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Albert Camus & Louis Guilloux

La correspondance entre Albert Camus et Louis Guilloux, de 1945 à 1959, témoigne d'une amitié profonde et durable, marquée par des échanges intellectuels et des moments de partage. Bien que leurs parcours et leurs personnalités diffèrent, leur engagement pour la justice et leur passion pour l'écriture les rapprochent. Leur relation, empreinte de tendresse et de respect mutuel, est illustrée par des lettres révélatrices et des rencontres marquantes dans leurs vies respectives.

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Albert Camus & Louis Guilloux

La correspondance entre Albert Camus et Louis Guilloux, de 1945 à 1959, témoigne d'une amitié profonde et durable, marquée par des échanges intellectuels et des moments de partage. Bien que leurs parcours et leurs personnalités diffèrent, leur engagement pour la justice et leur passion pour l'écriture les rapprochent. Leur relation, empreinte de tendresse et de respect mutuel, est illustrée par des lettres révélatrices et des rencontres marquantes dans leurs vies respectives.

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ALBERT CAMUS

LOUIS GUILLOUX
Correspondance
1945-1959
Albert Camus et Louis Guilloux font connaissance chez
Gallimard durant l’été 1945, à l’instigation de leur ami
commun Jean Grenier. Guilloux a déjà derrière lui deux
décennies d’engagement et d’écriture et une œuvre publiée
importante. Camus, dont L’Étranger et Le Mythe de Sisyphe
ont paru en 1942, n’a que trente-deux ans ; son implication
dans Combat lui vaut une notoriété grandissante.
Les différences ne manquent pas entre le Breton et
l’Algérien. Camus semble plus solaire, Guilloux plus habité
par le noir ; le premier est rongé par le doute et le second
aspire à la lumière. Mais l’amitié entre les deux hommes est
immédiate et durable, et leurs affinités nombreuses : « Je
l’aime tendrement et je l’admire, écrira Guilloux en 1952, non
seulement pour son grand talent, mais pour sa tenue dans la
vie. » Ces fils du peuple, qui ont connu la pauvreté et la
maladie, sont animés par l’esprit de justice et de fraternité,
prenant le parti des malheureux et des opprimés sans jamais
s’inféoder à une organisation qui voudrait les représenter.
Tous deux partagent une conscience aiguë de la douleur, où ils
reconnaissent la « constante justification » de l’homme et dont
ils tirent les éléments d’une conduite morale et politique.
Cette correspondance croisée ponctue quinze années d’une
profonde et tendre affection, nourrie d’innombrables
causeries, lectures, promenades et repas partagés. Comme
toute amitié, elle eut ses temps forts, telle la visite de Camus à
Saint-Brieuc en 1947, durant laquelle le futur auteur du
Premier Homme va sur la tombe de son père, enterré au carré
des soldats de la Grande Guerre ; ou encore le séjour de
Guilloux en 1948 en Algérie, où il partage un repas avec
Camus et sa mère.

Professeur à l’université de Valenciennes, Agnès Spiquel-


Courdille a collaboré à l’édition des œuvres complètes
d’Albert Camus dans la « Bibliothèque de la Pléiade » et
préside la Société des études camusiennes.
ALBERT CAMUS
LOUIS GUILLOUX

CORRESPONDANCE
1945-1959
Édition établie, présentée et annotée
par Agnès Spiquel-Courdille

GALLIMARD
AVANT-PROPOS
C’était bien une musique que j’entendais et elle ne
pouvait venir que de lui. […] C’était une mélodie très tendre
et très douce, très lumineuse, qui me sembla empruntée à des
chants d’autrefois que j’avais peut-être connus moi-même,
qu’il m’était peut-être arrivé de fredonner par certains jours
de bonheur, en marchant sur une route, en voguant sur une
barque, une mélodie qui peut-être venait de chez moi, mais
qui pouvait aussi être étrangère, mais à travers laquelle, je
ne sais par quoi, se mêlait étrangement le mouvement des
rames au souvenir de l’aubépine, l’idée d’un destin et la
douceur d’une caresse, une réconciliation, je ne savais de qui
avec qui1…
Louis GUILLOUX

Le 4 janvier 1960, Louis Guilloux s’effondre : il vient


d’apprendre la mort accidentelle d’Albert Camus, son
ami, son copain (nous dirions : son pote) ; il part
immédiatement pour Lourmarin. Il avait toutes les
raisons de penser qu’il mourrait le premier, lui de
presque quinze ans l’aîné de celui qu’il n’appelait plus
qu’Albert ; l’absence définitive sera blessure
irrémédiable.
Ils se sont rencontrés pendant l’été 1945, chez
Gallimard, leur éditeur commun. Guilloux a alors
quarante-six ans, plusieurs décennies d’engagement et
d’écriture, des collaborations régulières à des revues et
une œuvre publiée déjà importante — Le Sang noir a paru
en 1937. Camus a trente-deux ans ; la publication de
L’Étranger en 1942 et son rôle dans Combat, le journal issu
de la Résistance, lui valent une notoriété grandissante.
Entre eux, les affinités électives s’imposent comme une
évidence. Les différences, pourtant, ne manquent pas
entre le Breton et l’Algérien — et ne tiennent pas
seulement aux ciels qu’ils affectionnent. Tous deux
aiment profondément la vie et les hommes ; mais Camus
est plus solaire, Guilloux plus habité par le noir ;
cependant le premier est rongé par le doute et le second
aspire à la lumière.
Leurs différences ne sont rien au regard de ce qui les
met en connivence. Tous deux ont eu l’expérience de la
pauvreté durant leur enfance, dans des milieux où l’on
sait ce que ténacité et fidélité veulent dire ; tous deux ont
connu la maladie, qui laisse des traces ; tous deux agissent
spontanément pour la justice, la fraternité, mais sans
s’affilier à un parti (ou alors, de manière éphémère) ;
tous deux ont cet abord chaleureux, direct, qui les rend
« aimables » à qui les rencontre : des « merveilles
d’hommes » ; tous deux, enfin, ont une même passion de
l’écriture, leur métier — et, pour eux qui ont grandi au
contact de travailleurs manuels, le mot a une résonance
très concrète…
Avant de se rencontrer, ils avaient lu les livres de
l’autre ; jouant le rôle de médiateur, Jean Grenier, qui,
Briochin lui aussi, connaît Guilloux depuis longtemps, et
qui a été le professeur de philosophie de Camus à Alger,
leur en a conseillé la lecture. Dans l’autre, ils admirent
l’écrivain (et tous deux savent admirer !) avant de
rencontrer l’homme ; cette haute estime perdurera, sans
jalousie, quelles que soient les différences de leurs
trajectoires. Il est émouvant de voir Camus en
octobre 1946, auréolé par le succès de L’Étranger et
peinant à écrire La Peste, trouver dans Le Sang noir des
leçons d’écriture romanesque : « J’ai eu honte et je me
suis senti très petit garçon. Je ne connais personne
aujourd’hui qui sache faire vivre ses personnages comme
tu le fais. »
Durant les quelque quinze années de leur amitié, l’un
et l’autre voyagent beaucoup, à partir d’un port
d’attache : Paris pour Camus, Saint-Brieuc pour
Guilloux ; mais celui-ci vient souvent à Paris, pour des
périodes de plus en plus longues, jusqu’à ce qu’il s’y
installe dans sa chambre de « bon » ; les deux amis s’y
voient alors quasi quotidiennement. Leur
correspondance porte évidemment la trace de ces
changements de rythmes. Pour que l’on n’infère pas de la
raréfaction des lettres à telle ou telle époque un
affaiblissement de leur lien, nous donnons, dans notre
Chronologie finale, les nombreux témoignages que nous
avons de leurs causeries chez Gallimard, de leurs
promenades et repas dans le quartier, de leurs soirées
ensemble, souvent chez Camus (et Catherine Camus
témoigne, elle aussi, du bonheur de ces soirées familiales
illuminées par la tendresse et les talents de conteur de
Guilloux). On n’en gardera ici que la notation de
Guilloux, le 3 mars 1952 : « Ce matin, comme tous les
jours depuis que je suis ici, j’ai passé une heure avec
Albert, dans son bureau. Quel ami parfait, et quel
homme pur ! Je l’aime tendrement et je l’admire, non
seulement pour son grand talent, mais pour sa tenue
dans la vie2. » D’aucuns trouveront que Guilloux est plus
en attente de lettres et de rencontres que ne semble l’être
Camus ; mais celui-ci, outre ses activités multiples, se livre
moins, y compris dans ses Carnets ; et le simple fait que,
dans un emploi du temps surchargé, il donne autant de
temps à cette amitié en est à soi seul un gage. Ces deux-là
sont tout simplement heureux ensemble et savent se le
témoigner ; le 2 décembre 1952, Guilloux note : « Albert
partait à dix heures et demie pour Marseille, où il
s’embarquera pour Alger. Nous nous sommes quittés fort
amis en nous embrassant longuement. Il va me manquer
beaucoup3. »
Deux rencontres sont plus marquantes. En l’espace de
quelques mois, Camus et Guilloux passent plusieurs jours
ensemble dans la « patrie » de l’autre : Camus séjourne à
Saint-Brieuc avec les Grenier pendant l’été 1947 (Yvonne
Guilloux, alors adolescente, garde un souvenir émerveillé
de son charme et de ses attentions) ; Guilloux se retrouve
avec Camus en Algérie en mars 1948, à l’occasion des
rencontres de Sidi-Madani, et Camus l’emmène chez sa
mère à Alger, ainsi qu’à Tipasa. Jean Grenier, qui reste
pour eux une référence commune d’estime et d’amitié,
se désole de n’être pas avec eux en Algérie ; mais on
imagine les longues conversations à trois à Saint-Brieuc et
le plaisir de Grenier à recevoir, en février 1952, des vœux
d’anniversaire dans un télégramme signé « Louis et
Albert ».
Quand ils sont séparés, la distance est palliée par les
lettres. Là encore, rien n’est simple : Guilloux se désole
(« je ne sais pas écrire des lettres ») et tarde souvent à
répondre, ce dont Camus — et Grenier avec lui — ne
s’étonne pas, vu la tendance de leur commun ami à la
procrastination. Camus, quant à lui, est souvent débordé
par les tâches et soucis de tous ordres (par exemple, se
loger à Paris, dans l’immédiat après-guerre, quand on a
peu d’argent et deux enfants, n’est pas une mince
affaire !). Mais, dès qu’ils le peuvent, les deux amis
s’écrivent et leurs lettres sont très révélatrices. Elles disent
la montée de l’affection : l’usage réciproque des prénoms
(« Camus, Albert », écrit Guilloux le 8 septembre 1946, à
quoi fait écho dès le 12 septembre un « Guilloux, Louis »,
tout aussi émouvant) ; le passage au « tu » (Guilloux le
propose le 16 septembre 1946 ; Camus, à qui le
tutoiement n’est pourtant pas familier, l’adopte au beau
milieu de sa lettre du 24 octobre) ; l’apparition des
prénoms dans les apostrophes : on passe des formules
convenues (« Mon cher Camus », « Mon cher Guilloux »)
à des appellations affectueuses : « Mon vieux Louis »,
« Mon bon Louis », « Mon Albert » et ce « frère » ou
« vieux frère », qui résume tout ; les signatures, elles
aussi, en viennent aux simples prénoms.
On s’étonnera : jamais de nuages entre les deux amis ?
Certes il arrivera à Jean Grenier de rapporter les propos
d’un Guilloux qui aurait été déçu par l’attitude de
Camus. Les reproches « directs », eux, ne sont jamais que
des regrets ; ainsi, quand Guilloux note, le 25 juillet 1954,
à un moment où il habite dans l’immeuble Gallimard :
« […] j’ai entendu Auguste crier mon nom. Il m’appelait
de la cour. Cela n’arrive jamais. Personne ne vient jamais
me voir, pas même Albert qui est si souvent dans la
maison4. »
Mais, pour l’essentiel, la correspondance nous fait
entrer dans la relation limpide — sans doute unique pour
ces deux êtres qui ont pourtant beaucoup d’amis — de
deux hommes qui sont aussi deux écrivains. Ils sont en
totale confiance l’un par rapport à l’autre ; Camus écrit à
Jean Guéhenno en octobre 1945 : « J’ai beaucoup de
choses en commun avec vous, mais d’abord une fidélité
aux mêmes origines. Voilà pourquoi avec vous, Guilloux,
ou d’autres, il me semble que je peux laisser parler un
peu ce que j’ai de plus profond5. » Ils prennent en
compte l’ensemble de la vie de l’autre : Camus s’inquiète
de l’asthme d’Yvonne Guilloux et des problèmes
financiers de Guilloux ; celui-ci observe Camus avec ses
deux enfants, Catherine et Jean ; il s’inquiète pour
Francine, qu’il aime beaucoup, et suit attentivement
l’évolution de sa dépression. Mais ils ont trop de pudeur,
l’un et l’autre, pour aborder, dans leurs lettres, des sujets
plus intimes. Ils savent accueillir les amis de l’autre :
Camus rencontre longuement Liliani Magrini, l’amie
italienne de Guilloux, qui écrit un roman qu’elle aimerait
publier en France ; il la conseille et l’aide à publier chez
Gallimard. Elle traduira L’Homme révolté en italien. Les
quelques lettres de Magrini à Camus sont empreintes
d’une amitié admirative et joyeuse.
À l’intérieur de cette relation confiante, Camus peut
évoquer l’intensité de ses moments de dépression et
d’angoisse. Guilloux, quant à lui, parvient à revenir sur ce
nœud de douleur et de culpabilité que représente pour
lui la mort de Palante, le maître devenu ami avant une
incompréhensible brouille, et qui s’est suicidé en 1925.
Certes, il avait publié, l’année suivante, un opuscule,
Souvenirs sur Georges Palante ; mais il n’y sondait ni la
brouille ni le suicide de Palante. Peu de temps après leur
rencontre, Camus évoque l’éventualité de la réédition
chez Gallimard de cet opuscule accompagné de textes de
et sur Palante, et précédé d’une introduction de
Guilloux. En insistant, amicalement mais fermement,
auprès de Guilloux pour qu’il écrive ce texte qu’il ne
cesse de remettre, Camus sait sans doute qu’il presse son
ami de débrider sa plaie. Effectivement, c’est en écrivant
une lettre à Camus, le 10 novembre 1946, que Guilloux
réussit à reparler du suicide de Palante ; certes, la lettre,
qui se noie progressivement dans un flot de détails, ne
donnera jamais naissance à un texte publiable ; mais le
fait est là : c’est seulement dans l’adresse à Camus que
Guilloux a pu reparler de Palante.
Ces deux hommes qui s’écrivent sont aussi et surtout
des lecteurs, des auteurs et des écrivains. Ils se parlent
beaucoup de leurs lectures ; ils échangent livres et
impressions. Camus est aux aguets de textes à publier ou
à republier dans la collection « Espoir » qu’il dirige chez
Gallimard ; il déborde d’idées. Guilloux lui fait partager
sa connaissance des auteurs russes : les lettres des
premiers mois sont pleines de leurs découvertes sur les
anarchistes russes ; nul doute que cela ne nourrisse la
maturation des Justes chez Camus.
En tant qu’auteurs, ils sont à des places différentes
dans le champ littéraire : même si ce sont tous deux des
auteurs Gallimard, Camus occupe très vite dans ce champ
une place éminente, couronnée par le Prix Nobel de
littérature en 1957 ; ce n’est pas celle de Guilloux malgré
son prix Renaudot en 1949. Mais cette différence de
statut n’affecte pas leur amitié. Camus est de ceux qui,
loin de se griser de leur notoriété, la mettent au service
de leurs amis. Il facilite la publication de textes de
Guilloux dans des revues ; quand il est sollicité pour
participer à la direction d’une revue, toujours il associe
Guilloux à l’aventure ; on le voit pour Empédocle et pour
Caliban, où leurs deux noms figurent souvent côte à côte.
En janvier 1948, il propose à Jean Daniel la reprise de La
Maison du peuple dans Caliban et écrit alors pour son ami
la belle présentation qui deviendra la Préface de la
réédition en volume en 19536. Guilloux, de son côté,
dédie à Camus en 1957 un de ses plus beaux contes, Le
Muet mélodieux. Leur correspondance nous donne un
aperçu très vivant du foisonnement des revues dans la
France d’après-guerre. Mais ils ne s’attardent pas sur les
débats idéologiques qui font rage à Paris : Camus parle de
Combat parce que Guilloux connaît bien Pascal Pia ; il
n’évoque pas Sartre et Les Temps modernes (notons
toutefois qu’en 1952, ils s’écrivent peu car ils se voient
très souvent).
Une bonne part de leur correspondance est consacrée
à leur travail d’écrivain. Même si c’est pour des raisons
légèrement différentes, Camus et Guilloux ont en
commun de devoir arracher le temps nécessaire à
l’écriture ; et ils ne cessent de déplorer, dans leurs lettres,
les tâches de toutes sortes, les sollicitations extérieures,
qui, en les empêchant de se consacrer à l’essentiel, les
dépossèdent en quelque sorte d’eux-mêmes. Ils se parlent
de ce qu’ils sont en train d’écrire, s’incitent à travailler, se
désolent de ne pas avoir le temps de le faire. Et, tout
naturellement, quand la genèse de l’œuvre en cours est
achevée, ils se soumettent leurs manuscrits et tiennent le
plus grand compte des remarques de l’autre ; on regrette,
à cet égard, de ne pas avoir les remarques que Guilloux
envoie à Camus, en décembre 1946, sur le manuscrit de
La Peste qu’il vient d’achever ; et on note avec émotion
que leurs deux dernières lettres, en novembre 1959,
portent sur Les Batailles perdues dont Camus a lu l’épais
manuscrit dans ces mois pourtant difficiles pour lui. En se
lisant mutuellement, ils trouvent dans les textes de l’ami
des échos à leurs propres préoccupations : nul doute, par
exemple, que le docteur Rieux de La Peste ait rappelé à
Guilloux son engagement auprès des réfugiés espagnols
dans les années 1930 ; nul doute non plus que les
questionnements qui traversent Les Batailles perdues aient
ravivé chez Camus ses interrogations sur l’histoire et sur
les « royaumes » qu’elle promet.
Ils se confient mutuellement des papiers importants :
début 1952, Camus dépose chez Guilloux « des cahiers de
notes, réflexions, etc. portant les dates 1935-1951 » ; et
Guilloux note : « Avant de quitter Paris, j’ai fait une chose
que, de ma vie, je n’avais encore faite : enveloppé certains
papiers, lettres, carnets de notes, ébauches, etc. avec la
recommandation de les remettre à Albert Camus, pour le
cas où… ceci, d’accord avec lui, bien sûr7. » Chacun
compte sur l’autre pour être un exécuteur testamentaire
fidèle ; Guilloux le sera après 1960, soucieux avec
d’autres des problèmes de publication des textes de
Camus, mais présent aussi auprès de Francine Camus
dans une droiture affectueuse (voir l’Annexe sur l’affaire
de la « Société des Amis de Camus » en 1962).
Camus et Guilloux, chacun à sa manière, sont des
hommes engagés — et libres à la fois. Jeanyves Guérin
écrit : « Leur fraternité repose sur le sentiment d’une
expérience partagée. Ce ne sont pas des sectaires, des
idéologues et encore moins des esprits manichéens. Ces
fils du peuple se sont sentis mal à l’aise dans les coteries
du microcosme littéraire et ont pris le parti des pauvres et
des persécutés sans s’inféoder à une organisation qui les
représente. Ils ont pris le risque, par fidélité à leurs
origines, d’être, l’un incompris, l’autre marginalisé8. »
Certes, Guilloux n’est pas journaliste ; il est moins que
Camus aux avant-postes du débat politique et idéologique
de l’après-guerre ; mais lui aussi travaille contre les forces
de séparation et de mort qui sont à l’œuvre dans le
monde bipolaire de la guerre froide. On ne doit pas
s’étonner de la quasi-absence du débat politique dans
leur correspondance : leurs lettres se situent à un autre
niveau de leur rapport à l’existence. Mais on peut
imaginer combien ils ont parlé ensemble de la situation
politique en France et dans le monde : pour ne prendre
que deux exemples, la dictature franquiste ne pouvait
être pour l’un et l’autre qu’un crève-cœur ; et
l’anticolonialisme viscéral de Guilloux, très net dans ses
réactions au cours de son voyage en Algérie pour les
rencontres de Sidi-Madani, pouvait trouver des échos —
dans ses modalités spécifiques — avec les constats
accablés de Camus sur la politique française en Algérie.
C’est aussi une même sensibilité à l’injustice, une même
fraternité avec tous les opprimés qui faisaient sans doute
le bonheur de leur « être-ensemble » ; le bref échange
qu’ils ont en 1948 sur la bonté est très significatif à cet
égard.
En tant qu’écrivains, ils ont en commun le sens de leur
responsabilité, la conviction que l’écriture ne peut
s’enraciner dans la haine (même si Guilloux se pense
moins apte à parler de ceux qu’il aime) ; la certitude,
aussi, que leur mission consiste à rendre compte de la
douleur des hommes. C’est en relisant Le Sang noir de
Guilloux, en octobre 1946, que Camus perçoit combien
ce point est central pour son ami. Il note dans ses
Carnets : « Guilloux. La seule référence, c’est la douleur.
Que le plus grand des coupables garde un rapport avec
l’humain9 » ; et dans sa « Présentation de Guilloux » dans
Caliban, en janvier 1948, il souligne leur accord profond
sur ce point : « Un jour où nous parlions de la justice et
de la condamnation : “La seule clé, me disait-il, c’est la
douleur. C’est par elle que le plus affreux des criminels
garde un rapport avec l’humain.” […] Un autre jour,
Guilloux observait, à propos de l’humeur railleuse d’un
de nos amis, que le sarcasme n’était pas forcément un
signe de méchanceté. Je répondais qu’il ne pouvait
passer, cependant, pour le signe de la bonté : “Non, dit
Guilloux, mais de la douleur à quoi on ne songe jamais
chez les autres.” J’ai retenu ces mots qui peignent bien
leur auteur. Car Guilloux songe presque toujours à la
douleur chez les autres, et c’est pourquoi il est, avant tout,
le romancier de la douleur10. » Ce trait essentiel de
Guilloux est si bien passé chez Camus que celui-ci affirme
dans une conférence en décembre 1948 : « Les vrais
artistes […] sont du côté de la vie, non de la mort. Ils
sont les témoins de la chair, non de la loi. Par leur
vocation, ils sont condamnés à la compréhension de cela
même qui leur est ennemi. Cela ne signifie pas, au
contraire, qu’ils soient incapables de juger du bien et du
mal. Mais, chez le pire criminel, leur aptitude à vivre la
vie d’autrui leur permet de reconnaître la constante
justification des hommes, qui est la douleur. Voilà ce qui
nous empêchera toujours de prononcer le jugement
absolu et, par conséquent, de ratifier le châtiment
absolu11. » Nul doute, aussi, que les propos de la
conférence de Stockholm, « L’Artiste et son temps »,
aient puisé de leur force, de leur densité, dans ce que
Camus a appris — ou dont il a trouvé confirmation — au
contact de Guilloux. L’amitié, c’est aussi ce chant
profond qui devient commun.
Agnès SPIQUEL-COURDILLE
1. « Le Muet mélodieux », nouvelle dédiée par Louis Guilloux à Albert
Camus, dans Les Œuvres libres, revue mensuelle consacrée à l’inédit, n˚ 358,
mai 1957, p. 71.
2. Louis Guilloux, Carnets 1944-1974, Gallimard, 1982, p. 207.
3. Ibid., p. 231.
4. Ibid., p. 319.
5. Fonds Albert Camus, Correspondance générale.
6. Voir Annexes.
7. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 203 et 206.
8. Jeanyves Guérin, « Guilloux et Camus : les raisons d’une amitié », Louis
Guilloux écrivain, Francine Dugast-Portes et Marc Gontard (dir.), PUR, 2000
(« Interférences »), p. 126-127.
9. A. Camus, OC II, p. 1075.
10. Voir le texte intégral en Annexes.
11. A. Camus, conférence du 13 décembre 1948 à la salle Pleyel, « Le
Témoin de la liberté », reprise dans Actuelles, OC II, p. 494.
AVERTISSEMENT ET REMERCIEMENTS
Pour Camus, les renvois se font à l’édition de ses
Œuvres complètes dans la « Bibliothèque de la Pléiade »
chez Gallimard (I et II en 2006 sous la direction de
Jacqueline Lévi-Valensi ; III et IV en 2008 sous la
direction de Raymond Gay-Crosier), indiquée par OC
suivi des indications de tome et de page. Pour Guilloux,
dont on n’a pas (encore ?) édité les Œuvres complètes, les
renvois se font aux publications successives et à ses
manuscrits (fonds Louis Guilloux, médiathèque de Saint-
Brieuc — cotes entre crochets, commençant par [LG]).
En accord avec les responsables des fonds, et pour
éviter des [sic] disgracieux, les quelques fautes
d’orthographe ont été corrigées, et les usages
typographiques (en particulier celui des tirets) ont été
modernisés.
Je ne pourrai jamais dire tout ce que ce travail doit à la
compétence et à la disponibilité de Marcelle Mahasela et
d’Arnaud Flici, respectivement responsables du fonds
Albert Camus et du fonds Louis Guilloux ; je dirai
seulement qu’ils font admirablement leur métier.
Merci également à ceux qui m’ont apporté leur
témoignage sur l’amitié exceptionnelle qui a uni Camus
et Guilloux, au premier rang desquels Catherine Camus
et Yvonne Guilloux — et aussi Roger Grenier et Yves Jaigu
(mort quelques jours après le lumineux entretien qu’il
m’avait accordé et dont je salue ici la mémoire).
Merci enfin à tous ceux qui m’ont fourni de précieux
renseignements, en particulier Guy Basset et Philippe
Vanney — et aussi aux Amis de Louis Guilloux à Saint-
Brieuc.
A. S.-C.
CORRESPONDANCE
1. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
Jeudi 21 novembre 1945

Cher Camus,
Ceci n’est point du tout la lettre que je comptais vous
écrire, et que je vous écrirai d’ailleurs sans tarder, ce n’est
qu’un mot pour vous dire que me trouvant assez mal en
point par suite d’un coup de froid, j’ai renoncé à la
Bourgogne, et suis rentré tout droit à Saint-Brieuc (pour
y trouver ma fille malade, autre raison du retard à vous
écrire.) — J’étais désolé de ne pas vous revoir et de ne pas
aller à Bougival. Mais ce sera pour bientôt — Il va me
falloir sans doute retourner à Paris prochainement, et y
trouver un toubib qui sache soigner l’asthme, maladie de
ma fille1 — Je crains fort de rencontrer pas mal de
difficultés. Les toubibs ne connaissent pas grand-chose à
cette maladie-là.
Je n’oublie rien de tout ce que nous avons dit, et
j’attache à notre rencontre la plus grande importance —
Il y avait longtemps que pareille chose ne m’était pas
arrivée. J’ai beaucoup pensé à vous depuis, et je vous ai lu
(sauf L’Étranger, que j’attends) — De tout cela, nous
reparlerons.
Aussi des « anonymes2 » — Je vous enverrai un texte
sans tarder.
Je voudrais bien, également, que vous songiez à
retrouver l’article que vous avez écrit sur Le Sang noir3.
À bientôt, j’espère. Je ne puis vous en écrire plus long
pour aujourd’hui, pardonnez-moi, et n’y attachez pas
d’importance. Je tiens à vous dire, une fois pour toutes,
que je suis votre ami.
Louis Guilloux
1. Yvonne Guilloux, née en 1932, aurait besoin d’une cure à cause de son
asthme (voir lettre suivante).
2. À de nombreuses reprises jusque début 1947, les deux écrivains
évoquent ce projet d’une collection d’ouvrages anonymes chez Gallimard.
Camus songe à en faire une série de « Chroniques » incluse dans la
collection « Espoir », qu’il dirige chez Gallimard depuis 1945. Le projet ne se
réalisera pas. Pourtant, le Bulletin de la NRF de juillet 1947 indique, pour la
collection « Espoir » : « A) Œuvres d’imagination B) Essais philosophiques
C) Chroniques. Dans cette série paraîtront des “Écrits anonymes”. »
L’annonce n’est plus reprise dans les Bulletins suivants. Cependant,
l’organisation de la collection « Espoir » en ces trois séries apparaît encore
sur les quatrièmes de couverture de plusieurs volumes de la collection
jusqu’en 1953 ; d’abord liée à l’idée d’« écrits anonymes », la troisième série
ne s’intitule plus que « Chroniques » pour accueillir, en 1950, Tu peux tuer cet
homme…, Scènes de la vie révolutionnaire russe, textes choisis, traduits et
présentés par Lucien Feuillade et Nicolas Lazarévitch, avec un Avertissement
de Brice Parain (voir la lettre du 8 septembre 1946, note 6) ; à partir de
1953, la notion d’« écrits anonymes » disparaît définitivement.
3. Nous n’avons pas trouvé trace de cet article. C’est d’un texte sur Le
Pain des rêves qu’il sera question à la lettre suivante, mais Camus ne le
retrouvera pas.
2. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
7 décembre [1945]

Cher Guilloux,
Merci de votre lettre et du Bakounine2. J’ai regretté de
ne pas vous avoir à Bougival3. Mais je sais que rien n’est
facile en ce moment. Je suis heureux, très heureux de ces
commencements d’amitié4. J’ai cent raisons de me sentir
près de vous et j’espère que la vie me permettra de vous
le prouver.
La Confession5 est un document extraordinaire.
L’explication que donne le traducteur est tout à fait
insuffisante. C’est bien plus compliqué que cela et j’y
réfléchis sans parvenir à trouver d’interprétation
satisfaisante.
N’oubliez ni les anonymes ni votre livre pour la
collection6. L’article que j’avais fait pour Le Pain des rêves7
se trouve en Algérie, hélas ! Il sera difficile à retrouver.
J’attends votre lettre mais je voulais vous assurer de ma
fidèle pensée. Votre ami
Albert Camus
1. La lettre est adressée au « 12, rue Lavoisier » ; pour cette première
lettre, Camus s’est trompé : Guilloux n’habite pas au 12 mais au 13 rue
Lavoisier ; dès la lettre suivante, l’erreur sera rectifiée. Le papier est à en-tête
de Combat ; Camus est le rédacteur en chef de ce journal issu de la
Résistance, auquel il a commencé à participer dans la clandestinité en 1943.
2. Michel Bakounine (Mikhaïl Aleksandrovitch Bakunin, 1814-1876) est
un révolutionnaire russe, théoricien de l’anarchisme et promoteur d’un
socialisme libertaire. Guilloux a prêté à Camus la Confession de Bakounine
(voir note 5).
3. Un peu avant la naissance des jumeaux, Catherine et Jean, le
5 septembre 1945, Albert et Francine Camus se sont installés à Bougival (26,
rue du Chemin-de-Fer), dans une maison au bord de la Seine prêtée par Guy
Schoeller, ami de Michel Gallimard. Ils y resteront jusqu’au début 1946.
4. La première rencontre des deux écrivains s’est produite pendant l’été
1945, chez Gallimard, à l’instigation de Jean Grenier.
5. Michel Bakounine, Confession, traduit du russe par Paulette
Brupbacher, Rieder, 1932. En 1852, prisonnier depuis plusieurs années dans
la forteresse Pierre-et-Paul de Saint-Pétersbourg, Bakounine écrit au tsar en
feignant le remords pour ses crimes de manière à obtenir sa déportation en
Sibérie ; cette lettre lui sera beaucoup reprochée.
6. Camus songerait donc à publier à la fois un livre de Guilloux dans sa
collection « Espoir », et un texte du même dans ce recueil de textes
anonymes, dont il a le projet.
7. Camus a lu Le Pain des rêves de Guilloux dès sa parution. C’est Jean
Grenier qui lui signale, le 19 août 1942, ces « souvenirs d’enfance très
réussis » ; le 6 septembre, du Panelier (en Haute-Loire) où il vient d’arriver
pour se soigner, Camus lui écrit : « J’ai lu le très beau livre de Guilloux. Peut-
être son accent m’a-t-il plus touché que d’autres. Je sais aussi ce que c’est. Et
comme je comprends qu’aussi à l’âge mûr un homme ne trouve pas de plus
beau sujet que son enfance pauvre ! La critique en zone libérée a été stupide
pour Le Pain des rêves. On dirait que ça les gêne, la pauvreté des autres. Le
mieux serait de n’en pas parler ou d’en parler comme les journaux. Et
pourtant ! » (Albert Camus et Jean Grenier, Correspondance 1932-1960,
avertissement et notes par Marguerite Dobrenn, Gallimard, 1981, p. 72 et
75). Même s’il ne dispose plus d’un journal où faire paraître ses comptes
rendus, comme il l’a fait en 1938 et 1939 dans le « Salon de lecture » d’Alger
républicain, il a pu écrire immédiatement un article sur ce livre qu’il aimait.
Nous n’avons pas retrouvé ce texte.
3. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
13, rue Lavoisier
Saint-Brieuc
26 décembre 1945
Mon cher Camus,
Je pensais bien que la Confession de Bakounine vous
intéresserait. C’est en effet un morceau exceptionnel,
morceau d’évidence, mais qu’on ne peut pas nommer.
Voilà dix ans passés que j’ai lu et relu ce texte et je me
demande toujours : Qu’est-ce que c’est ? — Les vraies
bonnes choses sont peut-être celles dont on ne peut pas
sortir.
J’ai tardé à vous écrire pour mille raisons, les unes
confuses, les autres au contraire très précises, ces
dernières tenant à des conditions familiales, matérielles,
assez défavorables, et les confuses, à des questions à
régler, à des complexes épistoliers (les dits complexes
conséquence d’une solitude trop prolongée) je suis
toujours dans la crainte que la lettre que j’écris ne soit
pas celle qu’il fallait, etc. des bêtises, mais dont il est bon
que je vous informe, puisqu’elles me rendent assez
mauvais épistolier et, en général, plutôt gauche. Or, je
tiens beaucoup à ce que vous ne tiriez pas de conclusions
erronées de mes silences et de mes retards. J’espère
toujours beaucoup vous revoir à Paris où peut-être je
retournerai prochainement, et, quand vous le voudrez,
ici. Sachez que la maison est grande, et qu’il est très facile
de vous y avoir avec les vôtres.
Il n’est pas question, je pense, de vous parler, comme
on dit, du Malentendu et de Caligula1. Avant de vous
écrire, j’ai voulu encore une fois relire ces deux œuvres et
j’y ai passé une grande partie de la nuit, dans la plus vive
émotion. Ce dont il retourne, dans l’un comme dans
l’autre cas, il me semble bien que je l’ai toujours su et que
mon Cripure2 s’en est toujours douté, que j’ai moi-même
cherché et subi cette violence avec, parfois, de terribles
chutes. Finalement, il n’y a d’arrangement possible que
par ces projections que vous avez si admirablement
réussies. J’y ai trouvé de quoi m’instruire, vous avez
partout d’admirables éclats — comme on dit des éclats de
lumière — dont je ne suis pas prêt [sic] d’oublier les
lueurs. Peut-être ne s’équilibre-t-on à l’absurde et par
conséquent à la douleur que par la peinture qu’on en
peut faire, activité qui, elle, par miracle, échappe à la
notion — Mais je m’arrête. Voilà que je commence à me
demander si je dois vous envoyer cette lettre3 — Un de
mes amis, orientaliste, m’a dit : Le Tao dont on peut
parler n’est pas le vrai Tao. Cette remarque s’applique
uniquement à ce que moi je puis dire.
J’ai grande hâte de lire L’Étranger4 et pour cela je ne
puis compter que sur vous — Dans quelques jours, je vous
enverrai le papier promis sur l’anonyme — Un peu plus
tard, j’aurai peut-être un manuscrit à vous montrer qui lui
relève du pseudonyme5. Nous parlerons de cela. J’ai vu la
veuve de l’éditeur de ma plaquette Sur Palante6. Il ne reste
plus d’exemplaires — Elle a tout vendu. Donc, liberté
complète là-dessus — Mais n’est-ce pas quelque chose de
trop mince ? J’aurais naturellement bien des choses
nouvelles à écrire sur Palante, et je vais même le faire,
mais je crains que ces choses soient d’un caractère
difficilement publiable7. Je vous enverrai cela.
Avant son départ, j’avais fait lire à Grenier les Mémoires
de Christine de Suède8, ouvrage que je trouve extrêmement
passionnant. Nous parlions avec Grenier d’une réédition
possible de ces Mémoires, ce qui, je crois, serait une
bonne chose. Voulez-vous lire cela ? Je crois que ça en
vaut la peine. Si vous me répondez que oui, je vous
enverrai aussitôt les deux volumes.

À
À l’instant, je reçois L’Existence, avec votre essai sur la
Révolte9.
Je vais attendre votre lettre avec grande impatience. Je
vous remercie de ce que vous m’avez écrit. J’espère bien,
moi aussi, vous montrer que je suis fidèle et que vous
pouvez compter sur moi. À bientôt. Votre ami
Louis Guilloux
1. Les deux pièces de Camus, Le Malentendu et Caligula, ont été publiées
en un seul volume chez Gallimard en mai 1944. La première a été créée en
juin 1944, la seconde en septembre 1945.
2. Cripure est le sobriquet de M. Merlin, professeur de philosophie,
personnage central du Sang noir, le grand roman que Guilloux a publié en
1935 ; ses élèves l’appellent « Cripure » parce qu’il cite souvent Kant et sa
Critique de la raison pure.
3. Nous disposons d’un brouillon de ce paragraphe [LGC 1.1.3. f˚ 25
verso] ; les quelques différences — ajouts et suppressions — sont très
intéressantes. « Il n’est pas question, je pense, de vous parler, comme on dit,
du Malentendu et de Caligula — Avant de vous écrire, j’ai voulu encore une
fois relire. Et j’y ai passé une grande partie de ma nuit — avec une très vive
émotion. Ce dont il retourne, dans l’un comme dans l’autre cas, il me
semble bien que je l’ai toujours su et que j’ai moi aussi cherché, subi cette
violence — avec, parfois, de terribles chutes. Et, finalement, il n’y a
d’arrangement possible que par ces projections que vous avez si
tragiquement réussies. J’y ai trouvé de quoi m’instruire — et, partout,
d’admirables éclats — je dis ici éclats songeant à des lueurs/révélations —
que je ne suis pas près d’oublier. Il y a peu d’œuvres dont je sois sorti [avec
tant de fraternité biffé] avec le sentiment qu’un frère… Peut-être ne
s’équilibre-t-on à l’absurde, et par conséquent à la Douleur que par la
peinture qu’on en peut faire, laquelle, par un [miracle ?], échappe, elle, à
l’absurde — Et cela peut constituer un premier élément de cette éthique
dont nous parlions — Vous avez de très grands moyens — mais je sais qu’au
fond, ce n’est pas cela qui compte le plus. J’attends de voir comment vous
passerez de là à autre chose, à une découverte qui nous fonde. Dois-je vous
envoyer cette lettre ? Il est possible que vous ne souhaitiez pas du tout qu’on
vous parle de ces “mystères” et je le fais peut-être un peu maladroitement.
Dans ce cas-là, pardonnez à une amitié » [le brouillon s’interrompt ici].
4. Le roman de Camus a été publié chez Gallimard en mai 1942 mais la
guerre a sans doute empêché Guilloux de le lire.
5. Ce texte promis par Guilloux (voir aussi sa lettre du 11 janvier 1946) et
réclamé par Camus (lettre du 5 janvier 1946) est sans doute la nouvelle qui
paraîtra dans Le Littéraire du 12 avril 1947 sous le titre « Le Nom d’un
homme » ; il s’agit d’un homme qui, pour des raisons de sûreté, a vécu toute
sa vie sous un pseudonyme et qui, à la veille de mourir, éprouve le besoin
irrépressible de reprendre son vrai nom.
6. Guilloux a publié en 1931 une plaquette, Souvenirs sur Georges Palante
(Saint-Brieuc, O. L. Aubert). Georges Palante (1862-1925) était professeur
de philosophie au lycée de Saint-Brieuc, où Guilloux a été répétiteur.
D’abord très liés, les deux hommes se sont ensuite brouillés ; ils l’étaient
encore lors du suicide de Palante. Le personnage de Cripure dans Le Sang
noir est largement inspiré de Palante. Cela fait longtemps que Guilloux
nourrit des projets à propos de Palante, outre la réédition de cette
plaquette ; le 14 avril 1942, il écrivait à Jean Grenier : « J’ai repensé aux
Souvenirs sur Palante. Il faudrait que ce soit toi qui en parles d’abord à
Paulhan, je crois. […] Je crois bien que des études telles que La Lenteur
psychique, la Philosophie des habits, et, peut-être deux ou trois autres, plus sa
brochure à propos des élections de 1919 ou de 1920 (Du nouveau en politique)
plus la brochure : Une querelle interrompue à propos du duel (et peut-être tous
les documents sur le duel) composeraient un posthume que tu pourrais
établir (ou toi avec moi). » Sur tous ces points, voir la très longue « lettre
Palante » que Guilloux écrit à Camus le 10 novembre 1946.
7. Déjà, le 28 avril 1942, Guilloux écrivait à Jean Grenier, dans la
perspective de la réédition de sa plaquette sur Palante, qui serait alors
préfacée par Grenier : « Un temps, peu après Le Sang noir, j’avais eu
l’intention d’écrire une cinquantaine de pages qui eussent été une défense
de Cripure, et, par biais, de moi-même. On m’a assez accusé en effet d’avoir
été un mauvais ami en faisant ce Cripure, dans lequel on n’a voulu voir que
Palante, sans consentir à m’y voir, et, bien moins encore, à s’y voir. J’ai laissé
ce projet de côté, comme beaucoup d’autres. Et il n’est plus temps d’y
revenir. Je t’écris cela en pensant à ta préface, nullement dans l’intention de
te demander de faire de cette préface la défense de Cripure à quoi je
songeais, mais peut-être pour [que] ne soit pas perdu de vue le lien exact à
établir entre ces pages de souvenir et le roman, point qui peut être d’un
poids assez considérable dans la conversation avec Gaston. Au reste, il en sera
comme tu le décideras, ce que tu feras sera bien fait et très bien fait. Tu ne
songes pas un instant bien entendu que je veuille influencer ton point de vue
quant à cette préface, etc. Mais cette idée m’étant venue, j’ai cru bon de te la
signaler. À toi de juger » [LGC 8.3.7].
8. Scipion Marin, Mémoires de Christine, reine de Suède, T. Dehay, 1830. Ces
Mémoires, composés par S. Marin, ne sont en rien de la reine elle-même ;
Christine de Suède (1626-1689) fut reine de 1632 (elle avait six ans) à 1654
(où elle abdique) ; très forte personnalité, elle fut en relation avec de
nombreux artistes et intellectuels dont Descartes. Guilloux écrit
effectivement à Jean Grenier le 21 novembre 1945 : « Ai-je le temps de
t’envoyer les Mémoires de Christine avant ton départ ? » Grenier lui répond le
25 novembre : « Envoie-moi Christine (recommandé) tu as piqué ma
curiosité. Puis-je demander de la faire rééditer chez Gallimard avec un avant-
propos de toi ? Qu’en penses-tu ? » ; et de Toulon, le 6 décembre, juste avant
de s’embarquer : « J’ai reçu Christine juste avant de quitter Paris et l’ai lue
avec le plus grand plaisir. “L’être le plus volcanisé du monde” dit-elle. Cela
m’a plu au possible, sauf les discours. Christine, c’est Casanova femme ou
plutôt c’est l’homme et Casanova la femme. Il faut la republier raccourcie »
[LGC 8.3.9.]. D’Alexandrie, le 6 janvier 1946, il lui cite un article de Balzac
sur l’ouvrage en question et dit son désaccord avec l’avis plus que réservé de
celui-ci [LGC 8.3.10]. Mais le projet de re-publication chez Gallimard n’aura
pas de suite.
9. « Remarque sur la révolte » de Camus a été publié en août 1945 dans
l’ouvrage collectif L’Existence, Gallimard, p. 9-23 ; c’est le premier titre de la
collection « Métaphysique », dirigée par Jean Grenier (OC III, p. 325-337).
4. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX
5 janvier [1946]

Cher Guilloux,
Je viens de trouver votre lettre au retour d’un petit
voyage dans le Midi1. J’y ai fait du bateau à voile, sous un
soleil incroyable, en bras de chemise, la tête vide et le
cœur content. À mon retour, j’ai trouvé un froid de huit
degrés au-dessous [sic] et je me suis demandé une fois de
plus ce que je faisais dans ce pays à gueule d’hôpital.
Mais parlons d’autre chose. J’ai reçu la plaquette sur
Palante et je l’ai relue avec la même émotion. Oui, il faut
absolument publier cela. Il faut simplement que nous
nous entendions là-dessus. Ou bien vous en faites une
petite plaquette à tirage limité (par exemple dans la
collection des Lettres à un Allemand2) — ou bien vous
attendez d’y joindre les textes sur Palante que vous
préparez — ou bien nous demandons un témoignage à
Grenier3 et nous en faisons un des Cahiers de Chroniques
de ma collection4 — ou bien nous publions des morceaux
choisis de Palante avec votre texte comme introduction,
toujours dans ma collection. Choisissez et je m’emploierai
à réaliser la chose.
J’attends votre texte sur l’anonyme. J’ai pressenti
quelques volontaires pour le premier cahier5 et j’y ferai
sans doute quelque chose. Ensuite, les manuscrits
viendront d’eux-mêmes. J’aimerais aussi lire le texte
pseudonyme6. Si cela ne vous crée pas trop de
dérangements, envoyez-moi aussi Christine de Suède7. Ce
À
que vous m’en dites me rend pressé de le lire. À propos,
demandez-moi les livres que vous pouvez désirer dans les
nouveautés (avez-vous lu Le Mas Théotime, de Bosco8. C’est
un beau livre, grave.)
Je suis content que le Malentendu et Caligula vous aient
plu. Je me sens plus près de la première pièce que de la
seconde. Je sais encore mieux maintenant qu’on ne peut
pas être libre contre les autres. Et surtout je sens encore
avec plus d’inquiétude combien tout le malheur de
l’homme vient de ce qu’il ne sait pas prendre un langage
simple. Si le héros du Malentendu avait dit « Voilà. C’est
moi et je suis votre fils » le dialogue était possible et non
plus en porte à faux comme dans la pièce. Il n’y avait plus
de tragédie puisque le sommet de toutes les tragédies est
dans la surdité des héros. De ce point de vue, c’est
Socrate qui a raison contre Jésus et Nietzsche. Le progrès
et la grandeur vraie est dans le dialogue à hauteur
d’homme et non dans l’Évangile, monologué et dicté du
haut d’une montagne solitaire. Voilà où j’en suis, en tout
cas. Ce qui équilibre l’absurde, c’est la communauté des
hommes en lutte contre lui. Et si nous choisissons de
servir cette communauté, nous choisissons le dialogue
jusqu’à l’absurde — contre toute politique du mensonge
ou du silence. C’est comme cela qu’on est libre avec les
autres9. Pour le reste, je ne suis pas très sûr de ce que je
pense. Mais je vois bien dans quelle voie cela peut
pousser : un Tao qui, lui, n’existera qu’à partir du
moment où il sera parlé — ou sinon, il faudra mourir
vraiment.
En attendant, j’ai l’impression de ne pas vous tenir ce
langage simple que je voulais. Mais j’espère que vous me
comprenez par-dessus mes maladresses. Au printemps
nous nous reverrons peut-être et tout sera simplifié. D’ici
là ne doutez pas de ma fraternelle amitié et laissez-moi
vous serrer la main
Albert Camus
1. Camus a séjourné à Cannes avec Michel et Janine Gallimard.
2. Lettres à un ami allemand a été publié chez Gallimard en octobre 1945
dans la collection « Blanche ».
3. Jean Grenier a été l’élève de Georges Palante au lycée de Saint-Brieuc ;
les deux hommes sont devenus amis ; la philosophie de Palante a influencé
Grenier, en particulier dans son choix de consacrer sa thèse de doctorat au
philosophe Jules Lequier. Dans Les Grèves (Gallimard, 1957), Jean Grenier
consacre un chapitre à Georges Palante, sous le nom de « Georges Sallan »
(p. 316-370).
4. Camus multiplie les projets pour la collection « Espoir » qu’il dirige
chez Gallimard.
5. On ne sait pas qui Camus a pressenti pour ce premier « cahier
d’anonymes » ; mais c’est seulement le 21 décembre 1946 qu’il écrira à Jean
Grenier — lequel donnera son accord.
6. Voir lettre précédente.
7. Voir lettre précédente.
8. Henri Bosco, Le Mas Théotime, Alger, Charlot, 1945 (Gallimard, 1952).
9. Avec quelques menues variantes, Camus retranscrit ces phrases (depuis
« Tout le malheur des hommes ») dans ses Carnets (OC II, p. 1039-1040).
5. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
Saint-Brieuc, le 11 janvier
1946.
13, rue Lavoisier.

