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Intervention CHALLEAT

La nuit est un champ de recherche pluridisciplinaire émergent, abordé différemment par les historiens, sociologues, anthropologues, urbanistes, écologues et médecins, chacun mettant en lumière ses spécificités et enjeux. Les études révèlent que la lumière artificielle impacte non seulement les pratiques sociales et urbaines, mais également les écosystèmes et la santé humaine, soulevant des questions sur la pollution lumineuse et la préservation du ciel nocturne. La géographie, en tant que discipline, contribue à ces réflexions en examinant les implications économiques et environnementales de la perte de la nuit et en plaidant pour une gestion plus intégrative de l'éclairage urbain.

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Intervention CHALLEAT

La nuit est un champ de recherche pluridisciplinaire émergent, abordé différemment par les historiens, sociologues, anthropologues, urbanistes, écologues et médecins, chacun mettant en lumière ses spécificités et enjeux. Les études révèlent que la lumière artificielle impacte non seulement les pratiques sociales et urbaines, mais également les écosystèmes et la santé humaine, soulevant des questions sur la pollution lumineuse et la préservation du ciel nocturne. La géographie, en tant que discipline, contribue à ces réflexions en examinant les implications économiques et environnementales de la perte de la nuit et en plaidant pour une gestion plus intégrative de l'éclairage urbain.

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I.

La nuit, un terrain scientifique éclaté

La nuit constitue un champ de recherche récent pour les sciences humaines et sociales et se trouve être, de facto,
un objet en devenir. Elle n’en reste pas moins un terrain scientifique éclaté, qui peine à rassembler dans une
réelle pluridisciplinarité des approches aux différences conceptuelles et méthodologiques fortes, souvent
inhérentes aux différentes définitions que l’on peut trouver de « la nuit ». Celle-ci ne revêt en effet pas le même
sens selon qu’elle est observée sous la loupe de l’historien, de l’anthropologue, du sociologue, de l’urbaniste, du
géographe, de l’écologue ou encore du médecin.
Pour les historiens, la nuit émerge comme objet à part entière par le biais de sa conquête dans et par la ville. À
travers ce prisme elle est avant tout, aux XVIIe et XVIIIe siècles, un temps sur lequel l’ordre urbain peine à
s’imposer appelant nécessairement nombre de mesures de police spécifiques. Elle est par la suite un espace-
temps à humaniser et à rationaliser pour permettre, au cours du XIXe siècle, la naissance d’un noctambulisme,
mode d’être à la ville révélateur d’une nouvelle sensibilité citadine liée à un nouveau rapport au temps et à
l’espace viaire. Par une vue plus globale, l’historien nous montre un processus de colonisation de la nuit
occidentale – qu’elle soit urbaine ou rurale – au nom d’un « projet lumière » intrinsèquement lié par la suite au
projet des Lumières1.
La sociologie observe la nuit sociale, aux limites individuées, très différenciées des simples bornes
astronomiques qui la font courir précisément du coucher au lever du Soleil. La nuit devient ici le temps du
sommeil certes, mais surtout le temps des paradoxes, le temps de la festivité et de la « dénormalisation » hors du
travail pour les noctambules. Et même quand il est du travail, le temps nocturne n’est pas la simple prolongation
du temps diurne mais constitue bien un univers à part entière. Enfin, le constat d’une société tentant d’étendre
son contrôle sur cet espace-temps reste prégnant. La volonté de visibilité a giorno des institutions s’oppose ainsi
au nocturne, perçu par le politique comme faiseur de non-droit : la même transgression qui permet chez les uns
la libération n’est pas loin d’être la cause, pour les autres, de la menace et de l’insécurité, perpétuel atavisme
chevillé à la nuit, a fortiori quand elle est des périphéries urbaines.
L’anthropologie de l’espace-temps nocturne – cette « nocturnité » – révèle « croyances, paroles, comportements,
paraphernalia différents de ceux qui sont manifestés le jour »2. Surtout elle nous montre, par ses différents
terrains exploratoires, à quel point nombre de conceptions et de gestions du temps nocturne se côtoient, tout en
ayant chacune fort à voir avec l’idée de la transformation d’un être rendu instable et mis en position de
basculement, de passage dans des espaces singuliers et des temps particuliers. Il ressort des travaux
anthropologiques que cette mise en tension lors des temps nocturnes, souvent dangereux, se trouve induite par
les interprétations cognitives et culturelles de données physiques modifiées, qu’elles soient exogènes
(changements de luminosité, bruits, etc.) ou endogènes (phases du sommeil, rêves, perception modifiée des
durées, etc.)
Pour l’urbaniste, la nuit trouve sa spécificité dans les usages des lieux : être à la ville en une temporalité
différente engendre des pratiques spécifiques de lieux qui le sont tout autant3. Accompagnant et, de plus en plus,
fabriquant ces spécificités, l’éclairage artificiel constitue « un dispositif technique et spatial de l’urbain »4 à part
entière. Après plusieurs années d’un éclairage public fonctionnellement orienté vers la vitesse automobile ou

