,6 34 0,6 -4,24 0,24 0,2 40 0,8 2,41
Di2Re12 4,41 0,32 0,5 43 0,5 3,64 0,03 0 105 0,5 0,39
Di2Re3 2,68 -0,02 0 106 0 -0,22 -0,19 0,1 59 0,1 -1,69
38
Di2Re45 5,67 -0,33 0,7 30 0,7 -4,38 -0,05 0 100 0,7 -0,6
Di3Re13 4,83 0,02 0 108 0 0,18 -0,09 0 79 0 -1,04
Di3Re4 5,39 -0,22 0,3 56 0,3 -2,88 -0,26 0,4 17 0,7 -3,29
Di3Re5 3,23 -0,43 0,6 36 0,6 -4,19 -0,11 0 74 0,7 -1,12
Di4Re13 2,68 -0,35 0,3 51 0,3 -3,12 -0,19 0,1 56 0,4 -1,72
Di4Re4 3,3 -0,35 0,4 46 0,4 -3,48 -0,25 0,2 38 0,6 -2,5
Di4Re5 6,36 -0,55 2 6 2 -7,68 -0,04 0 101 2,1 -0,52
DIPREV Di9/Re9 5,94 -0,25 0,4 48 0,4 -3,37 0,19 0,2 37 0,6 2,51
RELIG NonRelig 30,31 0,11 0,5 41 0,5 3,89 -0,01 0 107 0,5 -0,35
RelNonPr 51,48 0 0 111 0 -0,09 0,05 0,3 25 0,3 2,93
RelNrp 4,03 -0,14 0,1 83 0,1 -1,56 -0,08 0 88 0,1 -0,89
RelPrat 14,18 -0,19 0,6 37 0,6 -4,12 -0,15 0,4 20 1 -3,22
SALAIR3 0à3425 9,42 0,25 0,6 32 0,6 4,31 0,06 0 78 0,7 1,09
12000à15 8,48 -0,46 2 8 2 -7,53 -0,09 0,1 64 2 -1,48
15000&+ 8,45 -0,52 2,5 4 2,5 -8,52 0,14 0,2 41 2,7 2,28
3425à520 10,11 0,48 2,5 3 2,5 8,55 0,13 0,2 42 2,7 2,25
5200à683 18,25 0,37 3 2 3 9,29 -0,01 0 112 3 -0,23
6834à860 18,67 0,01 0 103 0 0,28 -0,1 0,2 36 0,2 -2,54
8600à120 20,89 -0,2 1,1 23 1,1 -5,55 -0,06 0,1 55 1,2 -1,72
RevND 5,74 -0,26 0,4 47 0,4 -3,47 0,18 0,2 39 0,6 2,42
SEXE Femme 49,53 -0,04 0,2 65 0,2 -2,31 -0,11 1,2 5 1,4 -5,86
Homme 50,47 0,04 0,2 64 0,2 2,31 0,11 1,2 6 1,4 5,86
39
3. Projection des individus de l’analyse factorielle sur l’orientation économique
-+-------------+-------------+-------------+-------------+-------------+-------------+--
| | |
| | |
1.5 + | +
| | |
| | |
| > 2471000160 |
| | |
| | 2371012270 |
| | 2371008510 ^ > 1177052200 |
1.0 + | 2177021070 +
| 1177018860 2177005360 < 1171031700 |
| 21770211710<6570 > 1171035980 2377011680 |
| 24711177007<511^101479017>01171015650 > 21710^0820 |
| 21770018911<10555401>111710^696> 2^^102421710>31171003280 |
| 11710493301<71^v24^^11v1v171036020 ^1177049820 |
| 11770345117<021750^<4117>01v7^021>301<7>411710^4>90177000150 |
0.5 + 21710021177<311710<894011^7104^100 >211710186601301171028500 +
| 1171019560 < 11710>6180701^^103701171^22300^<^1171<2^430 |
| 11710^29201v102^4208<171018280^21171013v5>11171025600 |
| 1171023110117101v><01<71^v1v039>0111^10^16>01<^1030>00171008170 |
A |11710311710<33117^0^>4><1171171^^4>vv117>0>3^171<1048050 |
X | 11710069601<17100^46>171^^7^2>^117>0v<41044^4021^1171025590 |
E | 11710067001<01^7<vv<^501<^1v2>8^17^^0<^70>71177>1^<7^018820 > 1177020690 |
0.0 +-11710168407<111710^0100<1>>^1<^10^<^^>121>v11>11171<>4v60100>91171007530-------------+
2 | 11710035507<01^71>><^>011710>01171<052^v1710v8^001<710>91201013950 |
| 11710047117100337>>1^^1v^v^^^11>1>31^^1>>7>>011171048870 |
| 11710155411710^<68^1<71^1>2>011710<49^011^71>31171^21020 > 1171020980 |
| 1171^011301<117101<7101<81^<1^^04>02^711^1>42470054820 |
| 11710091700<71177<>^^1710050^071>0>1710<5150>54240005780 |
| 1171030310 1171014>10117104811^v02962>1v^1171^<7190045150 |
-0.5 + ^ v 11711710124<07<9^1^10>5480117103899090 +
| 1171040430 11^1011710239908<011710>361^1002040 |
| 23770011710<9740| 1171050771171022140 |
| > 1171015810371>023710<1580 217^005810> 2471002>41177051450 |
|371014250 < 2171016850 | > 1^77054000 |
| | 1177051741177041330 |
| > 2177023320 117704553^ < > ^177021170 |
-1.0 + |> 1171048320 +
| 1171014400 < 1171009880 2171005500 |
| | > 11770^3360 |
| | |
| | |
| | |
| | |
-1.5 + | +
| | |
-+-------------+-------------+-------------+-------------+-------------+-------------+--
-1.0 -0.5 0.0 0.5 1.0 1.5 2.0
AXE 1
3. La grille de CS utilisée
Agriculteurs : petits agriculteurs (11), moyens agriculteurs (12), gros agriculteurs (13).
Artisans - commerçants : Artisans (21), commerçants (22).
Cadres du Public : Cadres de la fonction publique (33), Professeurs-Scientifiques 34,
Profession de l’information, des arts et des spectacles (35.
Cadres du privé : Industriels (23), Professions libérales (31), Cadres administratifs
d’entreprises (37), Ingénieurs (38).
Professions intermédiaires du Public : Instituteurs (42), professions intermédiaires de la
Santé (43), Clergé (44), professions intermédiaires de la fonction publique (45).
Professions intermédiaires du privé : professions intermédiaires d’entreprise (46)
Techniciens-contremaîtres : techniciens (47), contremaîtres (48)
Employé du public : Employés et agents de la fonction publique (52), Policiers et militaires
(53)
Employé du privé : Employés administratifs d’entreprise (54), Employés de commerce (55)
Employé des services aux particuliers : 56
Ouvriers qualifiés : ouvriers qualifiés de type artisanal (62), ouvriers qualifiés de type
industriel (63), Chaufeurs (64), ouvriers qualifiés de la manutention (65)
Ouvriers non qualifiés : ouvriers non qualifiés de type industriel (67), ouvriers non qualifiés
de type artisanal, ouvriers agricoles (69).
40
4. Le sentiment d’être exploité
La question « Vous arrive-t-il au contraire d’éprouver dans votre travail le sentiment
d’être exploité ? » est la question qui contribue le plus à la construction de l’axe 1 de la
deuxième analyse factorielle. Une régression logistique sur les réponses à cette question permet
de confirmer l’analyse proposée dans la deuxième partie. Le sentiment d’être exploité diminue
significativement en fonction du revenu, de l’élévation sociale (CSP) et de la religion.
Variables et modalités % Brut Proba Nette Paramètres Pr >
Chi-Square
Constante 38% 60% * 0,402 0,030
Diplôme : Aucun/CE 45% 1% d 0,063 0,587
CAP/BEP 41% réf.
BEPC 39% 0% 0 -0,004 0,982
Bac Technique 40% 2% d 0,063 0,736
Bac Général 36% 2% d 0,102 0,540
Bac+2 33% -1% d -0,025 0,867
Supérieur 26% -5% p -0,191 0,294
Salaire : 0 à 5200 F/mois 47% -2% d -0,069 0,600
5200 à 6834 F 49% réf.
6834 à 8600 F 36% -12% *** -0,469 0,000
8600 à 12 000 F 34% -11% ** -0,434 0,002
12 000 F & + 28% -17% *** -0,680 0,000
Salaire ND 21% -26% *** -1,067 0,000
CS : Agricult. 39% -5% p -0,200 0,415
Artisans Comm 25% -21% *** -0,841 0,000
Cadres du Pub. 26% -15% * -0,620 0,016
Cadres du Privé 30% -9% * -0,385 0,078
Prof Inter. du Public 27% -19% *** -0,764 0,000
Prof. Inter. du Privé 36% -9% p -0,346 0,102
Techniciens Contremait. 42% -2% d -0,076 0,713
Employé du Public 35% -15% *** -0,626 0,000
Employé du Privé 44% -7% p -0,268 0,104
Employé Service Partic. 39% -14% * -0,562 0,013
Ouvriers Qualifiés 49% réf.
Ouvriers non Qualifiés 55% 2% d 0,092 0,587
Âge : 18 à 24 ans 46% -4% p -0,176 0,391
25 à 29 ans 40% -3% p -0,127 0,380
30 à 39 ans 38% -1% d -0,026 0,804
40 à 49 ans 37% réf.
50 à 59 ans 39% 3% p 0,133 0,275
60 ans & plus 27% -6% p -0,250 0,386
Sexe : Homme 39% réf.
Femme 37% -1% d -0,035 0,717
Type de Ménage : Seul 31% -10% ** -0,410 0,002
Couple Sans Enfant 40% -3% p -0,123 0,338
Couple 1Enfant 43% réf.