Cher Camus
Votre lettre m’a fait beaucoup de plaisir, vous n’en
doutez pas. Je suis ravi pour vous de ces jours de soleil et
de bateau, de tête vide et de cœur content. Et comme je
comprends que vous détestiez ces grisailles et ces pluies
de Paris. Que diriez-vous de la chère Bretagne ! Il faut y
être né pour désirer n’y pas mourir, et voilà des années
que je ne songe qu’à fuir ma terre natale, sans en
entrevoir le moyen. De quoi sommes-nous donc
prisonniers ? — Il faudrait pourtant que je songe à mettre
de mon côté le plus de chances possible. Dans quatre
jours, j’aurai quarante-sept ans. J’y songe avec effroi. La
vieillesse, c’est la déportation — la famine, et le massacre
— Voilà comment je vois les choses. Au reste, j’espère
toujours. J’ai toujours espéré. J’ai toujours adoré vivre —
Oui, nous nous verrons au printemps — Je le souhaite
beaucoup. C’est très étrange : je me sens avec vous très
neuf. Malgré mes quarante-sept chevrons, je me sens,
avec vous, comme à dix-huit ans.
Hier, je vous ai envoyé les Lettres de Proudhon. J’ai
retrouvé par miracle cet exemplaire. Le choix est de moi,
les notes de Halévy1. L’idée du choix était de donner en
même temps une vue biographique. Pour aboutir à ce
choix, j’ai lu trois fois les seize volumes in octavo de la
correspondance de Proudhon, et j’ai trouvé dans une de
ses lettres qu’il se réjouissait en tous cas d’une chose, et
c’est à savoir qu’il ne laisserait pas de papiers après sa
mort ! Avis !
Ensuite, ou en même temps, je vous ai envoyé les
Mémoires de Christine — Cela m’avait beaucoup plu
autrefois par toutes sortes de raisons que vous verrez et je
reste très certain qu’une réédition de ces Mémoires serait
très opportune et probablement pas une mauvaise affaire
— Je vous demanderai de prendre garde à ce que ces
volumes me reviennent un jour, non que je tienne aux
vieux livres, je m’en fous assez, mais si on ne devait pas
réimprimer, j’aimerais bien avoir ces deux livres sous la
main — Vous verrez l’histoire de Fontainebleau, et la
mise à mort du perfide amant. C’est un grand morceau.
Je prends la précaution de vous demander de veiller sur
ces livres parce que, ayant autrefois confié à la maison un
exemplaire très rare du Beethoven de Wagner, on a bien
réimprimé le Beethoven2, mais je n’ai jamais revu mon
exemplaire.
Tertio, et ci-inclus, voici le papier sur les anonymes3.
Ce n’est, bien entendu, qu’une première allusion à la
question, et je pense qu’il y aurait lieu de développer.
Mais je suis curieux de savoir ce que vous direz de ce
papier et, éventuellement, ce que vous y ajouterez. Il va
de soi que vous pouvez y introduire toutes les
modifications, développements, etc. que vous jugerez à
propos, et que mon nom ne figurera pas — J’aurais bien
à vous dire sur cette question de l’anonyme, mais je dois y
renoncer aujourd’hui, ayant à vous parler de pas mal
d’autres choses.
Palante.
Toutes les combinaisons que vous proposez sont
possibles, il s’agit de savoir quelle est la meilleure. Je vais
de nouveau écrire à Grenier, mais il me paraissait plutôt
réticent. Les morceaux choisis seraient une bonne
formule, mais pour cela il faudrait avoir tous ses livres, et
je ne les ai pas tous — ou plus — et il faudrait se
renseigner chez Alcan4. Je m’occupe de faire recopier ses
lettres. Et j’ai, aussi, pas mal de choses nouvelles à écrire
(ou écrites en partie) à son sujet, que je vous
communiquerai, mais je me demande si ces pages seront
publiables, par leur caractère même, qui relève plutôt du
posthume — vous verrez.
J’ai hâte de vous envoyer le manuscrit de ce que
j’appelais dans ma dernière lettre le « pseudonyme » et
que d’ailleurs je publierai peut-être sous mon nom5. Et
aussi pas mal d’autres choses écrites des temps derniers.
Mais il m’est très difficile de rien achever dans la
condition où je suis pour le moment — c’est-à-dire
constamment interrompu (même dans cette lettre) — Je
traduis le Steinbeck6 : est-ce qu’il y aurait inconvénient à
publier des nouvelles de Steinbeck dans les gazettes, étant
bien entendu que les ors seraient pour moi ? C’était une
pratique normale autrefois — Aujourd’hui, je ne sais pas
— question discrète.
Je vous remercie de m’avoir fait écrire pour Le Voyage
en Grèce7. Cela m’a l’air très intéressant, et je vais
sûrement faire quelque chose.
Pour en finir avec le côté pratique des choses : oui,
faites-moi envoyer des livres. J’ai le Théotime, que je n’ai
pas encore lu, mais que je vais lire. J’ai vu Bosco ici il y a
vingt ans, avec Grenier8 — c’est un beau souvenir. La
correspondance doit très mal marcher avec l’Afrique, car
je devais recevoir de ses nouvelles dernièrement, et je
n’en ai point reçu — Choisissez vous-même les livres à
m’envoyer. Cela me fera toujours un très grand plaisir.
Sous ce rapport, comme sous tant d’autres, c’est ici la
Sibérie.
Comme je suis heureux d’aimer les vôtres, de livres,
non seulement du point de vue de ce qu’on appelle un
style, et je n’ai rien à vous apprendre sur l’étendue de vos
moyens qui sont considérables, mais sur le fond des
choses même. Je me fous pas mal de ce qu’on appelle la
« critique », vous pensez bien (toujours se foutre le doigt
dans l’œil, disait Flaubert) ce qui m’intéresse, c’est un
certain résidu — la position de l’homme lui-même, et
pour son propre compte, en face des problèmes sérieux.
— De ce point de vue, les silences et les [sons ?] de
L’Étranger m’occupent beaucoup. Vous avez réussi là-
dedans l’opération pour moi la plus valable, celle qui
consiste à faire bouger nos ignorances, signe, pour moi,
du plus grand art. Mais peut-être n’aimez-vous pas qu’on
vous parle de vos livres. Je vous dis cela parce que c’est
mon cas. Très curieusement, après avoir fait un livre, je
me suis presque toujours retourné contre, parfois assez
violemment. Je ne veux pas dire : désaveu. Je veux dire :
je me suis retourné contre le livre comme on se retourne
contre un adversaire qu’on voudrait voir aux cent mille
diables. Quoi qu’il en soit, ma femme, qui est professeur
ici au collège, a lu à ses grandes élèves des pages de vos
Lettres à un Allemand, ce dont je ne vous parlerais pas si je
ne n’étais sûr qu’il s’est passé là quelque chose de très
sérieux.
À très bientôt. Je pense très fidèlement, et très
affectueusement à vous
Votre ami
Louis Guilloux
1. Pierre-Joseph Proudhon, Lettres choisies et annotées par Daniel Halévy et
Louis Guilloux, préface de Sainte-Beuve, Grasset, 1929.
2. Richard Wagner avait écrit un long texte sur Beethoven pour le
centenaire du musicien en 1870. Ce texte, d’abord publié aux Éditions de La
Revue blanche en 1901, dans une traduction de Henri Lasvignes, avait été
réédité chez Gallimard en 1937 dans une traduction de Jean-Louis
Crémieux.
3. On trouve dans le fonds Albert Camus (cote [Link] 1 — 03.08) le
dactylogramme d’un texte sur les anonymes, « Il faut avoir un nom », que
Guilloux publiera dans le mensuel Monde nouveau en décembre 1955 (donc
bien plus tard), dans la rubrique « Le Carnet de notes » (p. 84-93). Est-ce le
texte dont il parle ici à Camus ? On y lit en effet : « Il ne s’agit naturellement
pas de se servir de l’anonymat pour des fins basses, ce qui n’aurait aucun
sens (quoiqu’il ne s’agisse pas non plus de l’exclure), il ne s’agit pas de se
cacher dans l’anonymat, mais au contraire de s’y révéler ou d’y trouver ce qui
s’y cache, dans un but de connaissance. […] La première chose à faire est d’y
[son nom] renoncer. On verra alors ce qui se passe. / Il est probable que, dès
l’instant où un homme s’exprimera, étant entendu qu’il ne dira pas qui il est
(du point de vue de la carte d’identité), de nouveaux champs d’exploration
s’offriront à lui, auxquels il n’avait jamais pensé. Prenons soin de préciser
qu’il ne s’agit pas ici de l’inavouable : l’inavouable est, premièrement,
toujours relatif et, deuxièmement, ce qu’on connaît le mieux. Par
conséquent, il ne se pose à son sujet que des problèmes d’expression et de
choix. Il s’agit beaucoup plus de l’inconnu. / Je voudrais des livres anonymes.
Les noms des auteurs ne seraient jamais révélés, connus de personne, ni
aujourd’hui, ni jamais. » Dans un brouillon, Guilloux avait même écrit : « Je
propose une collection d’anonymes, mettons une dizaine de volumes par an »
[LGO Presse 03.01.88].
4. Félix Alcan (1841-1925) a fondé en 1883 la maison d’édition qui porte
son nom ; spécialisée en philosophie et en psychologie, elle a publié les
œuvres de nombreux philosophes, dont Georges Palante, dans sa collection
« Bibliothèque de philosophie contemporaine ».
5. Voir les deux lettres précédentes.
6. Guilloux est en train de traduire Les Pâturages du ciel de John Steinbeck
(1902-1968) (The Pastures of Heaven, 1932) qui paraîtra chez Gallimard en
1948.
7. « Sortir du Cercle Maudit », Messages de la Grèce, numéro spécial de la
revue Le Voyage en Grèce, juillet 1946, p. 27-28. Dans le même numéro, on
trouve également un texte de « Prométhée aux enfers » (p. 17-18, OC III, p.
589-592) et un de Jean Grenier, « Une libre sagesse » (p. 36-37). Ce numéro,
dont les textes et dessins ont tous des signatures prestigieuses, avait été conçu
en cette année 1946, avec un but précis : « […] se demander si la liberté
nouvelle dont nous voulons jouir peut trouver dans l’histoire de la Grèce des
antécédents, si les exemples de libération que ce pays a donnés au monde
sont toujours valables et si nous pouvons prendre comme modèles des
hommes qui ont été les promoteurs des mouvements d’émancipation »
(texte signé « La rédaction », p. 2).
8. Henri Bosco (1888-1976) et Jean Grenier se sont connus en Italie dans
les années 1920 ; il n’est pas étonnant que le second ait amené le premier à
Saint-Brieuc, et lui ait fait rencontrer Louis Guilloux, avec qui il était lié
d’amitié depuis 1917. Au chapitre des coïncidences, on notera que, dès les
années 1920, H. Bosco s’implique activement dans la restauration du château
de Lourmarin, aux côtés de Robert Laurent-Vibert.
6. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
6 mars 1946

Mon cher Camus,


J’enrage de ne vous avoir pas encore écrit ; mais il est
de fait que depuis mon retour de Paris je ne me suis
guère trouvé en état de le faire, que le climat breton
porte à la paresse, que je voulais en même temps que je
vous écrivais, vous envoyer des textes, que ces textes ne
sont pas encore prêts, etc. Et il ne s’est pourtant pas passé
un jour que je n’aie pensé à vous. Et à mon très heureux
séjour à Paris, et à Bougival1. Voilà qu’il ne sera plus
jamais question d’aller à Bougival2 — C’est un regret.
Mais il sera, n’est-ce pas, très fort question que vous
veniez à Saint-Brieuc, comme il est entendu. Nous vous
attendons tous ici avec joie. Ma femme et ma fille sont
très impatientes de vos venues, et souhaitent que votre
femme puisse vous accompagner. Le printemps
commence de paraître. C’est en général une très belle
saison en Bretagne. Je me promets de votre venue de très
grandes joies. Tâchez de faire en sorte de disposer du
plus de temps possible — Michel Gallimard m’écrit que
c’est toujours entendu. Il me dit aussi que votre
installation commune est achevée, et que l’atmosphère
est très agréable. À quoi je lui réponds que je l’envie, que
je vous envie, ce qui est bien la vérité. Votre amitié m’est
très précieuse, vous le savez3.
Avez-vous reçu le Savinkov4 ? Tant que nous sommes
sur ces sujets, je vous signale que je possède aussi la
brochure aujourd’hui et depuis longtemps introuvable de
Plekhanov, Anarchisme et socialisme5. Cela vous intéresserait
peut-être. Si vous me dites que oui, je pourrai vous
l’envoyer.
Parmi les textes que je veux vous envoyer, se trouvent
quelques pages sur l’Anonyme — où en sommes-nous de
ce point de vue ?
Quel dommage que je ne sois pas à Paris, que je ne
puisse pas, de temps en temps, bavarder avec vous. Les
lettres ne sont jamais celles qu’on rêvait d’écrire. À moins
que ce ne soit de ma part une infirmité. Mais vous n’en
tiendrez pas compte.
À bientôt. Je reste très près de vous. Que votre femme
me permette de me dire son ami. Encore une fois, nous
vous attendons. Amitiés à Michel Gallimard et à sa
femme, sans oublier les deux loupiots.
À vous de tout cœur
Louis Guilloux
Simone Vauchier6 est courageusement entrée dans le
plâtre.
1. Début février, Guilloux a passé plusieurs jours à Bougival, où Camus
était installé avec sa femme et ses enfants. La sœur de Francine, Christiane
Faure, y était aussi, comme en témoigne la dédicace du Sang noir (voir
Annexes). Camus et Guilloux se sont vus également à Paris ; le 20 février,
Camus écrit à Jean Grenier : « Un peu de vous m’est resté ici, avec Guilloux,
que j’ai vu longuement plusieurs fois depuis votre départ et avec qui je peux
parler de vous comme je le sens » (A. Camus et J. Grenier, Correspondance, op.
cit., p. 115).
2. À la mi-février, les Camus ont quitté Bougival et se sont réinstallés à
Paris, dans l’appartement de Michel Gallimard, en attendant l’aménagement
d’un immeuble de bureaux, rue Séguier (appartenant aux Gallimard), en
pièces logeables. Michel Gallimard écrit le 26 février à Guilloux : « Camus est
maintenant installé à la maison. Ça s’organise assez bien matériellement et
l’atmosphère est très agréable » (L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 40).
3. Quelques jours plus tard, le 7 avril, Guilloux écrit à Jean Grenier : « À
Paris, aussi, j’ai revu Camus, nous sommes devenus très copains. Il parle de
toi avec une affection très réelle et très profonde. » Le 8 août, Grenier lui
répond « Je suis très content que tu connaisses Camus et que tu le voies
souvent » [LGC 8.3.10].
4. Boris Savinkov (1879-1925) est un révolutionnaire russe ; il fut l’un des
chefs de la « Brigade terroriste », qui commit de nombreux assassinats en
1904 et 1905. Son roman, Ce qui ne fut pas, traduit du russe par
J. W. Bienstock, avait paru chez Payot en 1921 ; c’est le livre que Guilloux a
prêté à Camus (voir sa lettre du 16 septembre 1946 et la note 5). Dans ses
Carnets, Guilloux écrit, à la date du 24-25 juillet 1946, à propos de ce qu’il a
lu pendant une insomnie : « Le livre était Le Dernier Romanov, de Rivet,
ouvrage hâtif, mais où j’ai tout de même appris qu’Azef, traître par
excellence, flic au service de l’Okhrana, agent double, chef des organisations
de combat des Socialistes révolutionnaires qui réussirent de nombreux
attentats en Russie contre un grand-duc, contre le ministre Plehve, etc. —
était décoré de la Légion d’Honneur — Voir les Mémoires du général
Guerassimov — chef de l’Okhrana — et le livre de Roman Goul : Lanceurs de
bombes, et aussi, bien sûr, Ce qui ne fut pas, de Boris Savinkov, ouvrage
malheureusement introuvable aujourd’hui » (L. Guilloux, Carnets, op. cit.,
p. 42-43).
5. Georges Plekhanov (1856-1918), Anarchisme et socialisme [1896-1897],
Librairie de L’Humanité, 1923.
6. Nous n’avons pas pu identifier cette amie de Louis Guilloux.
À
7. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
Vendredi [8 mars 1946]

Cher Guilloux,
Je pars dimanche pour l’Amérique2. J’en reviendrai fin
mai. Le départ est précipité, mais depuis que je me
connais tous les départs sont précipités. Ça m’empêche
de savoir si je suis content ou non.
Je voulais seulement vous en avertir et vous dire de ne
pas douter de mon souvenir et de mon amitié pendant
ces deux mois. Nos dernières journées étaient encore
meilleures que les premières. C’est du moins mon avis.
Portez-vous bien et travaillez. Pensez à L’Arche3, voulez-
vous ? Je vous serre les mains, affectueusement
A. Camus.
Merci pour Savinkov, pas encore lu.
1. Papier à en-tête de la NRF Librairie Gallimard.
2. Invité par son éditeur américain, Camus embarque le 10 mars 1946
pour des conférences et des rencontres ; il reste presque trois mois aux États-
Unis, avec un court passage au Québec. Voir les longues notes de ses Carnets
pendant cette période (OC II, t. II, p. 1046-1064).
3. L’Arche est une revue mensuelle fondée à Alger en 1944 sous le
patronage d’André Gide par les soins de Jean Amrouche et Jacques
Lassaigne ; éditée par Edmond Charlot, elle publie vingt-huit numéros (dont
deux doubles) jusqu’en juin 1947. En février 1946, elle se dote d’un comité
de direction composé de Maurice Blanchot, Albert Camus et Jacques
Lassaigne ; le rédacteur en chef est Jean Amrouche. Camus demande ici à
Guilloux de proposer un texte à la revue. Guilloux tardera à répondre : le
23 septembre 1946, il note dans ses Carnets : « Achever — si possible — la
“dernière cartouche” envoyer à Camus pour L’Arche » [LGO CII 02.02.10 bis
f˚ 24]. En décembre 1946, il dit à Paulhan qu’il a envoyé à L’Arche une des
« nouvelles » du recueil de Steinbeck qu’il est en train de traduire (voir la
lettre du 16 septembre 1946). L’Arche publiera en mars 1947 (n˚ 25) la
traduction par Guilloux de ce texte, « Le Requin », qui constitue en fait le
troisième chapitre de l’ouvrage ; ce que Guilloux désigne comme la
« dernière cartouche » peut correspondre au cinquième chapitre.
8. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
8 septembre 1946
Mon cher Camus,
Un mot de nouvelles de votre part serait pour moi une
bien grande joie, surtout si vous deviez m’y annoncer que
nous nous reverrons bientôt. Vous savez que je vous
attends toujours ici quand il vous plaira d’y venir1. Quant
à moi je ne songe qu’à la montagne, et je me sens ivre de
rage de ne pouvoir y conduire ma fille, qui fait crise
d’asthme sur crise d’asthme — Mais pardonnez-moi, je ne
veux pas geindre — Mieux vaudrait inventer quelque
chose, n’est-il pas vrai ? Comment vont les Comiques2 ?
Finalement, j’aime beaucoup les gosses — tout en
sachant à quoi m’en tenir là-dessus aussi.
Avez-vous travaillé ? Où en est La Peste ? Et quand
verra-t-on paraître le livre3 ?
Pour moi, j’espère en finir bientôt avec un gros roman
— cette double chronique dont je vous ai parlé4, dont
j’aimerais parler avec vous un peu plus à fond.
Où en sommes-nous question anonymes ?
Je vais vous écrire cette lettre à propos de Palante5.
Êtes-vous à Paris ? Si oui, pouvez-vous songer à me
faire passer cet ouvrage d’un ex-commissaire du peuple,
je crois, contenant des textes sur Azef, et la photo du
dit6 ? — Curiosité toujours très vive de ma part.
Camus, Albert, je ne vous écris pas comme je voudrais
le faire parce que je ne sais pas écrire des lettres — Mais
je suis toujours très près de vous.
Grenier est au Liban7, chez des curés pères de familles
nombreuses. J’aurai passé la plus grande partie de ma vie
séparé de Grenier.

À
À bientôt. Je ne sais quand je retournerai à Paris.
Écrivez-moi. Saluez de ma part votre femme, et les
Gallimard. Je vous serre très affectueusement la main
Votre ami
Louis Guilloux
J’achève la traduction du très beau Steinbeck.
1. Guilloux avait espéré cette visite pour juillet ; il avait noté dans ses
Carnets : « Rentré de Dinan, je trouve un mot de Jean m’annonçant sa venue
et celle de Camus pour les premiers jours du mois d’août » (p. 44). Cette
visite de Camus et de Grenier à Saint-Brieuc n’aura lieu que l’été suivant.
2. C’est l’un des surnoms que Camus donne à ses jumeaux, Catherine et
Jean, nés en 1945.
3. La Peste paraîtra en juin 1947. Camus en a le projet en tête depuis 1941
et il y travaille depuis 1942 ; sur cette « gestation longue et difficile », voir la
notice de Marie-Thérèse Blondeau (OC II, p. 1133-1169).
4. Le Jeu de patience, ce gros roman auquel Guilloux travaille depuis
longtemps, paraîtra en 1949 chez Gallimard. Le narrateur y tente une
manière de chronique multiple de la ville de Saint-Brieuc.
5. À propos de cette lettre sur Palante, Guilloux écrivait à Jean Grenier, le
25 août 1946 : « Comme tu le sais, Camus m’a demandé de rééditer les
Souvenirs sur Palante. Je me propose, le moment venu, de faire précéder ces
souvenirs d’une lettre, où je dirais ce qui me reste à dire pour le moment sur
Palante, lettre qui serait adressée à Camus, mais je ne m’y suis pas encore
mis. Je crains que cela soit difficile surtout à cause des révélations par trop
intimes que je serais amené à faire au sujet de Palante. Mais quand j’aurai
écrit cette lettre, je te la communiquerai en même temps qu’à Camus et nous
déciderons ensemble » [LGC 8.3.10].
6. Il s’agit de Tsarisme et terrorisme. Souvenirs du Général Guérassimov, ancien
chef de l’Okhrana de Saint-Pétersbourg (1909-1912), avec dix gravures hors texte,
traduit du russe par Thérèse Monceaux, Paris, Plon, 1934. Les chapitres 21 et
22 (p. 209-231) portent sur Azef, dont la photo « au milieu d’un groupe de
terroristes » figure bien à la page 225. Camus l’envoie en octobre à Guilloux,
qui le lit et le lui commente en novembre (voir lettres suivantes). Yevno (ou
Evno) Azef (1869-1918) est un agent double russe : très actif dans les rangs
des socialistes révolutionnaires, dont Savinkov, il était en même temps
indicateur de police, ce qui amena l’arrestation et l’exécution de nombreux
militants. Guérassimov en donne un portrait tout en nuances. Guilloux et
Camus resteront fascinés par cet étrange personnage. En 1950, dans la série
« Chroniques » de sa collection « Espoir » chez Gallimard, Camus fera
paraître Tu peux tuer cet homme…, Scènes de la vie révolutionnaire russe, textes
choisis, traduits et présentés par Lucien Feuillade et Nicolas Lazarévitch, avec
un Avertissement de Brice Parain ; l’avant-dernier récit, « La provocation de
Petrov » (reprise d’un article paru en Russie en 1910 dans Le Drapeau du
travail, organe du Parti socialiste révolutionnaire), raconte la « contre-
provocation » de ce dernier, « réponse insensée » à la provocation policière
d’Azef ; le fait est confirmé par le général Guérassimov.
7. Voir la lettre de Guilloux datée du 16 septembre, où il donne à Camus
l’adresse de Grenier au Liban. Jean Grenier est en Égypte depuis
décembre 1945 ; il a été nommé à la faculté des lettres de l’université
Farouk Ier à Alexandrie. Sans doute a-t-il profité des vacances pour aller au
Liban, avant de regagner son poste à la rentrée 1946.
9. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
12 septembre [1946]

Cher Guilloux2,
Je suis bien coupable, mais les choses ne vont pas fort
pour moi. Je suis revenu d’Amérique avec l’unique désir
de me mettre au travail. J’ai quitté Paris pour la Loire3 et
j’ai travaillé comme un forçat pendant un mois. Au bout
du compte, j’ai fini La Peste. Mais j’ai l’idée que ce livre
est totalement manqué, que j’ai péché par ambition et cet
échec m’est très pénible. Je garde ça dans mon tiroir,
comme quelque chose d’un peu dégoûtant.
Je pars sans doute à la fin du mois (vers le 20) en
Afrique du Nord et en reviendrai le 104, mais je le fais
sans en avoir envie. Ainsi de tout. Je voudrais quitter Paris
définitivement et vivre à la campagne, pour réfléchir et
travailler si je le puis. À part cela, je n’ai pas d’autre désir.
Mais il y a la question bifteck.
Enfin vous connaissez peut-être ce genre d’état. Et il
vaut mieux parler d’autre chose. Question anonymes5, je
n’ai encore reçu aucun texte. Les gens sont excités par le
projet mais je suppose que l’idée qu’ils ont de leur
personnalité est la plus forte. Je relance les coupables et
j’attends. J’attends aussi votre lettre sur Palante et je ferai
commencer le volume. N’oubliez pas que j’attends enfin
la chronique, simple ou double, pour ma collection.
Je ne sais pas de quel livre sur Azef vous voulez parler.
Ce n’est pas celui de Romain Goul Lanceurs de bombes6 ?
Ne m’aviez-vous pas dit que vous l’aviez lu. Si c’est donc
autre chose, renseignez-moi précisément et je vous
l’enverrai aussitôt
Le Savinkov est passionnant. Accepteriez-vous de le
préfacer en mettant l’accent sur le problème du meurtre
et sur notre incertitude présente ? Cela pourrait faire un
très bon volume pour la collection7.
Je n’ai pas écrit à Grenier et je ne sais pas pourquoi. Il
n’a jamais su quelle profonde amitié j’avais pour lui. Ce
n’est pas un silence comme celui-là qui l’aidera à le
savoir. Avez-vous son adresse actuelle.
Guilloux, Louis, je voudrais bien vous voir. Mais en ce
moment il doit trop pleuvoir chez vous et j’ai envie de
soleil et de satisfaction. Venez donc quand vous pourrez.
Pour votre fille, j’imagine que c’est une question
d’argent8. Je puis vous en faire l’avance si vous le désirez.
Ce sont des choses qu’on accepte simplement quand elles
viennent d’un ami. Par ailleurs, vous pourriez faire
quelques éditoriaux pour Combat (trois pages
dactylographiées deux interlignes, au maximum) qui vous
seraient payés trois mille francs l’un.
J’attends vos réponses, ou vous de préférence. Mes
amitiés à votre femme et à votre fille. Et pour vous ma
fidèle affection
Albert Camus
P-S. Je ne pars pas en Afrique du Nord. Mon médecin
me l’interdit, parce qu’on arrête en ce moment un
pneumothorax que j’ai depuis quatre ans, et m’ordonne
des précautions pendant quelques mois.
1. Papier à en-tête de la NRF Librairie Gallimard.
2. Guilloux fait taper cette lettre et envisage de la publier dans ses
Carnets : comme à son habitude, il la découpe et la colle sur une feuille avec
des indications de mise en page ; mais finalement, il ne la garde pas pour la
publication [LGO CII 01.01 f˚ 26-27].
3. Camus et sa famille ont séjourné longuement en Vendée chez la mère
de Michel Gallimard ; Camus y a travaillé à La Peste.
4. Ce voyage sera annulé pour raisons de santé ; voir le post-scriptum de
la lettre.
5. Voir lettres précédentes. Le projet, dont les deux amis parlent depuis
leur première rencontre, ne se réalisera pas.
6. Roman Goul, Lanceurs de bombes. Azef, trad. de l’allemand par
N. Guterman, Gallimard, 1930. Dans son « Avant-propos », R. Goul qualifie
son ouvrage de « roman documentaire », les personnages y apparaissant sous
leurs vrais noms. Aux côtés d’Azef, Boris Savinkov y est un personnage
central ; on y rencontre aussi « le terroriste Kaliaév », celui dont Camus fera
le protagoniste des Justes en 1949.
7. Ce projet de republier Ce qui ne fut pas de Savinkov chez Gallimard ne
se réalisera pas. Mais Camus posera cette question du meurtre dans Les Justes
(1949) et dans L’Homme révolté (1951).
8. De fait, Guilloux écrit dans le manuscrit de ses Carnets, le 25 septembre
1946 : « Je n’ai rien fait du tout, depuis qu’Yvonne est malade. Le souci de
ma fille me mobilise entièrement. Cependant, je me fais des reproches de ne
pas assez travailler, et, par conséquent, de ne pas gagner assez d’argent pour
la soigner largement et, par exemple, l’envoyer dans la montagne, puisqu’on
me dit qu’à deux mille mètres il n’y a plus d’asthme pour personne » [LGO
CII 01.01 f˚ 33].
10. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
Lundi 16 septembre 1946.

Bien cher Camus,


Je crois bien connaître le genre de difficultés que vous
éprouvez à la suite de La Peste, et je sais qu’il est très
difficile de s’arranger avec ça. États particulièrement
désagréables et bouchés, sur lesquels on n’a pas de prise
et qui font bien la preuve, à mon avis, que le « poète » se
joue à chaque entreprise sérieuse qu’il tente. D’après
moi, et d’après ce que j’ai éprouvé, la meilleure politique
en ces matières est la politique du laisser faire. Je n’ai pas
l’intention de vous entretenir longuement d’un sujet qui
vous est pénible, je crains aussi de vous dire des choses
qui ne recoupent nullement votre propre expérience
(nous sommes ici sur un sujet ultra difficile et délicat)
mais il me semble pourtant que cet état de désaffection et
de retournement contre une œuvre, dans la mesure
même où il appartient au mouvement de cette œuvre, je
veux dire : dans la mesure où il est une suite de ce
mouvement et par conséquent participant du même, ne
doit pas être envisagé séparément. La meilleure pratique
consisterait peut-être à s’interroger sur ce retournement,
considéré dès lors comme une matière propre et neuve,
et à remonter ainsi jusqu’à un point d’origine d’où (à
partir duquel) tout pourrait se recomposer dans l’ordre.
C’est ce que je vous dirais si j’étais à côté de vous, et c’est
ce que je me hasarde à vous écrire, tout en me rendant
parfaitement compte combien l’écriture donne de
raideur et de quasi pédantisme à mon expression. Je vous
conterai un jour ce qui m’est arrivé avec Le Sang noir (il
est vrai après). J’ai cru littéralement crever. Il me semble
que l’histoire de chaque œuvre où l’on s’est engagé à
fond mériterait d’être explorée ; également à fond. — Je
suis très près de vous dans cette épreuve — Je tiens à ce
que vous le sachiez — Ce que vous me dites de votre santé
m’inquiète — Je comprends que vous ne puissiez venir à
Saint-Brieuc, où, s’il ne pleut pas tous les jours, il ne fait
tout de même pas un temps assez sûr pour qu’on puisse
vous y conseiller un séjour. Sans trop croire aux
médecins, il faut tout de même être prudent. Je suis passé
par là il y une vingtaine d’années1. On ne m’a pas fait de
pneumo, on m’a collé dans la montagne, d’où je suis
d’ailleurs foutu le camp, et tout, ensuite, a paru
s’arranger ; mais je doute d’avoir eu complètement raison
et si j’étais à recommencer, je crois que je serais à la fois
plus prudent et plus obéissant — Que je regrette de ne
pas vous avoir près de moi ! Chaque ligne que je vous
écris en ce moment se multiplie au fur et à mesure dans
mon esprit, de mille souvenirs et idées dont je voudrais
vous faire part. Paris n’est pas un séjour, et c’est pourtant
le seul possible en France — Notions contradictoires.
Mais on peut se soigner même à Paris à condition de
régler sa vie sur le mouvement des horloges. Vous songez
à quitter Paris définitivement, me dites-vous. Bien, je vous
approuve, mais prenez garde à ce qui se passera ensuite.
Cela mérite réflexion. J’ai horreur de vous dire à chaque
instant que moi aussi je suis passé par là — Mais c’est
pourtant un fait, issu d’un autre, qui est que je vous
précède d’une bonne quinzaine d’années, je crois, dans
cette drôle d’existence. Or, il est important d’apprendre
de très bonne heure à vieillir, et j’ai bonne mine à vous
écrire cela, car je n’ai rien appris de tel — Le bon sens ne
serait-il pas de vivre dans la proximité de Paris, de se
donner toute la retraite dont on a besoin, tout en gardant
à portée de chemin de fer, toutes les possibilités
d’échange qui sont nécessaires ? L’excès de solitude est
un grand mal, quand on vit à Paris depuis quelque temps,
la tentation est puissante, mais la réclusion dans les
départements, la Sibérie dans les préfectures peut aussi
être mortelle.
Tout ce que vous m’écrivez me donne encore plus
envie d’aller vous voir à Paris, mais avant de pouvoir
partir, il faut qu’un certain nombre de questions soient
réglées, dont la première est l’achèvement de la
traduction Steinbeck2. Je ne veux absolument pas me
présenter chez Gaston sans lui apporter un manuscrit,
fût-ce la traduction, puisque mon « roman » n’est encore
pas achevé — Cela peut demander encore quelques
semaines. Mais c’est la première chose à faire. Ensuite il
me faudra songer à organiser l’hiver de mes deux
régulières. Pour le moment, c’est la nuit. Mon cher
Camus, Albert, je suis très heureux de la proposition que
vous me faites de m’avancer l’argent qui pourrait m’être
nécessaire. Ne doutez pas une seconde que, si cela
devient nécessaire, je vous le dirai. Merci. Mais, pour le
moment, je compte sur la publication de quelques
nouvelles et d’autre part, sur celle, je ne sais où, de la
traduction Steinbeck. Il était d’usage autrefois dans
l’honnête corporation où nous sommes, que les ors
provenant de la publication dans les gazettes des
traductions, revenaient entièrement au traducteur, sans
que jamais l’éditeur eût à y fourrer sa pince — Si telle est
encore la situation, le Steinbeck pourrait bien me
rapporter assez d’argent pour que l’hiver à la campagne,
à la montagne, je ne sais où, mais pas au bord de la mer,
pût être assuré aux deux susdites. Dans ce cas-là, tout ira
bien. Dans le cas inverse, j’aurai recours à vous. Tant que
nous sommes sur le sujet, et m’excusant de vous
entretenir si longuement de moi, que dites-vous de
proposer ce machin3 à Terre des hommes ? J’ai reçu une
lettre de Saillet4. Il me dit que vous lui avez promis des
papiers ? — Pour ce qui est de Combat, rien de mieux —
Mais ne pourrait-on me faire pendant quelque temps le
service du journal, afin que je puisse plus exactement me
rendre compte de ce que sont leurs éditoriaux ? — Il est
vrai que je pourrais fort bien acheter le journal à Saint-
Brieuc ; ceci est du pur bavardage. Parlons d’Azef et de
Savinkov. Je savais bien que vous trouveriez passionnante
la lecture de Ce qui ne fut pas5 — et je suis content de voir
que vous songez à rééditer le volume. J’en ferai volontiers
la présentation, mais je crois que l’homme le mieux
désigné pour cela est Malraux, s’il acceptait. Mettre
l’accent sur le meurtre : oui. Une question pour moi très
importante est celle de savoir ce qui précède la volonté
de terrorisme chez le terroriste lui-même, notamment
chez Savinkov. J’ai eu longtemps une photo de Savinkov
(photo d’agence, Savinkov devant ses juges) comme je
regrette de ne l’avoir plus — Vous connaissez
naturellement la suite de l’aventure, la lutte contre les
bolcheviks, l’échec, etc., et le suicide (en se jetant par la
fenêtre de sa prison). — Il faudrait peut-être avoir
quelques documents là-dessus, pour bien faire ? — Une
autre question, c’est : pourquoi le terrorisme ne s’est-il
jamais exercé que dans un sens, je veux dire : pourquoi
n’est-il pas venu à l’esprit de Savinkov (et des autres) de
tourner leurs bombes sur le prolétariat une fois sur
deux ? Il n’y a après tout pas plus de raison pour
épargner les prolétaires qui consentent à leur destin qu’il
n’y en a pour épargner un grand-duc. — Ce qui serait
très passionnant, aussi, serait de faire rechercher les
journaux de l’époque du procès Azef à Paris ? — Et, à
propos d’Azef, vous m’avez bien parlé d’un volume sur le
dit contenant au moins une photo. Mais j’ai beau faire de
grands efforts de mémoire, je ne retrouve aucun titre —
Tout ce que je puis dire c’est : un volume contenant une
photo d’Azef. (Les Lanceurs de bombes6, que j’ai lu et relu,
ne contiennent pas de photos, ce qui est très regrettable.)
Ma lettre s’allongeant interminablement, je vais
répondre brièvement aux dernières questions : Adresse
de Grenier : chez le père Joseph Tarek, à Bécharré, Liban
nord — Mais à moins d’avion ultra rapide, car : à partir
du 21 septembre : Jean Grenier, Faculté des Lettres —
Université Farouk Ier — Alexandrie.
Palante : serait-il possible de songer à deux ou trois
photos ? Je ne sais pas pourquoi j’hésite tant à me mettre
à cette lettre7 — quelque chose me fait peur. Le bon sens
serait de l’entreprendre à l’instant, dans la suite de celle-
ci. Vous connaissez cette disposition où l’on attend que
l’instant d’entreprendre vous soit signifié.
Mon cher Camus, je ne relirai pas ma lettre — Sachez-
moi très près de vous. Ma femme et ma fille vous font des
amitiés, et aux vôtres. Moi de même. Mon affection pour
vous est profonde. Je voudrais bien que nous passions du
vous au tu — À bientôt — Toujours
Louis Guilloux
1. Guilloux a connu, au second semestre de 1927, un grave épisode
tuberculeux dont il s’est bien remis ; c’était la résurgence, sous une autre
forme, de la tuberculose osseuse qui, dans son enfance, lui avait laissé la
main gauche déformée et raide.
2. Le 21 décembre 1946, Guilloux écrit à Jean Paulhan : « Me souvenant
que vous m’avez demandé de vous envoyer un texte, il me vient à l’esprit de
vous proposer quelques pages du Steinbeck que je viens de traduire pour les
Éditions. Il s’agit de Pâturages du ciel. C’est un très beau livre, composé d’une
suite de “nouvelles” qui ne tiennent les unes aux autres que par un fil à peine
visible. Rien ne serait donc plus facile que de choisir l’une ou l’autre de ces
nouvelles, cela ne ferait pas du tout “extrait”. Si vous me dites que vous êtes
d’accord, je vous enverrai un texte par retour du courrier. Mais il faudrait
que la publication se fasse assez vite, Gaston se disant pressé de publier le
volume. Naturellement, je préférerais vous envoyer quelque chose de moi.
Toute modestie mise à part, je le ferai sans tarder. Mais je suis devenu plus
que timide à l’égard de mes propres écrits, et je ne sais plus me décider à
choisir dans mon fatras, c’est une espèce de maladie. […] Il faut que je vous
dise que j’ai proposé une des nouvelles de Steinbeck à L’Arche, ce qui, peut-
être, modifiera votre point de vue » (Jean Paulhan et Louis Guilloux,
Correspondance 1929-1968, Publication du centre d’étude des
correspondances et journaux intimes, 2010, p. 148-149). L’Arche publie « Le
Requin » de Steinbeck, traduit par Guilloux, dans son numéro 25 de
mars 1947 (p. 10-30). Les Pâturages du ciel [The Pastures of Heaven, 1932]
paraîtra chez Gallimard en 1948.
3. Il s’agit sans doute du texte intitulé « Deux mille mots » ; le
23 septembre 1946, en effet, Guilloux écrit dans le manuscrit de ses Carnets :
« Pour Terre des hommes, envoyé à Maurice Saillet : “Deux mille mots” » [LGO
CII 02.02.10 bis f˚ 24]. Le manuscrit de ce texte a été inséré dans celui du Jeu
de patience [LGO JdP 13.02.01 f˚ 89 à 92] ; mais il n’a pas été repris en tant
que tel dans le roman.
4. Entre septembre 1945 et mars 1946, Terre des hommes, « Hebdomadaire
d’information et de culture internationales », avait publié vingt-trois
numéros sous la direction de Claude Bourdet, Jacques Baumel et Pierre
Herbart ; Maurice Saillet y était chargé des pages littéraires ; Camus et Jean
Grenier y avaient publié des textes. En août 1946, M. Saillet tente de relancer
la revue ; le 25 août, Guilloux écrit à Jean Grenier : « Il paraît aussi que Terre
des hommes va reparaître. Je reçois une lettre de Saillet me demandant un
papier (Saillet, 18 rue de l’Odéon à partir du 2 septembre). Je m’aperçois
que j’aurai désormais la plus grande facilité pour publier mes papiers, […] »
[LGC 8.3.10]. La réponse de Camus, le 24 octobre, indique l’échec de
Saillet, qui signe également la fin des espoirs de Guilloux.
5. Ce qui ne fut pas, roman de Savinkov que Guilloux a prêté à Camus
(voir la lettre du 6 mars 1946 et la note 4).
6. Voir lettre précédente.
7. Guilloux note dans ses Carnets, le lundi 23 septembre 1946 : « Me
mettre à la lettre sur Palante (pour Camus) […] Il faudrait écrire ces
souvenirs américains et espagnols — de même que la lettre à Camus, sur
Palante, très vite, pour publier » [LGO CII 02.02.10 bis f˚ 24].
11. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
Jeudi 24 octobre [1946]

Cher Guilloux2,
J’ai bien mal répondu à votre longue et affectueuse
lettre. Mais vraiment ça n’allait pas et vous savez ce que
c’est : quand on n’a pas de goût pour les gémissements,
on se met en rond, on se tient tranquille et on attend que
ça passe. Est-ce passé ? Ce n’est pas sûr. Mais j’ai lu et relu
votre lettre et elle m’a fait du bien. Sur un point au moins
je vais suivre votre conseil : j’essaie en ce moment de
louer une petite maison dans le Vaucluse3 et mon
intention n’est plus de m’y retirer, mais de partager mon
temps entre Paris et cette retraite. Cela représente
quelques difficultés matérielles, mais les difficultés
matérielles ne sont pas les principales. Quant à La Peste,
elle est maintenant tapée. Je la relirai dans un mois, y
ajouterai ce qu’il faut, et je vous l’enverrai pour un
premier et précieux avis.
Parlons de vous. Je suis toujours prêt à vous aider pour
la cure de votre fille. Ceci dit, il me semble que je
pourrais négocier, si vous m’y autorisez, l’achat de la
traduction Steinbeck4 par Combat qui paierait sans doute
d’avance. (Saillet n’est plus à Terre des hommes5 qui sera fait
maintenant par de brillants jeunes gens qui ne sont pas,
je crois, de notre monde).
Savinkov. Malraux refuse de faire la préface6. Si j’arrive
à négocier les droits et à faire refaire une traduction (que
Parain7 juge nécessaire), je voudrais bien que vous fassiez
une préface. On recherche les documents dont vous
parlez. En attendant, je vous envoie le livre dont je vous
avais parlé. Ce sont les souvenirs du chef de l’Okhrana8.
C’est l’autre point de vue et il vous amusera (page 225, la
photo d’Azef9 entouré de terroristes barbus et
romantiques. Azef a l’air d’un boucher qui aurait réussi.
Il est le seul à avoir un front oblique).
Palante — Écris-moi10 tout de suite la lettre
d’introduction et on mettra le truc en fabrication — j’ai
dîné hier avec une ravissante, amie d’un ami (Jules
Roy11) qui m’a parlé du Sang noir avec tant
d’enthousiasme et de justesse que je lui ai promis tes
Souvenirs sur J. Palante. Pour ce qui est du volume, on y
mettra toutes les photos que tu voudras. Dans la lettre,
pense, au moins pendant trois lignes, au sujet de la
collection.
Et à propos du Sang noir, j’y ai remis le nez, poussé par
l’amitié12. J’ai eu honte et je me suis senti très petit
garçon. Je ne connais personne aujourd’hui qui sache faire
vivre ses personnages comme tu le fais. Il n’y a plus de
romanciers parce que nous n’écrivons plus avec le cœur
et la tendresse. La vie du Sang noir, c’est la vie. Enfin, j’en
étais tout remué. Après Palante, finis vite le roman13.
T’ai-je dit que je suis allé à Lourmarin14. Trois jours, et
je marchais sur ces collines et dans cette lumière avec tant
d’allégresse ! J’y ai tout oublié. Il faudra que nous y
allions ensemble, non ? Je ne me sens content, et
accompli, que dans une certaine lumière. Ce qui me
poursuit et me dessèche, c’est l’époque. C’est elle qui
m’empêche d’avoir la conscience tranquille et d’aller
jusqu’au bout de ma force. Mais il faudra bien régler
cette question. Parce qu’après tout, il y a la lumière, la
passion, la sainteté, les chats, l’amitié, toutes choses qui
ne sont pas dans l’histoire et qui sont aussi vraies que le
reste.
J’ai vu Koestler15 ici, homme nerveux, inquiet, avec le
talent des apocalypses, à part ça susceptible et séduisant.
Il croit comme moi que le génie n’existe pas, mais il se
pose le cas Malraux. Il croit au destin et aux coïncidences.
Écris-moi. Dis-moi tes projets et où tu en es. Et
n’oublie pas ton vieux frère. Affectueusement à vous trois
Camus
Francine vous envoie à tous des tas de grâces.
1. Papier à en-tête de la NRF Librairie Gallimard.
2. Comme la lettre de Camus du 12 septembre, Guilloux fait taper cette
lettre et envisage de la publier dans ses Carnets ; mais il ne la garde pas pour
la publication [LGO CII 01.01 f˚ 35-37].
3. En septembre 1946, Camus a voyagé dans le Vaucluse avec Jean
Amrouche et Jules Roy ; il a passé quelques jours à Lourmarin, où il a
rencontré Henri Bosco ; il a été enchanté par le village ; mais, faute de
pouvoir y acheter une maison, il envisage d’en louer une. C’est en 1958
seulement qu’il pourra acheter la maison de Lourmarin.
4. La traduction par Guilloux de la nouvelle de Steinbeck, « Le Requin »,
paraîtra à L’Arche (voir la lettre du 8 mars 1946, note 3 et la lettre du
16 septembre 1946, note 2) et non dans Combat.
5. Voir la note 4 de la lettre du 16 septembre 1946.
6. Olivier Todd cite la lettre où Camus demandait cette préface à
Malraux : « Vous êtes le seul à pouvoir parler comme il convient du
nihilisme, de la terreur et de l’impasse où il mène […] » (Albert Camus, une
vie, Gallimard, 1996 [« NRF Biographie »], p. 525).
7. Brice Parain (1897-1971), philosophe, joue un rôle-clé chez Gallimard,
entre autres au comité de lecture.
8. Camus envoie à Guilloux le livre de Guérassimov qu’il lui a demandé
(voir la lettre du 8 septembre 1946 et la note 6), Tsarisme et terrorisme.
Souvenirs du Général Guérassimov, ancien chef de l’Okhrana de Saint-Pétersbourg
(1909-1912). Il ne s’agit plus du point de vue des terroristes, comme dans
l’ouvrage de Savinkov, mais de celui de la police. L’Okhrana, en effet, est la
police politique secrète russe instaurée par le tsar en 1881 et qui a pratiqué
massivement le noyautage des organisations révolutionnaires russes ; Evno
Azef est un de ses agents doubles. Voir Maurice Laporte, Histoire de
l’Okhrana : la police secrète des Tsars, 1880-1917, Payot, 1935.
9. Voir ce que lui demandait Guilloux dans la lettre précédente.
10. C’est au milieu de la lettre que Camus passe du « vous » au « tu »,
comme Guilloux le lui a demandé dans sa lettre du 16 septembre.
11. Jules Roy (1907-2000) et Camus se sont rencontrés l’année
précédente ; ils ont en commun leurs racines algéroises ; ils resteront amis.
Jules Roy écrit surtout des romans et récits militaires.
12. À la suite de cette relecture, Camus note dans ses Carnets : « Guilloux.
La seule référence, c’est la douleur. Que le plus grand des coupables garde
un rapport avec l’humain » (OC II, p. 1075).
13. Le Jeu de patience.
14. Au début de la lettre, Camus parlait seulement du Vaucluse ; ici, il
précise son enchantement à Lourmarin. Voir ce qu’il en dit dans ses Carnets
(OC II, p. 1067).
15. Arthur Koestler (1905-1983), romancier et essayiste anglais, est un
intellectuel engagé. Il partage avec Camus le rejet du stalinisme et de la
peine de mort ; en 1955, les deux écrivains publieront ensemble Réflexions sur
la peine capitale. Voir ce que Camus rapporte dans ses Carnets de cette
rencontre ainsi que d’un débat qui, le 29 octobre, réunissait entre autres
Koestler, Sartre, Malraux, Sperber et lui (OC II, p. 1072-1074). Guilloux, de
son côté, a une profonde admiration pour Koestler : il estime que des livres
comme Le Testament espagnol, Le Zéro et l’infini, La Lie de la terre, font « partie
des grands témoignages de l’époque » (manuscrit des Carnets, LGO C II
07.01.01. [24]). Merci à Alexandra Vasic de m’avoir signalé cette remarque
de Guilloux.
12. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
Saint-Brieuc,
10 novembre 19461

Mon cher Camus,


Ta lettre m’a donné un grand bonheur ; si je n’y ai pas
répondu plus tôt, c’est pour des raisons analogues à celles
que tu cites en parlant de toi-même — mais en pensée, j’y
ai répondu tous les jours et longuement. Ton amitié m’est
précieuse et nécessaire, elle m’aide à vivre. C’est pour
moi une grande joie de penser que j’irai bientôt à Paris et
que nous nous verrons. Ce sera, je pense, vers la fin de la
semaine qui vient ou le commencement de l’autre. Je
prendrai le train très vraisemblablement le dimanche
17 novembre c’est-à-dire demain en huit. D’ici là, peut-
être m’auras-tu envoyé la copie dactylographiée de La
Peste2. J’ai été heureux, en te lisant, de voir que tu étais
dans des dispositions moins pessimistes à l’égard de cet
ouvrage. Il y a toujours deux moments très durs qui sont
les moments de ce qu’on peut nommer le milieu et la fin
d’un ouvrage. Le retournement contre les choses issues
de nous-mêmes, me reste très mystérieux bien que je l’aie
parfois éprouvé avec une violence qui m’inquiétait, au
point de ne pouvoir passer devant la vitrine du libraire,
au point de ne pouvoir supporter d’entendre parler de
l’ouvrage en question. Ensuite vient l’oubli. Règle
générale, mais applicable peut-être uniquement aux
œuvres dites de fiction : L’effort d’un artiste tend à
détruire l’univers qu’il s’emploie à fixer. — Je voudrais
bien avoir lu La Peste avant que nous nous voyions. Nous
pourrions ainsi en parler plus utilement dans huit jours.
Mais si ce n’est pas possible, je lirai ton manuscrit à Paris.
Hier, je t’ai envoyé un exemplaire de mes Souvenirs sur
Palante — Il est destiné à la personne dont tu me parles et
qui t’a parlé du Sang noir. J’ai cru comprendre que c’était
ce livre-là plutôt que la réimpression à laquelle nous
pensons que tu lui avais promis. Les livres n’étant guère
en général que des sources de malentendus, je serai
heureux de connaître une personne dont tu me dis
qu’elle t’a parlé du Sang noir avec justesse. — J’ai aussi
reçu le Guerassimov3, que j’ai lu aussitôt. Nous sommes
ici jetés face aux évidences. C’est de ce point de vue que
cet ouvrage m’intéresse. Guerassimov ne donne pas ses
vraies raisons parce qu’il ne le peut pas, et il ne le peut
pas parce qu’il ne les connaît pas. Il se croit gendarme.
J’admire, d’autre part, sur un autre plan, qu’en 1933,
date de la signature de sa préface, il se dise « général en
retraite ». — C’est assez marrant. Quant au portrait
d’Azef, c’est une pièce de choix — Il y a longtemps que je
désirais voir cette gueule-là de près. Autre évidence. Dans
un certain sens, ce groupe de terroristes avec Azef au
milieu, est beau comme une manière de Giotto. Je
regrette que Malraux ne veuille pas préfacer le Savinkov.
C’eût été une occasion de définir et de fonder une
certaine forme du héros — ou de l’héroïsme. Mais il est
vrai que cela se trouve dans La Condition humaine et
ailleurs. Je ne sais pas si je serai capable de parler de
Savinkov comme il le faudrait, surtout que je me sens
beaucoup plus intéressé par la complexité sur laquelle
s’appuie la volonté héroïque, que par cette volonté
même. Mais je m’exprime mal. Je te dirai mieux de vive
voix ce que je pense là-dessus.
Que je te dise tout de suite où j’en suis au point de vue
de ma fille : on lui a fait un vaccin qui semble avoir réussi,
puisque depuis plus d’un mois, elle n’a pas eu de
nouvelle crise. Je suis plein d’espoir de ce côté, tout en
restant très prudent. Merci pour ce que tu me dis à ce
sujet, je n’hésiterai pas, le cas échéant. Et, en attendant,
oui, ce serait très bien si tu pouvais négocier l’achat du
Steinbeck — que j’apporterai avec moi dans huit jours —
Lourmarin : mais naturellement. Et bien volontiers, et
quand tu voudras.