1
KOSLOFSKY C., 2011, Evening's Empire – A History of the Night in Early Modern Europe, Cambridge University Press,
Cambridge.
2
GALINIER J. MONOD BECQUELIN A., BORDIN G., FONTAINE L., FOURMAUX F., ROULET PONCE J., SALZARULO P., SIMONNOT
P, THERRIEN M. et ZILLI I., 2010, « Anthropology of the Night – Cross-Disciplinary Investigations », Current Anthropology,
vol. 51, n° 6, p. 819-847.
3
DELEUIL J.-M., 1994, Lyon la nuit, lieux, pratiques et images, collection Transversales, Presses Universitaires de Lyon,
Lyon.
4
DELEUIL J.-M. (sous la dir. de), 2009, Éclairer la ville autrement, innovations et expérimentations en éclairage public,
Lausanne, Presses Polytechniques et Universitaires Romandes.
encore la prévention situationnelle, urbanistes et concepteurs lumière se penchent dorénavant sur les économies
d’énergies, l’écologie temporelle, la rythmanalyse, la chronotopie5 et fondent ainsi un urbanisme du temps
cherchant à rendre cohérent l’éclairage avec les variations spatiotemporelles des usages de la ville nocturne.
Aux côtés de ces nuits aux fondements socioculturels, écologues et médecins s’intéressent à cet espace-temps
pour les mécanismes inhérents à sa définition première qui est, en un lieu, l’absence périodique – due à la
rotation de la Terre sur elle-même – de lumière naturelle solaire. Pour eux, la nuit occupe la moitié du temps
d’évolution de l’homme, de la majorité des autres espèces animales et écosystèmes dans leur ensemble. Si notre
statut d’espèce avant tout diurne nous a longtemps poussé à occulter la nuit dans les études biologiques et
environnementales, les implications des modifications anthropiques de la période nocturne du nycthémère sous
l’effet de la massification de l’éclairage artificiel forment depuis peu un champ nouveau de recherches
exploratoires.
Les recherches de l’écologie scientifique amènent ainsi à considérer le temps nocturne comme facteur physique
déterminant de tout biotope. La notion d’environnement6 nocturne émerge alors, voulant désigner la partie de
l’environnement dépendant fonctionnellement de la nuit – au sens astronomique du terme. La lumière artificielle
vient dérégler cette variation naturelle, impactant ainsi la composition du biotope servant de support à la
biocénose. Rappelons les grandes catégories d’effets et impacts qui, dans un continuum temporel et spatial, sont
imputables à la lumière : diminution du succès reproducteur, changement des caractéristiques des niches
écologiques (distribution, abandon de niche, diminution de la capacité d’accueil), augmentation du temps de
prédation chez certaines espèces, diminution pour d’autres, augmentation du stress ou encore diminution du
temps de repos, etc.
Dans une « société du risque »7, les travaux sur les causes environnementales multifactorielles de maladies
comme les cancers prennent une place de plus en plus importante dans les laboratoires et les centres de recherche
hospitaliers. Parallèlement – et non sans lien avec une société aux temporalités de plus en plus complexes et
disloquées –, les Centres du Sommeil se développent et leurs recherches poussent à considérer le rôle majeur du
temps de repos nocturne dans nombre de mécanismes biologiques. Parmi les critères prépondérants dans la
« gestion » de ces mécanismes se trouve l’alternance naturelle entre lumière et obscurité, premier
synchronisateur exogène des rythmes circadiens chez l’Homme.
Dans ce contexte de recherches aux orientations plurielles, quels sont les apports de la géographie ? En d’autres
termes plus provocateurs, la nuit et sa perte par le biais de la lumière artificielle peuvent-elles être objets de la
géographie ?
La nuit n’est pas un espace-temps totalement inexploré du géographe, mais ce terrain reste jeune et a souvent été
appréhendé par son versant urbain en cheminant vers l’optimisation des usages nocturnes de la ville, et donc vers
une certaine forme d’optimisation de la lumière artificielle qui les accompagne. Tout en ayant le même souci
d’atteindre une amélioration du temps nocturne, mes travaux de recherche empruntent cependant une autre voie,
à la croisée des approches « classiques » des sciences humaines et sociales et des sciences écologiques et
médicales, celle des positivités intrinsèques de la nuit et du noir et donc, en regard, des désavantages de la
lumière artificielle.