Couple 2 Enfant 38% -4% p -0,151 0,208
Couple>2Enf 33% -11% ** -0,443 0,004
Famille Monoparentale 43% -1% d -0,038 0,809
Religion : Non Religieux 42% réf.
Religieux Non Pratiquants 37% -4% * -0,160 0,078
41
Religieux Pratiquants 33% -7% * -0,277 0,038
Religieux ND 37% -3% d -0,115 0,585
Cat. Comm : Rurale 41% 5% * 0,217 0,062
<20 000 hab. 38% 3% p 0,113 0,371
20 à 100 000 hab. 41% 7% ** 0,290 0,003
>100 000 hab. 35% réf.
Actif : Normal 37% réf.
Temporaire 50% 8% * 0,366 0,021
Bibliographie
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Aristote, Les politiques, Garnier-Flammarion, « GF » (Livre I).
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Weber (Max), 1995, Économie et société, Presses Pocket, « Agora ».
Weber (Max), 1997, Sociologie des religions, Gallimard, « Sciences Humaines ».
Weber (Max), 1967, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Presses Pocket, « Agora ».
42
Étude n°2 :
A la recherche du bon salaire 28
L’enquête « Bonheur et travail » posait la question suivante : « Compte tenu du travail que
vous fournissez, diriez-vous que vous êtes : 1. Très bien payé, 2. Plutôt bien payé, 3.
Normalement payé, 4. Plutôt mal payé, 5. Très mal payé ? ». Cette question, en invitant les
enquêtés à comparer le montant de leur revenu et leur travail, les oblige à concevoir le revenu
normal qu’ils attendent conditionnellement aux caractéristiques de leur poste et à le comparer
au revenu qu’ils perçoivent effectivement. En faisant certaines hypothèses économétriques
nécessairement restrictives, il est possible à partir de la variation des réponses de calculer un
niveau collectif d’attente salariale. De quoi dépend alors cette attente salariale ? Du seul revenu
perçu, des dispositions sociales ou des caractéristiques du travail ? L’idée d’un salaire subjectif,
concept central de l’économie, peut aussi intéresser la sociologie, puisqu’il permet d’explorer
les notions d’attente et d’évaluer la divergence éventuelle entre l’ordre des attentes et l’ordre
de la réalité.
Après l’exploration des fondements économiques et sociaux possibles, trois modèles seront
proposés. Le modèle qui permet d’étudier dans le détail l’écart entre les attentes subjectives et
les rémunérations objectives est ensuite approfondi.
28
Je remercie Marc Gurgand et Michel Gollac pour leurs nombreuses suggestions au cours de l’avancement de
ce travail.
43
Plaisir « La pénibilité du travail par rapport au produit est
y p Courbe d’utilité du représentée par une courbe telle que abcd... Au
produit du travail début, le travail est habituellement plus pénible que
lorsque l’esprit et le corps sont bien tendus sur
l’ouvrage. Ainsi, au début, l’effort est mesuré par
q Oa. En b, il n’y a ni plaisir ni effort. Entre b et c, il y
a un excès de plaisir dû à l’effort lui-même, mais
O m x après c, l’énergie commence à être épuisée et l’effort
b c Quantités résultant est représenté par l’allure de la courbe cd.
a produites Nous pouvons en même temps représenter le degré
d
final du produit par une courbe telle que pq, la
Courbe de pénibilité du travail quantité du produit étant mesurée suivant la ligne
Ox. Le travailleur cessera évidemment de travailler
au point m. Il serait incompatible avec la nature humaine qu’un homme travaillât lorsque l’effort de travail
excède le désir de posséder, qui comporte toutes les causes d’épuisement. »29
La microéconomie néoclassique contemporaine, plus abstraite et plus rigoureuse, propose
une formulation plus générale mais aussi moins explicite. Le programme habituel s’écrit ainsi :
−U h' (C , Lo − h) w
Max U(C,Lo - h) =
h ⇒ U C' (C , Lo − h) p
s.c. p.C - w.h ≤ R
p. C = w. h + R
29
Jevons, La théorie de l’économie politique, trad. française 1909, p. 252-253.
30
En général, l’on présente la courbe d’offre de travail, comme une courbe croissante en fonction du salaire
réel. Il s’agit en fait d’un cas particulier. Par exemple, si l’on prend une fonction de d’utilité de type Cobb-
Douglas et si les richesses personnelles sont nulles (R=0), alors la courbe d’offre est verticale. Les effets de
44
attentes de revenu et il faudrait rajouter d’une manière ou d’une autre les paramètres
d’évaluation de l’intérêt du travail dans la fonction d’utilité pour la compléter. Celle adoptée
par la plupart des études économiques sur la satisfaction au travail et sur la compensation des
conditions pénibles de travail, comme le rappelle Marta San Martin31, est la suivante : U (y, h,
i), où y est le revenu, h le temps de travail et i sont les caractéristiques des individus et du
travail.
Dans une telle perspective, l’individu peut calculer, pour n’importe quel temps de travail et
pour n’importe quelles conditions de travail, le salaire qu’il accepte de recevoir. Il est donc
capable d’évaluer le salaire « qu’il attend » et pour lequel il est prêt à travailler.
En outre, si les individus ont à peu près le même jugement sur la hiérarchie des pénibilités du
travail, alors pour obtenir la même quantité de travail, l’employeur sera obligé de payer une
compensation, un surcroît de salaire pour cette condition de travail défavorable.
Enfin, si le marché est libre et parfait, quelles que soient les conditions de travail et de
salaire, l’individu égalise utilité marginale du revenu et désutilité du travail, si bien que s’il est
amené à effectuer une comparaison entre l’utilité marginale du revenu et la désutilité marginale
du travail, il doit se sentir toujours « normalement payé » lorsqu’il répond à la question
proposée dans l’enquête. Ce n’est pas 48% des enquêtés qui devraient se sentir normalement
payés, mais tout le monde… En effet, dans un tel marché, si l’individu se sent bien payé, il peut
travailler plus, jusqu’à épuisement de cet avantage, et dans le cas contraire, il peut travailler
moins ou aller travailler ailleurs. La diversité des réponses vient alors, soit des biais de
subjectivité et des variations d’énonciation de la norme, soit d’imperfections du marché du
travail.
La sociologie, même s’il est encore délicat de parler d’une seule voix en son nom, diffère de
l’analyse économique néoclassique sur le processus de construction des attentes salariales et
sur le fonctionnement du marché du travail mais peut s’accorder avec elle sur l’existence
d’attentes salariales collectives. En effet, moins tenu d’énoncer ses propositions sous forme
mathématique, elle n’adhère pas à la proposition anthropologique sous-jacente à
l’individualisme méthodologique des économistes, celle d’un individu rationnel, bon
mathématicien, non socialisé. Au contraire le processus de construction des attentes salariales
45
est un processus collectif et historique. Marx, en établissant que le salaire de l’ouvrier était « la
somme des biens socialement nécessaires à la reproduction de la force de travail », insistait sur
le caractère historiquement, socialement construit de cette norme sociale. Ainsi, la nature des
attentes dépend du rapport d’exploitation, de l’état de développement des forces productives,
mais aussi des normes de consommation.
Dire qu’il y a des attentes en terme de salaire, c’est souligner le fait que les individus
effectuent des comparaisons. Or pour la sociologie, la comparaison n’est pas une égalisation de
paramètres à une fonction d’utilité toujours-déjà-là mais un processus intersubjectif. Les
individus confirment leurs attentes salariales en fonction de ce que gagnent leurs proches
(parents, frères, soeurs, beaux-frères, belles soeurs, etc.), de ce que gagne l’ensemble des
personnes confrontées au même genre de situation de travail, ou bien encore de ce qu’il semble
juste de gagner dans la société en général (salaires véhiculés par les journaux, les médias…).
Enfin, si elle ne méconnaît pas les mécanismes de marché, l’approche sociologique souligne,
outre les imperfections du marché du travail déjà signalées par l’économie du travail, que la
forme apparemment égalitaire du contrat de travail n’élimine pas du rapport salarial les
relations de pouvoir, d’autorité, de prestige ou de violence.
Difficile à estimer
L’approche micro-économique permet d’établir un certain nombre de propriétés de la
courbe d’offre de travail, c’est-à-dire l’agrégation collective des attentes individuelles de
salaire, que, sous un certain nombre d’hypothèses, l’économétrie peut estimer. Si le marché
fonctionne parfaitement, alors la différence de rémunération entre deux emplois différant,
toutes choses égales par ailleurs, d’une condition de travail, permet d’estimer la variation
collective des attentes associées à cette condition spécifique de travail. Considérant que les
agents ressentent naturellement une certaine aversion pour des conditions de travail pénibles
(en général celles pour lesquelles le chercheur a de l’aversion), l’économiste-économètre qui
met en évidence des compensations monétaires positives pour ces conditions de travail tend à
montrer l’adéquation entre l’ordre des attentes et les rémunérations effectives, et donc la
relative perfection du fonctionnement du marché du travail.
31
Marta San Martin propose d’ailleurs d’enrichir cette fonction d’utilité avec la forme suivante, U(y, c, v, h, i),
où c représentent des compensations extra-monétaires, et v l’adéquation de la qualification du poste et de celle
de son occupant, cf. « Job satisfaction an Education ».
46
L’on comprend pourquoi le débat sur le fonctionnement du marché du travail s’est ainsi
focalisé aux États-Unis sur l’estimation économétrique des différences compensatoires. Aux
tenants des différences compensatoires, partisans de l’économie classique, s’opposent les
tenants de la segmentation du travail, pour lesquels le marché du travail est divisé en un
segment primaire – les insiders qui cumulent haut salaire et bonnes conditions de travail – et un
segment secondaire – les outsiders qui cumulent bas salaires et mauvaises conditions de travail.