En4 attendant, ce dont je voudrais te parler tout de


suite, c’est de Palante, je voudrais t’écrire enfin cette
lettre que je t’ai promise, et plus j’y réfléchis, plus je vois
que c’est très difficile, et peut-être même impossible. Non
qu’il me soit difficile de te parler à toi de Palante, au
contraire. Je souhaite le faire de tout mon cœur, mais la
pensée qu’à travers toi c’est à un public que je vais
m’adresser5 me paralyse. Je vais tâcher de te dire
pourquoi. J’ai déjà eu l’occasion, je crois, de te parler des
effets de la solitude. Et voilà qu’il y a quelques jours,
ouvrant Nietzsche tout à fait par hasard (Le Gai Savoir) je
suis tombé là-dessus : « Quand on vit seul, on ne parle pas
trop haut, on n’écrit pas non plus trop haut : on craint
l’écho, le vide de l’écho, la critique de la nymphe Écho.
La solitude modifie toutes les voix6. » — Il y a donc
d’abord cela — une certaine timidité, qui pourrait bien
devenir une forme de maladie, une forme de crampe
(des écrivains) mais intérieure, disons le mot, une
certaine manière d’impuissance, qui fait que la plume ne
bande plus. À force de n’avoir pas de réponse autre que
celle de l’écho sonore, tout se modifie en effet, mais dans
le sens de la régression en soi-même, de la déportation en
soi-même, hors de toute communication possible, bien
que la dernière chose qui reste à mourir soit un certain
appel. Il n’y a pas à nommer romantiques des choses qui
sont d’expérience. — Cette régression en soi-même, et
cette déportation, c’est ce qui est arrivé à Palante. Mon
ami Lambert m’écrivait que Palante s’est tué parce qu’il
n’a pas pu s’exprimer. Je crois cela juste, en partie, c’est-à-
dire uniquement dans la mesure où peut être dite juste
une vue sur un suicide. (Il n’y a peut-être jamais de
suicides proprement dits, la mort peut-être autrement, je
veux dire que peut-être tout suicide est une autre forme
de l’intervention, et c’était assez l’opinion du vieux Jules
de Gaultier, comme tu le verras tout à l’heure, si je t’écris
jusqu’au bout cette lettre qu’il me semble avoir
commencée.) (Mais ceci est trop vite dit : il y a suicide et
suicide. — La question d’âge me paraît très importante
en cette matière. Et Palante se suicide dans la soixantaine.
— Quoi qu’il en soit, je doute qu’il y ait des suicides qui
ne soient des réponses et, de ce point de vue je suis
d’accord avec toi pour penser (Sisyphe) que ce problème
gouverne tous les autres. — Autre point de vue : l’opinion
de Jules de Gaultier, là-dessus, était, comme tu le verras,
intéressée.)
Eh bien, mon cher Camus, voilà pourquoi il m’est
impossible de songer à publier cette lettre sur Palante :
c’est que, outre que ce que j’ai à dire ne peut l’être sans
que je me mette en cause (et déjà, quand je publiais mes
Souvenirs, Paulhan dit à Grenier : Guilloux parle de lui-
même et de Palante comme s’ils étaient célèbres tous les
deux) je ne puis non plus le faire sans mettre en cause
beaucoup de gens encore vivants, ou dont les proches
vivent encore ; et bien que ce que j’ai à en dire ne soit
déshonorant pour personne, cependant, je ne puis, sans
que cela soit odieux, mettre au grand jour certains points
d’intimité et de douleur qui ne m’appartiennent pas. Je
sais bien qu’on pourrait me dire que les scrupules me
viennent sur le tard, et que je n’ai pas fait tant de
manières quand il s’est agi pour moi d’écrire mes
Souvenirs sur Palante, et, plus tard, Le Sang noir. Il y a là en
effet une question, et je ne la fuis pas le moins du monde.
Entre mes Souvenirs sur Palante, et aujourd’hui moi-même,
il y a Cripure. Il y a aussi Maïa. Je serais même tenté de
dire qu’il y a surtout Maïa, d’un certain point de vue.
Maïa, qui vient de mourir ces temps derniers… Je te
parlerai de Maïa tout à l’heure. Restons sur le problème
Palante- Cripure. À la parution du Sang noir, les gens se
sont écriés : Cripure, c’est Palante. Ils l’ont dit et même
ils l’ont imprimé. — Des critiques très perspicaces,
Monsieur André Billy en tête, ont fait cette découverte.
D’où tenaient-ils cette découverte ? D’où tenaient-ils le
droit de la proclamer ? D’où tenaient-ils le droit, comme
certains dont j’oublie les noms, de citer Saint-Brieuc,
comme le lieu de l’action de mon livre ? Qu’est-ce que
cela avait à faire avec le livre même, et à quoi rimait, du
point de vue de la critique, cette manière de désigner
nommément des personnes et des lieux dont il était
parfaitement indifférent de savoir qu’ils étaient tels ou
tels pour l’intelligence de mon livre ?
En agissant ainsi, ces Messieurs Critiques ne faisaient
pas autre chose qu’imiter les lecteurs pour lesquels ils
sont faits, et pour qui tous les plaisirs de l’esprit se
résument à reconnaître, dans un roman, derrière le
personnage, la figure en chair et en os. Pour eux, tous les
romans sont à clé. Mentalité de cambrioleurs. Et c’est
ainsi que, pour eux, Cripure, c’est Palante, Nabucet, un
certain Feuder, Babinot, un certain Cottelle, etc. Non
seulement il s’est trouvé des gens pour désigner, derrière
Cripure, Palante, mais il s’en est trouvé encore pour me
reprocher d’avoir fait de Palante, Cripure, autrement dit
d’avoir trahi l’amitié. Mais en général — et pourquoi
écrire en général, c’est d’une manière absolument
constante qu’il faut dire, les gens qui m’ont fait ce
reproche n’avaient pas été, n’étaient pas les amis de
Palante. Plutôt ses ennemis, choisis dans cette « majorité
compacte » qu’après Ibsen, mon vieux Palante abhorrait,
criblant de ses traits d’ironie — l’ironie : cette fille
passionnée de la douleur, écrivait-il ; bref, des messieurs
bien conformistes et résolument dans le tas, qui n’y
voyaient pas plus loin que la décoration de leur
boutonnière, et pour qui, d’ailleurs, tout compte fait,
Palante n’avait jamais été qu’un anormal ou même un
fou. Ils disaient plutôt, d’ailleurs : déséquilibré. Je livre à tes
pensées ce point de contradiction par quoi on prétend
défendre d’un côté ce que de l’autre on méprise. Par une
suite toute naturelle, car ces gens là ont aussi à l’intérieur
des contradictions les plus baroques une espèce de
logique, comme ils ont leurs idées arrêtées sur toutes
choses, espéraient-ils que le spectre de Palante hantait
mes jours et mes nuits. Tout ceci est assez dostoiewskien
en un sens ; derrière chaque phrase que je t’écris en ce
moment, je pourrais mettre une figure, un propos, un
éclairage — le plus souvent une insinuation. Les petites
villes préméditent, mais bien entendu jamais
ouvertement. Tout se fait à la sourdine. — Et, de mon côté,
j’ai joué mon rôle, à l’occasion, j’ai parfois prêté l’oreille
à certains propos : la curiosité est un très grand mobile.
Mais la médiocrité ne se renouvelle guère et finalement,
cette curiosité-là a vite fait son plein. Je n’avais à
expliquer à personne que Cripure n’est pas Palante, que
Palante n’est que le témoin de Cripure — que Palante
donne à Cripure le branle, mais c’est tout — Je n’avais
surtout pas à expliquer à quiconque que Le Sang noir est
une lamentation ni à rendre compte de mes larmes secrètes
— Je ne crains pas et n’ai jamais craint que le spectre de
Palante se dresse au pied de mon lit. Je l’appelle, au
contraire, pour une étreinte fraternelle. — Je rêve
périodiquement que je me réconcilie avec Palante. Tu sais,
par mes Souvenirs, qu’il s’était brouillé avec moi.
L’occasion de cette brouille avait été la publication d’un
conte, dans un journal, conte dans lequel je rapportais le
propos d’un professeur, propos qu’en effet je tenais de
Palante, mais qui n’avait rien de particulier sinon qu’il
était odieux : un petit pensionnaire était mort à
l’infirmerie du lycée, en quelques heures. Le proviseur
était bien entendu allé à l’enterrement du pauvre gosse, il
avait prononcé un discours sur la tombe et, plus tard, il
avait ajouté que ce discours ferait beaucoup de bien au
lycée… Palante m’avait rapporté ce propos avec
indignation. Il ne m’avait nullement demandé le secret.
Quelque temps plus tard, me trouvant à Paris et battant le
pavé du roi, j’écrivis un conte où je mettais en scène un
proviseur auquel j’attribuais ce propos et ce conte fut
publié dans le journal Le Peuple, organe de la CGT — À
cette époque, je ne publiais nulle part le moindre petit
bout d’écho sans l’envoyer à Palante. Je lui envoyai donc
mon conte, comme je faisais habituellement de tout, ce
qui montre au moins que je n’avais rien prémédité, et, en
retour, je reçus de lui une lettre plus que sévère qui était
une lettre de rupture. Je répondis aussitôt pour me
justifier, et en annonçant que j’allais me rendre à Saint-
Brieuc pour avoir avec lui une explication de vive voix.
Mais il me répondit encore, et ce fut la dernière lettre
que je reçus de lui, qu’il était inutile de ma part de faire
le voyage que j’annonçais, et que nous en resterions là.
Nous en sommes donc restés là. C’est une des grandes
douleurs de ma vie. Plus tard, j’ai su, par Grenier, qu’il
avait craint que la publication de mon conte n’eût pour
lui des conséquences très graves, que même on le mît en
demeure de demander son changement, choses possibles,
bien que peu croyables, et qui n’eurent d’ailleurs point
lieu. Plus tard aussi, il dit à Grenier qui souhaitait avec
tant d’amitié voir notre réconciliation, qu’il s’était
« emballé ». — Mais il n’en resta pas moins sur sa
décision. Or, à l’époque de cette rupture (1921) j’étais
encore un garçon très naïf — Ce n’est que plus tard que
je me suis mis à penser que l’affaire du conte ne rendait
pas complètement raison de la décision de Palante à mon
égard, que, le connaissant, il se pouvait et il était même
probable que sa résolution de rompre avec moi avait été
motivée antérieurement à cette histoire, par quelque
jugement secret que je n’ai jamais su. Et ainsi s’est
ouverte pour moi une autre source de tourment. Je ne
l’ai plus jamais revu ni même aperçu depuis lors, et c’est
par nos amis communs, Grenier et Lambert, que j’ai
connu les péripéties de son duel manqué avec Jules de
Gaultier. C’est toujours par les mêmes amis, puis, par la
rumeur, avant et surtout après son suicide, que j’ai pu me
faire une image de ce qu’avaient été ses dernières années,
et ainsi apprendre à quel point de solitude, d’effroi, de
douleur, il était parvenu. Plus tard, dans l’année qui suivit
sa mort, j’ai recueilli comme je te le dirai tout à l’heure,
des témoignages directs — dans la circonstance la plus
inattendue. Je me flattais toujours de la pensée que, si
j’avais été auprès de lui, j’aurais trouvé le moyen de
l’aider. Peut-être n’était-ce là qu’une présomption de ma
part. En tous cas, je ne puis omettre de te préciser ce
point-là. Et maintenant, voici qu’il me faut entreprendre
un récit, te raconter les choses telles qu’elles sont venues
à ma connaissance, et d’abord les origines du duel — Je
crois bien que c’est de Lambert que je tiens ce récit, ou
cette interprétation. Voici donc, d’après lui, comment les
choses commencèrent. Tu sais que Palante tenait depuis
des années au Mercure la rubrique de philosophie. Il y
avait succédé à Jules de Gaultier. Avec ce dernier, il
entretenait des rapports d’autant plus amicaux qu’il avait
publié aux Éditions du Mercure, une plaquette sur le
bovarysme tout à la louange de Jules de Gaultier7. Or, ce
dernier, qui était je crois percepteur, mais je ne sais plus
où, eut le désir, une fois à la retraite, de venir habiter en
Bretagne. Dans cette intention il écrivit à Palante, pour
lui demander son conseil et son aide dans la recherche
d’une petite maison qu’il désirait acheter sur le bord de
la côte. Ce n’était point là beaucoup l’affaire de Palante,
qui se débrouillait toujours si mal dans le concret, mais
comme il avait de l’amitié pour Jules de Gaultier et qu’il
était très complaisant et serviable, il répondit en disant
qu’il s’occuperait fort volontiers de cette recherche — À
quoi Jules de Gaultier répondit à son tour en annonçant
que sa fille Ginette viendrait tel jour à Saint-Brieuc, et
qu’elle s’occuperait avec lui de la chose en question. Or,
dit le philosophe, tout roule en ce monde sur des pointes
d’aiguilles, et, ici, la pointe d’aiguille fut que Ginette rata
son train, ou qu’elle eut un empêchement quelconque,
mais que, en tous cas, après que Palante eut fait toilette
pour la recevoir — et quand [on] le connaissait, on
pouvait imaginer ce que cela représentait pour lui — et
qu’il se fut rendu à la gare pour n’y voir arriver personne,
il rentra chez lui d’assez mauvaise humeur. Le lendemain,
il reçut une lettre où l’on s’excusait en fixant une autre
date pour l’arrivée à Saint-Brieuc de Ginette — Et il fallut
recommencer à faire toilette et pour la deuxième fois se
rendre à la gare. Il n’y eut point ce jour-là de
malentendu, et Ginette arriva en effet comme il était
prévu, mais… Mais je n’en finirai pas, du moins pas
aujourd’hui et je voudrais pourtant que ma lettre parte ce
soir. J’allais te dire que plus tard, j’ai connu Ginette, et
que par conséquent je puis me représenter son arrivée à
Saint-Brieuc autrement que par le récit de Lambert.
Ginette devait être à l’époque (elle est morte il y a deux
ou trois ans) une personne d’une bonne quarantaine
d’années, assez molle, presque blanche, très tendre et
pleine de prévenances pour autrui, mais peut-être un peu
simple, ceci soit dit plutôt à sa louange, assez peu faite
j’imagine pour les affaires, et malheureusement affligée
d’un travers qu’elle tenait de sa mère : celui de faire
étalage de ses hautes relations dans le monde. Rien
n’était mieux fait pour porter Palante à l’exaspération
rouge que d’entendre quiconque se prévaloir de
connaître tel général, tel ministre, etc. — Et c’est ce qui
arriva. C’est là la deuxième pointe de l’aiguille, la
deuxième dent de l’engrenage. Ce que fut le séjour de
Ginette à Saint-Brieuc et ce qu’il advint des recherches
qu’elle entreprit avec Palante en vue de cette maison sur
la côte, je ne sais rien — Mais il est de fait que peu de
temps après cela, Jules de Gaultier s’en vient habiter près
de Pordic une petite maison dite : la Batterie où il devait
désormais passer une grande partie de l’année, l’été
surtout — Le reste du temps, il habitait Boulogne.
À ce qu’on m’a dit, tout alla bien entre les deux
hommes pendant quelque temps. Ils se voyaient au Café
du Commerce à chacun des voyages que faisait Jules de
Gaultier à Saint-Brieuc. J’ignore si Palante fit ou non la
connaissance de Madame Jules de Gaultier, mais, si oui, il
dut être mille fois plus exaspéré qu’il ne l’avait été par
Ginette, l’excellente vieille dame ayant mille fois plus que
sa fille encore, la manie de parler et de ne parler guère
que de ses brillantes relations. Quoi qu’il en soit, le feu
qui couvait sous la cendre éclata en hautes flammes à
l’occasion d’un livre que Jules de Gaultier publia peu de
temps après son installation en Bretagne, livre qui
s’intitulait je crois La Philosophie et la Philosophie officielle
(mais il faudrait que je cherche le titre exact8). Palante en
rendit compte dans Le Mercure, mais d’une façon tout à
l’inverse de celle qu’il avait employée autrefois pour
parler du bovarysme — Jules de Gaultier répondit.
Palante à son tour répondit — Il faudrait que je constitue
le dossier de cette polémique si désolante, si bourrée de
gros mots, de part et d’autre, et qui ne cessa qu’avec la
provocation en duel. Toute cette affaire est d’une
horrible tristesse. À la conter, il faudrait prendre le temps
d’en montrer tous les détails, et ce serait encore plus
triste, hélas. Je parle de tristesse surtout à propos des
textes de la polémique, bien plus qu’à propos du reste,
où nous sommes dans la passion et dans le drame, avec de
très grands moments : il est bon que je me corrige en
ajoutant cela. Mais j’écris trop vite, avec trop de
précipitation depuis quelques instants — Je crois que le
bon sens serait de remettre à demain la suite de cette
lettre et de t’envoyer ce que j’ai écrit aujourd’hui tout de
suite. Pardonne-moi l’interruption. À demain sûrement.
Mais tu vois dès à présent qu’il est impossible de rien
publier sur ce sujet ? — À demain, en attendant de te voir
bientôt. Je ne comptais pas t’écrire tout cela aujourd’hui,
et puis, quand j’ai eu commencé, je me suis dit que
j’écrirais tout d’une traite — Mais je vois bien que ce n’est
pas possible. Donc, remettons.
Voici la suite (et fin) de ce que je t’écrivais hier. C’est
un fatras que je n’ai pas le courage de relire. Mais nous
en reparlerons et nous verrons ensemble ce qu’il y [a]
lieu d’en faire. Ces pages désordonnées et hâtives
n’épuisent pas le sujet9.
Maître Perigois, bâtonnier, qui avait été avec Monsieur
Avril le témoin de Palante, m’a raconté que peu de temps
après l’accord réalisé avec les témoins de Jules de
Gaultier, on vint lui dire qu’il eut à prendre garde,
Palante annonçant qu’il avait résolu de le tuer. Maître
Perigois fut d’autant plus surpris, pour ne rien dire de la
peine qu’il éprouva dans la fidèle amitié qu’il portait à
Palante depuis qu’il avait été son élève au lycée, que, lors
de la signature du procès verbal, Palante n’avait point
caché sa satisfaction. Et encore moins Maïa, qui, dans sa
nature généreuse et démonstrative, s’était répandue en
larmes et en remerciements, en appelant ses « sauveurs »
les témoins de son grand infirme. Et voilà que Palante
annonçait qu’il voulait tuer Maître Perigois, voilà qu’il se
promenait en ville, armé d’un revolver, à la recherche
d’un de ceux qu’il accusait de l’avoir déshonoré. À
quelque temps de là, Maître Perigois aperçut dans une
rue de la ville, une rue que nous appelons la rue Saint-
Gilles, et qui se trouve tout près de la Cathédrale, Palante
qu’il aborda en lui demandant : « Est-ce possible ? que
me raconte-t-on ? » Et Palante, d’abord surpris, ne
répondit point, puis il s’écria : « Vous m’avez déshonoré
aux yeux de mes confrères et du monde entier ! » Et, là-
dessus, il passa, sans plus, sans coup de feu, sans la
moindre violence, et même sans rien qui pût laisser à
penser que Palante entretenait à son égard des desseins
hostiles. On avait dû beaucoup exagérer les choses quand
on était venu parler au bâtonnier de menaces de mort et
de revolver. L’étrangeté du propos, toutefois, pouvait
donner à réfléchir — Et le bruit ne commençait-il pas à se
répandre que l’esprit de Palante était en train de se
déranger ? Un homme comme le bâtonnier avait trop
d’amitié pour Palante et de pitié naturelle, pour ajouter
foi à de tels bruits — Mais l’étrangeté du propos était
cependant inquiétante — En tous cas, elle marquait un
point de douleur exceptionnel — et, à mon avis, c’est cela
que veulent dire les gens qui n’ont point accès à la
douleur, quand ils disent folie. Comment reconnaîtraient-
ils ce qui leur est étranger ? Et c’est cela qu’ils veulent
dire, quand ils disent : Palante était un déséquilibré. Est-
ce vers ce temps-là ou un peu plus tard — plus tard sans
doute, que Palante prit congé des amis qui lui restaient. Il
écrivit à ses amis, notamment à Lambert, qui m’a montré
la lettre, que « comptant se retirer dans la solitude pour
un temps indéterminé, il regrettait de devoir renoncer à
une amitié qui… ». La solitude, ce serait La Granville, où
il avait sa petite villa, endroit encore parfaitement désert
à l’époque, et où il envisageait sans doute de se retirer
dans la seule compagnie de Maïa. Il l’épousa. C’était
régulariser une situation. On m’a dit que le jour du
mariage, on l’avait vu sortir, le soir, plus qu’à moitié ivre,
du buffet de la gare, où il venait de célébrer avec Maïa,
l’événement qui les rendait l’un à l’autre légitimes —
Ivre : n’est-ce pas là un autre point de scandale, une
nouvelle charge contre lui ? Une nouvelle preuve de
déséquilibre ? Il allait bientôt atteindre l’âge de la
retraite, il échapperait au cauchemar du lycée. Mais le
lycée ne devait plus être devenu pour lui qu’un moindre
cauchemar, comparé à certaines autres pensées qui
l’occupaient, et il ne devait pas être tellement faux qu’il
en voulait au bâtonnier, puisqu’un jour, assez longtemps
d’ailleurs après la rencontre du bâtonnier et de Palante
dans la rue Saint-Gilles, il arriva qu’un jeune avocat du
nom de Monsieur de Tremaudan, rencontrant Palante
qui errait sur une des places de la ville, et frappé du drôle
d’air qu’il avait, lui demanda qui il cherchait ? « Qui ? dit
Palante, mais, n’est-ce pas, je cherche Monsieur Perigois,
n’est-ce pas, pour le tuer. » À quoi le jeune avocat
Monsieur de Tremaudan répondit qu’il savait fort bien où
se trouvait Monsieur Perigois, et qu’il le conduirait à lui
bien volontiers s’il le désirait. « Mais oui » répondit
Palante — Et, le plus tranquillement du monde, il se
laissa emmener au palais de Justice par le jeune avocat.
Celui-ci le conduisit au procureur de la République, et le
procureur fit asseoir Palante. Le jeune avocat expliqua
l’affaire — Et Palante répondit que rien n’était plus vrai,
qu’il cherchait en effet Monsieur Perigois pour le tuer.
Bien entendu, le procureur était depuis longtemps au
courant des bruits qui couraient — Il ne fut donc pas
surpris de ce que lui disait Palante, mais il lui demanda
avec quoi il comptait tuer Monsieur Perigois, et Palante
répondit : Avec un revolver. Est-ce qu’il ne serait pas
mieux de ne pas le tuer ? demanda le procureur — Et
avez-vous sur vous ce revolver ? « Oui », dit Palante. « Ma
foi, dit le procureur, si j’étais à votre place, Monsieur
Palante, je me débarrasserais de ce revolver. Est-ce qu’il
ne serait pas mieux que vous le laissiez entre mes
mains ? » Palante sortit de sa poche un revolver qu’il
remit au procureur, et le procureur s’aperçut alors que le
revolver ne contenait pas une seule cartouche.
Voilà, mon cher Camus, les choses telles qu’on me les
a contées, et je n’ai aucune raison de douter qu’en effet
elles se sont bien passées ainsi. Si nous resituons tout dans
l’atmosphère de la petite ville et dans la lumière (!) de ce
Palais de Justice, drôle de bâtiment, nous aboutissons à
un total passablement suffoquant et d’une belle teinte
d’ancienne Russie — Et, dans ce décor de dérision, un
homme en agonie. — Je crois à la fatalité des caractères
— Je crois aussi que les psychologies précèdent les
attitudes de l’esprit, c’est pourquoi il me paraît court de
dire que Palante s’est suicidé parce qu’il se croyait
déshonoré, et assez vain d’insister sur la contradiction
qu’on peut voir entre son attitude individualiste et le
sentiment de l’honneur. Il ne faut d’ailleurs pas oublier
que la position de Palante à l’égard du monde est avant
tout une position de sensibilité. Qu’en se tuant il ait
voulu montrer qu’il n’avait pas peur de la mort, c’est
possible, mais à mon avis cette raison-là ne peut entrer
que pour une très faible part dans une explication de son
suicide. Et d’ailleurs il n’y a pas d’explication qui tombe
sous la prise des mots. Et il s’agit finalement beaucoup
moins d’explication que de signification — Mais là aussi,
nous retombons dans un silence. Il serait facile de se dire
qu’à partir de ce silence tout se rétablit et se recompose
dans l’amour et, au sens le plus noble du mot, dans la
pitié, si le suicide de Palante n’était si visiblement une
rupture, un refus, une interdiction même, à nous tous
signifiée — Toute pensée que nous lui offrons, c’est
contre sa volonté, sans droit. Et les choses ayant été ce
qu’elles ont été, nous devons penser que nous avons
mérité ce refus. Et rien ne sera plus changé. Palante nous
a dit : Non — Et il nous dira Non éternellement.
Rien n’a manqué à cette agonie, pas même la présence
active du « démon mesquin » sous les apparences d’un
certain Meyer, dentiste, homme méchant, qui joua un
rôle trouble dans l’affaire du duel, en excitant Palante au
pire — Maïa traitait Meyer de « vachot » — Elle
prétendait qu’il avait une grande part de responsabilité
dans les malheurs de Palante, et, plus tard, dans son
suicide, bien que, à cette époque-là, Palante fût depuis
longtemps brouillé avec Meyer comme avec tout le
monde, sauf peut-être avec Hardouin, son voisin de
campagne, dont j’ai dit tout ce que j’avais à en dire dans
mes Souvenirs. Hardouin reste le seul témoin des
dernières paroles de Palante quant au déshonneur, mais,
ainsi que je te le disais en commençant, j’ai fait un jour
une trouvaille qui m’a permis de penser que, dans les
derniers temps de sa vie, Palante a sûrement pensé à un
écrit, dans lequel il se fût expliqué et justifié. Qu’il n’ait
pas réussi à mener cet écrit à bien semblerait donner
raison à Lambert, qui m’écrivait que Palante s’est tué
parce qu’il n’a pas pu s’exprimer. Voici donc dans quelles
conditions s’est opérée la trouvaille dont je te parle. Tous
les ans, à la Saint-Michel (29 septembre) se tient une
foire sur le Champ de Mars de Saint-Brieuc, où non
seulement les brocanteurs mais quiconque a quelque
chose à vendre, peut prendre un étal. Me promenant
dans cette foire, l’année après la mort de Palante, j’eus la
surprise de voir que Maïa y avait pris un étal et qu’elle
avait amené là tout ce qui lui restait de la bibliothèque de
Palante, c’est-à-dire tout ce qui n’avait pas été acheté par
la bibliothèque municipale. Elle même était là, derrière
ses tréteaux chargés de bouquins, que celui qui allait
devenir son second mari, qui l’était peut-être déjà, allait
chercher à brouettées chez Palante — Spectacle plus
qu’inattendu et assez grandiose, que celui de Maïa, que
j’aperçus alors en train de manger un morceau de pain et
de lard, sur le pouce. Tu penses bien qu’il n’entre pas
dans mon esprit la moindre intention de blâme. Maïa
était une excellente femme, très sincèrement attachée à
Palante ; je l’avais toujours vue pleine pour lui
d’attentions délicates et affectueuses. Je n’ai jamais douté
de la sincérité de sa douleur devant le drame. Mais il ne
s’agissait pas de cela. Qu’eût-elle fait de tous ces
bouquins ? Maïa ne savait pas lire — Il est plus que
probable que son nouveau mari ne s’intéressait pas
beaucoup, de son côté, aux livres. Le mieux était donc de
les vendre, et c’est ce qu’elle était en train de faire. Je te
laisse à penser dans quels sentiments je m’approchai de
cet étal, où tant de livres que je voyais m’étaient
physiquement connus, où il s’en trouva même que je lui
avais donnés autrefois, quand nous échangions des livres,
et je te laisse aussi à penser ce que je pus éprouver,
sachant que la plupart des livres de Palante étaient
annotés. Or, la pudeur était une des grands qualités de
Palante et il la poussait même jusqu’au scrupule — C’est
ainsi qu’un jour où nous parlions ensemble d’Ibsen, il me
dit qu’il aurait été ravi de me prêter telle de ses pièces
que je ne connaissais pas, mais qu’il regrettait de ne
pouvoir le faire, vu que le seul exemplaire qu’il possédait
de cette pièce se trouvait annoté, et que, dans ces
conditions, je devais comprendre qu’il lui était difficile,
etc. Et cela se passait en un temps où nous étions fort
amis — Or, nous voilà sur le Champ de Mars — à la foire
— et tous les livres de Palante sont là. Je m’aperçus que
non seulement beaucoup d’entre eux étaient annotés,
mais que beaucoup, aussi, étaient bourrés de papiers :
vieilles lettres, brouillons de lettres, notes et brouillons en
vue de ses chroniques du Mercure, factures, cartes de
visite… Il aurait fallu pouvoir tout racheter. Cela ne
m’était pas possible — J’achetai cependant tout ce que je
pus, et dans un des livres que je me procurai ainsi, je
trouvai divers petits bouts de papier, sur lesquels était
écrit ce que je m’en vais transcrire :

Sur un papier : « Machiavélisme — Si l’on veut me


mettre à Dinan, tout le monde dira que c’est la preuve
que j’ai raison. »
(Note que Dinan est le lieu du plus proche asile de
fous).

Sur un autre papier : « Je veux d’abord poser la question


du pistolet. Monsieur P… me fait remarquer que je me
ferme par là tout recours ultérieur à une formule
d’arrangement et que je serai forcé de me battre à
l’épée… et que si je renonce à la formule proposée, je
suis forcé de me battre à l’épée…
Je me suis promis de…
C’est un cas… poussé à le croire, peut-être unique
dans les annales du duel.
D’après la conception de mes témoins, du moment
qu’un monsieur se dit l’offensé, il a tous les droits, y
compris de faire battre à l’épée même un cul-de-jatte —
Au lycée, j’ai trouvé inscrit sur le tableau… »

Note globale. — « Il m’a semblé, à la réflexion qu’en ce


cas, le devoir de mes témoins eût été d’opposer au procès
verbal de carence, un procès verbal constatant que j’avais
offert le duel au pistolet.
Mes témoins étaient très opposés au duel. Je ne puis
leur savoir mauvais gré du sentiment humain qui leur
inspira cette attitude. Je ne puis non plus entièrement
m’en applaudir.
J’ajoute que, postérieurement à la solution intervenue,
j’ai pris des informations. J’ai consulté plusieurs médecins
qui tous m’ont déclaré que la susdite amputation excluait
pour moi le duel à l’épée.
Quant aux règlements du duel sur la question, je n’ai
pu me les procurer. Le code du duel paraît introuvable.
Je suppose qu’il est relégué loin des yeux des profanes,
sous la garde d’augures qui ne doivent pas toujours se
regarder sans rire. »

— C’est tout. L’amputation dont il est question dans


cette dernière note doit être une amputation d’orteils.
Est sûrement une amputation d’orteils. Il est probable
que de nombreux petits papiers de ce genre ont dû se
trouver répandus parmi ses livres, et c’est ce qui me fait
croire qu’il rêvait à un écrit qui eût été une dernière
tentative de justification. Ou plutôt : une dernière bataille
du Combat pour l’Individu. — Mais tout s’est terminé
comme tu sais, et ses derniers écrits resteront ses articles
de polémique contre Jules de Gaultier. Je ne sais pas à
quoi pouvait tenir l’intransigeance de Jules de Gaultier
sur la question de l’épée, mais je ne vois pas non plus
pourquoi il aurait refusé le combat au pistolet, et il se
peut, mais je l’ignore, que les témoins de Palante ne lui
aient pas transmis cette proposition, jugeant, sans doute,
qu’elle ne serait pas acceptée avec trop d’empressement,
et qu’alors le duel aurait effectivement lieu, ce qu’ils
voulaient à tout prix éviter. J’ai fait la connaissance de
Jules de Gaultier en 1936, je crois, c’est-à-dire dix ans
après la mort de Palante. Nous avions pour amis
communs Lambert et Petit. Je ne sais plus auquel des
deux je dois d’avoir connu Jules de Gaultier, sans doute à
Lambert, et, quant à moi, j’eus tout de suite beaucoup de
sympathie et d’admiration pour ce vieillard nerveux, qui
me faisait si bien souvenir de la parole de Péguy : il y en a
qui vieillissent vieillard et d’autres qui vieillissent vieux.
Jules de Gaultier appartenait à la deuxième catégorie. Il
avait tout à fait l’allure d’un vieil officier de cavalerie. Les
premières fois où il vint chez moi, il était accompagné de
sa fille Ginette, plus exactement la fille de sa femme, et
du mari de Ginette, Monsieur Bachère, qui avait tout à
fait la gueule de l’ogre pour contes de fées. Au reste, Jules
de Gaultier était le seul qui parlât, et il ne parlait que du
bovarysme — Quand nous nous fûmes rencontrés, et
comme je voyais qu’il avait pour moi de la sympathie, je
lui dis que je ne pouvais pas continuer à entretenir avec
lui des rapports amicaux sans lui avoir d’abord fait lire
mon ouvrage sur Palante (Souvenirs) et surtout Le Sang
noir. Il savait que j’avais été un ami de Palante. Je lui offris
donc mes livres, ce qui fit dire à Lambert que nous allions
bientôt assister à un second duel, qui aurait lieu cette fois
entre Jules de Gaultier et moi, et dont l’occasion serait
mon personnage de Cripure et tout ce qui est dit dans Le
Sang noir à propos du duel entre Cripure et Nabucet.
Jules de Gaultier revient me voir à quelque temps de là et
il me dit : « J’ai lu votre ouvrage, il y a de très fortes
scènes, mais vous ne me connaissiez pas à l’époque. »
Lambert éclata de rire quand je lui rapportai ce propos.
D’après Lambert, le vieux Jules de Gaultier n’était pas
sans se poser de questions à propos du suicide de Palante.
Bien entendu, je ne cherchais pas à entraîner Jules de
Gaultier sur ce sujet, mais, un jour, de lui-même, il me
parla de Palante et il me dit : « Palante était malade, j’ai
vu son médecin. Palante serait mort de toute façon vers la
même époque. » Une autre fois, comme je me promenais
avec Jules de Gaultier aux environs de la Batterie en
Pordic, nous rencontrâmes un chat sur la route, ce qui
nous entraîna à parler des bêtes et de l’amour pour les
bêtes. Jules de Gaultier me dit ce jour-là, qu’il lui eût été
plus facile de tuer un homme que de tuer une bête,
surtout un chat, propos que je considérai comme
directement relié à sa philosophie du bovarysme et qui
m’expliqua son intransigeance quant à l’épée, dans son
affaire avec Palante.
Je crois que je vais m’arrêter là ; cette lettre est un
fatras, pardonne-le-moi. Mais plus que jamais à présent tu
vois qu’il n’est pas possible d’en rien faire pour le public.
Nous en reparlerons d’ailleurs dans quelques jours.
J’emporterai des textes et des photos et nous verrons
ensemble quoi en faire. En terminant, tout de même je
ne peux pas omettre de te dire que Maïa est morte ces
temps derniers, après une vingtaine d’années conjugales
avec un autre mari, ce que je ne lui reproche nullement,
faut-il le dire, mais… mais la dérision fait pièce à
l’absurde. Que Palante se soit suicidé, cela ne l’empêchait
pas de croire aux concessions perpétuelles. Il avait donc
acheté sa tombe dans le petit cimetière d’Hillion (village
tout proche du lieu où il s’est tué) mais il avait aussi
acheté la tombe de sa Maïa en même temps que la sienne
et tout à côté. Voilà que depuis 1926 il repose à côté
d’une tombe vide, et qui le restera10.
[Louis Guilloux]
1. On ne sait pas quand Guilloux a envoyé à Camus cette lettre qui se
révèle être la « lettre Palante » depuis si longtemps promise… C’est en tout
cas avant avril 1947, puisque, à cette date, il note dans ses Carnets, parmi des
« Choses à faire » : « Redemander à Camus ma lettre sur Palante » [LGO CII
02.02.06 f˚ 26]. Le 17 septembre 1947, Camus lui signale qu’il fait taper cette
lettre par sa secrétaire et, le 8 octobre, il lui renvoie la lettre dactylographiée.
2. Voir infra les télégrammes et lettres échangés par les deux écrivains
entre le 13 et le 27 décembre 1946.
3. Tsarisme et terrorisme. Voir lettres précédentes.
4. Guilloux entame donc la « lettre Palante » dont il est question entre
lui et Camus depuis l’année précédente (voir les lettres du 26 décembre
1945, des 5 et 11 janvier 1946, des 8, 12, 16 et 23 septembre) ; c’est dire toute
la difficulté qu’il éprouve à l’écrire. La dactylographie faite par la secrétaire
de Camus, en septembre 1947, commence ici ; elle comporte dix-neuf pages.
Mais le projet de publication sur Palante, pour laquelle elle était prévue, ne
se réalisera pas ; en la lisant, on comprend pourquoi…
5. La lettre de Guilloux sur Palante est censée servir de base à
l’élaboration d’un texte qui servirait de préface à la publication sur Palante
projetée chez Gallimard : « des morceaux choisis de Palante avec votre texte
comme introduction » (lettre de Camus du 5 janvier 1946).
6. Guilloux cite ici l’aphorisme 182 du troisième livre du Gai Savoir de
Nietzsche.
7. Jules de Gaultier avait publié en 1902 Le Bovarysme (Société du Mercure
de France) ; Georges Palante avait commenté l’ouvrage dans La Philosophie du
bovarysme. Jules de Gaultier, Mercure de France, 1912.
8. Le titre exact est La Philosophie officielle et la philosophie, Librairie Félix
Alcan, 1922.
9. Ce paragraphe n’existe que dans la version dactylographiée [LGC
1.1.3 f˚ 95]. Dans le manuscrit, il figurait au bas de la page qui commençait à
« Mais j’écris trop vite » ; mais ce bas de page a été découpé et ne figure plus
dans le manuscrit [LGC 1.1.3 f˚ 13].
10. Dans sa lettre du 25 août 1946 à Jean Grenier, où il lui parlait de cette
« lettre Palante » qu’il avait à écrire, Guilloux écrivait : « Il paraît que Maïa
est morte. Mais comme elle était remariée, la tombe près de celle de Palante
où elle aurait dû aller à Hillion restera vide. Je ne peux pas penser à cela sans
une espèce d’épouvante » [LGC 8.3.10].
13. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
13 novembre 1946

Mon cher Camus,


C’est ce qu’on appelle un contretemps — Je remettrais
bien à huit jours plus tard, mais, comme je dois aussi aller
en Bourgogne, autant commencer par la Bourgogne et
revenir à Paris quand tu y seras. Comme tu ne pars que
lundi, peut-être pourrions-nous nous voir un instant
dimanche soir, pour préciser nos arrangements. D’ici là,
tu as encore le temps de me répondre, si dimanche
n’était pas possible. J’arriverai à Paris vers six heures et
demie du soir. J’irai loger à Fontenay-aux-Roses chez la
nommée Yvonne Oulhiou1, professeur à l’école
supérieure de jeunes filles du lieu. Il se peut d’ailleurs
que la dite susnommée m’attende à Paris ; et ne pourrait-
on dîner quelque part ensemble si tu étais libre et si tu
pouvais être à Montparnasse ? Sinon, un mot. Et à huit
jours plus tard. Je quitterais moi aussi Paris lundi pour la
Bourgogne. J’en reviendrais le dimanche suivant. Ensuite,
nous verrions. Quoi qu’il en soit, ne dérange rien pour
moi dimanche. J’ai pourtant grand hâte de te voir.
À bientôt en grande joie. Je te serre très fort les mains.
Amitiés à la maman des deux moutards.
Louis Guilloux
1. Yvonne Oulhiou est une ancienne élève de Jean Grenier, devenue une
amie très proche ; Guilloux la connaît bien également ; Grenier et lui
l’appellent familièrement « Youyou ». Guilloux séjourne chez elle, à
Fontenay, quand il est de passage à Paris.
14. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
[22 novembre 1946]

RENTRERAI MARDI SOIR OU MERCREDI MATIN AMITIÉS CAMUS

1. Télégramme posté de Lourmarin, adressé à « Guilloux, chez Robert 24


rue Chaudet. Joigny ». Guilloux rend régulièrement visite à ses vieux amis,
Georges et Émilienne Robert, qui avaient été pour lui comme une seconde
famille lors de ses tentatives pour prendre son indépendance au début des
années 1920. Avec leur fille, Lucienne, ils déménagent souvent au gré des
affectations de Georges, professeur d’histoire ; mais ils restent les confidents
privilégiés de Guilloux.
15. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS1
[13 décembre 1946]

ACHÈVE TRÈS BELLE LECTURE2 DOIS-JE RENVOYER TEXTE OU


ATTENDRE SUITE VOUDRAIS RELIRE AFFECTUEUSEMENT
GUILLOUX
1. Télégramme envoyé de Saint-Brieuc à Paris.
2. Camus a envoyé à Guilloux le manuscrit des premières parties de La
Peste ; il lui envoie la fin le 13 décembre mais lui redemande le tout en
urgence le 20 décembre.
16. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
[13 décembre 1946]

AI EXPEDIÉ LUNDI DERNIÈRE PARTIE PEUX TOUT GARDER MERCI


AFFECTUEUSEMENT CAMUS

1. Télégramme envoyé de Paris à Saint-Brieuc.


17. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
[20 décembre 1946]

ATTENDS MANUSCRIT POUR FABRICATION AFFECTUEUSEMENT


CAMUS

1. Télégramme envoyé de Paris à Saint-Brieuc.


18. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
20 décembre 1946

Mon cher Camus,


Ton télégramme arrive à l’instant, et je boucle tout
pour courir à la poste te renvoyer ton manuscrit. Je suis
désolé de l’avoir gardé si longtemps, mais c’est que je suis
tombé dans le mal propre à Grand, et que je me suis
laissé fasciner par le détail des choses. Je ne sais si j’ai eu
raison, mais il m’a semblé qu’il fallait d’abord se livrer à
un travail assez bête de recherche de poux. Fasse le ciel
qu’à force d’avoir cherché la petite bête, je ne passe pas à
tes yeux pour une très grosse. Toutefois, ce malheur me
semblerait encore supportable s’il était compensé par le
fait que quelques-unes de mes remarques1 te fussent
utiles, si je pouvais me dire que, si peu que ce soit, j’aurai
pu contribuer à éviter quelques petites négligences, dans
ce livre très beau. Je ne t’en dis pas davantage pour le
moment, mais je pense que tu peux y aller carrément —
Une part de la lenteur est venue aussi du fait que j’ai
voulu faire deux lectures. Je croyais avoir un peu plus de
temps devant moi, et aussi, que tu étais moins pressé.
Tâche de ne pas m’en vouloir. Je serais très peiné d’avoir
été la cause du moindre contretemps, quand tu sais bien
que je n’ai que le désir de te rendre service. Tu trouveras
ci-joint des feuillets contenant mes remarques. Elles sont
toutes de détail, je comptais ensuite t’écrire plus
longuement sur l’ensemble. — Mais il faut pour le
moment aller au plus pressé. Je voudrais bien que tu me
fasses envoyer des épreuves dès qu’il y en aura. Je ferai de
mon mieux pour les lire plus vite que je n’ai lu le
manuscrit.
Je suis d’accord sur les thèses du livre en général.
Rieux me paraît parfaitement sorti. Sur les questions
d’équilibre et de coups de ciseaux, je ne crois pas qu’il y
ait rien à entreprendre. Le mouvement du livre est
acquis. Quant à la question du Chroniqueur, il ne me
semble pas, là non plus, qu’il y ait rien à changer, sauf
deux ou trois points légers que j’ai notés, mais dans
l’ensemble rien. Ton télégramme a interrompu ma
seconde lecture. J’étais à la recherche d’un passage où il
est fait, me semble-t-il, allusion à des notes de Rieux lui-
même — Est-ce que je me suis trompé ? Ne peux-tu me
faire renvoyer un texte de la dernière partie pendant
qu’on fabriquera ? Excuse la hâte et l’imbécillité de cette
lettre qui n’est pas du tout celle que je voulais — Mais
rien à faire pour le moment. Il faut courir à la poste — Je
t’en supplie, fais-moi grâce et ne me juge pas trop bête.
Ce que je te dis là est idiot — Mais je suis pris de court.
J’aime profondément ce livre, voilà ce que je veux te dire
sans phrases, le pourquoi viendra une autre fois, et
d’ailleurs tu sais bien pourquoi — mais aussi pour sa
transparence pudique, son timbre, toi-même. À bientôt
— Comme je voudrais être auprès de toi en ce moment !
Je suis avec toi, de tout cœur, mon vieux, et, dans la
mesure où j’en ai une, de toute ma tête.
Louis Guilloux
1. Ce précieux document contenant les remarques de Guilloux sur La
Peste, dont Camus dit avoir tenu le plus grand compte, n’a malheureusement
pas été retrouvé.
19. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
Vendredi [27 décembre 1946]

Mon vieux Guilloux,


Ce mot seulement pour te remercier du travail auquel
tu t’es livré et qui m’a été tout à fait utile. J’ai fait toutes les
modifications indiquées. Elles étaient justifiées. Je n’ai rien
changé cependant de ce qui concerne le narrateur. Le
narrateur est Rieux lui-même ce qui explique des tas de
choses du livre. Je le disais dans les dernières pages mais
sans doute n’était-ce pas assez clair. Aussi ai-je refait le
début du dernier chapitre, et je l’ai dit clairement « Il est
temps d’avouer que le narrateur est le docteur Rieux lui-
même2. » Et je lui fais justifier son ton d’objectivité par le
fait que la souffrance des autres était la même que la
sienne. Je tiens beaucoup à ça. C’est le secret du livre, son
retentissement, et c’est ce qui devrait obliger à le relire, si
le livre est réussi.
Merci, vieux, de toute l’aide que tu m’as apportée. J’ai
donné le bouquin ce matin à la fabrication, ayant encore
travaillé une partie de la nuit. Maintenant, je n’y vois pas
plus clair, mais j’en suis délivré et c’est à toi que je le dois.
Heureuse année pour vous trois. Je t’embrasse.
A. Camus
1. Papier à en-tête de la NRF Librairie Gallimard. Guilloux fait taper
cette lettre et envisage de la publier dans ses Carnets (mais à la date —
manifestement erronée — du 27 décembre 1948) ; il ne la garde pas pour la
publication [LGO CII 01.01 f˚ 102].
2. La phrase exacte est celle-ci : « Cette chronique touche à sa fin. Il est
temps que le docteur Bernard Rieux avoue qu’il en est l’auteur. Mais avant
d’en retracer les derniers événements, il voudrait au moins justifier son
intervention et faire comprendre qu’il ait tenu à prendre le ton du témoin
objectif » (La Peste, cinquième partie, OC II, p. 243).
20. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
2 janvier 1947

Mon vieux,
J’ai été bougrement content de ta lettre et j’y aurais
répondu aussitôt sans ces sacrées fêtes de Noël, Nouvel
An, vacances et autres chienlits au cours desquelles je n’ai
pas été seul une minute — Je n’ai rien foutu depuis 15
jours, pas même touché le porte-plume — Juge donc si
j’étais dans des dispositions à t’écrire. Si ma lecture de
ton texte t’a été utile, c’est la meilleure fête qui soit.
Envoie-moi des épreuves. J’avais bien vu naturellement le
truc du narrateur, mais je me sentais tout de même un
peu gêné je ne sais pas pourquoi. J’attends de voir le
remaniement au dernier chapitre. Je suis entièrement
d’accord avec ce livre et ces directions, comme je suis
d’accord avec les articles de Combat. J’attends d’avoir
achevé mon propre boulot pour me mettre à dire
publiquement un certain nombre de choses. Jusque-là,
motus. Que fais-tu ? Donne des nouvelles ! Francine est-
elle partie pour l’Algérie ? Comment vas-tu, et quand
nous reverrons-nous ? Je t’embrasse.
Louis Guilloux
Naturellement Charlot1 qui devait m’envoyer des
manuscrits à lire ne m’a rien envoyé ; c’est dans l’ordre

1. S’agit-il de textes liés à L’Arche, revue publiée par l’éditeur Edmond
Charlot (voir la lettre du 8 mars 1946, note 3) ? Mais Guilloux ne figure ni au
comité de direction de la revue ni dans les listes de collaborateurs. Il s’agit
plus sûrement de manuscrits envoyés aux Éditions Charlot ; celles-ci,
installées à Paris après la Libération, connaissent de graves difficultés
financières qui conduiront Edmond Charlot à repartir à Alger en 1950 (voir
Michel Puche, Edmond Charlot, éditeur, préface de Jules Roy, Éditions Domens,
1995 ; et Guy Basset, Camus chez Charlot, Éditions Domens, 2006 [« Chez
Charlot »]).
21 — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
15 janvier [1947]