5
MALLET S., 2009, Des plans-lumière nocturnes à la chronotopie, Vers un urbanisme temporel, Thèse de doctorat en
urbanisme à l’Institut d’Urbanisme de Paris, présentée le 17 novembre 2009, sous la direction de PAQUOT T.
6
La définition de l’environnement est un sujet piquant, a fortiori lorsque l’on se situe à la croisée des Sciences Humaines et
Sociales et des Sciences de la Terre et de l’Univers. Néanmoins, la définition qu’en donne le Grand Dictionnaire
Terminologique de l’Office Québécois de la Langue Française nous semble (ré)concilier adroitement ces différentes
disciplines. L’environnement y est définit comme « ensemble dynamique et évolutif, constitué d'éléments physiques,
chimiques, biologiques et de facteurs sociaux, dans lequel se développe tout organisme vivant et qui est susceptible d'avoir
une influence directe ou indirecte sur celui-ci. »
7
BECK U., 2001 (1986), La société du risque. Sur la voie d'une autre modernité, Aubier, Paris.
II. La nuit et le nocturne, objets d’une géographie intégratrice

La remise en cause actuelle de certaines des doctrines de l’éclairage urbain, celles-ci voulant qu’il ne soit porteur
que de positivité – qu’elle soit « politique, économique (marketing urbain comme marketing industriel),
technique, esthétique, fonctionnelle, patrimoniale, symbolique, etc. » 8 – se situe dans la continuité d’un
cheminement amorcé dans les années 1970. Cette période est celle d’un étalement urbain massif, couplé aux
conceptions fonctionnalistes de la ville qui font de la rue une route sur laquelle rien ne doit venir entraver la
vitesse automobile, et qui encouragent le développement de l’éclairage urbain sur la base de considérations quasi
exclusivement quantitatives. Ces faits, doublés de pratiques qui servent également l’utilisation à plein rendement
d’un parc électronucléaire flambant neuf et en situation de surproduction, concourent à l’augmentation, en tailles
et en intensités, des halos de diffusion atmosphérique de la lumière artificielle surplombant les zones urbaines.
Un petit nombre d’acteurs, astronomes professionnels et amateurs, a alors à faire face à la dégradation de
l’accessibilité à un bien environnemental très particulier : le « ciel nocturne étoilé ». La localisation des
instrumentations d’observations astronomiques, souvent à seulement quelques dizaines de kilomètres des
agglomérations, a quasi mécaniquement conféré à ces acteurs les rôles de veille quant à la qualité du bien
environnemental « ciel noir étoile », et d’alarme quant à la perte de sa visibilité. Partant, ces acteurs font émerger
de nouveaux questionnements relatifs à l’éclairage artificiel, rejoint en cela par les écologues, puis les
chronobiologistes 9. Parallèlement – mais non sans lien – les fortes évolutions techniques des dispositifs
lumineux rétroagissent sur ces questionnements.
La mobilisation collective des acteurs demandant de penser autrement les « territoires de la lumière » se structure
aujourd’hui, en France, autour de l’« Association Nationale pour la Protection du Ciel et de l’Environnement
Nocturnes » (ANPCEN). Les différentes propositions faites par ces nouveaux venus dans le jeu de l’éclairage
vont de pair avec une forte demande de participation aux différentes actions institutionnelles en matière
d’aménagements lumière (projets d’éclairage public, plans lumière, Schémas Directeurs d’Aménagements
Lumière, etc.) Pourtant, cela ne va pas sans heurter nombre de pratiques encore bien ancrées chez une grande
majorité des professionnels de l’éclairage. L’Association Française d’Éclairage (AFE), qui pèse fortement dans
l’édiction des normes en matière d’éclairage, refuse ainsi d’admettre que la lumière puisse constituer une
pollution à part entière et s’oppose de façon récurrente aux solutions proposées par l’ANPCEN. Cependant, des
terrains d’entente se développent. Localement tout d’abord, qui sont rendus possibles par le biais des économies
budgétaires tant recherchées par les collectivités territoriales, ainsi que par la prise en considération croissante
des préoccupations environnementales dans leurs actions. À l’échelle nationale ensuite, quand le droit positif
français se trouve en passe d’intégrer une première forme de prise en considération des « nuisances lumineuses »
par le biais des lois dites « Grenelle 2 ».
Tout part donc bien d’un projet politique aux formes de cri d’alarme, de ralliement lancé aux citoyens et aux
décideurs : « Sauvons la nuit ! ». À cette injonction, le scientifique ne peut que répondre par une série de
questionnements préalables à tout positionnement : de quoi – et donc quasi logiquement de qui – faudrait-il
sauver la nuit ? Plus avant, peut-on (techniquement, socialement, juridiquement, politiquement) sauver la nuit ?
Au-delà, que nous apprennent ces nouvelles oppositions ?
La contribution du géographe à ces questionnements passe tout d’abord par la définition économique du bien
environnemental « ciel noir ». Il nous faut ici distinguer le noir, « état physique » périodique non produit par
l’homme et résultant de la rotation de la Terre sur elle-même, du ciel nocturne, « objet » immatériel, non
saisissable. Ainsi, si le noir constitue bien la condition sine qua non d’accès à l’objet ciel nocturne, la lumière ne
constitue pas pour autant un facteur de dégradation physique de ce dernier. L’objet ciel noir est donc un bien