Les résultats empiriques sont cependant assez contradictoires et dépendent fortement des
modèles économétriques utilisés.
En effet, l’estimation est particulièrement complexifiée du fait de la multiplicité des biais qui
peuvent influencer les résultats. Tout d’abord, il n’est pas sûr que la hiérarchie des pénibilités
du chercheur soit celle de l’ensemble des individus. Il peut y avoir un biais de sélection qui
pousse les personnes qui s’accommodent le mieux de telle ou telle situation de travail à la
rechercher sur le marché du travail. Adam Smith signale ainsi le cas des matelots32 et des
soldats particulièrement risquophiles qui courent au devant du danger sans obtenir la moindre
compensation salariale.
Juan Cañada Vicinay33 montre quant à lui que les biais de subjectivité peuvent aussi
déformer la nature des réponses. Ainsi, les personnes qui ont les plus bas salaires, mécontentes
(en terme de niveau d’utilité), seraient plus incitées à voir les mauvaises conditions de travail
que les autres et à les surdéclarer.
La prise en compte de tous ces biais, et ici seuls quelques-uns sont cités, a entraîné le
développement de modèles économétriques de plus en plus sophistiqués. Comme le montrent
Christian Baudelot et Michel Gollac34, la perfection formelle de la modélisation économique et
l’utilisation de modèles économétriques dans le cadre d’une épistémologie instrumentaliste se
sont faites tant au détriment de l’analyse concrète et détaillée des conditions de travail qui font
l’objet de compensations financières positives ou négatives que de l’analyse de la genèse
32
« Cette vie, pleine d’aventures et de périls, où l’on se voit sans cesse à deux doigts de la mort, loin de
décourager les jeunes gens, semble donner à la profession un attrait de plus pour eux. Dans les rangs inférieurs
du peuple, une mère tremble souvent d’envoyer son fils à l’école dans une ville maritime, de peur que la vue des
vaisseaux et le récit des aventures des matelots ne l’excitent à se mettre en mer. La perspective lointaine de ces
hasards, dont nous espérons triompher par courage et adresse, n’a rien de désagréable pour nous, et elle ne fait
nullement hausser les salaires dans un emploi ». Smith (Adam), 1991, Recherches sur la nature et les causes
de la richesse des nations, Flammarion, « GF ».
33
Cañada Vicinay (Juan A.), 1997, « Les équations hédoniques de salaires et la perception subjective des
conditions de travail », Économie et prévision, n°131, 1997-5.
34
Baudelot (Christian), Gollac (Michel), « Salaires et conditions de travail », Économie et statistiques, N°265,
1993, 5.
47
sociale et juridique des compensations lorsqu’elles sont positives (réglementations, droit du
travail, conventions collectives, etc.).
L’objet de ce texte n’est pas d’apporter des éléments nouveaux sur l’effet positif ou négatif
des conditions de travail sur le salaire. L’enquête « Bonheur et travail », compte tenu du faible
échantillon et du faible degré de détail des questions sur les conditions de travail, ne permet pas
d’apporter des éléments nouveaux par rapport aux enquêtes utilisées par Christian Baudelot et
Michel Gollac. Par contre, à partir de la question sur le sentiment d’être bien ou mal payé, on
tentera d’estimer un salaire subjectif implicite, qui ne soit pas le simple décalque du salaire
perçu (ce que permet dans l’axiomatique néoclassique l’hypothèse de perfection du marché du
travail), mais dont on peut mesurer l’écart avec le salaire objectif.
Par salaire subjectif, il faut entendre salaire collectivement subjectif. La variation des
réponses à une question subjective (le sentiment d’être bien ou mal payé) permet de calculer
une fonction qui est assignée à l’ensemble des individus et ceux-ci diffèrent les uns des autres
de la somme des paramètres de leurs catégories respectives d’assignation. Il y a donc comme
dans beaucoup de procédures statistiques une mise en équivalence des individus – beaucoup
plus brutale ici, puisque l’on met en équivalence des attentes subjectives qui ne sont mesurées
qu’indirectement – et assignation d’une fonction d’attente, ou « d’utilité »35 pour les
économistes, identique pour tous à une constante près.
On peut supposer qu’il existe deux types d’imperfections, d’une part une réglementation du
temps de travail, qui empêche de moduler sa charge pour arriver à l’équilibre, d’autre part des
48
coûts d’entrée et de sortie d’un même travail. Dans ce cas, l’équilibre entre l’utilité marginale
du revenu et la pénibilité marginale du travail, s’effectue en moyenne mais pas pour tout le
monde. Alors, la satisfaction vis-à-vis du salaire dépend de l’écart entre le salaire perçu et celui
de sa classe de catégories d’assignation. Si l’écart est positif le salarié se sent bien payé, c’est-
à-dire que l’utilité marginale de son revenu est supérieure à la pénibilité du travail, mais les
contraintes réglementaires (tarification des heures supérieures, etc.) ne lui donnent pas
tellement la possibilité de modifier sa charge de travail pour établir l’équilibre, de même si
l’écart est négatif, alors les coûts de départ, décourage le salarié de partir.
D’un point de vue sociologique, on peut penser que les enquêtés, même s’ils n’ont pas des
équations de Mincer36 dans la tête, connaissent des confrères qui exercent dans le même type
de métier, de branche, etc., et ont une idée du salaire qu’ils pourraient toucher sachant
l’ensemble de leurs caractéristiques individuelles et celles de leur travail. S’ils apprennent qu’ils
sont mieux payés que des personnes dans le même cas alors ils se sentent bien payés, sinon ils
se sentent mal payés. Une autre possibilité est que la vulgarisation des équations de Mincer,
par les services télématiques comme 36 17 Salaire, ou par les numéros spéciaux des magazines
du type « Calculez votre salaire ! » soit telle que celles-ci fassent partie du savoir collectif
(« common knowledge ») et qu’elles soient érigées en norme du juste et de l’injuste. Dans ce
cas-là l’écart entre le salaire perçu et le salaire calculé par une équation de Mincer expliquerait
le sentiment de satisfaction.
Il est possible de tester cette spécification. Dans un premier temps, on estime des équations
de salaire. La méthodologie utilisée tant pour l’estimation que pour le choix des variables
pertinentes s’inspire essentiellement de Glaude [1987].
ln(w)=Xbobj+uobj (1)
Ensuite, on estime le pouvoir explicatif du résidu de l’équation. Ceci revient à estimer
l’équation suivante.
P(SentimentBienMalPayé=i) = P(Satisfaction>Si)
= P(-Ci+a(ln(w)-E(ln(w)/Xbobj))+ua >0) (2)
où Si représente les quatres seuils de satisfaction (Très bien payé/bien payé-Très mal
payé, Très Bien-Bien Payé/Normalement payé- Très mal payé, Très bien payé-
35
La micro-économétrie, qui cherche à estimer des fonctions d’utilité, est en rupture sur ce point, sauf
éventuellement sur des données de panel, avec l’axiomatique néoclassique qui essaye justement de ne rien dire
sur l’ordre des préférences de chaque individu.
36
Mincer est le premier économiste à estimer par des méthodes économétriques une équation de salaire, cf.
Mincer (J), 1974, Schooling, Experience and earnings, NBER & Columbia U.P..
49
Normalement payé/ Mal Payé-Très mal payé et Très bien payé-Mal payé/Très mal
payé) et P est une loi normale de probabilité (modèle Probit).
2. Comparaison en niveau
Lorsque les enquêtés ont eu à répondre à la question, il est possible qu’ils aient effectué une
comparaison non entre l’utilité marginale de la consommation et la desutilité marginale du
travail compte tenu de ses caractéristiques, mais qu’ils aient uniquement évalué le niveau
d’utilité que leur procure leur revenu.
Dans ce cas-là, le revenu est alors le principal déterminant de la satisfaction. Et il existe des
niveaux de revenu pour lesquels l’on se sent plus ou moins payé.
D’un point de vue sociologique, il est possible que les enquêtés se réfèrent à une norme du
bon revenu qui ne soit pas dépendante de la nature du travail, pour deux raisons alternatives,
soit qu’ils considèrent qu’il est juste que tout le monde gagne autant quelle que soit la nature
du travail et des caractéristiques personnelles, soit qu’ils considèrent que l’on ne peut se sentir
satisfait qu’à partir d’un seuil C0 de revenu.
50
pas rémunérées par le marché du travail. Ainsi, telle caractéristique peut sembler être
compensée positivement et aller dans le sens de la théorie de la perfection du marché du
travail, alors que les individus se satisferaient de beaucoup plus. A l’inverse une caractéristique
peut être compensée positivement, mais les individus se satisferaient de beaucoup moins (c’est
le cas d’une réglementation obligeant les entreprises à compenser un risque difficilement
observable).
Dans une perspective sociologique, on peut penser qu’il existe des attentes salariales qui
sont en relation avec la distribution des salaires. Il existe des normes salariales, comme par
exemple la règle de l’avancement avec l’âge qui influe sur les attentes des individus et sur la
probabilité qu’ils se sentent bien ou mal payés. Mais la causalité des probables ne joue pas
d’une manière univoque. Chaque mode statistique n’a la force d’une norme dans les attentes
que si elle est mesurable à l’aune d’un étalon de grandeur qui permet de préciser la nature du
juste de l’injuste dans les rémunérations du travail. Contrairement au modèle 1 qui postulait
que les enquêtés avaient des équations de Mincer dans la tête, ici nous supposons que sur un
certain nombre de points leurs attentes sont conformes à la rémunération probable, et pour un
certain nombre de caractéristiques, elles ne le sont pas.