Cher Guilloux,
Je pars demain pour Briançon2. J’ai passé une semaine
abrutissante à m’occuper des affaires de Combat3. Là-bas
au moins je retrouverai un peu de solitude et de
réflexion. J’en profiterai pour t’écrire autrement que de
cette façon stupide. À moins que je ne réalise tout d’un
coup ma fatigue et que je ne dorme pendant quinze
jours.
Affectueusement
Camus
1. Papier à en-tête de la NRF Librairie Gallimard.
2. Camus part pour Briançon en raison de sa santé ; il y restera trois
semaines. Sa famille est à Oran.
3. Combat est un journal, d’abord clandestin puis libre, issu de la
Résistance. Camus, qui y collaborait depuis 1944, en a été le rédacteur en
chef et l’éditorialiste régulier jusqu’en septembre 1945, date à laquelle il s’est
éloigné du quotidien dirigé par Pascal Pia, en raison de divergences graves
avec celui-ci sur l’indépendance politique du journal. Mais Combat
connaissant de grosses difficultés financières, Camus, désireux d’éviter le
sabordage envisagé par Pia, s’en est rapproché et y a publié, en
novembre 1946, les huit articles de la série « Ni victimes ni bourreaux ».
Cependant, début 1947 les problèmes financiers perdurent, accentués par
une grève des ouvriers parisiens du livre ; les dissensions internes
s’aggravent, entre autres à cause de rumeurs selon lesquelles Pia aurait rallié
le camp gaulliste (voir Jacqueline Lévi-Valensi, Camus à « Combat »,
Gallimard, 2002 [Cahiers Albert Camus n˚ 8], en particulier, p. 87-99).
22. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX
2 février [1947]
Cher Guilloux,
Il y a plus de quinze jours que je suis là, disposant de
toutes mes journées et les trouvant même longues,
n’ayant parlé à personne qu’aux braves gens de l’hôtel et,
quoique venu avec la ferme intention de t’écrire
longuement, je n’ai pas trouvé le moyen de le faire.
Aujourd’hui, je me suis aperçu que je partais à la fin de la
semaine et je me suis pris enfin par les épaules pour me
mettre à ma table. Je ne sais trop pourquoi d’ailleurs.
Après l’enfer de Paris, cette solitude complète m’a vidé
d’un coup. J’ai passé mon temps à dormir et à travailler à
mon truc sur la révolte et j’ai vécu comme ça, en cocon.
Hier, pour me secouer, et me sentant reposé, en belle
forme, j’ai chaussé des skis. Résultat, la main droite
démolie, d’où mon écriture.
J’avais imaginé que je t’écrirai d’ici une première
lettre dite anonyme1. Mais, outre ma transformation en
fantôme, je me suis aperçu que c’était bougrement
difficile d’être anonyme. Peut-être, puisque tu as mieux
mijoté la chose, pourrais-tu commencer. Et je répondrai
comme je pourrai. Après quoi, nous jugerons sur pièces.
(À propos, Grenier a accepté de travailler aussi dans
l’innommé2.)
J’ai réfléchi à beaucoup de choses et il n’en reste rien,
sinon cette espèce de décantation que vous donne la
solitude. On se sent les idées plus fraîches. Il n’empêche
que je ne sors pas de ma « révolte ». Il est vrai qu’il s’agit
de traiter du meurtre. C’est une histoire que je traîne
depuis quatre ans, comme La Peste. Et il faut que je m’en
débarrasse, même mal3. Après quoi, je m’offrirai une
année de vacances intérieures.
Mais tout cela est sans importance. Je m’inquiète un
peu de toi. Que deviens-tu ? Où en sont les romans ?
Comment va ta fille ? Dis-moi tout cela, pour que je
reprenne goût à la conversation, que je relie mes idées et
que je redevienne un peu sociable.
En rentrant à Paris, je vais être débordé parce que j’ai
accepté, en plus de ce que j’ai à faire, de soulager un peu
Pia à Combat4. Pour moi, c’est l’enfer par amitié, ou à peu
près. Mais je me suis promis de prendre une semaine au
printemps et d’aller te voir pour que nous ayons un peu
de loisir à partager (je ne partirai pas cette année en
Amérique du Sud5).
Pardonne-moi cette lettre stupide et vide. Mais elle me
ressemble en ce moment. Et de toutes façons, ne doute
pas de ma solide et fidèle amitié.
A. Camus
Je serai dimanche 9 février à Paris. Écris-moi à ma
nouvelle adresse : 18 rue Séguier 6e6 ou à la NRF, comme
d’habitude.
N’aurais-tu pas par hasard une édition (avec
traduction) des fragments d’Épicure7 ?
1. Sur ce projet, qui ne se réalisera pas, voir les lettres de 1945 et 1946.
2. Camus écrivait à Jean Grenier, le 21 décembre 1946 : « Je vous écrirai
une autre fois pour vous demander de participer à des Chroniques anonymes
dans ma collection. Guilloux a dû vous parler de cette idée. Qu’en pensez-
vous ? » (A. Camus et J. Grenier. Correspondance, op. cit., p. 119). Le 12 février
1947, Grenier lui répond : « Je pense à ces chroniques “anonymes” dont vous
avez eu l’idée. C’est entendu » (Ibid., p. 126). Le projet n’ira pas à son terme
(voir la lettre du 21 novembre 1945, note 2).
3. L’Homme révolté paraît en 1951 ; mais sa genèse commence bien avant
puisque La Peste fait partie de ce « cycle de la révolte ». Dès 1942, Camus
évoque dans ses Carnets son « essai sur la révolte » (OC II, p. 940) ; et, en
1945, il publie un long texte « Remarque sur la révolte » (OC III, p. 325-337)
qu’il présente à Jean Grenier comme « l’une des parties de mon travail en
cours » (voir les notices et notes de Raymond Gay-Crosier et Maurice
Weyembergh aux « Appendices » de L’Homme révolté, OC III, entre autres
p. 1213 et 1259).
4. Camus et Pascal Pia sont très liés depuis que ce dernier a fait entrer
Camus à Alger républicain en 1937 puis lui a trouvé du travail à son arrivée en
France en 1940 ; Pia a été témoin du mariage de Francine et Albert Camus,
le 3 décembre 1940 à Lyon. Guilloux et Pascal Pia ont également des liens
d’amitié : on sait par exemple que c’est avec lui que Guilloux a corrigé les
épreuves du Sang noir. Le 2 janvier 1947, Camus précisait à Francine : « Pia et
quelques-uns voulaient lâcher. J’ai dit (et c’est peut-être mon tort) que dans
les conditions actuelles ce serait une démission. Pia m’a répondu que pour
diriger un journal il fallait croire à sa réussite, qu’il n’y croyait pas et qu’en
conséquence il devait partir. Finalement, il a accepté de rester si je devenais
le directeur du journal, lui faisant le travail matériel et moi la réforme
d’abord puis la supervision. L’expérience est fixée à six mois. […] Cela
représentera une présence de six à neuf tous les soirs. Je m’arrangerai pour
ne pas y aller le samedi. Ce qui me donnera presque trois jours pour moi »
(lettre citée par Olivier Todd, op. cit., p. 434-435).
5. Ce voyage en Amérique du Sud aura lieu en juillet et août 1949.
6. Depuis décembre 1946, les Camus sont officiellement locataires d’un
appartement, propriété des Gallimard, au 18, rue Séguier, dans le sixième
arrondissement de Paris.
7. Deux jours après, le 4 février 1947, Camus pose la même question à
Grenier, qui lui donne des indications précises dans sa réponse du 12 février
(A. Camus et J. Grenier, Correspondance, op. cit., p. 122 et 125-126). Camus a
besoin d’Épicure, et de toute la philosophie grecque, pour son « essai sur la
révolte », qui deviendra L’Homme révolté ; « […] je suis étonné par la quantité
de choses toujours vraies et neuves que les Grecs ont formulées » (Ibid.,
p. 122).
23. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
22 février 1947

Mon cher Albert,


Je ne t’écris pas, ni à personne, parce que depuis plus
d’un mois je turbine comme un Noir. Si ça dure encore
un autre mois, j’aurai terminé un « machin » et je serai
d’ailleurs parfaitement abruti. Le turbin ne m’empêche
pas de penser à toi. Tu m’es très cher — J’ai hâte de finir,
et que nous nous voyions. Je n’ai montré mon ours1 à
personne, Grenier est hélas trop loin. Je te le montrerai
d’abord. Fasse le ciel que je ne me sois pas foutu dedans.
Je passe par des alternatives de froid et chaud, comme
dans ces cas-là.
Métier de cinglé ! Mais c’est le seul.
On m’a raconté la très délicieuse histoire d’une
excellente dame de la bourgeoisie, qui a découvert que le
crissement des ciseaux attire les guêpes. Ces charmantes
bestioles sont paraît-il très friandes de cette musique-là.
Aussi, l’excellente Madame, quand vient l’été, par les
beaux jours de soleil, aime-t-elle à se planter devant la
fenêtre, armée d’une magnifique paire de ciseaux qu’elle
manœuvre habilement pour les faire crisser. Je ne sais
pourquoi j’imagine qu’elle tient ses ciseaux au-dessus de
sa tête. Les petites bestioles dorées accourent, à cette
ravissante musique — L’excellente personne est bientôt
entourée de guêpes — Alors, d’un coup preste, vif, de ses
ciseaux, elle les coupe en deux2…
Qu’est-ce que tu dis de cette Madame Tribulat
Bonhomet3 ?
Ah les vaches !…
Adios. Écris-moi. Comment va ta main ? Il ne faut
jamais exposer ses mains, sinon on ne pourra plus écrire.
Et Francine ? Et les comiques ?
Et tout ?
On crève de froid — Je serai le dernier des imbéciles si
je passe encore un hiver ici.
Ton ami
Louis Guilloux
1. Guilloux désigne ainsi son gros roman, Le Jeu de patience ; voir aussi sa
lettre du 2 mai 1949, quand l’ouvrage est terminé.
2. Guilloux a repris, dans Les Batailles perdues, l’anecdote de la femme aux
ciseaux. Celle-ci y devient la mère d’un procureur de la République, « bonne
catholique […], mère de famille parfaite, bonne bourgeoise, bonne épouse,
[…]. Fine, élégante, elle brandissait ses grands ciseaux au-dessus de sa tête,
[…] » (Gallimard, 1960, p. 357).
3. Tribulat Bonhomet est le personnage principal du recueil de nouvelles
éponyme que Villiers de L’Isle-Adam publie en 1887. Présent dans chacune
des cinq nouvelles, ce positiviste bête et méchant se distingue par un
hygiénisme qui confine à l’eugénisme. Guilloux s’intéresse tout
particulièrement à Villiers, Briochin célèbre ; il aurait même envisagé de
publier un texte sur ce compatriote.
24. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
[juin 1947]

VIENDRAI SEMAINE PROCHAINE AFFECTUEUSEMENT ALBERT


CAMUS

1. Télégramme envoyé de Paris à Saint-Brieuc ; la date exacte est illisible


sur le cachet.
25. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
[15 juin 19472]

FATIGUE ON M’EXPÉDIE MONTAGNE UN MOIS3 VIENDRAI RETOUR


T’ÉCRIRAI NOUVELLE ADRESSE DÉSOLATION ET TENDRESSES
CAMUS

1. Télégramme envoyé de Paris à Saint-Brieuc.


2. Guilloux note le jour même dans ses Carnets : « J’attendais Camus
(depuis longtemps). Aujourd’hui, un télégramme, disant qu’il ne peut venir.
Mon désappointement est immense » (op. cit., p. 54). Il avait écrit : « ce
télégramme » [LGO CII 01.01 f˚ 44], où se lisait mieux encore la désolation.
Camus arrivera à Saint-Brieuc quelques semaines plus tard.
3. À la fois pour sa santé et pour emmener sa famille en vacances, Camus
s’installe au Panelier, où il avait séjourné en 1939, lors de sa première grave
rechute de tuberculose. Le Panelier est une maison de famille, située près du
Chambon-sur-Lignon en Haute-Loire, tenue par Mme Oettly, tante par
alliance de Francine.
26. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
27 juin [1947]

Mon vieux Guilloux,


Je suis bien coupable de ne pas t’avoir écrit encore la
longue lettre que je me propose de t’envoyer. Mais il y a
eu Combat et sa fin malheureuse2, la sortie de La Peste et
ce stupide prix que j’ai refusé en vain jusqu’au dernier
moment3. Et finalement j’ai payé tout ça par une
dépression subite, avec évanouissement. Et mon docteur
m’a expédié ici, où je suis depuis une dizaine de jours
que j’ai passés surtout à dormir et à cuver à la fois ma
fatigue et la déception assez amère où m’a laissé Combat,
pour diverses raisons que je t’expliquerai quand nous
nous verrons.
Maintenant, ça va mieux et j’ai même recommencé à
travailler. C’est un grand pays couvert par les vents, coupé
de prairies, de bois, et de rivières. L’air y est léger et,
surtout, je suis à quatre kilomètres du village le plus
proche. C’est la solitude. Je t’écris sur mes genoux, au
milieu d’un pré, entouré d’enfants qui sont, bien
entendu, bruyants, mais qui n’empêchent pas la solitude.
J’étais désolé de renoncer à ce voyage à Saint-Brieuc.
Mais c’est partie remise. Je rentre le 15 juillet. Et si tu es
toujours là-bas, je viendrai te voir à la fin juillet. Il y a
mille choses dont je voudrais parler avec toi, et deux ou
trois surtout qui me poursuivent.
La Peste a paru. Le succès que le livre obtient me laisse
déconcerté. Et il y a des applaudissements qui ne font pas
plaisir. Du reste, je crois que je connais bien les défauts
du livre.
Je travaille en ce moment aux dialogues que Barrault
m’a demandé de faire pour un spectacle auquel il
travaille depuis quatre ans et justement sur La Peste. Mais
il ne s’agit ni d’une pièce, ni d’une adaptation de mon
livre. C’est une grande machine à moitié lyrique4. Mais je
voudrais surtout te demander conseil pour la révolte.
J’aimerais terminer tout ceci et la pièce que je prépare
(une vraie, cette fois) avant le printemps. Je partirai alors
en Amérique du Sud pour six mois et je me demanderai
là-bas si, oui ou non, je dois continuer à écrire.
Je te dis tout ça très mal. Mais j’ai les idées encore
confuses. Simplement, j’ai l’impression d’avoir une
période à liquider.
Mais je voudrais savoir ce que tu deviens — où en est
ton bouquin, et ce que tu penses. Le plus simple,
naturellement, est d’aller te voir. Mais en attendant, écris-
moi ici. Je souffle enfin. J’ai l’impression de pouvoir me
tourner vers ceux que j’aime, dans le loisir. J’espère
seulement que le 15 je serai tout à fait rétabli, nanti de
quelques kilos supplémentaires et les idées plus claires.
À bientôt. Écris. Affectueusement à vous trois.
A. C.
1. Lettre envoyée du Chambon-sur-Lignon ; papier à en-tête de la NRF.
2. Le 1er juin 1947, devant la situation financière catastrophique de
Combat, ses actionnaires, dont Camus et Pia, sont contraints de céder le
journal à Claude Bourdet et Henri Smadja, renonçant ainsi au projet qui les
animait depuis 1944. La signature s’étant accompagnée d’une mise au point
très amère de Pia, Camus, malgré des mois d’efforts, perd à la fois un journal
et un ami (voir la « Préface » de Yves-Marc Ajchenbaum à la Correspondance
1939-1947 entre Albert Camus et Pascal Pia, Fayard-Gallimard, 2000, en
particulier p. XXII-XXV ; voir aussi, dans les « Annexes » de ce livre, p. 150-
151, la lettre adressée le 30 octobre 1978 par Pascal Pia à Herbert Lottman,
biographe de Camus, sur la manière dont il avait narré la fin de Combat ; voir
également le récit de cette fin de Combat par Olivier Todd, op. cit., p. 435-
436).
3. Pour La Peste, Camus a reçu le Prix des critiques.
4. Cela donnera L’État de siège, qui sera créé au théâtre Marigny le
27 octobre 1948.
27. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
Saint-Brieuc, 13 rue Lavoisier
Mercredi, juillet 1947

Mon vieux Camus,


Tu penses si j’ai été désappointé que tu ne sois pas
venu, mais ça n’était pas possible, je l’ai bien vu ; je
souhaite fort que tu sois remis de ces fatigues et je
t’attends à la fin du mois, voilà ce qu’il y a de plus clair. Il
se peut, d’autre part, que nous nous voyions un peu à
Paris si tu y es vers le 14. J’ai en effet fort envie d’y aller
voir notre Jean Grenier, qui a débarqué à Marseille le 4 et
annonce qu’il sera à Paris aux environs du 10. Seulement
je ne suis pas encore très sûr de pouvoir partir, pour
toutes sortes de raisons domestiques et autres encore non
réglées. Je te tiendrai au courant. Si je pars, ce sera
samedi prochain, qui sera le 12, je crois.
J’ai grand hâte de te voir1, et grand besoin, mais c’est
ici, surtout, que je voudrais que nous puissions vivre
ensemble, un peu. J’ai beaucoup de choses à te dire et à
te demander. Ta dernière lettre pose de grandes
questions.
Nous y réfléchirons ensemble. Pour le moment, je ne
t’écris qu’un mot pour régler les questions de chemins de
fer — Comme tu ne m’as pas donné ton adresse actuelle,
j’envoie ce mot rue Séguier, d’où, j’espère, on fera suivre
— Tu n’auras pas le temps de me répondre ici avant
samedi, si je pars — mais tu pourras m’atteindre chez
Yvonne Oulhiou, professeur, École Supérieure de jeunes
filles, Fontenay-aux-Roses. — Même adresse pour
Grenier.
Voilà.
Je relis La Peste, lentement — pour la troisième fois.
C’est un très grand livre, et qui grandira. Je me réjouis du
succès qu’il obtient — mais le vrai succès sera dans la
durée, et par l’enseignement par la beauté. Je sais bien
qu’on a toujours l’air un peu ballot quand on emploie ces
grands mots, mais tant pis. Ce livre restera comme une
des grandes œuvres de ce temps, j’en suis sûr. Le relisant,
je suis de plus en plus frappé d’une chose : la pudeur. Je
crois cette vertu essentielle en grand art.
À bientôt. Excuse le précédent paragraphe. Écris ou
télégraphie ce que tu fais. Nous pensons beaucoup à toi
tous les trois. Amitiés à Francine et aux loupiots. Je
t’embrasse de tout cœur, mon vieux frère,
Louis Guilloux
1. Guilloux est plus exubérant dans sa lettre à Jean Grenier datée du
26 juillet : « En voiture ! In carroza ! Allons vite ! Tu-lutt ! Allez roulez ! Je
vous embrasse tous. J’envoie en même temps un mot à Camus. Que
personne ne rate le train ! » [LGC 8.3.11].
28. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
[3 août 1947]

CAMUS RETARDÉ PAR COMTESSE ARRIVERONS DIX SEPT HEURES


1. Télégramme envoyé de Saint-Malo. Camus, Jean Grenier et son épouse
font en voiture le trajet de Paris à Saint-Brieuc ; sur le chemin, ils visitent
Combourg et Saint-Malo. Jean Grenier a raconté ce voyage dans Albert Camus.
Souvenirs (Gallimard, 1968, p. 98-102). Roger Grenier a ajouté quelques
détails piquants dans l’Album Camus (Gallimard, « Albums de la Pléiade »,
1982, p. 185), par exemple que Camus surnomme Desdémone la Citroën
11 CV avec laquelle ils font le trajet. Mais la « comtesse » reste mystérieuse ;
aurait-elle quelque chose à voir avec leur visite du château de Combourg
narrée par Jean Grenier : « […] on nous fit quelques difficultés. La maîtresse
de maison descendit pour voir de quels visiteurs il s’agissait. Le nom d’Albert
Camus lui était inconnu. Elle nous demanda quelles pièces nous désirions
visiter de préférence. “La chambre de Chateaubriand” fut notre réponse.
“Chateaubriand ? Lequel, le chef de famille ou l’auteur ?” Très surpris de
cette question, nous répondîmes l’auteur ! Et en effet le grand écrivain
n’était que le cadet » (id., p. 101).
29. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
17 septembre [1947]

Mon vieux Louis,


C’était à moi de t’écrire et je n’ai cessé de vouloir le
faire pour te remercier de ces journées de Saint-Brieuc.
Tu sais, j’ai constaté que je n’avais pas beaucoup d’amis.
Des tas de gens m’entourent, mais ils demandent toujours
et je n’en reçois rien. Là-bas, au contraire, entre Grenier
et toi, cette complicité de l’intelligence, ces appels
constants, une excitation heureuse…, oui, je crois que j’ai
été heureux avec vous2. C’est pour ça sans doute que
depuis mon retour ici tout me pèse et tout me paraît de
plus en plus difficile à faire. Si l’on doute, si l’on crée, si
on a envie d’aimer ou d’être aimé, à qui le dire ? Et si
l’on a envie de tout nier, et soi-même ?
Pourtant, je ne t’ai pas écrit. Mille ennuis, l’argent, la
coqueluche pour les gosses, Francine débordée par son
travail, et moi incapable d’une règle de conduite… enfin,
tu connais ça. Pourtant, j’ai pensé à toi. Voici, dans
l’ordre :
1) Tu as reçu sans doute le Savinkov3. Tu vas recevoir
Les Temps modernes4.
2) Les Gallimard favorables à l’augmentation des
mensualités. Écris et fixe un chiffre (demande le double).
Si ça t’ennuie, je le ferai moi-même.
3) On te tape (ma secrétaire) la lettre sur Palante5.
4) Caliban, je suis les pourparlers6.
5) Reste un boulot et ton introduction aux Relations
Culturelles. À venir
J’oubliais l’appartement. J’en ai parlé, il faut attendre.
Mais ce sera difficile. Essaie d’interviewer Malraux7 sur le
sujet, il doit avoir des occasions.
Je n’ai toujours pas l’auto. Tout va de mal en pis de ce
côté, et l’essence est aussi rare que l’absinthe. Si bien que
ce n’est pas très facile de t’aller voir. Je te tiendrai au
courant.
M’enverras-tu bientôt « Pas moi8 ». L’as-tu repris ?
Et Le Jeu de patience ? Tu sais que les lettres à Grenier
sont très belles, on pourrait les publier soit seules9, soit
avec d’autres (Grenier, moi). Titre : Lettres imaginaires et
anonymes à un ami réel.
Et puis le reste, la vie, les emmerdements… Il faudrait
nous voir, oui. Travailler est la seule issue pour le
moment. Écris. Je voudrais remercier ta femme pour son
accueil qui m’a beaucoup touché — et Yvonne, qui m’a
permis de connaître enfin une gare à fond10. Fais-le pour
moi.
Je t’embrasse
A. C.
— Je lis Palante11. Sensible et pas toujours profond.
Mais on est toujours ému.
Les [ill.] terribles et beaux je vais te les renvoyer.
Ah ! Compagnons est très beau ! C’est ça que je propose
à Caliban12.
1. Papier à en-tête de la NRF.
2. Camus arrive à Saint-Brieuc avec Jean Grenier et sa femme le 5 août
1947. Plusieurs photos sont prises pendant leur séjour, en particulier une,
manifestement prise par Guilloux lui-même, où l’on voit Camus, Grenier,
Yvonne et Renée Guilloux (voir le dossier photographique central des Carnets
de Grenier). Guilloux emmène Camus au cimetière Saint-Michel sur la
tombe de son père, Lucien Camus, mort le 11 octobre 1914, des suites d’une
blessure sur le front de la Marne. De son émotion devant la tombe de son
père, Camus ne dit rien directement, ni sur le moment, ni ensuite. Quand,
fin 1951, il l’évoque dans ses Carnets, c’est déjà sur le mode de la fiction :
« Roman. […] Les cimetières militaires de l’Est. À trente-cinq ans le fils va sur
la tombe de son père et s’aperçoit que celui-ci est mort à trente ans. Il est
devenu l’aîné » (OC IV, p. 1117). Dans les faits, en 1947, Camus avait un peu
moins de trente-quatre ans, et son père avait été tué à vingt-sept ans. Dans le
deuxième chapitre du Premier Homme, Jacques Cormery va au cimetière de
Saint-Brieuc à quarante ans ; la révélation de ce « père cadet » est pour lui un
moment bouleversant et fondateur (OC, IV, p. 754-755).
3. Camus rend à Guilloux le livre de Savinkov, Ce qui ne fut pas, que celui-
ci lui avait envoyé en mars 1946 ; mais son projet de le republier chez
Gallimard, avec une préface soit de Guilloux soit de Malraux, ne s’est pas
réalisé.
4. Il peut s’agir du numéro spécial des Temps modernes sur l’Italie (août-
septembre 1947), qui contient notamment un article sur Gramsci et des
lettres de prison de celui-ci.
5. Guilloux a écrit cette « lettre Palante » le 10 novembre 1946 (voir la
lettre du 10 novembre 1946, note 1) ; mais on ne sait pas quand il l’a
envoyée — ou donnée — à Camus.
6. La revue Caliban dirigée par Jean Daniel a commencé à paraître en
janvier 1947. Le titre de la revue fait référence au livre de Guéhenno, Caliban
parle (1928), que Guilloux avait véhémentement défendu auprès de Monde
en 1929. Camus est membre du comité de rédaction de la revue, à l’aventure
de laquelle il associera Guilloux à plusieurs reprises (entre autres dans le
numéro 39, en mai 1950, où le texte de Tolstoï, Maître et serviteur, est publié
avec une présentation de Guilloux). Dans le numéro 36, en février 1950,
Jean Daniel associe les deux amis : « Sous quels auspices plus fidèles que
ceux de Camus et Guilloux pourrait être célébré notre troisième anniversaire
qui témoigne, comme nous le disions déjà dans notre numéro 4, d’un effort
accompli en marge de tous les conformismes. » Dans la dernière livraison de
la revue (numéro 54, août 1951), où Camus donne une interview sur le
métier de journaliste, un encart de Jean Daniel précise : « C’est en quelque
sorte le numéro de l’amitié ; il devait contenir des articles de Louis Guilloux,
Henri Calet, Havet, et Bénichou ; mais ces articles ne sont pas arrivés à
temps » (voir Annexes).
7. Depuis leur rencontre en 1927, Guilloux et André Malraux sont liés
par une admiration réciproque et par une vive amitié. Malraux ne ménage
pas ses efforts quand Guilloux peut avoir besoin de son aide.
8. « Pas moi » est une brève nouvelle de Guilloux, qui a été publiée, avec
une illustration de Mendjizki, le 9 avril 1946 dans Les Étoiles, « hebdomadaire
de la pensée française », organe de l’Union nationale des intellectuels
présidée par Georges Duhamel. À partir d’un fait divers réel, attesté par des
rapports de police de 1945, gardés par Guilloux, elle raconte le suicide par
pendaison d’une femme russe rencontrée en Allemagne (STO) par un
Breton des Côtes-du-Nord. La nouvelle est très belle ; sans doute Guilloux l’a-
t-il ensuite reprise en l’étoffant puisque Jean Grenier lui écrit le 20 août
1947, donc peu après son passage à Saint-Brieuc avec Camus : « Pas toi [sic]
que j’ai remis à Camus pour qu’il te le rende est plein de grandes choses —
comment dire ? — cela rappelle Dostoïevsky. J’admire sans réserve le récit et
le dialogue. Tu devrais absolument faire du théâtre. Penses-y avant n’importe
quoi. » Camus lui a sans doute remis le manuscrit en lui conseillant quelques
aménagements et il attend le texte repris. Celui-ci ne sera pas publié en
France mais à Zagreb en 1953 : Guilloux y séjourne, en mai 1953, dans le
cadre de sa mission UNESCO et y rencontre nombre d’intellectuels et
d’éditeurs [LGO CII 03.02.02]. Il découpe et colle sur des feuillets de carnet
petit format les huit pages de cette publication [LGO Presse 03.01.84].
9. De ses lettres à Grenier, Guilloux composera Absent de Paris, publié
chez Gallimard en 1952.
10. Yvonne Guilloux, alors âgée de quinze ans, garde un souvenir ébloui
de ce séjour de Camus : il lui a appris à se mettre du rouge à lèvres et l’a
emmenée danser au casino de Trouville… (entretien avec Yvonne Guilloux,
le 13 mars 2012).
11. Camus note alors dans ses Carnets : « Palante (S.I.) : “L’humanisme
est une invasion de l’esprit prêtre sur le terrain du sentiment… C’est la
froideur glaciale du règne de l’Esprit” » (OC II, p. 1094). S.I. désigne
l’ouvrage de Palante, La Sensibilité individualiste, Alcan, 1909 (la phrase citée
se trouve page 41). Quelques jours plus tard, il note : « Palante dit justement
que s’il y a une vérité une et universelle la liberté n’a pas de raison d’être »
(OC II, p. 1097).
12. Guilloux avait publié Compagnons en 1931 chez Grasset ; Caliban le
reprend en décembre 1949 (n˚ 34) avec une présentation de Maurice
Nadeau, « Avez-vous lu Guilloux ? ». Dès janvier 1948 (n˚ 13), la revue publie
La Maison du peuple.
30. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
8 octobre [1947]

Cher vieux,
Voici le texte dactylographié de la lettre Palante2. J’en
garde un double.
Vaguement inquiet, j’attends de tes nouvelles — ou
toi.
Affectueusement
Camus
1. Papier à en-tête de la NRF.
2. Nous avons les dix-neuf pages de cette dactylographie.
[31. — FRANCINE CAMUS À LOUIS GUILLOUX]
Paris, le 15 novembre 1947

Cher Louis Guilloux,


Il m’arrive si rarement de prendre la plume que je ne
sais plus très bien comment on la tient. Mais Camus est
parti en Algérie pour une dizaine de jours et je ne veux
pas remettre plus longtemps ce dont ma sœur1 m’a
chargée. Avez-vous envie de passer un mois à Sidi-Madani,
à soixante kilomètres d’Alger, dans les conditions décrites
dans les papiers ci-joints ? C’est-à-dire voyage en bateau et
séjour offert.
Si oui vous n’avez qu’à m’envoyer votre réponse que je
transmettrai à ma sœur, Christiane Faure, chargée par
Aguesse de solliciter écrivains et artistes que cela
intéresse. Aguesse est le directeur des services de jeunesse
et d’éducation populaire en Algérie. Il a dit à ma sœur
qu’il vous connaissait et qu’il serait très heureux que vous
acceptiez.
Albert, ma sœur et moi avons tout de suite pensé à
vous. Cela vous changerait un peu de Saint-Brieuc et vous
donnerait l’occasion d’une retraite où vous pourriez
travailler ou vous reposer à votre gré. Cela n’est-il pas
bien ? Pour moi, j’envie beaucoup ceux qui y vont, mais
hélas ne suis ni écrivain ni artiste, mais mère de famille
de plus en plus submergée par les tâches urgentes,
quotidiennes et monotones. Et vous ne venez même plus
nous voir ? Et Madame Guillou [sic] ? ne devait-elle pas
venir nous voir régulièrement ?
De toutes façons vous seriez gentil de répondre si vous
acceptez et quelle date vous préféreriez — Je n’ose vous
conseiller parce que le temps est capricieux en Algérie —
J’ai connu des mois de janvier resplendissants, des février
pluvieux, mais cela n’est peut-être pas la règle. Albert
m’écrit qu’en ce moment il est réveillé à sept heures du
matin par le soleil qui inonde sa chambre — Ce n’est pas
le cas ici, ni sans doute à Saint-Brieuc.
Je serai contente que vous acceptiez et que cela vous
fasse plaisir. Je pense qu’il serait difficile à votre femme
de vous accompagner — Mais si cela est possible vous
verrez que cela est prévu.
À bientôt de vos nouvelles — Croyez à mon amitié
fidèle.
Francine Camus
Ne m’oubliez pas auprès de Madame Guillou et
d’Yvonne.
1. Christiane Faure, sœur de Francine Camus, collabore au service des
Mouvements de jeunesse et d’éducation populaire en Algérie, dirigé par
Charles Aguesse ; celui-ci, disposant d’un hôtel à soixante kilomètres au sud
d’Alger, près du village de Sidi-Madani, forme le projet d’inviter des écrivains
de la Métropole à séjourner un mois dans ce « lieu de retraite favorable à
leur travail et à leur pensée » ; mais le projet vise surtout à ce que « des
contacts puissent être établis peut-être sous forme de week-end à Sidi-Madani
entre nos hôtes, représentants de la Métropole, et les représentants les plus
intéressants, en particulier dans les milieux musulmans, de la pensée
algérienne » (Lettre d’invitation, citée par Jean Déjeux, « Les rencontres de
Sidi-Madani [Algérie] [janvier-février-mars 1948] », Revue de l’Occident
musulman et de la Méditerranée, 1975, n˚ 20, p. 167). Séjourneront
successivement à Sidi-Madani, entre décembre 1947 et mars 1948 : Calet,
Ponge, Leiris, Lottman, Damboise, Morel, Guilloux, Parrot, Tortel, Parain,
Cayrol, Dib, Zerrouki, Kouriba, Sénac, Camus, Minet (de nombreux autres
écrivains, pressentis, avaient donné leur accord pour un séjour ultérieur).
Jean Déjeux donne la liste impressionnante de tous ceux qui vinrent
d’Algérie à telle ou telle des réunions organisées à Sidi-Madani en 1948 (art.
cité, p. 169). Les écrivains résidant à Sidi-Madani donnèrent aussi des
conférences et animèrent des débats dans divers endroits : Guilloux les 4 et
8 mars à Alger et le 23 à Oran ; Camus le 11 mars à Alger (J. Déjeux, art. cité,
p. 170). Voir aussi Abdelkader Djemaï, « Louis Guilloux en Algérie », Louis
Guilloux écrivain, Francine Dugast-Portes et Marc Gontard (dir.), Presses
universitaires de Rennes, 2000 (« Interférences »), p. 47-50 ; voir également
le témoignage de Jean-Claude Xuereb, « Albert Camus et les rencontres de
Sidi-Madani », Bulletin de la Société des études camusiennes, n˚ 57, janvier 2001,
p. 3-5. Malheureusement, Charles Aguesse n’eut pas, en 1949, l’autorisation
de renouveler l’expérience qui, pourtant, avait été plébiscitée par les
participants en raison des liens d’estime et d’amitié qu’elle avait permis de
nouer.
[32. — LOUIS GUILLOUX À FRANCINE CAMUS]
18 décembre 1947
13, rue Lavoisier
Saint-Brieuc

Chère Francine Camus,


Votre lettre m’est arrivée avec tout le retard qu’on
pouvait attendre de la situation, et j’ai ajouté moi-même
un peu de retard à vous y répondre par toutes sortes de
raisons de traînasserie etc., qui sont hélas beaucoup dans
ma manière depuis quelque temps. Ce que c’est que
d’habiter les départements ! Vous pensez bien que je suis
tout à fait d’accord et parfaitement heureux d’accepter.
Vous ne pouvez même pas savoir à quel point. Ai-je
besoin de vous dire que je suis très touché d’une si bonne
pensée de votre part, de celle d’Albert et de votre sœur
pour moi — Sans parler d’Aguesse, que j’ai en effet vu
autrefois ici, à Saint-Brieuc1, et qui m’a laissé le souvenir
d’un homme fin, délicat et discret. J’aurai beaucoup de
plaisir à le revoir.
Dois-je lui écrire ? Que faut-il que je fasse ? Je m’en
remets à vous en vous suppliant de me pardonner mon
retard et de me donner bien vite des nouvelles — Le
meilleur moment pour moi serait à cheval sur janvier et
février — Dites-moi ce que je dois faire. En tous cas c’est
entendu, j’y compte, j’y pense et j’en rêve. C’est qu’il ne
s’agit pas uniquement pour moi d’un séjour agréable,
mais de sortir une bonne fois de la nuit. Albert est-il
rentré ? Viendrait-il là-bas ?
Si Renée n’est pas allée vous voir, c’est qu’elle n’est pas
retournée à Paris depuis cette visite qu’elle a faite chez
vous. Il est probable qu’elle y retournera bientôt et elle
ne manquera pas d’aller vous voir — Merci pour les
amitiés que vous lui faites et à Yvonne. Vous savez que
vous avez les miennes, sans discussion, bien entières — À
bientôt. Que vous avez bien fait de m’écrire, et de me
proposer cette fuite ! J’attends — À vous et à Albert, de
tout cœur, et aux enfants. À bientôt
Louis Guilloux
1. Charles Aguesse a été professeur au collège Anatole Le Braz de Saint-
Brieuc où Guilloux a fait ses études.
33. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
10 janvier 1948

Mon cher Albert,


Ai-je besoin de te dire tout le bonheur que c’est pour
moi d’aller en Algérie, surtout si tu y viens aussi comme ta
belle-sœur me le laisse espérer. Dis-moi bien vite que c’est
plus qu’un espoir, que je peux y compter1. Ce serait un
grand moment. Dis ? Et puis, si d’Alger, on trouvait le
moyen, je ne sais pas lequel, de s’esbigner en douce
jusqu’à Alexandrie, voir Jean ! Tu te rends compte ? Je
me sens les pieds très légers — mais si c’était avec toi,
alors ce serait parfait — Réponse méditée là-dessus —
Fais l’impossible pour que ce soit possible — Je devais
prendre le bateau le 21 à Marseille, mais il y a cette affaire
suisse, le prix Veillon2, et je dois d’abord aller à Lausanne
vers le 7 et 8 février — Je pense que le départ pour Alger
pourrait avoir lieu avant le 15 février3 — La Suisse sera
sans doute assez brève — J’ai hâte de te voir, et de régler
tout cela. Je travaille beaucoup à mettre en ordre le
manuscrit du Jeu de patience, pour qu’il soit prêt avant
mon départ. Je l’amènerai avec moi à Paris, sans doute au
début de février.
Merci pour Caliban. Je suis très heureux que ce soit toi
qui fasses la présentation4. J’attends avec impatience. Ne
pourrait-on me faire envoyer ce journal ?
À bientôt. Renée5 ne va pas tout de suite à Paris mais je
crois, vers le 20. D’ici là, on s’écrira.
Je te dis encore une fois tout l’espoir que j’ai de voir la
chose tourner au bonheur d’un voyage avec toi — Je
t’embrasse, vieux frère — et fais beaucoup d’amitiés à
Francine, aux enfants — Nunc et semper
Louis Guilloux
1. Guilloux note dans ses Carnets : « Aujourd’hui, journée médiocre,
quoique fort heureusement commencée par une lettre de Camus. Espoir de
le retrouver en Algérie » (op. cit., p. 68).
2. Créé en 1947 par le mécène suisse Charles Veillon (1900-1971), le prix
Charles Veillon du roman de langue française vise à soutenir la jeune
création littéraire, « véhicule de la pensée », dans une perspective
d’ouverture et « d’entente entre les nations au profit de la collectivité ». Au
jury, présidé par André Chamson, Louis Guilloux figure aux côtés, par
exemple, de Louis Martin-Chauffier et de Vercors.
3. Guilloux restera en Algérie du 18 février au 24 mars. Sur ce séjour,
Djemaï (art. cité) donne des détails amusants, communiqués par Aguesse
(comme celui de la vieille femme qui se plaint de la panne de sa machine à
coudre ; comme c’est la même que celle de sa mère, Guilloux tente en vain
de la réparer) ; mais il faut lire surtout les impressions notées au fur et à
mesure par Guilloux dans ses Carnets (op. cit., p. 70-81).
4. Dans le numéro 13 de Caliban (janvier 1948), La Maison du peuple est
précédé d’un texte intitulé « Albert Camus vous parle de Louis Guilloux »,
texte qui sera repris comme préface à la réédition du livre de Guilloux en
1953. Il est republié en février 1948, sous le titre « Présentation de Louis
Guilloux », dans le numéro 16 de L’Arc (journal des Anciens Résistants des
Côtes-du-Nord), avec un portrait de Guilloux par Maurice Adrey.
5. Renée Guilloux, l’épouse de Louis.
34. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
26 janvier [1948]

Cher Guilloux (Louis)


Un mot :
Je suis à Leysin, près de Michel G[allimard]2, à une
heure et demie de Lausanne, où tu dois te rendre. Je pars
le 7 février. Si tu arrives le 3, tu as grandement le temps
de venir manger du chocolat avec nous. Ensuite je te
rejoindrai en Algérie vers le 223.
J’ai écrit à Gaston, question mensualités. Mais j’ai
surtout envie de te voir, après tout ce silence entre nous.
Si Renée va à Paris, elle peut demander la clé de mon
appartement au concierge, en lui montrant cette lettre.
Dans ce cas, il faudrait faire faire (voir concierge) le
remplissage des radiateurs et des feux — Les draps sont
dans l’armoire de la chambre. La clé de l’armoire dans
les petits tiroirs près du lit. On allume le ballon d’eau
chaude le soir (la manette est dans le placard à balais
dans la cuisine, il suffit de la relever). On l’éteint le matin
(abaisser la manette). Et on a un bain brûlant. Ouf !
Viens, cours, vole qu’on t’embrasse4.
A. C.
1. Papier à en-tête de la NRF.
2. Camus a rejoint Michel Gallimard, qui soigne sa tuberculose au
sanatorium de Leysin en Suisse.
3. En fait Camus n’arrivera à Sidi-Madani que le 2 mars, et il y restera
jusqu’au 13, alors que Guilloux y séjourne du 18 février au 17 mars. Camus
raconte deux fois à Grenier un épisode de cette rencontre avec Guilloux en
Algérie ; le 9 mars : « Puis je suis venu à Sidi-Madani (d’où je vous écris) pour
retrouver Guilloux. Celui-ci a été invité en effet à un petit séjour dans un
hôtel des gorges de la Chiffa, avec quelques autres artistes. Nous y sommes
depuis quelques jours et la vie y est douce. Mais G[uilloux] aspire, il me
semble, à revoir les brumes briochines. Hier, nous l’avons emmené à Tipasa,
par une journée resplendissante. Mais il y avait, selon lui, un excès de beauté.
(Il était plus content, je crois, de déjeuner chez moi, à Belcourt.) C’était vrai
d’une certaine manière, bien que cet excès me fût personnellement léger à
porter. Que ce pays est beau ! » (A. Camus et J. Grenier, Correspondance, op.
cit., p. 143), et le 21 avril : « G[uilloux] était content, paraît-il, d’avoir terminé
son voyage en Algérie. C’était le premier qu’il n’interrompait pas
brusquement pour rentrer chez lui. Tous les Bretons sont-ils ainsi ? Ah ! Je ne
vous ai pas dit : Je présente Tipasa à G[uilloux] par une matinée admirable,
un ciel pur de février, des torrents de lumière, la beauté la plus somptueuse.
“Hein ?” dis-je, de l’air du propriétaire. “Oui oui, dit Guilloux, mais s’il y
avait un ou deux petits nuages…” » (p. 146-147). Voir aussi les deux réponses
de Grenier (qui est à ce moment-là en poste à Alexandrie) à Camus ; le
7 avril : « Vraiment je suis heureux et je regrette à la fois que Guilloux et vous
ayez été à Alger et que je ne m’y sois pas trouvé » (p. 144). Rappelons que,
l’année précédente, Camus n’avait pas été enthousiasmé par la Bretagne —
qu’il découvrait alors (voir J. Grenier, Albert Camus. Souvenirs, op. cit., p. 99).
4. Démarquage plaisant du vers du Cid : « Va, cours, vole et nous
venge ! », dit Don Diègue à son fils (I, 5, v. 290).
35. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
12 mai 1948

Mon cher Albert,


Je suis bien coupable de ne t’avoir pas écrit depuis que
je suis rentré ici. Mais j’ai d’abord commencé par le
sommeil, après un grand voyage et, ensuite, je me suis
remis au travail. La grande interruption causée par le
voyage, pendant lequel je n’avais pour ainsi dire pas
songé à mon roman, m’a été extrêmement profitable.
Certaines difficultés dont je ne voyais pas comment sortir
se sont presque résolues d’elles-mêmes quand je me suis
remis à travailler. Bref, j’ai traversé une assez bonne
période de boulot (touchons du bois) et pendant ce
temps-là je n’ai pas écrit de lettres1 — quoique
« bourrelé » » de remords — le roman va donc être
bientôt fini, et montrable, de même que la traduction de
Forester2 dont nous parlions avec Michel. Est-il toujours à
Leysin ?
Je compte aller à Paris vers la fin de ce mois ou au
commencement de l’autre. Y seras-tu ? Envoie-moi un
mot pour me le dire.
Comment va le travail ? Les répétitions de La Peste
(titre ?3) l’essai sur la révolte4 ? La pièce sur Kaliayev5 ?
Figure-toi que je me sens devenir bon. Je découvre que
j’aime vraiment les hommes et je voudrais faire quelque
chose pour eux. C’est comme une espèce de sentiment
religieux, si on veut — Besoin de se donner à une chose
choisie. Mais j’ai peu de moyens et je ne sais pas grand-
chose. N’importe. Et je n’ai pas non plus beaucoup de
discipline.
Je t’ai peu parlé de ton papier sur moi dans Caliban6,
mais je tiens à te dire ici que les choses que tu as dites là
ont pour moi une importance énorme et m’aident
beaucoup. Je t’embrasse vieux frère.
À bientôt. J’embrasse bien affectueusement Francine.
Ne m’oublie pas, quand tu écriras en Algérie, auprès de
ta mère7 et de Madame Agaut [sic]8. De tout cœur
Louis Guilloux
1. Jean Grenier, d’ailleurs, s’en plaint à Camus : « Naturellement
Guilloux ne m’écrit pas. J’ai été très heureux de savoir qu’il avait vu un pays
où j’ai tant vécu et que j’ai aimé » (Lettre du 6 mai 1948, op. cit., p. 147).
2. Avec d’autres traducteurs, Guilloux traduit une partie de la saga
maritime du romancier anglais Cecil Scott Forester (1899-1966) ; cette saga,
centrée sur le personnage du capitaine Horatio Hornblower, a été publiée en
anglais entre 1937 et 1967 ; la traduction française complète a paru en 1995
aux Éditions Omnibus.
3. Il s’agit de L’État de siège, dont Camus ne cesse d’affirmer qu’il ne s’agit
nullement d’une adaptation de son roman, même si La Peste est l’un des
protagonistes. La pièce sera créée au théâtre Marigny le 27 octobre 1948.
Guilloux, présent à Paris, notera le 4 octobre dans ses Carnets : « On répète
L’État de siège. Camus était en pleine euphorie » (op. cit., p. 85).
4. L’Homme révolté sera publié en 1951.
5. Ivan Kaliayev (1877-1905) est un anarchiste russe qui a assassiné le
grand-duc Serge de Russie en 1905. Camus en fait le protagoniste de sa pièce
Les Justes qui sera créée le 15 décembre 1949.
6. Voir lettre du 10 janvier 1948. Le texte de Camus et La Maison du
peuple de Guilloux ont été publiés en janvier 1948 dans le numéro 13 de
Caliban.
7. Lors de son séjour en Algérie, en février-mars 1948, Guilloux a été
invité à déjeuner chez la mère de Camus. Dans un texte écrit après la mort
de Camus, il évoquera sa visite rue de Lyon : « Plus tard, je suis avec lui, à
Belcourt, dans sa famille, et j’ai connu sa mère, une si charmante vieille
dame, une grande dame » (voir Annexes).
8. À Alger, Guilloux avait également déjeuné avec la tante de celui-ci,
Mme Acaut, celle-là même qui avait accueilli le jeune Camus chez elle à
Alger lors de sa première attaque de tuberculose en 1930.
36. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
28 mai [1948]

Vieux frère
Bien coupable aussi de n’avoir pas écrit. Mais je suis
devenu aphone (quant à la voix du cœur). On me dit
cependant que tu vas venir. Atterris à la maison où je suis
célibataire (Francine à Oran2). Sinon, dis-le-moi. Et
j’écrirai une vraie lettre. Amène le roman3 aussi. Moi j’ai
travaillé, mais en somnambule. Le cœur sec, quoi !
Je vous embrasse tous les trois
A. C.
La bonté ? Oui, on voudrait bien. Et puis crac, on est
distrait. Il faut tout recommencer.
1. Papier à en-tête de la NRF.
2. Oran est le berceau de la famille Faure ; Francine y fait de fréquents
séjours, le plus souvent avec ses enfants.
3. Il s’agit toujours du Jeu de patience.
37. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
12 novembre 1948

QUITTE PARIS LUNDI POUR UNE SEMAINE PEUX TU RETARDER


ARRIVÉE ATTENDS SUITE LETTRE AFFECTUEUSEMENT CAMUS

1. Télégramme envoyé de Paris à Saint-Brieuc.


38. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
17 mars [1949]

Mon vieux Louis,


Un mot pour te presser, hélas, et me faire maudire. Il
faudrait que La Patience coure sa chance pour un prix et
cela va être juste2. Comme je te plains et comme je me
trouve bête de t’écrire cela. Mais je voudrais te voir libéré
des incertitudes matérielles — autant que possible.
Autre chose. Lehmann dit que tu ne devrais pas traiter
ta leucoplastie [sic] de la langue3 à la neige carbonique,
mais voir un spécialiste. Ne sois pas paresseux, et fais-le.
J’ai transmis ton Pain des rêves4, qui fut bien accueilli,
comme tu le désirais. L’émission aura lieu en avril, je
crois. J’essaierai de te prévenir. Et puis viens à Paris, non ?
Ce sera le plus simple.
Ma bénédiction à la maison Lavoisier5. Et pour toi,
l’affection de ton vieux frère
Albert Camus
J’ai fini la première version de La Corde6. Cinq actes. Et
russe en diable… Naturellement, je ne sais pas ce que ça
vaut.
1. Papier à en-tête de la NRF.
2. Le Jeu de patience est publié en octobre 1949 et obtient le prix
Renaudot. À sa sortie, le livre porte un bandeau avec un extrait de la
présentation de Guilloux par Camus dans Caliban (janvier 1948) : « Nous
sommes avec Guilloux au cœur de ces terres inconnues que les grands
romanciers russes ont tenté d’explorer. »
3. La leucoplasie est une affection de la muqueuse buccale.
4. Le Pain des rêves avait été publié en 1942. Camus l’a sans doute transmis
pour une lecture à la radio. Nous n’avons pas trouvé trace de cette émission.
Yves Jaigu, qui fut directeur de France-Culture (rencontré le 22 février 2012),
témoigne de l’abondance des émissions radiophoniques — entretiens ou
lectures — consacrées à Guilloux dans l’immédiat après-guerre ; c’était, pour
ses amis qui s’entremettaient à cette fin, une manière de faire connaître une
œuvre qu’ils admiraient, tout en procurant à Guilloux des rentrées
financières.
5. Les Guilloux vivent rue Lavoisier à Saint-Brieuc.
6. C’est un des titres auxquels Camus avait d’abord pensé pour Les Justes.
39. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
Saint-Brieuc (les choux)
2 mai 1949

Albert,
J’ai envoyé samedi dernier à Festy1 la fin de mon ours
— Je compte donc aller à Paris prochainement, mais je
voudrais bien que tu me dises d’un mot rapide quand
nous pourrons le mieux nous voir. Cette semaine, est-ce
possible ? Je me guiderai sur ce que tu m’écriras. J’ai fort
envie de te voir et beaucoup de choses à te dire.
Je t’embrasse de tout cœur, Albert, j’embrasse
Francine y los niños2.
À bientôt.
Ton vieux
Louis
1. Jacques Festy est directeur de fabrication chez Gallimard.
2. « et les enfants » ; Guilloux parle l’espagnol ; il l’a appris au contact
des réfugiés qui, ayant fui l’Espagne franquiste, se sont retrouvés à Saint-
Brieuc à partir de 1935 et dont il s’est occupé activement avec le Secours
rouge (voir Le Jeu de patience).
40. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX
11 mai [1949]1

Mon vieux Louis,


Je serai à Paris jusqu’à la fin du mois. Accours. Un mot
deux jours avant et je me réserverai tout le temps
possible. Je piétine au milieu de la confusion, travaillant
une fois de plus contre la montre, et le reste. Tout ce que
je fais est contre, contre quelqu’un, contre quelque chose
ou contre moi-même. Mon bon maître vient de trouver
une formule qui m’a fait rêver : « Je n’ai jamais pu faire
coïncider ce que je croyais être la vérité avec ce qui
m’aidait à vivre2. » Qu’en dis-tu ? Peut-on aller plus loin ?
Viens. Nous bavarderons et nous parlerons de La
Patience3. Il en faut !
Je t’embrasse — ainsi que Renée et la prestigieuse
Yvonne
A. C.
1. Date probable, en fonction du contexte, en particulier celui de la
publication prochaine du Jeu de patience. La phrase de Jean Grenier (son
« bon maître ») que cite Camus, sera reprise en 1955 dans Lexique.
2. Jean Grenier, « VÉRITÉ », Lexique, Gallimard, 1955
(« Métamorphoses »), p. 77.
3. Le roman de Guilloux, Le Jeu de patience, paraît en octobre 1949 et
obtient en décembre le prix Renaudot.
41. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
[23 mai 1949]

QUITTE PARIS JEUDI JUSQU’À DÉBUT JUIN T’ESPÉRAIS SEMAINE


PASSÉE PEUX-TU RETARDER AFFECTUEUSEMENT ALBERT

1. Télégramme envoyé de Paris à Saint-Brieuc.


42. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS1
12 novembre 1949

Mon cher Albert,


La nommée Georgette Henry2, de passage à Saint-
Brieuc, me dit avoir vu la biche3, qui lui aurait donné des
nouvelles médiocres de ta santé4. — Que se passe-t-il au
juste ? Je serais heureux d’avoir un mot de toi, ne pensant
pas aller à Paris tout de suite. Je suis en effet retenu ici
par l’état de ma mère, de plus en plus mauvais. — Voilà.
C’est tout ce que j’ai à te dire pour le moment. Aussi,
pourtant, que je voudrais bien savoir ce que tu penses de
mon livre, et si Bloch-Michel est rentré, et s’il pense
toujours à ce qu’il m’avait dit le soir où nous dînions
ensemble5. — Excuses. Ça fait un méli-mélo, mais…
Donne-moi de bonnes nouvelles de toi, Albert.
Je t’embrasse
Louis
1. Lettre sur papier à en-tête de la NRF Librairie Gallimard.
2. Georgette Henry va publier en 1950, dans la collection « Espoir » que
Camus dirige chez Gallimard, un récit, Permis de séjour.
3. C’est le surnom donné à Suzanne Agnely, née Labiche, secrétaire de
Camus chez Gallimard
4. Camus confirme, en réponse, une rechute grave (voir lettre suivante).
5. Jean Bloch-Michel (1913-1987) est un ami proche de Camus depuis
leur engagement dans Combat en 1945. Ils sont compagnons de lutte sur
plusieurs fronts ; en 1957, Bloch-Michel écrira une introduction et une
étude, « La peine de mort en France », pour encadrer les textes de Camus et
de Koestler dans Réflexions sur la peine capitale. Polyglotte, il collabore
régulièrement au Courrier de l’UNESCO. Il a sans doute proposé à Louis
Guilloux de sonder la possibilité pour lui d’un poste à l’UNESCO ; voir la
réponse de Camus dans la lettre suivante.
43. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
Paris, le 17 novembre 1949

Mon cher Louis,


Je dicte cette lettre parce que c’est beaucoup plus
simple. Je suis en effet au lit, et probablement pour
longtemps. Ce que je couvais, et dont tu as été témoin,
était un réveil de ma vieille maladie2. Le verdict
comporte, pour le moment, cinq semaines de lit, à la
streptomycine3 et compagnie, puis quelques mois de
montagne. Je mentirai en disant que je n’ai pas l’esprit
un peu préoccupé par cette histoire.
C’est pourquoi je ne t’ai pas écrit sur ton livre4 que j’ai
terminé depuis longtemps et que je trouve beau et
émouvant (c’est une manière idiote de dire les choses,
mais la maladie, ça simplifie). Les seuls reproches que je
lui fais, sont, de loin en loin, des empâtements de la
composition. Mais cela était fatal dans cette entreprise.
Finalement, tu as créé un véritable univers, justification
de l’artiste. Il faudrait parler du fond aussi, mais ça nous
mènerait loin. J’aime l’idée qu’il y aurait un recours dans
la douceur, mais je n’y crois pas, et toi non plus, c’est
évident. C’est pourquoi on est touché par le fait que tu le
dises quand même.
J’ai fait téléphoner à Bloch-Michel cette semaine pour
lui demander des nouvelles de son petit projet.
À bientôt, je l’espère du moins. Tu seras obligé de
venir pour le Grand Prix de Trot5, pour cracher dans le
micro et te faire fusiller au magnésium. C’est à ce
moment-là qu’il te faudra beaucoup de douceur. Adieu,
mon Guilloux, je t’embrasse comme toujours,
Albert Camus6
Albert Camus
Vu7 Bloch-Michel :
Pas de place fixe à l’UNESCO.
Mais possibilité de travaux sur commande, très bien
payés.
Il faudrait seulement que tu viennes à Paris.
1. Lettre dactylographiée sur papier à en-tête de la NRF Librairie
Gallimard.
2. Pendant son voyage en Amérique du Sud, en juillet et août, Camus a
cru qu’il multipliait les mauvaises grippes ; à son retour, le diagnostic est
beaucoup plus sévère. À René Char, Camus écrit, le 7 novembre 1949 : « Une
rechute de ma vieille maladie. Six semaines à l’horizontale et puis ce seront
des mois de montagne. Le retranchement est difficile. J’ai passé l’âge du
rêve. Et puis mon effort constant a été de repousser la solitude, la différence,
l’intime. Je voulais être avec. Mais il y a une destinée, c’est là ma seule
croyance. Et pour moi, elle est dans cette lutte où rien n’est facile » (Albert
Camus et René Char, Correspondance 1946-1959, édition de Franck Planeille,
Gallimard, 2007, p. 49).
3. Découverte en 1943, la streptomycine est un antibiotique puissant, le
premier à être utilisé contre la tuberculose.
4. Le Jeu de patience a été publié en octobre 1949 chez Gallimard.
5. Camus plaisante sur les festivités auxquelles donnera lieu l’obtention
du prix Renaudot par Guilloux. Ces festivités auront lieu en février 1950. Le
13 février, Camus écrit à Jean Grenier : « Guilloux, couronné par
Théophraste Renaudot, nage dans la joie et les succès. J’en suis heureux,
bien heureux pour lui qui méritait vraiment d’être “reconnu”. (On dit même
qu’il a acheté des souliers à triple semelle et un pardessus businessman.) Il
est vrai aussi qu’il a six ou sept millions de droits d’auteur. La pluie d’or,
quoi ! Il faisait plaisir à voir quand j’étais encore à Paris. Nous le blaguions
un peu, mais tout le monde était ravi » (Albert Camus et Jean Grenier,
Correspondance, op. cit., p. 168).
6. Ajout manuscrit
7. Ajout manuscrit jusqu’à la fin de la lettre.
44. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
Dimanche [27 novembre 1949]

Mon cher Albert,


J’ai trouvé le pire1, en rentrant hier soir. Je t’en fais
part, douloureusement. À bientôt.
Louis
1. La mère de Louis Guilloux, Philomène Guilloux, née Marmier, est
morte le 26 novembre 1949.
45. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
Mardi [29 novembre 1949]

Mon cher Louis,


Je suis bien triste de ce que tu m’apprends. Tu t’y
attendais mais on ne s’habitue pas à la disparition. Je
pense beaucoup à toi depuis dimanche. J’ai de
l’imagination, j’aime aussi ma vieille maman. Que te dire
de plus sinon que je suis près de toi, avec toute l’affection
dont je suis capable.
Je t’embrasse, bien tristement
Albert Camus
1. Lettre sur papier à en-tête de la NRF.