8
MOSSER S., 2005, « Les configurations lumineuses de la ville la nuit : quelle construction sociale ? », Espaces et sociétés,
vol. 4, n°122, p. 167-186.
9
CHALLÉAT S., 2010, « Sauver la Nuit » – Empreinte lumineuse, urbanisme et gouvernance des territoires, thèse de doctorat
de géographie, soutenue le 13 octobre 2010 à l’Université de Bourgogne, sous la direction de LARCENEUX A.
collectif pur, un bien public total, irréductible, non rival, non excluable et non appropriable. Néanmoins, du fait
même de sa nature, il constitue un bien public très particulier dans le paysage des biens environnementaux.
L’Homme peut ainsi le détruire sans pour autant le consommer ; la production de la lumière artificielle ne le fait
pas réellement disparaître (les étoiles, les astres restent présents dans le ciel), mais interdit à l’Homme d’y
accéder visuellement. De plus, cette restriction d’accès ne se fait pas par une appropriation mais par la mise en
œuvre d’usages contradictoires. La considération économique du seul ciel noir pousse donc à considérer la
lumière comme une simple nuisance limitant l’accès de l’Homme à un bien naturel 10.
Pour autant, si l’on considère le noir comme actif environnemental – ce que nous disent ensembles l’écologue et
le médecin –, c’est bien alors d’une pollution aux traces écosystémiques durables dont il s’agit. Pour y répondre,
une dépollution peut être envisagée, mais bien seulement à des échelles très fines. Le noir a cette particularité
qu’il peut être reproduit artificiellement – non sans engendrer certains coûts, bien entendu. Ainsi en est-il d’une
personne fermant les volets de son habitation afin d’évider l’intrusion de la lumière générée par un lampadaire
ou, du point de vue écologique, de la constitution de corridors noirs insérés dans une trame verte et bleue. Mais
si l’on peut reproduire un noir « artificiellement », on ne peut reproduire le noir naturel, et donc le ciel étoilé. Il
apparaît alors qu’une dépollution par reproduction artificielle ne permet pas un retour total aux bénéfices
engendrés par le noir. Tout au plus la reproduction du ciel étoilé est-elle possible ultra localement par le biais de
logiciels informatiques ou à l’intérieur des planétariums 11.
Comme nombre de nuisances ou pollutions, la lumière artificielle répond à une logique spatialement dissociative
entre émetteur et récepteur de l’élément polluant. Les sources de pollution sont généralement localisées en des
lieux donnés, comme les risques naturels ou anthropiques, mais peuvent affecter des zones plus ou moins
étendues, des aires, par des processus de diffusion physiques : nuages, écoulement des eaux, etc. Cette logique
prend cependant une dimension particulière quand il s’agit d’un rayonnement pouvant se déplacer quasi
instantanément sur de longues distances. Le caractère multiscalaire du territoire est alors une des composantes
nécessaire de la géographie de cette pollution. Les espaces concernés peuvent donc être encore plus complexes
que la simple partition en lieux d’émissions/lieux de réceptions en ce qu’ils forment un système, ce qu’évoque la
notion même « d’empreinte » que nous traduisons, pour la lumière artificielle, par l’idée – qui reste à préciser –
d’« empreinte lumineuse ». 12
Mais le territoire est aussi un espace de mobilisation, d’action et de conflits. Les processus cognitifs qui
permettent de penser le dommage sont à replacer dans les contextes temporel et spatial. Le temps de la
perception, de la définition puis de la mesure interfère avec l’espace de vie et de représentation des acteurs de
cette reconnaissance. À la source localisée du dommage correspond l’astronome amateur comme lanceur d’alerte
ou le riverain comme victime d’une lumière se faisant intrusive ; mais le territoire d’impact défini par les
démarches scientifiques de l’écologue et du médecin, qui souvent se construisent en dehors de toute perception
immédiate, pose d’emblée la question des échelles géographiques : leur articulation dans un argumentaire, dans
une démarche de mobilisation voire de conflictualité pose la question des montées et descentes en généralité,
qui, à côté des aspects conceptuels, comportent des dimensions éminemment géographiques 13. La fabrication
d’un problème nouveau – l’émergence du dommage, avant même que celui-ci ne devienne objet de conflit –
répond ainsi à des mécanismes de perceptions liés aux territoires, qu’ils soient d’origine ou d’impact (figure 1).
Mais nous observons également des dissonances cognitives (figure 1) entre les acteurs percevant le risque, la
nuisance ou la pollution – celui-ci affectant directement leurs activités (dans notre cas les astronomes amateurs et