On suppose que les individus ont une attente salariale qui peut s’exprimer sous la forme
fonctionnelle suivante :
ln(wsubj)=Xbsubj+usubj (4)
avec bsubj≠bobj
51
satisfaction donné, celui de la modalité de référence. En outre en faisant l’hypothèse
supplémentaire que a=1, on peut, à partir de l’équation objective, calculer tous les paramètres
de la fonction de salaire subjectif associés aux différents niveaux de satisfaction (mais
l’interprétation des constantes (-Ci+a.(bobj|0-bsubj|0)) reste plus délicat).
Un tel modèle reste cependant fragile puisqu’il est en grande partie dépendant des formes
fonctionnelles adoptées37. Rien ne dit que les attentes salariales soient loglinéaires et que la
satisfaction dépende d’une différence du logarithme du salaire perçu et du logarithme du salaire
attendu. Ces critiques sont entièrement justes, mais il s’agit sans doute de l’approche la plus
simple et la moins improbable, certes criticable, mais peut-être préférable à une absence
d’estimation.
37
Une représentation plus complète des liaisons possibles serait
P(Satisfaction>Si) = P(-Ci+([Link](w)+a2.X.(bobj-bsubj/Si)+Zb3)>u)
où Z représente en outre des variables culturelles qui influent sur la probabilité de se dire satisfait ou insatisfait.
Mais un tel modèle est difficile à identifier tant les variables de positions et de dispositions sont semblables (par
exemple, la CS).
52
Il est possible de comparer ces résultats-là avec ceux de l’enquête « Étude des conditions de
vie » de 1986-1987, rapportés dans les articles de Carole Galindo38. La question de l’enquête
de 1986 (« Diriez-vous que votre travail est plutôt bien, moyennement, ou mal payé ? ») est
légèrement différente de celle utilisée dans l’enquête de 1997. Elle ne propose que trois items
de réponses contre 5 en 1997, elle invite moins les enquêtés à comparer la rémunération et le
travail (en 1997 on leur demande de « tenir compte du travail qu’ils fournissent » pour éviter
une interprétation du mot travail comme celui d’un poste occupé), et l’item central fait moins
appel à une conception de la norme. En 1987 les 4512 salariés ont répondu ainsi : 25,02%
s’estimaient mal payés, 57,96% moyennement payés, et 17,02% bien payés. La baisse de la
satisfaction entre 1987 et 1997 est unilatérale et importante : six pour cent de bien payés en
moins, 10% de moins dans la catégorie médiane et 16% de mal payés en plus. Celle-ci n’est à
notre avis pas due seulement à la différente formulation de la question, ni même à la différence
de conjoncture économique et politique au moment de l’enquête ; elle ne peut-être due non
plus à une baisse du revenu puisque les salaires ont continué à légèrement augmenter au cours
de cette période ; elle est due sans doute d’une part à l’aggravation de certaines conditions de
travail (augmentation de la concurrence, des cadences, du stress, instabilité accrue, etc.), à la
diminution des perspectives d’amélioration et d’autre part à l’augmentation des exigences
salariales non-satisfaites par le marché du travail.
Si la différence entre hommes et femmes est très faible, on remarque en revanche que la
proportion des bien payés et des mal payés varie en fonction de la profession occupée. Même
s’il y a tout de même parmi eux plus de mal payés que de bien payés, les cadres du privé sont
les plus satisfaits. Les ouvriers non qualifiés, dont la majorité (54%) s’estiment plutôt mal
payés ou très mal payés sont les plus insatisfaits.
38
Carole Galindo, 1997, « Équité et inéquité salariales en France : une analyse empirique par sexe », Miméo et
Carole Galindo, Anne Pascal, 1997, « La satisfaction dans l’emploi : une analyse empirique sur données russes
et françaises », Cahiers de recherche du Lamia, vol 3.
53
Très bien payé Plutôt bien payé Normalement Payé Plutôt mal payé Très mal payé
Cadres du Public 3% 14% 51% 29% 4%
Cadres du Privé 4% 18% 53% 25% 2%
Prof Inter. du Public 1% 10% 57% 29% 2%
Prof. Inter. du Privé 1% 16% 51% 29% 3%
Techniciens Contremait. 3% 4% 49% 38% 7%
Employé du Public 1% 10% 52% 32% 5%
Employé du Privé 2% 8% 45% 37% 9%
Employé Service Partic. 1% 4% 48% 36% 11%
Ouvriers Qualifiés 1% 10% 38% 38% 13%
Ouvriers non Qualifiés 1% 5% 40% 44% 10%
Hommes 1% 10% 47% 34% 8%
Femmes 1% 10% 49% 35% 6%
Ensemble (n=2231) 1% 10% 48% 34% 7%
Tableau n°1 : Proportion des personnes se sentant de très bien à très mal payées en fonction de la CS et du
sexe.
Dépendant de la situation socioprofessionnelle, la proportion respective des bien payés et
des mal payés dépend aussi du revenu du travail perçu : ceux qui se déclarent très bien payés
gagnent en moyenne 12 628 Francs pour les hommes, 9 078 Francs pour les femmes et 10 707
Francs pour l’ensemble des hommes et des femmes ; de même les très mal payés ont du mal à
se contenter de 6581 Francs par mois pour les hommes, 4993 Francs pour les femmes et 5861
francs pour l’ensemble. Alors que les hommes et les femmes se disent presque aussi satisfaits,
les femmes gagnent pourtant nettement moins.
Moyenne géométrique des salaires Hommes Femmes Ensemble
Très bien payé 12 628 F 9 078 F 10 707 F
Plutôt bien payé 12 071 F 8 576 F 10 150 F
Normalement payé 10 016 F 6 948 F 8 281 F
Plutôt mal payé 8 366 F 6 012 F 7 049 F
Très mal payé 6 581 F 4 993 F 5 861 F
Tableau n°2 : Moyenne géométrique des salaires perçus par les enquêtés en fonction de leur déclaration de
satisfaction et de leur sexe.
Ces quelques tableaux descriptifs montrent le lien entre attentes, revenus et positions
socioprofessionnelles. Mais qu’en est-il précisément de ce lien ? Peut-on calculer un salaire
attendu et quels en sont les déterminants ?
54
Modélisation du logarithme du salaire
Hommes Femmes
R2 0,4304 0,6247
R2 ajusté 0,4070 0,6100
N 1091 1140
DL 43 43
Tableau n°3 : Qualité de la modélisation du salaire par sexe à partir des caractéristiques individuelles
classiques.
Il est possible de calculer à partir de ces deux équations de salaire le résidu, c’est-à-dire la
différence entre le salaire perçu et le salaire moyen de la classe de catégories d’assignation.
Une première régression utilisant ce résidu comme variable explicative du sentiment d’être bien
ou mal payé donne des résultats légèrement significatifs mais le modèle n’est pas de très bonne
qualité.
Pour tester la première hypothèse, à savoir les individus se sentent bien payés s’ils sont au-
dessus de leur salaire « objectif », mal payés, s’ils sont en dessous, l’on régresse le sentiment
avec deux variables explicatives, le salaire perçu et le résidu de l’équation de Mincer.
Hommes Femmes
Paramètres Prob Paramètres Prob
Constante TBP/BP-TMP -7,3149 0,0001 -4,8815 0,0001
Constante TB-BP/N-TMP -6,2876 0,0001 -3,857 0,0001
Constante TB-NP/M-TMP -4,8018 0,0001 -2,3406 0,0001
Constante TB-MP/TMP -3,5579 0,0001 -0,968 0,0982
(a1-a2).ln(w) 0,5486 0,0001 0,2944 0,0001
a2(ln(w)-E(ln(w)/Xbobj)) 0,0183 0,8848 0,2244 0,0385
Tableau n°4 : La satisfaction salariale est-elle expliquée par le seul résidu de l’équation de Mincer ? Résultats
d’une régression test.
Le résultat d’une telle régression montre que pour les hommes comme pour les femmes
(même si c’est moins net pour ces dernières), le revenu est une variable bien plus pertinente
que le résidu. En outre si notre premier modèle avait été exact, nous aurions dû avoir un
paramètre (a1-a2) égal à zéro. Or la probabilité qu’une telle valeur soit nulle est dans les deux
cas extrêmement faible. Nous rejetons donc l’idée que les salariés, pour se déclarer bien ou mal
payés, comparent uniquement salaire perçu et salaire « objectif ».
55
Il est difficile de spécifier un test qui permette de rejeter ce modèle. Tout ce que l’on peut
dire, c’est que la qualité d’un tel modèle n’est pas très bonne (cf. synthèse) et qu’il est possible
en rajoutant des variables d’améliorer l’estimation.
Hommes Femmes
Paramètres Prob Paramètres Prob
Constante TBP/BP-TMP -7,411 0,0001 -5,6069 0,0001
Constante TB-BP/N-TMP -6,3839 0,0001 -4,5884 0,0001
Constante TB-NP/M-TMP -4,8982 0,0001 -3,0763 0,0001
Constante TB-MP/TMP -3,6542 0,0001 -1,7046 0,0002
ln(w) 0,5592 0,0001 0,3779 0,0001
Tableau n°5 : La satisfaction salariale expliquée par le seul revenu ? Résultats d’une régression.