À
46. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
29 rue Madame,
Paris, VIe

5 mai 1951

Cher Guilloux (Louis)


Une charmante dame me demande de te transmettre
cette lettre. Tu l’as connue chez moi.
Fais signe.
Affectueusement,
A. C.
1. Lettre dactylographiée ; ajouts manuscrits du prénom « Louis » et des
initiales de signature.
47. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
2 décembre 1951

Mon cher Albert,


Je crève de confusion, et ne sais comment t’expliquer
ce qui est arrivé. Je n’ai ouvert que trop tard hélas, une
certaine lettre considérée par moi comme un prospectus,
venant de la maison Hachette et suivie de deux numéros
de la Biblio, ce qui m’a confirmé dans ma première
impression. J’ai vaguement cru qu’il s’agissait d’un
prospectus publicitaire, lequel me demandait de
m’abonner, ou quelque chose de ce genre-là, et j’ai laissé
tomber d’autant plus facilement qu’étant dans une
bonne période de travail, je suis distrait à l’égard de
certaines choses. Et c’était pour me demander un papier
sur toi. Je ne puis rien ajouter sinon que je crève de
remords, et que je te prie, si cela peut se réparer, de me le
dire. Jamais je n’ai été si enragé — Écris-moi — J’ai le
livre1, j’y suis — Pourquoi ne m’ont-ils pas téléphoné
16.83. Je suis un vieux con.
Louis
Et j’ai égaré mon carnet d’adresses si bien que je n’ai
pas ton numéro rue Madame et qu’il faut que je t’envoie
ce mot par Gaston.
Dis-moi que tu me pardonnes ma bêtise — Tous ces
temps-ci, je n’en fais pas d’autres.
1. Il s’agit de L’Homme révolté, paru en octobre 1951 ; la polémique avec
Les Temps modernes n’est pas encore déclenchée fin 1951. On s’est étonné du
« silence » de Guilloux pendant cette polémique ; il est peut-être dû pour
une part à ce quiproquo.
48. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
5 décembre 1951

Mon cher Albert


Tu peux bien penser que ta lettre1 m’a donné une
grande joie ; nous ne parlerons plus de cette sotte affaire
en effet signée Nimbus sauf pour te dire qu’il me reste
l’embarras d’avoir à écrire au directeur de cette Biblio, ce
que je ne sais comment faire — mais je le ferai tout de
même.
Oui : je travaille ; c’est un roman, bien entendu, je ne
sais pas très bien où cela va me mener, j’écris ce roman
comme j’écrirais un feuilleton2 : tout bien réfléchi c’est la
meilleure pratique. J’en ai abattu pas mal depuis quelque
temps, mais je ne sais quand j’aurai fini. Ensuite, il faudra
tout revoir. Je suis toujours furieux d’habiter ce pays plus
que morose et plus qu’inerte, plus que désert, cela hâte
ma fin, je parle très sérieusement et je donnerais la lune
pour un grenier à Paris. L’idée de passer l’hiver ici
m’épouvante. Mais trêve de jérémiades. Je vais publier,
enfin, mes lettres à notre bon maître sous le titre Absent de
Paris3 — Ne crois pas que je veuille publier, aussi, la
photo de lui que je t’envoie. Mais j’ai fait faire cet
agrandissement de la première photo de lui qu’il m’ait
donnée en 1917 ou 1918 (cette photo date au plus tard
par conséquent de ses dix-neuf ou vingt ans) pour la lui
envoyer avec le manuscrit. J’ai pensé te faire plaisir en en
faisant tirer une épreuve pour toi4.
Dès que je pourrai aller à Paris je t’en avertirai bien
sûr. J’espère que ce ne sera pas dans cent ans. Je suis dans
ton livre, mais à petits pas, en raison de ma mobilisation
sur le mien. Je vais tout reprendre du commencement,
dans quelques jours. Donne des nouvelles de ta santé, et
de ta famille. Je t’embrasse très affectueusement
Louis
1. On n’a pas retrouvé cette lettre ; on a seulement une enveloppe à en-
tête NRF, oblitérée le 4 décembre 1951, avec l’adresse de Guilloux de la main
de Camus.
2. Guilloux travaille à Parpagnacco, qui paraîtra en 1954.
3. Absent de Paris paraît chez Gallimard en 1952.
4. Le même jour, Guilloux envoie à Grenier cette même photo, « la toute
première photo que tu m’aies donnée de toi, vers 1918 sans doute. J’ai
beaucoup de plaisir à te l’envoyer et je t’embrasse très tendrement » et il
ajoute : « Sachant l’amitié de Camus pour toi, et voyant qu’il t’a dédié son
livre, j’ai fait faire pour lui une deuxième épreuve de cette même photo que
je lui envoie, pensant que tu es d’accord d’avance » [LGC 8.3.14].
49. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
20 décembre 1951

Mon Albert,
Je suis jusqu’au cou dans ton livre, avec une profonde
émotion. Tout me touche, m’instruit, et souvent, me
bouleverse. Je te suis très reconnaissant. Beaucoup de
choses dans ce que je lis m’éclairent et entraînent pour
moi des changements.
Je n’ai pas fini ; j’attends beaucoup de ce livre et je
t’en écrirai plus au long, après ; j’avais peur de m’y
mettre à cause de mon roman ; mais loin de là, ton livre
m’aide et modifie mes propres perspectives dans ce que
je crois être le meilleur1. À bientôt — Je t’embrasse de
tout mon cœur
Louis
1. Guilloux travaille à un grand roman qu’il a intitulé « Les Idiots » puis
« La Délivrance ». Le 2 octobre 1951, il notait dans ses Carnets : « Ce livre
exprimera de ma part un changement complet. […] J’y veux consacrer
toutes mes forces, et que ce soit, enfin, un livre que je puisse, moi, aimer sans
réticences. Oui : il y a une délivrance de l’autre, aussi, je le sais. Je suis dans
un moment de grand espoir. L’homme sortira de prison » (Carnets, op. cit.,
p. 154). Le 1er décembre, il note qu’il a « écrit 265 pages, bonnes ou
mauvaises, de La Délivrance » (p. 158). On devine tout ce que ce livre
d’espoir, dans lequel Guilloux est effectivement plongé, peut recevoir de
L’Homme révolté ; surtout si on éclaire son titre par une phrase de Jean
Grenier que Guilloux cite dans Absent de Paris : « Nous sommes tous
prisonniers et nous ne rêvons que de liberté quand c’est la délivrance qu’il
nous faut » (Gallimard, 1952, p. 12). Pourtant, il ne terminera pas « La
Délivrance », et en tirera seulement Labyrinthe qui paraîtra en quatre
livraisons dans la revue La Table ronde d’octobre 1952 à janvier 1953 (voir
Sophie Milquet, « Labyrinthe de Louis Guilloux : une possibilité de
Délivrance ? », L’Atelier de Louis Guilloux, sous la direction de Madeleine
Frédéric et Michèle Touret, Presses universitaires de Rennes, 2012
(« Interférences »), p. 165-180).
50. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
Lundi 9 [juin 1952]

Mon Albert, j’ai téléphoné tant que j’ai pu hier et


même avant-hier, et encore ce matin, mais je ne t’ai point
trouvé et tout à l’heure la biche1 vient de me dire que tu
n’es pas à Paris — Faut-il dire que je le regrette, j’aurais
tant voulu te voir — Je pars pour la Bretagne à l’instant,
je ne sais combien de temps j’y resterai ; si tu m’écris un
tout petit mot, il sera le bienvenu. Tâchons de nous voir
sans trop tarder, s’il plaît à Dieu ! — Je m’arrête, j’aurais à
te dire de bien longues choses, ce n’est pas l’instant.
L’amie qui dînait avec nous l’autre soir2 était bien
heureuse de la rencontre. Elle a laissé dans ta voiture
deux Kafka que je lui avais donnés mais ne te soucie pas
je les lui fais envoyer de nouveau — Adieu, mon Albert —
Peut-être t’écrirai-je de nouveau une fois rentré en
Bretagne. Hier, j’ai vu notre bon maître3. Il paraissait
souriant et parlait de venir me voir à Saint-Brieuc mais je
doute qu’il le fasse. Donne-moi quelques nouvelles et au
revoir. Au revoir je t’embrasse de tout mon cœur
Louis
1. Voir note 3, lettre du 12 novembre 1949.
2. Liliana Magrini a séjourné à Paris en mai ; elle et Guilloux ont dîné
chez les Camus ; elle a également vu Camus pour parler avec lui du roman
qu’elle est en train d’écrire et dont il a lu un premier manuscrit ; Camus lui a
donné de nombreux conseils, dont elle parle abondamment dans sa
correspondance avec Guilloux. Son roman sera publié en 1953 chez
Gallimard sous le titre La Vestale (voir notre Chronologie).
3. Jean Grenier.
51. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
9 août 1952

Mon vieux Louis,


Pour ce qui est d’écrire, tu fais penser au Sahara. Alors
ce mot, au moins, pour te dire que je pense bien à toi, et
que je n’étais pas content de te laisser dans ce Paris
surchauffé. Mais vraiment ici2 avec les deux belles-mères à
partir du 15, la famille directe et la belle-sœur avec son
mari, je n’aurais pas pu te caser et du reste tu te serais
fatigué. Moi, je résiste, mais c’est tout juste, et l’inertie
m’y aide.
À part ça, malgré ce pays, beau, en somme, et le
donjon où je règne3, je suis dans le noir total4. Pas une
ligne depuis mon arrivée et pas une seule envie d’écrire.
Je ne sais pas comment me tirer du trou où je suis. Si, la
fuite, la fuite ! On m’offre un voyage au Golfe Persique,
sur pétrolier. Un mois de mer. Je suis plus que tenté5.
Que deviens-tu, frère ? As-tu revu les monstres doux ?
Et le roman6 ? Écris pour toi d’abord, à tes frères de
chaîne ensuite. Dis tes projets et si tu seras à Paris en
septembre. On t’embrasse
A.
… « C’est le moindre de savoir souffrir : les femmes et
les esclaves y arrivent à la maîtrise. Mais ne pas périr de
misère intérieure et d’incertitude lorsqu’on provoque la
grande douleur et que l’on entend le cri de cette douleur,
cela est grand, cela fait partie de la grandeur »
Nietzsche7, bien sûr…
1. Papier à en-tête de la NRF.
2. Camus est en vacances au Panelier avec sa famille (au sens élargi
puisque sont présentes sa mère ainsi que la mère de Francine, sa sœur et son
beau-frère).
3. Quelques années auparavant, Camus décrivait ainsi le séjour au
Panelier : « Enfin bref, nous sommes dans le donjon, tel Chateaubriand à
Combourg — mais pas seul. Au rez-de-chaussée, les jumeaux. Au premier,
Madame et Monsieur. Au second, Monsieur. C’est tout en haut du donjon en
effet que je me livre au désordre de l’inspiration » (lettre à Janine et Michel
Gallimard, le 22 juin 1947, citée par Olivier Todd, op. cit., p. 439).
4. Camus est au cœur de la tourmente déclenchée par L’Homme révolté :
l’article de Jeanson a paru dans Les Temps modernes en mai ; la lettre de Camus
à Sartre, en réponse à cet article, et la réponse de Sartre à Camus sont
publiées ensemble dans le numéro d’août ; d’autres revues ou journaux ne
sont pas en reste.
5. Le 16 août, Camus fait également part à René Char de cette
éventualité (A. Camus et R. Char, Correspondance, op. cit., p. 99).
6. Il s’agit toujours de « La Délivrance » ; voir lettre 49.
7. Camus cite ici l’aphorisme 325 du cinquième livre du Gai Savoir de
Nietzsche. Celui-ci a toujours été l’objet d’une grande admiration de la part
de Camus — même si, après la guerre, cette admiration s’est teintée de
sérieuses réserves nées de la méditation qui a conduit à L’Homme révolté.
52. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
18 août 1952

Mon Albert
Excuse-moi : je suis incorrigible, et si ce n’était qu’en
matière de correspondance ! Pourtant, je ne le voudrais
pas, et je pense bien souvent à toi. Ta lettre m’a fait
beaucoup de plaisir, sauf que je n’ai pas été très satisfait
des nouvelles que tu me donnes, puisque tu dis que tu ne
travailles pas. Je sais combien ces moments-là sont
difficiles, et il n’y a guère de remède que dans la patience
— Je sais que parler ainsi n’avance pas à grand-chose,
mais quoi, frère ! Il y a un temps pour tout, et pour la
semence et pour la fleur. Je souhaite bien que cet état ne
dure pas. Il ne durera pas d’ailleurs. Tu sais que tout
change, en ces domaines, d’un jour à l’autre. Il faut faire
confiance. Moi, j’ai eu plus de chance, j’ai assez bien
travaillé, et j’espère enfin aboutir — mais ne soyons pas
non plus trop fanfaron. Tout est fragile. La vie est si
délicate, oncle Vania1 ! — Dis-moi si tu reviens, ou si tu
pars sur ce pétrolier — Le Golfe Persique, c’est une
grande tentation. À ta place, j’y succomberais, mais, à ma
place, je te réclame et souhaite te revoir ici bientôt. Mets-
moi un mot. De toute façon, je ne pense pas que tu
rentres avant la fin du mois, n’est-ce pas cela que tu
m’avais dit ? — Je n’ai pas bougé de Paris pendant ce
qu’on appelle les fêtes, j’ai travaillé dans mon coin. J’étais
le seul habitant des lieux — Bien. Je ne me plains de rien,
pour une fois — pas même de l’affreuse chaleur qu’il a
fait. Je n’ai vu personne, sauf hier, pendant deux minutes,
Michel, Jeanine et Lehmann2. Michel avait reçu un mot
de toi. Je prie les Dieux pour que la fin de ton séjour soit
plus fertile que le commencement. Il ne faut pas se raidir,
il ne faut pas se rebeller — du moins : il ne le faudrait pas
— Adieu, frère — Salue et embrasse tout ce qui
t’entoure, tu sais que je suis ton vieux duchnok (je
repasse sur les lettres à cause de l’orthographe) lequel
t’attend avec impatience et t’embrasse tendrement
Louis
1. Guilloux cite une réplique de la pièce d’Anton Tchekhov, Oncle Vania.
2. Michel et Jeanine Gallimard, et le docteur Lehmann, ami des
précédents.
53. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
15 mars 1953.

Mon Albert
La Suisse est un autre désert, où la pensée ne
progresse guère — mais la guenille s’y refait, par les
fromages et les charcuteries. C’est une parfaite horreur.
J’y suis resté, et j’y reste encore un peu1, pas encore
devenu complètement idiot, mais en bonne voie. Ajoute
au fromage et au reste le sommeil que je ne connaissais
plus, et que j’ai retrouvé ici à une dose depuis longtemps
inconnue, de dix à douze heures par jour, pas moins —
Le seul reste de vie que je me sente se traduit par des
cauchemars assez réguliers, preuve que la Suisse n’est pas
complètement dépourvue d’esprit. Bien. En partant d’ici,
j’irai pour quelques jours en Bourgogne, à Joigny, puis je
rentrerai à Paris et on verra. — D’ici là, un mot de tes
nouvelles me ferait le plus grand plaisir, à condition que
tu ne tardes pas trop et que tu l’envoies chez Madame
Robert, 15 avenue d’Auxerre à Joigny. J’y serai sans doute
vers la fin de la semaine prochaine. Ce petit changement
d’air m’a fait assez de bien sans que je sois du reste
parvenu à régler aucun de mes problèmes. Il faudrait
travailler, mais je n’ai pas fait grand-chose, j’ai surtout lu.
Bien. Nous en reparlerons — Et toi ? Je ne sais rien, je
n’ai de nouvelles de personne. À bientôt. Je t’embrasse et
j’embrasse Francine — J’espère que tout va à peu près
bien pour vous ? — Salut — et si tu le peux, envoie un
petit mot. Ton vieux
Louis
1. Guilloux est à Lausanne, comme tous les ans, pour l’attribution du
prix Veillon (voir lettre du 10 janvier 1948 et la note 2).

À
54. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
Paris, le 26 mars 1953

Mon bon Louis,


Je savais que la Suisse était un pays qui portait au
sommeil et je me réjouis de savoir que tu dors douze
heures par jour. Pour le reste, il vaut mieux faire des
cauchemars que de dormir sans rêves : on vit deux fois.
Ici, c’est le printemps, ça ne me rend pas plus fier. Il
serait exagéré de dire que les nouvelles sont bonnes. Mais
enfin, depuis la mort de Joseph, il y a un grand pas de
fait2.
Je travaille même et je viens de terminer ta préface3. Je
serai seul à Paris du 1er au 13, mais je m’absenterai quatre
ou cinq jours autour du 6 ; Suzanne4 te renseignera.
J’ai été content que tu m’écrives. Mon vieux cœur
commençait à s’émouvoir de ton silence. Tout le monde
se demandait où tu étais. J’ai rassuré tout le monde en
expliquant que tu étais devenu professeur de ski à Davos.
Adieu, don Luis5. Reviens vite. Les aéronautes de
l’esprit6 sont un peu seuls en ce moment. On t’embrasse,
Albert Camus
1. Lettre adressée à Guilloux, chez Mme Robert à Joigny. Lettre
dactylographiée sur papier à en-tête de la NRF Librairie Gallimard ; la
signature est manuscrite.
2. Joseph Staline est mort le 5 mars 1953.
3. Camus prépare une préface pour la réédition de La Maison du peuple
chez Gallimard ; il reprend pour ce faire la présentation qu’il en avait
donnée dans Caliban en avril 1948. Le 7 décembre 1952, Guilloux
s’interrogeait dans ses Carnets : « À propos de la réimpression de La Maison
du peuple et Compagnons : dois-je ou ne dois-je pas, ainsi qu’on me le suggère
chez Grasset, donner en même temps que le texte d’Albert un texte de moi
pour expliquer ces ouvrages “historiquement” : de la Maison du peuple au
procès de Prague ? » (op. cit., p. 232).
4. Suzanne Agnely, la secrétaire de Camus chez Gallimard.
5. Camus hispanise et anoblit plaisamment le prénom de Guilloux.
6. Camus reprend l’expression de Nietzsche ; à la fin de Aurore. Réflexion
sur les préjugés moraux (1881), celui-ci lance une vibrante adresse aux esprits
libres : « Nous autres, aéronautes de l’esprit ! »
55. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1

Le diable en gondole
Le diable à Venise
Dans la nuit tous les chats sont gris
La gondole et le Danois
Il fait humide en enfer

Miaou ! Miaou !

[encadré] Diable2
1. Texte griffonné par Camus au dos d’une enveloppe oblitérée à Oran le
13 avril 1954 et adressée à Camus, rue Madame.
2. Camus fait écho sur le mode humoristique à sa lecture de Parpagnacco,
une histoire de chat à Venise, qui paraîtra en juillet 1954 chez Gallimard. Il
est un des tout premiers à en avoir lu le manuscrit, comme l’attestent les
Carnets de Guilloux (voir notre Chronologie).
56. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
[lundi 20 février 1956]

Il manque, mon bon ami, les dix dernières pages2 que


je te donnerai demain, foi d’animal3
Amuse-toi et fustige.
Du cœur
A.
1. Papier à en-tête de la NRF.
2. Il s’agit du manuscrit de La Chute.
3. Camus cite plaisamment la cigale de la fable de La Fontaine : « Je vous
paierai, lui dit-elle, / Avant l’août, foi d’animal, / Intérêt et principal. »
57. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
[mai-juin 1956]

Cher Louis,
Mes enfants démarrent samedi matin pour le Midi. Je
voudrais bien les voir vendredi. Peut-on renvoyer le
rendez-vous à lundi — et nous le préciserons si tu passes.
Pardon, humblement, et affections, hautement
A. C.
Très bon (et juste) article d’E[mile] H[enriot] dans Le
Monde to-day sur le Carnet2.
1. Papier à en-tête de la NRF Librairie Gallimard.
2. Il s’agit du feuilleton d’Émile Henriot, « La vie littéraire », consacré ce
jour-là en grande partie au livre de Liliana Magrini, Carnet vénitien, qui vient
de paraître chez Gallimard.
58. — [ALBERT CAMUS À RENÉE GUILLOUX1]

Albert Camus vous remercie2, de tout cœur, et vous


adresse des très reconnaissantes pensées.
5 novembre 1957
1. Message manuscrit adressé à la femme de Louis Guilloux sur une carte
format carte de visite.
2. Renée Guilloux a sans doute félicité Camus pour l’obtention du prix
Nobel.
59. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX
[décembre 19571]

À Jonas I, pour les frimas


Joyeux Noël de Jonas II
1. Date probable en raison de l’allusion à la nouvelle « Jonas, ou l’Artiste
au travail », cinquième nouvelle de L’Exil et le royaume, publié en 1957 chez
Gallimard. Il faut toutefois noter que Jonas est déjà le personnage central du
mimodrame « La Vie d’artiste », que Camus a publié en 1953 dans la revue
Simoun. Jonas est un peintre qui, en raison des tâches et responsabilités
nouvelles liées à son succès grandissant, ne trouve plus le temps et la solitude
nécessaires à la création ; son dilemme se traduit par l’œuvre qu’il peint à la
fin de la nouvelle : une « toile entièrement blanche, au centre de laquelle
Jonas avait seulement écrit, en très petits caractères, un mot qu’on pouvait
déchiffrer, mais dont on ne savait s’il fallait y lire solitaire ou solidaire »
(« Jonas ou l’Artiste au travail », L’Exil et le royaume, OC IV, p. 83).
À
60. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS
13 avril 1958

Saint-Brieuc

Mon Albert, tu as bien raison, on peut toujours écrire


un mot pour avoir et donner des nouvelles. C’est ce que
je fais. Où es-tu et comment vas-tu ? Autrement dit,
réussis-tu à ne plus trop souffrir de ces angoisses1 dont
nous parlions ? Je l’espère beaucoup pour toi. Comment
as-tu trouvé ta mère2 ? Fais-moi un petit mot. Je t’écris de
la clinique, on m’a enlevé deux hernies il y aura mardi
huit jours. Ça n’a pas été aussi douloureux que je
l’appréhendais, en fait rien de plus que très désagréable,
avec une très bonne cure de repos ensuite qui va me
prolonger pendant une quinzaine de jours encore. Voilà,
frère. Communions dans la souffrance ! Écris-moi à Saint-
Brieuc jusqu’à la fin du mois. Ensuite je passerai par
Paris, où j’espère te voir et j’irai en Suisse. La chambre
que j’occupe est mitoyenne avec la communauté des vingt
bonnes sœurs de l’établissement. Je les entends tous les
soirs à l’heure du repas, se marrer comme des folles, de
vrais chahuts de collégiennes ; hier soir, il y en a deux qui
se sont flanqué une peignée au milieu des rires comme
j’en avais rarement entendus. Âmes pures ! Bonsoir —
N’oublie pas que mon adresse est 13 rue Lavoisier.
À toi, vieux frère.
Louis
1. À la fin de 1957 et au début de 1958, Camus mentionne à plusieurs
reprises dans ses Carnets ses graves crises d’angoisse ; par exemple, le
29 décembre : « Quinze heures. Nouvelle crise panique. […] Pendant
quelques minutes sensation de folie totale. Ensuite épuisement et
tremblements. Calmants. […] / Nuit du 29 au 30 : interminables angoisses. »
En janvier-mars : « Les grandes crises ont disparu. Sourde et constante
anxiété seulement. » En avril, « retrouver un équilibre » (OC IV, p. 1267-
1272).
2. Camus a séjourné en Algérie une quinzaine de jours entre la fin mars
et la mi-avril 1958, pour être près de sa mère ; à cette occasion, il revoit de
nombreux amis, rencontre Mouloud Feraoun pour qui il éprouve une vive
sympathie, mesure la gravité de la situation algérienne et retourne à Tipasa.
61. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
24 avril 1958

Cher Louis,
Je vais mieux. Le repos, l’oubli des responsabilités, la
lumière surtout ont dissipé pour le moment ces
mauvaises angoisses. Je rentre à Paris au début mai, sans
joie. Pour le moment, je suis content ici, travaillant le
matin, faisant du bateau l’après-midi. La mer m’a
toujours lavé de ma crasse2.
Te voilà plus léger avec deux hernies en moins.
Jusqu’où monteras-tu ? Enfin, travail et sérénité, voilà ce
que je te souhaite, avec beaucoup de bonnes choses pour
la familia. J’espère te voir le mois prochain à Paris. Fais
signe.
Affectueusement
Albert
1. Lettre envoyée de Cannes ; Camus y séjourne dans la maison de
Michel Gallimard.
2. Camus travaille à son adaptation des Possédés qui sera créée à Paris, au
théâtre Antoine, le 30 janvier 1959. Mais, disposant du bateau de Michel
Gallimard, il fait aussi de longues et fréquentes sorties en mer. Il note dans
ses Carnets : « La lumière — la lumière — et l’anxiété recule, pas encore
disparue mais sourde, comme endormie dans la chaleur et le soleil. […]
Récupération presque totale, j’espère même puissance accrue. […]
N’attendre rien et ne demander rien que cette puissance de don et de
travail » (OC IV, p. 1273).
62. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
10 novembre 1959

Cher vieux,
J’ai lu les Batailles perdues2. C’est un beau livre qui a son
unité dans les dix ans d’histoire qui y circulent. Plein de
vie, et de vies, et avec une belle mélancolie. J’aime les
retours sur eux-mêmes de Cantoni et de Cardinal. Et les
surprises du récit, le mélange des fictions dans l’histoire
de Lady Glarner3 — Bon, n’y touche plus. Il y a des
longueurs mais c’est la loi du genre et il n’est pas sûr
qu’elles ne soient pas utiles. Non, n’y touche pas. Je ne
vois pas non plus pourquoi l’épilogue. La guerre
d’Espagne et la suite, on la connaît, la douleur s’y
prolonge, le monde s’est mis en marche alors pour dix
ans de nuit, plus la suite et ce qui nous attend — on le
sait, on se le dit en refermant le livre : quoi de mieux ?
Laisse paraître le livre maintenant. Il a sa place, et belle,
auprès des autres. Affectueusement
Albert
Tu parles de la justice et de l’émancipation ouvrière
comme celui qui a perdu la foi parle du royaume des
cieux4. Mais tu as raison, il faut parler du royaume.
1. Papier à en-tête « Albert Camus ».
2. Guilloux a envoyé à Camus le manuscrit des Batailles perdues ; le roman
paraîtra début 1960 chez Gallimard.
3. Dans ce gros roman (plus de six cents pages), Guilloux campe de
nombreux personnages dont les destins se croisent, pendant quelques mois
entre 1934 et 1936, et entre Paris et la Bretagne. Le lecteur les rencontre
puis les perd de vue ; ils lui sont à la fois proches et opaques. Parmi eux, la
richissime et fantasque Lady Gladner, qui joue de la fascination qu’elle
exerce, et fabrique son propre malheur ; l’avocat Cantoni que la maladie fait
revenir sur ses choix et sur ses amours perdues ; Cardinal, le romancier raté.
4. La dernière partie des Batailles perdues se passe en juin-juillet 1936 : elle
rend compte très précisément de la liesse générale à l’avènement du Front
populaire, mais aussi de l’inquiétude devant la montée d’Hitler et les
menaces de guerre ; elle se termine avec l’annonce du putsch des généraux
contre la République espagnole (trois des personnages de premier plan,
Eugène, Franz et Marco, s’apprêtent à partir en Espagne). Les « batailles
perdues », ce sont celles des hommes qui échouent à construire leur
bonheur, intimement liées à celles des peuples qui ont cru à la paix et à la
révolution, et dont les espoirs vont être engloutis par la montée des
totalitarismes et l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale. Camus, lui
aussi, a « parlé du royaume » dans son recueil de nouvelles de 1957, L’Exil et
le royaume ; toutes les batailles n’y sont pas perdues, mais les vrais royaumes
s’y révèlent ambigus et paradoxaux.
63. — LOUIS GUILLOUX À ALBERT CAMUS1
Mardi 17 novembre 1959
Saint-Brieuc

Mon cher Albert,


Je te remercie beaucoup d’avoir lu tout de suite ce
gros paquet2, et je te suis bien reconnaissant pour cela et
pour tout ce que tu m’en dis. J’aurais bien voulu avoir
avec toi une petite conversation, mais tu es à Lourmarin,
et Suzanne me dit que tu ne rentreras pas tout de suite.
Tout de même, j’espère que nous pourrons parler de ce
livre avant le bon à tirer ! Je pars tout à l’heure pour
Paris, voir Gaston. Il est de ton avis quant à tout épilogue
— Bien sûr, je vois bien. Tout peut s’achever en effet
comme tu le dis sur cette perspective — Et nous ferons
sans doute ainsi. Ce que je considérais comme l’épilogue,
soit plus de deux cents pages, feront un deuxième
volume, au lieu d’une deuxième partie. Tranquillement,
Gaston me disait hier au téléphone (avec raison du reste)
qu’un écrivain n’est pas obligé de publier tout ce qu’il
écrit et que d’ailleurs après ma mort on ferait une édition
critique. Ceci ne me console pas tout à fait. — Un point
sur lequel je voudrais bien ton avis est celui de savoir si ce
que j’écris concernant Blum3 ne t’a pas semblé trop dur
ou même injuste ? Si tu peux me répondre un mot là-
dessus j’en tiendrai compte. Quant à la mélancolie en
pensant au royaume, comment pourrait-il en être
autrement, bien que je ne puisse renoncer à croire qu’à
la fin n’apparaisse quelque part une lumière.
Merci encore, mon Albert. Revoyons-nous bientôt
pour parler de cela et du reste. Tu travailles, j’espère ? Je
serai un peu plus à Paris ces temps prochains, et nous
nous verrons. Fais-moi signe, moi de mon côté, je vais me
mettre à relire, à voir ces longueurs etc. Gaston joue
l’homme pressé. Toujours bien affectueusement tien
Louis
1. Lettre adressée à Lourmarin.
2. Roger Grenier atteste de l’accablement (affectueux) de Camus devant
la taille des manuscrits envoyés par Guilloux.
3. Dans la dernière partie des Batailles perdues, les personnages suivent
avec anxiété les faits et gestes de Léon Blum en juin et juillet 1936, bien
conscients que ses positions réformistes vont casser les espoirs
révolutionnaires.
Lettres non datées
64. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX1
10 septembre

Mon vieux Louis,


Ne te frappe pas la poitrine. On ne pouvait prévoir
cette ordure et j’ai pensé surtout à t’épargner bien vite la
crainte que j’aie pu être peiné de cette coïncidence. Je
suis ton ami, bien solidement.
1. Papier à en-tête de la NRF Librairie Gallimard.
65. — ALBERT CAMUS À LOUIS GUILLOUX
Le 9
10 heures

Cher vieux,
Je vais promener mes enfants en vallée de Chevreuse.
Pardon — excuse. Si tu avais été là, je t’aurais emmené, la
journée est belle.
Affectueusement
A. C.
ANNEXES
I
ALBERT CAMUS

Dédicaces à Louis Guilloux


1939-1959
Noces : « À Guilloux / ces premières Noces / avec la neuve
et déjà fidèle / amitié/ d’Albert Camus »
Éditions Charlot, 1939

L’Étranger : « À Louis Guilloux / ces premières pages en


souvenir / des premiers jours d’une amitié / — de tout
cœur / Albert Camus »
Gallimard, 1942

Lettres à un ami allemand : « À Louis Guilloux / ces écrits


de combat / qu’il faudrait corriger / mais où il me
devinera peut-être / avec l’amitié / d’A. Camus »
Hors commerce de l’édition originale, Gallimard,
1945

Lettres à un ami allemand : « À toi, Louis (Guilloux) / pour


célébrer notre commun / malheur / ne pas savoir haïr /
et pour témoigner de notre consolation : l’amitié /
Affectueusement : A. C. »
Service de presse de l’édition de 1948, Gallimard

La Peste : « À Louis Guilloux / puisque tu as écrit ce livre /


en partie. / Avec l’affection de ton vieux frère /
A. Camus »
Service de presse de l’édition originale, Gallimard,
1947

L’État de siège : « À Guilloux Renée (Louis) Yvonne1 /


pour faire honte au second / de ne pas écrire à son fidèle
/ et tendre / ami / Albert Camus »
Gallimard, 1948

Richard Maguet (1896-1940) : « À Louis, / Albert. / Un


jour de pluie / 3 juin 1949 »
[Galerie André Maurice, Paris avril 1949]

Actuelles I : « À Louis Guilloux / son vieux frère, de et /


pour toujours / A. Camus »
Gallimard, 1950

L’Homme révolté : « Pour toi, mon vieux Louis, / ce livre


dont tu es l’un des rares à savoir ce qu’il représente /
pour moi / avec la fraternelle tendresse / de ton vieux /
Camus »
Gallimard, 1951

Actuelles II : « à Guilloux (Louis) / pour assouvir son


impatience / son vieux frère / Albert Camus »
Gallimard, 1953

Les Esprits : « À Louis, Les Esprits ou les difficultés d’un


père / avec le cœur / d’A. C. »
Gallimard, 1953

La Dévotion à la Croix : « À Louis, / Sur la Croix, / son


Saint Jean / A. C. »
Édition originale, Gallimard, 1953

L’Été : « À mon vieux compagnon de bagne »


Rapporté par Grenier dans ses Carnets le 19 mars 1954

L’Envers et l’endroit : « À mon sire2 Louis Guilloux / son


vieil et fidèle ami / Albert Camus »
Réédition, Gallimard, 1958

À
Les Possédés : « À Guilloux (Louis) ces Possédés / qui nous
ont donné / une famille commune : affectueusement /
A. C. »
Gallimard, « Le Manteau d’Arlequin », 1959

1. Les trois prénoms sont écrits les uns sous les autres et réunis par une
accolade.
2. Écrit à l’intérieur d’un soleil dans lequel le nom de Camus est barré et
« mon sire » écrit au-dessus.
II
LOUIS GUILLOUX

Dédicaces à Albert Camus


1927-1935
La Maison du peuple : « À Albert Camus, en mémoire des
pères, en toute amitié fidèle, Louis Guilloux »
Un exemplaire numéroté de l’édition Grasset, 1927

Hyménée : « À Albert Camus, ce livre raté, en attendant


d’en écrire un bon, Son ami Louis Guilloux »
Service de presse de l’édition Grasset, 1932, non
découpé

Le Sang noir : « À Albert Camus à Francine Camus en


souvenir1 d’une rencontre à Bougival, en toute amitié.
Louis Guilloux »
Service de presse de l’édition Gallimard, 1935

1. D’un repas familial, ajout suggéré par Mlle Christiane Faure, 2 février
1946.
III
ALBERT CAMUS, LOUIS GUILLOUX ET CALIBAN

1947-1951
Un bon exemple de la manière dont Camus associe Guilloux à
ses entreprises éditoriales : la revue Caliban dirigée par Jean
Daniel.

Numéro 11 (novembre 1947)


Camus, « Ni victimes ni bourreaux » (première
publication dans Combat en novembre 1946).

Numéro 13 (janvier 1948)


Guilloux, La Maison du peuple, précédé d’une
présentation : « Albert Camus vous parle de Louis
Guilloux ».

Numéro 21 (novembre 1948)


Camus, « La démocratie, exercice de la modestie ».

Numéro 24 (février 1949)


Camus, « Madeleine Renaud ».

Numéro 30 (août 1949)


Guilloux, « Mon plus beau souvenir d’enfance ».

Numéro 34 (décembre 1949)


Guilloux, Compagnons avec une présentation de
Maurice Nadeau, « Avez-vous lu Guilloux ? »

Numéro 36 (février 1950)


Guilloux, « Les bâtons dans les roues ».
Pour le troisième anniversaire de la revue, Jean Daniel
écrit dans un encart : « Sous quels auspices plus fidèles
que ceux de Camus et Guilloux pourrait être célébré
notre troisième anniversaire qui témoigne, comme nous
le disions déjà dans notre numéro 4, d’un effort accompli
en marge de tous les conformismes ».

Numéro 37 (mars 1950)


Camus, Les Justes, acte II, avec le sous-titre « Ajouter à
l’injustice vivante pour une justice morte ? » (avec des
photos prises au Théâtre Hébertot).

Numéro 39 (mai 1950)


Camus, « La Justice, elle aussi, a ses pharisiens » (en
réponse aux réactions au texte de mars).
Guilloux, « Il faut l’avoir lu ! », présentation de Maître
et serviteur de Tolstoï, que la revue publie en entier.

Numéro 46 (décembre 1950)


Guilloux, « Ce qui peut encore être sauvé » pour la
défense de la culture, et pour le développement de la
Société européenne de la culture ; il y cite Camus : « À
hauteur d’homme, comme le dit notre ami, Albert
Camus ».
Numéro 54 (août 1951)
Camus, « Une des plus belles professions que je
connaisse… », réponse à une interview sur le métier de
journaliste.
Jean Daniel signe un encart : « c’est en quelque sorte
le numéro de l’amitié ; il devait contenir des articles de
Louis Guilloux, Henri Calet, Havet, et Bénichou ; mais
ces articles ne sont pas arrivés à temps. »
Camus, « Une lettre » ; en dernière page, un texte en
réponse aux attaques menées contre la revue.
IV
LOUIS GUILLOUX, ALBERT CAMUS ET HUMO,
DIRECTEUR DE LA REVUE ARTS

décembre 1952
Guilloux rapporte dans ses Carnets, à la date du
21 décembre 1952 (p. 233-234), ce qui est advenu d’un texte de
Camus pendant le voyage de celui-ci en Algérie, et la manière
dont lui, Guilloux, est vigoureusement intervenu.

Les amis de Camus se sont fort indignés de voir


paraître dans Arts que dirige actuellement Humo le texte
intitulé « L’artiste en prison » sans que la moindre note
en expliquât la présence et, du reste, sans que rien permît
de savoir si Albert était d’accord ou non. Le texte en
question, que je connaissais depuis longtemps et que
j’admire beaucoup, est une préface à la traduction de
Jacques Bour de la Ballade de Reading Gaol d’Oscar Wilde.
Le petit livre vient de sortir aux Éditions Falaize — il a été
envoyé au journal en service de presse, pour compte
rendu, et le nouveau directeur d’Arts a pris, dans le texte
d’Albert, huit pages sur les quinze qu’il comprend et
dont la publication en revue était réservée aux Cahiers
d’Art qui ont dû y renoncer. Voilà comment notre Albert,
qui avait fui Paris pour aller méditer au désert pendant
qu’en même temps il fuyait les ennuis, est tombé sur Arts
en rentrant à Alger. Il a aussitôt télégraphié à Jacques
Bour pour exiger une rectification dans Arts, journal qui
tout récemment encore, le « traînait dans la boue ».
Samedi matin, avec Jacques Bour qui m’en priait, voulait
avec lui un témoin ami d’Albert, nous sommes allés
trouver Humo en qui, pour ma part, j’ai tout de suite vu
que nous avions affaire à un très faux bonhomme de
directeur qui, avec ses airs de séminariste, faisait de son
mieux pour nous convaincre qu’il n’avait jamais rien
voulu que servir la gloire d’Albert qu’il aime et admire. À
quoi nous lui avons répondu qu’à publier un texte
d’Albert il fallait au moins lui en demander l’autorisation,
qu’il eût d’ailleurs sûrement refusée — mais Humo savait
très bien qu’Albert n’était pas à Paris — et que, en tout
cas, on ne devait pas donner à penser qu’Albert Camus
n’hésitait pas à vendre sa prose à ses ennemis et que cela
était proprement déshonorant. Ce de quoi Humo a
convenu. Et il a fabriqué une lettre, qu’il publiera la
semaine prochaine dans son journal avec une autre de
Jacques Bour, pour remettre les choses au point.
V
ALBERT CAMUS

« Avant-propos à La Maison du peuple »


Caliban, 1948 ; Grasset, 1953
Camus écrit ce texte pour présenter Guilloux dans le numéro
de Caliban qui reprend son roman La Maison du peuple ; le
texte servira de préface au volume qui reprendra La Maison du
peuple et Compagnons.