10
CHALLÉAT S., 2010, « Sauver la Nuit » – Empreinte lumineuse, urbanisme et gouvernance des territoires, thèse de doctorat
de géographie, soutenue le 13 octobre 2010 à l’Université de Bourgogne, sous la direction de LARCENEUX A.
11
Idem.
12
Idem.
13
CHALLÉAT S. et LARCENEUX A., 2011, « Pour une approche cognitive et multiscalaire des conflits environnementaux », 48e
colloque de l’ASRDLF, 7-9 juillet 2011, Schœlcher, Martinique.
CHALLÉAT S., 2011 (à paraître), « La mise en débats des territoires de la lumière », Actes du congrès international du GIS
Démocratie & Participation, 18-21 octobre 2011, EHESS, Paris.
professionnels), ou par le biais d’une connaissance issue de leurs activités professionnelles (écologues,
médecins) – et ceux participant directement de la fabrique de l’élément nuisible ou polluant (professionnels de
l’éclairage, organismes de « normalisation » et de préconisations, propriétaires privés des enseignes
commerciales, élus, etc.) 14.

Figure 1. Différentes plages idéelles, différentes plages territoriales : la difficile concordance des terrains de négociations environnementales dans le jeu de
l’éclairage artificiel (graphique conceptuel). CHALLÉAT S. – Laboratoire ThéMA 15.