56
Hommes Salaire Paramètre Proba Salaire (a=1) Ecart
Variables et modalités objectif [a.(bobj-bsubj)] subjectif Subj/Obj
F/mois F/mois
exp(bobj) exp(bsubj)
Constante TBP/BP-TMP -2,6904 0,0004 16 468 F ***
Constante TB-BP/N-TMP -1,6599 0,0282 5 876 F *
Constante TB-NP/M-TMP -0,1707 0,8211 1 325 F d
Constante TB-MP/TMP 1,0845 0,1512 378 F p
Constante Régression 1 117 F ***
CS : cadres du Public 1,30 *** 0,1696 0,3779 1,09 p -16%
Cadres du Privé 1,49 *** 0,6401 0,0001 0,78 *** -47%
Prof. inter. du public 1,02 d 0,2121 0,1597 0,82 p -19%
Prof. inter. du privé 1,25 *** 0,363 0,0171 0,87 * -30%
Techniciens Contremaîtres 1,17 ** 0,1263 0,3241 1,03 p -12%
Employé du Public 1,09 * 0,1045 0,4154 0,98 p -10%
Employé du Privé 0,87 * 0,121 0,4209 0,78 p -11%
Employé Service Part. 0,92 p -0,1702 0,5754 1,09 d 19%
Ouvriers non Qualifiés 0,89 * -0,1239 0,3165 1,01 p 13%
Diplôme : Aucun/CE 0,91 ** -0,0436 0,6453 0,95 d 4%
BEPC 1,16 ** 0,2098 0,1326 0,94 p -19%
Bac Technique 0,98 d -0,1172 0,4648 1,10 p 12%
Bac Général 1,24 *** 0,0247 0,8687 1,21 d -2%
Bac+2 1,34 *** 0,043 0,7407 1,28 d -4%
Supérieur 1,39 *** 0,00264 0,9857 1,39 0 0%
Ancienneté : en années 1,02 ** 0,0127 0,3316 1,00 p -1%
Ancienneté au Carré 1,00 * -0,00016 0,6734 1,00 d 0%
Horaires : Nb Heures 1,02 * -0,00741 0,6982 1,02 d 1%
Nb Heures au Carré 1,00 d 0,000048 0,8233 1,00 d 0%
Nb Heures ND 2,25 *** 0,1188 0,82 2,00 d -11%
Congés : Nb semaines 1,05 * 0,1154 0,0706 0,94 * -11%
Nb semaines au carré 1,00 * -0,00412 0,1647 1,00 p 0%
Congés atypiques 0,99 0 -0,1971 0,6905 1,20 d 22%
Âge : en années 1,05 *** -0,00699 0,83 1,06 d 1%
âge carré 1,00 ** 0,000069 0,8626 1,00 d 0%
Type de ménage : Seul 0,88 ** 0,1783 0,102 0,74 p -16%
Couple sans enfant 0,93 * -0,1653 0,1306 1,10 p 18%
Couple avec 2 enfants 0,97 p -0,04 0,6826 1,01 d 4%
Couple avec 3 & + enfants 0,95 p -0,0764 0,5231 1,03 d 8%
Famille Monoparentale 0,93 p -0,0561 0,7296 0,98 d 6%
Pays Nais : Europe du Sud 1,01 0 -0,3493 0,0904 1,43 * 42%
Maghreb 0,93 p -0,1444 0,447 1,08 p 16%
Autre pays 0,92 p -0,0562 0,7722 0,98 d 6%
Région : Bassin Parisien 0,89 ** 0,1652 0,1214 0,75 p -15%
Nord 0,90 p 0,1076 0,516 0,81 d -10%
Nord-est 1,00 0 0,3764 0,0033 0,68 ** -31%
Ouest 0,86 ** 0,1877 0,1993 0,71 p -17%
Sud-ouest 0,92 p 0,2583 0,0543 0,71 * -23%
Est 0,91 * -0,024 0,8506 0,93 d 2%
Sud-est 0,87 * 0,1824 0,1713 0,73 p -17%
Cat. Commune :Rurale 1,04 p -0,1282 0,2013 1,19 p 14%
<20 000 hab. 0,99 d -0,1056 0,3449 1,10 p 11%
20 à 100 000 hab. 1,01 d -0,2361 0,0121 1,28 * 27%
Tableau n°6 : Paramètres du salaire objectif et du salaire subjectif pour les hommes.
57
Pour les hommes, le diplôme, l’âge, l’ancienneté, le temps de travail et même la situation
familiale sont rémunérés sur le marché du travail de manière fort proche de ce qu’ils attendent.
Par contre, une situation professionnelle élevée dans le privé (cadres et professions
intermédiaires du privé) est rémunérée plus que ce que les enquêtés attendraient (pour le
niveau de satisfaction de la situation de référence : ouvriers qualifiés). La situation
géographique entraîne des attentes qui ne correspondent pas aux rémunérations sur le marché
du travail : au nord-est et au sud-ouest, l’on pourrait se satisfaire de moins ; dans les
communes de 20 à 100 000 habitants ou lorsque l’on est né en Europe du Sud, il faudrait
beaucoup plus pour être satisfait. Enfin la semaine de vacances supplémentaire contribue aussi
à la satisfaction salariale.
58
Couple avec 3 & + enfants 0,92 * 0,1540 0,2740 0,79 p -14%
Famille Monoparentale 1,03 p 0,0014 0,9908 1,03 0 0%
Pays Nais : Europe du Sud 1,18 * 0,2629 0,1693 0,90 p -23%
Maghreb 1,07 p -0,4518 0,0469 1,68 * 57%
Autre pays 1,00 0 -0,1996 0,3221 1,22 p 22%
Région : Bassin Parisien 0,87 *** -0,0143 0,8987 0,89 d 1%
Nord 0,88 * -0,0453 0,7782 0,92 d 5%
Nord Est 0,87 ** -0,0560 0,6638 0,92 d 6%
Ouest 0,85 *** 0,0967 0,4990 0,77 p -9%
Sud Ouest 0,85 *** 0,0739 0,5606 0,79 d -7%
Est 0,91 * -0,1926 0,1213 1,10 p 21%
Sud Est 0,91 * -0,2277 0,1015 1,14 p 26%
Cat. Commune :Rurale 0,98 d 0,1337 0,2144 0,86 p -13%
<20 000 hab. 0,98 d 0,0798 0,4731 0,91 p -8%
20 à 100 000 hab. 0,99 d -0,0344 0,7116 1,02 d 3%
Tableau n°7 : Paramètres du salaire objectif et du salaire subjectif pour les femmes.
Comme pour les hommes, les attentes salariales féminines ne sont pas tellement différentes
des rémunérations probables en ce qui concerne le diplôme, l’âge, l’ancienneté, le temps de
travail ; on peut ajouter pour les femmes la catégorie de commune, la région, et l’importance
des congés. Par contre la situation familiale joue. Pour être aussi satisfaites que les personnes
de référence (femme en couple avec un enfant), les femmes seules et les femmes en couple sans
enfant devraient gagner respectivement 18% et 31% de moins (si nos hypothèses sont justes).
On peut remarquer d’ailleurs que les attentes ne correspondent pas entièrement à celles
généralement postulées par les économistes : si à la manière de Becker, l’on considère le
revenu des femmes comme un revenu d’appoint à l’intérieur du ménage, les femmes qui sont
seules (célibataires ou femmes à la tête d’une famille monoparentale) devraient être beaucoup
moins satisfaites que les autres (parce qu’elles toucheraient sur le marché du travail comme
principal un appoint).
59
Il serait tentant d’essayer de tester ce salaire subjectif pour voir si la différence du salaire
subjectif et du salaire perçu explique mieux que le salaire total la probabilité de se sentir bien
ou mal payé. Mais comme cette question est celle qui a permis de construire le salaire subjectif,
un tel test serait redondant et hors de propos. Il est possible toutefois de tester la valeur
explicative du résidu de l’équation de salaire subjectif en prenant comme variable expliquée une
variable proche du sentiment d’être bien ou mal payé : nous avons choisi ici le sentiment de ne
pas être exploité (cf. AFC de l’argent fait-il le bonheur ?).
Sentiment de ne pas être Hommes Femmes
exploité
Paramètres Prob Paramètres Prob
INTERCPT 0,8822 0,4532 0,3390 0,6356
(a1-a2).ln(w) -0,0805 0,5393 -0,0165 0,8424
a2(ln(w)-E(ln(wsubj)/Xbsubj)) 0,5228 0,0001 0,4276 0,0001
Tableau n°8 : Le résidu de l’équation de salaire subjectif explique-t-il bien le sentiment d’être exploité ? Une
régression test.
Une telle régression montre, pour les hommes comme pour les femmes, que l’écart entre le
revenu perçu et le revenu subjectif explique beaucoup mieux que le revenu perçu le sentiment
de ne pas être exploité. Le paramètre (a1-a2) n’est pas significativement différent de zéro ce qui
confirme le fait qu’a1=a2, c’est-à-dire que c’est seulement l’écart entre le revenu perçu et le
revenu subjectif qui explique le sentiment de ne pas être exploité et non une quelconque
combinaison de ce résidu et du revenu perçu.
5. Vue d’ensemble.
Un tableau d’ensemble permet de comparer les mérites respectifs des trois modèles
envisagés. Le modèle du résidu est le moins pertinent de tous. Pour les hommes l’apport du
modèle « revenu subjectif » est mince par rapport au modèle où c’est principalement le revenu
qui explique le sentiment d’être bien ou mal payé. Pour les femmes, au contraire, le modèle
améliore sensiblement l’explication de la satisfaction salariale.
Indicateurs Hommes (n=1091) Femmes (n=1140)
I. II. III. I. II. III.
ln(w)-E(ln(w)/Xbobj) Ln(w) [Xbobj - Xbsubj] ln(w)-E(ln(w)/Xbobj) Ln(w) [Xbobj - Xbsubj]
Chi-Square 50,979 87,655 96,445 35,689 50,992 117,254
Concordant 59,5% 61,90% 59,0% 54,1% 58,00% 60,5%
Discordant 28,3% 27,80% 32,9% 32,1% 31,70% 31,8%
Tied 12,1% 10,20% 8,0% 13,8% 10,30% 7,7%
Somers'D 0,312 0,341 0,261 0,220 0,262 0,287
Gamma 0,355 0,381 0,283 0,255 0,292 0,311
Tau-a 0,203 0,222 0,170 0,139 0,165 0,181
c 0,656 0,671 0,630 0,610 0,631 0,644
DF 1 1 43 1 1 43
Tableau n°9 : Indicateurs de la qualité des différents modèles proposés.