Presque tous les écrivains français qui prétendent


aujourd’hui parler au nom du prolétariat sont nés de
parents aisés ou fortunés. Ce n’est pas une tare, il y a du
hasard dans la naissance, et je ne trouve cela ni bien ni
mal. Je me borne à signaler au sociologue une anomalie
et un objet d’études. On peut d’ailleurs essayer
d’expliquer ce paradoxe en soutenant, avec un sage de
mes amis, que parler de ce qu’on ignore finit par vous
l’apprendre.
Il reste qu’on peut avoir ses préférences. Et, pour moi,
j’ai toujours préféré qu’on témoignât, si j’ose dire, après
avoir été égorgé. La pauvreté, par exemple, laisse à ceux
qui l’ont vécue une intolérance qui supporte mal qu’on
parle d’un certain dénuement autrement qu’en
connaissance de cause. Dans les périodiques et les livres
rédigés par les spécialistes du progrès, on traite souvent
du prolétariat comme d’une tribu aux étranges coutumes
et en parle alors d’une manière qui donnerait aux
prolétaires la nausée si seulement ils avaient le temps de
lire les spécialistes pour s’informer de la bonne marche
du progrès. De la flatterie dégoûtante au mépris ingénu*,
il est difficile de savoir ce qui, dans ces homélies, est le
plus insultant. Ne peut-on vraiment se priver d’utiliser et
de dégrader ce qu’on prétend vouloir défendre ? Faut-il
que la misère toujours soit volée deux fois ? Je ne le pense
pas. Quelques hommes au moins, avec Vallès et Dabit, ont
su trouver le seul langage qui convenait. Voilà pourquoi
j’admire et j’aime l’œuvre de Louis Guilloux, qui ne flatte
ni ne méprise le peuple dont il parle et qui lui restitue la
seule grandeur qu’on ne puisse lui arracher, celle de la
vérité.
Ce grand écrivain, parce qu’il a fait ses classes à l’école
de la nécessité, a appris à juger sans embarras de ce qu’est
un homme. Il y a gagné du même coup une sorte de
pudeur qui semble mal partagée dans le monde où nous
vivons et qui l’empêchera toujours d’accepter que la
misère d’autrui puisse être un marchepied, ni qu’elle
puisse offrir un sujet de pittoresque pour lequel seul
l’artiste n’aurait pas à payer. D. H. Lawrence rapportait
souvent à sa naissance dans une famille de mineurs ce
qu’il y avait de meilleur en lui-même et dans son œuvre.
Mais Lawrence et ceux qui lui ressemblent savent que, si
l’on peut prêter une grandeur à la pauvreté,
l’asservissement qui l’accompagne presque toujours ne se
justifiera jamais. Par-dessus eux-mêmes, leurs œuvres
portent condamnation, et les livres de Guilloux ne se
soustraient pas à ce grand devoir. De La Maison du peuple,
son premier livre, au Pain des rêves et au Jeu de patience, ils
témoignent tous d’une fidélité. L’enfance pauvre, avec ses
rêves et ses révoltes, lui a fourni l’inspiration de son
premier et de ses derniers livres. Rien n’est plus
dangereux qu’un tel sujet qui se prête au réalisme facile
et à la sentimentalité. Mais la grandeur d’un artiste se
mesure aux tentations qu’il a vaincues. Et Guilloux, qui
n’idéalise rien, qui peint toujours avec les couleurs les
plus justes et les moins crues, sans jamais rechercher
l’amertume pour elle-même, a su donner au style les
pudeurs de son sujet. Ce ton un et pur, cette voix un peu
sourde qui est celle du souvenir témoignent pour celui
qui raconte, vertus de style qui sont aussi celles de
l’homme.
On mesure mieux encore la tentation vaincue en
voyant Guilloux prendre pour sujet unique de
Compagnons la mort d’un ouvrier. La pauvreté et la mort
font ensemble un ménage si désespéré qu’il semblerait
qu’on ne puisse en parler sans être Keats, si sensible, a-t-
on dit, qu’il aurait pu toucher de ses mains la douleur
elle-même. Il n’empêche que dans ce petit livre, qui a le
ton des grandes nouvelles de Tolstoï (Ivan Ilitch, ici, est
devenu maçon), Guilloux ne cesse de se maintenir à la
hauteur exacte de son modèle, sans le dégrader et
surtout, oui, surtout, sans le majorer. Pas une seule fois le
ton ne s’élève. Je défie pourtant qu’on lise ce récit sans le
terminer la gorge serrée. Guilloux sait comme nous tous
qu’il y a un tarif de la mort dans nos belles entreprises
municipales et que mourir est devenu un luxe qu’on ne
peut vraiment plus se permettre. Mais ce n’est pas de cela
qu’il parle ; on ne relèvera pas une plainte dans
Compagnons. Jean Kernevel, au contraire, semble mourir
heureux. Simplement, devant cette joie inexplicable qui
lui vient quelques instants avant sa fin, il n’exprime
qu’une sorte de gauche surprise, comme si cette joie
n’était pas dans l’ordre. « Qu’est-ce que j’ai, dit-il alors,
qu’est-ce que j’ai ? » Pourquoi dire plus, en effet ? Le
bonheur demande une disposition à laquelle la pauvreté
prépare moins bien qu’à la mort silencieuse.
Ceci dit, je trahirais Guilloux si je laissais croire qu’il
est seulement le romancier de la pauvreté. Un jour où
nous parlions de la justice et de la condamnation : « La
seule clé, me disait-il, c’est la douleur. C’est par elle que
le plus affreux des criminels garde un rapport avec
l’humain. » Et il me citait un mot de Lénine, pendant le
siège de Leningrad, alors qu’il voulait faire participer au
combat des prisonniers de droit commun : « Non,
protestait un de ses compagnons, pas avec eux. — Pas
avec eux, répondit Lénine, mais pour eux. » Un autre
jour, Guilloux observait, à propos de l’humeur railleuse
d’un de nos amis, que le sarcasme n’était pas forcément
un signe de méchanceté. Je répondais qu’il ne pouvait
passer, cependant, pour le signe de la bonté : « Non, dit
Guilloux, mais de la douleur à quoi on ne songe jamais
chez les autres. » J’ai retenu ces mots qui peignent bien leur
auteur. Car Guilloux songe presque toujours à la douleur
chez les autres, et c’est pourquoi il est, avant tout, le
romancier de la douleur. Les plus misérables créatures du
Sang noir, aux yeux de leur auteur, ont une excuse dans la
souffrance de vivre. On sent bien pourtant que douleur
ne veut pas dire ici désespoir. Le Sang noir portait une
bande désespérée : « La vérité de cette vie, ce n’est pas
qu’on meurt, c’est qu’on meurt volé. » Et cependant ce
livre tendu et déchirant, qui mêle à des fantoches
misérables des créatures d’exil et de défaite, se situe au-
delà du désespoir ou de l’espoir. Nous sommes avec lui au
cœur de ces terres inconnues que les grands romanciers
russes ont tenté d’explorer. En vérité est-il un seul grand
artiste qui n’y ait abordé au moins une fois ? Les êtres y
courent à leur fin, à la fois solitaires et confondus,
identiques et irremplaçables. Placés au-delà de la
justification, ils se détachent alors avec la puissance de la
vie, assez semblables à nous pour que nous les
reconnaissions, mais portés au-dessus de nous, agrandis
par la souffrance qui fixe leurs attitudes dans notre
mémoire et les rend, pour finir, exemplaires : ce sont les
grandes images de la compassion. Voilà le grand art de
Guilloux qui n’utilise la misère de tous les jours que pour
mieux éclairer la douleur du monde. Il pousse ses
personnages jusqu’au type universel, mais en les faisant
d’abord passer par la réalité la plus humble. Je ne connais
pas d’autre définition de l’art, et, si tant d’écrivains
aujourd’hui font mine de s’en écarter, c’est qu’il est plus
facile d’étonner que de convaincre. Guilloux s’est privé
de cette facilité. Son goût presque désordonné pour les
êtres, la longue confrontation qu’il poursuit avec un
monde intérieur grouillant de personnages l’ont porté
comme naturellement à l’art le plus difficile. Pour moi,
qui viens de reprendre tous ses livres, il ne fait aucun
doute que cette œuvre ne se compare à aucune autre.
Mais je n’ai pas encore parlé de La Maison du peuple, le
premier livre de Guilloux. Je n’ai jamais pu le lire sans un
serrement de cœur : je le lis avec des souvenirs. Il me
parle sans arrêt d’une vérité dont je sais, malgré les
professeurs de philosophie et de tactique, qu’elle passe
les empires et les jours : celle de l’homme seul en proie à
une pauvreté aussi nue que la mort : « Il savait, en
écoutant le sifflet des locomotives, si le temps serait à la
pluie. » J’ai si souvent relu ce livre que ce sont des phrases
comme celle-là qui m’accompagnent, maintenant, quand
je l’ai refermé. Elles m’éclairent le personnage du père
dont je connais par cœur les silences et les révoltes. Lui, si
retranché, je le sens alors accordé au monde, comme au
temps de sa jeunesse où il allait se baigner avec son
meilleur ami. Cet ami lui-même a pris dans ma mémoire
une place apparemment disproportionnée. Mais il vit en
moi par son absence, et seulement parce qu’en une
phrase Guilloux note que son père l’a perdu de vue après
le régiment, sans que nous puissions savoir si cela a été
dur ou non. Bel exemple de l’art indirect avec lequel
Guilloux fait sentir combien la misère ôte de leurs forces
aux passions qui lui sont étrangères. Un excès de
pauvreté raccourcit la mémoire, détend l’élan des amitiés
et des amours. Quinze mille francs par mois, la vie
d’atelier, et Tristan n’a plus rien à dire à Yseult. L’amour
aussi est un luxe, voilà la condamnation.
Mais je ne veux pas refaire à gros traits ce qui est
constamment suggéré par ce livre. Je voulais seulement
dire que j’entretiens un long commerce avec lui et qu’il
est de ceux qui se transforment dans le souvenir sans
jamais s’épuiser. Voici plus de vingt ans, en tout cas, qu’il
poursuit sa vie dans quelques cœurs, et qu’il y fait du
bien, loin de son auteur qui ne le sait pas assez. De
combien de livres, aujourd’hui, pourrais-je écrire ceci
sans mentir, et lesquelles de nos œuvres donneront jamais
une si pure occasion d’admirer leur art et d’aimer leur
auteur ?
Albert Camus

* Par exemple, les prolétaires n’aimeraient le peu de liberté dont ils


disposent. Le pain seul les intéresse et, faute de pain, que feraient-ils des
libertés formelles ? Ô bassesse !
« Que préfères-tu, homme, celui qui veut te priver de pain au nom de la
liberté ou celui qui veut t’enlever ta liberté pour assurer ton pain ? »
Réponse : « Sur qui cracher le premier ? » [Les notes appelées par un
astérisque sont de l’auteur.]
VI

L’affaire Libération
octobre-novembre 1953
Claude Roy (1915-1997), écrivain et journaliste, membre du
PCF — dont il sera exclu en 1956 — tient la chronique littéraire
dans le journal Libération (1941-1964), issu de la Résistance
et soutenu par le PCF.
28 octobre. « La Maison du peuple », rubrique « La
vie littéraire » de Claude Roy, dans Libération
Je n’avais lu ni La Maison du peuple ni Compagnons, ces
deux récits de Louis Guilloux qu’on vient de republier. Je
ne pouvais, l’an dernier, devant cet impatientant,
chaotique et luxuriant Jeu de patience, que regretter le
Guilloux du Sang noir. Mais, dans mon souvenir,
aujourd’hui, refermant La Maison du peuple et
Compagnons, je m’interroge : ce court roman, cette
nouvelle, ne sont-ils pas les chefs-d’œuvre de Guilloux ?
Car ce sont assurément deux chefs-d’œuvre, et plus purs
peut-être, plus parfaits que le tumultueux, l’âpre, le
terrible Sang noir. La Maison du peuple, c’est l’évocation
d’une enfance, le portrait par Guilloux de son père, le
cordonnier, de sa mère, du Saint-Brieuc de son enfance :
artisans, ouvriers, militants socialistes.
Compagnons, c’est le récit de la mort d’un plâtrier, Jean
Kernevel. Les souvenirs et le conte ont le même accent.
Dans l’évocation du passé comme dans la fiction,
Guilloux raconte comme on se souvient. Il n’est pas vrai
que la mémoire soit floue, imprécise. Elle choisit, elle
épure. Guilloux ici n’écrit qu’avec cette mémoire du
cœur, qui est la plus économe, et la plus généreuse.
Économe, parce qu’elle ne conserve que l’essentiel.
Généreuse, parce qu’elle suggère à l’infini. Le grand luxe
de petites notations, d’images et de sensations, qui
honore tant de jeunes romanciers, et dans lequel ils se
noient, comme il fait pauvre et gris à côté de la concision
de Guilloux ! L’écrivain ne cherche pas ici à faire illusion
— mais, constamment, il fait allusion. Quand le père du
narrateur s’est jeté dans la lutte (« Un homme qui n’a pas
le sou, faire de la politique », dit une dame du
voisinage…) il suffit à Guilloux d’une page pour évoquer
ce qu’était à l’époque (ce qu’est toujours) la lutte des
classes : scène admirable où, se penchant pour prendre
une paire de souliers dans le tas à réparer, le cordonnier
s’aperçoit qu’il n’y en a plus, que le tas a disparu, que ses
clients l’ont quitté. On ne peut suggérer plus de choses
(et plus d’idées) avec plus de discrétion et de violence
sourde. D’un bout à l’autre, La Maison du peuple et
Compagnons sont de cette qualité. Ce n’est pas seulement
celle d’un art, mais celle d’un homme.
Livre discret et frémissant, on voit bien que La Maison
du peuple est aussi un livre dangereux. On y évoque avec
force une misère qui n’a guère changé de visage, on y
dénonce avec une sévérité précise les politiciens qui
trahissent cette misère, tel le socialiste Rébal, dont on
trouverait sans peine, en 1953, un assez bon nombre
d’émules. Albert Camus s’est chargé, sur ce ton hautain,
amer et de bonne compagnie où il excelle, de la délicate
opération qui consiste à « désamorcer » cette bombe. La
préface de La Maison du peuple est un petit chef-d’œuvre
de démagogie distinguée. « Presque tous les écrivains
français qui prétendent aujourd’hui parler au nom du
prolétariat sont nés de parents aisés ou fortunés », écrit
Albert Camus. C’est un jugement d’une grossièreté assez
étonnante, mais dont Albert Camus tire un parti
remarquable. Dans les conversations de train, il y a
toujours un monsieur qui clôt le bec à son interlocuteur
en disant : « Moi qui ai fait la guerre de 14, monsieur… »
C’est à peu près, avec plus d’artifice et de feinte
délicatesse, le ton qu’emploie Camus. Il ne consent à
autoriser à parler de la pauvreté que les écrivains qui sont
nés pauvres. Il faudrait, en se fondant sur ce critère,
demander à La Bruyère, à Tolstoï, à Tourguenieff, à
Pirandello, etc. de fournir le double des feuilles d’impôts
de leurs parents, avant de les autoriser à parler des
paysans français, des moujiks russes, ou des caffone
siciliens. Quelle bêtise, et quelle hypocrisie ! La misère
n’est pas intenable seulement pour ceux qui l’ont vécue :
elle est intenable aussi pour ceux qui ne peuvent
consentir de la supporter chez les autres. L’ancien
vagabond Gorki et le comte Tolstoï me semblent avoir un
droit égal à parler de ce qui leur tient à cœur. Cette
critique d’inspecteur des contributions directes n’est pas
seulement bête, elle est aussi infâme.
5 novembre. Note de Guilloux dans le manuscrit
des Carnets1
Hier mercredi, ma lettre au directeur de Libération au
sujet de la note de Claude Roy sur La Maison du peuple qui
aurait dû être publiée par ce journal ne l’a pas été, mais
dans la soirée, j’ai reçu une lettre de Valois, directeur de
ce journal, m’informant que Claude Roy n’étant pas à
Paris, ma lettre n’avait pu lui être communiquée, et
qu’elle ne paraîtrait que la semaine prochaine. Ceci,
évidemment, pour lui permettre les commentaires
auxquels il a droit. Je me demande quels ils seront et ne
doute pas qu’il soit embarrassé. Du coup Albert et moi
avons renoncé au projet déjà formé d’envoyer cette
même lettre à Combat. Nous y eussions fait état d’une
ancienne lettre du même Claude Roy à Daniel, alors que
ce dernier dirigeait Caliban, lettre où Claude Roy félicitait
Daniel d’avoir publié dans sa revue ce même ouvrage La
Maison du peuple que, dans sa chronique de Libération, il
déclare avoir lu pour la première fois dans la
réimpression établie par Grasset. Ce qui prouve qu’il
n’est qu’un menteur ou, pour le moins, un esprit léger et
oublieux.
Suit une lettre, très sarcastique, sous le titre « (Note
de la Rédaction). Roman2 » dont nous extrayons
les passages suivants
« Monsieur Claude Roy, s’il vous plaît ? » « Monsieur
Claude Roy n’est pas à Paris… Nous avons reçu sa
dernière chronique par la poste, etc. » Mais cela, il nous
semble l’avoir dit dans la nôtre, de dernière chronique et
que nous avions reçu une lettre de Monsieur Valois,
directeur de Libération ? Oui ou non, l’avons-nous dit ?
Oui, nous l’avons dit, mais ce que nous n’avons pas dit,
c’est que le même Claude Roy avait écrit à Jean Daniel du
temps que Daniel dirigeait Caliban, et qu’il publiait dans
cette revue deux coquets ouvrages du coquet [des
accusations de coquetterie ont été portées de part et
d’autre] auteur que nous sommes, que Monsieur Claude
Roy donc, avait écrit une coquine de lettre à Jean Daniel
pour le féliciter sur son bon goût, et que nous avions cru
que le Claude Roy félicitait aussi le Jean Daniel pour
l’article d’Albert dans Caliban, article devenu l’avant-
propos à la réimpression chez Grasset. Et cela eût bien
fait notre affaire, car nous eussions roulé le Claude Roy
dans la boue où il nous traîne, mais par malheur, il n’y
avait dans la lettre à Jean Daniel que des félicitations
concernant la publication de mes ouvrages, et rien pour
Albert — ainsi l’argument nous tombe des mains. Il n’en
reste pas moins que le Claude Roy, membre du parti
communiste, a commencé sa carrière politique à l’Action
Française, et qu’il l’a continuée à Radio-Vichy. Ce sont là
de grands titres. On verra mercredi ce qu’il raconte et
comment il s’en tire, et si je suis un imbécile ou un
traître. […] [Il rencontre Romain Rolland qui lui
demande de lui acheter l’Huma] Je réponds à Rolland,
fort amicalement du reste, que je ne lui achèterais pas
L’Humanité, que c’était une chose qu’il pouvait m’arriver
de faire, mais que je la faisais de moi-même, et que du
reste, comme il devait bien le savoir, ce n’était pas dans
l’instant où Monsieur Claude Roy insultait mes amis,
c’est-à-dire moi-même, que je pouvais me sentir porté à
lui faire, à lui, Rolland, camarade de Claude Roy, ce petit
plaisir. À quoi Rolland me répondit qu’il était en effet au
courant, ce qui établissait, de sa part, ou confirmait la
provocation, qu’il avait lu l’avant-propos de Camus et
qu’il le trouvait « dégueulasse ». À quoi je lui répondis à
mon tour que c’était là un mot bien gros et même
grossier, mais que nous n’en discuterions pas, vu que
j’avais l’honneur d’être l’ami de l’auteur de cet avant-
propos. Et ma foi, je le plantai là. Aujourd’hui, je l’ai de
nouveau rencontré dans les escaliers de la NRF. Mains
dans les poches, lui comme moi. Et me voilà un ami de
plus. Mais du train dont vont les choses, je vais m’en faire
d’autres sans tarder. En effet, Jean Daniel m’a rapporté
un propos venu tout droit de Libération, Dieu sait transmis
par qui, aux termes duquel c’est une décision fermement
arrêtée de la part des communistes, de ne plus rien
tolérer de Camus ni de ses amis. Voilà qui nous en
promet. Pour moi, dans la mesure où je me trouve
impliqué, je pense que c’est une bonne chose, et que je
ne puis qu’y gagner du point de vue de la clarté des
positions et des idées. Pour être complet, j’ajoute que
cette déclaration de guerre à Camus date du meeting
qu’il présida, cet été, meeting organisé pour protester
contre les fusillades d’ouvriers allemands à Berlin, par les
troupes soviétiques. Je devrais ici introduire un point de
méditation sur la fidélité qui se doit à ses amis, mais qui
n’est une vraie fidélité qu’à la condition qu’on sache
garder sa différence, surtout quand il s’agit des idées. Je
ne veux point dire que je mette à la fidélité des
conditions, ni non plus qu’Albert professe certaines idées
auxquelles je serais hostile. Nous nous trouvons, en
général, assez d’accord. Mais enfin, dans ce domaine,
chacun doit répondre pour son propre compte, et tout
faire pour éviter la confusion. […] Cette polémique
Claude Roy m’a fait revenir en mémoire l’histoire du
camarade communiste arrêté (le commandant Émile) et
relâché après trois jours de protestations et de
manifestations véhémentes, auxquelles j’avais participé, et
qui me dit le surlendemain de son retour que je
collaborais avec des traîtres, sous prétexte qu’il avait vu
un texte de moi à côté d’un texte de Camus dans
Empédocle3. Il se peut que je me mette à ce petit récit dont
la matière est très riche, et que j’avais laissé de côté
jusqu’à présent, par scrupule. Mais au moment où j’écris
ceci, je me réponds à moi-même, que, dans la mesure où
il est vrai que j’ai renoncé à ce numéro par scrupule, je
dois y renoncer encore si tout ce qui me porterait à
l’écrire ne venait que de l’occasion Claude Roy. Je
n’aurais pas beaucoup d’estime pour une détermination
inspirée par un tel motif. Il faut se sentir libre à l’égard
des choses. Je veux dire qu’il faut être libre et ne rien
faire autrement.
11 novembre. Entrefilet dans Libération,
à la fin de la rubrique « La vie littéraire par Claude
Roy »
Nous avons reçu, à propos de l’avant-dernière
chronique de Claude Roy, consacrée à la réédition de
deux livres de Louis Guilloux, Compagnons et La Maison
du peuple une lettre de ce dernier relative en particulier
au passage où notre collaborateur traite de la préface
d’Albert Camus. Nous publierons demain la lettre de
Louis Guilloux et la réponse de Claude Roy.
12 novembre. « Une lettre de Louis Guilloux à Claude
Roy4 », Libération
Paris, 30 octobre 1953

Monsieur le Directeur,
Votre journal du 28 octobre dernier publie sous la
signature de Monsieur Claude Roy un compte-rendu de
deux de mes ouvrages : La Maison du peuple et
Compagnons, réunis en un volume précédés d’un avant-
propos d’Albert Camus. Ce compte-rendu est fait de deux
parties à peu près égales. La première, consacrée aux
ouvrages, ne contient que des éloges. La deuxième,
consacrée à l’avant-propos, ne contient que des injures. Il
est probable que les éloges, outranciers du reste, ne sont
tels que pour faciliter à Monsieur Claude Roy l’outrance
dans l’injure à Albert Camus. J’ai le droit de le penser, et
le devoir de protester. D’abord, il n’est point dans mes
habitudes de laisser insulter mes amis chez moi. [Biffé
dans le manuscrit : « Que Monsieur Roy remporte donc
ses fleurs. »] Deuxièmement, il n’est point non plus dans
mes habitudes de me laisser insulter moi-même. Or, c’est
le fait. S’il est vrai, comme le prétend Monsieur Claude
Roy, que La Maison du peuple est une bombe, et que, dans
son avant-propos, Albert Camus s’est chargé de
« désamorcer cette bombe », il devient clair [biffé dans le
manuscrit : « comme le jour »] que j’y ai pour le moins
consenti. Et, dès lors, je n’ai plus que le choix : ou bien je
suis un imbécile, ou bien un traître, ou peut-être encore,
un habile. Mais j’attends que Monsieur Claude Roy me le
dise en propres termes, et en face. Je compte, Monsieur
le Directeur, sur votre courtoisie, pour rendre publique,
dans votre prochaine chronique littéraire, cette
protestation, ajoutant encore, pour que les choses soient
bien claires, qu’il n’est pas un mot de l’avant-propos
d’Albert Camus auquel je ne souscrive pleinement.
Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, mes salutations.
Louis Guilloux.
Et « La réponse de Claude Roy »
Rendant compte, il y a quinze jours, de l’admirable
Maison du peuple, de Louis Guilloux, je disais que ce livre
avait fourni à Albert Camus l’occasion d’écrire une bien
méchante préface, et d’une inacceptable démagogie.
Libération a reçu, à ce propos, de Louis Guilloux, une
lettre de protestation où il assure, ce qui est assez curieux,
que les éloges que j’ai fait [sic] à son livre ne sont tels que
« pour faciliter à M. Claude Roy l’outrance dans l’injure à
Albert Camus » [sic], qu’insulter Albert Camus, c’est
l’insulter lui-même, et « qu’il n’est pas un mot de l’avant-
propos d’Albert Camus auquel [il] ne souscrive
pleinement ».
Je répondrai à Louis Guilloux que je suis fâché qu’il se
soit donc mis, à la suite d’Albert Camus, dans un bien
mauvais pas. Que j’estime, moi aussi, qu’insulter mes
amis, c’est m’insulter moi-même. Et que le texte d’Albert
Camus auquel il souscrit pleinement est à la fois
mensonger, et grossier. Voici ce texte intégralement [suit
la citation des deux premiers paragraphes de l’avant-
propos de Camus].
Ce texte appelle les observations suivantes :
1˚) Je ne vois, pour parler « au nom du prolétariat »
comme le dit A. Camus, que les dirigeants des partis et
syndicats ouvriers, dont personne n’a jamais songé à nier
que les dirigeants soient pour quatre-vingt-dix-neuf pour
cent d’entre eux d’origine prolétarienne, et les adhérents
également.
2˚) Parmi les écrivains progressistes qui souhaitent
servir le peuple, il est mensonger de dire que « presque
tous sont nés de parents aisés ou fortunés ». Je peux citer
au hasard trente noms d’écrivains progressistes qui ne
sont absolument pas dans ce cas, de Charles Dobrzynski à
René Jouglet, de B. Caceres à André Stil, mais qui ne
songent à faire de leur origine ni un titre de gloire ni un
certificat de talent.
3˚) Je pense en effet qu’une œuvre d’art est plus belle
que nourrit une expérience personnelle, et qu’on peut
préférer les quelques pages de Maurice Thorez dans Fils
du Peuple, sur son enfance de mineur, au génie visionnaire
de Zola dans Germinal. Mais Albert Camus ne se borne pas
à exprimer cette préférence. Il introduit par ce biais une
discrimination intolérable, entre ceux qui subissent le
péché originel d’une naissance de « parents aisés ou
fortunés », et les autres.
Or il ne s’agit pas de demander hier, par exemple, à
Marx ou Engels, aujourd’hui, par exemple, à Aragon ou
Sartre, si leurs parents étaient riches, pauvres ou aisés,
mais si leurs analyses sont exactes, leurs raisonnements
justes, et — le cas échéant — leurs œuvres d’art
émouvantes.
C’est peut-être une naïveté que de croire que tous les
hommes, quelles que soient leurs naissances, leurs
origines, leurs races, peuvent se rejoindre dans la vérité
de l’esprit et du cœur. J’en suis cependant persuadé. Et
de même qu’il ne me viendrait pas à l’esprit de reprendre
contre Albert Camus l’argument que lui opposait la
presse colonialiste lorsqu’il protesta contre l’assassinat de
quatre Nord-Africains le 14 juillet, argument ignoble :
« Vous n’avez pas le droit de parler en faveur des Arabes,
puisque vous êtes blanc », il me semble, je le répète : bête
et infâme de dire à qui que ce soit : « Vous n’avez pas le
droit de parler en faveur du peuple, puisque vous êtes
bourgeois. » Naître riche, naître pauvre, ce n’est jamais
un tort. Penser bassement l’est toujours.
12 novembre. Note de Guilloux dans ses Carnets5
« La réponse de Claude Roy est piteuse, j’ai été très
déçu, mais plus déçu encore par la rencontre avec son
auteur. » Il raconte alors comment Claude Roy, croisé
chez Gallimard, a refusé le débat ; Guilloux : « Je vous
avais demandé de me dire en propres termes et en face
que je suis un imbécile ou un traître » ; Roy : « Vous êtes
un bon écrivain » ; Guilloux, alors : « Vous avez très mal
agi, vous avez agi lâchement » et il part sans demander
son reste.
1. [LGO CII 03.02.05 f˚ 52 à 53].
2. [LGO CII 03.02.05 f˚ 54 à 59].
3. Le numéro d’Empédocle mentionné est le numéro 1, d’avril 1949, où
figuraient des articles de Camus, Grenier et Guilloux.
4. Entre crochets, les variantes du manuscrit [LGC 1.3.3].
5. [LGO CII 03.02.05 f˚ 66 et 67].
VII
LOUIS GUILLOUX

« Pour parler d’Albert Camus »


1960
De ce texte, nous disposons d’une version manuscrite et d’une
version dactylographiée1. Mais, à notre connaissance, il n’a été
ni publié ni « dit » à la radio.

Pour parler d’Albert Camus en montrant comment il


était familièrement il faudrait posséder la même
spontanéité que lui, la même aisance et le même esprit de
jeunesse. C’est par Jean Grenier que j’ai fait sa
connaissance, en 19462. Il avait trente-trois ans. J’avais lu
L’Étranger, Sisyphe, ses éditoriaux de Combat. Quelque
temps avant de rencontrer Camus, Jean Grenier m’avait
écrit en me demandant ce que je pensais de son ancien
élève ? J’ai dû lui répondre que j’aimais et admirais
beaucoup tout ce que je connaissais de lui. Un matin de
l’été 1946, Gaston Gallimard que je croisai dans l’escalier
de la NRF me prit par le bras en me disant : « Je crois
qu’on veut vous voir là-haut. » Il me conduisit dans le
bureau d’Albert Camus. L’ancien élève et le « bon
maître » se trouvaient là. Gaston nous laissa. Nous allâmes
boire un verre à La Frégate. Voilà comment j’ai connu
Albert Camus et comment avec le « bon maître » nous
avons bu le premier verre de l’amitié. Le « bon maître »
c’est ainsi que Camus parlait de Jean Grenier. « Que
dirait le bon maître ? Qu’en pense le bon maître ?
Comment va le bon maître ? Il l’appelait aussi
« l’initiateur » — Quinze ans allaient s’écouler où nous
allions bien souvent nous revoir et, à certaines périodes,
vivre côte à côte. Mais comment choisir parmi tant de
souvenirs, comment faire surtout pour ne rien fausser en
essayant de le montrer dans sa présence amicale,
familière ? Il avait tous les dons, y compris ceux de la
jeunesse et de la liberté. Il n’était pas difficile de l’aimer.
On était bien avec lui. Il riait beaucoup. Il adorait les
plaisanteries et même les farces et pourquoi pas les
calembours à l’occasion ? J’allais souvent le voir à son
bureau à la fin de la journée, je le trouvais dictant son
courrier à Suzanne Labiche. Il répondait à toutes les
lettres et il en recevait beaucoup. Le courrier achevé,
nous sortions ensemble, nous allions dîner chez lui rue
Madame, avec Francine, la petite Catherine et le petit
Jean qu’il me présenta l’une comme le Choléra et l’autre
comme la Peste… Ou bien nous dînions en ville, avec
Vivette Perret, Jean Bloch-Michel, Jean Daniel, Brisville.
C’était bien joyeux. En 1948, je crois, certains d’entre
nous furent invités par les Mouvements de Jeunesse à un
séjour en Algérie, à Sidi Madani, à quelques kilomètres
de Blida. Nous étions installés dans un hôtel près des
gorges de la Chiffa. J’étais du séjour avec Brice Parain,
Pierre Minet, Mohamed Dib, le si gentil Louis Parrot, lui
aussi disparu depuis et si courageux devant la maladie.
Albert Camus qui se trouvait alors à Alger vint passer
quelques jours avec nous et nous allâmes à Tipaza en
voiture. C’est un grand souvenir. Camus parlait à peine, il
était tout simplement heureux. Je le revois assis sur une
vieille pierre, tout souriant roulant entre ses doigts une
herbe. C’est dans ce même hôtel que nous passâmes
toute une soirée à chanter. Quoi ? Des chansons des rues,
L’Hirondelle du Faubourg, Viens Titine. Il s’agissait de savoir
qui se souviendrait le mieux des vieilles chansons que
nous avions entendues au coin des rues. Nous nous
sommes bien amusés ce soir-là. La naïveté, la cocasserie
de ces vieilles romances nous enchantaient. Plus tard, je
suis avec lui, à Belcourt, dans sa famille, et j’ai connu sa
mère, une si charmante vieille dame, une grande dame.
Ce qu’il y avait de bien avec lui c’est qu’il était partout le
même, sans arrières pensées [sic], toujours proche,
pariant toujours pour le meilleur même à Leysin, où je
suis allé le voir quelques années plus tard, où la maladie
l’obligeait à se reposer avec Michel Gallimard, et où nous
passâmes une soirée si amusante encore à vouloir faire
avouer au bon Lehmann qui les soignait avec tant
d’amitié, un petit secret qu’il voulait garder pour lui. Ces
choses-là peuvent paraître bien légères. Elles ne le sont
pas. Pas plus que l’image d’Albert Camus et de Michel
Gallimard, une autre fois, à Sorel, tous deux assis dans la
même barque au milieu de la rivière, leurs têtes coiffées
de grands chapeaux de paille, et pêchant à la ligne avec
des airs de fakirs, et s’en revenant tout joyeux à la fin de
la matinée, ravis d’avoir attrapé un goujon… Restons-en
là, pour aujourd’hui3. Ne disait-il pas lui-même que l’art
est de ne jamais insister ?
1. [LG4.1.8c].
2. Guilloux se trompe d’un an : c’est en 1945 que Camus et lui se sont
rencontrés pour la première fois, comme en attestent leurs premières lettres.
3. Jean Grenier lui fait écho quand il lui dédicace ainsi son livre, Albert
Camus. Souvenirs (Gallimard, 1968) : « Pour Louis et les siens… n’ajoutons
rien. »
VIII
LOUIS GUILLOUX

« Nos liens avec Albert Camus »


Le Petit Bleu des Côtes-du-Nord, 13 février 1960
C’est par ses éditoriaux de Combat et par Le Mythe de
Sisyphe que j’ai connu Albert Camus. C’est par Jean
Grenier, son maître, que j’ai fait sa rencontre, il y a près
de quinze ans. Le dernier écrit publié d’Albert Camus
aura été sa préface à la réimpression des Îles de Jean
Grenier. Le maître et l’élève étaient devenus des amis.
Jean Grenier est briochin. Il a fait ses études à Saint-
Charles. Devenu professeur de philosophie, il a eu Albert
Camus pour élève à Alger. Actuellement, Jean Grenier
occupe la chaire de philosophie à Lille. Albert Camus
parlait de son « bon maître » comme de l’initiateur. Le
fait que Jean Grenier soit briochin n’est pas le seul lien
qui rattache Albert Camus à notre ville. Il en est un
autre : son père Lucien Camus est enterré au cimetière
Saint-Michel, ainsi qu’une note précédemment parue ici-
même, l’a fait savoir. Lucien Camus, soldat au premier
régiment de zouaves, grièvement blessé à la fin de la
bataille de la Marne, fut soigné, puis mourut à l’hôpital
du Sacré-Cœur, rue Saint-Benoît, et fut inhumé au carré
des soldats. À l’instant même où les amis de Camus
l’accompagnaient au cimetière de Lourmarin, les
autorités municipales de Saint-Brieuc allaient porter des
fleurs sur la tombe de son père. Tous ceux qui aimaient
Albert Camus seront profondément touchés par ce geste
pieux. C’est pour en conserver le témoignage que j’écris
ces lignes, et attester par là, son rattachement à notre
terre. D’autres se chargeront de l’hommage au grand
écrivain, sûrement l’un des grands hommes de notre
temps. Devant le destin horrible qui le prive de son
combat et de la dernière réflexion de la grande maturité,
nous ne pouvons, dans le déchirement, que courber la
tête.
Louis Guilloux
IX

Débats autour d’une Association


« Les Amis d’Albert Camus »
1962
En 1960, René Char disait à Grenier qu’il ne fallait pas
constituer une association de ce type, « dans laquelle le comité
directeur soit soumis à réélection, sinon des trublions vont
diriger » ; il rappelait son expérience dans la Résistance, quand
des centaines de gens avaient déclaré rallier le maquis en
septembre 1944 ! « Il en sera de même pour les amis d’Albert
Camus » (Carnets de Grenier, 3 mai 1960, p. 313). Deux ans
plus tard, il change d’avis, sans doute sur l’amicale insistance de
Gaston Gallimard, puisqu’en 1962, il prend l’initiative d’une
association qui s’appellerait « Les Amis d’Albert Camus ». Dans
cette affaire compliquée — et qui n’aboutira pas — Guilloux
joue un rôle pivot, avec le souci de la transparence par rapport à
Francine Camus.

Le 31 octobre 1962, lettre de Gaston Gallimard à Guilloux,


attestée par la note de Jean Grenier (ci-dessous).

Grenier raconte les faits dans ses Carnets, 13 et


14 novembre 1962 : « Mardi 13 : J[ean] G[renier]
téléphone le matin à Char. / Guilloux téléphone à J[ean]
G[renier] : rendez-vous au Café du Départ. Lettre de
Gaston Gallimard à Louis Guilloux datée du 31 octobre :
il demande à faire partie d’un “comité pour surveiller la
publication des œuvres d’Albert Camus” : “Bloch-Michel,
Brice Parain, René Char (qui avait pris l’initiative),
Maurice Blanchot, J[ean] G[renier] feront partie de ce
comité.” / Lettre de Char reçue le lendemain matin me
parlant de son initiative. / J[ean] G[renier] téléphone à
Robert Gallimard. / Louis Guilloux dit avoir été pressé de
voir Bloch-Michel qui doit dîner demain avec Char. Il met
Francine Camus au courant… / Mercredi 14 : Louis
Guilloux a été traité de gaffeur par les Gallimard : il ne
devait pas m’avertir… / “Mais ce comité était dirigé
contre Francine ? — Oui”, répondent les Gallimard : il ne
devait pas m’avertir. / Robert Gallimard téléphone à
J[ean] G[renier] pour s’excuser. Il ne comprend pas le
futur “feront” : on a oublié de prévenir J[ean] G[renier]
mais on ne voulait rien faire sans lui… » (p. 355-356).
15 novembre 1962 : « Louis Guilloux très bien reçu par
Gaston Gallimard comme si rien ne s’était passé mais
celui-ci est ennuyé de savoir Francine Camus prévenue
par Louis Guilloux » (p. 357).

Le 7 décembre, lettre de Char à Guilloux : « Cher


Guilloux, Je désire, sans tarder, dissiper un malentendu
qui s’est glissé, il semble, entre nous, à propos d’une
pensée, d’un souhait plutôt. C’est pourquoi, ne sachant
que depuis hier que vous venez souvent à Paris, je vous
serais bien reconnaissant de me fixer un rendez-vous
pour vous entretenir de cette pensée — souhait, des
possibilités ou des impossibilités de la réaliser. J’ajoute
que c’est au sujet de Camus, qu’il n’y a dans mon esprit
aucune hostilité contre qui que ce soit, qu’il est purement
et simplement souhaitable que les amis profonds de
Camus, dont vous êtes, constituent une sorte de réunion
permanente au cas où leurs conseils et leurs réflexions
dans certaines questions devraient être écoutés, entendus.
Ce qui à mon avis ne fait aucun doute. Et cela aiderait et
soulagerait Francine Camus qui, je le suppose, ne peut
qu’accueillir favorablement cette suggestion, — si elle est
bien comprise — puisque formulée dans l’intérêt et
l’affection de l’œuvre d’Albert. Croyez, cher Louis
Guilloux, à ma fidèle admiration. René Char1. »

Le 9 décembre, Guilloux envoie une copie de cette lettre à


Jean Grenier en précisant : « N’en parle à personne. Il
t’aura sans doute écrit aussi. Je lui réponds en lui disant
que je le verrai à mon prochain passage à Paris. J’envoie
aussi une copie à Francine, en la priant de n’en pas parler
jusqu’à ce que nous ayons pu nous voir. Je ne voudrais pas
de nouvelles complications, ni que personne ne se
trompe sur mes intentions en lui communiquant cette
lettre, qui sont de pure loyauté à son égard et à l’égard
d’Albert. Je dirai moi-même à Char que je vous ai tenus
au courant. Mais dis-moi dès maintenant ta façon de
penser sur tout cela2. »

Le 10 décembre 1962, lettre de Francine Camus à


Guilloux : « Je ne parlerai pas de cette lettre et je me
demande s’il est nécessaire que tu dises que tu m’en as
parlé. Mais tu feras comme tu l’entendras. Ayant réfléchi
après ta visite j’ai pensé que je n’avais rien à dire chez
Gallimard ; c’était aussi l’avis du bon maître [Grenier].
As-tu dit toi que tu m’avais parlé ? Puisqu’on ne juge pas
utile de m’entretenir de ces projets, je n’ai pas, je crois à
intervenir avant qu’on m’en parle. J’aime à penser que
les raisons de ce silence ne sont pas toutes mauvaises et
qu’il peut y avoir par exemple, le désir de ne me mettre
au courant que lorsque quelque chose de clair sera sorti
de vos entretiens. / Je compte sur toi, sur le bon maître et
aussi sur Char, qui s’est empêtré avec moi je n’ai pas
encore compris pourquoi, mais dont le désintéressement
vis-à-vis de l’œuvre d’Albert ne fait pour moi pas de
doute. À vous trois vous saurez bien la garder
d’entreprises peut-être moins désintéressées3. »

Le 10 décembre, réponse de Char à Guilloux : « Cher


Louis Guilloux, Je vous remercie de tout cœur de votre
lettre, qui dissipe mon appréhension. Je vous verrai donc
avec grand plaisir lors de votre passage à Paris aux
environs du 204. »
Projet de statuts pour une association « Les Amis
d’Albert Camus »5
Membres fondateurs : Francine Camus, Jean Bloch-
Michel, Jean-Claude Brisville, René Char, Claude
Gallimard, Jean Grenier, Louis Guilloux, Brice Parain,
Roger Quilliot, Jacques Lemarchand.
« L’association a pour but de fournir aux héritiers
d’Albert CAMUS, dans l’exercice du droit moral que la
Loi leur confère, l’assistance de quelques personnes que
rapprochent leur commune amitié pour l’Auteur et leur
connaissance particulière de son Œuvre et de ses
intentions relatives à la diffusion de celle-ci.
À cet effet, l’Association procédera à l’inventaire des
manuscrits d’Albert CAMUS (œuvres publiées, textes
inédits, ébauches, carnets intimes, correspondance,
documents, etc.). Elle déterminera les dispositions qui
devront être prises pour assurer la conservation
matérielle de ces manuscrits, et d’autre part la
publication des textes inédits.
En outre, elle se prononcera sur l’opportunité des
décisions à prendre à l’occasion des adaptations faites
d’après les ouvrages d’Albert CAMUS, des
représentations de ses pièces de théâtre.
Elle organisera ou encouragera toutes publications,
expositions, conférences, ou manifestations de caractère
littéraire et artistique de nature à favoriser la diffusion de
l’Œuvre et de la pensée d’Albert CAMUS. Enfin, elle
veillera à maintenir l’intégrité de cette œuvre et à
défendre le respect du nom et de la mémoire d’Albert
CAMUS. » (Titre I, article III d’un projet de statuts pour
cette association.)
1. [LGC 4.1. 23].
2. [LGC 8.3.21 f˚ 20].
3. [LGC 4.1.10].
4. [LGC 4.1.23].
5. Feuillet dactylographié non daté [LGC 4.1. 8c f˚ 14 à 18].
X
VIVETTE PERRET

Lettre à Louis Guilloux à la mort de celui-ci


1980
Cher Louis,
Tu es là, debout devant le café L’Espérance. La pipe à la
main, tu guettes l’ami qui passera à coup sûr. Il sortira
peut-être de chez Gallimard. Ou de l’une des rues
alentour : Beaune, Verneuil, Lille, Bac, Sébastien-Bottin.
L’antiquaire du coin est encore le marchand de bois qui
sert aussi des assiettes de soupe.
Si c’est moi qui passe, nous voilà en route. Ton regard
rit, se moque. Ta main vole. Tes paroles sont légères,
coupées de : « Ah, parbleu ! Et alors ! » Tu lances un
refrain. C’est que tu as passé la matinée à écrire dans la
solitude, gravement. Cette promenade, le déjeuner, c’est
ta récréation.
Assis devant ton assiette encore pleine (tu manges à
peine, si lentement) à La Chaumière, à La Chope, Aux
Saints-Pères ou au Petit Saint Saint-Benoît, tu émiettes ton
tabac sur la nappe. Cent anecdotes te reviennent. Tu sais
par cœur les chansons. Tu parles avec l’accent breton,
anglais, russe, parigot. On apprend avec toi des bribes de
tout. De tout ce qui compte : le chagrin, l’amour, le rire,
la misère, la guerre, la poésie. Tu es amoureux, joyeux,
désespéré. Tu sais imiter les tics des autres. Tu entends à
demi-mot, et même les silences. Tu es mélancolique. Tu
n’es pas dupe. Tu sais qu’on peut être heureux d’être là, à
respirer l’air de Paris, à écouter sa rumeur, avec tout le
contraire au cœur. Tu balances ta main comme la vie
nous balance. Pas besoin de grands mots : Oui, tu sais.
Ou bien c’est un café au Rouquet, au Buisson d’Argent, à
L’Escurial, aux Magots, au Bar Bac. Tu regardes les pigeons.
Les gens qui passent, chacun avec son secret. Tu n’aimes
pas celui qui se prend au sérieux. Tu dis : « Il faut être
léger. » Et puis, brusquement, sans sourire : « Il faudrait
tout écrire. » Ton soupir. Ton conditionnel. Notre silence.
Alors, d’une pirouette : « Il l’aura, son Roman d’Amour,
Gaston ! »
Voilà ce qu’il t’a demandé, Gaston, en déjeunant avec
toi au Berkeley, ou chez Drouant : « Un petit roman
d’amour. » Lasserre, tu y vas avec André. Tu notes au
retour toutes leurs histoires, et celles de l’abbé Pierre, et
celles du clochard avec qui tu as bavardé sur un banc. Et
celles de petites vieilles, tes voisines, qui tirent de l’eau
sur ton palier. Et les grandes histoires de cœur.
Tu disparais parfois comme un elfe : tu as sauté dans
un train (tu dis : « dans le chemin de fer »). Nous ne
savons pas si tu es sur le Campo — désert la nuit — à
sentir « la molle odeur de la lagune ». Ou chez toi, à
regarder les nuages, la pluie fine, la mer (est-ce en
promenade à La Roselière ?). Peut-être es-tu « en
pénitence en Suisse » ? Ou bien tu cours le monde avec
les Sans-Patrie.
Et puis te voilà devant L’Espérance. Salut ! Tu as
retrouvé ta « chambre de bon ». Tes cheveux fins, blancs,
touchent ton col. Des papiers gonflent tes poches. Tu en
as ramassé des histoires ! Pourras-tu les mettre en ordre ?
Il y a tant de rendez-vous, de temps perdu, de rencontres
dans ce grand Paris ! Pourtant, tu y reviens toujours. Tu
aimes ses « gris tendres », ses bleus, ses quais, ses
terrasses.
Le jour où tu as été mis en terre, le ciel s’est déchaîné.
Tu aurais si bien décrit le spectacle : les arbres fous, les
éclairs, les croix, la boue. Tu n’as jamais vu tes amis aussi
trempés, éventés, secoués. La pluie était si violente que
nos visages ruisselaient. Nous t’imaginions tout petit dans
ta boîte pendue par des cordes. Tu devais ressembler à un
de tes « burattini », perdu sous l’orage. Nous étions là,
mouillés, défaits aussi par la peine. Et puis, nous nous
sommes séchés tous ensemble dans ta maison. Nous
sommes montés dans ton atelier-bureau-grenier, pour
revoir tes livres, tes pipes, tes papiers. Surtout ce lieu
ouvert où tu t’enfermais, loin de « la duperie
parisienne », pour « paperasser », travailler
« sérieusement » : écrire.
Par la fenêtre, « le cerisier très branchu et très gai »,
ton ciel, au loin la mer. On a entendu « la petite cloche
au son maigre » du clocher de Saint-Laurent.
Tu es là, et si absent. Absent de Paris (du Dragon, des
rues, des cafés). Tu m’envoies ton clin d’œil : tu as « tiré
le rideau ».
Vivette Perret1
1. Vivette Perret, romancière, est l’épouse de Jean Bloch-Michel, grand
ami de Camus.
APPENDICES
CHRONOLOGIE
1914

Le 11 octobre, Lucien Camus, le père d’Albert, meurt


à Saint-Brieuc d’une blessure qu’il a reçue sur le front de
la Marne ; les blessés ramenés du front sont soignés dans
le lycée que fréquente Guilloux (qui a alors quinze ans).
1917

Pendant l’été, Guilloux et Jean Grenier (qui a un an


de plus que lui) se rencontrent à la bibliothèque
municipale de Saint-Brieuc. Malgré des personnalités et
des destins très différents, leur amitié sera durable, ce
dont atteste une abondante correspondance ; et aussi le
livre de Jean Grenier, Les Grèves (écrit en 1955), où
Guilloux est dépeint sous le nom de « Michel ».
1930-1931

Jean Grenier, devenu professeur de philosophie, fait


lire à Camus, son élève en terminale au lycée d’Alger, les
romans de Guilloux La Maison du peuple, Hyménée,
Compagnons. Il écrira plus tard dans son livre de souvenirs
sur Camus : « Les livres qui l’ont touché le plus dans son
adolescence, comme étant les plus proches de lui furent,
je crois bien, La Douleur d’André de Richaud et La Maison
du peuple de Louis Guilloux. Il se retrouvait dans ces livres
d’amis à moi1. »
1935

Le 30 décembre, Camus écrit à Josette Chiche (à qui il


a donné des cours particuliers l’année précédente) : « Si
vous ne l’avez pas encore fait, lisez Le Sang noir de Louis
Guilloux. C’est un livre cruel. Mais la vérité ne
s’embarrasse pas de politesses. Ce sont des choses comme
celles-là qu’on devrait lire à votre âge — et laisser la
poésie pour plus tard. »
1939

Du 14 au 18 septembre : Alger Républicain, où Camus


joue un rôle de plus en plus important et tient le « Salon
de lecture », publie en feuilleton La Maison du peuple. La
publication est interrompue après la cinquième livraison,
à cause de la censure : le journal du 19 septembre
présente, à la place du feuilleton, un grand rectangle
blanc avec, au milieu : « Alger républicain devant
interrompre la publication de La Maison du peuple, de
Louis Guilloux, offrira incessamment à ses lecteurs un
nouveau feuilleton. » Le 20 janvier 1940, Jean Grenier
écrit à Guilloux : « Alger-Républicain a annoncé qu’il ne
pouvait plus poursuivre la publication de La Maison du
peuple. Tu dois être au courant2. »
1942

Le 19 août, Jean Grenier signale à Camus Le Pain des


rêves qui vient de paraître chez Gallimard : « Louis
Guilloux et Marc Bernard ont publié des souvenirs
d’enfance fort réussis3. » Pareils à des enfants de Marc
Bernard a également été publié chez Gallimard. Camus le
lit sur le bateau qui le mène d’Alger à Marseille : le
23 août, du Panelier où il séjourne pour sa santé, il
évoque cette lecture dans une lettre à Jacques Heurgon4.
Le 6 septembre, il écrit à Grenier : « J’ai lu le très beau
livre de Guilloux. Peut-être son accent m’a-t-il plus touché
que d’autres. Je sais aussi ce que c’est. Et comme je
comprends qu’aussi à l’âge mûr un homme ne trouve pas
de plus beau sujet que son enfance pauvre ! La critique
en zone libérée a été stupide pour Le Pain des rêves. On
dirait que ça les gêne, la pauvreté des autres. Le mieux
serait de n’en pas parler ou d’en parler comme les
journaux. Et pourtant5 ! » Notons que Guilloux a
quarante-trois ans quand il publie Le Pain des rêves ; c’est
l’âge auquel Camus commencera Le Premier Homme. Le
19 septembre, Grenier écrit à Camus : « Le Pain des rêves
est un très beau livre en effet. L’Étranger aussi. Je me
rappelle ma visite chez vous à Belcourt il doit y avoir dix
ans. Je représentais à vos yeux la SOCIÉTÉ, mais pour
moi vous n’avez jamais été “l’Étranger”6. » Et le
18 octobre, il ajoute : « Très bien : Pareils à des enfants de
Marc Bernard — Lisez-le. Un son très différent de celui
de Guilloux : le soleil, la pièce d’argent qui résonne sur le
pavé romain n’ont rien à voir avec la rêverie bretonne.
J’aime les deux — ou plutôt je n’aime que l’un, mais
j’appartiens à l’autre7. »
1943

Le 21 juillet, Jean Grenier écrit à Camus : « Relu Le


Sang noir et Le Mur. Humanité sulfureuse et ténébreuse.
Révolte à base de désespoir beaucoup plus que
d’espoir8. » Le 29 juillet, Camus lui répond : « Vous avez
raison pour Le Sang noir et Le Mur. Ce sont des œuvres
mutilées. Il y a autre chose, je le sais — la part lumineuse
de l’homme9. »
1945

Le 29 avril, Jean Grenier écrit à Guilloux : « Si tu vas


un jour au cimetière Saint-Michel dis-moi comment est la
tombe de mon beau-père et celle du père d’Albert Camus
(enterré dans le carré des soldats 1914-1918) » ; le 3 mai,
Guilloux lui répond : « Dans le carré des soldats, j’ai
trouvé la tombe de Camus Lucien, appartenant à un
régiment de zouaves, mort le 1er octobre 1914. Est-ce
cela ? Si oui, tu peux dire à Camus que cette tombe est
extrêmement bien entretenue (comme toutes les tombes
de soldats d’ailleurs) par le Souvenir français. Si ce n’est
pas cela, dis-le-moi, et je retournerai au cimetière. Sur
cette tombe, sont plantés des fuschias, je crois — qui
commencent aussi à fleurir10. »
Pendant l’été, Camus et Guilloux se rencontrent pour la
première fois. Guilloux témoigne (en se trompant d’un an,
comme le montrent les premières lettres de la présente
correspondance) : « Un matin de l’été 1946, Gaston
Gallimard que je croisai dans l’escalier de la NRF me prit
par le bras en me disant : “Je crois qu’on veut vous voir là-
haut.” Il me conduisit dans le bureau d’Albert Camus.
L’ancien élève et le “bon maître” se trouvaient là. Gaston
nous laissa. Nous allâmes boire un verre à la Frégate.
Voilà comment j’ai connu Albert Camus et comment avec
le “bon maître” nous avons bu le premier verre de
l’amitié. Le “bon maître” c’est ainsi que Camus parlait de
Jean Grenier11. »
Le 1er novembre, Guilloux écrit à Jean Grenier : « J’ai
un nouveau service à te demander, très urgent. La revue
anglaise, Life and Letters me demande un article sur la
littérature en France depuis la guerre et la Libération. Je
vois bien ce que je pourrais dire sur le sujet, mais hélas, je
vois surtout ce que je ne pourrais pas dire, faute de ne
plus vivre à Paris. Il faut que tu me viennes en aide, et que
tu me fasses un court topo surtout sur l’Existentialisme.
Qu’est-ce à dire ? Sartre, dont je n’ai lu que La Nausée (et
pas L’Étranger) [sic] — Camus ? dont j’admire fort le
Mythe, et Noces, mais que je ne connais pas assez pour en
parler dans une revue importante comme Life and
Letters12. »

À
À la fin de l’année, Guilloux, qui connaît bien Pascal
Pia, est introduit par Camus auprès de l’équipe de
Combat.
1946

Au tout début de l’année, Camus note dans ses


Carnets : « À Guilloux : “Tout le malheur des hommes
vient de ce qu’ils ne prennent pas un langage simple. Si
le héros du Malentendu avait dit : ‘Voilà. C’est moi et je
suis votre fils’, le dialogue était possible et non plus en
porte à faux comme dans la pièce. Il n’y avait plus de
tragédie puisque le sommet de toutes les tragédies est
dans la surdité des héros. De ce point de vue, c’est
Socrate qui a raison, contre Jésus et Nietzsche. Le progrès
et la grandeur vraie est dans le dialogue à hauteur
d’homme et non dans l’Évangile, monologué et dicté du
haut d’une montagne solitaire. Voilà où j’en suis. Ce qui
équilibre l’absurde c’est la communauté des hommes en
lutte contre lui. Et si nous choisissons de servir cette
communauté, nous choisissons de servir le dialogue
jusqu’à l’absurde contre toute politique du mensonge ou
du silence. C’est comme cela qu’on est libre avec les
autres13.” »
En octobre, Camus relit Le Sang noir ; il en tire une
méditation sur la douleur qui irradiera toute sa
méditation ultérieure sur l’art et sur la vie.
Décembre : Guilloux lit le manuscrit de La Peste.
1947

En avril, Guilloux note dans ses Carnets : « Arrivé hier


soir à six heures et demie. Passé à la NRF. Pour voir
Camus. Il était à Combat où je suis allé un instant14. » À
plusieurs reprises, il note qu’il a vu Camus.