Au sein même des premiers acteurs, deux comportements sont à mettre en avant. Les acteurs associatifs de
défense du nocturne, partis originellement d’une lutte se rapprochant de la défense d’un pré carré, après avoir fait
naître de l’idéel autour de la nuisance perçue, vont s’appuyer sur le matériel produit par les scientifiques (et plus
ponctuellement par le législateur, qui leur fourni un « matériel » spécifique au travers de la jurisprudence) pour
élargir leur argumentaire et amplifier leur action 16. Ce faisant, ils bâtissent – pierre après pierre, argument après
argument – l’édifice du dommage et le publicisent auprès du plus grand nombre en d’incessants allers-retours
entre chacune des pierres et l’édifice dans sa globalité. À ce dommage en construction sociétale s’opposent des
acteurs dont les référents culturels (la lumière exclusivement perçue comme progrès aux ascendances mythiques
et culturelles fortes), la non connaissance des arguments du dommage ou encore les intérêts personnels
(professionnels de l’éclairage) ou politiques leur inflige une forme complexe de cécité face aux coûts de la
nuisance ou pollution, les amenant à une surestimation des bénéfices tirés de l’activité nuisible ou polluante 17.
D’une manière générale, ces écarts territoriaux et cognitifs interdisent de rapporter avantages et coûts sur une
seule et même base déterminée dans le but de conduire à un arbitrage ou à des compromis. Sans approfondir ce
point, ces disjonctions apparaissent clairement dans les débats publics qui sont organisés pour tenter de fournir
un langage commun. S’opposent ainsi classiquement deux approches. L’approche économiste tout d’abord, qui

14
CHALLÉAT S., 2009, « La pollution lumineuse : passer de la définition d’un problème à sa prise en compte technique »,
Éclairer la ville autrement – Innovations et expérimentations en éclairage public, DELEUIL J.-M. (sous la dir. de), Presses
Polytechniques Universitaires Romandes, Lausanne, p. 182-197.
15
CHALLÉAT S., 2011 (à paraître), « La mise en débats des territoires de la lumière », Actes du congrès international du GIS
Démocratie & Participation, 18-21 octobre 2011, EHESS, Paris.
16
CHALLÉAT S., 2010, « Sauver la Nuit » – Empreinte lumineuse, urbanisme et gouvernance des territoires, thèse de doctorat
de géographie, soutenue le 13 octobre 2010 à l’Université de Bourgogne, sous la direction de LARCENEUX A.
17
CHALLÉAT S. et LARCENEUX A., 2011, « Pour une approche cognitive et multiscalaire des conflits environnementaux », 48e
colloque de l’ASRDLF, 7-9 juillet 2011, Schœlcher, Martinique.
consistera en l’évaluation monétaire du dommage afin de déterminer un niveau optimal de pollution à atteindre.
Mais évaluer le dommage nécessite qu’il soit préalablement accepté donc connu et, plus en amont encore, perçu.
À cette approche s’oppose celle de l’écologie scientifique, usant de lois objectives, ne dépendant pas d’opinions
et de perceptions, mais conduisant à l’analyse de dynamiques non linéaires, faites d’incertitudes, de seuils,
d’imprédictibilité qui la rendent de facto plus difficilement traductible politiquement et juridiquement. Dès lors
convenir des processus possibles de négociations entre des groupes aux conceptions aussi radicalement
différentes relève de la gageure. Les aboutissements de ces conflits renvoient plutôt aux choix possibles de la
puissance publique et de sa capacité à les imposer (figure 2).

Figure 2. Les principaux « mondes 18 » dans la construction des dommages. LARCENEUX A. et CHALLÉAT S. – Laboratoire ThéMA 19.

Nous le voyons, dans l’acceptabilité des normes, des moyens de remédiation ou des politiques publiques en
matière environnementale – priorité du droit de l’environnement dans la conciliation d’intérêts par définition
antinomiques 20 – les rôles de l’intermédiation scientifique sont cruciaux. Ainsi, si les lois dites « Grenelle 2 »
fournissent, depuis juillet 2011, une existence juridique aux nuisances et pollutions lumineuses et un cadre
d’actions visant à leur réduction, il n’en reste pas moins que les connaissances scientifiques s’y rapportant ne
sont encore que parcellaires, ne font pas consensus et appellent un approfondissement des études écologiques,
biogéographiques, sanitaires et sociales qui serviront d’arbitrage.

18
En référence à BOLTANSKI L. et THÉVENOT L., 1991, De la justification, Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard.
19
LARCENEUX A. et CHALLÉAT S., 2011, « Dimensions cognitives et multiscalaires des conflits environnementaux »,
Séminaire mensuel Conflits et territoires, sous la direction de Torre A., Ehrlich M. et Kirat T., Agro Paris Tech, CNRS et
INRA, 29 novembre, Agro Paris Tech, Paris.
20
ROMI R., 2010, Droit de l’environnement, 7e édition, Montchrestien Lextenso, Paris.

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