60
Le modèle III reste relativement fragile et il ne serait pas étonnant que le niveau absolu de
salaire contribue aussi à la détermination du sentiment d’être bien ou mal payé. Mais le modèle
III a le mérite de permettre les comparaisons entre les attentes et la réalité. C’est pourquoi il va
être développé dans deux directions, le rôle de la comparaison familiale dans la satisfaction
salariale et la compensation réelle ou attendue des mauvaises conditions de travail.
39
Boltanski (Luc), Thévenot (Laurent), 1991, De la justification, Les économies de la grandeur, Gallimard et
Boltanski (Luc), Thévenot (Laurent), 1990, Justesse et justice au travail, PUF.
40
Comme nous n’avons pas eu le temps de lire ses articles nous nous reportons au résumé de ses travaux
contenu dans l’article suivant, Carole Galindo, Anne Pascal, 1997, « La satisfaction dans l’emploi : une analyse
empirique sur données russes et françaises », Cahiers de recherche du Lamia, vol 3.
61
l’individu qui a un salaire faible et stagnant se sente frustré et soit insatisfait. Cette analyse
permet d’avoir une approche plus complexe du rapport des femmes à leur salaire que celle
proposée par la théorie du salaire d’appoint développée dans le courant des travaux de Gary
Becker. Une étude empirique menée par l’auteur confirme la pertinence de la comparaison des
salaires à l’intérieur de la famille comme déterminant de la satisfaction.
Avec les données disponibles dans le cadre de l’enquête Travail et mode de vie, il est
difficile de vérifier l’importance de la comparaison interpersonnelle dans la construction des
attentes salariales. Il est toutefois possible d’observer les effets de l’origine sociale sur la
satisfaction salariale. Cependant l’on n'est pas sûr que l’effet de l’origine sociale sur la
satisfaction salariale traduise uniquement un processus de comparaison explicite entre le salaire
perçu par l’individu et celui perçu par son père, car il est possible que l’origine sociale
influence aussi la probabilité de se dire satisfait ou insatisfait (« se contenter de ce que l’on a »,
« en vouloir plus »).
Hommes Femmes
bobj Proba [a.(bobj-bsubj)] Proba bobj Proba [a.(bobj-bsubj)] Proba
…
Père Agriculteur -0,0883 0,0519 0,0653 0,5712 -0,0106 0,7902 0,1616 0,1543
Père Arti-Com 0,0541 0,2630 0,0602 0,6238 0,0550 0,1829 0,0368 0,7536
Père Cadre Sup 0,1442 0,0069 0,1556 0,2507 0,0826 0,0575 0,0651 0,5986
Père PI Employé 0,0085 0,8138 0,1840 0,0459 0,0542 0,0845 -0,0790 *0,3762
Père CS ND 0,0747 0,3344 0,2994 0,1279 -0,0418 0,4835 0,0547 0,7472
R2 Ajusté/Chi2 0,4128 102,164 0,6273 121,768
* Significativement différent de Père agriculteur.
Tableau n°10 : Effets de la CSP du père sur le salaire perçu et sur la satisfaction salariale.
Dans la régression suivante, on reprend le modèle III auquel l’on rajoute la catégorie
socioprofessionnelle du père (seule cette dernière est figurée, pour ne pas alourdir le texte).
Avoir un père employé ou profession intermédiaire n’a pas le même effet sur la satisfaction
salariale pour les hommes et pour les femmes. Les hommes qui ont un père employé ou
profession intermédiaire ont bénéficié par rapport au salaire de ce dernier de la hausse du
niveau de vie et surtout ils ont souvent connu une ascension sociale importante : il est un peu
plus facile à ces fils de salarié de connaître une ascension vers les postes de professions
intermédiaires ou de cadres qu’aux fils de professions indépendantes des classes moyennes ou
qu’aux fils des classes populaires salariées plus immobiles. Aussi sont-ils plus contents de leur
salaire que les autres. Les filles de ces employés et professions intermédiaires connaissent un
peu moins cette possibilité d’ascension sociale et en ressentent une légère frustration.
62
Cette régression ne permet donc pas d’infirmer l’idée que l’attente salariale dépend d’une
comparaison interpersonnelle. Toutefois une étude reposant sur des données plus adéquates
permettrait de mieux confirmer cette hypothèse et d’affiner les résultats.
41
Smith (Adam), 1991, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Flammarion, « GF »,
livre I, chapitre X, pp. 174-180.
63
Âge Carré -0,0004 0,0072 0,0002 0,6812 -0,0002 0,1471 0,0000 0,9198
Type de ménage : Seul -0,1020 0,0191 0,2058 0,0678 0,0553 0,1491 0,2364 0,0343
Couple sans enfants -0,0628 0,1474 -0,1185 0,2915 0,0521 0,1754 0,3590 0,0014
Couple avec 2 enfants -0,0210 0,5906 0,0554 0,5845 -0,0205 0,5752 0,0697 0,5122
Couple avec 3 & + enf. -0,0557 0,2376 -0,0737 0,5466 -0,0985 0,0472 0,1563 0,2792
Famille Monoparentale -0,0628 0,3307 0,0417 0,8036 0,0238 0,5748 0,0071 0,9543
Pays Nais : Europe du 0,0031 0,9697 -0,3047 0,1505 0,2074 0,0022 0,3670 0,0626
Sud
Maghreb -0,0743 0,3240 -0,0629 0,7479 0,0613 0,4433 -0,4079 0,0813
Autre pays -0,0555 0,4737 -0,0684 0,7337 0,0136 0,8485 -0,1538 0,4571
Région : Bassin Parisien -0,1293 0,0024 0,1578 0,1518 -0,1261 0,0014 -0,0490 0,6695
Nord -0,1265 0,0548 0,1204 0,4809 -0,1447 0,0105 0,0143 0,9309
Nord Est -0,0083 0,8720 0,2847 0,0331 -0,1295 0,0042 -0,0705 0,5912
Ouest -0,1394 0,0174 0,2053 0,1764 -0,1665 0,0011 0,0741 0,6171
Sud Ouest -0,0924 0,0849 0,3314 0,0173 -0,1538 0,0006 0,0679 0,6031
Est -0,0873 0,0847 -0,0466 0,7227 -0,0854 0,0520 -0,1803 0,1584
Sud Est -0,1161 0,0289 0,1846 0,1805 -0,0734 0,1338 -0,1889 0,1852
Cat. Commune :Rurale 0,0446 0,2636 -0,1714 0,0976 0,0058 0,8786 0,1422 0,1950
<20 000 hab. -0,0093 0,8339 -0,1270 0,2709 -0,0025 0,9490 0,1271 0,2649
20 à 100 000 hab. 0,0085 0,8211 -0,2183 0,0250 -0,0146 0,6543 -0,0026 0,9779
Trajet : temps heure 0,0203 0,7209 0,0802 0,5882 0,1441 0,0091 -0,0760 0,6355
Temps Carré 0,0003 0,9871 -0,0186 0,7052 -0,0379 0,0781 0,0361 0,5639
Trajet Atypique 0,0545 0,3801 0,1528 0,3434 0,2926 0,0003 0,3064 0,1875
Possibilité de -0,0504 0,2437 -0,1920 0,0872 0,0110 0,7572 -0,2526 0,0146
s’interrompre : Jamais
Très Rarement -0,0080 0,8617 0,0730 0,5398 -0,0067 0,8753 -0,4126 0,0010
Parfois -0,0293 0,3972 -0,0722 0,4207 0,0134 0,6659 -0,1922 0,0331
Choisi l’ordre des tâches 0,0494 0,1653 -0,0512 0,5794 -0,0434 0,1522 -0,0736 0,4042
Choisi le rythme du 0,0037 0,9133 0,0464 0,5992 0,0486 0,1026 -0,0557 0,5205
travail
Travaille sur ordinateur 0,0150 0,6508 -0,0125 0,8839 0,0606 0,0451 -0,0444 0,6139
A des subordonnés 0,1147 0,0002 0,1709 0,0328 0,0738 0,0139 0,0393 0,6524
Évaluation : Entretien 0,0227 0,4548 0,0832 0,2897 0,0629 0,0218 0,1933 0,0155
Notation 0,0672 0,0421 0,2055 0,0165 0,0355 0,2544 0,1169 0,1976
Critères Mesurables 0,0350 0,2549 0,2155 0,0070 0,0044 0,8915 -0,0179 0,8488
Autres Evaluation 0,0557 0,0679 0,1023 0,1955 -0,0241 0,4064 -0,1016 0,2284
Rythme élevé : Ts Tps 0,0290 0,5274 -0,4377 0,0002 0,0800 0,0370 -0,1703 0,1270
>1/2Tps 0,0309 0,4890 -0,4352 0,0002 0,0988 0,0073 -0,1699 0,1125
1/2Tps -0,0196 0,6616 -0,2284 0,0489 0,1087 0,0054 0,0627 0,5804
<1/2Tps 0,0374 0,4300 -0,0655 0,5933 0,0490 0,2693 -0,1048 0,4164
Travail : Horaires 0,0210 0,5181 -0,0871 0,3006 0,0537 0,0561 0,1246 0,1278
Variables
Tension Nerveuse 0,0804 0,0100 -0,0598 0,4591 0,0510 0,0601 -0,0900 0,2535
Promiscuité 0,0162 0,6937 -0,3032 0,0047 -0,0245 0,4653 0,0036 0,9709
Bruit 0,0136 0,6767 0,1606 0,0578 0,0000 0,9995 0,1267 0,1242
Amplitude Thermique -0,0433 0,2165 0,0616 0,4980 0,0353 0,2568 -0,1386 0,1263
Saleté -0,0505 0,1771 -0,3478 0,0004 0,0031 0,9309 -0,1074 0,3062
Inhalation Dangereuse 0,0756 0,0274 0,0372 0,6757 0,0135 0,6617 -0,0802 0,3726
Posture Fatiguante -0,0239 0,4600 -0,0684 0,4141 0,0131 0,6454 -0,1338 0,1066
Probabilité Accidents 0,0108 0,7446 -0,2030 0,0185 -0,0132 0,7124 0,0264 0,7995
>1 dimanche par mois 0,0059 0,9072 0,0861 0,5110 -0,0130 0,7724 -0,0027 0,9838
>1 samedi par mois -0,0709 0,0459 -0,0429 0,6414 -0,0020 0,9465 -0,1314 0,1301
>1nuit par mois 0,0793 0,0881 -0,1156 0,3383 -0,0076 0,8991 0,0847 0,6275
Intérêt : S’ennuie -0,0057 0,8816 -0,1983 0,0474 0,0175 0,5935 -0,0474 0,6196
64
Travaille Bcp par intérêt 0,0087 0,7709 0,0673 0,3857 0,0346 0,2084 0,0014 0,9857
Profession : Bien Vue 0,0064 0,8193 -0,0403 0,5800 0,0453 0,0721 0,1026 0,1607
Mal Vue -0,0378 0,5181 -0,3028 0,0470 0,0095 0,8244 -0,1546 0,2150
Avenir : Licenciement 0,0058 0,8963 -0,2966 0,0110 0,0291 0,5133 -0,3272 0,0120
probable
Promotion probable 0,0152 0,6830 0,0133 0,8909 -0,0220 0,5455 -0,1146 0,2798
R2 Ajusté / Chi2 0,4253 225,279 0,6240 198,63
Tableau n°11 : Salaire objectif et salaire subjectif étendus aux conditions de travail des hommes et des
femmes.