À
À la mi-juin, Camus doit annuler pour raison de santé
la visite qu’il avait projetée à Saint-Brieuc. Cette visite
aura lieu à partir du 5 août : Camus séjourne à Saint-
Brieuc avec Jean Grenier et sa femme (voir les photos).
C’est alors qu’il se rend sur la tombe de son père,
événement certainement marquant, mais dont il ne dit
rien nulle part. Cependant, dans le deuxième chapitre du
Premier Homme, il fera de la visite de Jacques Cormery sur
la tombe de son père un moment fondateur. On peut
souligner que Camus a trente-quatre ans à ce moment-là.
Dans l’été, Camus note dans ses Carnets un « détail »
issu de ses conversations avec Jean Grenier pendant leur
séjour commun chez Guilloux : « G. habitait avec sa
grand-mère, marchande d’articles funéraires à Saint-
Brieuc : faisait ses devoirs sur une dalle de tombeau ! »
En octobre, Camus lit La Sensibilité individualiste de
Palante (Félix Alcan, 1909).
Camus lit le manuscrit du Jeu de patience.
En novembre, Caliban republie « Ni victimes ni
bourreaux » (n˚ 11).
En novembre, Francine Camus transmet à Guilloux,
de la part de sa sœur, Christiane Faure, une invitation à
séjourner à Sidi-Madani, dans le cadre de rencontres
entre écrivains français et écrivains algériens, organisées
par Charles Aguesse.
1948

Le 2 janvier, Jean Grenier écrit à Camus, à propos de


la venue, encore différée, de celui-ci en Égypte (elle
n’aura d’ailleurs jamais lieu) : « Dans une circonstance
pareille, Guilloux m’aurait écrit : Viens, ne fais pas le
con ! Je ne puis le dire, et puis je n’en ai pas le droit15. »
En janvier, sur proposition de Camus, Caliban republie
La Maison du peuple (n˚ 13), précédé d’une présentation :
« Albert Camus vous parle de Louis Guilloux ». Ce texte
de Camus est republié en février, sous le titre
« Présentation de Louis Guilloux », dans le numéro 16 de
L’Arc (l’organe des Anciens Résistants des Côtes-du-
Nord), avec un portrait de Louis Guilloux par Maurice
Adrey. Il sera repris comme préface à la réédition du livre
de Guilloux en 195316.
En janvier, Guilloux note dans ses Carnets :
« Aujourd’hui, journée médiocre, quoique fort
heureusement commencée par une lettre de Camus.
Espoir de le retrouver en Algérie17. »
Du 18 février au 23 mars, Guilloux est en Algérie,
principalement à Sidi-Madani18. À partir du 22 février, il
note jour après jour son attente impatiente de l’arrivée de
Camus ; celui-ci n’arrive à Sidi-Madani, avec Francine,
que le 2 mars. Pendant son séjour à Sidi-Madani,
Guilloux fait trois conférences-débats, deux à Alger les 4
et 8 mars, une à Oran le 23 mars, juste avant son départ ;
Camus fait une conférence à Alger le 11 mars19.
Le 5 mars, Guilloux déjeune avec Camus et Francine
chez la mère de Camus. Le 8 mars, Camus emmène
Guilloux à Tipasa ; le 9, il écrit à Jean Grenier : « Puis je
suis venu à Sidi-Madani (d’où je vous écris) pour
retrouver Guilloux. Celui-ci a été invité en effet à un petit
séjour dans un hôtel des gorges de la Chiffa, avec
quelques autres artistes. Nous y sommes depuis quelques
jours et la vie y est douce. Mais G[uilloux] aspire, il me
semble, à revoir les brumes briochines. Hier, nous l’avons
emmené à Tipasa, par une journée resplendissante. Mais
il y avait, selon lui, un excès de beauté. (Il était plus
content, je crois, de déjeuner chez moi, à Belcourt.)
C’était vrai d’une certaine manière, bien que cet excès
me fût personnellement léger à porter. Que ce pays est
beau20 ! » Le 21 avril, toujours dans une lettre à Jean
Grenier, il revient sur le sujet : « G[uilloux] était content,
paraît-il, d’avoir terminé son voyage en Algérie. C’était le
premier qu’il n’interrompait pas brusquement pour
rentrer chez lui. Tous les Bretons sont-ils ainsi ? Ah ! Je ne
vous ai pas dit : Je présente Tipasa à G[uilloux] par une
matinée admirable, un ciel pur de février, des torrents de
lumière, la beauté la plus somptueuse : “Hein ?” dis-je, de
l’air du propriétaire. “Oui oui, dit Guilloux, mais s’il y
avait un ou deux petits nuages21…” »
Le 12 mars, Guilloux note : « Hier nous sommes allés à
Alger. J’ai déjeuné chez la tante de Camus, ensuite, j’ai
passé l’après-midi à visiter une magnifique villa
mauresque, anciennement la propriété d’un grand chef
pirate, puis je me suis rendu à la faculté où Albert parlait
aux étudiants. C’était plus que réussi. Nous sommes
revenus en voiture, dans la nuit, à Sidi-Madani et, dès
l’arrivée, la discussion a continué très tard pour
reprendre dès ce matin. Il fait un soleil extraordinaire. Je
suis parfaitement content de me trouver ici et je n’ai
aucun souci, en dehors de ceux que me donne la
situation politique22. » Le 21 février, il notait d’ailleurs :
« Je n’ai jamais été colonialiste mais après cette
expérience, je le suis moins que jamais. Je me sens ici
mauvaise conscience.[…] Je me sens parfaitement
étranger, occupant23. »
Le 7 avril, Jean Grenier écrit à Camus : « Vraiment je
suis heureux et je regrette à la fois que Guilloux et vous
ayez été à Alger et que je ne m’y sois pas trouvé », et le
6 mai : « Naturellement Guilloux ne m’écrit pas. J’ai été
très heureux de savoir qu’il avait vu un pays où j’ai tant
vécu et que j’ai aimé24. »
En « mai-juin », dans une lettre à René Char, qui lui a
demandé des noms « pour le service de presse de
l’Héraclite [la traduction des fragments d’Héraclite
d’Éphèse, qu’il vient de préfacer aux Éditions des Cahiers
d’Art] », Camus ajoute quelques noms, dont celui de
Guilloux, à la liste officielle du « service de presse qu’on
utilise ici [chez Gallimard] pour les livres de
philosophie »25.
Le 4 octobre, Guilloux note dans ses Carnets : « Au
cours de mon séjour [à Paris] : vu Camus. Déjeuner avec
lui et les Grenier le mercredi et, le lendemain, avec lui et
Christiane Faure, plus une amie oranaise de cette
dernière. On répète L’État de siège. Camus était en pleine
euphorie26. »
En novembre, Caliban publie « La démocratie,
exercice de la modestie » de Camus (n˚ 21).
Camus met Guilloux en relation avec Jean Le
Marchand, rédacteur en chef de La Table ronde, une revue
fondée cette année-là par François Mauriac, et dont
Camus figurait au comité directeur, avant de prendre ses
distances avec la revue. Jean Le Marchand écrit à
Guilloux, le 2 décembre 1948 : « Camus m’a souvent
parlé de vous et partage mon désir de vous voir figurer
dans notre prochain sommaire27. » À plusieurs reprises,
Guilloux publiera des textes à La Table ronde, entre autres
Labyrinthe en 1952-1953.
Le 13 décembre, lors d’un meeting du Rassemblement
démocratique révolutionnaire (RDR) salle Pleyel, Camus
prononce une allocution « L’artiste est le témoin de la
liberté » (reprise dans Actuelles, OC II, p. 489-495), où il
revient, à propos de l’artiste, sur le thème de la douleur
qu’il avait développé dans sa « Présentation de Louis
Guilloux ».
1949

Le 15 janvier, Camus écrit à Jean Grenier : « Oui, je


suis un bien mauvais correspondant. Mais vous savez ce
que c’est : on répond aux indifférents parce qu’on en a
toujours le temps. Ceux qu’on aime, on veut s’étendre et
on remet à plus tard. Là-dessus, le temps coule. Guilloux
doit être comme ça dont je n’ai pas de nouvelles depuis
trois mois. » Il lui parle d’Empédocle, la revue qu’il est en
train de lancer avec René Char : « Guilloux collaborera
au premier numéro28 » ; c’est effectivement ce qui se
passera en avril suivant29.
Début de l’année : en compagnie d’intellectuels et de
syndicalistes, Camus signe le manifeste constitutif des
« Groupes de liaison internationale » ; Guilloux n’est pas
parmi les premiers signataires, mais dès février 1949, il est
signataire d’une lettre à l’ambassadeur d’Espagne à
propos de la condamnation à mort de Enrique Marco
Nadal, lettre émanant de la section française des Groupes
de liaison internationale. Dans les années suivantes, les
deux amis signent ensemble plusieurs pétitions contre
l’Espagne franquiste et l’accueil que lui font les
puissances occidentales.
En février : Caliban publie « Madeleine Renaud », de
Camus (n˚ 24).
En avril, paraît le numéro un d’Empédocle ; Guilloux y
collabore aux côtés de Camus, Jean Grenier, René Char.
Pour la publication du Jeu de patience, Gallimard pense
à un bandeau avec la citation de Camus : « Nous sommes
avec Guilloux au cœur de ces terres inconnues que les
grands romanciers russes ont tenté d’explorer. »
En août, Caliban publie « Mon plus beau souvenir
d’enfance » de Guilloux (n˚ 30).
Le Jeu de patience paraît chez Gallimard en
octobre 1949.
En octobre, Camus note dans ses Carnets : « Guilloux.
Le malheur de l’artiste, c’est qu’il n’est ni tout à fait
moine ni tout à fait laïque — et qu’il a les deux sortes de
tentations30. »
En novembre, Camus fait une grave rechute de
tuberculose ; le 7 novembre, il écrit à René Char : « Je
vous écris du lit. Une rechute de ma vieille maladie. Six
semaines à l’horizontale et puis ce seront des mois de
montagne31. »
Le 26 novembre, Guilloux perd sa mère.
Décembre : Caliban publie le texte complet de
Compagnons avec une présentation de Maurice Nadeau,
« Avez-vous lu Guilloux ? » (n˚ 34).
Le 2 décembre, le prix Renaudot est décerné à
Guilloux pour Le Jeu de patience.
À la fin de l’année, Camus note dans ses Carnets :
« Guilloux. “Finalement, on n’écrit pas pour dire, mais
pour ne pas dire32.” » ; cette idée est fréquemment émise
par Guilloux ; voir par exemple dans Absent de Paris
(1952) : « Je pense qu’on n’écrit pas pour dire, mais pour
cacher33. »
1950
Pas de lettres entre les deux amis, mais des rencontres
fréquentes à Paris, quand ils y sont : pour rétablir sa
santé, Camus fait de longs séjours de moyenne montagne
(à Cabris jusqu’en juin, dans les Vosges puis en Savoie à
l’automne) ; Guilloux sillonne l’Europe pour la vaste
entreprise de la Société européenne de la Culture, créée
cette année-là à Venise, à l’initiative du philosophe
Umberto Campagnolo, pour « favoriser le dialogue, la
coopération, la paix et une Europe unie » ; il séjourne
également beaucoup à Venise. Mais, à chaque retour, il
mentionne Camus ; par exemple, le 4 octobre : « Je
voudrais tant être à ce petit café aux Zattere. […] Je suis
chez Claude Gallimard. Demain, je verrai Camus34. »
Le 13 février, Camus écrit à Jean Grenier : « Guilloux,
couronné par Théophraste Renaudot, nage dans la joie et
les succès. J’en suis heureux, bien heureux pour lui qui
méritait vraiment d’être “reconnu”. (On dit même qu’il a
acheté des souliers à triple semelle et un pardessus
businessman.) Il est vrai aussi qu’il a six ou sept millions
de droits d’auteur. La pluie d’or, quoi ! Il faisait plaisir à
voir quand j’étais encore à Paris. Nous le blaguions un
peu, mais tout le monde était ravi35. »
En février, Caliban publie « Les bâtons dans les roues »
de Guilloux (n˚ 36). Dans le même numéro, pour le
troisième anniversaire de la revue, Jean Daniel écrit dans
un encart : « Sous quels auspices plus fidèles que ceux de
Camus et Guilloux pourrait être célébré notre troisième
anniversaire qui témoigne, comme nous le disions déjà
dans notre numéro 4, d’un effort accompli en marge de
tous les conformismes. »
En mars, Caliban publie l’acte II des Justes avec le sous-
titre Ajouter à l’injustice vivante pour une justice morte ? (avec
des photos prises au Théâtre Hébertot) (n˚ 37).
Le 7 avril, Jean Grenier écrit à Camus : « […] depuis
assez longtemps j’ai changé de méthode et ne parle plus
guère que des choses qui m’intéressent. Pour la
correspondance j’ai suivi la marche inverse : je me
confiais (par exemple quand j’écrivais à Guilloux), et
maintenant je suis gêné. » « Guilloux est allé à Louxor, a
passé une semaine au Caire — ou plutôt à Héliopolis où
habite la belle-famille, qui nous a offert un dîner —
C’était très curieux ! Il y avait des contrastes, dont celui
de la religion, de la nation, des habitudes… Mais Yvonne
a l’air très heureux, Adrien (le fiancé) aussi. J’ai entendu
Guilloux faire une conférence, dont il s’est bien tiré — il
a lu, et dit des choses intéressantes, d’une voix bien
placée. Certains passages étaient un peu trop abstraits,
unique reproche à faire. Il est reparti pour Venise hier.
Femme, fille et fiancé s’embarquent après-demain pour
Marseille36. » Yvonne Guilloux vient de se fiancer avec
Adrien Veillon, neveu de Charles Veillon, fondateur d’un
prix du Roman au jury duquel Louis Guilloux participe
depuis 194737.
En mai, Caliban publie « La Justice, elle aussi, a ses
pharisiens » de Camus (en réponse aux réactions au texte
de mars) (n˚ 39). Le même numéro publie « Il faut
l’avoir lu ! » où Guilloux présente Maître et serviteur de
Tolstoï, que la revue publie en entier.
En mai, Empédocle publie « Brouillon d’une lettre » de
Guilloux (n˚ 10). Ce sera son avant-dernier numéro.
Camus et Char, très déçus par la revue qu’ils estiment mal
dirigée, s’en retirent ; voir leurs nombreux échanges sur
Empédocle entre mars et juin38.
Le 22 juin, Guilloux note dans ses Carnets : « Ceci [le
fait de rester à Paris] n’est peut-être pas très excellent
pour le travail, sauf que je dispose momentanément du
bureau de Camus (où j’écris en ce moment) et que cela
me donne une certaine possibilité de retraite et de
silence, malgré le téléphone (mais aussi le téléphone est
une nécessité du moment)39. » Et, le 9 juillet : « Aussitôt
délivré de cela, je compte faire à Albert Camus une visite
que je lui ai promise. Il est actuellement à Cabris, au-
dessus de Grasse, dans les Alpes-Maritimes40. » Ce projet
ne se réalise pas mais les deux amis se voient au retour de
Camus, et se retrouvent encore souvent en octobre,
comme en témoignent les Carnets de Guilloux.
Le 27 juillet, Guilloux note : « Je viens de lire le
dernier livre paru de Camus [Actuelles I]. Il contient à
mon avis des choses très importantes. J’ai vu Camus à son
passage. Nous avons eu ensemble une longue
conversation sur le thème de la révolte, qui fait l’objet de
l’essai auquel il travaille pour le moment41. »
En décembre, Caliban publie « Ce qui peut encore être
sauvé » de Guilloux, pour la défense de la culture, et
pour le développement de la Société européenne de la
culture ; il cite Camus : « À hauteur d’homme, comme le
dit notre ami, Albert Camus » (n˚ 46).
1951

En début d’année, Camus séjourne encore


longuement à Cabris pour sa santé ; il termine L’Homme
révolté.
Le 9 juillet, Guilloux note dans ses Carnets : « Je suis
resté hier encore à Paris pour voir Grenier, que j’ai trouvé
très ami. Je n’ai malheureusement pas vu Albert, et pas
pu le joindre au téléphone. Je vais encore essayer de le
voir ce matin. Je pars pour la Bretagne à deux
heures42. » ; et le 14 juillet : « Je voulais peindre une nuit
de neige, une vraie nuit de Noël, et je butais sur mes
phrases que je ne parvenais pas à boucler, tout comme le
pauvre héros de mon ami Albert : “Par une belle matinée
du mois de mai, une élégante amazone parcourait, sur
une superbe jument alezane, les allées fleuries du Bois de
Boulogne43.” »
En août, Caliban publie une interview de Camus sur le
métier de journaliste : « Une des plus belles professions
que je connaisse… » (n˚ 54). Dans le même numéro, Jean
Daniel signe un encart : « C’est en quelque sorte le
numéro de l’amitié ; il devait contenir des articles de
Louis Guilloux, Henri Calet, Havet, et Bénichou ; mais
ces articles ne sont pas arrivés à temps. » En dernière
page, Camus signe un texte intitulé « Une lettre », qui
répond à des attaques menées contre la revue.
Dans le manuscrit des Carnets de Guilloux, on lit :
« Est-ce que je vais écrire, travailler, répondre aux lettres
[…] aussi ces pages que m’a demandées Albert sur la
peine de mort… » ; et, le 14 juillet : « Je lui [un autre
interlocuteur] ai répondu, comme c’est la vérité, que je
travaillais à un écrit sur la peine de mort44. »
À la fin de l’année, Camus note dans ses Carnets :
« Guilloux, de Chamson : “Pour lui, l’autre n’est que
l’interrupteur possible45.” »
En novembre, Guilloux note dans le manuscrit de ses
Carnets une idée de roman : « Comment pourrait
commencer ce roman (d’amour) et dans quel décor :
probablement dans le décor d’Alger, à partir du souvenir

À
de la conversation avec Dib, le jeune Arabe46. » À Sidi-
Madani, début 1948, Guilloux a été très marqué par sa
rencontre avec Mohammed Dib (1920-2003) qui, à ce
moment-là, n’est pas encore le grand écrivain que l’on
sait, puisque son premier roman, La Grande Maison, est
publié en 1952.
En décembre, Guilloux traverse une crise très grave
avec sa femme Renée — qui lui fait envisager de quitter
Saint-Brieuc définitivement47.
1952

Les deux amis s’écrivent peu car ils se voient beaucoup


à Paris : suite à une crise violente avec sa femme, Renée,
Guilloux s’est installé au 17 rue de l’Université, chez
Claude Gallimard.
Le 24 janvier, Guilloux note dans ses Carnets : « Camus
très contre la SEC. [Société européenne de culture]. Pas
du tout d’accord avec l’appel [à un dialogue Est-Ouest].
Va donner sa démission48. » De fait, Camus écrit à deux
reprises à Umberto Campagnolo, fondateur de cette
Société, le 6 mars pour démissionner et le 3 avril pour
préciser ses raisons : il lui semble que, dans son souhait
que puissent dialoguer des intellectuels des deux camps,
Campagnolo passe sous silence ce à quoi il dit non, ce qui
fait craindre à Camus les pires ambiguïtés49. Camus se
sent plus proche du Congrès pour la liberté de la culture,
nettement anti-communiste : il a fait partie des quarante-
trois Français qui ont « patronné » sa fondation à Berlin
en juin 1950, contribuant, aux côtés d’Arthur Koestler et
Manès Sperber, à la rédaction du « Manifeste aux
hommes libres » [merci à Roselyne Chenu pour ces
renseignements]. Guilloux, lui, reste très lié à l’entreprise
de la SEC, dont Liliana Magrini est longtemps la
secrétaire.
Le 30 janvier, Guilloux note dans ses Carnets : « Camus
me montre des cahiers de notes, réflexions, etc. portant
les dates 1935-1951 et me demande, quand il aura fait
faire copie de ces cahiers, d’en garder une chez moi. Il
déposera les autres chez deux autres amis50 » ; et, le
22 février : « Avant de quitter Paris, j’ai fait une chose
que, de ma vie, je n’avais encore faite : enveloppé certains
papiers, lettres, carnets de notes, ébauches, etc. avec la
recommandation de les remettre à Albert Camus, pour le
cas où… ceci, d’accord avec lui, bien sûr51. »
Le 30 janvier, Guilloux s’installe dans sa « chambre de
bon », une mansarde au 17 rue de l’Université, chez
Claude Gallimard.
Le 1er février, Guilloux note : « Hier matin je suis allé
chez Madame Bouvry, lui porter mon conte de Botteghe
Oscure “Le muet mélodieux”, lequel plaît beaucoup à
Camus, et que Claude Aveline veut publier dans une
petite édition hors commerce. Et, dans ce cas, j’offre mon
Muet mélodieux à Albert52. » Botteghe Oscure est une revue
littéraire internationale créée à Rome par Marguerite
Caetani en 1948 ; elle durera jusqu’en 1960 ; René Char y
joue un rôle essentiel ; « Le Muet mélodieux » y paraît en
1951. On trouve une « édition originale » de la nouvelle,
avec achevé d’imprimer du 14 juillet 1952 pour le compte
de Florentin Mouret et ses amis bibliophiles. C’est seulement
dans l’édition de 1957 chez Fayard qu’apparaîtra la
dédicace à Camus (voir la présente Chronologie, en
mai 1957).
Le 6 février, Camus et Guilloux envoient ensemble un
télégramme à Jean Grenier : « Heureux anniversaire
Affectueusement Louis et Albert. ». Grenier répond à
Camus : « Le message que vous m’avez adressé pour mon
anniversaire m’a beaucoup touché. C’est un jour qui
compte pour moi ! […] Remerciez Guilloux de ma
part53. »
Le 12 février, Guilloux note dans ses Carnets : « Je sors
de chez Camus (Albert) que j’ai trouvé couché, grippé,
mais de très bonne humeur et avec qui j’ai eu une
conversation très intéressante à propos de la liberté, du
choix d’une règle, etc. “N’ayant pas de quoi devenir un
moine, me dit-il, j’aurais peut-être voulu être un officier
dans le désert. C’est un malheur que je sois né
antimilitariste.” / Nous avons parlé du très beau livre de
Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire, d’une lecture
souvent très amère, mais toujours instructive et belle par
la vérité54. »
Le 22 février, salle Wagram, meeting pour défendre
des syndicalistes espagnols condamnés à mort par le
régime franquiste ; sur la proposition de Camus, Guilloux
y est invité à prendre la parole. Il ne le fera pas mais il
assiste au meeting, où Camus prononce un « Appel pour
des condamnés à mort », qui sera publié dans Esprit en
avril 195255.
Le 3 mars, Guilloux note dans ses Carnets : « Ce matin,
comme tous les jours depuis que je suis ici, j’ai passé une
heure avec Albert, dans son bureau. Quel ami parfait, et
quel homme pur ! Je l’aime tendrement et je l’admire,
non seulement pour son grand talent, mais pour sa tenue
dans la vie. […] Hier soir comme je m’apprêtais à sortir,
Camus est arrivé dans ma mansarde — chambre de bon
—. Nous sommes allés ensemble aux Magots où Havet
nous a rejoints un peu plus tard. Camus m’a fait lire son
mimodrame plus qu’excellent. Il l’intitule : La Vie
d’artiste. Ensuite, Havet étant venu, nous sommes allés
tous les trois dîner à la Chope Danton, au carrefour de
l’Odéon. La soirée s’est achevée chez Camus, devant une
fine56. » La Vie d’artiste vient de paraître en février dans le
numéro 8 de la revue Simoun.
Le 8 mars, Guilloux s’inquiète de « la publication par
un certain Di Dio d’un […] libelle intitulé La Révolte en
question contre Albert Camus. Di Dio a essayé d’entraîner
là-dedans les amis de Camus. Il y a réussi en en trompant
quelques-uns. C’est une entreprise fort médiocre57 ». Sur
cette affaire, voir également la lettre que René Char écrit
à Guy Dumur, le 3 mars 195258. Pendant cette année
1952, Guilloux est du côté de Camus dans la querelle de
L’Homme révolté mais il ne prend pas parti publiquement.
Le 20 mars, Guilloux note : « Je m’inquiète de voir
Albert fatigué. Nous avons ensemble un certain projet de
“fuite” en auto, je ne sais encore si oui ou non… » ; mais,
le 30 mars, Camus est reparti à Cabris en raison de son
extrême fatigue : « Je ne pars pas avec Camus. Il restera
en voyage pendant quinze jours ou trois semaines. J’ai dit
que j’avais des résolutions à prendre, et c’est vrai. Il faut
faire très attention59. »
En mai, Camus et Guilloux se voient beaucoup.
Guilloux note par exemple, le 16 mai : « Il était tard
quand je suis rentré chez moi (une heure du matin)
après avoir passé la soirée chez Camus à écouter un
excellent enregistrement du Don Juan de Mozart. Il y avait
là Bloch-Michel et sa femme Vivette, un ami algérien
d’Albert qui avait apporté les disques et le compositeur et
chef d’orchestre Leibowitz et sa femme, une belle juive
américaine60… »
Fin mai, Liliana Magrini est à Paris ; Guilloux et elle
dînent ensemble chez Camus ; elle rencontre ensuite
Camus de son côté pour parler de son roman, La Vestale,
qui paraîtra chez Gallimard en 1953, grâce à
l’intervention de Camus. Dans une lettre qu’elle écrit à
Guilloux le 28 juin, après son retour à Venise, elle
énumère les remarques que lui a faites Camus et qui
témoignent d’une lecture extrêmement précise du
manuscrit, qu’il a d’ailleurs annoté ; elle cite, entre
autres, « une note qu’il avait prise sur un bout de papier :
“Il faut dire qu’il n’est pas possible de se voir dans une
autre conscience61” ».
Le 16 juin, Guilloux : « Ce soir, je dînerai avec Albert,
Francine, Michel et Jeanine. Ce sera, j’en suis sûr, une
très bonne soirée62. »
Le 18 juin : « J’ai vu Camus, et Francine, qui parle du
beau visage passionné de S63. » Il s’agit de Liliana Magrini
(ils reparlent de cette expression dans leur
correspondance).
Le 29 juin, Guilloux note : « Aujourd’hui dimanche
29 juin à la terrasse du Café de la Mairie, j’attends
Francine Camus qui va partir tout à l’heure pour Oran, et
qui au téléphone a donné rendez-vous ici où nous
boirons le verre de l’adieu… Il est midi. … Francine est
une charmante, j’ai passé avec elle une heure parfaite qui
a commencé par notre sketch habituel, lequel consiste à
s’interroger mutuellement sur la nouvelle maladie que
l’on vient de se découvrir. Comme elle est dans les valises
à boucler puisqu’elle part aujourd’hui même, il fallait
bien que la nouvelle maladie fût du genre à la fois
incurable et foudroyant et, ma foi, elle y est allée d’une
angine de poitrine, ni plus ni moins. Comme ça on peut
être tranquille, cela évite, momentanément, de penser à
une tumeur au cerveau que l’on pourrait si facilement
avoir, sans parler du cancer qui traîne, non plus que de la
vieille tuberculose… etc. Ceci restitue à peu près la
nature des propos que nous échangions. Francine a la
dépression souriante, spirituelle, complice. Je la pousse,
elle m’engueule : il paraît que je suis un salaud, une
vache, et autres douceurs… Je me plais beaucoup avec
elle, comme l’autre soir, à ce concert de musique
italienne à la salle Gaveau64. »
Le 7 juillet, Camus et Guilloux signent avec René Char
une lettre à M. Torres-Bodet, directeur général de
l’UNESCO, contre la candidature de l’Espagne franquiste
à l’UNESCO ; cette lettre est envoyée à de nombreuses
personnalités pour qu’ils la signent65.
Le 20 juillet, Guilloux note : « Il était trois heures de
l’après-midi ; ’avais fait, avec Camus, le déjeuner le plus
amical et le plus gai qu’on puisse faire (on dira qu’avec
cela n’est pas difficile, mais enfin j’avais été très
heureux)66. »
Le 31 juillet, Guilloux note : « Camus est parti hier
pour un mois67 » ; 3 septembre : « rentre
aujourd’hui68 » ; le 19 septembre : « La journée n’a donc
pas été mauvaise, et je passerai la soirée avec Albert69 » ;
7 septembre : « Camus ne songe ni au voyage en mer
dont il m’avait parlé ni au voyage en Algérie70. »
Le 25 septembre, Yvonne vient d’arriver pour préparer
son mariage : « Camus, chez qui nous avons pris le café,
nous a, très spontanément, offert son appartement pour
une réception le jour du mariage. […] Ce soir, nous
avons dîné avec les Gallimard, c’est-à-dire avec Claude,
Gaston et Simone, à la Régence. Gaston, très affectueux,
nous a offert les salons de la NRF pour une réception,
disant que ce serait peut-être plus facile chez lui que chez
Albert, et offrant de faire transporter chez Albert ce qui
pourrait manquer si je pensais que, etc. Avec une très
affectueuse amitié71. »
Le 27 septembre, Guilloux : « Aujourd’hui même,
j’étais chez Camus, où il y avait Char. Après le départ de
ce dernier, nous avons, Camus et moi, parlé du manuscrit
de S. Dans huit jours, Madame Bouvry aura recopié le
texte définitif, et Camus en aura une copie72 » ; le
4 novembre : « Hier, j’ai rencontré dans la cour Jeanne
Gallimard, qui m’a dit : “Je suis très heureuse pour notre
amie Liliana. Gaston m’a dit que son livre avait été
accepté d’enthousiasme.” Mon premier mouvement a été
de courir au télégraphe et puis je me suis ravisé : j’ai vu
Camus : il m’a dit qu’il a donné sur le livre un avis
numéro un et que le manuscrit est entre les mains de
Dominique Aury73. »
Le 6 novembre, Guilloux note dans le manuscrit de ses
Carnets : « Passé la soirée aux Magots avec Francine
Camus. La conversation avec Francine est toujours pour
moi un grand plaisir. C’est une femme de style, et
intelligente. […] Il était question de la condition des
femmes. Ses points de vue tiraient de leur justesse une
amertume exceptionnelle74. »
Le 29-30 novembre, Guilloux note : « Dîné avec
Camus. C’était presque un dîner d’adieu puisqu’il part
lundi pour l’Algérie et qu’il y restera assez longtemps.
Dîner fort gai cependant, qui s’est prolongé fort tard. / Je
devais ce matin me rendre de bonne heure à la salle
Wagram, où se tenait un meeting de protestation contre
l’entrée de Franco à l’Unesco (meeting au cours duquel
Camus doit prendre la parole) mais bien
malheureusement j’ai été retardé, et ne suis arrivé à la
salle Wagram qu’à plus de onze heures. Le meeting
n’était pas achevé. Madariaga parlait, mais Albert avait
déjà prononcé son discours. La salle était pleine de
réfugiés espagnols parmi lesquels je me sentais heureux
me souvenant de tout, parfaitement des leurs. Après
Madariaga, Cassou a parlé, avec une belle véhémence.
Très applaudi. Le meeting a pris fin. J’ai pu alors voir
Albert, […]75. » Pour le discours de Camus à la salle
Wagram, voir Actuelles II, « L’Espagne et la culture76 ». Et
le 2 décembre, chez Gallimard : « J’ai quitté ce cocktail
pour aller retrouver Albert dans son bureau. Avec
Suzanne Labiche il réglait les dernières affaires avant son
départ. Nous avons laissé Labiche et nous sommes partis à
pied, vers la rue Madame, où nous avons bu avec
Francine, le coup de l’étrier. Albert partait à dix heures et
demie pour Marseille, où il s’embarquera pour Alger.
Nous nous sommes quittés fort amis en nous embrassant
longuement. Il va me manquer beaucoup. Sans doute ne
serai-je plus à Paris quand il reviendra, c’est-à-dire dans
trois semaines ou un mois77. » Outre son habituel séjour
à Alger auprès de sa mère, Camus va se rendre pour la
première fois, seul en voiture, dans le Sud algérien, à
Laghouat, Ghardaïa.
Le 7 décembre, Guilloux se demande : « On va
republier en un volume La Maison du peuple et
Compagnons : dois-je ou ne dois-je pas, ainsi qu’on me le
suggère chez Grasset, donner en même temps que le
texte d’Albert un texte de moi pour expliquer ces
ouvrages “historiquement” : de la Maison du peuple au
procès de Prague78 ? »
Le 8 décembre, mariage d’Yvonne Guilloux avec
Adrien Veillon ; la réception a lieu dans les salons
Gallimard ; André Malraux est le témoin de la mariée.
Le 21 décembre, Guilloux s’indigne, avec d’autres
amis de Camus, de ce qu’a fait Humo, le directeur de la
revue Arts, qui a publié le texte de Camus, « L’artiste en
prison », sans autorisation de l’auteur et sans aucune note
explicative79.
1953

Le 8 janvier, Guilloux note : « Retour de Camus hier. Il


m’a paru très satisfait de son séjour en Afrique et de la
pointe qu’il a poussée dans le désert, infiniment plus
“maître de lui-même” qu’il ne l’était avant de partir. J’ai
passé avec lui une heure hier soir dans son bureau, où
Francine est venue nous rejoindre. Nous devons nous
revoir aujourd’hui à la fin de la matinée80. »
Le 9 janvier, il note : « Ce soir, j’étais chez Albert, rue
Madame (où Bloch-Michel est venu nous rejoindre).
Faut-il parler de notre stupéfaction quand il nous a appris
que, le jour même, il avait reçu de Wildenstein,
propriétaire d’Arts, l’offre de prendre la direction de ce
journal ? On trouvera un jour dans sa correspondance
générale la lettre que je suppose très belle par laquelle il
a refusé. Mais qui se fût attendu à pareille offre ? J’ai
passé là, chez Albert et Francine, une soirée très
heureuse81. » On se souvient que c’est le directeur de
cette même revue Arts qui avait « volé » un texte de
Camus en son absence, en décembre 1952.
Le 23 janvier : « De quoi voulais-je me souvenir pour
mes notes marginales ? D’une heure, il y a quelques soirs,
passée avec Albert, chez Maria Casarès et d’un dîner, chez
le même Albert, dimanche soir, je crois, au cours duquel,
voici : le cher Albert est toujours très impatient à table,
quand ce n’est pas celle d’un ami ou la table du
restaurant. Il est d’une sévérité retenue et moralisante
[corrigé en “très douce”] à l’égard de ses enfants, qui
doivent bien se tenir, manger convenablement, etc. Sans
la moindre humeur, bien entendu, et je ne souligne ce
côté que pour mieux faire sentir le prix de ce qui va
suivre82. » La suite a été gardée pour la publication :
« Albert présente ses enfants : Catherine, la Peste et Jean,
le Choléra. L’autre jour, à table, il demandait à Jean qui
venait de lire un livre : / — Est-ce que ce livre est beau ? /
— Oui, dit l’enfant. / — L’histoire était intéressante ? /
Oui. / — Est-ce que tu as tout compris ? / — Non. / À ce
“non”, je vis le visage de Camus briller de douceur. Il
posa, sur la tête de son fils, une main tendre et
caressante, et, me regardant tout souriant : / — La voilà,
dit-il, la véritable honnêteté intellectuelle83 ! » (les
jumeaux, Jean et Catherine, ont alors sept ans et demi).
Le 29 janvier, Guilloux note : « Avant-hier après-midi,
entrant dans le bureau de Camus, c’est René Char que j’y
ai trouvé, tout seul, en train de signer ses exemplaires de
sa Lettera Amorosa. Nous avons bavardé pendant un long
moment, et convenu de dîner un de ces soirs avec les
Camus et les Bour, ces derniers le souhaitant vivement
pour effacer les dernières ombres qui pourraient
subsister encore après l’affaire de la publication du texte
d’Albert (“L’artiste en prison”) dans Arts. La date retenue
a été celle de mercredi prochain84. »
À la mi-1953, Camus note dans ses Carnets : « Guilloux.
Au début de l’occupation dans Saint-Brieuc, la ville est
froide et pluvieuse, les magasins vides. C’est le matin, il
marche dans la bruine et les rues désertes. Sur la place
vide un Allemand passe, couvert d’une toile cirée,
luisante de pluie. Alors sous le ciel bas, dans l’affreuse
tristesse de l’heure, G[uilloux] entre dans l’église et prie,
lui, l’athée déclaré (prière à Marie, je crois). Et il ressort.
Depuis chaque fois qu’il a essayé d’écrire ce moment
d’abandon ou de lâcheté (il ne sait pas dit-il), il n’a pas
pu, ou osé85. » Cette remarque est à rapprocher de la
notation de Camus dans « Éléments pour Le Premier
Homme », le dossier préparatoire à son roman inachevé :
« Guilloux et la prière86. »
La Maison du peuple et Compagnons de Guilloux sont
republiés chez Grasset avec, en préface, « Présentation de
Louis Guilloux », le texte que Camus avait écrit lors de la
reprise du roman dans le numéro 13 de Caliban en
janvier 1948.
Le 28 octobre, Libération publie une note incendiaire
de Claude Roy qui éreinte la préface de Camus tout en
ménageant Guilloux et La Maison du peuple. Camus et
Guilloux envisagent de répondre tous les deux ;
finalement, Guilloux répond seul ; son texte est publié
dans Libération le 12 novembre avec une réponse de
Claude Roy (sur l’ensemble de cette affaire, voir le
dossier dans les Annexes).
Le 17 novembre, Guilloux note : « Il y a quelques
jours, Camus (Albert) a eu quarante ans. Ce grave
anniversaire s’est fêté dans l’intimité, par un dîner chez
Marius. Étaient présents : le héros de la fête et Francine,
Jean Bloch-Michel et Vivette Perret, Jean Daniel et Marie
Susini, moi-même. Ce dîner a été fort réussi, dans une
grande bonne humeur. Vivette a offert à Camus (Albert),
en cadeau, le plus petit livre du monde, un livre grand
comme une coccinelle, bête à bon Dieu, ne contenant
qu’une prière : le Notre Père. Il paraît qu’on peut la lire
avec une loupe. Nous l’avons essayé, mais vainement. En
lui remettant ce présent, Vivette a fait allusion à certaines
tendances cachées ici et là dans l’œuvre de notre ami.
Tout cela se passait en riant. / Albert m’a fait souvenir de
ce que je lui avais un jour conté à propos de Péguy et du
Notre Père87. » Le manuscrit ajoutait : « Voici : Péguy une
fois converti devait comme tout catholique réciter chaque
jour le Notre Père. Or, tout allait bien jusqu’au moment
où il fallait dire : “comme nous pardonnons à ceux qui
nous ont offensés” — Ce trait m’a été rapporté par Daniel
Halévy, il y a bien longtemps. Halévy ajoutait que Péguy
disait : “Je ne peux pas dire ça, je ne le pourrai jamais. Ça
ne passe pas88.” »
Le 22 novembre, Guilloux note : « Albert reste
tolstoïen comme il l’a toujours été. Parlant de Tolstoï, il
dit : papa ou le grand-père. Récemment déjeunant dans
un restaurant près des abattoirs, il me disait que, dans ces
cas-là, il éprouvait toujours une grande gêne qui lui venait
surtout de la “quantité” de viande qu’on servait aux
clients. Chacun avait, dans son assiette, de quoi nourrir
une famille. “J’avais honte devant les garçons89.” » Les
variantes du manuscrit ne sont pas inintéressantes :
« Albert devient tolstoïen. Il l’a toujours été, du reste.
Quand il parle de Tolstoï, il dit : papa90. »
Le 23 novembre, Guilloux note : « J’ai achevé,
aujourd’hui même, Parpagnacco. Il est probable, et même
certain, qu’il me restera encore assez de travail avant que
je puisse considérer cet ouvrage comme bon à publier,
mais les choses sont, je crois, très améliorées. Demain,
j’en entreprendrai la relecture, puis je le donnerai à lire à
Camus, ensuite à Malraux. Va commencer la phase des
opinions des amis, et des remarques91 » ; le 26 : « Ce soir,
j’ai remis le texte de Parpagnacco à Camus ; demain, j’en
remettrai un autre à Arland92 » ; le 28 : « Hier vendredi,
dîné chez Marius avec Camus, Bloch-Michel et Vivette.
Camus avait lu soixante pages de Parpagnacco. Il m’en a
fait de grands éloges. […] Ce soir, dîner chez Sicart
(heureusement il y aura Albert)93. »
1954

Le 5 mai, Guilloux note dans les Carnets : « La


continuation des Marginales peut s’envisager malgré le
mal de tête qui, ce matin, me rappelle que je suis resté
trop tard avec Albert et les Bloch-Michel, et que j’ai
probablement fait un trop lourd repas, ou trop bu, ce qui
n’est pourtant pas le cas, je le sais94. »
Guilloux note fréquemment ses rencontres avec
Camus, même si celles-ci lui paraissent trop rares ; il note
également les nouvelles de Francine Camus, gravement
malade. Par exemple, le 8 mars : « Je ne vois guère Camus
tous ces temps-ci, il est malheureusement très pris par la
maladie de Francine que l’on croyait à peu près guérie et
qui vient d’avoir une rechute. Asthénie complète. C’est
très sérieux. Il est probable que la guérison sera très
lente. Tout espoir n’est cependant pas perdu95 » ; le
4 mai : « Et suis allé retrouver Camus qui m’attendait aux
Magots. En ce qui concerne Francine il n’y a rien de
changé96 » ; mais, le 25 juillet : [il habite rue de
l’Université] « […] j’ai entendu Auguste crier mon nom.
Il m’appelait de la cour. Cela n’arrive jamais. Personne ne
vient jamais me voir, pas même Albert qui est si souvent
dans la maison97 » (rappelons que Guilloux habite rue de
l’Université, juste à côté de la rue Sébastien-Bottin).
1955

Le 13 janvier, Guilloux note : « Aux dernières


nouvelles italiennes, Campagnolo, se fondant je ne sais
sur quoi, m’a dit que j’étais beaucoup plus connu que je
ne croyais l’être en Italie, et Camus m’a lu un passage
d’une lettre de la directrice de cette association etc. (sans
me le dire, il lui avait fait envoyer mes livres) lettre très
favorable à certains projets de conférences98… »
Le 1er juillet, Jean Grenier déjeune avec Camus et note
au retour dans ses Carnets ces jugements que Camus
aurait émis sur Guilloux : « Guilloux parle de l’amour en
termes élevés ; en pratique il est tout autre et même à
l’opposé. Il vous lâche complètement dès que vous n’êtes
plus avec lui ; il ne donne pas de ses nouvelles et n’en
prend pas de vous99. »
Le 23 septembre, Jean Grenier écrit à Camus : « Nous
pensons rentrer dans les premiers jours d’octobre. Nous
nous verrons donc, avant même l’apothéose — bien
méritée d’ailleurs — du Sang noir100. » Camus pense à
une adaptation théâtrale du Sang noir (T 657) ; mais c’est
seulement en 1962 que Guilloux publie Cripure chez
Gallimard, et en 1963 qu’elle est créée à Lyon par Marcel
Maréchal.
1956

À
Le 27 mars, Grenier note dans ses Carnets : « Camus. À
Palerme (près de L’Isle-sur-Sorgue), propriété louée très
cher pour y loger sa famille pendant six mois, plus sa
belle-famille. Le frère d’Albert Camus n’est pas invité à
prendre le café avec nous (Napoléon comble sa famille
mais institue une hiérarchie)101 » ; le 24 mai, après avoir
déjeuné avec Camus, il rapporte une phrase de celui-ci à
propos de Guilloux : « C’est un de ces hommes très rares,
dont le cœur est fatigué et l’a été depuis longtemps102. »
Le 29 février, Liliana Magrini écrit à Camus : « Louis
[Guilloux] vous embrasse. Il m’a dit avoir lu un nouveau
récit de vous, qu’il aime profondément. J’en ai été
heureuse103. »
Le 30 juillet, parlant de sa traduction en italien de
L’Homme révolté, qui va paraître chez Bompiani, elle
ajoute : « Louis travaille à une longue nouvelle, qui paraît
marcher, me dit-il. Je veux l’espérer. Vous vous interrogez
à son sujet, m’écriviez-vous. Je le comprends. De vive voix,
je pourrais essayer de vous répondre : mal, quand même.
Ce n’est pas facile : et encore moins, de savoir comment
aider. Mais il y a une chose que je veux vous dire : vous
êtes, à Paris, le seul être dont la présence lui soit vraiment
secourable — et l’absence, souvent pénible104. »
Le 20 septembre, l’adaptation par Camus du roman de
Faulkner, Requiem pour une nonne, est créée aux
Mathurins. François Pitavy, spécialiste de Faulkner,
souligne que Camus n’a pas établi son texte à partir de la
traduction du roman par Maurice-Edgar Coindreau (qui
ne paraîtra que début 1957) ; il explique : « [il] a dû faire
son adaptation à partir d’une traduction littérale du
roman établie par son ami Louis Guilloux, et
probablement aussi à partir du dactylogramme de la
pièce, fruit du travail collectif du quatuor Faulkner-Ford-
Marre-Ayers, que Ruth Ford avait envoyé à Camus en
apprenant qu’il avait l’intention de monter la pièce105. »
Dans sa Notice pour l’adaptation de Camus, David Walker
livre les résultats d’une enquête approfondie sur les
sources de Camus ; il aboutit à des conclusions analogues
et confirme le rôle joué par Guilloux : « Pour son travail
d’adaptation Camus prit comme point de départ une
traduction mot à mot, établie par Louis Guilloux à partir
du texte anglais du roman publié en 1951106. »
1957

Le 12 janvier, Jean Grenier note ce que lui a dit


Guilloux, venu lui rendre visite à Bourg-la-Reine :
« Albert Camus [est] distant : quand il vous voit, on sent
chez lui la volonté d’approcher, mais, quand il était chez
Michel Gallimard, il passait tous les matins devant ma
porte et n’a jamais frappé. Il vit dans une maison
meublée ou un appartement loué cinquante mille francs
par mois, dans la même maison que René Char*.
Nombreuses aventures féminines. La seule femme dont il
vive séparé, c’est la sienne. Il gagne beaucoup d’argent.
Avec Maria Casarès avec laquelle je l’ai vu danser au
Barcelona, entente parfaite… *Albert Camus s’était en
effet aménagé une “retraite”, dans un appartement où il
vivait seul. René Char habitait dans la même maison.
Pendant les cinq années qui précèdent la mort de Camus,
les deux locataires du 4, rue de Chalaneilles, furent très
proches107. » Le 1er avril, le même Grenier insiste,
toujours dans ses Carnets : « La maison où habite Albert
Camus, 4, rue de Chalaneilles, est du milieu du
XIXe siècle. Elle appartient au comte de Tocqueville qui
ressemble beaucoup au portrait de son ancêtre, le
marquis de Custine. Camus habite au troisième étage,
escalier annexe, deux pièces, chambre et bureau,
meublées (cinquante mille francs par mois, dit
Guilloux)108. »
En mai, une nouvelle de Guilloux, « Le Muet
mélodieux », qui avait été publiée en 1951 dans Botteghe
Oscure, paraît dans Les Œuvres libres (Arthème Fayard,
n˚ 132, p. 65-86) avec une dédicace à Albert Camus (voir
la présente Chronologie, à la date du 1er février 1952).
Le 16 octobre, le prix Nobel de Littérature est décerné
à Camus ; il le recevra à Stockholm le 10 décembre
suivant.
Le 17 octobre, Jean Grenier note dans ses Carnets :
« Albert Camus, chez Gallimard, cocktail pour le prix
Nobel. Guilloux gêné et malheureux. Albert Camus se
prête à toutes les exigences des photographes » ; le
22 octobre, il note : « A[lbert] C[amus]. “Guilloux m’a
dit qu’il avait été obligé de refuser à un journal l’article
que celui-ci demandait : ‘Je suis son ami, mais aussi l’ami
de Malraux.’” Il a donc refusé d’écrire sur Albert Camus,
prix Nobel. »
Le 30 octobre, Jean Grenier note : « Restaurant
Gafner, 14, rue Dauphine : Moinot, Kanters, Jules Roy,
Ph. Hériat, R. Queneau, G. Sigaux, Guilloux, G[renier],
Camus, Audisio… Sur l’initiative de Philippe Hériat,
[réunion] pour le prix Nobel, contre les attaques dirigées
contre Camus. Albert Camus a voulu un petit nombre de
personnes. Hors d’œuvre, gigot bretonne, fromages,
glaces, beaujolais Saint-Amour (maison Pyat à
Mâcon)109. »
Liliana Magrini, romancière et journaliste, publie sa
traduction de L’Homme révolté en italien.
1959

Camus lit le manuscrit des Batailles perdues.


1960

Le 4 janvier, Camus meurt dans un accident de


voiture. Guilloux, immédiatement accouru, est de ceux
qui veillent son cercueil à Lourmarin, la veille de son
enterrement.
Le 23 janvier, Guilloux écrit à Jean Grenier : « Je
pensais vous revoir tous les deux à mon retour à Paris, le
vendredi [8 janvier], mais je ne l’ai pas pu, je suis reparti
tout de suite pour Saint-Brieuc, que j’ai quitté le
dimanche suivant pour aller à Sorel à l’enterrement du
pauvre Michel [Gallimard, grièvement blessé dans le
même accident de voiture que Camus, et qui vient de
mourir ; il est enterré à Sorel, en Eure-et-Loir, où il avait
une maison]. Quelle terrible semaine. Je suis rentré brisé.
Depuis, je ne sais que faire, je ne pense pas à autre chose,
et je n’ai rien à dire, je voudrais bien te voir. Il est
probable que j’irai à Paris la semaine prochaine. Je te
téléphonerai tout de suite. Mais si je tardais, écris-moi un
mot, ne serait-ce qu’un mot de présence. La voix, le
visage d’Albert me hantent. Pendant que nous étions à
Lourmarin, le maire de Saint-Brieuc accompagné de
deux ou trois personnes, est allé porter des fleurs sur la
tombe du père d’Albert, enterré comme tu le sais, au
cimetière Saint-Michel dans le carré des soldats. » Le 25,
Jean Grenier lui répond : « Tes sentiments sont les miens.
On ne peut pas penser à autre chose. » Le 3 mars, il lui
écrit encore : « Je pense tout le temps à la même chose et
ne crois pas possible cet événement si réel. À la peine se
mêle l’épouvante » ; et le 5 mars, Guilloux lui répond :
« Je t’envoie le Petit Bleu contenant les lignes sur Albert. Je
crois que je devais faire cela. Je l’ai fait dans un moment
bien difficile. Oui, je te comprends, dans la pensée que tu
me dis, et je suis avec toi110 » (voir en Annexes cet article
de Guilloux).
Le 8 février, Jean Grenier note dans ses Carnets ce que
lui aurait dit Louis Guilloux : « En fin de compte, le
bourgeois du XIXe siècle qui trompe sa femme et le lui
cache, qui est hypocrite, agit mieux ainsi qu’Albert
Camus qui, par fierté, n’a pas voulu cacher à Francine
qu’il ne l’aimait plus et ne voulait plus vivre avec elle.
Albert Camus avait beaucoup de femmes : il n’en refusait
aucune, mais la liaison durait peu. Il désirait posséder
(Don Juan) et aussi être aimé111 » ; Guilloux lui aurait dit
aussi : « Pierre Gallimard conduit à cent soixante-dix à
l’heure. C’est Albert Camus qui a remis sa femme Janine
à Michel Gallimard. Quelle légèreté de la part de Michel
Gallimard de prendre la responsabilité de la vie d’un
homme comme Albert Camus112 ! »
Guilloux note dans ses Carnets : « Dimanche 20 mars
1960. Le rêve de la nuit dernière était que je faisais
évader Albert de prison. Nous étions dans la rue, je venais
de l’entraîner, il hésitait à me suivre et je comprenais que,
pour un instant, il souhaitait retourner dans la prison,
puis, il se laissait convaincre, ou plutôt il se convainquait
lui-même (il n’y avait pas de paroles entre nous) et me
suivait, mais avec un sourire étrange113… » Voir en 1972,
dans la présente Chronologie, un autre rêve, proche de
celui-ci, à moins que ce ne soit une autre version du
même rêve.
1961
Le 22 février, à la suite d’une émission télévisée sur
Camus, Guilloux écrit à Jean Grenier : « J’ai assisté hier
soir à la télévision sur Albert, il m’a semblé qu’elle a été
faite avec assez de respect. Y as-tu assisté toi-même ? Cela
a été un moment très difficile. — Je t’en reparlerai. » Le
24, Grenier lui répond : « De toute façon je comprends
mieux qu’on fasse servir la T.V. aux vivants. On craint
toujours pour les disparus. Pour Camus j’ai vu le film. Il y
avait de très bons passages — pas assez de choix. Tu étais
bien. Pourtant les visages sont un peu déformés, et les
portraits de Camus très allongés114. »
Le 23 novembre, Guilloux écrit à Jean Grenier : « J’ai
reçu la visite d’un monsieur Mazé (commandant J. Mazé,
président du Souvenir Français) qui venait me faire part
du projet qu’il a de faire mettre une plaque sur la tombe
du père d’Albert, plaque qui porterait : Père d’Albert
Camus, écrivain, prix Nobel de Littérature, 7-11-1913 4-1-
1960. — Cette plaque serait inaugurée le 4 janvier
prochain, ce qui donnerait lieu à une petite cérémonie,
avec la municipalité, et quelques élèves des écoles. J’ai dit
à monsieur Mazé que je trouvais son projet bon, et je lui
ai conseillé de t’en faire part, et d’en faire part à
Francine115. »
1962

Le 8 janvier, Guilloux envoie à Jean Grenier deux


coupures de journaux : les comptes rendus, dans Ouest-
France et dans Le Télégramme de Brest du 8 janvier, de la
cérémonie d’inauguration d’une plaque commémorative
sur la tombe du père d’Albert Camus au cimetière de
Saint-Brieuc : « Voici les coupures de journaux sur la
cérémonie d’hier matin au cimetière Saint-Michel. Je les
envoie aussi à Francine. Je ne pensais pas me trouver dans
ce cas-là quand il y a une dizaine d’années, j’ai conduit
Albert sur la tombe de son père116. »
Le 12 septembre, Jean Grenier rapporte des propos
que Guilloux lui a tenus à propos de Camus : « Amour
réciproque avec Maria Casarès, qui a la superstition des
gens de théâtre. Albert Camus, homme d’aucun milieu,
pouvait donc s’accorder avec une actrice, une femme de
tous les milieux. Maria Casarès était très tendre… Albert
Camus avait un tempérament de fasciste : sa morale (la
“pitié”) était voulue ; il se présentait comme un chef
(comme Malraux). Très nietzschéen. Il pouvait passer
une journée à pêcher à la ligne dans la maison de Michel
Gallimard en Normandie117. »
Le 15 septembre, Jeanne Sicard, très proche de Camus
à Alger dans les années 1930, et qui avait ensuite bien
connu Guilloux, entre autres autour du Petit Bleu des Côtes
du Nord, est tuée dans un accident de voiture.
Le 22 septembre, Jean Grenier rapporte dans ses
Carnets des propos de Guilloux : « “Par loyauté”, Albert
Camus demeure un an sans voir Maria Casarès : c’était
avant la crise d’Oran. “Je n’aurai pas le temps de finir”,
dit-il un jour en parlant de son œuvre… Il me montre un
jour un revolver dans le tiroir, faisant allusion à un suicide
possible. Il parlait toujours de bonheur. Il n’était pas
seulement un Don Juan, aimant les femmes, mais, aimé
des femmes, il n’en refusait aucune. […] / Pour parler
d’Albert Camus : ne pas être trop schématique. Il faut
être ou très personnel ou commentateur de l’œuvre118. »
Le 9 octobre, Guilloux écrit à Jean Grenier : « J’ai aussi
déjeuné chez Francine qui regrettait bien que nous ne
nous soyons pas vus là-bas [à Simiane] avec vous trois.
[…] Tout s’est passé très amicalement. Il a été question
de la préface à la Pléiade. J’ai dit que tu y travaillais mais
sans donner le moindre détail. À propos, sois assuré de
ma discrétion. Caen m’a posé la même question. Je lui ai
fait la même réponse119. » Jean Grenier rédige la préface
du premier tome des œuvres de Camus, Théâtre, récits,
nouvelles, qui paraît chez Gallimard.
Le 10 décembre, Francine Camus écrit à Guilloux :
« J’aimerais bien que la vie te soit plus douce. Je
t’embrasse fraternellement120. »
En novembre-décembre 1962, surgit une affaire
compliquée autour d’un projet d’une Association des
amis d’Albert Camus, officiellement destinée à aider
Francine Camus dans la publication des inédits laissés par
celui-ci à sa mort ; certains soupçonnent que la maison
Gallimard joue un rôle peu net. Il semblerait que
Guilloux, d’abord tenu à l’écart puis mis au courant par
Grenier, tente un compromis (voir documents en
Annexes). Le projet reste sans suite.
1963

Le 23 septembre, Jean Grenier rapporte dans ses


Carnets des propos de Guilloux : « Albert Camus,
raccompagné par Louis Guilloux jusqu’à sa porte, 29, rue
Madame, le quitte en disant : “Et maintenant, au
bagne !”… Il se plaisait quelquefois à prendre des airs de
mauvais garçon, avec son trench-coat et les mains dans les
poches. Il se plantait devant la vitrine d’un bijoutier pour
voir… Son mariage : simplement, il n’avait pas épousé la
femme qu’il lui fallait. Une actrice aurait mieux valu pour
lui. Cependant, il l’aurait trompée, mais il disait que
Maria Casarès le lui permettait. Enfin, il voulait avoir une
liberté absolue121. »
En octobre, Jean Grenier note : « Guilloux à Bourg-la-
Reine. Albert Camus lui montrant les épreuves (ou le
manuscrit ?) de La Peste pour corrections éventuelles, lui
dit : “C’est une honte de donner cette ordure à
l’impression”, mécontent de la forme de l’œuvre sans
doute122… »
1964

Le 11 janvier, Guilloux est à Paris pour l’inauguration


du buste de Camus à l’Odéon.
En janvier, Guilloux sert d’intermédiaire entre les
Gallimard et Francine Camus sur l’épineuse question de
la publication des Carnets de Camus.
Le 21 mai, Jean Grenier consigne dans ses Carnets une
réflexion de Guilloux à propos de Camus : « Albert
Camus aurait pu être un homme de violence pure mais
son idéal contrariait sa nature123. »
Le 9 décembre, Jean Grenier écrit à Guilloux :
« Philippe Soupault m’a demandé de parler de Camus à
Radio-Strasbourg (l’enregistrement pouvant être fait à
Paris ou même lu par un “comédien”). J’ai accepté et
pensé à toi aussi. Pourrais-tu écrire quatre pages environ
qui seraient lues ou dites par toi à Paris — sur A[lbert]
C[amus] “en vacances”, “relaxé”, comme on dit, récitant
une poésie favorite ou une chanson populaire ?
Rémunération environ quatre cents francs124. »
1965

Le 23 novembre, Guilloux envoie à Jean Grenier deux


coupures de journaux du 22 novembre, l’une d’Ouest-
France, l’autre du Télégramme de Brest, rendant compte de
l’« Hommage à Camus » qui a eu lieu au Centre culturel
de Saint-Brieuc ; il écrit : « Dans quelques jours je
t’enverrai des photos. Tu peux bien imaginer dans quel
état je suis au milieu de tant de choses douloureuses — et
du “public” — mais il fallait le faire125. »
1966

Le 26 juin, en errant dans les rues de Paris, Guilloux


rencontre Francine Camus ; elle « ne m’a pas semblé très
heureuse », note-t-il dans ses Carnets126.
Le 27 juin, il note : « Sur les questions de fond et
d’expression, je suis décidé à mettre le “paquet”. C’est ce
que je veux faire. Et si je n’y parviens pas tout sera foutu à
jamais. Le “paquet”. C’est ce que me disait Albert, ayant
achevé La Chute. “Cette fois, j’ai mis le paquet127” ».
Le 21 août, Guilloux note dans ses Carnets : « Je devais
partir aujourd’hui pour Cabris où aura lieu demain le
mariage de la petite Catherine Camus. Je ne le puis, pour
des raisons de distance, de fatigue, aussi d’argent. Cela ne
me semble guère possible. Je le regrette énormément. Il
va falloir se contenter d’un télégramme. J’aurais
beaucoup voulu qu’il pût en être autrement128. »
1968

Le 5 janvier, Guilloux note dans ses Carnets : « Hier,


4 janvier, était le huitième anniversaire de la mort
d’Albert. Je pense toujours beaucoup à lui, je n’ai jamais
oublié cette date cruelle où j’ai appris, par le téléphone,
l’accident qui lui a coûté la vie et, huit jours plus tard, à
Michel. Dans la matinée d’hier, Jean [Grenier] m’a
téléphoné. Lui non plus n’a pas oublié129… »
Le 28 septembre, Guilloux note dans ses Carnets : « Il
faudrait “effacer” le temps, écrire comme cela vient,
comme on en a envie. Camus dit quelque chose comme
ça dans une de ses notes de carnets. “Quand tout sera
fini, dit-il, j’écrirai comme cela viendra.” Je vérifierai cette
note que je cite de mémoire. Quand tout sera fini veut
dire : quand sera accompli le programme en vue130. »
1970

Le 16 janvier, Jean Grenier rapporte dans ses Carnets


ces propos de Guilloux : « La fille d’Albert Camus,
Catherine, l’appelait “le rassurant” parce qu’il la
tranquillisait lorsqu’elle avait peur… Avec Maria Casarès,
l’entente était parfaite. Elle était sa vraie femme : il n’y
avait qu’à les voir ensemble pour voir qu’ils s’aimaient.
Albert Camus a pensé à faire deux parts : l’une pour
Francine et les enfants, l’autre pour Maria Casarès131. »
1972

Le 29 octobre, Guilloux note dans ses Carnets le rêve


qu’il vient de faire : « Dans mon rêve, Albert n’était pas
mort, il était en prison. Nous le savions tous. Il s’en
évaderait sûrement, mais une action avait-elle été
envisagée pour le tirer de son cachot ? Je ne sais, ni si je
devais y participer, ni comment, ni avec qui. Quoi qu’il en
soit, le fait est que je le retrouvai tout à coup dans la rue.
L’opération avait donc réussi et c’était à moi de
l’entraîner au plus vite vers une cachette sûre. Ce que je
fis, sans prendre le temps d’échanger avec lui le moindre
mot. Il se laissa conduire pendant quelques pas, une
dizaine, une vingtaine, puis brusquement, il s’arrêta, se
retourna et me dit quelques mots dont je ne me souviens
plus mais qui signifiaient qu’il “préférait y retourner”. Il
partit et disparut à l’instant132. » Françoise Lambert —
qui a dactylographié beaucoup des feuillets du manuscrit
des Carnets — note, à propos de ce passage : « La version
dactylographiée — et non datée — étant sensiblement
différente de celle qui est datée de 1960, je prends le
parti de la placer à la fin de l’année 1972 » ; et elle met
ensemble le manuscrit du rêve du 20 mars 1960 et cette
dactylographie133. Dans la présente Chronologie, nous
avons présenté séparément les deux récits de rêve.
1973

Le 2 février, Guilloux note : « Ce soir, chez Robert


Gallimard, pour y rencontrer Lehmann, rencontre
annuelle du bon docteur Lehmann, qui soigna Albert et
Michel, qui assista Michel jusqu’à ses derniers moments
lors de ce funeste accident de voiture qui lui coûta la vie,
huit jours après la mort d’Albert, tué sur le coup134. »
1. J. Grenier, Albert Camus. Souvenirs, op. cit., p. 82.
2. [LGC 8.3.6].
3. A. Camus et J. Grenier, Correspondance, op. cit., p. 72.
4. Fonds Albert Camus, Correspondance générale.
5. A. Camus et J. Grenier, Correspondance, op. cit., p. 75.
6. Ibid., p. 77.
7. Ibid., p. 81.
8. Ibid., p. 100.
9. Ibid.
10. [LGC 8.3.9].
11. Voir texte en Annexes.
12. [LGC 8.3.9].
13. Voir A. Camus, Carnets 1935-1948, OC II, p. 1039-1040 ; et sa lettre à
Guilloux du 5 janvier 1946.
14. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 52.
15. A. Camus et J. Grenier, Correspondance, op. cit., p. 138.
16. Voir Annexes.
17. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 68.
18. Ibid., p. 70-81.
19. Voir Jean Déjeux, « Les rencontres de Sidi-Madani (Algérie) (janvier-
février-mars 1948) », Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, 1975,
n˚ 20, p. 170.
20. A. Camus et J. Grenier, Correspondance, op. cit., p. 143.
21. Ibid., p. 146-147.
22. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 80.
23. Ibid., p. 73.
24. A. Camus et J. Grenier, Correspondance, op. cit., p. 144.
25. A. Camus et R. Char, Correspondance, op. cit., p. 34-35.
26. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 85.
27. Cité par S. Milquet, « Le Labyrinthe de Louis Guilloux : une possibilité
de Délivrance ? », L’Atelier de Louix Guilloux, op. cit., p. 165.
28. A. Camus et J. Grenier, Correspondance, op. cit., p. 150 et p. 152.
29. Sur Empédocle, voir la Correspondance entre A. Camus et R. Char, op. cit.,
en particulier p. 42, note 1.
30. OC IV, p. 1060.
31. A. Camus et R. Char, Correspondance, op. cit., p. 49.
32. OC IV, p. 1067.
33. L. Guilloux, Absent de Paris, Gallimard, 1952, p. 9.
34. [LGO CII 03.01.02].
35. A. Camus et J. Grenier, Correspondance, op. cit., p. 168.
36. Ibid., p. 169-170.
37. Voir lettre du 10 janvier 1948 et note 2.
38. A. Camus et R. Char, Correspondance, op. cit., p. 59-69.
39. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 103.
40. Ibid., p. 106.
41. Ibid., p. 108.
42. Ibid., p. 143.
43. Ibid., p. 144.
44. [LGO CII 01.01 f˚ 221].
45. OC IV, p. 1122.
46. [LGO CII 03.01.03 f˚ 9].
47. [LGO CII 03.01.03bis f˚ 104].
48. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 201.
49. Voir OC III, p. 892-895.
50. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 203.
51. Ibid., p. 206.
52. [LGO CII 03.01.08bis f˚ 9].
53. A. Camus et J. Grenier, Correspondance, op. cit., p. 183.
54. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 204.
55. OC III, p. 888-891.
56. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 207-208.
57. Ibid., p. 209 et note 3.
58. Annexes de la Correspondance entre Albert Camus et René Char, op.
cit., p. 204-205.
59. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 212.
60. Ibid., p. 218.
61. [LGC 15.1.2, f˚ 71].
62. [LGO CII 03.01.08 bis f˚ 34].
63. [LGO CII 03.01.08 bis f˚ 35].
64. [LGO CII 03.01.08 bis f˚ 40].
65. Voir OC III, p. 895-896.
66. [LGO CII 03.01.08 bis f˚ 41].
67. [LGO CII 03.01.08 bis f˚ 42].
68. [LGO CII 03.01.08 bis f˚ 45].
69. [LGO CII 03.01.08 bis f˚ 48].
70. [LGO CII 03.01.08 bis f˚ 46].
71. [LGO CII 03.01.08 bis f˚ 51].
72. [LGO CII 03.01.08 bis f˚ 51-52].
73. [LGO CII 03.01.08 bis f˚ 55].
74. [LGO CII 03.01.04 f˚ 6].
75. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 229-230.
76. OC III, p. 434-439.
77. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 231.
78. Ibid., p. 232.
79. Voir en Annexes le récit que Guilloux fait, dans ses Carnets (p. 233-
235), de son énergique intervention ; et voir le texte de Camus, OC III
(p. 900-905).
80. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 239-240.
81. Ibid., p. 240-241.
82. [LGO CII 03.02.04 f˚ 20].
83. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 241-242.
84. Ibid., p. 244.
85. OC IV, p. 1171-1172.
86. OC IV, p. 971.
87. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 250-251.
88. [LGO CII 03.02.04 f˚ 49].
89. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 252.
90. [LGO CII 03.02.04 f˚ 52].
91. [LGO CII 03.02.05 f˚ 81].
92. [LGO CII 03.02.05 f˚ 90].
93. [LGO CII 03.02.05 f˚ 91].
94. [LGO CII 04.01.01 f˚ 6].
95. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 286.
96. Ibid., p. 292.
97. Ibid., p. 319.
98. [LGO CII 04.02.05 f˚ 9].
99. Jean Grenier, Carnets 1944-1971, édition établie et annotée par Claire
Paulhan, Seghers, 1991 (« Pour mémoire »), p. 164.
100. A. Camus et J. Grenier, Correspondance, op. cit., p. 203.
101. J. Grenier, Carnets, op. cit., p. 187.
102. Ibid., p. 194.
103. Fonds Albert Camus, Correspondance générale, chemise Liliana
Magrini.
104. Ibid.
105. Notice de Requiem pour une nonne, dans William Faulkner, Œuvres
romanesques IV, édition établie par Alain Geoffroy, François Pitavy et Jacques
Pothier, Gallimard, 2007 (« Bibliothèque de la Pléiade »), p. 1279, note 2.
106. Notice de Requiem pour une nonne, OC III, p. 1391.
107. J. Grenier, Carnets, op. cit., p. 220.
108. Ibid., p. 228.
109. Ibid., p. 244.
110. [LGC 8.3.19].
111. J. Grenier, Carnets, op. cit., p. 304-305.
112. Ibid., p. 305.
113. [LGO CII 07.01.05 f˚ 56].
114. [LGC 8.3.20].
115. [LGC 8.3.20].
116. [LGC 8.3.21].
117. J. Grenier, Carnets, op. cit., p. 351.
118. Ibid., p. 352-353.
119. [LGC 8.3.21].
120. [LGC 4.1.10a].
121. J. Grenier, Carnets, op. cit., p. 370-371.
122. Ibid., p. 372.
123. Ibid., p. 383.
124. [LGC 8.3.23].
125. [LGC 8.3.24].
126. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 390.
127. Ibid., p. 391.
128. Ibid., p. 420.
129. Ibid., p. 451.
130. Ibid., p. 469. Fin 1949, Camus écrivait dans ses Carnets : « Au
printemps quand tout sera fini écrire tout ce que je sens. Petites choses au
hasard » ; et « Quand tout sera fini, écrire un pêle-mêle. Tout ce qui me
passe par la tête », OC IV, p. 1072-1073.
131. J. Grenier, Carnets, op. cit., p. 517.
132. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 515.
133. [LGO CII 07.01.05].
134. L. Guilloux, Carnets, op. cit., p. 521.
INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES

Albert CAMUS, Carnets, I (1935-1942), II (1942-1951), III


(1951-1959), Gallimard, 1962, 1964, 1989. Voir aussi
dans Carnets 1935-1948 (OC II, p. 793-1125) et Carnets
1949-1959 (OC IV, p. 997-1315).
Albert CAMUS et Jean GRENIER, Correspondance 1932-1960,
avertissement et notes par Marguerite Dobrenn,
Gallimard, 1981.

Pierre-Jean DUFIEF, « Dit et non-dit dans les carnets de


Louis Guilloux », L’Atelier Louis Guilloux, Madeleine
Frédéric et Michèle Touret (dir.), Presses universitaires
de Rennes, 2012 (« Interférences »), p. 41-52.

Jean GRENIER, Carnets 1944-1971, édition établie et


annotée par Claire Paulhan, Seghers, 1991 (« Pour
mémoire »).
Jean GRENIER, Les Grèves, Gallimard, 1957.

Jeanyves GUÉRIN, « Guilloux et Camus : les raisons d’une


amitié », Louis Guilloux écrivain, Francis Dugast-Portes
et Marc Gontard (dir.), Presses universitaires de
Rennes, 2000 (« Interférences »), p. 119-129.

Louis GUILLOUX, Carnets 1944-1974, Gallimard, 1982.


Écriture autobiographique et carnets : Albert Camus, Jean
Grenier, Louis Guilloux, Éditions Folle Avoine, 2003. En
particulier : Jacques ANDRÉ, « Camus, Grenier,
Guilloux, rencontres », p. 32-40 ; Christian DONADILLE,
« De l’interstice du texte à l’intertextuel : ce que Louis
Guilloux n’a pas dit dans ses Carnets », p. 60-75. ; Yves
PRIÉ, « L’ombre de Palante », p. 123-134.
Lire les Carnets d’Albert Camus, Anne Prouteau et Agnès
Spiquel (éd.), Presses universitaires du Septentrion,
2012 (« Littératures »).
Interviews et émissions
Guilloux à Apostrophes le 2 juin 1976.
« Guilloux parle de Camus », le 25 mai 1974 (sur le site
de l’INA).
INDEX DES NOMS PROPRES
(PERSONNES ET LIEUX)

Sauf Albert Camus et Louis Guilloux.


Les noms de lieux en italiques
Acaut (Mme, tante de Camus), 115, 116.
Adrey (Maurice), 112, 203.
Afrique, 39, 219.
Afrique du Nord, 48, 50.
Agnely (Suzanne, née Labiche), 121, 136, 182, 218.
Aguesse (Charles), 107-111, 203.
Ajchenbaum (Yves-Marc), 99.
Alcan (Félix, éditeur), 38, 41, 83, 105, 202.
Alexandrie, 33, 48, 55, 110, 113.
Alger, 11-12, 36, 45, 90, 106, 108, 110-111, 113,
116, 161, 182, 184, 197, 199, 204, 211, 218-
219, 231.
Algérie, 12, 19, 27, 89, 106-108, 111-113, 115, 141,
160, 182, 203-204, 217-218.
Allemagne, 105.
Alpes-Maritimes, 210.
Amérique, 44, 48.
Amérique du Sud, 92, 94, 98, 123.
Amrouche (Jean), 45, 59.
Antoine (théâtre), 142.
Aragon (Louis), 179.
Aury (Dominique), 218.
Aveline (Claude), 213.
Azef (Yevno), 44, 46-47, 49-50, 54-55, 58, 60, 62.

Bakounine (Mikhaïl), 27-28.


Balzac (Honoré de), 33.
Barrault (Jean-Louis), 98.
Basset (Guy), 21, 90.
Baumel (Jacques), 56.
Belcourt, 113, 115, 183, 199, 204.
Bénichou (André), 104, 159, 211.
Berlin, 175, 212.
Bernard (Marc), 119.
Billy (André), 65.
Blanchot (Maurice), 45, 187.
Bloch-Michel (Jean), 121-123, 182, 187, 189, 215,
220, 222-223.
Blondeau (Marie-Thérèse), 47.
Blum (Léon), 144-145.
Bompiani (éditeur), 225.
Bosco (Henri), 34, 36, 39, 41, 59.
Bougival, 25, 27, 42-43, 156.
Bour (Jacques), 160-161, 221.
Bourdet (Claude), 56, 99.
Bourgogne, 25, 83, 134.
Bouvry (Mme), 213, 217.
Bretagne, 36, 42, 69, 71, 113, 130, 143, 211.
Briançon, 90.
Brisville (Jean-Claude), 182, 189.

Cabris, 208, 210, 215, 234.


Caceres (Benigno), 178.
Caetani (Marguerite), 213.
Calet (Henri), 104, 108, 159, 211.
Campagnolo (Umberto), 208, 212, 224.
Camus (Catherine, née Sintès, mère de Camus), 115,
183, 204.
Camus (Catherine, fille de Camus), 11, 14, 21, 27,
47, 182, 220, 234-235.
Camus (Francine, née Faure, épouse de Camus), 14,
18, 27, 43, 59, 89, 93, 95, 97, 100, 106-109,
111, 115-116, 119, 132, 135, 156, 182, 186-189,
203-204, 216, 218-220, 222-223, 229-235.
Camus (Jean, fils de Camus), 14, 27, 47, 182, 220.
Camus (Lucien, frère de Camus), 225.
Camus (Lucien, père de Camus), 104, 184, 197, 200.
Cannes, 35, 142.
Casanova, 33.
Casarès (Maria), 220, 226, 231-232, 235.
Cassou (Jean), 218.
Cayrol (Jean), 108.
Chalaneilles (rue de), 226-227.
Chambon-sur-Lignon (Le), 97-98.
Chamson (André), 211.
Charlot (Edmond), 36, 45, 90.
Chateaubriand (François-René de), 101, 132.
Chevreuse (vallée de), 149.
Chiffa (gorges de la), 113, 182, 204.
Combourg, 101, 132.
Côtes-du-Nord, 105, 112, 184, 203.
Crémieux (Jean-Louis), 40.
Custine (marquis de), 227.

Dabit (Eugène), 163.


Damboise (Marcel), 108.
Daniel (Jean), 16, 104, 157-159, 172-174, 182, 208,
211, 222.
Davos, 136.
Déjeux (Jean), 108, 204.
Descartes (René), 33.
Dib (Mohammed), 108, 182, 211.
Dinan, 47, 78.
Di Dio (François), 214.
Djemaï (Abdelkader), 108, 111.
Dobrenn (Marguerite), 28, 237.
Dobrzynski (Charles), 178.
Dugast-Portes (Francine), 18, 108, 237.
Duhamel (Georges), 105.
Dumur (Guy), 215.

Égypte, 203.
Émile (Jean Le Jeune, dit le commandant), 175.
Engels (Friedrich), 179.
Épicure, 93-94.
Espagne, 119, 142-143, 206-207, 216, 218.

Falaize (Éditions), 160.


Faulkner (William), 225-226.
Faure (Christiane), 43, 107-108, 156, 203, 205.
Feraoun (Mouloud), 141.
Festy (Jacques), 118-119.
Feuillade (Lucien), 26, 47.
Flaubert (Gustave), 39.
Fontainebleau, 37.
Fontenay-aux-Roses, 83, 100.
Forester (Cecil Scott), 114-115.
Franco (Francisco), 218.
Frédéric (Madeleine), 129, 237.

Gallimard (Claude), 189, 208, 212-213, 217.


Gallimard (Éditions), 10-16, 21, 26, 28, 31, 33, 35-
36, 40-41, 46-47, 50, 56, 59-60, 82, 91, 94-95,
99, 101-102, 104-105, 119-121, 123, 128-129,
131, 136-137, 139, 143, 153-156, 180, 183, 188,
191, 199, 205, 207-208, 215, 218-219, 224, 226-
227, 231-233, 237-238.
Gallimard (Gaston), 181, 186-187, 200, 217.
Gallimard (Jeanne), 217.
Gallimard (Michel et Janine), 28, 35, 42-43, 50, 113,
132, 134, 141, 142, 183, 226, 228-229, 231.
Gallimard (Robert), 187, 235.
Gallimard (Simone), 217.
Gaultier (Ginette de, épouse Bachère, fille de Jules), 69-
70.
Gaultier (Jules de), 64, 68-69, 71-72, 80-82.
Gaultier (Mme de, épouse de Jules), 71.
Gaveau (salle), 216.
Gay-Crosier (Raymond), 21, 93.
Geoffroy (Alain), 226.
Ghardaïa, 219.
Gide (André), 45.
Giotto, 62.
Golfe Persique, 131, 133.
Gontard (Marc), 18, 108, 237.
Gorki (Maxime), 171.
Goul (Roman), 44, 49-50.
Gramsci (Antonio), 104.
Grasse, 201.
Grasset (éditeur), 40, 105, 136, 156, 162, 172-173,
219, 221.
Grèce, 38, 41.
Grenier (Jean), 11-13, 21, 28, 30, 32-35, 38-39, 41,
43, 46-49, 55-56, 64, 68, 83-84, 92-94, 99-103,
105, 113, 115, 120, 123-124, 128-129, 131, 155,
175, 181-184, 186, 188-189, 197-210, 213, 224,
226-235, 237-238.
Grenier (Roger), 101, 145.
Guéhenno (Jean), 14, 104.
Guérassimov (général), 44, 47, 60, 62.
Guérin (Jeanyves), 18, 237.
Guilloux (Philomène, née Marmier, mère de Guilloux),
124.
Guilloux (Renée, épouse de Guilloux), 103, 109, 111-
112, 120, 138-139, 154, 212.
Guilloux (Yvonne, fille de Guil-loux), 12, 14, 21, 26,
50, 103, 105, 110, 120, 154, 209, 217, 219.

Halévy (Daniel), 37, 40, 222.


Hardouin, 76.
Havet (Jacques), 104, 159, 211, 214.
Héliopolis, 209.
Henriot (Émile), 138.
Henry (Georgette), 121.
Héraclite, 205.
Herbart (Pierre), 56.
Heurgon (Jacques), 199.
Hillion, 82-83.
Hitler (Adolf), 143.

Ibsen (Henrik), 66, 77.


Isle-sur-Sorgue (L’), 225.

Jaigu (Yves), 21, 118.


Jeanson (Francis), 132.
Jésus, 34, 201.
Joigny, 84, 134, 136.
Jouglet (René), 178.

Kaliayev (Ivan), 114-115.


Kafka (Franz), 130.
Kant (Emmanuel), 31.
Keats (John), 164.
Koestler (Arthur), 59-60, 121, 212.
Kouriba (Nabahni), 108.

Laghouat, 219.
Lambert (Edmond), 64, 68-70, 73, 76, 80-81.
Lambert (Françoise), 236.
Laporte (Maurice), 60.
Lassaigne (Jacques), 45.
Lasvignes (Henri), 40.
Lausanne, 110, 112, 135.
Lavoisier (rue), 27, 117-118, 140.
Lawrence (David Herbert), 163.
Lazarévitch (Nicolas), 26, 47.
La Bruyère (Jean de), 171.
La Fontaine (Jean de), 137.
Lehmann (René), 117, 133-134, 183, 236.
Leibowitz (René), 215.
Leiris (Michel), 108.
Lemarchand (Jacques), 189.
Lénine, 165.
Leningrad, 165.
Lequier (Jules), 35.
Lévi-Valensi (Jacqueline), 21, 91.
Leysin, 112-114, 183.
Le Caire, 209.
Le Marchand (Jean), 205.
Liban, 46, 48, 55.
Lille, 184.
Lottman (Herbert), 99.
Lourmarin, 9, 41, 58-60, 63, 84, 144-145, 184,
228.
Louxor, 209.
Lyon, 93, 224.
Madame (rue), 126, 137, 182, 218, 232.
Madariaga (Salvador de), 218.
Magrini (Liliana), 14, 130, 212, 215-216, 225, 227.
Maïa (Louise Palante, née Pierre, dite), 65, 72-74, 76-
77, 81-83.
Malraux (André), 54, 58-60, 62, 103-104, 219, 223,
227, 231.
Maréchal (Marcel), 224.
Marigny (théâtre), 99, 115.
Marne, 104, 184, 197.
Marseille, 12, 99, 110, 199, 209, 218.
Martin-Chauffier (Louis), 111.
Marx (Karl), 179.
Mendjizki (Maurice), 105.
Meyer, 76.
Milquet (Sophie), 129, 206.
Minet (Pierre), 108, 182.
Montparnasse, 83.
Morel (Maurice, dit l’abbé), 108.
Mozart (Wolfgang Amadeus), 215.

Nadal (Enrique Marco), 206.


Nadeau (Maurice), 105, 158, 207.
Napoléon, 225.
Nietzsche (Friedrich), 63, 82, 132, 136, 201, 231.

Odéon, 56, 214, 233.


Oettly (Mme), 97.
Oran, 90, 108, 116, 137, 204, 216, 231.
Oulhiou (Yvonne), 83-84, 100.

Palante (Georges), 30, 32-35, 38, 41, 46-48, 55,


57-58, 62, 78, 80-83, 102-106, 202, 236.
Palerme, 225.
Panelier (Le), 28, 97, 132, 199.
Parain (Brice), 26, 47, 58, 60, 108, 182, 187, 189.
Paris, 11, 13, 16-17, 25, 29, 33, 36, 41-43, 47-48,
52, 55, 57, 61-62, 67, 83-85, 90-94, 96, 99,
101, 109, 111-112, 114-115, 117-121, 123, 124,
127-128, 130-131, 133-135, 140-145, 154, 160-
161, 172-173, 187-189, 192-193, 201, 205, 208,
210, 212-213, 215, 219, 225, 228, 233, 234.
Parrot (Louis), 108.
Paulhan (Jean), 32, 45, 56, 64, 224.
Péguy (Charles), 80, 222.
Perigois (Maître), 72, 74.
Perret (Vivette), 182, 191, 193, 222.
Pia (Pascal), 16, 91-93, 99, 201.
Pirandello (Luigi), 171.
Pitavy (François), 225-226.
Planeille (Franck), 123.
Plekhanov (Georges), 42, 44.
Pleyel (salle), 20, 206.
Ponge (Francis), 108.
Pordic, 71, 81.
Pothier (Jacques), 226.
Proudhon (Pierre-Joseph), 36-37, 40.
Puche (Michel), 90.

Quilliot (Roger), 189.

Renaudot (prix), 16, 118, 120, 123, 207-208.


Rivet (Charles), 44.
Robert (Georges et Émilienne), 84, 134, 136.
Rolland (Romain), 174.
Roy (Claude), 169, 172-178, 180, 221.
Roy (Jules), 58-60, 90, 227.
Russie, 44, 47, 75, 115.

Saillet (Maurice), 54, 56-57.


Saint-Benoît (rue), 184.
Saint-Brieuc, 11-12, 21-22, 25, 32, 35, 41-42, 47,
52, 54, 65, 68-71, 76, 96-97, 101-105, 107,
109-110, 118-119, 121, 130, 140, 169, 184, 197,
202, 212, 221, 228, 230, 233.
Saint-Malo, 101.
Saint-Michel (cimetière), 104, 184, 200, 228, 230.
Saint-Pétersbourg, 28, 47, 60.
Sartre (Jean-Paul), 16, 60, 132, 179, 201.
Savinkov (Boris), 42, 43-44, 47, 49-50, 54, 56, 58,
60, 62, 102, 104.
Savoie, 208.
Sébastien-Bottin (rue), 191, 224.
Séguier (rue), 43, 93-94, 100.
Sénac (Jean), 108.
Serge (Victor), 214.
Sibérie, 28, 39, 53.
Sicard (Jeanne), 231.
Sidi-Madani, 12, 19, 106, 108, 113, 182, 203-204,
211.
Simiane, 231.
Smadja (Henri), 99.
Socrate, 34, 201.
Sorel, 183, 228.
Soupault (Philippe), 233.
Sperber (Manès), 60, 212.
Staline (Joseph), 136.
Steinbeck (John), 38, 41, 45-46, 53, 56-57, 59, 63.
Stil (André), 178.
Stockholm, 20, 227.
Suisse, 111, 113, 134-135, 140, 192.
Susini (Marie), 222.

Tchekhov (Anton), 134.


Thorez (Maurice), 179.
Tipasa, 12, 113, 183.
Tocqueville (Alexis, comte de), 227.
Todd (Olivier), 59, 94, 99, 132.
Tolstoï (Léon), 104, 158, 164, 171, 209, 222.
Torres-Bodet (Jaime), 216.
Tortel (Jean), 108.
Toulon, 33.
Touret (Michèle), 129.
Tourgueniev (Ivan), 171.
Tremaudan (M. de), 74.
Trouville, 105.

Université (rue de l’), 212-213, 224.

Vallès (Jules), 163.


Vanney (Philippe), 22.
Vasic (Alexandra), 60.
Vauchier (Simone), 43.
Vaucluse, 57, 59-60.
Veillon (Adrien), 209, 219.
Veillon (prix Charles), 110-111, 135, 209.
Venise, 136-137, 208-209, 215.
Vercors, 111.
Vibert-Robert (Laurent), 41.
Villiers de L’Isle-Adam (Au-guste), 95.
Vosges, 208.

Wagner (Richard), 37, 40.


Wagram (salle), 214.
Walker (David), 226.
Weyembergh (Maurice), 93.
Wilde (Oscar), 160.
Wildenstein (Daniel), 220.

Xuereb (Jean-Claude), 108.

Zagreb, 105.
Zerrouki (Mohammed), 108.
Zola (Émile), 179.
INDEX DES TITRES DE REVUES,
JOURNAUX ET ŒUVRES

Absent de Paris (Guilloux), 105, 127-129, 208.


Actuelles I (Camus), 20, 154, 206, 210.
Actuelles II (Camus), 155, 218.
Albert Camus. Souvenirs (Jean Grenier), 101, 113, 183,
198.
Albert Camus - Jean Grenier, correspondance 1932-1960, 28,
43, 93-94, 113, 124, 197, 199, 203-206, 208-
209, 213, 224, 237.
Albert Camus - René Char. Correspondance, 123, 132, 205-
207, 209, 215.
Albert Camus. Une vie (Olivier Todd), 59, 94, 99, 132.
Album Camus (Roger Grenier), 101.
Alger Républicain, 28, 93, 198.
Anarchisme et socialisme (Georges Plekhanov), 42, 44.
Arc (L’), 112, 203.
Arche (L’), 44-45, 56, 59, 90.
Arts, 160-161, 219-221.
« Atelier de Louis Guilloux (L’) », 129, 206, 237.
Aurore (Friedrich Nietzsche), 136.

Ballade de la geôle de Reading (Oscar Wilde), 160.


Batailles perdues (Les) (Guilloux), 17, 95, 142-143, 145,
228.
Beethoven (Richard Wagner), 37, 40.
Botteghe Oscure, 213, 227.
Bovarysme (Le) (Jules de Gaultier), 82.
Bulletin de la Société des études camusiennes, 108.
Bulletin de la NRF, 26.

Cahiers d’art (Les), 160, 205.


Caliban, 16, 19, 102-105, 111, 114-115, 118, 136,
157, 162, 172-173, 203, 205, 207-211, 221.
Caligula (Camus), 29, 31, 34.
Camus à « Combat » (Jacqueline Lévi-Valensi), 91.
Camus chez Charlot (Guy Basset), 90.
Carnets (Camus), 12, 19, 36, 45, 60, 93, 104-105,
140, 142, 201-202, 207, 221, 233, 235, 237-238.
Carnets (Grenier), 103, 155, 186, 224-227, 229, 231-
233, 235, 237.
Carnets (Guilloux), 12, 17, 43-45, 47, 50, 56-57, 59-
60, 82, 88, 96, 111, 115, 129, 136-137, 160,
172, 180, 202-203, 205, 210-215, 218, 220, 222-
223, 234, 236-238.
Ce qui ne fut pas (Boris Savinkov), 43-44, 50, 54, 106.
Chute (La) (Camus), 137, 234.
Cid (Le) (Pierre Corneille), 113.
Combat, 10, 16, 27, 49, 54, 57, 59, 89-92, 97, 99.
Compagnons (Guilloux), 103, 105, 136, 158, 162,
164, 169-170, 176, 197, 207, 219, 221.
Condition humaine (La) (André Malraux), 62.
Confession (Mikhaïl Bakounine), 27-28.
Correspondance Albert Camus - Pascal Pia (1939-1947), 99.
Courrier de l’UNESCO (Le), 121.
Cripure (Guilloux), 224.
Critique de la raison pure (La) (Emmanuel Kant), 31.

Dernier Romanov (Le) (Charles Rivet), 44.


Deux mille mots (Guilloux), 50, 56.
Dévotion à la croix (La) (Pedro Calderón de la
Barca / Camus), 155.
Don Juan (Mozart), 215.
Douleur (La) (André de Richaud), 198.
Drapeau du travail (Le), 47.
Du nouveau en politique (Georges Palante), 32.

Edmond Charlot, éditeur (Michel Puche), 90.


Empédocle, 16, 175, 206-207, 209.
Espoir (collection), 15, 26, 28, 35, 47, 121.
Esprit, 214.
Esprits (Les) (Pierre de Larivey / Camus), 155.
État de siège (L’) (Camus), 99, 115, 154, 205.
Été (L’) (Camus), 155.
Étoiles (Les), 105.
Étranger (L’) (Camus), 10-11, 26, 30, 39, 153, 181,
199, 201.
Exil et le Royaume (L’) (Camus), 139, 143.
Existence (L’) (coll.), 30, 33.

Fils du peuple (Maurice Thorez), 179.

Gai Savoir (Le) (Friedrich Nietz-sche), 63, 82, 132.


Germinal (Émile Zola), 179.
Grande Maison (La) (Mohammed Dib), 212.
Grèves (Les) (Jean Grenier), 35, 197, 237.

Homme révolté (L’) (Camus), 14, 50, 93-94, 115, 127,


129, 132, 154, 210, 215, 225, 227.
Horatio Homblower (Cecil Scott Forester), 115.
Humanité (L’), 44, 174.
Hyménée (Guilloux), 156, 197.

Jeu de patience (Le) (Guilloux), 47, 56, 60, 95, 103,


111, 116, 118-120, 123, 163, 169, 202, 207.
Justes (Les) (Camus), 15, 50, 115, 118, 158, 209.

Labyrinthe [Délivrance (La)] (Guilloux), 129, 132, 206.


Lanceurs de bombes (Roman Goul), 44, 49-50, 55.
Lenteur psychique (La) (Georges Palante), 32.
Lettera amorosa (René Char), 221.
Lettres à un ami allemand (Camus), 34-35, 40, 153.
Lexique (Jean Grenier), 120.
Libération, 169, 172-174, 176, 221.
Lie de la terre (La) (Arthur Koestler), 60.
Life and Letters, 201.
Louis Guilloux, écrivain (coll.), 18, 108, 237.

Maison du peuple (La) (Guil-loux), 16, 105, 111, 115,


136, 156-157, 162-163, 166, 169, 170-172, 176-
177, 197-198, 203, 219, 221.
Maître et serviteur (Léon Tolstoï), 104, 158, 209.
Malentendu (Le) (Camus), 29, 31, 34, 201.
Mas Théotime (Le) (Henri Bosco), 34, 36, 39.
Mémoires de Christine de Suède (Scipion Marin), 30, 32-34,
37.
Mémoires d’un révolutionnaire (Victor Serge), 214.
Mercure de France (Le), 69, 71, 78, 82.
Monde nouveau, 40.
Mort d’Ivan Ilitch (La) (Léon Tolstoï), 164.
Muet mélodieux (Le) (Guilloux), 9, 16.
Mur (Le) (Jean-Paul Sartre), 200.
Mythe de Sisyphe (Le) (Camus), 64, 181, 184.

Nausée (La) (Jean-Paul Sartre), 201.


Nom d’un homme (Le) (Guilloux), 32.

Oncle Vania (Anton Tchekhov), 133-134.


Ouest-France, 230, 233.
Pain des rêves (Le) (Guilloux), 26-28, 117-118, 163,
199.
Pareils à des enfants (Marc Bernard), 199.
Parpagnacco (Guilloux), 128, 137, 222-223.
Pas moi (Guilloux), 103, 105.
Pâturages du ciel (Les) (John Steinbeck), 41, 56.
Peste (La) (Camus), 11, 17, 46-48, 50-51, 57, 61,
85, 87, 89, 92-93, 97-100, 114, 154, 202, 232.
Petit Bleu des Côtes-du-Nord (Le), 184, 228, 231.
Philosophie des habits (La) (Georges Palante), 32.
Philosophie du bovarysme (La). Jules de Gaultier (Georges
Palante), 82.
Philosophie officielle et la philosophie (La) (Jules de Gaultier),
71, 83.
Possédés (Les) (Fedor Dostoïev-ski / Camus), 141, 155.
Premier Homme (Le) (Camus), 104, 199, 202, 221.

Réflexions sur la peine capitale (Camus / Arthur Koestler),


60, 121.
Remarque sur la révolte (Camus), 33, 93.
Requiem pour une nonne (William Faulkner / Camus),
225-226.
Révolte en question (La) (François Di Dio), 214.
Revue blanche (La), 40.
Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, 108,
204.
Sang noir (Le) (Guilloux), 10-11, 19, 26, 31-32, 43,
51, 58, 62, 65, 67, 80-81, 93, 156, 165, 169,
198, 200, 202, 224.
Sensibilité individualiste (La) (Georges Palante), 105,
202.
Simoun, 139, 214.
Souvenirs sur Georges Palante (Guilloux), 15, 32, 47, 58,
62, 64-65, 67, 76, 80.

Table ronde (La), 129, 205-206.


Télégramme de Brest (Le), 230, 233.
Temps modernes (Les), 16, 102, 104, 127, 132.
Terre des hommes, 54, 56-57.
Testament espagnol (Le) (Arthur Koestler), 60.
Tsarisme et terrorisme (Général Guérassimov), 47, 60.
Tu peux tuer cet homme (coll.), 26, 47.

Vestale (La) (Liliana Magrini), 131, 215.


Vie d’artiste (La) (Camus), 139, 214.
Voyage en Grèce (Le), 38, 41.

Zéro et l’Infini (Le) (Arthur Koestler), 60.


Cet ouvrage est publié avec le soutien de la Fondation d’entreprise La
Poste.
La Fondation d’entreprise La Poste a pour objectif de soutenir
l’expression écrite en aidant l’édition de correspondances, en favorisant les
manifestations artistiques qui rendent plus vivantes la lettre et l’écriture, en
encourageant les jeunes talents qui associent texte et musique et en
s’engageant en faveur des exclus de la pratique, de la maîtrise et du plaisir de
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© Éditions Gallimard, 2013.
ŒUVRES D’ALBERT CAMUS
Aux Éditions Gallimard
L’ÉTRANGER (« Folio », « Folioplus classiques », « Écoutez lire »).
LE MYTHE DE SISYPHE. Nouvelle édition en 1948 (« Les Essais »). Nouvelle
édition en 1990 (« NRF essais » ; « Folio essais »).
LE MALENTENDU suivi de CALIGULA. Édition augmentée en 1947 ;
nouvelle version en 1958 (« Folio »).
LETTRES À UN AMI ALLEMAND. Nouvelle édition avec une préface
inédite en 1948 (« Folio »).
LA PESTE (« Folio », « Folioplus classiques », « Écoutez lire »).
L’ÉTAT DE SIÈGE (« Folio théâtre »).
NOCES. Nouvelle édition en 1993 (« NRF essais »).
LES JUSTES (« Folio », « Folio théâtre », « Folioplus classiques »).
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I. Chroniques 1944 - 1948 (« Folio essais »).
II. Chroniques 1948 - 1953.
III. Chroniques algériennes 1939 - 1958 (« Folio essais »).
L’HOMME RÉVOLTÉ (« Folio essais »).
L’ÉTÉ. Nouvelle édition en 2010 (« NRF essais », « Folio 2 ı »).
LA CHUTE (« Folio », « Folioplus classiques », « Écoutez lire »).
L’EXIL ET LE ROYAUME (« Folio »).
DISCOURS DE SUÈDE (« Folio »).
L’ENVERS ET L’ENDROIT (« Folio essais », « Folioplus classiques »).
NOCES suivi de L’ÉTÉ (« Folio »).
CARNETS :
I. Mai 1935 - février 1942 (« Folio »).
II. Janvier 1942 - mars 1951 (« Folio »).
III. Mars 1951 - décembre 1959 (« Folio »).
JOURNAUX DE VOYAGE (« Folio »).
CORRESPONDANCE AVEC JEAN GRENIER (1932 - 1961).
LE MALENTENDU (« Folio théâtre »).
RÉFLEXIONS SUR LA PEINE CAPITALE (avec Arthur Koestler) (« Folio »).
JONAS OU L’ARTISTE AU TRAVAIL suivi de LA PIERRE QUI POUSSE
(« Folio »).
ŒUVRES COMPLÈTES (« La bibliothèque de la Pléiade »). Nouvelle
édition, 2006 - 2008.
I. 1931 - 1944.
II. 1944 - 1948.
III. 1949 - 1956.
IV. 1957 - 1959.
CORRESPONDANCE AVEC RENÉ CHAR (1946 - 1959).
RÉFLEXIONS SUR LA GUILLOTINE (« Folioplus philosophie »).
LA POSTÉRITÉ DU SOLEIL. Photographies d’Henriette Grindat. Itinéraire
de René Char.
ALBERT CAMUS CONTRE LA PEINE DE MORT.
CORRESPONDANCE AVEC LOUIS GUILLOUX (1945 - 1959).
CORRESPONDANCE AVEC ROGER MARTIN DU GARD (1944 - 1958).
CORRESPONDANCE AVEC FRANCIS PONGE (1941 - 1957).
ŒUVRES (« Quarto »).
Adaptations théâtrales
LES ESPRITS d’après Pierre de Larivey.
REQUIEM POUR UNE NONNE, d’après William Faulkner. Nouvelle édition
en 1984 (« Le Manteau d’Arlequin-Théâtre français et du monde
entier »).
LE CHEVALIER D’OLMEDO, d’après Lope de Vega.
LES POSSÉDÉS, d’après Fédor Dostoïevski (« Folio théâtre »).
UN CAS INTÉRESSANT, d’après Dino Buzzati (« Folio théâtre »).
LA DÉVOTION À LA CROIX, d’après Pedro Calderón de la Barca (« Folio
théâtre »).
Cahiers Albert Camus
I. LA MORT HEUREUSE (« Folio »).
II. Paul Viallaneix : Le premier Camus suivi d’Écrits de jeunesse d’Albert
Camus.
III. Fragments d’un combat. Alger Républicain, Le Soir Républicain
(1938 - 1940).
IV. CALIGULA. Version de 1941 (« Folio théâtre », « Folioplus
classiques »).
V. Albert Camus : œuvre fermée, œuvre ouverte ? Actes du colloque de
Cerisy, juin 1982.
VI. Albert Camus éditorialiste à L’Express (mai 1955 - février 1956).
VII. LE PREMIER HOMME (« Folio », « La bibliothèque Gallimard »).
VIII. Camus à Combat. Éditoriaux et articles (1944 - 1947) (« Folio »).
Aux Éditions Gallimard Jeunesse
Jacques Ferrandez. L’HÔTE, d’après Albert Camus (« Fétiche »).
Jacques Ferrandez. L’ÉTRANGER, d’après Albert Camus (« Fétiche »).
Aux Éditions Futuropolis
José Muñoz. L’ÉTRANGER, d’après Albert Camus.
José Muñoz. LE PREMIER HOMME, d’après Albert Camus.
ŒUVRES DE LOUIS GUILLOUX
Aux Éditions Gallimard
LE SANG NOIR (« Folio »).
LE PAIN DES RÊVES (« Folio »).
LE JEU DE PATIENCE. Nouvelle édition en deux volumes en 1981.
ABSENT DE PARIS.
PARPAGNACCO OU LA CONJURATION.
LES BATAILLES PERDUES.
CRIPURE. Pièce en trois parties, tirée du Sang noir (« Le Manteau
d’Arlequin-Théâtre français et du monde entier »).
LA CONFRONTATION (« L’Imaginaire »).
SALIDO suivi de O.K. JOE ! (« Folio »).
COCO PERDU (« Folio »).
CARNETS
I. 1921 - 1944.
II. 1944 - 1974.
L’HERBE D’OUBLI (« L’Imaginaire »).
LABYRINTHE (« L’Imaginaire »).
VINGT ANS MA BELLE ÂGE.
D’UNE GUERRE L’AUTRE(« Quarto »).
CORRESPONDANCE AVEC ALBERT CAMUS (1945 - 1959).
Aux Éditions Gallimard Jeunesse
GRAND BÊTA. Illustrations de Philippe Mignon (« Folio benjamin »).
Aux Éditions Grasset
LA MAISON DU PEUPLE suivi de COMPAGNONS (« Les Cahiers Rouges »).
DOSSIER CONFIDENTIEL.
HYMÉNÉE.
ANGELINA.
Aux Éditions Calligrammes
SOUVENIRS SUR GEORGES PALANTE.
Aux Éditions Folle Avoine
MA BRETAGNE.
Cette édition électronique du livre Correspondance
1945 - 1959
d’Albert Camus et Louis Guilloux
a été réalisée le 02 septembre 2013 par les Éditions
Gallimard.
Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage
(ISBN : 9782070139262 - Numéro d’édition :
247144).
Code Sodis : N53932 - ISBN : 9782072479403.
Numéro d’édition : 247145.

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