• « Les salaires du travail varient suivant que l’emploi est aisé ou pénible, propre ou
malpropre, honorable ou méprisé. »
Cette première proposition est celle qui a été le plus étudiée et qui a soulevé le plus de
débats, en particulier la pénibilité. Pour les hommes, seules deux pénibilités attachées au poste
de travail font l’objet de compensations financières réelles : les inhalations dangereuses et la
tension nerveuse ; pour les femmes on trouve aussi la tension nerveuse et le travail à
l’ordinateur. Cependant ce dernier n’est pas forcément une pénibilité physique. Même s’il
provoque une certaine fatigue visuelle, la présence de ce dernier témoigne aussi du relatif
confort des activités professionnelles. Si les femmes ne semblent pas avoir pour les conditions
de travail d’attentes spécifiques par rapport à leur rémunération effective42, les hommes au
contraire considèrent que les conditions de travail sont mal rémunérées : la promiscuité, la
saleté et le risque d’accidents. Le bruit, alors même qu’il fait l’objet d’un supplément de
rémunération très faible et peu significatif, est considéré collectivement par les hommes comme
une caractéristique bien rémunérée. Ce paradoxe tient peut-être au fait que les hommes qui
subissent des conditions de travail bruyantes sont plus nombreux dans l’industrie lourde,
secteur où ils sont plutôt satisfaits de leur salaire43.
La pénibilité physique n’est pas la seule pénibilité qui doit pour les hommes faire l’objet
d’une compensation, la pénibilité psychique doit être rémunérée aussi. Les hommes qui
s’ennuient à leur travail ne reçoivent rien pour les dédommager de cet ennui, alors qu’ils
aimeraient recevoir 20% de plus pour cette gêne psychique (avec a=1).
42
On notera que le paramètre négatif des postures fatiguantes (signifiant l’infériorité de la rémunération
objective par rapport aux attentes) est à la limite de la significativité ici retenue 10%. Dans d’autres versions de
cette régression, il passait sous le seuil fatidique.
43
Dans les annexes de son article, « Équité et inéquité salariales en France : une analyse empirique par sexe »,
Carole Galindo, présente une régression probit très proche de celle que nous effectuons. Elle dispose en outre de
l’appartenance sectorielle des individus. Dans cette régression, pour les hommes, deux secteurs diminuent
significativement la probabilité d’être mal payée : ce sont le secteur de l’énergie et celui des biens
d’équipement.
65
Le rythme soutenu et l’horaire atypique sont peu compensés. Pour les hommes seul le
travail de nuit, en raison de la réglementation, est compensé. La rémunération du travail le
week-end au contraire semble plutôt confirmer la théorie de la segmentation, puisque ceux qui
travaillent un samedi par mois (souvent dans les commerces et les services) cumulent le week-
end escamoté et le salaire moins élevé. Si elles sont soumises à des horaires atypiques et à
l’obligation de travailler plus de la moitié du temps à un rythme élevé, les femmes gagnent
sensiblement plus. En ce qui concerne les horaires et le rythme de travail, les attentes
différentes de leur rémunération effective sont assez nombreuses. Si les hommes souhaitent
surtout une compensation pour avoir à travailler plus de la moitié du temps à un rythme élevé,
les femmes aimeraient, elles, que l’impossibilité de s’arrêter soit mieux payée.
De même qu’ils désirent que la saleté soit mieux compensée, les hommes souhaitent comme
Adam Smith que l’absence d’honorabilité, par exemple une profession mal vue, le soit aussi.
Effectivement les professions mal vues ne reçoivent aucune compensation, et chez les femmes,
c’est même celles qui ont une profession bien vue qui reçoivent une prime.
Comme nous l’avons déjà montré au-dessus, la rémunération augmente très fortement en
fonction du niveau de diplôme et les enquêtés trouvent cela normal. Il n’y a effectivement pas
de différence significative quelque soit le niveau de diplôme entre le revenu objectif et le
revenu subjectif. Si l’on suit Adam Smith, ce n’est pas tant la rareté ou la productivité du
diplôme qui entraîne une prime mais le coût global de son acquisition qu’il faut compenser
pendant l’exercice de la profession. Dans une telle perspective, il peut être intéressant de se
fonder non sur le nombre d’années d’études mais sur le produit de leur durée et de l’intensité
des efforts intellectuels et financiers qu’elles exigent. Avec des données adaptées, l’on pourrait
connaître la compensation financière de l’enfermement symbolique dans les classes
préparatoires.
• « Troisièmement, les salaires du travail varient dans les différentes professions, suivant la
constance ou l’incertitude de l’occupation ».
La prime de risque compensant une forte probabilité de chômage est très faible : elle est
quasiment nulle pour les hommes et relativement faible pour les femmes. Hommes comme
femmes semblent la trouver notoirement insatisfaisantes et demanderaient, pour accepter un tel
risque, à être payés beaucoup plus que ceux qui n’y sont pas exposés.
66
• « Quatrièmement, les salaires du travail peuvent varier suivant la plus ou moins grande
confiance qu’il faut accorder à l’ouvrier. »
Avec cette proposition, Adam Smith devance la théorie moderne de l’agence. Il s’agit moins
d’une pénibilité à compenser qu’une prime à accorder pour maintenir un investissement minimal
du salarié. La seule variable qui permette d’objectiver une telle proposition, c’est la question,
« avez-vous des subordonnés ? ». Cette caractéristique fait l’objet d’une prime sur le marché
du travail pour les hommes comme pour les femmes. Cette prime dépasse d’ailleurs les attentes
des hommes. Avoir des subordonnés est déjà pour ces derniers une prime symbolique et ils sont
prêts pour cela à gagner moins non seulement que ce qu’ils gagnent mais aussi (avec a=1) que
ce que gagnent les personnes qui n’ont pas de subordonnés.
• « Cinquièmement, les salaires du travail dans les différentes occupations varient suivant la
chance de succès. »
Smith donne un exemple assez éclairant d’une telle proposition, qui est d’ailleurs fondé sur
la répartition des gains dans un jeu de roulette équilibrée : « dans une profession où vingt
personnes échouent pour une qui réussit, celle-ci doit gagner tout ce qui aurait pu être gagné
par les vingt qui échouent. L’avocat, qui ne commence peut-être qu’à l’âge de quarante ans à
tirer parti de sa profession, doit recevoir la rétribution, non seulement d’une éducation longue
et coûteuse, mais encore de celle de plus de vingt autres étudiants, à qui probablement cette
éducation ne rapportera jamais rien »44.
Il n’existe pas dans l’enquête de variables qui permettent de vérifier une telle proposition.
Celle qui s’en rapproche le plus, est la probabilité de promotion. Mais en général la prime
financière pour le succès suit la promotion. Au vu de la régression, la prime reçue n’est
d’ailleurs pas significative et les personnes qui ont cette chance ne semblent pas attendre à
l’instant t une prime significative.
• Les résultats empiriques permettent d’établir qu’il existe des situations pour lesquelles les
agents attendent une prime salariale qui n’est pas fournie par le marché du travail. Les attentes
des hommes se rapprochent plus de celles d’Adam Smith que celles des femmes. Pour un grand
nombre de pénibilités physiques alors même qu’elles ne reçoivent aucune prime, elles ne
semblent pas en attendre véritablement une. Les hommes ont peut-être sur le marché du travail
44
Adam Smith, Op. cit., p. 180. Il rajoute cependant quelques nuances : « Quelques exorbitants que semblent
quelquefois les honoraires des avocats, leur rétribution réelle n’est jamais égale à ce résultat. »
67
un comportement plus « économique », en ce sens que leurs attentes sont plus proches de
celles proposées par l’économie. En effet ils acceptent en général les hiérarchies des
professions, des diplômes, de l’âge et de l’ancienneté, et ils demandent généralement des
compensations pour des pénibilités physiques, morales, ou sociales qui ne sont pas rémunérées.
Une grande partie de la variation de la satisfaction salariale des femmes tient à la place dans la
hiérarchie socioprofessionnelle, comme si en s’insérant dans une hiérarchie des salaires qu’elles
trouvent exagérées, elles éprouvent une forte surprise positive ou négative.
La satisfaction plus grande vis-à-vis de leur salaire qu’éprouvent les individus lorsqu’ils sont
évalués, les hommes sur un mode plus quantitatif et plus impersonnel (notations, critères
mesurables), les femmes sur un mode plus personnel (entretiens), montre bien que l’attente
salariale est un problème de justice. Certes pour les hommes et femmes soumis à certains de
ces modes d’évaluations reçoivent une petite prime salariale de l’ordre de 5-6%, mais le
contentement salarial éprouvé annule les effets de la prime. Parce que l’évaluation rapporte une
quantité de travail à un ordre de grandeur, elle a la forme de la justice. Même si les individus ne
s’accordent pas sur la grandeur légitime, ils semblent s’accorder sur le caractère juste de
l’évaluation et préfèrent, pour se déclarer satisfaits, une évaluation à son absence.
Conclusion
Au prix d’une certaine gymnastique intellectuelle – transformation des résultats d’une
régression sur la satisfaction en une équation de salaire –, ce travail, exposé aux risques de
l’intersection disciplinaire entre la sociologie et l’économie, propose une méthode pour repérer
les attentes salariales mal satisfaites par le marché du travail et montre empiriquement que
celles-ci existent et qu’elles diffèrent pour les hommes et les femmes. Les hommes s’attendent à
être rémunérés conformément aux grandes hiérarchies de salaires que sont la hiérarchie
professionnelle, le diplôme, l’âge, l’ancienneté, mais ils souhaitent que des mauvaises
conditions de travail, des fortes cadences, l’ennui ou l’ingratitude soient mieux rémunérés
qu’ils ne le sont. Les femmes sont surprises par l’ampleur des différences salariales
socioprofessionnelles, elles aimeraient être mieux payées lorsqu’elles ont des enfants ou
lorsqu’elles ne peuvent pas s’interrompre dans leur travail.
Cependant ces résultats « significatifs » ne doivent pas faire oublier l’importance des
résultats non-significatifs. Il existe de nombreuses pénibilités non compensées, pour lesquelles
il n’y a pas non plus d’attentes de compensation. D’où viennent ces absences de réactions ? De
même que Clark montre qu’un salaire considéré comme injuste au début du contrat de travail
68
peut être érigé avec les années (lors d’une baisse de salaire) comme norme de justesse, il est
possible que la « causalité du probable » soit responsable de l’absence d’attentes de
compensation. Ces résultats invitent donc à étudier, éventuellement avec d’autres méthodes –
par exemple, des entretiens – la genèse des attentes salariales, attentes qui reposent sur des
modèles de justice diversifiés, diversité que voile quelque peu la mise en équivalence
économétrique pratiquée ici.
69
Homme Femmes Cadre Sup 9% 11%
s Employé PI 22% 25%
Salaire (moyenne 9302,50 6640,53 Ouvrier 45% 38%
géométrique) CS ND 3% 5%
CS : Cadre Public 6% 6% Temps Trajet (moyenne en 0,72 0,66
Cadre Privé 10% 5% h.)
PI Public 9% 17% Trajet Atypique 7% 2%
PI Privé 7% 7% Possibilité de s’interrompre : 17% 25%
Technicien Contremaître 10% 2% Jamais
Employé Public 9% 17% Très Rarement 11% 11%
Employé Privé 6% 23% Parfois 24% 26%
Employé Service Part 1% 9% Tout le Temps 48% 38%
Ouvrier Qualifié 30% 3% Choisir Ordre 60% 65%
ONQ 10% 10% Choisir Rythme 60% 58%
Diplôme : Aucun/CE 22% 20% Travaille sur Ordinateur 49% 50%
CAP/BEP 35% 26% A des subordonnés 39% 26%
BEPC 7% 9% * Évaluation par : Entretien 40% 38%
Bac Technique 5% 5% * Notation 40% 44%
Bac Général 7% 9% * Critère Mesurable 31% 19%
Bac+2 12% 18% * Autres évaluations 27% 20%
Supérieur 13% 13% Rythme élevé : Tout le Temps 24% 26%
Ancienneté (moyenne) 13,47 12,62 >1/2 Temps 24% 26%
Nb Heures (moyenne) 41,03 34,82 ½Temps 20% 17%
Nb Heures ND 1% 1% <1/2 Temps 15% 10%
Nb semaine de congés 5,81 6,16 Jamais 17% 21%
(moyenne) Conditions de Travail : * 29% 30%
Congés Atypique 1% 3% Horaires Variables
Âge (moyen) 40,45 40,36 * Tension Nerveuse 60% 62%
Situation famille : Seul 17% 20% * Promiscuité 13% 16%
Couple sans enfant 19% 18% * Bruit 34% 29%
Couple 1enfant 21% 20% * Amplitude Thermique 45% 24%
Couple 2 Enfant 25% 21% * Saleté 35% 17%
Couple > 2 Enfant 12% 8% * Inhalation Dangereuse 43% 24%
Famille Monoparentale 5% 13% * Posture Fatigante 46% 41%
Pays de naissance : France 90% 91% * Probabilité Accident 44% 18%
Europe du Sud 3% 3% Horaires : * >1Dim/Mois 13% 13%
Maghreb 3% 2% * >1Sam/Mois 31% 36%
Autre Pays 3% 3% * >1Nuit/mois 11% 5%
Région : Île France 21% 24% * S’ennuie au travail 15% 16%
Bassin parisien 19% 16% * Travail beaucoup car 64% 69%
Nord 6% 6% intéressé
Nord-est 10% 10% Profession : Bien Vue 45% 44%
Ouest 7% 7% Moyennement Vue 49% 47%
Sud-ouest 9% 10% Mal Vue 6% 9%
Est 11% 11% * Probabilité de chômage 11% 8%
Sud-est 10% 9% * Probabilité de promotion 16% 13%
CS Père : Agriculteur 11% 11%
Artisan Commerçant 10% 11%
Bibliographie
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71
Table des graphiques et des tableaux
I. L’argent fait-il le bonheur ?
Tableau n°1 : Création d’une variable indicatrice pour le vocabulaire de l’argent. ............................................ 8
Tableau n°2 : Probabilité brute et nette d’utiliser le vocabulaire de l'argent dans la question sur le bonheur...... 8
Graphique n°1 : Analyse factorielle sur les mots des réponses utilisant le vocabulaire de l’argent à la
question du bonheur (variables actives)............................................................................................................12
Tableau n°3 : Mots contribuant le plus à la détermination des deux premiers axes de l’analyse factorielle........13
Graphique n°2 : Analyse factorielle sur les mots des réponses utilisant le vocabulaire de l’argent à la
question du bonheur (variables supplémentaires). ............................................................................................14
Tableau n°4 : Mots sur-cités ou sous-cités par les ouvriers non qualifiés qui utilisent le vocabulaire de
l’argent. ..........................................................................................................................................................16
Tableau n°5 : Réponses (courtes ou longues) les plus représentatives de celles des ouvriers non qualifiés qui
utilisent le vocabulaire de l’argent. ..................................................................................................................16
Tableau n°6 : Mots sur-cités ou sous-cités par les retraités qui utilisent le vocabulaire de l’argent....................17
Tableau n°7 : Mots sur-cités ou sous-cités par les cadres du public qui utilisent le vocabulaire de l’argent. ......18
Graphique n°3 : Analyse factorielle sur l’orientation économique, variables actives.........................................22
Graphique n°4 : Analyse factorielle sur l’orientation économique, variables supplémentaires 1. ......................23
Graphique n°5 : Analyse factorielle sur l’orientation économique, variables supplémentaires 2. ......................26
Graphique n°6 : Analyse factorielle sur l’orientation économique, variables supplémentaires 3. ......................28
Tableau n°8 : Nombre de cadres du privé qui déclarent ou non s’impliquer beaucoup dans leur travail
professionnel pour gagner plus d’argent en fonction de la religion...................................................................31
Tableau n°9 : Probabilité brute et nette de s’impliquer beaucoup dans leur travail professionnel pour gagner
plus d’argent. ..................................................................................................................................................31
II. À la recherche du bon salaire
Tableau n°1 : Proportion des personnes se sentant de très bien à très mal payées en fonction de la CS et du
sexe.................................................................................................................................................................54
Tableau n°2 : Moyenne géométrique des salaires perçus par les enquêtés en fonction de leur déclaration de
satisfaction et de leur sexe. ..............................................................................................................................54
Tableau n°3 : Qualité de la modélisation du salaire par sexe à partir des caractéristiques individuelles
classiques. .......................................................................................................................................................55
Tableau n°4 : La satisfaction salariale est-elle expliquée par le seul résidu de l’équation de Mincer ?
Résultats d’une régression test.........................................................................................................................55
Tableau n°5 : La satisfaction salariale expliquée par le seul revenu ? Résultats d’une régression......................56
Tableau n°6 : Paramètres du salaire objectif et du salaire subjectif pour les hommes........................................57
Tableau n°7 : Paramètres du salaire objectif et du salaire subjectif pour les femmes.........................................59
Tableau n°8 : Le résidu de l’équation de salaire subjectif explique-t-il bien le sentiment d’être exploité ?
Une régression test. .........................................................................................................................................60
Tableau n°9 : Indicateurs de la qualité des différents modèles proposés. ..........................................................60
Tableau n°10 : Effets de la CSP du père sur le salaire perçu et sur la satisfaction salariale...............................62
Tableau n°11 : Salaire objectif et salaire subjectif étendus aux conditions de travail des hommes et des
femmes............................................................................................................................................................65
72